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Randonnée mongole à cheval second jour

La nuit a été froide et les ignorants des voyages, citadins venus dans la steppe comme ils iraient à Tanger, se trouvent marris dans leur duvet de grande surface acheté au dernier moment. Au bureau, ils ont regardé la météo d’Oulan Bator sur internet car ils sont branchés. De 6 à 27° étaient indiqués dans la journée en moyenne pour le mois d’août– parfait ! Ils ont donc pris des vêtements d’été et le couchage ad hoc. Mais voici que nous sommes 1500 m plus haut… Francis se gèle, comme d’autres.

La seconde journée s’écoule sans grand relief. Nous ne partons déjà qu’à 11 h, le temps pour Biture de dessaouler et de se remaquiller ! « Vous pouvez me prendre en photo aujourd’hui, déclare-t-elle à la fin du petit-déjeuner qu’elle a pris la dernière. Je ne donne pas mon autorisation tous les jours alors, profitez-en ! » Je ne constate aucune ruée particulière sur les appareils. D’autant qu’au moment de monter sur les chevaux, sa bouteille « d’eau minérale » de 50 cl est déjà vide.

La randonnée a lieu en plaine, en suivant la vallée de l’Orkhon. Nous rencontrons nombre de yourtes blanches de place en place, comme de gros champignons rosés des prés posés ici ou là sur l’herbe bien verte. Deux arrêts nous permettent de démonter le matin, un l’après-midi. Mon cheval reste si placide que son pas est raccourci par rapport à celui des autres. Je dois le pousser au trot pour tenter de rattraper le groupe. J’ai la vague impression qu’il me comprend mieux mais je ne dois pas être assez directif des genoux et des talons pour le faire accélérer, à ce que les expertes en monte me disent.

Le matin, mon cheval suit à peu près mais, dès l’après-déjeuner (vers 17h…) il est fatigué et renâcle. Sa plaie à l’épaule doit l’élancer. De plus, son caractère moins sociable fait qu’il n’a guère envie de se fourrer dans les crins des autres et préfère rester en arrière. Il préfère le pas lent de promenade et freine parfois des quatre fers quand il en a marre du trot que lui impose parfois celui qui le tire à la longe. Son trot est particulièrement saccadé, allure pénible qui me tient presque debout sur les étriers en raidissant les muscles, ou assis mais avec les attributs qui remontent jusqu’à la gorge. Le pire est quand je ne peux plus maîtriser le rythme, lorsque Gawa ou Tsenrendorj prennent d’autorité la longe de mon cheval et le tirent, pour nous remettre en rythme avec les autres. Le trot est alors imposé et d’autant plus long que nous sommes loin du groupe. Le garçon est particulièrement serviable et attentif. Il me montre trois canards sauvages qui nagent sur un bras de rivière. Il pousse son cheval – et le mien qui lui est alors attaché – pour interroger deux petits garçons dépenaillés, pieds nus dans l’eau froide et col bayant. Ils ont pêché de minuscules poissons argentés de la taille d’un manche de cuiller. Cette provende n’a pas l’air d’agréer mon pré-adolescent. La maison qui fait face, peut-être la leur, construite en bois, est la demeure des Mongols qui ont tourné la publicité pour le fromage Tartare. Biture est très fière d’avoir servi d’intermédiaire à cette occasion.

Seul avec mon jeune guide une partie du temps, je ressens pleinement l’immensité et la solitude des steppes, la terre vêtue seulement d’herbe rase, les collines basses sous le ciel infini et ce vent tenace qui balaie les étendues. Les seuls êtres vivants visibles sont les troupeaux qui paissent, dispersés, les rapaces qui planent silencieusement sous les nuages et les rongeurs allant à leurs affaires entre les rochers. L’un d’entre nous a trouvé ce matin une plume d’aigle, impressionnante par sa taille, un demi-mètre de long. L’aigle est animal sacré pour les Mongols ; il est réputé avoir été le premier parmi les chamanes. Biture nous a déclaré que « s’ils ont faim, les aigles attaquent même les loups », mais la soirée était déjà bien avancée et la vodka avait largement coulé. Un autre a « vu un reportage » où les aigles enlevaient leur proie dans les airs avant de la laisser tomber pour la tuer, afin de la dévorer. Je garde pour ma part l’idée qu’ils attaquent en premier lieu la tête de la victime à coups de leur redoutable bec avant d’en faire ce qu’ils veulent.

Tserendorj a enfilé quatre couches successives de vêtements ce matin, au lieu de deux seulement hier : il va faire froid. C’est ainsi que nous prévoyons la météo. Et c’est assez fiable. Le vent est fort jusqu’après déjeuner et la pluie commence une demi-heure avant d’arriver au camp. J’arrive en dernier à la remorque du garçon, ma rosse refusant de se presser. Peut-être me trouve-t-il trop lourd à porter ? Le camp est installé près du fleuve et d’un bosquet d’arbres.

Nous montons la tente double sous la pluie. Il fait assez froid mais moins qu’hier soir car le vent est tombé. Après avoir rangé mes affaires, je sors de la tente frigorifié. Il est étonnant de constater combien la vodka, comme le whisky, a la propriété de vous faire courir le sang aux extrémités, vous réchauffant vite. Le dîner suit rapidement, salade de carottes, pâtes au mouton bouilli et un biscuit russe emballé pour finir. Le « mouton-nouilles » est très célèbre dans la cuisine itinérante mongole, Michel Jan en parle déjà dans son périple de 1990 ! Biture a beau tenter de se faire valoir en vantant ses cuisinières « exceptionnelles », le menu est loin d’être varié.

La table débarrassée, enlevée, les tapis installés, les cinq Mongols, le garçon et les deux femmes de cuisine s’installent parmi nous. Les Mongols sont à la place d’honneur, au fond de la tente, face à l’entrée. Vodka aidant, les chants mongols et français alternent. Les Mongols chantent le cheval, le pays et leur mère. Les Français le sexe, l’amour et la mer. L’un d’entre nous a retenu beaucoup de chansons de Brassens qu’il chante d’une belle voix grave. Nous sommes déjà demain quand nous allons nous coucher.

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Gérard Guerrier, L’opéra alpin

En juillet 2013, l’auteur et son épouse Eva partent de Neuschwanstein au sud de la Bavière pour rallier à pied Bergame dans le nord de l’Italie, via les Alpes autrichiennes et suisses, où ils parviendront en août. Ils prennent le plus souvent les itinéraires hors-pistes, se fiant à la carte, à l’altimètre et à la boussole. Ce trek au long cours est de moyenne montagne, même si les éléments font parfois friser l’alpinisme.

Un exploit ? Non, une obstination. Il ne s’agit pas d’héroïsme ni de sport, mais de volonté. « 400 kilomètres et 32 000 mètres de dénivelée positive à parcourir en 23 jours. Cela fait une honnête moyenne de 18 kilomètres et 1400 mètres de montée par jour, soit 8 heures de marche en terrain facile et jusqu’à 11 heures en terrain montagneux. Rien d’héroïque, vraiment ! » p.140.

L’auteur, féru de montagne et d’itinéraire sauvages, cite volontiers Nietzsche qu’il aima à l’adolescence pour « la qualité de son écriture, son impertinence, son originalité ». Il ajoute, malicieux, « et puis louer le sulfureux philosophe, c’était envoyer promener ces bouffons de trotskistes, fumeurs de shit à la barbe naissante » p.150. Il ne cite pourtant pas l’aphorisme célèbre de Nietzsche, si bien adapté à son périple à pied : « là où il y a une volonté, il y a un chemin ». La solitude et le courage, ces vertus du philosophe au marteau, sont les vertus que l’auteur cultive volontiers.

Sauf que l’on n’est jamais seul en montagne. Outre sa compagne, parfois plus lente et précautionneuse, mais qui marche comme un montagnard, le paysage riant, grandiose ou menaçant suivant le temps, les vaches paisibles, les plantes et les arbres selon l’altitude et le versant, les chèvres coquines, les bouquetins fantasques ou les marmottes vigilantes, les bergers ou les paysans, les randonneurs ou les promeneurs en famille – composent un milieu où la solitude n’est que toute relative. Car l’être humain n’est pas en-dehors de la nature, il en est une partie.

Ne croyez pas non plus que le présent seul compte, un pas devant l’autre et le regard capturé par le bord du chemin. La grande histoire du choc des peuples dans ce carrefour des Alpes entre Allemagne, Autriche, Suisse et Italie se rappelle souvent au souvenir, jusqu’au dernier carré de miliciens de Darnan, capturé dans les Alpes italiennes.

L’histoire personnelle vous suit, avec les enfants au loin. Même devenus adultes et construisant leur expérience personnelle de la vie, ils vous sont liés. Ainsi Misha, le fils cadet de 25 ans, devenu guide de montagne sur les traces de son père, qui baroude avec un groupe de trekkeurs avertis dans les étendues sauvages de Yakoutie. Il ne donne pas de nouvelles, le téléphone satellite russe ayant quelques éclipses. La météo là-bas est mauvaise, les inondations coupent l’itinéraire, l’autonomie en vivres est réduite. Qu’advient-il de Misha ? Un cauchemar d’une nuit le montre désespéré, agitant la main dans les eaux noires avec un appel d’enfant à son papa ; est-il prémonitoire ?

Son aventure au loin court au fil des pages de l’aventure ici, comme si l’amour obéissait aux lois quantiques qui font que deux particules intriquées n’ont pas d’état indépendant, quelle que soit la distance qui les sépare. L’émotion du père pour son fils pilote le périple, rendant l’itinéraire de la Bavière à Bergame anodin, une promenade de vieux dans un paysage civilisé où le premier secours est à portée de téléphone. Ce qui offre une profondeur humaine à la randonnée, élevant la réflexion au-delà des belles images du chemin.

S’il donne envie de partir, ce livre peut se lire aussi dans un fauteuil, l’imagination suppléant au réel. Verlaine et Hölderlin poétisent les étapes, Willy et Misha, les deux fils, donnent un avenir à l’aventure. Car le futur est passé, ce qui se passe maintenant la résultante de ce qui n’est plus. Gérard Guerrier se souvient de ce conte qu’il improvisait pour ses garçons petits, alors que sa femme jouait au violoncelle sur un disque de Dvorak. Les enfants se perdaient dans la forêt et le père mobilisait tous les animaux, avec chacun leur sens, pour les retrouver « il les aime tant ! » p.181. C’était un moment émouvant et familial, qui s’achevait par tout le monde blotti l’un contre l’autre sur le canapé, faisant nid contre l’hostilité du monde.

Si le bonheur est à portée de pieds, puisqu’il suffit de cheminer dans la nature qui vous invite et vous aime, le tragique est que ce monde-ci n’est pas le paradis ; il est mêlé de bon et de mauvais, de réel et d’imaginaire. Si l’amour du couple est contenté, l’amour filial est tourmenté. Le vertige ne vous saisit pas seulement sur les crêtes, mais aussi au fond de vous. L’un comme l’autre sont illusions – mais ils font croire qu’ils sont vrais.

Gérard Guerrier, L’opéra alpin – A pied de la Bavière à Bergame, 2015, éditions Transboréal, 251 pages, €9.90

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Ecosse, guide pratique Glénat

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Ce livre est un paradoxe : il ne se lit pas, il se pratique. Il s’agit en effet d’un guide (très) commode élaboré par un photographe naturaliste créateur de l’agence Terres oubliées. Il parcourt depuis 25 ans les Highlands et connait non seulement les lieux, les habitants, les pratiques, mais aussi les secrets.

Ainsi, savez-vous que l’Ecosse est presque entièrement privée ? Que le Parlement écossais n’a voté qu’en 2005 une loi affirmant le droit pour tous de se promener partout – sans engin motorisé ?

Très illustré de photos de l’auteur (qui font envie), ce guide pratique est divisé en deux parties : pourquoi et comment.

Pourquoi voyager en Ecosse – à 1h30 de vol de Paris – vous donne l’ambiance (116 pages).

Les paysage de Glen Affric vous tente ? N’oubliez pas non plus la magie des reflets, l’île de Skye célèbre pour son whisky pur malt, le Quiraing au décor « dantesque », la réserve naturelle d’Inverpolly, les lochs et les montagnes. Mais testez aussi les vieilles forêts de Calédonie, où se cachaient les héros de Robert-Louis Stevenson dans Enlevé ! Ou encore grimpez les montagnes, oh, pas très haut ! Le plus haut sommet de Grande-Bretagne est le Ben Nevis dans les monts Grampians et il culmine à 1345 m.

Les puristes iront approcher (ou chasser) les cerfs ou admirer les colonies d’oiseaux de mer, dont la mouette tridactyle et le pingouin torda – c’est à devenir fou (de Bassan) à Troup Head. La faune marine s’observe à l’île de Mull, loutres d’Europe et phoques, tandis que les grands dauphins bondissent à Chanonry Point et qu’à l’île de Coll vous pouvez nager avec les requins-pélerins – 5 tonnes et 10 m de long – hystériques s’abstenir (mais l’animal ne dévore que le plancton, comme une baleine).

Quant à la culture écossaise, elle n’irait pas sans whisky (à déguster sur l’île d’Islay), le tweed (à rencontrer sur l’île de Mull), ni sans l’abbaye des rois d’Ecosse (sur l’île sacrée d’Iona).

Comment bien voyager en Ecosse vous donne les clés (58 pages).

C’est le mot « bien » qui importe dans ces conseils aux voyageurs. Les motorisés trouveront de quoi savoir et faire en voiture, en camping-car, en bus ou train. Les randonneurs à pied trouveront des itinéraires détaillés, notamment The West of Highland Way. Les vélocipédistes exploreront la côte nord sur leur drôle de machine qui demande un effort (mais pas si grand). Les marins préféreront voyager en bateau, cabotage le long des côtes ou périple vers les Hébrides, les îles indomptées. Et les esthètes ont une dizaine de pages consacrée au voyage photo dont le premier conseil est : « sortez par mauvais temps ! » Une liste de 30 sites est fournie pour photographier en fonction de la saison. De quoi rapporter, outre des souvenirs, des images inoubliables qui feront rêver.

Car « l’Ecosse magnétise, fascine, étonne, désespère parfois et ne laisse finalement personne indifférent » p.9. Une belle phrase d’introduction en guise de conclusion. Il y a si longtemps que je ne suis allé en Ecosse ; c’était l’année de mes quinze ans. J’aimais alors la nature, mais aussi les gens de là-bas, Mary, presque 14 ans, demi-française et son boy-friend Steven, 13 ans, à la chevelure en casque blond qui avait toute la patience pour traduire mon anglais et m’expliquer lentement, aidé par les mots français de sa petite amie. Keith, mon hôte, 15 ans, lorsque je lui ai demandé du scotch pour coller une enveloppe m’a apporté… un whisky ! Et encore la gentillesse du petit Mark au prénom de roi et la vigueur entrainante de Graham, 16 ans et cheveux longs, qui adorait nager nu dans l’eau glacée où évoluaient les phoques. Je ne me suis pas baigné.

Laurent Cocherel, Ecosse, éditions Glénat collection les clés pour bien voyager, 2017, 192 pages, €25.00 

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Sylvain Tesson, Sur les chemins noirs

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La diagonale d’un fou né en 1972 qui entreprend de marcher sur les chemins oubliés de la France profonde après être tombé d’un toit sur huit mètres parce qu’il était « pris de boisson » (p.15). De quoi se reconstruire corps et âme à 44 ans, malgré une demi-heure épileptique du côté d’Aurillac (p.96), où un ami providentiel l’a fait hospitaliser.

On oublie trop vite que ce romancier baroudeur, géopoliticien élevé dans le très sélect collège catholique de Passy-Buzenval (comme Mehdi, le fameux Sébastien, en son temps), est aussi géographe. Il a traversé l’Islande en vélo, puis fait le tour du monde en bicyclette, franchi l’Himalaya à pied puis les steppes de l’Asie centrale, refait l’évasion du goulag de Iakoutsk en Chine via le Tibet, puis la retraite de Russie de Moscou aux Invalides en side-car Oural – avant de vivre six mois en ermite au bord du lac Baïkal en Sibérie. Mais en 2014, une chute de stégophile chez Jean-Christophe Rufin à Chamonix le casse de partout, crâne, vertèbres, côtes. Fin de la partie ?

C’est sans compter avec l’esprit voyageur, le démon du Wanderer qui a poussé les jeunes Wandervögel puis les scouts jadis, les hippies hier et les randonneurs et trekkeurs aujourd’hui. Tous ne sont pas dans l’extrême, Sylvain Tesson n’en a plus les moyens pour l’instant. C’est pourquoi, sorti de l’hôpital d’Annecy, il s’est promis d’entreprendre le chemin du proche, du Mercantour en Provence à la Hague en Cotentin. Une diagonale de foi au travers de la France « hyper-rurale » des bobos fonctionnaires des ministères, eux qui se désespèrent à Paris que « les territoires » n’aient pas tous également le wifi, le haut-débit et le « réseau » des services publics (routes, supermarchés, office du tourisme, maisons rénovées par des Anglais ou par des retraités).

Sylvain Tesson décrit, apprécie, analyse, médite sur la campagne, sur les chemins cachés parfois détruits, dans ce no man’s land qui subsiste encore (mais pour combien de temps) malgré l’obstiné jacobinisme niveleur de la technocratie. Ces chemins noirs sont pour lui les chemins de la liberté ; ils passent là où personne ne va plus, seulement les vagabonds, les bergers, les chasseurs et les anciens paysans. « Comme la planète était promue théâtre de la circulation générale des êtres et des marchandises, par contrecoup les vallées s’étaient vues affliger de leurs grand-routes, les montagnes de leurs tunnels. L’« aménagement du territoire » organisait le mouvement. Même le bleu du ciel était strié du panache des long-courriers. Le paysage était devenu le décor du passage. La ruralité s’instituait en principe de résistance à cet emportement général. En choisissant la sédentarité, on créait une île dans le débit. En s’enfonçant sur les chemins noirs, on naviguait d’île en île » p.81.

Marcher dans la nature, mais en bon citoyen. D’une critique froide, redoutable à la bêtise, l’auteur met le doigt sur les contradictions, l’hypocrisie, le voile des grands mots pour bonne conscience. « En ville, les admirateurs de Robespierre appelaient à une extension radicale de la laïcité. Certains avaient milité pour la disparition des crèches de Noël dans les espaces publics. Ces esprits forts me fascinaient. Savaient-ils que les croix coiffaient des centaines de sommets de France, que les calvaires cloutaient des milliers de carrefours ? (…) Par chance, les adorateurs de la Raison étaient trop occupés à lire Ravachol pour monter sur les montagnes avec un pied-de-biche » p.93.

Contre l’époque, et son conformisme accentué par la technologie, il nous faut tous inventer nos chemins noirs : « Des fuites, des replis, des pas de côté, de longues absences lardées de silence et nourries de visions. Une stratégie de la rétractation » p.140.

La poésie du style ne tient pas seulement à la nature, ni au mouvement, mais aussi au rythme de la prose. Comme souvent, chez les auteurs français nourris de lectures classiques, la phrase se déroule en alexandrin, pour enchanter, pour ponctuer. C’est une houle propre à la langue, lancée par les écrivains de la Pléiade et familière aux lettrés. « Ma mère était morte comme elle avait vécu », dit-il dès la première page de l’avant-propos : 12 pieds dans cette phrase, avec un hémistiche. Inutile de célébrer les grands thèmes, le quotidien va très bien : « Pourquoi le TGV menait-il cette allure ? » p.19 est lui aussi un alexandrin. « Une journée dehors, c’est-à-dire à l’abri » p.64 ; « J’avais dormi dans un hôtel à Châteauroux » p.113 – toujours des alexandrins. Les phrases ne sont pas toutes sur cette mesure, mais elle balance le récit, fait pour être parlé dans les yeux.

Autant l’oral ne peut faire un bon écrit, autant la belle écriture peut rehausser la parole – ainsi est faite la langue française et l’auteur nous la fait goûter. Une leçon de vie dans une leçon de prose. Rares sont les écrivains français de cette qualité aujourd’hui.

Sylvain Tesson, Sur les chemins noirs, 2016, Gallimard, 145 pages, €15.00

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Flaubert et Du Camp, Par les champs et par les grèves

flaubert du camp par les champs et par les greves
Du 1er mai à fin juillet 1847, Flaubert a 25 ans et quitte sa jeunesse. Il entreprend avec son ami Du Camp un périple à pied, en bateau, en voiture de trois mois en Anjou, Bretagne et Normandie. Gustave écrit les chapitres impairs et Maxime les chapitres pairs de cette relation de voyage faite pour ne pas être publiée. Car nous sommes dans les derniers mois du règne bourgeois de Louis-Philippe et, comme sous François Hollande, la bienséance et la pudibonderie règnent en maître. Les journaux et les salons sont volontiers « choqués » par toute inconvenance et ostracisent toute idée hors de la ligne, soit anticléricale, soit antiroyaliste. Flaubert, parce qu’il sait ne pas publier, se lâche souvent sur la « bêtise » du goût et sur l’hypocrisie du sexe de ceux qu’il rencontre.

Le voyage en France était à la mode, issu du courant romantique qui revalorisait le peuple des campagne et « l’âme nationale » des paysages et monuments – tout comme les pré-écolos du Larzac ont relancé la mode des randos dans la France profonde dans les années 70. Gustave et Maxime ont sacrifié à ce rite, mais à leur mode, un brin persiffleuse et aristocratique. Ce qui fait la verve de leur récit, au-delà des descriptions d’églises nourries des livres d’histoire potassés avant le départ par nos deux compères.

itineraire flaubert du camp 1847

Le voyage commence à Blois, suit la Loire jusqu’à Nantes, explore les côtes sud et nord de la Bretagne, aboutit au Mont Saint-Michel, revient sur Rennes, passe par Dives, Trouville, et se termine à Honfleur. Il aura duré trois mois sur 640 km.

Nous y lisons un Flaubert d’avant le style, un Gustave plus près du ton spontané de sa Correspondance que des affres de ses romans futurs à « rendre » la couleur. Un Flaubert en liberté : de corps, d’esprit, d’écriture. Il se trouve en accord avec le monde, en accord avec l’amitié, en accord avec la langue. « Poitrine nue et la chemise bouffant à l’air, la cravate autour des reins, le sac à l’épaule, blancs de poussière, hâlés par le soleil, avec nos habits déchirés, nos chaussures usées, rapiécées, nous avions une belle allure vagabonde, insolente et pleine d’orgueil » (chap. IX).

Il exprime ses goûts et ses émotions plus que Maxime, le contraste est net entre les chapitres entrelacés. Gustave s’attache à des détails, seuls supports vrais, pour lui, qui permettent de rendre compte de ce qu’il éprouve à l’instant. On pourrait parler « d’impressionnisme » en littérature, tant le réalisme des détails est submergé par l’impression d’ensemble, l’empreinte de l’instant sur l’âme, l’esprit, le cœur et les reins de l’auteur. « Ainsi se passe une journée de voyage ; il n’en faut pas plus pour la remplir : une rivière, des buissons, une belle tête d’enfant, des tombeaux. On savoure la couleur des herbes, on écoute le bruit de l’eau, on contemple les visages, on se promène parmi les pierres usées, on s’accoude sur les tombes ; et le lendemain on rencontre d’autres hommes, d’autres pays, d’autres débris… » (chap. VII).

pointe-du-raz fleurs

Il contemple la douceur du paysage de Loire, la fureur de la mer à la pointe du Raz, la grande tristesse du soleil qui se couche au Grand-Bé, l’exubérance du gazon des sentiers et la vivacité des ravenelles qui poussent sur les ruines ; il est rendu « presque furieux » par la sauvagerie exaltante des rochers de Belle-Île et de ses grottes marines. Et des vagues : « Nous les regardions venir. Elles écumaient dans les roches à fleur d’eau, tourbillonnaient dans les creux, sautaient comme des écharpes qui s’envolent, retombaient en cascades et en perles, et dans un long balancement ramenaient à elles leurs grandes nappes vertes » (chap. V).

Il décrit les abattoirs de Quimper, les bordels de Brest, le métier de marchand d’hommes ; il raille volontiers la bêtise d’une peinture, trop édifiante et trop chargée comme celle de l’évêque mort, les fioritures du gothique repeint et enluminé, la lourdeur des montreurs d’ours ou le bavardage narcissique et inconsistant des représentants de commerce ; il ridiculise les théories plus fumeuses les unes que les autres des archéologues du temps sur les alignements de Carnac… Il vilipende la manie sexuelle des conservateurs sur les statues antiques : « je donnerai tout cela de bon cœur et sur l’heure pour savoir le nom, l’âge, la demeure, la profession et la figure du monsieur qui a inventé pour les statues du musée de Nantes des feuilles de vigne en fer-blanc, qui ont l’air d’appareils contre l’onanisme. L’Apollon du Belvédère, le Discobole et un joueur de fifre sont enharnachés de ces honteux caleçons métalliques qui reluisent comme des casseroles. On voit d’ailleurs que c’est un ouvrage médité de longtemps et exécuté avec amour. C’est escalopé sur les bords et enfoncé avec des vis dans les membres des pauvres plâtres, qui s’en sont écaillés de douleur. Par ce temps de bêtises plates qui court au milieu des stupidités normales qui nous encombrent, il est réjouissant de rencontrer au moins une bêtise échevelée, une stupidité gigantesque ! » (chap. III).

enfant breton cheveux blonds

Il s’attendrit sur la foi naïve des paysannes, sur le cœur des fidèles, sur le sentiment de communauté des Bretons à l’église ; il médite sur la petite chambre de Chateaubriand à Combourg ; il s’émeut aussi sur les enfants qui se baignent nus sous les remparts de Saint-Malo et se contorsionnent pour enfiler leur chemise, sur le petit guide en guenilles agile sur les rocs du Raz, sur la Vénus en granit de Quinipily « à la sensualité à la fois barbare et raffinée » (chap. VII), sur le jeune garçon chanteur de l’église Sainte-Croix à Quimperlé (« il était robuste et beau » chap. VII) ou sur cette petite fille qui vient livrer des fraises et repart en sautillant avec pour paiement un gros pain.

Combourg chateau

Il est remué de sensualité par les femmes, servante à qui il demanderait bien autre chose qu’une assiette, femme fièrement embijoutée qui expose sa brocante, hardie gitane de 14 ans au corps cambré.

Par tout son être, Gustave Flaubert participe à la vitalité universelle. Il boit le paysage, analyse les œuvres humaines, a de l’empathie pour les êtres simples, des élans pour la joyeuse santé du féminin et de l’enfance.

Plus qu’un récit de voyage, c’est déjà une œuvre en germe, intéressante à lire. Nous y trouvons certes le pittoresque des monuments et paysages d’avant l’industrialisation (à comparer avec aujourd’hui), mais aussi l’expression d’une sensibilité cosmique qui ne peut que remuer.

Gustave Flaubert et Maxime Du Camp, Par les champs et par les grèves, 1847, publié 1885, Livre de poche 2012, 288 pages, €6.10
Format Kindle, €5.99
Gustave Flaubert et Maxime Du Camp, Par les champs et par les grèves (texte complet), éditions La part commune 2010, 480 pages, €19.00
Gustave Flaubert, Œuvres complètes tome 2 – 1845-1851, Gallimard Pléiade 2013, 1680 pages, €72.00

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Château de Montségur et catharisme

Le guide nous fait lever à 6h15 car la randonnée sera longue, la visite du château commentée à certaines heures, et l’horaire à Foix à 18 h. Il ne fait pas encore vraiment jour lorsque nous prenons le petit-déjeuner, tout prêt dans la salle commune. Seul le vieux chien qui dormait là hier a suivi sa maitresse et est rentré chez lui. Le gros pavé de talc brut de Luzenac qui sert à caler la porte est d’une douceur sans nom à la main.

sentier cathare gorges de la frau

Nous descendons dans les gorges de la Frau, piste forestière en pente douce dans la « réserve biologique intégrale » plantée de hêtres et de conifères.

pluie gorges de la frau

Nous suivons ladite route des sapins » sous une bruine dégouttante avant de remonter, longtemps et rudement de l’autre côté : 600 m de descente et 800 m de remontée ! Nous y observons le coquelicot jaune, je n’en avais encore jamais vu.

coquelicot jaune

L’étape sera de 21 km, ponctuée par le pique-nique après les gorges et la remontée jusque sous Montségur. Mais il faut encore grimper au château, sis à 1207 m, et la billetterie n’est qu’à mi-chemin de l’escarpement ! Nous suivons le chemin de Rixende, du nom d’une bonne femme, supérieure des parfaites de Montségur, emprunté quarante ans durant par les cathares.

montsegur village

Le château actuel de Montségur n’a en fait rien de cathare : le point fortifié des Parfaits et des faydits a été détruit et celui-ci n’est qu’une ruine croisée appartenant à la famille de Lévis, bâtie en 1244 avec les pierres précédentes. C’est en fait tout le pog, long de 800 m, qui était fortifié et les seuls restes authentiques sont les fondations des maisons que l’on peut encore apercevoir à l’extérieur des remparts. Même si, sous la brume comme aujourd’hui, les ruines prennent un mystère romantique, la réalité force à dire que les ruines cathares sont un mythe d’aujourd’hui.

montsegur chateau

Environ 600 personnes pouvaient vitre sur le piton fortifié. En mai 1242, onze inquisiteurs sont tués à Avignonet par des faydits venus de Montségur. Le pape en colère oblige le roi de France à ordonner le siège du piton, commencé en mai 1243 par Hugues des Arcy. Il dure dix mois, l’hiver est rude. Le 2 mars 1244, les assiégés se rendent mais une mystérieuse trêve de 15 jours (qui fera gloser) est décrétée pour que les Cathares du lieu abjurent ou périssent. Le 16 mars 1244, ce sont 220 Cathares qui montent – certains volontairement, en croyants convaincus d’atteindre direct le paradis – sur le grand bûcher préparé au pied de la forteresse. Le village s’est installé en contrebas en 1287, sur son emplacement actuel.

montsegur chateau interieur

Le conférencier est un fils du village qui parle bien. Il captive les enfants et les adolescents montés depuis le parking mais trop peu vêtus pour ce frais qu’installe la brume. Les garçons de 13 et 15 ans se blottissent contre leur mère tandis que les fillettes de 7 et 9 ans font de même près de leur père, c’est amusant. La légende romantique du Montségur cathare est née fin XIXe, créée par le protestant républicain Napoléon Peyrat ; elle s’est enrichie par la suite de « mystères » liés aux Templiers, au Graal et aux nazis. « Mais n’oubliez pas, dit le conférencier, que les Cathares se veulent de parfaits… chrétiens : ils prennent l’intégralité du Nouveau testament. Ils étaient donc moins « hérétiques » que « puristes » ou « intégristes » de l’église des premiers temps des apôtres, en tout cas en faveur de la paix. Ils se disaient eux-mêmes « bons hommes ». »

Pour eux, Dieu étant parfait n’a pu créer le Mal, ni la corruption de la chair. Ce monde-ci est donc du Diable, radicalement hors du divin. L’humain est entre les deux, doté d’une âme qui a vocation à rejoindre Dieu à condition de le mériter. Ce pourquoi les Parfaits ne mangent point de viande, chair pervertie par la sexualité. Tant qu’elle pèche, l’âme se réincarne dans la matière. L’église catholique est donc, pour ces fondamentalistes évangélistes, du diable : trop riche, trop doctrinaire, trop cléricale, loin du pur message des évangiles. Au contraire, les cathares ne veulent recevoir le baptême qu’une fois adulte, baptême fondé en raison, comme le Christ sous l’eau de saint Jean-Baptiste. Chaque Parfait peut imposer les mains, reconnaître ou absoudre par le consolament.

Dressés contre l’Église et contre l’obéissance féodale, attirant à eux petits nobles déclassés, lettrés et bourgeois en plein essor sans espoir d’atteindre la noblesse, comment n’auraient-ils pas été rejetés, convaincus idéologiquement « d’hérésie » et vaincus ?

Ce ne sont pas les Parfaits qui se battaient, ils avaient décidé de suivre le Christ en pauvreté et bonté, faisant le serment de ne jamais tuer. Mais ce sont les faydits et leurs affidés, ces seigneurs dépossédés de leurs terres par les croisés du nord, qui défendaient leurs fiefs, femmes et enfants.

montsegur panorama

Le catharisme ne vient pas d’ailleurs, mais de la réflexion théologique elle-même. L’essor de la dialectique a fait choisir à certain le principe d’absolue contradiction : Dieu s’oppose au Diable comme le Bien au Mal, le parfait et l’imparfait. Bien loin de la sagesse chinoise de l’harmonie et du juste, la pensée platonicienne atteint avec les Cathares un délire puriste. Aucune conciliation n’est possible avec les contraires. Ce monde et cette vie-ci sont méprisables, seul l’au-delà et la vie éternelle – par le passage de la mort – valent. « Mon royaume n’est pas de ce monde », disait le Christ…

La fin du catharisme est moins due à la répression sanglante qu’à son extinction progressive grâce à a création des ordres monastiques mendiants dans l’Église officielle. Ils répondaient au désir de pureté des fidèles et au désir d’intégration des élites déclassées ou en ascension. Comme les Parfaits, ils donnaient eux aussi l’exemple d’une vie de pauvreté et d’abnégation au service des autres.

montsegur panneau indicateur

Après la visite, nous nous contentons de redescendre sur le parking où le taxi vient nous prendre pour nous conduire à Foix, sur le parvis de la gare, où certains ont garé leur voiture et d’autres prendront le train.

FIN de la randonnée sur les « chemins cathares ».

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Château d’Able

Le lendemain matin nous voit passer dans le pays de Sault par Joucou, « village de 25 habitants mais 2 enfants », nous dit une artiste qui emballe ses créations en bois pour vendre à une foire.

joucou

L’église, qu’elle nous ouvre, est entretenue par les habitants ; il ne s’y tient qu’une messe par an.

joucou eglise

Plus bas, près du lavoir public, se dressent encore les ruines d’une église abbatiale précarolingienne, attestée dès 768, à la mort de Pépin le Bref, mais qui a rayonné pendant plus de sept siècles sur le pays de Sault. Elle aurait été détruite par un glissement de terrain. Un cerisier gorge-de-pigeon nous offre ses fruits mûrs à point. La fontaine est décore d’un ours et d’un dragon « par les jeunes de Limoges et de Joucou », comme il est proclamé dans un coin.

joucou eglise abbatialle precarolingienne

Nous suivons le sentier forestier de hêtres et de conifères qui commence au centre du village, le long de la rivière Rebenty. Il nous conduit au pont romain d’Able à arche unique, étroit comme la largeur d’un char d’époque, que nous traversons. Les ruines du château d’Able, détruite au 16ème, se trouvent au-dessus ; elles ne présentent aucun intérêt.

pont romain able sur riviere rebenty

Nous traversons une forêt avant de pique-niquer sur un pré herbu et fleuri du causse de Nébias. Au loin la montagne Saint-Barthélemy, 2348 m, au pied du lac du Diable, est enneigée. Au gros village de Belvis, 185 habitants, le vent tombe à petite brise. C’est à ce moment que le guide m’indique que le vin qu’il préfère est le Minervois du domaine Sainte-Léocadie, à Aigne. Avis aux amateurs, je n’ai pas goûté.

belvis

Dans le bois qui s’étend après le village, les écoles ont créé du Land art sous la voûte envoutante. C’est un peu naïf, souvent cucul, parfois inventif, en tout cas scolaire (je vous présente le plus joli…). Je ne suis pas convaincu. Puisqu’il s’agit d’écrire un mot sur une pierre pour contribuer à une « œuvre » qui est une boite à vœux, M. écrit « épectase » ; il est féru des particularités du dictionnaire, M., il se documente en autodidacte sur des sujets parfois pointus qui laissent pantois. Est-ce que ce mot est pour lui une tension de l’homme vers Dieu ? Il serait bien protestant… Ou serait-ce un mot joli pour dire l’allongement de la verge (qui est la manifestation terrestre de la montée au paradis comme le vécurent Félix Faure et Jean Daniélou) ?

belvis land art ecolier

Au sortir du bois s’élève un monument aux résistants des maquis de Picaussel, 1943-44.

maquis de picaussel 1943

Le hameau La Malayrèdes nous offre sa fontaine rafraichissante et son église où, sous les voûtes sonores, M. pousse le chant religieux en l’honneur de Marie.

la malayredes eglise

Mais après l’extase, la chute : une descente pentue par « le sentier 13 » (2 km), traitresse aux chevilles et interminable nous conduit, par la forêt. C’est casse-pattes, créateur d’ampoules aux orteils, ennuyeux au possible.

belvis foret

Nous rejoignons le « sentier K » jusque dans la plaine sèche où plusieurs kilomètres nous séparent encore du gîte. Le chemin fait une boucle pour contourner une zone boueuse et nous avons l’ennui supplémentaire de tirer un bord loin de notre destination avant d’y revenir ! Nous avons sous les yeux, bouchant l’horizon, la crête du château de Puivert que nous visiterons demain.

chateau de puivert

Un passage à gué sur des plots nous conduit jusqu’à un lac artificiel, où une curieuse bouée munie de battoirs aériens sert à brasser l’eau. Deux gamins s’ébattent en slip tout au bord après l’école, un Killian de sept ans bien bâti et un Stéphane de dix ou onze ans un peu mou. Ledit Killian vient chercher une glace à la buvette, où l’on semble bien le connaître, ce qui nous permet de connaître les prénoms. Nous nous posons juste un instant dans l’herbe face au lac, tant nous avons la plante des pieds et les chevilles fatiguées. Nous aurons marché 28 km aujourd’hui, selon le GPS, confirmé plus ou moins par le podomètre de M.

Nous ne sommes pas fâchés du tout de rejoindre, au centre du village près de l’église de Puivert, 521 habitants, le gîte Les Marionnettes. La nuitée en gîte coûte 15€ par personne, le dîner 16€ et le petit-déjeuner 6€ ; si l’on veut une chambre, il faut payer 36€ + 0.40€ de taxe de séjour. Sa terrasse donne sur une pelouse ombragée par un gigantesque cerisier et surplombe la rivière Blau dont le fonds sonore est calmant et l’atmosphère rafraichissante. Un titi de douze ans en débardeur macho, qui sert d’exemple à un short et lunettes de neuf ans, nous indique le musée du Quercorb (arts, traditions, instruments de musique médiévaux), mais nous sommes trop fatigués par le chemin et la descente pour y aller voir. Nous rencontrons enfin une progéniture, dans cette campagne à l’abandon.

Le dîner sur la terrasse nous sustente en soupe de légumes verts, filet de dinde aux oignons, pâtes et ratatouille de conserve, enfin un fraisier confectionné par la dame, paraît-il très moelleux (je ne suis pas dessert et n’en prends pas). Elle et lui sont Parisiens, émigrés ici à la retraite depuis quelques années. Nous sommes si fatigués, meurtris et déshydratés, que nous allons nous coucher à 21h30. La nuit n’est même pas entièrement tombée.

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Château de Puylaurens

Du soleil et du vent, ce matin. Une bonne odeur de café filtre parmi les lattes de séparation d’avec la cuisine. Après avoir chargé nos sacs sur le dos et quitté le gîte, nous poursuivons la piste jusqu’au village de Puylaurens, parmi les genêts en fleurs qui embaument au printemps comme en Bretagne.

puylaurens

Le château, qui appartenait à l’abbaye de Saint-Michel de Cuixa en Roussillon,  est perché sur son piton dédié à Laurent (puy laurens), au confluent de deux vallées, couleur de falaise comme lui. En face du pont qui mène au village s’ouvre une minuscule mairie-école avec une courette de récréation en ciment devant. Trois toilettes sont adossées dans un coin. Cette école primaire minuscule, qui devait rassembler plusieurs niveaux de classes comme j’ai connu jadis, accueillait les déjà rares enfants du cru. Elle est aujourd’hui désaffectée.

puylaurens au pied du mur

Nous grimpons au château par un chemin forestier. La billetterie n’est pas ouverte, bien qu’il soit passé dix heures ; la fille qui la tient est en retard et ne surgit en trombe d’une Clio qu’une vingtaine de minutes après l’horaire déclaré. Nous montons parmi l’arboretum aux pancartes qui indiquent les espèces, dont le camerisier que je ne connaissais pas. Le vent souffle toujours et il fait froid, côté ombre. Le château culmine à 697 mètres au-dessus de la vallée de la Boulzane, chemin naturel vers la grande cité de Carcassonne. Il a, comme souvent, sa légende de dame blanche. Il faut dire que Blanche de Bourbon a fait un bref séjour dans le château et a laissé son nom à une tour.

puylaurens assommoir

La porte principale est ouverte dans le rempart sud, seul accès en moins forte pente ; divers aménagements défensifs filtrent l’entrée, dont un assommoir, des archères à arbalètes, puis une barbacane. Une fois entrée, un mur percé d’ouverture pour le tir, arbalètes et armes à feu, a été ajouté ! N’entrait pas qui voulait. Pour accéder à la porte d’entrée de l’enceinte supérieure, résidence du seigneur, il fallait passer sur un pont de bois ; on en voit encore les supports de pierre.

puylaurens cour interieure

La muraille épouse le rocher autour d’une cour intérieure d’environ 60 m sur 25.

puylaurens muraille

Une tour « ouverte à la gorge » intrigue : ce terme signifie qu’elle n’a pas de mur côté intérieur, afin qu’elle ne serve pas de point d’attaque si un assaillant réussit à s’en emparer. Une poterne dérobée s’ouvre au nord. Malgré ces dimensions, la garnison est restée réduite, 25 sergents au temps de Simon de Cauda, qui tenait le château vers 1260.

puylaurens tour ouverte a la gorge

L’aristocratie du Fenouillèdes est favorable aux cathares, les registres de l’Inquisition signalent une importante communauté à Puylaurens et dans les châteaux voisins.

puylaurens enceinte

Après la visite, le pique-nique. Puis nous reprenons la piste, en descente vers Axat, à 248 m, traversé par l’Aude et précédé de son tunnel ferroviaire « de la Garrigue », foré en 1901 pour la ligne Carcassonne-Rivesaltes. Le centre-ville d’Axat est quasiment désert. Il y aurait 623 habitants aujourd’hui selon l’INSEE, mais pas un môme à jouer, ni dans les rues, ni sur le stade, en ce mercredi après-midi. Dieu sait pourtant que, dès qu’un môme vit quelque part, il ne peut s’empêcher de sortir pour jouer ou taper le ballon ! Les commerces sont fermés, la mairie en travaux, seul « le » restaurant propose des menus à des prix parisiens : 15.50 € pour une salade au camembert chaud, 11.50 € pour des tagliatelles beurre-parmesan… Le grand bâtiment sur la pente était jadis une école avec pension, puis a été vendu à EDF, enfin a été occupé par un centre des Impôts ; le bâtiment est désormais privé et offre des appartements en location. Mais le moindre T4 offert par l’agence immobilière coûte 650 € par mois !

axat

Le taxi nous transfère au gîte du hameau de Labau, occupé en fait par une seule personne qui se fait appeler « Pati ». Il a un locataire à copine et petite fille, tous venus s’isoler en famille. Le propriétaire est arrivé ici « avec des potes en 68 » et s’est mis, comme c’était la mode d’époque, à élever des chèvres. Ils ne se coupaient pas les cheveux et les enfants allaient tout nu, sales comme des peignes. L’individu est resté seul, peu à peu la copine et les copains qui avaient fait des petits quittaient la rude vie communautaire agricole pour retourner à la ville chercher un emploi de fonctionnaire…

Il se présente à nous les dents jaunes, en short et tee-shirt troué, en plein travaux de maçonnerie comme depuis 45 ans. Mais il est subventionné pour ses chèvres car il « entretient l’espace rural », autrement délaissé. Pati qui se trouve bien ici : les chèvres lui suffisent et l’herbe qu’il cultive le fait rêver. Il a élevé quelques chevaux de Mérens ou poney ariégeois qui ressemblent étrangement aux chevaux magdaléniens peints sur les parois des grottes. Mais la bête est destinée plutôt à la monte et au trait, mode des années 70 qui est passée avec la crise économique depuis 2008. Ces chevaux noirs robustes et résistants auraient tirés les canons de Napoléon durant la campagne de Russie.

Pati retape les bâtiments tout seul, à ses heures de loisir, il tient aussi tout seul aussi le gîte de 25 places. Autant dire que le ménage est rarement fait, sauf les draps, et les moutons courent allègrement sous les lits, au grand dam de Josiane qui s’est malencontreusement penchée pour chercher je ne sais quoi.

diner gite de labau

Après un Rivesaltes bruni en apéritif devant la cheminée qui tire mal (nous sentons encore la fumée plusieurs jours après), le dîner est somptueux. Carottes râpées salade du jardin avec sauce au gingembre (souvenir indien), gigot d’agneau de son élevage bien arrosé et cuit à la perfection, très moelleux, haricots verts, et melon du Maroc bien sucré.

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Château Saint-Pierre de Fenouillet

Nous quittons l’accueil paysan dans un paysage humide des pâturages de Haute Corbières au vent établi. Nous montons dans les alpages parmi les génisses à robe grise, puis dans la forêt de feuillus (hêtres et chênes) dont le chemin est amorti de feuilles mortes. La grimpée est rude jusqu’au plateau, au-dessus duquel roulent les nuages échevelés par un vent violent. Nous aurions pu apercevoir le puech de Bugarach, pas loin à vol d’oiseau, trop connu pour sa position imaginée dans le calendrier maya, mais il reste dans la brume.

pature abandonnee caudies

La resdescente sur l’autre versant passe par une pâture abandonnée depuis la mobilisation de 1914, malgré une tentative de retour à la terre dans les années 70. Le lieu est trop isolé, trop dur à vivre. À l’estive, vaches à lait et chevaux de randonnée sont mis au pâturage, mais le berger ne monte qu’une fois tous les deux ou trois jours pour faire son inspection. De la ferme de 1914 ne subsistent que les murs, et un petit engin chenillé post-68, un étang devant et une belle allée de frênes.

chevaux pature libre

Nous joignons la vallée par « le chemin du facteur » qui passe par les bois, un pierrier et un plat. Nous pique-niquons au soleil qui revient. Seul le vent n’a pas faibli et fait siffler la cime des pins sylvestres. Le « bar » nous attend à Caudiès-de-Fenouillèdes, la fontaine publique à trois becs juste au-dessous de la mairie.

caudies de fenouilledes

Un lion de bronze, qui la surmonte, est dédié au fondateur de l’arrosage, Casimir Benet Hoche, maire de Caudiès né en 1811.

casinir benet hoche maire de caudies

Le village traversé, dont la ligne de chemin de fer touristique peu passante en cette saison, le chemin monte dans la forêt vers Notre-Dame de Laval, dont le parc a servi de terrain de jeux aux ados cathos jusque dans les années 1960.

foret notre dame de laval

Aujourd’hui désertée faute de scouts, elle est le point de départ du chemin de la gorge Saint-Jaume, une fente de calme et de fraîcheur en sous-bois. Il faut faire attention où l’on met les pieds car le chemin est parfois entamé sur ses bords et nulle photo ne doit être faite sans s’arrêter, sous peine de choir dans le ravin.

gorges sainte jaume

Le château vicomtal de Saint-Pierre surmonte le village de Fenouillet quasi désert, sauf un chien qui promène en laisse son maître. L’église est fermée et le château s’étale en ruines éparses sur la hauteur, un vrai catharnaüm ; nous n’y montons pas. Il est construit sur le modèle du castrum, qui incluait le donjon du seigneur (enceinte haute) et les maisons du village entourée d’une enceinte basse. Tout le monde s’y côtoyait.

fenouillet chateau de st pierre

Sur la hauteur en face, un autre château dresse ses ruines, celui de Sabarda. Il a supplanté le premier avant d’être lui aussi délaissé lorsque les temps furent venus.

fenouillet chateau de sabarda

Il nous reste à monter un quart d’heure dans la forêt pour trouver la piste qui mène au gîte d’Aygues-Bonnes (les bonnes eaux) à 5 km de là, sis à 630 m d’altitude. La piste est plate, creusée d’ornières et de virages, elle sent bon la résine mais reste fastidieuse à parcourir en fin de journée. Nous aurons parcouru 25 km et 1000 m de dénivelés cumulés aujourd’hui. Le gîte est un hameau de trois fermes dans un vallon au bout de tout, à 10 km de Puylaurens. L’accueil y est aussi « paysan », mais plus aimable qu’hier. On me sert du sirop de menthe à l’arrivée, deux gros chiens et un panneau indiquent que je suis au bon endroit.

Nous avons beaucoup de place et les filles décident de faire gîte à part dans une autre pièce. Nous dormons à l’étage d’un loft dont le rez-de-chaussée comprend une autre chambre, la douche et le coin cuisine et salle de séjour, avec sa cheminée au feu de bois. L’hiver, il doit faire bon se réfugier dans un tel gîte alors que le froid et la neige sévissent au-dehors.

gite aygues bonnes

Nous dînons avec les fermiers dans la salle commune de la ferme, qui donne directement sur la piste. Après un épais muscat de Rivesaltes, une soupe d’orties et consoude, du veau aux olives accompagné de tagliatelles et un crumble de pomme au gingembre. Lui a du mal à formuler les mots, elle a pris « pas mal de congés » pour aller randonner un peu, « voir les paysages » qu’elle ne voyait que de loin, à titre professionnel et en voiture !

Une chatte noire vive, que nous voyons filer jusque derrière la fenêtre où, depuis l’extérieur, elle observe les intrus que nous sommes dans son univers, a donné naissance avec un chat siamois à quatre petits. Le couple dont le fils s’est émancipé a gardé l’un des chatons, qu’ils ont appelé Bouchon, peut-être parce qu’il est de couleur semi-siamoise. Il joue, câline, en un mot séduit plus que tout. Mais il est effrayé de voir tant de monde et se réfugie sous les coussins du canapé dans un coin de la pièce. Les éleveurs nous disent faire peu de frais pour leurs bêtes, calculant même pour le chien la qualité-prix. Le chien idiot qui avait sauté du pick-up en marche et s’était cassé la patte a quand même eu droit au vétérinaire mais, au vu de la facture, il n’aurait pas été soigné si un devis avait été fait… Ils élèvent une cinquantaine de vaches à viande, dont une s’est perdue hier soir, d’où la rencontre avec nous en fin de journée. La pâture est pauvre et ils s’en sortent tout juste.

Ce pourquoi ils font « accueil à la ferme », label à cahier des charges qui leur permet de voir du monde et de facturer 10€ la nuit plus 16€ le repas par personne. Ils ont même accueilli un groupe de femmes pilotes d’Abu Dhabi l’an dernier, venues marcher sous voile. Le label « accueil paysan » oblige à obéir à une charte éthique des professionnels agricoles : paysans, retraités, acteurs ruraux et pêcheurs ou ramasseurs d’algues. Ce réseau associatif né en 1987, étendu à 23 pays du monde, comprend plus de 800 adhérents en France et environ 400 à l’étranger. Il a été reconnu par le ministère du Tourisme en 1998 et est devenu Fédération Nationale Accueil Paysan (FNAP) en 2000, reconnu par le ministère de l’Aménagement du territoire et de l’environnement.

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Château de Peyrepertuse

Au-dessus de Duilhac s’élève le château de Peyrepertuse, très haut à 800 m d’altitude sur son éperon rocheux.

peyrepertuse

Nous grimpons – interminablement – depuis le village, dès après le petit-déjeuner.

peyrepertuse tour

Les autres s’arrêtent à la porte, sans doute pour quelques explications. Je préfère pour ma part poursuivre tout seul, afin de faire des photos à mon aise, sans personne dans l’image.

peyrepertuse plan du chateau

Je fais ainsi deux fois l’ascension du donjon, depuis l’église Sainte-Anne, fouillée entre 1977 et 1993, via l’escalier de Saint-Louis – qui comprend 122 marches. Je les ai comptées.

peyrepertuse escalier de st louis

Les chiottes aériennes de l’époque laissent rêveur : il fallait avoir envie !

peyrepertuse chiottes

La chapelle San Jordi, tout en haut perchée, est aux trois-quarts en ruines mais domine toute la contrée. Elle élève vers le ciel sa prière désormais muette.

peyrepertuse chapelle san jordi

Nous voyons, depuis le donjon, le village de Ruffiac en bas et, d’un autre côté Quéribus, puis le téton de la tour de Tautavel, au bas de laquelle passe le Verdouble ! La Méditerranée est une ligne blanche à l’horizon, qui se confond presque avec le ciel. Les défenses s’étendent sur une vaste étendue, au sommet de la crête.

queribus depuis peyrepertuse

Au retour à l’entrée, un petit garçon de sept ans prénommé Olympe est sermonné par ses parents : « tu fais attention, il y a du vide et des pierres qui roulent ; tu restes auprès de nous et tu ne cours pas ». Quand je lui dis qu’il doit grimper haut et encore 122 marches, il s’écrie « c’est cool ! ». Optimisme de l’enfance qui n’a jamais peur de rien.

peyrepertuse domine la plaine

Nous poursuivons à pied par le Pla de Brézou où des vaches beiges aux longues cornes nous regardent de leurs yeux doux. Y pousse la ciste de Montpellier, en général mauve, parfois blanche. Le chemin pierreux monte en forêt, puis au grand soleil enfin revenu. Le vent reste constant, soufflant parfois en rafales aux cols ou sur les hauteurs. Il est frais, humide, à la limite de la pluie croirait-on ; mais il s’agit du Sers, le vent d’ouest venant de la terre, qui n’apporte pas de précipitations.

Au lieu choisi pour le pique-nique, nous dépassons une bande de femmes assises en jacassant, qui attendent leurs mecs. Ceux-ci surviennent en groupe compact un peu plus tard, primesauts comme des gamins. Ils ont vu un « serpin… » – autrement dit un orvet, prononcé avec cet accent à couper au couteau dont j’ai subi enfant les dictées. Ils l’observent, le titillent, enfin l’apportent triomphalement aux femelles comme un trophée de chasse. Des gamins, je vous dis.

ermitage antoine gorges de galamus

Nous suivons le GR 367 jusqu’aux gorges de Galamus, dont le nom proviendrait d’un centurion romain. Géologiquement, c’est un coup d’épée dans la montagne, au fond duquel se précipite un torrent sinueux et violent. Des kayakistes sur le parking au-dessus se rhabillent, adultes machos comme ados frissonnants quittant leur combinaison, les pieds nus. Un Antoine fut ermite dans une grotte au-dessus. Devenu saint après sa mort en 1870, elle est désormais lieu de pèlerinage. Une chapelle est dédiée au saint dans la grotte et il est représenté par une statue de bois brun toute luisante. Quelques chauves-souris peuplent les lieux et s’envolent en criaillant à notre entrée.

ermitage antoine gorges de galamus grotte chapelle

Un escalier de 108 marches bas de plafond, creusé dans le roc, rejoint la route creusée à flanc de falaise qui passe au-dessus. Une source, dédiée à sainte Marie-Madeleine, s’écoule dans une vasque artificielle, tandis qu’une statue de Christ viril à la poitrine puissante domine la double femme : Marie-Madeleine aux yeux bandés, parée et se mirant dans un miroir, Marie-Madeleine décillée et debout face au Sauveur. La pancarte qui « explique l’œuvre d’art » à côté me semble… passer à côté du sens.

ermitage antoine gorges de galamus christ et 2 madeleine

La route qui prend après le second parking, au-dessus de l’ermitage, a été achevée en 1892 ; elle est très étroite et sinue sur une file dans la gorge. L’à-pic est impressionnant sur le torrent de l’Agly, une soixantaine de mètres plus bas. Après la borne marquant la limite du département de l’Aude, il se met à pleuvoir. Le vent n’a pas cessé. Le paysage s’est brusquement transformé : au nord des forêts de chênes et de hêtres, au sud la garrigue aux chênes verts et kermès, l’érable de Montpellier et le genévrier de Phénicie.

Il est convenu qu’une camionnette taxi nous prenne un peu plus loin, et elle est bienvenue. Elle nous conduit au gîte de La Bastide, un « accueil paysan » du XVe siècle isolé dans un paysage de prairies. Une partie du bâtiment principal de la ferme sert au gîte, l’autre moitié au couple de paysans, lui « mal foutu » un peu grippé et elle, Allemande venue se mettre au vert en 68 et restée depuis lors. De nombreuses vaches stabulent devant nous, elles retourneront au pâturage dès l’aube venue. Le dîner est goûteux : salade bio du jardin très croquante, blanquette de veau de la ferme, quiche aux épinards, petits chèvres des voisins. En apéro, nous goûtons le Rivesaltes ambré. Suit un vin rouge de l’année, épais, à la saveur de cerise. Notre repos, dans un dortoir sous le toit avec deux douches pour tout le groupe, « confort adapté à l’habitat local » selon la charte accueil paysan, est bien mérité.

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Château de Quéribus

J’avais l’envie de visiter le pays cathare  du fait de mes études d’histoire et de ma pratique d’archéologue. La lecture jadis du livre de Leroy Ladurie sur Montaillou village occitan et du roman de Zoé Oldenburg, Le bûcher de Montségur n’avait fait que me donner envie. J’ai choisi « les » chemins cathares avec Chemins du sud et non pas « le » sentier cathare, qui est une appellation contrôlée de tourisme.

Pour aller voir le pays cathare, il faut avoir la foi : rejoindre Foix nécessite en effet quelques huit heures de divers trains, à grande vitesse en partie jusqu’à Toulouse, en « express » régional ensuite (ce qui signifie tortillard s’arrêtant partout). Il me faut donc dormir à l’hôtel Lons à Foix, non loin de la gare et avec vue sur la rivière. Un hôtel confortable à 82€ la nuit avec petit-déjeuner, décor ancien très province. Le rendez-vous est fixé sur le parvis de la gare le dimanche matin à 9 h.

foix

Nous entassons les sacs à dos et les sacs d’affaires dans le minibus taxi, et nous voilà partis pour deux heures de route, direction Quéribus. Notre périple nous ramènera à Foix à pied dans une semaine. Nous passons par Quillian, où une pause permet à notre guide local d’acheter du pain, réputé dans la région. Le défilé de la Pierre Lys montre combien la région est arrosée et peut être verdoyante, loin de cette aridité que l’on pourrait supposer à l’évocation du purisme spirituel cathare.

queribus

Quéribus est le premier de nos châteaux visités, monument historique mentionné pour la première fois en 1020. Il sera le dernier à tomber aux mains des croisés français du nord, en 1255, et devient forteresse royale sur la frontière d’Aragon en 1258. Il se dresse, comme les autres sur un éperon rocheux à 728 m et sa montée est la première d’innombrables dénivelés que nous cumulerons jour après jour, autant que lors d’une randonnée au Népal, l’altitude en moins.

queribus poterne

L’accès à la première enceinte s’effectue par un escalier escarpé dont les marches sont creusées le plus souvent dans le roc. L’entrée de la forteresse ne s’ouvre qu’après de multiples chicanes faciles à défendre. Le mur bouclier a plus d’un mètre cinquante d’épaisseur.

queribus interieur

Ce qui plaît beaucoup aux filles, l’entrée est munie d’un assommoir, ouverture dans le linteau de la porte qui permet de tirer ou de laisser choir des projectiles. Deux autres enceintes auxquelles on accède par des rampes successives, protègent le donjon, élevé au plus haut du rocher.

queribus vue

La seconde enceinte renferme une « caserne », nom que l’on donne à une grande salle à l’ouest qui servait probablement à loger des soldats. Pas plus d’une vingtaine d’hommes, du temps de saint Louis. À l’est, une citerne basse étanchéifiée par un mortier de tuileau est aménagée pour recueillir les eaux de pluie.

queribus donjon

Dans le donjon, s’ouvre paradoxalement une salle soutenue par un élégant pilier à quatre voûtes sur croisée d’ogives qui retombent sur les murs par des culs-de-lampe. Le style est du 14ème siècle, bien après les cathares. Un plancher séparait la haute salle en deux niveaux habitables. Une baie géminée, à deux ogives de style gothique, éclaire l’ensemble au sud. En-dessous, trois meurtrières probablement plus anciennes.

maury

D’en haut, après une montée fort raide depuis le parking, nous avons vue sur les vignes de grenache alentour, le village de Maury à l’ouest et de Cucugnan au nord. J’ai découvert le Maury lors de fouilles à Tautavel, un vin doux naturel qui remonte au XIIIe siècle et que je préfère au Porto. Il est moins acide, renferme plus de soleil. Il est fabriqué en ajoutant de l’alcool au moût en cours de fermentation.

pique nique cathare

Après la visite, nous pique-niquons dans le pré sous le parking, sur des tables en bois aménagées. Le guide a râpé des carottes de sa production bio qu’il a mélangé à du jus de citron, de l’huile d’olive et des olives vertes. Il ajoute du saucisson sec local, une saucisse au foie et une tomme des Pyrénées artisanale avec une vraie croûte naturelle (pas en plastique noir comme on trouve les supermarchés). Un basset aux beaux yeux, appartenant à une famille popu voisine de table, vient se régaler des peaux et croûtes. Les jours suivants, les pique-niques seront préparés par les gîtes et nous les emporterons individuellement dans nos gamelles.

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Robert-Louis Stevenson, Voyage avec un âne dans les Cévennes

robert louis stevenson voyage avec un ane dans les cevennes
Il fallait être excentrique pour dormir à la belle étoile en Gévaudan en 1878. Robert-Louis l’est ; il est de plus écossais, ce qui fait de lui un excentrique au carré. Durant 12 jours, du 17 septembre au 4 octobre 1878, il va parcourir les quelques 200 km de chemins entre le Monastier (près du Puy) et Saint-Jean du Gard (près d’Alès) avec une ânesse « pas plus grosse qu’un chien », Modestine.

Nature et paysages mais aussi gens et animaux, sont autant de rencontres au voyageur. Il est pris pour un colporteur, un prédicateur, un géographe. Peu lui chaut : son âne est sa compagne et la Nature une autre, lui qui est tourmenté par la séparation d’avec Fanny Osbourne, retournée aux États-Unis, dont il est amoureux et qu’il épousera un an plus tard, après le divorce de la dame.

Ne chemine-t-il pas par une sorte d’expiation ? Ne désire-t-il pas retrouver la pureté primitive d’Adam, premier homme amoureux de la première femme ? La religion est très présente en son cœur comme dans le paysage – ce pourquoi Robert-Louis garde quelque-chose du romantisme. Le monastère trappiste de Notre-Dame des Neiges et la persécution des camisards, notamment par le fanatique catholique du Chayla, sont autant de cruautés pour la foi. Comme si le fanatisme et la macération devaient régner en ce bas- monde, afin de mieux faire ressortir l’éclat de l’autre, promis au-delà.

Avec ces contre-exemples, il y a de quoi sentir sa liberté d’homme : « Je me suis rarement senti autant mon propre maître, jamais je ne me suis senti plus indépendant des aides matérielles. (…) Nuit après nuit, un lit est fait et nous attend dans les champs, où Dieu tient chambre ouverte » p.167 Pléiade.

Cette randonnée est un pèlerinage spirituel, un ressourcement en solitude auprès de la nature (assimilée à Dieu), avant de se lancer dans la vie adulte : celle de mari et de père faisant bouillir la marmite. D’où cet austère effort des collines à gravir, du froid mordant du vent, des nuits glacées à la belle étoile. « On eût dit le pire des Highlands d’Écosse, mais pis encore, froid, nu, et ignoble, avare de bois, avare de bruyères, avare de vie », dit-il du paysage autour du Luc, p.143.

Heureusement, Modestine met de la fantaisie, aussi capricieuse qu’une femme – et aussi obstinée. Elle lui mange cependant dans la main le pain noir qu’il transporte pour elle en complément, et il aura une larme au moment de s’en séparer. Heureusement aussi, l’auteur est prévoyant – il fait confectionner d’une peau de mouton enrobée de toile imperméable un sac de couchage qui sert aussi de poche à tout son bagage. Bien loin du duvet léger et efficace que l’on fabrique aujourd’hui, le résultat en est une sorte de monstre technique que l’ânesse a du mal à porter, avant qu’un muletier avisé montre comment équilibrer l’ensemble.

robert louis stevenson voyage avec un ane dans les cevennes carte

Sensible aux sons innombrables de la campagne – cloches des églises, clochettes des moutons, cris des petits bergers, sifflements ou hurlements du vent, roulement des pierres, grondement des eaux – le voyageur immergé dans la nature ressent aussi fortement les différentes lumières – gris des nuages, noir de la nuit, pâleur de l’aube, irradiation du soleil levant, blancheur blafarde de la lune. C’est tout son corps qui éprouve l’air et l’eau, tous ses sens les sons, les odeurs et les lumières, et même le goût du vin rouge.

L’écrivain est peintre et musicien, comme si le bain dans la nature le rendait à ses qualités originelles – trop souvent perdues dans la grande ville. Il est plus réceptif aux histoires et aux légendes, comme celle de la Bête du Gévaudan ou la geste de camisards révoltés contre l’immonde édit du Grand roi Louis.

On peut aujourd’hui remettre ses pas dans les chemins de Stevenson en Cévennes, et ses pattes avec un âne. Les petits voyageurs (moins de 40kg) apprécient l’animal.

robert louis stevenson topo guide gr cevennes

Robert-Louis Stevenson, Voyage avec un âne dans les Cévennes, 1879, Garnier-Flammarion 2013, 170 pages, €6.00
Robert-Louis Stevenson, Œuvres 1, Gallimard Pléiade 2001, 1242 pages, €59.00
Les œuvres de Robert-Louis Stevenson chroniquées sur ce blog

Les Cévennes avec âne par une mamie écolo d’aujourd’hui : Viviane Daguet-Lievens, Tour de l’Ardèche avec mon âne et ma mule

Fédération française de randonnées pédestres, Le chemin de Stevenson, topoguide GR 2015, 128 pages, €16.00
Association Sur le chemin de Robert-Louis Stevenson
Terres d’aventure, 9 randonnées en France avec âne en famille
La Balaguère, 10 randonnées à l’étranger et en France avec ânes
Fédération ânes et randonnées

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Dernier camp au Népal

Pour le dernier campement, nous n’échappons pas à la soirée autour du feu, si sympathique lorsqu’il ne pleut pas. Du punch à l’orange nous est servi avec le popcorn habituel et les crêpes de farine de lentille épicée. Le directeur de l’école, deux gardiennes d’enfants de la pension, et deux ou trois autres, viennent manger avec nous, assis par terre autour du feu. La fumée tourne toujours, selon le vent. « Autour » du feu signifie en fait « en demi-cercle », à peine plus.

nepal gamin jouant

Les « frères » de Tara viennent aussi. Tara nous a expliqué qu’elle a un seul frère biologique mais qu’elle a choisi six autres « frères » lors de la cérémonie du Nouvel An népalais. Ce sont, nous dit-elle, en général des amis qu’elle connaît depuis longtemps. Leur choix comme « frères » donne un petit quelque chose de plus, crée un lien supplémentaire. On ne se marie jamais avec un « frère ». Mais on peut compter sur lui et l’on fait beaucoup de choses ensembles. De même, les garçons peuvent choisir des « sœurs ». Tara a fait partie des quatre ou cinq filles d’une classe d’une vingtaine d’élèves jusqu’au bac. Elle a été condisciple d’un actuel Ministre du Népal. Elle a dirigé une Union des Étudiants à Katmandou et a été recherchée par la police après une manifestation. Elle nous raconte qu’elle s’est enfuie par les toits avant de se cacher chez sa grand-mère. Sacrée Tara ! Lors du tournage de La baleine blanche, un film tiré du roman de Lanzmann et tourné au Népal, on l’appelait « Tara boum ». Il faut dire que – selon ses dires – elle est capable d’immobiliser un homme d’un seul coup de karaté, comme le lui a appris un ami de son père…

Des chansons françaises sont lancées avec Christine qui connaît les paroles. Je retrouve les airs serinés durant l’enfance : « à la claire fontaine », « trois jeunes tambours », « gentils coquelicots », etc. Puis les Népalais chantent à leur tour, rythmés au tambour de bidon plastique, puis dansent une fois de plus à la lumière des lampes à pétrole.

nepal mais seche

Le réveil est au soleil, sous les eucalyptus, les pins, et quelques palmiers. Les merles noirs et gris du Népal, omniprésents ici, croassent sans arrêt ; ils ont tant de choses à dire. Quatre chiens viennent nous tenir compagnie, couchés au soleil, sans rien nous demander d’autre que notre présence. Sympathie de chien, muette. Ainsi sont parfois les enfants ; rarement les épouses.

Les porteurs partent, nous ne les reverrons plus. Le Gurung juvénile au fin visage chinois m’évoque un gamin proche lorsqu’il était petit. Impression puissante qui montre que l’on apprécie qui l’on a déjà aimé. Le premier sentiment est comme une imprégnation ; on le recherche ensuite, ailleurs. Je retrouve dans la silhouette de ce népalais avec qui je n’ai pas échangé une parole le souvenir de ce petit compagnon d’il y a quelques années.

nepal mere et bebe

Nous remercions le directeur de l’école, confit dans sa position sociale et intellectuelle, Dhruba Bahadur Shrestha, « Headmaster ». Il nous donne sa carte et une brochure éditée par l’école en 1986, à l’occasion du 42ème anniversaire du Roi. Les trois-quarts du texte sont en népali, mais le dernier quart en anglais. Un article sur l’éducation, « relevance of courses » (que l’on pourrait traduire soit par « pertinence des programmes » soit par « justification de la voie choisie »), a été écrit lors d’une formation à l’université américaine du Connecticut. Nous sommes – bien-sûr – toujours les bienvenus si nous souhaitons revenir dans la région. Certains prennent une photo « de famille » de nous tous sur les marches de l’entrée, le genre de portrait qui ne nous parvient jamais malgré toutes les promesses et auquel je brûle toujours d’échapper.

Le minibus nous emmène vers Kirtipur, en passant par un temple dédié à Ganesh, fils de Shiva, monté sur sa souris. Une femme venait d’y sacrifier un coq ; elle laisse le sang au dieu, mais garde la bête. La Bagmati aux eaux sales, bordée d’un ghât à crémations, coule au bas du temple. Tout cela dans une forte odeur de merde. Un peu plus loin, une cimenterie voisine dépose sa poussière grise tandis que, du pont en 1903 avec des poutrelles d’acier venues d’Aberdeen, Écosse, on peut admirer des gorges aux arbres suspendus comme dans les dessins à l’encre des lettrés chinois.

nepal fontaine

Mais le pire nous attend à Kirtipur même. Les bâtiments de béton sale de l’université n’étaient que les prémices de la ville : une horreur, un dépotoir, un égout. Jamais nous n’avons vu rues plus sales, ordures plus malodorantes. Les Newars qui habitent là sont des paysans et conservent leurs ordures pour fumer la terre. Sans doute, mais ils ne doivent pas la cultiver souvent ! Et le temple est aussi crasseux que la ville. Les gens pataugent là-dedans, font la vaisselle dans les mares dégueulasses, et peut-être s’y lavent. De plus, des adolescents nous cueillent à la descente du Hiace et ne nous lâchent plus avec leur anglais d’arrière-cuisine difficile à comprendre. Pire qu’à Marrakech, cette fois. L’étape sera retirée des circuits suivants, nous dit Tara. Il est vrai que ce circuit est le premier mis au catalogue : nous essuyons les plâtres.

kathmandou tintin au Tibet 1960

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Christine, Michel et l’Inde

Ce soir, Christine nous raconte sa période hippie. Elle ne l’a jamais été « à fond », nous dit-elle (qu’entend-t-elle par-là ?), mais elle « en » a côtoyé pas mal. Chacun venait dormir chez celui ou celle qui avait une chambre, prenait le petit-déjeuner tout nu avec les autres, mangeait assis par terre avec les doigts. On faisait un pool de vêtement et chacun prenait n’importe quoi pour s’habiller ensuite, ce qui lui tombait sous la main, en général trop grand ou étriqué. Les garçons « ne portaient pas de slip » ni les filles de « soutifs » (cela « faisait bourgeois »), tous se lavaient rarement. Pour chasser les odeurs, on brûlait de l’encens. Les hippies allaient rituellement aux Indes et en rapportaient des robes safran, avant de « tout quitter » pour aller confectionner des marionnettes dans les MJC de banlieue ou élever des chèvres en Ardèche – tout un programme ! Christine nous dit qu’elle portait des robes indiennes, des parfums « pas possibles », et marchait toute l’année pieds nus dans des tongs, même en plein janvier.

nepal ciel

Mais sa période tongs s’est arrêtée le jour où elle a mis le pied dans une belle et grasse merde de chien, élément du décor très courant à l’époque sur un trottoir de Paris ! Elle a trouvé cela « tellement horrible », l’aspect pâteux et l’odeur, qu’elle a arrêté d’aller les pieds à l’air aussi sec. Ineffable Christine ! Vingt ans plus tard, nous en sommes déjà aux souvenir d’anciens combattants. En 1968, et dans les années qui ont suivi, j’étais trop jeune pour avoir connu cela, et tout s’était bien affadi à la fin des années soixante-dix. Quant à Elle, qui a passé le bac en 1968, elle est restée ensuite bien trop occupée par ses études de médecine pour se laisser aller à de telles rencontres.

nepal effets de brume

Lily me conseille à nouveau vivement de lire Le Banquet de Platon, « le plus beau livre sur l’amour, il y a tout, », selon elle. Y compris les prémisses de la psychanalyse (ah ?). Je ne vois pas pourquoi elle insiste tant sur ce point. Les soirées deviennent de plus en plus intéressantes et de plus en plus intellos.

nepal terrasses godawari

Le matin suivant connaît un froid humide. Tout le monde se lève tôt. Nous nous sommes couchés tôt le soir, en raison du froid déjà pénétrant et de la fumée du feu dans les yeux. Et Michel nous a saoulés par un monologue sur les pays qu’il a visité. Il nous a déjà tout dit plusieurs fois, mais il reprend et en rajoute. Et les Indes, et les États-Unis, et Java, et l’Allemagne, et encore les Indes… La vox populi m’avait dit que « les profs, en groupe, c’est l’horreur parce qu’ils parlent tout le temps ». Eh bien c’est vrai : Michel est gentil et intéressant, mais à petites doses. Il ne peut pas voir quelque chose de nouveau au Népal sans aussitôt nous sortir : « mais en Inde… » Cela finit par être agaçant. Nous sommes ici au Népal, dans un pays nouveau, et il faut le regarder tel qu’il est et non pas selon les images préconçues des scènes d’ailleurs.

ferme nepal

Montée de la vallée jusqu’au col, d’où l’on prend la descente vers Godawari. Le sentier est rendu très glissant par l’humidité qui persiste de la pluie d’hier. Le ciel est encore couvert, tout gris. Au programme, la visite des « botanical gardens » dont les serres sont garnies de divers fuchsias, impatiences, cactus et autres orchidées. Rien n’est très fleuri en cette saison et le tout fait un peu vrac, mais cet endroit est « célèbre » au Népal selon Tara la bleue (elle porte aujourd’hui une robe bleue).

Et la pluie commence à tomber. Heureusement, un kiosque du « botanical garden » nous protège à cet instant. Nos cuisiniers, qui officient dehors sur un pré, sont mouillés, mais ils n’ont pas l’air de s’en soucier. Le temps, pour eux, est simplement « vivifiant ». Nous commençons à trouver que les livres mentent. La « saison sèche », avec son seul « jour de pluie moyen » en décembre et un autre en janvier, est cette année hors norme !

Godawari nous offre son temple de Shiva, orné de cinq fontaines d’eau sacrée. La pluie cesse, mais le ciel reste chargé. Deux femmes passent avec chacune une lourde charge de feuilles, pour nourrir les bêtes je suppose.

Godawari nepal femmes portant charge

Michel s’empresse de nous donner des conseils pratiques sur l’Inde, au cas où il nous aurait donné envie d’y aller. Il ne peut pas se taire cinq minutes d’affilée. Pour lui, il faut aller en Inde en juillet, en zone sèche. Prendre deux nuits d’hôtel à l’arrivée pour se remettre du décalage horaire et de la moiteur du climat, qui saisit tout occidental à l’arrivée. Le mieux est de se faire confectionner (en quelques heures et pour quelques dizaines de roupies) un « costume indien », pantalon large et tunique dégagée au col, en coton léger ; c’est confortable à porter et aéré. Et l’on se fond mieux dans la population. Visiter Delhi, Agra, Simla éventuellement, Pushkar, célèbre pour sa foire aux chameaux en octobre ; aller aussi à Ajmer, Bikaner éventuellement, passer quatre jours à Jaisalmer, avec au moins une journée dans le désert, Jodhpur et le désert du Rajasthan, prendre un train couchettes pour Jaipur, puis Udaipur, Ahmadhabad, et finir à Bombay (où les hôtels sont chers). Prévoir deux jours de battement pour le retour en raison des retards possibles. Les transports locaux ne sont pas rapides, il faut compter de n’effectuer que trente kilomètres par jour. Réserver les billets d’avion bien à l’avance et arriver largement avant l’heure. Louer des vélos pour voir les villages. Essayer les trains couchettes. Tenter un bus pour l’expérience, mais ne pas insister, ils sont pleins, sales, et éprouvants ! Emporter une moustiquaire et son drap housse, ceux des hôtels étant crasseux. Ne mettre aucun objet précieux dans le bagage de soute. Prendre avec soi des cartes postales de l’endroit où l’on habite, éventuellement des photos de soi avec ses enfants ou ses parents (la famille est très appréciée). Si un jour nous y allons tout seul, nous serons ainsi parés. Toujours pédagogique, le prof.

gamin godawari nepal

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Autres temples népalais

Le petit-déjeuner d’œufs frits, de toasts et de thé au lait nous leste pour la (demi)-journée. L’étape début par une descente en forêt jusqu’au monastère de Nage Gompa (gompa veut dire monastère) où nous accueille une nonne bouddhiste en robe grenat. Elle s’est faite moniale à l’âge de treize ans.

ferme valle de katmandou nepal

Un vieil édenté tourne inlassablement autour du monastère, un moulin à prières tournoyant lui-même à la main, en marmonnant une suite presque inintelligible des syllabes sacrées qui tournoient : « Aum mani padme aum ». « Aum » est la fin et le commencement, le cosmos. « Je salue celui qui est assis sur la fleur aux mille pétales ». Dans le monastère, derrière une vitre, figurent Bouddha, le Sakyamouni historique, Padmasambhava qui a porté le bouddhisme au Tibet et est représenté avec de fines moustaches, et le Karmapa, chef d’une secte tibétaine bouddhiste. Les temples comprennent toujours une multitude de figures sacrées. Tara nous dit que dans les Vedas il y aurait « trois milliards » de dieux ! (Je n’ai pas vérifié, c’est un peu long à compter).

nepal tara nage gompa

Elle nous explique un peu le bouddhisme, à cette époque, je n’y connaissais presque rien. Le Bouddha historique est né au Népal, dans le sud du pays. Sakyamouni est son nom, il signifie le maître (mouni) du clan Sakya. Son prénom est Siddartha. « Bouddha » signifie l’Éveillé, celui qui a pris conscience, « bodi » est l’intelligence. Il était prince et a eu une illumination à seize ans en découvrant la réalité de la vie : la maladie, la vieillesse et la mort. Il n’a eu alors de cesse de découvrir la vérité de l’existence et de méditer sur la sagesse qui permet de sortir du cycle des renaissances et des morts. Quant à Krisna, le bel adolescent représenté en bleu qui séduit les bergères, il est la huitième incarnation de Vishnou. On le fête au Népal mais la secte connue en occident est une invention américaine, selon Tara. Les fidèles effectuent dans le temple une offrande de beurre de yack qu’ils font brûler dans des bols à l’aide d’une mèche. C’est fumeux et nauséabond, surtout lorsque le beurre a ranci. Mais la lumière est belle, petite et animée comme une âme, flamme vivace qui symbolise l’espérance.

Dans le temple, avant de le quitter, Tara allume une bougie pour chacun d’entre nous, devant les bols à offrande emplis d’eau pure, offrandes miroirs où chacun fait venir ce qu’il veut.

nepal panorama

À la pause de midi, Tara poursuit sur le bouddhisme et ses monuments. Nous irons voir le grand stupa de Bodnath. Autour du stupa il y a beaucoup de moinillons. Ils vont à l’école au Népal jusque vers 13 ou 14 ans et choisissent ensuite s’ils veulent devenir moines ou pas. L’intérieur n’est pas creux malgré ses dimensions imposantes. On ne peut pas y pénétrer, c’est le domaine de Bouddha. Mais on peut en faire le tour et même monter dessus. Avant, on fait une offrande à Arati, déesse mère qui protège les enfants des maladies, et à Ganesh, le dieu à la tête d’éléphant qui plaît beaucoup à Christine pour son air débonnaire. Fils de Shiva, Ganesh est dieu du savoir, de la vie, de la famille. Il est heureux, ventre rebondi, bonne tête de pachyderme souvent entourée de fleurs. Sa fête est la plus importante de l’année pour les hindouistes. Il est alors emmené en procession sur un char décoré de feuilles et de fleurs. On jette devant lui des noix de coco. Symboles de persévérance, ces fruits évoquent aussi les difficultés que l’on doit briser. L’hindouisme, comme Gide, recommande de faire craquer ses gaines.

nepal ferme

Le repas est préparé par nos cuisiniers qui suivent le trek à pied en emportant sur leur dos tout leur matériel. Ils nous ont préparé ce midi une assiette traditionnelle de riz et de légumes mijotés au curry, de fanes vertes cuites à l’eau comme des épinards, et la viande. Le soir, il s’agit de vrais morceaux ; à midi elle consiste en provision apportée depuis la France : saucisson, jambon séché ou fromage. Les plats repassent toujours, la tradition est de deux services coup sur coup. Christine en reprend à chaque fois et je lui en fais malicieusement la remarque. Son tour de taille et sa carrure sont déjà marqués par l’embonpoint et elle risque de finir son existence sous la forme d’une barrique, lui dis-je avec emphase. Elle rit et reprend du dessert, ce qui ne porte pas à conséquence puisqu’aujourd’hui ce sont des quartiers d’oranges épluchés par nos cuisiniers aux petits soins mêlés à des quartiers de pommes. La marche donne soif. Nous buvons du thé avant le repas, puis après. À ce régime et avec l’humidité ambiante, l’eau de la gourde est presque inutile la journée. Les étapes de marche sont courtes et faciles. Dans ce trek, nous sommes gâtés. Les sherpas qui nous accompagnent la journée vont devant et derrière le groupe pour que nul ne se perde. Si quelqu’un a envie de pisser, il est attendu.

nepal valle katmandou thana dara

Nous descendons vers Katmandou par la crête du Dana Dara. Le bassin où se situe la ville est dans la brume. Le soleil la fait lever peu à peu, à mesure que la journée avance. Un soleil fort lorsque nous sommes au-dessus des nuages. Nous traversons quelques fermes réduites à un bâtiment d’habitation devant lequel s’étend une cour sur terrasse. Nous pouvons sacrifier aux photos typiques de gamins et de paysannes. Je ne peux cependant m’empêcher de songer que la prise de vues en ligne à cinq ou six à la fois, fait un peu vautour. Seule Françoise est plus naturelle. Elle parle, elle sourit, elle caresse les enfants, fait des gouzis-gouzis aux bébés, flatte les mères – et prend la photo. Cela passe mieux. Mais Françoise est une maîtresse femme, elle est plus âgée que nous, dirige une boutique de mode masculine chic dans Paris, place de la Madeleine, et finance la scolarité d’un enfant népalais dans un village international du pays.

gamin en guenilles nepal

Je me contente de sourire et c’est déjà plus détendu. Je pratique comme je peux cette forme de relation-minute à mesure que nous passons. C’est ainsi que je capte la photo d’un petit en tongs, manches arrachées, col déchiré et pantalon informe, mais l’air grave et le teint caramel. Il est nu sous ces hardes, mais chaud et heureux. Heureux d’exister, tout simplement. Cette évidence me pénètre tandis que je lui souris et que je vois son visage soudain s’éclairer comme l’aurore sur la montagne.

nepal temple gokarneswar

Le temple bouddhiste de Gokarneswar est très simple, élevé au bord de la rivière Bagmati, eau sacrée où se font les crémations parce qu’elle se jette dans le Gange. Une bande d’enfants rieurs nous accompagne. Un gamin assez beau d’à peu près dix ans porte une boucle en or à l’oreille gauche. Non sur le lobe, mais au sommet. Tara me dit que c’est un porte-bonheur que l’on met aux enfants très tôt et qui est réputée chasser les maladies.

gosses nepal gokarneswar

Le temple est soutenu par des poutres de bois sculpté et entouré de statues en pierre de divinités. On fait le tour de l’édifice dans le sens des aiguilles d’une montre pour aider la création à tourner dans les normes. Ce bois ouvragé est superbe. Tara raconte chaque scène, mais on se perd vite dans ce foisonnement innombrable du panthéon local.

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De l’amour vers Katmandou

Nous effectuons la pause déjeuner dans une clairière, au cœur de la forêt. Il y fait un peu froid sans le soleil, mais c’est le moment le plus agréable de la journée. Je poursuis une conversation philosophique avec Liliane qui est parisienne et psychanalyste. Elle est drôle et m’évoque la Maud du film culte Harold & Maud avec les chansons de Cat Stevens. Elle porte ses 60 ans à l’américaine, avec la hantise de paraître vieille. Cheveux teints en blond, portant des couleurs vives, elle se veut « jeune » dans sa tête.

maison du nepal

« L’amour ? Platon a dit tout ce qu’il fallait dire dans le Banquet, n’est-ce pas ? » L’amour est une activité dialectique, y est-il écrit il y a 2373 ans. Ah bon ! Mais l’amour n’est pas bonté ou beauté, il est désir de, affirme-t-elle. Cette tendance à posséder peut être atteinte par des voies différentes, selon Socrate, la procréation des corps ou celle des esprits. La seconde est plus noble pour un grec. La vision d’un beau corps (d’éphèbe) laisse entrevoir une âme noble qu’il faut former par des discours sages et l’exemple du courage et de la probité. Ces liens d’amitiés seront plus puissants et plus durables que ceux qui lient homme et femme. L’amour, j’en suis d’accord, c’est donc bien autre chose que les feuilletons à l’eau de rose ou les pâmoisons romantiques : l’amour, ne saurait se réduire au sexe. Et peut-être la sexualité empêche-t-elle d’ailleurs le véritable amour, comme un voile de Maya sur les choses ? Dans l’amour sexuel reste une volonté de possession, d’assouvissement, qui laisse dubitatif sur le désintéressement de l’amoureux (ou amoureuse). A l’inverse, l’amour filial, maternel ou paternel, ou l’amitié pure, sont des « amours » sans sexualité. J’en suis convaincu, l’amour n’est pas désincarné ; je déclare à Lily que ne crois pas à « l’amour de Dieu » parce que « Dieu » n’est que fantasme et que l’amour exige réciprocité. Le « pur amour » n’est qu’exaltation personnelle, une pathologie du « moi ».

Mais je ne parle pas de cela avec Elle, la philosophie l’ennuie très vite.

gamin nepal

Participe aussi Michel, professeur d’histoire et géographie au lycée français de Fribourg en Allemagne. Son indemnité d’expatrié, et les vacances scolaires lui permettent de voyager beaucoup. Il est très sensible au tiers-monde par mimétisme culturel avec ces Allemands écolos et un peu romantiques qu’il côtoie tous les jours. J’y suis moins sensible, plus réaliste et plus pragmatique, d’autant que je ne me sens nullement « coupable » des colonisations passées. Le monde change, à chaque époque ses marottes. Tout cela entraîne des discussions amicales mais fermes. Elle se tait, comme d’habitude. Elle pense lentement sur ces problèmes généraux et a peur de déplaire en affirmant des convictions. En fait, elle n’y a pas beaucoup réfléchi. Médecin réanimateur, elle est technicienne et ces vastes questions lui passent un peu par-dessus la tête. Elle préfère les gens concrets aux idées, ce pourquoi je l’aime bien.

neige a siwapuri nepal

Nous reprenons la grimpée sous les rhododendrons géants. Dans les clairières subsistent des plaques de neige, signe qu’il n’y fait pas chaud la nuit ! Et cela permet aux sherpas de repérer des traces de singes et de léopards, qu’ils nous montrent avec une certaine crainte. Ils parlent de « tigre », mais c’est vraiment petit pour un « tigre », même si le tigre du Bengale existe dans certaines parties du Népal. Un singe bien vivant paraît et disparaît presque aussi vite. Il a froid et s’élance se cacher. Quelques oiseaux volent de-ci delà, mais nous en voyons peu. Ils chantent moins en cette saison que dans les forêts européennes de l’automne.

nepal camp siwapuri

Le campement est installé à Siwapuri Dara, sur un plateau vers 2600 mètres d’altitude qui fait face aux Himalaya. Le thé sert d’apéritif au repas traditionnel qui suit, de riz sauce lentilles et légumes au curry. Comme hier, le feu crépite et nous nous serrons contre sa chaleur et sa lumière en sirotant le thé. Il fait froid comme d’habitude. Une fois la nuit tombée, les porteurs entonnent des chants locaux et se mettent à danser.

A la surprise de Christine qui lui donnait 13 ans, le plus jeune des cuisiniers non seulement en a plus, nous dit Tara (elle ne nous dit pas combien) mais danse remarquablement. Il a de la souplesse, un sens aigu du rythme, et la hardiesse de dessiner des figures originales. Il meut son corps jeune comme un peintre son pinceau, créant du volume en harmonie par ses mouvements encodés. Sa réputation est faite car les autres l’entraînent et l’incitent à danser. Sa jeunesse, sa fraîcheur, sa gentillesse, sa virilité encore neuve, le rendent sympathique aux Népalais plus âgés. En revanche, le jeune éphèbe à l’air chinois, mince comme une liane et au visage de poupée, qui porte le sac de Christine et est si résistant comme porteur, est resté ce soir très discret. Il sourit aux blagues des autres mais ne parle presque pas. Cela ne l’empêche pas de porter la journée ses trois sacs comme les autres, penché en avant, la corde passée sur le front, bien assuré sur ses tongs. Il a 20 ans nous dit Tara, mais il en paraît 15 ! Christine – apparemment obsédée par tous ces petits jeunes – n’en revient pas.

nepalais

La nuit est très froide et surtout très humide. Appareil photo, rasoir à piles et lampe de poche dorment avec moi au fond du duvet car les batteries détestent le froid humide. Sur deux lampes, une ne fonctionne déjà plus. Ne plus oublier en montagne d’emporter des piles de rechange.

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En promenade au Népal

Le petit-déjeuner se compose d’omelette et de toasts, arrosé de jus d’ananas. C’est très anglais – à la réflexion, plutôt américain. Le départ est très lent, à pied, parmi les terrasses. Une école agronomique dresse ses arbres fruitiers et ses serres. Puis le sentier suit la colline. L’Himalaya étale son panorama. Pendant la marche, j’échange quelques impressions avec Christine, chercheur au CNRS en anthropologie. Elle me parle de ses fouilles en Mauritanie et des australopithèques dont elle étudie les os.

trek au nepal

Nous pique-niquons sur le plateau d’Ahale Dara. Le soleil a consenti à se lever et chauffe vite l’atmosphère. Contraste des ombres sur les terrasses. Vert tendre de ce qui y pousse. Un garçon aux cheveux courts porte un vieux pull couleur de terre, à col en V, à même la peau. Sa maison est perchée sur une hauteur et domine la vallée. Il a toute l’année le spectacle des montagnes glacées au loin qui étincellent sous le ciel bleu. Des enfants qui habitent une terrasse plus bas viennent nous observer. Ils sont de petite taille. À l’un on donnerait deux ans – il en a six ; à l’autre six ans – il en a huit. Un treize ans va pieds et jambes nues. Les filles qui viennent peu après font plus leur âge, dix ans. Le jeu est de questionner Tara qui traduit et nous fournit les réponses des enfants. Nous leur donnons des raisins secs et des barres Granny.

gamins nepal

Nos sacs lourds sont portés à dos de sherpas. Certains font très jeunes mais, vu la confusion dans laquelle nous sommes sur les âges réels des enfants, le plus juvénile a au moins dix-huit ans. C’est un Gurung au squelette fin, aux traits presque chinois, qui porte le sac de Christine entre autres. Tous marchent en tongs ou en baskets et portent trois sacs polochon à la fois, retenus par une corde sur le front.

porteur nepal

L’étape du jour est courte. Nous campons à 2700 mètres d’altitude, face aux Himalaya, à flanc de colline. Le village en bas étale ses terrasses où des paysannes et leurs filles très jeunes coupent des herbes en robes très colorées. Elles n’ont pas l’habitude de voir ici des étrangers, nous dit Tara, et elles en sont très curieuses.

travail aux champs nepal

Dès le coucher du soleil, rose sur les dents himalayennes, il fait froid. Très froid même. Les népalais allument un feu, bien que le bois soit rare et qu’il soit interdit d’en couper pour éviter le déboisement. Celui que nous utilisons a été bien été coupé quelque part, mais notre « morale » est sauve car il a été acheté au village.

himalaya nepal akani

La conversation ce soir roule sur les histoires de fantômes. Tara en a vu un dans sa maison de Katmandou. Et elle connaît un sherpa qui a vu le yéti ! Tara est la femme népalaise de l’un des fondateurs de Terre d’Aventures. Apparentée à la famille royale, elle a 33 ans et un petit garçon de trois ans qu’elle a prénommé Raoul. Comme nous nous étonnons de ce prénom peu usité en occident, elle nous précise qu’il s’agit de l’unique prénom qui existe en français comme en népali ! Rahula était le prénom du fils du Bouddha Sakyamouni lui-même. Tara est vive et joyeuse, porte attention à chacun ; elle est toujours prête à nous satisfaire pour nous faire aimer son pays ; elle a toujours le sourire, même si elle reste sensible à nos humeurs. Un maître japonais ami de son père lui a enseigné un art martial. Elle nous raconte des légendes religieuses et des anecdotes personnelles dans un français approximatif et imagé. C’est tout à fait charmant, d’autant qu’elle zézaie, à notre grande joie quand elle s’exclame « c’est zénial ! » – ce qui est son expression favorite.

Nous commençons timidement à nous exprimer en népalais. Nous retenons quelques expressions comme « tato pani », l’eau chaude ; « didi », la grande sœur, terme par lequel on s’adresse aux filles ; « taï », grand frère pour les garçons ; khoum », la carapace en bambou contre la pluie, que nous avons observé hier sur le dos d’une fillette ; « doko », la hotte à porter des paysannes cueillant les herbes de ce soir ; « babou », le bébé très petit garçon comme hier soir.

nepal reveil sous la tente

Nous dormons sous la tente. C’est humide, mais chaud au bout de quelques instants de présence.

Au deuxième matin du monde, nous sommes réveillés par les népalais avec une tasse de thé. Un peu plus tard, arrive à la porte de la tente une bassine d’eau chaude pour chacun des deux occupants. C’est le grand luxe avant même le petit-déjeuner ! Le soleil brille superbement aujourd’hui. Il fait déjà chaud à neuf heures du matin. Le porridge anglais, préparé avec le thé du matin est farineux, gluant et tremblotant à souhait. Mais le goût anglais n’est pas le mien en ce domaine.

nepal himalaya

La marche débute à flanc de pente pendant un long moment. Puis nous grimpons de terrasse en terrasse. Il y pousse du blé, encore en herbe. En haut de cette succession de terrasses cultivées s’élève une maison où vivent deux familles : ce sont deux frères mariés, et dix enfants s’agglutinent autour de nous et nous sourient. Ils vont pieds et jambes nus, comme d’habitude. Ils ont les yeux noirs, le visage un peu mongol. Nous leur donnons des friandises. Tara nous apprend que le gouvernement va racheter leurs terres pour en reboiser les pentes. La famille a d’autres terres plus bas. Nous effectuons une pause photos. Les enfants sourient mais restent timides et réservés devant ces grands diables au long nez qui émettent des mots bizarres dans une langue inconnue.

La randonnée se poursuit dans la forêt, par une sente à peine tracée que la pluie des jours derniers à rendue glissante. La mousse pend des arbres en lianes. On se croirait dans la jungle des bandes dessinées. Odeur de fermentation, de pourriture parfois. Des essences inconnues en nos pays se dressent ici naturellement : des rhododendrons et de grands arbres aux larges feuilles brillantes qui servent d’assiettes aux indigènes.

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Ce Népal qu’il faut connaître

Le Népal a connu cette année 2015 une série de tremblements de terre historiques, rares, dont la violence ne s’était pas manifestée depuis 1934. Le 25 avril 2015 est resté en profondeur mais le 26 et les jours suivants, près de cinquante répliques ont eu lieu. La saison touristique 2015 est morte, les touristes et trekkeurs, effrayés, ne reviendront pas avant d’avoir oublié. C’est dommage, car ce pays est très beau et mérite d’être visité.

panorama himalaya nepal

Je suis allé quelques six ou sept fois au Népal, depuis trente ans. La première fois était il y a 27 ans, fin 1988 – Elle, ma compagne d’alors, insistait pour y aller. « Elle » est l’abréviation commode du prénom qui commence par Hel ou El comme vous voulez. C’était la première fois que j’abordais l’Asie. Je n’étais pas contre le Népal, mais ce n’était pas le premier pays que j’aurais choisi. Et quitte à aller à cet endroit, autant marcher « utile » en abordant les contreforts des Annapurnas ! Mais non, Elle craignait l’altitude, la fatigue ; elle préférait la vallée de Katmandou. Un nouveau circuit de randonnée venait de naître, tout juste annoncé dans le catalogue Terre d’Aventures que seuls, en cette fin d’année, les Parisiens avaient reçu. Ce circuit existe toujours, même s’il ne part pas cette année ; il a été amélioré et reste une bonne approche du Népal.

Et nous voilà partis.

gamins nepalais

Les photos que je vous présenterai sont désormais uniques, la plupart des temples et des bâtiments aux bois sculptés ont été détruits ; ils sont en cours de reconstruction, mais ne seront comme neufs que dans quelques années. Le numérique n’existait pas encore. La dégradation de l’argentique, malgré la bonne conservation à l’abri de la lumière, est patente. Le scan et la rebalance des couleurs et du contraste avec un logiciel ne permet pas de revenir aux tons initiaux. Mais c’est déjà mieux que rien. Revoyager, au travers du carnet et des diapositives, permet de se replonger dans un Népal d’hier, celui d’il y a trente ans seulement – presque deux générations pour le pays…

temple sakhu nepal

Auto, puis RER, puis avion. L’envol sur Lufthansa est pour Francfort, dans un Roissy désert. Personne ne vole en ce jour de Noël. Nous sommes le samedi 24 décembre et les familles ne songent qu’à la dinde et au caviar, ou aux jouets des enfants. Pas nous : des enfants, nous n’en avons pas encore, nous nous contentons d’aimer ceux des autres et la fête de Noël n’est pas accueillante aux « pièces rapportées ». Quant à la dinde…

À Francfort, l’aéroport est un labyrinthe où le personnel se déplace en petit vélo. Nous transitons quatre heures durant. Rien à voir, la ville est fermée, loin de là, la nuit tombe encore plus tôt qu’à Paris. Je me contente de parler un peu et de lire beaucoup. J’ai emporté Parias de Pascal Bruckner, un livre sur l’Inde loin des niaiseries empire comme des rêves baba cool. Décapant, et que je relirai. Elle tente de lire un ouvrage sur les sherpas du Népal. C’est bien sérieux pour accrocher une attention qui divague. Elle n’a lu que 92 pages seulement en neuf heures, je crois ! Parias est si passionnant que, malgré son épais nombre de pages, je le finirai avant de reprendre l’avion.

nepal nomobuddha

Pour Katmandou, l’arnaque est à l’heure. C’est ce que j’avais compris quand on me l’annonça. Il s’agit en fait de la RNAC, Royal Népal Air Company ! L’avion contient deux enfants seulement, accompagnés de leurs parents, deux gras Allemands tout blond avec des boucles à l’oreille gauche. Bizarre pour des enfants… mais ils précèdent la mode qui vient. Noël survient quelque part au-dessus de la terre. Elle et moi échangeons de petits cadeaux utiles : un livre, une mini-lampe torche. Pas de champagne, ni de caviar.

Six heures quinze de vol à l’époque, de Francfort à Dubaï, dans les Émirats Arabes Unis. Nous arrivons alors que le soleil se lève. Les terminaux pétroliers paraissent de véritables cathédrales de lumières dans la nuit. La ville que nous survolons est vaste, aux artères rectilignes ponctuées de réverbères. L’aéroport est immense – et vide. Nous traversons en flânant le plus grand duty-free du monde. Rien n’est cher – même l’alcool. Nous sommes pourtant en plein pays musulman, juste en face de La Mecque. Mais l’argent n’a pas de religion, même en pays intégriste.

kathmandou Tintin au Tibet 1960

Il nous reste quatre heures quinze de vol jusqu’à Katmandou dans le petit Boeing 757 dans lequel nous remontons pour nous sustenter une fois de plus. Trois repas déjà depuis le départ. Vertu du décalage horaire : il est toujours midi quelque part.

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Sauvages des Monts d’Arrée

Les roches sédimentaires érodées du Menez Are composent un paysage irlandais de rocs et de lande. Mais ce mont chauve où rien ne pousse, que la bruyère et la fougère, se peuple de forêt dès qu’un lac apparaît.

foret monts d arree

La rigueur du climat, balayé de vents été comme hiver, s’allie aux profondeurs des bois, peuplés de bêtes et résonnant de bruits mystérieux, pour façonner de vrais sauvages. Notamment des enfants, plus sensibles que les adultes aux échos des lieux. Le comte de Limur évoque en 1874 la lutte brutale comme amusement préféré des mâles du lieu.

chiens monts d arree

Cet endroit sépare le monde d’ici du monde des plages, tout comme le mont partage les eaux entre Manche et Atlantique et les trois évêchés de Bretagne. Nous sommes dans les hauteurs, le non pollué, l’isolé. En bref le sauvage. Y planent les faucons, les circaètes et les busards. Hier, c’était le domaine des loups, les derniers aperçus en 1906.

gamin sauvage monts d arree

Quoi d’étonnant à ce que les enfants y vivent fort dépouillés en été, se baignant dans le lac ou évoluant en vélo ? Jack Kerouac, le routard céleste bien connu en Amérique, descend d’un émigré breton du coin.

ado 14 ans monts d arree

Une famille de la côte en vacances restaure une antique maison de granit et de schiste près du GR 37.

gamins et chiens monts d arree

L’ado de 14 ans qui nous a gentiment renseignés s’élance sur le sentier en pente, déraille et dérape, échouant un peu plus loin torse nu dans un roncier.

ados velo monts d arree

Il remonte les dents serrées, les côtes éraflées sur le flanc gauche (visibles sur la photo). Mais il ne se plaint pas, cet âge jouissant à se fouailler et se faisant volontiers saint Sébastien devant ses jeunes voisins, personnage torturé si répandu dans les églises bretonne. Celui-ci exhibe fièrement aux étrangers ses griffures comme des peintures de guerre, avant d’aller jouer aux indiens, délaissant le vélo, avec ses frères et cousins, sans parler des chiens.

torse blesse velo ado monts d arree

Nous poursuivons notre randonnée tandis que s’éloignent cris et aboiements, dans le lointain des bois.

sous bois lac de drennec monts d arree

Le lac artificiel du Drennec, terminé en 1982 et couvrant 110 hectares, est issu d’un barrage sur la rivière Elorn. Il stocke l’eau potable du bassin de Brest et du nord Finistère.

plage lac de drennec monts d arree

Pas de nitrates, mais récemment des cyanobactéries qui rendent le poisson impropre à consommer. Quelques plages sont cependant préservées pour le bonheur des jeunes peaux avides de frais.

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CubaDisney

Le matin, après le petit déjeuner, nous voit aller « randonner » sur un sentier tout aussi aménagé que ceux d’hier. Nous sommes dans le parc Guanayara, dans le Tope de Collantes, comme l’indique une pancarte en bois pyrogravé à la scoute près de l’auberge. Le parcours est comme chez Disney, soigneusement aménagé en « faux sauvage ». Un panneau sur le sentier nous indique tous les oiseaux du coin qu’il « faut » voir : trogon, perruche, todier, pic vert. L’un des oiseaux est « national » parce qu’affublé des trois couleurs, bleu, blanc et rouge. Nous croisons « l’arbre-hôtel » jugaro, appelé ainsi car il héberge de multiples hôtes, des orchidées, des fougères, des anti-cactus. Ces derniers sont le contraire complet des cactus : ils ne poussent pas à terre mais pendent, ils aiment par-dessus tout l’humidité, et leur tige n’est pas compacte mais ramifiée comme un fouet.

parc guanayara cuba pancarte

Nous poursuivons l’exploration de ce Cuba-Disney par le sentier balisé, raboté, aménagé. Dans un bassin, un troupeau d’Allemandes blanchâtres et grasses s’ébat en poussant de petits cris de goret. Leur guide, brun et robuste, arbore ses pectoraux et se mouille le short pour les émoustiller. Plus loin tombe une cascade, de très haut, des filets d’eau comme une chevelure de femme. Des adolescents cubains viennent de s’y doucher par plaisir, leurs corps secs comme des triques sont vite piquetés de froid. L’un des garçons a gardé son débardeur par pudeur devant les étrangères et il grelotte plus que ceux qui n’ont rien sur la peau. Il me dit que l’eau qui tombe de si haut fait mal à la nuque et aux épaules, comme si une gigantesque main vous claquait.

C’est le moment que choisit Yubran pour lancer une blague machiste : « comment appelle-t-on une femme qui a perdu 90% de son intelligence ? » La réponse est « une veuve », mais je ne la connaîtrais qu’à mon oreille car les filles du groupe se récrient, dans un féminisme à la mode qui veut imposer le politiquement correct. Et, sur le chemin, Françoise (jamais en mal de contradictions) se dit qu’il est en fait de plus en plus difficile d’être un homme aujourd’hui. Ce n’est pas faux, je crois que les hommes ont besoin d’être plus autonomes qu’auparavant, ce à quoi leur éducation ne les a pas tellement habitués. L’ascension sociale a privilégié les enfants peu nombreux, dont les mères nées dans les années 50 et 60 se sont plus occupés que les précédents, travaillant moins, valorisant les études. D’où l’immaturité affective de nombreux hommes, leur égoïsme d’enfant gâté. Mais, revers de la médaille, l’autonomie des hommes, lorsqu’elle existe, rend les femmes un peu jalouses. Elles voudraient jouer les mamans avec des garçons qui n’en n’ont plus besoin ! Le monde ne sera jamais parfait, que voulez-vous, il restera éternellement en demi-teinte, chaque bienfait ayant son mal fait. Il n’y a que dans l’utopie que tout va pour le mieux mais seule l’immaturité croit en son avènement ; être adulte, c’est justement savoir faire « la part des choses ».

expo infantile collective cuba

Nous revenons par un bassin au soleil, encombré quelques minutes d’un car de touristes braillards. Ils partent heureusement très vite, dégageant le terrain pour celles et ceux qui veulent se baigner. Malgré les moustiques, il y en a. L’eau est froide, à l’ombre depuis le matin, mais certains se laissent tenter, plus de garçons que de filles, d’ailleurs (la température, hélas, n’est pas féministe). Flotte dans le sous-bois des odeurs de plantes et de fermentation, un parfum moite, chaud, vibrant comme dans une serre.

parc guanayara cuba

En revenant vers l’auberge commence le sempiternel échange cinéma entre filles – à chaque randonnée c’est la même chose. Ce genre de conversation est neutre, elle permet de donner ses préférences sans se livrer et surtout de zapper d’un film à l’autre sans jamais approfondir une quelconque réflexion. Cet échange – traditionnel depuis quelques années entre gens qui ne se connaissent pas – touche bien plus les femmes que les hommes et m’apparaît analogue à ce qui fait le succès des magazines pour coiffeurs : des quarts de page pour ne pas lasser, une seule idée par paragraphe, de préférence en émotion directe, en valorisant les valeurs les plus courantes et les plus conventionnelles.

cinema

Nous achevons la boucle à l’auberge Gallega où un nouveau groupe de touristes nous a déjà remplacés. Orestino a repris le chemin de l’école en ce lundi. Il ne nous reste plus qu’à grimper dans la benne du camion pour rejoindre la route, puis un restaurant à touristes au sommet d’un piton. Les terrasses piaillent de jeunesse française communiste en villégiature, mêlées de cyclistes américains venant de l’Oregon. Les femmes paraissent de vieilles pies prêtes à médire de leurs voisins et les hommes se sont façonné un look d’anciens marines, tronche rasée impassible. Ces gens-là ne savent plus rire. Le service nous bourre de chou cru tomates et de bœuf bouilli aux patates. Pas de dessert mais des musiciens amateurs de dollars. Nous quittons Yubran – prénom inventé par sa mère et qui ne veut rien dire, selon l’intéressé – pour remonter dans le bus.

Sergio reprend aussitôt le micro, dont il a été sevré depuis deux jours pleins maintenant. Il nous dit que la région que nous quittons a été la dernière à résister à Castro, aidée « par la CIA » (le bouc émissaire facile de tous les malheurs de Cuba) et les exilés cubains de Miami (ce qui est probablement plus près de la vérité). La résistance a duré jusqu’en 1966. Il conclut sobrement : « ceux qui ont été pris les armes à la main ont été fusillés ».

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Randonnée cubaine ensoleillée

Cette nuit le vent a chassé les nuages et, ce matin, ils courent encore. Le ciel laisse de plus en plus voir son bleu nu derrière leurs déchirures. Le bus nous conduit à la ville pour acheter de l’eau purifiée. Puis il revient à l’hôtel, Françoise l’envolée ayant oublié son maillot de bain ! S’il fait du vent, il fait quand même grand soleil et les enfants qui ne vont pas à l’école sont en débardeur ou sans chemise. Les écoliers du primaire ont l’uniforme aux trois couleurs nationales, le bleu du foulard, le blanc de la chemise et le rouge du short. Ce sont les mêmes couleurs que sur le drapeau, sauf le rouge vermillon, trop salissant, traduit en prune sur les culottes.

ecoliers copains cuba

Enfin, le bus nous emmène loin de Baracoa, au-delà du hameau de San Luis. Nous prenons à pied un chemin fleuri qui passe entre des maisons campagnardes aux barrières de bois. Les activistes ont peint sur des pierres, devant chaque maison, des fragments de slogans qui attirent l’attention. Ils sont tout aussi vides que les autres, mais ainsi distillés par petits bouts ils donnent envie qu’on les lise ! Des enfants nous accompagnent un moment, comprenant mal que l’on vienne marcher pour simplement « se promener » parmi les plantations. Un petit gars râblé en polo bleu devrait être à l’école. C’est ce que lui crie celle que je suppose être sa grande sœur. Mais le gamin tente de se faire donner « un stylo » pour l’école ou « un savon » pour sa mère. Si les chambres d’hôtel sont pourvues de savons de courtoisie comme partout dans le monde, la population est en effet rationnée en savon pour se laver ou pour la lessive ! Un treize ans torse nu se tient devant sa maison et surveille une petite qui se tient à sa cuisse. Il est déjà musclé comme un travailleur se doit de l’être, ayant derrière lui une longue hérédité sélectionnée de travail dans les plantations.

Nous grimpons par la colline, sous les arbres dont tous n’ont pas de palmes. La mer s’aperçoit de loin, par les trouées. Nous longeons des plantations de café et des bananeraies jusqu’à rencontrer un poinsettia dont chaque extrémité rouge vif semble une langue de flamme. C’est là que nous bifurquons pour emprunter le sentier qui replonge vers la mer. Un rio vient s’y jeter. Il a creusé une anse propice aux pêcheurs qui y garent leurs barques à l’abri des coups de mer. Nous sommes à Boca de Yomouri, l’embouchure du rio Yomouri. Quelques maisons s’y sont installées, portant le nom local de bohios, au-dessus des barques qui se balancent.

Je fais la connaissance de Raimondo. C’est un robuste gaillard au teint clair et à la moustache clairsemée dont les muscles débordent du débardeur. Ses pieds bien larges montrent qu’il n’a pas souvent porté de chaussures, enfant. Il fait partie d’un essaim de femmes et d’adolescents qui nous entoure dès notre arrivée, interrogeant Toni, le guide local sur qui nous sommes, demandant aux femmes du groupe des savons, essayant de nous vendre de petits escargots aux bandes colorées « pour faire des colliers ». Raimondo s’essaie au français grâce à « un copain de La Havane » qui lui a prêté un dictionnaire espagnol-français. Il a acquis ses muscles en travaillant depuis l’âge de 14 ans dans une plantation de café au-dessus du village. C’est ce qu’il ne dit dans un mélange de français et d’espagnol. Il a maintenant 18 ans et déborde d’amitié. Si je veux une noix de coco, « pas de problème », il ira me la cueillir, ou manger du poisson, ou des fruits, ou « toute autre chose », il se mettra en quatre pour moi, je lui « donnerai ce que je veux, rien même, ça fait rien », c’est cela l’amitié. Mais je suis en groupe, englué dans le groupe et je dois les suivre pour ne pas les retarder. Je ne suis pas libre. Cette belle amitié idéaliste s’arrêtera donc là. Il comprend et ne m’en veut pas. Il me dit « adios » très dignement en me serrant l’épaule comme un macho.

plage cuba

Le bus, retrouvé là, au bout de la route, nous conduit deux kilomètres plus loin sur la plage. Nous nous arrêtons pour notre pique-nique traditionnel de sandwiches à grosse mie, à l’orange sèche et au jus de pomme gluant. Je suis le seul à me baigner, mais j’en ai envie. Le soleil est là, les vagues mousseuses et l’eau tiède. Mais le vent et le noir du sable découragent ces dames. Françoise, bien qu’elle nous ait fait revenir ce matin pour chercher son maillot de bain, se contente de se tremper les pieds !

Le bus nous conduit tout près de la ville. Nous rentrerons à pied pour une heure, jusqu’au stade de beisbol. Le chemin passe entre les maisons où les femmes et les vieux nous saluent d’un ola ! sonore à l’espagnole, tandis que les enfants jouent en vélo un moment autour de nous pour se faire remarquer. Deux grands adolescents étalent leurs muscles au tronc d’un arbre, perchés sur la fourche à trois mètres du sol. Je leur demande (en espagnol) s’ils sont bien, oui, ils le sont. Et que font-ils ? Ils regardent les filles – les nôtres – des fois qu’elles seraient faites autrement que leurs copines. Et elles le sont ? Pas vraiment. Tout va bien donc.

baseball lancer cuba

Dans un pré, trois petits garçons en shorts s’initient au base-ball, version américaine du cricket, sous la direction d’un adulte. Les corps bruns s’arquent pour lancer la balle, les yeux noirs attentifs à la recevoir, la batte au bout des bras demi tendus, les pieds nus bien campés dans l’herbe. « Redresse-toi » dit le père, ou l’oncle, ou l’entraîneur du Parti, « fais attention au soleil dans les yeux, frappe-là fort ! » Je ne sais s’il pense à la balle ou à la tête du yankee que je pourrais être avec mon sac à dos, les filles autour de moi et cet appareil photo. Les silhouettes longilignes agitent bras et jambes comme des sauterelles, la peau brune brillante de lumière sur l’herbe drue du pré. Au loin les palmiers dressent la tête, ébouriffés. Derrière nous, les cacaoyers exhibent leurs larges feuilles vernies et leurs cosses en forme de ballon de rugby pour les photos de ceux qui n’en ont jamais vus. De très loin on aperçoit la table rase de la montagne du Yunque.

bateaux de cuba

Nous descendons sur un quartier où des écoliers sortent de la classe. Ils sont sérieux comme à dix ans et c’est merveilleux. Une vieille passerelle en bois conduit au-dessus de la rivière et de ses bords lagunaires pour rejoindre la plage et la mer. Des barques numérotées, dont chaque chiffre est précédé du sigle « flio » sont alignées, moteur ouvert aux réparations. « Flio » est l’abréviation de « folio », référence à un grand livre collectif où tous ces instruments de travail sont répertoriés pour le plus grand bien du contrôle bureaucratique. Avec ses palmiers à l’assaut du promontoire rocheux et sa mangrove au pied, le site a un furieux air d’anse de pirates. On se croirait chez Peter Pan lorsqu’il surveille le galion du capitaine Crochet d’autant que l’un des gamins qui nous a suivis un moment en vélo avait vraiment la tête du Peter Pan animé de Walt Disney !

plage de sable noir cuba

Les vagues déferlent sur la grande plage de sable gris devant le stade. Une vapeur s’en dégage, due à la violence des vagues qui projette des embruns minuscules. C’est fort joli d’autant que le soleil à son coucher est rasant et irise ce rideau de gouttelettes. Des vendeurs proposent des statuettes en bois précieux qui représentent des déités indiennes préhispaniques ou des saints yorubas issus des cultes africains. Ils les vendent entre 3 et 15$.

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Première marche, première pluie à Cuba

La nuit est bien lourde de sommeil, bercée par la pluie tropicale. Mais la température reste pour nous estivale, plus chaude qu’à La Havane. La journée, les gosses ne supportent pas même un tee-shirt. Après le petit déjeuner-buffet, le bus nous emmène avec notre pique-nique. Les nuages gris s’accrochent aux palmiers. Sous la pluie qui persiste, la végétation paraît plus verte, fluorescente. Nous traversons la ville. Les gens se sont réfugiés sous les arcades.

Sergio, dès qu’il est devant un micro, se déchaîne. Sa voix monocorde n’attire l’attention qu’un moment et l’on décroche vite. Je glane quelques informations intéressantes au vol, quand je me reprends à écouter, au milieu de ce bavardage de guide attaché à donner une foultitude de noms sans intérêts ou à répondre à des questions idiotes murmurées par ceux qui sont devant. Sergio, en passant devant un terrain où s’entraînent de petites silhouettes cuivrées, vêtues seulement d’un short, nous précise que le sport national « ici, à Cuba » (c’est l’un de ses tics de langage) est le « baise-bol ». En espagnol cela s’écrit effectivement beise et notre mauvais esprit interprète aussitôt cela dans un sens érotique. Nul doute que ce « sport » dans le sens que nous lui donnons à l’instant ne concerne une grande part de la société entre 12 et 34 ans !

baseball garcons cuba

Sergio nous apprend que la mangue mûrit en juillet mais la nana en avril. Ai-je mal compris ? Bientôt nous pourrons consommer, dit-il. C’est vrai qu’en février ce sont encore des fruits verts, me dis-je en regardant un trio de jeunes filles en jupe jaune fluo. Toni Mas, notre « guide » local nous dit, dans son français fleuri et commercial : « le fluo, c’est la mode paysanne ici, il a vingt ans de retard ». À observer la vie quotidienne ici, on s’aperçoit que le pays a supprimé effectivement les classes économiques, mais pour les remplacer par des castes clientélistes. Tout le monde gagne pareil mais tous n’ont pas accès aux mêmes biens de consommation. Nous en avons déjà parlé. Le Che est un prétexte, héros romantique devenu dynamite héros comme Jeanne d’Arc était pour nous « la » héros dynamique.

filles fluo cuba

Nous quittons le bus sous la pluie pour notre randonnée du jour. L’aquarium qui s’étend devant nous attend notre visite. L’eau du ciel, tiède, fait se lever les odeurs de plantes, de fruits, de terre, des odeurs féminines. La pluie embrume le paysage, sature les narines et limite la vue. Seules les découpes des palmiers et des cocotiers sur le ciel strient le gris du rideau d’eau. Nous marchons la tête penchée, les yeux sur le chemin pour ne pas glisser. Toute l’attention est portée à la boue. C’est tout ce que nous observons du paysage, au risque de glisser sans remède !

pont dans la selva cuba

Sur une crête se dresse une maison paysanne. Toni connaît le pécore et nous fait entrer. Tout est prévu et il lui réglera les consommations à la fin. Le sol est de ciment brut, les cloisons en bois, le toit de palmes. Peu de besoins sous ce climat. La répartition des pièces est bien organisée. L’entrée côté cour conduit sur la sortie côté jardin. C’est là que le paysan disparaît presque aussitôt pour nous cueillir des noix de coco à boire. La chambre matrimoniale est à gauche de l’entrée, la cuisine à droite, ouverte sur l’accueil, ce coin public dans lequel nous prenons place, plus ou moins assis tant bien que mal étant donné notre nombre. Anne-Marie joue la déesse sur son trône, environnée de cocos vides à ses pieds comme des offrandes de manants. Être entouré de cocos, à Cuba, c’est normal ! Mais Anne-Marie est exigeante : elle veut une noix « avec de la viande à gratter dedans », non, celle-ci n’est pas assez mûre, et puis elle voudrait quand même boire un peu, alors celle-là est trop mûre, elle n’a pas d’eau…

fille fidel cuba

Sur la tablette du salon improvisé trône une photo de Fidel, toute barbe dehors, près d’un bouquet de fleurs en plastique et de quatre livres pour faire instruit. Je note que l’un s’intitule « Politica ideologica y derecha » (la politique idéologique juste – mais derecha veut aussi dire » droite »…). Un autre est un collectif sur « le droit socialiste » de 1985. Le suivant est un livre en anglais d’un Anglais d’origine japonaise né à Hongkong, Ishiguro, « When we were orphans », traduit de même façon sous le titre français « Quand nous étions orphelins ». Le dernier livre est le « Nuevo Testamento ». Tel est l’éclectisme cubain – affiché en tout cas.

fidel castro au drapeau

Nous goûtons aux frites de plantains à l’huile de coco avant de repartir. C’est dur sous la dent, fade avec un parfum de crème solaire. Lorsque nous ressortons de la maison, la pluie s’est arrêtée. Nous descendons un chemin pierreux, boueux, glissant, vers la plage au bout.

garçons paysans de cuba

La mer, soudain, nous apparaît, entre les cocotiers. Son eau est restée turquoise malgré le ciel bas. Elle est bordée de sable jaune d’œuf sur la partie qui découvre, tandis que la rive est faite de souches et d’enveloppes de noix vides. La température est clémente, mais nul n’a envie de se baigner. L’eau de pluie goutte des larges feuilles des palétuviers qui alternent sur le rivage avec les cocotiers. C’est en cet endroit, nommé Jamal Cayvajo Mata, que nous mangeons rapidement, face aux vagues et au chien du jour qui vient grappiller l’excès inévitable de pain. Les sandwiches comprennent deux tranches de mie épaisses de deux centimètres qu’il nous est impossible de manger. Entre elles se battent deux tranchettes d’un ersatz de fromage de type gouda ou d’une mortadelle locale bien mixée, agrémenté d’un trait de mayonnaise importée et de rondelles ultrafines de concombre. Le soda a été heureusement remplacé par du jus de pomme local. Il est épais, non filtré, il comprend la pulpe même, pasteurisée avec le reste.

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Manuel du moins dépenser

Les impôts sous le président Hollande tombent comme les balles à Gravelotte sous l’inepte Bazaine. Comme l’’économie n’est pas qu’une science abstraite mais peut avoir aussi des applications immédiates et concrètes, comment en temps de crise dépenser moins ? Comment, par souci écologique, dépenser mieux.

Vous êtes nouveau retraité ? Chômeur récent ? Votre prime annuelle a diminué drastiquement ? Votre taxe foncière et d’habitation ont grimpé à des sommets ? Vous voulez obtenir mieux avec moins en maintenant un standard de vie décent ? Quelques conseils.

Dépenser moins signifie en premier faire la revue des dépenses.

Répondre à la question « est-ce utile ? » Par exemple : de garder une voiture dans Paris ? Conserver une résidence secondaire où l’on ne va que 15 jours par an – alors que les députés socialistes manifestent un fort appétit à vous taxer pour financer leurs bastions, les « collectivités locales » ? Voyager aussi loin ? Aller rituellement au restaurant ? Manger des haricots verts du Kenya ou des cerises en hiver ? Tout cela est-il indispensable à votre bonheur ?

Dépenser moins signifie aussi épargner utile et prudent.

Ne laissez par d’argent liquide dormir sur votre compte-chèques mais privilégiez le monétaire : Livret A, LEP (si vous êtes peu imposable sur le revenu), LDD, Codebis du Crédit Agricole, CEL, Livret B. Vous obtiendrez au moins l’inflation (très basse en ce moment) et protégerez ainsi votre capital tout en gardant l’argent disponible à tout moment.

Pour un taux supérieur, vous devrez bloquer les sommes épargnées : PEL (4 ans minimum mais jusqu’à 12 ans possibles au même taux), PEA (8 ans minimum pour éviter les fortes taxations), assurance-vie (avant 70 ans si vous voulez transmettre). Voire les PEE (Plan d’épargne entreprise) si vous êtes salarié.

peintre

Dépenser moins signifie encore chercher les bons plans, notamment sur Internet.

La période des soldes est connue de tous, mais comparer les prix l’est un peu moins. Internet y aide.

Sans négliger les occasions en livres, CD, DVD, objets de décoration et – pourquoi pas – vêtements.

Pour les enfants, qui grandissent sans cesse, les échanges en famille sont recommandés. Ou les achats dans les magasins de style Gap ou Carrefour pour le courant.

En alimentaire, la revue ’60 millions de consommateurs’ fait la revue annuelle de plus 1400 produits de première nécessité en comparant les prix. Les informations sont accessibles gratuitement sur tous les sites des journaux.

La Télévision Numérique Terrestre comprend 14 chaînes accessibles gratuitement si vous avez un forfait Internet qui vous permet aussi le téléphone gratuit en France et dans de nombreux pays étrangers. Sans liaison obligatoire France Télécom (ce quasi monopole qui se prend encore pour une Administration) si vous choisissez le dégroupage !

Dépenser moins signifie encore acheter durable.

La mode est éphémère et ne compte surtout que lorsque vous êtes adolescent(e) – même attardé – ou en représentation. Pour le reste, le durable est le plus raisonnable, écolo ou pas. Retrouvons en temps de crise les réflexes de nos (désormais arrière) grand-mères. Un jean vous durera dix ans (si vous ne grossissez pas), une paire de chaussures 5 ans (si elles sont entretenues).

Un livre vous durera une vie, mais pas le dernier CD à la mode. C’est le marketing qui fait l’essentiel du prix ; la tyrannie de la mode incite à consommer et à dépenser plus et sans cesse pour le même objet « relooké », « repackagé », « à obsolescence programmée ».

Rompre avec ce système est une économie immédiate. Nombre de livres classiques, dans le domaine public, sont accessibles par e-books gratuits sur Internet.

Quant aux ordinateurs, un de bureau avec assez de puissance vous dure dix ans (pas un portable, plus fragile et moins puissant)…

Dépenser moins, c’est aussi faire de nombreuses choses par soi-même.

Pour l’alimentation, choisissez de cuisiner à l’aide de produits de base plutôt que d’acheter exotique ou plats préparés. Tout ce qui est à base de poulet, d’œufs, de pommes de terre, de riz et de pâtes est d’un excellent rapport qualité/prix. Le gigot surgelé est à moitié prix par rapport au boucher (décongeler 48 h à l’avance au frigo).

Pour les produits de base génériques (conserves de thon, pâtes lambda, beurre de cuisine, huile d’arachide, etc.) pensez magasins de discount (Aldi, Ed l’Épicier, etc.), surgelés de qualité (Picard) ou produits ‘sans marques’ des grandes chaînes (Carrefour, Casino, etc.) : ce sont les mêmes usines, seules les dépenses de marketing ne sont pas incluses dans le prix car il n’y en a pas.

Achetez les légumes et fruits de saison plutôt qu’exotiques ou venus de loin ; choisissez les aires de cueillette si vous avez une nombreuse famille ou aimez faire des conserves ; les viandes et poissons en promotion, qui font l’objet d’achat en grande quantité (moins chers) et partent plus vite (grand débit = grande fraîcheur).

A la campagne, cultivez votre jardin et conservez vos productions plus « bio » que les vraies. C’est ainsi que nos (arrière) grands-parents compensaient leur retraite légère, car le système de retraite tel que nous le connaissons n’a été instauré qu’en 1946.

pommes tomates poivron

Bricolez par vous-mêmes si vous le pouvez : la plomberie, l’électricité, la maçonnerie, la menuiserie, la couture, la coiffure des enfants…), aidés des conseils de vos voisins, famille, amis et relations.

Échangez des services (ex. couture contre menuiserie, confiture contre réparation de plomberie). Faites participer les enfants, même les ados si vous leur confiez une responsabilité selon leur âge : ils adorent ça.

Donnez des cours selon vos compétences : français, math, gym, finance, construire un CV… Proposez vos compétences en Mairie, des associations existent. Gardez des enfants, guidez des promenades, vendez vos productions culinaires, etc.

Covoiturez, profitez du covoiturage. L’intérêt est le troc : de produits, de services, d’idées – toujours moins cher que les circuits traditionnels. Déjà sans TVA… et tant pis pour l’État trop gourmand !

Louez quelques chambres en gîte à des touristes si vous êtes à la campagne, ou une chambre si vous êtes en ville à un(e) étudiant(e) : vous aurez une compagnie, de l’animation et un revenu supplémentaire pour payer les charges. Si vous avez un box de garage ou un emplacement de parking, louez-le : avez-vous vraiment besoin d’une voiture dans une grande ville ? Si vous êtes déjà locataire de votre appartement, changez s’il est trop grand ou trop lourd pour vous ; sinon sous-louez une chambre (voir le contrat de bail pour savoir si c’est autorisé).

Voyagez en vous y prenant à l’avance et hors saison. L’achat de billets SNCF sur Internet trois mois à l’avance, ou de billets (Air France – trop souvent en grève de privilégiés) ou EasyJet de 3 à 6 mois avant, vous permettent de substantielles économies. Certains achats de dernière minute aussi, mais c’est quitte ou double. Sauf pour les voyages organisés où vous pouvez dénicher la bonne affaire.

La randonnée est le sport le moins cher : une paire de bonnes chaussures et un sac à dos qui vous va bien suffisent ; ils vous dureront 10 ans.

Si vous avez une certaine culture classique ou des compétences d’animateur ou de sportif, postulez pour accompagner des groupes auprès de voyagistes reconnus (Arts & Vie, Nouvelles Frontières, etc.) : vous ne serez pas forcément payés mais voyagerez tous frais inclus, et étofferez votre carnet d’adresses par des rencontres toujours intéressantes.

N’hésitez pas à parler avec tous ceux que vous rencontrez des recettes et combines pour se faire plaisir sans dépenser plus. Vous serez étonné(e) de voir que tout le monde s’y met. Prenez des notes, des recettes, des adresses, des sites. Alimentez l’échange, c’est passionnant.

– Et avec les économies réalisées… n’hésitez pas à faire une folie de temps en temps ! Ce qui importe au plus grand nombre est de vivre bien, pas de devenir ermite.

La documentation indispensable au dépenser moins :

Martin Kurt, Améliorez votre pouvoir d’achat, €14.10
Martin Kurt, Le guide pour arrondir vos fins de mois, €9.99
Martin Kurt, Apprendre à bien négocier – mode d’emploi, €7.99 

Un choix de liens utiles (il y en a d’autres !) :
http://www.amazon.fr (livres, CD, DVD – neuf et occasion)
http://www.ebay.fr (tous objets d’occasion)
http://www.priceminister.com (id)
http://www.rueducommerce.com (id)
http://www.grosbill.com (id)
http://www.cdiscount.com (CD moins chers)
http://www.euro.dell.com/countries/fr (vente directe d’ordinateurs, écran, etc.)
http://www.voyagesncf.com (billets de train)
http://www.idtgv.com (billets de train SNCF, vente directe)
http://www.natoora.fr (produits frais directement des producteurs)
http://www.kelkoo.fr (site comparateur de prix)
http://www.fr.shopping.com (comparateur de prix)
http://www.privatesook.com (site de ventes privées)
http://www.ebooksgratuits.com (livres enregistrables gratuits)
http://gallica.bnf.fr (livres anciens téléchargeables gratuits)
http://www.marmiton.org (recettes de cuisine)
http://www.anyway.fr (billets, voyages)
http://www.fr.lastminute.com (voyages dégriffés)
http://www.vacancespascher.com (bon plans vacances)
http://www.voyagermoinscher.com (id)
http://www.easyjet.com
http://www.ffrp.asso.fr (Fédération Française de Randonnées Pédestres)
http://www.seloger.com (annonces immobilières)
http://www.entreparticuliers.com (annonces entre particuliers)
http://www.digitroc.com (troc entre particuliers)
http://www.gchangetout.com (id)

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Idalgashina, marche dans les jardins de thé

Nous quittons l’hôtel à pied, sac sur le dos, dans les embouteillages de 7 h. Nous longeons les bus fumants, les collégiens et collégiennes en bande, les mémères surchargées de paquets, le tout dans d’étouffants et âcres nuages de mauvais diesel. Nous prenons le train, heureusement que nous sommes arrivés en avance, nous l’aurions raté. Dans les wagons, un vendeur passe avec une grosse thermos et des gobelets de plastiques pour proposer du thé. Nous descendons station Idalgashina.

pluie idalgashina sri lanka

Nous sommes à 1570 m mais dans la brume et… il commence à pleuvoir ! Mais il y a du vent et le temps se lève vite, laissant inaugurer une belle journée pas trop chaude. La randonnée est une promenade dans les jardins de thé en pente d’un domaine étiqueté « bio ». Nous croisons un homme qui travaille à la houe entre deux rangées de théier, sur une pente à 75%, des gamins et gamines hilares en ce jour sans école pour cause de fête bouddhiste. Il est vrai que nous avons rencontré les fêtards dès après la gare ; il y avait des fleurs et des pétards et ceux qui donnaient une pièce à Ganesh ont eu droit à un tika rouge entre les deux yeux. Avec la chaleur et la transpiration, le point a coulé sur les visages occidentaux, finissant par faire mauvais effet. Les gamins réclament photos et pen, mais juste pour le plaisir. Des cueilleuses de thé sont en pause sous un auvent où la récolte de feuilles fraîches du matin est soigneusement pesée. Elles doivent cueillir le bourgeon et les quatre feuilles autour, pas plus ; les autres feuilles donnent un thé de mauvaise qualité.

cueilleuses de the idalgashina sri lanka

Nous pique-niquons vers 11h du matin seulement, car la promenade se termine à la route… Ce n’est pas très organisé. La boite en carton contient deux beignets gras de légumes et poulet haché épicés, un chausson de légumes, une banane et une part d’un gâteau genre génoise.

pause des cueilleuses de the idalgashina sri lanka

Nous reprenons le chemin vers le bas. Nous pouvons voir de près des cueilleuses de thé en pleine action, sous la surveillance de leur contremaître.

photo des photographes photographiant sri lanka

Elles aussi adorent se faire prendre en photo, et le contremaître prend lui-même en photo les étrangers photographiant, sur son téléphone mobile (roue du Dharma ?).

fleur du the sri lanka

La main droite attrape le bourgeon et les quatre feuilles tendres terminales, une fois, deux fois, trois fois. Puis la poignée de feuilles passe dans la main gauche. Quand elle est pleine, un geste la jette dans la hotte ouverte portée sur le dos, un grand sac plastique renforcé porté sur la tête et les épaules. Deux chiens agressifs nous montrent les crocs en grognant pour nous empêcher de monter vers les cueilleuses, mais elles les chassent. Le théier est reproduit surtout par marcottage. Ce serait trop long de faire pousser les graines, et trop hasardeux de constater le résultat. Le marcottage permet de cloner l’arbre existant : il suffit d’attacher à une branche un sac de terre et d’attendre quelques semaines que des racines apparaissent ; couper la branche et la planter.

jardin de the bio idalgashina sri lanka

Un escalier descendant ne tarde pas à nous mener sur la route, à l’entrée d’un hôtel où une gargouille en béton pour les eaux pluviales joue les horreurs. C’est une gueule de dragon pleine de dents et le plaisir gamin des trentenaires est de se faire prendre en photo entre les crocs. Certains avouent quand même qu’ils n’aiment pas ça, même si la bête est une chose en béton.

monstre dentu en beton sri lanka

Sur la route, nous pouvons observer le transport en gerbes du riz moissonné dans les champs, son battage au fléau à main sur une aire, puis sa mise en sacs jusqu’à la route, où il est étalé sur le macadam pour sécher. Je donne mon gâteau de pique-nique à un gamin qui nous observe de ses grands yeux sombres.

A Belihuloya nous attend l’hôtel Water Garden, où nous arrivons vers 13h15. Il fait chaud et lourd, le soleil apparaît par intermittence, entre deux pluies fines. Il n’y a rien à voir dans le village, composé de boutiques le long du virage de la route et de quelques maisons un peu à l’écart dans les champs. Ceux qui sont partis explorer reviennent une vingtaine de minutes plus tard, bredouilles. Il y a quand même un sub-office postal où poster ses cartes, à condition d’avoir eu le temps d’en écrire.

cuisiner le curry hotel belihuloya sri lanka

Avant le dîner, le groupe est convié dans la cuisine de l’hôtel où Madame nous montre comment préparer un curry à sa façon. Deux légumes sont choisis : les lentilles jaunes et les haricots verts. Aux épices, la cuisinière ajoute de petits piments verts (une poignée), quelques gousses d’ail écrasées, cinq oignons hachés, deux bâtons de cannelle effrités, des feuilles de curry (presque impossibles à trouver chez nous), du lait de coco obtenu avec de la noix râpée infusée à l’eau chaude, malaxée et filtrée. Une fois tout cela en train de mijoter, on ajoute les épices sèches : cumin, curcuma, fenugrec (on peut le remplacer par du sel de céleri, le goût est proche), clous de girofle, gingembre, anis, du sel et du piment en poudre selon la force désirée. Les légumes doivent être cuits à suffisance, très peu, type nouvelle cuisine pour les habitudes d’ici, un peu plus chez nous. Nous voilà déguisés en chefs avec toque en carton et tablier montant ; nous aidons à éplucher, écraser et touiller, mais prenons surtout des photos. Cette « leçon » est le « plus marketing » de l’hôtel.

ingredient du curry de legumes hotel belihuloya sri lanka

Le patron nous apprend ensuite à jouer à une sorte de billard carré sur table, où il faut pousser d’une pichenette un jeton pour jeter un autre de sa couleur dans l’un des trous aux quatre coins. Cela passe un moment, par roulement. Nous dînons ensuite de nos préparations, plus quelques autres réalisées directement par la cuisinière. Peu de viande, surtout du poulet, parfois du porc. Nous avons bien vu des vaches broutantes et des chèvres libres dans les plantations de thé, mais elles sont surtout destinées à fournir du lait. Il n’est pas de tradition de manger de la viande.

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Ella, pont aux 9 arches et mini Adam’s Peak

Nous irons déjeuner au Ella Hotel Maideya’s Club. La station d’Ella, à 1200 m d’altitude, est prisée des Allemands parce qu’il n’y fait pas trop chaud et pour ses soins ayurvédiques ; il y a des voyages entiers composés en Allemagne sur ce thème. Il est indéniable qu’en traversant le village, le tourisme l’a bien contaminé.

cuisine internationale elle sri lanka

L’hôtel n’a ouvert que depuis quelques mois seulement et le service est tout d’amateurisme. La cuisine ouverte sur la salle est tendance, mais le cuisinier ignore qu’il faut brancher la hotte aspirante quand il fait des frites et autres graillons : l’air saturé d’huile envahit la salle de restaurant ! Les serveurs sont malhabiles mais servent du pain aux herbes de style provençal fort goûteux. Les assiettes montrent un effort de décoration louable. Nous déjeunons d’une tranche d’espadon grillée avec un beurre à l’ail, entourée de petits légumes « anglais », carotte, haricots verts, épis de maïs nain, de frites et de riz blanc. Il fait grand soleil dehors, et le litre d’eau minérale achetée au déjeuner 140 roupies ne dure que l’après-midi.

ella chemin de fer sri lanka

La suite prévue est une randonnée sur les rails du chemin de fer des montagnes à voie unique, dont le dernier train vient de passer à la gare. Pas d’autre train avant 16 h. Malgré le plat, il n’est pas facile de marcher sur les traverses ; elles ne sont pas à notre pas, et d’ailleurs inégales. Il faut soit en sauter deux, soit piétiner à petits pas, soit marcher à demi sur le ballast en pas intermédiaire, ce qui convient uniquement lorsque les intervalles entre les traverses sont comblés de gravier ou de terre. Tout cet effort d’une heure de marche sous le cagnard du début d’après-midi pour aller voir le pont aux neufs arches, construit par les Anglais au siècle XIX ! Certes, il y a bien neuf arches au-dessus de la rivière, les rails passent confortablement dessus, et je confirme que le pont tient toujours après 150 ans – mais notre vie même n’aurait pas été changée si nous ne l’avions pas vu. Le Sri Lanka considère comme « historique » ce monument, puisque la civilisation moderne n’a débuté ici qu’avec l’arrivée des Anglais.

ella pont aux 9 arches chemin de fer sri lanka

Nous revenons à Ella-gare par le même chemin de traverses pour aller faire une autre promenade touristique, pompeusement baptisée « randonnée », au mini Adam’s Peak. En d’autres saisons, le circuit propose l’ascension du vrai Adam’s Peak, l’un des points les plus hauts de Ceylan à 2243 m (pas le plus haut, qui est le Pidurutalagala à 2524 m). On dit que le pic Adam serait le berceau de l’humanité, on cite même une empreinte de pied humain sur le sommet de ce bout du monde, vénérée dans un « petit temple bouddhiste qui y a été construit pour abriter l’empreinte du pied d’Adam, laquelle n’est autre qu’une excavation de quelques centimètres de profondeur, oblongue, d’une longueur de 3 mètres et ne ressemblant nullement à un pied », comme le précise en 1898 Ed. Cotteau lors de sa Promenade dans l’Inde et à Ceylan. Francis de Croisset renchérit, dans La féérie cinghalaise, récit de 1935 : « A la vérité, cette légende n’est point sans rencontrer de contradicteurs. Les bouddhistes, si nombreux à Ceylan, affirment que la montagne ne devrait pas s’appeler pic d’Adam, mais bien le Scri-Pada, ce qui signifie le Pied divin. L’on voit, en effet, à la pointe extrême du pic, une empreinte géante qui n’est autre que celle du pied de Bouddha. A quoi les Hindous de l’île apportent un démenti gênant, car ils savent que l’empreinte est due, non au pied dérisoire de Bouddha, mais à celui infiniment plus vénérable de Vichnou. »

mini adam s peak ella sri lanka

Mais, en période de mousson, il n’y a rien à voir, tout est couvert de nuages bas. Le sentier du mini Peak est balisé et un escalier est prévu pour redescendre, pas de quoi se perdre ni exiger de grosses chaussures. Le soleil est derrière les nuages et il est déjà 17 h.

pere et fils adam s peak sri lanka

En haut, nous rencontrons des familles en promenade du dimanche, les papas particulièrement fiers de leur bébé un peu grandi. Je prends en photo, un peu en contrebas du col, une « famille idéale » de Ceylan : un couple avec trois beaux enfants de 12, 10 et 7 ans environ, une fille aînée et deux garçons. Ils sont maigres mais vifs, le petit porte une médaille de cuivre au cou qui ravive son teint sombre. Il me prend la main de joie en criant « thank you, oh, thank you ! » quand je leur montre la photo d’eux que je viens de prendre. Son frère le mignote, peau à peau, se tortillant de pudeur. La fille aînée porte une ravissante robe turquoise à volants, brodée de rose et de blanc au col, et un foulard de soie blanche au cou. Famille optimiste dans un pays en pleine émergence, enfin en paix et dans un monde qui bouge, dans l’explosion asiatique. Il y a de quoi être fier de ses trois beaux enfants.

enfants sri lanka

Coucher de soleil sur la colline, à demi masqué par les nuages. Il donne de jolies couleurs.

coucher de soleil adam s peak sri lanka

Nous retournons au même hôtel qu’hier pour une douche bienfaisante, une bière rafraîchissante et des pages d’écriture réjouissantes.

appel de la biere ella sri lanka

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Attaqués par les sangsues !

La pluie se calme assez pour que nous commencions notre première randonnée avec un assistant supplémentaire, qui nous guide sur le chemin. J’étonne tout le monde en sortant mon parapluie. Il fait chaud et d’ailleurs les gamins sortis de l’école vers 14 h se promènent pieds nus et torse nu, leur chemisette scolaire au lavage. Ils sont toujours curieux de nous observer, attirés par les étrangers et aimant à se faire prendre en photo.

jeune fille sri lanka

Nous montons dans la forêt d’hévéas, de cacao et de poivre où nichent les singes et où passent des oiseaux. Nous redescendons vers la rivière Suga Gang qui signifie la rivière blanche, et qui a servi de décor au film Le pont de la rivière Kwaï.

pont qui a servi au film la riviere kwai sri lanka

Une famille se baigne en faisant sa lessive, le jeune garçon restant nu lorsque nous passons.

gamin nu au bain sri lanka

Après un pont métallique suspendu (dont les lattes ne bougent pas trop mais où le guide Inoj apparaît le moins à l’aise) nous abordons les rizières et les cultures maraîchères en bord de forêt. Y poussent des aubergines et une sorte de haricot vert à section en étoile à trois branches qui se mange cru et a un goût de fève. Les monts Knuckles se dessinent vaguement dans la brume. Des averses tombent par intermittence, le sentier est boueux et le paysage très vert. Nous rencontrons une sangsue sur le chemin : aucun trentenaire venu de France n’en a jamais vu !

champs sri lanka

Selon Inoj, « les Anglais » ont introduit au Sri Lanka dès la colonisation en 1815 le sapin, l’hévéa et le thé, « ils sont les plus grands pollueurs de la planète » car les aiguilles de sapin forment tapis au sol et empêchent les autres plantes de pousser, aggravant l’érosion et détruisant la vie endémique. Le territoire est planté à 11% en thé et les femmes en cueillent 20 kg par jour.

jardins de the sous la pluie sri lanka

Ce sont les Tamouls, introduits avec le thé par les Anglais depuis le sud-est de l’Inde pour travailler dans les plantations, qui posent problème au Sri Lanka. Composant environ 25% de la population, l’indépendance de 1948 a créé une discrimination positive en faveur des Cinghalais : en 1959 le cinghalais est déclaré langue officielle unique et le bouddhisme est décrété religion d’État. La guerre civile a opposé les Tigres Tamouls aux Cinghalais dès 1972, les uns musulmans, les autres hindouistes et bouddhistes, mais c’est en 1983 que la guerre s’intensifie avec des attentats spectaculaires. Elle prend fin en 2009 avec l’écrasement des Tigres par l’armée sri-lankaise, ayant fait dans les 70 000 morts. Les derniers résistants ont tenté de se fondre parmi les civils du dernier carré, dans le nord-est de l’île, ce qui a engendré de nombreuses victimes parmi les femmes et les enfants. Tout ça de la faute initiale des Anglais, ces pollueurs de planète – dit le guide. J’y vois plutôt la faute des musulmans, les pires pollueurs idéologiques de la planète depuis que le khoneynisme a remplacé le communisme comme fanatisme de masse populaire.

fabrique de the sous la pluie sri lanka

Encore 40 mn sur des routes de bout du monde, paradis des touk-touk et des motos et où deux voitures ne peuvent se croiser. A 800 m d’altitude, au bout d’un village entouré de plantations de thé, la Sanasuma Guest House est installée sur la pente. L’endroit est froid, humide et venteux mais sauvage et fort joli. Les chambres sont spartiates, « l’eau chaude » quasi froide (chauffée en bidon noir au soleil sur les toits), mais le tout est propre et sans bêtes – sauf les geckos qui glapissent sur les murs de la salle de bain, répondant aux crapauds qui logent dans le réservoir de la chasse.

Nous quittons la guest house au matin pour mieux y revenir le soir. Le bus nous emmène en hauteur et nos chaussures nous ramènerons vers 13 h. Nous attendrons donc 15 h pour avoir un repas, après avoir marché trois heures le matin.

La randonnée s’est déroulée entièrement sous la pluie. Pas de plan B en cas de mauvais temps,le programme est le programme. La mousson existe, pourquoi le nier ? Marcher sous la pluie est imbécile, pourquoi ne pas le voir ? Les éclaircies ne sont que de quelques minutes, la mousson est une averse qui dure. Le paysage des jardins de thé est dans la brume, presque chinois d’estampe sur les lointains. Les silhouettes fines des Grevillea robusta, plantés par les Anglais au-dessus des théiers pour les ombrer et les ventiler, se découpent en gris sur fond blanc. Cela ne va pas sans une certaine beauté, mais pour trois heures… Marcher constamment sous la pluie ne permet en aucun cas d’apprécier le paysage, engoncé sous la cape ou brandissant un parapluie.

pluie sri lanka

Et magie, comme pour les escargots, la pluie fait sortir de terre les sangsues. « Ces sangsues sont la plus forte plaie de Ceylan », s’écriait déjà un colonel cité par Franz Hoffmann en 1886 dans son Voyage à Ceylan. Le groupe n’en a pour la plupart jamais vu et leur aspect caoutchouteux, avide, presque phallique, en fait hurler d’hystérie plus d’une. Même si ces animaux sont ici minuscules, quelques centimètres de long et à peine un quart de centimètre de diamètre – car il y en a qui font jusqu’à 20 cm de long ! Le groupe découvre très vite combien ces bêtes sont habiles à percevoir le mouvement, à flairer le dioxyde de carbone et à sentir la chaleur, même sous les bottes. Comment grimpent sur le cuir avec leur ventouse de tête et celle de queue pour atteindre la jambe pour y planter solidement les crocs. Combien elles sont lestes à sauter d’une herbe en hauteur pour se loger au plus intime, dans le cou ou sur les seins, passant par les échancrures des habits. Et combien elles sont affamées d’un endroit chaud et tendre pour s’y gorger de sang, sur les fesses, dans le cou, sous le short. S’enduire de crème anti-insectes ou même de crème solaire les empêche de planter leur gueule mais ne les empêche pas de ramper et de monter pour trouver un endroit favorable. Leur appétit n’en est pas coupé pour autant. Le groupe passe donc son temps à s’inspecter périodiquement les jambes et les chaussures, sans plus s’intéresser au pays.

sangsue sri lanka

De retour au guest house, nous prenons immédiatement le bus. Sur la route vers Kandy, nous assistons à la sortie des collégiens et collégiennes, c’est l’heure ; les cours n’ont lieu que le matin. Les gamines vont en bande, portant cravate ; les gamins se tiennent par deux ou trois, se tenant par les épaules, le col ouvert, plus largement vers 14 ans. Une fois rentrés ils se changent pour ne pas salir l’uniforme, quittant chaussures, pantalon et chemise pour se mettre en short et tongs, en polo ou chemisette fantaisie ouverte, parfois le col relevé pour faire mode.

RDA est un curieux sigle que nous voyons depuis le début, orné d’une croix gammée tournant à l’envers. Il n’a rien à voir avec la République démocratique allemande, défunt pays de l’est, mais signifie Road Development Authority, le service public des routes et autoroutes. Il préempte les terrains autour de la voie, plantant des bornes pour désigner les endroits où aucune construction ne doit être faite. Dans les villes, les maisons sont carrément reculées de plusieurs mètres ; on en voit les ruines et les façades reconstruites. Ce n’est pas grave car les constructions sont souvent légères, en briques et sans fondations ; mais cela fait un peu désordre.

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Verkhovina dans les Carpates

Entre les collines des pré-Carpates coulent des rivières, tentantes par la température estivale. Nous croisons des gamins revenant du bain. L’hiver, tout est blanc ici, les routes verglacées sont impraticables sauf aux 4×4 et aux chevaux. On vient parfois depuis Kiev y faire du ski de fond avec ses amis. Nous passons le col Vorodkha à 1013 m ; ce n’est pas si haut mais le climat est continental. Après le col, la route sinueuse nous conduit à un petit village. Cette fois-ci, plus un Russe : nous sommes dans l’Ukraine profonde. Sur la route, insouciant, le tee-shirt rouge relevé derrière le cou, la poitrine offerte au soleil de fin d’après-midi, une plaque de métal doré lui battant le col au bout d’une chaîne, un gamin d’une dizaine d’année conduit sa vache vers l’étable. Elle s’est gavée d’herbe toute la journée, et lui de soleil ; peut-être a-t-il pris un bain dans un ruisseau, au plus fort du jour ?

montagne de verkhovina ukraine

Nous voici donc à Verkhovina, plus grand qu’il a l’air au fond puisqu’il contient un hôpital, un sanatorium – et quand même 5400 habitants. Mais les habitants sont dispersés en hameaux un peu partout dans la montagne. Le paysage est vert, riant, gras comme celui des Alpes suisses. Nous logeons en deux maisons particulières qui louent des chambres en gîte. La mienne est un chalet en bois très neuf et décoré de rideaux à froufrous et de lustres kitsch dans le style ‘nouveau riche’ des pays qui ont manqué. Je suis accueilli par un 14 ans en short vert et par un 7 ans vif en débardeur, les fils du propriétaire. Ils m’indiquent la douche dans la maison familiale, le gîte nouveau n’en étant pas équipé. Les petits de la maison voisine sont excités de nous voir attablés, ayant appris que nous sommes étrangers. Les plus de dix ans remontent encore de la rivière, s’y étant plongé une partie de l’après-midi. L’un d’eux a son pantalon coupé mouillé jusqu’en haut des cuisses. Il porte sur l’épaule cinq ou six poissons gluants attachés par la gueule qui lui battent parfois la peau.

maison neuve verkhovina ukraine

Le crépuscule monte déjà et, avec le soleil qui se cache, la fraîcheur. Nous sommes dans le pays Goutsoul, ethnie très connue au Canada où une importante émigration a fait souche depuis 1917. A la table du dîner, servie dehors face aux montagnes que nous allons arpenter dès demain, quatre musiciens viennent nous jouer des airs traditionnels. L’un d’eux, le chef d’orchestre, joue lui-même avec virtuosité de pas moins de quinze instruments : plusieurs flûtes, tambours, crécelle, xylophone et harpe plate appelée « tsimbala ». Le plat typique goutsoul est la « banoche » accompagné de son fromage « brinza ». C’est une simple polenta nageant dans le beurre assaisonnée d’une sorte de parmesan – le tout, fait pour les travaux des champs, colmate rudement. Le musicien en chef termine le récital par un biniou goutsoul fait de la peau d’une chèvre entière. L’instrument dit « hein ! » d’une voix de nez à chaque fois que le musicien reprend son souffle. Une pastèque apaise le palais avant d’aller dormir.

pre carpathes goutsoul ukraine

Le minibus nous emmène sur l’autre versant de la montagne. Le chemin empierré est vite barré par un madrier et il nous commençons la randonnée. Notre guide local se prénomme Vassili. C’est un grand mâle chauve au coffre impressionnant et un peu brut. Il nous fait aussitôt « un discours », à la manière fleuve qui plaisait tant aux soviétiques de la génération d’avant. Il nous déballe (en Ukrainien traduit par Natacha) toute une série de poncifs et de préjugés sur les Occidentaux – qu’il dit avoir très peu eu l’occasion de fréquenter. Il est « guide de montagne et secouriste, bien que pas d’ethnie goutsoul. » Il en « parle un peu la langue et ressemble à un Goutsoul », nous répète-t-il. Ces faits ont l’air important dans cette région reculée. S’il est « habitué aux groupes de randonneurs et de montagnards russes et ukrainiens, très rares sont les groupes occidentaux qu’il a guidés », ici ou ailleurs. Lui-même n’est jamais sorti d’Ukraine. C’est dire s’il nous voit selon la caricature en vigueur à l’ère soviétique. Il nous le dit : « vous, Occidentaux, êtes égoïstes et très individualistes ; vous n’attendez jamais les autres mais cherchez à être toujours devant, les premiers partout, pour gagner. Chez nous, ce n’est pas comme cela que ça marche ; nous sommes plus collectifs, le groupe attend les autres. » Belle envolée qui fait sourire, même les Américains de caricature ne sont pas ainsi, sauf certains adolescents peut-être, et surtout dans les films.

ferme goutsoul ukraine

Nous partons dans un paysage alpestre, très arrosé et très vert, mollement ondulé, qui rappelle la Suisse. De petites fermes en bois s’élèvent proprement au milieu des prés. Les plus traditionnelles ont un toit de planches ; les plus belles, récemment refaites par des fils partis à la ville, arborent un toit de zinc, décoré au repoussé, du plus bel effet au soleil. Des vaches broutent tranquillement, nous regardant de leurs bons yeux. Des cochons, parqués près d’une ferme, grognent avec appétit, croyant que nous leur apportons leur pitance. Un matou roux et blanc, campé sur ses pattes de devant bien alignées, comme au garde à vous, nous jette un regard dur. En montagne, on ne rigole pas.

ivan 4 ans ukrainien

Trois enfants blonds nous accueillent alors que nous passons près de leur fermette. Ivan est le garçon, blond blanc, 4 ans peut-être, en slip et pieds nus, un tee-shirt déchiré sous les bras l’abritant plus du soleil que d’une éventuelle fraîcheur. Sa mère l’a surtout protégé d’une icône en plastique de la Vierge, pendue autour du cou par un long lacet.

galina 7 ans ukrainienne

Galina est sa grande sœur, déjà jolie malgré ses 7 ans maigrelets. Elle court se changer pour passer une robe rouge à pois blancs, volants et bavette blanche ; elle veut se faire belle, comme toutes les filles d’Ukraine à l’ère postsoviétique. Elle porte déjà de petites boucles d’oreille. Elle est « krassiva », ce qui signifie belle et rouge à la fois. Est beau en langue russe tout ce qui émet de la lumière, une conception toute médiévale des couleurs (comme l’a noté Pastoureau). La toute petite dernière, qui marche à peine, se prénomme Malika. Nous passons un quart d’heure avec eux et avec la famille venue nous voir. Le garçon s’est assis sur un amas de rondins, très petit mâle déjà. Son oncle, vieux garçon de sans doute pas 30 ans, n’a guère dû quitter la ferme dans son existence. Il porte deux pantalons l’un sur l’autre, plusieurs chemises et sent très fort. L’eau ne doit pas être sa copine.

ivan et sa mere ferme ukraine

Nous poursuivons le chemin, entrons dans la forêt sur les pentes, pour accéder au plateau vers 1100 m. Les pins ont le tronc droit des forêts d’Allemagne ; entre ces piliers, je m’attends à voir surgir Siegfried sur son destrier, comme dans le film de Fritz Lang. La lumière découpe les aiguilles des conifères tels des cristaux de glace d’un vert doré. D’en haut, nous avons un panorama étendu sur les alpages. Au fond s’élève la chaîne des Montagnes Noires. Le Goverla est le sommet le plus élevé d’Ukraine ; le Hora Hoverla culmine en face de nous, au loin, à 2061 m. Un autre sommet porte à son pic un petit bâtiment. Il s’agit du Pipevan, second sommet le plus élevé du pays. Il est surmonté d’une bâtisse, construite après la première guerre mondiale par les Français et les Polonais, pour servir d’observatoire astronomique. Les Français avaient même importé du liège d’Afrique du nord pour l’isoler du froid, nous instruit Vassili. Toute cette région ouest de l’Ukraine était polonaise jusqu’en 1945. Détruit durant la seconde guerre mondiale, le bâtiment sert aujourd’hui de refuge aux touristes montagnards.

foret sapins des carpates

Sauf la pente raide en forêt, mais qui ne dure qu’une demi-heure, le chemin est moins dur qu’annoncé ce matin par l’inénarrable Vassili. Une fois le plateau des bergers atteints, nous nous contentons de suivre le chemin de crête en bord de forêt parmi la montagne dite « Dzembronia ». Nous n’y croisons que des vaches, des chèvres et des chevaux. L’Ukraine était connue depuis Hérodote pour ses troupeaux de chevaux sauvages, les tarpans. Ils vivaient en petits groupes composés de juments accompagnées des poulains et de quelques étalons. Au printemps, le plus fort des étalons chassait les autres et restait propriétaire du harem. Trop chassé, le cheval tarpan disparut vers la fin du 19ème siècle. N’en subsistent que quelques ossements dans une collection ex-soviétique.

Vassili, « à la russe », nous commande de nous arrêter sur le bord du chemin pour prendre le pique-nique. Nous contestons, « à l’occidentale » : l’endroit n’est guère attrayant, semé de cailloux. Plus bas, sous les arbres, ce serait sans doute meilleur. Étonné, mais prêt à essayer, Vassili trouve un endroit très en contrebas, loin du chemin, sous les arbres pour l’ombre et sur l’herbe pour le confort. Cela ne serait pas venu à son esprit, mais il apprend.

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Tourisme possible à Tahiti

Mahina possède des atouts pour retenir les touristes. En plus de la Pointe Vénus (revoir mes quelques lignes et photos des lieux), du phare, de la baie de Matavai, certaines vallées pourraient devenir des lieux de randonnée comme celle de Tuauru. Jusqu’à ce jour la vallée est restée ignorée des zones industrielles, des entreprises de concassage qui dégradent beaucoup d’autres vallées. Il faut remonter les rives de la rivière Vaipatu et passer de nombreux gués. Mais ouvrir ses beautés à tous en créant des sentiers de randonnées, c’est aussi ouvrir grande la porte aux dégradations. On sait que cette vallée a été habitée malgré les difficultés d’accès jusqu’ au XIXe siècle. Il s’agit également pour les services de la Culture et du Patrimoine de localiser les vestiges de son occupation pré-européenne : marae (lieu de culte), pae pae (plate-forme), terrasses horticoles, habitations.

Cette vallée possède également des orgues basaltiques exceptionnelles sur 80m de long et une quarantaine de mètres de haut. Ces structures minérales étonnantes se sont formées par le refroidissement des laves accumulées dans le couloir qu’offrait le canyon de la rivière Vaipatu, à l’époque des éruptions volcaniques, qui ont donné naissance à l’île de Tahiti.

orgues basaltiques tahiti

Charles Darwin (1809-1882), jeune naturaliste frais émoulu de l’université de Cambridge, avant de devenir le célèbre généticien, était à bord du navire de guerre britannique, le Beagle, qui jeta l’ancre en baie de Matavai le 15 novembre 1835. Accompagné de guides tahitiens, il part à la découverte de l’intérieur de l’île « caractérisé par des montagnes boisées, truffées de précipices, d’impressionnants ravins et d’imposantes cascades. » Il y découvre le kava ou ava, plante enivrante que les missionnaires ont éradiquée des zones habitées. De sa visite dans la vallée de la Tuauru, il indique s’être arrêté « pour dîner à l’ombre d’une saillie de rochers au-dessous d’une muraille de laves disposées en colonnes » avant de diner de petits poissons et de chevrettes, puis de continuer son périple dans la haute vallée où il a passé la nuit.

Dumont d’Urville (1790-1842) dans Voyage pittoresque autour du Monde décrit son excursion de « marcheur ardent et infatigable » jusqu’à la muraille des prismes basaltiques qu’il appelle te piha (la chambre) et que M. de Sainson (1801-1887) dessinateur sur l’Astrolabe a croqué dans ses carnets.

Dans son ouvrage, il écrit page 531 : « Après un déjeuner frugal pris en chemin, nous arrivâmes, vers les dix heures, à un endroit où le torrent, encaissé entre deux rochers, se précipite de 60 à 80 pieds de hauteur verticale. Comme son volume n’était pas alors bien considérable, une partie de l’eau, fouettée par le vent, s’éparpillait en gouttes menues, et retombait en pluie fine ; le reste serpentait en écumant le long des rigoles creusées dans le roc. Plus loin l’aspect du lieu était plus imposant encore. La rive gauche du torrent s’élargissait et offrait du terrain à un vaste bocage, tandis qu’à droite la muraille verticale se dressait à cent pieds de hauteur, en formant des prismes basaltiques comme ceux de la chaussée des Géants. Tous ces prismes, qui ont de quatre à six pouces de diamètre, affectent une direction exactement perpendiculaire, excepté dans leur partie inférieure, à dix ou douze pieds de hauteur, où ils se dévient sous un angle de 45° environ en dehors du plan général. Sur la partie extérieure, une nappe d’eau divisée dès le sommet tombe en rosée dans le torrent. Au-delà, une colonne d’eau volumineuse se précipite avec fracas d’une élévation immense, et le bruit de sa chute est tel, qu’il domine et annule la voix humaine la plus sonore. Les naturels ont donné à cette belle et retentissante cascade le nom de Piha, et une foule de leurs superstitions primitives se rattachent à ce lieu. ».

Hiata de Tahiti

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Tifaifai et lavatubes à Tahiti ?

Le tifaifai est conçu sur une surface de 2m40 de large et 2m60 de long, c’est un élément de décoration du fare (maison) tahitien. C’est un dessus de lit (iripiti), décoratif, pratique et confortable pour la saison fraîche. De très grandes pièces peuvent atteindre les 75 000 XPF pour les versions cousues mains. A deux personnes, il faudra plus de trois mois de travail à mi-temps. Au début du 19e siècle, ce sont les missionnaires qui ont apporté des patchworks dans leurs malles et ont transmis aux mamas l’idée de fabriquer  des couvertures avec des motifs polynésiens. C’est souvent un travail familial car il faut couper, épingler, bâtir avant de coudre. Il en existe plusieurs sortes.

tifaifai

Le tifaifai pu, qui vient des Australes, est le résultat de l’assemblage de plusieurs milliers de petits carrés ou rectangles de tissus de la même dimension. C’est un travail d’orfèvre.

Le tifaifai Pa’oti, vient les Iles de la Société et des Tuamotu, est l’assemblage généralement de deux tissus de couleurs différentes, un pour le fond, un autre appliqué dessus pour le motif utilisé, souvent uru, ape, taro, tiare. En général, c’est un motif en quatre parties symétriques d’une ou plusieurs couleurs.

Des concours du plus beau tifaifai sont organisés chaque année à l’occasion des fêtes de juillet et de l’exposition Tifaifai à la mairie de Papeete.

Vous serez à Hitiaa, au PK 40 sur la côte est de Tahiti. Vous aurez pris un guide, c’est plus sûr ! Une demi-heure de 4×4, puis une vingtaine de minutes à pied pour atteindre le début de cette randonnée sportive, vous serez à 600 m d’altitude.

lavatubes

Les lavatubes ? Ce sont des tunnels de lave apparus lors des différentes éruptions volcaniques qui formèrent l’île. Ils sont trois, de tunnels en cascades la randonnée se déroule les pieds dans l’eau et sur un sol glissant le long d’une rivière dont on doit parfois escalader les parois à la force des bras. Certes, des cordes placées le long du parcours et facilitent les montées et descentes. Pour les deux premiers lavatubes pas de problème mais le troisième réserve paraît-il de nombreuses surprises.

Une véritable galerie à plusieurs étages dont les roches et voûtes aux formes bizarres sont recouvertes de mousse, lichen. Les reflets dorés ont contribué au nom Grottes  d’or. Les Tahitiens n’aimaient guère s’y aventurer. Elles étaient souvent peuplées de lézard géant (te moo) qui vivait là se nourrissant d’animaux et d’hommes qui avaient eu l’audace d’y pénétrer. Vous serez prudents, sinon !…

Hiata de Tahiti

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Marche vers Solvaer aux Lofoten

Nuit calme avec les boules Quiès à cause d’un maxi-ronfleur. Nous quittons le chalet bleu à pied, après avoir mis les bagages lourds dans le bus. Nous allons traverser l’autre moitié de l’île Våugan jusqu’à Svolvaer, une marche de près de 20 km sur un terrain montagneux. Nous commençons par les lupins géants devant les maisons de bois, le long de la route. Ils sont mauves, indigos, blancs, du plus bel effet.

lupins Lofoten

Certaines maisons ont un toit d’herbes. Discussion sur les bienfaits écolos d’un tel procédé.

maisons toit herbe Lofoten

Grand soleil et petit vent marin heureux, qui nous rafraîchit lors des montées interminables du début de matinée. Forêt de sapins et bouleaux, puis marche dans les tourbières, des sources traversent la piste à peine tracée entre les herbes. Mousses, linaigrette. Conversation sur la montagne, l’escalade, le théâtre, tous domaines d’intérêt des autres. Trois iPhone (prononcer « aïe » !) sont souvent sollicités, trois doudous dont c’est la première fois que je constate l’attachement durant une randonnée. Peut-être parce que nous sommes en Europe et pas dans un pays lointain où l’on ne capte pas ? Il faut dire aussi que certaines (que des filles) prennent des notes directement sur leur ail Phone, juste après les photos. Le couteau suisse du branché.

neige eternelle Lofoten

Pique-nique au soleil face au lac, adossé à un chaos de granit chauffé par l’astre toute la matinée. L’eau du lac est transparente, immobile, à peine ridée par la brise du col. Il suffit de lever les yeux vers l’horizon pour apercevoir, au-dessus de l’herbe vert tendre, le fjord. La mer n’est jamais loin dans ces îles.

paysage Lofoten

Malgré quelques passages en dévers, c’est une descente « ludique » qui nous attend pour Svolvaer (ainsi parlait le guide). Autrement dit un sentier difficile. Ça rigole quand même, une fille entend ce qu’elle veut entendre : descente lubrique. La fille à un gars : « quand tu sautes, j’entends tes bonbons ! » Il s’agit de sa boite de pastilles des Vosges dans le sac, mais… Le guide les appelle « les chaudasses », ces nanas qui ne pensent qu’à ça. C’est dire le niveau. Reste que nous sommes sur des dalles en pente, pas de piste mais un chaos de rochers pour la descente. De quoi éprouver les genoux et les chaussures.

cote Lofoten

En bas, un lac, auprès duquel nous nous reposons un peu. Je prends de l’eau que je pastille car la chaleur du jour m’a fait épuiser ma gourde. Dans une heure, je pourrai boire. Nous passons au-dessus des tourbières stagnantes sur des passerelles de bois aménagées pour préserver le milieu. Nous faisons connaissance avec le drosera, carnivore. Deux indigènes blonds cueillent les mûres des tourbières pâles et roses dans un bocal.

Nous remontons une piste de ski de fond, reconnaissable à sa couche tissée sous la tourbe. Elle nous permet d’atteindre la route, puis la ville de Svolvaer, centre administratif de la commune de Vågan. Nous marchons dans les rues. Trois kids passent en vélo, on dirait des clones : casque sur la tête, tous blonds, élancés, même short noir et même maillot de foot bleu. Ce ne sont pas des frères. Les filles repèrent un Norvégien torse nu, qui s’affaire sur sa terrasse. Beau mec selon elles. Un autre, plus vieux, passe avec une barbiche qui lui pend en longue tresse jusque sur le sternum. Nous, les garçons, préférons les Norvégiennes croisées sur le trottoir et au-dessus du pont sur le fjord. Elles sont évidemment blondes, vigoureuses, souriantes. Celles sur le port, sortant d’un café branché, sont en short de cuir fort court.

filles court vetues Lofoten

Pendant que le guide fait des courses au supermarché Rimi pour les jours suivants, nous visitons le port. Un vieux bateau de bois arbore un safran apparent. Il sert désormais à promener les touristes, « 38 passagers max. », ainsi qu’il est imprimé sur la cabine de pilotage. Les autres sont des voiliers, de petits chalutiers. Peu d’activité, même si nous sommes à la belle saison pour naviguer. Il faut dire que Svolvaer, même capitale des Lofoten, même mentionné dans la Heimskringla saga vers l’an 800, n’a guère qu’environ 4200 habitants. La Lofotkatedralen, église de la ville, est pimpante, tout en bois peint.

bateau solvaer Lofoten

Presque 4€ pour 30 cl de bière, c’est cinq à six fois plus cher qu’en France. En cause les taxes. Pour éviter le péché de soûlerie, le gouvernement fait la morale en prélevant des impôts. Tout en limitant le taux d’alcool à 4.5% dans les bières. Nous sommes en pays luthérien où tout ce que vous faites peut être retenu contre vous.

carte matmora solvaer Lofoten

Un long transfert de bus en suivant l’E10 nous fait passer d’île en île pour joindre Ballstad, notre nouvelle étape. L’E10 est la route européenne de 850 km de long aux 18 tunnels qui relie Å, ville à l’extrémité sud des Lofoten, à Luleå en Suède. Centaines d’îles le long de la côte, des îlots parfois, des fjords tourmentés selon l’érosion. Sous un pont, j’aperçois des courants tourbillonnants, version en petit du fameux maelström, rendu célèbre par Edgar Poe et Jules Verne. Le terme vient du norvégien – ces rencontres de courants sont particulièrement fortes entre les îles Lofoten. Nous croisons au loin le Hurtigruten, l’express côtier, qui joint l’extrême nord depuis les côtes sud du pays. Nous apercevons aussi fugitivement le long de la route un vaste hall viking en bois en forme de coque de bateau renversée. Une affiche vantant le ‘Viking festival’ nous invite à y venir au début août.

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