Articles tagués : randonnée

GR 20 corse Dimanche 30 août

Réveil avec le soleil, vers neuf heures, quand il commence à chauffer les duvets. En me rendant en short vider notre sac de déchets, je dis adieu au garçonnet de 4 ans, le fils du camp, les pieds nus dans la poussière. C’est un petit Corse vigoureux comme son père, blond comme sa mère et tout bronzé. Sa peau est comme une croûte de pain cuit et il court toute la journée, du réveil au coucher, en seul maillot de bain bleu. Il est déjà déluré, l’œil brun et vif et m’interpelle : « Eh, Monsieur, où tu vas ? » Je lui demande où se trouve la poubelle ; il m’indique l’endroit, très responsable, et m’accompagne. Il s’appelle François-Joseph : le prénom de son parrain et le prénom de son grand-père paternel – ainsi est la coutume. C’est un beau petit gars qui est un rayon de douceur après ces deux semaines de rude marche adulte. Il me rappelle les gamins de colo à Pâques dont j’avais la charge, les petits de 5 et 6 ans dont les autres moniteurs, plus anciens, ne voulaient pas car trop bébés pour les jeux ; comme je m’occupais d’eux avec Sylviane la monitrice, ils m’ont très vite appelé « papa ».

Nous allons à pied jusqu’à Santa Luccia, à 6 ou 7 km par la route depuis Conca. Attente interminable d’un car hypothétique en cet après-midi d’un dimanche en fin de saison touristique. J’ai cette fois l’impression que l’expérience GR est vraiment achevée. Nous calculons nos dépenses durant ces vingt derniers jours : environ 600 F. chacun (230 €). Ce sont des vacances bon marché. Un style tout à l’opposé de l’auto et de l’hôtel.

Le car n’est jamais venu. Longue attente devant la poste, puis au café d’en face. Comme nous allons encore attendre, j’achète dans une librairie-marchand de journaux Priez pour nous à Compostelle de Barret et Gurgand en Livre de poche. Après cette randonnée initiatique en Corse, j’éprouve le désir maintenant d’aller à pied jusqu’à Saint-Jacques. C’est un grand GR avec un but spirituel, un passé historique, tout jalonné des souvenirs de la mémoire des hommes gravés dans la pierre : ses monastères, ses églises et cathédrales, ses calvaire, me tentent. Un jour, peut-être ?… Cela fait partie des objectifs que l’on se fixe lorsqu’on est jeune. Avec la vie devant soi pour le réaliser – ou pas.

Eric achète le journal Le Monde. Spectacle de la rue : les vieux qui vont et viennent, passent et s’assoient au café devant une bière, discutent un peu et repartent. Ils sont en chemise blanche, pantalon clair et super pompes d’été cirées, blanches ou beiges, ou même pied-de-poule ! Les jeunes garçons passent en frimant sur leurs mobylettes, pieds nus, torse nu ou en tee-shirt ornés d’agressifs slogans commerciaux américains. Nous ne voyons pas de femme, sauf les touristes. La Corse est un pays de mœurs méditerranéennes. Il y a également peu d’enfants car la plage est trop proche et trop tentante durant la journée. Nous achetons des « beignets aux herbes » fourrés d’une odorante béchamel aux aromates.

Las, nous dormons à la sortie de la ville près d’un figuier. Nous faisons une ventrée de figues bien mûres. Les moustiques sont réapparus.

GR 20 corse Lundi 31 août

Nous sommes dès 7h du matin à l’arrêt d’un autocar qui ne vient nonchalamment qu’à 8h30 en ce lundi matin. Nous lisons Libération. Impression de pluralisme depuis quelques mois : opposition à Mitterrand, à Reagan, à Khomeiny. Le monde n’est plus présenté comme monobloc. Nous sommes à l’ère du Let it be, des différences admises et même revendiquées.

Le voyage est long jusqu’à Casamozza, dans un car bondé. Arrêt pastis de dix minutes pour le chauffeur au bord d’une vigne où les gros raisins rouges sont déjà mûrs en ce dernier jour d’août. Ils sont tentant et chaque passager en dévore 1 kg chacun au moins. Au détour d’un rang, je me trouve nez à nez avec un jeune passager du car de 8 ou 9 ans. Il me croit le paysan du coin et il a un mouvement d’effroi, mais je lui souris et lorsqu’il me voit la grappe de raisin à la main comme lui, il comprend que je suis son complice, un pilleur semblable, passager du même transport.

A Casamozza, attente encore du train du soir près d’un immeuble à 100 m de la gare. Notre occupation consiste en lecture, en déjeuner, en sieste, en discussion. Expérience faite, nous pensons Eric et moi qu’il vaut mieux suivre le GR 20 du sud au nord plutôt que le nord-sud préconisé dans le topo-guide. Le randonneur peut ainsi commencer plus doucement, s’élevant lentement dans le paysage jusque vers les montagnes centrales, et adapter son effort. Le ravitaillement est également mieux assuré, ce qui permet des sacs moins lourds au départ. Ce n’est qu’une fois entraîné par une bonne semaine de marche que commencent les difficultés, mais elles apparaissent alors plus faciles.

Le train pour Calvi (38 F., 14.50 € d’aujourd’hui) est en fait un autocar qui nous fait arriver à 20 heures. Nous dormons sur la plage de Calvi. Un légionnaire en patrouille nous interpelle, intrigué par mon bidon militaire. Je lui explique que je suis lieutenant de réserve des troupes blindées. Respect. Nous avons bien dormi.

GR 20 corse Mardi 1er septembre

Dernier jour. Réveil à 9h, lecture sur la plage de rochers au bas de la citadelle. Nous avons acheté le journal Le Matin sur les Cents jours de Mitterrand et le Quotidien de Paris pour avoir des points de vue différents. Nous prenons un bain de mer, l’eau salée et tiède nous change de la rude douceur des torrents glacés. Nous lézardons au soleil, notre bateau pour Nice n’est qu’à 14h45.

F I N

Topo-guide Corse, entre mer et montagne : Parc naturel régional de Corse, Fédération française de randonnées 2019, 152 pages, €15.90

Carte IGN Traversée de la Corse – GR 20, 2020, €8.95

Catégories : Corse, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | Poster un commentaire

GR 20 corse Samedi 29 août

Nous avons de fait dormis à 200 m au-dessous du col. Au village d’été en contrebas, nous faisons des courses en pain et fruits.

Nous passons notre dernier jour dans la forêt de résineux par des sentiers pierreux qui montent et qui descendent comme d’habitude. Nous rencontrons un groupe de la Légion alors que nous sommes en train de pisser. Ils se sont vantés de faire Calvi-Bavella en quatre jours seulement. Par la route, peut-être ? Ou en marchant comme des bœufs, une partie de la nuit, sans rien voir, juste pour le record commando ?

La brèche de Villaghelo offre ses roches rondes comme dans la forêt de Fontainebleau. L’une d’elle forme un casque de croisé avec son nasal !

 

Sur la fin s’étire un long sentier, dont une heure entière entre deux haies de bruyère arbustive, avant Conca à 228 m seulement, le terme du voyage. Nous ôtons nos chemises et tee-shirts et nous nettoyons à la fontaine. Puis Annick et Éric se précipitent sur le téléphone. Je déguste des mûres et des figues sauvages durant ce temps-là.

Je leur offre le restaurant Chez Folacci, un jeune cuisinier corse qui a compris le commerce et l’usage du GR : camping et auberge avec le « menu du randonneur ». Il s’agit d’une salade mêlée de tomate, poivron, oignon, haricots verts, laitue et olives, pleine de vitamines et de croquant après les céréales trop sèches que nous avons dû ingurgiter. Suit une omelette paysanne avec pommes de terre, courgettes et tomates. Enfin du fromage corse conservé dans l’huile ou une glace en boule. Le tout pour 35 F. (13.40 €), ce qui est un prix assez élevé mais moins que celui des baraques de plage. Le repas est copieux, simple et bon, tout ce qu’il nous faut après deux semaines de restrictions. Je paye 115 F. (44 €) pour nous tous avec le pichet d’un demi-litre de vin rouge corse.

Le GR est cette fois fini. Nous sommes heureux de terminer autant que de l’avoir fait. Nous couchons dans un terrain près du restaurant. Il nous faut encore rentrer sur le continent.

Catégories : Corse, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , | Poster un commentaire

GR 20 corse Vendredi 28 août

Tout va mieux aujourd’hui. La nuit a été très humide, probablement la plus froide du séjour. Nous lisons dans le guide des « Plantes et fleurs rencontrées » sur la Corse que les températures estivales nocturnes, au-dessus de 1000 m, vont de 4 à 8° !

Lors de la montée du Mont Incudine à 2134 m, se découvre un beau paysage d’arêtes rocheuses tachetées de vert. Mais une barre de brume mauve monte jusqu’à 2000 m et cache les détails de la plaine.

Joli dégradé du ciel vers l’horizon : d’un bleu soutenu à un blanc presque transparent. Certaines nuances me rappellent le bleu grec. Une grande croix chrétienne marque le sommet du mont Incudine.

La descente pierreuse est pénible pour les pieds mais en une heure nous sommes au refuge d’Asinao à 1545 m où nous déjeunons de saucisson et de coquillettes au thon comme prévu dans la liste de nos menus. Suivent des descentes et des remontées à chaque ruisseau dans la forêt qui coulent obstinément vers la vallée. C’est ce que le topo-guide appelle « un chemin approximativement en courbes de niveau ».

Nous rencontrons une vipère – ma première – courte et brune, tachetée de noir, la tête triangulaire. Elle se glisse sous un rocher à mon approche, avertie probablement par les vibrations de mes pas sur le sol. Je marchais devant. La leçon est qu’il vaut mieux marcher en chaussures fermées couvrant la cheville plutôt qu’en sandales comme les randonneuses des premiers jours. Surprise, une vipère peut piquer.

Nous dînons à 18h30 d’un goulasch Buitoni à la boîte un peu bombée qui fait splash quand je l’ouvre. Ma chemise bleu ciel se retrouve tachetée d’orange et ressemble à une peau de limande maintenant. Je devrai la laver demain au ruisseau et marcher sans chemise jusqu’à ce qu’elle sèche. Espérons que nous n’aurons pas mal à l’estomac : le contenu était mangeable et même bon. Le bombement était probablement dû à la différence de pression due à l’altitude. La soupe de poireaux pommes de terre en sachet Knorr l’a précédée et un thé très sucré l’a suivie.

Et nous repartons comme le soleil tombe derrière les montagnes. En forme, et pour changer un peu, nous marchons au crépuscule jusqu’à 22 heures, lorsque la nuit est noire. Il fait frais, ce qui est plus agréable pour randonner que la touffeur du jour ; la bruyère libère ses parfums à l’heure du soir et embaume la citronnelle. J’ai l’impression de retrouver mes 10 ans et l’émotion d’accomplir l’inhabituel. Comme les balises griffées blanc et rouge sont de plus en plus difficiles à trouver, même à la lampe de poche, nous stoppons à un endroit plat derrière un gros rocher, sans doute près du col de Bavella à 1218 m. Mais comme on ne voit rien, la surprise sera pour demain matin.

Catégories : Corse, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , | Poster un commentaire

GR 20 corse Jeudi 27 août

Aujourd’hui, notre itinéraire nous mène du col de Laparo à la passerelle sur le ruisseau de Casamintello.

Nous déjeunons sur les tables de bois du refuge d’Usciolu à 1741 m. Comme nous sommes les premiers et que nous lui plaisons, la gardienne nous offre trois tomates de son jardin.

Nous passons ensuite longuement par les crêtes. De curieuses roches découpées en forme de statue s’y dressent. Au refuge du midi, puis le soir, nous rencontrons deux jeunes Corses de Metz et Strasbourg qui font le GR uniquement pour la partie de Vizzavone à Bavella où ils retrouveront « la famille ». Ils nous disent : « comme c’est beau, hein ! » S’ils avaient pu voir le cirque de la Solitude, ils aimeraient plus encore.

Nous avons dîné d’un couscous en boîte Buitoni prévu sans doute pour deux (250 g de semoule) à 6,90 F. (2.64 €). Il était moins cher qu’une boîte de haricots verts… Nous avons pris auparavant du Viandox en bouillon et ensuite une infusion de thym. Il faut se réhydrater de la transpiration du jour. Nous sommes presque la fin du voyage.

Catégories : Corse, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , | Poster un commentaire

GR 20 corse Mercredi 26 août

240 km en 16 jours font 15 km par jour. Sept heures d’avancées dont une heure d’arrêt à midi font six heures de marche effective par jour, soit 2,5 km/h. C’est seulement la moitié d’une vitesse normale en terrain plat et c’est ce que nous faisons en moyenne sur le GR 20 depuis le début. Nous avons été plus lents jusqu’à Vizzavone et plus rapide depuis.

Aujourd’hui, le sentier joue l’autoroute et le « retour à la nature » me fait bien rire. Il ne faut aucune découverte ni aucun effort pour trouver la route. Le balisage est évident, il n’est pas utile de lire une carte ni de consulter une boussole et le topo-guide dit tout. Il n’y a pas à réfléchir : c’est la sécurité. En contrepartie, le record idiot dont se vante les plus niais : « moi, je n’ai mis que 12 jours. » Cette mentalité inchangée, des villes à la campagne, infecte tout. Rien à faire, quel que soit le cadre, l’activité ou le lieu, les mêmes critiques sont à faire : c’est toute une attitude qu’il faudrait changer, un homme nouveau qu’il faudrait faire naître. Quasi un demi-siècle plus tard, on attend encore… C’est même pire, à mon avis malgré les trémolos écolos des branchés (quand même rivés à leur smartphone dernier cri).

Au col de Verde, à 1292 m, nous décidons pour raccourcir de prendre l’ancien tracé du GR par la chapelle de Saint-Antoine. Les crêtes, nous en avons eu notre saoul. Et le terrain est plaisant, en forêt, le chemin traversé de torrents de loin en loin.

Montée raide au col de Laparo ensuite, à 1510 m. L’ancien balisage GR va jusqu’au torrent, puis plus rien. Je monte à la boussole alors que les autres préfèrent emprunter un autre chemin, goûtant manifestement leur solitude à deux. Nous couchons au col, devant un magnifique coucher de soleil violet dans la brume d’été.

Catégories : Corse, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , | Poster un commentaire

GR 20 corse Mardi 25 août

Nous empruntons le sentier forestier qui monte au col de Palmento à 1640 m. Le pépé d’hier, orphelin à quatre ans, nous racontait l’avoir monté souvent pieds nus lorsqu’il avait 10 ou 12 ans, pour garder les cochons. Nous imaginons cet enfant rachitique et mal aimé, maigre de ne jamais manger à sa faim jusqu’à l’âge de 18 ans, l’œil bleu rêveur, le cheveu brun, la chemise quasiment sans boutons et le pantalon déchiré. Il était voué à une existence pleine et entière dans le même rythme traditionnel immobile – et il a choisi de s’exiler sur le continent où la vie est moins dure mais plus riche.

Après la forêt, brusquement, nous retrouvons la végétation des montagnes : aulnes nains et bruyères, pistachiers lentisques aux boules rouges au ras du sol, herbe rase et dure. Une source glacée parmi les aulnes nous offre l’endroit d’une halte pour déjeuner de pain et de fromage de brebis, de tomates fraîches et de raisins, le tout arrosé d’eau transparente au goût de givre. Tout compte fait, à l’aide du topo-guide, les six jours à venir contiendront chacun sept heures de marche. Et nous serons à Porto-Vecchio le 30 août. Il faut compter un jour et demi pour retourner à Calvi par le car ou le train, ce qui semble raisonnable.

Aux bergeries d’E Scarpaceghje à 1462 m, une pancarte indique « fromage à vendre ». Une maison de pierre fume. Nous frappons à la porte. « Entrez ! » Intérieur sombre, pas de fenêtre. Une vieille femme en noir debout près de l’âtre où brûle une flambée qui éclaire faiblement la pièce. Une marmite ténébreuse est pendue sur le feu. Couchées sur un plancher de bois, des formes étendues sous des couvertures : une femme assez jeune et deux enfants. « Vous êtes malades ? – Ah non, Monsieur, ici on fait la sieste vous savez. » La gaffe. Un chat noir aux yeux jaunes entre par la porte ouverte. Du fromage ? « Nous, on a tout vendu, et ceux qui nous restent sont commandés. Mais le vieux à côté en a encore. Frappez fort, il est sourd. » Nous frappons (fort) à la cabane voisine. Rien. « Jetez une pierre sur le toit… une plus grosse ! Il est sourd vous savez ». Aucun résultat. « Bon, attendez, on va vous en chercher un ». Attente à caresser le chat noir comme la pièce et la marmite – à croire que tout est noir ici. Il ronronne. Le fromage est bien fait, pas trop, juste un fumet agréable. Le prix aussi : 22 F. (7.65 €).

Nous poursuivons notre marche, longue cette fois, à travers la forêt. Nous couchons dans la montée au plateau du Gialgone à 1573 m. Avec l’expérience qui nous est venue en marchant, les vêtements rationnels à emporter en randonnée sont : deux tee-shirt (moi) ou débardeur (Éric), une chemisette à porter plus ou moins ouverte pour la ventilation, un sweat-shirt, un pull, un short de marche et un pantalon de ville, un slip de coton et un slip de bain à laver alternativement, trois paires de chaussettes dont deux fines genre tennis et une grosse à bouclettes (superposer une fine et une grosse permet d’éviter les frottements, donc les ampoules) ; enfin une veste légère, soit anorak léger, soit K-way.

Catégories : Corse, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , ,

GR 20 corse Lundi 24 août

Notre nuit fut très bonne dans la belle bergerie de pierres brutes, sur un plancher en bois. En nous levant, se profilent sur la pente… les silhouettes des trois Bretonnes ! Elles vont manifestement au même rythme que nous, un rythme « naturel » en ce qui les concerne.

Descente parmi les sapins jusqu’à la bergerie de Tula où nous achetons un fromage de brebis frais et salé. Nous en aurions bien acheté plusieurs mais le paysan corse, égalitariste, nous dit qu’il n’en vend qu’un par groupe de randonneurs « pour que tout le monde en ait ». Comme il a peu de moutons, il produit peu ; comme sa marchandise est rare, il rationne.

Au repas de midi, puis au bord d’un torrent, il pleut. Nous décidons de couper par Vivario d’où nous sommes proches, plutôt que de passer par les crêtes du Monte d’Oro indiquées sur le topo-guide. Il pleut toujours et nous nous perdons dans la forêt, puis sur le Vecchio, un torrent pierreux qui descend vers Vivario. Nous constatons qu’il suffit tout bonnement de le suivre pour arriver au village – puisque la carte montre qu’il l’irrigue.

La période est fertile en rebondissements inattendus : Éric se viande sur une roche glissante, heureusement le sac en avant mais avec deux rebonds sur la tête et atterrissage sur des branches qui amortissent. Plus de peur que de mal malgré les cris de chouette effrayée d’Annick. Éric s’en sort avec quelques égratignures. Lui qui me disait que les semelles Vibram tenaient sur les rochers par tous les temps, il a glissé sur une dalle faute de bien plaquer le pied – un moment d’inattention ou de trop de confiance en soi. Après quelques autres acrobaties sans gravité sur le torrent, nous rejoignons un chemin de bulldozer qui remonte au hameau de Canaglia.

À la fontaine du village, nous parlons avec un vieux pépé d’origine corse mais (le mais est important) qui a travaillé 47 ans à Paris. Il nous propose de nous emmener à Trattone où existent un sanatorium et un libre-service. Je rentre dans le sana – très typique avec ses vieux crapoteux – pour demander des bandes Velpeau pour les ampoules d’Annick et on nous en donne trois (pas vendu, donné !), ce qui est vraiment gentil et nous aide bien. Lorsque nous attendons devant le supermarché, nous retrouvons un groupe de neuf copains du Jura avec un bon accent. Ils nous dépassaient souvent pour s’arrêter 100 m après durant la journée d’avant-hier. Ils nous donnent à leur tour des bandes élastiques collantes. Deux gosses du coin jouent devant les spectateurs que nous formons ; ils ont des airs de débiles légers. C’est peut-être le dépaysement qui nous fait dire cela ?

Nous prenons le petit train corse de Trattone à à Vizzavone. Il va en brinquebalant parmi la forêt de pins. Pour moi, le train fait partie du paysage ; je n’ai pas l’impression de « retrouver la civilisation » comme le dit Annick, portée aux lieux communs. Ce n’est pas comme l’automobile, indépendante, diverse ; le train est plutôt une infrastructure comme un pont, un village ou un chemin. C’est une humanisation du paysage. Il coûte trois francs pour 4 km. Près de la gare de Vizzavone, la petite épicerie contient absolument de tout : c’est un incroyable entassement d’objets divers aussi indispensables aux randonneurs que sparadrap, fruits, purée mousseline, pain frais et pellicules photo ! Nous sommes contents de repartir pour la suite du GR, nos sacs sont bourrés à bloc de tout le viatique pour cinq ou six jours. Jamais ils n’ont été aussi lourds et Annick en fait une mimique ; Éric joue les robustes en roulant des épaules.

Comme le chemin grimpe très fort et qu’aucun emplacement horizontal n’apparaît, nous dormons carrément sur la piste forestière en lacets, dans un endroit plat, après balisage de grosses pierres blanches au cas une auto aurait la fantaisie de suivre une part de GR. Menu de ce soir : choucroute garnie Williams Saurin, vin corse rouge Sanguinari (10 F. la bouteille, 3.80 €) et fromage corse bien puant. En dessert, un biscuit évidemment corse de Canistrelli.

Catégories : Corse, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

GR 20 corse Dimanche 23 août

Nous croisons beaucoup de groupes de jeunes dans les deux sens aujourd’hui. Ils foncent comme des bêtes, les garçons souvent torse nu ; ils manifestent un vrai plaisir physique ou sont parfois menés par un moniteur qui veut frimer ou affirmer son autorité en se montrant le plus fort. C’est le problème de la randonnée balisée : nous avons tous tendance à marcher comme si l’on prenait l’autoroute, à toute vitesse d’un point à un autre en regardant « la moyenne ». On « fait » le GR 20 en 15 jours ; entre-temps, on n’a rien vu, rien appris. Corse ou pas, le lieu est indifférent, marcher pour marcher, les yeux fixés sur le sac devant soi, sur les cailloux du chemin où ne pas buter et sur la montre pour minuter l’itinéraire. Le topo-guide lui-même est court dans ces évaluations horaires : pour lui, pas le temps de souffler ni de contempler, les étapes sont prévues pour marcheurs de choc – non sans intention de record là aussi. Il y a une part de frime dans cet esprit de record à battre et de moyenne à tenir. Ce sera bien pire quarante ans plus tard avec la pratique de « l’ultra-trail » : la nature comme décor de film pour un exploit en direct vidéo sur vos tubes.

Plus grave, s’y retrouve déjà l’esprit névrosé que secrète notre civilisation : aucun effort pour trouver le chemin, le sentier est balisé ; pas de carte à lire ni de boussole à consulter, le topo-guide vous décrit tout ; pas à réfléchir, seulement marcher, c’est la sécurité. Ce retour à la nature n’en est pas un, mais un tourisme organisé, consumériste, pourri par cette mentalité du vite et de l’efficient qui infecte tout – alors qu’elle devrait rester cantonnée à l’économie. Qui, si l’on y réfléchit bien, tend à « économiser » pour être le plus efficace et moins consommer de ressources possibles pour produire.

Question d’état d’esprit, le nôtre était différent. Nous n’étions pas malades, pas plus que Franck et son géniteur. Nous avons pris le temps, regardé autour de nous, exploré au-delà du sentier. Nous nous sommes gavés de Corse par tous les sens. Les fleurs, les insectes, les oiseaux, nous parlaient autant que les roches et les étoiles. L’eau, les fruits et le fromage nous pénétraient autant que le thym et les myrtilles sauvages. Le soleil, les torrents et la pierre nous tannaient autant que l’herbe rase ou la paille des bergeries. Les états du ciel, la direction du vent, la forme des nuages – tout cela nous intéressait et parvenait à nous ravir. La nature brute, rarement aperçue en cours d’année, nous mettait l’œil aux aguets, le nez au vent, l’oreille attentive, la peau offerte, la langue avide des nourritures. Elle a permis la découverte d’un paysage, arpenté au pas humain, avec le loisir d’observer, de goûter et de sentir. Humilité de la marche, elle force à prendre du temps, le temps nécessaire pour aller sans s’épuiser, pour durer des jours et des jours, pour voir à satiété. A petits pas, le savoir est plus vif, mieux assimilé.

Ce sont ces quelques réflexions que je me fais en marchant, plus lentement que les autres groupes car Annick traîne la patte ; son sac est « trop lourd ». Pour moi, une randonnée est justement le moment de souffler, de regarder autour de soi, de découvrir enfin une nature brute jamais connue en cours d’année. Les fleurs, les insectes, les oiseaux, les roches, les étoiles – et aussi les gens rencontrés – tant de choses sont à observer, l’œil aux aguets, le temps libre, parfois un livre en main pour connaître les noms. La randonnée ne se résume pas aux heures de marche et aux kilos transportés dans le sac – cela n’est qu’accessoire. Elle réside dans la découverte à un rythme humain, celui du pas, qui est plus lent que celui que la technique nous impose habituellement. Prenons donc le temps de voir. Ainsi va le savoir : à petits pas. Ainsi se remplit une vie : par la découverte à son propre rythme.

Nous suivons aujourd’hui la route des crêtes après une nuit très humide et fraîche, à 1600 m d’altitude et trop près du torrent. Beauté des arêtes rocheuses Vers la Bocca alle Porte à 2225 m. La Brèche de Capitello à 2081 m, très pierreuse avec des blocs qui roulent sous les semelles, découvre les deux petits lacs de Mello et Capitello. Ils sont émeraude et vert de mer, enchâssés dans un cirque de granit. Nous suivons la ligne de partage des eaux de la Corse avant de passer dans les bois d’aulnes odorants, devant les digitales pourpre et les autres fleurs dont je ne connais pas le nom. La descente vers la plaine est dans les nuages.

Nous dormons dans une bergerie, vers 1800 m. Il fait chaud à l’abri, on est bien. Nous avons décidé aujourd’hui, vu le temps qui nous reste, de suivre le GR jusqu’au bout. La question se posait au vu de la fatigue et des propos du topo-guide ; Annick n’était pas sûre d’y arriver.

Catégories : Corse, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

GR 20 corse Samedi 22 août

Nous retrouvons les Bretonnes qui avaient moisi plusieurs heures à faire du stop hier. J’ai eu de la chance de trouver une voiture tout de suite.

Montée puis descente vers le lac de Nino où il y a beaucoup de monde à 1753 m. Il faut dire que le lac bleu entouré d’herbe bien verte fait plage et attire les touristes à la journée.

Puis le sentier continue à peu près à plat, à travers les pozzines – ces rigoles d’eau à travers les prés verts d’herbe rase. Il mène jusqu’au refuge de Manganu à 1604 m.

Nous installons notre couchage peu après au bord du torrent, dans la montée au col d’Acqua Ciamente.

On bouffe ce soir comme des chancres mous : le fromage corse entier acheté hier (500 g), le fromage de chèvre acheté aujourd’hui, et ce soir 250 g de pâte à trois, une soupe, une Vache-qui-rit chacun, une boîte de pâté pour tous et une infusion au thym fleuri des montagnes cueilli sur place. C’est probablement moins l’effort que la fraîcheur de l’altitude – et notre jeunesse – qui nous met dans un tel appétit.

Catégories : Corse, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , ,

GR 20 corse Vendredi 21 août

La descente est parmi les pins jusqu’aux bergeries de Radule aux toits de pierres. Elle se poursuit ensuite jusqu’à la route D 84. Nous laissons nos sacs sous la route dans un conduit pour les torrents d’hiver.

Tirage au sort : je suis désigné pour aller à Evisa en stop faire des courses pour cinq jours dont nous avons composé le menu détaillé hier soir. Un combi Volkswagen avec une famille de Vitry-sur-Seine en vacances au Cap Corse me prend… et prend un peu plus loin deux Bretonnes sur les trois. La conversation en route porte sur l’emploi en Corse : il n’y a pas d’industrie, pas de formation, seul un espoir dans la réforme de Gaston Defferre pour redistribuer les pouvoirs entre l’Etat et les collectivités locales en 1982. La famille comprend trois petits-enfants de six à huit ans : une fille, Veia, et deux garçons, Fabien et Ambroise. Prénoms jolis mais déjà bobo : si le concept n’existe pas encore, l’époque le porte.

J’ai plaisir à faire les courses, ce qui me change de la randonnée. Chez le boucher où j’achète un saucisson (75 F. le kilo de saucisson corse ! 29 € d’aujourd’hui) un type achète en même temps 32 biftecks hachés et autres viandes pour 326 F. (125 €). Ce n’est pas pour lui tout seul à ce qu’il me dit, il dirige un camp itinérant de 15 à 18 ans. À la sortie, une camionnette l’attend. Je demande s’il passe par le virage du GR – c’est oui. Je reviens donc deux heures après être parti et après avoir dépensé près de 200 F. en courses (76.5 €).

Nous marchons 6,5 km sur le sentier à plat, en forêt, et c’est assez pour aujourd’hui. Ce soir le vent d’altitude est nord-sud alors que le vent des 2000 m était ouest-est. La pluie serait-elle pour bientôt ? Malgré chemise, pull et veste de montagne, nous avons froid à 1300 m. Tellement froid sans bouger que l’on se couche à 19 heures, n’ayant plus rien à faire ! Nous sommes mieux nus dans les duvets à regarder le ciel qui s’éteint et les étoiles qui s’allument qu’à nous geler habillés, assis à chercher un sujet de conversation.

Catégories : Corse, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , ,

GR 20 corse Jeudi 20 août

Pilez une noisette avec un peu d’huile d’olive et vous aurez l’odeur des aulnes corses. Des bergeries de Ballone à 1 km de la cascade de Radule, tel est notre itinéraire d’aujourd’hui. Nous passons dans une forêt de pins dont certains ont brûlé. Une bonne odeur chaude stagne avant que la nature ne se régénère avec l’été.

Nous grimpons et faisons halte sous le dernier pin en altitude. Nous pouvons voir toute la vallée du Viro jusqu’au lac de Calacuccia. Nous prenons un bain dans une vasque glacée du torrent, en plein midi.

Le sentier monte dur ensuite jusqu’au col (Bocca) de Foggiale et au refuge Ciuttulu di i Mori à 2000 m. Il fait le tour du cirque où naît le Golo. Le paysage est un joli lavis de montagnes en dégradé vers l’ouest. Suit une descente pierreuse et d’herbe rase assez raide.

Nous dépassons et revoyons sans arrêt les mêmes Bretonnes qui comptent justement camper ce soir en face de nous. Elles n’ont pas de réchaud à gaz et en bonnes écolotes nature, ramassent du bois mort pour faire du feu ; il n’y en a pas partout et elles en ramassent tout le jour dès qu’elles peuvent en trouver. Reste dans nos sacs pour nos menus : midi riz, sardine, chocolat ; soir demi-sachet de pâtes, grosse soupe. Midi suivant, demi-sachet de pâtes. Soir suivant, purée, lait, Viandox.

Il faut désormais prévoir cinq jours : midi, un quart de riz, saucisson, Vache-qui-rit ; soir demi-sachet de purée, soupe. Midi : un quart de riz, pâté ; soir demi purée, soupe, Vache-qui-rit. Midi, un quart de riz, corned-beef ; soir raviolis, soupe, Vache-qui-rit. Midi : un quart de riz, thon ; soir demi-sachet de pâtes, soupe. Midi : demi-pâte, pâté ; soir, purée, soupe. Il reste également du pain, des fruits, du camembert, du chocolat et des fruits secs. Il faudrait prévoir en randonnée un petit tube de colle forte pour ressouder les semelles de chaussures par exemple.

Catégories : Corse, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

GR 20 corse Mercredi 19 août

Eric a tendu une toile de tente qu’il a apportée contre la pluie au-dessus des duvets. Il pensait avoir moins froid mais, en contrepartie, la condensation s’y est mise et des gouttes qui tombent sur nos visages nous réveillent au matin.

Par le col Perdu à 2183 m, nous atteignons le cirque de la Solitude. Ces qualificatifs forment la réputation du tronçon le plus difficile du GR 20 corse. Nous sommes impressionnés d’avance par le topo-guide et par ce que racontent ceux que l’on rencontre venant dans l’autre sens. En réalité, c’est de la frime. Annick avait appris par cœur les quelques lignes effrayantes du topo-guide pour apprivoiser le moment, mais ce n’était pas la peine.

Pour la descente, les cordes ne servent presque à rien. Elles sont d’ailleurs tendues sur les pentes les plus raides alors que, quelques mètres à droite ou à gauche, le granit offre des marches qu’il est facile d’emprunter. Pour moi qui ait encore trop facilement le vertige (cela me passera progressivement avec l’âge), tout va bien ; la pente est douce (mais interminable), les marches rassurantes et la roche assez rugueuse pour bien accrocher les semelles.

Je suis sensible à la beauté des pierriers mauves et verts. Le paysage est entièrement minéral, fait de roches litées qui s’effritent sous l’érosion. Toutes les formes sont anguleuses, sévères, comme hostiles. Il n’y a pas de vie dans le cirque de la Solitude. Le discours exagéré vise à éviter que des touristes en tongs ne cherchent à venir en slip pour « la balade » car le coin est si isolé qu’aucun secours n’est proche. Les téléphones portables n’existaient évidemment pas et c’était à chacun de savoir ce dont il était capable. Il va de soi aussi que les mois plus froids et humides que sont mai ou juin ou octobre et novembre devaient verglacer le parcours, le rendant vraiment dangereux. Un topo-guide est fait pour tous les temps et tous les publics, qu’il en rajoute dans les avertissements est une saine pratique.

La descente est très longue et un peu dans la brume sur les dalles et blocs rocheux après la Bocca Minuta, de 2218 m à 1683 m. Nous y avons déjeuné de pâtes, de saucisson et de thé libyen, assis au soleil sur une dalle. Pour faire un thé libyen, ce que j’ai appris d’un fouilleur français au Maroc l’an dernier, il faut une théière en métal. Faire bouillir 10 g de thé noir par personne, verser le thé puis remplir la théière de 3 morceaux de sucre par personne que l’on fait caraméliser sur le feu avant de reverser le thé et de faire à nouveau bouillir. Reverser le thé en le faisant mousser (en élevant haut le bec de la théière), puis faire bouillir une troisième fois. Le thé est enfin prêt, doré et liquoreux, de grand goût et fort en théine ! De quoi vous donner du cœur au ventre tout l’après-midi.

Les trois Bretonnes sont arrivées au même endroit un peu avant nous. Nous n’avons pas revu Franck ni son papa ; ils ont dû repartir pour retrouver « les femmes », vers le bas et la mer. La descente qui suit est en pierriers et en dalles, longtemps, longtemps, longtemps. Enfin, la vallée s’ouvre, des pierriers nous conduisent au Laricio, un torrent qui cascade et serpente sur les cailloux. Beaucoup de monde randonne en ce mois d’août : des Allemands, de jeunes couples, des groupes, en plus des touristes qui ne se promènent que deux ou trois jours en Haute-Corse avant de retrouver la plage. Ceux qui font le GR 20 de part en part ne sont pas alors si nombreux.

Nous campons près des bergeries de Ballone, à 1440 m, après deux jours passés autour des 2000 m. Il fait donc nettement plus chaud ce soir. Nous jugeons que les topo-guides ont en fait moins d’intérêt que ce que l’on croit avant de les suivre, sauf les renseignements généraux qu’ils offrent au début. Toutes les descriptions de sentiers ou passages se voient bien plus clairement sur une carte ou 1/ 25000ème.

Catégories : Corse, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

GR 20 corse Mardi 18 août

Très froide nuit et vent humide ; nous sommes bien sans vêtements dans les duvets, enfermés jusqu’aux yeux dans le cocon. Des nuages passent sur les crêtes, laissant peut-être présager quelques gouttes. Nous faisons l’inventaire de la bouffe qui nous reste pour trois : trois boîtes de sardines, cinq barres énergétiques Gerblé, quatre soupes en sachet, deux paquets de nouilles, 500 g de riz, une grosse boîte de thon, deux petites boîtes de thon assaisonné, deux tablettes de chocolat, du Viandox et du bouillon de poulet. Nous devons en effet passer les trois premiers trois jours du GR en autonomie car le ravitaillement ne sera pas possible avant.

Nous apprenons avec les randonneurs que la pommade Soca au placenta permet de cicatriser plus vite les ampoules (elle coûte alors 5 F. soit 1.91 € d’aujourd’hui). Du sparadrap aéré mis directement sur les talons avant la marche empêche les frottements, donc les ampoules ; Annick retient la leçon. Nous observons aussi avec les Basques qu’une vache à eau légère (ou un sac étanche) est intéressante pour transporter de l’eau sur un bref trajet. Un petit bout de tuyau à large section permet de recueillir l’eau des sources inaccessible au goulot de la gourde. Des guêtres sont utiles sur les terrains mouillés ou remplis de tiques, lorsque les herbes battent les chevilles. Pour accrocher le pain, un filet est essentiel, comme l’ont compris les trois randonneuses écolos. Contre les courbatures, l’Algipan ou l’Alrhakhadol sont vendus sur ordonnance. Mais le mieux est encore de boire à satiété pour éviter l’acide lactique qui s’accumule dans les muscles en cas d’effort ; cela, c’est la course de fond qui me l’apprendra quelques années plus tard.

Aujourd’hui, nous avons vraiment l’impression de marcher en montagne : des nuages flottent sur les crêtes, la fraîcheur humide des 2000 m nous saisit la peau et nous hérisse les pointes des seins dès que nous arrêtons de marcher ; Annick voit deux tétons se dresser sous son tee-shirt mais elle n’est pas la seule. Le tissu irrite, donnant l’envie d’ôter le vêtement, ce dont Eric ne se prive pas, même à basse température ; dans l’effort, il irradie de chaleur. Le col appelé Bocca di a Muvrella s’élève à 1952 m.

Éric et moi laissons Annick et nos sacs sur la crête pour descendre le raide sentier pierreux qui rejoint l’hôtel du Haut Asco dans la vallée. Le patron tient une liste de ravitaillement pour randonneurs du GR 20. La descente et la remontée, avec l’attente d’être servi pour les courses, nous aurons pris trois heures, soit la moitié de ce qui est indiqué sur le topo-guide. Mais, si nous sommes plus jeunes que la moyenne, cela nous a bien crevés.

À l’hôtel, nous avons l’impression de retourner à la civilisation avec le bar, les touristes, les autos. De petits Allemands très blonds avec leurs parents sont à croquer. L’un d’eux, en tee-shirt orange et sabots, est bien découplé pour ses 10 ans. Dommage que les enfants grandissent et donnent un jour de grands et lourdauds en randonnée tels que ceux que l’on rencontre riant fort et parlant haut le tudesque. Nous avons retrouvé à l’hôtel les trois Bretonnes écolos dont la prof de philo. Elles refusent les conserves, trimbalent des légumes frais et sont organisées par habitude. La prof évidemment parle bien et toutes les trois sont assez sympathiques bien que gauchistes, écologistes militantes et féministes affirmée – « peut-être gouines » ajoute Eric en hétéro forcené. Après l’arrivée de la gauche au pouvoir en l’an 1981, « changer la vie » est apparu possible… Ce qu’il en a été, je vous en laisse seul juge.

Une fois revenus auprès d’Annick, nous prenons la route des crêtes jusqu’au refuge d’Attore, à 2000 m. Nous y bivouaquons pour la nuit. Le granit rose est dentelé, le pierrier a de gros blocs rectangulaires. Il y a peu de soleil ce soir, il fait même froid. C’était une grande étape pour nous avec la variante des courses !

Catégories : Corse, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

GR 20 corse Lundi 17 août

Je note ce matin avant le départ ces rites flatteurs du coucher et du lever, l’installation des affaires dans la fatigue du jour ou la vigueur du rangement à demi-nu dans le frais du matin, vigoureux du sommeil délivré. Impression qui satisfait d’avoir tout sous la main, dans un sac sur le dos, le lit, le vivre et le couvert. Sentiment d’indépendance, de liberté, d’autonomie. Le vieil atavisme nomade et chasseur remonte à la surface. Un temps maniaque est consacré à aménager sa couche pour la nuit – car elle va durer des heures ; un même temps aussi méticuleux est consacré à tout réintégrer dans l’ordre pour équilibrer le sac – car on va le porter des heures.

Nous montons à la fontaine de San’Antone à Spasimata dans les sapins. Nous y rencontrons beaucoup de monde : trois Basques sympas de Saint-Sébastien, les trois collègues pseudo enseignantes (en fait une seule est prof de philo et les deux autres ouvrières). Les Basques nous racontent que, dans les boutiques où ils font leurs courses, lorsque les Corses parlent corse entre eux sans se gêner de l’impolitesse qu’ils ont envers les « étrangers », les Basques se mettent à parler basque entre eux – et cela agace les Corses. Comprennent-ils ?

Après la pause de midi, une passerelle étroite, suspendue au-dessus d’un torrent effraie un peu Annick car elle balance. Nous nous baignons dans une vasque glacée un peu plus haut, mais en contrebas des fameuses « dalles glissantes » indiquées sur le topo-guide du GR.

Après la passerelle de Spasimata, lors du bain, Éric sur les rochers a levé une couleuvre. Nous l’avons vu filer en S parmi les rochers mouillés, puis se laisser tomber comme un bâton dans la vasque au bas de la cascade. Enfin elle a nagé, la tête haute, avant de se perdre dans les herbes de la rive. De loin nous avons mal vu si elle avait la tête en V ; c’était peut-être une vipère.

Nous avons grimpé des raidillons rocheux où des cordes ont été installées. Cela a un peu plus effrayé Annick, mais Éric lui dit que c’est lorsqu’il pleut ou lorsque qu’il est tôt dans la saison et que les rochers peuvent être glacés. Avec les grosses chaussures de marche, j’ai l’impression de broyer du sucre en marchant. Les pierriers de granit rose ressemblent à une meringue que l’on écraserait ; ils en ont la consistance, la couleur et le bruit.

Nous avons dormi au bord du lac minuscule de la Muvrella à 1860 m. A l’époque de notre randonnée, nul n’était obligé de dormir dans les refuges agréés ou à proximité. La création du Parc national a désormais changé les choses. Les abords herbus font tout à fait camping ; ils changent des pierriers alentour et permettent un sol plus confortable pour dormir.

Une vingtaine de personnes sont serrées sur les quelques endroits protégés du vent dominant par des buissons d’aulnes. Un papa et son fils Franck, 12 ans, sont partis seuls en expédition, laissant « les femmes » dit-il au bord de la plage. Ils sont très agréables il est touchant de les observer. Papa parle beaucoup et Franck a les cuisses musclées et l’air curieux, la chemisette ouverte jusqu’au sternum bronzé.

Catégories : Corse, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

GR 20 corse Dimanche 16 août

Réveil à huit heures, recours à la source, petit-déjeuner. Nous partons vers 9h30. Il fait frais sous les bois et le chemin est agréable malgré quelques passages très raides, heureusement en descente.

Nous voyons les deux griffes blanches et rouges du GR partout, nul ne peut se perdre sur le sentier. La balafre rouge dégouline toujours du rocher comme une blessure.

Le torrent du Ronca nous attend pour déjeuner vers 14h30. On se lave, c’est très frais. Apaisement de l’eau qui coule dans la gorge ! Une onde cristalline des sources au goût de givre, liquide que l’on absorbe par tout son être, par les mains qui s’y plongent, par les lèvres qui s’y trempent et aspirent, par la gorge qui avale, avide, par le torse aspergé, par les cheveux mouillés qui rendent plus claires les idées et qui goutent peu à peu, sur les épaules, la poitrine, jusqu’au ventre, ce qui fait frissonner d’impatience.

Nous avons retrouvé les deux Allemandes vues hier au bord d’une source ; elles sont à nouveau dans un trou d’eau. Nous avons rencontré aussi un jeune aux cheveux courts et aux lunettes noires sur le sentier, tout seul ; il dit à peine bonjour. Il a l’air d’une bête à concours solitaire. Il a dû tout préparer maniaquement – mais peut-être n’est-ce qu’un fantasme due à notre ignorance. Nous avons croisé aussi deux vieux Anglais et un troupeau d’Italiens. Plus loin, une famille avec une fille de 13 ou 14 ans et un garçon de 11 ou 12 ans ; ils allaient dans l’autre sens.

Nous faisons une pause au ruisseau de la Melaghia où nous nous lavons et nous baignons une fois de plus. L’eau est très fraîche et bienfaisante. Le soleil est ardent en plein midi et je ne connais pas de joie plus pure que d’interrompre la marche et de quitter le sac pour me jeter nu dans une vasque d’un torrent qui dévale. L’eau est transparente et fraîche, atteignant au turquoise dans la profondeur. Le corps prend un coup de fouet glacé avant de connaître le plaisir râpeux du grain de la pierre où se sécher la peau en pleine lumière. Nous sommes à ces moments tels les lézards du lieu, innombrables, qui détalent à notre approche en éclairs métalliques. L’endroit est joli avec ses vasques rocheuses longues où l’eau est profonde et transparente. Comme le soleil tape dur, il fait bon être dans l’eau, même si Eric ou moi marchons torse nu aux heures les plus chaudes. Les pins laricio forment comme une dentelle sur le bleu du ciel.

Pour les ampoules aux pieds, dont Annick commence à être couverte faute de savoir bien lacer ses chaussures, rien ne vaut la bande Velpeau préventive ou bien, après apparition des ampoules, pour empêcher le frottement. Les progrès de la technique et de notre savoir nous ferons préférer l’élastoplast, plus souple et qui tient mieux. Malgré cela, nous marchons encore une heure pour dormir après le gué du Ronca sur les pentes forestières, à quelques mètres du sentier en plein bois. Il fait froid la nuit.

Goût de la soupe épaisse et chaude. Bonheur du riz au Viandox qui cale et qui stimule l’appétit à la fois, ineffable contraste de la sauce qui donne faim et du support bourratif. Plaisir gustatif du fromage corse acheté dans les bergeries, frais et salé, ou bien fait et odorant, accompagné de tomates savoureuses ou de raisin juteux. Gourmandise des biscuits corses, toujours différents, et la décapante infusion de thym sauvage au parfum inégalé, récolté sur le chemin.

Premier bilan de ce qui est utile à emporter : des serre-cheville, du sparadrap pour faire tenir les compresses ou la bande Velpeau. Au petit-déjeuner, garder le sachet de thé et le faire infuser dans un peu d’eau bouillante ; le faire très fort puis l’ajouter à l’eau d’une gourde pour faire une boisson désaltérante pour la marche. Les pastilles Vichy sont très bien en marchant, elles rafraîchissent la bouche et contiennent des sels minéraux pour compenser ce que la transpiration nous enlève. Prévoir de petites boîtes de thon assaisonné pour mélanger au riz blanc qui compose l’essentiel de notre nourriture. C’était avant la mode du déshydraté, très utile pour son faible poids et sa variété, mais pas très bon en goût.

Catégories : Corse, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , ,

GR 20 corse Samedi 15 août

La marche sous le soleil harasse vite, surtout les premiers jours en plaine où la chaleur est lourde et les sacs plus lourds. Dès le sentier balisé abordé, il faut grimper jusque vers 2000 m, avant de ne redescendre que très lentement en-dessous de la barre des 1000 m.

Nos corps de citadins réapprennent le temps lent et réglé des pas qui durent, la fatigue des jambes et des épaules, la joie physique du souffle qui s’accélère et s’amplifie pour s’apaiser après l’effort, la sueur qui coule sur le front, dans le dos, sur la poitrine, l’irradiation du soleil sur la peau nue ou la caresse rafraichissante d’une brise sur les sommets.

Le plaisir est d’aller au rythme biologique du pied et du soleil, jamais trop vite, réglé par l’astre qui réveille et qui couche – question de température. On en vient d’ailleurs à compter très vite la distance non plus en kilomètres mais en heures de marche. Nous redécouvrons le corps et ses besoins simples : aller, boire, manger, dormir.

Nous trouvons le sommeil à un quart d’heure de la crête, juste en-dessous exprès pour éviter le vent. L’herbe est sèche et les pins apparaissent noirs sur le ciel.

Nous avons effectué depuis ce matin peu de distance mais notre manque d’entraînement et la chaleur nous achèvent. Sur le GR, nous faisons de fréquentes rencontres : un couple jeune et joli, une famille de pépés minuteurs, deux Allemandes en sandales coiffées comme les vaches, trois femmes écolos–dynamiques certainement enseignantes, enfin, le lendemain matin, deux Parisiens bon vivants avec chiens.

Catégories : Corse, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , ,

GR 20 corse il y a 40 ans

En notre année pandémique, les vacances se font à proximité et la France est privilégiée. La Corse m’a attiré jadis, je l’ai parcourue à pied, en bateau, en voiture et même en avion. Aujourd’hui, je ne me sens pas d’y retourner : trop de monde, trop de Corses « parisiens », trop de gens. Il y a quarante ans, c’était différent.

Depuis que j’ai entendu parler du sentier de grande randonnée qui traverse la Corse par les montagnes de l’intérieur, le GR 20, j’ai eu envie de le suivre. Des garçons pris en stop deux ans auparavant jugeaient le parcours trop dur – mais ils étaient très jeunes, portés à l’excès, tentés par la facilité et trop grégaires pour ne pas se monter la tête. A 16 ou 17 ans, on abandonne aussi vite qu’on se lance. Des filles, chargées plus au sud, avaient trouvé le même parcours sans difficultés, à condition d’aller à son rythme. Le peu que j’avais vu des montagnes corses, depuis la route, me tentait.

Aujourd’hui, certains font la course – pardon, le « trail » – toujours plus ultra, pour boucler le parcours de 180 km sur 14 000 m de dénivelée en 32 heures, je n’ai jamais compris pourquoi. Pour moi le voyage est un une façon de se promener pour rencontrer les paysages, les autres et la nature, pas une course au profit de la gloire médiatique. Qu’a-t-il vu, le Thévenard durant cette épreuve ? Qu’a-t-il appris, sinon qu’il n’était pas le man du record ? Quel intérêt que courir pour courir ? Il y a quarante ans, lorsque j’ai entrepris le GR20, c’était avec de toutes autres pensées et un tout autre objectif. Certes, le sentier corse faisait partie des projets que l’on se donne à la fin de l’adolescence tel qu’aller au sommet du Mont-Blanc, découvrir le Tibet, croiser à Tahiti, traverser l’Atlantique à la voile et explorer la nature sauvage au Canada comme les trappeurs.

L’année en question, 1981, rien de précis n’étant encore envisagé, au contraire des années précédentes. J’ai lancé le projet en juin auprès de mes amis et connaissances. Accords, désistements, le lot habituel des enthousiastes qui deviennent réticents avec de faux prétextes. Début août, nous sommes trois : Eric, Annick et moi. J’ai connu ce jeune couple de 18 ans originaire de Saint-Etienne à la colonie de vacances où ils étaient moniteurs comme moi. Ils paraissaient sérieux, sympathiques et discrets. Je suis à peine plus âgé qu’eux.

Le trajet Nice–Calvi a été effectué en une nuit de traversée. J’ai dormi sur le pont. Il fait chaud et la mer est d’huile. Des souvenirs me reviennent à parcourir Calvi qui s’anime peu à peu. Mon sac à dos fait 14 kg ; il est probablement un peu lourd pour la marche, mais nous verrons bien. J’ai pourtant réduit les vêtements et le matériel au minimum mais il faut quand même un duvet, une cape de pluie, un appareil photo et un carnet de notes, une trousse de secours, une lampe de poche, un réchaud à gaz, une marmite – et la gourde d’un litre qui pèse son kilo. Il faut laisser de la marge pour la nourriture à emporter pour durer trois jours au moins. Nous avons prévu de faire le GR du nord au sud, comme préconisé par le topo-guide, « de Calvi à Porto-Vecchio ». Le sac d’Éric est plus lourd car il veut jouer les mâles virils auprès de sa fragile copine.

Nous partons à pied le vendredi 14 août sur la route de Calvi à Calenzana, 12 km en long parcours rectiligne avec des dizaines de voitures passant dans les deux sens. Nous restons plusieurs heures sur la plage à nous reposer de la nuit, et effectuons deux arrêts bienvenus, le premier à un robinet, le deuxième entre la vigne et l’amandier aux fruits à peine mûrs mais déjà délicieux. Nous faisons des courses indispensables à Calenzana, du potage en sachet notamment. Le soir venu, nous dormons sur le GR à 20 m du village.

Au matin, nous refaisons quelques courses pour compenser notre repas d’hier soir et partons à midi. Nous déjeunons à la fontaine d’Orteventi d’où l’on découvre les villages et la plaine. Monte la fumée d’un incendie de maquis. Plusieurs heures de montée assez raide par une chaleur accablante et une forêt brûlée, cela nous occupe l’après-midi. Les sources sont des oasis pour la pause.

Catégories : Corse, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , ,

Saint-Jean le Thomas

Nous pique-niquons dans un champ moissonné tout près de là, séparé du sentier par une haie dont un trou nous permet de voir passer les promeneurs. Le soleil tape mais le guide installe deux mini-réchauds Primus, sort deux poêles de trente centimètres de diamètre de son grand sac, des galettes à réchauffer de marque Reflets de France (Carrefour), et confectionne une jambon-gruyère pour chacun avec force beurre ! Il a prévu ses menus originaux pour chaque jour. Pont l’évêque, salade, orange, compote de pomme à la rhubarbe complètent le déjeuner. En apéritif, du cidre au cassis, le « kir normand » (en fait une invention touristique bretonne), des chips anglaises de marque Tilley’s et des noix de cajou.

Nous poursuivons l’après-midi le sentier du littoral jusqu’à Saint-Jean le Thomas. La marée basse laisse percevoir une série de V au sol : ce sont des pêcheries construites en pierres, établies au XVe siècle. Les premières étaient en bois. Le V en amas de cailloux sert à capturer le poisson et certains crustacés : des seiches, des araignées de mer, des crevettes, des sardines, du maquereau, des plies, des soles.

Aujourd’hui que la pêche est réglementée pour cause de raréfaction du poisson en raison de la surpêche et du réchauffement climatique, nous voyons surtout déambuler des pêcheurs à pied. Nous le constaterons sur le parking de Saint-Jean le Thomas, ils récoltent des coques, des praires, des moules et des crevettes à l’aide du haveneau, cette large épuisette à manche en bois. Je demande à la pêcheuse diserte qui nous détaille ses prises comment elle mange sa récolte : les moules souvent crues, les coques au court-bouillon ou farcies – mais elle ne fait pas de coques au vin. Quant aux huîtres sauvages, elle en trouve mais ne les aime pas, même cuites, ni son mari qui abonde ; elle n’en ramasse que « lorsque les enfants viennent ». Ils doivent être grands et parisiens.

De crique en crique, suivant les méandres de la côte sur la falaise, de sentier dégagé en chemin creux, nous approchons du Mont Saint-Michel. A un détour, nous apercevons en contrejour la flèche au loin sur son rocher druidique du mont Tombe. Il fait pendant en Normandie au mont Dol en Bretagne, au large de Cancale. Nous randonnons sur « le plus beau kilomètre de France ». C’est ce qu’aurait dit Eisenhower qui a logé un temps dans une villa.

En parlant avec le guide, se pose le casse-tête des « reliques » : une abbaye férue de créer un pèlerinage se doit d’avoir des reliques à adorer. Or Michel est un archange, celui qui chassera Satan dans l’Apocalypse ; il n’est « saint » que par titre honorifique et n’a rien d’un humain de chair : il n’a ni corps, ni pieds, ni ailes, il n’est qu’esprit, émanation de Dieu pour porter un message, il n’a d’humain que l’apparence. Dès lors quelle « relique » matérielle pourrait-il bien laisser ? Ni une plume d’aile, ni un fragment de voile, ni un os du pied… Seulement un effet de ses actes : par exemple le crâne percé d’un trou de l’évêque à qui l’archange a mandé par trois fois (chiffre symbolique évoquant la Trinité) de bâtir un temple sur le Mont. La relique du « chef de saint Aubert » est aujourd’hui visible dans le trésor de l’église Saint-Gervais d’Avranches mais le trou serait un kyste bien naturel.

Notre regard suit aussi les virgules successives des bancs de sable sculptés par la marée, admire les couleurs changeantes de l’eau avec les fonds et le ciel. Les silhouettes du rocher de Tombelaine et du Mont se découpent sur l’horizon gris, voilées d’une légère brume. Le sentier monte, descend, terreux, pierreux, parfois en plein soleil avec ajoncs et genêts, parfois en chemin creux avec chênes verts, épines-vinettes et merisiers. Nous croisons de nombreux promeneurs plus ou moins bien chaussés. Un jeune sauvage nous dépasse, pieds nus, chemise déboutonnée sur le thorax, poils follets au menton. Il grommelle un peu de français et beaucoup d’américain en guise d’excuse pour être si pressé puis s’arrête carrément pour se gaver un peu plus loin de mûres sauvages à demi grillées sur les ronces au bord du chemin. Je retiens surtout une fille jeune et aventureuse au ventre nu et aux cheveux bruns qui m’a frôlé sur le sentier étroit sous une voûte de chemin creux. Sa peau était douce et craignait plus les épines que le contact de mon bras. Elle a laissé un étrange effluve parfumé dans son sillage. Je crois qu’elle avait les yeux bleus. Son mec probable était passé devant. Une femme en short, sandales et haut de bain, plutôt blette et au ventre ridé à gros plis, s’égare sur la falaise. Le guide lui demande, ingénu, si elle s’est baignée…

Avant la pointe du Grouin, Saint-Jean le Thomas est une autre station balnéaire qui s’étage de la plage à la falaise. Certaines maisons s’élèvent sur quatre niveaux, le rez-de-chaussée étant à la fois sur la route en haut et quatre étages plus bas au pied de la falaise. L’une de ces maisons est à louer avec « quatre chambres pour huit à dix personnes » annonce un écriteau. Les villas balnéaires sont cotées de 150 000 à 250 000 € selon les annonces d’une agence immobilière que j’ai vue dans la commune.

Nous reprenons le bus à Saint-Jean le Thomas pour Granville. Un convoi de jeeps et GMC parade à grandes bouffées de diesel pour fêter les 75 ans du Débarquement ; c’est la Piper Operation Cobra des festivités de cet été qui culminera le week-end prochain à Grandville.

Nous allons dîner ce soir toujours sur le port mais au dernier restaurant de la jetée, Le Phare, 11 rue du Port. Le menu à 20 € et trois plats est sympathique. J’ai pris du tartare de bulots cuits au wasabi et graines de sésame, du cabillaud sauce crème chorizo et une pomme melba. Un couple de Belges avec deux garçons tout blond et bouclés comme des anges dîne derrière nous. Le petit de 6 ans a une voix forte et rauque, il parle un flamand guttural. Le père parle un bon français sans accent. Le petit a pris du tartare de bulot mais c’est trop épicé pour lui et papa, gentiment, échange son assiette avec la sienne ; il a pris de la soupe de poisson. Le gamin ne la mangera d’ailleurs pas entière et le père la finira.

Catégories : normandie, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , ,

Falaises de Champeaux

Nous prenons un bus de ligne Maneo jusqu’à Jullouville, à 8.5 km de Grandville centre. La station de bus n’est pas loin de l’hôtel. Le chauffeur a de l’humour comme un anglais ; c’est peut-être une caractéristique normande.

Sur le front de mer se succèdent des villas de villégiature datant du XIXe et, devant, se dresse une longue plage de sable blanc de près de trois kilomètres où les familles peuvent s’ébattre à l’aise ; elles ont de l’espace. Les architectes ont rivalisé d’imagination pour bâtir ces villas bourgeoises qui s’affranchissent des normes d’urbanisme habituellement imposées. Chacune est différente, des modestes et des luxueuses, des grandes et des petites. Un papa joue au ballon avec ses deux garçons pieds nus dans le jardin en partie garni de sable derrière la maison, face à la plage dont ne le sépare qu’une haie basse et la promenade du front de mer. Des catamarans attendent, couchés sur l’estran comme des oiseaux blessés ; un kayak de mer a déjà pris le large, se dirigeant vers les rochers au bas de la falaise vers le sud ; quelques rares adolescents se sont mis en tenue et portent leurs planches à voile, certains se préparent au kit-surf, très pratiqué ici. En mai ont lieu des courses hippiques sur la plage. Elie Chouraqui y passa son enfance et le guide nous rappelle que Jullouville est le décor du film Pauline à la plage d’Éric Rohmer avec Arielle Dombasle, sorti en 1983. Je ne l’ai pas vu, je crois. Jullouville a été un QG du Débarquement et le général Eisenhower a résidé dans l’une des villas.

Dans les rues de l’intérieur du quartier d’Edenville où il y a moins de vent, d’incongrus palmiers affirment que le climat est doux tandis que des mimosas rappellent Nice ! Plus nos pas nous éloignent de la mer, plus les habitations se font modestes, bien que pour la plupart soient des résidences secondaires. La station balnéaire est calme, pourtant en pleine saison. Les familles ne sont pas encore levées et prêtes pour la plage ; d’autres sont déjà parties ou ne sont pas arrivées car nous sommes au 1er août.

La ville comprend un peu plus de 2300 habitants et a été fondée artificiellement par le promoteur immobilier Armand Jullou en 1882. C’est en 1973 que son nom a été attribué à la ville, issue du regroupement des communes de Bouillon et de Saint-Michel des Loups. Les habitants ne sont pas des vilains comme peuvent le croire les mauvaises langues mais des villais : ils se nomment Jullonvillais. L’office de tourisme sur la hauteur a la forme d’une gare, prolongée d’un bout de quai : de fait, c’en est une – une ancienne, aujourd’hui reconvertie. Une voie ferrée reliait Granville à Avranches entre 1908 et 1935, elle suivait la route côtière jusqu’à Edenville et franchissait le massif du Pignon de la Névourie en remontant la vallée des peintres par le nord. La vitesse moyenne était de 20 km/h, avec des pointes à 45 km/h. Dès 1935, des bus ont remplacé le train, une sorte de tramway aux wagons parfois découverts.

Au-dessus s’élève une falaise granitique de 110 m de haut que nous devons grimper, d’abord par des escaliers aménagés puis par une rue en pente et un chemin qui s’enfonce dans les bois. Cela nous mène à la Vallée des peintres, sous-bois ombreux où le viaduc de l’ancien train enjambe un ravin dans lequel coule le Crapeux, ruisseau peu abondant mais obstiné. Ce bois raviné près de la mer fut source d’inspiration pour de nombreux peintres de la région dont les noms nous restent il faut bien l’avouer quasi inconnus, sauf des spécialistes : Jacques Simon, Emile Dardoize, Ernest Simon, Edmond Debon, Eugène Paturier, Constantin Leroux, Pierre Berthelier, Albert Depré, René Durel, Baudoux, Guillaumin… Avant 1840, le lieu était le plus sauvage de la contrée. Un certain Ducoudray y ouvrit une carrière pour en extraire le granit bleu. C’est dans ce décor de grotte et en cherchant dans une coupe le granit bleu que Monique découvre son fantasme : un phasme ! Mais son appareil à téléphoner n’a pas assez de lumière pour faire la mise au point et prendre une belle photo. Vue prise, il s’agit plutôt d’une libellule habilement planquée à l’abri des feuilles et ne laissant dépasser que son corps en forme de brindille.

Au Pignon butor, le paysage est aussi vaste que le ciel : plus belle la vue ! Au bas des rochers s’étend la longue plage de Carolles puis celle de Saint-Pair sur mer ; la falaise de Grandville fait le fond du décor avec la pointe du Roc. Quelques adultes se baignent déjà mais l’eau est froide.

Pendant que nous sommes assis à écouter Le guide pérorer sur le coin, je reconnais un couple et ses deux enfants vus hier sur la plage près du havre de la Vanlée. Le père est très brun, les cheveux noirs longs en queue de cheval et le mollet sec, une diction de prof lorsqu’il explique le paysage au gamin ; la mère est blonde et d’un physique plus doux. Le petit garçon, probablement 7 ans, tient physiquement de son père et a le torse noueux sous son tee-shirt ample qui lui dégage largement le cou. La petite fille, dans les 5 ans, tient plutôt de sa mère. Je trouve mignon de voir les deux enfants se tenir par la main pour suivre leurs parents partis quelques mètres en avant sur le sentier qui longe la falaise en direction du Mont. Ces enfants sont manifestement aimés ; il est seulement dommage que le garçon porte des sandales aux semelles lisses, peu adaptées au chemin rocailleux.

Nous les retrouvons un peu plus tard à la cabane Vauban, ce poste d’observation en pierres sur la pointe de Champeaux, destiné à surveiller les navires venant du large, notamment les corsaires anglais du temps de Louis XIV. Elle a servi ensuite de poste aux douaniers qui traquaient la contrebande de tabac contre calva des pêcheurs locaux avec les îles anglo-normandes.

Catégories : normandie, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Bout du monde

Nous allons jusqu’au « bout du monde » comme le vante Le guide, un brin lyrique pour faire mousser l’itinéraire somme toute banal, c’est-à-dire la pointe face à La Bretonnière, au-delà de la route submersible. Nous marchons sur le sable humide pieds nus, observant les coques, les praires, les couteaux, les moules, les bulots, les patelles, les crépidules, les rares huîtres plates et d’autres coquilles encore, en plus des algues, des ficus vésiculeux agréablement visqueux sous la plante des pieds.

Des vers ont laissé maints tortillons sur le sable : ce sont les arénicoles qui ressemblent au lombric terrestre et construisent des nids en U profond de 10 à 40 cm ! Ils se vident l’intestin toutes les quarante minutes pour former ces esthétiques tortillons pâtissiers. Il peut y en avoir plus de cent par mètre carré et servent de nourriture aux poissons plats et souvent d’appât. Les chercheurs ont constaté que l’arénicole de la Manche est compatible tous donneurs pour les transfusions de sang. La société Hemarina de Morlaix a développé un transporteur d’oxygène universel à partir de l’hémoglobine d’arénicoles ; il est lyophilisable contrairement au sang humain.

Nous traversons l’ultime filet d’eau qui s’écoule vers la mer, pas plus haut que les chevilles, « un avant-goût de la grande traversée vers le Mont Saint-Michel », annonce le guide.

La mer est au loin, les parcs à moules et les parcs à huîtres sont à découvert et nous allons voir les plus proches : les huîtres. Les naissains sont élevés ailleurs puis les petites huîtres de l’espèce creuse japonaise (crassostrea gigas) entre trois et six mois sont mises en filets plats et arrimés sur des supports ancrés sur l’estran. Loués à l’Etat car faisant partie du domaine maritime, ils sont recouverts dès la mi-marée pour que les bêtes puissent filtrer le plancton et se nourrir. Une fois par mois il faut retirer les algues qui s’accrochent et tous les trois mois taper le sac et les retourner pour ne pas que les coquilles s’agglomèrent. C’est un travail assez dur que les jeunes veulent de moins en moins faire, laissant cela à une main d’œuvre immigrée. Une fois à maturité, les filets sont récupérés, mis sur la remorque d’un tracteur, puis emportés pour mise en bourriche selon leur numéro (de zéro à cinq pour les creuses, de triple zéro à six pour les plates). L’huître est très riche en protéines et pauvre en calories. Elle est connue pour sa teneur record en zinc et en iode et contient aussi du sélénium, du manganèse et du fer, sans parler d’autres oligo-éléments et minéraux tels que le calcium, le magnésium, le potassium, le fluor et le cuivre. L’huître est naturellement riche en vitamines E, B, D. Le citron que certains mettent dessus élimine malheureusement la vitamine E et il vaut mieux éviter.

Nous croisons de nombreux pêcheurs à pied, souvent des retraités ou des papys et mamies avec petits-enfants, qui remontent avec leur sac empli de coques et de praires. Ils ne peuvent ramasser les huîtres même tombées des filets mais peuvent cueillir celles qui se trouvent à plusieurs dizaines de mètres des parcs. Pareil pour les moules, plus proches du flot encore au loin.

Nous quittons la plage près de La Planche-Guillemette. A deux pas de l’entrée bétonnée accessible aux remorques de bateaux un couple de vieux est assis sur des pliants tandis que jouent autour d’eux deux beaux petits-fils en mini slip bleu France liserés de jaune vif. Tout blond et le corps bien doré, ils courent sur le sable, creusent à la pelle, se jettent un ballon en pleine exubérance pour l’air, le soleil et leur nudité. De loin, leurs graciles silhouettes se découpent sur la plage comme des virgules dans un texte.

Une fille plus grande manie un cerf-volant en forme d’aile, des couples se promènent plus ou moins vêtus, pataugeant dans les légères flaques.

La lumière envahit l’espace car rien ne vient l’arrêter, aucun arbre, aucune forme sur le plat de l’estran. Ciel et mer rivalisent de nuances de gris mêlant le blanc et le bleu en dégradé.

Nous renfilons nos chaussures et rejoignons les taxis, tout juste appelés, pour rentrer une fois de plus à l’hôtel. Mais nous prenons cette fois directement nos voitures ; ceux qui sont venus avec emmènent les autres. Les bagages sont prêts depuis ce matin, entreposés dans un placard de la réception, car nous devions libérer la chambre avant 11h30.

La journée a été plus douce aujourd’hui : déjà le temps s’est nettement amélioré et le vent est progressivement tombé ; l’itinéraire resté plat était moins long qu’hier puisque sans la visite de la ville ; enfin le rythme fut moins soutenu avec plus de pauses, comme si Le guide hier voulait en finir au plus vite en raison du vent.

Nous joignons en file Grandville où nous attend, facile à trouver près du Casino au pied de la ville haute, l’hôtel des Bains, 19 rue Georges Clémenceau. La difficulté est de se garer, l’hôtel ne comprenant pas de parking. Nous faisons de la dépose-minute de bagages à la réception avant d’aller chacun chercher une place, souvent fort loin car notre heure d’arrivée est trop tôt. A 17h30, nombre de gens sont encore garés pour la plage.

L’hôtel a trois étoiles mais le seul ascenseur est très lent et très sollicité. Ma chambre est plus vaste et plus moderne que celle de Coutances, dotée de lits jumeaux. La douche est puissante et j’ai une vue, depuis le cinquième étage, sur la place de l’hôtel Normandy. Ce qui me permet d’assister à une scène d’autorité entre une mère exaspérée et une petite fille blonde de 3 ou 4 ans. Elle hurle et sa mère la traîne par le bras au risque de lui déboiter l’épaule (c’est arrivé à la fille de la sœur de Justine à ce qu’elle me dit). Je ne sais pas le pourquoi de cette colère mais je crois qu’user de violence n’est pas la meilleure solution. J’ai mal à voir des enfants malheureux, qu’elles que soient les circonstances.

Le guide nous donne rendez-vous à 19h45 pour aller dîner hors de l’hôtel. Il pleut et fait un peu frais lorsque nous ressortons. Nous allons au Cabestan, près du port de pêche. Nous avons droit à un menu à 19.90 € avec trois plats. Ils sont élaborés et présentés avec une certaine recherche. Je prends des tartines à la provençale (le terme « provençal » doit attirer les étrangers comme phare de la gastronomie française), le poisson du jour (un pavé de merlu sauce curry aux petits légumes) et le brick croustillant de pommes à la glace vanille.

Dans le port, sur le quai d’Orléans, est amarré un trois-mâts goélette pour la manifestation « Voiles de travail ». Le lendemain, il sera parti. Je l’apprendrai plus tard – Le guide ne nous en a rien dit – qu’il s’agit du Marité, terre-neuvier de Fécamp lancé en 1923 et restauré par des Suédois entre 1978 et 1987.

Catégories : normandie, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Havre de la Vanlée

Au réveil, le jour est gris et une légère bruine tombe. Après le petit-déjeuner, nous partons en taxi pour Saint-Martin de Bréhal d’où nous remonterons à pied la dune qui sépare la mer du havre – jusqu’à traverser à pied à marée basse. Cela exige de bien connaître l’horaire des marées pour que la promenade soit compatible avec les eaux.

La femme taxi est une quadragénaire normande sympathique qui fait ambulancière habituellement. Elle a deux enfants, une fille aînée qui a passé son BAFA et travaille comme monitrice de colonie de vacances depuis cinq ans et un fils de 18 ans qui n’a pas encore le BAFA et qui travaille pour la première fois comme moniteur. Il n’a pas l’autorisation d’accompagner les enfants hors du camp. Il s’occupe des 6-12 ans. Comme il fait du judo, il est athlétique et les enfants aiment ça, surtout les petits garçons qui admirent le modèle mâle et aspirent à être musclés ; de même, cela rassure les petites filles d’avoir un moniteur fort et sain, protecteur.

Nous partons des abords d’un haras où un cheval bai racé tente de trouver du picotin frais au-delà des barrières ; il se laisse ombrageusement caresser le museau si l’on est calme et sans geste imprévu. Dans un chemin, un cirque aux roulottes rouges alignées. Dans le havre, la terre est craquelée là où le soleil a fait sécher la vase. Au bord d’une mare d’eau saumâtre, des traces pieds nus d’enfant ou de jeune adolescent me rappellent celle de la grotte préhistorique du Mas d’Azil ; l’humain reste toujours humain. Elles se situent face à un affut de chasse au canard, camouflé sous une motte d’herbe. Comme à Saint-Pierre et Miquelon (où sont allés beaucoup de marins normands) on chasse le canard de mer ou de terre à l’appelant.

Nous passons vite sur la dune que borde un camping fort rempli et descendons sur la plage. Quelques baigneurs sortent de l’eau qui semble fraîche car ils se rhabillent très vite de sweats sans même s’essuyer le torse. Des cavaliers et cavalières passent au ras de l’eau sur le sable dur dans un paysage de Boudin. Trois petites voiles blanches dessinent au loin leurs triangles ; des moutons parsèment la mer.

La plage de sable s’étend sur des kilomètres sous un ciel immense ; l’eau est à plusieurs centaines de mètres, la marée descend. Jeu des nuages et de la lumière sur l’estran, ses flaques, ses rides de courant sur le sable, le liseré du ressac et l’eau bleu-vert au loin. Au bord des dunes, des cabanons de plage sont tolérés sur l’espace public maritime et plus ou moins entretenus. L’un d’eux a été vandalisé puisqu’une inscription s’exclame : « pourquoi avez-vous saccagé chez moi ? ».

Des enfants s’amusent à sauter la falaise de sable, partant de l’emprise végétale pour tomber dans la pente qui s’écroule.

Sur la plage dunaire, au-delà de la limite des marées extrêmes, poussent les oyats, les ajoncs et l’euphorbe des sables. De fines plantes au plumet balançant au vent sont nommées queues de lapin ici (lagurus ovatus). Une petite fleur mauve est appelée lavande de mer (limonium vulgare), elle adore les prés salés. Une autre, bien découpée, est le panicaut maritime ou chardon de mer. Pousse au ras du sol une plante charnue aux feuilles coriaces comme une oseille mais d’un vert plus foncé aux reflets d’argent, l’obione (halimione portulacoides). De la même famille que la salicorne, la bette ou l’épinard, elle se mange et fleurit en été. Je la goûte, elle est salée et un peu acide comme du cresson en moins prononcé.

La marée a apporté sur l’estran intérieur du havre de petits coquillages ovales à la coquille plate en forme de spirale comme une galaxie. Ce sont les crépidules, apportées par les Liberty-ships durant la seconde guerre mondiale, d’abord dans les chargements d’huîtres venues des Amériques puis sur la coque des bateaux du débarquement. Elles se présentent en colonies encastrées les unes dans les autres quand elles sont encore vivantes et sont invasives tant elles résistent aux courants et aux prédateurs. Une société bretonne de Cancale cherche à valoriser la chair riche en protéines et oligo-éléments mais les coquilles sont remplies de métaux lourds et ne peuvent servir que pour le remblai des routes. Le guide nous montre aussi des sortes d’éponges blanchâtres qui ressemblent à des nids de guêpes abandonnés : ce sont des œufs de bulot. Ce gastéropode comestible est fort apprécié du Cotentin et sa collecte est réglementée : on ne peut pas le ramasser à moins de 4.5 cm de longueur. Plantes, oiseaux, promeneurs et crottes de lapin comme sur les plages du Club des Cinq, peuplent ce site remarquable de dix hectares recouvert d’herbus, de salines et de prés-salés où nichent paraît-il environ 150 espèces d’oiseaux.

Nous ne tardons pas à pique-niquer à l’abri de la dune car le vent reste soutenu, bien que moins fort qu’hier. Le soleil fait de fréquentes apparitions, ce qui laisse présager un apaisement du temps. Le pont-l’évêque fait bon ménage avec la poire juteuse en entrée, puis la tartine de saumon fumé sur toast avec un lit de crème et d’aneth, arrosée de citron et saupoudrée de poivre, spécialité du guide, est le clou du repas. Suit un yaourt de marque Malo, parfum caramel au beurre salé, une production bretonne, puis le café et le carré de chocolat, cette fois du Côte d’or bio goût orange. A chaque jour son chocolat et son yaourt différent. Son vin aussi, cette fois du vin blanc bas de gamme ; il y a toujours aussi peu d’amateurs et la bouteille de rouge d’hier n’est pas finie. Le guide nous offre à croquer un petit normand : comme le petit suisse ou le petit noir qu’on s’enfile vite fait, il s’agit d’une gourmandise alimentaire et pas d’une incitation à la débauche.

Catégories : normandie, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Départ pour le Cotentin

En ces temps où le confinement empêche quiconque de voyager pour un temps, j’éprouve l’envie de me remémorer la Normandie l’été dernier. Dans la banlieue d’Île-de-France où je suis ces temps-ci, deux petits voisins normands s’ébattaient au jardin ce dimanche, jour d’élection. Ils jardinaient. L’un de 7 ans et l’autre de 17 ; ils avaient ôté leur tee-shirt pour prendre le soleil, signe de vie qui continue, vigoureuse et saine.

Me voici donc embarqué pour cinq jours avec la Compagnie des sentiers maritimes, agence de voyages fondée en 1993 en Bretagne, pour un périple à pieds Coutances-Grandville-Mont Saint-Michel par les grèves. Le suivi du sentier du littoral, baptisé GR 223 peut se faire tout seul, mais je préfère être en groupe. Le rendez-vous est donné en fin d’après-midi à l’hôtel Cositel de Coutances (le nom gaulois de la ville). Situé un peu à l’écart de la ville, dans un bosquet d’arbres avec un grand parking, il est calme et flanqué d’une terrasse à ciel ouvert avec bassin aux carpes. Il est en outre facile à trouver, même sans GPS, car situé juste après les stades et la piscine municipale, lieux clairement indiqués par les panneaux indicateurs.

Je choisis la voiture plutôt que le train au vu des sempiternels ennuis SNCF : prix plus élevé aller et retour que le seul carburant, changement à Caen, longueur du trajet presque équivalente à l’auto. Sans parler des retards ou des grèves pour rien, avec la trop connue liste de prétextes : trop chaud pour les caténaires, trop froid pour les rails, incendie sur la voie, arbres tombés, feu de broussailles, personnes sur les rails, problème voyageur, incident technique, retard dû au trafic… cochez la case utile. Quatre sont venus par le train depuis Paris et ont d’ailleurs subi un retard de près d’une heure en raison de « gens sur les voies ».

En voiture, j’ai eu le plaisir du paysage, les champs de blé fauchés, les prés verts et les bosquets du Perche, les vallonnements normands. Vitres fermées, climatisation légère, je glisse, avec ou sans musique, de façon feutrée aux vitesses limites. Les écolos ont fort à faire pour prouver aujourd’hui que le train, avec le monopole centralisé de la SNCF et la mainmise des syndicats, est préférable à l’automobile. Même seul. Pour aller à Coutances, je n’ai pas besoin d’autoroute : la N12, Dreux, Argentan, Flers, Vire, Villedieu-les-Poêles. Les routes permettent le 110 km/h, le 90, le 80, 70 en agglomération et 50 dans les villes, voire 30 parfois. Je découvre le ridicule des ronds-points. Toutes les petites villes en ont dans leur zone industrielle, parfois cinq ou six en enfilade tous les 500 m ! J’arrive tôt, vers 16 h, après deux pauses. Il fait beau, assez chaud, mais une courte pluie s’invite en fin d’après-midi.

A mon arrivée, une seule voiture sur le parking : l’hôtel se remplira le soir. Il semble que les voyageurs ne soient ici que de passage pour une ou deux nuits. La chambre sent le renfermé, pas utilisée depuis un moment ; elle ne comporte ni frigo, ni climatisation – il est vrai que le climat ne l’exige pas, hivers humides, étés doux. Cet hôtel me semble en sous-utilisation bien qu’à peine plus cher qu’un gîte : de 70 à 106 euros la chambre. L’hôtesse m’annonce que le rendez-vous est finalement fixé à 18h45 dans le hall. J’ai le temps de me rafraîchir et de ranger mes affaires.

Nous sommes neuf avec le guide, museau fin et jambes sèches, grand mais avec un léger bedon, arborant une tignasse bouclée poivre et sel, une barbe d’une semaine et de petites lunettes rondes qu’il masque parfois de plus larges lunettes noires. Il est diplômé accompagnateur de moyenne montagne. Pour le reste nous sommes deux garçons et six filles – plutôt mûres. La doyenne a 77 ans et a commencé à travailler à 15 ans. Elle a pris le train et est passé par Rennes et elle a dû changer de train à Grandville. Trois travaillent à l’Education nationale, une dans l’informatique et une dernière dans la formation.

Avec sa curieuse façon de présenter les choses, le guide ouvre une bouteille de cidre en « apéritif » (pour neuf), en précisant bien que c’est exceptionnel, que cela fait un trou dans le budget, et que nous devons apprécier comme il se doit cette attention inattendue. Ce ne sera que la première fois qu’il usera de cette ironie à l’envers qui prend les gens à rebours et le dessert plutôt. Le cidre bio du coin racle plutôt les intestins et fait aller rapidement aux toilettes ; il est heureux que nous n’en ayons eu qu’un demi-verre. Maniant toujours le paradoxe, il nous parle du séjour. Pour le situer, il déplie une grande carte… de l’Europe. Il présente l’essaimage viking puis explique les fortes marées par le plateau continental augmenté de la barre du Cotentin qui resserre les eaux dans la Manche. Il n’y aurait qu’un seul autre endroit dans le monde où les marées seraient aussi fortes. Notre marche se fera « selon les astres », ce qui signifie moins les étoiles que la lune et le soleil qui influent sur les marées. Le guide insiste sur la lumière changeante et toujours vive du Cotentin qui a inspiré les peintres. Il n’y a pas de peintre parmi nous, la race des amateurs se perd.

Sur ces hautes considérations, nous allons dîner. Il suffit de faire cinq mètres et de passer une porte pour nous retrouver dans le restaurant de l’hôtel. Le menu est mi-normand, mi-international, chacun peut choisir un plat parmi trois ou quatre. Je choisis la version locale : saumon fumé, cabillaud à la crème, les trois fromages de Normandie sur salade (camembert, pont l’évêque, livarot).

Catégories : normandie, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , ,

Chutes d’eau du Canaïma

Dix minutes de pirogue à moteur dans le cagnard nous font passer devant des chutes bouillonnantes que nous aurons l’occasion de contempler encore pendant deux jours : le salto Ara. L’eau, chargée de minéraux, est de couleur jaune pastis. Debout dans la pirogue instable, tous font des photos, je ne vois pas pourquoi : ce n’est qu’un décor de carte postale. Sur les bords de cette rivière élargie ici en lac des femmes lavent du linge tandis que de petits enfants se baignent tout nu, leurs corps fins luisants comme du bois vernis.

Nous finissons par nous échouer sur une plage de rochers plats et de sable blanc très doux. Un jeune adolescent sèche sa poitrine cuivrée au soleil. Un sentier part pour une série de paillotes à quelques minutes de là. Il fait vraiment très chaud en ce midi !

Un grand toit de palmes ouvert sur l’extérieur sert de réfectoire, de salon et de dortoir à la fois, tandis que des paillotes fermées servent à la cuisine, aux réserves et aux chambres des hôtes. Un curieux abat-jour fait d’une bouteille plastique sert aussi de ventilateur lorsque la brise fait tourner ses ailettes. Nous dormirons dans des hamacs tendus entre les poteaux qui, avec leur moustiquaire, ressemblent à de grosses gousses baveuses. Je songe à ce film de science-fiction du début des années 60 où des extra-terrestres blonds aux yeux pâles naissaient dans ce genre de chrysalides.

Nous prenons le déjeuner composé de poisson d’eau douce trop grillé, de salade et du sempiternel riz. Nous partons ensuite pour une promenade, notre première « randonnée » du circuit. Après ces heures et ces jours assis dans les avions, marcher nous fait du bien. Mais le sentier n’en est pas à son premier randonneur : il est aménagé comme une autoroute, panneaux comminatoires et cordes providentielles indiquant aux ignares et aux ménagères (surtout américaines) où il faut faire attention. Aucun autre touriste ne folâtre dans les parages, si ce n’est un Japonais solitaire et plutôt marginal. Il est barbu et velu, ce qui est déjà peu asiatique ; il porte les cheveux longs retenus en queue de cheval, ce qui ne fait pas salaryman bien comme il faut, mais il les a noués haut placé comme les samouraïs. Il ne porte qu’un bermuda et des tongs, tenant d’une main un minuscule appareil photo numérique et, de l’autre, une paire de petites jumelles. Marginal, il n’en est pas moins Japonais ! Le sentier nous mène à travers bois où il fait heureusement moins chaud, puis sur le sommet d’un tepuy d’où l’on peut distinguer tout le paysage alentour.

Le guide indien qui nous accompagne, et qui n’est autre que notre hôte, nous énumère fastidieusement tous les noms donnés aux tepuys de l’horizon par les Indiens du coin. Vaines paroles, car nous nous empressons de les oublier aussitôt. Je ne retiens que le premier nom car il est amusant, « la Vieille Femme » (traduction du langage indien). Je crois qu’il y a aussi « le Cerf » et d’autres dénominations du même acabit. Bref, nous devons nous rendre compte que ce paysage « sauvage » est habité, apprivoisé par l’homme rouge, « civilisé », en un mot. Nous nous le tenons pour dit.

Le sentier boucle et nous ramène à notre plage de débarquement. Nous suivons un moment sa lisière, puis la forêt qui vient presque au pied de l’eau, enfin la falaise à pic sur l’onde. Nous passerons sous la grande cascade de pastis dûment photographiée ce matin par les amoureux des « tartes » postales. Les embruns légers créés par la longue chute flottent dans l’air, créant une atmosphère irisée et brouillasseuse qui nous oblige à ôter nos chemises et à ranger le sac le long de la roche pour ne pas le mouiller. Nous sommes ainsi à l’aise sous l’eau vive qui tombe.

Suivant notre exemple, Javier ôte son tee-shirt pour exhiber un torse imberbe et cultivé aux appareils comme aux poudres à gonflette. Il restera torse nu jusqu’après le dîner. Ses muscles sont puissants mais peu dessinés, ce qui me fait penser qu’il a avalé des produits pour augmenter la masse musculaire. Quelques poils noirs, raides et très courts, commencent à repousser sur son sternum, laissant penser qu’il s’est rasé. Ces poils grandiront d’ailleurs tout le long du séjour, confirmant cette thèse. Est-ce sa copine qui le préfère ainsi ? Ou s’expose-t-il aussi comme mannequin pour gagner un peu d’argent ? Son obsession est l’argent, dans ce Venezuela réduit à subsister d’expédients sous l’expérience Chavez. Il nous le dira après le bain, alors que nous séchons, allongés sur un rocher qui a gardé la chaleur du jour. Il gagne comme guide, cette année, plus que son avocat de père, sans guère de clients depuis la « crise ». Il aide les uns et les autres, sa copine qui finit ses études, son père qui n’arrive plus à joindre les deux bouts.

L’eau qui nous fait envie depuis notre arrivée est douce mais sombre, chargée de limon et de minéraux. Lorsqu’ils touchent le fond, les pieds s’enfoncent dans l’argile. Le bain est tiède mais le petit vent qui souffle à la tombée du jour nous fait frissonner. Nous observons Vénus, première étoile au ciel puisqu’elle est une planète, puis les vraies étoiles qui s’allument une à une. Nous repérons en premier la constellation d’Orion, juste au-dessus de nos têtes. Et Françoise, la seule fille de notre groupe de douze, trop aventureux pour la moyenne, apprend les noms des étoiles les plus brillantes d’Orion : Bételgeuse à l’épaule droite, supergéante rouge, Rigel au pied gauche, géante bleutée, Bellatrix à l’épaule gauche, géante bleue. Mais elle ne retient pas les trois étoiles serrées de la ceinture dont les noms, pourtant, font rêver : Alnitak, Alnilam et Mintaka. La massue et le bouclier sont moins visibles tant brillent d’étoiles au ciel une fois l’obscurité tombée.

Un cocktail de jus d’orange et de rhum vénézuélien titrant 40° est préparé par l’Indien. Le mélange est très parfumé. Un groupe électrogène permet quelques lumières pour éclairer la table et à un cassettophone de passer un tube local disco, pour l’ambiance. Nous baissons cependant le son et la cassette, une fois au bout, ne sera pas remplacée. Nous dînons de l’assiette triple en usage ici : viande, riz, salade. Pas d’entrée et souvent pas de dessert. Cette fois, l’élément carné est du bœuf en ragoût. A douze tout le long d’une table, nous ne pouvons qu’avoir plusieurs conversations, au moins deux ou trois à la fois. Françoise, au milieu, avoue travailler dans le marketing. La conversation de l’autre bout, pour les bribes que j’en capte en allant me servir d’eau au pichet, porte sur les critères de beauté, l’attrait sexuel, les différences homme-femme. Françoise, après un moment de cette conversation de mâles entre eux, se dit « inquiète de ce qu’elle entend », de la façon dont les garçons affectent de voir aujourd’hui les filles. Elle ne sait rien des vantardises obligées des jouvenceaux en bande, de leur affectation de suivre l’opinion dominante quoi qu’ils en pensent au fond d’eux-mêmes, ni de ce modèle populaire « viril » qu’ils se croient toujours être obligés d’afficher en groupe pour ne pas se montrer différents ou efféminés.

De notre côté, Julien et moi parlons avec le Japonais qui livre quelques phrases en anglais entre deux bouchées. Il engouffre, il dévore ; une assiette nous suffit, lui en demande une autre. Julien est informaticien. Le Japonais se fait appeler Youki et étudie l’économie et le marketing à Tokyo. Il lui reste deux ans à faire et il profite des deux mois de vacances universitaires qui ont lieu en ce moment même pour voyager. « Après, nous dit-il, je serai pris comme les autres dans le travail ; je deviendrai workalcoolic ! ».

Les bêtes stridulent dans les arbres extérieurs. Il fait bon, humide et venteux, mais l’air a une douceur qui nous change de l’hiver européen. Les hamacs attendent les dormeurs. J’ai trouvé pour ma part un simple lit, bien plat, que je préfère aux cocons suspendus dans lesquels on ne peut pratiquement pas bouger. Quelques moustiques me piquent mais le vent les chasse.

 

Catégories : Venezuela, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Ski nordique et sauna en Finlande

Le jour, le skidoo forme la trace dans la neige cristalline. Chacun la suit à skis, à son rythme, en vue des autres mais le plus souvent seul.

L’air est vif, la lumière froide, le silence minéral. Chaque son porte loin et est capté immédiatement par l’oreille, plus attentive dans ce vide. L’envol brutal d’une perdrix des neiges, surgissant d’un buisson, est un choc à chaque fois. Le paysage prend des nuances métalliques sous le soleil le plus souvent voilé. Une forêt, un lac ; une forêt, un lac…

Variété des chemins en forêt, monotonie des lacs où le rythme du corps atteint toute son ampleur, aucun obstacle, aucune montée ni descente ne venant rompre l’effort. Bras en avant, appui sur le bâton de tête, jambe qui glisse sur le ski, puis l’autre bras, l’autre jambe. Ran ! Ran !

Le cœur pulse au rythme de batterie, le sang irrigue avec joie les artères, les poumons s’enflent et se contractent, j’ai le sentiment curieux d’être une sorte de machine, d’actionner mes pistons, de relâcher ma pression, locomotive de chair fumante à l’effort, régulière, obstinée, mécanique. Il y a un plaisir de la machine, depuis le rythme du cœur maternel aux pulsations de la batterie des ados jusqu’à ces exercices physiques ancestraux qui font les abdos dont les jeunes ici sont bien pourvus.

Dans la solitude ambiante, avec le rythme qui irrigue mieux le cerveau et fait chanter les muscles, les pensées vont à leur gré, détachées. Nietzsche le savait : on pense mieux en marchant qu’assis immobile à digérer de lourdes nourritures.

Dans les rares villages que nous traversons, les enfants vont emmitouflés, trapus, la démarche un peu lourde. Un adolescent blond et bouclé, soucieux d’apparence américaine, va, les jambes fuselées sous le jean qui le protège mal du froid, coupe-vent blanc échancré sur un pull noir en V sur le cou, il balance les épaules. Nous croisons quelques adultes aux faces épiques, un gros au nez coupé, un géant aux cheveux et à la barbe fournis en proportion comme un vrai père Noël. Ou encore ce jeune homme roux à face de renard, les pommettes larges et saillantes, les yeux fendus, une large bouche et un nez allongé.

Les petites filles sont ici belles comme des enfants et vigoureuses comme des garçons. Nous ne voyons guère leurs mères, occupées en cuisine ou en courses, ou pour certaines à travailler à la comptabilité. Et nous faisons connaissance avec les rennes. Ils sont bas sur pattes, moins grands que des cerfs. Les mâles arborent cette ramure qui fait leur charme. Les troupeaux sont curieux, ils galopent en horde mais tournent autour de vous pour sentir le vent et avec une vraie curiosité.

Vers le milieu du parcours, nous nous arrêtons dans une cabane pour dormir, au lieu de la tente. L’intérêt est qu’elle a, attenant, un sauna.

Nous faisons comme les locaux : tout nus pour suer dans la chaleur, puis se rouler dans la neige glacée avant de venir nous réchauffer dans le sauna, puis de recommencer. Avec un peu d’aquavit pour nous détendre avant le dîner.

Catégories : Finlande, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Bivouac sur la neige en poudre

Durant toute une semaine, nous avons retrouvé un peu de la vie laponne d’il y a un siècle. Paul en skis nous fait son cinéma pour nous initier ou nous réinitier au ski nordique. Il nous a guidé en randonnée de fond tous les jours, sur les lacs gelés et les chemins forestiers à peine devinés sous l’épaisse couche de neige glacée.

Les bagages nous suivent sur un traîneau traditionnel, tracté non plus par des rennes mais par un skidoo. Levés tard, vers 9 h, attendant que le soleil s’élève un peu, nous pique-niquons sur le chemin près d’un feu de sapin cueilli sur place.

Nous ne restons pas longtemps, une demi-heure peut-être, car le froid intense vous saisit vite lorsque vous ne bougez plus. Dès le milieu d’après-midi, vers 16 h, il était temps d’installer le bivouac pour la nuit. Le froid tombe vite, largement sous zéro, pouvant atteindre – 20° avec l’obscurité.

Sous ces latitudes, en cette saison, le soleil reste bas sur l’horizon et chauffe peu la terre. Il fait couramment –10° à –15° le jour et –25° à –30° au plus froid de la nuit.

A cette température, la neige reste en poudre. Elle est comme du sable fin et il ne faut jamais quitter ses skis au risque de s’y enfoncer jusqu’en haut des cuisses.

Pour installer la tente, il faut – à skis – dégager à la pelle un emplacement de 6 m de diamètre dans la poudreuse qui crisse.

Nous rejetons la couche de surface, plus gelée qu’en dessous à cause du vent, et piétinons la couche suivante pour la tasser suffisamment.

Nous tendons à la verticale trois perches à 6 m l’une de l’autre, qui se rejoignent à leur sommet en tau. La structure en triangle est solide par construction. Il suffit ensuite d’y hisser la toile d’épais coton, forme moderne des peaux de rennes cousues, mais plus légère. Sont intercalées ensuite les perches intermédiaires pour tendre la toile, deux perches en croix dans chaque espace entre les perches de structure.

Le feu est vite allumé à l’intérieur, entouré par précaution d’une cage de grillage pour éviter les trop fortes explosions d’escarbilles, très courantes avec le bois de résineux. De vraies peaux de rennes sont étalées sur le sol afin d’isoler du froid mordant. Voilà tout ce qu’il faut pour créer un espace intime et confortable.

La chaleur ne tarde pas à se répandre sous la toile en coque, seule la fumée s’échappe par le toit. S’il fait –20° dehors, il fait +5° dedans, ce qui nous paraît, par contraste, très chaud. Nous ne sommes pas torse nu comme les Lapons d’hier et gardons nos sous-pulls et pulls polaires (doublés d’une veste NON synthétique pour éviter de flamber à cause d’une escarbille !).

Le foyer de la cuisine est installé à l’extérieur, alimenté de troncs de sapins et bouleaux coupés à la tronçonneuse. Dans ces forêts du nord, qui s’étendent jusqu’au fin fond de la Sibérie, ce n’est pas le bois qui manque. Pavo (Paul) va les couper dans la forêt alentour et les rapporte attachés au skidoo.

Une perche piquée de biais dans la neige suffit à supporter les marmites noircies au-dessus du feu. L’odeur de suie et de résine nous suivra durant tout le séjour.

Le froid intense tue toutes les odeurs et celles qui surgissent, dues à la chaleur, en sont d’autant plus remarquables. Autour de nous, la forêt immobile aux fûts droits s’assombrit. La neige glacée, le ciel bas, gris, aux rares déchirures bleu pastel, forment une chape de solitude.

Une fois la nuit tombée, se déploient parfois dans le ciel les draperies brillantes des aurores boréales. Ce sont les particules du vent solaire parvenues jusque dans la banlieue de la terre. Elles sont déviées par son champ magnétique et elles dansent. Leurs voiles sont mystérieux et changeants, dans un silence absolu. Elles nous suggèrent l’idée des grands espaces entre les étoiles.

C’est l’heure de l’aquavit, cette vodka des pays nordiques. Pavo ne veut pas se laisser tenter, il ne boit pas. S’il avale de l’alcool, une curieuse prédisposition génétique, courante parmi les populations finlandaises, le force à boire jusqu’au coma éthylique.

Nous dormons serrés autour du feu dans la tente, comme les pétales d’une fleur, pelotonnés au fond du duvet, superposant les couches pour garder la chaleur. Certains dorment nus, d’autres en collant polaire. Tous ont un drap, un duvet de haute montagne fabriqués pour les très basses températures, et une housse de duvet en coton pour éviter les escarbilles qui passent inévitablement le grillage. Nous nous endormons dans le reste de la chaleur du feu, lorsque les braises ne risquent plus guère de faire exploser d’étincelles, et laissons le foyer s’éteindre tout doucement dans la nuit. Au matin, le premier réveillé courageux va attiser les braises qui couvent encore et ajouter quelques bûches dans le feu pour que les autres sortent du duvet sans être frigorifiés.

Catégories : Finlande, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Crêtes vers Pomonte

Nous prenons deux gros taxis pour joindre le village de San Piero in Campo, 226 m, dans la partie ouest de l’île, ce qui nous fait traverser en voiture toute la partie centrale. Ils nous laissent sur la place à la fontaine et continuent de convoyer nos bagages jusqu’à Pomonte, à l’extrémité est où nous serons ce soir – à pied.

Le ciel est à peine embrumé et nous partons marcher sur le versant sud. Une mine de granit est en activité. Nous dépassons des cabanes de berger en pierres sèches. Un ancien moulin à grain, il mulino di Moncione – le plus grand de l’Elbe – était alimenté en saison des pluies par un torrent de la montagne. Un réservoir permettait de faire tourner la meule sans à-coup. Il a cessé de fonctionner en 1910, les parties en fer furent revendues 270 lires en 1935 pour financer la guerre d’Ethiopie, et le tout est aujourd’hui ruiné. Le maquis est desséché par la saison exceptionnelle.

Le sentier GTE est entretenu, mais dès que l’on passe – par un « rempaillou » selon Denis – sur la variante MTE, ce ne sont que broussailles envahissant le chemin et chaos de roches. Je me râpe le genou droit lorsque ma chaussure dérape en montée.

Dès que sourd un peu d’eau, les lieux se plantent d’arbres qui font de l’ombre et l’herbe pousse. Pour le reste, c’est cagnard et roussi, mais odeurs de marjolaine ou de sauge. Nous buvons nos trois litres allègrement dans l’après-midi. Cette étape est sans intérêt car le panorama est rarement visible et il est difficile de détacher ses regards du sol sans se tordre une cheville. Certains ont vraiment du mal.

Nous pique-niquons à la cabane de pierres sèches avant le col della Grottaccia à 647 m. La salade du jour est au riz, à la tomate, au persil, aux anchois et aux courgettes crues émincées. Il y a aussi du saucisson au fenouil et du pecorino. Et toujours le doigt de vin rouge pour le goût.

Nous repartons pour passer le col et redescendre très longuement vers le village de Pomonte au bout de la vallée creusée par la rivière, sur la mer.

La fin est dans une pinède. Une source commune est sise près d’une vigne, à une centaine de mètres de la route. Elle nous permet de refaire de l’eau car nous avons une fois encore tout bu. Il y a eu moins de pentes abruptes qu’hier, mais plus de dénivelée. J’ai fait très peu de photo, faute de paysage.

Notre hôtel L’Ogliera via del Porto Vitale est dispersé car plein en cette saison. Une partie va dormir à l’adresse, une autre dans des studios de gîte un peu plus haut dans le village, et Denis et moi chez la fille de la patronne, Simone, qui a ouvert une chambre d’hôte. Cette fois je partage la chambre, mais le grand lit matrimonial est séparé de deux lits individuels par une tenture colorée. Il y a même un coin cuisine et un frigo en plus d’une grande salle de bain.

Une fois installé, je vais seul à la plage, tout au bas du village. De gros galets glissants la tapissent, ce qui est peu agréable et rend difficile la rentrée dans l’eau sans sandales de plage. Il est 17h30 et les familles sont installées à quelques mètres les unes des autres dans l’estran étroit entre les vagues et le rocher. Les gosses sont très bronzés, surtout les garçons car les fillettes semblent moins s’exposer. J’en ai pourtant croisé deux magnifiques en vélo rose et en seul slip ; elles logent dans un gîte un peu plus bas du mien. Cheveux blonds et corps doré, 7 à 9 ans peut-être, elles descendaient vers la plage avec maman.

J’observe un couple de gamins dans les 9 ans, un blond et un brun, qui se défient au plongeon depuis un gros rocher arrondi qui s’avance dans la mer. Avec masque et sans masque, ils plongent et remontent, s’exclament et blaguent, incitent un gros plus grand et balourd à venir les rejoindre, le ventre en bouée et les seins d’une sirène. Tous deux sont sveltes, nerveux et portent une médaille au cou, ce qui leur donne un aspect plus âgé, style « beau gosse ».

En haut de la rue, sur le banc du glacier qui précède la place de l’église, une brochette d’enfants allemands de 6 à 10 ans lèchent une glace sous la surveillance de leur mère. Trois garçonnets et une fillette blonds, dorés, torse nu et en short de jean. Un vrai dessin de Pierre Joubert.

Je reviens au gîte pour une douche et écrire, Denis est parti faire les courses pour le pique-nique de demain. Tout le groupe a rendez-vous « pour l’apéritif » à l’un des cafés de la place de l’église. En y allant, je croise un adolescent à la profusion de cheveux noirs sur le crâne, souple comme une liane et le corps dessiné avec la délicatesse d’un Botticelli. En seul short et tongs, chien en laisse il se retourne en contrapposto vers son copain habillé, mettant en valeur ses formes graciles auxquelles l’autre ne paraît pas sensible. Il peut avoir 15 ou 16 ans.

Nous dînons au restaurant de l’hôtel appelé lui aussi L’Ogliera, mais sis sur la route principale qui traverse le village et fait le tour de l’île. Cette situation devrait lui attirer plus de clients tandis que l’hôtel où dormir est au calme dans le haut. Penne aux coquillages, daurade entière et fruits.

Au retour vers le gîte, vers 22 h, une horde de gamins de 8 à 11 ans courent pour jouer ensembles autour de l’église, rhabillés après la douche. C’est le plaisir de la fraîche et de la semi-obscurité des villages du sud avant d’aller dormir. Les rues sont encore animées : vieilles devant la télé, toutes fenêtres ouvertes, une plus jeune pianotant sur son smartphone, le chien assoupi à ses pieds. Un commerçant rentre chez lui avec sa voiturette et se gare ; il est torse nu.

Le nom de l’hôtel L’Ogliera signifie l’écueil. Il fait référence à un gros rocher déchiqueté au large de la plage, vers lequel les nageurs à masque aiment aller plonger. Un bateau aurait été coulé à cet endroit dans les années cinquante pour toucher la prime d’assurance, dit-on.

Catégories : Italie, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Porto Azzurro sur l’île d’Elbe

Après avoir exploré hier le sud des deux caps qui forment l’île à l’est, nous partons ce matin vers le nord. Un bus nous mène à Rio nell’Elba.

Dans l’église, figure une statue du Padre Pio, ce capucin italien affecté des stigmates du Christ et canonisé le 16 juin 2002 sous le nom de saint Pie de Pietrelcina.

Puis les montées et descentes se succèdent à pied  sur la ligne de crête, jusqu’au plus haut point du Cima del Monte – 516 m –  qui sert de relais aux antennes mobiles.

La vue porte sur les deux versants du cap, Portoferraio d’un côté, Rio Marina de l’autre. Nous regardons passer les traits blancs des ferries longeant la côte et le profil des îles au loin, dans l’embrumée de la distance.

Le Castello del Volterraio est à 395 m ; il date du 13ème et est le plus ancien château de l’île ; il commandait la route du fer. L’île perçue au loin est Capraia, elle sert de pénitenciers pour courtes peines.

Denis nous montre les plantes du maquis, la lavande des maures, le ciste pyrophytes, la queue de lièvre si mignonne et douce à caresser, le pistachier des oiseaux.

Il nous parle du continent proto-ligure qui enfonce l’Italie comme un bélier sous les Alpes et qui a redressé nord-sud les îles de Corse et Sardaigne. Ce pourquoi ces îles, comme Elbe, ont une géologie particulière, non calcaire, comme les îles du Levant. Flore et faune ont de même gardé l’empreinte de ce continent perdu.

La dernière grimpée au Monte Castello – 396 m – est très pentue, sous un soleil brûlant, en état de fatigue et en hypoglycémie. La pause pêche pour attendre les autres, est particulièrement bienvenue. Nous pique-niquons une demi-heure plus bas, sous des pins parasols, au-dessus de la Madonna Monserato.

La salade du jour est à retenir : roquette, tomates grelot coupées en deux, pois chiches, cœur de fenouil cru émincé, copeaux de parmesan, huile d’olive et vinaigre balsamique. Les lambeaux de jambon cru sont en option. Nous faisons la sieste sous les pins à l’adolescence du jour : les 13-15 heures, comme les ans, sont toujours les plus pénibles. La Madonna Monserato est une abbaye construite par les Espagnols sur le modèle de Montserrat. Une croix de fer sur un pic la surplombe.

Nous descendons par un « sentier de chèvre » caillouteux, avec des passages sur vire – mais dans la pinède. Il fait moins chaud. Nous rejoignons la vallée, puis la route devant le pino nonno, le pin grand-père, tricentenaire. Une branche morte vient de lui être coupée. Denis demande de l’eau à une dame qui habite une petite ferme au bord de la route ; elle cultive probablement les champs plus bas. Nous sommes assoiffés comme hier. J’ai bu aujourd’hui plus de quatre litres, ayant emporté pas moins de deux bouteilles d’1,5 l et ayant bu pas moins d’un demi-litre au petit-déjeuner. Avec le nouveau demi-litre d’eau de la dame que j’avale, cela fait bien quatre litres. Et la journée n’est pas terminée. La chaleur d’aujourd’hui (34°) et l’effort des montées et descente du jour fait consommer du liquide. Le corps s’adapte et je me sens physiquement moins fatigué qu’hier.

Nous rentrons par la plage de Porto Azzurro à la sortie de la baie, dans une calanque protégée. Le sentier du littoral longe la forteresse – centre pénitentiaire. Le comble est que de gigantesques marches casse-pattes hautes de 25 à 55 cm chacune nous obligent à grimper encore, le long d’une pinède « propriété privée ». Agaves et figuiers de barbarie agrémentent les rochers. Plus loin, de grands ados se lancent des défis à qui sautera de la falaise le plus haut dans l’eau. Le sentier passe à sept ou huit mètres des vagues et ce n’est pas très élevé, mais il faut le faire. Et c’est à grand cri que le dernier s’élance, le plus timoré peut-être. Une fois en bas, la bande des sept s’éloigne à la nage, raffermie par le défi partagé entre mâles, dans un grand sillage. Les filles attendent en maillot de bain à l’ombre, assises sur les dernières marches du sentier aménagé, juste avant les bars du bord de mer. Il faut que les garçons aillent dépenser leur énergie avant de venir flirter en douceur.

Sur la plage de la cale, juste avant le port, une colonie pour les 7 à 9 ans montre des corps souples et bien grillés, peu sportifs mais élégants. Une sirène à flotteurs est avachie sur un rocher devant eux, prenant de toute sa peau comme avidement les rayons solaires. Selon Denis, on ne salue du « salve » que les jeunes sportifs comme soi ; ce serait familier autrement – le terme vient des Romains et a été repris par Mussolini. Ciao vient de schiavo, esclave et, même s’il est répandu aujourd’hui, n’en est pas moins un peu vulgaire. Signe du tutoiement, il signifie « je suis à ton service ». La façon correcte de saluer est de dire Buongiorno jusqu’à la sieste (vers 15 h), Buonasera ensuite et Buoanotte juste avant d’aller dormir. Arrivederci est utilisée comme formule d’adieu pour ceux que l’on vouvoie ; ArrivederLa est encore plus respectueux.

Avec au moins six des filles, je prends un granité citron – 3 € le grand verre – dans une gelateria du port que connait déjà Isabelle. C’est un luxe de temps caniculaire, bien que le sirop soit un peu sucré pour mon goût. Je l’allonge d’un peu d’eau de la gourde pour faire fondre le restant de glace pilée et prolonger ce moment. Les filles veulent ensuite se baigner en mer après leur douche à l’hôtel, ce qui est peu logique. Je préfère quant à moi laisser les vagues pour aujourd’hui et me rafraîchir sous la douche avant de me reposer, d’écrire ce carnet, puis d’aller acheter de l’eau au Coop pas loin pour la marche de demain, deux bouteilles d’1.5 l.

Nous dînons le soir à l’hôtel de risotto aux fruits de mer (au riz un peu trop al dente pour moi), d’un demi-filet d’espadon grillé avec courgettes sauce menthe et asperges vertes, et d’une tarte à la crème de la nonna (étouffe-chrétien).

Catégories : Italie, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Monte Calamita

Pendant que nous petit-déjeunons de croissants parfumés à la fleur d’oranger, la vie du lundi matin à Portoferraio reprend peu à peu dans la ville. Une volée de cloches appelle à une messe, les éboueurs passent ramasser les poubelles, les pépés vont acheter journal et cigarettes ou prendre un café serré. Le soleil dore déjà les façades – la journée sera chaude.

Sur le port, des familles attendent le ferry pour rentrer sur le continent, dont de nombreux petits Allemands blonds aux cheveux longs. Nous prenons le bus pour Capoliveri, au sud-est, village dans la montagne. Une horde de Noirs l’emprunte aussi ; ils sont flanqués de ballots portant des babioles à vendre sur les marchés, écume de la vague des migrants arrivés depuis deux ans et convertis en vu compra (je voudrais vous vendre…). Le paysage est à la corse, de maquis et de bois. Les villages semblent cependant plus vivants, habités toute l’année par des actifs plus que par des retraités. Mais nombre de maisons sont à vendre (vendesi) en raison d’un impôt foncier rétabli récemment, croit savoir Denis.

Nous faisons un tour dans Capoliveri, ses rues piétonnes aux façades colorées. Nous achetons inévitablement de l’eau à la Coop, 24 centimes la bouteille d’un litre et demi. Des caisses de fruits viennent des Illuminati. Je ne pense pas qu’il s’agisse de la même secte qui sévit dans le Da Vinci Code (mais qui se souvient encore de cet événement éditorial ?). Les complotistes pourront spéculer à loisir.

Une maison affiche une plaque en poterie : « Attenti al gatto » – attention au chat ! Je verrai de même à Marciana une céramique portant les termes « Attenti a la nonna ». Passent des touristes dont deux enfants de 11 et 12 ans, garçon et fille en tongs avec de longues jambes bronzées, portant chacun au cou un téléphone mobile sous sachet plastique. Même en vacances, ils ne peuvent se passer de leur gadget social.

Nous quittons le village pour nous engager, chaussures de marche aux pieds et sac sur le dos sous le cagnard, sur une piste de VTT qui part vers le Monte Calamita (412 m). Denis en profite pour nous conter la vie sexuelle des figues. Il leur faut une abeille de 3 mm pour les féconder, ce pourquoi les figuiers ne poussent pas au-delà d’une certaine limite climatique (actuellement au nord de Lyon). Les fleurs se trouvent à l’intérieur de la bourse et ne deviennent fruits qu’à cette condition. Certaines races s’autofécondent en parthénogénèse. Les chênes-lièges poussent en arbustes au-dessus du maquis.

Nous croisons beaucoup de vététistes sur le chemin ; ce sport plaît beaucoup aux Allemands et contente plus les jeunes que la marche, trop fatigante et trop connotée retraité. Denis m’apprend curieusement que nombre de gens ne sont pas à l’aise en vélo. Même s’ils en ont fait petits, ils sont maladroits et ont peur de tomber – ce qui fait survenir inévitablement la chute. Nous rejoignons d’ailleurs un Italien dont le copain vient de chuter, probablement en freinant trop du frein avant. Mais rien de grave, seules ses lunettes de soleil ont éclaté.

Nous passons près de vignes en espalier, devant un ensemble de bacs de séchage des raisins noirs qui servira à faire un vin plus sucré (le Pisanti), devant la Tenuta delle Ripalte « Lo Zappatoio ».

C’est une ferme récemment réhabilitée en vignoble avec subvention du gouvernement pour assurer une gestion du paysage.

Avec sa haie de pins parasols, ses champs de vignes, son élevage de chevaux et sa terre entourée d’eau, le domaine me paraît un lieu digne des fermes autarciques romaines. Il sera l’un des points de fixation de la population si la Grande crise systémique que certains prévoient survient. Il sert en attendant de gîte aux vététistes et de centre équestre.

Depuis les hauteurs, Denis nous désigne la forteresse de Porto Azurro, village dans lequel nous allons coucher ce soir ; elle est devenue prison. Ce sont les feux des hauts-fourneaux des mines de fer de l’endroit que les marins grecs voyaient en longeant la côte vers Marseille. Le fer et le granit étaient les deux productions principales de l’île dans l’antiquité. Le granit a par exemple servi à bâtir le Panthéon de Rome. L’île vit aujourd’hui surtout du tourisme. Elle produit son vin, sa bière Birra Napoleon, son parfum Aqua dell’Elba.

Nous apercevons aussi l’île de Monte-Cristo, si chère à notre imagination d’enfant. Alexandre Dumas n’a jamais mis le pied dessus mais son aspect sauvage et son profil en Puy de Dôme l’a séduit.

Catégories : Italie, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Jacques Lacarrière, Chemin faisant

En relisant ce livre, dans sa réédition augmentée, mon plaisir est aussi grand qu’à la première Si ce voyage à pied à travers les campagnes françaises m’a autant marqué, c’est qu’il s’est trouvé être le bon livre à la bonne époque : la fin des années 70.

La postface actuelle, et les extraits de nombreux courriers que la première édition a suscités, en témoigne. Presque dix ans après 1968, la société assurait sa mutation progressive vers le retour à soi. Cela a conduit à l’individualisme, voire à l’égoïsme, arriviste ou solitaire ; mais cela a conduit aussi à la revalorisation du présent et de la tradition, du paysage et des coutumes. Désormais, les Français ont réappris à marcher ; le camping à la ferme et le gîte rural se sont développés ; les sentiers de grande randonnée ont explosé, de même que les activités « douces » proches de la nature : VTT, escalade, parapente, planche à voile, surf et camping.

Lacarrière est arrivé avec son périple et son livre a salué cette aube confuse. Ce qu’il écrivait était attendu et il a été reçu tout de suite : il exprimait un désir de l’époque.

Mais l’auteur a ses qualités qui le font durer, hors des modes. Il a de la culture et de la réflexion ; il sait que la bonne littérature n’est pas le reportage mais que la description n’est que prétexte, que ce n’est pas l’itinéraire qui fait le livre mais l’observation et la mémoire. Chemin faisant est dense, il évoque, rapproche, fait penser. L’auteur sait observer parce qu’il est ouvert au monde et qu’il aime souvent ce qu’il voit. Il le voit au présent, ici et maintenant, il s’y investit ; et si sa mémoire évoque une tradition, une connaissance du passé, c’est bien qu’elle actualise l’histoire, qu’elle la rend présente, vivante.

L’auteur sort de son nombril, de son ghetto intellectuel de petites références pour atteindre à l’humain et à l’universel par sa propre culture. Ce sont là de grands mots, mais comment dire autrement lorsqu’il évoque l’amour à propos des limaces, la religion sous la toile de l’épeire, l’agressivité bornée des chiens si proches de celles de certains paysans, les songes des mages et tant d’autres thèmes encore ?

Grâce à Jacques Lacarrière, j’ai suivi mon premier chemin autour de mon village, en deux jours il y a longtemps, lorsque j’avais 17 ans, pour tester et observer comme lui. C’était le premier d’une longue liste, dans la nature et dans les villes, en France et dans le monde. Mais c’était bien ce livre qui m’en avait donné le goût.

Jacques Lacarrière, Chemin faisant suivi de La mémoire des routes, 1977, La Table ronde collection Petite vermillon 2017, 352 pages, €8.70 e-book Kindle €8.99

Catégories : Livres, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , ,

Dans la campagne andine

Nous allons le long du fleuve, assagi après sa période rapide. Le chemin est campagnard, mais le périple sans grand intérêt. Choisik sait cependant avec bonheur éveiller l’intérêt pour les gens rencontrés. Nous allons ainsi voir de plus près se bâtir une maison en adobe. Les briques ont été préparées, malaxées de terre fluide et de paille, moulées, séchées au soleil. Les murs montent. On les assemble avec du mortier naturel, de la bonne boue gluante qu’un gamin de 11 ou 12 ans, le fils aîné de la maison, prend un plaisir manifeste à malaxer de ses pieds nus, en short, le polo déchiré. Il pellète ce mélange appétissant avant de le hisser tout frais et tout gluant au père, à l’étage, par un seau fixé à une corde passant par une poulie. Les deux petits frères regardent faire mais n’ont pas de tâches précises.

Plus loin, nous allons discuter avec les batteurs de quinoa, cette céréale des Andes très énergétique qui ressemble à de la semoule. Elle se bat comme le blé. La batteuse est ici une machine diesel, mais il faut enfourner les bottes coupées, recueillir la graine dans des sacs et dégager la sortie de la paille. La poussière, de terre et de brins de paille, est étouffante, et les hommes portent tous des foulards noués devant la bouche. Là aussi on travaille à partir de 12 ans à peu près. Sur ce champ, on récolte trois fois par an, nous dit le vieux, deux fois du quinoa et une fois du maïs en alternance.

Nous longeons ensuite des champs de luzerne, de petits pois, de patates. Certaines poussent encore alors que d’autres sont déjà récoltées dans de grands sacs. Bénédiction de l’équateur : l’absence de saisons marquées permet plusieurs récoltes par an. On plante à tout moment, il suffit d’attendre que cela pousse pour récolter, et recommencer aussitôt. Les patates cultivées ici sont belles, plus belles que celles de la montagne, grosses comme le poing. Un peu plus loin, les plants de patates sont en fleurs, de jolies fleurs violettes au cœur jaune.

Passage à gué. L’eau est fraîche à nos pieds nus ; elle court vite sur les galets glissants. Le rio prend des reflets bleutés, irisés, métalliques. Est-ce le ciel devenu gris ? Cette mystérieuse couleur serait plutôt l’effet d’une variété de schiste bleu qui affleure sur les rives. Nous croisons un homme portant sur l’épaule un araire comme à Ollantaytambo ; une femme porte un joug à bœufs ; un petit garçon porte un panier. Toute cette théorie va travailler les champs. Sur le chemin, nombreux sont les chiens, les cochons cherchant provende, les bouvillons broutant à l’attache, et même une chèvre.

Le camp est installé sur le terrain de foot du village de Chilea. C’est un pré bordé d’un chemin de terre et par la voie ferrée ; l’herbe y est grasse et fait les délices des vaches. Elles y ont laissé quelques traces et Gisbert fait « floc » lorsqu’il s’assoit dans sa tente. Il est obligé de la déplacer. Carène a deux belles bouses toutes fraîches dans son entrée. Les porteurs qui ont planté les tentes ne voient rien de particulier à ce voisinage, ni à ces odeurs très campagnardes. Il faut être de la ville pour en être offusqué ! Un chien dort en rond parmi les tentes. Il est affamé et peureux, comme tous les chiens d’ici qui servent de gardiens et pas de compagnons. Le ciel s’est couvert. Le vent a forci depuis le début de l’après-midi, apportant quelques minutes de pluie sur le chemin. Les trains de Machu Picchu à Ollantaytambo passent en face du camp. Les voyageurs de l’ENAFER regardent les tentes avec curiosité, sauf lorsque passe le train de luxe qui conduit les occidentaux de ruines incas en ruines incas.

Une demi-heure avant la nuit commence une partie de foot acharnée entre les porteurs et quelques trekkeurs qui n’ont pas peur de s’essouffler à 2800 m. Lorrain a fait du foot lorsqu’il avait 19 ans, « avant de rencontrer ma femme… ». Il fait merveille parmi ces amateurs des Andes. Mais dans l’obscurité qui descend brutalement les bouses comme les trous du terrain mettent à mal quelques chevilles. Périclès, qui ne se limite jamais, s’est fait assez mal. Diamantin ne joue pas au foot mais a eu « un orteil écrasé » en vidant le raft parmi les rochers boueux ce matin. Il s’inquiète des conséquences de ce bleu pour sa petite personne. Ne peut-on attraper le sida avec ça ? Le pisco sour apéritif n’atténuera qu’à peine ses récriminations médicales. Après un repas de soupe et de truite « du rio » (elles peuvent difficilement être surgelées…), Choisik offre un peu de pisco brut à ceux qui apprécient. La discussion roule alors sur l’alcool. Diamantin s’effare de ce que, à la cantine de sa « boite », « certains prennent une bouteille de vin pour quatre, le midi » ! Vous vous rendez compte ? Ce doit être le début d’une intoxication grave, n’est-ce pas ? « Quand même, nous, les jeunes (hic !) on prend de la Badoit le midi, même quand on va au restaurant. » Cette vision très XIXe siècle de l’alcoolisme « populaire » m’amuse. Boire du vin est plus un acte culturel pour accompagner le repas qu’une façon de se droguer. Il n’y a guère que les salons qui peuvent croire qu’un peu de vin « conduit » à l’alcoolisme lorsque l’on n’est pas « éclairé ». Car une bouteille pour quatre, cela ne fait guère que 19 cl par personne, à 12° d’alcool pour le vin moyen, cela fait 2.25 g d’alcool pur, à diluer par le poids de chacun et qui mettra des heures à passer entièrement dans le sang. J’ai beau commencer à le connaître, ce Diamantin, son snobisme bourgeois et son angoisse du politiquement correct me laissent toujours pantois !

Au matin, le soleil éclaire le massif de la Veronica aux glaciers immaculés. Des écoliers passent sur le pré, en route pour l’école un peu plus haut. Ils ont le visage et les mains lavés, les cheveux coiffés, la raie faite à l’eau. Deux chiens mendient du pain dont un beau noir et beige qui s’apprivoise rapidement, remerciant d’un coup de langue ses donateurs. Mabel et Gisbert content leurs mésaventures de la nuit, surtout cette omniprésente odeur de purin qui les a accompagnés dans leur sommeil, les vaches ayant agi avec enthousiasme et constance autour de leur tente.

Nous repassons le pont dans le village avant de grimper de façon abrupte. Le chemin suit longuement le flanc de la montagne. Nous croisons des cactus de différents types où sont accrochés des lichens appelés ici « barbes de vieux ». Un colibri noir au long bec en pipette aspire le nectar des fleurs rouges du cactus en voletant.

Catégories : Pérou-Bolivie, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,