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Bivouac à la maison du garde

Le vent a soufflé toute la nuit dans nos bronches, apaisant nos rêves. Le rose d’une nuée au-dessus de ma tête me réveille. Le soleil commence à apparaître sur la mer. La ville s’éveille peu à peu. Des gamins gazouillent déjà en allant vers l’école, oiseaux du pavé. Les adolescents de la maison sont déjà debout et vaquent à leurs affaires, unis comme deux frères qu’ils sont. Le plus grand, 15 ans, porte chaussures et pantalons, tandis que le plus jeune, 13 ans, va en bermuda et pieds nus. Le petit-déjeuner est au rez-de-chaussée de la maison, comme le dîner d’hier. Le gâteau cannelle-orange est moelleux ce matin et le pain est frais. Le café fait par la mama est bon. Nous découvrons en guise de confiture une pâte de goyave très savoureuse.

Un tour sur le port avant le départ : c’est une simple jetée ruinée par le ressac et les ans, qui protège à peine le bassin minuscule prévu pour les barques de pêche. Il y faut peu de tirant d’eau car une grosse plaque de roche s’étale en son milieu. On a toujours débarqué les marchandises des bateaux hauturiers comme le faisaient de tous temps les contrebandiers : en chaloupes depuis le mouillage. Sur l’estran un peu plus loin, une piste d’aéroport a été aplanie. Quelques ouvriers piochent et pellettent pour on ne sait quels travaux derrière le bassin. Un gamin couleur café, en short bleu et maillot de foot rayé jaune et vert joue avec un chien dans une barque tirée sur la grève. Il sourit de toutes ses dents blanches, ses orteils vigoureux ancrés sur un banc de nage.

Adieu au village de pêcheurs de Ponta do Sol. Nous nous entassons dans un taxi collectif de marque japonaise Hiace pour une heure de route, d’abord le long de la mer puis sur une piste qui grimpe dans les montagnes de l’intérieur par la Ribeira Grande. La piste passe à Coculi puis s’arrête à Cha de Pedra. Nous poursuivons à pied sous les regards plus curieux ici qu’ailleurs des habitants du cru. Une vieille cassée en deux chante et danse, puis se met à grignoter quelque chose emballé dans une feuille sous l’œil intéressé d’un chien. Deux tout petits nous regardent de loin avec crainte, comme si nous étions des diables venus les emporter. Plus loin des hommes se rafraîchissent à la fontaine, les regards inquisiteurs ; ils murmurent des « bom dia » à peine polis. Que venons-nous baguenauder dans ces montagnes isolées où l’on survit à force de travail ?

La grimpée sera rude, sous le soleil, sans un souffle d’air. Nous avons 800 mètres de dénivelé à monter sur un sentier de chèvre qui serpente sur la pente parfois très forte. Toute pause à l’ombre est bienvenue. Le pique-nique est comme une récompense, très haut, à flanc de montagne, à même le chemin, face à la vallée immense. La vue est embrumée comme si la terre que nous venons de quitter s’éloignait déjà dans un passé ancien. Après le pilpil de blé au thon en boite, nous avons mérité une longue sieste à l’ombre de la crête. Le silence est presque minéral.

Nous repartons pour terminer moins rudement. Sur la crête le paysage change. Les pentes caillouteuses où pousse une herbe rare laissent place à des champs où lèvent le maïs et les pois. Quelques fermettes s’égaillent de-ci delà, couvertes de sisal et entourées d’un muret de pierres. Des garçons de tous âges jouent au foot dans la poussière, pieds nus, leur ballon gros comme un pamplemousse. Ils interrompent un moment leur partie pour mieux nous observer. Le plus grand gratte son ventre nu, perplexe. Faut-il nous saluer ? Nous parler ? Mais en quelle langue ? Ne vaut-il pas mieux attendre nos réactions ? En l’absence d’adulte pour lui indiquer sa conduite, il reste indécis, pourtant chef de sa petite bande. Comme il ne sait que faire, il relance le ballon ; les petits se déprennent et se remettent à jouer.

Sur les crêtes alentours, de vastes opérations de reboisement ont rassemblé ici des pins et des mimosas. Il s’agit de retenir la terre, sinon vite entraînée par le vent et les pluies violentes. Nous suivons un moment la route, si blanche de poussière qu’il nous faut impérativement chausser des lunettes de soleil.

La maison d’un garde forestier se dresse sur une hauteur. Le nom du site est évocateur : Moro de vento. Nous camperons autour. Il y a de l’eau au robinet pour faire la cuisine. Une infusion de camomille nous attend à l’arrivée en guise de thé. « Tiens, c’est ce que prennent les vieilles dames à cinq heures ! » Je ne sais plus qui a lancé cela mais Maria (la trentaine) rétorque aussitôt : « mais moi aussi, j’en prends ! ». Rires.

Chien jaune, coq noir, biquette ocre. Nous sommes à la campagne. Le garde attrape les deux chevreaux que cette dernière nourrit pour les enfourner sous un demi-tonneau renversé pour la nuit. Y aurait-il des « bêtes sauvages » ? Ou seulement la malice des hommes ou la lubie d’un chien ? Je termine la lecture du livre de l’ethnologue voyageur Jean-Yves Loude, « Cap Vert, Notes Atlantiques », écrit en 1997, et la dixième de ses îles du Cap Vert ce soir. Ce qu’il a écrit sur San Antao ne me convainc pas, il y est trop bref, mais il a parfois le style lyrique qui convient à l’atmosphère du lieu.

Le dîner, une fois la nuit tombée, est de poulet aux fayots avec un peu de chorizo pour le goût. Gilles et Chantal nous avouent faire partie d’une chorale. Ils s’isolent quelques minutes pour répéter avant de chanter en duo. Nous passerons la nuit sous les mimosas, face aux étoiles, dans la température agréable des mille mètres au-dessus de la mer.

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Cha da Igreja

La nuit est calme et bien lunée. Des milliers d’étoiles au ciel scintillent comme si elles pulsaient de vie. Le vent ce matin est à peine un filet, il fait presque trop chaud. Le soleil n’atteint pas encore notre terrasse à l’heure où les petits, déjà, se précipitent à l’école. Il fait bon mais les écoliers du soir ont recouvert leur débardeur de vestes et de pulls. Eux ne vont pas en classe ce matin mais en début d’après-midi. Comme il y a trop d’enfants pour trop peu d’instituteurs, on divise ainsi les classes en deux.

Nous disons adieu aux âniers ici, passons sur le terrain d’épandage des alentours (ordures et merdes en tous genres), avant de grimper sur la pente d’en face. Le matin, il s’agit toujours de grimper, je l’ai remarqué. La montée est longue, sans un souffle d’air. Nous transpirons à pores ouverts jusqu’à ce que le relief permette au vent de se faufiler. Je comprends maintenant pourquoi j’étais si assoiffé hier après-midi : c’étaient moins les sardines que le vent desséchant qui masquait la transpiration.

Sur le chemin, des maisons isolées délivrent leurs nichées d’enfants qui vont chercher de l’eau ou pour nous voir passer. Les hommes adultes ont l’air usés alors qu’ils doivent avoir à peine 40 ans. Les toits de sisal sont tendus de cordes contre le vent. Parfois un muret arrondi entoure la maison, la transformant en petit château fort. Un homme sort l’âne, bâté et chargé ; la femme suit, accompagnée d’une dizaine d’enfants de 2 à 10 ans. L’aîné porte la plus jeune dans ses bras. Ils sont bruns, métis, un peu sauvages. Ils vivent isolés et vont à l’école quand ils ont le temps. Le reste est pris à garder les bêtes et à cultiver les champs en terrasse alentour.

Nous montons encore. Sisals pointus, tomates cerise, fleurs blanches dont j’ignore le nom, fleurs bleues en cône, lantaniers ; odeur de foin, parfois de coriandre. Le col se mérite. Au débouché nous recevons le paysage comme un paquet d’eau : les pics érodés se dressent sauvagement au-dessus des pentes aménagées par l’homme en terrasses, la route qui serpente en fond de ribeira, et les maisons dispersées de ci delà. Le tout se décline en vert bleuté, un peu voilé d’humidité salée diffusée par le vent. Un soleil brut surligne les ombres. Au verrou de la ribeira est installé le village de Selada do Mocho.

A peine montés, à peine installés devant le paysage grandiose, nous devons déjà redescendre pour « aller à la plage ». Le dénivelé serre les genoux. Nous croisons une femme accompagnée de ses trois petites filles. Elles sont de jolis visages ronds aux grands yeux noirs. L’une des fillettes a les cheveux artistement tressés, geste d’amour de sa mère ou de sa grande sœur. De loin, ce tressage ressemble aux aménagements de pentes que l’on lit dans le paysage, des champs en terrasses régulièrement disposés, chacun séparé de buttes régulières pour les pommes de terre.

Nous suivons le fond de la ribeira où l’eau ne coule que par grandes pluies à l’automne. Xavier a déniché une rare anse de sable, protégée par des avancées de rochers. Là il est permis de se baigner. La mer s’y brise violemment, comme ailleurs, mais sur une pente plus douce. La falaise crée des contre-vagues qui rendent les rouleaux plus anarchiques, dans un déferlement d’écume. Le vent est fort mais l’eau à bonne température. Je suis le seul à me tremper. Pas question de nager, bien sûr, attention aux courants et à l’aspiration puissante du ressac. Mais je peux me plonger entièrement dans le bruit et la fureur marine. Ces coups de fouet liquide attisent mon appétit, d’autant qu’il est déjà plus de 13 heures et que le petit-déjeuner de 7 heures et demi est loin ! Vive le pâté français, le fromage de chèvre local toujours un peu élastique, et le gâteau indigène est à la fleur d’oranger ! Reste une noix de coco dont personne ne veut plus boire et dont je mange la pulpe. Suit un peu de lecture, le dos contre la falaise, au bruit des vagues et à l’odeur saline des embruns. Quand nous repartons, l’atmosphère est devenue brumeuse et un voile recouvre la découpe des rochers sur le ciel.

Le village de pêcheur de « la croix du héron » nous revoit passer. Nous prenons une autre piste qu’hier, par le fond de ribeira, pour rejoindre notre village de Cha da Igreja vers 16 heures. Le soleil est encore vif et la douche – froide – est agréable tout comme le baquet de thé qui attend notre soif.

Un peu plus tard, nous assistons depuis la terrasse à la sortie des écoliers du soir en chemisette d’uniforme bleu ciel. Certaines filles proposent de laver des affaires au lavoir municipal en face – pour 5 escudos ! Mais le vent s’en mêle et un tee-shirt de Marie s’envole dans le chantier d’à côté. Qu’à cela ne tienne, des gamins qui n’attendaient que de se faire remarquer vont le récupérer en escaladant les palissades. Deux chats se roulent et jouent à se battre sur une terrasse voisine. Un petit garçon en polo déchiré promène dans ses bras sa petite sœur soigneusement vêtue d’une robe blanche en dentelles. Je les regarde depuis le haut de la terrasse ; il me montre du doigt à la fillette, elle agite la main mignonnement, je réponds.

Le ragoût de ce soir est aux abats de bœuf : foie, rognons, poumon, assaisonné de citron et accompagné de patates douces. C’est un délice local mais répugne à certains. Je trouve le plat très parfumé et la viande goûteuse. Seconde tournée de grog une fois le dîner avalé, surtout le dessert de bananes flambées touillées vigoureusement par Angelo dans la cocotte tant elles sont vertes. Le punch est servi en deux fois : un peu de mélasse où macèrent tranches et écorces de citrons et d’oranges en fond de verre, puis le rhum brut en proportion. La dose « normale » est moitié/moitié, mais Marie-Claire trouve que « c’est trop sucré » – et elle rajoute du rhum. La nuit est presque chaude, peu de vent ; quelques moustiques font leur musique.

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Ponta do Sol

Deux gigantesques gâteaux parfumés au citron ne résistent pas à treize occidentaux nourris au sucre depuis l’enfance au petit-déjeuner. Ce matin le fromage fait moins recette, mais l’on commence à apprécier – ou à savoir préparer – le café « à la turque ». Les premiers jours, la découverte d’un paquet de café moulu nous avait surpris : à Paris « ils » ont fait une erreur, ce n’est pas possible ! Et puis, faute d’autre solution, nous avons essayé. Ce café en poudre, jeté dans l’eau bouillante, est en fait bien meilleur et plus facile à conserver que le café « soluble ». Les « technocrates de Paris » ne s’étaient pas trompés : ils l’avaient fait exprès. Et ils avaient raison…

Une rumeur enfle : ce sont les gamins, garçonnets et fillettes, qui jacassent à l’entrée de l’école. Les coqs chantent ici ou là, comme si le soleil venait à peine de se lever. On entend les cris d’une maman engueulant son petit garçon trop lent. Sur les crêtes autour de nous flotte la brume. Aucun nuage au ciel mais un voile assez épais, poisseux, sur le paysage. Une fillette joue avec une ficelle dans la rue ; elle lève une jambe et saute à la corde, toute seule, perdue dans son plaisir.

Nous prenons le départ, le chemin vers la mer. Le village a ses vieilles femmes et ses enfants dans les rues quand nous le traversons : « bom dia ! adios ! ». Enfin la mer et sa rumeur sur les rochers, inlassable soupir. Le chemin longe la falaise, empierré, sinuant sur le relief. Sur la mer stagne un voile de brume, le vent est coulant. Le long de la mer se dressent quelques maisons et une école, dans laquelle nous invite la maîtresse. La classe est vide. Sur le mur est affichée la liste des élèves aux prénoms et noms composés à rallonge. L’orthographe est phonétique. Je relève un « Stivan », un « Ailtron » et un saint hypothétique : « Navy ». Les visages sont à l’extérieur. On ne peut interrompre notre marche, se poser quelque part, sans voir surgir très vite par deux ou trois, toute une bande de gamins et gamines entre deux et dix ans.

Une ribeira s’ouvre dans la falaise, à notre droite, la Ribeira Graça. Le vent est à décorner les bœufs. Yves, d’ailleurs, en perd sa casquette. Des femmes repiquent l’igname dans la terre grasse bien irriguée par un ruisseau en activité. Nous marchons sur les murets de pierres qui délimitent les cultures. Plus haut, nous pique-niquons à l’ombre, sous un bassin de retenue d’eau aménagé de grosses pierres. L’itinéraire fait jardin japonais : de l’eau glougloutante, des pierres rondes disposées en chemin, les feuilles triangulaires du manioc en guise de nénuphar, les cannes à sucre en guise de roseaux – et la falaise de basalte noir.

Pendant que les autres ronflent au soleil, repus, je pars seul explorer le haut de la gorge. Elle sinue fort loin vers l’intérieur, se rétrécissant progressivement. J’ai l’impression enfantine d’explorer une île déserte. Si forte que je retire mon maillot pour mimer les corsaires qui hantaient mon imagination, il y a longtemps. Pas un bruit, pas même un oiseau. Des bananiers, en ligne, sont élevés dans l’ombre, les pieds au bord de l’eau. De gros papillons brun ocellé volettent, de larges libellules au corps vermillon passent lentement dans un vibrion d’ailes. De l’eau tombe goutte à goutte de la falaise sur les feuilles avec un bruit mat. Je m’avance longuement sans voir le bout de la gorge. La bananeraie n’en finit pas ; chaque endroit est aménagé pour fixer la moindre parcelle de terre. Alors que je revins, je croise Cyril parti explorer à son tour, blond et osseux jeune corsaire d’histoire. Il est le seul être humain que j’aperçois depuis vingt minutes. Encore une autre impression capverdienne, celle d’être seul à quelques mètres des chemins…

Retour vers la mer. Les gamins de Corvo (corbeau) nous saluent au passage. Très rude montée par une piste en lacets jusqu’au col avant le village de Fontainhas, où la bière nous tend le goulot. Au col s’élève une étrange lame de basalte, toute droite. Alourdis de taboulé et de bananes, les touristes arrivent un à un au sommet, rouges et soufflant. Dans la montée, les cheveux de sorcière sentaient le jasmin. Devant l’arrêt bière se prélasse au soleil un chat tigré couché en rond sur la pierre. Une petite fille vient acheter deux sous d’éponge à récurer et jette un regard étonné au groupe réuni dans la courette de l’épicerie pour siroter. Sa jupe est un jean de garçon repris en volants successifs. Fontainhas est « le village le plus photographié » de l’île. Il faut dire que, perché sur son promontoire au milieu des vallées, ses façades peintes en pastel, il a le cachet des vieux villages de nos sud. En poursuivant la piste, nous rencontrons dans l’ordre cinq travailleurs, dont un seul brasse du ciment (les autres discutent), trois gavroches perchés dans les branches d’un figuier, un père blanc tenant de sa main gauche un petit garçon et de la droite une fillette (tous trois français, selon le « bonjour » qu’ils nous lancent en chœur), puis deux dames touristes en sandales et bibis. Arrêt photo au virage qui surplombe le village – un classique. Suivi d’un arrêt admiration au virage suivant : la vue sur l’océan et Ponta do Sol.

Au loin dans la brume, Ponta do Sol apparaît comme une presqu’île frangée d’écume blanche. Se dressent quand même quelques immeubles d’un modernisme agressif qui doit plaire aux locaux, mais que nous avons abandonné depuis les années soixante. Le cimetière juif, le chrétien, des dizaines de maisons en parpaings bruts, pas finies, certaines à peine commencées et abandonnées aux fondations en attendant des jours meilleurs ; d’autres sont déjà habitées parmi la zone, c’est le quartier neuf. Près du port, le vieux quartier est en ruines. La terrasse de la maison où nous allons dormir donne sur un toit voisin de tuiles percées, et sur un autre en lattes de bois à demi pourries. Les rues se coupent à angles droits, pavées de galets où roulent les cyclomoteurs et où jouent au ballon pieds nus les tous jeunes adolescents. Les façades paraissent de pâte d’amande comme dans les contes tant leurs pastels sont appétissants à l’œil. Parfois, un arbre dépasse d’un muret, signe d’un jardin secret où il doit faire bon s’isoler. L’atmosphère est coloniale, nonchalante, lourde. La lumière atlantique est humide, salée, diffuse. Elle donne envie de se soûler ou de se perdre dans les moiteurs de femme. Aucun monument dans la ville ; tout est à ras de terre, deux étages au plus. On ne vit qu’au présent.

La marche, le vent et la déprime réclament une bière glacée avant même le thé chaud et les biscuits de rigueur. Le dîner est servi « dans l’hôtel » non par Angelo mais par la mama qui parle un peu français et ses enfants, deux métis adolescents d’âges rapprochés et deux petites filles jolies. Thon sauce piment et poulet aux pois chiches composent le principal des agapes. Xavier tient ensuite à nous emmener déguster le « café de San Antao », cultivé et torréfié ici, artisanalement. Nous n’allons pas loin, juste au bistro d’en face, une maison de vieille famille commerçante, restaurée il y a quelques années par un Suisse.

Le café, préparé à la turque par l’épouse, est suave et parfumé. Le grog servi ensuite, provenant des plantations personnelles du même Suisse, est infect. Xavier a beau nous vanter la distillation « en tête de chèvre » de tradition, plutôt qu’en tête métallique plus moderne, rien n’y fait. On déguste une sorte d’alcool à brûler amer, sans aucun raffinement. Le petit garçon vient taquiner son papa, un vieux blanc maigre et barbu à lunettes, faire câlin. Sa mère est Capverdienne et colorée. Le gamin peut avoir six ans, il est brun, fin, court pieds nus comme les autres petits du coin. Devant les étrangers blancs, il revendique son papa blanc aussi, tout fier. Il en est émouvant. Il a de beaux yeux noirs brillants et un malicieux sourire.

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Les enfants d’Alte Mira

La rosée, cette nuit, s’est déposée sur les sacs. L’air qui va par coulées intermittentes est chargé d’humidité et sa fraîcheur saisit au réveil, bien qu’il fasse largement au-dessus de zéro. Ce frais ne durera pas. Il nous suffit d’observer les enfants déjà pieds nus, en shorts courts. Quand le soleil se lèvera…

Lentement, le petit-déjeuner est bu et mâchonné, lentement les affaires sont remballées, les sacs refermés. Les uns et les autres commencent à s’agiter de plus en plus, de plus en plus vite, émergeant de la glu du sommeil. Ce n’est pas que nous soyons pressés, l’étape d’aujourd’hui est prévue courte. Mais l’effet de groupe joue à plein ; personne ne veut être le dernier à enfiler ses chaussures, boucler son sac, chercher à la fontaine de l’eau pour sa gourde. Sur les crêtes en face le soleil souligne les reliefs. Aiguilles et pics, blocs et mesas, ce chaos volcanique éructé des profondeurs et brutalement figé au froid de l’air s’est immobilisé pour des millénaires.

Sur le chemin, nous longeons un pressoir de cannes à sucre, un trapiche. Il n’est pas en fonctionnement, mais Xavier nous explique qu’un joug entraîne trois cylindres verticaux entre lesquels on enfile les cannes. Happées par la vis, celles-ci expriment leur jus frais, qui est récupéré en tonneau au-dessous. Il est laissé à fermenter cinq jours avant d’être distillé en alambics pour produire le grog, ce nom local du rhum brut venu du vocabulaire marin international.

Nous poursuivons le tour du village, étagé sur les flancs de la vallée. Un vieux nous invite à nous asseoir et à discuter un moment. Il a travaillé au Luxembourg jadis et parle français. Il a été ensuite marin, a visité plusieurs pays. Il est revenu chez lui finir ses jours, s’établir et faire dix enfants. Les aînés ont déjà émigré au Portugal, en Espagne, en Hollande, d’autres sont restés dans les îles mais se sont installés en ville. Ne restent que les plus jeunes qui sont là, de 3 à 17 ans. Les garçons portent les cheveux ras et la casquette à la mode américaine ou des dreadlocks rasta avec la nuque rasée. Les plus grands ont la boucle d’or des marins à l’oreille. Toute la panoplie pour paraître moderne, dans le vent et branché sur la planète. Eternelle question d’identité des adolescents. Ils sont timides et ne nous adressent pas la parole, mais nous dévorent des yeux pour apprendre comment « on doit » être. Plus loin, une vieille dame nous entreprend, à qui il ne reste qu’une seule canine à sa mâchoire. Elle nous dit qu’elle est pauvre, qu’elle a eu plusieurs enfants, mais que ses filles sont mortes. Restent deux petits garçons qui nous regardent, indifférents. Ce sont ensuite deux gamins portant une grosse balle de foin sur la tête qui nous lancent le rituel « comment tu t’appelles » dû à tous les touristes qui passent ici, la majorité français et randonneurs comme nous.

Nous descendons la piste pavée jusque dans le canyon vers la ribeira Alte Mira pour pique-niquer sous un grand arbre. Trois enfants sont assis et nous regardent faire. L’un d’eux, au teint plus clair, est robuste et lumineux. Son teint, ses yeux, son sourire, tout en lui irradie comme un dieu grec. Il est heureux et avide de vivre. Le voir apporte de la joie, sa santé est communicative. D’autres gamins ne tardent pas à les rejoindre et ce sont bientôt une vingtaine de personnes, enfants de tous âges et quelques adultes, garçons et filles, qui s’installent en face de nous et nous observent exister. Quelques « comment tu t’appelles » pour se faire remarquer, mais surtout le plaisir d’être là et de regarder.

Le vent, qui s’est levé à nouveau, fait chanter les feuilles de canne à sucre derrière nous, tandis que nous cherchons individuellement ou par couple un endroit plat pour la sieste. Une maman est fière de ses enfants, elle pousse sa petite fille à aller demander à chacune et chacun d’entre nous « comment il s’appelle ». Son prénom à elle est Saïda. Ses cheveux ne sont pas crépus, non plus que ceux du garçon, son frère, que la maman lisse amoureusement avant que cela ne finisse par agacer. Le petit a des reflets châtains dans sa chevelure et de grands yeux noirs, pas plus de chaussures que les autres. A voir le gavroche se rouler à plat ventre sur les cailloux, se frotter le dos au rocher, puis étreindre un copain, on le sent tout de plain-pied avec la nature, ses instincts et les êtres.

Deux fillettes invitent Chantal et Martine « voir chez elles » au village un peu plus haut. La moitié du groupe les suit, visite le village, regarde les photos, rencontre les grands-mères et les petits frères et sœurs. Lorsqu’elles sont de retour, les fillettes se sont fait belles ; elles ont ôté leurs oripeaux pour passer des robes colorées, ont pris leur poupée à la main, pour nous faire honneur et tenter une photo. Certains garçons, sur l’instigation de leurs mères, se sont changés aussi, un 12 ans qui revenait de l’école et le gavroche de tout à l’heure. Il porte maintenant un bermuda fait d’un vieux pantalon coupé et un maillot de foot aux bandes verticales bleu et jaune.

Nous nous enfonçons dans la gorge qui doit déboucher sur la mer… J’aime ce paysage des gorges, toujours un peu mystérieux, avec un ruisseau au centre qui roule sur les cailloux. Grâce aux pluies d’octobre dernier il n’est pas à sec. De temps à autre des aiguilles de basalte coupent la falaise, déchiquetant un peu plus le paysage. Il fait frais. Quelques filets d’eau coulent en cascade sur la paroi et rendent la roche luisante comme de l’étain poli. Pas un bruit. Nous allons trop loin, revenons sur nos pas, retournons, rebroussons à nouveau chemin. Xavier ne sait plus où il faut prendre le sentier pour remonter sur le plateau. Nous finissons par découvrir une sente de chèvres pour rejoindre la route plus haut, et le village. Celui-ci est bâti en bord de falaise, ses champs cultivés en terrasses alentour. Nous grimpons deux étages de la maison où nous allons coucher pour rejoindre le toit plat. Il est plus étroit et moins isolé du village qu’hier soir.

Le vent coulant s’est fait trop frais et nous dînons à l’intérieur. Le traditionnel ragoût, ce soir, est au thon. Même composition de légumes qu’hier, même temps de cuisson. Le poisson, n’étant pas une vieille poule, est trop cuit. Mais les parfums se mêlent avec la même étrangeté. A la nuit tombée, la seule télévision du village est sortie de l’école et installée dans la rue. Le spectacle est public et chacun s’agglutine en cercle devant le poste. Les vieux et les vieilles ont sorti leurs chaises et ne regardent l’écran que du coin de l’œil, en continuant à discuter. Les adolescents sont debout, en groupe. Les enfants sont assis en tailleur, serrés les uns contre les autres, béats et silencieux.

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Premiers pas sur les chemins du Cap Vert

La piste part d’un village aux quelques maisons. Elle sera tout au long un véritable sentier pavé de cubes bien taillés et très jointifs. Du beau travail, financé par les gouvernements de Lisbonne lors des famines locales, jadis. S’étendent à la sortie du village des cultures en terrasse de pommes de terre et maïs, et autres végétaux inconnus à nos yeux.

Des ânes très chargés de tiges de maïs sont menés par un garçon dépenaillé. Il nous salue d’un signe de tête, beau dans sa nature. Nos pas nous mènent à une grande descente dans le rio, suivie aussitôt d’une rude remontée.

La montagne se découpe en flèches et clochetons sur notre horizon. Le basalte s’est figé en aiguilles que l’érosion n’a pas entamées. Certaines sont comme des lames plantées verticalement, d’autres rappellent les pignons de maisons écroulées. Nous faisons une pause sous un arbre, allongé sur la pierre, après avoir ri avec une brochette d’enfants.

Un col se dresse devant nous, minuscule fente dans la crête montagneuse. La montée pour l’atteindre est dure, mais l’altitude demeure très supportable aux habitués des hauteurs. Le soleil frappe les nuques tandis que l’air se fait plus rare. Mais le vent nous attend au-delà du col. Il nous prend brutalement d’un grand souffle. Nous nous sentons embrassés, comblés. Les filles n’arborent plus cet air chiffonné, les frustrations disparaissent. Vive le vent ! Passées les deux aiguilles de basalte du col, la redescente est aussi vertigineuse que la montée ; il faut se faire à ce relief particulier, ce volcanisme de pierre dure. La piste va en lacets, heureusement assez larges pour faire se croiser deux ânes. Les pierres qui roulent fatiguent les genoux et je suis content d’arriver à la route. Ribeira das patas, la vallée des canards, semble le nom de l’endroit.

Le village où nous bivouaquons ce soir est à quelques centaines de mètres de là. Nous le traversons sous les saluts des gamins à moitié nus. Nous pénétrons dans une maison, montons deux étages jusqu’à la terrasse, et nous sommes à l’étape. Point de tentes sur l’herbe, mais un duvet à installer sur une terrasse. Un bac de thé chaud attend notre soif, avec du pain d’épices. Le temps de se poser, de se changer, d’installer un peu son sac et sa couche, voici que la nuit tombe déjà. Chacun se cale dans son coin parmi ses affaires, reconstituant son petit château fort avec tours d’angles et pont-levis. Bruits de fermeture éclair, froissements de sac plastiques, odeurs de crèmes pour le visage ou de pansements pour les ampoules. Dans un petit enclos de parpaing sur la terrasse, nos hôtes élèvent des cochons d’inde. Ils couinent et se bagarrent pour quelques grains de maïs, grimpant les uns sur les autres en piaillant pour grappiller la nourriture.

La nuit est franchement tombée. Pour apéritif nous prenons le grog, ce punch capverdien de rhum brut et de mélasse aromatisée à l’orange. Ce soir, c’est une bouteille de la production locale des gens qui nous accueillent. Je l’ai trouvé meilleur que celui du restaurant d’hier, moins sucré et mieux citronné. A la lueur d’une seule bougie vacillante dans les courants d’air nous dégustons un ragoût de poulet aux légumes. Divers condiments donnent ce goût chaud et parfumé qui fait toute la différence ; je reconnais l’ail, l’oignon, la coriandre fraîche. C’est un délice. Pommes de terre et patates douces ont été ajoutées à mi-cuisson, l’ensemble a mijoté longuement. Pour ceux qui sont affamés, du riz blanc est servi à part. Les étoiles se dévoilent, innombrables. Nous sommes presque sous les tropiques ! Je vois Orion juste au zénith. La lune n’est pas levée. Un seul chien aboie de temps à autre. Pour un pays agricole, il y a semble-t-il peu de chiens. Il est vrai que, faute d’eau toute l’année, les bêtes sauvages ne survivent pas et que l’élevage est difficile, sauf peut-être de chèvres. Usés de tant de splendeurs, nous ne tardons pas à nous couler dans nos duvets, le visage levé vers les étoiles.

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Vers San Antao

Tôt réveil pour un petit-déjeuner identique à celui d’hier. Nous devons attraper le bateau de huit heures pour l’île en face, plus sauvage, où nous allons randonner : San Antao. De loin elle paraît sèche et découpée. Le bateau est un vieux caboteur à mât de charge sur l’avant, reconverti en promène-couillons. Il a été rebaptisé Mar Azul (mer bleue) et son unique cheminée vomit une fumée noire à l’odeur de diesel lorsqu’il pousse les feux pour la manœuvre. Touristes et indigènes s’entassent sur les deux ponts dans un mélange très démocratique, en tout cas post-colonial. Des familles entières passent d’une île à l’autre comme on prend le métro, encombrées de mioches et de ballots. La houle atlantique fait vomir plus d’un petit, ce qui est étonnant pour un peuple de marins.

Le débarquement est anarchique. Se croisent les interpellations des uns et des autres, ceux à terre et ceux qui vont débarquer, ceux qui attendent et ceux qui arrivent, ceux qui doivent embarquer plus tard et l’équipage, et ainsi de suite. Les touristes sont les plus discrets, habitués à raser les murs et à chuchoter par leur société dépourvue de soleil et de joie de vivre. Caisses et ballots passent de mains en têtes, car femmes et gosses portent souvent les charges sur le sommet du crâne. Nos bagages sont entassés sur un taxi collectif.

Nous avons le temps de visiter Porto Novo, ce « grand port de débarquement » au sud de l’île, réduit à une jetée de pierres et à deux lignes de maisons le long de la route qui longe la plage rocheuse. Le marché local, un peu plus loin, offre de rares légumes ; des barques à rames ramènent quelques poissons, vite ouverts en deux et mis à sécher au soleil faute de consommateurs immédiats. Âmes en peine, nous errons dans ce délabrement presque caraïbe, la joie en plus. Car les Capverdiens nous apparaissent joyeux de nature ; ils n’ont pas le ressentiment d’anciens esclaves que l’on peut rencontrer dans nombres d’îles caraïbes.

S’offre à nos yeux le spectacle des gens, je ne m’en lasse jamais. Les petites filles portent des nattes pincées avec des bibelots de plastique coloré, des robes courtes qui leur laissent à nu cou, jambes et bras. Elles marchent pour la plupart en tongs. Les garçons vont pieds nus, en short usé et tee-shirt largement échancré au col par les grands frères ou les bagarres. Tous les enfants ont les yeux brillants et la frimousse pleine. Ils paraissent débrouillards, habitués à vivre en famille et en bande. Hors la pêche (archaïque), le tourisme (limité) et l’émigration (espérée mais contingentée), que vont-ils devenir ? A 35 ou 40 ans, déjà vieux, des hommes nous parlent en français. Ils ont travaillé en Europe et vivent de peu une fois revenus au pays. Mais ils gardent la fierté d’avoir connu un autre horizon et d’autres gens, ce vaste monde que les anciens n’avaient jamais vu pour la plupart. Cette volonté de vivre sans rien refuser de la vie est une vertu que j’honore.

Nous voici sur la terrasse face à la mer du Residencial Bar Restaurante Antilhas. Il y a une atmosphère particulière des îles à laquelle je suis sensible. Je l’ai trouvée en Bretagne, en Grèce, aux Caraïbes, sur les îles atlantiques et je la qualifierai « d’aérée ». Le vent participe de ce sentiment, bien sûr, par son omniprésence, mais aussi la lumière, l’espace, le goût de l’air sur la langue, son parfum dans les narines. Il est ici un peu salé, chargé d’humidité ; il est ailleurs chargé d’odeur de terre et d’herbe ou de plantes aromatiques.

L’étendue, sous nos yeux, éclaircit l’esprit, apaise l’âme, comble le regard de son immensité. Plus de limites pour le souffle. Dans les îles, on ne s’intéresse plus aux mêmes choses qu’en ville, au trop proche, au détail. L’esprit s’ouvre comme l’œil, la poitrine et la narine. Tout s’enfle, par mimétisme, le regard, les poumons et le goût de vivre. L’océan infini, toujours changeant, rend l’appétit de tout tenter ; le ciel éthéré, de son soleil impitoyable, donne envie de tout connaître. L’air, l’espace, la lumière, rendent lucide, inspiré, heureux. Lorsque l’œil, alors, accroche le proche, les êtres ou les plantes de l’île, il garde un peu de cet espace en lui, un peu de cette lumière, de cette façon pénétrante de voir, et le goût d’embrasser. Ambiguïté de ce mot « embrasser » qui va du plus proche au plus lointain.

Après avoir dévoré pain, riz et poisson, nous nous entassons dans un minibus rouge Toyota qui nous conduit à l’orée de la piste randonneuse. Nous traversons en voiture un paysage étrange, presque lunaire, halluciné malgré le soleil vif et le bleu amical du ciel. S’étendent des montagnes à la mer des champs de lave solidifiée, sombres et tourmentés, sans un brin d’herbe ni un tronc d’arbre. Un cimetière s’élève d’ailleurs à un endroit, isolé mais parfaitement à sa place. Parfois, un ru à sec a labouré le sol comme si les pluies si rares étaient d’une violence inouïe. De minuscules ponts enjambent ces ribeiras, bâtis, comme tout ici, avec une minutie de fourmis.

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Mindelo

Terre rouge, buissons ras, rocs. Le paysage est aride, pré-saharien. Les constructions aux abords de Mindelo sont en béton-cubes. Les rouleaux atlantiques viennent s’écraser joliment sur la plage, la dentelant d’écume blanche. Deux cargos échoués y rouillent depuis des années sous le regard indifférent des autochtones. Notre hôtel est sur la colline. Il porte le nom portugais nostalgique de Saudade. Les chambres sont étroites mais leur plafond est très haut. Eclairées d’un néon blafard, elles restent sombres même en plein jour. Les lits n’ont pas de couvertures, à nous de voir si nous sommes frileux.

Nous gagnons le restaurant. Nous sont servis un plat de thon grillé sauce safran, jambon et crevettes, du riz et des frites, puis un fromage-dessert dans la même assiette : du chèvre à la papaye confite. Xavier joue les préludes de sa partition de guide en nous contant l’histoire très résumée du Cap Vert, les explorations portugaises, le commerce d’esclaves, le métissage obligatoire. Nous avons de la chance, ce soir arrive une chanteuse locale très connue, dont nous trouverons plus tard les disques : Herminia. Elle pousse quelques romances nostalgiques en plein air, sur la terrasse, dans la nuit nuageuse et le vent puissant. Sa voix est moins grave que celle de Cesaria Evora, mais le ton est aussi prenant. Elle traduit l’âme d’un peuple sans racines, nomade, à l’histoire douloureuse. Ce que nous devenons tous plus ou moins, avec la modernité et la mondialisation. Il n’y a qu’ici que je m’en suis rendu compte : les branches tombées du manguier laissent des cicatrices en forme de cœur.

Avec seulement deux heures de décalage depuis Paris, le réveil est facile. Petit-déjeuner de pain et de café, de fromage de chèvre et de jus d’orange. Nous partons en ville pour un programme chargé. Il nous faut aller à la banque pour le change, à l’Alliance Française pour les cartes de l’île et les cartes postales, à la poste pour les timbres… L’Alliance Française est studieuse lorsque nous y entrons. De jeunes adultes consultent des livres dans la grande salle claire de la bibliothèque. Ils prennent des notes et discutent à mi-voix. Quelques enfants vont choisir des livres illustrés parmi les trésors soigneusement étiquetés des rayonnages qui les entourent. Sur une carte de lecture du comptoir en attente de classement, je relève les livres empruntés par un Capverdien à barbe : ‘Mythologies’ de Roland Barthes, des ouvrages sur les rapports religion et science, Jésus et l’islam, les mythologies africaines. Sur une affiche, le visiteur est incité à parrainer un enfant indigène pour accéder à la bibliothèque : le paiement d’une carte à l’année ne coûte que quelques dizaines de francs.

La poste est un bâtiment frais repeint de blanc et bleu, très moderne d’aspect. Des efforts d’architecture et de teintes sont manifestes sur les constructions publiques. Je suis frappé par les couleurs : elles sont vives mais non criardes, elles donnent une touche de gaieté et s’intègrent bien au paysage avec son franc soleil. Ciel bleu, rocs bruts, océan profond – et l’exubérance des hommes d’ici – c’est un peu de tout cela qui se reflète dans l’architecture. Des femmes déambulent dans la rue, affairées. Certaines portent sur la tête de larges bassines où s’étalent des quartiers de thon cru rouge bordeaux, juteux, odorants.
Le marché aux poissons est plus loin. C’est le thon que l’on y débite le plus. Quelques maquereaux et de courts poissons d’argent, d’un ovale parfait, gisent dans quelques bassines. Un marin me demande en riant de le prendre en photo. Il empoigne un thon entier, sous la queue et les ouïes, pour faire saillir ses biceps et offrir une vision de nourriture et de santé. Des fresques peintes sur azulejos parent les murs ; elles sont fraîches et joliment naïves.

Le déjeuner a lieu dans une rue parallèle au port. Le service est lent, la cuisine n’est préparée que lorsque nous nous installons, comme partout en Afrique. Des éphèbes métis nous servent salade de tomates, poulet frit avec riz et frites, bananes. Xavier a oublié de nous le dire, le patron est gay. Le principal garçon a peut-être 16 ans, la barbe lui pousse à peine. Il nous regarde avec intensité, sa réserve préservée d’un fin sourire. Il a paré son cou d’un lacet noir orné d’une pierre verte pointue comme un piment entourée de deux coquillages. Faut-il y voir un symbole phallique ? La théorie s’écroule dans un grand patatras lorsque nous sortons du restaurant : il est dans la rue, adossé au mur, son service achevé et une jeune fille étreint sa poitrine juvénile. Le sourire du serveur s’est fait tendre.

Une partie du groupe se décide pour la montagne qui culmine à 750 m entre la ville et la plage. De ce plus haut point de l’île, nous aurons une vue étendue. Nous louons un gros taxi pour nous y rendre, nous rentrerons à pieds. Antennes et paraboles sont dressées au sommet pour profiter de l’endroit pour relier ce bout de terre au vaste monde. On pourrait presque sentir passer les ondes parmi les courants d’air. Ces délicates oreilles métalliques sont gardées par des soldats en armes qui déboulent aussitôt voir qui nous sommes et ce que nous faisons là. Notre venue les distrait de leur guérite et de leurs sempiternelles histoires ou plaisanteries de salle de garde. Ils reluquent les filles, comme tout militaire qui se respecte.

Nous entreprenons de parcourir bravement nos dix kilomètres retour, le nez au vent. Nous suivons la route, magnifiquement pavée de basalte jointif sans une once de goudron. Un beau travail d’artisan. Le vent souffle toujours, cet alizé régulier qui dessèche la gorge mais fait pousser le maïs. Les champs sont orientés au vent et cultivés en terrasses. On y trouve haricots, tomates, et évidemment maïs. L’eau est rare, les plantes vivent surtout de l’air du temps, cet air chargé d’humidité qui vient du large. Au loin en contrebas s’étend l’Atlantique, la plage frangée de mousse, le sable blond et les quelques constructions cubiques en béton qui forment le village.

Xavier a prévu ce soir un dîner au « Café Musique » (en français sur l’enseigne), un restaurant orchestre branché où se retrouvent en général les Français résidents ou de passage. Il a commandé un plat unique et national : la catchupa. C’est une sorte de cassoulet au maïs et chorizo, accompagné de divers légumes cuits en pot-au-feu et de quelques rares morceaux de lard et de thon. Un vrai ragoût de marin où l’on ramasse dans le pot tout ce qui traîne pour donner du goût mais avec une teinture africaine : le maïs, les patates douces. Nous goûtons au punch local, mélange de rhum brut et de mélasse où ont macéré écorces d’oranges et de citrons. C’est sucré, aimable et fort, mais ne laisse pas un souvenir impérissable (sauf le lendemain si l’on en boit trop). La serveuse accorte qui porte les consommations se laisse suivre des yeux. Elle est rembourrée aux bons endroits plutôt que bien en chair, et accentue son effet en portant un jean très moulant et un bustier élastique marqué « Kookaï » au-dessus des seins. Tous les garçons repèrent instantanément la marque, ce qui doit être l’effet commercial recherché. Ce café mérite son appellation de « musique » par un quatuor qui interprète des airs de morna, ces chants nostalgiques et vivaces du pays. Deux guitares classiques entourent une petite guitare sèche et un grand métis au nez en trompette fait jaillir de sa poitrine le chant en se dandinant un peu. C’est assez beau bien que les paroles nous échappent pour la plupart.

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Havre de Regnéville

Le guide a acheté le pique-nique et nous prenons deux taxis pour 9 km jusqu’à Urville, entrée du havre où se jette la Sienne et qui se termine à Regnéville, face à la pointe d’Agon. La Normandie est remplie d’eau souterraine et des puits condamnés le marquent encore, ce qui explique la multiplication des villages et hameaux un peu partout. Il était facile de trouver de l’eau. Nous allons suivre sa rive sud à pied, dans un paysage façonné par les marées où nichent de nombreuses espèces d’oiseaux.

Nous commençons par profiter du soleil revenu pour un temps, malgré le vent force 7, pour pique-niquer sur l’herbe derrière la petite église, face au havre où les prés salés excitent quelques moutons. La mer recouvre l’herbe aux grandes marées trois ou quatre fois l’an. Le guide a apporté de Bretagne de la terrine de cousin (le sien) et de la tomme de brebis bretonne bio de gens qu’il connait. Pour lui, la Bretagne imite beaucoup ses voisins pour promouvoir son image : elle crée son whisky, sa bière, son fromage, ses terrines de campagne, ses biscuits – tout ce qui n’existait pas il y a encore un siècle pour cause de pauvreté. Nous avons en outre par personne, du pain, deux tomates et deux abricots, un yaourt, du café en thermos et un carré de chocolat Lindt à la fleur de sel. Il commet cependant une petite erreur à propos du vin. Il a apporté – sur le budget – une bouteille de Chinon rouge mais annonce tout d’abord avec forces excuses que c’est pour sa consommation personnelle et qu’il ne force personne à boire du vin… avant d’en proposer à chacun. Ceux qui hésitaient un peu pour cause de chaleur et de marche ont décliné, alors qu’ils en auraient peut-être pris une lichette avec le fromage.

Le vent qui s’est levé très fort en début d’après-midi apporte des grains successifs entrecoupés de soleil. Nous devons mettre et enlever les vestes goretex constamment. Les chapeaux sont soumis à rude épreuve par les rafales. Nous longeons le havre sur l’herbe rase, ce que les gens du coin appellent « le marais ». Y pousse le chiendent de mer parmi mouettes, goélands, fous de bassan et cormorans qui se reposent près du filet d’eau qui rejoint l’estuaire. Des crottes de mouton des prés salés ont séché entre deux grandes marées. Les prés sont parsemés de bois flotté et de coquilles de bulots apportés par le flux. Sur les bords poussent des mauves, des roseaux, de la salicorne près des bermes. La « tengue », ce lœss fertilisant apporté par le vent et qui servait d’engrais jusque dans les années 1930, farine les herbes d’une fine pellicule de poussière qui reste sur les doigts.

Plus à l’intérieur, nous pouvons observer des restes du bocage traditionnel : des prés plantés de pommiers et entourés d’une haie, dans lesquels les vaches allaient pâturer. Depuis le remembrement des années 1960, les vaches restent à l’étable et sont nourries par ensilage, les prés transformés en champs de maïs qui, une fois mûr, est fauché à la racine, broyé et mis à fermenter sous bâche. L’agriculture industrielle a remplacé l’agriculture traditionnelle en une seule génération. Mais, avec les préoccupations écologiques, les urbains et les touristes engueulent désormais les paysans en Bretagne lorsqu’ils les voient traiter les champs. Ils doivent le faire de nuit… La reconversion est inévitable, vu l’opinion et la pression croissante, mais la reconversion en bio est dure à cause des investissements élevés et des dettes déjà consenties pour le matériel et les semences, et il faut plusieurs années pour obtenir le label bio. Le tournant semble pris depuis quelques années et ira en s’accentuant.

Nous suivons les bords de l’estuaire. Au loin des bateaux de plaisance sont échoués sur la grève ; ils ne seront libérés que par la mer qui remonte. Nous pouvons apercevoir le liseré blanc de la vague frontale sur l’horizon lorsque le soleil luit. Nous franchissons un échelage contre les moutons, trois marches de bois au-dessus d’une clôture en fil de fer. Il s’agit de ne pas se déséquilibrer en l’enjambant, conseil pour troisième âge mais bienvenu au vu du groupe…

A Regnéville, petite cité devenue balnéaire, un grain nous invite à entrer dans la salle des mariages qui fait office de salle d’exposition pour nous protéger du vent et de la pluie qui cingle. Une vraie « vouéchie » comme on dit ici ! Emmanuelle Delaby présente trente de ses photos du coin, portées surtout vers la lumière. Outre les couchers et levers de soleil colorés habituels, nous pouvons observer les nuances du ciel et de l’eau, la mer de nuages, les oiseaux. Je suis en admiration devant le vert glauque d’une houle au large ; elle me rappelle la mer dessinée par Hergé dans Le crabe aux pinces d’or et cela me ravit. Cette photographe amateure a du talent. Regnéville s’ensable et son port, autrefois actif pour Coutances, n’est plus que de plaisance. Le camping municipal, au ras de la mer lorsqu’elle est haute, pourtant bien garni de campeurs, est peu engageant avec ce vent : il n’est aucunement protégé, pas un arbre ni un clos. Les toiles des tentes battent et une femme s’est même réfugiée dans sa voiture.

Dans les rues perpendiculaires à la mer les maisons sont protégées du vent d’ouest et parfois de ravissants cottages en grès du Cotentin s’y élèvent, précédées d’un jardinet, dont une aux fenêtres blanches garnies de rideaux de dentelle derrière lesquels nous regarde passer, ébahie on ne sait pourquoi, une petite fille.

Un autre grain vient et nous nous réfugions dans l’église où pend, au centre de la nef, la maquette ex-voto d’un bateau de guerre à voiles et où trône, à la droite du chœur, une statue de sainte Barbe, patronne des artificiers, canonniers et mineurs de fond. Princesse devenue chrétienne et refusant d’abjurer, Barbe aurait vue, au moment d’être décapitée, ses deux bourreaux la hache déjà levée, être brutalement frappés par la foudre – évidemment divine. Face à elle, à gauche du chœur, dans une niche contenant d’autres restes, a été remisé un buste de saint Sébastien fléché un peu partout sur le torse ; seuls subsistent les trous dans la pierre, curieusement sadiques.

Lorsque nous ressortons de l’obscurantisme fervent, le soleil est revenu et nous pouvons faire le tour du château mi-XIVe en ruines, résidence royale de Charles le Mauvais. Il a été construit non pas en hauteur mais sur la rive gauche de la Sienne pour protéger le port d’échouage et le bourg de Regnéville. L’importance de son trafic était dû à la foire de Montmartin. Nous visitons les salles restaurées sur la mer qui servent aux expositions concernant le « lait et cidre » (instruments paysans) et la peinture d’un « archiculteur » (architecte qui se pique de peindre abstrait en acrylique et dont le nom ne mérite pas d’être retenu). Le château, pris plusieurs fois par les Anglais, défendait l’accès à Coutances lorsque les bateaux pouvaient y accéder avant l’ensablement. La garnison ne se composait que d’une douzaine de soldats seulement. Le bâtiment a été détruit en 1637 sur ordre de Louis XIII au moment du siège de La Rochelle lors de la révolte des Protestants ; le seigneur de Regnéville conspirait en effet avec les parpaillots, ce qui constituait un crime de haute trahison. Il ne reste du donjon qu’un chicot révélant un escalier à vis à l’intérieur.

Vers 17 h, deux taxis nous ramènent à Coutances, à l’hôtel où nous pouvons prendre une douche et nous reposer. Nous dînons une fois de plus à l’hôtel, à 19h30, et nous sommes curieux de voir si le menu a changé. Il l’est en partie. Je prends un tartare de Saint-Jacques au basilic très goûteux, du saumon malheureusement à la « sauce provençale » et malheureusement trop cuit et donc sec comme souvent dans les restaurants, et un nougat glacé.

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Monte Cappane sur l’île d’Elbe

La nuit fut bonne, fatigue aidant ; le réveil a lieu plus tôt, à 6h30, pour partir gravir nos 1000 m de dénivelée avant la chaleur. Le petit-déjeuner est pris à l’hôtel avant d’aller remplir les bouteilles à la source. Elle est si fréquentée par les locaux qu’un arrêté du maire conseille aux habitants de ne pas exagérer ! Dans le petit matin, les vieux qui viennent s’approvisionner en bidons de Chianti de trois litres, s’exclament : cinghali ! Les sangliers ont en effet foui les bordures en pierres des vignes pour tenter de manger les raisins. Mais la clôture a tenu.

Une lente montée commence dans la vallée par un sentier mieux aménagé qu’hier. Nous allons le long du torrent presque à sec, parmi les châtaigniers et les chênes lièges. Dans le sous-bois, nous voyons un bouquetin qui fuit sans se presser. Dans un fourré, au passage à gué du ru où ne subsiste qu’un peu de boue, nous avons entendu les sangliers ; ils se cachent mais ne sont pas très sauvages. Ils ont été dérangés de leur bauge.

La montée se fait plus roide dans le maquis, sur le flanc sud-est du torrent, avant de déboucher sur la crête vers 650 m.

Nous la prenons alors vers le nord-est pour aborder les abords du mont Capanne, 1018 m, qui est notre destination.

Le chaos de roches et un peu casse-pattes, mais le clou est un dôme de dalles en via ferrata. Les grandes chutes de granit pentues sont plantées de pitons soutenant un câble métallique auquel se tenir à mesure qu’on grimpe.

Rien de vertigineux, tout juste de l’aérien ; rien de technique, tout juste du fatigant. Car se tenir au câble et grimper les jambes, répartir en équilibre le poids du corps, ne va pas sans effort.

Quand il pleut, le tout doit être glissant et mieux vaut ne pas s’y avancer. Mais la journée est belle, à peine voilée.

Nous atteignons le sommet du mont Capanne, parmi les touristes en nombre venus par téléphérique de l’autre côté. Nous allons jusque sous les antennes pour faire « la » photo de groupe, comme tout le monde.

Nous pique-niquons au bord de l’aire pour hélicoptère, devant quelques Allemands avec gosses qui s’empressent de redescendre avant la fermeture prandiale de la télécabine de 13h30 à 14h30. Un petit blond florentin et sa sœur ne tiennent pas en place ; je ne parviens pas à les capturer sur numérique. Ils jouent avec moi sans le vouloir car je les reverrai en fin d’après-midi, en bas du téléphérique, aussi insaisissables, jusqu’à leur voiture garée en bord de route, qui indiquent qu’ils habitent Florence. Un petit Allemand est tendre avec son père plutôt enveloppé mais ne tient pas plus en place, lacets défaits et démarche sautillante ; il souffre en outre de trachéite de ne pas se couvrir – un vrai gavroche le nez au vent. Un couple de vieux au style californien, en maillot de bain, cuivrés, cheveux longs tenus par un bandana, le corps flasque, ont le genre à avoir eu 20 ans en 1968 et de n’avoir jamais quitté l’époque. Ils sont à la fois laids par leur apparence de septuagénaires et ridicules par leur affichage de jeunesse perpétuelle flétrie.

Nous étions huit à monter ce matin, les six autres sont venus tranquillement par la télécabine – en apportant le pique-nique collectif. Ils ont pris le bus de 10h40 et nous ont rejoints alors que nous arrivions au sommet. De loin, nous apercevons la Corse.

Les descendeurs partent avec Denis car le sentier est long (près de 2 h) et pénible (ravagé par les baskets de touristes). J’ai décidé de prendre la télécabine pour descendre, ce que les Italiens appellent cabinovia – le funiculaire. Il vous dévale 644 m de dénivelée en une quinzaine de minutes, comportant 59 cabines où l’on peut tenir jusqu’à trois. Mais en général, un grimpeur et son sac à dos suffisent pour emplir la cage métallique ouverte sur le vide, qui ressemble fort à une cage à oiseau en métal peint en jaune d’œuf. Un couple avec enfant, un adulte et deux enfants, ou encore trois copains sans sac et assez jeunes, donc minces, peuvent tenir en une fois.

La descente seule coûte 12 €, la montée et la redescente 18€. Nous sommes cinq à opter pour le téléphérique et nous prenons un pot au bar-restaurant du départ. Un moment, les nuages montent et il pleut un peu, mais cela ne dure pas. Ceux qui descendent n’ont rien pris.

Dans le couloir du téléphérique, le sol est jonché de chapeaux et casquettes imprudemment gardées sur la tête alors qu’il y a toujours du vent. Quelques canettes et bouteilles aussi. Les gens qui montent présentent toutes les attitudes : désinvoltes au point de se retourner (ce qui fait tanguer la cabine), agrippés des deux mains aux barreaux, assis dans le fond plus grillagé, embrassés sans rien voir, serrant dans ses bras un enfant… Le téléphérique a son point d’arrivée près du village de Marciana.

La route de liaison passe sous le village de Marciana, étagé en hauteur. Seuls les cafés et glaciers se trouvent à proximité, l’intérieur du village est vide malgré sa forteresse, son musée, ses églises. Nous n’avons que trois-quarts d’heure avant le bus prévu à 16h07 et nous parcourons quelques rues ; malheureusement elles montent et nous renonçons vite, la journée a été assez rude comme cela. Nous visitons l’église Santa Croce au plafond peint à fresques avant d’aller prendre un granité citron (2 € le verre moyen) en attendant les autres.

Ils ne tardent pas à arriver et nous occupons à nous quatorze la moitié du bus. Il met 45 mn pour rejoindre Pomonte par la côte. Le ciel est gris, la plage quasi vide et il fait lourd. Le bus nous ramène vers 17h20 et nous pouvons jeter un œil dans l’église de Pomonte qui est ouverte. Un vitrail moderne derrière le chœur est de bel effet au soleil couchant.

Dans la cour familiale de notre chambre d’hôte, trois enfants jouent à Batman avec les déguisements de rigueur. Il y a Giacomo, le fils de la maison, 8 ans, sa petite sœur Rita déguisée en princesse, 6 ans, et un copain, William, 9 ans. Il s’agit du petit blond costaud que j’ai vu hier à la plage plonger du rocher. Je l’ai reconnu à ses cheveux très blonds, à ses yeux bleu clair, mais surtout à sa médaille de cou, un soleil en ronde bosse d’acier poli. Une fille dans les 11 ou 12 ans, Paola, vient aussi jouer un moment, mais ne s’attarde pas. Ils sont bruyants et pleins de vie, je n’ai pas envie de lire et je les écoute, allongé sur mon lit après la douche. Ils articulent bien l’italien – du pur toscan – même si je ne comprends pas tout. William a la voix rauque ; il paraît un petit dur sans cesse à s’exercer, bon copain plein d’initiative et sans peur.

Nous nous donnons rendez-vous pour l’apéritif au café en face d’hier, afin de ne pas faire de jaloux parmi les commerçants, dit Denis. Les boissons sont les mêmes mais le service est moins bon et les antipasti plus réduits ; les patrons sont anciens. L’ado solaire d’hier soir repasse depuis la plage, toujours torse nu mais les cheveux plaqués par le bain. Peu de monde revient comme lui de la mer. Il enfile une ruelle sur le côté d’une boutique juste après l’église.

Le restaurant de l’hôtel est le même qu’hier, avec Simone en patronne à petite robe noire, que nous avons vue en maillot de bain cet après-midi avec les enfants. Spaghettis aux fruits de mer, pavé de poisson et des fruits, le tout accompagné d’un vin blanc toscan de l’année. Le poisson serait du tchernia, « qui ressemble à du saint-pierre ? » dis-je à Denis (à cause de l’animateur de télé). Les convives du restaurant d’hier et d’avant-hier logent à l’hôtel et nous les revoyons souvent. J’ai remarqué un ado carré et sa sœur, dans les 13 et 11 ans, émouvants à observer. Lui responsable, elle discrète, tous deux jouant un jeu social face à leurs deux parents.

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Montaigne redécouvert adulte

Montaigne était un auteur du programme de français au lycée. On l’étudiait par fragments en seconde, un peu rebuté par son vocabulaire archaïque à un âge où l’on pense à autre chose. J’en garde le souvenir d’un auteur à la sagesse sympathique mais peu philosophe et peu actuel. Ô combien j’avais tort ! A 15 ans, j’étais plus préoccupé par les amours. Il faut laisser passer les années pour découvrir Montaigne.

Il est mort le 3 septembre 1592 et cet anniversaire de quatre siècles a suscité quelques commémorations. Une émission sur France-Culture, un quart d’heure au réveil chaque matin du mois d’août 1992, m’a donné le goût de le relire. Elle était réalisée par André Comte-Sponville, un philosophe à peu près de mon âge duquel je me sentais proche. Avant de plonger dans le texte brut, une fois n’est pas coutume, j’ai désiré me mettre l’eau à la bouche en lisant quelques textes accumulés dans ma bibliothèque sur cet auteur tout d’affinités : Montaigne d’Elie Faure (1923), Montaigne par Stefan Zweig (1942), Montaigne par lui-même de Francis Jeanson (1951), Montaigne ou la philosophie vivante dans Une éducation philosophique d’André Comte-Sponville (1989).

C’était vingt ans après l’avoir rébarbativement « étudié » au lycée. J’ai retrouvé sa sagesse sympathique mais, contrairement à mes 15 ans, j’ai considéré qu’il est un maître en philosophie, moins théoricien qu’adepte de la vie bonne, et qu’il est éminemment actuel – ou plus précisément inactuel, de tous les temps.

Montaigne est un philosophe né d’une époque de troubles. Fils d’un anobli de fraîche date, ex-marchand de poissons bordelais, aux origines peut-être en partie anglaise par son père et juive par sa mère issue de courtiers convertis venus d’Espagne, il passe sa vie en pleine guerre civile pour la religion, au moment où l’Amérique vient d’être découverte. Tout cela pouvait le forcer à choisir son camp et à le servir par conformisme, mimétisme ou fidélité. Il n’en a rien été. Il s’est plutôt retiré de la scène, préférant la curiosité, la tolérance, la modération. Il a servi son roi mais en gardant son quant-à-soi, catholique de raison mais guère de foi.

Il a été aimé dans son enfance par un père attentif à le bien éduquer, sans forcer son désir. Il a connu l’amour des femmes dès sa plus tendre puberté puis, jeune homme, le bonheur d’une amitié rare avec La Boétie. L’humeur mélancolique venue de la mort trop jeune de son ami lui a « mis en tête cette rêverie de se mêler d’écrire ». Comme tout homme solitaire et de faible mémoire des noms, lieux et dates, l’écriture a tenu le rôle d’amie, à la fois confidente et miroir, mémoire et chronique d’une vie. « Je suis moi-même la matière de mon livre ». Ce sont moins les faits qui comptent que la manière de les penser et de les vivre. Le style est inimitable parce qu’éminemment personnel. Les Essais sont exemplaires, matrice des journaux et carnets des auteurs à venir.

Les spécialistes distinguent trois périodes chez Montaigne : 1/ la connaissance de soi, l’étape stoïcienne ; 2/ la connaissance de l’homme, le doute sceptique ; 3/ la pratique de soi, l’amour de la vie.

La période stoïcienne est celle où Montaigne commente les auteurs anciens. Ils sont hautains, inaccessibles, c’est une « exagération de sagesse ». Les superbes philosophies et les comportements surhumains sont illusions. Montaigne décrit son moi et il n’est pas d’un surhomme mais d’un homme simple. De même son style ne plane pas dans les hauteurs du jargon : « Le parler que j’aime, c’est un parler simple et naïf, tel sur le papier qu’à la bouche ; un parler succulent et nerveux, court et serré, non tant délicat et peigné comme véhément et brusque ». Le style, c’est l’homme même. Et son style est sa philosophie. Il « écarte de lui les idoles capitales de la vérité, de l’immortalité et du bonheur qui permettent au commun des hommes de vivre sans réfléchir, et de maudire la souffrance plutôt que de tenter d’apprendre à s’en servir », dit Elie Faure. Ce que Montaigne retient de la sagesse antique est la force que procure la liberté intérieure. La puissance vitale des passions est germe des vertus – et la plus haute des vertus est celle d’équilibre. « Le vice (…) n’est que faute de mesure ».

La période sceptique est celle où il en vient à récuser tous les dogmes, tous les préjugés, toutes les éducations parce que l’expérience de chaque homme est unique et qu’elle seule vaut pour lui. « La vie n’est de soi ni bien, ni mal ». Les rencontres avec les autres, les lectures, les voyages, aiguisent la faculté de jugement parce qu’ils provoquent la réflexion personnelle. Le spectacle de la diversité engendre la perception de ce qui, en chaque homme, est commun à tous, et de ce qui est unique. La vérité ne peut être que relative, ici et maintenant ; elle peut servir d’exemple, non de dogme. Le doute seul, placé au seuil de la connaissance, peut y introduire le jugement. La science fixée ne travaille « qu’à remplir la mémoire » et laisse « l’entendement et la conscience vides ». La vertu la plus éminente de Montaigne, en cette période est l’exigence de sincérité sur soi. Si une sagesse humaine est possible, elle ne peut se concevoir que dans les limites de l’humaine condition. « Les plus belles vies sont, à mon gré, celles qui se rangent au modèle commun et humain, avec ordre, mais sans miracle et sans extravagance ». Nous ne saurions être dieu ; notre être, dans sa nature profonde, échappe à notre connaissance et notre existence est soumise à ce qui vient de la « fortune » (le hasard). Ce sont les prétentions de notre esprit qui introduisent en notre vie incertitude et discorde. Notre existence est rendue absurde par l’illusion de pouvoir découvrir quelques valeurs transcendantes. Dès lors, « nous pensons toujours ailleurs », nous ne vivons jamais « à propos ». « A quoi faire ces pointes élevées de la philosophie sur lesquelles aucun être humain ne peut rasseoir, et ces règles qui excèdent notre usage et notre force ? » La nature commande, le sage l’accepte. Nous qui ne sommes qu’humain, vivons en humain – ni ange, ni bête. Le corps comporte en lui-même sa sagesse, qui est amour du plaisir et de la joie. Le secret du bonheur est simple : « étendre la joie » et « retrancher autant qu’on peut la tristesse ». Voilà tout Montaigne désormais : « La plus expresse marque de la sagesse, c’est une éjouissance constante ; son état est comme des choses au-dessus de la lune : toujours serein ».

En son ultime période, il est lui-même. Il aime la vie, parfait à la bâtir en acceptant sa « folie ». Il aime les êtres comme ils sont, avec respect, lucidité, acceptation légère, joyeuse. « La plus grande chose au monde est de savoir être à soi ». Elie Faure résume cette sagesse avec lyrisme : « L’essentiel est de ne pas perdre de vue qu’il y a en nous une forme supérieure de nous qu’il n’est pas impossible d’effleurer de temps à autre, ne pas ‘feindre une vérité’ qui n’est pas notre vérité, de connaître que nous sommes faibles pour épier notre faiblesse et éviter ses traquenards. Laissez les livres et les mots, regardez-vous, cultivez-vous. Que votre fermeté devant le néant et la vie ne vienne pas des recettes que vous recevez d’autrui mais des réalités d’enthousiasme à la vivre et d’imagination à le peupler qui n’appartiennent qu’à vous ». Nulle morale mais une éthique, c’est-à-dire une conscience personnelle qui n’ignore pas la morale commune de son temps et de son peuple, mais qui la juge et la pèse, la filtre à sa propre expérience et la rend relative. Il faut régler sa vie avec intelligence, ordre, mesure, authenticité, lucidité, tolérance. « Nature est un doux guide, mais non pas plus doux que prudent et juste ». Pour saisir la vie à chaque instant, il faut être en pleine adéquation avec elle. Il faut être « juste » comme sonne un accord musical, en harmonie avec l’existence. C’est pourquoi la vérité est toujours préférable au mensonge ; elle rend libre parce qu’elle met en accord l’être et le monde. « Nous sommes partout vent », et vent est sagesse, ou plutôt sage est le vent parce qu’il est mouvement, qu’il passe et emporte.

Cela est un « savoir vivre ». « Il n’est rien si beau et légitime que de faire bien l’homme et dûment, ni science si ardue que de bien et naturellement savoir vivre cette vie ». La sagesse de chacun n’est issue que de la vie même de chacun ; celle de Montaigne est un exemple à suivre. Comme tout maître, il faut le quitter pour devenir soi.

« J’ai mis tous mes efforts à former ma vie. Voilà mon métier et mon ouvrage. Je suis moins faiseur de livres que de nulle autre besogne. » La mort viendra, mais elle est une fin, non un but. « La vie doit être elle-même à soi sa visée, son dessein ». Michel de Montaigne est un maître en art de vivre ; il se donne tout entier à ce qu’il fait, en son présent. Car le temps passe et l’existence nous est limitée. « Je veux arrêter la promptitude de sa fuite par la promptitude de ma saisie ».

Faisons comme lui, imitons-le en sa sagesse humaine : « Ma philosophie est en action, en usage naturel et présent, peu en fantaisie ».

Montaigne, Les Essais, édition Villey-Saulnier avec préface de Marcel Conche, notes et explication sur les termes et expressions de l’époque, d’une chronologie sur la vie et l’œuvre, d’un appendice sur l’influence des Essais, d’un index et de la liste des inscriptions portées sur les murs de la librairie, PUF Quadrige 2004, 1504 pages, €46.00

Montaigne, Les Essais, Folio 2009 coffret 3 volumes, 2208 pages, €25.00

Montaigne textes choisis et commentés par Marie-Madeleine Fragonard, professeur de littérature française à l’université de la Sorbonne Nouvelle (Paris III), Pocket 2009, 544 pages, €5.50

Montaigne, Les Essais, Gallimard Pléiade 2007, édition Jean Balsamo, 2080 pages, €80.50, 

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Foot andin

L’après-midi est de descente, au soleil, parmi près d’herbe ichu et champs pentus de patates. Nous rencontrons des fermes aux toits de chaume et enclos de pierres. La lumière vive donne du relief aux formes, habitations et animaux. Vision de Carène échevelée d’or comme une lionne parmi les herbes jaunes. De beaux lamas nous font les yeux doux, les oreilles dressées. Ils demeurent un peu inquiets. Lorsque nous bougeons trop, ils ne tardent pas à nous présenter leur arrière train fourré où se niche la touffe d’une petite queue. Nous rencontrons encore quelques enfants en ponchos rouges.

Pour l’arrivée, nous plongeons dans la vallée par une vive descente. En bas coule la rivière et les falaises sont si hautes que le soleil a déjà quitté le fond de la vallée. Le marché qui s’y tenait remballe déjà et nous voyons passer quelques mules sur la piste en contrebas, accompagnées de femmes aux habits de couleurs vives et de gamins en ponchos qui retournent à leurs hameaux de la montagne. Nous sommes dans la vallée de Patacancha où parvient la route goudronnée qui relie la région au reste du monde. L’endroit est tout de suite moins pauvre. Le terrain de foot où nous devons monter les tentes est encore occupé par une partie acharnée entre villages. Nous nous installons en hauteur pour profiter des derniers rayons du soleil. Nous imaginons qu’en bas, avec le vent qui souffle des hauteurs, il ne doit pas vraiment faire chaud. Nous n’avons pas tort et, une fois descendu, nous nous réfugions dans la tente mess pour y ingurgiter du thé chaud. Les matchs se poursuivent entre les jeunes mâles du coin qui tapent le cuir avec les pieds nus dans leurs sandales. Peu ont des chaussures de foot, l’un n’a même qu’une seule chaussette. Le terrain est de terre avec nombre de cailloux et quelques trous. Le jeu est folklorique, sans règle, un tout petit enfant se promène même parmi les joueurs en pleine action. Parfois l’un des membres d’une équipe – pléthorique – le porte sur le bord du terrain et l’engage à y rester, sans grand succès. Nul ne lui fera du mal, même par inadvertance : ces paysans ne sont pas des immatures occidentaux, ils savent où s’arrêter. Un coq se pavane sur le bord, comme s’il arbitrait la coupe de France, et des chiens traversent le terrain, à leurs affaires. On joue en casquette américaine ou en bonnet péruvien. Le vent fait voler la poussière en nuage à chaque coup de pied.

Nous sommes ce soir à l’exacte moitié du séjour, à 3800 m.

Après le foot, nous montons les tentes dans la poussière retombée. Les cuisiniers préparent « le mouton enterré » – traduction libre de Juan. Ils creusent un trou dans le sol caillouteux, construisent un cercle de pierres autour, recouvrent le tout de pierres pour faire un four. Ils allument alors des branches qu’ils fourrent dans le trou pour faire des braises. Longtemps après, une fois la couche de braises suffisante, on verse dessus directement les patates, puis on ouvre le dessus du four en écartant les pierres. Les morceaux de mouton frottés aux épices sont alors placés directement sur les patates, puis on fait s’écrouler les pierres dessus. Le dôme est recouvert de paille, pour laisser l’air pénétrer puis on le recouvre traditionnellement de boue. Ici, on se contente de placer une feuille de plastique, puis de pelleter de la terre et des cailloux, dans un grand nuage de poussière. Une fois la « tombe » du mouton fermée, une croix de paille et de bois propitiatoire est plantée dessus. La bête est enterrée pour une heure.

Une partie de tarots et un pisco plus tard, nous goûtons la chair déterrée, dure mais parfumée. La bête est sans graisse et a beaucoup couru ; elle n’a pas ce goût fort de suint que certains ne supportent pas, comme Lorrain le belge, qui en mange ce soir et trouve cela bon. Les chiens qui rôdent autour de la tente sont rendus fous par l’odeur alléchante de la viande et poussent l’audace à venir passer le museau dans l’entrée. L’un d’eux, plus déluré que les autres, passe subrepticement sous la table pour mendier quelques morceaux, avant de s’effrayer de sa propre audace. Je leur jette un os, à l’extérieur, et l’on entend grognements et bruits de lutte. Les patates sont blanches et farineuses, d’une race que l’on ne connaît pas en Europe. C’est une variété spéciale des Andes, acclimatée aux conditions extrêmes de l’altitude. Il y en a comme cela plusieurs centaines d’espèces, sélectionnées par les Andiens, Incas inclus. L’apéritif, la viande, le vin, il ne faut que cela pour rendre le groupe joyeux, sauf Salomé qui a coincé une lentille souple sous une paupière et qui porte désormais des lunettes noires même la nuit. Mais, bien sûr, elle « avait raison » de ne pas les enlever chaque soir comme moi, n’est-ce pas ? Elle a toujours raison, chacun peut voir ce que cela donne. Périclès se déchaîne, oserai-je dire comme d’habitude ? C’est un vrai boute en train. Juan, qui a joué au foot (pour montrer aux gens d’ici qu’il était fort, bien qu’ayant quitté la terre), puis qui a bu pas mal, a l’air vaseux. La soupe qui vient après la viande est boycottée : trop riche de pâtes et autres consistances. En dessert, les oreillons de pêche en conserve conviennent parfaitement.

Avec le vent, le ciel est clair et semé d’étoiles. Dans cet hémisphère qui n’est pas le nôtre, nous ne reconnaissons pas grand-chose, sauf le cerf-volant de la Croix du sud, si net, et le Scorpion autour de la Voie lactée.

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Col de Tiliruay au Pérou à 4300 m

Nous grimpons à flanc de montagne, puis plus rudement, parmi les alpacages (pacages à alpagas). Une lagune noire s’étend devant nous ; il s’agit de Ianacocha, « le lac noir », son eau est glacée – j’y trempe la main pour voir. Le col de Tiliruay est passé à 4300 m. La montée est très dure. Cette année, c’est le souffle qui me manque un peu, pas le cœur, ni les jambes ; je ne m’entraîne plus assez. Au cairn du col, chacun pose sa petite pierre. Les porteurs passent en même temps que nous ; ils sont d’habitude devant, ou derrière. Le lac que l’on aperçoit de l’autre côté, en contrebas du col, s’appelle Pokacocha, « le lac blanc ». Eau claire, mais glacée aussi. Le sol est parsemé de touffes d’herbe ichu, vivace et raide comme les épis sur la tête des gamins. S’accroche aussi à ras de terre une végétation d’altitude parmi les rochers gris qui affleurent comme les os d’un vieux dragon.

Nous nous adossons à un gros rocher de la moraine glaciaire, devant le lac blanc à nos pieds. Il nous protège du vent qui monte de la vallée et souffle fort au col. Notre repas est chaud ! Ce qui est bienvenu. Le réchaud à pétrole fait merveille pour le poulet sauce au vin. Les nuages vont au col, au-dessus de nous. Effet de la lune pleine ? il ne pleut pas, ce qui arrive pourtant à chaque passage ici selon Juan. Les groupes mangent presque toujours sous les capes de pluie ; pas le nôtre.

La descente qui suit est assez longue ; elle s’effectue lentement parmi les pierres et les ruisselets qui rejoignent le rio. Nous croisons des troupeaux mêlés de lamas, alpacas, moutons, chevaux, chiens, et même des gosses. Un petit chien laineux fait craquer Choisik qui joue un moment avec lui avant de lui donner des restes de cochon d’hier soir qu’elle avait pris pour la route !

Nous nous arrêtons dans un enclos de pierres prévu pour les animaux. Dans la maison d’à côté, une vieille est accroupie sur le pas de sa porte, trois tout-petits autour d’elle. Elle ne parle que le quechua. Choisik lui donne une bougie, une boite d’allumettes et un savon d’hôtel. Elle explique par geste que ça sent bon mais que cela ne se mange pas : c’est pour se laver. Une fois précédente, elle avait donné une savonnette ainsi et elle avait vu un gamin la bouche pleine de bulles quelques instants après ! Plus loin, les hommes retournent la terre à grands coups de la curieuse bêche des Andes, faite pour pénétrer les terrains les plus difficiles : un long manche recourbé, plus grand qu’un homme, un fer plat et long au bout, et un appui sur le manche pour pousser avec le pied. Deux hommes manient chacun une bêche tandis que le troisième retourne les mottes ainsi faites à la main. Le sillon creusé est profond d’une vingtaine de centimètres et la terre bien retournée. C’est artisanal, mais efficace.

Le brouillard monte de la vallée et nous envahit peu à peu. Nous rencontrons encore deux femmes qui filent la laine en gardant sous une couverture un paquet de patates cuites à vendre. La plus jeune est jolie, elle a les yeux bridés, le teint coloré et un chapeau plein d’épingles-à-attirer-l’attention. Mais elle a à peine 14 ans. Choisik discute avec elles, mi-espagnol, mi-quechua (c’est Juan qui traduit), elle leur donne des savons d’hôtel, aussitôt enfilés sous la robe au-dessus du sein, avec les objets précieux à ne pas laisser dans les maisons ouvertes à tous les vents. Choisik demande si nous pouvons les prendre en photo. Elles sont ravies, elles sont là pour cela.

Un troupeau de lamas passe dans le nuage qui nous couvre, le regard vif, les oreilles dressées, la lippe frémissante. Ils sont dans leur élément. Un peu plus loin, il commence à pleuvoir. La lumière devient celle d’un aquarium, le paysage celui de Norvège en hiver : gris, humide, glacé. La pluie persistante noie tout dans une poudre d’eau fine : la silhouette d’une maison basse, le muret pierreux d’un enclos, un gamin qui passe, boursouflé d’épaisseurs, empaqueté de ponchos, un chien mouillé, plusieurs alpacas gonflés de laine… Nous nous mettons en marche automatique, sans rien voir, sans plus dire un mot. Le camp est toujours un peu plus loin. Heureusement, le terrain descend et le vent glacé est tombé avec la pluie. Il fait moins froid. Pluie, « c’est ainsi que t’a créé le Créateur du monde, Pachacamac Viracocha », chantaient les vieux incas, fatalistes.

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JMG Le Clézio, Mondo et autres histoires

Les enfants ont ému Jean-Marie Gustave Le Clézio et il fait de cette émotion de la littérature. L’image de ces petits princes, filles et garçons, livrés en ces huit contes, est celle de la liberté, de la découverte de la vie malgré les contraintes, des sensations : la mer jusqu’au ventre, le soleil sur sa peau, le vent dans les cheveux ébouriffés.

Pareillement purs, émerveillés, poètes, ces petits princes transcrits en littérature sont la quintessence de l’enfance, cet état d’inachevé et de disponible qui est perdu à l’âge adulte. Ils sont solitaires et accordés aux éléments. On ne peut être enfant dans la ville car les contraintes tuent le rêve. Pour vivre son enfance avec plénitude, il faut vivre au naturel, c’est-à-dire selon les météores. Ainsi les enfants de Le Clézio sont-ils souverains.

Par-delà leur âge, ils sont éternels en ce qu’ils ont de plus humain : ils sont ceux qui écoutent et deviennent, ouverts aux autres, aux bêtes, aux végétaux, aux matières. Celui qui est dans le monde est, à ce stade de son développement, encore malléable, impressionnable au sens photographique, prêt à tous les rêves, à toutes les amitiés, à toutes les découvertes. Il est un premier mouvement pour tous les possibles.

Une ville au bord de la mer, un début d’été. Dans ces avenues ouvertes sur le large, erre Mondo, 10 ans, les yeux noirs obliques, les cheveux bruns cendrés selon la lumière, la peau cuivrée sous le jean et le T-shirt vert trop grand. Il est léger, silencieux, assuré. Il vient de nulle part, éternel présent. A ceux qui lui plaisent, il demande : « est-ce que vous voulez m’adopter ? » Dans le monde ordinaire, personne ne répond ; mais qui ne dirait oui, sans hésiter ? Mondo parle avec les humbles, les solitaires, les marginaux, ceux qui savent observer et qui ont la sagesse la plus profonde. Le matin, il regarde le soleil se lever, le laisse chauffer son corps, puis il se met nu et nage longtemps, ami de l’eau. C’est un enfant du Sud.

En Islande, l’enfant du Nord, Jon a 12 ou 13 ans. Il aime le son du vent, l’eau glacée des torrents et la lumière qui entre « en lui par toute la peau de son corps et de son visage (…) comme un liquide chaud » p.126. Ivre de cette lumière, il se roule tout nu « sur le sol humide, en frottant ses jambes et ses bras dans la mousse » qui le couvre de gouttes froides. Puis le soleil lui brûle « le visage, la poitrine et le ventre ». Il ne sait pas ce qu’est le désir sexuel, il en découvre un avant-goût en se vautrant par terre sensuellement comme un ver. Première initiation, qui est charnelle.

La seconde sera spirituelle : il grimpe la montagne de basalte, malgré le vent qui le frappe avec violence. La nature entière le pénètre et le possède. Il faut prendre ces mots au sens fort, quasi érotique. « La lumière gonflait la roche, gonflait le ciel, elle grandissait aussi dans son corps, elle vibrait dans son sang. La musique de la voix du vent emplissait ses oreilles, résonnait dans sa bouche (…) Son cœur battait très fort dans sa poitrine, poussait son sang dans ses tempes et dans son cou » p.130. Comme si la nature lui gonflait toute la chair de son énergie vitale en commençant par le ventre et lui montant irrésistiblement à la tête.

En haut de la montagne, surgit un dieu sous la forme d’un enfant lumineux. Il a le regard changeant, bleu intense ou gris, la voix douce et fragile, il est habillé « comme les bergers » – c’est-à-dire presque pas. Solitaire et gracieux, il aime la musique qui parle au plus profond de l’être, au cœur et à l’esprit, aux fibres peut-être. Jon se met à l’aimer, aussi brusquement et aussi fort que l’on aime à la prime adolescence. Lorsqu’il s’éveille au matin, l’enfant-lumière endormi près de lui a disparu. « Jon ressentit une telle solitude qu’il en eu mal au centre de son corps, à la manière d’un point de côté. » Il redescend mûri, son enfance l’a quitté, il n’est plus ce berger tendre et fragile d’hier. Il a vécu une expérience initiatique.

Dans ce livre, il y a d’autres enfants encore : Llulaby, Juba, Petite-Croix, Alia, Daniel qui n’avait jamais vu la mer, et Gaspar qui partage quelques semaines la vie de quatre enfants bergers d’Afrique du Nord rencontrés par hasard. Mais Mondo et Jon restent mes préférés.

J’ai déjà chroniqué ce livre d’une autre façon sur ce blog

JMG Le Clézio, Mondo et autres histoires, 1978, Folio, 310 pages, €11.72

Tout Le Clézio chroniqué sur ce blog

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Venir jusqu’en Mongolie pour découvrir un sot

Grand soleil et grand vent, ce matin. Les chevaux se sont alignés comme des voiliers sur la mer, tous dans le même sens – mais les fesses au vent. Le cheval est à vapeur, pas à voiles.

Ce matin, Francis est le plus en retard. Non seulement il est le dernier à petit-déjeuner, mais il laisse sa tente montée alors que tout le monde est prêt à partir. Ayant une haute idée de sa personne, il ne partagerait pas une tente avec quiconque – sauf s’il a trop froid, et cela devient alors un dû, un honneur qu’on lui consent. Val parle de « manque de respect pour le groupe » ; j’y vois surtout l’égoïsme forcené d’un orgueilleux toujours très content de lui. Il a la goujaterie du parvenu, la vanité du médiocre si bien caricaturée par ce proverbe de la steppe : « Le sot éminent loue son cheval ; le sot médiocre loue sa femme ; le pire des sots se loue lui-même. » Tempérament renforcé par la déformation professionnelle, il ne saurait surtout jamais avoir tort en quoi que ce soit.

Le second soir de campement, il voulait allumer la lampe à gaz de la tente mess. La veille, j’avais vu comment procédait Djalamba, l’une des cuisinières : elle passait simplement la flamme du briquet par les trous à la base du verre, une fois le gaz ouvert. Francis a commencé à soulever le verre, comme on le fait sur certains modèles ; je lui ai expliqué comment j’avais vu faire ; il n’en a pas tenu compte mais son allumage a raté. Il a laissé tomber. Bo a remis le verre, approché le briquet des trous à la base, et la lumière a jailli. Je me suis tourné vers Francis pour lui dire : « tu vois ! » et le fourbe m’a alors répondu, doucereux : « c’est toi qui m’avais dit de soulever le verre, j’en suis sûr. » Une telle mauvaise foi ne peut faire l’objet de réponse. La colère ne servirait à rien tant Francis prend bien soin de rester posé, ni d’élever la voix. Seul l’isolement est la prophylaxie adéquate, l’ignorance polie, toute conversation éludée. Rares sont cependant ceux qui jouent ce jeu, ne voulant pas « avoir l’air », une fois de plus.

Nous montons dix minutes à cheval pour aller jusqu’aux chutes « Ulaan Tsutgalan », les « chutes rouges » qui tombent de 24 m. Nous laissons les bêtes entravées pour aller explorer l’endroit. Une faille dans la falaise abrupte permet de descendre jusqu’aux rives et de randonner au fond de la gorge.

Nous sommes dans un autre pays, tout d’arbres et de plantes, bien différent de la steppe comme de la taïga d’altitude. Le vent n’y pénètre pas et il y fait bon. Nous passons un moment à errer le long de l’eau dans cet oasis de douceur dont je comprends qu’il attire les touristes, même mongols. Deux petits rongeurs grignotent sur un rocher, que je me garde bien de déranger. Le zoom quadruple et le déclencheur silencieux de l’appareil numérique font ici merveille.

Les chevaux sont remontés par leurs cavaliers pour trotter dans la plaine. La chaleur et la concentration des troupeaux alentours ont fait voler les mouches et les bêtes en sont agacées ; elles bronchent et elles encensent sans cesse, elles guettent les gués pour apaiser leurs naseaux. Rien à brouter dans la plaine, sèche et poussiéreuse. D’ailleurs, il fait trop chaud pour qu’ils mangent, nous disent les Mongols.

Mais le terrain se prête à quelques galops dès que les chevaux se sont échauffés. A un arrêt, le cheval de Bo se couche carrément ; il en a marre de porter son poids. Tserendorj se roule sur sa selle de rire. Lui veut être chauffeur ; c’est son grand rêve sur la steppe. Son père vient d’acheter une Lada Niva pour la première fois de son existence, une occasion, et son gamin sait déjà la conduire mieux que lui. Aucun n’a le permis mais c’est une dépense inutile sur la steppe. Tserendorj est le dernier fils de Togo, il lui ressemble fort. Biture nous apprend qu’on les appelle couramment, chez les Mongols, « Petit chaudron » et « Grand chaudron », termes imagés d’affection.

Le déjeuner est loin, vers 17 h seulement ! « L’endroit est joli », telle est la seule explication que l’on daigne nous donner. Et c’est vrai qu’il est agréable, mais devons-nous attendre autant pour déjeuner, alors que nous nous sommes levés à l’heure – nous – et que notre dernier repas date déjà de près de huit heures ? En course il s’agit d’une nécessité physiologique, pas d’un vague plaisir d’esthète. Conséquences : un chemin qui se traîne, un ras-le-bol qui monte un peu plus, des chevaux fatigués et agacés par les mouches. Ils font moins attention au terrain et les cavaliers tombent !

Mon cheval a fourré un sabot dans un trou de lapin, ce qui lui a fait plier l’autre antérieur et m’éjecter de la selle. Heureusement, il n’allait qu’au trot et j’ai roulé sur la droite, cette patte ayant plié en premier. Je me suis reçu à terre sans aucune gravité, roulant sur l’épaule comme en judo, surpris seulement. En bonne bête, ma monture s’est arrêtée aussitôt et s’est mise à m’attendre en broutant placidement. Je suis bien mieux tombé que Francis qui s’est, pour les mêmes raisons, écrasé lourdement au sol en plein galop. Il est resté sonné un moment et a les coudes râpés au sang. C’est un peu ridicule de forcer l’allure comme cela quand on n’est pas capable d’être à l’heure pour le départ.

Le pique-nique en plein soleil oblige à tendre une bâche entre les deux tout-terrains. Togo s’est murgé hier soir et dort toute la journée dans le camion, ou dehors aux arrêts. Bel exemple que donne Biture ! Tserendorj, heureusement trop jeune pour se saouler, continue de lutter avec Gawa, avec Daniel ou avec moi. Gawa est une force de la nature et personne ne réussit à avoir le dessus au bras de fer avec lui. Attiré par les lumières de la ville, Gawa avait vendu tous ses chevaux d’élevage pour travailler à Oulan Bator. Il y a zoné, s’est adonné à la vodka, le chômage de ces dernières années ne lui a pas permis de réémerger. Il est trop pauvre pour acheter sa yourte – ce qui veut dire aussi se marier, dans la steppe – et il travaille ici ou là.

Le long pique-nique nous prouve que nous avions faim, huit heures après le petit-déjeuner. Fromage, saucisson, soupe minestrone et taboulé pour ceux qui aiment sont avalés avec appétit. Reprend ensuite le tarot. La Mongolie n’est pas propice à l’activité intellectuelle et nous sommes plutôt mauvais, ne comptant pas les atouts tombés, ne cherchant même plus une quelconque stratégie.

La suite de la « soirée » (il est 19h quand nous repartons) est plus calme. Nous restons la plupart du temps au pas après les deux gamelles du jour. Ma brave bête est docile et nous nous comprenons fort bien. Les signes de civilisation grandissent. Ce sont trois adolescents en vélo aux chromes rutilants qui se déshabillent pour se baigner dans un ruisseau. Ce sont des véhicules qui nous doublent sur la piste.

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Sauvagerie mongole

Nous partons enfin sur nos chevaux, au pas pour ne pas distancer les yaks d’accompagnement ni ajouter aux maux de têtes des dipsomanes. Le paysage est de forêt. Nous grimpons dans la montagne sous les frondaisons. Une colline herbue se dresse comme un pectoral de gorille au-dessus d’un lac. Nous montons jusqu’en haut pour jouir de la vue. C’est la première pause. Les chevaux aiment les herbes nouvelles et le pas lent permet de contenter leur envie.

Une demi-heure de pas plus loin, au bas de la pente et entre deux nouveaux lacs, sous les branches épineuses d’un bois de pins, nous nous installons pour le pique-nique. Le vent ne souffle pas mais il fait froid et cela aiguise notre faim. Le jambon cru sous blister et la Vache-qui-rit venus de France avec nos bagages sont engloutis en un rien de temps, avant la soupe et l’épaisse gamelle de riz aux accessoires (légumes et viande mélangés). L’usage est pris de faire un feu quand nous n’avons rien d’autre à faire et les plus impatients s’empressent d’aller cueillir du bois mort. Nous prenons le café autour avant d’y brûler les ordures.

Nous reprenons la selle pour avancer un peu plus dans la sauvagerie. Au fond d’une grande vallée sont montées trois yourtes. Nous avons la surprise d’y découvrir deux Français, un père et son fils adolescent, venus ici à pied et à cheval, explorant l’endroit depuis une semaine. Le rituel de la visite en yourte se renouvelle. Assis un peu partout – nous sommes trop nombreux pour que les préséances tiennent – nous faisons tourner la crème, supons le lait de jument fermenté, goûtons l’alcool de vache.

Le qumis est rempli par la maîtresse de maison puis proposé au premier. Celui-ci prend toujours ce qu’on lui donne, boit son content ou trempe seulement les lèvres, puis le redonne à la maîtresse de maison. Elle rafraîchit le bol en rajoutant le breuvage pour qu’il reste toujours plein, avant de le tendre au suivant.

Pour l’arkhi, délégation est donnée à l’Alcoolique en chef, qui a l’air d’être bien connue pour sa descente dans la steppe. Elle sert le verre et celui qui en veut doit venir s’agenouiller devant elle (ce qui, bêtement, la réjouit) pour prendre l’alcool de la main droite, le coude droit soutenu par la main gauche. Il est impoli de procéder autrement.

Nous reprenons nos bonnes bêtes pour une heure. Le campement a lieu au bord d’un nouveau lac appelé Schireet Nuur, « le lac de l’autel ». Le vent s’est levé depuis le déjeuner et souffle très fort. Il tombera, comme chaque jour, avec le soleil – mais pour le moment il nous frigorifie plutôt. Les chevaux en ont assez de la journée et sont heureux de pâturer parmi les herbes du marais en bord de lac.

Un yak trouve que la température de l’eau lui convient et va faire quelques brasses. Gawa, en bon lourdaud, lui jette des pierres pour le faire refluer vers la rive, ce qui ne fait qu’inciter la vache à entrer plus avant dans l’eau, au grand dam des affaires qu’il porte sur son dos ! Heureusement, il ne s’agit pour celui-là que des sacs de tentes. La nôtre sera partiellement mouillée mais, montée tôt, elle sèchera vite au vent et au restant de soleil.

La lumière est fort belle, le ciel très clair et l’air transparent de l’altitude est nettoyé un peu plus par le vent. Les montagnes en face sont couvertes de neige tandis que la forêt, en premier plan, dresse les cimes pointues de ses résineux. Nous sommes dans un endroit sauvage, le plus sauvage du trek. Nous ne voyons ni n’entendons de loups, mais c’est tout juste. Peut-être parce que la nuit n’est pas encore tombée…

Un grand feu de camp au bord de l’eau, après dîner, permet de digérer les nouilles au mouton.

S’élève à nouveau le répertoire classique des chansons que tout Français est sensé connaître, au moins de réputation. L’un d’entre nous, d’origine maghrébine, est en ce sens plus Français que les Français, mangeant du saucisson et buvant sec, connaissant presque tout Brassens, les « tchick ! ah ! tchick ! » de mise au rugby et autres fêtardises. Il craignait d’avoir très froid cette nuit mais, en faisant mon troisième sac, j’ai retrouvé un surduvet que je lui prête. Cette couche d’isolation supplémentaire aura raison de ses tremblements et il passera une nuit de bébé.

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Randonnée mongole à cheval second jour

La nuit a été froide et les ignorants des voyages, citadins venus dans la steppe comme ils iraient à Tanger, se trouvent marris dans leur duvet de grande surface acheté au dernier moment. Au bureau, ils ont regardé la météo d’Oulan Bator sur internet car ils sont branchés. De 6 à 27° étaient indiqués dans la journée en moyenne pour le mois d’août– parfait ! Ils ont donc pris des vêtements d’été et le couchage ad hoc. Mais voici que nous sommes 1500 m plus haut… Francis se gèle, comme d’autres.

La seconde journée s’écoule sans grand relief. Nous ne partons déjà qu’à 11 h, le temps pour Biture de dessaouler et de se remaquiller ! « Vous pouvez me prendre en photo aujourd’hui, déclare-t-elle à la fin du petit-déjeuner qu’elle a pris la dernière. Je ne donne pas mon autorisation tous les jours alors, profitez-en ! » Je ne constate aucune ruée particulière sur les appareils. D’autant qu’au moment de monter sur les chevaux, sa bouteille « d’eau minérale » de 50 cl est déjà vide.

La randonnée a lieu en plaine, en suivant la vallée de l’Orkhon. Nous rencontrons nombre de yourtes blanches de place en place, comme de gros champignons rosés des prés posés ici ou là sur l’herbe bien verte. Deux arrêts nous permettent de démonter le matin, un l’après-midi. Mon cheval reste si placide que son pas est raccourci par rapport à celui des autres. Je dois le pousser au trot pour tenter de rattraper le groupe. J’ai la vague impression qu’il me comprend mieux mais je ne dois pas être assez directif des genoux et des talons pour le faire accélérer, à ce que les expertes en monte me disent.

Le matin, mon cheval suit à peu près mais, dès l’après-déjeuner (vers 17h…) il est fatigué et renâcle. Sa plaie à l’épaule doit l’élancer. De plus, son caractère moins sociable fait qu’il n’a guère envie de se fourrer dans les crins des autres et préfère rester en arrière. Il préfère le pas lent de promenade et freine parfois des quatre fers quand il en a marre du trot que lui impose parfois celui qui le tire à la longe. Son trot est particulièrement saccadé, allure pénible qui me tient presque debout sur les étriers en raidissant les muscles, ou assis mais avec les attributs qui remontent jusqu’à la gorge. Le pire est quand je ne peux plus maîtriser le rythme, lorsque Gawa ou Tsenrendorj prennent d’autorité la longe de mon cheval et le tirent, pour nous remettre en rythme avec les autres. Le trot est alors imposé et d’autant plus long que nous sommes loin du groupe. Le garçon est particulièrement serviable et attentif. Il me montre trois canards sauvages qui nagent sur un bras de rivière. Il pousse son cheval – et le mien qui lui est alors attaché – pour interroger deux petits garçons dépenaillés, pieds nus dans l’eau froide et col bayant. Ils ont pêché de minuscules poissons argentés de la taille d’un manche de cuiller. Cette provende n’a pas l’air d’agréer mon pré-adolescent. La maison qui fait face, peut-être la leur, construite en bois, est la demeure des Mongols qui ont tourné la publicité pour le fromage Tartare. Biture est très fière d’avoir servi d’intermédiaire à cette occasion.

Seul avec mon jeune guide une partie du temps, je ressens pleinement l’immensité et la solitude des steppes, la terre vêtue seulement d’herbe rase, les collines basses sous le ciel infini et ce vent tenace qui balaie les étendues. Les seuls êtres vivants visibles sont les troupeaux qui paissent, dispersés, les rapaces qui planent silencieusement sous les nuages et les rongeurs allant à leurs affaires entre les rochers. L’un d’entre nous a trouvé ce matin une plume d’aigle, impressionnante par sa taille, un demi-mètre de long. L’aigle est animal sacré pour les Mongols ; il est réputé avoir été le premier parmi les chamanes. Biture nous a déclaré que « s’ils ont faim, les aigles attaquent même les loups », mais la soirée était déjà bien avancée et la vodka avait largement coulé. Un autre a « vu un reportage » où les aigles enlevaient leur proie dans les airs avant de la laisser tomber pour la tuer, afin de la dévorer. Je garde pour ma part l’idée qu’ils attaquent en premier lieu la tête de la victime à coups de leur redoutable bec avant d’en faire ce qu’ils veulent.

Tserendorj a enfilé quatre couches successives de vêtements ce matin, au lieu de deux seulement hier : il va faire froid. C’est ainsi que nous prévoyons la météo. Et c’est assez fiable. Le vent est fort jusqu’après déjeuner et la pluie commence une demi-heure avant d’arriver au camp. J’arrive en dernier à la remorque du garçon, ma rosse refusant de se presser. Peut-être me trouve-t-il trop lourd à porter ? Le camp est installé près du fleuve et d’un bosquet d’arbres.

Nous montons la tente double sous la pluie. Il fait assez froid mais moins qu’hier soir car le vent est tombé. Après avoir rangé mes affaires, je sors de la tente frigorifié. Il est étonnant de constater combien la vodka, comme le whisky, a la propriété de vous faire courir le sang aux extrémités, vous réchauffant vite. Le dîner suit rapidement, salade de carottes, pâtes au mouton bouilli et un biscuit russe emballé pour finir. Le « mouton-nouilles » est très célèbre dans la cuisine itinérante mongole, Michel Jan en parle déjà dans son périple de 1990 ! Biture a beau tenter de se faire valoir en vantant ses cuisinières « exceptionnelles », le menu est loin d’être varié.

La table débarrassée, enlevée, les tapis installés, les cinq Mongols, le garçon et les deux femmes de cuisine s’installent parmi nous. Les Mongols sont à la place d’honneur, au fond de la tente, face à l’entrée. Vodka aidant, les chants mongols et français alternent. Les Mongols chantent le cheval, le pays et leur mère. Les Français le sexe, l’amour et la mer. L’un d’entre nous a retenu beaucoup de chansons de Brassens qu’il chante d’une belle voix grave. Nous sommes déjà demain quand nous allons nous coucher.

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Ermitage et monastère de la steppe

Nous remontons sur nos petits chevaux pour aller voir des tombes « scythes » aux stèles gravées comme hier.

Puis nous devons grimper sur une montagne escarpée pour établir le camp de base vers 2800 m au lieu-dit Sanj. Les chevaux sont dessellés, leur mors est enlevé et chacun place le tout sous l’auvent de sa tente. Les Mongols mettent les montures nues à la longe pour brouter l’herbe drue d’altitude, attachées à un piquet planté dans le sol. Le temps d’installer les tentes et de faire la cuisine, il est déjà 16h30 pour déjeuner.

Nous allons alors voir l’ermitage de Zanabazar en effectuant une nouvelle trotte, principalement dans la forêt. Il est indispensable de savoir guider son cheval car celui-ci passe où il peut, sans se soucier des branches basses pour le cavalier qui dépasse. Aujourd’hui a lieu au monastère Tövkhön une fête spéciale qui dure quatre jours tous les quatre ans. Nombre de moines sont venus d’un peu partout dans cette province d’Övörkhangaï pour officier et discuter. Nous croisons plusieurs dignitaires d’un certain âge tout comme des moinillons dont certains, ayant trop chaud tout le jour à la flamme des lampes à beurre, ne portent qu’une chasuble ouverte jusqu’au ventre et laissant les bras dégagés jusqu’en haut des épaules. Deux adolescents sont ainsi, tétons roses offerts aux regards concupiscents de certains vieux moines ; les autres portent une sorte de tee-shirt sous leur chasuble bordeaux, ou même un pull pour les plus pudiques ou les plus frileux. Tous, jeunes comme vieux, psalmodient d’une voix monocorde les textes sacrés, tout en guignant du coin de l’œil les visiteurs qui passent. Rares sont les étrangers à parvenir si loin dans ces montagnes – surtout à cheval.

Nous visitons le monastère avec Togo et Tserendorj. Biture cuve déjà au pied des pins, en « surveillant les chevaux ». Le sentier s’élève jusqu’au temple empli de psalmodies, puis court le long de la falaise vers « l’empreinte du pied de Zanabazar » dans la roche (il chaussait au moins du 47 !) et revient vers l’ermitage. C’est un trou dans la roche où, après le Grand Zanabazar, un moine aurait résidé près de trente ans incognito durant l’ère soviétique, ravitaillé par les habitants complices.

Suit la « grotte de l’utérus » où le fait de ramper dans la pierre, de s’y retourner dans la minuscule caverne du fond, puis de ressortir, vous fait renaître spirituellement – à la condition que vous soyez déjà imbibés d’esprit bouddhiste. Tserendorj s’y essaie mais cela ne le change en rien, selon toutes apparences.

En haut de la falaise s’élève un obo, dérisoirement « interdit aux femmes ». Qu’iraient–elles faire sur cette plate-forme désolée grande comme une salle à manger où le seul décor est ce tas de pierres informes orné de chiffons dont la couleur veut imiter le ciel ? De là-haut, nous avons une vue sur le parking en lisière de forêt où sont alignés les 4 x 4 japonais des dignitaires religieux et, sur la taïga environnante, le moutonnement de la forêt s’interrompant sur les premières pentes des monts en face. Joli jeu de lumière du soleil descendant. Aucun signe de Biture qui doit faire la sieste sous les arbres. Nous redescendons par un temple jouet, une maison de poupée en bois fraîchement repeinte, où réside un serpent de plâtre très réaliste. Plus bas se dresse au-dessus du vide un arbre « sacré », un mélèze centenaire, orné d’écharpes bleu turquoise.

Nous reprenons nos bonnes bêtes pour regagner le camp, entourés par une horde de moinillons en récréation, la chasuble en bataille et les yeux brillants d’excitation. Ils brûlent de curiosité pour nos montures et notre allure. Malgré nos efforts, la conversation ne peut qu’être très limitée, notre savoir en mongol étant au plus bas. Peut-être fils de la steppe, ils n’ont pas eu l’occasion de se frotter au vaste monde et de voir ces « longs nez » que nous sommes autrement qu’à la télévision russe.

Avec le jour qui tombe monte un froid glaciaire, altitude oblige. Le vent soufflant toujours, j’en tremble jusqu’à ce que les premières gorgées de vodka de marque Gengis Khan titrant 38° réussissent à me réchauffer suffisamment. Le dîner suit très vite, même si nous avons peu faim pour avoir déjeuné quatre heures avant. Carottes râpées mayonnaise et beignets gras de mouton composent le principal. L’éleveur, son fils et ses aides se délectent du gras, met de choix paysan que mon grand-père affectionnait aussi. Nous, citadins ayant bien moins de besoins caloriques, préférons le maigre. Ainsi, sur la même bête, tout le monde est-il content ! Ce soir, comme d’habitude, la vodka met en verve Biture mais aussi Francis. Chacun rivalise à énumérer « les dangers de la steppe ». Ce n’est pas seulement les chutes de cheval (les petits Mongols tombent beaucoup), les rigueurs du climat, mais aussi le loup, les ours dans les forêts, les aigles, les yaks (surtout en rut) et les mecs bourrés (ce qui arrive fréquemment). Je retrouve avec plaisir mon duvet, bien armé contre le froid et les raideurs dans le bas du dos dues au trot inconfortable de ce premier jour.

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Invité en yourte mongole

En fin de matinée, nous sommes invités dans une yourte toute neuve, bâtie en raison d’un mariage récent. La jeune épousée, déjà enceinte, nous fait les honneurs de son logis. Habitation de la famille, la yourte est aussi le lieu des rencontres sociales et son périmètre est divisé en quartiers bien définis. La moitié ouest est réservée aux hommes et contient l’argent, les armes, les vêtements et les selles – tous attributs masculins ; la moitié est le lieu des femmes et recèle le lit conjugal et les provisions. Au nord est la place d’honneur réservée aux aînés ; au sud, près de la porte, la place des cadets et des serviteurs. Comme nous sommes nombreux et de surcroit étrangers, nous nous plaçons n’importe où l’on peut s’asseoir.

Je goûte « l’omelette » de peau de lait, une sorte de beurre mou que l’on présente dans une grande assiette à chaque visiteur en attendant que le thé soit prêt. Plutôt que du thé, connaissant les goûts de notre caporal-chef, Togo demande du lait de jument fermenté. Le qumis ou airag a le goût légèrement acidulé de la bière et la consistance du yaourt dilué. Il titre quand même jusqu’à 10°. Nous trempons aussi les lèvres dans l’alcool de vache, cher à Biture. L’arkhi est fort comme la vodka mais issu du sérum du lait. C’est pourquoi, peut-être, les femmes du groupe ne l’aiment pas car cela leur rappelle « les renvois de bébés ». On nous fera passer aussi les crottes de fromage séché au soleil, dures comme de la pierre, qui se trempent dans le thé, puis le caillé et des plaquettes de crème solidifiée. Tout cela paraît très nourrissant mais peu appétissant pour nos estomacs.

Les petits enfants fourmillent dans la yourte, venus des tentes voisines. Une petite fille a de grands yeux verts, un petit garçon les joues très rouges, comme passées au maquillage. Ce n’est que le vent de la steppe et le soleil de l’été qui produisent cette réaction de la peau.

Un bébé de sept mois observe de tous ses yeux. Mais le plus adorable est un garçon de 4 ans, à peine vêtu d’un pull largement ouvert sur la gorge. Il vient se frotter aux adultes, sollicite les caresses, tout en babillant. Les Mongols adultes mignotent beaucoup les petits, surtout les garçons car ce besoin d’affection dure moins longtemps que chez les filles. Ils traitent les bébés comme des agneaux, se laissant grimper dessus et solliciter de toutes les façons possibles. Les mères laissent les enfants tout nus longtemps, petits, pour les habituer au climat.

Lorsque nous sommes sortis de la yourte, le vent des steppes s’était mis à souffler ; nous avons enfilé le coupe-vent et attaché le foulard. Les enfants et les adolescents sont sortis en tee-shirts, se déshabillant même mutuellement à demi en s’exerçant à la lutte. Le petit de 4 ans en pull rouge a été placé sur un cheval pour nous montrer ce qu’il savait faire. Togo lui a relevé le vêtement pour nous montrer son dos tout bronzé d’être resté nu la saison écoulée. Malgré le vent, il n’avait pas froid. Il fallait le voir faire avancer son cheval d’un « tchou ! » sans appel et le faire aller à droite et à gauche en maniant les rênes comme s’il avait fait cela toute sa vie. Et c’est presque le cas, les petits Mongols se tiennent sur un cheval presqu’avant de savoir marcher.

Telle est l’existence nomade, réponse de survie dans un environnement aux ressources limitées. Le nomadisme, c’est l’essaimage, un élevage extensif structuré, mais la recherche de nouveaux pâturages ne se fait que dans un rayon d’une centaine de kilomètres. Il concerne une famille élargie. Le nomade, pasteur éleveur, suit l’herbe et l’eau dont ont besoin le cheval et le mouton. Encore 40% des Mongols sont nomades de nos jours. Cette façon de vivre est resté intacte depuis les époques reculées. Temoudjin et ses frères avaient appris à reconnaître les meilleurs pâturages pour le bétail, les plantes comestibles aux abords des forêts, à surveiller le troupeau, à traire les juments et à baratter leur lait, à monter et dresser les chevaux, à lutter entre eux, tout comme Tserendorj aujourd’hui. Seul l’arc a laissé la place au fusil. Les spécialistes soviétiques, dans une revue des années 60, ont calculé que les besoins minima d’une famille pour se nourrir et pour la reproduction sont assurés avec 15 chevaux, 2 chameaux, 6 vaches et environ 50 moutons.

Ce mode de vie engendre des mœurs rudes, assaisonnées d’alcool et de violence, de colère et de sensiblerie, d’amitiés fortes et de superstitions. Le monde grouille d’esprits qu’il ne faut pas offenser ; le chamane est chargé de communiquer avec eux et de faire ce qu’il faut. Le loup est l’animal totem du nomade mongol car, comme lui, il est chasseur et prédateur redoutable tout comme le cavalier avec son arc. Les Mongols ont adopté les ruses du loup à la chasse : le harcèlement pour épuiser la victime, l’attaque surprise, les pièges et les feintes, comme celle de se retirer pour attirer en embuscade les poursuivants, maintes fois évoquées par les vaincus des cités. Le spécialiste de la stratégie militaire Gérard Chaliand écrit : « Nulle part hors de la steppe, la révolution que constitue l’usage de la cavalerie n’a été porté à une telle efficacité militaire. Mobilité, capacité de concentration, puissance de jet de l’arc à double courbure, technique de harcèlement et de feintes, font des nomades de la steppe, avant que la révolution du feu ne devienne décisive, les représentants majeurs d’une culture stratégique d’une singulière efficacité, où la guerre est une extension naturelle de la chasse. » Les empires nomades, p.61 L’arc est en bois de mélèze, solide et résistant à l’humidité. Il est court en ne faisant qu’un peu plus d’un mètre de haut. Sa corde est en tendons et sa flèche en saule, ornée de plumes de vautours pour qu’elle vrille dans l’air. Sans la possibilité de charger, l’armée médiévale occidentale restait impuissante, avec des arcs de portée inférieure, des cavaliers trop lents et des armures trop lourdes pour les combats singuliers.

Cela dit, s’il est robuste, frugal, trempé par des écarts de températures rares, poussé à la finesse et à la perspicacité par l’immensité désertique et la monotonie de la steppe, le jeune nomade n’est pas « libre » mais très conservateur. Il ne cherche pas un degré de savoir ou de sagesse supérieur mais se contente de piller ce qu’il peut et se survivre dans son aire de pacage. Son mode de vie est consacré par la tradition et tout le clan le surveille à chaque instant. L’éducation se fait par l’exemple de la communauté familiale et la reproduction des habitudes. Un rien qui dérange choque le Mongol, ainsi se baigner nu dans une rivière, passer le bol de lait fermenté à son voisin sans le rendre au préalable à la maîtresse de maison, garder les manches relevées ou son chapeau sous la yourte, donner de l’argent sans enveloppe, jeter quelque chose dans le feu, allonger les jambes… Nous sommes loin des sociétés « expérimentales » que sont les nôtres.

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Préparer l’ascension du Mont Blanc

Il y a trente ans, lors d’un long week-end du 14 juillet, nous sommes trois à avoir décidé de gravir le sommet du Mont Blanc. Cette montagne mythique, la sixième plus haute de tout le continent avec ses 4809 m (environ aujourd’hui), défie tous ceux qui passent dans les Alpes, étendant sa masse formidable juste au-dessus de Chamonix. L’altitude satellite mesurée lors de notre réussite, en août 1986, donnait le sommet de la couche neigeuse à 4808,4 mètres. Notre époque ne se défie plus des montagnes comme aux siècles précédents. La science les a mesurées, les explorateurs les ont arpentées, les sportifs les ont gravies. L’épouvante de ces étendues glacées hostiles à l’homme, qui avait fait nommer le Mont Blanc la Montagne Maudite, n’est plus de mise. Nous voulions faire cette expérience.

mont_blanc_vu_den_bas

Nous étions tous encore dans la vingtaine, non chargés de famille et ayant grand appétit à explorer le monde et ses merveilles. Nous voulions aussi fêter le bicentenaire de la première ascension, le sommet étant atteint par Balmat et Paccard le 8 août 1786 à 18h.

Cette année-là, nous avons réussi. L’année d’avant, nous l’avions tenté mais sans succès. Faute de savoir à quoi nous attendre, faute de préparation adéquate.

mont_blanc_le_plan_de_laiguille

Oh, nous nous étions préparés ! Nous avions étudié les itinéraires classiques, demandé si un guide était indispensable, si les difficultés techniques étaient réelles. La voie Gabarrou, « tout droit » vers le sommet était exclue, du nom de l’alpiniste Patrick Gabarrou « ouvreur » de voies nouvelles sur le Mont Blanc et qui sera champion de France en ski-alpinisme trois ans plus tard, en 1989. La voie des Trois Monts par le refuge des Cosmiques était réservée aux adhérents du Club alpin, restaient les deux options des voies françaises classiques par l’arête nord du Dôme et le refuge des Grands Mulets ou par l’arête des Bosses et le refuge du Goûter. Une autre voie existe, qui n’était pas courante en 1985, par les Aiguilles grises et le refuge Gonella.

Le Goûter (3819 m) demandait une approche nettement plus longue via le refuge de Tête rousse (3167 m) mais avait l’avantage de nous acclimater plus lentement à l’altitude. Les Grands Mulets (3051m) étaient plus directs, accessibles pour le premier tiers par le téléphérique de l’Aiguille du Midi. C’est donc la voie que nous avions privilégiée, n’ayant que deux jours disponibles. Mais nous avions « perdu » 800 m de dénivelé, à rattraper le jour de l’ascension – ce qui allait se révéler très difficile.

C’est une voie abrupte, trop longue pour atteindre le sommet en partant du refuge le matin. Il faut franchir des crevasses, des névés, affronter le vent au col Vallot. Il reste encore près de 800 m de dénivelé pour atteindre le sommet. Nous étions jeunes et sportifs, mais l’altitude est redoutable. On ne s’adapte pas en quelques heures, surtout lorsque l’on est encore d’un âge où le corps consomme plus de glucose, donc d’oxygène, en raison de la musculature et du métabolisme de base.

mont blanc_carte

Nous avions préparé les cordes, les mousquetons et les descendeurs et nous étions entrainés, sur les rochers de la forêt de Fontainebleau, aux nœuds d’encordage et aux manœuvres de hisse individuelle avec une seule corde, en cas de chute en crevasse.

Nous avions étudié soigneusement les conditions de vent (il peut atteindre 150 km/h vers les sommets) et de froid (-40° la nuit avec vent), les giboulées de grésil et les tempêtes de neige. Nos sacs devaient prendre en compte le bon compromis entre vêtements et couvertures de survie pour se protéger, nourriture et boisson énergétique, et le poids à supporter – plus pénible en altitude.

Nous étions chaussés de brodequins à coque, étanches à la neige, aux semelles aptes à supporter des crampons d’acier, et vêtus de plusieurs couches superposées de matières techniques, dites « polaires ». Jusque vers la neige, pas besoin de porter la veste ni le pull, pas même de tee-shirt parfois. A la pause, nous étions torse nu, même si le soleil arde plus d’UV à 2000 m qu’au niveau de la mer. Au-delà de la neige, le sous-vêtement polaire simple suffit, la montée dégageant de la chaleur. Un peu plus haut encore, et en cas de vent, le pull polaire par-dessus devient indispensable. Dès que le vent souffle, et vers 4000 m de toutes façons, la veste de montagne est exigée, de même que bonnet (ou cagoule) et gants.

mont_blanc torse nu pour la montee

Il n’y avait ni balise GPS ni téléphone mobile en ces années ; pour nous orienter, nous disposions de la carte IGN au 25 000ème, d’une boussole (en cas de brouillard) et d’un altimètre classique, étalonné à Chamonix.

Donc nous avions pris le maximum de précautions pour gravir à deux la montagne, y compris de laisser nos noms et nos objectifs en partant du refuge, et de consulter la météo in extremis à l’aube. Nous savions que l’endroit fait cinq victimes par an par effondrement en crevasse,  avalanche et chute de sérac. Nous ne nous sentions pas à l’abri d’un hasard malencontreux.

Marcher dans la neige poudreuse fait s’enfoncer, parfois jusqu’aux cuisses, ce qui augmente l’effort nécessaire pour avancer. La neige glacée exige de chausser les crampons et d’agripper le piolet, prêt pour toute glissade impromptue ou pour se garder d’une crevasse non devinée, brusquement ouverte sous vos pas. Nous avions appris à observer les endroits où peuvent se former les crevasses, lors d’une rupture de pente et assez bas sous le sommet, mais la neige immaculée masque parfois trop bien le relief. Nous avions tenté l’entraînement à deux du partenaire qui glisse, plus bas, plantant le piolet et enroulant la corde de sécurité pour mieux tenir le poids mort, mais l’effet de surprise reste total quand cela vous arrive.

mont_blanc_apres col vallot

Mais le pire est resté l’altitude. Le mal des montagnes vous saisit lorsque vous changez trop vite d’altitude et un week-end de trois jours seulement depuis Paris pour gravir le Mont Blanc ne demande pas seulement d’excellentes conditions météo, mais aussi une acclimatation préalable – que nous n’avions pas.

Nous étions fatigués, un peu ivres du manque d’oxygène, et il était déjà tard dans la journée pour aller et revenir sans risques. Le refuge Joseph Vallot, du nom d’un glaciologue de la fin du 19ème siècle, est non gardé. Accessible par un sas qui prend sous le plancher (inutile de cherche une porte d’entrée), il permet de s’abriter du vent et des températures, de se reposer, et de laisser les sacs pour gravir les derniers 800 m.

Cette première fois, nous avons décidé de ne pas tenter le diable et, une fois au col Vallot à 4362m, nous sommes redescendus vers le refuge du Goûter sur l’autre versant sans tenter d’aller au sommet.

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Château de Peyrepertuse

Au-dessus de Duilhac s’élève le château de Peyrepertuse, très haut à 800 m d’altitude sur son éperon rocheux.

peyrepertuse

Nous grimpons – interminablement – depuis le village, dès après le petit-déjeuner.

peyrepertuse tour

Les autres s’arrêtent à la porte, sans doute pour quelques explications. Je préfère pour ma part poursuivre tout seul, afin de faire des photos à mon aise, sans personne dans l’image.

peyrepertuse plan du chateau

Je fais ainsi deux fois l’ascension du donjon, depuis l’église Sainte-Anne, fouillée entre 1977 et 1993, via l’escalier de Saint-Louis – qui comprend 122 marches. Je les ai comptées.

peyrepertuse escalier de st louis

Les chiottes aériennes de l’époque laissent rêveur : il fallait avoir envie !

peyrepertuse chiottes

La chapelle San Jordi, tout en haut perchée, est aux trois-quarts en ruines mais domine toute la contrée. Elle élève vers le ciel sa prière désormais muette.

peyrepertuse chapelle san jordi

Nous voyons, depuis le donjon, le village de Ruffiac en bas et, d’un autre côté Quéribus, puis le téton de la tour de Tautavel, au bas de laquelle passe le Verdouble ! La Méditerranée est une ligne blanche à l’horizon, qui se confond presque avec le ciel. Les défenses s’étendent sur une vaste étendue, au sommet de la crête.

queribus depuis peyrepertuse

Au retour à l’entrée, un petit garçon de sept ans prénommé Olympe est sermonné par ses parents : « tu fais attention, il y a du vide et des pierres qui roulent ; tu restes auprès de nous et tu ne cours pas ». Quand je lui dis qu’il doit grimper haut et encore 122 marches, il s’écrie « c’est cool ! ». Optimisme de l’enfance qui n’a jamais peur de rien.

peyrepertuse domine la plaine

Nous poursuivons à pied par le Pla de Brézou où des vaches beiges aux longues cornes nous regardent de leurs yeux doux. Y pousse la ciste de Montpellier, en général mauve, parfois blanche. Le chemin pierreux monte en forêt, puis au grand soleil enfin revenu. Le vent reste constant, soufflant parfois en rafales aux cols ou sur les hauteurs. Il est frais, humide, à la limite de la pluie croirait-on ; mais il s’agit du Sers, le vent d’ouest venant de la terre, qui n’apporte pas de précipitations.

Au lieu choisi pour le pique-nique, nous dépassons une bande de femmes assises en jacassant, qui attendent leurs mecs. Ceux-ci surviennent en groupe compact un peu plus tard, primesauts comme des gamins. Ils ont vu un « serpin… » – autrement dit un orvet, prononcé avec cet accent à couper au couteau dont j’ai subi enfant les dictées. Ils l’observent, le titillent, enfin l’apportent triomphalement aux femelles comme un trophée de chasse. Des gamins, je vous dis.

ermitage antoine gorges de galamus

Nous suivons le GR 367 jusqu’aux gorges de Galamus, dont le nom proviendrait d’un centurion romain. Géologiquement, c’est un coup d’épée dans la montagne, au fond duquel se précipite un torrent sinueux et violent. Des kayakistes sur le parking au-dessus se rhabillent, adultes machos comme ados frissonnants quittant leur combinaison, les pieds nus. Un Antoine fut ermite dans une grotte au-dessus. Devenu saint après sa mort en 1870, elle est désormais lieu de pèlerinage. Une chapelle est dédiée au saint dans la grotte et il est représenté par une statue de bois brun toute luisante. Quelques chauves-souris peuplent les lieux et s’envolent en criaillant à notre entrée.

ermitage antoine gorges de galamus grotte chapelle

Un escalier de 108 marches bas de plafond, creusé dans le roc, rejoint la route creusée à flanc de falaise qui passe au-dessus. Une source, dédiée à sainte Marie-Madeleine, s’écoule dans une vasque artificielle, tandis qu’une statue de Christ viril à la poitrine puissante domine la double femme : Marie-Madeleine aux yeux bandés, parée et se mirant dans un miroir, Marie-Madeleine décillée et debout face au Sauveur. La pancarte qui « explique l’œuvre d’art » à côté me semble… passer à côté du sens.

ermitage antoine gorges de galamus christ et 2 madeleine

La route qui prend après le second parking, au-dessus de l’ermitage, a été achevée en 1892 ; elle est très étroite et sinue sur une file dans la gorge. L’à-pic est impressionnant sur le torrent de l’Agly, une soixantaine de mètres plus bas. Après la borne marquant la limite du département de l’Aude, il se met à pleuvoir. Le vent n’a pas cessé. Le paysage s’est brusquement transformé : au nord des forêts de chênes et de hêtres, au sud la garrigue aux chênes verts et kermès, l’érable de Montpellier et le genévrier de Phénicie.

Il est convenu qu’une camionnette taxi nous prenne un peu plus loin, et elle est bienvenue. Elle nous conduit au gîte de La Bastide, un « accueil paysan » du XVe siècle isolé dans un paysage de prairies. Une partie du bâtiment principal de la ferme sert au gîte, l’autre moitié au couple de paysans, lui « mal foutu » un peu grippé et elle, Allemande venue se mettre au vert en 68 et restée depuis lors. De nombreuses vaches stabulent devant nous, elles retourneront au pâturage dès l’aube venue. Le dîner est goûteux : salade bio du jardin très croquante, blanquette de veau de la ferme, quiche aux épinards, petits chèvres des voisins. En apéro, nous goûtons le Rivesaltes ambré. Suit un vin rouge de l’année, épais, à la saveur de cerise. Notre repos, dans un dortoir sous le toit avec deux douches pour tout le groupe, « confort adapté à l’habitat local » selon la charte accueil paysan, est bien mérité.

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Cucugnan sans curé

Nous partons à pied vers Cucugnan, ce village dont Alphonse Daudet a rendu le curé célèbre.

cucugnan cure de daudet

Parce que ces paroissiens en prenaient selon lui trop à son aise, le bon curé leur conta en chaire le songe qu’il dit avoir fait : personne du village au paradis, personne non plus au purgatoire : seraient-ils tous en enfer ? Certes : et je vis sur des fagots, au milieu des flammes : le père Gaulinier qui se grisait si souvent et qui battait sa femme ; la petite Mioune qui couchait dans cette ferme isolée, vous savez bien, garçons ! la mère Françoise qui s’est mariée trois fois : on ne sait que le nombre de ses maris ; ce païen de Bascou, l’esprit fort du village, l’instigateur de tous vos procès, et son frère l’usurier, et son cousin le voleur… Bref, tous ceux qui sont morts depuis vingt ans, même les moins pécheurs, tous étaient là, les pieds dans la braise ». À cette peinture de l’enfer, tous se repentent et courent demander confesse, au point que le curé est obligé de planifier les jours…

cucugnan vignes et butte castrale

Nous ne le verrons pas, le curé, mais visiterons l’église Saint-Julien-Sainte-Basilisse.

cucugnan eglise sans cure

Sa particularité est d’exposer une statue de Vierge Marie enceinte. Elle est en bois polychrome de 50 cm de haut et date de la fin du 17ème. Confiée au Conservatoire départemental des antiquités en 1930 par le curé qui la trouvait « spéciale », elle est réintégrée dans l’église en 1945 sur demande des habitants après un orage de grêle violent. Elle sera volée en 1981 et retrouvée par hasard à Lille, dans une consigne de gare.

cucugnan eglise vierge enceinte

Elle contient aussi un saint Jean-Baptiste.

cucugnan eglise st jean baptiste

Le soleil s’est levé mais le vent est constant, il souffle dans les 300 jours par an ici, selon le guide. Il tempère l’impression de chaleur mais n’élimine pas les UV et dessèche le corps. Il ne faut pas oublier de boire.

Même les forgerons ont chaud au village, comme en témoigne l’enseigne qui grince dans le vent.

cucugnan enseigne de forgeron

Cucugnan est situé sur une motte castrale. Si le château initial n’est plus qu’une ruine enfouie sous le gazon, un moulin à vent restauré étend ses ailes au sommet de la butte, attraction pour les touristes venus de la côte en ce dimanche de Pentecôte.

cucugnan moulin

Nous poursuivons notre marche sur un chemin caillouteux à plat, parmi les vignes.

cucugnan plaque

Il nous faut cependant vite remonter vers le village de Duilhac, au pied de notre second château. Nous le visiterons demain. Cette demi-journée de mise en jambes avec le vent, sous le soleil, nous suffit pour aujourd’hui. Nous arrivons vers 18 h au gîte municipal, presque neuf. Le dortoir unique est fait de lits superposés, au grand dam de J. qui n’avait pas demandé tant de promiscuité.

Nous dînons dans le village de charcutaille et cassoulet au restaurant La Batteuse, le seul du village, qui semble peu habité. Malgré son église Saint-Michel consacrée en 1155, sa fontaine des amours où l’on buvait l’eau fraîche, et sa place Georges Frêche et la plaque en hommage à tous les élus qui ont contribué au financement de la restauration du coin, le village semble composé de résidences secondaires. Aucune vie ce soir, sauf un « chien aimable » (comme il est précisé sur un carreau de faïence encastré dans la clôture) mais qui aboie avec force dès que l’on frôle son territoire. Quelques chats errent, silencieux, sur les murets et s’enfilent dans les herbes, mais aucun gosse à jouer dans les ruelles désertes, aucune matrone rentrant le linge – pas même un touriste à part nous.

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Tahiti, allons-voir si l’arrose…

Mignons et Mignonnes allons voir au jardin si l’on peut y jardiner, y récolter les fruits…

Mais voilà depuis trois (3 !) semaines, il pleut jour et nuit et nuit et jour et pas ce petit crachin breton par vous connu !

Tornade ce dimanche 21 février sur Tahiti, 90 km/heure, ça décoiffe. L’avion d’Air France ne peut se poser, il tourne pendant 30 minutes au large de Tahiti avant de recevoir l’autorisation de se poser ! Dans notre jardin, un arbre sectionné par le vent a rendu le papayer chauve, regardez-vous-même.

papayer scalpe

Voulant jouer les sauveteurs-acrobates malgré mes ans, je suis descendue « libérer » le papayer couvert de fruits. Le lendemain, mon vieux dos et mes os m’ont demandé des explications quant à cette maltraitance.

En avant pour quelques jours à béquiller ! Le pacayer (pakai) du voisin a lui aussi souffert des affres de la tempête, une grosse branche s’est rompue sur le chemin. Il a fallu faire vite pour dégager le passage à coup de tronçonneuse afin de ne pas envenimer les relations, hum ! difficiles avec ceux qui s’imaginent propriétaires de la terre, du ciel, du chemin.

Nous avons un bébé fruit : c’est un robinia. Une nouveauté.

Un magnifique arc-en-ciel juste au-dessus de la geôle de Papeari. Un signe ? de gaieté ?

Le petit manguier a reçu la visite et les soins de l’esthéticienne et de la manucure. N’est-il pas magnifique avec ce rouge aux ongles !

C’est tapotapo (pomme-cannelle). Ce fruit de la famille des Annonacées (Annona squamosa) est originaire d’Amérique tropicale. Il est très délicat, ne peut être consommé que sur place car un voyage vers le marché serait une catastrophe. Ce fruit est principalement consommé par les oiseaux qui n’en laissent que l’enveloppe extérieure. Dommage car le tapotapo est très sucré, riche en calcium et en vitamine C.

Le vent et les pluies des dépressions successives nous transforment en galériens. Il faut ramasser les feuilles, les fruits tombés. C’est la saison des uru (fruits de l’arbre à pain). L’uru (le fruit) qu’on appelle aussi maiore (l’arbre) appartient à la famille des Moracées (Artocarpus altilis). Les marins de la célèbre HSM Bounty qui étaient venus à Tahiti cherchaient des plants pour les transporter aux Antilles afin de nourrir les esclaves des colons.

Le maiore que j’avais copieusement scalpé il y a quelques mois m’en sait gré et nous gratifie de magnifiques fruits. Il faut les cueillir, les peler, cuire leur chair à la vapeur, précuire des frites que l’on congèlera pour les périodes de disette, les cuisiner en ragoût ou concocter le pepe uru quand nous étions à la tête d’une dizaine d’uru…

C’est un mets composé de fruit de l’arbre à pain très mûr, que l’on cuit au four avec du lait de coco. Ça tient bien au corps, un peu bourre-coquin parfois mais un régal pour les Tahitiens. Tout le quartier en profite, je fais les livraisons en TGV sans les béquilles quand j’ai récupéré mes capacités. Pour parfaire vos connaissances pour 100 grammes d’uru vous avez 5% de calories, 5% de protéines, pas de vitamine A, mais 67% de vitamine C, 11% de vitamine B1, 5% de vitamine B2, 6% de calcium, 5% de fer, 8% de vitamine B3, et pas de gluten. Bon app !

L’avocatier nous comble aussi de fruits. Chaque jour, il libère 2 ou 3 avocats voire plus. Au p’ti déj, un fruit dans l’assiette, et un demi-fruit sur la figure pour redevenir des jeunes filles au teint éclatant. Au diable l’avarice ! Si bien qu’on nous envie notre fraîcheur… Ce qu’il y a des gens jaloux, j’vous jure ! Mais avec 30% de matière grasse, ça comble bien les petites défaillances d’une peau mûre.

L’analyse de 100 grammes d’avocat c’est 13% de calories, 8% de protéines, 20% de vitamine A, 60% de vitamine C, 26% de vitamine B1, 28% de vitamine B2, 6% de calcium, 5% de fer et 20% de vitamine B3.

C’était le marché de ce début d’année 2016. Bientôt les ramboutans ou litchis chevelus. Portez-vous bien

Hiata de Tahiti.

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Rick Bass, Le journal des cinq saisons

rick bass le journal des cinq saisons
Dans la vallée de Yaak, au Montana, l’auteur né en 1958 au Texas vit depuis 1987. C’est « une frontière entre deux mondes : à la lisière de la nature sauvage, du Montana, de l’Idaho ; aux confins des États-Unis et du Canada. La bordure des Rocheuses et du Nord-Ouest Pacifique » p.186. Il occupe un chalet avec sa femme et ses deux petites filles de 8 et 4 ans, plus une cabane de rondins où il écrit, dont la fenêtre donne sur le marais. Écologiste engagé dans la préservation de la nature et des parcs naturels, il a travaillé des années dans l’exploration des gisements de pétrole et de gaz, après des études de géologie et de biologie. Lassé du mercantilisme à courte vue des avides que sont ses concitoyens, il s’est retiré dans la nature, comme Henri David Thoreau, afin de méditer sur les fins de l’homme et écrire des livres emplis de vie.

Ce journal conte moins son ego que son milieu naturel. Il se veut « dans » la nature et pas au-dessus, il s’y fond et s’y confond, ne prélevant en bois, airelles, champignons et gibier que ce qu’il lui faut à sa consommation familiale. Pour le reste il contemple la beauté de la forêt, des montagnes, des ciels violets ou bleuté, des plantes qui vivent et s’accrochent malgré tout, de la faune, ces bêtes moins bêtes qu’on le croit, et des gens robustes et obstinés qui l’entourent.

Il faut lire ce récit dès janvier pour comprendre, dans le froid relatif de nos contrées, ce que peut être le vrai grand froid de la nature sauvage. Le Journal commence par une réunion d’amis à la maison, devant une table bien garnie et un bar copieux ; il se terminera, un an plus tard, par une autre réunion d’amis à la maison, devant la même abondance. De quoi nous faire comprendre que l’écologie n’est pas cette macération austère des prédicateurs de fin du monde, que trop de militants adoptent volontiers. Que la nature est indifférente aux humains mais qu’elle offre à profusion tout ce qu’il nous faut pour être heureux, à la seule condition de respecter ses équilibres. « Je me sens seulement envahi par une quiétude presque mystique. (…) Vivre avec sous les yeux la beauté des uns et des autres, la beauté du matin et de la saison. Aucune autre raison ne me paraît nécessaire » p.190.

« Qu’est-ce qu’une communauté ? » s’interroge l’auteur face à la nature sauvage. « Je propose de définir le mot non comme un rassemblement de gens qui partagent des buts et des projets, ou même des valeurs mais – et c’est infiniment plus rare – un lieu et un moment où contre les forces éparses du reste du monde, ils peuvent s’unir malgré leurs différences, parfois même les différences les plus saisissantes, et ressentir néanmoins une affection les uns pour les autres et la force de leur engagement commun » p.67.

Il y a toute une philosophie dans ces pages. L’humilité devant la grandeur du monde, le courage face à la force des éléments, la ruse pour se fondre dans le paysage et chasser utilement, la responsabilité pour préserver sa famille des dangers et l’initiative pour préparer activement l’hiver dans la langueur de l’été qui pousse au farniente. Il y a surtout le sentiment que tout est lié, en harmonie, en symphonie, comme ces pins vrillés qui s’abattent lors d’une tempête, formant ainsi une barrière naturelle pour que poussent les trembles loin de la dent affamée des cerfs, durant les quatre ou cinq années nécessaires à ce que les arbres deviennent adultes, permettant une réserve de nourriture pour les futurs cerfs (p.172). Il y a la prescience de l’éternel retour des saisons (p.151), des naissances et des morts, de la révolution des planètes. « Regarder le mouvement du printemps encore en bourgeons et (…) sentir le vaste esprit du monde – la joie, le réveil – qui court comme les eaux rapides de la fonte des neiges sous la surface, au retour des brises du sud, et de se laisser emporter par cet élan » p.131 (j’ai replacé la virgule où elle devait être, le traducteur semblant être fâché avec la ponctuation en français).

C’est que le pays est immense et que tout ce qui arrive est énorme. Le froid de l’hiver est glacial avec ses tempêtes de neige, le printemps explose, l’été accablant voit naître de gigantesques incendies si durs à contenir que l’on fait intervenir B52 et C130 pour jeter par tonnes des retardateurs de feu, l’automne flamboie de couleurs et de grizzlis gourmands de plus de deux mètres et demi de haut… Les vents sont puissants, les orages monstrueux, les pluies diluviennes, la neige interminable et la glace épaisse, le soleil impitoyable. Nous sommes dans la démesure, la nature au Montana accentuant encore la démesure du continent nord-américain par rapport à l’Europe.

Il y a même une saison de plus que dans le reste du monde, tant la nature est ici dans le surcroît. La cinquième saison est, pour l’auteur, le mois d’avril. « Pas question de passer directement de l’hiver au printemps : un enfant, ou même un adolescent, devient-il adulte comme ça, d’un jour à l’autre ? » p.163. Si juillet commence page 289, presque à la moitié, les mois ne sont pas racontés de façon égale, tout comme la réflexion même qui ralentit ou s’accélère selon que la saison pousse à agir ou à méditer.

vallee du yaak montana

Ce n’est pas le moindre mérite de l’auteur que de nous charmer avec ces excès mêmes. Certes, il y a parfois trop de mots, la solitude relative rend l’auteur volontiers bavard sur ce qui le passionne. Mais il sait capter l’attention par une anecdote de trappeur, nous enchanter par une description à la Chateaubriand, nous séduire par des phrases longues et balancées. Certains s’y ennuient, moi pas. La traduction de Marc Amfreville n’est pas toujours à la hauteur, mais la richesse de la langue sous-jacente se sent malgré tout. Que veut dire entre autres, en français, « les cheveux débridés » d’une femme (p.264) ? Serait-elle vue comme une bête de somme ? Et pourquoi ne jamais traduire « cobbler » (qui n’a aucun sens d’usage en français) par le mot évident de tourte ?

Rick Bass reste américain de culture et d’habitudes, mais la nature l’aide à lutter contre. Il se décrit plusieurs fois comme « un vrai glouton, Gulo gulo » p.240, « si impulsif et impétueux, si imprudent et si mal organisé » p.239. C’est ainsi qu’il s’amuse à brûler des herbes en plein été près de sa maison, manquant déclencher un vaste incendie ; qu’il entreprend de monter une côte enneigée avec son pick-up sans avoir les pneus cloutés, ce qui fait glisser le camion qui patine lentement jusque dans le ravin (il saute in extremis). Il est toujours poussé à l’action, vertu de ce peuple de pionniers optimistes : « Ne pas faire cette tentative exigerait une acceptation fataliste des agissements de l’univers dont aucun de nous (…) n’est capable » p.422. Malgré le paganisme qui est la religion innée de la nature (religion veut dire « relier »), il garde un reste de culpabilité chrétienne, péché originel et autre soumission aux Commandements du paternel suprême. « Il y a tant de joie dans cette communion que je dois avouer m’être demandé, au début, si je n’étais pas en train d’être tenté par le diable lui-même – tant quelque chose d’aussi bon ne pouvait être que coupable, et même approcher de la luxure » p.155. Quel appauvrissement qu’une religion qui interdit ainsi tout ce qui fait du bien ! Au nom d’« autre » monde, seulement « possible »…

Le verbe de Rick Bass reste irrigué par une vitalité qui vient de l’accord avec cette nature exubérante. Il s’émerveille que les enfants y soient solides, ses petites filles n’hésitant pas à marcher en sandales malgré les fourrés – comme si le paysage vous choisissait, et non l’inverse. Le récit d’une traque de cerf avec Travis, le fils de 15 ans d’un ami décédé, est un hymne à l’endurance comme au courage, les bottes texanes n’étant guère adaptée à la neige. « Et tandis que nous avancions péniblement, je me suis soudain rappelé ce que cela veut dire d’avoir quinze ans, quel extraordinaire mélange de vigueur et d’inexpérience c’était, un moment de la vie où l’on est capable physiquement et intellectuellement de presque tout faire au monde, et où tout est, sinon complètement, du moins presque neuf » p.499.

« Je voudrais que ce journal de bord ne soit qu’une célébration, une galerie de portraits du bonheur » p.131. C’est réussi. Lisez ce livre de joie pour la vitalité de la nature et de bonheur sur ses beautés vivantes.

Rick Bass, Le journal des cinq saisons, 2009, Folio 2014, 617 pages, €9.20

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Robert-Louis Stevenson, La chaussée des Merry Men

robert louis stevenson la chaussee des merry men
Ce court roman est empli de bruit de fureur, celle des éléments et celle des âmes. Charles, jeune étudiant à l’université d’Edimbourg, n’a pour seule famille restante qu’un oncle et sa fille Mary, qui vivent dans une ferme isolée des bords du flot, sur le Ross de Mull à Grisapol. Les brisants dressent leurs chicots redoutables et nombre de bateaux sont entraînés sur eux par le courant. Par les jours de tempête, on dirait qu’ils dansent dans une joie diabolique, d’où leur nom de Joyeux drilles – les Merry Men.

Charles vient passer quelques vacances dans la solitude fracassante de la mer lorsqu’à certains indices, ténus mais répétés, il s’aperçoit que son oncle n’a plus toute sa tête. Lui, le garçon, sait bien ce qu’il veut : épouser Mary et l’arracher à cette solitude déprimante. Il a pour ambition de découvrir un trésor, celui du navire espagnol de l’Invincible Armada brisé sur ces côtes lors de la tempête qui sauva l’Angleterre. Il croit deviner que l’épave peut se trouver dans la baie non loin de la ferme, d’autant qu’un professeur espagnol a récemment contacté son maitre à l’université pour des recherches dans les archives.

L’Ecosse sauvage, un trésor qui fait rêver, le double maléfique chez tout être, le tragique de l’aventure humaine… tous ces ingrédients de l’univers de Stevenson sont présents. Ne reste qu’à planter le décor et y faire se mouvoir les personnages.

L’Ecosse des Basses terres maritimes est pénétrée de vents et de courants. La nature mugit ou soupire selon le temps, prenant des formes sauvages comme si la main de Dieu s’abattait sur les êtres chétifs qui osent défier Sa force. Dans la queue du romantisme, Stevenson décrit comme Hugo les lames agressives comme des êtres vivants, les courants maléfiques qui entraînent hommes et bateaux, les rocs noirs qui font danser les embruns ; il chante comme Wagner la clameur de l’ouragan, les coups de boutoir de la bourrasque contre les pignons de la maison, les soupirs glacés du vent qui s’infiltrent par le cheminée, couchant les flammes de tourbe. Il dit les moments où la nature prend un aspect surnaturel, faisant croire à des forces divines ou diaboliques.

Lui-même n’y croit guère, trop positiviste comme Charles, mais il est impressionné de constater les ravages de l’imagination chez les autres : chez Rorie le serviteur qui croit voir un poisson tapi sous les eaux de la baie ; chez Gordon son oncle approchant la soixantaine qui s’enivre des tempêtes au point de souhaiter les naufrages, mimant l’excitation grandiose des brisants qui fait jaillir l’écume à plusieurs dizaines de pieds de la mer.

Fidden, Ross of Mull, Isle of Mull, Scotland, UK.

Fidden, Ross of Mull, Isle of Mull, Scotland, UK.

Le jeune homme est un sage, qui croit comme Locke que l’expérience de la vie par les cinq sens est meilleure que les dogmes appris par cœur des Bibles et autres autorités. Il se met nu au soleil, plonge dans l’eau marine, explore par toute sa peau le contact gluant des algues. Il veut un contact direct avec la nature et ses forces ; il veut un contact direct avec les gens de chair plutôt que de les imaginer en esprits. Aussi, lorsqu’un homme se dresse sur une épave échouée, ce n’est pas comme son oncle un fantôme qu’il voit, mais un être humain de chair bien vivant. Un Noir – ce qui effraie d’autant plus le vieil homme qu’il se sent coupable d’avoir souhaité la mort d’un marin, lors d’une nuit de tempête, tant était beau à ses yeux le naufrage.

Nous sommes dans la tragédie shakespearienne car tout ce qui devait arriver était comme déjà écrit : la solitude de l’oncle, sa progressive folie, sa fin inéluctable – sans que quiconque puisse rien faire. Macbeth a montré les limites de l’obéissance à un roi criminel ; c’est ainsi que Charles, qui devient adulte donc responsable, jauge l’autorité de son oncle et même celle de Dieu. Nul ne commande que soi-même, ainsi le veut l’aventurier de la vie. Tout ce qui lui arrive dépend en partie de lui, même sa folie. Ce n’est que lorsqu’il lâche pied comme être raisonnable que les forces naturelles l’emportent, telles des démons. Car Dieu a donné la raison à l’homme pour qu’il s’en serve.

Ce court roman très bien écrit explore les tréfonds de l’âme humaine tout en replaçant les êtres fragiles et nus que nous sommes dans le grand chaos indifférent de la nature. La mer n’est maléfique que si l’on y croit ; elle est pourvoyeuse de trésors et d’imaginaire si on le veut. A chacun de choisir.

On dirait que, de Jim de L’île au trésor, 13 ans, à Charles, ici dans sa vingtaine, en passant par David, 18 ans, du roman Enlevé ! Robert-Louis Stevenson grandit au rythme de ses personnages, devenant peu à peu adulte, chargé de famille et aventurier des mers du sud comme de la littérature. Ces quelques pages sont moins destinées aux adolescents qu’aux adultes, encore que chacun puisse y trouver ce qu’il cherche : de l’action, l’homme colleté aux éléments, mais aussi aux forces obscures de l’esprit et des croyances.

Et cette fois, Folio a bien édité le livre.

Robert-Louis Stevenson, La chaussée des Merry Men, 1887, Folio 2008, 128 pages, €2.00
Robert-Louis Stevenson, Œuvres II, Gallimard Pléiade 2005, 1389 pages, €59.80
Les œuvres de Robert-Louis Stevenson chroniquées sur ce blog

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Plages du Finistère nord

Le mythe voudrait que la plage soit un endroit paisible et doux, au sable chaud sous le ciel bleu, les vaguelettes croulant tout à côté.

plage le diben
Ce n’est pas le cas des plages de Bretagne nord, où les côtes sont rudes, déchiquetées de rochers, plantées d’algues, aux marées importantes.

enfants dans les algues
Mais le sable est vaste, s’il est plus blanc que jaune, les enfants y voient un terrain de jeux sans presse.

gamins plage tahiti a carantec
Le cerf-volant y est roi, en raison du vent constant.

cerf volant plage dossenOn joue au sable, à rêver de châteaux, mais non loin des parents.

famille a la plage

L’eau, si elle ne dépasse guère les 17° au plus chaud de l’été, peut être transparente.

Gosses sous l'eau
Elle vivifie, ce qui, lorsqu’il fait vraiment chaud, incite à se tremper tout vêtu. Les filles en sortent plus érotiques.

fille chemise mouillée
Les ados en sont tout émoustillés.

coeur adolescent
Ils restent en slip du matin au soir, sauf quand le vent se lève en fin d’après-midi, ou la pluie.

ados torse nuAuquel cas il se rhabillent, mais très décolleté pour rester en liberté.

apres la plage

D’autres explorent les fonds rocheux en plongée.

retour de plongee
Ou font des environs de la plage un lieu sauvage pour jouer aux naufragés sur une île déserte.

A moins que, même par temps de pluie, ils mettent à l’eau une barque.

sur la greve st jean du doigt
Les « vraies » plages existent cependant, comme à Perros-Guirec, où les familles sont chez elles.

plage perros guirec
Garçons et adultes socialisent même au volley.

volley de plage

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Commana

L’auge de sainte Anne a donné son nom à cette commune du haut Léon. Selon la légende, la construction de l’église vers 1350 a eu du mal (« sortilège », croyait-on) ; laissant faire les bœufs du chariot de pierres pour les fondations, l’attelage s’est arrêté au sommet du mamelon à l’arrondi féminin. Une fois le trou creusé, une auge de pierre contenait la statue d’une femme avec enfant – Vénus probable aussitôt attribuée à sainte Anne. D’où Com-Anna, l’auge d’Anne (ou la vallée d’Anne pour les laïcs, cum signifiant vallée et komm auge)… les scientifiques penchent même pour la linguistique, coummanha voulant dire donner une terre en fief !

eglise commana

Le clocher pointu de l’église Saint-Derrien, daté de 1592, se dresse à 57 m. Il appelait à la messe 2664 habitants en 1793, 3976 en 1846, 1108 aujourd’hui, dont beaucoup athées ou agnostiques.

calvaire eglise commana

L’un des calvaires date de 1742.

choeur eglise commana

L’église elle-même date de 1645 et l’enclos paroissial de 1592. La nef a cinq travées a les bas-côtés aussi larges que la nef centrale.

retable ste anne eglise commana

Le retable de Sainte-Anne est l’un des plus travaillés de Bretagne, tout en or et couleurs baroques sur bois. Datant de 1682, il mesure 6.2 m de large et 8 m de haut. Il a été financé par les bénéfices de l’industrie de la toile de lin, florissante depuis le 16ème siècle grâce à l’humidité qui évite au fil tendu sur le métier de casser. Sans parler des foires et marchés, célèbres dans la région, dont la dernière eut lieu en 1968. La Vierge et sainte Anne regardent l’enfant Jésus. Les niches contiennent les saints Joseph et Joachim.

charite et esperance commana

Le baptistère est flanqué de statues féminines comme la Charité et l’Espérance.

ange eglise commana

Un ange d’autel, rose et décolleté comme un adolescent, incite les fidèles à aimer leurs semblables.

retable des 5 plaies christ et st sebastien commana

Le retable des cinq plaies, de 1852, montre le Christ et Sébastien, tous deux tourmentés de percements. Pour le Christ, deux anges couronnés tiennent les épines et les clous.

porche eglise commana

Le porche d’entrée est riant.

sculptures porche commana

Bien que les sculptures du granit qui l’ornent soient diverses, vent ou souffle…

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Sestri Levante 2

Nous revenons à Sestri pour prendre le pique-nique sous l’ombrage de l’allée de pins d’Alep devant le port de plaisance. Eva va acheter des provisions locales et elle revient avec de quoi composer une salade de roquette, tomates olivettes, parmesan et viande séchée de type Grison, le tout arrosé de sel et d’huile d’olive parfumée. Tout le goût est dans la qualité de l’huile et la maturité de la tomate. Le vent qui se lève sous les pins fait s’envoler parfois la roquette, que nous sommes obligés de tenir avec le pain, une fouace locale goûteuse. Des abricots, durs mais pleins de goût, feront notre dessert tandis que la fontaine sert notre boisson.

sestri levante porche

Un tout jeune adolescent passe, lumineux sous les pins, treize ans tout juste sortis de l’onde. De belles jeunes femmes passent aussi dans le plus simple appareil que la décence permet, bikini vraiment mini, ne laissant rien ignorer des fesses et moulant parfaitement les menus seins. Ce spectacle est incongru pour le néorigorisme puritain qui envahit nos contrées mais qui semble ne pas encore avoir atteint l’Italie, du moins cette station balnéaire chic. Nous avons vu les prix dans les agences : plus cher qu’à Paris ! Un appartement de 58 m² avec terrasse dans le centre est affiché à 430 000 €, un autre de 75 m² avec terrasse mais dans un ensemble « moderne » déjà vieilli est à 390 000 €.

sestri levante eglise san catarina d allessandria bombardee

Nous effectuons un tour de ville, librement, sous le cagnard. On comprend pourquoi la sieste est ici une institution : il fait trop chaud, même pour se promener. Nous montons sur le roc de la presqu’île, en bout de ville. Sur la pente, l’église Santa Catarina d’Alessandria datant du 16ème siècle et appartenant à la Confraternité de Santa Catarina est en ruines. Elle a été bombardée par les Alliés en décembre 1944 et laissée volontairement telle quelle, pour montrer le mal qu’est la guerre. L’absurdité des « commémorations » de 14-18 n’en est que plus flagrante. Un peu plus haut, l’église de San Nicolo en pierres sèches date de 1151, massive avec un transept et une rotonde.

sestri levante lepoard de bronze

Nous montons au château qui domine la presqu’île. Il a été bâti au 12ème siècle par la république de Gênes dans un ensemble complexe de défenses de la côte. Endommagé par un raid vénitien en 1432, il a été reconstruit par l’architecte Leone da Bissone. Comme la villa, il est transformé dès 1950 en hôtel de luxe, l’hôtel dei Castelli, bien isolé en hauteur dans un parc planté de pins. Un ascenseur privé permet de descendre directement à la mer, vers le petit port de plaisance au pied. Un restaurant panoramique, tout en baies vitrées, domine la baie. Ce n’est ici que luxe, calme et volupté… pour qui a les moyens de fuir la promiscuité. Deux léopards en bronze, dont l’un feulant et crachant, gardent les marches d’un escalier. Une grande femme nue de pierre, incitant à l’amour et au bain, vous accueille à l’entrée principale.

sestri levante port du castello

Une autre église, celle des Capucins, perchée au-dessus du port sud et jouxtant l’hôtel Vis-à-Vis****, dont la piscine profane étale ses chairs presque sous le porche sanctifié ; elle vise à élever l’âme en même temps que brille le soleil. Son intérieur est italien, c’est-à-dire plus proche de l’art pâtissier que de l’art roman.

sestri levante eglise des capucins

De retour à notre hôtel à Deiva Marina, nous allons à deux cents mètres prendre un bain sur l’étroite plage publique, coincée entre les plages privatisées des hôtels qui s’étalent jusqu’à un mètre de l’eau. La mer est à bonne température et la nage est agréable, malgré un ressac dû au vent de l’après-midi qui fait lever les vagues jusqu’à lécher les dernières serviettes au pied du mur !

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Claude Simon, Le vent

claude simon le vent
Nouveau roman ? Un auteur vient en tout cas de trouver son style, après quatre tentatives. Il met en scène un personnage égaré, comme à la mode en cette époque. Camus avec L’Étranger et Le Clézio avec Le procès-verbal ont poursuivi le filon.

Ce n’est pas simple à lire, sauf que le vrai personnage n’est pas humain mais le vent : son souffle traverse les pages, renverse les structures, fait bouger les lignes. Dans cette France immobile de la province d’après-guerre, dans un sud improbable desséché de poussière et d’ardeur éteinte des hommes, un fils délaissé par son père revient au pays pour régler l’héritage. Curieusement, il désire reprendre les vignes, lui qui n’a jamais rien cultivé. Rien ne se passe comme il croit, le métayer lui fait un procès, il tombe amoureux d’une serveuse d’hôtel borgne flanquée de deux fillettes et d’un gitan dépoitraillé. Le « héros » est un anti-héros, sans volonté ni décision, se laissant ballotter par les événements. Est-ce le vent qui souffle sans désemparer trois semaines durant ?

Mais cette histoire simple est compliquée à plaisir, « retravaillée » disent les cuistres ; les phrases s’interminent avec incidentes, pis que Proust, et il faut s’accrocher, se laisser bercer par la houle des mots. La mode du « nouveau roman », en ces années cinquante, bat son plein… Il faut « faire chiant », comme exigeait Balladur de ses énarques pour qu’on ne lise pas ses rapports. Le respect littéraire des années sartriennes se mesure à l’abscons. Touffu et total, peut-on dire, lourd comme ces sauces d’époque que la « nouvelle cuisine » a fort allégées.

Le lecteur d’aujourd’hui ressent la sensualité et la souffrance de la ville de Perpignan qui a servi de matrice au livre, soumise au vent constant trois cents jours par an. Il découvre qu’argent, mariage et ordre social obsèdent les esprits à peine sortis de guerre (et du pétainisme). Il explore cette nouvelles façon de voir qui rend toute réalité subjective : l’histoire de Montès, anti-héros, est reconstruite des ragots et récits des uns et des autres, y compris du personnage qui erre dans tous les événements comme un zombie – bien qu’il soit photographe, adepte de précision et d’instantané.

Il y a du Faulkner dans l’amplitude du style, dans les hésitations de langage, dans les incidentes intimes, dans les contemplations de paysages ou de scènes. Un roman un brin baroque, sans aucun doute ennemi de toute forme stable mais aussi d’un sentiment d’éternité, avec ce foisonnement qui se ramifie dans l’esprit mais aussi cette profusion enrichie de pâtisserie pesante à l’estomac.

Selon que vous serez alertes ou épuisés, vous apprécierez ou non ce livre « expérimental ». Claude Simon y tenait, au point de l’inclure en première œuvre de l’édition Pléiade conçue de son vivant.

Claude Simon, Le vent, 1957, éditions de Minuit 2013, 314 pages, €9.00
Claude Simon, Le vent, 1957, Œuvres 1, Pléiade Gallimard 2006, 1583 pages, €63.50

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Visite guidée de La Havane

La nuit a été bruyante à cause des fêtards locaux. Le ballet aquatique de la piscine s’est terminé tôt mais la musique a continué tard, sans guère baisser le son. La chambre d’à côté est restée silencieuse, sans doute parce que nos musiciens sont sortis en boite et sont rentrés très tard. Au matin le ciel est lumineux mais couvert. Le petit vent qui souffle de la mer n’est pas chaud. Nous ne nous sentons plus à Cuba mais dans une ville du nord.

che guevara la havane

Le bus nous mène au centre. Une queue se traîne devant une boulangerie. La baguette coûte 10 pesos. Chaque personne est rationnée à une baguette par jour, en plus des petits pains chimiques vendus 4 pesos. Sergio a repris le micro et répond ainsi à une question – pour une fois pas trop jobarde – des filles devant. Arrêt minime Place de la Révolution. Un gigantesque portrait de Che Guevara orne en barres d’acier un immeuble. Fidel Castro a coulé un bronze en 1995 en souvenir de son copain aventurier « homme qui agit comme il pense » (lettre du Che à ses enfants). Ce coulage merdique est-il un « acte manqué » ? Le bâtiment est l’ancien Ministère de l’Économie que Guevara a occupé de 1962 à 1967. Il est transformé aujourd’hui en Ministère de l’Intérieur : ce glissement (aussi intestinal) est lui aussi tout un programme…

la havane fille a vendre

Le bus nous rapproche de la mer. Nous faisons une pause pour voir l’hôtel Nacional, affublé de deux clochetons comme une église renaissance. Il est centre de congrès et possède des « suites présidentielles ».

la havane clochetons hotel nacional

Il a été bâti en 1930 pour des cosmopolites qui cherchaient le luxe dans l’exotisme, notamment des Américains qui venaient faire une cure de rhum, interdit chez eux par l’hypocrite Prohibition. Cuba est toujours apparue comme l’île des transgressions, à 180 km des côtes de Floride. Aujourd’hui encore, le ricain y vient pour l’amour interdit avec des mineurs, filles accortes de quinze ans ou moins et jolis écoliers dorés descendants d’esclaves. Sous la réprobation internationale, Castro a mis le holà, mais doucement. Après tout, il est de tradition, à Cuba, que chacun soit libre de son corps dès la puberté – et le puritanisme est un impérialisme américain de plus. Je ne consomme pas, n’en ai pas le goût, surtout pour des enfants ou de jeunes adolescentes que je préfère protéger et aider à grandir – se prostituer très jeune a de graves conséquences sur l’image de soi et la sexualité adulte – mais je constate le fait. Il ne sert à rien de se voiler la face. Le hall de l’hôtel, où passent tant de personnes affairées, est décoré sévillan.

gamin cubain torse nu

Nous poursuivons par le jardin qui fait face à la mer. Des langoustes sont sculptées sur les arcades, leurs dix pattes bien étalées comme des palmes. Ce jardin, qui domine la route du Malecon, était une batterie qui défendait la ville. Deux canons de la batterie espagnole ont tirés sur l’USS Montgomery durant le blocus de 1898, à 9000 yards, comme l’indique une plaque vissée sur l’affût. Restent aujourd’hui le canon Krupp de 280 mm et le canon Ordoñez de 305 mm.

De l’autre côté de la voie rapide, un juvénile au pantalon moutarde du secondaire, se laisse doucher par les embruns qui explosent sur le parapet du Malecon. Ce front de mer s’étale sur 8 km et a été construit en cinq tronçons successifs, de 1902 à 1958. Au départ, il protégeait la ville des raz-de-marée provoqués par les cyclones et ce sont les militaires américains qui ont bâti le premier tronçon. C’est de là aussi que 35 000 Cubains ont décidé de gagner la Floride sur leurs balsos, les radeaux de fortune, quand Fidel Castro a décidé de les laisser faire en 1994, au début de la « période économique spéciale » où Cuba venait de perdre ses frères communistes.

Le bus nous mène au pied de l’ancienne Bourse de commerce, place de San Francisco, pour visiter à pied la vieille ville. La Bourse est un immeuble dans le goût bourgeois de 1909, d’un classique trop chargé, à l’image des esprits de l’époque (relisez l’enfance de Proust !). Le bâtiment a été restauré en 1990 par les premiers capitaux étrangers autorisés à s’investir à Cuba depuis la révolution ! Devant le parvis de l’église de San Francisco de Asis pose une belle cubaine en robe de mariage rouge vif, entourée de calèches tirée par des chevaux lustrés et de pigeons. Un photographe de mode officie en prenant des mines d’artiste hypersensible qui me font discrètement sourire. Mais la femme est belle et je profite de l’occasion pour capter son image. Les pigeons blancs sont comme sa virginité qui s’envole. Le portail de l’église donne sur une rue étroite que nous empruntons. Le groupe est agglutiné autour de Sergio qui pérore plus que jamais et j’ai failli heurter une sorte de grand paysan planté là. C’était en fait une statue de bronze immobile !

la havane mariage parvis san francisco de asis

Nous longeons les façades coloniales aux styles éclectiques dus à la même inspiration baroque sud-américaine : couleurs pastel, fioritures stuquées, balcons et grilles forgées aux fenêtres, colonnades et arcades. Arabesques de fer, géométrie des bois, patios profonds, la ville a un certain charme andalou. La Havane a été fondée en 1519 autour du port et n’est devenue capitale qu’en 1607. Sous la menace constante des corsaires, elle se dote de remparts à partir de 1674 mais ce n’est que la fin de la piraterie, reconnue en 1697 par le traité de Ryswick, qui permet à la ville de se développer par le commerce et l’exportation de sucre, de rhum et de tabac. La bourgeoisie locale fait alors construire, fin 18ème, ces palais que nous longeons, à l’abri des remparts.

la havane baie pierre deschamps

Ces vieilles demeures, trop étroites, seront délaissées mi-19ème par les riches qui se feront construire des villas avec jardins dans un quartier plus en hauteur.

la havane facade coloniale

Elles seront transformées en immeubles de rapport où la population s’entasse, comme à Naples. Il n’y a que quelques années qu’un plan de réhabilitation a été entrepris, à vocation touristique – depuis que le quartier est devenu lui aussi Patrimoine Mondial de l’Unesco !

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Roger Taylor, Mingming au rythme de la houle

roger taylor mingming au rythme de la houle

Wow, I love this book ! Je m’y reconnais dans la façon de voir le monde, je me sens bien avec le tempérament de son auteur. En deux voyages de 67 et 65 jours en solitaire vers le grand nord des mers libres, Roger Taylor, 64 ans, par ailleurs homme d’affaires parlant plusieurs langues, expérimente avec délices the tonic of wilderness, la salubrité des étendues sauvages – vierges. Il me rappelle Bernard Moitessier, le hippie contemplatif de La Longue route, mais en moins immature et de solide qualité anglaise.

Solitaire mais pas introverti, seul sur la mer mais attentif à toute vie, il médite sur les origines et sur les fins, se disant par exemple que les éléments sont complètement indifférents au vivant, que la nature poursuit obstinément son processus sans dessein et, qu’au fond, les terres sont une anomalie et l’océan la norme – à l’échelle géologique.

Le premier périple, intitulé Tempêtes, sillonne presque la route des Vikings, ralliant Plymouth à la Terre de Baffin, qu’il ne parviendra pas à joindre. En effet, à 165 milles du Cap Desolation au sud-ouest du Groenland, au bout de 34 jours de mer sur son bateau de 6m50 sans moteur, gréé de voiles à panneaux comme les jonques afin de pouvoir le manœuvrer seul et simplement sans beaucoup sortir, l’auteur se casse une côte dans un coup de mer et décide de virer de bord pour rentrer à bon port.

roger taylor carte voyage mingming 2006 2011

Ce n’est pas sans avoir vécu intensément les mouvements et le chatoiement des vagues, écouté la plainte du vent et, plus rarement, le chant des baleines, observé les milliers d’oiseaux qui cherchent leur pitance et se jouent des masses d’air, joui des lumières sans cesse changeantes du ciel et de la mer. C’est ce récit d’observations méditatives qui fait le sel de ce livre – un grand livre de marin. Tout ce qui occupe en général les récits de voyage, ces détails minutieux de la préparation, des réparations et des opérations, est ici réduit à sa plus simple expression. En revanche, l’auteur est ouvert à tout ce qui survient, pétrel cul blanc ou albatros à sourcils noirs (rarissime à ces latitudes), requins, dauphins, rorquals, ondes concentriques des gouttes de pluie sur une mer d’huile ou crêtes échevelées d’embruns aussi aigus que des dents. « Plus on regarde, plus on voit » (p.42), dit ce marin à l’opposé des hommes pressés que la civilisation produit.

Il est sensible à cette force qui va, sans autre but qu’elle-même, de la vague et du vent, des masses d’eau emportées de courants, des masses d’airs perturbées de pressions. « Cette bourrasque (…) est arrivée sans retenue, toute neuve et gonflée d’une splendide joie de vivre » p.98 – les derniers mots en français dans le texte. Il va jusqu’à noter sur une portée musicale, dans son carnet de bord p.134, la tonalité de son murmure incessant. « La mer était formée de vagues qui se développaient sur des vagues qui s’étaient elles-mêmes développées sur des vagues », dit-il encore p.101. Et à attraper l’œil du peintre : « Les innombrables jeux de lumière, créés par la diffraction et par l’agitation liquide, se diffusaient dans une infinité de bulles minuscules, de mousse et d’air momentanément emprisonné, et ils rendaient la mer d’un vert presque blanc, d’un vert émeraude et parfois, c’était le plus beau, d’un vert glacé translucide » p.123.

4100 milles plus tard, il boucle la boucle, de retour à Plymouth. De quoi passer l’hiver à réparer, améliorer et songer à un nouveau voyage.

roger taylor bateau mingming

C’est le propos de Montagnes de nous emporter vers le Spitzberg depuis le nord de l’Écosse, via l’île Jan Mayen. Le lecteur peut se croire chez Jules Verne, grand marin lui aussi, amoureux de la liberté du grand large en son siècle conquis par la machine. Roger Taylor vise les 80° de latitude Nord, aux confins d’un doigt étiré que le Gulf Stream parvient à enfoncer dans les glaces polaires envahissantes. « La fin de l’eau libre au bout de la terre », traduit-il p.153. Il retrouve avec bonheur « la délicieuse solitude du navigateur solitaire, une solitude ouverte, accueillante, qui devient en elle-même la meilleure des compagnes » p.185. D’autant qu’il n’est pas seul : toute une bande de dauphins pilotes fonceurs, un troupeau placide de baleines à bosse, un puissant rorqual boréal, puis le ballet des sternes arctiques, labbes pomarin charnus, mouettes tridactyles, guillemots de Brünnich – et même une bergeronnette égarée qui va mourir – peuplent de vie l’univers pélagique.

La liberté est une libération. « Ce changement commence par l’effacement progressif du personnage terrien : non pas la perte de soi, mais de la partie de soi qui est construite par besoin social et par besoin d’image (…) largement artificielle » p.219. Roger Taylor retrouve la poésie en chacun, ce sentiment océanique d’être une partie du Tout, en phase avec le mouvement du monde. « Le poète est le berger de l’Être », disait opportunément le Philosophe, que les happy few reconnaîtront.

roger taylor photo montagnes au sud de l ile jan mayen

Les 80° N sont atteints après 31 jours et 19 heures. C’est le retour qui prendra plus de temps, jusqu’à la frayeur ultime, au moment de rentrer au port. Un bateau sans moteur est sous la dépendance des vents, et viser l’étroite passe quand le vent est contraire et souffle en tempête, c’est risquer sa vie autant que dans une voiture de course lancée sur un circuit sous la pluie. Intuition ? Décision ? Chance ? L’auteur arrive à bon port deux heures avant que ne se déclenche le vrai gros mauvais temps !

Lors d’une nuit arctique illuminée du soleil de minuit, alors qu’à l’horizon arrière s’effacent les derniers pics du Spitzberg, l’auteur a éprouvé comme une extase : « Oui, pendant ces quelques heures d’immobilité, j’ai vu la planète, ce qui occupe sa surface et le grand espace de l’espace, nettoyés à blanc : la mer, l’air, la roche et l’animal, immaculés et élémentaires, éclatants et terribles » p.257. Lisez l’expérience de « l’homme qui a vu la planète », cela vaut tous les traités plus ou moins filandreux d’écologie !

Roger Taylor, Mingming au rythme de la houle (Mingming and the tonic of wildness), 2012, éditions La Découvrance 2015, 308 pages, €21.00

roger taylor avec guilaine depis paris

Roger Taylor est aussi l’auteur précédent de Voyage d’un simple marin (La Découvrance 2013) et de Mingming et la navigation minimaliste (La Découvrance 2013)

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