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Saint-Jean le Thomas

Nous pique-niquons dans un champ moissonné tout près de là, séparé du sentier par une haie dont un trou nous permet de voir passer les promeneurs. Le soleil tape mais le guide installe deux mini-réchauds Primus, sort deux poêles de trente centimètres de diamètre de son grand sac, des galettes à réchauffer de marque Reflets de France (Carrefour), et confectionne une jambon-gruyère pour chacun avec force beurre ! Il a prévu ses menus originaux pour chaque jour. Pont l’évêque, salade, orange, compote de pomme à la rhubarbe complètent le déjeuner. En apéritif, du cidre au cassis, le « kir normand » (en fait une invention touristique bretonne), des chips anglaises de marque Tilley’s et des noix de cajou.

Nous poursuivons l’après-midi le sentier du littoral jusqu’à Saint-Jean le Thomas. La marée basse laisse percevoir une série de V au sol : ce sont des pêcheries construites en pierres, établies au XVe siècle. Les premières étaient en bois. Le V en amas de cailloux sert à capturer le poisson et certains crustacés : des seiches, des araignées de mer, des crevettes, des sardines, du maquereau, des plies, des soles.

Aujourd’hui que la pêche est réglementée pour cause de raréfaction du poisson en raison de la surpêche et du réchauffement climatique, nous voyons surtout déambuler des pêcheurs à pied. Nous le constaterons sur le parking de Saint-Jean le Thomas, ils récoltent des coques, des praires, des moules et des crevettes à l’aide du haveneau, cette large épuisette à manche en bois. Je demande à la pêcheuse diserte qui nous détaille ses prises comment elle mange sa récolte : les moules souvent crues, les coques au court-bouillon ou farcies – mais elle ne fait pas de coques au vin. Quant aux huîtres sauvages, elle en trouve mais ne les aime pas, même cuites, ni son mari qui abonde ; elle n’en ramasse que « lorsque les enfants viennent ». Ils doivent être grands et parisiens.

De crique en crique, suivant les méandres de la côte sur la falaise, de sentier dégagé en chemin creux, nous approchons du Mont Saint-Michel. A un détour, nous apercevons en contrejour la flèche au loin sur son rocher druidique du mont Tombe. Il fait pendant en Normandie au mont Dol en Bretagne, au large de Cancale. Nous randonnons sur « le plus beau kilomètre de France ». C’est ce qu’aurait dit Eisenhower qui a logé un temps dans une villa.

En parlant avec le guide, se pose le casse-tête des « reliques » : une abbaye férue de créer un pèlerinage se doit d’avoir des reliques à adorer. Or Michel est un archange, celui qui chassera Satan dans l’Apocalypse ; il n’est « saint » que par titre honorifique et n’a rien d’un humain de chair : il n’a ni corps, ni pieds, ni ailes, il n’est qu’esprit, émanation de Dieu pour porter un message, il n’a d’humain que l’apparence. Dès lors quelle « relique » matérielle pourrait-il bien laisser ? Ni une plume d’aile, ni un fragment de voile, ni un os du pied… Seulement un effet de ses actes : par exemple le crâne percé d’un trou de l’évêque à qui l’archange a mandé par trois fois (chiffre symbolique évoquant la Trinité) de bâtir un temple sur le Mont. La relique du « chef de saint Aubert » est aujourd’hui visible dans le trésor de l’église Saint-Gervais d’Avranches mais le trou serait un kyste bien naturel.

Notre regard suit aussi les virgules successives des bancs de sable sculptés par la marée, admire les couleurs changeantes de l’eau avec les fonds et le ciel. Les silhouettes du rocher de Tombelaine et du Mont se découpent sur l’horizon gris, voilées d’une légère brume. Le sentier monte, descend, terreux, pierreux, parfois en plein soleil avec ajoncs et genêts, parfois en chemin creux avec chênes verts, épines-vinettes et merisiers. Nous croisons de nombreux promeneurs plus ou moins bien chaussés. Un jeune sauvage nous dépasse, pieds nus, chemise déboutonnée sur le thorax, poils follets au menton. Il grommelle un peu de français et beaucoup d’américain en guise d’excuse pour être si pressé puis s’arrête carrément pour se gaver un peu plus loin de mûres sauvages à demi grillées sur les ronces au bord du chemin. Je retiens surtout une fille jeune et aventureuse au ventre nu et aux cheveux bruns qui m’a frôlé sur le sentier étroit sous une voûte de chemin creux. Sa peau était douce et craignait plus les épines que le contact de mon bras. Elle a laissé un étrange effluve parfumé dans son sillage. Je crois qu’elle avait les yeux bleus. Son mec probable était passé devant. Une femme en short, sandales et haut de bain, plutôt blette et au ventre ridé à gros plis, s’égare sur la falaise. Le guide lui demande, ingénu, si elle s’est baignée…

Avant la pointe du Grouin, Saint-Jean le Thomas est une autre station balnéaire qui s’étage de la plage à la falaise. Certaines maisons s’élèvent sur quatre niveaux, le rez-de-chaussée étant à la fois sur la route en haut et quatre étages plus bas au pied de la falaise. L’une de ces maisons est à louer avec « quatre chambres pour huit à dix personnes » annonce un écriteau. Les villas balnéaires sont cotées de 150 000 à 250 000 € selon les annonces d’une agence immobilière que j’ai vue dans la commune.

Nous reprenons le bus à Saint-Jean le Thomas pour Granville. Un convoi de jeeps et GMC parade à grandes bouffées de diesel pour fêter les 75 ans du Débarquement ; c’est la Piper Operation Cobra des festivités de cet été qui culminera le week-end prochain à Grandville.

Nous allons dîner ce soir toujours sur le port mais au dernier restaurant de la jetée, Le Phare, 11 rue du Port. Le menu à 20 € et trois plats est sympathique. J’ai pris du tartare de bulots cuits au wasabi et graines de sésame, du cabillaud sauce crème chorizo et une pomme melba. Un couple de Belges avec deux garçons tout blond et bouclés comme des anges dîne derrière nous. Le petit de 6 ans a une voix forte et rauque, il parle un flamand guttural. Le père parle un bon français sans accent. Le petit a pris du tartare de bulot mais c’est trop épicé pour lui et papa, gentiment, échange son assiette avec la sienne ; il a pris de la soupe de poisson. Le gamin ne la mangera d’ailleurs pas entière et le père la finira.

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Falaises de Champeaux

Nous prenons un bus de ligne Maneo jusqu’à Jullouville, à 8.5 km de Grandville centre. La station de bus n’est pas loin de l’hôtel. Le chauffeur a de l’humour comme un anglais ; c’est peut-être une caractéristique normande.

Sur le front de mer se succèdent des villas de villégiature datant du XIXe et, devant, se dresse une longue plage de sable blanc de près de trois kilomètres où les familles peuvent s’ébattre à l’aise ; elles ont de l’espace. Les architectes ont rivalisé d’imagination pour bâtir ces villas bourgeoises qui s’affranchissent des normes d’urbanisme habituellement imposées. Chacune est différente, des modestes et des luxueuses, des grandes et des petites. Un papa joue au ballon avec ses deux garçons pieds nus dans le jardin en partie garni de sable derrière la maison, face à la plage dont ne le sépare qu’une haie basse et la promenade du front de mer. Des catamarans attendent, couchés sur l’estran comme des oiseaux blessés ; un kayak de mer a déjà pris le large, se dirigeant vers les rochers au bas de la falaise vers le sud ; quelques rares adolescents se sont mis en tenue et portent leurs planches à voile, certains se préparent au kit-surf, très pratiqué ici. En mai ont lieu des courses hippiques sur la plage. Elie Chouraqui y passa son enfance et le guide nous rappelle que Jullouville est le décor du film Pauline à la plage d’Éric Rohmer avec Arielle Dombasle, sorti en 1983. Je ne l’ai pas vu, je crois. Jullouville a été un QG du Débarquement et le général Eisenhower a résidé dans l’une des villas.

Dans les rues de l’intérieur du quartier d’Edenville où il y a moins de vent, d’incongrus palmiers affirment que le climat est doux tandis que des mimosas rappellent Nice ! Plus nos pas nous éloignent de la mer, plus les habitations se font modestes, bien que pour la plupart soient des résidences secondaires. La station balnéaire est calme, pourtant en pleine saison. Les familles ne sont pas encore levées et prêtes pour la plage ; d’autres sont déjà parties ou ne sont pas arrivées car nous sommes au 1er août.

La ville comprend un peu plus de 2300 habitants et a été fondée artificiellement par le promoteur immobilier Armand Jullou en 1882. C’est en 1973 que son nom a été attribué à la ville, issue du regroupement des communes de Bouillon et de Saint-Michel des Loups. Les habitants ne sont pas des vilains comme peuvent le croire les mauvaises langues mais des villais : ils se nomment Jullonvillais. L’office de tourisme sur la hauteur a la forme d’une gare, prolongée d’un bout de quai : de fait, c’en est une – une ancienne, aujourd’hui reconvertie. Une voie ferrée reliait Granville à Avranches entre 1908 et 1935, elle suivait la route côtière jusqu’à Edenville et franchissait le massif du Pignon de la Névourie en remontant la vallée des peintres par le nord. La vitesse moyenne était de 20 km/h, avec des pointes à 45 km/h. Dès 1935, des bus ont remplacé le train, une sorte de tramway aux wagons parfois découverts.

Au-dessus s’élève une falaise granitique de 110 m de haut que nous devons grimper, d’abord par des escaliers aménagés puis par une rue en pente et un chemin qui s’enfonce dans les bois. Cela nous mène à la Vallée des peintres, sous-bois ombreux où le viaduc de l’ancien train enjambe un ravin dans lequel coule le Crapeux, ruisseau peu abondant mais obstiné. Ce bois raviné près de la mer fut source d’inspiration pour de nombreux peintres de la région dont les noms nous restent il faut bien l’avouer quasi inconnus, sauf des spécialistes : Jacques Simon, Emile Dardoize, Ernest Simon, Edmond Debon, Eugène Paturier, Constantin Leroux, Pierre Berthelier, Albert Depré, René Durel, Baudoux, Guillaumin… Avant 1840, le lieu était le plus sauvage de la contrée. Un certain Ducoudray y ouvrit une carrière pour en extraire le granit bleu. C’est dans ce décor de grotte et en cherchant dans une coupe le granit bleu que Monique découvre son fantasme : un phasme ! Mais son appareil à téléphoner n’a pas assez de lumière pour faire la mise au point et prendre une belle photo. Vue prise, il s’agit plutôt d’une libellule habilement planquée à l’abri des feuilles et ne laissant dépasser que son corps en forme de brindille.

Au Pignon butor, le paysage est aussi vaste que le ciel : plus belle la vue ! Au bas des rochers s’étend la longue plage de Carolles puis celle de Saint-Pair sur mer ; la falaise de Grandville fait le fond du décor avec la pointe du Roc. Quelques adultes se baignent déjà mais l’eau est froide.

Pendant que nous sommes assis à écouter Le guide pérorer sur le coin, je reconnais un couple et ses deux enfants vus hier sur la plage près du havre de la Vanlée. Le père est très brun, les cheveux noirs longs en queue de cheval et le mollet sec, une diction de prof lorsqu’il explique le paysage au gamin ; la mère est blonde et d’un physique plus doux. Le petit garçon, probablement 7 ans, tient physiquement de son père et a le torse noueux sous son tee-shirt ample qui lui dégage largement le cou. La petite fille, dans les 5 ans, tient plutôt de sa mère. Je trouve mignon de voir les deux enfants se tenir par la main pour suivre leurs parents partis quelques mètres en avant sur le sentier qui longe la falaise en direction du Mont. Ces enfants sont manifestement aimés ; il est seulement dommage que le garçon porte des sandales aux semelles lisses, peu adaptées au chemin rocailleux.

Nous les retrouvons un peu plus tard à la cabane Vauban, ce poste d’observation en pierres sur la pointe de Champeaux, destiné à surveiller les navires venant du large, notamment les corsaires anglais du temps de Louis XIV. Elle a servi ensuite de poste aux douaniers qui traquaient la contrebande de tabac contre calva des pêcheurs locaux avec les îles anglo-normandes.

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Bout du monde

Nous allons jusqu’au « bout du monde » comme le vante Le guide, un brin lyrique pour faire mousser l’itinéraire somme toute banal, c’est-à-dire la pointe face à La Bretonnière, au-delà de la route submersible. Nous marchons sur le sable humide pieds nus, observant les coques, les praires, les couteaux, les moules, les bulots, les patelles, les crépidules, les rares huîtres plates et d’autres coquilles encore, en plus des algues, des ficus vésiculeux agréablement visqueux sous la plante des pieds.

Des vers ont laissé maints tortillons sur le sable : ce sont les arénicoles qui ressemblent au lombric terrestre et construisent des nids en U profond de 10 à 40 cm ! Ils se vident l’intestin toutes les quarante minutes pour former ces esthétiques tortillons pâtissiers. Il peut y en avoir plus de cent par mètre carré et servent de nourriture aux poissons plats et souvent d’appât. Les chercheurs ont constaté que l’arénicole de la Manche est compatible tous donneurs pour les transfusions de sang. La société Hemarina de Morlaix a développé un transporteur d’oxygène universel à partir de l’hémoglobine d’arénicoles ; il est lyophilisable contrairement au sang humain.

Nous traversons l’ultime filet d’eau qui s’écoule vers la mer, pas plus haut que les chevilles, « un avant-goût de la grande traversée vers le Mont Saint-Michel », annonce le guide.

La mer est au loin, les parcs à moules et les parcs à huîtres sont à découvert et nous allons voir les plus proches : les huîtres. Les naissains sont élevés ailleurs puis les petites huîtres de l’espèce creuse japonaise (crassostrea gigas) entre trois et six mois sont mises en filets plats et arrimés sur des supports ancrés sur l’estran. Loués à l’Etat car faisant partie du domaine maritime, ils sont recouverts dès la mi-marée pour que les bêtes puissent filtrer le plancton et se nourrir. Une fois par mois il faut retirer les algues qui s’accrochent et tous les trois mois taper le sac et les retourner pour ne pas que les coquilles s’agglomèrent. C’est un travail assez dur que les jeunes veulent de moins en moins faire, laissant cela à une main d’œuvre immigrée. Une fois à maturité, les filets sont récupérés, mis sur la remorque d’un tracteur, puis emportés pour mise en bourriche selon leur numéro (de zéro à cinq pour les creuses, de triple zéro à six pour les plates). L’huître est très riche en protéines et pauvre en calories. Elle est connue pour sa teneur record en zinc et en iode et contient aussi du sélénium, du manganèse et du fer, sans parler d’autres oligo-éléments et minéraux tels que le calcium, le magnésium, le potassium, le fluor et le cuivre. L’huître est naturellement riche en vitamines E, B, D. Le citron que certains mettent dessus élimine malheureusement la vitamine E et il vaut mieux éviter.

Nous croisons de nombreux pêcheurs à pied, souvent des retraités ou des papys et mamies avec petits-enfants, qui remontent avec leur sac empli de coques et de praires. Ils ne peuvent ramasser les huîtres même tombées des filets mais peuvent cueillir celles qui se trouvent à plusieurs dizaines de mètres des parcs. Pareil pour les moules, plus proches du flot encore au loin.

Nous quittons la plage près de La Planche-Guillemette. A deux pas de l’entrée bétonnée accessible aux remorques de bateaux un couple de vieux est assis sur des pliants tandis que jouent autour d’eux deux beaux petits-fils en mini slip bleu France liserés de jaune vif. Tout blond et le corps bien doré, ils courent sur le sable, creusent à la pelle, se jettent un ballon en pleine exubérance pour l’air, le soleil et leur nudité. De loin, leurs graciles silhouettes se découpent sur la plage comme des virgules dans un texte.

Une fille plus grande manie un cerf-volant en forme d’aile, des couples se promènent plus ou moins vêtus, pataugeant dans les légères flaques.

La lumière envahit l’espace car rien ne vient l’arrêter, aucun arbre, aucune forme sur le plat de l’estran. Ciel et mer rivalisent de nuances de gris mêlant le blanc et le bleu en dégradé.

Nous renfilons nos chaussures et rejoignons les taxis, tout juste appelés, pour rentrer une fois de plus à l’hôtel. Mais nous prenons cette fois directement nos voitures ; ceux qui sont venus avec emmènent les autres. Les bagages sont prêts depuis ce matin, entreposés dans un placard de la réception, car nous devions libérer la chambre avant 11h30.

La journée a été plus douce aujourd’hui : déjà le temps s’est nettement amélioré et le vent est progressivement tombé ; l’itinéraire resté plat était moins long qu’hier puisque sans la visite de la ville ; enfin le rythme fut moins soutenu avec plus de pauses, comme si Le guide hier voulait en finir au plus vite en raison du vent.

Nous joignons en file Grandville où nous attend, facile à trouver près du Casino au pied de la ville haute, l’hôtel des Bains, 19 rue Georges Clémenceau. La difficulté est de se garer, l’hôtel ne comprenant pas de parking. Nous faisons de la dépose-minute de bagages à la réception avant d’aller chacun chercher une place, souvent fort loin car notre heure d’arrivée est trop tôt. A 17h30, nombre de gens sont encore garés pour la plage.

L’hôtel a trois étoiles mais le seul ascenseur est très lent et très sollicité. Ma chambre est plus vaste et plus moderne que celle de Coutances, dotée de lits jumeaux. La douche est puissante et j’ai une vue, depuis le cinquième étage, sur la place de l’hôtel Normandy. Ce qui me permet d’assister à une scène d’autorité entre une mère exaspérée et une petite fille blonde de 3 ou 4 ans. Elle hurle et sa mère la traîne par le bras au risque de lui déboiter l’épaule (c’est arrivé à la fille de la sœur de Justine à ce qu’elle me dit). Je ne sais pas le pourquoi de cette colère mais je crois qu’user de violence n’est pas la meilleure solution. J’ai mal à voir des enfants malheureux, qu’elles que soient les circonstances.

Le guide nous donne rendez-vous à 19h45 pour aller dîner hors de l’hôtel. Il pleut et fait un peu frais lorsque nous ressortons. Nous allons au Cabestan, près du port de pêche. Nous avons droit à un menu à 19.90 € avec trois plats. Ils sont élaborés et présentés avec une certaine recherche. Je prends des tartines à la provençale (le terme « provençal » doit attirer les étrangers comme phare de la gastronomie française), le poisson du jour (un pavé de merlu sauce curry aux petits légumes) et le brick croustillant de pommes à la glace vanille.

Dans le port, sur le quai d’Orléans, est amarré un trois-mâts goélette pour la manifestation « Voiles de travail ». Le lendemain, il sera parti. Je l’apprendrai plus tard – Le guide ne nous en a rien dit – qu’il s’agit du Marité, terre-neuvier de Fécamp lancé en 1923 et restauré par des Suédois entre 1978 et 1987.

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Havre de la Vanlée

Au réveil, le jour est gris et une légère bruine tombe. Après le petit-déjeuner, nous partons en taxi pour Saint-Martin de Bréhal d’où nous remonterons à pied la dune qui sépare la mer du havre – jusqu’à traverser à pied à marée basse. Cela exige de bien connaître l’horaire des marées pour que la promenade soit compatible avec les eaux.

La femme taxi est une quadragénaire normande sympathique qui fait ambulancière habituellement. Elle a deux enfants, une fille aînée qui a passé son BAFA et travaille comme monitrice de colonie de vacances depuis cinq ans et un fils de 18 ans qui n’a pas encore le BAFA et qui travaille pour la première fois comme moniteur. Il n’a pas l’autorisation d’accompagner les enfants hors du camp. Il s’occupe des 6-12 ans. Comme il fait du judo, il est athlétique et les enfants aiment ça, surtout les petits garçons qui admirent le modèle mâle et aspirent à être musclés ; de même, cela rassure les petites filles d’avoir un moniteur fort et sain, protecteur.

Nous partons des abords d’un haras où un cheval bai racé tente de trouver du picotin frais au-delà des barrières ; il se laisse ombrageusement caresser le museau si l’on est calme et sans geste imprévu. Dans un chemin, un cirque aux roulottes rouges alignées. Dans le havre, la terre est craquelée là où le soleil a fait sécher la vase. Au bord d’une mare d’eau saumâtre, des traces pieds nus d’enfant ou de jeune adolescent me rappellent celle de la grotte préhistorique du Mas d’Azil ; l’humain reste toujours humain. Elles se situent face à un affut de chasse au canard, camouflé sous une motte d’herbe. Comme à Saint-Pierre et Miquelon (où sont allés beaucoup de marins normands) on chasse le canard de mer ou de terre à l’appelant.

Nous passons vite sur la dune que borde un camping fort rempli et descendons sur la plage. Quelques baigneurs sortent de l’eau qui semble fraîche car ils se rhabillent très vite de sweats sans même s’essuyer le torse. Des cavaliers et cavalières passent au ras de l’eau sur le sable dur dans un paysage de Boudin. Trois petites voiles blanches dessinent au loin leurs triangles ; des moutons parsèment la mer.

La plage de sable s’étend sur des kilomètres sous un ciel immense ; l’eau est à plusieurs centaines de mètres, la marée descend. Jeu des nuages et de la lumière sur l’estran, ses flaques, ses rides de courant sur le sable, le liseré du ressac et l’eau bleu-vert au loin. Au bord des dunes, des cabanons de plage sont tolérés sur l’espace public maritime et plus ou moins entretenus. L’un d’eux a été vandalisé puisqu’une inscription s’exclame : « pourquoi avez-vous saccagé chez moi ? ».

Des enfants s’amusent à sauter la falaise de sable, partant de l’emprise végétale pour tomber dans la pente qui s’écroule.

Sur la plage dunaire, au-delà de la limite des marées extrêmes, poussent les oyats, les ajoncs et l’euphorbe des sables. De fines plantes au plumet balançant au vent sont nommées queues de lapin ici (lagurus ovatus). Une petite fleur mauve est appelée lavande de mer (limonium vulgare), elle adore les prés salés. Une autre, bien découpée, est le panicaut maritime ou chardon de mer. Pousse au ras du sol une plante charnue aux feuilles coriaces comme une oseille mais d’un vert plus foncé aux reflets d’argent, l’obione (halimione portulacoides). De la même famille que la salicorne, la bette ou l’épinard, elle se mange et fleurit en été. Je la goûte, elle est salée et un peu acide comme du cresson en moins prononcé.

La marée a apporté sur l’estran intérieur du havre de petits coquillages ovales à la coquille plate en forme de spirale comme une galaxie. Ce sont les crépidules, apportées par les Liberty-ships durant la seconde guerre mondiale, d’abord dans les chargements d’huîtres venues des Amériques puis sur la coque des bateaux du débarquement. Elles se présentent en colonies encastrées les unes dans les autres quand elles sont encore vivantes et sont invasives tant elles résistent aux courants et aux prédateurs. Une société bretonne de Cancale cherche à valoriser la chair riche en protéines et oligo-éléments mais les coquilles sont remplies de métaux lourds et ne peuvent servir que pour le remblai des routes. Le guide nous montre aussi des sortes d’éponges blanchâtres qui ressemblent à des nids de guêpes abandonnés : ce sont des œufs de bulot. Ce gastéropode comestible est fort apprécié du Cotentin et sa collecte est réglementée : on ne peut pas le ramasser à moins de 4.5 cm de longueur. Plantes, oiseaux, promeneurs et crottes de lapin comme sur les plages du Club des Cinq, peuplent ce site remarquable de dix hectares recouvert d’herbus, de salines et de prés-salés où nichent paraît-il environ 150 espèces d’oiseaux.

Nous ne tardons pas à pique-niquer à l’abri de la dune car le vent reste soutenu, bien que moins fort qu’hier. Le soleil fait de fréquentes apparitions, ce qui laisse présager un apaisement du temps. Le pont-l’évêque fait bon ménage avec la poire juteuse en entrée, puis la tartine de saumon fumé sur toast avec un lit de crème et d’aneth, arrosée de citron et saupoudrée de poivre, spécialité du guide, est le clou du repas. Suit un yaourt de marque Malo, parfum caramel au beurre salé, une production bretonne, puis le café et le carré de chocolat, cette fois du Côte d’or bio goût orange. A chaque jour son chocolat et son yaourt différent. Son vin aussi, cette fois du vin blanc bas de gamme ; il y a toujours aussi peu d’amateurs et la bouteille de rouge d’hier n’est pas finie. Le guide nous offre à croquer un petit normand : comme le petit suisse ou le petit noir qu’on s’enfile vite fait, il s’agit d’une gourmandise alimentaire et pas d’une incitation à la débauche.

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Départ pour le Cotentin

En ces temps où le confinement empêche quiconque de voyager pour un temps, j’éprouve l’envie de me remémorer la Normandie l’été dernier. Dans la banlieue d’Île-de-France où je suis ces temps-ci, deux petits voisins normands s’ébattaient au jardin ce dimanche, jour d’élection. Ils jardinaient. L’un de 7 ans et l’autre de 17 ; ils avaient ôté leur tee-shirt pour prendre le soleil, signe de vie qui continue, vigoureuse et saine.

Me voici donc embarqué pour cinq jours avec la Compagnie des sentiers maritimes, agence de voyages fondée en 1993 en Bretagne, pour un périple à pieds Coutances-Grandville-Mont Saint-Michel par les grèves. Le suivi du sentier du littoral, baptisé GR 223 peut se faire tout seul, mais je préfère être en groupe. Le rendez-vous est donné en fin d’après-midi à l’hôtel Cositel de Coutances (le nom gaulois de la ville). Situé un peu à l’écart de la ville, dans un bosquet d’arbres avec un grand parking, il est calme et flanqué d’une terrasse à ciel ouvert avec bassin aux carpes. Il est en outre facile à trouver, même sans GPS, car situé juste après les stades et la piscine municipale, lieux clairement indiqués par les panneaux indicateurs.

Je choisis la voiture plutôt que le train au vu des sempiternels ennuis SNCF : prix plus élevé aller et retour que le seul carburant, changement à Caen, longueur du trajet presque équivalente à l’auto. Sans parler des retards ou des grèves pour rien, avec la trop connue liste de prétextes : trop chaud pour les caténaires, trop froid pour les rails, incendie sur la voie, arbres tombés, feu de broussailles, personnes sur les rails, problème voyageur, incident technique, retard dû au trafic… cochez la case utile. Quatre sont venus par le train depuis Paris et ont d’ailleurs subi un retard de près d’une heure en raison de « gens sur les voies ».

En voiture, j’ai eu le plaisir du paysage, les champs de blé fauchés, les prés verts et les bosquets du Perche, les vallonnements normands. Vitres fermées, climatisation légère, je glisse, avec ou sans musique, de façon feutrée aux vitesses limites. Les écolos ont fort à faire pour prouver aujourd’hui que le train, avec le monopole centralisé de la SNCF et la mainmise des syndicats, est préférable à l’automobile. Même seul. Pour aller à Coutances, je n’ai pas besoin d’autoroute : la N12, Dreux, Argentan, Flers, Vire, Villedieu-les-Poêles. Les routes permettent le 110 km/h, le 90, le 80, 70 en agglomération et 50 dans les villes, voire 30 parfois. Je découvre le ridicule des ronds-points. Toutes les petites villes en ont dans leur zone industrielle, parfois cinq ou six en enfilade tous les 500 m ! J’arrive tôt, vers 16 h, après deux pauses. Il fait beau, assez chaud, mais une courte pluie s’invite en fin d’après-midi.

A mon arrivée, une seule voiture sur le parking : l’hôtel se remplira le soir. Il semble que les voyageurs ne soient ici que de passage pour une ou deux nuits. La chambre sent le renfermé, pas utilisée depuis un moment ; elle ne comporte ni frigo, ni climatisation – il est vrai que le climat ne l’exige pas, hivers humides, étés doux. Cet hôtel me semble en sous-utilisation bien qu’à peine plus cher qu’un gîte : de 70 à 106 euros la chambre. L’hôtesse m’annonce que le rendez-vous est finalement fixé à 18h45 dans le hall. J’ai le temps de me rafraîchir et de ranger mes affaires.

Nous sommes neuf avec le guide, museau fin et jambes sèches, grand mais avec un léger bedon, arborant une tignasse bouclée poivre et sel, une barbe d’une semaine et de petites lunettes rondes qu’il masque parfois de plus larges lunettes noires. Il est diplômé accompagnateur de moyenne montagne. Pour le reste nous sommes deux garçons et six filles – plutôt mûres. La doyenne a 77 ans et a commencé à travailler à 15 ans. Elle a pris le train et est passé par Rennes et elle a dû changer de train à Grandville. Trois travaillent à l’Education nationale, une dans l’informatique et une dernière dans la formation.

Avec sa curieuse façon de présenter les choses, le guide ouvre une bouteille de cidre en « apéritif » (pour neuf), en précisant bien que c’est exceptionnel, que cela fait un trou dans le budget, et que nous devons apprécier comme il se doit cette attention inattendue. Ce ne sera que la première fois qu’il usera de cette ironie à l’envers qui prend les gens à rebours et le dessert plutôt. Le cidre bio du coin racle plutôt les intestins et fait aller rapidement aux toilettes ; il est heureux que nous n’en ayons eu qu’un demi-verre. Maniant toujours le paradoxe, il nous parle du séjour. Pour le situer, il déplie une grande carte… de l’Europe. Il présente l’essaimage viking puis explique les fortes marées par le plateau continental augmenté de la barre du Cotentin qui resserre les eaux dans la Manche. Il n’y aurait qu’un seul autre endroit dans le monde où les marées seraient aussi fortes. Notre marche se fera « selon les astres », ce qui signifie moins les étoiles que la lune et le soleil qui influent sur les marées. Le guide insiste sur la lumière changeante et toujours vive du Cotentin qui a inspiré les peintres. Il n’y a pas de peintre parmi nous, la race des amateurs se perd.

Sur ces hautes considérations, nous allons dîner. Il suffit de faire cinq mètres et de passer une porte pour nous retrouver dans le restaurant de l’hôtel. Le menu est mi-normand, mi-international, chacun peut choisir un plat parmi trois ou quatre. Je choisis la version locale : saumon fumé, cabillaud à la crème, les trois fromages de Normandie sur salade (camembert, pont l’évêque, livarot).

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Chutes d’eau du Canaïma

Dix minutes de pirogue à moteur dans le cagnard nous font passer devant des chutes bouillonnantes que nous aurons l’occasion de contempler encore pendant deux jours : le salto Ara. L’eau, chargée de minéraux, est de couleur jaune pastis. Debout dans la pirogue instable, tous font des photos, je ne vois pas pourquoi : ce n’est qu’un décor de carte postale. Sur les bords de cette rivière élargie ici en lac des femmes lavent du linge tandis que de petits enfants se baignent tout nu, leurs corps fins luisants comme du bois vernis.

Nous finissons par nous échouer sur une plage de rochers plats et de sable blanc très doux. Un jeune adolescent sèche sa poitrine cuivrée au soleil. Un sentier part pour une série de paillotes à quelques minutes de là. Il fait vraiment très chaud en ce midi !

Un grand toit de palmes ouvert sur l’extérieur sert de réfectoire, de salon et de dortoir à la fois, tandis que des paillotes fermées servent à la cuisine, aux réserves et aux chambres des hôtes. Un curieux abat-jour fait d’une bouteille plastique sert aussi de ventilateur lorsque la brise fait tourner ses ailettes. Nous dormirons dans des hamacs tendus entre les poteaux qui, avec leur moustiquaire, ressemblent à de grosses gousses baveuses. Je songe à ce film de science-fiction du début des années 60 où des extra-terrestres blonds aux yeux pâles naissaient dans ce genre de chrysalides.

Nous prenons le déjeuner composé de poisson d’eau douce trop grillé, de salade et du sempiternel riz. Nous partons ensuite pour une promenade, notre première « randonnée » du circuit. Après ces heures et ces jours assis dans les avions, marcher nous fait du bien. Mais le sentier n’en est pas à son premier randonneur : il est aménagé comme une autoroute, panneaux comminatoires et cordes providentielles indiquant aux ignares et aux ménagères (surtout américaines) où il faut faire attention. Aucun autre touriste ne folâtre dans les parages, si ce n’est un Japonais solitaire et plutôt marginal. Il est barbu et velu, ce qui est déjà peu asiatique ; il porte les cheveux longs retenus en queue de cheval, ce qui ne fait pas salaryman bien comme il faut, mais il les a noués haut placé comme les samouraïs. Il ne porte qu’un bermuda et des tongs, tenant d’une main un minuscule appareil photo numérique et, de l’autre, une paire de petites jumelles. Marginal, il n’en est pas moins Japonais ! Le sentier nous mène à travers bois où il fait heureusement moins chaud, puis sur le sommet d’un tepuy d’où l’on peut distinguer tout le paysage alentour.

Le guide indien qui nous accompagne, et qui n’est autre que notre hôte, nous énumère fastidieusement tous les noms donnés aux tepuys de l’horizon par les Indiens du coin. Vaines paroles, car nous nous empressons de les oublier aussitôt. Je ne retiens que le premier nom car il est amusant, « la Vieille Femme » (traduction du langage indien). Je crois qu’il y a aussi « le Cerf » et d’autres dénominations du même acabit. Bref, nous devons nous rendre compte que ce paysage « sauvage » est habité, apprivoisé par l’homme rouge, « civilisé », en un mot. Nous nous le tenons pour dit.

Le sentier boucle et nous ramène à notre plage de débarquement. Nous suivons un moment sa lisière, puis la forêt qui vient presque au pied de l’eau, enfin la falaise à pic sur l’onde. Nous passerons sous la grande cascade de pastis dûment photographiée ce matin par les amoureux des « tartes » postales. Les embruns légers créés par la longue chute flottent dans l’air, créant une atmosphère irisée et brouillasseuse qui nous oblige à ôter nos chemises et à ranger le sac le long de la roche pour ne pas le mouiller. Nous sommes ainsi à l’aise sous l’eau vive qui tombe.

Suivant notre exemple, Javier ôte son tee-shirt pour exhiber un torse imberbe et cultivé aux appareils comme aux poudres à gonflette. Il restera torse nu jusqu’après le dîner. Ses muscles sont puissants mais peu dessinés, ce qui me fait penser qu’il a avalé des produits pour augmenter la masse musculaire. Quelques poils noirs, raides et très courts, commencent à repousser sur son sternum, laissant penser qu’il s’est rasé. Ces poils grandiront d’ailleurs tout le long du séjour, confirmant cette thèse. Est-ce sa copine qui le préfère ainsi ? Ou s’expose-t-il aussi comme mannequin pour gagner un peu d’argent ? Son obsession est l’argent, dans ce Venezuela réduit à subsister d’expédients sous l’expérience Chavez. Il nous le dira après le bain, alors que nous séchons, allongés sur un rocher qui a gardé la chaleur du jour. Il gagne comme guide, cette année, plus que son avocat de père, sans guère de clients depuis la « crise ». Il aide les uns et les autres, sa copine qui finit ses études, son père qui n’arrive plus à joindre les deux bouts.

L’eau qui nous fait envie depuis notre arrivée est douce mais sombre, chargée de limon et de minéraux. Lorsqu’ils touchent le fond, les pieds s’enfoncent dans l’argile. Le bain est tiède mais le petit vent qui souffle à la tombée du jour nous fait frissonner. Nous observons Vénus, première étoile au ciel puisqu’elle est une planète, puis les vraies étoiles qui s’allument une à une. Nous repérons en premier la constellation d’Orion, juste au-dessus de nos têtes. Et Françoise, la seule fille de notre groupe de douze, trop aventureux pour la moyenne, apprend les noms des étoiles les plus brillantes d’Orion : Bételgeuse à l’épaule droite, supergéante rouge, Rigel au pied gauche, géante bleutée, Bellatrix à l’épaule gauche, géante bleue. Mais elle ne retient pas les trois étoiles serrées de la ceinture dont les noms, pourtant, font rêver : Alnitak, Alnilam et Mintaka. La massue et le bouclier sont moins visibles tant brillent d’étoiles au ciel une fois l’obscurité tombée.

Un cocktail de jus d’orange et de rhum vénézuélien titrant 40° est préparé par l’Indien. Le mélange est très parfumé. Un groupe électrogène permet quelques lumières pour éclairer la table et à un cassettophone de passer un tube local disco, pour l’ambiance. Nous baissons cependant le son et la cassette, une fois au bout, ne sera pas remplacée. Nous dînons de l’assiette triple en usage ici : viande, riz, salade. Pas d’entrée et souvent pas de dessert. Cette fois, l’élément carné est du bœuf en ragoût. A douze tout le long d’une table, nous ne pouvons qu’avoir plusieurs conversations, au moins deux ou trois à la fois. Françoise, au milieu, avoue travailler dans le marketing. La conversation de l’autre bout, pour les bribes que j’en capte en allant me servir d’eau au pichet, porte sur les critères de beauté, l’attrait sexuel, les différences homme-femme. Françoise, après un moment de cette conversation de mâles entre eux, se dit « inquiète de ce qu’elle entend », de la façon dont les garçons affectent de voir aujourd’hui les filles. Elle ne sait rien des vantardises obligées des jouvenceaux en bande, de leur affectation de suivre l’opinion dominante quoi qu’ils en pensent au fond d’eux-mêmes, ni de ce modèle populaire « viril » qu’ils se croient toujours être obligés d’afficher en groupe pour ne pas se montrer différents ou efféminés.

De notre côté, Julien et moi parlons avec le Japonais qui livre quelques phrases en anglais entre deux bouchées. Il engouffre, il dévore ; une assiette nous suffit, lui en demande une autre. Julien est informaticien. Le Japonais se fait appeler Youki et étudie l’économie et le marketing à Tokyo. Il lui reste deux ans à faire et il profite des deux mois de vacances universitaires qui ont lieu en ce moment même pour voyager. « Après, nous dit-il, je serai pris comme les autres dans le travail ; je deviendrai workalcoolic ! ».

Les bêtes stridulent dans les arbres extérieurs. Il fait bon, humide et venteux, mais l’air a une douceur qui nous change de l’hiver européen. Les hamacs attendent les dormeurs. J’ai trouvé pour ma part un simple lit, bien plat, que je préfère aux cocons suspendus dans lesquels on ne peut pratiquement pas bouger. Quelques moustiques me piquent mais le vent les chasse.

 

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Ski nordique et sauna en Finlande

Le jour, le skidoo forme la trace dans la neige cristalline. Chacun la suit à skis, à son rythme, en vue des autres mais le plus souvent seul.

L’air est vif, la lumière froide, le silence minéral. Chaque son porte loin et est capté immédiatement par l’oreille, plus attentive dans ce vide. L’envol brutal d’une perdrix des neiges, surgissant d’un buisson, est un choc à chaque fois. Le paysage prend des nuances métalliques sous le soleil le plus souvent voilé. Une forêt, un lac ; une forêt, un lac…

Variété des chemins en forêt, monotonie des lacs où le rythme du corps atteint toute son ampleur, aucun obstacle, aucune montée ni descente ne venant rompre l’effort. Bras en avant, appui sur le bâton de tête, jambe qui glisse sur le ski, puis l’autre bras, l’autre jambe. Ran ! Ran !

Le cœur pulse au rythme de batterie, le sang irrigue avec joie les artères, les poumons s’enflent et se contractent, j’ai le sentiment curieux d’être une sorte de machine, d’actionner mes pistons, de relâcher ma pression, locomotive de chair fumante à l’effort, régulière, obstinée, mécanique. Il y a un plaisir de la machine, depuis le rythme du cœur maternel aux pulsations de la batterie des ados jusqu’à ces exercices physiques ancestraux qui font les abdos dont les jeunes ici sont bien pourvus.

Dans la solitude ambiante, avec le rythme qui irrigue mieux le cerveau et fait chanter les muscles, les pensées vont à leur gré, détachées. Nietzsche le savait : on pense mieux en marchant qu’assis immobile à digérer de lourdes nourritures.

Dans les rares villages que nous traversons, les enfants vont emmitouflés, trapus, la démarche un peu lourde. Un adolescent blond et bouclé, soucieux d’apparence américaine, va, les jambes fuselées sous le jean qui le protège mal du froid, coupe-vent blanc échancré sur un pull noir en V sur le cou, il balance les épaules. Nous croisons quelques adultes aux faces épiques, un gros au nez coupé, un géant aux cheveux et à la barbe fournis en proportion comme un vrai père Noël. Ou encore ce jeune homme roux à face de renard, les pommettes larges et saillantes, les yeux fendus, une large bouche et un nez allongé.

Les petites filles sont ici belles comme des enfants et vigoureuses comme des garçons. Nous ne voyons guère leurs mères, occupées en cuisine ou en courses, ou pour certaines à travailler à la comptabilité. Et nous faisons connaissance avec les rennes. Ils sont bas sur pattes, moins grands que des cerfs. Les mâles arborent cette ramure qui fait leur charme. Les troupeaux sont curieux, ils galopent en horde mais tournent autour de vous pour sentir le vent et avec une vraie curiosité.

Vers le milieu du parcours, nous nous arrêtons dans une cabane pour dormir, au lieu de la tente. L’intérêt est qu’elle a, attenant, un sauna.

Nous faisons comme les locaux : tout nus pour suer dans la chaleur, puis se rouler dans la neige glacée avant de venir nous réchauffer dans le sauna, puis de recommencer. Avec un peu d’aquavit pour nous détendre avant le dîner.

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Bivouac sur la neige en poudre

Durant toute une semaine, nous avons retrouvé un peu de la vie laponne d’il y a un siècle. Paul en skis nous fait son cinéma pour nous initier ou nous réinitier au ski nordique. Il nous a guidé en randonnée de fond tous les jours, sur les lacs gelés et les chemins forestiers à peine devinés sous l’épaisse couche de neige glacée.

Les bagages nous suivent sur un traîneau traditionnel, tracté non plus par des rennes mais par un skidoo. Levés tard, vers 9 h, attendant que le soleil s’élève un peu, nous pique-niquons sur le chemin près d’un feu de sapin cueilli sur place.

Nous ne restons pas longtemps, une demi-heure peut-être, car le froid intense vous saisit vite lorsque vous ne bougez plus. Dès le milieu d’après-midi, vers 16 h, il était temps d’installer le bivouac pour la nuit. Le froid tombe vite, largement sous zéro, pouvant atteindre – 20° avec l’obscurité.

Sous ces latitudes, en cette saison, le soleil reste bas sur l’horizon et chauffe peu la terre. Il fait couramment –10° à –15° le jour et –25° à –30° au plus froid de la nuit.

A cette température, la neige reste en poudre. Elle est comme du sable fin et il ne faut jamais quitter ses skis au risque de s’y enfoncer jusqu’en haut des cuisses.

Pour installer la tente, il faut – à skis – dégager à la pelle un emplacement de 6 m de diamètre dans la poudreuse qui crisse.

Nous rejetons la couche de surface, plus gelée qu’en dessous à cause du vent, et piétinons la couche suivante pour la tasser suffisamment.

Nous tendons à la verticale trois perches à 6 m l’une de l’autre, qui se rejoignent à leur sommet en tau. La structure en triangle est solide par construction. Il suffit ensuite d’y hisser la toile d’épais coton, forme moderne des peaux de rennes cousues, mais plus légère. Sont intercalées ensuite les perches intermédiaires pour tendre la toile, deux perches en croix dans chaque espace entre les perches de structure.

Le feu est vite allumé à l’intérieur, entouré par précaution d’une cage de grillage pour éviter les trop fortes explosions d’escarbilles, très courantes avec le bois de résineux. De vraies peaux de rennes sont étalées sur le sol afin d’isoler du froid mordant. Voilà tout ce qu’il faut pour créer un espace intime et confortable.

La chaleur ne tarde pas à se répandre sous la toile en coque, seule la fumée s’échappe par le toit. S’il fait –20° dehors, il fait +5° dedans, ce qui nous paraît, par contraste, très chaud. Nous ne sommes pas torse nu comme les Lapons d’hier et gardons nos sous-pulls et pulls polaires (doublés d’une veste NON synthétique pour éviter de flamber à cause d’une escarbille !).

Le foyer de la cuisine est installé à l’extérieur, alimenté de troncs de sapins et bouleaux coupés à la tronçonneuse. Dans ces forêts du nord, qui s’étendent jusqu’au fin fond de la Sibérie, ce n’est pas le bois qui manque. Pavo (Paul) va les couper dans la forêt alentour et les rapporte attachés au skidoo.

Une perche piquée de biais dans la neige suffit à supporter les marmites noircies au-dessus du feu. L’odeur de suie et de résine nous suivra durant tout le séjour.

Le froid intense tue toutes les odeurs et celles qui surgissent, dues à la chaleur, en sont d’autant plus remarquables. Autour de nous, la forêt immobile aux fûts droits s’assombrit. La neige glacée, le ciel bas, gris, aux rares déchirures bleu pastel, forment une chape de solitude.

Une fois la nuit tombée, se déploient parfois dans le ciel les draperies brillantes des aurores boréales. Ce sont les particules du vent solaire parvenues jusque dans la banlieue de la terre. Elles sont déviées par son champ magnétique et elles dansent. Leurs voiles sont mystérieux et changeants, dans un silence absolu. Elles nous suggèrent l’idée des grands espaces entre les étoiles.

C’est l’heure de l’aquavit, cette vodka des pays nordiques. Pavo ne veut pas se laisser tenter, il ne boit pas. S’il avale de l’alcool, une curieuse prédisposition génétique, courante parmi les populations finlandaises, le force à boire jusqu’au coma éthylique.

Nous dormons serrés autour du feu dans la tente, comme les pétales d’une fleur, pelotonnés au fond du duvet, superposant les couches pour garder la chaleur. Certains dorment nus, d’autres en collant polaire. Tous ont un drap, un duvet de haute montagne fabriqués pour les très basses températures, et une housse de duvet en coton pour éviter les escarbilles qui passent inévitablement le grillage. Nous nous endormons dans le reste de la chaleur du feu, lorsque les braises ne risquent plus guère de faire exploser d’étincelles, et laissons le foyer s’éteindre tout doucement dans la nuit. Au matin, le premier réveillé courageux va attiser les braises qui couvent encore et ajouter quelques bûches dans le feu pour que les autres sortent du duvet sans être frigorifiés.

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Crêtes vers Pomonte

Nous prenons deux gros taxis pour joindre le village de San Piero in Campo, 226 m, dans la partie ouest de l’île, ce qui nous fait traverser en voiture toute la partie centrale. Ils nous laissent sur la place à la fontaine et continuent de convoyer nos bagages jusqu’à Pomonte, à l’extrémité est où nous serons ce soir – à pied.

Le ciel est à peine embrumé et nous partons marcher sur le versant sud. Une mine de granit est en activité. Nous dépassons des cabanes de berger en pierres sèches. Un ancien moulin à grain, il mulino di Moncione – le plus grand de l’Elbe – était alimenté en saison des pluies par un torrent de la montagne. Un réservoir permettait de faire tourner la meule sans à-coup. Il a cessé de fonctionner en 1910, les parties en fer furent revendues 270 lires en 1935 pour financer la guerre d’Ethiopie, et le tout est aujourd’hui ruiné. Le maquis est desséché par la saison exceptionnelle.

Le sentier GTE est entretenu, mais dès que l’on passe – par un « rempaillou » selon Denis – sur la variante MTE, ce ne sont que broussailles envahissant le chemin et chaos de roches. Je me râpe le genou droit lorsque ma chaussure dérape en montée.

Dès que sourd un peu d’eau, les lieux se plantent d’arbres qui font de l’ombre et l’herbe pousse. Pour le reste, c’est cagnard et roussi, mais odeurs de marjolaine ou de sauge. Nous buvons nos trois litres allègrement dans l’après-midi. Cette étape est sans intérêt car le panorama est rarement visible et il est difficile de détacher ses regards du sol sans se tordre une cheville. Certains ont vraiment du mal.

Nous pique-niquons à la cabane de pierres sèches avant le col della Grottaccia à 647 m. La salade du jour est au riz, à la tomate, au persil, aux anchois et aux courgettes crues émincées. Il y a aussi du saucisson au fenouil et du pecorino. Et toujours le doigt de vin rouge pour le goût.

Nous repartons pour passer le col et redescendre très longuement vers le village de Pomonte au bout de la vallée creusée par la rivière, sur la mer.

La fin est dans une pinède. Une source commune est sise près d’une vigne, à une centaine de mètres de la route. Elle nous permet de refaire de l’eau car nous avons une fois encore tout bu. Il y a eu moins de pentes abruptes qu’hier, mais plus de dénivelée. J’ai fait très peu de photo, faute de paysage.

Notre hôtel L’Ogliera via del Porto Vitale est dispersé car plein en cette saison. Une partie va dormir à l’adresse, une autre dans des studios de gîte un peu plus haut dans le village, et Denis et moi chez la fille de la patronne, Simone, qui a ouvert une chambre d’hôte. Cette fois je partage la chambre, mais le grand lit matrimonial est séparé de deux lits individuels par une tenture colorée. Il y a même un coin cuisine et un frigo en plus d’une grande salle de bain.

Une fois installé, je vais seul à la plage, tout au bas du village. De gros galets glissants la tapissent, ce qui est peu agréable et rend difficile la rentrée dans l’eau sans sandales de plage. Il est 17h30 et les familles sont installées à quelques mètres les unes des autres dans l’estran étroit entre les vagues et le rocher. Les gosses sont très bronzés, surtout les garçons car les fillettes semblent moins s’exposer. J’en ai pourtant croisé deux magnifiques en vélo rose et en seul slip ; elles logent dans un gîte un peu plus bas du mien. Cheveux blonds et corps doré, 7 à 9 ans peut-être, elles descendaient vers la plage avec maman.

J’observe un couple de gamins dans les 9 ans, un blond et un brun, qui se défient au plongeon depuis un gros rocher arrondi qui s’avance dans la mer. Avec masque et sans masque, ils plongent et remontent, s’exclament et blaguent, incitent un gros plus grand et balourd à venir les rejoindre, le ventre en bouée et les seins d’une sirène. Tous deux sont sveltes, nerveux et portent une médaille au cou, ce qui leur donne un aspect plus âgé, style « beau gosse ».

En haut de la rue, sur le banc du glacier qui précède la place de l’église, une brochette d’enfants allemands de 6 à 10 ans lèchent une glace sous la surveillance de leur mère. Trois garçonnets et une fillette blonds, dorés, torse nu et en short de jean. Un vrai dessin de Pierre Joubert.

Je reviens au gîte pour une douche et écrire, Denis est parti faire les courses pour le pique-nique de demain. Tout le groupe a rendez-vous « pour l’apéritif » à l’un des cafés de la place de l’église. En y allant, je croise un adolescent à la profusion de cheveux noirs sur le crâne, souple comme une liane et le corps dessiné avec la délicatesse d’un Botticelli. En seul short et tongs, chien en laisse il se retourne en contrapposto vers son copain habillé, mettant en valeur ses formes graciles auxquelles l’autre ne paraît pas sensible. Il peut avoir 15 ou 16 ans.

Nous dînons au restaurant de l’hôtel appelé lui aussi L’Ogliera, mais sis sur la route principale qui traverse le village et fait le tour de l’île. Cette situation devrait lui attirer plus de clients tandis que l’hôtel où dormir est au calme dans le haut. Penne aux coquillages, daurade entière et fruits.

Au retour vers le gîte, vers 22 h, une horde de gamins de 8 à 11 ans courent pour jouer ensembles autour de l’église, rhabillés après la douche. C’est le plaisir de la fraîche et de la semi-obscurité des villages du sud avant d’aller dormir. Les rues sont encore animées : vieilles devant la télé, toutes fenêtres ouvertes, une plus jeune pianotant sur son smartphone, le chien assoupi à ses pieds. Un commerçant rentre chez lui avec sa voiturette et se gare ; il est torse nu.

Le nom de l’hôtel L’Ogliera signifie l’écueil. Il fait référence à un gros rocher déchiqueté au large de la plage, vers lequel les nageurs à masque aiment aller plonger. Un bateau aurait été coulé à cet endroit dans les années cinquante pour toucher la prime d’assurance, dit-on.

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Porto Azzurro sur l’île d’Elbe

Après avoir exploré hier le sud des deux caps qui forment l’île à l’est, nous partons ce matin vers le nord. Un bus nous mène à Rio nell’Elba.

Dans l’église, figure une statue du Padre Pio, ce capucin italien affecté des stigmates du Christ et canonisé le 16 juin 2002 sous le nom de saint Pie de Pietrelcina.

Puis les montées et descentes se succèdent à pied  sur la ligne de crête, jusqu’au plus haut point du Cima del Monte – 516 m –  qui sert de relais aux antennes mobiles.

La vue porte sur les deux versants du cap, Portoferraio d’un côté, Rio Marina de l’autre. Nous regardons passer les traits blancs des ferries longeant la côte et le profil des îles au loin, dans l’embrumée de la distance.

Le Castello del Volterraio est à 395 m ; il date du 13ème et est le plus ancien château de l’île ; il commandait la route du fer. L’île perçue au loin est Capraia, elle sert de pénitenciers pour courtes peines.

Denis nous montre les plantes du maquis, la lavande des maures, le ciste pyrophytes, la queue de lièvre si mignonne et douce à caresser, le pistachier des oiseaux.

Il nous parle du continent proto-ligure qui enfonce l’Italie comme un bélier sous les Alpes et qui a redressé nord-sud les îles de Corse et Sardaigne. Ce pourquoi ces îles, comme Elbe, ont une géologie particulière, non calcaire, comme les îles du Levant. Flore et faune ont de même gardé l’empreinte de ce continent perdu.

La dernière grimpée au Monte Castello – 396 m – est très pentue, sous un soleil brûlant, en état de fatigue et en hypoglycémie. La pause pêche pour attendre les autres, est particulièrement bienvenue. Nous pique-niquons une demi-heure plus bas, sous des pins parasols, au-dessus de la Madonna Monserato.

La salade du jour est à retenir : roquette, tomates grelot coupées en deux, pois chiches, cœur de fenouil cru émincé, copeaux de parmesan, huile d’olive et vinaigre balsamique. Les lambeaux de jambon cru sont en option. Nous faisons la sieste sous les pins à l’adolescence du jour : les 13-15 heures, comme les ans, sont toujours les plus pénibles. La Madonna Monserato est une abbaye construite par les Espagnols sur le modèle de Montserrat. Une croix de fer sur un pic la surplombe.

Nous descendons par un « sentier de chèvre » caillouteux, avec des passages sur vire – mais dans la pinède. Il fait moins chaud. Nous rejoignons la vallée, puis la route devant le pino nonno, le pin grand-père, tricentenaire. Une branche morte vient de lui être coupée. Denis demande de l’eau à une dame qui habite une petite ferme au bord de la route ; elle cultive probablement les champs plus bas. Nous sommes assoiffés comme hier. J’ai bu aujourd’hui plus de quatre litres, ayant emporté pas moins de deux bouteilles d’1,5 l et ayant bu pas moins d’un demi-litre au petit-déjeuner. Avec le nouveau demi-litre d’eau de la dame que j’avale, cela fait bien quatre litres. Et la journée n’est pas terminée. La chaleur d’aujourd’hui (34°) et l’effort des montées et descente du jour fait consommer du liquide. Le corps s’adapte et je me sens physiquement moins fatigué qu’hier.

Nous rentrons par la plage de Porto Azzurro à la sortie de la baie, dans une calanque protégée. Le sentier du littoral longe la forteresse – centre pénitentiaire. Le comble est que de gigantesques marches casse-pattes hautes de 25 à 55 cm chacune nous obligent à grimper encore, le long d’une pinède « propriété privée ». Agaves et figuiers de barbarie agrémentent les rochers. Plus loin, de grands ados se lancent des défis à qui sautera de la falaise le plus haut dans l’eau. Le sentier passe à sept ou huit mètres des vagues et ce n’est pas très élevé, mais il faut le faire. Et c’est à grand cri que le dernier s’élance, le plus timoré peut-être. Une fois en bas, la bande des sept s’éloigne à la nage, raffermie par le défi partagé entre mâles, dans un grand sillage. Les filles attendent en maillot de bain à l’ombre, assises sur les dernières marches du sentier aménagé, juste avant les bars du bord de mer. Il faut que les garçons aillent dépenser leur énergie avant de venir flirter en douceur.

Sur la plage de la cale, juste avant le port, une colonie pour les 7 à 9 ans montre des corps souples et bien grillés, peu sportifs mais élégants. Une sirène à flotteurs est avachie sur un rocher devant eux, prenant de toute sa peau comme avidement les rayons solaires. Selon Denis, on ne salue du « salve » que les jeunes sportifs comme soi ; ce serait familier autrement – le terme vient des Romains et a été repris par Mussolini. Ciao vient de schiavo, esclave et, même s’il est répandu aujourd’hui, n’en est pas moins un peu vulgaire. Signe du tutoiement, il signifie « je suis à ton service ». La façon correcte de saluer est de dire Buongiorno jusqu’à la sieste (vers 15 h), Buonasera ensuite et Buoanotte juste avant d’aller dormir. Arrivederci est utilisée comme formule d’adieu pour ceux que l’on vouvoie ; ArrivederLa est encore plus respectueux.

Avec au moins six des filles, je prends un granité citron – 3 € le grand verre – dans une gelateria du port que connait déjà Isabelle. C’est un luxe de temps caniculaire, bien que le sirop soit un peu sucré pour mon goût. Je l’allonge d’un peu d’eau de la gourde pour faire fondre le restant de glace pilée et prolonger ce moment. Les filles veulent ensuite se baigner en mer après leur douche à l’hôtel, ce qui est peu logique. Je préfère quant à moi laisser les vagues pour aujourd’hui et me rafraîchir sous la douche avant de me reposer, d’écrire ce carnet, puis d’aller acheter de l’eau au Coop pas loin pour la marche de demain, deux bouteilles d’1.5 l.

Nous dînons le soir à l’hôtel de risotto aux fruits de mer (au riz un peu trop al dente pour moi), d’un demi-filet d’espadon grillé avec courgettes sauce menthe et asperges vertes, et d’une tarte à la crème de la nonna (étouffe-chrétien).

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Monte Calamita

Pendant que nous petit-déjeunons de croissants parfumés à la fleur d’oranger, la vie du lundi matin à Portoferraio reprend peu à peu dans la ville. Une volée de cloches appelle à une messe, les éboueurs passent ramasser les poubelles, les pépés vont acheter journal et cigarettes ou prendre un café serré. Le soleil dore déjà les façades – la journée sera chaude.

Sur le port, des familles attendent le ferry pour rentrer sur le continent, dont de nombreux petits Allemands blonds aux cheveux longs. Nous prenons le bus pour Capoliveri, au sud-est, village dans la montagne. Une horde de Noirs l’emprunte aussi ; ils sont flanqués de ballots portant des babioles à vendre sur les marchés, écume de la vague des migrants arrivés depuis deux ans et convertis en vu compra (je voudrais vous vendre…). Le paysage est à la corse, de maquis et de bois. Les villages semblent cependant plus vivants, habités toute l’année par des actifs plus que par des retraités. Mais nombre de maisons sont à vendre (vendesi) en raison d’un impôt foncier rétabli récemment, croit savoir Denis.

Nous faisons un tour dans Capoliveri, ses rues piétonnes aux façades colorées. Nous achetons inévitablement de l’eau à la Coop, 24 centimes la bouteille d’un litre et demi. Des caisses de fruits viennent des Illuminati. Je ne pense pas qu’il s’agisse de la même secte qui sévit dans le Da Vinci Code (mais qui se souvient encore de cet événement éditorial ?). Les complotistes pourront spéculer à loisir.

Une maison affiche une plaque en poterie : « Attenti al gatto » – attention au chat ! Je verrai de même à Marciana une céramique portant les termes « Attenti a la nonna ». Passent des touristes dont deux enfants de 11 et 12 ans, garçon et fille en tongs avec de longues jambes bronzées, portant chacun au cou un téléphone mobile sous sachet plastique. Même en vacances, ils ne peuvent se passer de leur gadget social.

Nous quittons le village pour nous engager, chaussures de marche aux pieds et sac sur le dos sous le cagnard, sur une piste de VTT qui part vers le Monte Calamita (412 m). Denis en profite pour nous conter la vie sexuelle des figues. Il leur faut une abeille de 3 mm pour les féconder, ce pourquoi les figuiers ne poussent pas au-delà d’une certaine limite climatique (actuellement au nord de Lyon). Les fleurs se trouvent à l’intérieur de la bourse et ne deviennent fruits qu’à cette condition. Certaines races s’autofécondent en parthénogénèse. Les chênes-lièges poussent en arbustes au-dessus du maquis.

Nous croisons beaucoup de vététistes sur le chemin ; ce sport plaît beaucoup aux Allemands et contente plus les jeunes que la marche, trop fatigante et trop connotée retraité. Denis m’apprend curieusement que nombre de gens ne sont pas à l’aise en vélo. Même s’ils en ont fait petits, ils sont maladroits et ont peur de tomber – ce qui fait survenir inévitablement la chute. Nous rejoignons d’ailleurs un Italien dont le copain vient de chuter, probablement en freinant trop du frein avant. Mais rien de grave, seules ses lunettes de soleil ont éclaté.

Nous passons près de vignes en espalier, devant un ensemble de bacs de séchage des raisins noirs qui servira à faire un vin plus sucré (le Pisanti), devant la Tenuta delle Ripalte « Lo Zappatoio ».

C’est une ferme récemment réhabilitée en vignoble avec subvention du gouvernement pour assurer une gestion du paysage.

Avec sa haie de pins parasols, ses champs de vignes, son élevage de chevaux et sa terre entourée d’eau, le domaine me paraît un lieu digne des fermes autarciques romaines. Il sera l’un des points de fixation de la population si la Grande crise systémique que certains prévoient survient. Il sert en attendant de gîte aux vététistes et de centre équestre.

Depuis les hauteurs, Denis nous désigne la forteresse de Porto Azurro, village dans lequel nous allons coucher ce soir ; elle est devenue prison. Ce sont les feux des hauts-fourneaux des mines de fer de l’endroit que les marins grecs voyaient en longeant la côte vers Marseille. Le fer et le granit étaient les deux productions principales de l’île dans l’antiquité. Le granit a par exemple servi à bâtir le Panthéon de Rome. L’île vit aujourd’hui surtout du tourisme. Elle produit son vin, sa bière Birra Napoleon, son parfum Aqua dell’Elba.

Nous apercevons aussi l’île de Monte-Cristo, si chère à notre imagination d’enfant. Alexandre Dumas n’a jamais mis le pied dessus mais son aspect sauvage et son profil en Puy de Dôme l’a séduit.

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Jacques Lacarrière, Chemin faisant

En relisant ce livre, dans sa réédition augmentée, mon plaisir est aussi grand qu’à la première Si ce voyage à pied à travers les campagnes françaises m’a autant marqué, c’est qu’il s’est trouvé être le bon livre à la bonne époque : la fin des années 70.

La postface actuelle, et les extraits de nombreux courriers que la première édition a suscités, en témoigne. Presque dix ans après 1968, la société assurait sa mutation progressive vers le retour à soi. Cela a conduit à l’individualisme, voire à l’égoïsme, arriviste ou solitaire ; mais cela a conduit aussi à la revalorisation du présent et de la tradition, du paysage et des coutumes. Désormais, les Français ont réappris à marcher ; le camping à la ferme et le gîte rural se sont développés ; les sentiers de grande randonnée ont explosé, de même que les activités « douces » proches de la nature : VTT, escalade, parapente, planche à voile, surf et camping.

Lacarrière est arrivé avec son périple et son livre a salué cette aube confuse. Ce qu’il écrivait était attendu et il a été reçu tout de suite : il exprimait un désir de l’époque.

Mais l’auteur a ses qualités qui le font durer, hors des modes. Il a de la culture et de la réflexion ; il sait que la bonne littérature n’est pas le reportage mais que la description n’est que prétexte, que ce n’est pas l’itinéraire qui fait le livre mais l’observation et la mémoire. Chemin faisant est dense, il évoque, rapproche, fait penser. L’auteur sait observer parce qu’il est ouvert au monde et qu’il aime souvent ce qu’il voit. Il le voit au présent, ici et maintenant, il s’y investit ; et si sa mémoire évoque une tradition, une connaissance du passé, c’est bien qu’elle actualise l’histoire, qu’elle la rend présente, vivante.

L’auteur sort de son nombril, de son ghetto intellectuel de petites références pour atteindre à l’humain et à l’universel par sa propre culture. Ce sont là de grands mots, mais comment dire autrement lorsqu’il évoque l’amour à propos des limaces, la religion sous la toile de l’épeire, l’agressivité bornée des chiens si proches de celles de certains paysans, les songes des mages et tant d’autres thèmes encore ?

Grâce à Jacques Lacarrière, j’ai suivi mon premier chemin autour de mon village, en deux jours il y a longtemps, lorsque j’avais 17 ans, pour tester et observer comme lui. C’était le premier d’une longue liste, dans la nature et dans les villes, en France et dans le monde. Mais c’était bien ce livre qui m’en avait donné le goût.

Jacques Lacarrière, Chemin faisant suivi de La mémoire des routes, 1977, La Table ronde collection Petite vermillon 2017, 352 pages, €8.70 e-book Kindle €8.99

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Dans la campagne andine

Nous allons le long du fleuve, assagi après sa période rapide. Le chemin est campagnard, mais le périple sans grand intérêt. Choisik sait cependant avec bonheur éveiller l’intérêt pour les gens rencontrés. Nous allons ainsi voir de plus près se bâtir une maison en adobe. Les briques ont été préparées, malaxées de terre fluide et de paille, moulées, séchées au soleil. Les murs montent. On les assemble avec du mortier naturel, de la bonne boue gluante qu’un gamin de 11 ou 12 ans, le fils aîné de la maison, prend un plaisir manifeste à malaxer de ses pieds nus, en short, le polo déchiré. Il pellète ce mélange appétissant avant de le hisser tout frais et tout gluant au père, à l’étage, par un seau fixé à une corde passant par une poulie. Les deux petits frères regardent faire mais n’ont pas de tâches précises.

Plus loin, nous allons discuter avec les batteurs de quinoa, cette céréale des Andes très énergétique qui ressemble à de la semoule. Elle se bat comme le blé. La batteuse est ici une machine diesel, mais il faut enfourner les bottes coupées, recueillir la graine dans des sacs et dégager la sortie de la paille. La poussière, de terre et de brins de paille, est étouffante, et les hommes portent tous des foulards noués devant la bouche. Là aussi on travaille à partir de 12 ans à peu près. Sur ce champ, on récolte trois fois par an, nous dit le vieux, deux fois du quinoa et une fois du maïs en alternance.

Nous longeons ensuite des champs de luzerne, de petits pois, de patates. Certaines poussent encore alors que d’autres sont déjà récoltées dans de grands sacs. Bénédiction de l’équateur : l’absence de saisons marquées permet plusieurs récoltes par an. On plante à tout moment, il suffit d’attendre que cela pousse pour récolter, et recommencer aussitôt. Les patates cultivées ici sont belles, plus belles que celles de la montagne, grosses comme le poing. Un peu plus loin, les plants de patates sont en fleurs, de jolies fleurs violettes au cœur jaune.

Passage à gué. L’eau est fraîche à nos pieds nus ; elle court vite sur les galets glissants. Le rio prend des reflets bleutés, irisés, métalliques. Est-ce le ciel devenu gris ? Cette mystérieuse couleur serait plutôt l’effet d’une variété de schiste bleu qui affleure sur les rives. Nous croisons un homme portant sur l’épaule un araire comme à Ollantaytambo ; une femme porte un joug à bœufs ; un petit garçon porte un panier. Toute cette théorie va travailler les champs. Sur le chemin, nombreux sont les chiens, les cochons cherchant provende, les bouvillons broutant à l’attache, et même une chèvre.

Le camp est installé sur le terrain de foot du village de Chilea. C’est un pré bordé d’un chemin de terre et par la voie ferrée ; l’herbe y est grasse et fait les délices des vaches. Elles y ont laissé quelques traces et Gisbert fait « floc » lorsqu’il s’assoit dans sa tente. Il est obligé de la déplacer. Carène a deux belles bouses toutes fraîches dans son entrée. Les porteurs qui ont planté les tentes ne voient rien de particulier à ce voisinage, ni à ces odeurs très campagnardes. Il faut être de la ville pour en être offusqué ! Un chien dort en rond parmi les tentes. Il est affamé et peureux, comme tous les chiens d’ici qui servent de gardiens et pas de compagnons. Le ciel s’est couvert. Le vent a forci depuis le début de l’après-midi, apportant quelques minutes de pluie sur le chemin. Les trains de Machu Picchu à Ollantaytambo passent en face du camp. Les voyageurs de l’ENAFER regardent les tentes avec curiosité, sauf lorsque passe le train de luxe qui conduit les occidentaux de ruines incas en ruines incas.

Une demi-heure avant la nuit commence une partie de foot acharnée entre les porteurs et quelques trekkeurs qui n’ont pas peur de s’essouffler à 2800 m. Lorrain a fait du foot lorsqu’il avait 19 ans, « avant de rencontrer ma femme… ». Il fait merveille parmi ces amateurs des Andes. Mais dans l’obscurité qui descend brutalement les bouses comme les trous du terrain mettent à mal quelques chevilles. Périclès, qui ne se limite jamais, s’est fait assez mal. Diamantin ne joue pas au foot mais a eu « un orteil écrasé » en vidant le raft parmi les rochers boueux ce matin. Il s’inquiète des conséquences de ce bleu pour sa petite personne. Ne peut-on attraper le sida avec ça ? Le pisco sour apéritif n’atténuera qu’à peine ses récriminations médicales. Après un repas de soupe et de truite « du rio » (elles peuvent difficilement être surgelées…), Choisik offre un peu de pisco brut à ceux qui apprécient. La discussion roule alors sur l’alcool. Diamantin s’effare de ce que, à la cantine de sa « boite », « certains prennent une bouteille de vin pour quatre, le midi » ! Vous vous rendez compte ? Ce doit être le début d’une intoxication grave, n’est-ce pas ? « Quand même, nous, les jeunes (hic !) on prend de la Badoit le midi, même quand on va au restaurant. » Cette vision très XIXe siècle de l’alcoolisme « populaire » m’amuse. Boire du vin est plus un acte culturel pour accompagner le repas qu’une façon de se droguer. Il n’y a guère que les salons qui peuvent croire qu’un peu de vin « conduit » à l’alcoolisme lorsque l’on n’est pas « éclairé ». Car une bouteille pour quatre, cela ne fait guère que 19 cl par personne, à 12° d’alcool pour le vin moyen, cela fait 2.25 g d’alcool pur, à diluer par le poids de chacun et qui mettra des heures à passer entièrement dans le sang. J’ai beau commencer à le connaître, ce Diamantin, son snobisme bourgeois et son angoisse du politiquement correct me laissent toujours pantois !

Au matin, le soleil éclaire le massif de la Veronica aux glaciers immaculés. Des écoliers passent sur le pré, en route pour l’école un peu plus haut. Ils ont le visage et les mains lavés, les cheveux coiffés, la raie faite à l’eau. Deux chiens mendient du pain dont un beau noir et beige qui s’apprivoise rapidement, remerciant d’un coup de langue ses donateurs. Mabel et Gisbert content leurs mésaventures de la nuit, surtout cette omniprésente odeur de purin qui les a accompagnés dans leur sommeil, les vaches ayant agi avec enthousiasme et constance autour de leur tente.

Nous repassons le pont dans le village avant de grimper de façon abrupte. Le chemin suit longuement le flanc de la montagne. Nous croisons des cactus de différents types où sont accrochés des lichens appelés ici « barbes de vieux ». Un colibri noir au long bec en pipette aspire le nectar des fleurs rouges du cactus en voletant.

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Ollantaytambo

La route dans la benne du camion est poussiéreuse. Le chauffeur s’arrête de temps à autre pour charger un vieux et son ballot, ou deux jeunes à médaille d’or autour du cou. La boca de la montaña prépare l’arrivée dans la vallée sacrée. D’immenses falaises se resserrent de part et d’autre de la petite vallée d’où l’on vient. Des terrasses incas très appareillées ont civilisé les pentes depuis des siècles. Un escalier de 750 marches permet d’aller de l’une à l’autre. « L’heureux bambin » – le fleuve Urubamba – coule, joyeux dans le fond du paysage : nous sommes entrés dans la vallée sacrée.

Nous entrons à pieds dans Ollantaytambo arrosé par l’Urubamba. Rues pavées, murs incas, ruines sur la montagne, gamins joyeux. Juan nous montre, sur une feuille de yuca, un nid de cochenille, cet insecte qui, une fois séché et pilé, sert à colorer en rouge la laine et certains aliments. Nous traversons la ville en flânant un peu, en attendant que se prépare le repas dans la maison du cuisinier Ruben. Nous pique-niquerons au frais autour d’une table de salade et fromage. Nous goûtons une variété locale de fromage de brebis un peu acidulée.

L’hôtel El Albergue se trouve à l’autre bout de la ville, carrément sur le quai de la station de chemin de fer qui passe par là. Nous sommes à dix minutes du centre-ville, au bout d’une longue rue bordée d’arbres, qui longe un rio. Nous croisons écoliers et écolières, libérés de l’école après 13 h. Ils sont en uniforme, chemise gris clair et pull gris sombre au col en V pour tous, pantalons pour les garçons et jupes pour les filles. Un petit de 6 ou 7 ans me sourit timidement et se cache derrière un poteau lorsque je lui souris à mon tour. Sa vêture ne correspond pas à sa timidité apparente ; il manque des boutons à sa chemise et son pull est déchiré au col. Comme nombre de petits garçons, il doit se battre et se faire agripper au collet ce qui laisse sa gorge à découvert. Nous dépassons ensuite un homme portant sur l’épaule un araire, charrue rudimentaire à manche en bois et soc en fer. « Croce et arace c’est la devise de ma famille », ne peut s’empêcher de lancer Diamantin, suggérant par là qu’il est de noblesse, même sans particule. Tandis que Fortune embraye : « vous croyez que l’eau va être chaude à l’hôtel ? » On a la noblesse qu’on peut.

L’hôtel en question a les murs blancs de chaux et des poutres en bois noir, un patio intérieur ombragé d’arbres. Un gros datura laisse pendre ses fleurs en cloches parfumées, un buisson de bougainvillées d’un rouge éteint pousse sur un mur blanc, sous les appartements du propriétaire. Il s’agit d’une américaine, Wendy Weeks, probable ex-hippie échouée là et tombée amoureuse du pays sinon d’un autochtone. Elle y a fait ses affaires, loin des marginaux mais très américaine. Les chambres sont spacieuses, vieillottes, à deux ou quatre lits, mais l’hôtel ne comprend en tout que deux douches et deux WC. C’est donc la queue.

Retour en ville, seul, pour une visite dans un moment de tranquillité dans les rues pavées de galets, bordées de murs de grosses pierres et de portes à linteaux. Quelques agaves ou cactus poussent au sommet des murs, sur fond de montagne où s’étagent les restes d’architecture inca. Les rues en damier, par fortune trop étroites pour les automobiles, sont rectilignes, sur le plan antique. Les rues qui sont en pente sont bordées d’un ruisseau dérivé de l’Urubamba qui servait de fontaine et d’égout dans les temps incas. Le plan général aurait la forme approximative d’un épi de maïs, plan sacré, cosmique, comme il se doit lorsque l’on est inca. Le Museo serait particulièrement intéressant s’il n’était ouvert, justement, que du mardi au vendredi. Le plus exaspérant est que nous sommes lundi !

Je rencontre Lorrain et sa fille qui viennent de faire quelques achats et sortent d’un bar à bière. Je trouve l’idée bonne et je m’installe à la place qu’ils viennent de quitter, sur la place. Je suis servi d’une cervoise (tiède) par le fils du patron, 12 ans, au teint caramel, portant polo occidental, tandis que sort du juke-box un reggae américain. Le vent s’est brusquement levé, faisant voler la poussière et monter les nuages dans le ciel. Des touristes débarquent par cars entiers tandis que je sirote mon demi. Sur la place d’armes en face, les arbres sont, comme partout ici, entourés de grilles à hauteur d’homme. Est-ce pour empêcher les bêtes de venir brouter les jeunes feuilles ou l’écorce ? ou les hommes de pisser dessus ? Ce qui est dommage pour le site est que ces grilles soient ici peintes en bleu piscine ! Au centre se dresse la statue de bronze du général inca Ollantan, qui a donné son nom à la ville. Plus loin, deux oiseaux de bronze se bécotent, symbole de son amour pour la fille de l’inca Pachacutec. Juan nous a expliqué, avec son style inimitable : « el grran guerrrié rénéral, il volait l’amor de la fille. C’était la fille d’el grran inka Pachacutec. Mais c’était l’amor malheurrreux. »

Je rentre à l’hôtel. Un gamin portant ballon me croise, me sourit derechef et me souhaite le Olá ! latino-américain de bienvenue. Les petites filles, en ville, sont nettement plus réservées. Elles sont plus surveillées qu’à la campagne et le catholicisme est pour elle plus rigoureux. Si les garçons sont largement en vadrouille et plutôt délurés, les filles sont cloîtrées ou accompagnées. Arriba el tchoutchou et, depuis la fenêtre de notre chambre qui donne juste au-dessus du quai de la gare, nous pouvons contempler le débarquement anarchique de la flopée de touristes qui s’échappe du train. Les petits vendeurs de gadgets typiques s’activent ; des mamitas pénètrent en force dans les wagons pour proposer leurs beignets et leurs fruits. Une employée au service dans le train donne à quelques gamins dépenaillés qui la regardent des gâteaux qu’elle n’a pas distribués aux passagers.

Je lis quelques guides que me laisse Périclès, je discute un peu avec les autres dans le patio parfumé. Le repas du soir a des relents écolos avec ses légumes cuits al dente, sa soupe d’herbes vertes, sa goyave au jus et son maté de coca.

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Des rites du mariage catholique péruvien

Ce matin la gelée blanche a blanchi l’herbe rase des pourtours du stade. Le soleil ne paraît qu’après 8 h au-dessus de la montagne. Rêves peu agréables cette nuit, contraints par le mouton du soir et par le matelas trop fin pour dormir sur le côté. Dès avant le soleil, le coq vient faire des siennes près des tentes, à cocoricoter comme Artaban. Sale bête ! De petits enfants jaillissent des maisons, sifflent et chantent, curieux de la nouveauté que nous représentons. Avec ses braies, son poncho son chapeau, l’un d’eux semble sortir du moyen âge. Je lui donne la barre de céréale de la route.

Choisik nous précise au petit-déjeuner les étapes des rencontres hommes et femmes. Catholiquement, il y en a sept :

1 – la rencontre par le regard (Reksenacuy) ;

2 – l’approche, la préparation aux fiançailles (Sirninacuy). Les parents du garçon concoctent un plat spécial et l’offrent à l’autre famille ;

3 – les fiançailles, les parents du garçon demandent, les parents de la fille acceptent et préparent à leur tour un plat pour l’autre famille ;

4 – les rencontres officielles entre les jeunes gens (Munenacuy) ;

5 – le mariage local, la communauté entière construit en quelques jours la maison des nouveaux époux là où ils le désirent ;

6 – la vie de couple, les enfants (Tianacuy) ;

7 – l’homme va battre la femme et la femme l’homme, les problèmes surgissent dans le couple (Majanacuy). La femme retourne chez ses parents qui vont s’entremettre pour arranger les choses.

Happy end. En cas de veuvage, on peut se remarier.

Comme dans toute culture hiérarchique, on aime les distinctions dans ce pays. Un rapport espagnol de 1558 notait déjà comment les fonctionnaires de l’Inca répartissaient en catégories statistiques les habitants des communautés paysannes. Cette nomenclature est poétique dans son réalisme. De 1 à 3 mois on était « enfant couché » ; de 4 à 8 mois « enfant au maillot » ; de 8 mois à 1 an « enfant sans défense » ; de 1 à 2 ans « enfant marchant à quatre pattes » ; de 2 à 4 ans « enfant qui s’effraie » ; de 4 à 6 ans « enfant qui ne se sépare pas de ses parents » ; de 8 à 12 ans « enfant » (seulement !) ; de 12 à 16 ans « ramasseur de coca » (nos banlieues dealeuses reprennent le flambeau) ; de 16 à 20 ans « coursier » (sans scooter) ; de 20 à 40 ans « guerrier » (comme dans nos armées modernes) ; de 40 à 60 ans « homme d’âge moyen » ; plus de 60 ans « vieil endormi »…

Nous passons sur la route un moment ; elle se superpose parfois au chemin inca que nous nous efforçons de suivre. Le sentier serpente parmi les champs microscopiques installés sur les terrasses des pentes, parmi les buissons de chêne vert et divers arbustes. Parfois, entre deux bouffées de crème solaire émanant de celui ou celle qui précède, on peut sentir la menthe ou l’armoise. Près du rio, dans le thalweg, poussent les eucalyptus – et sévissent les moustiques ! Le parfum des arbres a ici des réminiscences de maquereau au vin blanc. La voie est tranquille, champêtre par rapport aux paysages arides que nous avons traversés ces derniers jours. Mais l’eau, qui vient des montagnes, demeure glacée lorsque l’on y plonge les mains. Sur la route goudronnée un peu plus loin, nous avons vu les porteurs passer au petit trot. Ils portent à peu près deux sacs et demi sur le dos, soit autour de 30 à 40 kg chacun.

Nous rencontrons une communauté en plein travail. Les femmes sont en mantes rouges avec leur assiette à soupe sur la tête et leurs jupes noires, les hommes en ponchos et bonnets. Quelques chiens et gamins courent autour comme les mouches autour du coche. Le groupe charrie de gros blocs de schiste pour réparer la route. Il n’est pas étonnant que le maoïste Sentier Lumineux ait connu quelque résonance dans les campagnes : l’entraide communiste est encore de tradition.

Plus loin, au bord d’une piste de terre, nous abordons une vaste école. C’est jour de rentrée, donc de grand nettoyage. Les enfants y sont accueillis de 3 à 12 ans. Ils sont 35 inscrits, dont une vingtaine qui viennent régulièrement. La directrice nous présente les petits, les grands travaillent à débroussailler et à rechauler un mur. Les petites classes fonctionnent par groupes et étudient les nombres, l’hygiène, les animaux. Nos enseignants sont à leurs affaires, même si, à part les nombres, ils n’enseignent rien comme ici.

Nous poursuivons la descente sur la route où un camion doit monter nous prendre. Nous visitons en attendant l’extérieur d’une petite église perdue. Elle est construite d’adobe, entourée d’un cimetière broussailleux dont certaines croix ont la forme de fourches.

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Foot andin

L’après-midi est de descente, au soleil, parmi près d’herbe ichu et champs pentus de patates. Nous rencontrons des fermes aux toits de chaume et enclos de pierres. La lumière vive donne du relief aux formes, habitations et animaux. Vision de Carène échevelée d’or comme une lionne parmi les herbes jaunes. De beaux lamas nous font les yeux doux, les oreilles dressées. Ils demeurent un peu inquiets. Lorsque nous bougeons trop, ils ne tardent pas à nous présenter leur arrière train fourré où se niche la touffe d’une petite queue. Nous rencontrons encore quelques enfants en ponchos rouges.

Pour l’arrivée, nous plongeons dans la vallée par une vive descente. En bas coule la rivière et les falaises sont si hautes que le soleil a déjà quitté le fond de la vallée. Le marché qui s’y tenait remballe déjà et nous voyons passer quelques mules sur la piste en contrebas, accompagnées de femmes aux habits de couleurs vives et de gamins en ponchos qui retournent à leurs hameaux de la montagne. Nous sommes dans la vallée de Patacancha où parvient la route goudronnée qui relie la région au reste du monde. L’endroit est tout de suite moins pauvre. Le terrain de foot où nous devons monter les tentes est encore occupé par une partie acharnée entre villages. Nous nous installons en hauteur pour profiter des derniers rayons du soleil. Nous imaginons qu’en bas, avec le vent qui souffle des hauteurs, il ne doit pas vraiment faire chaud. Nous n’avons pas tort et, une fois descendu, nous nous réfugions dans la tente mess pour y ingurgiter du thé chaud. Les matchs se poursuivent entre les jeunes mâles du coin qui tapent le cuir avec les pieds nus dans leurs sandales. Peu ont des chaussures de foot, l’un n’a même qu’une seule chaussette. Le terrain est de terre avec nombre de cailloux et quelques trous. Le jeu est folklorique, sans règle, un tout petit enfant se promène même parmi les joueurs en pleine action. Parfois l’un des membres d’une équipe – pléthorique – le porte sur le bord du terrain et l’engage à y rester, sans grand succès. Nul ne lui fera du mal, même par inadvertance : ces paysans ne sont pas des immatures occidentaux, ils savent où s’arrêter. Un coq se pavane sur le bord, comme s’il arbitrait la coupe de France, et des chiens traversent le terrain, à leurs affaires. On joue en casquette américaine ou en bonnet péruvien. Le vent fait voler la poussière en nuage à chaque coup de pied.

Nous sommes ce soir à l’exacte moitié du séjour, à 3800 m.

Après le foot, nous montons les tentes dans la poussière retombée. Les cuisiniers préparent « le mouton enterré » – traduction libre de Juan. Ils creusent un trou dans le sol caillouteux, construisent un cercle de pierres autour, recouvrent le tout de pierres pour faire un four. Ils allument alors des branches qu’ils fourrent dans le trou pour faire des braises. Longtemps après, une fois la couche de braises suffisante, on verse dessus directement les patates, puis on ouvre le dessus du four en écartant les pierres. Les morceaux de mouton frottés aux épices sont alors placés directement sur les patates, puis on fait s’écrouler les pierres dessus. Le dôme est recouvert de paille, pour laisser l’air pénétrer puis on le recouvre traditionnellement de boue. Ici, on se contente de placer une feuille de plastique, puis de pelleter de la terre et des cailloux, dans un grand nuage de poussière. Une fois la « tombe » du mouton fermée, une croix de paille et de bois propitiatoire est plantée dessus. La bête est enterrée pour une heure.

Une partie de tarots et un pisco plus tard, nous goûtons la chair déterrée, dure mais parfumée. La bête est sans graisse et a beaucoup couru ; elle n’a pas ce goût fort de suint que certains ne supportent pas, comme Lorrain le belge, qui en mange ce soir et trouve cela bon. Les chiens qui rôdent autour de la tente sont rendus fous par l’odeur alléchante de la viande et poussent l’audace à venir passer le museau dans l’entrée. L’un d’eux, plus déluré que les autres, passe subrepticement sous la table pour mendier quelques morceaux, avant de s’effrayer de sa propre audace. Je leur jette un os, à l’extérieur, et l’on entend grognements et bruits de lutte. Les patates sont blanches et farineuses, d’une race que l’on ne connaît pas en Europe. C’est une variété spéciale des Andes, acclimatée aux conditions extrêmes de l’altitude. Il y en a comme cela plusieurs centaines d’espèces, sélectionnées par les Andiens, Incas inclus. L’apéritif, la viande, le vin, il ne faut que cela pour rendre le groupe joyeux, sauf Salomé qui a coincé une lentille souple sous une paupière et qui porte désormais des lunettes noires même la nuit. Mais, bien sûr, elle « avait raison » de ne pas les enlever chaque soir comme moi, n’est-ce pas ? Elle a toujours raison, chacun peut voir ce que cela donne. Périclès se déchaîne, oserai-je dire comme d’habitude ? C’est un vrai boute en train. Juan, qui a joué au foot (pour montrer aux gens d’ici qu’il était fort, bien qu’ayant quitté la terre), puis qui a bu pas mal, a l’air vaseux. La soupe qui vient après la viande est boycottée : trop riche de pâtes et autres consistances. En dessert, les oreillons de pêche en conserve conviennent parfaitement.

Avec le vent, le ciel est clair et semé d’étoiles. Dans cet hémisphère qui n’est pas le nôtre, nous ne reconnaissons pas grand-chose, sauf le cerf-volant de la Croix du sud, si net, et le Scorpion autour de la Voie lactée.

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Col de Yaouricunca au Pérou à 4300 m

Nous reprenons l’ascension des pentes par une vallée latérale creusée par un torrent clair et bouillonnant. Après quelques centaines de mètres, le village ne se voit plus, caché dans un creux pour éviter le vent. Le pays est fait pour la guérilla avec son art millénaire du camouflage. La montée est lente, assez progressive.

Après quelques jours de trek, surtout après avoir connu divers types de temps (soleil, vent, pluie), chacun a appris d’expérience ce qu’il est nécessaire de transporter dans le sac qu’il porte sur le dos toute la journée. En fonction de sa vigueur physique, un compromis est toujours à faire entre ce qui est utile et l’excès de poids. L’objectif est d’avancer confortablement. Surtout en altitude, il n’est pas bon de dépasser 10% de son propre poids. Avec la gourde qui fait un litre et demi, la veste polaire et le coupe-vent, une cape de pluie, un tee-shirt thermolactyl de rechange (pas lourd et bien utile !), casquette, foulard, lunettes de soleil, crème solaire, couteau de poche, on atteint vite la limite. Il faut rajouter à cela une petite pharmacie, au moins de quoi soigner les ampoules, les appareils photo – et le carnet. Nous avons souvent le pique-nique du midi à porter en plus et le sac au matin (gourde pleine et repas complet) est plutôt chargé ! Beaucoup de gens du groupe hésitent à utiliser les pastilles de Micropur pour désinfecter l’eau des sources. Ils préfèrent acheter de l’eau minérale ou prendre de l’eau bouillie. Cela part d’une vision plus superstitieuse que rationnelle de l’écologie. Il y a certainement plus de chimie dans la boisson à l’orange dont ils raffolent, ou dans le vin bon marché « Gato Negro », que dans l’eau désinfectée : au moins on sait ce qu’il y a dans la pastille ! Cela ne les empêche nullement de se bourrer d’antichiasse, qui dérégule complètement la flore intestinale. L’ère scientifique engendre autant d’irrationnel que l’ignorance médiévale. Trop protégés, assistés, les gens sont pour la plupart complètement immatures hors de leur métier bien précis. Il est bien loin l’idéal Renaissance de l’homme complet !

Quatre oiseaux volent au-dessus de la montagne pelée. Ce sont des ibis : long bec, col fauve, robe beige, hautes pattes, le bord des ailes et la queue noirs. Leur cri prend une résonance éthérée dans l’air rare. Diamantin, naturellement, ne peut s’empêcher de faire remarquer qu’il « déteste les oiseaux » et « préfère les poissons » – ce dont tout le monde se fout. Curieuse, cette façon d’énoncer ses goûts à la cantonade comme pour en imposer à l’opinion. Pierre Bourdieu, le sociologue à la mode, a décrit jadis cette attitude socialement marquée de « se distinguer ». En transformant une culture en nature, le bourgeois se définit lui-même comme élite. « Branché » obsessionnel, Diamantin l’est peut-être par peur du vide intérieur. Même chose hier soir, où il déclarait « avoir assisté à toutes les fêtes musulmanes », tandis qu’il trouvait « les Juifs très tolérants ». L’islam est branché car, ce que l’on craint, on tente de l’apprivoiser culturellement. D’autant que trouver le judaïsme « tolérant » est un paradoxe qui apprend plus sur la stratégie de celui qui l’énonce – en louant l’allié on désigne clairement l’ennemi – qu’il n’approche de la vérité.

Nous nous élevons lentement vers le col de Yaouricunca, à 4300 m, face à la montagne Abramalaga (selon Juan de « abra » = le col, et « malaga » = massif). Une chapelle en murs de pierres et toit de tôle ondulée est élevée au col ; elle contient un Christ naïf au pied duquel il sied d’allumer une bougie. En contemplant le glacier étincelant, Gisbert à l’œil de lynx aperçoit au loin des condors. Pas ça ? Si, el condor pasa ! Jumelles aux yeux, nous distinguons effectivement quelques minuscules croix noires qui planent au-dessus de la glace. Nous reprenons le chemin. Les chaussures font rouler quelques pierres mais surtout des crottes de lamas qui ressemblent à de petites olives. Pas d’odeurs dans la montagne, l’altitude tue les bactéries. Seul flotte le parfum de la terre humide près des ruisselets et celui des crottes de mules fraîches écrasées. L’herbe est rase, en touffes épaisses sur lesquelles il est agréable de marcher quand cela est possible. Certaines touffes sont piquantes. Nous marchons aussi sur des plantes rases et serrées en étoile dont on ne connaît ni l’espèce ni le nom. De petites fleurs bleu vif pourraient être des gentianes des Andes.

Sur le chemin, trois ponchos rouges sont posés comme de grosses fleurs. Ce sont deux fillettes et un garçonnet. Ils attendent sur le sentier pour offrir des patates cuites aux touristes et discuter un peu. Pourtant, des touristes il n’y en a pas beaucoup, un groupe tous les 15 jours, parfois deux, comme celui qui nous suit et passera ici demain. Ce qu’ils veulent surtout ? Qu’on les prenne en photo. Eh oui ! Ceux des villages en ont, prises et envoyées par les groupes précédents, ils en veulent aussi. Nous nous exécutons. Et c’est un plaisir. Genara et Laurença, les deux filles de 13 ou 14 ans sont jolies, le chapeau-assiette crânement incliné sur l’oreille droite, la barrette métallique sur la frange, le gilet pourpre. Le garçon, Roberto, dix ans peut-être, a une grâce étonnante. Encadré par le chapeau de paille rond, son visage a les traits réguliers, son teint est rehaussé par la couleur vermillon de son poncho. De grands yeux sombres lui mangent les joues presque sans pommettes et son petit nez volontaire est un peu retroussé. Lèvres entrouvertes, dents blanches, il a l’air rêveur, un peu perdu. C’est un petit frère délicat, déguisé comme une poupée par ses sœurs, engoncé jusqu’au menton dans une succession de pulls et certainement aimé, en tout cas exhibé.

Une tache claire au loin sur le jaune de l’herbe : c’est le pique-nique. La pause de midi s’effectue dans un repli de terrain protégé de l’air qui coule depuis la vallée. Le soleil est bon, le rio chantonne sur les rochers. Sur un poncho fantaisie sont posés avec rigueur un bac plastique contenant des tranches de tomates et de fromage de Hollande, un bol de saucisson, des serviettes en papier, le pot de Nescafé et le sucre avec ses petites cuillères plantées au garde à vous, et diverses infusions en vrac. Autour de tout cela, dans un souci d’ordre et de symétrie, sont alignés comme des soldats à la parade les gobelets de plastique jaune pour la boisson. Quel souci du service !

Nous ne sommes pas loin d’une ferme et le chien du coin – noir, à collier – vient rôder autour du pique-nique pour grappiller quelques croûtes et chaque miette qu’il peut repérer. Charitablement, on lui envoie quelques morceaux de pain en trop qu’il avale goulûment, comme si sa vie en dépendait. Nous avons encore ces frites froides mayonnaise dans une salade de légumes qui nous paraissent culinairement bien étranges et plutôt lourdes à digérer.

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Col de Tiliruay au Pérou à 4300 m

Nous grimpons à flanc de montagne, puis plus rudement, parmi les alpacages (pacages à alpagas). Une lagune noire s’étend devant nous ; il s’agit de Ianacocha, « le lac noir », son eau est glacée – j’y trempe la main pour voir. Le col de Tiliruay est passé à 4300 m. La montée est très dure. Cette année, c’est le souffle qui me manque un peu, pas le cœur, ni les jambes ; je ne m’entraîne plus assez. Au cairn du col, chacun pose sa petite pierre. Les porteurs passent en même temps que nous ; ils sont d’habitude devant, ou derrière. Le lac que l’on aperçoit de l’autre côté, en contrebas du col, s’appelle Pokacocha, « le lac blanc ». Eau claire, mais glacée aussi. Le sol est parsemé de touffes d’herbe ichu, vivace et raide comme les épis sur la tête des gamins. S’accroche aussi à ras de terre une végétation d’altitude parmi les rochers gris qui affleurent comme les os d’un vieux dragon.

Nous nous adossons à un gros rocher de la moraine glaciaire, devant le lac blanc à nos pieds. Il nous protège du vent qui monte de la vallée et souffle fort au col. Notre repas est chaud ! Ce qui est bienvenu. Le réchaud à pétrole fait merveille pour le poulet sauce au vin. Les nuages vont au col, au-dessus de nous. Effet de la lune pleine ? il ne pleut pas, ce qui arrive pourtant à chaque passage ici selon Juan. Les groupes mangent presque toujours sous les capes de pluie ; pas le nôtre.

La descente qui suit est assez longue ; elle s’effectue lentement parmi les pierres et les ruisselets qui rejoignent le rio. Nous croisons des troupeaux mêlés de lamas, alpacas, moutons, chevaux, chiens, et même des gosses. Un petit chien laineux fait craquer Choisik qui joue un moment avec lui avant de lui donner des restes de cochon d’hier soir qu’elle avait pris pour la route !

Nous nous arrêtons dans un enclos de pierres prévu pour les animaux. Dans la maison d’à côté, une vieille est accroupie sur le pas de sa porte, trois tout-petits autour d’elle. Elle ne parle que le quechua. Choisik lui donne une bougie, une boite d’allumettes et un savon d’hôtel. Elle explique par geste que ça sent bon mais que cela ne se mange pas : c’est pour se laver. Une fois précédente, elle avait donné une savonnette ainsi et elle avait vu un gamin la bouche pleine de bulles quelques instants après ! Plus loin, les hommes retournent la terre à grands coups de la curieuse bêche des Andes, faite pour pénétrer les terrains les plus difficiles : un long manche recourbé, plus grand qu’un homme, un fer plat et long au bout, et un appui sur le manche pour pousser avec le pied. Deux hommes manient chacun une bêche tandis que le troisième retourne les mottes ainsi faites à la main. Le sillon creusé est profond d’une vingtaine de centimètres et la terre bien retournée. C’est artisanal, mais efficace.

Le brouillard monte de la vallée et nous envahit peu à peu. Nous rencontrons encore deux femmes qui filent la laine en gardant sous une couverture un paquet de patates cuites à vendre. La plus jeune est jolie, elle a les yeux bridés, le teint coloré et un chapeau plein d’épingles-à-attirer-l’attention. Mais elle a à peine 14 ans. Choisik discute avec elles, mi-espagnol, mi-quechua (c’est Juan qui traduit), elle leur donne des savons d’hôtel, aussitôt enfilés sous la robe au-dessus du sein, avec les objets précieux à ne pas laisser dans les maisons ouvertes à tous les vents. Choisik demande si nous pouvons les prendre en photo. Elles sont ravies, elles sont là pour cela.

Un troupeau de lamas passe dans le nuage qui nous couvre, le regard vif, les oreilles dressées, la lippe frémissante. Ils sont dans leur élément. Un peu plus loin, il commence à pleuvoir. La lumière devient celle d’un aquarium, le paysage celui de Norvège en hiver : gris, humide, glacé. La pluie persistante noie tout dans une poudre d’eau fine : la silhouette d’une maison basse, le muret pierreux d’un enclos, un gamin qui passe, boursouflé d’épaisseurs, empaqueté de ponchos, un chien mouillé, plusieurs alpacas gonflés de laine… Nous nous mettons en marche automatique, sans rien voir, sans plus dire un mot. Le camp est toujours un peu plus loin. Heureusement, le terrain descend et le vent glacé est tombé avec la pluie. Il fait moins froid. Pluie, « c’est ainsi que t’a créé le Créateur du monde, Pachacamac Viracocha », chantaient les vieux incas, fatalistes.

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Costumes paysans péruviens

Rudy revient au matin, à la main de son père Andrès. Celui-ci a un sourire qui fait saillir ses pommettes, réduisent ses yeux à deux fentes et font surgir un grand nez. Cela lui donne un air un peu niais. Sa mère est informe malgré son jeune âge et son visage clair. Les vêtements superposés alourdissent sa silhouette. La beauté appréciée dans les sociétés paysannes s’apparente moins à la gazelle qu’à la vache. Il faut creuser la terre et porter les enfants plutôt que danser. Le soleil est déjà levé. Rudy a la tignasse ravagée par les coupes sauvages d’hier soir, ce qui lui donne un air moins enfantin. Il porte avec ostentation en honneur de sa marraine un pull bleu roi pour célébrer la coupe du monde de foot. Toute la famille le suit, en costume traditionnel, mélange d’inca et d’espagnol.

Le noir de la robe est une couleur inca, hommage aux ancêtres anéantis par les colonisateurs ; le liseré communautaire de bandes géométriques rouges et blanches est inca aussi. Mais la mante et le boléro des femmes, décoré de boutons, est espagnol. Le nombre et la matière des boutons indique la richesse. Les hommes portent surtout un poncho aux couleurs de la communauté.

Le costume de tous les jours comporte un chapeau de feutre de la forme d’un casque espagnol du temps de la conquête. Le chapeau de fête des femmes ressemble à une assiette décorée, retenue par une jugulaire. Ce chapeau sert de réserve à épingles et divers accessoires.

Les femmes portent trois ou quatre jupons superposés et conservent leur fortune sous leurs jupes, dans la ceinture, ce qui leur donne un tour de taille toujours imposant. Chacune doit couper et coudre elle-même ses vêtements. L’homme doit tisser au moins son pantalon (aujourd’hui il achète le tissu tout fait et se contente de le couper), la femme tisse et coupe tous les vêtements des enfants et les hauts des hommes.

Choisik nous improvise une séance d’explications avec prises de photos. Les Espagnols ont importé l’usage des collants, mais les Andiennes les utilisent comme ceintures ! Au chapeau, on peut distinguer de quelle communauté vient la femme : les motifs diffèrent. Quand l’intérieur de la coiffe est fleuri ou décoré cela signifie que la femme est célibataire. Le décor est fait pour attirer l’attention, comme le nombre d’épingles piquées au chapeau. Par contre, rien ne distingue les hommes qui n’ont pas encore pris femme. Tout le village est présent pour nous regarder partir. Le jeune Alipio est là aussi, la musette sur l’épaule, prêt à rejoindre son école. Il est presque gracieux parmi ces gens courtauds bien campés sur leurs jambes.

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Camp du soir au Pérou

Nous quittons le village pour descendre vers la rivière qui coule 600 mètres plus bas. Une petite fille hardie nous suit, par curiosité. Lorsque je me retourne, elle me sourit sans crainte ; elle est chez elle, bel animal, vive comme une chevrette. Sur le sentier qui épouse les variations du relief une barrière se dresse afin que les bêtes domestiques ne puissent aller plus loin. Les tentes sont installées sur un pré planté d’eucalyptus, à quelques mètres de la rivière qui roule sur ses gros galets. On l’appelle « hierba buena » – la bonne herbe – car les bêtes peuvent venir y paître. L’eau est tentante pour s’y plonger mais le soleil s’est caché et le froid monte. De toute façon, nous n’avons pas les sacs lourds pour nous changer ; la camionnette qui doit les livrer, depuis le terminus du bus, n’est pas arrivée. Nous nous contentons de tremper nos pieds avant de renfiler les mêmes chaussettes et chaussures. En attendant les bagages – et le repas – nous faisons un feu qui sent l’eucalyptus et le sapin. Une fille a pris peur en voyant une ombre se faufiler dans les buissons. C’est un gamin de sept ans, très intimidé, qui ne savait comment se faire reconnaître ; il est le fils du propriétaire du pré et vient voir par curiosité. Choisik le tire de l’obscurité pour nous le présenter. Patrick est séduit et tente de parler un peu avec lui, mais son espagnol n’est pas suffisant.

Ce n’est que vers 20 h que des phares apparaissent dans la trouée des arbres un peu plus haut, là où passe le chemin. La camionnette arrive ! Le camion qui bloquait la route est reparti mais un autre camion, qui voulait rattraper le temps perdu, s’est renversé en bouchant le passage un peu plus haut, ce qui explique le retard des sacs. Leçon : il faut toujours garder un minimum d’affaires indispensables avec soi en permanence. Nous pouvons enfin monter les tentes, en attendant la soupe qui sera suivie de riz et de steak. La soupe me suffit et je vais me coucher en laissant ma part du reste.

Avec ce que raconte Choisik sur la vie des femmes d’ici, les minettes occidentales redécouvrent l’existence traditionnelle paysanne, dont elles ont oublié qu’elle était celle de nos arrières-grand-mères ! Aux femmes sont échues la maternité et la tenue de la bourse, aux hommes reviennent les champs et l’alcool. Salomé, allaitée au marketing, n’en revient pas ! Pourtant ce n’était pas différent dans le Limousin au début du siècle. J’y ai encore connu mon arrière-grand-mère, à la fin des années 50, vivant dans une seule pièce en terre battue, sans électricité ni eau courante, se chauffant au bois et allant tirer l’eau au puits dans la cour. Elle mangeait toujours debout, derrière les hommes. Cela paraît « tellement ahurissant » à nos bourgeoises gâtées d’aujourd’hui qui se piquent de féminisme intégral tout de suite. Le sens de l’évolution historique se perd : il n’y a que deux générations que nous sommes sortis de l’existence millénaire des paysans. Pas de quoi se sentir si supérieurs !

Le son léger de la rivière m’a bercé toute la nuit. Il a « empêché de dormir » certains citadins ! Ils préfèrent sans doute le vrombissement des voitures ou les tintements et grincements des poubelles à 6 h du matin ! Il a « donné envie de pisser » à d’autres (dont Périclès, qui ne tient pas en place la nuit). Bref, la rivière n’a laissé personne indifférent. Malgré le sol inégal, mon sommeil a été long, il n’a pas fait froid.

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Choisik est Marraine péruvienne à Coyachoc

Nous rencontrons des alpacas, plus petits et plus laineux que les banals lamas. Photos touristiques. Nous essayons en vain de provoquer une bête pour qu’elle nous montre sa colère comme elle fait si souvent dans Tintin, mais nul d’entre nous n’a une tête de capitaine Haddock et les camélidés paisibles ne daignent pas nous cracher à la gueule. Choisik nous dit que c’est très rare, il faut vraiment lui marcher sur une patte par surprise ! Ces braves bêtes sont de gros nounours pelucheux avec de mignonnes petites oreilles dressées et de beaux yeux bruns, brillants et veloutés. Leur lippe n’a pas cet aspect suprêmement méprisant du chameau mais un air de coquetterie plutôt séduisant.

Nous rejoint un jeune Alipio (traduction locale d’Olympio). Il est carré et vigoureux, les cheveux sombres, raides comme un toit de chaume avec un épi rebelle au sommet du crâne, le nez busqué et les paupières étirées, la bouche étroite à la lèvre supérieure mince. Il habite le village (pardon ! la « communauté ») de Coyachok vers laquelle nous nous dirigeons. Son visage austère est adouci par une certaine transparence juvénile de la peau et une coloration plus forte des joues sous le teint cuivré. Il va tous les jours à pieds à l’école de Ccachin, par la montagne, qu’il fasse soleil ou qu’il pleuve et vente. Il effectue le trajet épuisant de notre après-midi deux fois par jour, je comprends qu’il soit sain et bien charpenté ! Il porte à même la peau un léger pull de laine vermillon au col en V, un pantalon et des sandales, la musette sur l’épaule. A l’emplacement du cœur est brodé en jaune d’or la devise scolaire : « educar por el Peru ». Garcilaso de la Vega disait déjà que les Incas élevaient leurs enfants à la spartiate, « le moins délicatement qu’il leur était possible ». Ils les baignaient à l’eau froide dès leur naissance, puis tous les matins, pour les accoutumer à s’endurcir et à résister au climat.

A 3900 m Coyachok se profile, puis le pré central, seul endroit à peu près plat où nous devons camper. Gosses, chiens et cochons tournent autour de nous, pleins de curiosité ; les uns s’emplissent le regard, les autres le groin. Gisbert intéresse beaucoup les gamins avec sa mesure de l’altitude par satellite. Son GPS qui ressemble à un game boy et ses simagrées techniques sidèrent les petits qui n’ont jamais vu ça, même pas en rêve. Je leur explique un peu en espagnol, mais le concept de satellite leur semble un peu abstrait… Gisbert est celui qui a toujours le matériel ou la tenue du spécialiste. Gisbert travaille dans la filiale parisienne d’une société d’éclairage mais baroude régulièrement en haute montagne. Mabel sa femme, plus classique, est agrégée de français-latin-grec dans un lycée de banlieue parisienne ; elle ne se prend au sérieux que lorsqu’elle évoque l’Education Nationale ; son visage, alors se fige, ses yeux se font graves, et elle énonce des vérités définitives sur ce métier que « tout le monde » décrie. A croire que l’Enseignement est une mission laïque et qu’il a remplacé, pour beaucoup, la religion ou le sens de l’histoire.

Au soleil tombé, il fait vite froid à cette hauteur. Les nuages descendent des sommets. Nous nous réfugions dans la tente mess pour boire du thé, jouer au tarot ou lire. Certains vont ranger leurs affaires.

Choisik est invitée à être marraine d’un petit garçon par une des familles du village. Il s’agit non d’un bébé mais d’un petit de 3 ans qui doit subir la cérémonie de sa première coupe de cheveux. Sorti de la petite enfance, donc des risques de maladies les plus courantes, le bébé est accueilli dans la communauté et devient alors un fils. Ses cheveux, que l’on avait laissé pousser naturellement, doivent être civilisés pour ressembler à tout le monde. Cette cérémonie traditionnelle d’accueil social n’a rien à voir avec le baptême chrétien tel que nous le connaissons ; il n’a rien à voir avec Dieu mais plutôt avec la communauté paysanne. Les communautés villageoises ont pris le relais immémorial des « ayllu », ces tribus paysannes qui existaient déjà aux temps inca. Le chef de village est choisi parmi un conseil des anciens. Il est chargé de répartir la terre commune entre chaque couple, en fonction du nombre d’enfants. Chez les incas, on donnait un « tupu » (2700 m²) à chaque couple, plus un autre tupu pour chaque garçon né, mais seulement un demi tupu pour chaque fille qui ont moins besoin de muscles, donc de nourriture.

Nous sommes tous invités dans la maison de grosses pierres appareillées avec du ciment moderne, toit et auvent de chaume, grenier et sol de terre battue. Devant l’entrée, des moutons se pressent dans un enclos de gros blocs rocheux pour les protéger des bêtes sauvages. Ils sont sages sous la lune, croupes moutonnantes, museaux bêlants à peine. Les gros chiens aboient furieusement mais ils sont attachés. Une fois que nous serons entrés, ils se tairont : tout sera redevenu « normal ». Il y a toujours un policier au cœur d’un chien. Le plan de la maison est le même qu’à midi. Le petit est prénommé Rudy. Il a un grand frère de 4 ou 5 ans, un autre bébé d’une dizaine de mois le suit. Il est très habillé, plusieurs pulls et un bonnet. Assis sur les bancs autour de la pièce, on commence par nous servir de la bière en bouteille, puis du cochon grillé délicieux.

De gros grains de maïs, bouillis et arrosés de graisse de cochon circulent aussi. Enfin des patates et… du cochon d’inde ! On goûte avec les doigts, attrapant les morceaux avec les mains sales. Le cuy est bien cuit, il a le goût de lapin, mais un peu sec. Les touristes font un peu la tronche de devoir bâfrer ainsi comme des préhistoriques mais il faut faire honneur à l’invitation. Le repas est partie intégrante de la cérémonie, tout le monde mange, les invités comme la famille. Il s’agit d’un don qui appelle un contre-don. Commence alors la cérémonie de coupe proprement dite. Le garçon est assis sur les genoux de sa mère qui choisit chacune des mèches à trancher. La marraine en premier, puis chacun des participants coupe une petite mèche des longs cheveux noirs du bambin avec une paire de ciseaux de couture. Il dépose alors la mèche coupée dans une assiette posée sur la table, avec son offrande. Nous donnons chacun un peu d’argent, 10 sols. Applaudissement de l’assemblée, et au suivant ! La fête continuera toute la nuit avec la famille. Une sono sur batterie annoncera à toute la vallée le bonheur communautaire sous la pleine lune.

Nous revenons à nos tentes pour le repas « officiel » du trek : soupe de déshydraté et de frais mêlé, riz habituel avec viande, oignons et frites en sauce tomate, pomme sucrée bouillie au clou de girofle. Diamantin, très bourgeois de province, se lance dans une discussion sur les religions. Il a été « élevé chez les jèèèzes » dans une famille « très cathhôô »… Le ton qu’il emploie fait pouffer de rire Camélie qui ne peut pas s’en empêcher. Diamantin, étonné d’avoir déclenché un tel réflexe, s’interroge : « Kôoi ? qu’est-ce que jédiii..? » Quel snobisme de façade, parfois, chez ce célibataire branché qui aime Gide, les beaux Masaïs et les enfants qu’il n’aura pas. Il a pris le bébé dans ses bras tout à l’heure et ses copain-copine se sont moqués de lui : « ah ! ça te va bien ! ». Pourquoi ? On peut aimer les enfants de ne pouvoir en avoir.

Choisik – Mamahualpa ici – est retournée à la fête. Comme marraine, elle a des devoirs. Elle nous a raconté la suite : la famille entrait, coupait une mèche du gamin et signait un bon pour un cadeau, un mouton, un cochon, etc. La bière ayant coulé à flot auparavant, certains ne savaient pas vraiment ce qu’ils donnaient et regretteraient peut-être le lendemain mais tel est le jeu. Il fallait que Rudy restât éveillé ; quand il s’endort, la cérémonie est terminée. Aussi sa mère le secouait, le pinçait, le faisait marcher un peu, pour que la coupe dure encore et que les cadeaux continuent à s’accumuler. Vers deux heures du matin, on l’a laissé dormir : boule à zéro – plus de cadeaux. Les invités ont dansé sous la lune jusque fort tard dans la nuit, au grand dam des moutons qui n’ont pas pu fermer l’œil dans leur enclos face à la porte !

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Tissages péruviens de Ccachin

Nous quittons le bois d’eucalyptus et la rivière murmurante pour grimper parmi la forêt de pins. Grimpée très raide qui nous laisse en eau. Nous passons en une couple d’heures du camp sis à 2700 m au village de Ccachin à 3900 m. Une côte de 1200 m en une matinée, ce n’est pas si mal pour se mettre en jambes ! Le village est installé sur une pente au-delà de la forêt. Il connaît un fort dénivelé entre les rues. Nous sommes accueillis par des cochons noirs et des gamins amicaux qui traînent dans le village en raison des vacances scolaires générales.

Nous visitons dans le haut du village une maison typique des constructions locales, mais assez « riche » pour le pays. Elle est celle d’un porteur qui nous présente sa femme et ses enfants. Construite d’adobe sur un soubassement de pierres brutes ramassées dans les champs, son toit en branchages est recouvert de chaumes. Elle comprend un jardinet entouré d’une palissade de pieux en bois et une seule pièce rectangulaire, éclairée par la porte toujours ouverte. Une petite fenêtre près du foyer éclaire l’endroit où l’on fait la cuisine. Le maïs sèche sous le toit et le seuil de la porte est surélevé d’une bonne vingtaine de centimètres afin que les cochons d’inde – les cuys – élevés à l’intérieur, ne quittent pas la maison. Ils se nourrissent des restes qui tombent et de quelques graines qu’on leur laisse. Ces petites bêtes constituent des réserves de nourriture. L’habitude de les élever ainsi en est prise depuis les Incas. Lorsque nécessaire, on en saisit un pour le tuer, le dépiauter et le faire cuire. Justement un cuy est prêt à être cuisiné dans une bassine en acier. Une fois le cuy cuit, ce sera fête pour la maisonnée.

Face à la porte d’entrée est placée une croix avec quelques images pieuses et une bougie. C’est le lieu saint de la maison. Les lits sont à droite de la porte, un pour les parents, l’autre pour tous les enfants ; en-dessous sont des coffres à vêtements. Le lit du bébé est près du foyer qui couve la nuit, pour qu’il ait chaud sans doute. Ni chaise, ni table, on mange accroupi ou debout. La maison n’est semble-t-il pas un endroit où résider, mais seulement où s’abriter, dormir et ranger ses affaires. Les choses sont dans un invraisemblable entassement, le plus souvent pendues aux murs dans des sacs en plastique pour éviter aux rongeurs du foyer la tentation de les grignoter. On vit dehors, dans les champs, les bois ou dans le jardin, sous l’auvent qui court le long de la façade. L’intérieur est plutôt sombre, y règne une odeur de suie et de graisse de cuisine.

L’un des enfants présents est un garçon, il s’appelle Rolandez et a dans les sept ou huit ans. Il porte des sandales de plastique à semelle de pneu, un pantalon couleur terre et un tee-shirt. Par-dessus cette modernité, il s’est enveloppé du vêtement traditionnel, le poncho de laine et le bonnet à oreilles. Mains noires de terre et bonnet de laine bleue qui lui couvre oreilles et nuque, il aurait besoin d’un décrassage. Mais sous les oripeaux il a les traits réguliers, des yeux en amande écartés qui adoucissent son visage et brillent d’un éclat sombre comme sa frange de cheveux sur le front. Un sourire lumineux lui creuse parfois des fossettes et allonge son regard qui se fait velouté. Curieux et amical, il m’accompagne un peu partout car je lui parle en espagnol. Il ne sait pas me dire son âge, mais m’apprend qu’il a six frères, tous plus grands que lui. Il est le « pequenito ». Lorsque nous quitterons le village, il fera le singe en me regardant, pendu à un arbre par les bras, puis les pieds, pour faire apprécier son adresse de garçon.

Les femmes du village tissent et vendent des bandes de tissu traditionnels colorés en rouge, noir et blanc. Auparavant elles teignaient elles-mêmes, mais il y a belle lurette qu’elles font acheter la laine teinte industriellement à la ville. Le décor est géométrique, semé d’animaux et de personnages. La précision des lignes et la richesse des motifs sont impressionnantes. Les œuvres sont produites sur un métier à tisser rudimentaire composé de traverses de bois que l’on peut voir dans le jardinet devant la maison. L’une d’elle sort en gilet de laine fuchsia vif, le chapeau de feutre en forme de morion espagnol sur ses nattes. Les femmes travaillent au soleil, assises par terre, les enfants autour d’elles. Elles composent des carrés d’un mètre sur un mètre.

Avec le passage de groupes successifs, très intéressés par cet artisanat, l’appétit commercial vient vite et les prix montent à chaque groupe. L’une d’elle voulait 200 sols d’un carré – fort beau – qui a dû représenter quinze jours de travail. 200 sols, cela représente une fois et demi le salaire mensuel d’un instituteur péruvien. Choisik nous dit qu’il ne faut pas encourager la surenchère, ce prix est trop élevé. La mamita lui déclare : « un autre groupe a acheté à 200 alors maintenant je vends à 200. » L’absence de bon sens du touriste moyen, du sens de la mesure, me sidère. Toujours le vieux fond de culpabilité chrétienne rentrée, serinée au catéchisme ? ou les séquelles tiers-mondistes avalées à l’université avec le reste des études ? La charité ne passe pas par la surenchère sur les prix des choses mais par l’aide à ceux qui en ont vraiment besoin. Sait-on que l’on déstabilise une société en payant n’importe quoi à n’importe qui, n’importe quel prix ? La femme au tissage va gagner plus que le mari aux champs ou que le frère instituteur, l’ensemble des relations traditionnelles va s’en ressentir sans transition. Il s’agit d’une prostitution par l’argent lorsque le quantitatif remplace le qualitatif. Ne pas avoir conscience de la valeur des choses, valeur relative à la société que l’on visite, c’est prostituer le talent, jouer de l’avidité des gens. Ce n’est pas plus glorieux que de profiter des corps ! A la sortie du village, dans les champs, l’une des femmes a pris un raccourci pour nous proposer loin des autres de négocier son carré pour moins cher. Elle descend jusqu’à 130 sols, mais l’esprit n’y est plus et personne ne fait affaire.

La montée au soleil par la montagne est peu raide mais dure en raison de la chaleur qui augmente. Le pique-nique, sous les arbustes qui font à peine de l’ombre, est copieux : poulet grillé, riz, salade de tomates, oignons et radis. Il y a du fromage de France et de l’avocat bien mûr. La sieste est abrutissante tant le soleil donne dans un ciel incandescent. Deux faucons bruns planent un moment au-dessus de nous.

La reprise est pénible car nous montons toujours. A chaque crête atteinte, une autre se profile. Mon sac me paraît toujours trop lourd. Après la montée, nous longeons le flanc de la montagne, croisant plusieurs caravanes de mules qui transportent des ballots de paille. Le rio coule en contrebas ; nous devons descendre pour le traverser, puis remonter ensuite pour approcher les villages. Les champs cultivés par les paysans sont parfois très hauts sur les pentes en face. Le soleil les éclaire plus longtemps et les plantations doivent mieux y pousser. Nous traversons des prés marqués de trous réguliers en ligne, comme des terriers de taupes : ce sont des champs de patates, directement plantées à la main dans le sol dur. Mûres, « elles sortent toutes seules », nous dit Choisik sans que nous sachions s’il s’agit d’une histoire de dahu ou d’une réalité… Dans les villages d’ici, les maisons sont construites en pierres car la terre est trop dure et trop mêlée de cailloux pour faire du bon adobe. Les pierres, par contre, parsèment les champs, il suffit de les ramasser et c’est faire œuvre communautaire d’en débarrasser les endroits cultivés. Les toits sont de chaume. Les seuls bâtiments d’allure moderne sont les écoles. Leur toit est alors en tôle. Ils durent plus longtemps mais on ne s’entend plus lorsqu’il pleut dessus.

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En camion vers le village de Choquecancha

L’hôtel est un jardin fleuri. Nous petit-déjeunons en face du tennis qui prolonge la piscine. Il y a même une chapelle où prier ; je ne sais pas si elle est consacrée.

Commencent alors plusieurs heures pénibles de bus pour nous mener de vallée sacrée à la vallée du Larès par un col à 4400 m. Nous traversons des villages. Nous nous arrêtons pour acheter de l’eau minérale et de la pharmacie dans une petite ville. Dans le marché en plein air se trouvent surtout des nouilles soufflées, du maïs et du riz dans le même état, ainsi que des babioles locales. Il y a par exemple de curieuses tirelires : un mignon cochon en terre cuite avec un gros $ peint dessus, des éléphants, un minet à nœud papillon, et même un crâne posé sur une bible pour dissuader de voler la fortune accumulée dedans ! Les gamins sont gentils parce que nous leur parlons en espagnol mais refusent systématiquement les photos. J’aime leur fierté.

Sur la piste poussiéreuse qui mène au col se succèdent les camions. Ils sont chargés de marchandises et surchargés de gens qui se rendent d’un village à l’autre avec gosses et ballots. Sur un pont, un camion remorque transportant un gros générateur électrique est coincé par le virage. Les camions viennent s’arrêter en file et la queue augmente de minute en minute. Pendant que certains tentent, à l’aide de crics, de remettre la remorque dans le droit chemin, un gros bulldozer surgit de nulle part et se met au travail. Il creuse tout simplement une déviation par la rivière. A coups de lame il crée une voie de traverse à gué, un peu en aval du pont. Tout le monde est sorti pour regarder, dont l’enfant qui accompagne son grand frère. Il me sourit. Je discute avec un vieux qui me demande si le gué ne va pas s’embourber. C’est justement ce qui arrive. Si le premier camion à emprunter la nouvelle voie est passé sans problème, le deuxième engloutit ses roues avant et le bull doit le tirer de là. Un chico dans les 13 ans m’entreprend ensuite et me demande où nous allons : « Machu Picchu ? je connais – tu y es allé avec l’école ? – oui. » La remorque coincée est finalement dégagée et la route se libère. La théorie de bus et de camions emprunte alors le pont, plus sûr que le gué, pour reprendre la piste en lacets vers le col lointain. De grands nuages de poussière s’élèvent sur tout cela.

La végétation disparaît peu à peu. On retrouve les couleurs pastel en ocre et mauve des paysages de grande altitude. L’air raréfié nous fait plus d’effet physique que si nous étions à pieds. Le changement est trop brutal, j’ai un peu mal au cœur. La redescente depuis le col est presque aussi interminable que la montée. A un poste de contrôle de police, des gamins crasseux proposent à la vente patates, beignets et poissons frits dans des assiettes de métal. Une fois terminé l’en-cas, peut-être doit-on les jeter par les fenêtres du bus ? Mais nous avons notre pique-nique, que nous prenons un peu plus loin alors que le bus s’éloigne. Il s’agit d’une salade de poulet émincé aux frites froides, ce qui est assez curieux et pas très bon.

Nous reprenons nos sacs et nos chaussures de marche pour monter à pied par les sentiers de mules. Fortunat en attrape une tendinite au talon. Il a dû mal serrer ses chaussures. Je lui prête une chevillière et il clopine quand même jusqu’au village de Choquecancha, situé à 2900 m d’altitude. C’est un vieux village aux soubassements incas. On dit même que les appareillages de pierres de la place centrale n’ont pas changé depuis 450 ans. Les ruelles en pente sont pavées de galets de rivière et comprennent une rigole centrale pour évacuer les eaux de pluie. Fortunat fait partie d’un autre trio plus discret du groupe, composé de jeunes cadres dans le vent. Lui est auditeur comptable et Fortune poursuit un MBA américain (qu’elle semble ne pas rattraper). C’est elle qui s’est évanouie le premier jour en altitude. Leur copain téléphoniste, venu directement de Californie, s’appelle Peter. Il est fin avec de l’humour, tout à fait « in », américain et tout, amusant. A Choquecancha, une nuée de gamins couleur terre surgit d’un peu partout sur la place pour nous voir arriver. Certains jouaient aux billes, d’autres au foot avec un ballot de sacs plastiques entourés de ficelle en guise de ballon. Ils sont crasseux, portent une superposition de polos et de pulls plus ou moins déchirés et des bonnets de laine en forme de bonnet phrygien. Les filles sont plus colorées, moins terreuses et portent un chapeau rond. Certaines supportent des bébés, tout emmaillotés de lainages.

Après avoir acheté une bière ou un coca dans une boutique ouverte sur la place, et pris en photo quelques gavroches locaux, nous allons visiter l’église qui se dresse sur un bord.

Elle a été construite en 1975 car le village est loin de Cuzco, donc des crédits. Elle est sobre, les murs sont blanchis à la chaux, par terre la poussière est rarement balayée. Elle ne sert que le dimanche et le prêtre doit attirer les enfants par un goûter pour qu’ils viennent au catéchisme ! Le vitrail central est contemporain, mais représente les trois mondes traditionnels incas à la sauce chrétienne. En bas brille le feu de l’enfer, au milieu est la terre où s’étale la croix du Christ d’où partent les flammèches de l’Esprit, au-dessus culmine le ciel avec l’œil de Dieu dans un triangle, symbole emprunté aux jésuites. Sur les murs de l’église sont accrochés des carrés de tissages typiques des communautés locales. Ils sont décorés de bandes géométriques alternées avec des représentations d’oiseaux et de lamas. Les femmes mettent une semaine pour tisser un carré d’un mètre sur un mètre, nous dit Choisik.

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Pissac aujourd’hui

Nous redescendons à pieds par les sentiers qui coupent et recoupent les pentes, empruntant parfois des escaliers de pierres antiques entre les terrasses. Nous rejoignons le village actuel de Pissac, établi au bord de la rivière.

Le chemin nous mène tout droit au centre d’une place où pousse un vieil arbre planté il y aurait 300 ans. Ses branches soutiennent des lichens qui pendent comme des mèches de vieille femme. Nous sommes sur la place du marché artisanal. Les étals commencent à être remballés car la nuit tombe dans moins d’une heure. Mais nous pouvons encore admirer les traditionnels pulls et couvertures « d’alpaca » et autres genres de lamas, des objets de cuivre imitant ceux du rituel inca, des poteries joliment décorées et de curieuses statuettes de bois sombre. Les Christs sculptés sont de particulières caricatures : le visage buriné, le corps émacié aux côtes saillantes, une plaie béante où l’on mettrait le poing au côté droit, les mains griffues clouées à la croix, les pieds recroquevillés aux os saillants sous la douleur… C’est un concentré d’influences malsaines. Il y a tout le masochisme traditionnel du catholicisme espagnol, allié à la haine indienne pour ce dieu qui leur a volé leur culture.

Dans les boutiques d’une rue qui descend vers la rivière on trouve de hideux porte-clés aux positions érotiques d’une soi-disant « culture pré-inca », élaborés plutôt pour flatter les instincts hypocrites des touristes yankees. Toutes les positions imaginables sont représentées, sans oublier le quota pour la minorité homosexuelle. Choisik porte depuis le départ un collier de perles en porcelaine émaillée qui fait envie aux filles depuis longtemps. Elle nous conduit dans une boutique où on les trouve au kilo. Et chacune de composer son collier. Je remarque que Carène, la blonde bordelaise aux yeux bleus, assortit son échantillon avec beaucoup de goût. Elle a le sens de l’harmonie des couleurs. Réservée, souvent échevelée, est fiable comme le vin de Bordeaux, région dont elle est originaire avec une trace d’accent. Pablito achète pour sa nièce ou son filleul (les garçons ados portent aussi des colliers), Salomé pour elle (d’abord) puis pour « une copine ».

Nous revenons par les boutiques d’épicerie pour trouver du pisco, mais Choisik ne trouve pas de « bonne marque ». Un boutiquier nous fait goûter une liqueur de sa composition, à l’anis, dont le parfum est agréable. Juan achète à un marchand ambulant un verre de tisane d’herbes médicinales. Nous en goûtons quelques gorgées : elle a une odeur de gazon frais tondu et un goût de raisin à peine pressé.

Nous rentrons à l’hôtel à la nuit tombée, pour la douche. Nous avons eu froid presque tout l’après-midi en raison du vent fort qui soufflait sur le site. Personne n’avait pris la peine de se munir de coupe-vent, en ayant assez de porter le sac. Aussi, ce soir, le feu de bois d’eucalyptus à la bonne odeur médicinale, le pisco sour du bar et la partie de billard avec la blonde Carène, ont été de sérieux médicaments. C’est elle qui a gagné, révélant un autre de ses talents cachés.

Au dîner, nous avons de la soupe de maïs, de la truite du rio avec ses frites et divers autres légumes. Au moment de payer les boissons, c’est encore le quart d’heure de comptes d’apothicaire entre ceux qui ont bu ceci, ceux qui ont bu cela, sans compter ceux qui n’ont rien bu. Il y a quelques années, le groupe organisait une caisse commune qui se chargeait du tout. Aujourd’hui, l’individualisme est devenu intégriste et, à quinze, c’est plutôt bordélique !

La nuit dans un vrai lit sera bonne, il ne pouvait en être autrement.

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Pissac inca

Le site inca de Pissac a été construit vers 1450 dans le style « inca provincial ». Nous nous y rendons en bus, par la route, pour éviter de grimper longuement. Il est établi entre 3400 et 3800 m d’altitude. Poussent encore les fleurs rouges appelées cantutas. On en trouve près de la fontaine aux trois bouches qui s’élève près de l’entrée du site. Devant elle, la falaise est creusée de centaines de tombes incas. Elles ont été presque toutes été pillées, dont une grande partie par un ancien conservateur du site qui revendait les poteries et les statuettes trouvées aux touristes ! Les morts étaient momifiés en position fœtale, symbole de la continuation de la vie : ainsi ils étaient entrés dans le monde par le ventre de leur mère, ainsi ils en sortaient dans le ventre de la terre.

Le quartier important est Intihuatan. Le sentier qui y mène, à flanc de falaise, est gardé par des tours. On l’atteint par le haut. Au centre s’élèvent les restes d’un bâtiment rond, construit autour d’une grosse pierre naturelle. A son sommet sont sculptées deux bites « pour amarrer le soleil » ; c’est le centre du temple consacré à l’astre du jour. La maison du prêtre du soleil est construite en style religieux, « inca impérial ». Au sommet du piton qui surplombe le site s’élève encore une construction en forme de tourbillon. Juan nous explique l’usage de la fontaine établie ici. L’eau, captée depuis la source et apportée par des rigoles de pierre, coule par une bouche qui servait aux visiteurs à se purifier. Deux pierres creusées de part et d’autre de la bouche sur le muret à hauteur d’homme, permettent de se tenir tandis que l’on place la tête et le torse nu sous la fontaine. L’eau, recueillie dans une vasque, coule ensuite dans les canalisations de pierre au bord des ruelles pour alimenter les terrasses cultivées à l’extérieur des murs, en contrebas. Cette eau, sortie de la terre mère, coulant au travers du temple solaire, est ainsi chargée du double sacré nécessaire à la fécondité ; elle va faire germer la terre pour que les récoltes poussent bien.

Juan nous explique un symbole inca courant, gravé ici, ce qu’il appelle « la croix carrée ». Chaque point cardinal reproduit les trois marches qui représentent les trois mondes (ciel, terre, souterrain).

A flanc de montagne sont installés quelques greniers en adobe. Ils sont gardés par deux tours rondes. Les terrasses sont toujours cultivées de nos jours, ce qui explique leur étonnant état de conservation. De l’autre côté de la vallée, sur la paroi d’en face, les terrasses sont différentes. Installées plus récemment, elles montrent que les techniques ancestrales ont été abandonnées. Pablito, organisateur par métier, s’en étonne avec une insistance qui me laisse dubitatif.

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Descente vertigineuse vers Pissac

Le chemin muletier plonge brutalement vers la rivière par une faille dans la falaise rocheuse. Il est pierreux et poussiéreux, souvent glissant. Il serpente en courts zigzags que les mules ont parfois bien du mal à négocier. Leur chargement se prend à un arbuste et les déséquilibre. L’une d’elle est tombée sur le dos en faisant valser les bagages ; elle a du mal à se relever. Les muletiers ne font pas de sentiment : allez ! debout ! et ils remettent la bête sur le chemin à grands coups de bâtons. Mais ils ne lui rechargent pas les bagages tombés sur le dos, ils les répartissent sur les autres mules. Du haut, la descente apparaît vraiment « vertigineuse ». On aperçoit tout en bas l’Urubamba scintillant au soleil. Levant les yeux, je ne vois déjà plus le centre inca, caché dans par ressaut de la montagne. Les Incas étaient des militaires compétents qui savaient camoufler leurs établissements dans la nature. A la montée, on ne le voit qu’au dernier moment.

La ville de Lamay s’étend à nos pieds, de plus en plus proche. On entend le vrombissement des motos qui passent sur la route et le grondement des camions qui travaillent sur la lagune de sable en exploitation. A flanc de falaise, presque inaccessibles, Choisik nous montre deux trous au loin. Ce sont des tombes incas. Les morts voulaient sortir du monde habité et cultivé, reposer au cœur de la Pachamama, la terre mère, orientés vers le soleil levant, père de toutes choses.

Le restant de la descente est pénible aux pieds ; le chemin glisse, les chaussures serrent, le sol chauffe la plante des pieds, la poussière étouffe, le soleil éblouit. La rivière fraîche, en bas, nous apparaît comme une oasis. Il suffit de passer le pont, ce que nous finissons par faire. Des petits se baignent tout nus tandis que leurs mères lavent leurs vêtements avec le reste du linge. Un bus nous attend sous les eucalyptus pour faire les quelques kilomètres par la route qui nous séparent de notre destination : Pissac.

Nous dépassons la ville pour rejoindre 2 km plus loin l’hôtel Royal Inka. Fleurs, patio, construction très coloniale ; il y a même une piscine que Salomé teste aussitôt. Mais nous devons encore déjeuner, visiter les ruines et parcourir la rue artisanale. La journée est loin d’être finie et le repos du guerrier pas pour tout de suite !

Devant le bar, sous le dôme en plastique qui couvre le patio, sont installés un billard américain, une télévision avec ses fauteuils et une armoire à livres. Elle comprend beaucoup de poches en anglais et quelques livres militaires d’histoire du pays. Rien que du politiquement correct. La cheminée centrale a un foyer métallique en forme de figure inca. Le sol est pavé de galets ronds de rivière. Plusieurs plantes vertes égaient les angles, des fougères en pot tombent des vasques suspendues. Au mur sont accrochées des épées espagnoles et des haches indiennes.

Le repas se compose d’avocat sauce citron vert, de steak très cuit accompagné de grosses frites, de haricots verts et du sempiternel riz, enfin de salade de fruits (banane, papaye, pomme, raisin). Surprise : le café est bon, ce n’est ni ce concentré amer, ni ce jus international que l’on trouve trop souvent.

Un groupe de 15, c’est beaucoup. Quand Choisik donne ses instructions, il y en a toujours un qui parle ou n’écoute pas. Les rendez-vous prennent plus de temps, on attend toujours quelqu’un. En contrepartie, on a plus de chance de trouver des gens avec qui l’on a quelque affinité.

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Uchuycuzco, un site à la Tintin

Nous reprenons la descente vers l’autre versant de la montagne par le petit val creusé par le ruisseau. Nous ne tardons pas à rencontrer, dans un étranglement, des bâtiments en ruines couverts de végétation. Ils sont d’époque inca, sans doute un poste de garde, édifié dans ce défilé pour contrôler l’accès à la vallée sacrée. Plus bas s’élève un « huaca », un lieu sacré. Un muret de grosses pierres délimite une aire plane, bordée d’un gros rocher naturel. Il est taillé de trois marches qui symbolisent les trois mondes : le monde souterrain, le monde terrestre, le monde du ciel. Des cérémonies se sont déroulées là, peut-être des sacrifices sanglants. Le sang en effet, couleur du soleil, était divinatoire : on suivait sur les failles de la roche la direction dans laquelle il coulait pour prévoir les événements. Un huaca est une sorte de totem, un monument naturel qui sort de l’ordinaire. Ce lieu symbolise la tombe de l’ancêtre légendaire de la communauté qui vit là. Les devins communiquent avec les huacas à l’aide de substances enivrantes.

Nous descendons toujours, cette fois parmi les arbustes. J’entends Pablito, derrière moi, raconter à Fortune qu’il se définit comme « juif normand ». Au XVIe siècle, des Juifs du Portugal auraient émigré dans le Cotentin en suivant la mer, chassés par les persécutions. Je n’avais jamais entendu une telle histoire. Pablito marche souvent loin derrière le groupe mais il est couvé par Diamantin comme un frère et sa relation avec Salomé apparaît quasi maternelle. Il s’agit d’un trio inséparable, inscrits ensembles. Diamantin a l’habitus bourgeois, comme disent les sociologues. Il en rajoute d’autant dans le conformisme en vogue qu’il est homonyme d’un évêque « scandaleux ». Il a la hantise de manquer une quelconque manifestation culturelle. Il se dit « de gauche » avec le ton de l’anglais qui parle de son club. Mais il se révèle cultivé, agréable de conversation quand il est bien luné. Il est haut placé dans la finance d’une société informatique. Salomé est une féministe au visage émacié, cheveux courts, grands yeux bleus et incisives limées à la mode d’un ex-président. Elle travaille dans la formation aux assurances pour une banque. Commerciale, décisive, elle offre l’apparence d’être profondément égoïste. Il lui faut agir, organiser, trancher ; ce qui l’ennuie, elle l’écarte et l’ignore derechef ; elle n’est aimable que le temps que vous l’intéressez. Elle représente le genre de personne très répandue dans les milieux « intellectuels-cadres-d’entreprises » que je côtoie trop souvent dans la vie professionnelle. Pablito, le troisième copain, est un blond menu, éternel écorché vif, misanthrope aux réactions d’adolescent. Il est consultant en organisation chez un industriel, donc habitué à apprendre aux autres ce qu’il faut faire ; cela ne le prédispose pas à l’indulgence. Il apparaît dépressif, dépendant de ses amis. A Paris, il « sort » tous les soirs, par horreur de se retrouver seul avec ses propres pensées ; il est accro d’un magazine des spectacles. Le mouvement de la ville lui donne l’illusion de la vie.

Sur la piste à peine tracée, nous croisons un groupe de mulets et de petits chevaux conduits par un Andien et ses deux fils. Nous abordons une vaste aire suspendue au-dessus de la vallée. Une cabane s’élève sur une extrémité. De l’autre, nous pouvons apercevoir notre camp de ce soir, 400 m plus bas ! Il commence à s’installer, sur l’esplanade d’un site inca.

Encore une heure de descente, bien raide, sur un sentier poussiéreux, et nous y sommes. Uchuycuzco, à 3700 m d’altitude, est un site à la Tintin avec une vaste esplanade nue qui sert d’aire de battage, un mur de grosses pierres appareillées à sec, des ruines de bâtiments en adobe et en pierres. Je me souviens d’une case du Temple du soleil à la ressemblance saisissante. Tintin et le Capitaine Haddock, vêtus d’une longue tunique orange et ligotés, sont traînés vers le bûcher de sacrifice sur une esplanade semblable à celle qui s’étend devant nous.

Au repas, la carne – du mouton semble-t-il – est si dure qu’il est impossible de la couper, mais les légumes cuits avec sont délicieux. A nos pieds la vallée est obscure mais le ciel est clouté d’étoiles et vaste comme l’infini.

Je me réveille avec le soleil. Petit-déjeuner dehors, sur l’esplanade, devant le panorama irradié de lumière. Un chiot ocre et brun gras comme un cochonnet se promène alentour et vient quémander quelques morceaux de pain. Choisik nous amène un agneau qu’elle a pris dans ses bras. Les muletiers sont très familiaux, hommes et bêtes vivent en intelligence, chiots, agnelets et gamins mêlés ! Le petit garçon du chef muletier est tout propre aujourd’hui ; il a changé son polo de rugby au col clair pour une chemise blanche, toujours la gorge découverte pour respirer à l’aise dans l’air raréfié. Il a une dizaine d’année et porte les cheveux en casque, noirs et brillants, soigneusement brossés et ramenés en frange sur le front.

Le site, nous le visitons pendant que les muletiers démontent les tentes. Juan nous explique que Uchuycuzco signifie « petit Cuzco » ; c’était une résidence royale, un centre administratif au carrefour de trois chemins : celui qui vient du col, celui qui va à Cuzco, celui qui mène à la vallée sacrée. Tous les centres incas sont bâtis sur les hauteurs afin de pouvoir être en communication visuelle avec le suivant. On distingue les styles des constructions par l’appareillage de pierres : le style « inca impérial » est fait de grosses pierres jointives soigneusement taillées, il sert surtout aux temples et aux constructions officielles ; le style « inca provincial » est un appareillage plus grossier de pierres ; enfin le « style paysan » est la construction d’adobe et de bois. Les archéologues européens parlent plutôt d’appareillage « cyclopéen », « polygonal » et « cellulaire ». Cette typologie permet de décrire, sans induire une hiérarchie sociale ou géographique injustifiée.

Les Espagnols ont toujours installé leurs villages au pied des sites incas, dans la vallée – eau oblige, surtout pour les chevaux. Les sites incas, toujours selon Juan, sont à la fois administratifs, militaires et religieux. Là où nous sommes, c’était plutôt un grenier pour les récoltes de la vallée. Un seul bâtiment comprend trois niveaux, les deux premiers en pierres, le troisième en adobe. Dans la partie en adobe, les fenêtres sont surmontées de linteaux en bois. Juan émet l’hypothèse que « des gens devaient vivre ici car, d’habitude, il y a deux niveaux seulement pour les cérémonies ». Derrière ce grand bâtiment est construit un réservoir d’eau pour l’irrigation des terrasses par canaux. Une pierre à trou au pied du mur sert de fontaine. L’eau provient des ruisselets qui descendent de la montagne et gonflent en cas de pluie. Les architectes ont construit les murs toujours penchés de 13° vers l’intérieur par rapport à la verticale ; construire « en pyramide » est un procédé antisismique. Un bâtiment d’adobe entoure une grosse pierre « sacrée ». Elle est « huaca » parce qu’elle est grosse et affleurante ; l’étrangeté fait le sacré, le rocher est comme un os de la terre mère. La longue construction qui surplombe l’esplanade est une suite de greniers (Juan prononce « rreniés »). On pouvait avoir trois récoltes de maïs rouge par an. L’administration inca redistribuait les réserves selon les besoins de chacun et non selon le travail. Je reconnais dans l’expression le rêve du communisme que Juan a dû boire à l’université avec le lait de ses études.

Avant de partir du site, j’ai attrapé le chiot ocre et brun aux bouts des pattes blanches et je l’ai mis dans les bras du petit muletier assis sur une pierre. Je lui ai demandé si je pouvais le prendre en photo avec ; le garçon voulait bien (je n’ai pas demandé au chien). Le môme s’appelle Juan « de Tan ». Je lui ai fait répéter : « de Tan » peut s’appliquer soit au saint, soit être son nom de famille, je ne sais. « Juanito con perrito » est ma première scène de genre.

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Vers le col à 4300 m

La nuit a été fraîche, mais réparatrice pour tout le monde. Nous prenons le petit-déjeuner dehors, face au lac où planent quelques bancs de brume qui voilent les couleurs et adoucissent les formes. Nous reprenons le chemin. C’est une piste poussiéreuse où passent surtout camions et vélos. Nous longeons le lac dont l’humidité enveloppe le paysage comme dans une estampe chinoise. Une berge s’est écroulée il y a un mois, ce qui a mis au jour une couche de marne blanche, insolite dans ce pays de terre ocre. Les gens que nous croisons, les gosses comme les vieux, nous souhaitent tous une bonne journée, avec cette réserve attentive propre à la vraie politesse. Le reflet pastel des monts, sur le lac immobile, agrandit le paysage. Le calme du chemin est propice à la conversation. Mabel et moi évoquons Venise, la mort, et parlons littérature.

Nous traversons quelques hameaux paysans, tous construits d’adobe. Certaines briques fraîchement malaxées gisent au bord du chemin. Le soleil et l’air d’altitude les sécheront vite. Dans les cours des fermes, ânes et mules attendent que l’on ait besoin de leur dos, les poules picorent le sol. Sur le chemin, des chiens vaquent à leurs affaires, des cochons noirs et soyeux cherchent du groin leur provende. Des gamines guident des vaches à la baguette. De temps à autre, au bord d’un champ en cours de labour, un groupe entier de travailleurs se repose, des adolescents aux vieillards. C’est une communauté qui met en commun ses bras pour piocher et bêcher un lopin de terre. Le soleil est déjà chaud malgré un coulis de vent frais qui vient des monts.

Plus nous grimpons, plus la végétation se fait rare et plus les rencontres s’espacent. Les villages, qui ont besoin d’eau pour les hommes, les bêtes et les champs, se rassemblent près du lac. Nous quittons les pacages à moutons et leurs petits bergers. Nous marchons dans l’herbe sèche, de plus en plus rase, qui laisse place au lichen par tache sur les rochers où la terre ne tient plus. Le granit rose donne un aspect fauve à la montagne. Nous suivons une vallée qui descend vers le lac jusqu’au cirque qui la ferme. Sur les pentes, les Andiens (j’aime appeler ainsi les Indiens des Andes) ont creusé des rigoles perpendiculaires à la pente sur plusieurs centaines de mètres. Avec la terre récoltée, ils ont bâti des murets. Ce travail sert à diminuer le ravinement des sols lors des pluies abondantes. Tous les cinq à six mètres, les rigoles s’interrompent pour laisser couler l’eau accumulée vers le bas.

La grimpée essouffle nos poumons peu habitués encore à l’altitude. Selon l’altimètre, nous avons franchi la barre des 4000 m ! Le groupe s’étire très loin, le rythme des uns n’étant pas celui des autres. Et puis il est si agréable de marcher seul, parfois, ou en conversation à deux ou trois seulement. Sous le col, le silence est minéral ; l’oiseau qui pousse son cri en est d’autant plus impressionnant, avec cette résonance propre à l’air raréfié. Au soleil, sous le vent qui passe au-dessus du col, nous nous accordons une pause pour attendre les autres. Assis sur les rochers, je laisse sécher ma chemise. Deux tas de pierres branlantes indiquent le passage. Le col est à 4300 m. Il donne vue sur deux lacs en contrebas, d’un outremer profond, et sur les aiguilles glacées de 6450 m du Picu Sirey. Elles étincellent dans le ciel bleu pastel. De petits cumulus surveillent la vallée sacrée au bout de la descente que nous allons entreprendre. On l’appelle « sacrée » parce qu’elle est creusée par le fleuve Urubamba dont l’eau reflète la nuit la voie lactée. Près de ses rives sont construits de nombreux sanctuaires.

Nous descendons, lentement, puis de plus en plus vite, le corps euphorique de retrouver un peu plus d’oxygène. Les touffes d’herbe sèche et piquante sollicitent les chevilles et les genoux. Nous retrouvons la végétation, les arbustes, puis les arbres. Parmi l’herbe ichu, cette herbe coriace des hauts plateaux, paissent des lamas en troupeaux. Surgissent quelques champs labourés où pousse la pomme de terre.

Nous pique-niquons le long d’un ruisseau où nous pouvons tremper nos pieds. Le repas est composé d’aji de poulet (émincé aux oignons et piments), du sempiternel riz, d’une salade de crudités, et de la mimolette apportée de France dans nos bagages collectifs. Il y a même de l’eau chaude pour le café ! La montée du matin a été éprouvante et ici, au bord du ruisseau, à l’abri du vent, la chaleur est forte. Chacun se cherche un bosquet pour faire la sieste à l’ombre. L’eau attire les serpents et les cuisiniers en tuent un gros. C’est probablement une couleuvre ; elle est en train de digérer une grenouille entière proprement avalée. Les Andiens lui entaillent le ventre au grand dam des dames qui poussent des cris d’horreur devant une telle « animalité » ainsi crûment mise au jour.

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Randonnée au départ de Cuzco vers Chincheros

Après un solide petit-déjeuner d’hôtel composé d’omelettes, de diverses sortes de pains et de fruits coupés, le café concentré peu goûteux mais le jus de mangue bien épais, nous partons pour la randonnée.

Le bus s’élève sur les pentes de la cuvette où est enfermée Cuzco. La ville étend ses toits ocres comme les vaguelettes d’un lac ; n’émergent que les clochers des innombrables églises. L’engin poussif nous dépose hors de la ville, à l’orée d’un chemin de terre. Nous partons sac au dos. L’air est frais, le ciel lumineux, le soleil encore doux. Le chemin est bordé d’eucalyptus. L’odeur balsamique de l’arbre vient de temps en temps ajouter à l’austérité du paysage. L’air est sec, pauvre en oxygène, l’herbe pousse rase, peu arrosée, la poussière vole en permanence sur le chemin sous un vent presque constant. Quelques endroits pavés rappellent que cette voie fut construite par les Incas. A un virage du chemin, nous apercevons émergeant de la brume le pic étincelant de glace de la Veronica, l’une des bornes de la vallée sacrée, qui culmine à 5800 m. Etrange irruption du sacré dans le terre à terre de la marche. Alors qu’en ce premier jour nous sommes préoccupés de réapprendre à randonner, les pieds vissés au sol, cette vision flottant sur l’horizon nous rappelle que la marche est aussi un chemin spirituel, une rencontre avec une civilisation disparue, une autre approche de l’humain et de l’éternité.

Nous croisons des paysans aux mules chargées de foin, de petits troupeaux de vaches et moutons mêlés. Les gens nous souhaitent toujours le bonjour, plus avenants qu’en Bolivie. Seuls les chiens sont n’aiment pas les inconnus, gardiens vigilants aux crocs acérés qu’ils montrent allègrement dès l’entrée des villages. Nous sommes en période de vacances scolaires pour deux semaines. Les enfants de la campagne jouent entre eux, ou travaillent avec leurs parents, c’est selon.

Le pique-nique a lieu sur une éminence au milieu du paysage. Le chemin se poursuit derrière nous, un autre serpente devant nous, au loin un lac, et la barrière des montagnes qui s’élève haut dans le ciel. Nous la passerons demain. On déballe des légumes acidulés et du poulet froid cuit dans un bouillon d’herbes. Il a beaucoup de goût, c’est une recette péruvienne. La racine de yuca, qui veut se faire passer pour de la pomme de terre, est très étouffe-chrétien. Elle a la longueur d’une carotte, l’aspect du navet, et un goût de pomme de terre farineuse et sèche. Nous sommes en plein soleil et faire « la sieste » est plutôt abrutissant, malgré manches longues, casquette et crème protectrice.

Une bonne moitié du groupe est déjà fatiguée et choisit de rejoindre directement le camp du soir, installé au bord du lac de Piuray, à 3700 m d’altitude. De loin il apparaît comme une lagune vaseuse bordée de quelques roseaux. Grâce au ciel sa couleur est bleu profond. Je choisis l’autre partie du groupe qui poursuit jusqu’au village de Chincheros. Les maisons y sont construites d’adobe, ces briques de terre et de paille hachées séchées au soleil et assemblées avec de la boue. Les rues sont pavées avec une rigole centrale. Elles montent vers l’inévitable « place d’armes » où est bâtie l’église catholique, au centre de tous les villages occupés par l’espagnol. Aux abords du village, nous buvons des cocas dans un bazar qui vend de tout.

Les garçons du village jouent au cerf-volant, indifférents aux étrangers. Leur engin est bâti de sacs plastiques sur une armature en bois. Un essaim bourdonnant des petites filles excitées par le commerce tente de vendre aux touristes force colifichets. Nous nous réfugions dans l’église où elles ne peuvent nous suivre, le Christ en ayant un jour chassé les marchands. C’est une bâtisse carrée, paysanne, au clocher raide, au toit plat à quatre pans, aux murs chaulés. L’intérieur est baroque hispano-indien, tout en dorures et décors chantournés. Les plafonds sont couverts de peinture à fresque, les côtés recèlent des reliquaires à saints, Vierge ou Christ en torture. L’autel est surmonté de miroirs au cadre de bois doré pour augmenter la lumière. Saint-Sébastien, favori de la foi masochiste espagnole, porte l’incongru d’un pagne rouge vif à bretelle, mais son torse a déjà pris deux flèches. Il a le beau visage de la tentation diabolique. Le Christ est piqué, fouetté, courbé. La Vierge est majestueuse, mère idéale, et vous regarde personnellement. Mi-juive, mi-indienne, elle est la Mère de Dieu-fils et la Pachamama inca. Les messes, ici, se disent en quechua depuis Vatican II.

En contrebas de la place d’armes s’élèvent les ruines du site inca. Il ne reste que de gros murs appareillés, de vagues soubassements de bâtiments chargés de surveiller la vallée et de collecter le grain des terres ici fertiles. Plus loin, des terrasses aménagées à l’époque sont encore cultivées.

Nous prenons un chemin bordé de roseaux vers le camp. Le vent se met à souffler plus fort avec le soir, et nous avons presque froid. Le camp est installé au bord du lac, dans un pré bordé du chemin très passant qui mène au village. Les camions soulèvent la poussière. Des gamins curieux sont assis à regarder tentes et préparatifs du repas. La nuit tombe vers 18 h. Le groupe se réfugie dans la tente mess, sauf Salomé qui lit « le Guide du Connard » (traduction Choisik), et Périclès qui teste son espagnol débutant sur les petits enfants. Périclès est un bon vivant rigolard, gaffeur et bordélique ; il travaille chez Renault.

Le repas est excellent. Le cuisinier, Ruben de son prénom, a eu tout l’après-midi pour faire des prodiges : soupe aux légumes frais et au lait, poisson du lac (une truite) accompagnée de riz, papaye et ananas coupés en dessert. Il a été aidé par une jeune femme discrète au frais prénom, Nieve – la neige. Dès le repas achevé, altitude et fatigue physique oblige, chacun se retire sous sa tente.

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Réflexions sur le salon Destinations nature

Le salon des randonnées, des sports et des voyages nature du 15 au 18 Mars 2018 au Parc des Expositions, Paris Porte de Versailles, incite à la réflexion. Tout se passe comme si, d’une génération à la suivante, un glissement s’était opéré entre culture et nature, temps et espace, histoire et écologie. Loin de moi l’idée d’opposer une génération à l’autre, la précédente étant bien sûr réputée « meilleure » que la suivante. Loin de moi l’idée de caricaturer un mouvement de société en poussant les oppositions aux extrêmes. Mais l’écart entre la génération des 60 ans et la génération des 30 ans mérite qu’on s’y arrête : il s’agit d’un fait.

Pour ma génération, le voyage était l’aventure, la curiosité pour les autres peuples, l’exploration des cultures. Nous n’avions qu’une hâte, quitter le présent hiérarchique et empesé de l’autoritarisme des années 60, secouer l’État-providence taxateur, flicard et hygiéniste, cesser de bronzer idiot entre le club (souvent Med), la résidence secondaire à la plage ou la caravane au camping, chaque année au même endroit, pour y retrouver les mêmes gens.

Pour la génération d’aujourd’hui, le voyage est la nature, la redécouverte de soi, le respect de l’environnement. Elle n’a qu’une hâte, rester sur place entre frères pour pratiquer des sports ou de l’observation, faire appel à l’Etat protecteur pour les sites et les espèces, creuser des toilettes « sèches », s’habiller respirant, 100% recyclé et sans PFC ajoutés, manger bio sans gluten et sans lactose, recycler l’eau de pluie des gîtes tout en se pâmant devant les petites fleurs, les grands arbres et les belles bêtes dans leur milieu sauvage.

Je caricature un peu pour bien montrer. Il reste bien sûr des jeunes pour explorer le monde, et ils ont souvent le respect des populations et des sites, ailleurs comme ici. Comme il existe des vieux pour approfondir la nature proche et apprécier la vie communautaire et rustique. Mais la société des médias, du portable, du mobile et d’Internet, la société du jeu vidéo et des raves parties, la société du zapping, des études longues et du travail précaire – n’est pas la même qu’il y a 30 ans. Sa conception du tourisme ne saurait donc être identique.

Nous sommes passés de la culture à la nature, de l’empreinte des hommes sur les sites (les monuments, les paysages, les façons de vivre) à la valorisation du vierge (du milieu préservé, des espèces intouchables). Les peuples hier apparaissaient sympathiques, vivant autrement et drôlement ; ils apparaissent aujourd’hui prédateurs qui se fourvoient, attirés par les faux lampions de la vie citadine à l’occidentale. Nous sommes passés du temps à l’espace – du vertical culturel et historique (à assimiler et transmettre), à l’horizontal de la nature immuable (à observer et protéger). Hier étaient les relations, aujourd’hui l’entre-soi. La randonnée était itinérante, ayant pour objectif la rencontre ; elle tend aujourd’hui à rayonner autour d’un point fixe, pour faire groupe et se « retrouver », voire se chouchouter par thalasso ou massages. On n’a plus rien à transmettre – on se contente de communiquer et de jouir. Hier il y avait filiation, expérience, aujourd’hui tous se veulent égaux, référents. Tous les messages et les arts se valent donc : tag machinal comme Taj Mahal.

Jusque-là, nous constatons des faits : la génération d’aujourd’hui vit autrement que celle d’hier. Mais il y a plus et nous ne sommes pas forcément en accord avec la dérive constatée.

Hier par exemple, voyager était un engagement : se remettre en cause à Venise, à Katmandou, à Calcutta ou à Moscou. Aujourd’hui, voyager est une démarche de moraline : surtout minimiser son empreinte carbone, surtout aider au développement durable, surtout ne pas modifier les équilibres et traditions locales. L’universel s’est transmué en communautaire, le mot d’ordre semble être chacun chez soi avec le Règlement Planète pour tous. La Loi de nature est délivrée par la République des Savants chère au vieux Totor déifié au Panthéon en 1885. Le On remplace le Nous.

Au nom du Principe de précaution (constitutionnalisé en France par le conservateur Chirac) : le pire étant toujours certain, le moindre doute devient certitude. Ainsi sur les OGM ou le climat. Or la démarche scientifique est tissée d’hypothèses, d’essais et d’erreurs, personne n’a entièrement tort ni entièrement raison jusqu’à ce qu’une loi s’établisse – provisoire – mais acceptée pour un certain temps ou sur un certain domaine. Pourquoi n’y a-t-il d’oreilles médiatiques que pour les climatologues – et pas pour les océanologues, météorologues, volcanologues ou historiens ?

De la science on glisse alors à la croyance qui détient la Révélation. Chacun est sommé d’obéir aux mots d’ordre de la nouvelle religion.

L’écologisme messianique d’aujourd’hui remplace le christianisme missionnaire d’avant-hier ou l’humanisme pédagogue d’hier. En témoigne ce ‘happening’ anglo-saxon, repris avec enthousiasme par les écolos : « éteignez les lumières pour la planète » (WWF). Ce geste symbolique et communautaire de Blancs nantis, quelle efficacité a-t-il, sinon de conforter l’entre-soi des Blancs et des nantis ? Un geste machinal n’est pas une réflexion. Ne vaudrait-il pas mieux voir ce qu’en pensent les pays tiers du monde (les non-Blancs, non-nantis), ceux qui se développent et sont avides de vivre mieux ? Ne vaudrait-il pas mieux encourager les technologies nouvelles et montrer à chacun comment, plutôt que de prendre une posture universelle abstraite sur le quoi ? Mais la posture est facile car elle donne bonne conscience. Les gens font ça parce que c’est rigolo. Ils ont l’air d’adhérer – mais que se passera-t-il lorsqu’on ira au bout des conséquences ? Accepteront-ils avec la même légèreté rigolote les taxes massives sur l’essence et l’avion, le bond du prix de l’eau, l’électricité plus chère après le nucléaire avec le bruit incessant des éoliennes en haut de leur quartier, les textiles standard obligatoires, le café bio-développement-durable au triple prix ? Où est l’argumentaire rationnel, le débat démocratique, le progrès humain dans ce mot d’ordre de moraline ? Pourquoi manipuler les gogos en laissant croire que c’est un simple « jeu » auquel participer ? « Éteignez les lumières » – je crains qu’on ne cherche surtout à éteindre les Lumières !

Le temps doit reprendre ses droits sur l’espace, la profondeur historique sur l’ennemi d’aujourd’hui, la culture sur la nature. Finis les « ennemis héréditaires », les Etats par essence « voyous » et l’axe du Mal à éradiquer de lumières laser. Il ne doit plus y avoir « eux » et « nous » mais un monde commun multipolaire et multivaleurs où l’universel de ce qui nous rassemble ne sera fait que des diversités qui nous composent. Mais cela à condition de conserver ces diversités et les milieux qui les engendrent. On ne peut être écolo pour les petites bêtes et les légumes mais pas pour les humains ! Un peu de croisement est bénéfique, le grand emboîtement de tous dans tous est une entropie dégénérative.

Dès lors, le voyage reprendra tout son sens : il s’agira d’aller se dé-payser pour explorer ce qu’on ne connaît pas – plus de creuser son unique trou dans la nature telle qu’elle est faite ici et maintenant.

Pour la prochaine génération ?

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