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Dernier jour au Cap vert

De la musique a retenti une partie de la nuit dans la maison d’en face, le disco habituel qui remue les corps. Ici, comme en Afrique ou au Brésil, les gens sont pris physiquement par le rythme. Ce matin, l’une des jeunes serveuses de l’hôtel paraît nue sous sa robe. Je suis sûr qu’elle l’est. Ses seins menus pointent sous la toile brute et tressautent au mouvement. On dirait des cabris qui luttent pour se libérer et ces bonds fascinent. Elle a une peau de miel avec cet aspect presque translucide de la jeunesse ; pourtant elle a bien 18 ans.

L’harmattan impose toujours son voile de poussière sur le paysage. Les avions ne décollent ni n’atterrissent plus de l’île depuis quatre jours. « On » dit que demain les vols reprendront… Ce matin, très tôt, nous avons entendu un bruit d’hélices dans le ciel.

Après un petit-déjeuner tardif de pain grillé et de chèvre élastique, vamos a la playa sur le coup de onze heures. Pas la plage de la ville comme hier, mais une autre plus sauvage – et même carrément déserte – au bout d’une piste tracée dans un paysage lunaire à plusieurs kilomètres de Mindelo. Rocs noirs, plantes rares que broutent, incongrues, trois vaches, des cabanes indigènes qui se regroupent autour de quelques palmiers. La plage est belle, l’une des rares avec du sable jaune pâle, dans un écrin de rochers noirs usés par l’eau. Flotte dans l’air une odeur d’algues et de sel. L’eau turquoise est fraîche sans l’être trop. Le soleil tape dur et exige vêtements et protection lorsque nous ne sommes pas dans l’eau.

Nous pique niquons de « pan bagna » à composer soi-même sur la plage. Xavier se contente d’ail et d’huile dans son pain : un peu fort pour moi qui rajoute des tomates. Il nous invite à rendre visite au volcan qui se dresse tout près de là. « Tout près » est d’ailleurs vite dit. Il faut arpenter les champs de lave solidifiée, se tordre les chevilles dans les scories où ne poussent que les coloquintes d’âne. Une demi-heure plus tard nous abordons les pentes du volcan, pierrier glissant où deux pas en avant sont payés d’un pas en arrière avant d’atteindre le roc solide. Au sommet s’ouvre la récompense : le cratère. Au fond, les visiteurs locaux ont tracé leur prénom à l’aide de pierres alignées. On peut lire Aldida, Deniza, Jesus, Nelson, et ainsi de suite.

De retour à la plage, nous reprenons les aluguer (« à louer »), le nom des taxis ici, pour rentrer à Mindelo. L’apéritif est pris sur la terrasse de l’hôtel et réunit progressivement tout le monde pour une discussion impromptue. Il paraît qu’il y a déjà des danses dans la ville. Chacun choisit le poisson qu’il veut entre morue, thon et garupa, du « poisson rouge » selon Xavier, et qui se révèle dans l’assiette… un rouget !

Quelques personnes du groupe sont allées dans les bars avant de se coucher. Au Café Musique se donnait une « nuit exceptionnelle » avec chants et danses de groupes dans le vent, gays et travelos pour faire américain branché. Il y avait un « grand spectacle », des « peintures de corps », c’était le carnaval et le « cabaret sauvage » ! Encore une fois « la fête », la fiesta permanente avec ses trémoussements, ses battements, ses cadences, entre euphorie physique et hébétude sexuelle, dans un bruit immense et des rythmes effrénés. Il s’agit de « s’éclater », d’oublier tout présent et toute individualité pour fusionner dans le rythme et avec la foule, dans un dérèglement de tous les sens.

L’ATR 42 pour Sal, tiré par ses deux hélices ronflantes, décolle inexplicablement à l’heure, sept heures, instant où le soleil se lève. Plus de brume, pas de retard, vol sans histoire – il est toujours futile et vain de s’en faire à l’avance ! Nous apercevons l’astre émerger de l’horizon au décollage, d’abord pâle comme une lune dans les nuages du lointain, puis luisant comme une pièce d’or, enfin vermeil liquide, en fusion, vite insoutenable à l’œil. Sal la désertique s’étend sous les ailes, 6500 habitants.

FIN du voyage au Cap Vert.

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Retour à Mindelo

Ce matin, le réveil a lieu avec l’aube. Une longue route nous attend, la traversée de l’île du nord au sud en Toyota. Je note la lumière nacrée du ciel où se découpent les palmes ébouriffées des deux arbres qui surplombent la cour.

Le minibus emprunte la route de Corda, creusée à sueur d’hommes dans le ventre de la montagne. Pavée à l’origine, les pluies de chaque octobre l’ont ravinée par endroit. La route monte, interminablement. On pense atteindre le col bientôt quand l’on s’aperçoit être déjà sur l’autre versant. En altitude, la brume épaisse d’en bas se dissipe et le ciel apparaît tout bleu. Sur le versant sud la terre est aride et quelques vagues biquettes broutent les seuls arbres plantés en bord de route. Nous croisons des gamins dépenaillés, certains torse et pieds nus, d’autres en uniformes d’école, des fillettes nattées portent des bacs remplis sur la tête.

Nous retrouvons Porto Novo et ses quartiers neufs de béton brut. Le chauffeur est fier de nous montrer un cube en nous déclarant : « c’est ma maison. » Souk de l’embarquement sur le vieux rafiot qui fait l’aller et retour Mindelo-Porto Novo. Paquets, bagages et légumes voyagent en vrac sur le pont avant. On embarque même un taureau, sanglé par le ventre, avec la grue de charge ! Sur le bateau, il est pour nous incongru de voir ici de petits blancs en jeans longs, chemises fermées et chaussures. Ils sont trop pâles, trop habillés, trop réservés, presque fades en regard des gamins capverdiens. Mindelo : nous débarquons. Le rocher isolé avec son phare désert avait déjà fait changer la houle. Nous retrouvons l’hôtel, le même qu’à l’arrivée, et reprenons les mêmes chambres. Après un repas de thon grillé et de frites, de fromage caoutchouteux à la papaye confite, le tout arrosé d’une bière, nous voici libres de visiter à nouveau la ville.

Quelques-uns vont à la plage dans le prolongement du port. L’eau est bleu turquoise, propre, assez profonde pour y nager, protégée des courants, et la plage est de beau sable doré. Enfants et adolescents du coin viennent y jouer et parfois s’y baigner. Un petit Ernani de 8 ou 9 ans, tout seul, vient s’installer auprès de nous. Il s’ennuie et cherche la compagnie comme un jeune animal. Il nous observe et nous sourit mais reste à l’écart faute de langue commune. Toute la communication humaine passe par le sourire, les gestes. Le gamin est caramel, fluet, frisé, laineux, il a de longues jambes et de grands cils. Nous nageons, nous reposons, lui sourions. Il va s’éclabousser, toujours seul, et retombe dans le sable où il se roule. Les grains dorés s’accrochent à sa peau comme un décor de sucre. Il agitera longtemps la main en au revoir lorsque nous quitterons la plage.

Maria avait lu dans le guide à broutards qu’outre les restaurants à homards – très chers – on pouvait aussi visiter le « musée » d’artisanat local. Nous le tentons. Il est sans grand intérêt : tapisseries, batiks, poupées, peintures, tout cela est d’inspiration planétaire avec quelques prétentions « modernes ». Nous rencontrons Joana Pinto en pleine action. Elle est peintre capverdienne et fixe sur la toile des scènes locales en géométries colorées. On distingue des pêcheurs, des femmes, du carnaval et du grog. Ce sont des allégories lumineuses, intéressantes, mais auquel leur entassement nuit probablement. Elles mériteraient d’être vues isolément. Les sculptures métalliques ou en bandes plâtrées sur armatures, qui peuplent la cour, font « travaux manuels ».

Le marché central s’ouvre dans le centre ville. Les étals regorgent de légumes et d’épices, et à l’étage de musique enregistrée. Des CD d’Herminia, Evora, Llobo, Bana, nous sont proposés. On peut les écouter pour s’en faire une idée et toute la boutique en profite. Une affiche de métis bodybuildé au petit nez refait à la Michael Jackson attire mon regard : je viens de croiser le chanteur dans la rue avant d’entrer !

Aujourd’hui vendredi, beaucoup de gamins et gamines essaient leurs costumes pour dimanche. Les filles ont un maquillage de star, les garçons se sont dessiné une grosse barbe noire et des moustaches. Elles se sont affublées de tutus ; ils portent des capes de Zorro. Certains sont en chat, d’autres portent un masque. C’est à la fantaisie de chacun, réalisation de fantasmes, rêves de féminité ou de virilité, idéal mimé pour un soir, fragile starlette ou macho musclé.

Nous prenons en groupe l’apéritif sur la terrasse, au vent qui souffle mais ne dissipe pas la brume. Nous allons ensuite au restaurant « Copa Cabana » près de l’Alliance Française, comme au premier jour. C’est l’un des seuls, selon Xavier qui a bourlingué de longs mois dans les îles, qui serve une cuisine correcte à Mindelo pour pas trop cher, et où nous pouvons nous installer à quinze. Nous payons 500 escudos le plat. Le plat de calmar au safran, avec pommes de terre et riz, n’était pas mauvais, mais le vin rouge portugais que Xavier s’obstine à nous recommander était toujours aussi mal conservé et râpeux, avec un arrière-goût de banane trop mûre.

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Cratère de Cova et village de Passagem

Réveil avec le soleil, au frais sous les arbres. Les chevreaux sont libérés de sous leur demi-tonneau et galopent vers leur mère qui les appelle pour téter. Petit-déjeuner aux rayons d’altitude. Mais nous allons grimper encore ! Nous prenons en effet un minibus pour le cratère de Cova qui s’élève à 1166 mètres au-dessus de la mer. La cuvette, large comme une arène de géant, est plantée de champs secs en damiers. Y bougent quelques vaches broutantes, quelques hommes piochant, fourmis dérisoires dans l’étendue. L’auto nous abandonne.

Nous nous mettons alors à grimper les pentes du cratère sous les clochetons wagnériens des pics embrumés dans le soleil. Sur la crête, nous avons une vue générale sur la cuvette d’un côté et sur une vallée couverte d’arbres et de plantations de l’autre. C’est vers elle que nous nous dirigeons en empruntant un chemin en lacets qui descend, interminablement, avec des méandres, vers une ribeira où coule l’eau. Comme à chaque fois que l’eau sourd de la terre, en ce climat, la végétation devient de suite luxuriante : bananiers, papayers, caféiers et même pommiers poussent allègrement, entourés des cannes à sucre omniprésentes. Sur des terrasses aménagées sont cultivés de petits lopins de choux et de carottes.

A un arrêt devant des plants de tabac, qu’entourent des caféiers, une minuscule Patricia de cinq ans nous salue. Elle est parée d’une robe blanche de poupée, mais déchirée ; elle a le visage grave, les traits doux.

Les lacets se poursuivent et le sentier descend toujours. Des femmes épierrent des terrasses. Elles récupèrent pour la construction et portent au village de Passagem dans de grands paniers sur leur tête. Deux vieilles fument la pipe. Un petit travailleur sans chaussures, ni chemise sous son gilet ouvert, brandit deux pics d’un air martial. Il montre les dents pour sourire et prend fièrement la pose. Que voilà un viril petit mâle d’à peine cinq ans ! Les filles du groupe se pâment.

Des écoliers jouent au foot dans la cour ouverte de leur école. Leur « ballon » est une boule de sacs plastiques entourés de ficelle. Ils jouent sans chaussures ni boutons à leur chemise, mais avec une conviction qui prouve leur santé. D’autres enfants ont préparé des chapeaux pour le carnaval qui démarre dans les îles la semaine prochaine. Un beau gaillard se prénomme Hercule et porte un tee-shirt à l’effigie d’un noir américain musclé. Ercoleo a le sourire des enfants bien dans leur peau et de l’énergie plein les membres. Sur invitation de sa maîtresse (oui je sais, il est si jeune, mais elle n’est pucelle que vous croyez) nous entrons dans une salle de classe. Filles et garçons de 6 à 8 ans sont mêlés, en chemisette ou blouse bleu ciel d’uniforme. Au mur sont accrochés des dessins d’objets et d’animaux de la vie courante avec leur nom en portugais : gato (le chat), pato (le canard), copa (le verre)… Les gosses sourient de toutes leurs dents blanches, traits doux, teint chaud, visage frais.

Nous descendons la piste parmi les fleurs et les plantes après le village. Se dressent des manguiers aux longues feuilles vert brillant, des dragonniers à la chevelure de cactus pointue, des bougainvillées fleuri pourpre profond, et un arbre sans feuilles où fleurissent des sommités mauves d’un bel effet. Un oranger en fleurs, subtilement odorant, nous attend au virage juste après un petit footballeur solitaire. Des gamines au sortir de l’école suivent le même chemin que nous et engagent la conversation à deux ou trois. Beautés en bouton. Nous entendons enfin des chants d’oiseaux et le gloussement du rio. A force de descendre et de descendre toujours, nous enfonçant dans cette vallée, nous avons bien fini par découvrir celui qui a creusé tout cela dans les siècles ! Le village de Passagem s’étend le long de ses rives, sur des centaines de mètres. Nous entrevoyons même une piscine – vide – entre les arbres. C’est un bassin de béton profond, peint en bleu ciel, avec des escaliers couleur sang de bœuf pour remonter et une échelle de métal noir. Très chic ! Le bassin est vide, mais on imagine le plaisir des enfants le jour où elle fut remplie.

Nous installons le pique-nique près d’une fontaine au robinet coupé. Le riz cuit hier soir se peuple de thon et de tomates vertes avant d’être englouti à pleins bols. Et les petites bananes qui suivent, poussées ici, sont parfumées. En revanche, les sardines portugaises « à l’huile de soja » n’ont aucun succès.

Les jeunes désœuvrés qui rôdent autour de nous durant la sieste près de la fontaine à sec se coiffent rasta et arborent des médaillons d’émail coloré sur la gorge. Ils sont entre deux mondes, celui des îles où ils sont nés mais où rien n’est possible pour eux, et le monde extérieur fascinant mais difficile à conquérir. Ils ressentent le malaise essentiel d’être d’ici mais de rêver d’ailleurs, sachant que lorsqu’ils y seront, ils auront la nostalgie du déraciné. Ni d’Afrique, ni d’Amérique, ni noir, ni blanc, ils sont toujours entre deux mondes. L’histoire de leur peuple est courte et dramatique : enlèvement, esclavage, famine, émigration. Ils aspirent à un monde nouveau puisque l’ancien ne leur apporte rien. Ils n’ont rien à hériter, ils doivent se faire eux-mêmes. Ils préfèrent le disco d’Amsterdam et ses rythmes de modernité aux vieilleries traditionnelles nées des plantations et de la dictature. Comment ne pas comprendre cet écartèlement culturel ? L’un d’eux s’appelle Tony. Il est coiffé rasta et arbore tous les accessoires de la réussite locale : vêture occidentale, quincaillerie, lunettes noires – et un pick up Toyota avec lequel il doit faire taxi. Rasta Tony fait nettoyer son véhicule par un gamin complaisant qui va pieds nus, chante et lui fait la conversation pendant qu’il passe un chiffon mouillé sur la carrosserie rutilante. Rasta Tony a des bouclettes nattées, une chemise hawaïenne ouverte sur un torse maigre, une médaille verte et rouge lacée au cou et un short de jean noir. Rasta Tony se paie le luxe d’aller boire une bière pendant que le gamin peaufine en battant pour quelques sous le tapis du chauffeur.

Au-dessus de nous le manguier fait de l’ombre et les cannes, un peu plus haut, balancent en rangs serrés leurs tiges souples et leurs feuilles dont le soleil souligne en filigrane les nervures. Une sieste morne en vallée moite. Soudain éclate un disco local, remixé dans les studios d’Amsterdam. C’est une radio-cassettes allumée par un rasta qui croit ainsi nous faire plaisir. Ce bruit en attire d’autres en débardeurs et lunettes noires. Un cabot (verdien) aux oreilles mitées sent la nourriture et vient quémander, œil triste et queue doucement battante. Je lui donne du pain qu’il mâche consciencieusement jusqu’à la dernière miette.

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Bivouac à la maison du garde

Le vent a soufflé toute la nuit dans nos bronches, apaisant nos rêves. Le rose d’une nuée au-dessus de ma tête me réveille. Le soleil commence à apparaître sur la mer. La ville s’éveille peu à peu. Des gamins gazouillent déjà en allant vers l’école, oiseaux du pavé. Les adolescents de la maison sont déjà debout et vaquent à leurs affaires, unis comme deux frères qu’ils sont. Le plus grand, 15 ans, porte chaussures et pantalons, tandis que le plus jeune, 13 ans, va en bermuda et pieds nus. Le petit-déjeuner est au rez-de-chaussée de la maison, comme le dîner d’hier. Le gâteau cannelle-orange est moelleux ce matin et le pain est frais. Le café fait par la mama est bon. Nous découvrons en guise de confiture une pâte de goyave très savoureuse.

Un tour sur le port avant le départ : c’est une simple jetée ruinée par le ressac et les ans, qui protège à peine le bassin minuscule prévu pour les barques de pêche. Il y faut peu de tirant d’eau car une grosse plaque de roche s’étale en son milieu. On a toujours débarqué les marchandises des bateaux hauturiers comme le faisaient de tous temps les contrebandiers : en chaloupes depuis le mouillage. Sur l’estran un peu plus loin, une piste d’aéroport a été aplanie. Quelques ouvriers piochent et pellettent pour on ne sait quels travaux derrière le bassin. Un gamin couleur café, en short bleu et maillot de foot rayé jaune et vert joue avec un chien dans une barque tirée sur la grève. Il sourit de toutes ses dents blanches, ses orteils vigoureux ancrés sur un banc de nage.

Adieu au village de pêcheurs de Ponta do Sol. Nous nous entassons dans un taxi collectif de marque japonaise Hiace pour une heure de route, d’abord le long de la mer puis sur une piste qui grimpe dans les montagnes de l’intérieur par la Ribeira Grande. La piste passe à Coculi puis s’arrête à Cha de Pedra. Nous poursuivons à pied sous les regards plus curieux ici qu’ailleurs des habitants du cru. Une vieille cassée en deux chante et danse, puis se met à grignoter quelque chose emballé dans une feuille sous l’œil intéressé d’un chien. Deux tout petits nous regardent de loin avec crainte, comme si nous étions des diables venus les emporter. Plus loin des hommes se rafraîchissent à la fontaine, les regards inquisiteurs ; ils murmurent des « bom dia » à peine polis. Que venons-nous baguenauder dans ces montagnes isolées où l’on survit à force de travail ?

La grimpée sera rude, sous le soleil, sans un souffle d’air. Nous avons 800 mètres de dénivelé à monter sur un sentier de chèvre qui serpente sur la pente parfois très forte. Toute pause à l’ombre est bienvenue. Le pique-nique est comme une récompense, très haut, à flanc de montagne, à même le chemin, face à la vallée immense. La vue est embrumée comme si la terre que nous venons de quitter s’éloignait déjà dans un passé ancien. Après le pilpil de blé au thon en boite, nous avons mérité une longue sieste à l’ombre de la crête. Le silence est presque minéral.

Nous repartons pour terminer moins rudement. Sur la crête le paysage change. Les pentes caillouteuses où pousse une herbe rare laissent place à des champs où lèvent le maïs et les pois. Quelques fermettes s’égaillent de-ci delà, couvertes de sisal et entourées d’un muret de pierres. Des garçons de tous âges jouent au foot dans la poussière, pieds nus, leur ballon gros comme un pamplemousse. Ils interrompent un moment leur partie pour mieux nous observer. Le plus grand gratte son ventre nu, perplexe. Faut-il nous saluer ? Nous parler ? Mais en quelle langue ? Ne vaut-il pas mieux attendre nos réactions ? En l’absence d’adulte pour lui indiquer sa conduite, il reste indécis, pourtant chef de sa petite bande. Comme il ne sait que faire, il relance le ballon ; les petits se déprennent et se remettent à jouer.

Sur les crêtes alentours, de vastes opérations de reboisement ont rassemblé ici des pins et des mimosas. Il s’agit de retenir la terre, sinon vite entraînée par le vent et les pluies violentes. Nous suivons un moment la route, si blanche de poussière qu’il nous faut impérativement chausser des lunettes de soleil.

La maison d’un garde forestier se dresse sur une hauteur. Le nom du site est évocateur : Moro de vento. Nous camperons autour. Il y a de l’eau au robinet pour faire la cuisine. Une infusion de camomille nous attend à l’arrivée en guise de thé. « Tiens, c’est ce que prennent les vieilles dames à cinq heures ! » Je ne sais plus qui a lancé cela mais Maria (la trentaine) rétorque aussitôt : « mais moi aussi, j’en prends ! ». Rires.

Chien jaune, coq noir, biquette ocre. Nous sommes à la campagne. Le garde attrape les deux chevreaux que cette dernière nourrit pour les enfourner sous un demi-tonneau renversé pour la nuit. Y aurait-il des « bêtes sauvages » ? Ou seulement la malice des hommes ou la lubie d’un chien ? Je termine la lecture du livre de l’ethnologue voyageur Jean-Yves Loude, « Cap Vert, Notes Atlantiques », écrit en 1997, et la dixième de ses îles du Cap Vert ce soir. Ce qu’il a écrit sur San Antao ne me convainc pas, il y est trop bref, mais il a parfois le style lyrique qui convient à l’atmosphère du lieu.

Le dîner, une fois la nuit tombée, est de poulet aux fayots avec un peu de chorizo pour le goût. Gilles et Chantal nous avouent faire partie d’une chorale. Ils s’isolent quelques minutes pour répéter avant de chanter en duo. Nous passerons la nuit sous les mimosas, face aux étoiles, dans la température agréable des mille mètres au-dessus de la mer.

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Cha da Igreja

La nuit est calme et bien lunée. Des milliers d’étoiles au ciel scintillent comme si elles pulsaient de vie. Le vent ce matin est à peine un filet, il fait presque trop chaud. Le soleil n’atteint pas encore notre terrasse à l’heure où les petits, déjà, se précipitent à l’école. Il fait bon mais les écoliers du soir ont recouvert leur débardeur de vestes et de pulls. Eux ne vont pas en classe ce matin mais en début d’après-midi. Comme il y a trop d’enfants pour trop peu d’instituteurs, on divise ainsi les classes en deux.

Nous disons adieu aux âniers ici, passons sur le terrain d’épandage des alentours (ordures et merdes en tous genres), avant de grimper sur la pente d’en face. Le matin, il s’agit toujours de grimper, je l’ai remarqué. La montée est longue, sans un souffle d’air. Nous transpirons à pores ouverts jusqu’à ce que le relief permette au vent de se faufiler. Je comprends maintenant pourquoi j’étais si assoiffé hier après-midi : c’étaient moins les sardines que le vent desséchant qui masquait la transpiration.

Sur le chemin, des maisons isolées délivrent leurs nichées d’enfants qui vont chercher de l’eau ou pour nous voir passer. Les hommes adultes ont l’air usés alors qu’ils doivent avoir à peine 40 ans. Les toits de sisal sont tendus de cordes contre le vent. Parfois un muret arrondi entoure la maison, la transformant en petit château fort. Un homme sort l’âne, bâté et chargé ; la femme suit, accompagnée d’une dizaine d’enfants de 2 à 10 ans. L’aîné porte la plus jeune dans ses bras. Ils sont bruns, métis, un peu sauvages. Ils vivent isolés et vont à l’école quand ils ont le temps. Le reste est pris à garder les bêtes et à cultiver les champs en terrasse alentour.

Nous montons encore. Sisals pointus, tomates cerise, fleurs blanches dont j’ignore le nom, fleurs bleues en cône, lantaniers ; odeur de foin, parfois de coriandre. Le col se mérite. Au débouché nous recevons le paysage comme un paquet d’eau : les pics érodés se dressent sauvagement au-dessus des pentes aménagées par l’homme en terrasses, la route qui serpente en fond de ribeira, et les maisons dispersées de ci delà. Le tout se décline en vert bleuté, un peu voilé d’humidité salée diffusée par le vent. Un soleil brut surligne les ombres. Au verrou de la ribeira est installé le village de Selada do Mocho.

A peine montés, à peine installés devant le paysage grandiose, nous devons déjà redescendre pour « aller à la plage ». Le dénivelé serre les genoux. Nous croisons une femme accompagnée de ses trois petites filles. Elles sont de jolis visages ronds aux grands yeux noirs. L’une des fillettes a les cheveux artistement tressés, geste d’amour de sa mère ou de sa grande sœur. De loin, ce tressage ressemble aux aménagements de pentes que l’on lit dans le paysage, des champs en terrasses régulièrement disposés, chacun séparé de buttes régulières pour les pommes de terre.

Nous suivons le fond de la ribeira où l’eau ne coule que par grandes pluies à l’automne. Xavier a déniché une rare anse de sable, protégée par des avancées de rochers. Là il est permis de se baigner. La mer s’y brise violemment, comme ailleurs, mais sur une pente plus douce. La falaise crée des contre-vagues qui rendent les rouleaux plus anarchiques, dans un déferlement d’écume. Le vent est fort mais l’eau à bonne température. Je suis le seul à me tremper. Pas question de nager, bien sûr, attention aux courants et à l’aspiration puissante du ressac. Mais je peux me plonger entièrement dans le bruit et la fureur marine. Ces coups de fouet liquide attisent mon appétit, d’autant qu’il est déjà plus de 13 heures et que le petit-déjeuner de 7 heures et demi est loin ! Vive le pâté français, le fromage de chèvre local toujours un peu élastique, et le gâteau indigène est à la fleur d’oranger ! Reste une noix de coco dont personne ne veut plus boire et dont je mange la pulpe. Suit un peu de lecture, le dos contre la falaise, au bruit des vagues et à l’odeur saline des embruns. Quand nous repartons, l’atmosphère est devenue brumeuse et un voile recouvre la découpe des rochers sur le ciel.

Le village de pêcheur de « la croix du héron » nous revoit passer. Nous prenons une autre piste qu’hier, par le fond de ribeira, pour rejoindre notre village de Cha da Igreja vers 16 heures. Le soleil est encore vif et la douche – froide – est agréable tout comme le baquet de thé qui attend notre soif.

Un peu plus tard, nous assistons depuis la terrasse à la sortie des écoliers du soir en chemisette d’uniforme bleu ciel. Certaines filles proposent de laver des affaires au lavoir municipal en face – pour 5 escudos ! Mais le vent s’en mêle et un tee-shirt de Marie s’envole dans le chantier d’à côté. Qu’à cela ne tienne, des gamins qui n’attendaient que de se faire remarquer vont le récupérer en escaladant les palissades. Deux chats se roulent et jouent à se battre sur une terrasse voisine. Un petit garçon en polo déchiré promène dans ses bras sa petite sœur soigneusement vêtue d’une robe blanche en dentelles. Je les regarde depuis le haut de la terrasse ; il me montre du doigt à la fillette, elle agite la main mignonnement, je réponds.

Le ragoût de ce soir est aux abats de bœuf : foie, rognons, poumon, assaisonné de citron et accompagné de patates douces. C’est un délice local mais répugne à certains. Je trouve le plat très parfumé et la viande goûteuse. Seconde tournée de grog une fois le dîner avalé, surtout le dessert de bananes flambées touillées vigoureusement par Angelo dans la cocotte tant elles sont vertes. Le punch est servi en deux fois : un peu de mélasse où macèrent tranches et écorces de citrons et d’oranges en fond de verre, puis le rhum brut en proportion. La dose « normale » est moitié/moitié, mais Marie-Claire trouve que « c’est trop sucré » – et elle rajoute du rhum. La nuit est presque chaude, peu de vent ; quelques moustiques font leur musique.

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Ponta do Sol

Deux gigantesques gâteaux parfumés au citron ne résistent pas à treize occidentaux nourris au sucre depuis l’enfance au petit-déjeuner. Ce matin le fromage fait moins recette, mais l’on commence à apprécier – ou à savoir préparer – le café « à la turque ». Les premiers jours, la découverte d’un paquet de café moulu nous avait surpris : à Paris « ils » ont fait une erreur, ce n’est pas possible ! Et puis, faute d’autre solution, nous avons essayé. Ce café en poudre, jeté dans l’eau bouillante, est en fait bien meilleur et plus facile à conserver que le café « soluble ». Les « technocrates de Paris » ne s’étaient pas trompés : ils l’avaient fait exprès. Et ils avaient raison…

Une rumeur enfle : ce sont les gamins, garçonnets et fillettes, qui jacassent à l’entrée de l’école. Les coqs chantent ici ou là, comme si le soleil venait à peine de se lever. On entend les cris d’une maman engueulant son petit garçon trop lent. Sur les crêtes autour de nous flotte la brume. Aucun nuage au ciel mais un voile assez épais, poisseux, sur le paysage. Une fillette joue avec une ficelle dans la rue ; elle lève une jambe et saute à la corde, toute seule, perdue dans son plaisir.

Nous prenons le départ, le chemin vers la mer. Le village a ses vieilles femmes et ses enfants dans les rues quand nous le traversons : « bom dia ! adios ! ». Enfin la mer et sa rumeur sur les rochers, inlassable soupir. Le chemin longe la falaise, empierré, sinuant sur le relief. Sur la mer stagne un voile de brume, le vent est coulant. Le long de la mer se dressent quelques maisons et une école, dans laquelle nous invite la maîtresse. La classe est vide. Sur le mur est affichée la liste des élèves aux prénoms et noms composés à rallonge. L’orthographe est phonétique. Je relève un « Stivan », un « Ailtron » et un saint hypothétique : « Navy ». Les visages sont à l’extérieur. On ne peut interrompre notre marche, se poser quelque part, sans voir surgir très vite par deux ou trois, toute une bande de gamins et gamines entre deux et dix ans.

Une ribeira s’ouvre dans la falaise, à notre droite, la Ribeira Graça. Le vent est à décorner les bœufs. Yves, d’ailleurs, en perd sa casquette. Des femmes repiquent l’igname dans la terre grasse bien irriguée par un ruisseau en activité. Nous marchons sur les murets de pierres qui délimitent les cultures. Plus haut, nous pique-niquons à l’ombre, sous un bassin de retenue d’eau aménagé de grosses pierres. L’itinéraire fait jardin japonais : de l’eau glougloutante, des pierres rondes disposées en chemin, les feuilles triangulaires du manioc en guise de nénuphar, les cannes à sucre en guise de roseaux – et la falaise de basalte noir.

Pendant que les autres ronflent au soleil, repus, je pars seul explorer le haut de la gorge. Elle sinue fort loin vers l’intérieur, se rétrécissant progressivement. J’ai l’impression enfantine d’explorer une île déserte. Si forte que je retire mon maillot pour mimer les corsaires qui hantaient mon imagination, il y a longtemps. Pas un bruit, pas même un oiseau. Des bananiers, en ligne, sont élevés dans l’ombre, les pieds au bord de l’eau. De gros papillons brun ocellé volettent, de larges libellules au corps vermillon passent lentement dans un vibrion d’ailes. De l’eau tombe goutte à goutte de la falaise sur les feuilles avec un bruit mat. Je m’avance longuement sans voir le bout de la gorge. La bananeraie n’en finit pas ; chaque endroit est aménagé pour fixer la moindre parcelle de terre. Alors que je revins, je croise Cyril parti explorer à son tour, blond et osseux jeune corsaire d’histoire. Il est le seul être humain que j’aperçois depuis vingt minutes. Encore une autre impression capverdienne, celle d’être seul à quelques mètres des chemins…

Retour vers la mer. Les gamins de Corvo (corbeau) nous saluent au passage. Très rude montée par une piste en lacets jusqu’au col avant le village de Fontainhas, où la bière nous tend le goulot. Au col s’élève une étrange lame de basalte, toute droite. Alourdis de taboulé et de bananes, les touristes arrivent un à un au sommet, rouges et soufflant. Dans la montée, les cheveux de sorcière sentaient le jasmin. Devant l’arrêt bière se prélasse au soleil un chat tigré couché en rond sur la pierre. Une petite fille vient acheter deux sous d’éponge à récurer et jette un regard étonné au groupe réuni dans la courette de l’épicerie pour siroter. Sa jupe est un jean de garçon repris en volants successifs. Fontainhas est « le village le plus photographié » de l’île. Il faut dire que, perché sur son promontoire au milieu des vallées, ses façades peintes en pastel, il a le cachet des vieux villages de nos sud. En poursuivant la piste, nous rencontrons dans l’ordre cinq travailleurs, dont un seul brasse du ciment (les autres discutent), trois gavroches perchés dans les branches d’un figuier, un père blanc tenant de sa main gauche un petit garçon et de la droite une fillette (tous trois français, selon le « bonjour » qu’ils nous lancent en chœur), puis deux dames touristes en sandales et bibis. Arrêt photo au virage qui surplombe le village – un classique. Suivi d’un arrêt admiration au virage suivant : la vue sur l’océan et Ponta do Sol.

Au loin dans la brume, Ponta do Sol apparaît comme une presqu’île frangée d’écume blanche. Se dressent quand même quelques immeubles d’un modernisme agressif qui doit plaire aux locaux, mais que nous avons abandonné depuis les années soixante. Le cimetière juif, le chrétien, des dizaines de maisons en parpaings bruts, pas finies, certaines à peine commencées et abandonnées aux fondations en attendant des jours meilleurs ; d’autres sont déjà habitées parmi la zone, c’est le quartier neuf. Près du port, le vieux quartier est en ruines. La terrasse de la maison où nous allons dormir donne sur un toit voisin de tuiles percées, et sur un autre en lattes de bois à demi pourries. Les rues se coupent à angles droits, pavées de galets où roulent les cyclomoteurs et où jouent au ballon pieds nus les tous jeunes adolescents. Les façades paraissent de pâte d’amande comme dans les contes tant leurs pastels sont appétissants à l’œil. Parfois, un arbre dépasse d’un muret, signe d’un jardin secret où il doit faire bon s’isoler. L’atmosphère est coloniale, nonchalante, lourde. La lumière atlantique est humide, salée, diffuse. Elle donne envie de se soûler ou de se perdre dans les moiteurs de femme. Aucun monument dans la ville ; tout est à ras de terre, deux étages au plus. On ne vit qu’au présent.

La marche, le vent et la déprime réclament une bière glacée avant même le thé chaud et les biscuits de rigueur. Le dîner est servi « dans l’hôtel » non par Angelo mais par la mama qui parle un peu français et ses enfants, deux métis adolescents d’âges rapprochés et deux petites filles jolies. Thon sauce piment et poulet aux pois chiches composent le principal des agapes. Xavier tient ensuite à nous emmener déguster le « café de San Antao », cultivé et torréfié ici, artisanalement. Nous n’allons pas loin, juste au bistro d’en face, une maison de vieille famille commerçante, restaurée il y a quelques années par un Suisse.

Le café, préparé à la turque par l’épouse, est suave et parfumé. Le grog servi ensuite, provenant des plantations personnelles du même Suisse, est infect. Xavier a beau nous vanter la distillation « en tête de chèvre » de tradition, plutôt qu’en tête métallique plus moderne, rien n’y fait. On déguste une sorte d’alcool à brûler amer, sans aucun raffinement. Le petit garçon vient taquiner son papa, un vieux blanc maigre et barbu à lunettes, faire câlin. Sa mère est Capverdienne et colorée. Le gamin peut avoir six ans, il est brun, fin, court pieds nus comme les autres petits du coin. Devant les étrangers blancs, il revendique son papa blanc aussi, tout fier. Il en est émouvant. Il a de beaux yeux noirs brillants et un malicieux sourire.

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Cruzinha da Garça

Nous revenons ce matin vers la mer pour emprunter le chemin de crête sur l’autre flanc de la ribeira. C’est une grimpée pavée sinuant sur la pente, à l’ombre puis au soleil. En nous retournant, nous avons une vue plongeante sur le village que nous venons de quitter. Sur l’aire de foot les ânes qui transportent nos bagages sont encore à peine bâtés. Sur l’autre versant, le chemin descendu hier joue les couleuvres dans le paysage. Sur notre droite s’étend l’océan bleu sombre, surplombé d’un petit cimetière marin. Rares sont les tombes à mausolée, la plupart des emplacements sont marqués de simple croix plantées dans le sol.

Près du sommet sont cultivés les champs de maïs. Un métis de 16 ans les ramasse à brassées, pieds nus dans la terre sèche. Il porte un lourd gilet de laine à même la peau, ouvert sur la poitrine. Au bord du chemin poussent quelques buissons de tomates cerise sauvages. Des choucas jouent avec les courants d’air au-dessus de tout.

La descente est aussi raide que la montée le fut. La falaise nous coupe du vent venu du large et c’est le cagnard. Nous nous dépêchons d’arriver en bas pour nous allonger à l’ombre d’un acacias, le long d’un rocher qui a gardé le frais de la nuit. Relevés, nous suivons le lit de la ribeira et débouchons droit sur l’océan. Passé le tournant de la falaise, nous arrive alors, droit sur le visage, une grande bouffée d’air salé. Le vent étrille les vagues et les fait friser en moutons. L’eau est claire, le ressac mousseux brumise l’air ambiant. Nous longeons le rivage, marchant avec précaution sur les gros galets de basalte poli, à l’ombre un peu dangereuse des falaises d’où peuvent tomber des pierres. Le village de pêcheurs de Cruzinha da Garça (la croix du héron), construit sur un promontoire, se rapproche. Il est fabriqué de cubes de ciment, certains pastels. Quelques palmiers agitent leurs têtes majestueuses et font crisser leurs palmes. Des enfants quasi nus nous regardent avec la joie de la nouveauté. Nous échangeons de spontanés sourires. Leur vitalité nous fait chaud au cœur et nous donne envie de chanter.

Nous traversons les rues en plein soleil pour nous éloigner le long de la côte. Une descente à pied nous conduit à une anse large où vient battre le flot. L’eau atlantique y vient mousser avec de mâles soupirs. Nos plantes de pieds se rafraîchissent avec délice dans l’eau marine sans cesse réoxygénée sur les rochers. L’air vivifiant donne faim, comme son parfum de sel. Les boites de sardines et de thon, les pickles et les olives, le fromage et le pain, sont vite dévorés. Seuls les beignets locaux, gras et serrés, sont moins appréciés, sauf des jeunes qui ont besoin de se caler l’estomac. Toujours pas de bain possible. Aussi, regardant la mer avec nostalgie, nous nous résignons à la sieste à l’ombre d’une avancée de falaise, dans le bruit incessant des rouleaux.

Soudain Marie-Claire pousse une exclamation : « Alain, vient voir ! » Qu’a-t-elle donc trouvé qui la mette dans cet état ? Elle me désigne quelque chose entre deux rochers. De loin on dirait une poupée gonflable – petit format – irisée de bleu et mauve. De près, la chose ressemble plutôt à un préservatif usagé, vu la forme. Mais ce n’est qu’une méduse garnie d’un sac qui se gonfle d’air pour flotter et se déplacer sans effort à la surface de l’eau. Le ressac l’a jetée sur le rocher où elle se dessèche peu à peu. Nous la mouillons, la repoussons avec un bâton vers l’eau qui la reprend. Nous avons le plaisir de la voir flotter à nouveau ballottée par les vagues.

Retour au village, avant de remonter la sierra da Garça du côté droit. Nous passons devant le cimetière, puis se dresse le village de Chada Igreja au milieu de ses champs de cannes à sucre en terrasses. La municipalité est riche : fleurs publiques, squares, boutiques, église. Les gamins vont pieds nus mais par plaisir ; ils sont bien habillés, pantalons sans trous et débardeurs aux sigles de basket.

La maison où nous logeons, dans le village, est luxueuse. Elle comprend plusieurs étages qui la rendent aussi haute que l’église, sa façade est peinte en saumon et des affiches de Kingston upon Hull sont encadrées dans l’escalier, pour rappeler que le maître de maison a travaillé en ce lieu étranger où il est devenu « riche ». Je ne sais pas où se trouve ce Kingston : en Jamaïque ? en Angleterre ? en Australie ? en Nouvelle-Zélande ? De la terrasse, nous avons une vue imprenable sur les pitons de l’île comme sur les toits du village. L’on s’amuse un moment aux interprétations des formes qu’ont pris les cheminées de basalte sous l’érosion : là un visage tourné vers le ciel, ici le profil d’une poitrine féminine au téton dressé.

Un punch pas trop sucré permet d’attendre que reviennent les derniers à passer sous l’unique douche, dans une vraie salle de bain, mais avec de la seule eau froide. A treize, la douche dure bien deux heures ! Le bouillon de poule au vermicelle qui nous attend ensuite est de facture très classique (sachets dilués dans l’eau chaude) mais le ragoût d’oiseau est un délice. Son odeur alléchante nous a accompagné une partie de la soirée et la saveur du plat servi était à la hauteur de son parfum. Marie-Claire aime le grog et la clope. Elle boit l’un et allume l’autre, tirant alternativement sur les deux. Ce soir, je trouve qu’elle a furieusement le look « copines » de Brétécher.

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Ambiance de boite à Cha de Paulo

Nous traversons le village, prenons l’autre versant de la gorge d’hier. Le chemin pavé sinue à flanc, bordé d’un muret côté vide. Il a quelque chose d’une muraille de Chine sur la pente. Il va vers la mer. Par les trous des crêtes notre œil s’échappe vers le large. Un grand ciel bleu couvre le paysage, comme toujours, à peine atténué d’un voile sur l’horizon marin. Montée rude, descente de même, du versant ombre au versant soleil, vers la ribeira d’à côté. Cha de Paulo, le village, est plus haut mais nous faisons halte au terrain de foot construit sur un endroit plat du fond de ribeira. Un dispensaire est bâti au-dessus et nous nous installons là. Il est à peine onze heures.

Nous attendons les ânes pour ranger nos affaires et prendre le pique nique. Nous achetons bière et coca à l’épicerie locale minuscule qui surplombe le terrain de foot. Yves nous raconte des histoires d’abeilles. Quelques gamins aux polos usés jusqu’à la corde nous regardent sous leurs longs cils. Danis est un brun vigoureux au col si échancré par les bagarres qu’il lui dégage une épaule ; Vanin porte un polo blanc ; Adrien est le grand frère en salopette de jean. Ils sont curieux et nous observent avec amitié. Nous engageons la conversation en semblant de portugais.

Le déjeuner se compose de taboulé synthétique peu appétissant et de fromage hollandais qui est devenu tout rouge et s’est mis en boule. Comme nous sommes déjà installés pour le soir, de l’eau chaude bienvenue permet un café turc avec la poudre idoine. Plaisir. J’en ronronnerais presque.

Nous partons pour la plage qui étale ses galets au bout de la ribeira Alta. Le sentier vole au-dessus des vagues, ouvert sur l’horizon immense, tout bleu. Flotte une odeur de sel. L’eau s’écrase en contrebas sur les rochers noirs, libérant une écume volatile que nos narines inhalent avec délice. Beauté atlantique faite de contraste de matières, de vaste lumière et de subtiles odeurs. La piste aménagée à flanc de falaise mène à un débarcadère de pirates, un creux de rocher aménagé où viennent se fracasser les vagues. Un escalier taillé dans le roc et rongé de sel permet d’accéder à l’eau. Une barque vient de décharger là du riz et du sucre. Les bateliers ont eu le plus grand mal à la tenir à distance du roc où la mer la poussait à se briser à chaque instant. Des nègres nus attrapaient les lourds sacs et leurs muscles luisaient d’embruns au soleil. Des ânes parqués là ont été chargés, Ils remontent et nous croisent. Deux Noirs aux visages de corsaire les accompagnent des charges sur les épaules. Nous restons un moment à écouter le fracas des rouleaux et à regarder jaillir l’écume neigeuse qui gifle régulièrement les rocs noirs. Une musique ample et virile sourd de la gorge de l’océan, soupir lourd, inlassable et fascinant. Je tente d’observer la lumière ; elle joue sur l’eau qui roule, au travers d’elle quand elle explose en gouttelettes irisées ; elle se répand dans l’atmosphère, donnant à l’air ambiant cet éclat transparent que l’on perçoit au travers d’une loupe.

Au débouché de la ribeira ont été remontées loin des flots quelques barques à rames, de courtes chaloupes à trois bancs de nage. Une fois de plus nous nous installons face à la mer, arrangeant de nos fesses un nid dans les galets. Nous restons silencieux à écouter le fracas des éléments, chacun perdu dans ses pensées, bercé par les braoums des vagues qui s’abattent et les chuintements d’eau qui se retire en faisant chanter les galets. Xavier nous l’avait bien dit, il n’est même pas question de se tremper les pieds, les galets volcaniques ont des tailles de têtes humaines, de quoi se tordre les chevilles avant même d’entrer dans le flux. Quant à se baigner, il n’y faut point songer, c’est trop dangereux ; rouleaux et courants sont impitoyables.

Au soir tombé, la fiesta se prépare, le bal du samedi soir. Nous avions oublié que nous sommes samedi, pas les villageois dont c’est le grand défoulement hebdomadaire, corps déchaînés, jeunesse en rut, musique techno plein les ouïes. Sur la terrasse couverte de la boutique qui surplombe le dispensaire où nous devons dormir, deux gigantesques baffles crachent déjà leurs décibels. Elles passent des pots pourris rythmés juste pour l’échauffement. On nous laissera à peine dîner avant de lâcher les watts. Une feijoada bien dense couronne ce jour sans marche, suivie d’une noix de coco pour quinze, juste pour agacer les dents. Puis les décibels montent pour la jeunesse des ribeiras. S’enchaînent les scies brésilo-portugaises, le disco remixé à Amsterdam. On pousse encore un peu la sono. Défilent sur la platine Lili puis Mi corazon, et d’autres beuglantes à la mode popu locale. La jeunesse est vraiment très jeune, plafonnée à 16 ans – les autres travaillent en ville ou ont déjà émigré.

Impossible de trouver un quelconque sommeil dans le dispensaire qui vibre de basses, à quelques mètres des baffles. Et il y fait trop chaud. Je pars dormir seul à la belle étoile, sur le stade bien aplani. Je dormirai assez bien, malgré le son qui se prolonge fort tard dans la nuit. L’éclairage public s’arrête vers minuit : l’électricité est coupée et avec elle le son. Soulagement de courte durée car – qu’à cela ne tienne ! – on met très vite en route un générateur à mazout, qui vient rétablir la sono et ajouter son grondement régulier ! Le courant électrique a été apporté jusqu’au village il y a deux mois seulement, nous a-t-on dit, juste avant les élections municipales. Depuis, on en use comme de nouveaux riches, à profusion. Il faut bien que jeunesse s’amuse et que les corps s’apaisent dans l’agitation et le rythme.

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Débouché sur la mer au Cap Vert

Notre copain l’âne s’abouche avec son copain le coq pour nous rendre le petit matin infernal. Braiments hystériques, cocoricos obtus, le soleil est loin d’être levé mais les bestioles s’impatientent. La lune en son dernier quartier travers encore le firmament bleu turquoise. Ce n’est qu’un peu plus tard que l’astre rosit les écharpes de nuages qui traînent, très haut.

Le village finit par s’animer : des femmes partent pour les champs, des hommes rapportent déjà sur la tête des bottes de cannes coupées hier. Les gosses commencent à sortir des maisons, habillés pour la journée : jambes nues et gorge à l’air. Lorsque l’eau est rétablie, vers 8h, à la fontaine publique, des petits garçons se lavent tout nu devant le monde avant de se rendre à l’école. Ce spectacle habituel et naturel n’intéresse même pas les petites filles qui viennent puiser de l’eau.

Xavier regrette qu’il soit interdit de parler créole à l’école. Le portugais est obligatoire, avec punition pour les contrevenants. Les Français ont connu cela avec les langues régionales au début du siècle. Mais l’émotion fait tout mélanger. Il est préférable de réfléchir malgré la pression du politiquement correct : éducation et identité ne se confondent pas. La famille et le groupe social fondent l’identité ; l’éducation est une instruction qui mûrit, elle ouvre l’esprit à autre chose – peut-être à l’universel. On ne devient pas Chinois parce que l’on étudie la Chine ou la langue chinoise à l’école et, pour un Capverdien, il est utile d’apprendre le portugais. Leur destinée est d’émigrer, au moins d’écouter la radio, de regarder la télé, de voter pour des candidats. Comme il y a autant de parlers créoles que d’îles, on ne voit pas comment sortir du particularisme étroit sans parler une langue commune qui ouvre sur le vaste monde.

La piste à flanc de colline longe le canyon abordé hier soir. Terrasses, irrigations, roches nues et quelques fleurs composent le paysage : une euphorbe, une sorte de convolvulus, une fleur en grappes jaunes verticales comme un lupin…

Le chemin débouche brusquement sur l’océan. Rumeur de vagues, de l’eau partout qui descend des champs par les canaux d’irrigation, qui se précipite comme si elle était pressée et joyeuse de rejoindre la mer. Les champs minuscules sont soigneusement plantés de vert tendre. Plantes enfants qui s’étirent au soleil, toutes fraîches du bain, aspirant goulûment les bons éléments nourriciers de la terre. Des gamins leur font échos dans une cour d’école. Un trapiche se dresse encore pour presser la canne et faire chanter les hommes dans les brumes d’alcool. Paysage de falaises et d’herbe rase, odeur atlantique. Notre marche nous fait longer désormais la mer. L’eau est si claire au pied de la falaise que l’on peut compter les gros galets dessous. Poussent au bord du chemin des chardons à fleurs jaunes, des grappes fines de fleurs bleues, des plantes grasses. La piste est pavée comme un chemin inca. Elle serpente à flanc de falaise, elle sinue, monte et descend, dessinant de curieux signes en méandres sur les pentes.

Pique-nique sous les acacias, vers l’intérieur où le vent ne parvient pas. A contre-jour, avec la végétation qui les couvre, les falaises ont pris une couleur bleu-vert. De près, on reconnaît les longues tiges qui bifurquent à angle droit des « cheveux de sorcière ». Ce sont des plantes sans feuilles aux fleurs groupées en bouquet qui pendent en de longues lianes accrochées entre les roches. La mer nous a ouvert l’appétit. Nous nous repaissons d’une bassine de salade de pilpil au thon, olives, betteraves rouges, tomates, et autres ingrédients sortis des boites et des pots. La tomme apportée de France et la pseudo-mozzarella locale servent d’appoint. Ce fromage local à une consistance caoutchouteuse, comme si les chèvres avaient les pis siliconés.

Nous quittons le bord de mer un peu plus tard devant un étrange terrain de foot installé tout seul sur la falaise. Pas de village en vue, rien que le ciel et l’eau et ces cailloux aplanis pour les pieds nus. Qu’il doit être beau de jouer ici et de marquer des buts face au large, en rêvant d’un vrai stade remplis. Les hourras ne sont poussés que par les corbeaux. Sur un autre promontoire un peu plus loin, un cimetière marin. Le jeu et la mort sont isolés loin des maisons comme s’ils participaient d’un ailleurs mystérieux et un peu inquiétant, de rites religieux. Ballon soleil lancé au ciel à coups de pieds, sommeil éternel creusé dans le roc face au grand large. Ces endroits sont les deux annexes des villages dispersés sur les hauteurs de l’intérieur.

Dans une gorge, nous atteignons le village de Melo de Espania. Il est agricole, escarpé et joliment disposé avec de minuscules champs en terrasse entre les maisons bâties sur les pentes. Une brochette de gosses attend notre arrivée sur l’escalier de l’école où nous devons passer la nuit. Ils nous contemplent silencieusement, les yeux bien ouverts, la mémoire éponge et sans envie. Une mégère engueule copieusement son mari trois terrasses plus haut. Les enfants rient et ne perdent pas une miette de la dispute. Un psychotique adulte délire sur la terrasse de la maison au-dessus, éructant dans un mélange d’anglais et de créole. Pendant cette exhibition une chèvre rit, sarcastique. Les indigènes sont indulgents envers la folie ; ils laissent faire comme on laisse un petit enfant, veillant de loin à ce qu’il ne se blesse pas.

Le punch est fort ce soir et le ragoût habituel est à base de poisson salé – trop salé. Il faut aimer cette cuisine de fond de cale. Nous faisons notre lit sur la terrasse scolaire, sous la lune.

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Les enfants d’Alte Mira

La rosée, cette nuit, s’est déposée sur les sacs. L’air qui va par coulées intermittentes est chargé d’humidité et sa fraîcheur saisit au réveil, bien qu’il fasse largement au-dessus de zéro. Ce frais ne durera pas. Il nous suffit d’observer les enfants déjà pieds nus, en shorts courts. Quand le soleil se lèvera…

Lentement, le petit-déjeuner est bu et mâchonné, lentement les affaires sont remballées, les sacs refermés. Les uns et les autres commencent à s’agiter de plus en plus, de plus en plus vite, émergeant de la glu du sommeil. Ce n’est pas que nous soyons pressés, l’étape d’aujourd’hui est prévue courte. Mais l’effet de groupe joue à plein ; personne ne veut être le dernier à enfiler ses chaussures, boucler son sac, chercher à la fontaine de l’eau pour sa gourde. Sur les crêtes en face le soleil souligne les reliefs. Aiguilles et pics, blocs et mesas, ce chaos volcanique éructé des profondeurs et brutalement figé au froid de l’air s’est immobilisé pour des millénaires.

Sur le chemin, nous longeons un pressoir de cannes à sucre, un trapiche. Il n’est pas en fonctionnement, mais Xavier nous explique qu’un joug entraîne trois cylindres verticaux entre lesquels on enfile les cannes. Happées par la vis, celles-ci expriment leur jus frais, qui est récupéré en tonneau au-dessous. Il est laissé à fermenter cinq jours avant d’être distillé en alambics pour produire le grog, ce nom local du rhum brut venu du vocabulaire marin international.

Nous poursuivons le tour du village, étagé sur les flancs de la vallée. Un vieux nous invite à nous asseoir et à discuter un moment. Il a travaillé au Luxembourg jadis et parle français. Il a été ensuite marin, a visité plusieurs pays. Il est revenu chez lui finir ses jours, s’établir et faire dix enfants. Les aînés ont déjà émigré au Portugal, en Espagne, en Hollande, d’autres sont restés dans les îles mais se sont installés en ville. Ne restent que les plus jeunes qui sont là, de 3 à 17 ans. Les garçons portent les cheveux ras et la casquette à la mode américaine ou des dreadlocks rasta avec la nuque rasée. Les plus grands ont la boucle d’or des marins à l’oreille. Toute la panoplie pour paraître moderne, dans le vent et branché sur la planète. Eternelle question d’identité des adolescents. Ils sont timides et ne nous adressent pas la parole, mais nous dévorent des yeux pour apprendre comment « on doit » être. Plus loin, une vieille dame nous entreprend, à qui il ne reste qu’une seule canine à sa mâchoire. Elle nous dit qu’elle est pauvre, qu’elle a eu plusieurs enfants, mais que ses filles sont mortes. Restent deux petits garçons qui nous regardent, indifférents. Ce sont ensuite deux gamins portant une grosse balle de foin sur la tête qui nous lancent le rituel « comment tu t’appelles » dû à tous les touristes qui passent ici, la majorité français et randonneurs comme nous.

Nous descendons la piste pavée jusque dans le canyon vers la ribeira Alte Mira pour pique-niquer sous un grand arbre. Trois enfants sont assis et nous regardent faire. L’un d’eux, au teint plus clair, est robuste et lumineux. Son teint, ses yeux, son sourire, tout en lui irradie comme un dieu grec. Il est heureux et avide de vivre. Le voir apporte de la joie, sa santé est communicative. D’autres gamins ne tardent pas à les rejoindre et ce sont bientôt une vingtaine de personnes, enfants de tous âges et quelques adultes, garçons et filles, qui s’installent en face de nous et nous observent exister. Quelques « comment tu t’appelles » pour se faire remarquer, mais surtout le plaisir d’être là et de regarder.

Le vent, qui s’est levé à nouveau, fait chanter les feuilles de canne à sucre derrière nous, tandis que nous cherchons individuellement ou par couple un endroit plat pour la sieste. Une maman est fière de ses enfants, elle pousse sa petite fille à aller demander à chacune et chacun d’entre nous « comment il s’appelle ». Son prénom à elle est Saïda. Ses cheveux ne sont pas crépus, non plus que ceux du garçon, son frère, que la maman lisse amoureusement avant que cela ne finisse par agacer. Le petit a des reflets châtains dans sa chevelure et de grands yeux noirs, pas plus de chaussures que les autres. A voir le gavroche se rouler à plat ventre sur les cailloux, se frotter le dos au rocher, puis étreindre un copain, on le sent tout de plain-pied avec la nature, ses instincts et les êtres.

Deux fillettes invitent Chantal et Martine « voir chez elles » au village un peu plus haut. La moitié du groupe les suit, visite le village, regarde les photos, rencontre les grands-mères et les petits frères et sœurs. Lorsqu’elles sont de retour, les fillettes se sont fait belles ; elles ont ôté leurs oripeaux pour passer des robes colorées, ont pris leur poupée à la main, pour nous faire honneur et tenter une photo. Certains garçons, sur l’instigation de leurs mères, se sont changés aussi, un 12 ans qui revenait de l’école et le gavroche de tout à l’heure. Il porte maintenant un bermuda fait d’un vieux pantalon coupé et un maillot de foot aux bandes verticales bleu et jaune.

Nous nous enfonçons dans la gorge qui doit déboucher sur la mer… J’aime ce paysage des gorges, toujours un peu mystérieux, avec un ruisseau au centre qui roule sur les cailloux. Grâce aux pluies d’octobre dernier il n’est pas à sec. De temps à autre des aiguilles de basalte coupent la falaise, déchiquetant un peu plus le paysage. Il fait frais. Quelques filets d’eau coulent en cascade sur la paroi et rendent la roche luisante comme de l’étain poli. Pas un bruit. Nous allons trop loin, revenons sur nos pas, retournons, rebroussons à nouveau chemin. Xavier ne sait plus où il faut prendre le sentier pour remonter sur le plateau. Nous finissons par découvrir une sente de chèvres pour rejoindre la route plus haut, et le village. Celui-ci est bâti en bord de falaise, ses champs cultivés en terrasses alentour. Nous grimpons deux étages de la maison où nous allons coucher pour rejoindre le toit plat. Il est plus étroit et moins isolé du village qu’hier soir.

Le vent coulant s’est fait trop frais et nous dînons à l’intérieur. Le traditionnel ragoût, ce soir, est au thon. Même composition de légumes qu’hier, même temps de cuisson. Le poisson, n’étant pas une vieille poule, est trop cuit. Mais les parfums se mêlent avec la même étrangeté. A la nuit tombée, la seule télévision du village est sortie de l’école et installée dans la rue. Le spectacle est public et chacun s’agglutine en cercle devant le poste. Les vieux et les vieilles ont sorti leurs chaises et ne regardent l’écran que du coin de l’œil, en continuant à discuter. Les adolescents sont debout, en groupe. Les enfants sont assis en tailleur, serrés les uns contre les autres, béats et silencieux.

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Premiers pas sur les chemins du Cap Vert

La piste part d’un village aux quelques maisons. Elle sera tout au long un véritable sentier pavé de cubes bien taillés et très jointifs. Du beau travail, financé par les gouvernements de Lisbonne lors des famines locales, jadis. S’étendent à la sortie du village des cultures en terrasse de pommes de terre et maïs, et autres végétaux inconnus à nos yeux.

Des ânes très chargés de tiges de maïs sont menés par un garçon dépenaillé. Il nous salue d’un signe de tête, beau dans sa nature. Nos pas nous mènent à une grande descente dans le rio, suivie aussitôt d’une rude remontée.

La montagne se découpe en flèches et clochetons sur notre horizon. Le basalte s’est figé en aiguilles que l’érosion n’a pas entamées. Certaines sont comme des lames plantées verticalement, d’autres rappellent les pignons de maisons écroulées. Nous faisons une pause sous un arbre, allongé sur la pierre, après avoir ri avec une brochette d’enfants.

Un col se dresse devant nous, minuscule fente dans la crête montagneuse. La montée pour l’atteindre est dure, mais l’altitude demeure très supportable aux habitués des hauteurs. Le soleil frappe les nuques tandis que l’air se fait plus rare. Mais le vent nous attend au-delà du col. Il nous prend brutalement d’un grand souffle. Nous nous sentons embrassés, comblés. Les filles n’arborent plus cet air chiffonné, les frustrations disparaissent. Vive le vent ! Passées les deux aiguilles de basalte du col, la redescente est aussi vertigineuse que la montée ; il faut se faire à ce relief particulier, ce volcanisme de pierre dure. La piste va en lacets, heureusement assez larges pour faire se croiser deux ânes. Les pierres qui roulent fatiguent les genoux et je suis content d’arriver à la route. Ribeira das patas, la vallée des canards, semble le nom de l’endroit.

Le village où nous bivouaquons ce soir est à quelques centaines de mètres de là. Nous le traversons sous les saluts des gamins à moitié nus. Nous pénétrons dans une maison, montons deux étages jusqu’à la terrasse, et nous sommes à l’étape. Point de tentes sur l’herbe, mais un duvet à installer sur une terrasse. Un bac de thé chaud attend notre soif, avec du pain d’épices. Le temps de se poser, de se changer, d’installer un peu son sac et sa couche, voici que la nuit tombe déjà. Chacun se cale dans son coin parmi ses affaires, reconstituant son petit château fort avec tours d’angles et pont-levis. Bruits de fermeture éclair, froissements de sac plastiques, odeurs de crèmes pour le visage ou de pansements pour les ampoules. Dans un petit enclos de parpaing sur la terrasse, nos hôtes élèvent des cochons d’inde. Ils couinent et se bagarrent pour quelques grains de maïs, grimpant les uns sur les autres en piaillant pour grappiller la nourriture.

La nuit est franchement tombée. Pour apéritif nous prenons le grog, ce punch capverdien de rhum brut et de mélasse aromatisée à l’orange. Ce soir, c’est une bouteille de la production locale des gens qui nous accueillent. Je l’ai trouvé meilleur que celui du restaurant d’hier, moins sucré et mieux citronné. A la lueur d’une seule bougie vacillante dans les courants d’air nous dégustons un ragoût de poulet aux légumes. Divers condiments donnent ce goût chaud et parfumé qui fait toute la différence ; je reconnais l’ail, l’oignon, la coriandre fraîche. C’est un délice. Pommes de terre et patates douces ont été ajoutées à mi-cuisson, l’ensemble a mijoté longuement. Pour ceux qui sont affamés, du riz blanc est servi à part. Les étoiles se dévoilent, innombrables. Nous sommes presque sous les tropiques ! Je vois Orion juste au zénith. La lune n’est pas levée. Un seul chien aboie de temps à autre. Pour un pays agricole, il y a semble-t-il peu de chiens. Il est vrai que, faute d’eau toute l’année, les bêtes sauvages ne survivent pas et que l’élevage est difficile, sauf peut-être de chèvres. Usés de tant de splendeurs, nous ne tardons pas à nous couler dans nos duvets, le visage levé vers les étoiles.

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Vers San Antao

Tôt réveil pour un petit-déjeuner identique à celui d’hier. Nous devons attraper le bateau de huit heures pour l’île en face, plus sauvage, où nous allons randonner : San Antao. De loin elle paraît sèche et découpée. Le bateau est un vieux caboteur à mât de charge sur l’avant, reconverti en promène-couillons. Il a été rebaptisé Mar Azul (mer bleue) et son unique cheminée vomit une fumée noire à l’odeur de diesel lorsqu’il pousse les feux pour la manœuvre. Touristes et indigènes s’entassent sur les deux ponts dans un mélange très démocratique, en tout cas post-colonial. Des familles entières passent d’une île à l’autre comme on prend le métro, encombrées de mioches et de ballots. La houle atlantique fait vomir plus d’un petit, ce qui est étonnant pour un peuple de marins.

Le débarquement est anarchique. Se croisent les interpellations des uns et des autres, ceux à terre et ceux qui vont débarquer, ceux qui attendent et ceux qui arrivent, ceux qui doivent embarquer plus tard et l’équipage, et ainsi de suite. Les touristes sont les plus discrets, habitués à raser les murs et à chuchoter par leur société dépourvue de soleil et de joie de vivre. Caisses et ballots passent de mains en têtes, car femmes et gosses portent souvent les charges sur le sommet du crâne. Nos bagages sont entassés sur un taxi collectif.

Nous avons le temps de visiter Porto Novo, ce « grand port de débarquement » au sud de l’île, réduit à une jetée de pierres et à deux lignes de maisons le long de la route qui longe la plage rocheuse. Le marché local, un peu plus loin, offre de rares légumes ; des barques à rames ramènent quelques poissons, vite ouverts en deux et mis à sécher au soleil faute de consommateurs immédiats. Âmes en peine, nous errons dans ce délabrement presque caraïbe, la joie en plus. Car les Capverdiens nous apparaissent joyeux de nature ; ils n’ont pas le ressentiment d’anciens esclaves que l’on peut rencontrer dans nombres d’îles caraïbes.

S’offre à nos yeux le spectacle des gens, je ne m’en lasse jamais. Les petites filles portent des nattes pincées avec des bibelots de plastique coloré, des robes courtes qui leur laissent à nu cou, jambes et bras. Elles marchent pour la plupart en tongs. Les garçons vont pieds nus, en short usé et tee-shirt largement échancré au col par les grands frères ou les bagarres. Tous les enfants ont les yeux brillants et la frimousse pleine. Ils paraissent débrouillards, habitués à vivre en famille et en bande. Hors la pêche (archaïque), le tourisme (limité) et l’émigration (espérée mais contingentée), que vont-ils devenir ? A 35 ou 40 ans, déjà vieux, des hommes nous parlent en français. Ils ont travaillé en Europe et vivent de peu une fois revenus au pays. Mais ils gardent la fierté d’avoir connu un autre horizon et d’autres gens, ce vaste monde que les anciens n’avaient jamais vu pour la plupart. Cette volonté de vivre sans rien refuser de la vie est une vertu que j’honore.

Nous voici sur la terrasse face à la mer du Residencial Bar Restaurante Antilhas. Il y a une atmosphère particulière des îles à laquelle je suis sensible. Je l’ai trouvée en Bretagne, en Grèce, aux Caraïbes, sur les îles atlantiques et je la qualifierai « d’aérée ». Le vent participe de ce sentiment, bien sûr, par son omniprésence, mais aussi la lumière, l’espace, le goût de l’air sur la langue, son parfum dans les narines. Il est ici un peu salé, chargé d’humidité ; il est ailleurs chargé d’odeur de terre et d’herbe ou de plantes aromatiques.

L’étendue, sous nos yeux, éclaircit l’esprit, apaise l’âme, comble le regard de son immensité. Plus de limites pour le souffle. Dans les îles, on ne s’intéresse plus aux mêmes choses qu’en ville, au trop proche, au détail. L’esprit s’ouvre comme l’œil, la poitrine et la narine. Tout s’enfle, par mimétisme, le regard, les poumons et le goût de vivre. L’océan infini, toujours changeant, rend l’appétit de tout tenter ; le ciel éthéré, de son soleil impitoyable, donne envie de tout connaître. L’air, l’espace, la lumière, rendent lucide, inspiré, heureux. Lorsque l’œil, alors, accroche le proche, les êtres ou les plantes de l’île, il garde un peu de cet espace en lui, un peu de cette lumière, de cette façon pénétrante de voir, et le goût d’embrasser. Ambiguïté de ce mot « embrasser » qui va du plus proche au plus lointain.

Après avoir dévoré pain, riz et poisson, nous nous entassons dans un minibus rouge Toyota qui nous conduit à l’orée de la piste randonneuse. Nous traversons en voiture un paysage étrange, presque lunaire, halluciné malgré le soleil vif et le bleu amical du ciel. S’étendent des montagnes à la mer des champs de lave solidifiée, sombres et tourmentés, sans un brin d’herbe ni un tronc d’arbre. Un cimetière s’élève d’ailleurs à un endroit, isolé mais parfaitement à sa place. Parfois, un ru à sec a labouré le sol comme si les pluies si rares étaient d’une violence inouïe. De minuscules ponts enjambent ces ribeiras, bâtis, comme tout ici, avec une minutie de fourmis.

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Mindelo

Terre rouge, buissons ras, rocs. Le paysage est aride, pré-saharien. Les constructions aux abords de Mindelo sont en béton-cubes. Les rouleaux atlantiques viennent s’écraser joliment sur la plage, la dentelant d’écume blanche. Deux cargos échoués y rouillent depuis des années sous le regard indifférent des autochtones. Notre hôtel est sur la colline. Il porte le nom portugais nostalgique de Saudade. Les chambres sont étroites mais leur plafond est très haut. Eclairées d’un néon blafard, elles restent sombres même en plein jour. Les lits n’ont pas de couvertures, à nous de voir si nous sommes frileux.

Nous gagnons le restaurant. Nous sont servis un plat de thon grillé sauce safran, jambon et crevettes, du riz et des frites, puis un fromage-dessert dans la même assiette : du chèvre à la papaye confite. Xavier joue les préludes de sa partition de guide en nous contant l’histoire très résumée du Cap Vert, les explorations portugaises, le commerce d’esclaves, le métissage obligatoire. Nous avons de la chance, ce soir arrive une chanteuse locale très connue, dont nous trouverons plus tard les disques : Herminia. Elle pousse quelques romances nostalgiques en plein air, sur la terrasse, dans la nuit nuageuse et le vent puissant. Sa voix est moins grave que celle de Cesaria Evora, mais le ton est aussi prenant. Elle traduit l’âme d’un peuple sans racines, nomade, à l’histoire douloureuse. Ce que nous devenons tous plus ou moins, avec la modernité et la mondialisation. Il n’y a qu’ici que je m’en suis rendu compte : les branches tombées du manguier laissent des cicatrices en forme de cœur.

Avec seulement deux heures de décalage depuis Paris, le réveil est facile. Petit-déjeuner de pain et de café, de fromage de chèvre et de jus d’orange. Nous partons en ville pour un programme chargé. Il nous faut aller à la banque pour le change, à l’Alliance Française pour les cartes de l’île et les cartes postales, à la poste pour les timbres… L’Alliance Française est studieuse lorsque nous y entrons. De jeunes adultes consultent des livres dans la grande salle claire de la bibliothèque. Ils prennent des notes et discutent à mi-voix. Quelques enfants vont choisir des livres illustrés parmi les trésors soigneusement étiquetés des rayonnages qui les entourent. Sur une carte de lecture du comptoir en attente de classement, je relève les livres empruntés par un Capverdien à barbe : ‘Mythologies’ de Roland Barthes, des ouvrages sur les rapports religion et science, Jésus et l’islam, les mythologies africaines. Sur une affiche, le visiteur est incité à parrainer un enfant indigène pour accéder à la bibliothèque : le paiement d’une carte à l’année ne coûte que quelques dizaines de francs.

La poste est un bâtiment frais repeint de blanc et bleu, très moderne d’aspect. Des efforts d’architecture et de teintes sont manifestes sur les constructions publiques. Je suis frappé par les couleurs : elles sont vives mais non criardes, elles donnent une touche de gaieté et s’intègrent bien au paysage avec son franc soleil. Ciel bleu, rocs bruts, océan profond – et l’exubérance des hommes d’ici – c’est un peu de tout cela qui se reflète dans l’architecture. Des femmes déambulent dans la rue, affairées. Certaines portent sur la tête de larges bassines où s’étalent des quartiers de thon cru rouge bordeaux, juteux, odorants.
Le marché aux poissons est plus loin. C’est le thon que l’on y débite le plus. Quelques maquereaux et de courts poissons d’argent, d’un ovale parfait, gisent dans quelques bassines. Un marin me demande en riant de le prendre en photo. Il empoigne un thon entier, sous la queue et les ouïes, pour faire saillir ses biceps et offrir une vision de nourriture et de santé. Des fresques peintes sur azulejos parent les murs ; elles sont fraîches et joliment naïves.

Le déjeuner a lieu dans une rue parallèle au port. Le service est lent, la cuisine n’est préparée que lorsque nous nous installons, comme partout en Afrique. Des éphèbes métis nous servent salade de tomates, poulet frit avec riz et frites, bananes. Xavier a oublié de nous le dire, le patron est gay. Le principal garçon a peut-être 16 ans, la barbe lui pousse à peine. Il nous regarde avec intensité, sa réserve préservée d’un fin sourire. Il a paré son cou d’un lacet noir orné d’une pierre verte pointue comme un piment entourée de deux coquillages. Faut-il y voir un symbole phallique ? La théorie s’écroule dans un grand patatras lorsque nous sortons du restaurant : il est dans la rue, adossé au mur, son service achevé et une jeune fille étreint sa poitrine juvénile. Le sourire du serveur s’est fait tendre.

Une partie du groupe se décide pour la montagne qui culmine à 750 m entre la ville et la plage. De ce plus haut point de l’île, nous aurons une vue étendue. Nous louons un gros taxi pour nous y rendre, nous rentrerons à pieds. Antennes et paraboles sont dressées au sommet pour profiter de l’endroit pour relier ce bout de terre au vaste monde. On pourrait presque sentir passer les ondes parmi les courants d’air. Ces délicates oreilles métalliques sont gardées par des soldats en armes qui déboulent aussitôt voir qui nous sommes et ce que nous faisons là. Notre venue les distrait de leur guérite et de leurs sempiternelles histoires ou plaisanteries de salle de garde. Ils reluquent les filles, comme tout militaire qui se respecte.

Nous entreprenons de parcourir bravement nos dix kilomètres retour, le nez au vent. Nous suivons la route, magnifiquement pavée de basalte jointif sans une once de goudron. Un beau travail d’artisan. Le vent souffle toujours, cet alizé régulier qui dessèche la gorge mais fait pousser le maïs. Les champs sont orientés au vent et cultivés en terrasses. On y trouve haricots, tomates, et évidemment maïs. L’eau est rare, les plantes vivent surtout de l’air du temps, cet air chargé d’humidité qui vient du large. Au loin en contrebas s’étend l’Atlantique, la plage frangée de mousse, le sable blond et les quelques constructions cubiques en béton qui forment le village.

Xavier a prévu ce soir un dîner au « Café Musique » (en français sur l’enseigne), un restaurant orchestre branché où se retrouvent en général les Français résidents ou de passage. Il a commandé un plat unique et national : la catchupa. C’est une sorte de cassoulet au maïs et chorizo, accompagné de divers légumes cuits en pot-au-feu et de quelques rares morceaux de lard et de thon. Un vrai ragoût de marin où l’on ramasse dans le pot tout ce qui traîne pour donner du goût mais avec une teinture africaine : le maïs, les patates douces. Nous goûtons au punch local, mélange de rhum brut et de mélasse où ont macéré écorces d’oranges et de citrons. C’est sucré, aimable et fort, mais ne laisse pas un souvenir impérissable (sauf le lendemain si l’on en boit trop). La serveuse accorte qui porte les consommations se laisse suivre des yeux. Elle est rembourrée aux bons endroits plutôt que bien en chair, et accentue son effet en portant un jean très moulant et un bustier élastique marqué « Kookaï » au-dessus des seins. Tous les garçons repèrent instantanément la marque, ce qui doit être l’effet commercial recherché. Ce café mérite son appellation de « musique » par un quatuor qui interprète des airs de morna, ces chants nostalgiques et vivaces du pays. Deux guitares classiques entourent une petite guitare sèche et un grand métis au nez en trompette fait jaillir de sa poitrine le chant en se dandinant un peu. C’est assez beau bien que les paroles nous échappent pour la plupart.

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Cap Vert d’un coup d’ailes

Le Boeing 757 des Transportes Aereos do Cabo Verde – TACV – est à l’heure. Il se remplit de familles sang-mêlé et de jeunes blancs mâles aux carrures californiennes. C’est à cet instant que je découvre que certaines îles du Cap Vert sont un paradis à quelques heures d’Europe pour les mordus de planche à voile.

Le vent constant des alizés et la houle atlantique en font un haut lieu sportif. Les costauds emmènent pour la plupart leurs compagnes. Elles ne font pas de planche mais tentent de se faire une raison. Elles consultent les guides touristiques, comme celle qui commente les « autres activités » derrière moi. Elle en aura vite marre des flots bleus et de la plage immense, des autres nanas enduites d’huile et du vent éternel. Mais elle suit les muscles adorés pour les voir se dorer.

Deux sièges devant moi causent et remuent des jumeaux français de 5 ans. A l’arrivée sur les îles, alors que l’avion survole une terre sèche et jaune, à peine plantée de rares buissons ras, l’un d’eux élève la voix : « maman, on est au Cap Vert ? Mais pourquoi c’est pas vert, maman ? On n’est pas au Cap Vert ! »

Je n’imaginais pas qu’il fallait autant de temps pour venir d’Europe : 5h40 de vol ! Nous changeons d’avion à Sal pour joindre l’île de Sao Vicente au nord. L’aéroport « international » est tellement vide que nous traversons les pistes à pied pour gagner l’aérogare. Grand soleil et grand vent. Odeur salée inimitable des îles atlantiques.

Nous avons à peine le temps de faire connaissance avec un Xavier à l’allure de titi provincial en sandales, rougi par les tropiques, que nous rembarquons dans un avion à deux hélices et deux dizaines de sièges. Une famille mêlée nous suit dans notre périple. Difficile d’attribuer les enfants aux parents. Il y a un père blanc, une mère métisse, une mère blanche. Les enfants vont du café au lait au blanc blond. L’aîné, le garçon, peut avoir huit ans, la charpente fine, les cheveux crépus presque blonds, les yeux gris bleu, il a surtout un profil délicat de gazelle, le nez allongé aux narines bien dessinées. Métis de noir, de portugais, de français, un peu d’arabe et d’autres origines encore, il est superbe. Il cajole et embrasse la plus petite des trois fillettes qui lui ressemble un peu, en plus rond.

Un touriste feuillette le guide Olizane sur le Cap Vert. Une locale de la haute, un siège en arrière, s’y reconnaît en photo aux côtés de Cesaria Evora, la célèbre chanteuse de morna aux pieds nus. Elle engage la conversation. Le touriste dirige un groupe de presse professionnelle sur le tourisme ; la Capverdienne travaille à la compagnie aérienne.
Sao Vicente pointe ses sommets rocheux et laisse apparaître ses falaises découpées.

L’avion pique vers le sol. A cent mètres au-dessus des flots, il s’engage entre les falaises, dans une anse. Le vent qui fait moutonner la mer secoue la carlingue. A voir une tour blanche défiler par le hublot sur la gauche, j’ai l’impression d’un bateau entrant au port. Il s’agit d’ailleurs du phare de Ponta Machado. La piste est installée dans l’échancrure de San Pedro, orientée à l’ouest face aux vents dominants venus d’Afrique. Et l’on se pose en douceur.

Nous sommes douze dans le groupe, avec Xavier, presque la moitié de l’avion à nous tous seul. Nous récupérons les bagages et nous nous entassons dans trois taxis, trois larges Mercedes 240TD qui datent. La nôtre affiche déjà 236 431 km au compteur et dépasse difficilement les 90 km/h. Après une dizaine de kilomètres pour rejoindre la ville, le totalisateur kilométrique n’aura pas bougé…

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Des îles au vent et sous le vent : Cap Vert

Désireux de prendre un air de printemps il y a vingt ans, j’inclinais en faveur des îles.On peut toujours le faire avec notamment Terre d’aventures. Le Cap Vert ? Encore faut-il apprendre où il se situe et quelle beauté il peut offrir. L’atlas m’apprend que l’archipel se situe dans l’Atlantique à quelques 500 km des côtes du Sénégal. 4033 km² de terres émergées en 10 îles et 5 îlots, dont 13% seulement sont composés de forêts, supportent 392 000 habitants, 137 000 chèvres et 111 000 cochons… 27,7 habitants sur mille naissent chaque année tandis que 8,6 sur mille meurent : il y a trop de monde pour les ressources limités, d’où émigration.

L’archipel est géographiquement africain, ethniquement noir métissé de portugais et autres marins. Ne dites jamais à un Capverdien qu’il est noir, il n’aime pas cela du tout ! 70% de la population est donc métisse, 28% franchement noire et 2% blanche. Le climat est aride, sahélien, tempéré par l’alizé de juillet à novembre. Ce vent circumterrestre qui souffle ici du nord-est a d’ailleurs fait baptiser par les marins les îles en deux groupes aux noms qui m’ont toujours laissé rêveur : les îles du vent (barlaventos) et les îles sous le vent (sotaventos). Découvertes et colonisées par les Portugais au XVe siècle lors de l’exploration des côtes africaines, l’archipel s’est appelé ainsi en référence au vert du cap Sénégal.

Les îles sont resté colonie portugaise jusqu’à l’indépendance de la Guinée-Bissau en 1975. L’archipel a servi de centre de transit entre l’Amérique, l’Afrique du sud et l’Europe, pour la pelleterie, le café et les esclaves. Il est aujourd’hui plaque tournante de la drogue… Le parti unique indépendantiste et marxiste a fait sécession en 1980 après un coup d’état en Guinée-Bissau, pour créer la Republica das ilhas do Cabo Verde.

L’essor de l’économie privée et la chute du mur de Berlin ont entraîné l’abandon du parti unique et l’instauration du multipartisme le 28 septembre 1990 pour suivre la mode mondiale. Le drapeau national est bleu atlantique, rayé aux deux tiers inférieurs de trois bandes, deux blanches entourant une vermillon, et surmontées au tiers supérieur de dix étoiles jaunes en cercle pour les dix îles.

Chaque île a sa spécialité : Fogo son volcan, Sal son aéroport international et ses rouleaux atlantiques, Boa Vista ses hôtels balnéaires, San Nicolau la pêche au marlin bleu attiré par le courant froid, Sao Vicente la musique et Santo Antao la randonnée. Ce sont ces deux dernières îles qui vont être la destination du voyage.

Le pays est pauvre, isolé, peu irrigué. L’agriculture n’a jamais suffit à nourrir la population, certaines îles n’ont pas d’eau. Pour cultiver, il faut compter sur les pluies quelques mois par an qui reconstituent les sources et irriguent les terres. Sécheresse et criquets pèlerins entraînaient des famines dont la dernière n’est pas si ancienne, 1959. On fait pousser surtout du maïs, mais aussi des haricots, des patates douces, des ignames. Canne à sucre, café et bananes sont endémiques. L’industrie est réduite, la principale est le chantier naval de Mindelo. Le reste n’est qu’artisanat : conserve de poisson, production de rhum et de grog, matériaux de construction. Paradoxalement pour un pays pauvre, ce sont les services qui sont les plus développés : ils réalisent 72% du PIB 1989. Mondialisation oblige, l’archipel sert de centre de transit aux échanges et de point stratégique pour l’entretien des bateaux et des avions, leur ravitaillement en carburant. Le tourisme se développe, aidé par la quasi-absence de saisons.

Le pays exporte surtout des bananes, du thon et de la main d’œuvre mâle. 450 000 immigrés établis dans les ports des pays maritimes d’Occident : à Boston aux Etats-Unis, à Lisbonne, à Rotterdam, à Gênes. Cet éparpillement de tradition, en sus du métissage, a créé une culture originale, ouverte sur le monde par force, catholique par religion mais au sens originel « d’universel ». Avec des traces d’animisme, un amour de la musique nostalgique (la morna), une langue créole (le crioulio) différente dans chaque île, des affinités avec l’Afrique et le Brésil, l’aspiration à l’Europe, surtout dans sa version portugaise… Faute de véritable passé d’où tirer fierté, l’avenir est l’espoir bien ancré dans les mentalités. D’où la disponibilité, la curiosité, l’affabilité des Capverdiens pour l’autre et pour l’ailleurs, l’amour des enfants et du grand large. Je m’en rendrais compte avec Terre d’aventures.

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