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Risques boursiers donc politiques

Le 24 octobre, c’est bientôt. Le 24 octobre 1929… krach ! Le jeudi noir, premier jour d’une série.

Le risque n’est jamais univoque : tout risque fait tache d’huile telle l’aile de papillon censée provoquer un cyclone à l’autre bout de la terre. La bourse est un baromètre de beaucoup de choses : de la façon qu’ont les entreprises de produire, des contraintes qui pèsent sur elles du fait du prix des matières premières, des taxes et impôts, des règles à n’en plus finir, des revendications salariales, de la satisfaction de leurs employés, de la confiance de leurs clients, de leurs innovations, des concurrents – et de l’ambiance générale de la société qui est à l’optimisme ou à l’avenir sombre.

C’est ainsi que Trump le paon ricain massacre la croissance. En déclarant « la guerre » à ses alliés comme à ses adversaires, il force chacun à se replier sur lui-même et à contre-attaquer – donc à devenir plus fort, bien que plus maigre. En jouant au poker le très court-terme pour « gagner » (son mot-fétiche) les élections à mi-mandat et être réélu deux ans plus tard, il fait s’envoler le déficit du budget par ses baisses d’impôts et ses dépenses, coupant toute marge de manœuvre lorsque des vents mauvais se lèveront inévitablement. Après lui le Déluge : c’est ainsi que résonnent les infantiles – on ne peut pas dire « raisonnent », ce serait dévaluer la raison. Je n’achète plus rien qui vienne des États-Unis : puisqu’ils le désirent en majorité en élisant un clown, qu’ils restent donc entre eux.

La situation économique globale devrait rester stable l’an prochain en raison des déficits américains et chinois qui soutiennent – à bout de bras – la consommation donc le commerce, donc la production. Mais la bourse anticipe toujours… Comme l’équilibre n’est pas tenable, c’est le prochain coup qui compte : anticiper est tout l’art de l’investisseur.

Or les intérêts politiques américains et chinois sont pour le moment en phase et poussent les déficits afin de maintenir artificiellement une croissance – à visée électorale aux États-Unis et sociale en Chine. Il y a donc surchauffe, des capacités à plein qui engendrent des hausses de prix. Dans le même temps le pouvoir d’achat n’augmente pas, il régresse. Car, si la richesse globale peut augmenter, elle ne va pas dans toutes les poches et reste donc théorique : à quoi servent les millions de dollars d’une œuvre de Jeff Koons (par exemple) puisque qu’elle ne « vaut » que le prix du snobisme des rares richissimes ? Elle n’est pas en or ni en farine, elle n’est pas fongible, elle ne passera peut-être même pas les décennies tant « l’art » change avec le temps et que le kitsch néo-pop apparaît un brin superficiel.

La croissance au-delà du potentiel économique engendre des excès que les banques centrales ont le statut de contrer : d’où les hausses de taux d’intérêt qui restreignent le crédit en le rendant plus cher. La Fed américaine a commencé, la Banque centrale européenne devrait suivre. La croissance, déjà anémique en Europe en raison des lourdeurs réglementaires et de la concurrence entre membres de la même zone, devrait retomber sans vraiment décoller. Et les Ricains sont en embuscade pour tendre des pièges aux champions européens : les banques avec les condamnations records, l’automobile avec le dieselgate et les sanctions contre l’Iran, les avions bientôt, peut-être la pharmacie… Tout est bon pour intenter procès au nom de la loi américaine, décrétée « universelle » par droit du plus fort, et pour « négocier » de monstrueuses amendes, tandis que des Européens sont très frileux face aux géants américains, on le voit avec les GAFAM et la lâcheté allemande sur le sujet. Tandis que Steve Bannon, le Daphnis du grand paon ricain, vient encourager dans tous les pays européens la dissidence national-égoïste : l’Union européenne fait peur au grand ricain, elle est une vraie puissance quand elle est unie : la désunir est donc stratégique pour le grand paon qui se croit expert dealer.

Le prix du pétrole monte et fait monter le dollar, l’Arabie Saoudite est au maximum de ses capacités et ne peut augmenter sa production. Les taxes douanières Trump font baisser la croissance globale et augmentent les prix. Nous sommes proches de la situation de « stagflation » connue dans les années 1970 : finie la croissance mais prix en hausse. Cette fois, c’est la « décroissance » qui menace, ce qui réjouit les Cassandre et les écolos : moins d’emplois, moins de recettes fiscales, trop de déficit et de dette publique, moins d’aides sociales et de retraites – cela veut dire moins de dépenses et une austérité qui s’ancre dans les mœurs. Les technocrates de l’Administration, cette nouvelle Église, savent évidemment mieux que vous ce qui est bon pour vous : ils ont encouragé en France le diesel depuis des décennies ; depuis qu’ils ont été « convaincus » par le Ciel de la Science que c’est mauvais pour la planète et la santé, ils interdisent le diesel en ville et restreignent la vitesse partout. Ce qui veut dire que les gens n’ont plus confiance : jeunes, ils répugnent à passer leur permis de conduire ; adultes, à « acheter » une voiture, préférant la location longue durée ou la location-vente. Ils peuvent ainsi zapper à tout moment la bagnole au profit d’Uber, du train (quand il n’est pas en grève) et d’autres moyens en ligne. Ils ont moins confiance dans la monnaie et créent leurs propres monnaies locales ou le troc de proximité. Ils consomment de plus en plus voisin et délaissent les marques mondiales telles que les ricaines emplies de saloperies chimiques.

Les populistes de gauche en ont marre de l’austérité pour l’immense majorité et de la goinfrerie de l’infime minorité – on peut les comprendre. Ils ne rêvent que de tout bazarder, de faire « l’inverse » des économies et des réformes sociales qui s’appliquent depuis une décennie ou deux avec des résultats mitigés. Ils veulent arrêter de réformer (toujours en pire) et distribuer gratuitement du pouvoir d’achat avec de la dette publique, « garantissant » par exemple un revenu universel sans travailler. A condition d’arrêter toute immigration – car un État social se réserve à ses propres citoyens. Et tant pis pour les générations futures qui devront rembourser la dette et se heurter aux immigrants au détriment de leur bonne conscience de gauche. Tant pis pour les niais qui achèteront des emprunts d’État en croyant se faire rembourser un jour… Soit l’inflation grignotera leur capital, soit un oukase voté par un Parlement aux ordres annulera leur créance ou la rendra « perpétuelle » dans l’avenir.

Rien de cela ne sera tenable et le lecteur a désormais compris que « le système » est en permanence instable et qu’il faut naviguer sans cesse sur le mouvant. Les beaux jours ne durent donc jamais et la tempête menace, surtout lorsque la bourse américaine a dépassé son record de durée en hausse et que l’évaluation des cours est à 50 % au-dessus de sa moyenne historique. Quand et où se lèvera la tempête sont les bonnes questions, auxquelles nul ne peut répondre car – jamais – une crise n’a été prévue (elle ne serait pas un choc). Tout retournement est brutal parce que tout le monde inverse ses positions comme sa façon de voir les choses au même moment, tels les moutons du sieur Panurge que nous conte Rabelais.

C’est ainsi : c’est lorsque tout va bien qu’il est temps de se poser la question du pire.

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Gérard Gengembre, La Contre-Révolution

La Contre-Révolution est la réaction à la Révolution : comment la penser, comment s’y opposer théoriquement et pratiquement. La pratique ne survivra pas à la Restauration, ce faux-semblant du retour à l’ordre d’Ancien régime ; la Révolution a définitivement fait entrer l’histoire dans l’esprit et le comportement des hommes, c’en est fini du Plan divin, et le parti légitimiste se délitera face à la petite politique, avant de s’effondrer avec le refus du comte de Chambord d’accepter le drapeau tricolore. La théorie a subsisté longtemps, tout le siècle XIX, avant de se fondre par Maurras dans le nationalisme, qui remplace la religion en tant que Providence. Aujourd’hui simple « butte témoin » de la pensée, la Contre-Révolution n’existe plus guère.

Sauf qu’elle reprend du poil de la bête avec l’intégrisme musulman. La théocratie islamique avec sa Révélation mahométane et son Coran applicable comme un Plan divin, est-elle si différente de la théocratie catholique avec sa Révélation christique et son Evangile applicable comme un Projet divin ? Etablir le Califat ou la Cité de Dieu, est-ce si dissemblable ? La perte de l’idée contre-révolutionnaire explique peut-être pourquoi le monde intellectuel français a tant de mal à comprendre l’islamisme d’aujourd’hui : nous n’avons plus les codes. Le mérite de cet ouvrage touffu, paru pour le Bicentenaire de 1789, est de faire œuvre de mémoire à destination du temps présent.

L’essai se déroule en trois parties : réagir, reconstruire, fin des temps. Le texte est dense, pas toujours simple, usant de mots sophistiqués et d’une phraséologie souvent tortueuse. Le style « normalien universitaire » ignore la clarté du juriste, la précision de l’historien comme le lyrisme d’écrivain. Mais Gengembre tente une histoire des idées, bien délaissée sur la droite à cause de l’engouement marxiste – dont l’idéologie apparaît fort proche malgré les apparences ! Car si la volonté n’existe pas en histoire, comme tente de le prouver Marx avec ses lois historiques, si la « science » veut remplacer la Providence et l’Avenir radieux la future Cité de Dieu, quelle différence ? Les humains sont toujours le jouet d’une « main invisible », qu’elle soit celle de l’Histoire ou celle de Dieu et ils ne savent pas ce qu’ils font, jouets de forces qui les dépassent. Quant au Projet, il se réalise quoi qu’il arrive, donnant un sens à l’Histoire. Ce qui n’était pas dans les idées des Lumières, pour lesquelles la raison se devait de remplacer la foi et « la » politique s’affirmer contre « le » politique, volonté libre de faire contrat et d’aller où l’on choisit.

Cette prise en main humaine des hommes entre eux laïcise l’existence ; Dieu s’éloigne et se fait plus personnel, voire inexistant. Cette laïcisation de la modernité frappe la Contre-Révolution d’obsolescence. Toute l’obsession des contre-révolutionnaires sera de replacer Dieu au centre de la réalité humaine, de rétablir l’Ordre immuable de la Création et la réalisation par étape de son Projet qu’est la Cité de Dieu. Il faut pour cela frapper en négatif tous les acquis de la Révolution, voir le diable à l’œuvre dans l’orgueil de la raison, dans la division des partis, Babel dans l’accueil de tous au nom de l’Abstraction. Le corps de doctrine cherche à penser la Révolution pour en obtenir une maîtrise symbolique – faute d’être réelle. Les théories du Complot feront florès, comme le concept de décadence, avec l’Apocalypse possible à la fin.

Précisons que le libéralisme comme le nationalisme, étant issus de la Révolution ne sauraient être contre-révolutionnaires. Tous deux révèrent l’individu émancipé grâce à l’éducation de tous liens biologiques, familiaux, sociaux, intellectuels et spirituels – tout l’inverse de la Contre-Révolution. Ils font des passions humaines (l’intérêt et la guerre) le ressort des nations. Le nationalisme de Maurras, repris par l’extrême-droite et le fascisme, constituera l’aveu d’échec des contre-révolutionnaires : l’individu sera intégré à la doctrine et « politique d’abord » deviendra le slogan, en lieu et place de la religion.

Car la Contre-Révolution se veut antihumaniste, antirationaliste, anti-individualiste, antilibérale, anticapitaliste, antimatérialiste, antibourgeoise, antihistoriciste et anti-industrielle. Elle récuse en bloc la Réforme, les Lumières, la Révolution, l’urbanisation et l’industrialisation, les échanges mondiaux et le primat de l’argent – en bref la modernité. Notons que certains courants écolos se situent volontiers aujourd’hui dans cette conception du monde, prônant comme les contre-révolutionnaires le retour à la terre et aux valeurs communautaires paysannes, les circuits courts et le troc, l’immuabilité de la reproduction sociale pour ne pas exploiter la planète ni les autres. Pour eux comme pour les précédents, la société moderne, urbaine et industrielle est « irréaliste », vouée à « aller dans le mur » ; ils opposent le pays légal au pays réel et Paris aux provinces, les bourgeois (bohèmes) nomades hors-sol aux paysans enracinés sur leur terre, dans leur langue et coutumes régionales, la bureaucratie lointaine à la solidarité communale, la société du contrat à la communauté organique, les « droits » sans « devoirs » et ainsi de suite…

L’anglais Burke, dès 1790, oppose le progrès lent, mûri, intégrant les traditions – à la Révolution table rase vouée à tout reconstruire dans l’abstraction (comme les départements carrés et la semaine de dix jours). Les droits des gens sont meilleurs que les Droits de l’Homme, « greffe abstraite et catholique », volontiers absolutiste comme la hiérarchie d’Eglise où le Pape veut s’imposer aux rois. Ce qui explique largement le Brexit, constate-t-on aujourd’hui, les « directives de Bruxelles » tenant lieu de « bulles papales ». L’Etat abstrait est potentiellement despotique : 1793 le montrera, tout comme 1917 et, après lui, Mao, Castro, Pol Pot, tous nés de la Révolution française et des idées des Lumières.

Le courant contre-révolutionnaire s’établit sur la famille, cellule de base de la société, ce pourquoi éducation, avortement, mariage et procréation assistée révulsent autant les catholiques intégristes aujourd’hui.

Pour que vive la famille, il faut assurer la propriété ; elle est évidemment foncière et terrienne, vouée au travail à la sueur de son front selon le texte biblique, et pas à l’agiotage ni à la spéculation (« l’argent gagné en dormant » de Mitterrand, adepte de « la France tranquille » sur fond de clocher campagnard). Il y avait un certain retour aux valeurs pétainiste dans le socialisme de Mitterrand, ancien Cagoulard fervent lecteur de Barrès et de Chardonne ; les croyants de gauche n’y ont vu que du feu.

Pour la stabilité de la société, rien ne vaut la religion, Tocqueville le montrera en Amérique. Les contre-révolutionnaires sont déstabilisés par la liberté offerte par la raison aux humains ; ils lui préfèrent la Providence et le Plan de Dieu, la promesse de rachat à la fin des temps et l’idéal de la Cité universelle chrétienne à construire (d’où une certaine idéologie de la conquête et de la colonisation pour « civiliser » les sauvages – i.e. les ouvrir au message du seul Dieu vrai – ce que reprennent sans vergogne les sectes intégristes de l’islam). La religion apaise la société par son encadrement moral, son idéologie de la résignation et sa conception hiérarchique et immuable du monde : Dieu dans l’univers, les prêtres, les fidèles ; le roi dans la nation et l’Etat, les nobles et les fonctionnaires, le peuple ; le père dans la famille, la mère, les enfants – tout s’emboite harmonieusement dans l’Ordre cosmique. Ce pourquoi certains courants technocratiques (y compris à gauche) considèrent que l’Etat est une grande famille qui ne doit laisser personne sur le bord du chemin et un instrument du social via l’administration, correcteur des mœurs via l’éducation. La constitution d’un Etat n’est pas un texte mais avant tout « une ambiance, un mode de vie, un ensemble littéralement indéfinissable qui procure une forme de bien-être » p.188. Ce pourquoi ce qu’on appelle aujourd’hui « le vivre-ensemble » ne saurait tolérer voile islamique ni incivilités anti-républicaines, ni qu’une soi-disant « loi divine » (catholique ou islamique) se déclare « supérieure » aux lois du pays.

Remettre en cause cet ordre « naturel » engendre anarchie, désordres, débordements – comme en juillet 1789, en mars 1871, en juin 1940, en mai 1958 et en mai 1968. A chaque fois il y aura « retour à l’ordre moral », réaction et frilosité. Les attentats de 2015 en France, mais surtout ceux du 11-Septembre 2001 aux Etats-Unis, sont la version récente de ce « désordre » qui engendre la « réaction ». « Le coupable idéal existe : banquier, protestant, étranger » p.49 – on dira aujourd’hui financier (souvent américain, souvent juif), islamiste, immigrant ou prédateurs de nos entreprises (Chinois, Saoudien, Américain…). Les théories du Complot et les Cassandre sont presque toujours à l’extrême-droite, à l’exception des écolos dont la frange « politique », nous l’avons vu, flirte avec le fixisme religieux (préparé par l’idéologie marxiste des « lois scientifiques de l’Histoire »). Pour Bonald, la guerre est une nécessité de la sauvagerie, facteur de progrès car « apporter la civilisation » doit apaiser les sociétés non constituées (argument des colonialistes comme de George W. Bush en Irak) ; pour Maistre, la guerre purifie, ce que croyaient le fascisme comme les soldats perdus de la décolonisation – ou entre les islamistes de Daesh.

Faute de pouvoir jouer le jeu de la petite politique, la Contre-Révolution se réfugie dans la littérature : les pamphlétaires ont du talent (Flaubert, Barbey d’Aurevilly, Bloy), les romanciers un regard aigu (Balzac), les historiens célèbrent le féodalisme médiéval et les troubadours ou analysent la société organique (Taine), les essayistes usent d’un romantisme lyrique (Chateaubriand, Barrès). Selon l’auteur, il faut distinguer les résistants au changement, les antirévolutionnaires et les contre-révolutionnaires. Les premiers sont épidermiques, les seconds manifestent le ras-le-bol des exclus (en général des campagnes ou, aujourd’hui, du périurbain), seuls les troisièmes ont un projet total de contre-société. Mais seuls Louis de Bonald et Joseph de Maistre émergent comme théoriciens contre-révolutionnaires, tout en n’ayant pas la même conception des choses. « Finalement, la Contre-Révolution aurait échoué de n’être qu’un refus, et une espérance de retour, alors qu’elle pouvait être porteuse d’un avenir à inventer » p.88. Peut-être des écolos de nos jours préparent-ils cet avenir durable de Gaïa rêvé par l’ancienne théocratie ?

Car, selon la conception contre-révolutionnaire du monde, l’entrée dans l’histoire en 1789 a engendré la décadence, conduisant à l’Apocalypse prophétisée par les textes sacrés. Le temps n’est plus immuable mais relatif et doit se conquérir, la grande politique se réduit à la petite avec la division des partis, le catholicisme se réduit en cléricalisme puis en intégrisme, le divorce, l’avortement, le mariage gai et la procréation assistée pour les lesbiennes réduit la famille au simple assemblage de monades nomades irresponsables, la politesse se réduit en hypocrisie, la délicatesse en sentimentalisme et misérabilisme, la distinction en préciosité et snobisme – la perte de sens induit le mal du siècle (spleen baudelairien, exotisme rimbaldien, drogues hippies, psychoses contemporaines). C’est toujours la même histoire devant l’Eternel : goûter par orgueil du fruit défendu engendre la Chute, consommée jusqu’au Jugement dernier.

Ne reste qu’à rêver d’un Âge d’or lointain dans le passé, avant 1789 pour les contre-révolutionnaires, avant la Réforme pour les plus croyants, avant le néolithique pour les adeptes de Gaïa… Dieu se retire de la société mais la terre, le climat, la planète, se rappellent à elle !

En bref un livre dense, écrit chiant, que j’ai relu volontiers car il ouvre d’éclairantes perspectives sur le présent.

Gérard Gengembre, La Contre-Révolution ou l’histoire désespérante, 1989, éditions Imago 2001, 353 pages, €25.00 e-book Kindle €15.99

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Maxime Chattam, La théorie Gaïa

Les écolos sont (étaient ?) à la mode, la grande terreur millénariste du climat s’installe : quoi de meilleur pour faire un bon thriller ? Maxime Chattam a le chic pour plonger à pieds joints dans les peurs d’époque : avant-hier les tueurs psychopathes, hier le Mal biblique venu du fond des âges, aujourd’hui le retour des tempêtes… C’est écrit simple, au galop, avec des caractères bruts aisément reconnaissables. En bref, c’est d’époque et bien fabriqué. Mais vous n’apprendrez rien sur le climat, vous resucerez les fantasmes qui font bien dans les brunchs branchés, par exemple sur Adam Smith, et vous frémirez de toutes les émotions du temps (promotion des femmes, hantise pédophile, machos prédateurs, apprentis sorciers, théorie du Complot, services secrets, bureaucratie européenne…)

Nous sommes quelque part dans les années futures. « Depuis que les dégradations climatiques s’étaient transformées en catastrophes régulières, l’Europe avait gagné en pouvoir. Chaque pays avait décidé de ne plus travailler seul dans son coin… » (p.15). Sauf que, justement, l’un des pays a décidé de faire cavalier seul. Le pays, ou plutôt ses « militaires », c’est-à-dire un service très secret à l’intérieur du service secret. Avec cette imagination débordante qui consiste pour Chattam à transposer les fantasmes américains dans le prosaïque fonctionnariat français, voici le Complot réhabilité. Il use de même des techniques américaines d’évasion de financement, cette fois au détriment de la Commission européenne. Comme des îles désertes investies par de gros capitaux pour s’y livrer à des expériences « non-éthiques ». Ajoutez un couple de scientifiques bien sous tous rapports, dotés de trois enfants, de prénoms affronts pour les garçons (Zach ou Ben) et ragnagna pour les filles (Emma, Melissa, Lea). Secouez un peu en séparant tout ce beau monde, pimentez d’un peu de technoscience vite lue glanée sur Internet – et voilà ! Le cocktail frémissant de bulles et fort en alcool est prêt à servir.

Vous ne vous ennuierez pas. Mais vous serez pris pour un niais et c’est cela qui est désagréable. Que l’auteur présente comme une évidence la dégradation du climat en tant que réaction de la planète comme organisme est déjà hasardeux ; c’est prêter une « âme » à des matières mues par des lois physiques. Que l’auteur aille plus loin en présentant comme une théorie acceptable celle de l’être humain qui a bien réussi possédant en son sein les germes de sa destruction, tout comme les dinosaures hier et les espèces des quatre autres extinctions massives avant-hier, est plus vaseux. Mais qu’il fasse de l’agressivité poussée à son extrême la variable-clé de l’adaptation des meilleurs, voilà qui sent tranquillement son nazi. L’auteur ne s’en rend probablement pas compte mais il accuse carrément Adam Smith, le père du libéralisme, d’être à l’origine de l’égoïsme du profit, de la concurrence sans frein et de la culture du résultat. « Nous grandissons dans un système socio-économique qui nous façonne dès l’enfance, et ce depuis deux siècles » (p.310).

Tous les poncifs sont réunis : libéralisme = fascisme, c’est ce que disait la propagande de Lénine. Adam Smith serait préfasciste alors qu’il est l’auteur non pas de Mon combat mais de La théorie des sentiments moraux. C’est peut-être l’excès de liberté plutôt que de discipline, mais ce n’est pas le libéralisme qui crée par caractères acquis des tueurs en série, spécimens qui développent l’égoïsme de la jouissance immédiate au détriment des autres, avec la meilleure efficacité dans la réalisation du fantasme et une joie cruelle de faire souffrir longuement ? Car le libéralisme est adepte de la modération par des contrepouvoirs – dont l’éducation et la justice.

Chattam vous fera donc le récit de deux enfants de 6 ou 7 ans – évidemment « nus » – longuement trimballés et terrorisés par les psychopathes évadés de l’île du docteur Grohm (un avatar – comme par hasard allemand – du Docteur Moreau).

Quoi de réaliste dans tout ce fatras d’idées reçues et de bonnes intentions ? Pas grand-chose. Oui, le climat change, comme tout change sur cette planète depuis qu’elle existe. Sommes-nous sur la fin du réchauffement cyclique initié il y a 15 000 ans et qui ne serait peut-être pas étranger à la disparition de Neandertal ? Possible. L’industrie, accentue-t-elle le réchauffement ? Probable. Connaissons-nous une dérive génétique à cause de la concurrence et de l’individualisme ? N’importe quoi ! Staline était-il « capitaliste » pour être responsable de 22 millions de morts ? Et Mao ? Et Pol Pot ? Et les racistes du Rwanda ? Et les islamistes ?

A l’inverse, c’est probablement dans les pays capitalistes qu’il y a le moins de morts lorsque le libéralisme fonctionne au quotidien. L’argument des deux guerres mondiales, timidement objecté par l’auteur, décidément léger, ne tient pas : ces deux guerres sont le fait du nationalisme, pas du libéralisme. Les régimes militaires autoritaires ne font pas bon marché des règles de la liberté ou de négociation sur le marché. La lutte pour la vie, le lebensraum, l’éradication des minorités ethniques, la promotion de la race « pure », ne sont pas des fantasmes issus d’Adam Smith – pas même de Charles Darwin. L’écolo-gauchisme à la mode ne fait pas une pensée. Il récupère tous les poncifs marxistes contre l’industrie en les mêlant d’accusations propalestiniennes. La théorie Gaïa apparaît dans ce livre pour ce qu’elle est : une foutaise. Faire peur pour mieux imposer son idéologie. Agiter le millénarisme pour que chacun se « repente ».

A force de se vouloir « vendeur », Maxime Chattam récupère des théories bien scientifiques, piquées ici ou là et résumées en deux lignes « pour les nuls ». Il finit par fabriquer des thrillers formatés par la nouvelle marchandisation de l’édition. Que reste-t-il de la littérature, même policière ?

Et que reste-t-il du discours moralisateur quand celui qui le profère profite aussi bien du système marchand ? Le plus démago des thrillers de Maxime – à vous décourager de lire la suite. Je me suis d’ailleurs arrêté longtemps avant d’y revenir.

Maxime Chattam, La théorie Gaïa, 2008, Pocket thriller 2010, 500 pages, €8.30 e-book Kindle €9.99

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Neige panique à Paris

Les enfants de dix ans ne se souviennent pas avoir jamais vu de neige dans la capitale où ils habitent. C’est que la dernière fois remonte à 2010 et ils étaient trop jeunes. Il n’y avait pas alors de cadenas serrés sur les grilles du Pont Neuf ; ils sont aujourd’hui tout enneigés.


On se demande si les journalistes ont un QI au-dessus d’un enfant de dix ans car, pour eux, « ils n’ont jamais vu ça ». C’est la panique ! La recette d’un scoop est d’ailleurs de faire de tout événement une première fois. Comme ça, vous pouvez réinventer la totalité comme si cela ne s’était jamais produit dans toute l’histoire humaine.


La neige est entrée dans Paris le mardi 6 février en matinée et est tombée toute la soirée et toute la nuit. Au matin, une dizaine de centimètres jonchent les rues. Le square du Vert-Galant (Henri IV pour les nuls) est non seulement sous les eaux mais ce qui dépasse est sous la neige.

Cela fond peu à peu dans la journée, mais les trottoirs restent maculés au lieu d’être immaculés et les rues sont boueuses des voitures qui s’obstinent à passer.
Mais cela donne une belle épaisseur aux vélos inutilisables pour cause de dérapage, les soulignant d’un trait de chantilly. Peut-être la nuit va-t-elle geler tout ça et augmenter un peu plus le tempérament conservateur, ennemi de tout ce qui change, du Français parisien ?


Mais comme les enfants de dix ans n’ont jamais vu ça, le jardin du Luxembourg est fermé. Messieurs les sénateurs (ou plutôt leurs sbires fonctionnaires) usent et abusent du « principe de précaution » pour surtout ne pas induire en tentation. Vous pensez, les boules de neige pourraient tuer ! (Le conditionnel est un temps que l’on n’apprend plus à l’Education nationale, on le confond allègrement avec le présent du présentement).


Les allées du parc restent donc solitaires et glacées avec un inquiétant air de goulag soviétique, et les mômes s’éclatent dans les rues. Ils ont les boules, mais dans les mains. Certains les sucent, les boules, mais ce n’est pas ce que vous croyez. J’ai même vu un papa muni d’une pince à boules : imaginez deux louches réunies comme dans une paire de ciseaux. Il attrape la neige fraîche et en fait une sphère bien tassée qu’il donne à son gamin ravi.


La chute de neige  après la grippe, la crue et les inondations, les agriculteurs, les employés de Carrefour, les Corses, les fonctionnaires qui vont être réduits et les étudiants qui vont être sélectionnés : sur les radios, sur les télés, c’est la panique !


A croire que rien n’est jamais arrivé et que tout le monde découvre la vie. Ah, les beaux écolos que ces urbains qui déclenchent le « plan grand froid » lorsqu’il fait 0° ! Ah, les beaux techniciens de cette SNCF qui s’obstine depuis 30 ans à effectuer un mois et plus de travaux d’été sur le RER C et qui est incapable de faire rouler des trains à cause des « infiltrations » (comme si les métros ne roulaient pas quand même, sous la Seine et le long !), ou de la neige, ou des feuilles mortes, ou de la température (chaque saison a son lot de faux prétextes).


Paris enseveli sous la neige devient plus sympathique. Moins de voitures et moins de gens sur les trottoirs, nombre de commerces fermés, des gosses joyeux ce mercredi, des ados excités, un air de Noël des contes de fée. La vie est calme comme un mois d’août et la nature s’impose, pour une fois, en décorant les arbres et les statues. Même les cafés ont un air d’auberges de montagne avec leurs stalactites qui pendent de leurs vélums repliés.

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Christian Signol, Antonin paysan du Causse

Une biographie romancée d’un homme de la France d’avant, écrite au galop, en réunissant tout le savoir des petits-enfants nés après la dernière guerre sur les grands-parents qui ont vu leur univers brisés par la Grande guerre de 14-18 que certains présidents ont aimé bien légèrement « célébrer ».

Antonin est né à la terre et a vécu comme au Moyen-âge, sans eau courante ni électricité, sans acheter quoi que ce soit à la ville qu’il n’ait vendu des poules ou des fromages en contrepartie. Le Causse est une région pauvre où la terre est aride et le plateau calcaire trop empierré. Depuis des millénaires, des générations ont arraché leur pitance aux cailloux, élevant des chèvres et des volailles, chassant le lièvre roux ou la bécasse.

Mais, hors les rois et les impôts, ils étaient heureux. Ils ne connaissaient que leur paysage, ses odeurs et ses lumières ; que les gens du pays avec lesquels ils avaient été élevés, se bagarraient, jouaient, flirtaient et se mariaient ; que la culture commune des histoires aux veillées, des courses de Pâques et des feux de Saint-Jean ; que la morale sévère du curé pour empêcher de se caresser de trop près. L’enfant grandissait entre ses parents et ils étaient doux avec lui, le regardant grandir et l’éduquant au travail. Les bêtes venaient lécher les mains et donnaient du lait nourrissant. Le bois ne manquait pas pour se chauffer l’hiver et cuire la soupe tous les jours, non plus que la paille pour les chèvres et les brebis, ni la vigne pour faire le vin qui durait toute l’année.

C’est tout ce monde, que la plupart de nos grands-parents ont connu, qui s’est écroulé en 1914, lorsque des citadins vaniteux ont décidé « la guerre » pour le prestige ou pour venger l’orgueil blessé. La saignée de 14-18 a surtout marqué les campagnes parce que les citadins étaient soit planqués, soit trop malingres pour se battre. Elle a enlevé des bras aux fermes, qui n’ont pu alors que péricliter, incitant les vieux à se réfugier au bourg chez leur descendance, et celle-ci vendre les fermes, les bergeries et les terres aux bourgeois venus s’encampagner le week-end.

Antonin est revenu blessé de la guerre de 14, inapte au travail comme avant. Il a vu son père mourir, puis sa mère décliner. Il a rompu la promesse de la marier qu’il avait faite à 15 ans à Armandine, la fille qu’il avait dans le sang. Il a vu le maire se mécaniser, puis restaurer des vieux bâtiments pour les louer aux citadins, les derniers natifs partir, trop vieux pour subsister, ses terres mêmes êtres expropriées pour faire passer une route reliant le hameau à la Nationale 20. Même si quelques écolos, après 68, ont émis l’espoir de venir installer « un atelier de tissage » comme ce fut la mode un temps, ou « élever des chèvres », le temps immémorial est bel et bien révolu.

L’électricité, la télé, désormais Internet, interdisent d’en revenir à la vie traditionnelle centrée sur l’agriculture, l’élevage et l’autarcie. Sauf si un cataclysme économique, social, politique ou écologique devait remettre les compteurs à zéro.

Antonin est attachant enfant, lorsqu’il jouit des parfums et des histoires ; il est émouvant, adolescent sans le savoir (on passait alors directement de l’enfance à l’âge d’homme), lorsqu’il serre d’un peu trop près la fille avec qui il veut faire sa vie et qu’une commère le dénonce, le curé venant chez ses parents faire la morale ; il est touchant, adulte, lorsqu’il voit les horreurs de la guerre et, pire peut-être, les ravages qu’elle fit dans la façon de vivre au village. Il se marie tardivement mais sa femme meurt en couche et l’enfant qu’elle porte avec ; il aide la Résistance par rébellion native contre tous ceux qui veulent imposer de loin leur loi.

Mais il ne peut rien contre le destin qui fait de lui un vestige, un solitaire et une fin de race.

Christian Signol recycle dans ce roman maintes publications sur le terroir, en plus des souvenirs familiaux qu’il a pu recueillir. Il écrit clair, direct, avec quelques émotions face à la nature, aux plantes, aux bêtes et aux gens. Comme ce petit garçon blond de la ville qui prend la main du vieux pour qu’il lui fasse caresser la chèvre Mélanie ou qu’il lui explique pourquoi les herbes et comment le vin. Juste le temps d’un bref été. Comme un remords de n’avoir jamais pu engendrer.

Elle est là, la France profonde, ultra-périphérique puisqu’elle disparaît peu à peu avec ceux nés dans l’avant-siècle qui précède le nôtre, comme l’a montré Jean-Pierre Le Goff. Il ne faut pas les oublier parce qu’ils nous ont faits et « je crois que pour pousser haut, les arbres, comme les hommes, ont besoin de racines profondes et vigoureuses. C’est seulement si l’on sait cela que l’on a des chances de résister aux tempêtes du temps » p.182. Pas de retour à la terre, mais une conscience de notre histoire multimillénaire.

Christian Signol, Antonin, paysan du Causse (1897-1974), 1986, Pocket 1987 réédité 2007, 183 pages, €5.95

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La France en marche ?

Pourquoi s’étonner que la rencontre d’un homme et d’un peuple soit perçue comme une « révolution » ? Malgré l’illettrisme contemporain et la posture de terreur idéologique de la gauche extrême, la « révolution » est le retour d’une planète à son point d’origine. En 2017 en France, il s’agit du retour à la lettre de la Constitution de la Ve République votée en 1958. Emmanuel Macron est cette rencontre d’un homme avec un peuple qui – soit a voté pour lui – soit a laissé faire.

Pourquoi lui et pourquoi pas moi, se demandent les anciens leaders évincés ? Parce que non seulement la gauche a explosé, la faute étant due principalement à l’ego surdimensionné de Mélenchon, mais aussi aux atermoiements irréalistes des écolos et à l’inanité du « socialisme » à encore exister. Si Hollande, ce falot inconsistant, s’était représenté, il aurait probablement été battu ; il a eu l’ultime sagesse de renoncer et d’adouber en dauphin le jeune Macron de 39 ans. Incarner la présidence n’est pas donné à tout le monde, et surtout pas à un Normal voué à saint Thèse qui a la phobie de décider. La gauche est en miettes, mais la droite ne va qu’un peu mieux. Le candidat « naturel » (du système) Alain Juppé a échoué largement à la primaire, se voyant préférer par « le peuple » de droite le catholique austéritaire Fillon. Lequel Fillon, professeur de vertu comme Bayrou, s’est trouvé fort dépourvu lorsqu’une presse implacable fut distillant les révélations progressives de son népotisme. Quant au fantasme Le Pen, il s’est brisé sur la bêtise – n’ayons pas peur des mots – de la candidate lors du débat face à Macron. La crise de la démagogie a eu lieu en direct.

Le premier tour officiel (sur les huit tours depuis les primaires initiales !) a révélé le pentagone français : la droite radicale Le Pen, la droite traditionnelle Fillon, la droite libérale Juppé-Bayrou, la gauche libérale Valls, la gauche radicale Mélenchon. Avec l’abstention en plus, celle des classes populaires et des relégués périphériques de la mondialisation. Les partis se sont montrés moins porteurs d’idées et de projets réels que machines stupides à désigner des candidats ; la caste intello-médiatique a illustré une fois de plus son incapacité à penser par elle-même (où est donc passé Nuit debout ?) au profit des intérêts de groupes idéologiques ou financiers (qui « possède » le journal le Monde ou l’Obs ? quel milieu étroit « tient » France-Culture, France-Inter ?). Les Français en ont eu marre des politiciens professionnels, des désignés rituels, du prêt-à-penser des médias : ils ont favorisé les marginaux hors primaire, hors système, hors partis. Emmanuel Macron a représenté le plus petit commun dénominateur de cette volonté de « dégager » mais « sans le risque » : une synthèse improbable de Mélenchon et de Giscard…

D’autant plus que Macron se montre optimiste dans un pays pessimiste, faisant porter au système politique progressivement refermé sur lui-même depuis trente ans – la loi sur le financement des partis a encouragé la professionnalisation – la responsabilité de l’impuissance publique. A surgi une horde de néo-militants de la société civile, inexpérimentés mais enthousiastes, individualisés par les réseaux numériques. Ils sont portés non à « la synthèse » mais au « en même temps » : à la prise en considération des opinions des autres, la différence permettant seule le débat démocratique. Au risque de l’atterrissage (brutal) et de l’institutionnalisation (bureaucratique). Prudemment, le gouvernement est surtout composé d’énarques et de politiciens aguerris mais « en même temps », l’Assemblée nationale se voit renouvelée à 75% avec plus de femmes et moins de fonctionnaires.

La suite est plus floue, même si le Président est redevenu à majuscule : lui incarne la fonction, avec gravité et simplicité, tout en assumant ses mots critiques que la presse reprend sans penser une seconde à ce qu’ils veulent dire (« les fainéants, les cyniques, les extrêmes »). Autrement dit les profiteurs du système, les manipulateurs politiciens et les radicaux qui promettent toujours la lune. Qui sont-ils ? Au vu des réactions indignées, chacun s’est bel et bien reconnu. Et cela alimente le débat démocratique, ce qui est au fond très sain.

Bien sûr, les vieux réflexes technocrates ont ressurgi : le coup de rabot du « j’veux voir qu’une tête » – égalitariste mais surtout flemmard (surtout pas d’ennuis, tout le monde pareil !). L’armée, l’aide au logement, ont ainsi fait les frais de cette bêtise des bureaux – suscitant là encore une réaction présidentielle pour le budget de l’an prochain, comme s’il s’agissait d’un jeu pour la communication entre le mammouth imbécile et son nouveau dompteur. Le prochain budget, pleinement macronien, permettra d’évaluer la direction réelle vers laquelle le pays sera engagé – mais il faudra attendre décembre.

Gageons que ce budget sera de gauche mais libérale, redistributif mais surtout aux nationaux. La population en a assez de la générosité à tous vents alors que le chômage reste à un niveau indécent en France par rapport aux voisins. L’immigration était « une chance pour la France » lorsqu’elle restait contrôlée. Depuis que la grande vague a déferlé sur les pays européens, les gens ont peur de voir basculer leurs façons de vivre face au rigorisme d’islam, de partager un gâteau qui se réduit avec la concurrence mondialisée, d’introduire des terroristes dans la masse (le dernier attentat de Londres, perpétué par un garçon de 18 ans, le prouve). Désormais, c’est identité d’abord, universalisme ensuite. Une culture n’est pas un compromis métissé mais un héritage qui évolue. Cette attitude n’est pas propre à la France : le Brexit et l’élection de Trump comme la méfiance chinoise envers les étrangers – montrent que c’est mondial : la rançon de l’ouverture économique… « Respect » n’est pas un mot réservé aux revanchards des banlieues, il est universel !

Même les nantis de la mondialisation acceptent désormais de soumettre les échanges de population au filtre de la compatibilité culturelle. Il n’y a que chez les plus bornés des idéologues que ce bon sens ne passe pas. Notamment dans les médias, où chacun épie chacun pour lui ravir sa place, où la surenchère dans le « politiquement correct » est l’aune à laquelle se mesure la légitimité à occuper les places. Ce pourquoi les Français préfèrent de plus en plus Internet aux journaux et les radios privées au « service » public. C’est ainsi que l’Esprit public a migré en septembre de France-Culture au podcast.  L’ersatz produit à la même heure le même jour sur la radio publique n’a pas le goût du vrai et rassemble surtout des journalistes, glosant entre eux sur leurs problèmes de caste.

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Col Tavassang au Tadjikistan, 3300 m, et les sept lacs

Au matin, nous grimpons les 340 m de dénivelé qui restent jusqu’au col Tavassang en 52 mn. La montée n’est pas moins raide qu’hier, mais nous sommes reposés.

Grand soleil vaste paysage, vaches placides. Sur l’autre versant en descente, un bassin, un faux col, puis le lac en bas. C’est le second de sept lacs que nous verrons de plus près demain. Leur eau est d’azur profond dans le coffret vert et brun du rocher. Cette descente nous paraît moins fatigante que les précédentes, bien qu’elle éprouve genoux et chevilles. Ce ne sont pas les mêmes qui sont alors malades : tendinite et ampoules remplacent souffle court et faiblesse des jambes. Tout cela est aggravé pour la plupart par des ennuis d’intestins. Toujours est-il que notre groupe est moins fringant que les neuf groupes précédents, selon Lufti. J’échappe à tout cela en raison d’un reste d’entraînement et d’une expérience, peut-être. Mais je trouve les étapes trop longues. La question est celle des pauses : faut-il les compter ? Faut-il les réduire ? Les arguments de Lufti me paraissent bien spécieux pour masquer le fait que ce trek est de vraie montagne. Il n’a rien de la quasi « promenade » qui est vendue par l’agence, en complément au tourisme traditionnel dans les villes historiques. Choc culturel aussi : nous ne sommes pas venus pour réaliser un quelconque record, ou pour défouler notre éventuel trop-plein d’énergie ; nous sommes venus pour explorer ce pays, au rythme apaisé des gens mûrs qui aiment à observer.

Nous rencontrons sur ce versant d’autres bergeries d’altitude. Mais, à l’inverse de celles qui nous ont accueillies, celles-ci sont occupées par des musulmans conservateurs, voire intégristes, qui vivent loin du monde et surtout des étrangers. « Ils refusent tout progrès » selon Lufti, par exemple l’électricité dans leur village d’hiver. De fait, les femmes s’enfuient et les filles se barricadent dans les cabanes à notre passage. Il n’y a que les garçonnets qui nous observent, de loin. Plus bas, seule une jeune fille et deux petits garçons, plus hardis ou plus curieux que les autres, se postent sur une crête (à bonne distance quand même), pour observer nos mouvements et se repaître de notre apparence. Mythe de l’autarcie, du ghetto entre-soi, de la vie saine et pure qui obéit aux supposés Commandements divins. Ne rions pas trop, certains de nos écolos sont de cet acabit. Et nos islamistes pourraient s’en inspirer plutôt que de jouer aux fascistes.

Après le petit-déjeuner de 7 h 30, le pique-nique de 13 h 30 est loin, donc bienvenu. Mais un orage se met à gronder dans la montagne ; le vent engouffre des nuages dans la vallée. Nous ne devons pas nous attarder ; nous pique-niquerons au campement, en bord de lac. C’est pourquoi, sitôt arrivés, je monte très vite la tente tandis que la nappe se prépare. De fait, des gouttes ne tardent pas à tomber. Fort heureusement, la pluie ne dure pas et nous pouvons pique-niquer tranquillement à l’air libre.

Après ces quatre cols, le périple à pied se termine et les âniers nous quittent cet après-midi. Ils mettront deux jours seulement pour rentrer à la base, couchant ce soir où nous étions hier soir. L’éternelle question du pourboire se pose : donner ? Et combien ? Impossible de savoir quel salaire ils touchent par jour – sans doute pas grand-chose, même aux normes du pays. Nous débattons du sujet et tombons d’accord pour une somme par personne du groupe et par ânier, pour ces cinq jours de travail. Alisher roule des muscles sous son tee-shirt noir lorsqu’il ramasse un sac. Il veut montrer qu’il est déjà adulte et, de fait, il est le plus développé des trois garçons. Tahir fait le plus gamin avec sa bouille ronde, sa taille svelte et sa bonne humeur frivole. Le petit apparaît sérieux, compensant sa carrure d’enfant par une attitude d’homme. Les ânes, déchargés, sont plus fringants. Ce sont tous des mâles, ce qui explique leurs braiments réguliers, défis des uns contre les autres. Quatre d’entre eux seront quand même montés par les âniers sur le plat, pour aller plus vite. Lorsqu’ils partent, Fanny est chargée de leur faire un discours, traduit par Rios.

Ils ne se sont pas sitôt éloignés que l’orage revient. La pluie commence, d’abord douce, puis diluvienne, accompagnée de forts roulements de tonnerre. Les grondements se répercutent sur les parois et la pluie gifle la surface du lac. Rios, qui donnait déjà l’exemple pour nous inciter à nous baigner dans l’eau à 17° fait peu d’émules.

L’après-midi est libre, le « democratic time » comme l’appelle Lufti, décidément très marqué par le soviétisme de son enfance. Sieste, lecture, écoute du concert des gouttes sur la toile, soutenu par les grondements de basse de l’orage, contraste de boite de nuit entre le rouge et bleu de la toile de tente igloo trois places et du ciel gris ou du lac vert.

Bénédicte en profite pour avancer dans son carnet de notes. Elle écrit au crayon à papier. Effet d’époque ? De génération ? C’est fou ce que les gens du groupe écrivent. C’était nettement plus rare il y a vingt ans. Bénédicte porte tatoué, au bas de la colonne vertébrale, un petit dauphin bleu-vert, signe de reconnaissance des plongeurs sous-marins. Elevée à Marseille, ayant étudié l’océanographie avant de bifurquer dans la communication, elle a fait nombre de stages de plongée profonde.

Après la sieste, après la pluie, le ciel se dégage et vient l’heure de l’apéritif. Nous attendent la sempiternelle vodka – que peu apprécient même s’ils l’ont goûtée une fois – et le vin doux tadjik appelé « Plaisir de l’émir ». La vodka est de marque « Scharob ». Rios nous dit qu’en arabe cela signifie « saloperie ». Cela a-t-il un sens en russe ? Ou est-ce l’un des rares signes d’humour soviétique ? Nicolas, qui n’aime pas trop la vodka, l’agrémente de raisins secs, au grand dam de Rios. Il mime alors la recette avec des mimiques de Funès. En tant qu’investisseur, Nicolas a remarqué qu’il est possible de réaliser ici des affaires dans l’immobilier, le tourisme et les deux-roues.

Suit le dîner, une salade russe de pommes de terre, oignons et champignons conservés au sel. Des poivrons sont farcis de riz à la viande. Ils tiennent au corps mais sont délicieux, cuits dans un bouillon que nous avons en soupe.

Nous sommes tous fatigués de ces cinq jours brutalement physiques qui nous ont jeté sans préparation dans la montagne. Malgré un chant ouzbek de Rios qui vante les maisons de thé, ces lieux de rencontre conviviaux sans alcool de ce pays de tradition musulmane, nous allons nous coucher. Il est à peine 21 h.

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Partexit et Chambre introuvable

Ce n’est que le premier tour – mais il est vrai après les innombrables « tours » des primaires et de la présidentielle. Les Français sont las de voter encore et toujours pour dire Ça va pas ! « en même temps » que Ça peut changer ! Un an que cela dure… De quoi comprendre l’abstention massive – pas due seulement au trop beau temps de juin.

Partexit : l’exit des partis tradi. « ET droite ET gauche » est-il dialectique ou harmonie des contraires ? « En même temps » est une façon de voir : soit dynamique (thèse-antithèse-synthèse), soit immobile (les deux faces d’une même réalité, le yin dans le yang et réciproquement). L’ambiguïté du Mouvement fait son attrait auprès des déboussolés du cigare, qui se demandent si droite et gauche signifient encore quelque chose.

A mon avis, oui, c’est le socialisme qui est mort, pas la gauche. Droite et gauche sont deux tempéraments différents, suscités par deux positions sociologiques qui luttent pour le pouvoir. Mais force est de constater que le régime semi-présidentiel français ressemble en pratique (depuis la réforme Jospin-Chirac du quinquennat) au régime purement parlementaire anglais : là-bas le parti qui gagne emporte tout et nomme son Premier ministre; ici le président qui gagne emporte tout et façonne son propre parti hégémonique.

La participation est historiquement basse (49%) parce que le sentiment de tous est que tout est déjà joué, une bonne fois jusqu’à la prochaine élection. Balayés les partis hier « de gouvernement » (le socialisme est réduit à presque rien) ; balayés les caciques blanchis dans la langue de bois et le groupisme de secte (les Cambadélis, Hamon, Duflot, Filipetti, probablement Belkacem) ; balayés les archontes du PS, les minables frondeurs et les gourous de la gauche « morale », tout comme les caciques de LR (Guaino, Yade, probablement NKM) et les impuissants à changer la donne (l’ère Sarkozy a beaucoup déçu…). Ce n’est pas un Baroin à la diction monotone qui va réenchanter la droite.

Ceux qui ne se sont pas déplacés ont démissionné de la politique, montrant ainsi combien ils méprisent le Parlement – pourtant le lieu démocratique où un débat rationnel peut se dérouler dans les formes. Ce sont surtout – qui cela peut-il étonner ? – les partisans de la France insoumise et du Front national qui sont « allés à la pêche » plutôt qu’aller voter. On les comprend, ces autoritaires adeptes du chef (duce ou caudillo) n’ont que faire des « parlotes » parlementaires ! Leur politique se réduit à la présidentielle (vécue comme un coup de force) et à la rue (lieu de toutes les récupérations « populaires »). Ils n’aiment pas la démocratie parlementaire ; ils lui préfèrent la démagogie populiste. Pourquoi les créditer encore de vertu ?

La surmobilisation des votants En marche a touché surtout les milieux éduqués et mûrs, hier socialistes qui voulaient changer la vie, écolos qui voulaient changer le monde et républicains qui voulaient changer le carcan réglementaire – en bref les bourgeois. Peu de jeunes : plus des trois-quarts des électeurs de moins de 25 ans se sont abstenus. Comme pour le Brexit, le Partexit se fait sans la jeunesse : elle aura beau jeu, comme au Royaume-Uni, de crier ensuite à la trahison ! Mais la flemme démocratique a son revers : subir ce qu’on n’a pas su empêcher.

Le Front National passe de 21% à environ 13% en voix, de la présidentielle aux législatives ; il aura beau jeu de crier à l’immigration massive, à l’aplatissement devant Merkel, au bouleversement du code du travail – qui va encore l’écouter ? La France insoumise perd 11% et le Mélenchon (on n’ose la contrepèterie irrésistible) paye sa haine affichée pour les autres, malgré son talent de tribun « à l’ancienne ». Mais les jeunes en ont assez des récriminations du vieux ; ils veulent changer, pas humilier – et le jeune Macron n’est – tous comptes faits – pas si mal après un mois de présidence sur la scène internationale.

Pour eux, voter était presque inutile car le choix des électeurs s’est clairement exprimé aux présidentielles : pourquoi aller encore poser son bulletin alors que le soleil brille, qu’il faut se revêtir alors qu’on est si bien à poil sur l’herbe, qu’il faut aller affronter le regard social des autres et l’épreuve scolaire des institutions alors que le dimanche est calme et qu’il fait si bon jouir de sa pelouse ou aller faire jouer les niards ? Il suffit de voir les notes les plus demandées sur le blog en ce dimanche de premier tour… Sea, sex and sun : un vrai Club Med !

Les gagnants de la mondialisation ont gagné, et les perdants ne considèrent pas vraiment qu’ils ont perdu, fors le dernier carré d’irréductibles au ressentiment ancré dès l’enfance tels Mélenchon ou Le Pen. Emmanuel Macron en nouveau président attire le vote attrape-tout pour un nouvel avenir. Aigris s’abstenir.

La suite sera concrète et les batailles de rue se préparent. Le tour social (qu’on ne peut plus appeler troisième tour avec l’instauration des primaires) est appelé à jouer ce que le vote n’a pas pu. Pour contester encore et toujours la démocratie représentative, au nom d’un spontanéisme de démocratie directe qui frise trop souvent le plébiscite démagogique – et aboutit à la chienlit plus qu’au progrès.

Un président aussi adulé deviendra-t-il un omniprésident ? La cour qui va se former autour de lui pour le célébrer le rendra-t-il progressivement aveugle sur la réalité sociale ? Les mesures radicales et rapides qu’il propose de prendre auront-elles des effets bénéfiques rapides ? La reprise qui se dessine dans toute l’Europe – et le déclin américain dû à l’élection d’un caudillo démagogue – vont-ils donner un coup de pouce à l’emploi ?

Nous attendons de voir. Et comme la période est au champagne de la victoire, Moet and see !

Les notes politiques sur ce blog

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Pline l’Ancien, Histoire naturelle

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Cette « somme » du monde romain qui visait à englober tout le savoir humain depuis les origines, ressemble étonnamment à l’ambition actuelle de Google d’informatiser tout ce qui existe. L’empire romain avait une vision aussi universelle que l’empire américain : le temps long explique beaucoup de choses – si l’on prend la peine de la hauteur, attitude très rare hélas de nos jours. Les Etats-Unis sont la pointe avancée de l’Occident issu des Grecs et des Romains, via le christianisme. Ce dernier, croyance totalitaire comme tout pouvoir qui tend au monopole, a su préserver certains ouvrages classiques, comme celui-ci (mais en a brûlé d’autres pas dans sa ligne !).

Pline est dit « l’Ancien » parce que son neveu s’appelle Pline lui aussi – qu’on a surnommé le Jeune. Tout ce que l’on sait de l’Ancien vient du Jeune, notamment qu’après avoir passé chez un ami la nuit du 25 août 79 de notre ère (ou peut-être fin octobre), Pline est réveillé par un séisme. Le Vésuve est à nouveau en éruption. Commandant de la flotte de Misène, Pline a organisé les secours sur Pompéi et Herculanum. Mais cette nuit-là, bien que soutenu par deux esclaves, il s’effondre sur la plage, étouffé par la fumée (ou victime d’une crise cardiaque). Il n’avait que 56 ans.

Pline a écrit de nombreux livres, mais son Histoire naturelle est restée par son ampleur (37 livres écrits après 2000 volumes lus de 100 auteurs et 20 000 faits collationnés). Son ambition était de compiler et d’analyser tous les écrits disponibles pour établir une encyclopédie du savoir de son temps avec, pour étalon, le citoyen romain. Sa description va de l’astronomie aux pierres précieuses en passant par la géographie, l’anthropologie, les animaux et les plantes, l’agriculture et la médecine, la peinture, la sculpture et les métaux. Cette encyclopédie du savoir de son temps est restée célèbre – et utilisée – durant 1500 ans ! Buffon en a repris le dessein dans son Histoire naturelle, générale et particulière, avec la description du Cabinet du Roy, en 36 volumes parus de 1749 à 1789.

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Nous gardons de Pline les anecdotes comme celle de Poppée se baignant dans le lait d’ânesse (Livre XII, répété Livre XXVIII), les druides vêtus de blanc au sixième jour de la lune coupant d’une serpe d’or le gui en haut des arbres (Livre XVII p.766), Cincinnatus labourant « nu » son champ (pour encourager la fertilité) lorsqu’un messager lui apporte la dictature (Livre XVIII p.835), le jeune homme de Cnide qui fit l’amour avec la statue qu’a sculpté Praxitèle de Vénus (Aphrodite) pour son temple « une tache signala son désir », de même pour un Cupidon (Eros) praxitélien à Parium où « Alcétas de Rhodes en tomba (…) amoureux et laissa également sur lui une trace semblable de son amour » (Livre XXXVI p.1647), la vertu de l’ail de chasser le ténia, les bienfaits du miel, du vinaigre, de l’huile d’olive, du lait de chèvre, de la graisse de porc, de la pomme, du chou et autres petits faits tenus encore aujourd’hui pour vrais dans les publications « de nature ».

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« L’acte vénérien (…) rétablit (…) les athlètes engourdis et fait revenir la voix quand, de claire, elle est devenue sourde. Il guérit aussi les douleurs lombaires, l’affaiblissement de la vue, le dérangement de l’esprit et la mélancolie » (Livre XXVIII p.1312). A conseiller donc aux pères pour réveiller leurs garçons, tandis que « La crotte de chèvre calme les petits enfants agités, surtout les filles, si on leur attache sur le corps dans un morceau de tissu » (Livre XXVIII p.1362). « Des œufs de chouette, administrés pendant trois jours dans du vin aux ivrognes, les dégoûtent de ce vin » (Livre XXX p.1435). « Le gland de hêtre rend le porc gai, sa chair facile à cuire, légère et bonne pour l’estomac » (Livre XVI p.717).

C’est un plaisir de lire l’écriture précise et directe de Pline, souvenir du latin au collège mais aussi beauté de la langue qui ne s’embarrasse pas de fioritures. Droit au but, comme le soldat romain ; la logique avant tout, la magie évoquée mais avec doute, quand il ne la dénonce pas comme maléfique (Livre XXV p.1191). « Au caprifiguier, on prête encore une vertu médicinale prodigieuse : si un garçon impubère brise un rameau et arrache avec les dents son écorce enflée, la moelle elle-même, attachée sur le corps avant le lever du soleil, empêcherait l’apparition des écrouelles » (Livre XXIII p.1131). Il cherche « la cause et la raison des choses » (Livre XVIII p.836) mais se moque un peu des choses « prodigieuses »…

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Pline décrit une civilisation de la nature faite pour l’homme. Cet anthropocentrisme sera repris par le christianisme et aboutira à la formule honnie des écolos : « l’Homme maître et possesseur de la nature ». Le mot de Descartes vient du monde romain, plus pratique que le grec et moins hanté par l’au-delà que l’égyptien. Mais les Romains du temps sont de fait très proches de la nature, ils observent le mouvement des astres pour se guider en mer et les effets des plantes pour se guérir des morsures de serpent ou de chien, ou des fièvres. Ils veulent des enfants « de bel esprit et de belles formes » comme des animaux garnis de laine et emplis de lait. Avis aux politiciens, même d’aujourd’hui : « Assurément, la culture repose sur le travail, et non sur les dépenses, et c’est pourquoi nos aïeux disaient que ce qui fertilise le mieux un champ, c’est l’œil du maître » (Livre XVIII p.841).

Pline n’est pas chrétien (la secte émerge à peine du chaos palestinien et aucun disciple n’a encore écrit d’Evangile) ; il nous livre donc le monde avant la croyance, dans sa fraîcheur et son panthéisme stoïcien. Car l’auteur est adepte de la rigueur ; pour lui, la vertu est de tout un peu mais rien de trop. « Le vin en quantité modérée est bon pour les nerfs, en excès il leur nuit » (Livre XXIII p.1110). Il vilipende les excès de perles des snobinardes (et snobinards) de son temps comme l’avidité en or des spéculateurs qui amassent. Il ne veut pas changer les hommes (ils sont ce qu’ils sont) mais se changer soi (par l’étude et la discipline). « Il est question de la nature des choses, c’est-à-dire de la vie », expose-t-il dans sa Préface (Livre I) ; « donner à toute chose de la nature et à la nature tout ce qui lui revient ».

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Pour lui, la terre est un globe (contrairement à la croyance médiévale qui suivra – comme quoi le « progrès » est loin d’être linéaire…), mais « l’univers tourne autour d’elle » (Livre II) et « le soleil est l’âme du monde ». « Dieu est, pour un mortel, le fait d’aider un mortel, et c’est la voie vers la gloire éternelle », n’hésite-t-il pas à dire au Livre II, p.71). Rendre service – dans ce monde ci – c’est se ranger parmi les bienfaiteurs du genre humain, donc s’élever au niveau des divinités. Car « Dieu » lui-même (la divinité au sens romain) ne peut pas tout : « il ne peut, même s’il le voulait, se donner lui-même la mort (…) ni faire en sorte que celui qui a vécu n’ait pas vécu. (…) Il n’a aucun droit sur les faits passés excepté celui de les oublier (…) il ne peut pas faire en sorte que deux fois dix ne fassent pas vingt (…) Tout cela atteste sans aucun doute la puissance de la nature et montre que c’est elle que nous appelons ‘Dieu’ » p.72-73. Quant à l’âme, « Tout le monde se trouve, après le dernier jour, dans le même état qu’avant le premier : ni le corps ni l’âme n’ont plus de sentiment après la mort qu’avant la naissance. C’est en effet la même vanité qui se projette encore dans le futur et qui, se mentant à elle-même, s’attribue une vie même après la mort » (Livre VII p.356).

Le meilleur endroit sur la terre est l’Italie romaine, « terre qui est à la fois la fille et la mère de toutes les terres, qui a été choisie par la puissance des dieux pour rendre le ciel lui-même plus brillant, rassembler des empires épars, adoucir les mœurs, réunir dans une communauté de langage et de conversation les langues discordantes et sauvages de tant de peuples, donner la civilisation aux hommes, bref, pour devenir la patrie unique de toutes les nations du monde entier » (Livre III p.151). Cet universalisme romain est bien le même qui a été repris par les Lumières et qui anime aujourd’hui encore tous les humanitaires, sans-frontières et partisans d’une république planétaire. Un universalisme occidental – et de nulle part ailleurs – ce que mettent en cause non sans raison les civilisations qui émergent : les Chinois, les Indiens, les Nigérians, les Arabes…

De même qu’a été repris du monde romain ce que nous avons par la suite appelé le libéralisme, fondé sur la liberté des échanges. Pline écrit au début du Livre XIV : « Qui en effet n’admettrait point qu’en mettant en communication le monde entier, la majesté de l’Empire romain a fait progresser le genre humain, grâce au commerce des marchandises et à l’union apportée par une paix heureuse, et que toutes les productions, même celles qui étaient cachées auparavant, sont devenues d’usage courant ? » p.645. Civiliser, c’est échanger ; la liberté est forte sous l’empire et la dictature n’est que passagère, pour passer un cap.

Malheur de l’être humain, tourmenté de liberté parce non programmé par la nature : « Les autres êtres sentent quelle est leur nature propre, les uns exploitent la souplesse de leurs membres, d’autres la rapidité de leur vol, d’autres encore nagent : l’homme, lui, ne sait rien, rien sans un apprentissage, ni parler, ni marcher, ni se nourrir : bref, de par sa nature, il ne sait rien faire d’autre spontanément que pleurer ! » (Livre VII p.312). D’où les utopies qui ont constamment fleuri pour réconcilier l’Homme avec sa propre nature – et avec la nature – comme celle de Marx, qui sévit encore chez les gauchistes devenus écolos de combat. Apprendre ou dresser ? Tout le débat subsiste.

Ce livre très ancien apparaît étonnamment moderne. Certes, rares seront ceux qui liront ces pages d’un bout à l’autre comme je l’ai fait, mais picorer ici ou là selon les thèmes et les envies (un index des notions et des noms y aide) est une plongée salubre dans un univers qui est le nôtre, avant le nôtre, et qui nous en apprend beaucoup sur nous-mêmes, nos croyances actuelles et notre vision occidentale du monde.

Pline l’Ancien, Histoire naturelle, 77 ap. JC, Gallimard la Pléiade édition Stéphane Schmitt 2013, 2130 pages, €79.00

Edition partielle en traduction ancienne Littré en 421 pages, e-book format Kindle, €0.99

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George L. Mosse, Les origines intellectuelles du Troisième Reich

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J’ai déjà parlé de cet ouvrage de l’historien juif américain, né en Allemagne, qui a pu fuir le nazisme à 15 ans à quelques heures de l’obligation de visa. Je voudrais y revenir aujourd’hui non pour analyser ce qui y est dit, mais pour sélectionner ce qui fut hier et se reproduit aujourd’hui. Car, si l’histoire ne se répète jamais, les êtres humains et les sociétés ont des réactions identiques aux événements qui les mettent en cause.

S’indigner contre le nazisme est stérile, comprendre les ressorts du nazisme est utile.

Ceux qui braillent dans la rue « contre le fascisme » (ou contre Trump) sont aussi vains que ceux qui pissent dans un violon en croyant jouer la musique. Le fascisme est un état réactif de toute société menacée. Il vaut mieux comprendre ce qui menace et les moyens d’y faire face – que de gueuler pour rien dans le désert. Et c’est bien la faute de la gauche minable des Indignés, Frondeurs, Atterrés, pseudo-ministres et autres impuissants, qui n’a plus aucune idée ni projet, si l’extrémisme monte en notre pays plus qu’ailleurs en Europe et dans le reste du monde.

« Chaque pays développe son propre fascisme, approprié à son propre nationalisme », écrit George Mosse p.33. Le nazisme allemand comme le fascisme italien sont nés des unités nationales, fragiles, qu’il fallait conforter par une langue et une culture commune. Le fascisme français n’a pour l’instant jamais pris, nous n’en avons eu qu’un ersatz sous Pétain, vieillard conservateur et surtout cacochyme, qui a laissé faire sous la botte les petits agitateurs intellos séduits par la communauté masculine nazie.

Ce que montre George Mosse, étayé par une vaste documentation, est que le nazisme n’est pas une aberration : il a été appelé par des électeurs normaux, adulés par des gens normaux et suivis par la majorité de la population – comme Trump. Pourquoi ? Non par une quelconque essence satanique, comme voudrait le faire croire la morale de la bonne conscience après Auschwitz ; non par un quelconque développement des forces productives ayant secrété leur antidote par réaction, comme a longtemps voulu le faire croire la propagande marxiste stalinienne au mépris des documents historiques. Mais selon Mosse par une véritable « religion civique ». La propagande n’a aucun effet si elle ne répond pas aux attentes de la société – tout comme la publicité ne vous fera jamais acheter si vous ne désiriez pas déjà le faire.

Robert Paxton, historien américain spécialiste de la France de Vichy récemment : « je crois que le fascisme c’est avant tout le pouvoir, la prise du pouvoir, l’exercice du pouvoir. Je pense que le fascisme est aussi animé par de forts préjugés et des sentiments profonds, des sentiments d’aliénation, un désir de revanche nationale, la colère contre ceux dont vous pensez qu’ils ont poignardé le pays dans le dos«  (sur Slate.fr).

Toute société nécessite une cohésion : le besoin d’une communauté organique, une continuité historique, une normalité bien établie.

Cette normalité évolue avec le temps, mais lentement. L’imprégnation des mœurs et de l’idéologie subsiste au-delà des générations. Ce pourquoi George Mosse ne condamne en rien les « traditions », au prétexte que les nazis les auraient utilisées à leur profit. La morale n’a jamais rien à faire avec la vérité, mais bien plutôt avec le confort de ceux qui la brandissent.

La cohésion sociale se manifeste dans les rituels collectifs, que préparent la famille, qu’encouragent l’école, que la communauté locale puis nationale font exister. Le sentiment de participer à la vie politique sous le nazisme était plus fort que sous la démocratie de Weimar, constate l’historien. La faute en est non pas au nazisme – qui a su séduire – mais à Weimar, dont l’indigence de gauche fut patente. Si nous pouvions en tirer une quelconque leçon sous le président Normal…

La dimension religieuse du politique est ignorée des positivistes et des marxistes, qui croient la « science » politique presqu’aussi exacte que la science économique ou physique. Or l’adhésion à la collectivité passe par l’esthétique, par l’émotion, par les rassemblements qui permettent d’agir ensemble. Encore une fois, l’élection de Trump nous le montre après le Brexit, la débâcle socialiste aux Européennes et ainsi de suite…

C’est ici que l’Allemagne et la France divergent.

La première croit à la culture, nous croyons à la civilisation. La culture est un enracinement dans le sang et le sol des valeurs ; la civilisation une adhésion volontaire et de raison à la vie en commun. Bien sûr, ces deux concepts ressortent de l’idéal-type, des caricatures de ce qui se passe en réalité. Aucun Français n’adhère seulement par raison, mais aussi par habitude, par ses ancêtres ou par volonté de s’approprier la culture francophone, de se joindre à cette lignée historique qui va « du sacre de Reims à la révolution française », selon les mots de Marc Bloch. Aucun Allemand ne croyait complètement au pur Aryen blond et athlétique, issu des forêts de Germanie depuis les temps les plus reculés ; l’Allemagne est resté un carrefour de peuples, venus de l’est et du sud, poussés par les encore plus à l’est, et accaparant les exilés de l’ouest ou du nord (les Huguenots, les commerçant hanséatiques, les Russes germanophiles…).

Il y avait en Allemagne, bien avant le nazisme, un courant Völkish issu du romantisme qui désignait non seulement le peuple, mais son « âme ». Celle-ci était réputé issue de la terre même, des atmosphères et paysages. D’où la célébration du sang et du sol, composantes indispensables au peuple sain ; d’où la méfiance envers les villes, qui déracinent, et envers l’industrie, qui désocialise. Ce courant, un brin ésotérique, a été chanté par les Wandervögel, ces jeunes gens itinérants, randonneurs du pré-scoutisme, qui vivaient quasi nus dans la nature et célébraient le soleil et l’eau. Il a été repris par les organisations nazies, qui ont vanté le stéréotype mâle au corps classique de la beauté grecque, sculpté par l’effort individuel et la volonté collective. L’attirance sexuelle de la camaraderie masculine devait être refoulée par sublimation pour créer le type du chevalier qui se contraint, héros et chef.

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C’est bien cette religion Völkish, en conjonction avec le nationalisme, puis avec les rancœurs de la défaite de 1918 et de la crise économique majeure des années 30, qui a fait émerger le nazisme. L’auteur précise, en historien : « Le nazisme n’était pas une aberration : pas plus qu’il n’était dénué de fondement historique. Il fut plutôt le produit de l’interaction de forces économiques, sociales et politiques, d’une part, et de perceptions, d’espérances et d’aspirations humaines à une vie meilleure, d’autre part » p.32.

Avons-nous aujourd’hui une telle conjonction ?

La religion écologique célébrant Gaïa la Terre-Mère que ses fils industrieux ne cessent de blesser malgré la grand-messe rituelle des COP numérotés, la défaite face au terrorisme islamique qui engendre une rancœur contre les « basanés » sans reconnaissance pour la France qui les accueille, la crise économique de la mondialisation mais surtout de l’essor technologique très rapide – cela peut-il faire conjonction comme dans les années 30 ?

La culture était alors réputée authentique, assurant l’accord de l’être humain avec les autres et avec la nature ; la civilisation était vue comme superficielle, adonnée à la simple satisfaction béate des besoins matériels, sans solidarité ni spiritualité. Ne voyez-vous rien de cet hier qui ne surgit aujourd’hui ?

Qu’en est-il de la haine envers « le capitalisme » des multinationales, contre l’avidité matérielle de « la finance » ou l’impérialisme économique, culturel et militaire des Yankees ? Le Juif a été remplacé par le Capitaliste (encore qu’on confonde volontiers les deux dans l’islamo-gauchisme à la mode). Mais le « retour à la terre », l’accord avec la nature, les aliments « bio », la vie saine détressée à la campagne, l’aspiration à la chaumière de la retraite paisible… tout cela a fait le lit des états d’âme Völkish, du nationalisme protectionniste – et du nazisme.

Si les écolos d’aujourd’hui sont aussi inaudibles (7000 militants et 17 000 sympathisant si l’on en croit leurs primaires… 0.03% du corps électoral de 47 millions !), c’est qu’ils mêlent l’eau et le feu en célébrant la nature ici et maintenant tout en prônant l’universalisme éternel et l’internationalisme hors sol.

Si les socialistes d’aujourd’hui sont devenus quasi inaudibles, c’est qu’ils restent attachés à cette chimère du « matérialisme scientifique » qui court après l’évolution du climat et l’accord écologique homme-nature sans les relier au présent des gens et des revendications de classe.

La petite-bourgeoisie allemande – qui a permis le nazisme – voyait en Hitler une « révolution de l’âme » qui ne menaçait en réalité aucun des intérêts économiques de sa classe moyenne. Le nazisme édifiait l’idéal, et désignait l’Ennemi de principe – le Juif apatride, cosmopolite et capitaliste. L’écologie d’aujourd’hui et son fade avatar déconsidéré, « le socialisme », proposent une même révolution de l’âme et son ennemi de principe – le Capitalisme industriel et financier. Mais cela ne séduit manifestement pas « la France périphérique »,  pas intello comme les bobos urbains, prête à voter – en réaliste – pour la famille Le Pen. Même s’il est à craindre que, comme sous le nazisme, la déception soit d’autant plus grande et rapide que les attentes auront été plus fortes.

Nous n’avons pas l’humiliante défaite de 1918 mais le terrorisme, issu d’une frange étroite de l’islam. La rancœur deviendra-t-elle de même ampleur pour qu’elle produise les mêmes effets ? Il suffirait selon certains d’un attentat ou deux de plus pour que… Un tiers des policiers et gendarmes seraient prêts à voter extrême-droite, si l’on en croit les médias.

Le nationalisme est-il assez puissant dans les profondeurs françaises pour emporter l’adhésion à un parti Völkish qui mêle sang et sol dans une célébration de destin ? Pour ma part, j’en doute, mais il en est qui y croient.

Reste qu’il vaut mieux comprendre par soi-même que suivre les hordes moutonnières. Afin d’avoir le choix de participer ou de se retirer, pour résister.

George L. Mosse, Les origines intellectuelles du Troisième Reich – La crise de l’idéologie allemande, 1964, Points Seuil 2006, préface de Stéphane Audouin-Rouzeau, 512 pages, €11.80

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La génération au pouvoir est-elle adaptée au présent ?

Séisme anti-socialiste en 2002, le 21 avril ; non à Maastricht en 2005 ; espoir Sarkozy contre le Fout-Rien Chirac en 2007 ; séisme anti-gauche aux Européennes de 2015 ; référendum Tsipras en Grèce en 2015 ; Brexit en 2016 ; Trump élu contre l’attente des médias et des élites récemment… Les élites au pouvoir, violemment contestées sans l’avoir vu venir (ou sans avoir voulu le voir) sont-elles encore adaptées ?

Prenons François Hollande, né en 1954 

Si Staline était quand même déjà mort (mars 1953), c’était tout juste ; mais aucun satellite artificiel n’avait été lancé autour de la terre, nul n’était allé sur la lune, le téléphone et la télé étaient balbutiants (ah, le 22 à Asnières !), et – bien évidemment – ni Internet ni le Smartphone n’existaient. Lorsque je dis cela à des étudiants du supérieurs, nés juste avant ce siècle, ils tombent des nues. Comment, pas de télé, pas de portable, pas de mobile, pas de net ni de jeux vidéo, pas de CNN ni de Google, pas de Facebook ni d’Apple ? Eh bien non. Comment avons-nous pu vivre sans ces prothèses VI-TA-LES ! C’est simple : presque comme des écolos, en tout cas comme nos grand-mères vivaient.

François Hollande avait 14 ans en mai 1968 – il n’a donc rien vu, rien vécu des événements ; il avait 19 ans lors de la première crise du pétrole, il était en cours d’études avec les manuels de l’après-guerre – il n’a donc rien acquis du monde nouveau. Lorsqu’il sort de l’ENA, en 1980, la vieille gauche va arriver au pouvoir et appliquer des recettes du XIXe siècle à la mondialisation qui commence avec Thatcher et Reagan ; trois dévaluations du Franc plus tard (en 18 mois), c’est « le tournant de la rigueur » – autrement dit la fin de l’utopie. Hollande observe et constate, il saura changer d’avis comme de veste à l’avenir – puisque tout change sans cesse… Mais aujourd’hui il est perdu, comme en témoigne « ce qu’il ne devrait pas dire » – et qu’il dit quand même pour violer son camp du déni content de soi.

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Comment penser une seconde que cette génération (dont je suis) puisse être adaptée aux changements très rapides qui se sont produits en deux générations, depuis le milieu des années 1950 ? Tout est allé trop vite pour nos cerveaux programmés par les millénaires. C’est pourquoi j’estime qu’il faut laisser la place aux jeunes – pas seulement aux gens neufs. Donc pas aux Trump, Clinton, Juppé, Hollande & Sarkozy et autres, tous blanchis sous le harnois, éduqués dans l’après-guerre avec des méthodes d’avant-guerre. Je rêverais d’un duel Macron-Le Maire aux présidentielles 2017 – mais cela ne se produira probablement pas, même si des surprises sont possibles. Le tropisme autoritaire, hiérarchique et élitiste du Français est bien trop ancré. Il vient de loin : de Rome et de la religion, de l’Eglise et du roi, du jacobinisme et du catholicisme papal – et même plus récemment de l’islam, peu réputé pour être libéral, comme l’a montré la Manif pour tous.

Nous n’aurons pas un Trump, il faudrait pour cela qu’il y ait des milliardaires en France intéressés par la politique et en même temps patriotes (ne rêvons pas). Nous aurons peut-être une Marine, mais le handicap idéologique et politique me semble trop grand pour que l’hypothèse soit réaliste, tant les Français aiment l’expérience et la sagesse malgré tout. Qui aurons-nous ? Surprise !

Peut-être faut-il réfléchir autrement.

Constater notamment que, depuis la guerre de 14 qui fait date comme puissant traumatisme, chaque génération (en gros trente ans) bouleverse la donne :

1914-1940 : la guerre la plus absurde, l’industrialisation du massacre, la contestation radicale des badernes qui nous gouvernent engendrent les années folles et les Surréalistes – plus le communisme à l’est ; le plus-jamais-ça d’épuisement, les classes creuses et les veuves en noir engendrent le pacifisme à outrance, la frilosité en tout et la lâcheté devant la force. Lénine razzie le pouvoir, contre des sociaux-démocrates pusillanimes; Hitler l’emporte par populisme outrancier, dans le déni des élites démocratiques ; Pétain gagne, par forfait des dirigeants dépassés – les Français se soumettent (et très peu résistents avant 1943).

1940-1970 : l’euphorie de la victoire « des » démocraties, la reconstruction d’après-guerre, la décolonisation et l’essor des industries du radar, de l’atome, de l’aviation, de l’électroménager engendrent le baby-boom et le bonheur de consommer – jusqu’à saturation : la révolte de 1968 est non seulement contre la guerre du faible au fort au Vietnam, mais aussi contre « le Système » qui embrigade et contre l’Autorité qui s’impose sans discussion. A poil, échangistes, hirsutes, égalitaires, écolos à chèvres, hippies à pétards, les soixantuitards font craquer les gaines – mais dérivent vers les paradis artificiels, le spontanéisme narcissique et la baise pédophile. La brutale crise du pétrole, orchestrée par les régimes arabes contre Israël et son soutien américain en 1973, cassent brutalement le rêve fumeux : c’est « la crise » (mot qui reviendra désormais très souvent). Retour au réel.

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1970-2000 : Margaret Thatcher au Royaume-Uni, Ronald Reagan aux Etats-Unis, la gauche Bérégovoy en France, adaptent désormais l’utopie sociale républicaine à la réalité du capitalisme qui se mondialise. Pour le meilleur et pour le pire : la révolution des mœurs, qui deviennent plus conviviales, la jeunesse ayant accès au sexe avec la majorité à 18 ans et l’abaissement de la pénalisation des relations à 15 ans ; l’égalité homme-femme reconnue par le code civil avec le divorce, l’autorité parentale et l’avortement ; la chute du mur de Berlin suivie de la chute de l’URSS, l’essor de la Chine qui se convertit au capitalisme, la construction européenne positive d’un côté (Espagne, Grèce, Irlande puis Pologne et autres profitent de la redistribution). Mais de l’autre rigueur publique, moins d’Etat, desserrement des carcans à l’initiative individuelle et dérégulation, naissance des nouvelles technologies dans la Silicon Valley, brutalisation des relations de travail, externalisation des métiers hors du cœur de l’entreprise, délocalisation vers des pays à bas coûts de production, optimisation fiscale. Jusqu’au krach des actions technologiques en 2000, le krach de l’audit comptable en 2002, le krach de l’immobilier en 2007 et la crise systémique qui explose en 2008… laissant penser que la suite sera (comme dans les années 30) la crise politique.

2000-2030 : nous y sommes – et nous avons la tentation de revenir en arrière puisque le présent ne semble pas rose. Après l’autoritarisme d’après-guerre, puis le libéralisme post-68, retour à l’autorité en protection. La mondialisation montre son visage négatif : la perte des emplois industriels et l’immigration sauvage. La technologie montre qu’elle peut être néfaste : robotisation qui supprime des postes, exigence de formation supérieure et continue sous peine d’être largué, surveillance généralisée et centralisée par le tout-informatique, connexion mondiale et hacking mondial (les Russes ont piraté la campagne démocrate américaine et influé sur le vote), perte des repères spirituels – d’où retour des religions, jusqu’aux plus obscurantistes, théorie du Complot et islamisme salafiste – ce qui engendre les antidotes que sont les régimes autoritaire et fascistoïdes. Poutine, Chavez et Maduro, Erdogan, Orban, Kaczynski, Dutertre, Trump, la liste s’allonge de jour en jour des tribuns médiatiques qui jouent au dictateur comme jadis Staline, Mao ou Castro – jusqu’à Sarkozy, Le Pen et Mélenchon en France qui voudraient bien les imiter. Retour des frontières, du nationalisme, de la « souveraineté » (comme si la France était plus maître de son destin contre Google, Poutine ou la Chine sans l’Europe qu’avec !) – ce sont tous ces mythes qui agitent les esprits.

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Certes, nous l’avons toujours dit, le libéralisme sans règles n’est pas viable car il se réduit à la loi du plus fort, la jungle et le lynchage ; mais l’autoritarisme sclérose et inhibe, il empêche l’initiative (on le voit tellement en Russie, à Cuba ou en Corée du nord). Patriotisme oui (pourquoi nos élites ont-elle honte de défendre les intérêts français ?) mais nationalisme non (c’est la guerre assurée à brève échéance).

Donc une nouvelle génération.

Trump, à 70 ans, n’est pas vraiment un perdreau de l’année… Incarne-t-il l’espoir d’un renouvellement ou le ras-le-bol des anciens ? je penche pour sa seconde hypothèse. Reste donc entière la question du renouvellement des générations en politique. Avec Trump, rien n’est réglé !

Il sera probablement moins radical au pouvoir que dans sa campagne – comme toujours. Des contrepouvoirs existent aux Etats-Unis (bien plus qu’en France !) et les lobbies industriels et financiers sont puissants, le populo (abstentionniste et velléitaire) apparaît comme trop bête et flemmard pour être consulté avec profit collectif sur les grandes orientations. Nous aurons un Reagan bis en économie avec les Conservateurs ; peut-être un Nixon bis (sans l’intelligence géopolitique) en relations extérieures ; en tout cas un Tycoon redoutable en affaires et qui ne s’embarrasse (comme Poutine) d’aucun scrupule…

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Ceux qui se réjouissent aujourd’hui, aux Etats-Unis comme à l’étranger, vont voir très vite combien America First peut être redoutable à leurs petits intérêts. Brailler, c’est bien ; subir, est-ce mieux ? Où est-elle donc, NOTRE nouvelle génération ?

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Religion et foi

Pour moi, toute croyance métaphysique est du ressort de l’intime.

Nul ne peut se mettre à la place d’un autre à cet égard. Il s’agit en effet des fins de l’existence et de l’éventuel au-delà. Aucune « preuves » n’en peuvent être données autres que la Présence, ou l’envie de suivre un être exemplaire. La conviction naît en chacun, par conversion profonde ou par abandon au Guide, modèle de perfection ou maître de vie. Paul est renversé sur le chemin de Damas, Claudel bouleversé derrière le pilier droit du chœur de Notre-Dame. À l’inverse, Pascal fait le pari raisonné de croire, avant d’être saisi de « feu ». Je respecte ces convictions, puisqu’elles sont de l’ordre de l’intime. Mais je ne tiens pas à ce qu’un prosélytisme quelconque envahisse mon existence. En cela, je suis « laïc ».

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Je distingue en effet la foi et l’église, la croyance et la tradition religieuse.

Pour ma part, je ne suis pas un « croyant ». Sur le fond métaphysique, je reste à la porte. Les spéculations sur ce qu’on ne peut pas connaître me paraissent stériles, elles n’ont pour moi pas de sens, pas de signification. Ou plutôt, ce qu’elles signifient n’est pas ce qui rationnellement me touche, ni ne me passionne, ni sort du ventre. Le sens est hors de toute raison, dans l’angoisse profonde et l’espérance – pas dans l’entendement mais dans l’émotion et l’instinct. Le sens humain n’est donc pas complet, inabouti. Il n’y a « pas de sens » parce que ni l’instinct, ni l’émotion ne sont « penser ».

Toutes les religions universelles se ramènent au fond à deux dispositions :

  1. Un abandon face à l’adversité (croire, tout simplement, sans raison)
  2. Le refus de la réalité et l’espérance qu’un autre monde est possible (sans que l’on fasse quoi que ce soit pour qu’il advienne)

Autrement dit la trilogie catholique : la foi, l’espérance et la charité.

Il s’agit bien de propensions intimes, irraisonnées, qui ressortent d’un déficit du vital, d’une déprime intérieure, de l’émotionnel exacerbé et de l’affolement face à tout ce qui change, qui bouge, qui surprend, d’un désir d’abdication et de refuge, d’être à nouveau petit enfant irresponsable que papa ou maman prend en charge. Avez-vous noté que les périodes de foi mystique naissent lors des grands bouleversements des peuples, dans l’Exil à Babylone, durant la migration hors d’Égypte, lors de la colonisation romaine, à la fin de l’Empire lézardé par les jeunes et vigoureuses invasions barbares, lorsque la Renaissance incite à la Réforme, après la chute de la dernière monarchie française et la défaite face aux Prussiens, à la suite de la boucherie de 1914, depuis la crainte sur le pétrole ou le nucléaire et les angoisses sur le climat, à la suite de l’échec des « printemps » arabes et du chaos qu’y a mis la liberté dans des pays encore archaïques ?…

Et pourtant, « l’autre monde » possible existe : il est celui d’à côté – pas celui d’hier ni celui d’au-delà.

Il est ce monde des autres qu’il nous faudrait découvrir, explorer et penser : Babylone pour les Hébreux, Rome pour les Juifs, les dits ‘barbares’ pour les Romains, les Protestants pour les Catholiques, l’Allemagne pour les Français après Sedan et avant 14, l’imagination, la recherche et l’inventivité industrieuse pour le climat et la gestion des ressources, l’islam même pour les ignorants qui n’ont jamais lu le Coran ni abordé la culture ni l’histoire…

Mais, plutôt que se colleter aux réalités, il est tellement plus facile de s’évader dans les fumées de l’Ailleurs, n’est-ce pas ? L’avenir radieux est sans cesse remis à demain car “le diable” (ou les Méchants) l’empêchent de se réaliser ici et maintenant. Il faut donc “prier”, se ressourcer dans “la foi”, la doctrine pure et sans tache, le littéral des Livres saints (Bible, Coran ou Das Kapital) et faire confiance aux clercs, ayatollahs, imams, rabbins, gourous, commissaires politiques gardiens de “la ligne” ou intermédiaires autorisés par l’Église entre Dieu et les pécheurs. Ne pas penser soi, s’abandonner entre les mains du Père, se soumettre (sens du mot islam).

Judaïsme Johann Sfar Le chat du rabbin

Est-il étonnant que ceux qui s’abandonnent le plus à l’au-delà soient ceux à qui la réalité de leur présent ne fait aucun cadeau ?

Les post-Romains se réfugient en monastères, hors du temps, dans un espace clos. La France féodale est angoissée de l’an mil, inquiète du Diable et des sorcières, aspirant à pèleriner pour chasser l’hérétique en Languedoc, sur le chemin de Jacques, et demain à Jérusalem. La mystique rhénane naît dans l’Allemagne des Grands Féodaux. Les pauvres Espagnols partent se tailler des empires en Amérique. Les Puritains anglais, persécutés, partent défricher la terre promise outre-Atlantique. Il n’est pas jusqu’aux hippies des années 60 sur les chemins de Katmandou, de Goa et de Bali qui n’aient été voir ailleurs, tenter de vivre autrement, s’évader dans la fumée et élever pour un temps des chèvres en tissant leurs vêtements. Ou Daech et son culte de la violence et du martyre, qui attire les âmes faibles éprises de discipline et d’absolu.

Dans tout cet exemplaire dépressif et auto-répressif, même les soi-disant laïcs, écolos mystiques qui se croient à gauche aujourd’hui puisent à l’envi : prêches enflammés contre le « luxe » et la luxure, contre la vanité et la dépense, militantisme pour une morale de l’austérité, de l’économe et de la rétention ; croisade des « enfants » ; conversions « naïves » ; récits rêvés d’apocalypses ; « miracles » édifiants…

christianisme mediavores

Max Gallo, historien populaire et essayiste sur l’État, a conté la geste chrétienne de la Fille aînée de l’église en trois volumes parus au début du second millénaire : saint Martin ou le manteau du soldat, Clovis ou le baptême du roi, Bernard de Clairvaux ou la croisade du moine. Il déroule, sans guère d’esprit critique, les images d’Épinal de « notre histoire de France » largement écrite par l’Église officielle sous la forme d’une Légende Dorée. Elle se décline en mystique (Martin), en politique (Clovis ou Louis 1er) puis en impérialisme (Bernard fondateur d’Ordre et prêcheur de croisade). Le premier volume est le plus mièvre, opposant comme Bien et Mal un Romain antique et son fils christo-hippie. Le premier est féru de lettres et de morale, amateur de vin et de jeunes femmes, le second est dépeint sentimental hystérique, ignorant et refusant d’utiliser son esprit pour se réfugier dans l’offrande passive de « la prière », frappé d’exemples martyrs, aspirant à s’humilier dans la boue, se châtiant sous la pluie glacée et refusant tous les plaisirs venus des autres et de la nature. L’humain n’a-t-il donc le choix qu’entre l’ange et la bête ? Ne sommes-nous point debout mais faillibles, vaillants mais aveugles ? C’est en tâtonnant que l’existence se révèle, il faut de la force pour aller de l’avant. Max Gallo le reconverti, lors du baptême du bébé Antoine en 2001 ainsi qu’il le raconte, a le zèle du néophyte pour croire en cette histoire sainte avec la foi du charbonnier.

J’avoue comprendre mieux le Bouddhisme sur ce sujet.

Lucide sur l’Illusion (ce voile de Maya) et tenté un temps par le renoncement (Bouddha fut ascète), il a résolu bien mieux que le Christianisme cette panne d’énergie, ce déficit vital et psychologique qui frappe ici ou là les hommes lorsque les temps déstabilisent les sociétés. Contrer l’Illusion consiste pour le bouddhisme non à rêver d’un autre monde, d’une Cité de Dieu ailleurs que sur cette terre, ou d’un combat paranoïaque contre tous ceux qui ne croient pas exactement comme vous, mais à démonter signe à signe ce que l’on croit être vrai pour pénétrer le cœur des choses. Il s’agit de discipline qui passe par :

  1. la maîtrise du corps (le yoga, les arts du zen),
  2. la domination des passions (selon des exercices respiratoires et spirituels)
  3. la méditation intellectuelle la plus poussée (sous la direction d’un maître).

Point d’abandon alors, entre les mains d’un Père ni dans un néant quelconque – mais une énergie canalisée en soi, prête à rejoindre les énergies du monde. Pour certains Chrétiens eux-mêmes, la « prière » n’est pas s’abîmer en Dieu mais l’instant d’un retour sur soi pour un ressourcement intime.

Reste la tradition

Elle est culture et j’y participe, étant tombé dedans petit avec le baptême, les cérémonies, la messe, le patronage, les scouts, l’aumônerie du lycée. A noter, pour l’histoire, que si j’ai rencontré en catholicisme beaucoup de sentimentalité, de névroses, une phobie hystérique de la nudité, une angoisse viscérale du sexe et les affres permanents de la conscience coupable – je n’ai pas rencontré de pédophiles ni d’homosexuels déclarés. Il y a une hystérisation probable de cette infime minorité dans les faux (ou très exagérés) souvenirs d’aujourd’hui. Axel Kahn n’a-t-il pas déclaré lui-même au Club de la presse d’Europe 1 qu’un curé qui le regardait nager nu était un « pédophile » ? Entre le regard et l’acte, il y a me semble-t-il une différence… Mais rien de tel que la confusion pour obtenir son quart d’heure de gloire médiatique.

Je n’ai pour ma part échappé qu’aux collèges et aux pèlerinages… Peut-être est-ce surtout là que se situaient ces pratiques réprouvées ? Il va de soi que la peur de la femme, l’idéalisation de la Vierge, la frilosité envers le corps, incitent comme l’interdiction de la sexualité « normale » aux prêtres, à la déviance de pulsions de toutes façons irrésistibles ? Peut-être ces pratiques pédo ou homo – que nous réunissions par commodité sous le terme « pédé » – ont-elles été encouragées après ma période de prime adolescence, dans les suites de mai 68 que les gauchistes réprobateurs d’aujourd’hui, qui adorent faire à leçon au monde – ont encouragées et pratiquées sans vergogne pour être à la pointe de la mode rebelle ?

croix dylan michael patton 13 ans

Je ne renie pas les racines majoritairement chrétiennes de l’Europe, même si le soubassement gréco-romain et celtique, viking, est important (dans la langue, le droit, le parlement, les moeurs, et même l’architecture des églises et des cathédrales). Viennent ensuite des influences juives, notamment sur la Méditerranée, qui ont duré plusieurs siècles, l’islam un peu, même pas un demi-siècle cependant vers Narbonne et Toulouse. L’orientalisme – qui va du Maroc au Japon en passant par l’Égypte, la Perse, l’Inde et la Chine – a eu plus d’influence sur notre culture que l’islam lui-même, n’en déplaise aux soumis.

L’Europe, la France, se sont façonnées de tout cela.

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Innovation et emploi

L’innovation, c’est « bien » ; le chômage, c’est « mal » – telle est l’impasse morale dans laquelle s’enferment les pseudo-économistes. Car l’innovation tue d’abord l’emploi avant d’en recréer, c’est que qu’un vrai économiste nommé Joseph Aloïs Schumpeter, né en Autriche, a rondement démontré.

Notre époque sans histoire croit que l’innovation vient de l’informatique. Ce n’est pas vrai, l’essor de l’informatique aide à l’innovation mais n’en est pas le cœur. Le numérique aide plutôt à être encore plus efficace, encore plus productif, encore plus direct dans les circuits qui vont du producteur au consommateur : l’informatisation détruit des emplois plus qu’elle n’en crée. Voyez Uber contre les taxis, Air B&B contre les hôtels, Amazon contre les librairies de base, Leboncoin contre les bazars, et ainsi de suite.

L’innovation de notre époque a lieu surtout dans les matériaux, l’énergie, la génétique, la biologie moléculaire, les nanotechnologies. La voiture sans chauffeur n’est pas une véritable innovation mais une dérive de la technique ; en revanche, la voiture électrique ou le moteur à hydrogène sont de véritables innovations : ils n’existaient pas avant.

La révolution que nous vivons n’est pas informatique, mais algorithmique. C’est moins la numérisation qui compte que le processus logiciel qui décompose les opérations et fait se suivre les opérations logiquement. Il s’agit donc d’organisation plus que de puissance de calcul, un principe d’efficacité plus qu’un principe de force. Ce pourquoi l’informatique n’est pas la panacée, mais l’organisation logicielle si.

C’est à confondre les deux que nombre d’entreprises investissent pour pas grand-chose, remplaçant seulement la paperasserie par la mêlerie, réclamer des documents ou des renseignements aux autres par mail étant tellement plus facile que d’aller chercher soi-même. Elles confondent donc le réseau (qui aide) et l’art de multiplier les obstacles (qui englue). L’Administration française (avec un grand A) est spécialiste de cette dérive, qui n’est que la traduction rond-de-cuir du numérique (et allez ! un extrait de casier judiciaire n°3 tous les 2 mois, puisque c’est si facile via Internet…).

pluie

L’inflation des normes et des pseudo-contrôles conforte la machine bureaucratique… en évitant les vrais contrôles, qui sont moins paperassiers qu’humains : le Médiator, après le sang contaminé et la vache folle sont trop d’exemples de ces faux contrôles opérés par des bureaux irresponsables qui croient avoir fait le boulot quand ils ont paperassé. C’est la même chose pour la viande de cheval roumain dans une certaine entreprise française, ou pour cet abattoir du sud-ouest dit aux normes de qualité « bio » qui torture les bêtes par carence du contrôle vétérinaire. Ces règles empilées sans ordre et ces contrôles forcément mal faits (à cause de ce fouillis désordonné) n’aident pas l’emploi, au contraire ! Parlez-en aux agriculteurs, de ces normes « écolos » encore plus écolos que ce que réclament les Directives européennes ! Non, tout n’est pas de la faute de Bruxelles.

L’innovation, c’est quand même autre chose. Elle contraint les entreprises à agir en réseau, les fournisseurs et sous-traitants coopérant pour un même produit. Airbus conçoit aujourd’hui peut-être 20% des composants de ses avions, alors que les avionneurs en concevaient près de 100% il y a 50 ans. Chacun se spécialise dans ce qu’il sait le mieux produire et les cahiers des charges incitent à améliorer les produits. L’innovation est une synthèse, pas une suite séparée de choses assemblées.

Les choix techniques, les choix d’esthétique du produit, les choix commerciaux pour répondre aux besoins des clients sont de l’innovation en grappe. Les entreprises n’innovent pas parce que la technique existe, mais parce qu’il existe un besoin, plus ou moins diffus dans le public. Ainsi Sony a-t-il inventé le baladeur parce que la fille du PDG en avait émis le désir. Ainsi Apple a-t-il créé un beau Smartphone, même si Samsung est peut-être techniquement meilleur. Ainsi Airbus développe l’A350 parce qu’il s’agit d’une gamme demandée – et pas le successeur supersonique du Concorde, trop polluant, trop bruyant et trop peu adapté à la clientèle. Ce sont ces innovations qui créent de l’emploi, et pas l’informatisation des tâches bureaucratiques.

Tout va plus vite parce que le monde presque entier émerge, et plus seulement l’Europe et l’Amérique du nord, même si les pays arabes ont encore du mal. Le cap des 15 millions de chercheurs dans le monde vient d’être franchi et il s’en ajoute en gros 1 million par an ! Quatre fois plus de brevets sont déposés cette année qu’il y a seulement sept ans. Même si tous les brevets ne vont pas créer des innovations commercialisables, le vivier est plus vaste et l’État, qui en France aime à se mêler de tout, pourrait utilement aider la recherche fondamentale plutôt qu’aider la bureaucratie envahissante.

S’il a fini (avec trois ans de retard) à créer le Crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi (CICE), il cible indifféremment toutes les entreprises qui emploient des salariés – c’est donc La Poste qui en bénéficie le plus, entreprise à la pointe de l’innovation, comme chacun sait… S’il déclare vouloir « inverser la courbe du chômage », il taxe à tour de bras les salaires (autant de pouvoir d’achat en moins !), comme en témoigne le portail Vie-publique.fr : « la France est l’un des pays industrialisés où la part dans le PIB des cotisations sociales versées aux administrations publiques est la plus élevée (18,8% en 2011 selon les chiffres établis par l’OCDE, qui diffèrent légèrement de ceux calculés par l’INSEE, contre 16,9% pour l’Allemagne, 8,4% pour le Royaume-Uni et 6,2% pour les États-Unis) ».

C’est plus le tracassin réglementaire et la fiscalité qui valse à chaque majorité qui incitent les multinationales françaises à investir ailleurs qu’en France. Quant aux impôts, elles les payent dans chaque pays, comme le montre de façon assez neutre pour une fois la fiche Wikipedia : « Le cas du groupe Total est intéressant : son taux d’imposition est de 85 % au Nigeria et de 78 % en Norvège, d’où un taux moyen élevé : 67 % ; en France, où ses activités sont déficitaires, il n’a pas payé d’impôts depuis trois ans, mais les efforts engagés sur le raffinage ainsi qu’une meilleure conjoncture lui permettent d’envisager un retour aux bénéfices, et donc le paiement de l’IS, au titre de 2015 ».

L’aide à l’investissement fait partie de la politique de l’offre, qui a été délaissée ci cruellement en France depuis Mitterrand. Distribuer du pouvoir d’achat serait profitable à l’emploi si (et seulement si) l’offre de biens et services en France était à la hauteur. Or toute augmentation des salaires se traduit immédiatement par une augmentation des importations : les entreprises française ne produisent pas vraiment ce que les gens désirent acheter, leurs produits sont trop moyenne gamme, trop chers. La seule politique de la demande indispensable porte moins sur les salaires que sur le chômage : le réduire créerait plus de pouvoir d’achat sans diminuer la productivité du travail. Mais qui cela intéresse-t-il en France, l’emploi ? Fonctionnaires, syndicats et CDI s’entendent pour que tout reste en l’état, surtout préserver les Zacquis !

L’État devrait développer la recherche publique, les infrastructures de transport et de communication, revoir l’éducation dès le primaire et débloquer enfin la formation des adultes – au lieu de taxer tant et plus pour tout et presque rien, de multiplier les normes en faisant une loi à chaque événement, de proférer rituellement des incantations sur la courbe du chômage – et de paperasser au détriment des vrais contrôles sanitaires et sociaux !

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Chômage : la faute à Hollande

Entendons-nous, le chômage ne date pas du règne de François Hollande, mais lui l’a aggravé : + 14% entre 2011 et 2013 si l’on fait la moyenne des écarts du tableau INSEE récemment publié ! Pire : il avait promis – juré – qu’il « infléchirait la courbe du chômage » l’an dernier. Non seulement il n’en a rien été, mais le président s’est ridiculisé. Une fois de plus. Comment, en effet, éradiquer le chômage sans encourager l’emploi ? Cette vérité de La Palice reste bonne à répéter, tant les technocrates à la Hollande sont loin de la réalité des choses.

L’emploi, qui le crée ? Réponse : les entreprises quand elles ont besoin de produire et l’État quand il peut (or il ne peut plus, Hollande le répète à l’envi et Bruxelles autant que les marchés financiers le chantent aux quatre vents du monde). La majorité des emplois est créée par les entreprises, même les auto-entreprises – mais quel socialiste le sait ou le comprend ? Les socialistes au gouvernement ont même récemment détricoté la loi pour une fois intelligente sur l’auto-entreprise pour en faire des micro-entreprises (donc soumises à plus de paperasses et de charges) ! Un non-sens économique : pourquoi taper sur ce qui marche ? Par idéologie ? Par clientélisme ?

Les entreprises restent ces ennemis du socialisme, ces intérêts « particuliers » qui seraient loin de l’intérêt général (évidemment décrété par les technocrates socialistes au pouvoir qui savent mieux que vous ce qui est bon pour vous). Les entreprises sont ces exploiteurs du populo, condamnées aux poubelles de l’Histoire dans la théorie marxiste – CQFD : le socialiste reste ce croyant marxiste qui n’a rien appris de l’échec du socialisme réel en Russie, en Chine, au Cambodge et ailleurs. Mais les faits sont têtus : pour retrouver un semblant de croissance (donc des impôts qui rentrent) – et pour retrouver de l’emploi – les entreprises doivent être encouragées. Contre la gauche de la gauche de la gauche et même la gauche des socialistes (qui ne sait plus trop où elle est). Hollande a pris deux ans (DEUX ANS !) pour faire semblant de s’en rendre compte ou, du moins, pour accepter de toucher au tabou. Il a créé ce « machin » du CICE qui sera partiellement avantageux mais pas tout de suite et pas pour toutes les entreprises et exigera d’embaucher d’abord pour récupérer ensuite des impôts qui, de toutes façons, ont été déjà augmentés et ne sont pas près de diminuer… Ce qui est drôle est que CICE veut dire aussi International Center for Endoscopic Surgery – Centre international de chirurgie endoscopique – autrement dit l’exploration de la cavité intestinale par un instrument espion… Humour socialiste : les entreprises l’ont dans le c…

femmes seins nus paris observatoire

Les ménages sont imposés, taxés, mis à l’amende ; ils voient le prix du gaz, de l’électricité, du timbre, du train, des mutuelles, des assurances obligatoires – augmenter. Ils ne risquent donc pas de « consommer », ni même d’entreprendre des travaux écolos d’isolation, de remplacement de leur vieux diesel par une hybride d’avenir, ni d’autres investissements utiles ; ils boudent même le logement (merci Duflot, ministre idéologue choisie par Hollande le synthétique au détriment de toute cohérence ou efficacité !).

Or, pas de demande, pas de production. Pas de production, pas d’embauche.

Les fonctionnaires technocrates ont beau « exiger » des entreprises une « contrepartie » aux « cadeaux » faits par l’État. Mais quels cadeaux ? quand les impôts ont été alourdis, des taxes nouvelles créées, et que la paperasserie ne cesse d’augmenter, est-ce un « cadeau » que de redonner d’une main avare une toute petite part de ce que l’autre main a pris largement ?

Quant aux impôts sur le revenu des ménages, ils ont augmenté aussi pour tous mais surtout pour la classe moyenne – celle qui vote… Donc l’an prochain, baisse pour les plus modestes, juste avant les élections présidentielles 2017 : même les plus cons des électeurs sentent bien l’hypocrite démagogie du geste. Les ménages ne risquent surtout pas de dépenser ! Cet impôt sur le revenu que Hollande avait pourtant promis (une fois encore) de réformer pour le fusionner avec la CSG, le rendre plus progressif, étalé sur une assiette plus large. Comme d’habitude, à la Chirac, il n’a rien fait. Il a même viré Ayrault qui avait décidé de l’entreprendre. Ce n’est jamais le moment avec Hollande, cela touche toujours trop d’intérêts corporatistes ennuyeux à gérer, trop de clients électoraux qui menacent de faire défection. Donc il ne fait rien.

Hausse des impôts, idéologie du locataire-victime, haine de l’entreprise, retard à l’allumage pour se rendre compte des dégâts, comment la demande intérieure pourrait-elle répondre présent avec toutes ces « charges » (sans compter le déficit permanent et sans cesse en croissance de la Sécurité sociale) ?

Les Français ont peur : de ne plus pouvoir payer, de ne plus vivre correctement, de perdre leur épargne pourtant indispensable pour des retraites qui s’amenuisent, de la dépendance toujours pas financée, de voir les impôts et taxes augmenter dans le futur (après les prochaines présidentielles) : sur le revenu, sur l’habitation, sur le foncier, sur les plus-values, sur les assurances, sur la consommation. – Et pendant ce temps-là, l’État ne maigrit pas : Hollande envoie l’armée au Mali, en Centrafrique, en Irak, en Syrie. Des milliards non financés qu’il faut trouver quelque part. Les autres ont réformé leur État (la Suède, le Canada, l’Allemagne) – pas lui. Pour récupérer les lobbyistes Radicaux (« de gauche », bien sûr) il abandonne en rase campagne la réforme des collectivités territoriales qui aurait dû assurer au moins des économies de moyens ; pour éviter les jacqueries des routiers et des Bretons, il abandonne en rase campagne l’écotaxe, pourtant votée par les deux Chambres à l’unanimité. Pourquoi s’étonner si, avec Hollande, on a le pays bas ?

Les technocrates, jamais à court d’idées sur le papier, croient alors que pour contenir le chômage, il suffit de refroidir le thermomètre. Haro sur les chômeurs ! Mauvais travailleurs, mauvais citoyens, mauvais époux et pères, fraudeurs bien sûr (comme le clame le Front national ?). Pôle emploi a expérimenté (sur ordre et sous Hollande), de juin 2013 à mars 2014, une enquête sur la fraude à l’inscription. Les résultats ont été « dévoilés » le 15 septembre dernier. Ah, ah ! La découverte est de taille ! Imaginez-vous que 20 à 50% des inscrits « ne cherchent pas activement un emploi » ! Nous aurions donc un chiffre du chômage qui pourrait être divisé par deux, jusqu’à rejoindre le chiffre allemand, si le « surveiller et punir » (qui est la tentation permanente du socialisme réel) était appliqué en toute rigueur.

morale au gamin

Mais Pôle emploi avoue sans délai sa propre carence : une carence d’État. Les enquêteurs ont découvert des personnes découragées de chercher pour des raisons de santé, de logement, d’ancienneté au chômage ou d’âge (après 45 ans, hein, trouvez donc un emploi !). Les contrôles ciblés sur les inscrits depuis plus de six mois ou ayant suivi une formation ont été plus efficaces : prendre simplement contact avec eux les a remobilisés ! Évidemment, sur la formation, ce fromage des syndicats, Hollande n’a RIEN fait.  Donc il y a du boulot – et il est mal fait par Popaul qui agite sa trique mais se garde bien de chauffer pour donner envie.

Car Pôle emploi, comme toute administration, cherche avant tout à contrôler le droit et les règles, surtout pas à encourager ni à former ! Il avoue… que les sanctions actuelles sont avant tout liées au non-respect des procédures (461 000 radiations pour absence de réponse à une convocation) – pas au comportement fraudeur des chômeurs.

Il suffit un jour d’avoir eu affaire au personnel de Pôle emploi pour le savoir : c’est une bureaucratie, pas un cabinet de placement ni une aide à l’emploi. Nous sommes bien loin du Danemark ou de la Suisse, ou même de l’Allemagne ! L’état d’esprit procédurier inhibe toute initiative ; on ne vous propose jamais un travail mais toujours des papiers à envoyer, des droits à vérifier, des questionnaires à garnir, des cases à cocher. Tout cela pour que « le système » vous propose un emploi (temporaire) de « formateur en allemand » alors que vous n’avez JAMAIS fait d’allemand dans votre vie (c’est écrit sur le CV exigé par Pôle emploi… que personne chez eux n’a manifestement lu). Ou un « stage » de « conseiller financier » (à 50 ans et à 150 km de chez vous) où il s’agit de prospecter des clients en banlieue pour une banque locale (pour 420 € par mois – et vous devez vous loger !) alors que vous avez dirigé des banques ! J’en ai fait l’expérience personnelle.

De qui se moque Pôle emploi ?
De qui se moquent les fonctionnaires bureaucrates qui imaginent de tels « systèmes » ?
De qui se moque François Hollande, la bouche pleine de promesses et le tempérament incapable de commencer seulement à penser peut-être devoir un jour les faire réaliser ?

regardez a gauche puis a droite

François Hollande ne sera pas réélu : le chômage et les impôts sont des domaines trop sensibles et trop importants aux Français pour qu’ils reconduisent pour cinq années de plus un velléitaire à la tête du pays. Ne s’en rend-t-il pas compte ?

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Marc Bloch, L’étrange défaite

marc bloch l etrange defaite 1940
16 juin 1944 : Marc Bloch est mort fusillé dans le dos par la Gestapo, un peu au nord de Lyon, il y a 70 ans. Il était historien, professeur d’université, fondateur des Annales et capitaine sur le front en 1914, résistant à 57 ans parce que laïc athée, mais « né juif ». Il est pour les Lumières et pour la société libérale issue de la Révolution, résolument hostile aux Anti-Lumières qui veulent collectiviser l’individu en troupes, en ligues, en procession, l’enfermer dans ses déterminismes biologiques, familiaux, claniques, nationaux, raciaux. La France a libéré l’Europe des obscurantismes et les Amériques des colonialismes, donnant l’exemple d’une société nouvelle (pas sans bavures ni excès, malheureusement). Le nazisme est une vision Anti-Lumières, anti-moderne, anti-individu.

  1. 10 mai 1940 : les Allemands lancent leur offensive à l’ouest, 135 divisions contre 132 pour les Français, Belges, Hollandais et Anglais.
  2. 22 juin 1940 : en six semaines les Français se sont effondrés et quémandent un armistice par la voix chevrotante d’un Maréchal de l’autre guerre qui avait 14 ans lors de la défaite de 1870.

Marc Bloch livre son témoignage, écrit à chaud entre juillet et septembre 1940. Juif alsacien depuis le 15ème siècle, français d’abord, cité cinq fois au titre de l’armée durant les deux guerres mondiales, il est avant tout « citoyen républicain ». C’est ce qui donne à son témoignage son poids, celui d’un patriote et d’un savant « qui s’intéresse à la vie », selon ses propres dires. « Nous sommes Français. Nous n’imaginons pas que nous puissions cesser de l’être », écrit-il dans une lettre aux universitaires en 1942.

« La cause directe fut l’incapacité du commandement », commence-t-il par dire (p.55). Mais une armée n’est pas seule, elle dépend d’une société qui l’arme et la soutien, des politiques qui l’orientent, d’une éducation qui forme les hommes et d’une ambiance qui constitue sa volonté. « Nos chefs ou ceux qui agissaient en leur nom n’ont pas su penser cette guerre » (p.66). Ils n’ont pas même imaginé le Blitzkrieg, cette audace de la vitesse qui teste les défenses et s’enfonce là où c’est mou, toute d’initiatives et de coups de main, empêchant un repli en bon ordre. La France, l’armée, les politiciens, les hommes, se sont trouvés désemparés devant l’irruption de la vitesse et de l’audace, ce dont ils avaient perdu l’habitude, s’ils l’avaient jamais prise !

Le matériel ? Certes, le réarmement français a eu lieu bien tard, mais il a eu lieu. Certes, il était parfois techniquement faible mais certains chars, automitrailleuses ou avions étaient bons. Ce qui a manqué est de les avoir au bon endroit, au bon moment, en éléments bien commandés… Ce qui a manqué est, autrement dit, l’intelligence, la volonté, le moral et l’organisation. Marc Bloch note chez les militaires cette « étonnante imperméabilité aux plus clairs enseignements de l’expérience », cette « sclérose mentale » (p.79) faite de dédain du Renseignement, des rivalités de services, la paperasserie d’une « agaçante minutie » qui « gaspillait des forces humaines qui auraient pu être mieux employées » (p.89), de dogmes intangibles véhiculés par les dinosaures de l’autre guerre. Ainsi ce plaidoyer du général Chauvineau, cité en annexe et préfacé par le maréchal Pétain (p.249), qui exalte les canons défensifs et méprise les chars et les avions, offensifs mais trop chers et trop lourds à manier, surtout pour des esprits étroits peu au fait des techniques.

Marc Bloch photo

C’est donc bien l’esprit qui a failli face aux Allemands, cet esprit dont la France est si fière – cette acuité d’intelligence, cette légèreté de penser, cette logique de raisonnement. « Nos, soldats ont été vaincus, ils se sont, en quelque sorte, beaucoup plus facilement laisser vaincre, avant tout parce que nous pensions en retard » (p.78). Les Allemands « croyaient à l’action et à l’imprévu. Nous avions donné notre foi à l’immobilité et au déjà fait » (p.79). Pacifisme, ligne Maginot, diplomatie d’alliances – tout cela devait nous éviter de faire la guerre. Mais si la guerre survient ? C’est toute la mentalité administrative qui doit la faire… « L’ordre statique du bureau est, à bien des égards, l’antithèse de l’ordre actif et perpétuellement inventif qui exige le mouvement. L’un est affaire de routine et de dressage ; l’autre d’imagination concrète, de souplesse dans l’intelligence et, peut-être surtout, de caractère » (p.91).

Tout est dit de la mentalité française, engoncée dans l’élitisme de castes (p.193), formée dès l’enfance au bachotage (p.146), les élites composée de « bons élèves obstinément fidèles aux doctrines apprises » (p.155), révérencieux envers les puissants, soucieux de ne jamais faire d’histoires (p.127), dressées au formalisme de la tenue et de la bureaucratie (p.126) plus qu’à l’aisance du métier. Tout dans l’apparence – rien derrière. Bon élève ? – Mauvais guerrier, mauvais industriel, mauvais décideur. « L’école, la caste, la tradition, avaient bâti autour d’eux un mur d’ignorance et d’erreur » (p.201). Quand l’ennemi ne « joue pas le jeu » – ce qui était prévu par les plans (p.149) – tout s’écroule. « Jusqu’au bout, notre guerre aura été une guerre de vieilles gens ou de forts en thème, engoncés dans les erreurs d’une histoire comprise à rebours (…) Le monde appartient à ceux qui aiment le neuf » (p.158).

C’est à ce moment que l’historien se lève dans le témoin. Dans un superbe chapitre 3, l’auteur procède à « l’examen de conscience d’un Français ». L’esprit étroit, avaricieux, frileux de la France en ses profondeurs s’est révélé au moment du péril. Grands bourgeois méprisant le peuple qui avait ravi le pouvoir en 1936 (p.200), communistes plus préoccupés du pacte germano-soviétique que de la patrie, pacifistes naïfs qui confondent meurtre et défense légitime (p.174), syndicats bornés à « leurs petits sous ». Esprit petit, très petit, très pilote d’Air France 2014 : « A-t-il été rien de plus ‘petit-bourgeois’ que l’attitude, durant ces dernières années et pendant la guerre même, de la plupart des grands syndicats, de ceux des fonctionnaires notamment ? » (p.171). Qui, en France, s’intéressait au monde, à la modernité ? Qui même avait lu ‘Mein Kampf’ où pourtant Hitler avait écrit ce qu’il voulait accomplir ? En France, « toute une littérature (…) stigmatisait ‘l’américanisme’. Elle dénonçait les dangers de la machine et du progrès. Elle vantait, par contraste, la paisible douceur de nos campagnes, la gentillesse de notre civilisation de petites villes, l’amabilité en même temps que la force secrète d’une société qu’elle invitait à demeurer de plus en plus résolument fidèle aux genres de vie du passé » (p.181).

1940 paysans jeux interdits

Avons-nous compris les leçons ?

La génération de la reconstruction sous de Gaulle, sans aucun doute – mais depuis ? L’hédonisme des baby-boomers en 1968, la crise de l’énergie dès 1973, la mondialisation qui court depuis les années 1980, le souci pour les ressources et le climat, l’émergence des pays neufs : tout cela compose une nouvelle guerre – économique – où il faut se battre pour exister. Pas pour massacrer l’autre au nom d’une soi-disant supériorité morale ou culturelle, mais simplement pour garder un bien-vivre.

Cette guerre-là, la France fatiguée et « moisie » n’est-elle pas en train de la perdre ? Les corporatistes sont aussi égoïstes que les syndicats de 1940, les grands patrons aussi peu soucieux des ouvriers et même des cadres, les pacifistes aussi bêlants, les bobos tout aussi dégoulinants de bon sentiments internationalistes et de générosité d’État (mais pas dans leurs quartiers), les écoles aussi bachotasses et administratives, la sélection par les maths aussi hypocrite, les grandes écoles formatent toujours de « bons » élèves forts en thèmes mais inaptes à s’adapter aux situations et aux gens (Crédit Lyonnais, Vivendi, France Télécom, grèves de 1995, CPE, Leonarda, manif pour tous, écotaxe…). Les écolos partisans du retour à la terre cassent toute recherche génétique par tabou, les socialistes courent derrière pour imposer le soin public universel, bien au chaud sous la couette, avec lien social décrété d’État dans les terroirs et assistanat industriel pour faire plus cher ce qui est de meilleure qualité ailleurs…

Marc Bloch, 1944 : « Ayons le courage de nous l’avouer, ce qui vient d’être vaincu en nous, c’est précisément notre chère petite ville. Ses journées au rythme trop lent, la lenteur de ses autobus, ses administrations somnolentes, les pertes de temps que multiplie à chaque pas un mol laisser-aller, l’oisiveté de ses cafés de garnison, ses politicailleries à courtes vues, son artisanat de gagne-petit, ses bibliothèques aux rayons veufs de livres, son goût du déjà-vu et sa méfiance envers toute surprise capable de troubler ses douillettes habitudes : voilà ce qui a succombé devant le train d’enfer que menaient, contre nous, le fameux « dynamisme » d’une Allemagne aux ruches bourdonnantes » (p.182).

Allemagne hier, Allemagne aujourd’hui. France de la lenteur, lenteur de François Hollande. Nos profondeurs mentales ont-elles changé ?

Marc Bloch, L’étrange défaite, 1940, Folio histoire 1990, 326 pages, €11.70

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Genre, était-ce mieux avant ?

J’ai publié sur ce blog il y a quelque temps une note raillant le « c’était mieux avant » entonné par tous les nostalgiques d’un âge d’or qui n’a jamais existé. Il était le temps de leur jeunesse, l’époque qu’ils comprennent enfin trente ans plus tard et dont ils ne retiennent que le côté positif, un monde en apparence plus stable, aux mœurs engluées encore dans « la tradition » (qu’ils ne cessaient de secouer). Mais le monde évolue sans cesse, probablement pas plus le nôtre que celui d’avant. Le désir d’arrêter le temps, de stopper le mouvement des choses, est aussi vain que ridicule, Bouddha l’avait déjà montré il y a 3000 ans.

Ce désir d’éternel ici-bas manifeste une peur panique de ne plus être dans le courant, plus à la hauteur, perdu dans ce qui arrive, de quitter la jeunesse pleine de santé et de désirs neufs. Cet état d’esprit « réactionnaire », au sens premier de réaction à ce qui arrive, pourrait être une tempérance de la raison qui examine les changements pour choisir lesquels suivre et lesquels mesurer. Mais c’est pire : un refus pur et simple d’accepter que le monde bouge, que l’histoire aille son chemin, que les mœurs évoluent – un refus pur et simple de s’adapter, voire de grandir…

ados cuir amis paris

On en voit tant de faux ados de 35 ans, de faux révolutionnaires de 60 ans, des vieux-jeunes habillés comme à 16 ans qui roulent des épaules ou se maquillent comme à l’âge bête. Ils veulent figer la vie, tout comme certains écolos veulent revenir avant le néolithique, cette période où l’homme a cultivé la nature plutôt que d’y prélever. Tout comme les syndicalistes veulent « garder leur emploi » et leurs zacquis, tant pis si les Chinois, les Brésiliens ou les Allemands produisent plus vite, de meilleure qualité et moins cher et si leur entreprise fait faillite faute de se remettre en cause. Tout comme les moral-socialistes veulent imposer un monde des idées sans aucune idée des forces réelles ni des conséquences infernales de leurs « bonnes intentions ». Tout comme les intégristes de toutes religions (la juive, la chrétienne, la musulmane, la communiste, l’écologique) veulent revenir au monde d’hier, figé, intact, créé une fois pour toutes par Jéhovah, Dieu, Allah, l’Histoire « scientifique », ou Gaia la Mère.

Que la femme aspire à être traitée en égale de l’homme, quelle horreur pour ces croisés du retour où les mâles étaient les maîtres et mesuraient leurs richesses à leur horde de femelles et à leurs troupeaux de bêtes et d’enfants ! Mais quel est ce monde merveilleux « d’avant » auquel ils aspirent ? Pour les islamistes, rien de plus simple : tout est écrit dans le Coran. Même si le Coran n’a jamais été « écrit » par Mahomet – qui ne savait ni lire ni écrire – mais issu de multiples disciples qui prenaient note des prêches du Prophète inspiré par l’archange Djibril, des docteurs de la foi ultérieurs qui ont simplifié, raccordé, corrigé, mis en forme, des politiquement correct de chaque époque où s’est composé le Livre définitif. Mais pour les chrétiens intégristes ? Pour les catholiques de Civitas inspirés des protestants évangéliques américains ? Est-ce au monde la Bible auquel ils aspirent ? A celui du Christ en son exemple vécu ? A celui revu et corrigé par le misogyne Paul de Tarse ? Ou simplement au monde bourgeois leurs grands-parents ?

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Justement, ce monde des grands-parents est évoqué par un écrivain autrichien né en 1881 et mort volontairement en 1942. Stefan Zweig avait 19 ans en 1900, il décrit les mœurs de l’empire austro-hongrois aux trois-quarts catholique :

« Qu’un homme eût des pulsions et qu’on lui permît de les ressentir était quelque chose que la convention était bien obligée d’accepter en silence. Mais qu’une femme pût être soumise à des pulsions identiques, que la Création, pour ses desseins éternels, eût aussi besoin d’un pôle féminin, l’admettre sincèrement eût été une entorse à la notion de ‘sainteté de la femme’. A cette époque préfreudienne, on se mit donc d’accord pour imposer cet axiome qu’une créature de sexe féminin n’éprouve aucune sorte de désir physique autre que celui éveillé par l’homme, ce qui, bien entendu, ne pouvait être officiellement autorisé que dans le mariage. Mais comme même à cette époque morale l’air était saturé d’agents érotiques infectieux, fort dangereux, spécialement à Vienne, une jeune fille de bonne famille, de la naissance jusqu’au jour où elle quittait l’autel au bras de son époux, était tenue de vivre dans une atmosphère absolument stérile. Pour mettre les jeunes filles à l’abri, on ne les laissait pas une minute seules. On leur donnait une gouvernante chargée de faire en sorte que pour rien au monde elles ne fissent un pas hors de leur maison sans être surveillées, on les accompagnait à l’école, à leur cours de danse, à leur cours de musique, et on revenait les chercher. On contrôlait tout livre qu’elles lisaient, et surtout on occupait les jeunes filles pour les distraire de toute pensée potentiellement dangereuse. Elles devaient pratiquer le piano, apprendre le chant, et le dessin, et des langues étrangères, et l’histoire de l’art, et l’histoire de la littérature : on les cultivait et on les surcultivait. Mais tandis qu’on s’efforçait de leur donner la meilleure culture et la meilleure éducation mondaine qu’on pût imaginer, en même temps, on veillait soucieusement à les maintenir dans une ignorance de toutes les choses naturelles qui est aujourd’hui [1941] inconcevable pour nous. Une jeune fille de bonne famille ne devait pas avoir la moindre idée de l’anatomie d’un corps masculin, ni savoir comment les enfants viennent au monde, puisque l’ange devait évidemment entrer dans le mariage le corps immaculé, mais également l’âme absolument ‘pure’. Chez la jeune fille, être ‘bien éduquée’ revenait purement et simplement à ‘s’aliéner la vie’, et cette aliénation a été souvent celle d’une vie entière pour les femmes de cette époque » p.929.

Que tous les réactionnaires, ceux qui se réfugient dans la religion à la lettre pour ne surtout plus décider de rien, les tentés par le vote extrémiste à droite, voire les simples conservateurs, méditent ces lignes. Le monde d’hier était un monde étouffant, contraignant, aliénant. Ce n’est pas parce que vous avez peur de la liberté – peur de ne pas être à la hauteur des choix à faire – que vous devez vous réfugier dans la tyrannie d’une caste de prêtres, d’imams ou de politiciens qui promettent tous l’au-delà ou le lendemain, mais jamais ce qui compte : l’ici et le maintenant.

Stefan Zweig, Le monde d’hier – souvenirs d’un Européen, 1942, traduction Dominique Tassel, Romans, nouvelles et récits tome 2, Gallimard Pléiade 2013, €61.75

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Randonnée dans les Carpates

L’après-midi nous montre Vassili dans toute sa splendeur. Il nous « guide » dans une descente vertigineuse et hors piste, tout droit dans la forêt. Un chemin « à la russe » sans doute, dans le genre « allez les gars, sans réfléchir ». Et il se garde bien d’attendre les dernières du groupe qui ont du mal à suivre ; ni d’aider celle qui est tombée ; ni de soutenir celle qui a le vertige. C’est à nous, Occidentaux « individualistes », de lui faire souvenir que nous sommes en groupe et tenons à y rester, qu’il s’agit pour nous d’une randonnée de découverte, pas d’un record à battre ni d’un entraînement spetnaz… Il applique dans la réalité l’exact inverse du discours qu’il nous a fait quelques heures plus tôt ! Il se montre macho narcissique alors que nous nous révélons communautaires.

carpates
Il fait une chaleur moite. Nous sommes heureux d’arriver en bas, où coule une rivière. La Chemoche Noire a creusé son lit entre les prés où œuvrent les moissonneurs en famille. Un tout petit nous regarde passer comme s’il ne nous avait jamais vu (et je crois bien qu’il n’a pas tort). Le fauchage s’effectue encore comme dans les ultimes années 50 chez nos grands pères : à la faux qu’il faut manier d’un geste large de la hanche et aiguiser au fusil plusieurs fois le jour. L’herbe est mise en bottes, puis en meule autour d’un piquet fiché verticalement dans le sol, par les femmes et les enfants. Elle servira de fourrage d’hiver aux élevages bovins aujourd’hui dispersés dans les prés pour se gaver d’herbe fraîche.

foins des carpates

Nous marchons encore 800 m jusqu’au hameau qui dépend administrativement du village quitté ce matin. Dans une boutique rustique nous achetons de la bière. Son degré d’alcool est en général de 4,4% mais on en trouve à 11,5% ! Reste une montée de dix minutes pour accéder au refuge sur la colline d’en face. Notre soif peut enfin être étanchée et les sacs allégés de ce fardeau supplémentaire.

igor des carpates

Le refuge est une ferme d’altitude, ouverte seulement l’été, tenue par un couple de moins de trente ans, Rouslan et Marika, et leur petit garçon de trois ans, Igor. Il est tout blond, très actif et veut tout faire comme son papa. Nous dormons dans une pièce principale aux lits superposés le long de chaque mur.

diner des carpates

La table d’hôte est servie à l’extérieur, sur plusieurs mètres de long et flanquée de bancs de bois. Le bain est un sauna « à la russe ». Il s’agit d’un réservoir d’acier sous lequel on allume des bûches et qui contient de quoi prendre cinq ou six douches avant de devoir être rempli à nouveau. Tout l’art est de le faire bien chauffer avant l’arrivée des randonneurs, puis de remplir le réservoir d’eau froide toutes les deux ou trois douches, de façon à garantir une température à peu près égale pour tous. La cabane de bois, située à l’écart pour cause de feu, brille d’une lueur démoniaque lorsque sa porte s’ouvre dans le crépuscule qui tombe. Le petit Igor se voit d’office recouvert d’une veste supplémentaire, malgré ses protestations. La fraîcheur tombe en effet vite à plus de mille mètres et l’humidité s’élève du sol. Les toilettes sont écolos, une « cabane au fond du jardin » où s’asseoir sur trois planches percées d’un trou, la terre en direct dessous, avec les restes des précédents. Nous dînons campagnard d’un bortch de chou à la betterave rouge et patates, de salade aux poivrons jaunes et malassol, et de tomate au concombre. Une assiette de « pâté de rat », à la couleur grise peu engageante, se révèle être en fait du hareng. Des sprats à l’huile sortis de boite accompagnent les galettes de pomme de terre. La bière fait merveille pour arroser tout cela.

petit dejeuner des carpates

Un peu scoute, Natacha encourage l’hôte à faire un feu pour ne pas aller se coucher tout de suite. Pourquoi pas ? Nous, Français, sommes handicapés faute d’apprendre encore à chanter dans les écoles. Comme nous n’allons plus guère à l’église et que les mouvements de jeunesse adolescente, s’il en fut, sont bien loin, nous n’avons guère de quoi répondre à Natacha et à ses chants généreux, sauf « à la claire fontaine » et encore. Elle a une voix juste, chaude et le russe prend dans son gosier une musicalité admirable. Nous n’arrivons guère à distinguer l’ukrainien du russe, bien qu’elle chante dans les deux langues. Vassili se lance dans quelques chants de marche assez patriotiques, appris en collectifs. Le russe est une belle langue, difficile à apprendre, qui répond aux inflexions du cœur.

Cette fois, la nuit est dure sur un matelas crêpe « à la russe ». Le petit Igor, si vif et si affairé hier soir, dort ce matin comme un loir jusque fort tard. Le petit-déjeuner pantagruélique, lui aussi « à la russe », est servi dehors sur la table. Ce ne sont qu’assiettes de saucisson rose, de fromage local type Pyrénées, de poivrons crus, de biscuits et de graines de halva (tournesol pilé) en bloc sucré. Le « thé » est une tisane d’herbes du coin, à filtrer avant la tasse.

beurre et sucre des carpates

privations, sucre, beurre, diététiquesCe repas est très énergétique, coutume montagnarde certes, mais surtout compensation à la génération suivante des privations des parents et grands parents de l’ère soviétique. Le beurre et le sucre, si rares durant des décennies, sont aujourd’hui des produits valorisés que l’on met à tous les repas – justement les deux produits les moins diététiques que nous connaissions et que nous tentons de fuir au maximum dans l’alimentation. Vassili tartine généreusement son pain de beurre avant d’y saupoudrer du sucre… Il nous raconte qu’il compensait ainsi par une épaisseur de beurre aussi grande que celle du pain la pauvreté des rations, durant ses deux années de service militaire obligatoires dans l’armée rouge. Les sachets de « café » sont de même : au lieu de la poudre de café noir, comme chez nous, il n’y a que 12% de café dans le total de la poudre, pour 32% de crème et 55% de sucre ! Reconnaissons que nos parents, qui avaient subi les restrictions des années d’Occupation, étaient friands, eux aussi, de beurre, de sucre et de viande rouge, tout ce qui avaient manqué. Les recettes de cuisine de la fin des années 50 s’en ressentent dans les proportions de gras et de sucré !

carpates ukraine

Une forte boue dans la pente fait murmurer les filles qui se souviennent du « chemin Vassili » d’hier en fin d’après-midi. Mais cela ne dure pas, nous allons visiter le monastère. Il est tout neuf, de rite gréco-catholique – uniate – et bâti il y a deux ans seulement en pin. Il a remplacé une maison plus ancienne, plus petite et traditionnelle, qui subsiste en contrebas. La chapelle, qui jouxte les pièces à vivre et à dormir du monastère, ouvre ses offices les samedis, dimanches et fêtes seulement. Le moine, seul en ce moment pour cause de maladie de son compagnon, prie chaque jour mais pas en public. Il obéit aux règles bénédictines bien qu’appartenant à l’ordre des moines « vassiliens ». Deux jeunes chats, dont un noir tout jeune, meublent son actuelle solitude.

ferme des carpates

La maison traditionnelle, une cinquantaine de mètres plus bas, a 124 ans. Le moine l’a rachetée aux héritiers d’un fermier qui venait de mourir. Elle est bâtie tout en bois, coupé selon les phases de la lune pour assurer la longévité des fibres. Elle est typiquement goutsoul, nous dit-on, faite pour abriter un couple, cinq ou six gamins et quelques bêtes. Les enfants dormaient sur le poêle, une construction intérieure en maçonnerie « à la russe » sur un coin duquel on cuisine. La maison, tout en largeur, comprend trois parties. L’entrée est au centre et distribue le passage vers la cuisine-chambre à gauche et l’étable à moutons à droite. Un escalier de bois, sous l’auvent, mène au grenier à foin. Vassili nous vante « la vie saine » des Goutsouls d’hier : rien de chimique, le grand air et les efforts permanents des montagnes, l’occupation incessante aux tâches pratiques et l’élévation spirituelle une fois la semaine, la vie en commun autour du poêle, les contes aux veillées. On croirait du Jean-Pierre Chabrol. La ferme était autonome comme une forteresse. Nul besoin de se rendre à la ville, sauf pour les vêtements mais on les faisait durer et on n’habillait guère les enfants l’été. Alentour, il y a de l’eau potable en quantité, du bois pour se chauffer et des animaux pour le lait, la laine et la viande. Un âge d’or, quoi. Le chauvinisme « à la russe » apprend que la terre ne ment pas…

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Les œufs peints de Kolomiya

A Kolomyia, sur la rivière Prout, nous allons visiter le musée des œufs peints. Sa façade est en forme d’œuf, bien que sous échafaudage cette année. Les œufs peints sont une tradition orthodoxe pour Pâques. On les appelle « pisanki », mot qui vient du russe « pisat », écrire.

Kolomiya oeufs peints

Les décors sont très fins, en forme de croix, de cœur, de poisson. Les vitrines s’étalent sur deux étages. Tous les styles s’y côtoient, avec des explications en cyrillique ; c’est assez instructif, même sans comprendre un mot des étiquettes, et plutôt joli.

Kolomiya oeufs peints personnages

Les décors délicats aux couleurs assemblées sont des œuvres d’art, dernier refuge de l’artisanat traditionnel sous le communisme. Quand les cocos s’y mettent, ils ne font pas l’œuf mais jouent les maîtres coqs.

Kolomiya oeufs peints b

Nous allons visiter la poste, un grand bâtiment de béton moderniste utile aux quelques 68 000 habitants de la ville. Les guichets sont ouverts et les postières vendent diverses choses en plus des timbres : des magazines, des sucreries, des enveloppes, des cartes postales ou de téléphone.

Kolomiya la poste

Kolomyia est le centre urbain de la culture Goutsoul. Fondée au 13ème siècle, la ville fut annexée par les Polonais en 1340, ce qui lui donna son essor commercial. Elle fut prise en 1589 par les Turcs, puis reprise par les Polonais, enfin prise à nouveau par les Turcs en 1620 qui la brûlèrent jusqu’aux fondations et firent de tous ses habitants survivants des esclaves… avant de rendre le terrain aux Polonais. Autres temps, autres mœurs.

Kolomiya cafe

On ne peut pas comprendre la révérence envers l’autorité et le sentiment de « forteresse assiégée » des Russes et de leurs républiques géographiquement satellites sans en référer à l’histoire. Jusqu’au 19ème siècle ces pays vivaient au Moyen-âge ; en 1917 encore la féodalité y restait prégnante et l’autocratie la règle. Aujourd’hui, pas question d’intégrer la Turquie, cet ennemi héréditaire musulman à la religion particulièrement intolérante, dans une quelconque union avec la Russie ou l’Ukraine. On les comprend.

Kolomiya eglise

Les Goutsouls, habitants des Carpates, parlent une langue incompréhensible aux autres Ukrainiens. La Russie a reconnu l’ethnie comme peuple à part entière au 18ème siècle, dans l’immense fédération. Ils vivaient de l’exploitation de la forêt, de l’élevage et de l’agriculture, conservant ainsi sans changement des traditions millénaires. Leurs maisons sont en bois, plus facile à trouver et à utiliser que la pierre dans ces montagnes, et les églises sont particulièrement soignées.

goutsoul jeune homme torse nu

Depuis l’indépendance de l’Ukraine en 1991, les Goutsouls récusent le nom qui leur est donné : ils aspirent à se fondre dans la population ukrainienne « normale » et à émigrer vers les villes. Comme partout, l’exode rural affadit les traditions et les particularismes. Il n’y a guère que les écolos, ces gauchistes réactionnaires, qui voudraient figer tout progrès et faire revenir l’humanité à l’âge d’or pré-néolithique. Les Russes, les Ukrainiens et tous les peuples ex-soviétiques ont la mentalité des années 1960 en Europe, tournée vers l’optimisme, la consommation et la jeunesse. Bien loin de nos nostalgies vieillissantes.

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2014 sera-t-elle plus socialiste que libérale ?

Pas facile de trouver le texte écrit des vœux présidentiels. Le site de l’Élysée délivre encore d’office les vœux 2012 après l’agenda (2 janvier : « rien » comme le 14 juillet pour Louis XVI), et il faut chercher. Par contre, les vidéos des médias pullulent, montrant combien ils restent dans l’apparence, le vernis, l’immédiat. Car c’est le texte écrit qui permet le mieux, à froid, hors des expressions du visage, des clignements d’yeux et des gestes de la main, de lire le « projet » présidentiel.

Il a été décrit comme social-libéral par ceux qui préfèrent coller des étiquettes plutôt que de penser aux réalisations concrètes. Or le discours présidentiel n’est qu’en apparence libéral ; les actes (qui seuls comptent) sont depuis 18 mois purement socialistes. C’est la vertu de la politique que de dire à chacun le mensonge qu’il veut entendre ; ce serait la vertu d’un président de prendre de la hauteur pour gouverner le pays tout entier et pas seulement son étroite base électorale – or, au bout de 18 mois, le doute s’installe. Si jamais François Hollande réussissait ne serait-ce que la moitié de ce qu’il promet aujourd’hui, ce serait bien. Mais ne rêvons pas, son tempérament est celui du Bisounours : tout va bien aller, l’ampleur des difficultés fait l’objet d’un déni obstiné (sur les banques, le déficit, la dette, l’Union européenne, l’armée), le volontarisme est de façade, trop lent à venir, trop fatiguant à tenir. Aboulie et procrastination sont les deux mamelles hollandaises.

bisounours hollande voeux 2013 a

Rien n’est simple, or il simplifie. Rien n’est facile, or il se contente de dire « je veux » et surtout pas comment. Un président ne gouverne pas seul comme un monarque, il a une flopée de ministres (bavards), un parlement à deux chambres (qui adore amender et réamender plutôt que de réfléchir au fond), une administration à multiples niveaux (où chacun attend pour décider de voir ce que l’autre service va faire), un parti socialiste d’installés qui préfèrent leur fromage électoral aux initiatives, des alliés politiques (écolos) instables et arrivistes.

« Je propose un pacte de responsabilité aux entreprises. Il est fondé sur un principe simple : moins de charges sur le travail, moins de contraintes sur leurs activités et, en contrepartie, plus d’embauches et plus de dialogue social. » Après les avoir insultées, taxées, vexé les innovateurs pigeons, dindons, oisillons, bretons et autres « riches » par décret d’en haut, revenir au contrat négocié est un pur blabla qui ne coûte rien. L’ignorance du monde des petites et moyennes entreprises est grande chez le président, parmi les ministres et les parlementaires : ce sont les fonctionnaires qui dominent. L’usine à gaz du CICE (si vous ne savez pas ce que c’est, cherchez, c’est le fonctionnariat qui veut ça) ne crée aucun « choc » de compétitivité, puisque compliqué, soumis au bon vouloir administratif et décalé d’un ou deux ans. Où est l’innovation, citée de façon incantatoire mais dont tous les socialistes ont peur ? Les PME, les créateurs d’entreprises et les autoentrepreneurs, voient ces promesses comme du vent. Où sont les décisions concrètes ? Quand ?

La confiance n’est plus là ; elle est très longue à reconstruire et la fin de cette année verra la mi-mandat – déjà ! L’investissement des entreprises françaises est moribond parce que la consommation est morose et les taxes en relatif aux pays voisins trop lourdes, les bénéfices sont mal vus et au plus bas depuis des décennies. Les consommateurs sont hésitants, ayant peur pour leur emploi, leur santé mal gérée et leur retraite sans cesse rognée. La croissance est attendue comme le Messie, mais non elle ne reviendra que lentement et faiblement.

« Pour les démarches administratives, pour les actes de la vie quotidienne, pour la création d’entreprises, pour le développement de l’investissement. Tout doit être rendu plus facile. » Il y a 18 mois déjà était faite la même promesse. Qu’est-ce qui coince, Président ? Votre inaction ? Votre capacité à décider ?

« Faire des économies d’énergie, rénover nos logements, lutter contre le réchauffement climatique, soutenir l’artisanat » – c’est bien joli, mais un lourd clin d’œil aux écolos, ces « alliés » aux prochaines élections municipales et européennes. Où sont les actes, alors que le logement est en baisse largement cette année grâce à la ministre Duflot ?

« D’abord, je veux réduire la dépense publique. Nous devons dépenser moins pour réduire notre déficit mais aussi pour pouvoir, à terme, baisser les impôts » Or chacun sait que l’État ne paye plus les factures téléphoniques à partir de septembre pour les reporter à l’année suivante ; tout inscrit à Pôle emploi sait que la déclaration d’heures de travail déclenchant le complément ASS est « oubliée » voire « perdue » systématiquement chaque année en novembre, avant régularisation (sur réclamation) fin janvier. Sans parler des paiements de l’administration à 45 jours (si tous les papiers sont dûment reçus et tamponnés), sans évoquer aussi les pratiques de hors bilan systématiques… et l’ignorance même du nombre exact de fonctionnaires : le dernier état fiable date de 2009 !

« Une nouvelle loi de décentralisation accordera plus de responsabilités aux élus, et elle simplifiera l’organisation territoriale de notre pays, qui est devenue illisible et coûteuse. » Après avoir hurlé aux tentatives du Président Sarkozy de « simplifier l’organisation territoriale » et encouragé les zélus (en majorités socialistes) à résister à tout en faisant du lobbying, puis décalé (voire laissé tomber) la promesse de mettre fin au cumul des mandats, les citoyens électeurs rigolent à ce bavardage rituel. La seule réponse, irrésistible, est : alors, ça vient ?

Quant à l’Europe, « je prendrai donc, dès le printemps prochain, des initiatives avec l’Allemagne pour donner plus de force à notre Union ». Le « donc » fait rire : pourquoi avoir attendu 18 mois alors que – durant la campagne – on allait voir ce qu’on allait voir ? Pourquoi avoir laissé sans réponse la proposition allemande d’aller vers plus de fédéralisme ? La naïve croyance (idéologique) qu’une victoire écrasante du SPD socialiste allemand aurait-elle suffit pour que tout devienne rose ? Mais les Allemands (pas fous) n’ont pas élus des idéologues mais réélu des praticiens efficaces.

Donc du discours, rien de plus. Un cap de bon élève de l’Europe, mais des notes déplorables sur les devoirs rendus. Ce n’est pas dénigrer la France que de dire cela : c’est constater qu’à presque la moitié de son mandat, le président n’a encore quasiment rien accompli, que des réformettes pour panser les plaies, rien de cette réorganisation de l’État, de ses missions et de ses moyens pour adapter la France au monde d’aujourd’hui.

Que penser d’un politicien qui :

  1. promet n’importe quoi
  2. ne réalise pas ses promesses
  3. ne dit surtout pas pourquoi (des obstacles peuvent être légitimes, des retards explicables)
  4. et recommence à promettre comme si de rien n’était ?

C’est insupportable. La gauche « morale » qui reprochait à Sarkozy de communiquer plus que de faire, que fait-elle sinon communiquer bien plus que faire ? Comment ne pas rester sceptique face au discours du président ?

2014 ne devrait pas déroger à 2013. Nous avons entendu un président qui se confond de plus en plus avec un Bisounours : du miel plein la bouche, surtout pas de vagues, encore à hiberner jusqu’au printemps des élections, en attendant encore et toujours le bleu horizon 2017. « A long terme, nous serons tous morts », avait coutume d’ironiser Keynes, l’économiste chouchou des dépenseurs publics. En 2017, y aura-t-il encore des électeurs pour François Hollande ?

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Fanny Kelly, Ma captivité chez les Sioux

fanny kelly ma captivite chez les sioux

Aucun « romantisme » dans la description que Fanny fait des Sioux. Durant son périple pionnier, elle a été enlevée par eux avec sa fille adoptive, sa nièce Mary, le 12 juillet 1864 dans le Wyoming. Cette dernière, qui a réussi à fuir, a été retrouvée, massacrée et scalpée par des Indiens qui sont bien loin du rousseauisme de ceux qui ne les ont jamais côtoyés.

Certes, les Indiens se défendent devant les envahisseurs blancs ; certes, ils ont au cœur le ressentiment d’être toujours repoussés par les langues fourchues, de perdre leurs terres et de voir leurs troupeaux de prédation diminuer. Mais, nous apprend Fanny Kelly, les Sioux ne sont pas comptables de la nature. Ils chassent surtout pour le sport, ne mangeant par exemple qu’une cuisse d’un bison entier qu’ils ont tué. Crue. Les mâles sont valorisés, guerriers depuis la plus tendre enfance, vivant tout nu jusque vers 7 ans, en seul pagne ensuite, habitués à ne jamais se plaindre des souffrances, donc prêts à en infliger d’horribles. Non seulement ils tuent les Blancs, mais ils les torturent, particulièrement les adolescents, avant de leur prendre le scalp. C’est un fait, pas un fantasme.

Au demeurant dotés d’une certaine culture, adorant le Grand Esprit et aimant la nature, fabriquant leurs arcs et visant juste. Les femmes entre elles sont jalouses et hiérarchiques, la première épouse d’un chef régentant les autres ; mais elles peuvent être aussi solidaires et Fanny en donne maints exemples. Nous sommes donc loin du mépris colonial pour les « sauvages » ; loin aussi de l’idéalisme rousseauiste pour les « bons » sauvages. Fanny Kelly, devenue esclave par rapt guerrier, n’a de cesse de retrouver sa liberté. Malgré les chefs qui veulent la vendre à d’autres.

Elle dit qu’elle n’a jamais été « touchée ». Peut-être – mais ce ne fut pas le cas de toutes les captives qu’elle a rencontrée. Certaines ont été violées ou soumises au guerrier qui les avait « conquises » par la flèche et le tomawak. Soif, épuisement, coups n’ont pas été épargnés à Fanny Kelly. Ni les menaces de mort, le bûcher préparé pour elle. Ni les traitrises de ceux qui l’ont abordée pour la faire évader, l’abandonnant à son sort une fois les présents remis.

Aucune acrimonie contre les Indiens, mais la constatation de leurs mœurs, vraiment très différentes. Le machisme, la ruse, la traitrise, l’égoïsme, ne sont pas des qualités humaines remarquables. Beaucoup plus de vantardises que d’héroïsme parmi les jeunes guerriers. De la xénophobie aussi, envers les autres Indiens et envers les enfants blancs élevés avec les autres.

Fanny Kelly sera « vendue » par un groupe de guerriers à un fort de l’armée ; les guerriers Sioux avaient envisagé de l’utiliser comme appât pour pénétrer dans la place et piller tout, mais Fanny a su mettre dans sa lettre assez de mots pour contenter le chef suspicieux qui la contrôlait (mais ne savait pas lire) et mettre en garde ses compatriotes contre la traîtrise projetée (en accolant des mots pour n’en faire qu’un). Elle est donc revenue à la civilisation de l’Ouest, mais n’en a pas fini avec les épreuves. L’après captivité est une autre histoire.

Intéressant témoignage d’un vécu ; intéressant écrit d’une femme ; intéressant récit d’aventures. Pour remettre sur terre les idées fausses sur les Indiens pré-écolos et naturellement « bons ». Ils étaient humains – comme les autres. Ni pire, ni certainement meilleurs.

Fanny Kelly, Ma captivité chez les Sioux, 1871, Petite bibliothèque Payot 2012, 266 pages, €8.22

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Croissance ou épanouissement ?

Le bien-être est mesuré par les États en termes de niveau de vie ; celui-ci est réduit au Produit intérieur brut (PIB) par habitant. Ce PIB est un agrégat comptable qui représente la production finale des unités résidentes dans un pays. On le décrit comme la somme des valeurs ajoutées brutes des différents secteurs et branches d’activité, augmentée des impôts moins les subventions. Il ne considère autrement dit qu’une partie de la valeur créée par l’activité économique, y compris les activités négatives comme les accidents, et les valeurs productives douteuses comme la publicité – mais absolument pas certaines activités positives non marchandes, comme l’activité artistique, les productions bénévoles (par exemple les blogs), ou le travail non externalisé au sein de la famille (aide aux devoirs, jardinage, lessive, bricolage…).

C’est commode, calculable, et sert à prélever des impôts et à répartir des subventions – mais le PIB ne mesure en rien la qualité de vie. Car qu’est-ce qu’être heureux ? C’est être matériellement à l’aise, certes, manger à sa faim, être protégé des aléas de la vie par les services publics (police, justice, armée, éducation, santé) et volontairement en plus par les assurances privées volontaires, se loger sans se ruiner, se vêtir et sortir correctement.

Mais c’est le terme « correctement » qui pose problème : il n’est pas mesurable car toujours subjectif. Si l’on raisonne en moyenne, le « niveau de vie » (PIB par habitant) ne donne qu’une chimère : tout dépend des écarts de revenus réels et de patrimoines ; si l’on raisonne en « panier de la ménagère » en ajoutant quelques services, on reste dans l’administration anonyme des choses sans considérer les gens ; si l’on prend le « revenu par foyer » (adoré par Bercy), l’évaluation est plus juste mais ne tient compte ni du patrimoine, ni du parcours éducatif, ni du réseau social. ce sont pourtant ces capitalisations financière, culturelle et sociale qui sont bien utiles pour trouver une bonne place dans la société !

sucer torse nu

Considérer alors « la croissance » comme l’augmentation du PIB est un mensonge réducteur, bien dans l’esprit positiviste gavé par l’éducation « nationale » qui ne croit qu’au calculable et qui formate des technocrates sans âme.

Le Japon a le 3ème PIB au monde, mais aussi le 4ème taux de suicides…La Chine le 2ème PIB (en parités de pouvoir d’achat) mais le 7ème rang pour les suicides. La France semble mieux lotie : 5ème pour le PIB mais seulement 18ème pour le taux de suicides ; la Suisse est encore mieux équilibrée (et il y a pourtant nettement moins de prélèvements sociaux qu’en France !). Est-ce parce que si le pessimisme français est très haut, l’optimisme familial aussi ? On aime bien les enfants, en France, on en fait plus qu’ailleurs et – non ! – ce ne sont pas seulement des rejetons d’immigrés outre-méditerranéens.

Plutôt que la croissance, peut-être faudrait-il considérer l’épanouissement ? Il ne s’agirait plus de remplir le tonneau des danaïdes des désirs mimétiques toujours insatisfaits (« toujours plus », avoir « mieux que le voisin », rivaliser avec le beauf), mais de mesurer le bien-être personnel et l’attention apportée aux autres. Ce qui voudrait dire ajouter des critères de bonne santé, de travaux domestiques et bénévoles, de liens sociaux et d’activités, de bonheur au travail. On ne produirait alors plus pour produire – mais pour des besoins et des gens. La nature ne serait plus pillée ni les bêtes exploitées, mais considérées en harmonie dans l’ensemble du vivant.

Ce sont ces idées généreuses et intéressantes qui tourmentent la pensée américaine ces derniers temps, comme le montrent John Erenfeld et Andrew Hoffman. Mais que sont-elles, ces idées, sinon l’éternelle resucée du stoïcisme et du bouddhisme ? Pourquoi chercher à inventer ce qui existait dans le passé ? Tout est dans tout car la raison humaine commande les sens de chaque individu et est une partie de l’esprit universel – qui permet de distinguer s’il y a accord entre la nature de l’homme et celle de l’univers.

Vivre selon la raison signifie vivre selon le bon sens, sans excès ni démesure : pas de désirs sans limites comme procréer à 60 ans ou être rajeuni à grands frais à 90, pas de grosses bagnoles qui vont très vite alors que la vitesse est collectivement limitée pour le bien de tous, pas de pub incitant la machine désirante du tout, tout de suite et tant pis pour les autres. Le sage bouddhiste qui a trouvé l’illumination est saisi de compassion pour les êtres : il aide ses semblables à trouver la voie de l’extinction des désirs sans limites qui tourmentent, il aime les enfants et les guide pour s’épanouir, il ne mange pas une bête sans nécessité, il respecte les plantes (ceux qui ont « la main verte » comprendront).

Table avec tomates

Nous avions l’humanisme, Rabelais disait même que « science sans conscience n’est que ruine de l’âme ». Mais l’humanisme a fait naufrage avec le positivisme technocrate d’État (droite et gauche confondues). La transformation du libéralisme en doctrine à faire de l’argent et du marxisme en exploitation forcenée de l’homme et de la nature par une clique restreinte au pouvoir ont dévoyé un peu plus l’héritage ancestral. Droite inepte, socialistes intolérants, profs syndicalistes et écolos arrivistes n’ont en rien amélioré l’espèce – toujours dans la haine et l’excès, les mauvaises notes et le mépris de l’autre. Camus l’avait bien vu !

La croissance était certes indispensable pour acquérir un niveau économique suffisant durant les années de reconstruction d’après-guerre ; mais puisque le monde est fini et que nous n’y sommes pas seuls ni les plus forts, le temps est venu de quitter le tout-production pour considérer le bien-être. Retrouver la « vie bonne » des philosophes antiques repris par Montaigne.

Hélas, stoïcisme, bouddhisme, Montaigne ? Cékiça ? On ne les apprend plus à l’école et les médias ne font pas de shows dessus ; les histrions surpayés qui tiennent les antennes seraient même capables de les confondre avec masochisme, boudin et montagne. Seul ce qui vient d’Amérique est valorisé : alors écoutons l’Amérique puisque nous ne savons plus penser utilement pour la société aujourd’hui !

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Le marasme Hollande

  • Il avait promis, il ne peut pas tenir.
  • Il s’était présenté comme le président des jeunes, de l’écologie, de l’avenir, il ne peut que gérer la pénurie.
  • Il se voulait ouvert, dialoguant, il se retrouve à pratiquer la rigidité managériale, directif (selon la CGT sur les retraites) et punissant les faibles (Batho) mais pas des forts (Montebourg).
  • Il se voulait « normal », il n’est que normalisateur.

francois hollande moue

Comment la gauche peut-elle être « la gauche » quand les moyens manquent ? Car il ne s’agit plus de redistribuer la manne productive, il s’agit de la redresser, voire de la recréer : et cela, la gauche n’a jamais su faire…

Engluée dans l’idéologie du lointain, des lendemains qui chantent et du temps des cerises, la gauche de gouvernement ne sait quoi faire quand le printemps tarde (comme cette année) et que l’hiver dure (bien que le climat se réchauffe). Les pays émergents vont plutôt bien, les États-Unis se redressent, l’Europe va moins mal – même l’Espagne et l’Italie. Seule la France s’enfonce, par atavisme qui ne date pas d’hier :

  • Déjà la guerre de 1870 contre les Prussiens avait montré combien le pays se surestimait, arrogant et amateur, préférant le statut de grande puissance plutôt que les moyens d’une grande puissance.
  • Déjà la guerre de 14-18 avait montré le conservatisme des badernes aux commandes, le déni des politiciens et l’amateurisme technique.
  • Déjà la guerre éclair de 1940 avait prouvé la faillite de l’élite, l’absence de remise en question des habitudes, la confiance aveugle en la protection de la ligne Maginot, le saupoudrage des chars de combat et l’usage inepte des avions.

La gauche est héritière de cette culture nationale, elle bavarde mais ne fait rien pour adapter le pays. Car le monde change mais la France se veut immobile, née tout armée quelque part vers 1789 ; le monde rajeunit avec la démographie émergente et l’inventivité technologique américaine mais la France vieillit dans le narcissisme révolutionnaire, se trouvant si belle en son miroir qu’elle ne veut surtout pas regarder ailleurs.

Ni le Budget, ni la Dette (1870 milliards d’euros fin premier trimestre 2013) ne permettent plus les subventions aux projets écolos, aux histrions du spectacle, au sauvetage d’entreprises, à la relance des Grands Projets. Ayant le choix entre la rigueur ou la faillite, la gauche au pouvoir est conservatrice par force, réactionnaire par contrainte de moyens, obligée à l’essentiel pour rester au pouvoir.

Le chômage est un vaste problème qu’il ne suffit pas de qualifier de Grââânde cause nationale pour le régler d’un discours, ni même par une loi. Tout le monde sait bien ce qu’il faudrait pour encourager l’emploi, mais la gauche ne sait pas le faire, ce serait vexer sa clientèle, et Hollande encore moins, ce serait brusquer son tempérament. Il faudrait un « choc de simplification » sur l’empilement de taxes sociales pesant sur les salariés et sur les employeurs, un réajustement au niveau du pays voisin qui a réussi mieux que nous : l’Allemagne. Mais il faudrait pour cela basculer le manque à gagner sur la TVA (plutôt que la CSG qui touche aussi les salaires) – et surtout réduire bien plus vite la dépense publique, donc le nombre de dépendants de la manne d’État.

  • Or l’empilement des niveaux d’interventions, de la commune à l’État central en passant par cette nouvelle invention des « métropoles », n’est pas remis en cause – ce serait vexer les zélus zélés du parti socialiste.
  • Or le « mammouth » ministériel de l’éducation, dont les dysfonctionnements sont de notoriété publique, ayant fait l’objet d’un rapport récent de la Cour des comptes, est conforté sans aucune réorganisation, empilant en plus des profs qui ne font que 18 heures par semaine (contre 22 en Allemagne), des programmes rechargés en matières, des vacances encore plus longues à la Toussaint – et ces assistants-garde chiourme en emplois « aidés », ni formateurs ni vendables sur le marché du travail pour les jeunes bénéficiaires.

immobilisme politique dessin zag

Productivité, innovation, compétitivité – ces mamelles d’une économie dynamique – ne sont que des mots pour la gauche technocrate. Non seulement l’économie privée n’est pas encouragée à produire, elle est découragée d’innover et empêtrée dans un fatras de règles administratives sans cesse rajoutées qui freinent toute compétitivité – mais en plus l’État, « instituteur du social » selon la tradition de gauche, est incapable de montrer l’exemple. Où sont la productivité, l’innovation, la compétitivité dans l’organisation administrative ?

  • Pourquoi a-t-on plus de flics par habitant que les autres et des résultats aussi médiocres ?
  • Un prof pour 16 élèves mais des classes de 35 ?
  • Un déblocage autorisé de la participation des salariés mais un contrôle des sommes utilisées par l’Administration qui n’a sans doute que ça à faire ?

Par laxisme, gabegie, volonté politique de ne pas fâcher le cœur de cible socialiste : les fonctionnaires ? Cette lâcheté est la faiblesse de la gauche – bien loin du dire-vrai de Mendès-France, Rocard ou Delors.

L’indice mondial 2013 de l’innovation, publié par l’université américaine Cornell, l’INSEAD français et l’Organisation mondiale de la propriété intellectuelle (OMPI) classe 142 pays avec 84 indicateurs. Les cinq premiers du classement sont la Suisse (inchangé depuis trois ans), la Suède (inchangé), le Royaume Uni (qui progresse de 2 places par rapport à 2012), les Pays Bas (progressent de 2 places), les États-Unis (progressent de 5 places). Même Singapour est 8ème et la Finlande 6ème. La France n’est qu’au 20ème rang, loin derrière l’Allemagne 15ème… C’est la culture française même qui est hostile à tout changement.

Et la gauche – socialement réactionnaire depuis 40 ans que le monde s’ouvre – est encore plus immobiliste que la droite ! Il ne s’agit que de « sauver » les industries, d’affirmer « l’exception » culturelle, de refuser toute « concurrence » (pour conforter donc les monopoles), de se crisper sur « les acquis ». Comment innover, créer, aller de l’avant, avec cette mentalité avare tournée vers le trésor d’hier et pas sur l’affirmation tranquille dans le présent ?

La France s’appauvrit aussi par carence d’État : le monstre ingérable coûte cher et ponctionne, les gouvernements de gauche restant incapables de toute réforme d’ampleur pour l’adapter à la réalité d’aujourd’hui. Un seul exemple : le pays prend un profil de marché automobile de pays pauvre. Au premier semestre 2013, les Renault Twingo et Clio, Dacia Sandero ou autres Peugeot 208 représentent 52% des immatriculations de véhicules neufs selon le Comité des constructeurs français d’automobiles (contre 49% il y a un an et contre la moyenne européenne de 41%).

La gauche au pouvoir, portée par ses illusions bercées trop longtemps dans l’opposition, préfère la posture idéologique aux réalisations politiques. La posture donne bonne conscience et offre gratuitement aux électeurs ce qu’ils veulent entendre, tandis que toute réalisation politique ne peut que mécontenter ceux qui sont réformés, recadrés ou supprimés. Ou est donc « le courage » tant vanté par la gauche quand elle n’est pas aux affaires ? Il n’y a aucun courage à fermer les yeux et à quasiment ne rien faire.

Le point de vue d’un chercheur suisse

La gauche socialiste a peur du pouvoir

Ségolène Royal, Cette belle idée du courage – Essai, 2013, Grasset, 312 pages, €18.05

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France et Christian Guillain, Le bonheur sur la mer

France et Christian Guillain Le bonheur sur la mer

Elle et lui font partie de ces couples formés par hasard autour de 1968 et qui refusaient « le système » : l’autoritarisme politique, moral, patriarcal ; le travail en miette et dans la pollution ; les relations sociales hypocrites des villes et administrations ; la société de consommation réduite au métro-boulot-dodo. Ils rêvaient de grand large, de nature, de vie au rythme ancestral. Ils l’ont fait.

Elle, créole de Tahiti élevée en pensionnat à Dole, dans le Jura ; lui neveu du correspondant du Monde au Japon Robert Guillain et descendant d’Abel, qui signa l’acte de donation de Tahiti à la France avec la reine Pomaré. Ils ont été élevés à la dure mais ne veulent plus être pris dans les rets familiaux et sociaux. Avec rien, ils accumulent de quoi acheter un petit bateau en faisant de petits boulots dans les Postes ou comme photographes polaroïd.

Fin 1967, ils partent, dans un petit sloop de 10 mètres coque acier : l’Alpha. France est tout juste mère de sa première fille, Laurence, qui a sept mois. Ils descendent la France par les canaux depuis la Hollande où a été construit le voilier. Ils traversent la Méditerranée, passent Gibraltar, entreprennent l’Atlantique depuis les Canaries, errent et se refont un moment aux Antilles avant de joindre les Galapagos via le canal de Panama. Ils abordent enfin aux Marquises, qui est un peu Tahiti, avant de revenir au bercail, à Papeete, pour se reposer un peu. Mais ils n’ont qu’une envie : repartir. Ils auront trois filles et trois bateaux. Le bonheur sur la mer raconte ce premier bateau, ce premier bébé et ce premier voyage.

C’est un récit au ras des vagues, écrit comme on parle, disant les difficultés à surmonter pour être adultes et autonomes, et les bonheurs inouïs des bains dans l’eau tiède, des couchers de soleil magiques, des requins familiers et du mérou apprivoisé, enfin des amis rencontrés ça et là, notamment Bernard Moitessier. Les Trente glorieuses ont secrété dans leur coquille trop rigide cette nacre de rebelles soixantuitards, dont certains sont devenus des perles et d’autres de vilains cailloux. Ni l’un ni l’autre pour notre couple un peu caractériel. Une expérience qui les mène un temps à la vie qu’ils aiment, rude mais nature, presque toujours à poil et macrobiotique. C’était une mode, comme tant d’autres. Le rêve d’ailleurs sur cette planète, gentille illusion des grand-père et grand-mère des écolos combinards urbains d’aujourd’hui – en plus jeunes d’esprit et nettement plus sympathiques.

Car ils se prennent en main, même si c’est avec quelque naïveté (les pouvoirs curateurs de l’eau de mer…). « La mer nous met en face de nous-mêmes. Pas de voisins, pas de gens auxquels se référer, personne à imiter, personne pour nous critiquer. Tout ce qu’on fait correspond soit à une nécessité vitale, soit à une tendance profonde. Mon comportement n’est plus conditionné par la société. Je prends conscience de ma personnalité, je découvre ce qu’est la sincérité – cette franchise envers soi-même. Cela parce que la vie est ramenée aux choses essentielles et qu’il est impossible, sinon dangereux, de s’embarrasser de fausses raisons, de fausses motivations » p.115.

Ils découvrent que la vie de couple n’est pas rose, surtout dans la promiscuité obligée du bateau, avec l’obsession de la navigation et la sécurité du bébé. La petite Laurence tète jusqu’à 13 mois. Ayant toujours ses parents auprès d’elle, elle ne s’inquiète de rien, pas même de la gite ou des tempêtes – et même un complet retournement du bateau en Méditerranée ! Elle devient autonome très vite, goûte de tout et s’entend avec tous les nouveaux. Plus tard, elle apprendra le programme scolaire par correspondance, l’école en bateau étant une école de la vie avec ses parents pour maîtres. Pensez : voir voler les poissons, nager les requins, luire les étoiles ; débarquer sur une île déserte emplie de cochons sauvages et de chèvres, traverser les océans, mais s’échouer sur un banc de sable à l’embouchure de l’Èbre sous une pluie glaciale… Tout cela forme une jeunesse !

J’ai des amis chers à qui ce voyage initiatique Marseille-Tahiti, ou la seule étape Marseille-Antilles, a profité. Ils sont aujourd’hui installés avec femme et enfants dans la société, avec ce regard critique et bienveillant à qui on ne la fait pas. Mais ils étaient bien dans leur tête au départ, l’épreuve n’a fait que les mûrir. Les autres, plus ou moins mal dans leur peau et qui rejetaient violemment la névrose du caporalisme social français d’après-guerre, ont fini plus mal. On ne rapporte des voyages que ce qu’on a emporté, en plus aigu…

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Le site Hisse et oh ! dit ce que les Guillain sont devenus. France s’en est bien sortie, moins Christian. Il est resté psychédélique et priapique, végétarien vivant nu, adepte de Wilhelm Reich et du yoga, expliquant comme suit sa philosophie : « Éros et Bacchus étaient rois… » Le couple a navigué un moment ensemble après le livre qui a eu un gros succès, invités par Philippe Bouvard, José Arthur, Jacques Chancel. Puis ils se sont séparés après dix ans pour cause de drogue, dont Christian, toujours à court d’argent pour construire l’éternel bateau de ses rêves, a fait un temps le trafic. Il a navigué 30 ans sur 6 bateaux. Il a rencontré Élise, une polynésienne avec laquelle il a eu 7 enfants de plus. Dans un geste que personne n’a compris, il a coulé volontairement son voilier au large de Papeete, un alu qui portait le nom d’Anaconda et qui était comme sa maitresse. Il voulait surtout conduire ses enfants à leur majorité en évitant la tentation du large. Il s’en occupe, préoccupé de savoir s’ils vont bien. Il est atteint d’un cancer qu’il soigne avec les plantes et les bains froids (et une ivresse à l’occasion). « Mon résumé de l’alimentation idéale : le moins possible, le plus périssable, plus sauvage, plus frais possible, le plus cru possible, le plus dissocié possible… »

France, grand-mère d’environ 70 ans, a semble-t-il navigué avec ses filles. Elle a fait paraître plusieurs livres sur les thèmes naturisme et bio ; elle vit en région parisienne.

France et Christian Guillain, Le bonheur sur la mer, 1974, J’ai Lu 1976, 381 pages, en occasion broché Robert Laffont collection Vécu 1974, €18.00

La suite :

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Jean-Pierre Jost, Histoires grinçantes et cocasses

jean pierre jost histoires grincantes et cocasses

Ces histoires sont vraies, vécues ou entendues, dans la Suisse des années 1950 encore très paysanne. L’auteur échoue à ses examens de collège à 15 ans et est envoyé par son père travailler comme ouvrier agricole dans les fermes de Suisse alémanique, la région d’Emmental. Il y fait son trou, garçon fluet mais ni les yeux ni les oreilles dans sa poche. Né en 1937 dans une ferme, Jean-Pierre Jost vit en quasi adulte le monde paysan ancestral, celui que certains écolos bien intentionnés n’ont fait que parer de vertus autarciques et non-prédatrices. Or, il suffit de lire ces récits enjoués et soigneusement rédigés pour comprendre.

La campagne, c’est le travail dur, de 5 h le matin à 20 h le soir.

La campagne, c’est l’exigence des bêtes, vaches à traire et à mener pâturer, les foins à rentrer pour l’hiver, le fumier à sortir et à répandre à la fourche dans les champs – ce qui demande du muscle et de l’endurance ; sans parler des cochons à nourrir, des chèvres, des chevaux de labour.

La campagne, c’est la menace des orages, violents en montagne, les chemins rendus glissants où le charroi s’enlise ou verse, les incendies de grange qui prennent d’un coup, ruinant les réserves d’une année, les hannetons et les doryphores qui boulotent la pomme de terre et le reste.

La campagne, c’est l’ignorance, la solitude, la misère sexuelle, l’attirance pédophile, le besoin de gnôle jusqu’à l’ivresse, la méfiance envers tous les « étrangers » (l’étrange commence au village voisin), les haines familiales pour des questions d’héritage, la radinerie, l’hygiène déplorable (un bain par mois).

La campagne, c’est le travail des enfants, « main d’œuvre indispensable » même si – en principe – on ne leur donnait pas de travaux au-dessus de leurs forces. Cela les rend tôt responsables et conscients de la valeur des choses, mais les empêche de jouer avec les autres, de réviser leurs leçons et les oblige à devenir adultes très tôt, souvent corrigés et battus pour être « dressés », de quoi rendre asocial et violent à son tour.

C’est tout cela, la vie « bio », comme avant, du fantasme écolo citadin. Le grand mérite de ce petit livre est de nous faire toucher du doigt combien « avant » n’était pas si bien que cela, combien le « progrès » qu’il est à la mode de vilipender n’est pas si négatif, combien tout ce qui est humain ne peut jamais être tout Bien ni tout Mal mais toujours mêlé et nuancé.

Il y avait de bons moments dans cette existence traditionnelle, les fous rires à la table du maître quand émergeait de la soupe les deux chaussettes du fermier mises à sécher au-dessus du feu, le ragoût-toutou (recette régionale prisée), Max le cheval intelligent qui savait ouvrir le bidon de céréales dans la grange d’à côté pour s’en gaver, la vache toussotante qui arrose copieusement de l’arrière le maquignon qui soulignait ses défauts, le tel est pris qui croyait prendre du contrebandier d’absinthe, l’enterrement express parce que les chevaux du corbillard devaient rentrer les foins avant l’orage.

Ce sont 34 petits récits grinçants ou cocasses que l’auteur nous livre avec le recul de l’âge. A 75 ans, il n’a rien perdu de sa curiosité ni de sa verve. C’est très agréable à lire et remet dans la réalité crue l’imaginaire rural.

Jean-Pierre Jost, Histoires grinçantes et cocasses, 2013, éditions Baudelaire, 125 pages, €12.83

Le site de Jean-Pierre Jost

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Ian McEwan, Solaire

ian mcewan solaire

Roman très anglais d’un auteur insolent, Solaire est un missile jouissif tiré sur les écolos-narcissiques qui se repaissent comme des chrétiens angoissés de l’an mil de la Grande catastrophe annoncée. L’abord est déconcertant, le lecteur français prend plusieurs pages à réaliser par exemple que Patrice est une femme. Mais les Anglais font tout à l’envers et le personnage principal a tout de l’antihéros, gros chauve, laid et content de lui. L’humour anglais perce ça et là, au point qu’on se surprend à rire tout seul.

Bien sûr, il faut « lire », et ne pas survoler quelques pages pour faire semblant et en parler ensuite dans les cercles littéraires ; bien sûr, il faut s’accrocher, les débuts de l’auteur ne sont jamais très flamboyants ; bien sûr, il faut être sensible aux êtres et ne pas en rester aux apparences. Ce pourquoi « l’époque » Internet-jeux vidéo-zapping n’est pas vraiment faite pour Ian McEwan. Mais il reste de vrais lecteurs, dont vous êtes certainement, vous qui me lisez jusqu’ici (les autres se sont contenté de planer sur les images).

Michael Beard est un physicien qui a connu son heure de gloire avant trente ans en obtenant (par hasard et par politique) un prix Nobel. Il vit désormais dessus, plus préoccupé de ses bonnes femmes que de recherches nouvelles. Il en est à son cinquième divorce, et l’on se demande pourquoi « se marier » est donc si utile lorsque l’on n’est pas fait pour ça. Le divorce d’avec « Patrice » donc, se passe mal, chacun provoquant l’autre en affichant ses liaisons. Mais c’est à un retour de voyage que tout va se jouer – par hasard, évidemment. Car le physicien, qui devrait être pur rationnel, est balloté sans cesse par ce qui survient, ne maîtrisant rien de son existence, ni de sa recherche scientifique. Il suit le mouvement, profite des circonstances.

L’histoire se compose en trois années, 2000, 2005 et 2009. A chaque fois la vie de Beard bifurque, sans qu’il l’ait le moins du monde voulu, mais sans qu’il ait non plus une quelconque volonté de l’orienter. Pas plus que l’humanité ne veut le dérèglement du climat, mais qu’elle ait un quelconque désir de faire quelque chose. Chacun se veut rationnel dans sa sphère, mais retombe dans les ornières répertoriées et les schémas de comportement humains. McEwan réalise une satire féroce de ces moments de naïve bonne conscience.

Par exemple sur le climat : « Cet écho des fléaux de l’Ancien Testament, avec ses pestes et ses pluies de grenouilles, illustrait une profonde tendance, réactivée au fil des siècles, à croire que la planète vivait ses derniers jours, que la fin de chacun était liée de manière imminente à celle du monde, ce qui la chargeait de sens, ou la rendait un peu moins absurde. L’apocalypse n’était jamais pour aujourd’hui, où l’on aurait pu démasquer l’imposture, mais pour demain et, quand elle n’arrivait pas, une nouvelle menace, une nouvelle date, avait tôt fait de la remplacer » p.32. Le physicien est conscient des effets de l’industrialisation sur l’atmosphère et prêt à chercher de nouvelles énergies ou des technologies durables, mais il observe combien les écolos sont eux-mêmes emplis de vent, sinon de légèreté intellectuelle. Invité comme scientifique de renommée à constater avec une vingtaine d’autres « artistes », journalistes et faiseurs d’opinion les effets de la fonte des glaces au Spitzberg, il n’a pas de mots assez durs pour fustiger cette inconséquence. « Quand aux coupables émissions de dioxyde de carbone causées par vingt vols aller-retour, vingt trajets en motoneige et soixante repas quotidiens servis chauds dans ce froid polaire, on les compenserait en plantant trois mille arbres au Venezuela dès qu’on aurait identifié un site et acheté les responsables locaux » p.74.

Ces moments désopilants, observés d’un œil anglais, se multiplient dans le livre. Ainsi lorsque le gros Beard tente de pisser au Spitzberg, par -26°, et qu’il se gèle vite le bout. « Quelque chose de dur et de froid s’était détaché de son entrejambe et avait glissé… » p.94. Ou lorsqu’un ours blanc se dirige vers le groupe sur la banquise et que Beard ne parvient pas à démarrer la motoneige. « Au même instant, il reçut un coup violent dans l’épaule… » p.108. Dans le sas vestiaire du navire où ils logent, les accessoires grand froid sont déposés et repris n’importe comment, au point que personne n’a plus l’équipement à sa taille complet alloué au départ. Comment une telle indiscipline en petit groupe pourrait-elle devenir une discipline collective pour l’humanité contre le réchauffement  ?

Vous trouverez encore hilarant le moment des chips dans le train p.176 ; l’expérience de bouc émissaire de la part de croyants intellos-féministes lorsqu’il expose les raisons pour lesquelles, selon lui, moins de filles que de garçons se consacrent à la recherche en physique p.198 ; les « contes de fée » des freudiens qui croient scientifiques leurs analyses du comportement humain p.238 ; les jumeaux insomniaques, bébés des voisins, qui répandent dans toute la maison « leurs miasmes aussi pénétrant qu’un curry sur le feu ou des crevettes vindaloo, mais aussi pestilentiels que ceux d’un marécage, comme si leur religion leur imposait un régime à base de moules et de guano » p.292.

Ian McEwan réalise un roman décalé irrésistible où, si toute la raison du monde ne peut donner un sens à la vie, un petit enfant le peut. Où toute prévision reste à jamais hasardeuse – surtout si elle concerne l’avenir : « Écoute, Toby. La catastrophe est imminente. Détends-toi ! » p.307.

Force est de constater que plus les catastrophes sont annoncées, pré-vues, moins elles surviennent… Laissez donc dire les écolos et autres théoriciens en chambre du complot naturel. C’est ce que personne n’a imaginé qui est la véritable catastrophe.

Ian McEwan, Solaire (Solar), 2010, Folio 2012, 397 pages, €7.12

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Économie française en 3 graphiques

Patrick Artus, économiste de gauche de l’ex-Caisse des dépôts Recherche devenue Natixis, « suggère » aux décideurs, abstracteurs de quinte essence et autres blablateurs littéraires de « regarder trois graphiques ». L’économie française et ses dérives y sont contenues : L’industrie est-elle encore profitable ? La demande intérieure de produits industriels est-elle satisfaite par la production française ? La France réussit-elle à l’exportation ? C’est tout simple et diablement concret. Car le diable, les littéraires devraient le savoir, se niche dans les détails plus que dans les « Grands » projets de redressement productif ou des « Grandes » lois sur la fiscalité ou le travail.

Patrick Artus ne parle dans cette note que de l’industrie, pas des services. Mais des services robustes sont produits par une industrie forte : ce sont toutes les sous-traitances en matière d’informatique, de sécurité, de marketing, de transports, de distribution… et même des services publics pour contrôler les normes, collecter l’impôt et juger des brevets et conflits.

Profits : mot honni à gauche et chez les cathos. Ce sont pourtant les profits générés par les entreprises qui permettent l’investissement, l’embauche et la distribution de pouvoir d’achat via les salaires et les dividendes (sans parler de bons impôts). Mépriser le profit, c’est croire qu’il suffit de planter deux grains de blé pour obtenir deux grains de blé : une ineptie déjà réprouvée dans les Évangiles. « On voit une forte baisse de la profitabilité de l’industrie française (du ratio prix sur coûts) surtout à partir de 2004. Les entreprises industrielles françaises ne peuvent pas répercuter dans leurs prix la hausse des coûts salariaux et des prix des matières premières. Elles doivent baisser leurs prix de vente en euros quand l’euro s’apprécie pour pouvoir continuer à vendre. »

Donc trois éléments : les matières premières, l’euro, les coûts salariaux.

  • On ne peut rien sur les matières premières, leur demande est mondiale et leur prix en dollar.
  • On peut très peu sur l’euro, la France est parmi les 17 d’une zone monétaire et n’a qu’une voix politique parmi d’autres (qui, eux, s’en sortent très bien avec le même euro).
  • Restent les coûts salariaux : c’est moins le niveau du salaire qui compte que le poids des prélèvements sociaux chargés sur les salaires, qu’ils soient versé directement par le patron ou pris sur la feuille de paie brute du salarié. Par rapports aux pays voisins, dans la même zone euro, l’industrie française joue avec un boulet aux pieds. C’est le sens de la réflexion avancée pour la première fois au gouvernement socialiste, alors que la même chose dite par Sarkozy était considéré il y a peu comme une hérésie.

Demande intérieure, autre nom de la consommation : faut-il encore et toujours la favoriser en France par des hausses de SMIC, des aides et une redistribution fiscale ? Peut-être que non : outre la course effrénée au gadget (les écolos nous rappellent opportunément que consommer ne fait pas le bonheur), c’est surtout que la production nationale ne suit pas ! « De 1998 à aujourd’hui, la production a baissé de 5 %, la demande intérieure en volume a augmenté de 60 %, les importations en volume de 100 %. Ceci montre l’incapacité absolue de l’industrie française de répondre à une hausse de la demande intérieure, qui n’est satisfaite que par la hausse des importations ».

Favoriser constamment la demande appauvrit le pays ; une politique en faveur de l’offre serait enfin bienvenue. Elle a été à peine amorcée sous Sarkozy, niée dans le programme socialiste, elle commence peut-être à revenir dans les réflexions gouvernementales. On attend la suite.

La vulgate « keynésienne » des profs et fonctionnaires de gauche (qui remplit les manuels du secondaire !) croit que la consommation est tout pour relancer la machine. C’est faux. Keynes n’a jamais cautionné une chose pareille. L’intervention de l’État n’est pas limitée à la redistribution par l’impôt : l’État peut aussi investir et inciter à investir, favoriser la création d’entreprises et saluer ceux qui osent. Force est de constater que les socialistes sont loin du sujet par le mépris dont ils font preuve envers les entrepreneurs, étiquetés aussitôt « riches » à pressurer au profit de leur clientèle électorale et du puits sans fond d’un État gaspilleur aux trop nombreuses strates administratives.

Patrick Artus pointe enfin « l’énorme perte de part de marché à l’exportation Ceci montre le rôle de l’inertie de l’offre dans la dégradation continuelle du commerce extérieur. Cette perte de part de marché aurait été encore plus forte s’il n’y avait pas eu la baisse des prix de vente. » Non seulement l’industrie française répond mal à la demande de biens industriels français, mais elle peine à exporter, bien plus que ses voisins !

Conclusion (antisocialiste sans le vouloir) de l’auteur, économiste de terrain : « tant que les conditions de l’offre de produits industriels n’ont pas été améliorées et la profitabilité de l’industrie restaurée, il est inutile et dangereux de stimuler la demande intérieure de produits industriels en France. » Traduit en action politique, cela signifie : redistribuer encore plus des impôts encore plus gros accentue la décadence de l’industrie française.

Avec moins de profits, elle investira moins, embauchera moins et distribuera moins de pouvoir d’achat. La redistribution d’État aux clientèles favorisera les produits importés, creusant le déficit extérieur et empêchant toute réflexion sur les véritables missions de service public. État obèse, déficit constant et stagnation industrielle font régresser encore et toujours la France au rang de pays de moins en moins développé, peuplé d’histrions médiatiques et de footeux surpayés (résidant à l’étranger), de fonctionnaires, de rentiers et d’ayant-droits appauvris par la très française « préférence pour le chômage ».

Est-ce vraiment cela, la « Grande » vision socialiste pour la France ? Un misérabilisme de l’assistanat d’État empli de ressentiment envers les comploteurs-industrieux-riches-bourgeois-capitalistes-américains et j’en passe ? « Germinable », titre assez bien une affiche polémique… Espérons que ce ne soit pas vrai.

La note de Patrick Artus sur les trois graphiques.

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Heureux les pauvres dit Camus

La pauvreté, nous devrions nous faire à cette idée… En ce jour de l’automne, prenons conscience que nos beaux jours de richesse sont derrière nous. Entre stagnation économique et hausse massive des impôts, finis les temps bénis où tout montait avec les années : la croissance, les salaires, le niveau de vie. Les écolos nous prédisent une énergie bien plus chère et une décroissance forcée ; les gens-de-gauche détestent « les riches » – qu’un ancien Secrétaire du parti socialiste situait au-delà de 3000€ par mois il y a peu… Les Allemands nous accusent d’être cigale plutôt que fourmi alors que la bise bientôt sera venue ; les Chinois, les Indiens, les Brésiliens, les Nigérians et d’autres qui émergent encore, se gaussent de notre « modèle » obsolète qui nous fait régresser dans la réglementation dantesque, l’étatisme obèse, le chômage de masse et le repli identitaire…

Car la pauvreté n’est pas que matérielle, elle est aussi en esprit.

Il y a quelque chose d’un chrétien laïc chez Camus. Il ne croit pas aux fins dernières mais admire fort la morale chrétienne qu’il tient pour la suite (certes gauchie) des morales antiques. Il admire ainsi la pauvreté.

Diogène a vanté le détachement de tous les biens terrestres pour atteindre la liberté de penser. Platon a glorifié la tempérance et la frugalité pour savoir raison garder. Son Socrate mouche le trop bel Alcibiade pour lui proposer un libertinage qui corromprait sa faculté de penser. Jésus, de même, vante les pauvres. Ceux en esprit qui auront plus de chance d’accéder au paradis que les chameaux de passer par le chas d’une aiguille. Ceux en biens qui devront tout lâcher pour suivre la voie du Christ.

Camus se met dans la lignée. « Qu’est-ce qu’un homme peut souhaiter de mieux que la pauvreté ? »

Oh, certes, il y a pauvreté et misère, qu’il ne faut pas confonde !

La misère aliène parce qu’elle empêche de penser à autre chose qu’au présent obsédant : manger ou dormir. Camus : « Je n’ai pas dit la misère et non plus le travail sans espoir du prolétaire moderne. »

La pauvreté libère, au contraire de la misère, parce qu’elle exclut le superflu, le luxe, la parade. Elle permet de ne pas s’attacher à l’argent ni aux biens matériels. Camus en fait presque un idéal de vie, frugale et dense : « Mais je ne vois pas ce qu’on peut désirer de plus que la pauvreté liée à un loisir actif. »

Mon propre cas est un exemple, auquel je me réfère à la lecture de Camus. Chômeur car senior et trop diplômé par rapport aux exigences du jour qui permettent de choisir les esclaves qu’on veut, réduit à la pauvreté relative du minimum social en fonction des heures travaillées, en même temps que les années de temps plein m’ont permis d’être dégagé du souci du logement – je suis libre. Libre d’exercer – non un travail, on n’en trouve pas – mais quelques heures ici ou là. Libre de penser à autre chose, de lire, d’écrire, de rencontrer. Notamment de tenir ce blog qui est pour moi « un loisir actif ».

Nul doute que si un travail pouvait se trouver, je le prendrai. Car les relations humaines qu’ils donnent récompensent l’effort d’une vie pleinement active. Je pourrais ainsi reprendre les séjours lointains dans le monde, ce qui me manque le plus. Mais pauvreté n’est pas misère et je fais l’expérience qu’on peut bien vivre de peu. Camus, en ce sens, à la suite des Antiques et après Rousseau, en avait l’intuition juste. Si nous l’avions-nous oublié, « la crise » qui perdure et va perdurer, est là, bien présente, pour nous le rappeler. Malgré toutes les promesses électoralistes.

Albert Camus, Carnets 1935-48, Carnet IV, Gallimard Pléiade tome 2, 2006, p.990, €62.70 

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Nos politiciens ont-ils compris quelque chose ?

Le mouvement du monde nous berce sans que l’on prenne conscience des changements. La vertu des crises est de précipiter les choses et de montrer quelles sont nos fragilités dans cette histoire qui avance. Bien que beaucoup le dénient, nostalgiques du passé ou volontaristes de leur pré carré politicien, la France a son destin indissolublement lié à celui de l’Europe. Celle-ci fonctionne cahin-caha, mal organisée, mal comprise, mal gérée. On ne reviendra pas sur les erreurs politiques de l’élargissement trop précipité sans institutions fiables ; de la création d’une monnaie unique sans mécanismes de convergence réelle par étapes ; du refus de la démocratie par l’élection du Parlement unique le même jour et selon les mêmes modalités dans tous les pays.

Oui, les politiciens de droite comme de gauche, ont leurs responsabilités. Il est risible d’entendre les yakas socialistes aujourd’hui, alors que la méthode Delors a été largement piétinée et que les cinq ans Jospin n’ont vraiment pas faits la preuve d’une volonté d’aller plus loin.

Aujourd’hui, la crise financière est devenue économique, puis politique. Les États, surtout latins, ont pris des habitudes d’endettement systématique et de laxisme budgétaire clientéliste, fondées sur la politique de demande (soutien à la consommation plutôt qu’à la production). Les boucs émissaires commodes du déni sont naturellement « les autres » – surtout pas les politiciens !

C’est particulièrement vrai en Grèce où l’augmentation du nombre et du salaire des fonctionnaires a été bien supérieur aux capacités du pays, sans que ni la croissance, ni la fiscalité, ne permettent de financer. L’argent de l’Europe était une manne bénie, la force de l’euro permettait des importations hors zone à bas prix. La « descente » de l’héroïnomane est toujours vertigineuse, d’où le sentiment d’abandon et de désespoir des Grecs aujourd’hui.

Mais que font-ils, les Grecs, pour forcer leurs politiciens à faire rentrer les impôts fonciers ? A établir ne serait-ce qu’un cadastre ? A condamner le paiement des commerçants et des professions libérales au noir ? Pour supprimer les rentes de monopole ? Pas grand-chose en dehors de brailler dans la rue… Contrairement à la Suède, où la crise des finances publiques a été réglée dans le débat et avec les années, la Grèce manque de démocratie concrète. Trop longtemps asservie par les Turcs, elle en a pris les habitudes du clientélisme et du bakchich. L’exemple actuel de l’Irlande montre qu’un pays européen, démocratique, effondré par la même crise, peut se redresser avec les mêmes aides de l’Europe.

Graphique de la confiance dans la zone euro :

Ce qui compte est la confiance. Celle des ménages, des entreprises, des investisseurs. Parmi les investisseurs il y a évidemment les marchés (qui achètent les obligations d’État), mais aussi les banques. Les États-Unis financent leur économie surtout par les marchés, d’où le soutien qui leur est apporté par la Fed plus qu’aux banques. En Europe, c’est l’inverse : les banques financent près de 80% des entreprises – il est donc logique que les gouvernements et la BCE se soient préoccupés avant tout d’assurer la liquidité aux banques. Celles-ci restent fragiles, puisque plombées encore quelques années avec les produits toxiques (subprimes et CDS) comme avec les emprunts des États incapables de rembourser. Surveiller le système bancaire demeure donc crucial.

Mais il y a plus : sans confiance, pas de système. Les États doivent restaurer cette confiance générale par une double action de rigueur et de croissance. C’est politiquement difficile dans les pays où la démocratie est peu mûre – et la France en fait partie, État centralisé, à mentalité autoritaire, sans guère de contrepouvoirs institutionnels. Le citoyen considère que l’État est responsable de tout, donc yaka. Pêle-mêle : violer les banquiers, nationaliser les banques, dompter les marchés financiers, faire rendre gorge aux « riches » (au-dessus de 4000€ par mois pour un couple selon Hollande, « je prends tout » éructe Mélenchon qui a piqué le terme à Jean-Marie Le Pen… dans son « je prends tout » de l’histoire de France).

Suffirait-il de décider d’en haut pour que tout suive et s’organise ? Conception héritée tout droit du catholicisme romain que de considérer la Raison comme souveraine en soi, volonté de Dieu pour ses élus : il suffit qu’elle paraisse pour que tout le monde s’incline. Vieille légèreté française datant du culte à Robespierre que de croire en la Vertu, évidemment incarnée par un seul homme qui dit le bien et le mal et s’impose par la terreur – sans débat. Recopiage scolaire de la pensée allemande sous Hegel, pour qui  Dieu s’incarne dans l’Histoire, et que les histrions font accoucher en gueulant très fort comme des femmes en gésine.

  • Je m’interroge sur la contradiction à gauche de prôner le « développement durable » lorsqu’il s’agit de l’énergie et de la planète – mais de refuser ce même « développement durable » lorsqu’il s’agit de la dépense publique…
  • Je m’interroge sur le riche sénateur Mélenchon se faisant défenseur des « pauvres », comme si la fortune venue du public était plus « morale » que l’enrichissement issu de ses mérites, par la création ou l’entreprise. Peu d’ouvriers font confiance à Mélenchon, mais un maximum de profs.
  • Je m’interroge sur cette propension à redistribuer plus… tout en voulant rester « dans » l’euro, comme si la Grèce n’était pas le contre-exemple parfait de gabegie politicienne.

Le « pic » du pétrole est atteint, celui de l’endettement d’État aussi. Il faut donc organiser la « décroissance » de l’État obèse, celui qui se mêle de tout, qui régente tout, avec ses strates multiples de décision sans concertation. Maigrir, réorganiser, simplifier. Les écolos sont d’accord, mais pas Mélenchon. François Hollande a maigri lui-même avant d’être candidat, fera-t-il maigrir la France s’il est élu ? Où laissera-t-il ses petits copains, entrés dans la pâtisserie après être restés longtemps cantonnés derrière la vitre, mettre les deux mains dans les pots de bonbons, aiguillonnée par la gauche de la gauche ?

L’économie n’est pas mécanique, mais politique. Il ne suffit pas de verser d’un vase dans un autre, de prendre aux riches pour redistribuer aux pauvres, pour que tout se rééquilibre tout seul. Cela, c’est la Cité de Dieu catholique c’est le « laisser-faire » dont une certaine gauche ignare croit le libéralisme coupable. L’équilibre s’effectue dans le mouvement et, en économie, il s’agit de la confiance. Ériger la guerre civile en principe, droite contre gauche, riches contre peuple (stratégie d’évitement des élites…), national-socialisme contre libéral-Europe, dénigrer systématiquement tout ce qui a été fait par le précédent gouvernement, « détricoter » loi par loi pour rétablir cet âge d’or qui était avant, faire « comme si » ni le monde, ni l’Europe, ni les Français n’avaient changés – rien de cela n’est fait pour établir la confiance.

  • Ni celle des ménages (qui ne vont pas dépenser s’ils pensent être plus imposés) ;
  • Ni celle des entreprises (interdites de licenciements – donc soucieuses de ne pas embaucher – taxées plus, soumises aux banques par découragement des actionnaires, tentées de délocaliser, voire d’installer ailleurs leur siège social pour les plus grandes – comme Schneider) ;
  • Ni celle des investisseurs (taxés sur les transactions, taxés sur les gains, taxés sur le patrimoine, taxés sur les successions).

La démocratie, c’est le débat, pas le populisme des sondages plébiscitant des décisions idéologiques venues d’une secte : dénoncez tout et fermez les frontières ! dépensez tout et mendiez pour rester dans l’euro ! écoutez le complot Cheminade ! donnez tout le pouvoir aux seuls travailleurs d’usines !

L’Europe du nord sait faire, l’Europe du sud a beaucoup de réticence. Encore que l’Italie ne s’en sorte pas si mal : il y a une vraie souplesse politique sous des dehors partisans – contrairement aux rigidités françaises.

Peut-être est-ce parce que l’Italie exporte plus que la France via ses PME ? L’ouverture à l’extérieur, par les exportations des entreprises régionales, ouvre l’esprit au monde. Elle donne du bons sens à la souplesse et à l’inventivité. Chacun voit alors que s’il ne travaille pas assez, s’il produit trop cher, s’il bloque l’efficacité de l’organisation, si le service après vente est par-dessus la jambe, son salaire va en pâtir, son emploi être compromis.

La France est à l’inverse le pays du fonctionnariat. Près de la moitié de la population active est concernée par l’emploi public, soit directement, soit par le conjoint ou les enfants. De bonne foi, un fonctionnaire ne comprend rien à la compétitivité du pays. Il ne connaît rien à la pression économique (en témoignent les suicides par désespoir des salariés des ex-entreprises publiques à qui l’on demande de changer de mentalité…). Un fonctionnaire ne peut fonctionner mieux que s’il a « plus de moyens », c’est dans l’esprit même de l’administration des choses. Il ne faut pas lui en vouloir, il a été formé ainsi et est de toute bonne foi. Mais pour que la France aille mieux il ne s’agit pas d’administrer les choses : il s’agit de les produire. Qui parle de production, à gauche ? Qui ?

C’est aux politiciens d’expliquer et de convaincre, de prendre les mesures pour encourager à créer et à entreprendre, d’établir la confiance pour ne pas changer les règles à chaque élection, allant pour le produit du travail du laxisme à la confiscation. Mais nos politiciens ont-ils compris quelque chose ?

Les indices de confiance :

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Paris et ses ponts amoureux

Les amoureux de Paris ont-ils leur pont attitré ? Certes, la pratique du French kiss est universelle et se fait ici où là, dans la rue selon Doisneau, au gré des bancs publics selon Brassens.

Mais le pont est ce qui relie. Il est allégorie du temps qui passe avec l’eau qui coule au-dessous. Le couple traverse cette période incertaine de l’enfance à l’âge adulte et envisage la suite des années… Le pont de Paris est donc symbolique. Mais lequel ?

Peut-être le pont Mirabeau chanté par Verlaine, sous lequel coule la Seine.

Peut-être le pont Alexandre III, ornés d’amours enfantins, éros nus exubérants et gamines dans le même état. Nombre de mariages du quartier viennent sur lui faire les photos par beau temps.

Mais plus sûrement aujourd’hui l’itinéraire obligé des touristes étrangers et provinciaux qui viennent à Paris. Autrement dit la passerelle des Arts qui relie l’Académie française au Louvre, puis le pont de l’Archevêché au cul de Notre-Dame. La preuve ? Plusieurs centaines de cadenas accrochés là, la clé jetée à l’eau, un message très court d’amour éternel entre deux prénoms feutré dessus.

On dit que la coutume vient d’Allemagne, jamais en reste de romantisme. Les couples y agrippent leur amour chancelant au-dessus du Rhin, au pont Hohenzollern. Inévitablement, l’Europe centrale, l’Italie l’ont adoptée. Avant l’Asie et l’Amérique. J’ai vu les premiers cadenas au Japon en 2004, mais je peux attester que Paris en était encore vierge en 2005. Depuis…

Ce sont des milliers de cadenas de toutes formes, de toutes marques et de tout poids qui sont enchaînés aux grilles. Ils disent beaucoup du couple qui les a posés là.

Les plus gros et les plus brillants apparaissent les plus popu. Les plus petits sont les plus mignons, amours timides, pudiques, presque chastes. Il y a les moyens et les frimeurs, les techniques et les gros bruts, les lourdingues et les discrets.

Mais tous alourdissent le pont, fragilisent les rambardes, gaspillent de l’acier et polluent la Seine. Au point que la Mairie les a fait un temps couper à la pince. Plus aujourd’hui, à genoux devant l’art nouveau. Que disent les écolos ? Évidemment rien, toujours branchés les écolos, pas rationnels pour un sou. Car les cadenas sont de l’art, n’est-ce pas ? Comme Jack Lang le disait des tags, jamais en reste de « populisme bobo ».

La mode… Rien de plus que le vent qui passe. L’amour « éternel » ne dure pas toujours. Le plus souvent, lorsque la fièvre sexuelle retombe, c’est le divorce assuré. L’infantilisme égoïste fait qu’on ne s’inscrit plus dans la durée mais pour jouir tout de suite. Les gosses payent les pots cassés, avant de reproduire à leur tour. Le cadenas tente de conjurer le sort, ce qui est risible.

Nul ne peut enchaîner l’amour, ce gamin espiègle qui n’en fait qu’à sa tête et tire ses flèches où il veut. Ne pas confondre le désir, qui peut s’assouvir s’il est partagé au présent, et l’amour, qui exige quand même plus que des serments intenables ou des symboles idiots. Jetez la clé, la pince suffira. Combien de ceintures de chasteté ont été forcées avant le retour des croisades ? Combien d’hymens recousus pour masquer l’écart dans les pays machos ? Combien de Claudia & Andreas verrouillés 2008 sont-ils encore « en couple » en 2012 – comme on dit sur Fesses-book ?

Ils sont la suite des cœurs gravés sur l’arbre, des graffitis au couteau sur les bancs de collège, des tags à la bombe sur les murs. Aussi gentils, aussi infantiles, aussi vains.

Ce n’est pas une tradition de Paris mais une mode venue d’ailleurs. Bonne pour les affaires : le vendeur de cadenas officie à 5€ la chose, comme on vendait des oublies aux temps renaissants. Le désir est marchandise, pas l’amitié ; elle n’a pas besoin de menottes pour durer.

Verlaine disait juste, qui était amoureux de l’adolescent Rimbaud, espiègle et cruel comme l’Amour grec…

L’amour s’en va comme cette eau courante

L’amour s’en va

Comme la vie est lente

Et comme l’Espérance est violente

Vienne la nuit sonne l’heure

Les jours s’en vont je demeure

La liste commence à être longue des références sur ce phénomène :

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Mohammed, notre Breivic national

« Anders n’est pas fou, seulement paranoïaque. Sa logique glacée vient du sentiment d’être cerné, personnellement sans amour, socialement noyé, culturellement métissé. C’est un activiste du choc des civilisations à la Huntington, proche en pensée de la droite israélienne et des Nachis de Poutine. Behring n’est pas fasciste, il ne croit pas aux mouvements de masse ni aux partis autoritaires bottés sous le charme d’un gourou charismatique. Il est hyperindividualiste, ne croyant qu’en lui-même et aux actes personnels, proche en cela des ultraconservateurs américains, libertariens adeptes des milices armées civiles. Ce pourquoi les bobos intellos du Nouveau Snob se trompent, trop bardés de tabous politiquement corrects pour comprendre la différence entre extrême droite et anarchisme. »

Ainsi écrivis-je en juillet 2011 sur « le monstre » de Norvège. Il me suffit de répéter ce texte pour l’appliquer tel quel à Mohammed Merah. Islamisme et anarchisme hyperindividualiste se confondent lorsqu’il s’agit de passer à l’acte pour éradiquer « tous les aliens ». Et les bonobos de gauche (bourgeois NouvelObs bohêmes) qui accusaient déjà l’extrême-droite s’en mordent les doigts. C’est que le politiquement correct pavlovien n’explique rien, il dissimule. On ne veut pas voir…

Oui, l’islam, comme toutes les religions (y compris la communiste), suscite son propre intégrisme.

Mais il ne faut pas confondre l’islam avec l’islamisme, ni la politique d’Israël à Gaza avec le judaïsme, ni le christianisme avec l’Inquisition, ni la philosophie de Marx avec la Tcheka créée par Trotski, les camps par Lénine et les massacres de masse par Staline, Mao et Pol Pot. Mohammed a assassiné une fillette de sept ans en l’attrapant par les cheveux avant de lui loger une balle dans la tête. Le prophète Mohammed ? Non pas, mais d’un croyant qui porte ce beau nom pour en salir la mémoire. On peut très bien analyser, juger et condamner les massacreurs sans manquer de « respect » à une religion, quelle qu’elle soit. Et la gauche à la mode ne se trouve pas grandie des commentaires vains qu’elle a sur ces événements.

  • Sarkozy a été dans son rôle de président, il a réendossé la fonction, ce qui lui manquait souvent durant son quinquennat. La droite peut se féliciter de l’efficacité de la police, que la polémique inepte sur les lacunes du « renseignement » ne saurait diminuer. Faudrait-il emprisonner, fliquer, déchoir de leur nationalité, expulser… tous les jeunes tentés par un séjour dans un camp islamiste ou autre ? Allons donc ! Nous devons rester un État de droit.
  • Hollande a été digne et discret, faisant ce qu’il fallait faire, sans récupération ni accusations.
  • Bayrou a été nul : retombant dans ses travers de moraliste catho-pétainiste, il ne peut pas s’en empêcher.
  • Le Pen fille a été mauvaise, dans tous les sens du mot, appelant à la retenue lorsque la piste de l’extrême-droite a été évoquée, tirant à boulets rouges quand l’information a révélé l’islamisme de petit délinquant de banlieue (tout ce qu’elle « aime »).
  • Mélenchon a eu raison de dire que la vie continue malgré tout, mais déconsidéré de refuser de participer à ce qu’il voit comme un cirque alors qu’il s’agit d’un rare moment de réunion nationale ; son affirmation très légère selon laquelle « l’immigration n’est pas un problème » en sort ridiculisée : ce n’est certes pas le flux en soi des gens qui est problème, mais leur intégration s’ils veulent rester et leur volonté d’être comme les autres Français s’ils sont fils ou petit-fils d’immigrés…
  • Quant aux écolos, la Duflot a montré son inanité une fois de plus en accusant Sarkozy d’effrayer les enfants ! Caroline Eliacheff a très bien remise à sa place sur France-Culture l’égérie verte à tête de linotte en déclarant que les enfants savent bien que les adultes sont bouleversés, que ce n’est donc pas les « protéger » que de nier cette réalité là, que dire que cela aurait pu arriver à n’importe qui, dans n’importe quelle école, donc à eux aussi, c’est renforcer le sentiment d’appartenance, de solidarité, c’est ne pas distinguer une école confessionnelle (juive) des autres écoles de France…

Car de quoi cette affaire est-elle le nom ?

Du tabou : de la croyance de gauche en ces opprimés palestiniens ou afghans (bien réels) comme néo-prolétaires de la mondialisation (ce qui reste à démontrer), donc vecteurs du progrès de l’Histoire (n’ayons jamais peur des grands mots). Donc tout ce qui est connoté islamisme, anti-israélien, anti-impérialiste est « bon » ; tout ce qui vient de là ne peut qu’être « dans le sens » de l’histoire. Les mauvais sont les fascistes, les extrêmes de la droite – jamais de la gauche. Ce sont ces lunettes roses qui valent de ne pas comprendre.

Car de qui s’agit-il ?

D’un Français, né à Toulouse, dans une banlieue modeste mais pas misérable. D’un petit délinquant mal scolarisé, sans père, enfermé dans un ghetto de « potes ». D’un être de ressentiment, qui en veut à la France de ne pas avoir réussi à l’intégrer, ni à l’école, ni dans l’armée, ni dans la société.

Il s’agit donc (à ce stade des informations) d’un de nos « fils », de nos « frères », qui a dérapé dans la croyance – ni plus, ni moins que les activistes trotskistes ou maoïstes d’Action directe, ou les « nationalistes » basques de sa propre région. Il ne s’agit ni d’un fou (terme commode par lequel on évacue toute analyse), ni d’un révolutionnaire (d’un quelconque projet politique), ni d’un « étranger », allogène, d’origine, mouton noir dans un troupeau blanc. Il s’agit d’un Français né en France, élevé en France, qui a été mal intégré par sa propre société. Il a donc cherché ailleurs, dans une secte violente, un idéal pour exister. Son rattachement islamiste est reconstruit, il ne lui est ni congénital, ni familial, ni algérien.

La question est donc celle d’un échec de notre « modèle social français ».

Modèle qui fait eau de toutes parts, de la faute des élites comme des politiciens (pour éviter le terme « hommes » politiques qui déplaît tellement aux femmes féministes politiquement correctes). A croire l’Arabe néo-prolétaire à « sauver » dans l’histoire, à taper sur « l’identité nationale » en l’accusant de tous les rejets et de tous les colonialismes, en promouvant la repentance pour le n’importe quoi (la loi contre la « négation » des crimes contre les Arméniens étant la dernière invention), en ne proposant RIEN de positif autre que cette soupe tiède du « multiculturel » où personne ne se reconnaît (sauf les futiles bobos assez riches pour aller dissiper leur vie à s’amuser entre New-York, Marrakech ou les Bahamas) – la France 2012 a permis un Mohammed Merah.

Parce que l’identité n’est pas le rejet, que le melting-pot des cohabitations à l’américaine n’est pas un modèle enviable, ni qui correspond à notre histoire de France. Parce que les Lumières libèrent, elles n’assignent pas les gens à leur essence. La liberté des diverses religions et croyances n’est permise que par la laïcité. L’égalité devant la loi donne à chacun le droit de faire, de croire et de dire tout ce qui ne pas contre la vie de la cité. Ce vivre ensemble, en bonne entente, est la fraternité. Avec Mohammed, la France d’aujourd’hui connaît donc un triple échec, fait de nos démissions :

  1. Démission sur la laïcité qui seule permet la liberté, en feignant de croire qu’il serait des religions ou des « communautés » plus respectables que d’autres ; que la viande halal peut être imposée à tous en catimini, sans traçabilité ; qu’on pourrait se voiler le visage sans conséquences sur les relations sociales ; qu’il faut voiler Voltaire sur les façades du Louvre…

2. Démission sur l’égalité en exigeant d’interdire par la loi toutes les déviances d’analyse et de discours sur l’esclavage arabe, l’histoire juive, le génocide arménien, la place des femmes, des gais, des handicapés… En laissant les « appartenances » fleurir dans le joyeux festif du multiculturel où le tag est équivalent à la Joconde ou l’éructation ado sur trois accords égal aux Beatles. En refusant d’accomplir la culture des Lumières, qui vise à « libérer » les individus de ces appartenances automatiques que sont la biologie, la famille, le clan, la bande, la mode, l’idéologie, la croyance.

3. Démission sur la fraternité en faisant de Mohammed Merah un faux français, tout de suite qualifié « d’origine », algérienne, musulmane, alors que ni l’école, ni les associations, ni la société, ne lui ont offert un destin.

Les tueries de Toulouse sont donc un symptôme de notre société française.

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