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Îles Skellig

Côté garçons, c’est Stéphane qui doit réveiller notre dortoir collectif ce matin. Nous dormions comme des loirs alors que certaines filles étaient déjà prêtes ! Au petit-déjeuner nous avons des toasts grillés au toaster, un luxe oublié depuis longtemps.

Un minibus rouge vient nous prendre pour nous mener en bateau. Nous traversons la campagne irlandaise du samedi matin : femmes en courses, hommes sur les tracteurs, enfants en vélos vers l’école. Il fait beau : des nuages mais pas de pluie. En se croisant, les chauffeurs automobiles se saluent. Tout le monde se connaît dans ce pays tranquille où l’habitat est dispersé. Le bateau nous conduit vers les Skelligs.

Ce sont deux îles désertes en forme de pyramides, d’où vient leur nom gaélique. La mer est calme mais roule un peu. Certaines filles sont au bord du mal de mer. Pas Emmanuelle, le roulis lui rappelle l’amour – c’est du moins comme cela que j’interprète le demi-sourire qu’elle m’envoie en croisant mon regard. Vus de la mer, les paysages verdoyants de prés entourés de murets de pierres sont bien séduisants.

La petite Skellig est couverte d’oiseaux, des fous de Bassan en colonie, par centaines, voletant et chiant sur le rocher, laissant gluer de grosses coulées jaunes. Depuis des siècles que ces piafs conchient le roc, la couche de guano est épaisse et ne part pas même dans les pires tempêtes. L’odeur est forte de loin. Un bon engrais pour les champs, jadis. Les écolos vont peut-être s’en souvenir ?

La grande Skellig n’est pas badigeonnée de jaune mais bien de couleur verte. L’herbe y pousse et l’île a abrité des moines du VI° au XII° siècle. Loin du monde, ces ascètes vivaient plus près de Dieu, présent surtout dans la solitude. Ils ont bâti des cellules de roches aux toits ronds, montées en pierres sèches comme les bories du sud de la France. Pas plus d’une douzaine de moines ne pouvait subsister à la fois. Ils recueillaient l’eau de pluie sur des dalles coulant vers des citernes, ils cultivaient quelques légumes et pêchaient le poisson. Une belle histoire de spiritualité en ces temps troublés où il faisait bon vivre en sa forteresse. L’île en est une, difficilement accessible, et sans rien à piller pour attirer les prédateurs.

Le soleil s’est établi et chauffe les prés. Nous ôtons nos chemises pour qu’il nous caresse un moment. Sa chaleur, l’air marin, les perspectives de l’océan à l’infini de l’Atlantique, l’histoire autarcique et farouche de cette île aux Moines, me mettent dans un état d’esprit différent. Moins attaché aux petits détails de l’existence, plus léger, l’esprit plus ouvert à la vastitude, j’oublie un peu la médiocrité du groupe pour goûter cette ambiance îlienne. Elle est loin cette boue qui aspire nos bottes tandis que les nuages nous pissent sur la tête.

Nous retournons en fin d’après-midi sur l’île continent. Après l’école, deux petits garçons blonds en culottes courtes jouent près du chalutier en réparation. Ce sont de robustes petits Irlandais de 8 et 5 ans, pieds nus dans l’eau de mer. Promenade en Waterville, boutiques d’artisanat, de poterie, de pulls de laine. Nous prenons une bière au pub. Je la prends rousse, j’en aime le goût qui me rappellent des cheveux et un corps ardent. Je goûte au whisky « paddy ». Je l’aime moins que le Bushmill, car il n’est pas malté.

Le repas est très silencieux, décidément, ce groupe est un vrai sac de pommes de terre. Aucune unité, sauf s’il faut se moquer de quelqu’un. Ou alors la version éculées des blagues imbéciles que tout le monde connaît depuis l’école primaire. Nous retournons au pub après le dîner, mais en petit comité. Bernadette raconte le Cameroun où elle était Médecin sans frontières. Jacques se dégèle et dit sa mission Banque de France en Afrique en assistance de service juridique.

La faune irlandaise du samedi soir est intéressante. Le pub est sans doute la seule attraction dès l’âge des émois et les trois pubs du coin sont remplis. On y trouve des couples d’un certain âge, venus se cuiter de concert, de vieux pêcheurs qui viennent se réchauffer à l’ambiance, des ouvriers, quelques bureaucrates en cravates. Et des jeunes de 18 à 20 ans en bandes, filles et garçons. Tronches paysannes : en punk cela fait drôle. Quelques-uns plus fins, comme celui qui croquait des chips avec une ébauche de sourire vers Emmanuelle. Il a pris une voix de fille pour lancer une blague à ses copains. Tous boivent en majorité de la bière. Les femmes prennent parfois un soda coloré, les mineurs un coca.

De rares petits enfants sont là, venus avec leurs parents quand ceux-ci veulent s’encanailler. Une famille entière, avec ses trois enfants avait même amené le chien. Le père a fait son entrée théâtrale en tenant l’aîné par la main, qui ne devait pas avoir plus de 7 ans. Les pubs sont divisés par âges. Chacun reste dans sa tranche, aussi étanche qu’une classe sociale anglaise.

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Mais où est passé Denis ?

Le lendemain, il ne fait pas beau. Cela devient de la routine. Alors que durant les deux semaines précédentes selon Stéphane, le temps était resté au beau presque tout le temps. Nous semblons être définitivement entrés en automne cette année. La météo ne prévoit rien de bon avant le week-end prochain, dans quatre jours : pluie, vent fort, faible visibilité. Le programme est donc modifié. Nous restons ce soir encore à l’auberge. Nous ferons une balade pour la journée.

Ce sont à nouveau les prés, les tourbières et les landes. Nous marchons à grosses bottes dans une végétation craquante, gorgée d’eau, ivre de sucs. Curieuse impression de piétiner de vigoureuses chairs nues par terre. Culpabilité écologiste de qui se préoccupe de nature et des liens de l’homme avec ce qui l’entoure ? Fleurs et plantes sont les mêmes que dans nos campagnes. Elles me rappellent irrésistiblement depuis quelques jours les vacances de mon enfance dans les grasses plaines du nord. Mes grands-parents m’ont fait connaître l’odeur de l’herbe, des champs mouillés, du terreau des sous-bois. Ils m’ont appris à reconnaître les plantes des champs, celles dont les lapins étaient friands, et quelques arbres d’espèces communes dans « les bois de mon grand-père ». Tout cela me revient par bribes, lors de cette randonnée. Toujours la pluie, mais le soleil se montre de temps à autre. Alternances en quelques minutes d’un climat qui ne sait ce qu’il veut.

Nous passons une assez large rivière à gué sur des pierres glissantes. Amusements gamins, quelques pieds sont mouillés malgré les bottes, sanction des maladroits. A ce moment le soleil est apparu plus longuement, comme si notre manque d’équilibre le faisait rire. Au-delà, dans les champs tourbeux, des flaques d’eau croupie se cachent parmi les touffes d’herbes jaunes. C’est une terre éponge, un dense treillis de racines mortes, cette tourbe que l’on voit sécher dans les granges en briques taillées à la bêche pour les feux de l’hiver qui approche.

Nous déballons le pique-nique dans un pré fleuri de pissenlits. On parle des sujets qui rassemblent : la banalité des films récents, des feuilletons télé d’il y a longtemps (Le Prisonnier, Mission Impossible, Belle & Sébastien). Cette dernière série, sentimentale, séduisait beaucoup les filles. Le gamin, métis franco-marocain franc comme l’or et fils de prince, était un audacieux et sensuel petit mâle de la fin des années soixante tandis que le chien était une grosse boule de poil paternelle, fidèle comme un nounours. J’avais un ami de primaire qui était en classe avec lui au collège de Passy-Buzenval. Nous partageons les haricots verts vinaigrette mélangés de maquereaux en boite et d’oignons, nous coupons le pain. Il en reste, qui en veut encore ? Tiens, il faudrait en donner à Denis qui, hier, soir, avait grand appétit pour les saucisses.

Mais où est passé Denis ? Personne ne s’en est aperçu mais Denis n’est plus avec nous. Nino Ferer chantait Mirza, « Z’avez pas vu Mirza ? Oh la la la la la la, Où est donc passé ce chien, Je le cherche partout ! » Nous chantons le père Denis, dommage qu’il n’aboie pas, on l’entendrait de loin. Rançon de son effacement dans le groupe, ou image vraie de cet assemblage de médiocres fermés sans intérêt ? Il a dû manquer une bifurcation en allant pisser à moins que, lui aussi, n’ait trouvé son Emmanuelle ? Mais tout le monde féminin est là. Une chèvre peut-être ? Nous remballons tout, nous retournons à l’hôtel à pied. Il aura peut-être trouvé tout seul le chemin ? On le cherche un peu partout alentour. On finit par le retrouver, pas très loin. Il n’avait pas vu que nous passions la rivière à gué, étant en train de pisser – trop longuement – sans regarder au-dessus de son nombril.

Douche, bar, je goûte à la rousse. Non pas Emmanuelle, qui est fatiguée ce soir, mais à la bière, la Smithwick. Lecture, billard. Longue partie « où chacun tire son coup » (Bernadette). Stéphane prépare le repas de spaghetti bolognaise et de crème à la poudre de framboise (un délice anglais paraît-il). C’est une sorte de Jelly au goût chimique accentué, à l’acidulé artificiel, et dont je n’apprécie que la consistance mousseuse.

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Battre la campagne

Lever dans le pré mouillé. Sourire à Emmanuelle, ébouriffée au sortir de sa tente. Nous partons sur la route où passent des tondeurs de haies en tracteurs curieux des aliens que nous sommes. On parle de choses et d’autres, de plantes, de bandes dessinées. Bernadette de Belgique nous surprend. Petite, elle a été à l’école avec Boule, le petit garçon de la BD Boule et Bill de Roba. Ils étaient voisins. Son père dessinait son petit garçon avec le cocker. Les deux jeunes innocents ont inventé nombre des gags désormais publiés. Etonnants Belges…

Au bord de cette route de campagne poussent toutes les essences européennes : bouleau, houx, hêtre, rhododendron, fuchsia, chêne… toutes bien grasses, bien humides, bien vertes. Gorgées d’eau, gavées de boue, caressées de brise tiède. Une forêt d’épicéas : nouveauté dans ce paysage de plantes basses. Le chemin grimpe dans l’univers moussu. C’est très vite à nouveau la lande : bruyère, chiendent, ajonc. Des tourbières, avec de profonds trous d’eau où l’on enfonce le pied jusqu’aux genoux comme un pénis dans une motte. Au fond se décompose la végétation. Nous rions de voir les autres trébucher dans ces pièges car le rire se déclenche de ce que nous subissons aussi. C’est un temps d’automne déjà, gris et brumeux, ciel bas, aucun rayon de soleil aujourd’hui. Au loin la baie; devant, la chaîne de montagnes arasées de Gap of Dunloe. Des cerfs se découpent justement sur la crête. Vite ! les jumelles. En remuant, en les montrant, en les reluquant, nous finirons par faire fuir le mâle, suivi aussitôt des biches gracieuses aux pattes fines et aux culs blancs.

Le déjeuner est expédié dans le vent qui fraîchit. Sous cape, chacun dans son wigwam comme les Indiens. Assis sur l’herbe mouillée, la cape fait une tente sous laquelle on peut prendre son repas, le sac toujours sur le dos, sans débotter. C’est une curieuse expérience qui me reste pour la vie entière. On repart vite dans la lande tourbeuse, pentue, rocheuse. Voici la vallée noire, Black Valley. Une route, une église, un chemin forestier. Nous l’empruntons pour traverser une forêt superbe, très moussue, de chênes et de hêtres. Nous arrivons sur le lac de Killarney, semé de petites îles boisées. La pluie lente et bruineuse tombe toujours. Elle ne nous donne pas envie de chanter, elle ne nous fait même pas rêver d’amour. Elle nous oblige seulement à avancer pour ne pas nous refroidir, à emmagasiner les images pour les ressortir plus tard, à loisir, au chaud.

L’auberge de jeunesse de MacGillycoudy’s Reeks est plus loin, au bout de la route. Elle n’est pas très confortable, mais on y est au sec. Nous pouvons y boire un peu du whisky que nous avons acheté, du Black Bush du pays. Le whisky a cette vertu de vous réchauffer très vite en cas de froid humide. C’est un alcool pour pays pluvieux. Il redonne du tonus aux muscles en faisant courir chaudement le sang dans les veines, jusqu’aux extrémités. Il fait chanter le cœur. A une certaine dose, il incite à faire l’amour. Le risque d’être découverts Emmanuelle et moi sur les lits superposés du dortoir, l’urgence, décuple le plaisir. Nous ne sommes plus collégiens mais notre pudeur s’offusquerait de nous savoir percés à jour. Ce serait comme un viol, pour notre histoire qui n’aura de toute façon aucun lendemain une fois le séjour terminé. Nous le savons. Le secret est une façon de se préserver. En attendant, nous voici ragaillardis pour la soirée. La douche chaude est un vrai délice. Nous la prenons ensembles, discrètement.

Toute la journée il pleuvra, une fine bruine persistance, interminable. Aucun sourire solaire malgré quelques promesses d’éclaircies de quelques minutes. Vu le temps qu’il fait, nous renonçons à l’ascension du mont Erix, la chaîne la plus haute d’Irlande. La visibilité au sommet doit être nulle. Au lieu de grimper, nous longeons la chaîne aménagée de parcs à moutons en murets de pierres à demi éboulés. Deux moutons devant nous bêlaient d’amour tendre. L’un fuyait de peur à notre approche, bêlant désespérément, l’autre montait à sa rencontre, bêlant en réponse. Ils ont fini par se rejoindre, le fuyard descendant périlleusement la pente à sa rencontre. Toison contre toison ils se sont éloignés, désormais silencieux. C’est beau comme une amitié humaine.

Pluie, éclaircie, pluie ; j’ai peut-être enlevé et remis cent fois ma cape, véritable tente ambulante dans laquelle on étouffe vite lorsque l’eau du ciel ne vient plus la battre. Pluie, boue, prés, lac. Nous couchons encore ce soir dans une auberge, en raison du temps. Chiber’s Inn, à Glencar, fait pub en même temps. Guinness noire et amère, partie de billard américain, fléchettes avec des règles bizarres. Pendant que les autres s’occupent encore, Emmanuelle et moi nous éclipsons discrètement pour aller jouer à d’autres choses. Le centre de la cible est tout frémissant et la fléchette ne rate jamais son but. Elle est ardente lorsqu’il pleut, ma belle rousse ! Effet de nos relations ? Dans le groupe, Emmanuelle est d’une réserve presque pathologique ; elle ne se mêle pas. Il est vrai que ce groupe est composé d’individualistes forcenés, à de rares exceptions près. Nous dînons dans une salle de théâtre, où les enfants du village viennent parfois jouer des scènes lors des fêtes. Soupe, riz, saucisses, macédoine de fruits. Rien que de la conserve, nous n’étions pas attendus. Dodo tard, vers 23 h.

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Les pieds dans la boue

Sac dans le van, musette sur le dos, nous grimpons la colline vers le nord. Nous sautons ensuite quelques barbelés à moutons au travers des landes de bruyères et d’ajoncs, puis nous voici dans les tourbières. La marche « doit se faire en bottes », nous comprenons vite pourquoi. Les mottes herbues sont vivaces mais, entre elles, la boue est molle, profonde, collante. Les bottes qui dérapent sur la touffe s’enfoncent en pieu dans le visqueux avide et s’en extirpent à grands bruits de succion. Cette avancée est très sexuelle et donne chaud.

Le paysage est viril, l’ambiance viking : gris et vert, avec de gros rochers noirs qui affleurent. Le ciel est lumineux, encotonné de nuées comme des voiles de lit. Pas d’autres êtres que des moutons qui fuient à notre approche. De belles échappées sur la baie de Bantry et l’océan dont l’odeur de moule monte jusqu’à nous. Sur les pentes vertes des collines des murets de pierres ou des haies d’arbustes épineux séparent les prés à mouton. Les bêtes sont grasses avec des queues comme des boules. Quelques vaches noires et blanches nous regardent placidement en ruminant. Le gris lumineux du ciel rend l’herbe plus verte, comme si la lumière sourdait du sol.

Ce sera ainsi jusqu’au pique-nique, avalé derrière un rocher qui coupe le vent. Dans la vallée, une ferme nous permet de camper sur un pré en pente au lieu-dit imprononçable : Drehideighteragh. C’est une pelouse fraîche et tendre, soigneusement tondue par la gent ovine, où affleurent parfois des granits comme de grosses tortues assoupies. Au bas de la pente un torrent cascade dans un joli son champêtre. Le soleil ne revient pas et c’est dommage car une vasque dans le rocher fait une fort belle piscine. Après avoir bien hésité, Jean-Luc se baigne, puis Brigitte. Les autres les regardent frileusement depuis le bord, ou n’entrent qu’à mi-cuisse, comme moi. Qu’importe, il est bon d’ôter ses vêtements, même lorsqu’il se remet à pleuvoir. Sensualité du crachin sur la peau qui se hérisse. Il ne fait pas froid. La nuit sera sans étoiles mais l’odeur de l’herbe passe la toile pour embaumer nos rêves.

Tôt réveil, déjeuner, rangement des affaires, démontage des tentes, chargement du van. La routine de la randonnée se met en place. Un peu de soleil, le ciel presque bleu. Départ joyeux sur le chemin. C’est la campagne : des vaches, des moutons, des bouses. Les mêmes arbustes que dans nos champs. Nous remontons un flanc de vallée et la végétation se raréfie : hors l’herbe vivace et quelques joncs, rien ne consent à pousser dans la boue battue des vents. C’est à nouveau la lande et les tourbières. Au sommet des collines, nous apercevons la baie au loin. Un brin de soleil, un peu de pluie, Jean-qui-rit, Jean-qui-pleure. Du vent se lève après la pause de midi. Peu de conversation, des blagues. Est-ce le froid (relatif) ? le vent ? les premiers jours ? Nul n’a rien à se dire. Déjà, Bernadette et moi avons fait presque toute la conversation hier soir, en préparant la soupe. J’aime bien Bernadette – mais pas pour des grainvilloiseries. Elle est intelligente, belge, un sens aigu de l’humour. Elle est chirurgien et officie à Fourmies dans le nord de la France. Les autres sont d’une grande banalité.

Collines, pentes, tourbières, retour aux prés sur la fin, des moutons, des vaches, même un taureau. De petits chemins verdoyants dans la campagne. Les bruyères sur les collines, les tourbières sur les pentes, les prés dans les vallées. Les habitations sont rares, regroupées en villages, de loin en loin. A notre étape, nous cherchons un pub. Il y en a quatre pour 300 habitants. Nous goûtons les trois sortes de bière locale : la noire Guinness, la rousse Smithwick, la pale Kab. Le van nous conduit au campement établi à 5km du village de Mangerton. Une petite pluie alterne avec un clair soleil plusieurs fois dans la journée.

« Ils » jouent au foot avec une balle de tennis dans le pré en pente, les bovins du groupe. Je ne participe pas ; nous commençons à nous connaître et ce n’est pas la joie. Outre Bernadette et son humour pince sans rire que j’apprécie fort, et Emmanuelle de *** la rousse au corps séduisant, au sourire canard et à la voix enfantine qui étudie la physique, les autres n’émergent pas d’une pesante médiocrité. Jean-Luc est mi-belge mi-yougoslave, blond épais. Il travaille à « la sécurité » d’une grosse entreprise. Véronique est employée de préfecture et n’aime que la photo, pas les mecs. Elle a déjà mitraillé trois pellicules depuis notre arrivée avec son vieux Pentax MX d’il y a 12 ans. Elle avance les pattes hautes telle un faucheux, un peu miraud derrière ses petites lunettes. Les autres sont encore plus discrets et moins remarquables, malgré la pleine lune de ce soir qui devrait les exciter. Les loups ont envie de hurler et de partir en chasse, pas eux. Il n’a pas été simple de convaincre Emmanuelle au noble nom, la nuit tombée.

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Le paradis des orages

Irlande, dont la verdeur m’attirait il y a trente ans. Monde de prés et d’océan, de moutons et de saumons, de pommes de terre et de bière. Images d’une rustique santé. J’ai emporté le roman de Patrick Grainville, Le paradis des orages, auteur normand sensuel bien oublié aujourd’hui, dont la truculence érotique me met en appétit dès l’avion. Aller en Irlande est simple, le pays n’est qu’à quelques heures d’attente et de vol. Aer Lingus au nom déjà étranger nous emmène vers Cork en ce début septembre. Nous sommes accompagnés d’un cercueil, nous nous en apercevrons à l’aéroport. Bonnes sœurs, famille, corbillard, attendent la boite : un Irlandais qui rentre dormir au pays. Mais la vie attend aussi : des enfants attendent leurs pères, frères ou cousins. C’est l’été ici, même si le ciel est gris et qu’il pleut par intermittence, les chemisettes sont ouvertes ou le tee-shirt brut, sans veste. Certains le portent mouillé, ce qui moule les jeunes poitrines et hérisse les mamelons. Une très jeune fille se montre ainsi plus nue que nature aux regards sans en avoir conscience, surprise par l’averse. Grainville a éveillé mes sens par la description de ses désirs et j’en garde l’œil aiguisé.

A la descente d’avion, Stéphane attend notre groupe pour nous conduire à Glengariff. Il a 25 ans et a accompagné tout cet été des groupes tels que le nôtre. La saison avance et ce sera le dernier. Après quelque repos commencera pour lui les colonies d’enfants de novembre, puis le monitorat de ski cet hiver. Il occupe sa jeunesse de ces « nouveaux métiers » issus du loisir. Nous sommes 15 avec lui et le chauffeur, mais je ne veux pas garder souvenir de tous, beaucoup se révéleront en effet sans intérêt. Nous descendons à l’hôtel Ecoles après deux heures de conduite lente par des routes étroites et sinueuses. Devant le bâtiment, c’est le rendez-vous « des chères vieilles choses » : vieilles motocyclettes, automobiles antiques dont deux Morgan à trois roues, petites MG décapotées et autres roadsters.

Comme il nous reste du temps avant que le soleil ne se couche, nous partons faire un tour dans l’île de Garnish en face, où a été aménagé il y a longtemps un « jardin italien ». L’île est bien protégée par la baie, que vient longer en outre une branche du Gulf Stream. Le climat permet donc la survivance de nombreuses essences végétales. Paix reposante des arbres, foison de la végétation immobile, comme tout cela apaise après l’agitation bruyante des transports ! De la fenêtre de la chambre vieillotte, j’apercevrai l’île ce soir. Du bateau qui nous ramène, nous pouvons voir deux phoques qui paressent sur les rochers. Deux grosses bêtes pareilles à des saucisses à nageoires aux longs poils raides d’un brun presque noir. Des têtes de chats sans les oreilles, yeux curieux, un peu inquiets, comme des ballons de basket sur la mer. Ils se sont demandés s’ils allaient plonger à notre approche, puis la flemme a été la plus forte et, après quelques trémoussements velléitaires, ils sont restés sur leur rocher, à se chauffer au soleil.

Pour le coucher, je fais équipe avec Denis. J’aurais préféré la jolie rousse qui est avec nous, Emmanuelle. Elle est délicieusement jeune, à peine 20 ans, des manières de chatte et une réserve bien mignonne. Elle a une grande bouche aux dents bien plantées, le nez camus, une peau trop blanche qui ne bronze pas. Elle est petite mais certainement douce à caresser. Je ne suis pas sorti de l’érotisme Grainvillais.

Le repas du soir a été rustique, de la soupe en sachet saveur champignon à la plie grillée accompagnée de pauvres rutabagas, et au fragment de tarte plate aux pommes de 3 cm sur 5 avec un soupçon de crème, battue pour la gonfler. Le petit-déjeuner est de la même dèche, imitation anglaise anémique : foin et graillon arrosé d’eau chaude (vagues corn flakes), farine et graillon arrosé de jaune (sausages and bacon with eggs), et choix d’eau chaude teintée pour faire passer (café américain ou thé dont les feuilles ont dû servir depuis la veille). Heureusement, nous partons.

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Port-Racine

Le Renault nous conduit au plus petit port actif de France, Port–Racine. Son nom vient du corsaire François-Médard Racine qui y avait son antre sous Napo Un. Traquant les navires anglais en 1813, il a trouvé à planquer son corsaire nommé L’Embuscade dans ce havre minuscule et isolé de 8 ares. 

Les aussières qui amarrent les canots de longueur de 5.50 m maximum forment un véritable filet par-dessus les jetées perpendiculaires. Prévert aimait beaucoup cet endroit.

Deux jeunes garçons se baignent et ressortent ruisselants mais bronzés.

L’une d’entre nous, se préoccupe d’un petit dans les 6 ans, en gilet de sauvetage, qui porte fièrement les rames du canot de son papa. Lequel l’embarque pour aller au large à la rame, jusqu’au dinghy à moteur amarré à une bouée. Ils reviendront avec et le petit rejoindra un plus grand, dans les 9 ans tout blond, resté avec le grand-père. Sans doute des sociétaires de l’association qui gère le petit port.

Nous prenons le pique-nique sur les galets au bord de l’eau, le long de la digue. Il s’agit cette fois d’une pizza froide toute faite au chèvre et tomates (un brin molle et fade), d’une salade de couscous aux pois chiches avec oignons doux et menthe, d’une part de melon jaune et d’un fromage du Mont-Saint-Michel. En apéritif, offert par la guide, du pommeau de Normandie. Avec le fromage, nous buvons le reste de Gaillac car le groupe est très sobre et n’a pas fini la bouteille hier.

Le voyage se termine à Port-Racine, ce fut un grand bol d’air pour pas cher en temps de pandémie.

FIN

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Auderville

Nous partons pour ce village où la SNSM a installé son bateau apte à intervenir sur les dangers du raz Blanchard dont le courant peut atteindre 12 nœuds. Protégé dans un bâtiment en forme de tour octogonale, deux rails perpendiculaires lui permettent par une plaque tournante de sortir par tous les temps et quelle que soit la marée. Le phare de Goury (ou de la Hague) depuis 1837 s’érige toujours en bâton mâle au-dessus des flots, cette fois écumants. Car il y a du vent, un bon force six à sept car cela moutonne fort sur la mer.

Nous suivons le sentier du Cap de La Hague, « le bout du bout » selon la formule à la mode de la guide. Le vent nous fait pleurer et empêche quasiment toute conversation. Nous comprenons tout l’intérêt des murets de pierres sèches qui brisent le souffle asséchant et retiennent l’humidité. Mais, dans un chemin creux qui remonte, la guide croise un organisateur dans l’Aubrac pour qui elle a travaillé. Le lascar aux dents écartées, « en récup », ne tarde pas à nous faire de la retape pour son coin de campagne, évidemment « très beau » comme il se doit.

Nous marchons environ 3h30 avec le retour par le village d’Auderville et le sémaphore de la Marine nationale où Edouard Branly (le fameux du quai parisien) a lancé ses premiers essais du télégraphe sans fil en 1902. Dans le village d’Auderville, la guide nous montre la maison de Paul, le héros du biopic Paul dans sa vie réalisé par Rémi Mauger en 2004, prix du meilleur documentaire du Syndicat français de la critique de cinéma en 2006. Paul Bedel est mort à 88 ans en 2018 ; il avait rencontré Jacques Chirac, l’amateur du cul des vaches, à l’Elysée.

Sur le souvenir de Miss M., quelqu’un lui en a parlé, nous visitons le tunnel du hameau de Laye, construit dans la falaise par les Allemands durant la dernière guerre. Il servait à abriter les ouvriers chargés d’élever les blockhaus. Il comprenait trois chambres qui sont aujourd’hui fermées au public – par sécurité, principe de précaution oblige – mais aussi pour préserver les chauves-souris qui y nichent et qui détestent être dérangées durant leur sommeil le jour. Six espèces, insectivores et protégées, cohabitent en toute tranquillité. Nous passons dans le tunnel obscur, éclairés par les lampes de téléphones mobiles. Hors le frisson du noir, ce tube de béton brut n’a aucun intérêt.

Le vent est toujours à décorner les bœufs et, passé le sémaphore, une dunette de galets rend la fin de marche pénible. Le vent en courant d’air constant non seulement nous aveugle de larmes mais nous déporte tant il est fort. Des oiseaux passent dans le ciel et s’amusent. Miss M. en profite pour citer le sketch des Inconnus sur la Gallinette cendrée, mais l’assistance semble être trop jeune pour se souvenir de ce morceau d’anthologie. Face au Far, un monument et une croix aux sous-mariniers morts pendant la guerre de 14 s’élève. Le sous-marin a éperonné un cuirassé ici même.

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Maison Jean-François Millet

Au hameau de Gruchy, dans la commune de Gréville–Hague, la maison natale de Jean-François Millet fait partie des sites et musées du département de la Manche. Depuis le parking, la rue en pente conduit sur la gauche à l’ancienne ferme à une centaine de mètres. A la sortie du parc est érigé le visage en bronze du barbu par Marcel Jacques en 1898. Fondue en 1941, c’est désormais une copie. Elle comporte deux dates : 1814-1875 – à peine un demi-siècle ; cet homme est mort trop tôt, à 60 ans. Il est de taille moyenne mais robuste, à encolure de taureau, très velu et barbu, les yeux bleus peu ouverts mais vifs, selon un critique du temps.

C’est dans cette Maison au puits – où le puits a disparu – qu’est né premier fils le peintre Jean-François le 4 octobre 1814 dans une famille paysanne très pieuse. Le hameau ne comportait alors guère plus de vingt à vingt-cinq familles. Il vit enfant en fermier, berger puis laboureur, il habite l’étage car le rez-de-chaussée était réservé au commun, et aide aux travaux des champs jusqu’à 20 ans. Il est envoyé à Cherbourg apprendre le dessin, puisqu’il est doué, auprès de Paul Dumouchel de l’école de David. Il monte à Paris grâce aux aides du conseil municipal de Cherbourg et du conseil général de la Manche en 1837 pour étudier aux Beaux-Arts. Ce n’est qu’à 26 ans que son Portrait de Madame Lefranc est sélectionné au Salon de 1840 ce qui lui permet d’entamer une carrière de peintre. Il se marie, sa femme meurt de tuberculose ; il se remarie à Cherbourg avec une ancienne servante, Catherine, et lui fait neuf enfants. Quiconque aime la vie et l’humain aime les enfants.

Il peint des enfants mignards et des femmes nues, ce qui lui permet de vivre modestement. C’est en 1848 avec Le Vanneur qu’il commence ses tableaux paysans, frappé par la misère à la terre sous Louis-Philippe. Il s’installe à Barbizon en 1849, à 35 ans, et ne revient qu’en de rares occasions dans son village. Sa famille n’était pas pauvre, son père possédait une dizaine d’hectares, et des grands oncles étaient lettrés, prêtre ou profs.

Une tempête de 1866 mettra à bas le vieil orme « rongé du vent » que l’enfant affectionnait au bout du village, vers ces « espaces qui m’avez tant fait rêver quand j’étais enfant », écrit-il dans une lettre à son mécène Alfred Sensier du 3 janvier 1866. Un espace qui demeure, une fois passé le hameau, un espace qui me fait rêver aussi. Une atmosphère de Club des Cinq, lecture d’enfant qui m’a marqué à vie. Une même atmosphère vivifiante de mer et de vent, de prairies odorantes et de vagues au soleil, une amitié en bande, tout un univers affectif lié au paysage, à l’espace. Au loin la mer infinie dans un ciel à perte de vue jusque dans l’au-delà perdu dans la brume.

Contrairement à celle de Prévert, la maison Millet comporte des objets du temps notamment un vaisselier, un rouet et une cheminée dans la salle commune. Les travaux agricoles et domestiques y sont évoqués non seulement par des peintures mais aussi par des instruments aratoires à l’étage. Pour 3 €, avec la réduction du Passe permis par notre première visite à Prévert, il y a plus de choses à voir et qui sont mieux présentées.

J’avoue qu’avant de regarder un court reportage de télévision sur ce village et ce peintre, je ne connaissais pas Jean-François Millet, sauf par l’Angélus très célèbre et les Glaneuses. L’Angélus est le symbole de la mentalité paysanne de la IIIe République, l’ordre éternel des champs, la régénération par les campagnes après l’humiliante défaite de 1870 : la terre ne ment pas, symbole de la patrie charnelle et de sa morale de l’effort obstiné et de l’épargne – thèmes que reprendra Pétain sur ses vieux ans. Le tableau figurait à ce titre dans les manuels du primaire. Quand l’Angélus part aux Etats-Unis, c’est un arrachement – mais aucun bourgeois français n’en a voulu. Toute une salle lui est consacré, montrant combien la peinture a dépassé le peintre et s’est déclinée sur différentes choses de décoration courante telles les porcelaines, les boules de mariage, les assiettes et même les statues en bronze pour les cheminées des maisons bourgeoises.

Diverses reproductions de tableaux figurent avec leurs explications car les originaux sont le plus souvent à Boston ou dans d’autres musées américains. D’amusants panneaux en fer découpé ornent le pied des maisons du hameau de Gruchy en souvenir des peintures de Jean-François inspirées par la vie paysanne lorsqu’il revenait chez lui. Ainsi la Maison au puits, située en face de la ferme Millet, fait figurer un petit enfant en train de pisser tout nu que sa mère tient par la chemise relevée. Une autre scène montre trois petites filles prêtes à goûter. Millet est un peintre qui aime le réel et qui aime l’humain.

Il est aussi spiritualiste, selon Barbey d’Aurevilly cité sur un panneau : l’Angélus n’est pas réalisme mais réalité – ce qui comprend aussi le spirituel. Les paysans ne sont pas des brutes, même s’ils sont frustes, ce que ne peut accepter le snobisme arriviste des intellos du temps qui voulaient se distinguer du commun. Le paysan comme mythe ou héros est inconcevable, c’est renier l’antique, le classique, le bourgeois qui veut s’élever. Et pourtant cela est – d’évidence. D’où la haine irrationnelle, sociale, des critiques d’art contemporains de Millet. Les Glaneuses, c’est la distance sociale révélée d’un coup d’œil, le travail, la misère non misérabiliste, l’honneur du labeur.

Nous dînons au restaurant à Omonville-la-Rogue comme hier, mais pas au même endroit. Bien que toujours sur le port, il s’agit cette fois du Café du port, nettement plus relevé. Un goéland massif, bien planté sur ses pattes, semble surveiller l’endroit est c’est en effet ce qu’il fait car Jojo le goéland, sauvé de la famine, empêche les autres oiseaux voraces de venir piquer les consommations des gens en terrasse. Le menu est à 29 €, plus cher de 7 € qu’hier, mais nettement meilleur. Cela dans un décor plus intime et boiseries à l’étage. Mon choix de menu comprend six huîtres de Saint-Vaast, le cabillaud du jour servi au gratin dauphinois et merveilleusement cuit, un moelleux au chocolat avec une boule de glace. Accompagné d’une bière normande artisanale bio ambrée de la brasserie de Sutter à Gisors. Elle est facturée au restaurant 6 € contre 3.10 € en boutique, doublement normal des produits. C’est l’Ictis à la tête de chat – « révélons l’animal qui est en nous » est-il gravé sur la bouteille. Elle titre 6.2° et se révèle fort agréable, l’avoine apporte de la douceur. L’oncle, la tante et la nièce prennent chacun une coupe de champagne.

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Maison de Jacques Prévert

Nous rejoignons le parking sur la baie d’Escalgrain pour des étirements en plein vent devant les spectateurs qui ne cessent de passer sur la route, et un verre de cidre offert par la guide. Le Renault nous ramène à Omonville-la-Petite avant 18 heures, heure de fermeture, pour voir la maison de Jacques Prévert. Nous rentrerons à l’hôtel à pied, il n’est guère qu’à 500 m de là.

Le poète, qui a connu le cap de La Hague dans les années 1930, a passé ici les dernières années de sa vie. Il achète la maison en 1970 et termine son existence par un cancer du fumeur en 1977, à 77 ans. Il effectue les travaux conjointement avec son ami décorateur de cinéma Alexandre Trauner qui n’habite pas très loin. Tout commence par un beau jardin ombragé aux hortensias blancs et roses, aux agapanthes dressées et à la rhubarbe géante gomera du Brésil. Un grand arbre ombrage la pelouse pour les heures chaudes. Trois petits mulâtres excités courent sur la pelouse, régentés par une matrone blanche. La maison est petite, nichée au fond et précédée d’une allée de graviers blancs. La façade est de grès gris de Normandie, courante dans le village.

L’intérieur est en revanche décevant. Il n’y a plus aucun meuble, seulement de rares photos d’enfance avec son frère Pierre, des panneaux d’exposition sur le cinéma, quelques dessins. A l’étage sont des poèmes tapés à la machine que l’on peut voir accumulés dans les tiroirs. Dans les années 1930 et 1940, Jacques Prévert créait les scénarios et Pierre Prévert la mise en scène de films bien oubliés sauf ceux réalisés par Marcel Carné (Drôle de drame, Quai des brumes, Le jour se lève, Les visiteurs du soir, Les enfants du paradis).

Une grande salle au rez-de-chaussée est ouverte sur le jardin fleuri, deux chambres à l’étage dont la chambre d’ami toute petite et celle de Jacques Prévert dont un mur entier est formé de placards. L’une des portes ouvre sur la salle de bain ce que l’on ne peut même pas voir. Un bureau lumineux comprend une longue table sur tréteaux où figurent des dessins tandis qu’autour pendent des décors accrochés au plafond devant une cheminée dessinée par un artiste. Un ange en bois clairement sexué virevolte au-dessus des têtes, niant les débats sur le sexe des anges : il est ici nettement masculin. L’une d’entre nous collectionne les anges et les images de sainte Thérèse de Lisieux.

La cuisine a été rajoutée à l’arrière de la maison dans un ancien chemin. Elle n’est qu’en rez-de-chaussée avec une verrière pour l’éclairage et visible depuis les fenêtres de l’étage. L’entrée est à 5€ et c’est assez trompeur car ne figure ici rien de personnel. Tout ça pour ça… L’intérêt principal du Patrimoine semble être la boutique de vente des œuvres de Prévert et de souvenirs, et les expositions temporaires. Une vidéo d’une dizaine de minutes rappelle la vie et l’œuvre de Jacques Prévert.

Nous sommes trois à aller directement au cimetière, devant l’église Saint-Martin. Cet évêque sanctifié de la ville de Tours, qui a partagé son manteau avec un pauvre, est le patron du lieu et même l’anse face à l’hôtel s’appelle Saint-Martin. La façade de l’hôtel comporte d’ailleurs en référence un panneau de pierre gravée représentant Saint-Martin à cheval, coupant de son épée son manteau en deux devant un pauvre hère entièrement nu.

Jacques Prévert, mort d’un cancer du poumon pour avoir fumé comme un pompier en rut, repose juste à l’entrée du cimetière avec sa femme Janine morte en 1993 et leur fille Michèle, décédée en 1986. Des stèles de pierres dressées sont gravées de leurs noms peints en vert. Au bas est un jardin planté de fleurs. De petits cairns de la superstition à la mode anglo-culcul sont agencés sur les dalles dressées par les touristes qui disent ainsi « je suis passé ». L’église, restaurée en 2012, est lumineuse mais austère. Les vitraux sont modernes. Et le masque obligatoire même quand il n’y a personne.

Nous apprendrons le soir que la mère de la patronne de l’hôtel a connu Nénette, la lavandière devenue bonne à tout faire des Prévert. Des gens célèbres ont fréquenté notre hôtel de La roche du Marais et des affiches dédicacées le rappellent.

La soirée est au restaurant pour manger des « moules–frites », réclamées paraît-il par un groupe une année précédente. Drôle d’idée. Il y a autre chose pour ceux qui n’aiment pas les moules ou ceux qui n’aiment pas les frites, ou ont peur de grossir. Le Renault nous conduit donc sur le parking d’Omonville-la-Rogue au Mar-Bella, restaurant tenu par Gabin Garcia face au port du Hable. Il y a des moules et des frites mais aussi des poissons (du jour ou non) à la plancha. La cuisine est plutôt méditerranéenne bien que l’on propose deux sortes de moules, à la normande avec de la crème, ou marinière classique au vin blanc (on lui a montré la bouteille plutôt que d’en verser dedans). La bassine de moules est bien servie et le saladier de frites de même. Je prends une bière pression Grimbergen avec tout cela, mais pas de dessert. La nourriture et l’alcool mettent en joie les filles. C’est la grosse rigolade avec Miss M. en vedette, toujours à chercher à quelle actrice ressemble Unetelle ; les hommes sont épargnés, faute de références peut-être. Nous sommes assez fatigués et, en ressortant, le froid nous saisit bien qu’il fasse doux pour la saison.

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Nez de Jobourg

Après le petit déjeuner-buffet à l’hôtel, le Renault nous emporte en 20 minutes sur un parking proche de Jobourg. Nous suivons le sentier de la falaise. Il y a du vent et quelque pluie mais le vent chasse les grains et le soleil apparaît assez souvent. Nous partons à pied de la baie d’Ecalgrain, dont le nom vient des graines « écalées », ce qui veut dire moulues, en référence aux moulins-à-vent qui autrefois peuplaient cet endroit à l’atmosphère très agitée. Nous aurons d’ailleurs du vent à l’arrivée comme au retour. Nous voyons sur la mer le phare de Goury dressé comme un dard viril autour des friselis des vagues. Le ciel est très bleu donc la mer aussi aujourd’hui.

Après le Nez de Voidries qui limite la baie d’Escalgrain, le Nez de Jobourg, 127 m au-dessus de la mer, ressemble à un vieux saurien assoupi, le bec dans l’eau. Il fait un dragon plus plausible que les fameux mugissements qu’évoquait la guide hier. Le saint a pu enchaîner bien mieux le dragon de pierre que les bruits de la mer – d’autant que les trois grottes sous le cap servaient aux contrebandiers qui avaient intérêt à entretenir la terreur. Au large, le raz Blanchard s’étend entre la Hague et Aurigny l’anglo-normande, dont nous apercevons la silhouette engourdie dans la brume. Nous croisons des familles, des couples dont un jeune avec un énorme chien allemand de race Leonberg qui ressemble à un ours et peut peser jusqu’à 80 kg. Ce croisement de Terre-Neuve et de Saint-Bernard nage très bien et sert au sauvetage en mer, nous dit la fille, ayant ramené dans sa gueule un bateau rempli d’une dizaine de personnes à l’entraînement. Il serait assez sociable et patient avec les enfants.

Nous faisons le tour du Nez (du norrois nes qui veut dire « cap »), qui n’est pas accessible aux promeneurs. De dos, il figure vraiment une colonne vertébrale terminée par une tête serpentine. Planent dans le ciel, en se jouant des courants de l’air, « les trois sortes » de goélands selon la guide (le grand, l’argenté et le marin), des mouettes (qui sont en fait des goélands plus petits), des cormorans huppés, des fulmars et même des fous de Bassan qui plongent à pic dans l’eau pour piquer un poisson. Nous avons vu un épervier crier sur la falaise. Le cap est une réserve ornithologique protégée.

Nous pique-niquons après le Nez en descendant sur une plage peu accessible. La guide a tracé un sentier dans les herbes et la gadoue qui vient se jeter la dans la mer. La copine en profite pour rouler sur les galets les quatre fers en l’air, sans aucun mal heureusement. La guide nous a préparé cette fois-ci une salade de tomates poivron vert, olives noires, féta et aneth (pour changer du basilic ?). Elle a acheté des tranches fines de rosbif à placer entre deux tranches de pain avec un peu de moutarde. Nous avons des chips, du camembert, une compote de pommes chacun, plus le petit tube de café moulu à diluer dans l’eau chaude. Une famille avec deux ados, une fille de 15 ans et un garçon de 13 ans, viennent croquer un sandwich sur les rochers à côté. Les ados, évidemment munis de smartphones, font des vidéos de la mer et des vagues ou des photos des parents. Ils sont blonds, vikings et plutôt sages.

Au loin sur le plateau, nous pouvons voir en contre-jour les tours du centre de retraitement du combustible nucléaire usé de La Hague, inauguré en 1966 et exploitée désormais par Orano. Plus vers le sud, nous pouvons entrevoir Flamanville où se construit depuis fin 2007 la centrale nucléaire EPR de nouvelle génération. Elle n’est que la troisième tranche de réacteurs à eau pressurisée dont deux sont en service depuis 1986 et fournissent chacun une puissance de 1330 MW sur le réseau électrique. La prochaine tranche en fournira 1650… quand toutes les questions et tous les problèmes seront (enfin) résolus !

Nous quittons le GR côtier pour bifurquer vers le plateau. Le sentier devient vite en chemin creux ouvert sur la lande. La guide nous montre les roches de gneiss icartiens datant du Précambrien il y à 2 milliards d’années, les plus anciennes affleurant en France. Les bruyères en fleur font un tapis mauve plus bel effet milieu du genet européen dit « à balais » déjà fané et des genets épineux aux fleurs jaunes éclatantes. Quelques digitales pourpres, des orchis et de la guimauve complètent la palette de couleurs au milieu des fougères et de l’herbe rase. Dans le sentier encaissé et caillouteux, les bâtons sont non seulement inutiles mais embarrassent.

Après le « Hameau Mouchel – Croûte à l’âne », dans un petit village paysan aux maisons de grès de plus en plus restaurées en résidences secondaires, probablement le village de Jobourg, un four à pain est entretenu par le Patrimoine. Une fenêtre permet de voir la voûte en terre réfractaire. La guide engage la conversation avec un moustachu qui n’est pas d’ici mais possède un bateau dans le port le plus proche. Il est accompagné d’une femme d’un certain âge qui jardine et d’une autre plus jeune au beau bébé blond qui cligne des yeux au soleil, un vrai petit Normand. La femme nous ouvre la porte du four à pain avec une clé, ce qui nous permet de voir la réserve de bois et l’entrée du four. L’endroit se visite mais il n’y a pas grand-chose à dire. Le moustachu dit que ce four « conservé » ne sert qu’aux yeux des (rares) touristes et déclare faire du pain dans sa cocotte-minute en bateau, ce qui est assez courant chez les marins mais étonne encore les citadines. Une fois la pâte préparée, pétrie et reposée (une nuit), il faut la poser dans la cocotte-minute huilée et faire lever à feu très doux une demi-heure. Puis fermer la cocotte et cuire 30 min toujours à feu très doux, sans la soupape. Ouvrir, ôter le pain, huiler à nouveau le fond, refermer et cuire l’autre coté à nouveau 30 min. L’essentiel est le feu très doux, le temps de cuisson peut être allongé. Le pain n’a rien à voir avec la baguette sortie du four mais ressemble plus à une sorte de pain de mie anglais.

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Bricquebec

Après la Maison du biscuit, nous faisons une pause à Bricquebec. Nous avons le temps d’aller visiter l’extérieur du château et les alentours pendant que la guide fait les courses au supermarché pour le pique-nique du lendemain.

Le château remonterait à l’époque viking, ce qui est de mythologie courante en Normandie. Le premier seigneur attesté remonte au XIe siècle avec Robert le Tort (le tordu, boiteux) sous Guillaume. Le huitième Robert de la lignée dit chevalier au Vert Lion, au XIVe siècle, effectuera des missions pour le roi de France qui le fera maréchal en 1325. Le château est propriété anglaise de 1417 à 1450 après l’invasion.

La cour intérieure, dont une partie fait hôtel, l’Auberge du Vieux Château, est entourée d’une enceinte fortifiée des 14ème et 15ème siècle. La motte domine de 17 m le reste de la ville mais on ne peut plus monter au donjon, condamné par sécurité.

Dans la cour, face à la cabane en bois de l’Office du tourisme, gît une bizarre Pyramide de mémoire réalisée par Pascal Morabito. Une resucée à la mode du Louvre choisie par Mitterrand avec du sable de la plage d’Utah et des douilles, casques et éclats d’obus de la dernière grande guerre coulés dans du béton. L’érosion est censée mettre à jour les débris métalliques qui vont tomber peu à peu (« prière de les rapporter à la Mairie » est-il écrit). C’est d’assez mauvais goût selon moi mais Miss M. apprécie le côté directement « accessible » d’un tel art. Cela élève-t-il l’âme ?

Nous dînons à l’hôtel d’une salade de tomates du jardin accompagné de billes de mozzarella et de basilic, au vinaigre balsamique. Puis une part de cabillaud sur du riz à la crème avec malheureusement trop de crème. Pour finir, des tartelettes normandes caramélisées au fer tout-à-fait délicieuses. Ce n’est pas le jeune serveur blond qui les a cuisinées cette fois-ci, bien qu’il ait suivi un CAP de pâtissier, mais la patronne elle-même. Fils d’amis de la massive hôtelière, il n’a pas achevé son CAP de pâtissier à quatre mois près, son patron se montrant tyrannique. Il a bifurqué vers un BEP d’électricien. Il travaille habituellement l’été au restaurant de l’hôtel mais va, cette année, aller passer son mois d’août en Corse. Le serveur du matin, que je prenais pour son frère en raison d’une morphologie proche, ne lui est pas apparenté ; il s’appelle Paul et suit des études d’ingénieur. Il est vrai qu’avec le masque, seule la silhouette émerge.

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Maison du biscuit

Nous prenons le Renault jusqu’à Sortosville-en-Beaumont, hameau Costard, et sa Maison du biscuit. C’est une fabrique artisanale renommée dans le coin, ouverte sept jours sur sept et qui a essaimé en produits alimentaires de luxe, pas seulement normands, allant de la charcuterie aux thés et aux alcools, en passant par les sardines en boîte, le miel, les confitures et même la porcelaine.

Je note le Meuh cola, une limeuhnade artisanale de Normandie créée en 2010 par Sébastien Bellétoile et fabriquée avec de l’équitable et du bio pour les extraits végétaux de plantes aromatiques (sans caféine). Je signale le Calvados de luxe à 23 € les 35 cl, le whisky d’orge « normand » titrant 42° appelé Thor Boyo à 44 € les 70 cl (pour le prix, j’espère que ce n’est pas l’assommoir que son nom suggère), le vinaigre de cidre plus raisonnable à 3.20 € les 50 cl, les soupes de poisson et les rillettes de poisson sans oublier, bien sûr, les incontournables financiers, sablés et cookies de la fabrique.

Il y même les conserves de viande du Petit-Chemin dans la Somme. Nous ne sommes pas seuls, il y a foule, tous masqués mais dans un lieu étroit peu aéré. C’est une sorte de Disneyland de la bouffe avec des façades reconstituées « vintage ».

Les produits sont entassés en piles et en rangées, classés par thèmes, donnant une impression d’opulence et de profusion. La lumière est tamisée pour rappeler une caverne d’Ali baba ou un pub anglais. Sur l’extérieur, les façades des « boutiques » reproduisent les enseignes anciennes, le café Mlle Odilon pour les « vins du patron », la Galerie moderne pour la bimbeloterie, A la ménagère pour les porcelaines, la crèmerie « rue des Dr Burnouf, biscuitologues », La Maison bleue pour les jeux et les « grands enfants ». Un salon de thé permet de se poser mais il est plein lui aussi comme un œuf. Les affaires marchent.

Sur le parking, en attendant les dépensières, nous avons la vision de grosses cuisses nues par la portière ouverte d’une voiture banale immatriculée dans la Manche. La femme impudique à un maillot mini et remonte ses pieds nus sur le tableau de bord, dégageant le rose gras de ses extrêmes jambons jusqu’à la fente. Miss M., qui l’a évidemment remarquée, en fait tout un discours pendant une dizaine de minutes. Cela ne choque guère qu’elle, pas même les gens à gosses qui se garent ou repartent.

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Phare de Carteret

Depuis la table d’orientation, nous pouvons contempler le panorama des dunes et de la mer que la marée fait reculer quelque peu. Nous descendons pique-niquer sur la plage immense par une coulée entre deux dunes. Des promeneurs erratiques ponctuent le paysage, parfois avec un chien ou un enfant.

Deux parapentistes en couple s’entraînent depuis la dune au-dessus en profitant du vent du large. Un voilier serre le vent d’un bord, puis de l’autre. Des cormorans sont regroupés en apostrophes noires sur l’estran, jacassant ou faisant sécher leurs ailes au soleil.

Seules deux filles vont se baigner. Elles trouvent l’eau froide mais entrent et y restent le temps que nous engloutissions notre pique-nique presque en entier. Nous déjeunons de salade de riz au thon, d’une demie boîte de maquereaux à la moutarde par personne, d’une part de pont-l’évêque de marque Graindorge (« une valeur sûre » selon la guide, qui est du coin), d’une banane, et de café en poudre avec de l’eau chaude apportée en thermos.

Nous reprenons la plage, toujours en marche nordique. La guide fait un test pour savoir si nous avons assimilé : nos traces doivent montrer que les pointes des bâtons sont exactement au milieu des pas que nous formons. Un grain visible au large depuis plusieurs minutes nous rattrape et nous tombe dessus. Ce n’est pas une forte pluie mais elle mouille.

C’est sous l’église de Saint-Germain le Scot, en ruines, que nous quittons la plage dit « de la vieille église » pour grimper sur le plateau par le sentier qui serpente. Venu d’Écosse, l’évangélisateur aurait maté un dragon. Selon la guide, la mer qui mugissait sourdement en se précipitant dans les grottes effrayait les villageois. Nul ne sait comment le saint a pu rendre inoffensif un bruit qui est resté le même après son intervention : le dragon, une fois mort, aurait dû cesser tout mugissement. L’église a été abandonnée parce que trop excentrée et n’offre plus que les trous béants des ouvertures et quelques murs dont ont été récupérées les meilleures pierres pour bâtir le village. Le grand corbeau et le faucon pèlerin nichent dans le coin.

Trois dates normandes à retenir selon la guide : 911, le traité de Saint-Clair-sur-Epte qui a fait donner le duché par le roi des Francs, Charles le Simple à Rollon ; 1066, où Guillaume le conquérant devient roi d’Angleterre en vainquant le roi anglo-saxon Harold ; 1204, le rattachement du duché de Normandie à la France par Philippe-Auguste. Miss M., toujours à en rajouter, évoque 1120 et la Blanche nef, avec le naufrage et la noyade dans le raz de Barfleur de Guillaume et Richard, héritiers directs du roi Henri 1er d’Angleterre, descendant de Guillaume. Ken Follett, dans Les Piliers de la terre, en fait un ressort de l’intrigue.

Nous suivons le sentier de falaise vers Carteret avec une vue sur les couleurs de l’herbe, des rochers, du sable et de l’eau. Je ne me lasse pas du paysage et de ses contrastes, le bleu de l’eau, le blanc du rivage, le jaune du sable, le brun du roc, le vert de l’herbe. Des silhouettes menues et quasi nues s’agitent sur une langue de sable qui s’avance dans la mer, dans l’écume des vagues ; je distingue deux mâles et une palanquée de petites filles avec un seul petit gars ; les femmes sont en avant à surveiller l’aîné avec sa planche de surf qui s’essaie tant bien que mal à tenir dessus.

Carteret se signale par l’alignement de ses cabines de bain blanches aux toits pointus de diverses nuances de gris. Au-dessus du cap de Carteret, le phare est une « maison-phare » construite en 1839 sur la falaise pour guider les bateaux jusqu’au port et leur éviter le « passage de la déroute ». A moitié détruit par les Allemands à la fin de la dernière guerre, il a été automatisé en 1976 mais reste avec un gardien jusqu’en 2012. Il se visite mais nous n’avons pas le temps de monter ses 58 marches pour contempler la mer de 85 m en surplomb.

Nous n’entrons pas dans le village mais prenons une côte goudronnée qui nous reconduit jusqu’au parking où nous effectuons cette fois les étirements requis au soleil brutalement revenu.

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Cap de Carteret

Il est sympathique de se retrouver pour le petit-déjeuner. Nous sacrifions aux rites du masque et du gel pour tout, ce qui est agaçant et peu nécessaire en ces circonstances. Mais il est vrai qu’il y a très peu de rhume et de gastro-entérite depuis la survenue du Covid. Les « gestes barrières » sont bien utiles à l’hygiène.

Nous avons cette fois trois quarts d’heure de Renault pour parvenir au parking au-dessus de Carteret. Nous nous échauffons avec les bâtons sous les yeux des badauds trop gras qui nous prennent pour des sportifs.

Nous partons par le sentier des dunes d’Hattainville et de Carteret. Ces dunes, formées par le vent qui emporte le sable de la plage, ont avancé d’un kilomètre et demi dans les terres. Jusqu’à la fin du Moyen-Âge, les paysans coupaient régulièrement l’oyat pour en faire des balais, des paniers, des nattes et rembourrer leurs toits, ce qui a laissé le sable à nu. L’air a élevées les dunes de 90 m et les a repoussées loin du rivage, obligeant à abandonner régulièrement les villages pour les rebâtir plus loin ! Ce n’est qu’au XVe siècle que les proto écolos ont compris qu’il valait mieux laisser l’oyat fixer la dune et ont décidé « d’interdire » (mot-fétiche de tout écolo à la française) leur récolte.  

Le ciel est gris, le crachin est minime et intermittent. Nous pourrions nous croire en Irlande. Le sentier borde l’herbe où s’étendent comme un tapis des fleurs mauves, bleues, jaunes. Il y a des euphorbes aux fleurs vertes, des carottes sauvages, des œillets des Chartreux rose vif, de la bruyère violette et rose, des scabieuse bleu mauve et quelques achillées millefeuilles cicatrisantes.

Les lapins de garenne grattent des entrées de terrier à peine esquissée en plein milieu du sentier, on se demande pourquoi. Les trous plus avancés sont précédés de petites crottes révélatrices. Mais certains terriers sont trop gros pour des lapins et sont probablement de renard, comme nous le verrons sur le panneau d’information un peu plus loin. Le « renard des dunes fourrées » sévit ici, malgré Miss M. qui n’y croit pas. La table d’orientation d’Hattainville, bien au-dessus de la mer et des dunes, le confirme. Ce n’est pas parce que M. n’a pas vu le renard qu’il n’existe pas.

Des sas en bois anti-bétail rompent le chemin. Il n’est pas toujours facile de les passer avec le sac sur le dos tant ils sont étroits. Mais M. a décidé de passer à deux avec une copine ; elles ont failli rester coincées.

Du haut de la dune, une centaine de mètres au-dessus de la mer, nous pouvons apercevoir Guernesey en face, deviner Serq et voir les rochers du Rit.

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Plage de Vauville et dunes de Biville

De nombreuses caravanes, tentes et camping-cars sont installés tout au bord de la plage de Vauville, longue de 7 km, en plein vent. Deux gamins vont se baigner au soleil malgré le vent. L’eau n’est guère qu’à 12° et elle semble vivifiante à leur chair préadolescente puisqu’ils restent torse nu même après être sortis de la vague. Nous marchons longuement sur la plage horizontale, dans l’anse désolée de Vauville, face au ciel immense ponctué des petites virgules des oiseaux de mer et des quelques flocons de cumulus qui traînent.

Un blockhaus effondré est peinturluré de slogans antinucléaires. La face montre un monstre tentaculaire. Un côté figure un visage avec le nez peint sous la visée rectangulaire. Le béton artificiel n’a pas résisté un demi-siècle à la montée des eaux et aux assauts de la mer. La laisse attire des oiseaux particuliers ronds comme des galets, les trois gravelots marrants au loup noir sur les yeux comme un masque de Venise : le grand, le petit et celui à collier interrompu. Ils avalent les puces de mer et autres insectes qui prolifèrent sur la pourriture. Ils nidifient directement sur le sable.

Nous montons dans les dunes blanches de Biville par le sentier de la plage bordé de piquets de bois et d’oyats pour fixer le sable. Nous n’avons pas d’entraînement et il est assez dur de déambuler en rang fatigué sous les yeux des familles installées au bord du sable, intriguées par ce groupe de bâtonneurs. Nous allons jusqu’au calvaire des dunes sur le belvédère du Thot d’où nous avons une vue générale sur la mer et les dunes, la dépression herbeuse appelée ici « mielle » où s’ébattent sans se laisser apercevoir les vipères péliade à l’iris rouge (si vous la regardez dans les yeux). Un vieux couple est assis là, une famille vaque avec de grands enfants dont un ado en Lycra noir, short bleu, casquette blanche à l’envers et pompes bordeaux qui étire ses muscles au soleil avant de partir à petites foulées. Le Christ cloué sur la croix de béton a le torse athlétique et les parties à peine voilées d’un linge.

Nous suivons le sentier de crête dans la lande de la dune grise fixée par les herbes, en retournant vers le parking de la plage de Vauville par la mare. Formée il y a six mille ans sur un kilomètre de long et la moitié de large, c’est une réserve naturelle animale créée en 1976 et gérée par le Groupe ornithologique normand. La mare bordée de roseaux est d’eau douce isolée de la mer par la dune. Des oiseaux y font nid dont la bécassine des marais, le foulque macroule tout en noir mais le bec enfariné, le colvert, le tarier pâtre en haut des buissons, la rousserolle, le traquet motteux en migration. Des rainettes arboricoles perchées sur la végétation apte à supporter leur poids coassent à certaines heures. Sur la lande, nous observons de nombreuses fleurs dont le rosier sauvage pimprenelle au fruit « gratte-cul » déjà formé, la ficaire jaune, la véronique mauve en épis, la spiranthe d’automne qui est une orchidée comme l’ophrys abeille qui n’est fécondée que par les abeilles et a une fleur en leurre qui imite la forme et l’odeur de l’abeille ! Nous croisons aussi le panicaut ombré de mauve à racines aphrodisiaques (ce pourquoi, peut-être, Miss M. l’aime beaucoup et en parle tout le temps). Dans les hameaux aux maisons éparses, toujours de grès gris normand, poussent derrière le mur de clôture de hautes roses trémières ; elles sont blanches, rose pâle ou pourpre.

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Quelques étirements devant les badauds, et toujours les deux mêmes kids en slip sur la plage qui retournent se rouler dans les vagues. Nous passons devant l’église de Biville qui recèle le sarcophage de marbre du bienheureux (béatifié) Thomas Hélye, né en 1187 et décédé prêtre de Coutances en 1257.

Nous retournons à l’hôtel vers 18 heures pour un dîner sur place à 20 heures. Préparé par la patronne Dorothée et par son aide cuisinier Killian, il consiste en une terrine de saumon accompagnée d’une demie tranche de saumon fumé, de poulet sauce basquaise aux pâtes et d’un clafoutis de grosses cerises noires. La tenancière est pansue mais le serveur est à l’inverse svelte, blond et tout bouclé.

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Paris Cherbourg

Le train est le transport de cette année : 40 € aller et retour, c’est imbattable ! Et exceptionnel probablement. C’est un TER et pas un TGV, mais qui roule vite. L’arrivée à Cherbourg est prévue à 10h16, soit 3h20 de trajet. Le train s’arrête quand même à Bayeux, Carentan, Lison, Valognes. Nous avons un retard de 23 minutes au terminus à Cherbourg dû à « des vaches à proximité de la voie », comme l’annonce le chef de train. Pas dessus, ni au bord, mais « à proximité ». D’après l’annonce, le chauffeur doit « aller téléphoner sur la voie » donc marcher une dizaine de minutes en dehors du train pour « prendre des ordres ». A l’ère du Smartphone et du TGV, cela me paraît d’un archaïque ! Le paysage est peu visible car les arbres en buissons le cachent le plus souvent, ou bien le talus. Alors, les vaches… Il n’y a pas grand monde en ce lundi 26 juillet, mais le train est double en raison du Covid. Les places sont dispersées et c’est voulu – contrairement à l’an dernier en TGV. Je remarque surtout des étudiants.

Notre hôtel est un deux étoiles, La roche du marais, dans le petit village d’Omonville-la-Petite où Jacques Prévert a vécu malade les dernières années de sa vie. L’adresse est le Hameau Mesnil, 50 440. C’est un beau bâtiment en grès gris normand, qui s’étend en T à l’arrière sur un vaste jardin planté d’une rhubarbe géante du Brésil nommé gomera, de quelques palmiers protégés du vent, et de plusieurs silhouettes en tôle découpée de chèvre et d’âne. Un gros chien nommé Riley est tout joyeux de voir du monde. Les jardins du village, devant les maisons toutes de grès en pierres apparentes, sont plantés d’hortensias le plus souvent bleus, parfois violets, roses ou même blancs. Leurs pommes sont très jolies. La plage est à un demi-kilomètre dans l’anse Saint-Martin et l’on voit la mer de loin. Elle est accessible par un sentier de la lande, mais couverte de galets. Des filles iront s’y baigner dès le soir. L’eau est froide mais supportable, même aux adultes venus d’autres régions.

Il n’est pas encore midi et nous pouvons nous changer, les chambres sont prêtes. Nous faisons les présentations, portant le masque obligatoire à l’intérieur.

Nous partons en Renault Trafic directement pour la plage de Vauville et nous pique-niquons un peu plus haut sur le parking. Des tables et des bancs de bois sont installés en contrebas de la route sur un terrain herbu près d’une rivière glougloutante enfermée sous la verdure. S’il y avait eu canicule, cela aurait été charmant mais il ne fait guère que 18° centigrades et le ciel est partiellement voilé. Au menu du pique-nique, melon, salade de pâtes avion, cuisse de poulet, Livarot et fruits. C’est banal mais copieux et varié. D’un coup de Renault, nous rejoignons ensuite le camping de la plage.

Sur le sable, nous faisons connaissance des bâtons de la marche nordique et de l’échauffement qui précède tout exercice. La marche dite « nordique » ressemble furieusement au ski de fond – sans les skis. C’est normal puisqu’elle est née d’une course de ski de fond qui un jour n’a pu avoir lieu faute de neige. Les participants étant tous venus, ainsi que de nombreux visiteurs, la course a été transformée en marche, sans les skis mais avec les bâtons. Ce nouveau sport s’est installé et fait fureur auprès des kinés et des animateurs de toutes sortes qui cherchent un nouvel élément marketing pour vendre leurs services d’entraîneurs. Il est ludique et demande peu d’effort au néophyte, avec l’attrait « santé ». Les bâtons sont censés donner la poussée qui fait aller plus vite tout en répartissant l’effort sur les bras et les jambes à la fois. C’est un sport tonique et complet mais qui, à mon avis, n’a d’utilité que si l’on marche de façon rapide sur un terrain relativement dégagé, en semi course. Les bâtons m’encombrent dans les sentiers, sur les cailloux, et ne me servent guère dans les montées et descentes. La guide dit que les bâtons aident les genoux pour descendre et permettent un appui pour monter mais je n’en suis guère convaincu, préférant conserver mes habitudes d’équilibre, vite perdues si l’on use de béquilles en toutes circonstances. Je reconnais volontiers que je manque d’habitude et d’entraînement pour pleinement apprécier, mais la semaine ne me fera pas changer d’avis. Il ne m’est pas facile de prendre des photos ou la gourde dans le sac avec les bâtons attachés par une dragonne à chaque main.

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De Locmaria au Palais

C’est notre partie la plus facile du tour, mais le dernier jour et sur 17 km quand même. Le vent a tourné au nord, ce qui nous permet de l’avoir dans le nez, mais moins fort qu’hier et sans grains cette fois-ci.

Dans une anse près de Locmaria est installé un camp scout. La plage de sable dans la crique est juste au-delà de la route. Les gamins, que l’on voit en chemise par ce matin venteux, doivent être excités par le vent et l’eau froide vu qu’ils sont peu boutonnés. Le climat breton incite à discipliner sa libido.

À la pointe de Kerdonis, le phare qui culmine à 37,90 mètres au-dessus de la mer fait l’objet d’une légende contemporaine. Une famille était gardien de phare et le père, le soir du 18 avril 1911 est mort en nettoyant la lentille. Comme le mécanisme était démonté, sa femme et ses enfants ont fait tourner le phare toute la nuit à la main, avec le cadavre à leurs côtés, pour ne pas que les marins soient privés du feu annonçant les abords de Belle-Île et l’entrée dans le golfe du Morbihan. Le chanteur Théodore Botrel les a appelés « les Petits Gardiens du feu » et la veuve Matelot a reçu la médaille d’honneur des Travaux publics.

À Port An Do, tout près de là, est la plage où ont débarqué les Anglais en 1761.

Nous marchons parmi les fougères avec quelques criques en dénivelée, mais moins accentuées que sur la côte sud. La maison idéale de Sandrine est tout en pierre de granite, une plage au pied dans sa crique. Il faut simplement clôturer le terrain avant la pente si l’on a des enfants petits.

Nous passons le hameau de Samzun, qui me rappelle Anaïck portant ce même nom de famille, une archéologue que j’ai bien connue. Puis surgit la plage des Grands sables, la plus grande de l’île, où la chienne court et aboie aux vagues mais surtout au kit-surfeur dont la voile lui fait peur. Un ado s’essaie à la planche mais il y a moins de rouleaux que sur la Côte sauvage.

Nous avons laissé nos affaires à la bagagerie des Cars bleus ce matin et nous les récupérons pour prendre le ferry de 16 heures qui nous mènera à Quiberon. Sur le pont supérieur du Bangor, j’observe un père aux trois fils ; il les cajole et leur parle à tour de rôle. Celui du milieu, 7 ans, vêtu d’un blouson de simili cuir, d’un pull et d’un polo, veut absolument se mettre sur son ventre nu, sous le T-shirt. Le plus petit, 4 ans et tout blond, l’imite, puis veut jouer l’avion à bout de bras. Un papa poule.

Les adieux sont très brefs, le Tire-bouchon part trois quarts d’heure plus tard et, si je tente d’attendre quelques minutes la navette qui ne vient pas, je décide très vite d’aller à la gare à pied. C’est éprouvant pour mon ampoule sous le pied droit mais efficace, car j’arrive vingt minutes avant le départ. Une fois installé, je suis sur le siège d’à côté où deux frères s’aiment d’amour tendre. Cela semble de plus en plus courant comme si le monde hostile incitait aux câlins. Le plus grand a 13 ans et écoute sa musique avec des oreillettes tandis que le petit a 6 ou 7 ans. Il pose sa tête sur le torse de l’aîné et se laisse câliner distraitement par la main. Un autre garçon plus grand et un cousin ou un ami, ou deux cousins, sur le siège derrière, écoutent eux aussi la musique de leur téléphone portable. La mère est assise sur le siège derrière moi et s’occupe de distribuer les vivres, un sachet de pomme pressée et un mini cake emballé pour chacun. Lorsque le train arrive à Auray, elle demande au petit frère de réveiller l’aîné « en lui faisant une caresse pour ne pas le brusquer ».

Dans le TGV pour Paris, un bobo qui lit Le Monde sur un siège parallèle face à moi est sans cesse sollicité par ses deux filles. La plus jeune a 8 ans, la plus grande 10 ans. Si la cadette fait très fille, l’aînée est un garçon manqué comme la Claude du Club des cinq. Fagotée d’un short de foot, d’un t-shirt vert pomme et d’un k-way rouge, elle porte des tongs. Je l’ai cru garçon avec ses cheveux blonds dans le cou, ses longues jambes nues et sa vêture foutraque, mais ses tongs sont roses et papa l’appelle Pépita. Lui casse la croûte avec une boite de sardines et une boite de thon. Il y a du pain et des crêpes, rien de plus. Les filles doivent s’en contenter ou « demander à Juliette », une amie, une tante ou une belle-sœur du wagon voisin, « si elle a du fromage ». Passe alors celui que le père appelle aussitôt « Cupidon chéri », un mignon petit blond de 5 ou 6 ans qui se prénomme en réalité Paul.

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La conteuse du Palais

Ce soir, d’ailleurs, après le dîner, la guide nous invite à venir écouter pour huit euros (chacun) une conteuse. Pourquoi pas ? C’est original et breton. Mais dans quelle aventure nous sommes-nous engagés ? Nous sommes en retard, la nuit est tombée, le rendez-vous est incertain dans un lieu que personne ne connaît. Il faut passer une passerelle, mais laquelle ? On nous dit la Poste, mais la Poste n’est pas facile à trouver, surtout de nuit. Enfin nous trouvons la personne au GPS (pas très traditionnel) : c’est une Solange en falbalas bleu et vert, haute d’un mètre cinquante peut-être. Ce qui agace d’emblée est qu’elle demande les prénoms et ajoute aussitôt : « oui, j’en connais un ». Sa mère fera de même avec les lieux où nous habitons : « Paris ? je connais ». Comme si c’était important d’avoir tout vu, tout rencontré, tout vécu… Est-ce un « truc » d’acteur pour se concilier la personne ?

Solange Nunney (elle se révèle sur Internet) ne veut pas dire son âge mais elle a 54 ans ; elle fait plus jeune, surtout dans la semi pénombre. Le groupe une fois réuni, sauf le couple de Poitevins qui n’est pas venu, elle nous emmène par le Chemin des fées dans un dédale de ruelles au pied de la citadelle, parmi les bois et les maisons à peine éclairées. Elle nous conduit dans une cabane construite dans un terrain vague rempli de plantes plus ou moins cultivées, qu’elle rassemble pour faire des tisanes et autres potions. C’est sa « cabane magique d’Aël-Hëol », construite il y a vingt ans avec des copains sur un terrain appartenant à sa grand-mère. Lorsque nous entrons, tout est noir. Elle doit allumer plusieurs bougies. Elle nous dit qu’un conte réclame le feu, car les anciens conteurs parlaient à la veillée devant la cheminée. Ce pourquoi les bougies sont aujourd’hui obligatoires pour les conteurs (bretons). Cela participe surtout à rendre un brin mystérieuse et changeante l’atmosphère comme le savaient déjà les peintres de Lascaux.

Elle déclame un peu, en celto-mystique des années 70 entourée de drapeaux de prières tibétains, de figurines en céramique qu’elle fait elle-même et de ses peintures plutôt croûtes qui illustrent les contes. Elle croit aux êtres fantastiques que sont les fées, les elfes et les korrigans, aux forces obscures de la nature, aux « pouvoirs » de communiquer avec « les énergies ». Elle se verrait bien en druidesse moderne. Les Romains ont vaincu les Celtes et les ont forcés à la logique, croit-elle, mais les anciennes croyances ressurgissent avec « les crises ». Sa mère, 80 ans, est très fardée, une grande Castafiore encore en représentation comme du temps où elle était actrice. Les parents étaient en effet baladins et bijoutiers ; le groupe de musique de son père s’appelait le Belligroupe (pour Belle-Île). Le fils Henry a repris l’activité de bijoux et la fille Solange les contes.

En Bretonne bretonnante, issue d’une vieille famille du Palais – en partie d’origine indienne aime-t-elle à penser par idéologie mystique, soit issue des Français revenus d’Acadie qui étaient réputés s’être mélangés – la Solange s’installe sur son fauteuil et commence à conter. Non sans avoir ramassé les sous « versés d’avance ». Il est vrai qu’une centaine d’euros pour deux heures en soirée est une aubaine pour elle ; cela doit être rare.

Elle nous parle du Triskèle, la spirale de l’infini, puis de la légende de Yann et Yanna (Jean et Jeanne), ces deux amoureux transformés en menhirs que l’on peut voir encore au centre de Belle-Île. Yann devait étudier vingt-et-un an pour être druide et Yanna connaissait les herbes et les plantes. Ils étaient jeunes, ils s’aimaient, mais la jalousie du chef qui voulait baiser la fille lui tout seul a tout gâché ; il péchait par « jalousie, égoïsme et orgueil, ces trois défauts humains les plus laids » selon Solange. Il a interdit le mariage par ses pouvoirs de chef, un abus manifeste qui ne pouvait rester impuni selon la sagesse balancée des nations. Les amoureux se voyaient donc en cachette, la nuit, dans la lande déserte de Kerlédan. Un jour, une mauvaise langue les a dénoncés et le chef, d’une jalousie exacerbée, a engagé une sorcière de Locmaria pour les empêcher de s’unir. Il suffisait de composer une potion et d’en verser trois gouttes dans leurs narines durant leur sommeil. Lorsqu’ils se sont rencontrés ensuite comme si de rien n’était sur la lande déserte, ils se sont transformés en roches, dressés l’un vers l’autre sans pouvoir se toucher. Mais on dit qu’une bonne fée est passée par là, et qu’à la pleine lune, ces deux êtres de pierre redeviennent chair et s’unissent – une fois par mois donc. Nul ne les a encore vus mais on aime à le croire.

Pour ceux que cela intéresse, la réservation est au 02 97 31 51 95.

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De la plage d’Herlin à celle de Locmaria

Les falaises de la côte sont plus hautes qu’hier et la Pointe de Saint-Marc, la Pointe de Pouldon, la Pointe du Skeul, nous offrent des perspectives sur l’île qui s’étend vers le nord, ainsi que sur le grand large. Le vent vient directement face à nous. Il nous apporte plusieurs grains successifs, dit « orageux » par la météo. Le grain monte et la pluie claque la cape dans un tourbillon d’atmosphère. Un vrai déluge qui ne dure pas. Je retiens notamment le grain de 12h18, qui marque cinq minutes d’arrêt sous cape avant de laisser passer le soleil.

Les montées et descentes des criques sont moins nombreuses mais plus accentuées. Nous avons fait environ 18 km aujourd’hui. Nous pique-niquons au soleil et au vent sur la falaise. L’écume des vagues qui se jettent sur les rochers en bas vole jusqu’en haut comme s’il neigeait. Les grains reprennent, très violents et avec un fort vent, mais sont éphémères ; ils laissent la place aux suivants vingt ou trente minutes plus tard. Alternance de soleil et de pluie qui se déverse en trombe avant de s’éloigner pour un temps, ce qui nous permet de sécher. Nous n’arrêtons pas de mettre et d’ôter la cape de pluie. Le sentier est bordé de ronces et d’ajoncs qui aimeraient bien occuper le terrain foulé par les marcheurs. Par revanche, elles nous griffent les mollets dès qu’elles le peuvent.

Nous atteignons Port Blanc, la plage de Locmaria, petit village tout au bout de l’île à l’opposé de Sauzon. Le soleil donne, des gens se baignent, un petit gamin et sa sœur en slip travaillent le sable à la pelle, dorés comme des brioches. Mais brusquement le grain se lève et voilà toute la famille rapatriée au ras du rocher en train de se rhabiller. Nous nous sommes réfugiés sous les tamaris qui bordent la falaise.

Puis le soleil revient, et la moitié du groupe va se baigner. On me dit que l’eau est plus froide qu’au Palais mais supportable. La chienne Pixie est ravie, elle nage à la poursuite un morceau de bois lancé par sa maîtresse, puis se sèche en se roulant dans le sable. Les enfants rhabillés trop tôt ont envie d’aller explorer les rochers avec papa au grand soleil revenu et le petit, en débardeur, se mouille la culotte, il faut lui mettre une serviette en paréo car il n’a plus rien de sec. J’aime à regarder les familles. Papa mignote ses enfants pendant que maman lit. Voilà un spectacle « anti sexiste » suivant la mode, mais cette fois positive.

Le village de Locmaria recèle l’église la plus ancienne de l’île, construite en 1714. On dit que ce village isolé au bout du bout, aurait été jadis un lieu de sorcellerie. Les endroits isolés, que l’on connait moins, font peur et suscitent la paranoïa. Une légende veut qu’un orme ait été abattu par des Hollandais pour remplacer un mât de leur bâtiment mais que le tronc s’est tordu, terrifiant les marins. Cela fait partie des histoires consolatrices en cas de défaite. Les Hollandais venaient en effet d’envahir Belle-Île.

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De la plage de Donnant à la plage d’Herlin

Donnant-Donnant, nous revenons en car jusqu’à la plage poursuivre à pied notre côte sauvage vers le sud. Nous n’aurons pas manqué un mètre du sentier qui fait le tour de l’île. Le temps cette fois est gris et plus frais qu’hier. Il est trop tôt et les surfeurs sont absents sauf les pros, plus âgés que ceux d’hier. Certains se débrouillent bien.

Sous le grand Phare de Port-Goulphar, et face aux îles Baguenères, s’étendent sur la mer les aiguilles de Port Coton. Le nom vient de cette écume projetée par les vagues de la houle sur les rochers, qui ressemble à des boules de coton et que le vent porte parfois jusqu’au sommet de la falaise. Claude Monet les a peintes, amoureux du site comme de l’exaltation du climat, même les jours de tempête. Nous prenons la photo de l’endroit précis où l’impressionnant impressionniste posa son chevalet.

La terre est piétinée par les touristes qui s’avancent au bord du vide pour prendre la même photo que le peintre, en souvenir du même tableau : Les Pyramides de Port-Coton – mer sauvage, tableau peint en 1886. J’espère qu’ils ne font quand même pas un selfie dos au vide… Il y a de tels cons ! Monet habitait une auberge à Kervilahouen, le village un peu en retrait dans les terres, et allait toujours écouter au bistrot le soir ce que racontaient les paysans et les marins-pêcheurs. L’un d’eux l’accompagnait par tous les temps avec son matériel de peintre.

Nous passerons ensuite Port Goulphar, avec une belle perspective sur la pointe du Talud, le sémaphore tenu par l’armée, avant Port Kérel et sa vue sur l’île de Bangor. Le bangor, au nom qui sonne indien (on pense à Bangalore) était « le monastère » en breton ; on trouve des lieux-dits Bangor dans tous les pays celtiques. De là nous attendrons enfin la plage d’Herlin puis le village de Kervangeon où le bus nous attendra. Cette énumération n’a l’air de rien, donnée pour environ 20 km alors qu’elle en fait un peu plus, mais nous sommes fatigués. C’est le troisième jour de marche. La journée est très différente de celle d’hier, elle est moins longue mais le temps est gris et venteux. Nous nous sommes pris des gifles ou des bouffées de nimbus très souvent, avec un vent sud-ouest grand frais directement sur nos falaises. La pluie a souvent essaimé sur nos capes, nous laissant à peine le temps de les mettre, d’autant que le vent violeur s’entêtait à nous les arracher du corps.

Nous rencontrons du monde sur le sentier, mais surtout des adultes. Le temps n’est pas propice aux enfants avec les risques du vent et des bords de précipice. Sauf une famille, qu’Isabelle qualifie de baba cool, mais en qui je vois plutôt le prototype nouvel écolo : jean, sandales, sweat à capuche orange. Des vêtements dépareillés de récup, les enfants cheveux mi-longs coiffés maison, élevés à la diable, vacances nature face au large.

Le jeune chauffeur du car qui nous ramène à l’hôtel avoue à Sandrine que, durant l’hiver, il s’ennuie dans l’île. Les touristes sont absents, la vie ralentie. Même les ferries sur le continent sont limités et il faut réserver un mois d’avance car les rares qui font la traversée sont pleins ! La culture dans l’île est quasi absente, hors les contes et les bars. Il y a une vie sociale car tout le monde se connait plus ou moins, mais les jours sont courts et chacun rentre chez soi à la nuit tombée. Lui fait meccano dans une station-service du Palais et son patron lui a fait passer le permis pour conduire les minibus en été, lorsque la demande explose.

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Plage de Donnant

Lorsque nous repartons sur le sentier, nous croisons un couple avec deux jeunes garçons. La mère, en tête, tient dans sa main le T-shirt de l’aîné, brun et déluré, tandis que le père ferme la marche avec le cadet dans le même appareil, plus timide petit blond à mèche sur l’œil. Les enfants sont très blancs et ont besoin de bronzer. Ils ont peut-être 7 et 5 ans.

Nous passons devant l’éperon barré de Koh Kastell (vieux château). Il est appelé le camp de César parce qu’occupé par les Romains en 56 avant JC (non, pas Jacques Chirac, l’Autre), mais était d’abord une forteresse naturelle des Vénètes entre -700 et -450.

Il est désormais réserve ornithologique et, dans la bruyère rase aux tons déjà d’automne, se cache un courlis cendré que m’indique Sandrine pour la photo. Mouettes tridactyles, goélands bruns et argentés, cormorans huppés, huîtriers pie colonisent aussi le site. Le bec de l’huîtrier pie sert à ouvrir des mollusques ; malgré son nom donné par l’homme, l’oiseau préfère les moules et les coques, moins dures, aux huîtres elles-mêmes.

Nous atteignons la grotte de l’Apothicairerie, une falaise verticale sur la mer où les cormorans étaient jadis alignés comme des bocaux en pharmacie. Les cons s’amusaient à les dégommer aux cailloux. Ce fut interdit mais il n’y a plus de cormorans. Des marches dans la roche permettaient d’accéder à deux grottes au ras de l’eau. Un hôtel s’était bâti mais plusieurs accidents mortels dus à la proximité du vide les ont fait fermer. Il faut toujours que l’on prenne soin des gens malgré eux.

Nous croisons de nombreux touristes sur cette portion facile accessible en voiture, à cheval, en vélo, et bien sûr à pied. Dont un père et sa fille d’environ 14 ans qui fait la tronche. Typique des ados : mieux vaut la bande de potes en ville que les vacances avec papa à l’air libre !

La plage de Donnant, fort célèbre, l’une des trois grandes plages de sable de l’île, est noire de monde. Elle est le paradis des surfeurs débutants avec ses rouleaux venus du large. Les jeunes ados sont aussi nombreux que des pingouins et s’essaient mais n’osent, nageant à côté de leur planche comme des gars à côté de leurs pompes.

Sur la plage de sable, que nous traversons, des gamins construisent des châteaux comme pour se protéger de ce large que les ados préfèrent défier – question d’âge. Une fille seins nus, toute bronzée et en slip rouge, me regarde avec un air de défi. Ses seins sont pommés et se tiennent, fort esthétiques ; elle n’a pas à s’en faire. Je lui souris, bienveillant. Un peu plus loin, un frère de 15 ans crème le dos nu de son frère de 13 ; puis c’est au tour du plus jeune. Ces garçons ados chaleureux entre eux, sans jalousie, sont la fierté et le défi des nouveaux pères.

Venue tourner ici en 1947 le film La Fleur de l’âge sur la chasse aux enfants évadés de la colonie pénitentiaire, Arletty (Léonie Bathiat) achète une maison de pêcheur près de la plage du Donnant pour Hans Jürgen Soehring, l’officier allemand dont elle est amoureuse et qui lui a valu d’être arrêtée en 1944. Pour cette collabo horizontale, « mon cœur est français, mais mon cul est international ». Le Jean Georges ne viendra jamais mais des amis de l’actrice si.

Le minibus des Cars bleus nous attend déjà à 17h10 quand nous arrivons enfin, fourbus, ayant traversé la plage, remonté la piste jusqu’au parking, puis parcouru le kilomètre et demi de route jusqu’au cœur du village de Kervellan.

Au menu du Grand hôtel de Bretagne ce soir, le dessert est un « tiramisu breton ». Je me demande quelle en est l’originalité : il s’agit d’un gâteau aux pommes formant base, sur le lequel est coulé du mascarpone battu saupoudré de cannelle. C’est très bon. L’assiette de charcuterie en entrée est en revanche très banale et le poisson en sauce répétitif.

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De Sauzon à la plage de Donnant

Longue étape ce jour, nous sommes prévenus. Plus de 21 km à faire en montée et descente. Nous prenons le bus des Cars bleus à neuf heures en direction de Sauzon d’où nous poursuivons le circuit là où nous nous sommes arrêtés hier.

Nous montons et descendons les criques par la plage de Deuborch jusqu’à la pointe des Poulains où se dresse la maison-phare blanche à tête rouge. Nous faisons une pause devant le spectacle offert par le panorama. Quelques personnes dont un préado se baignent dans la crique au pied du phare. Le garçon rentre et sort de l’eau plutôt fraîche, 19° selon Meteocity.

Un zodiac vient du large avec un bruit de mixeur, il a peut-être longé la côte ou est venu d’un bateau à l’ancre. Il contient six personnes, papy, mamie, papa et deux gamins. Le plus grand a 6 ou 7 ans et, avant même d’arriver, se met déjà torse nu. Papa ôte son T-shirt à son tour et plonge directement. Le gamin hésite, puis se lance à l’encouragement paternel « 1, 2, 3 ! ». Il barbote plutôt que nage mais n’a pas peur de l’eau ni de n’avoir pas pied. Le zodiac a jeté l’ancre à une cinquantaine de mètres de la crique, dans l’anse protégée. Papa crawle, gamin plonge, puis tout le monde remonte sur le bateau, la peau hérissée, se rhabille à la diable et repart ; cela n’a pas duré dix minutes. Le plus petit des enfants est resté en gilet de sauvetage et ne s’est pas baigné, tout comme les grands-parents. Il était trop jeune pour nager.

Nous faisons le tour du phare des Poulains, sur la lande rase, observant les goélands posés sur une arête, et voyons l’ancien fort devenu la maison de Sarah Bernhardt en 1894.

Cette fille de pute éduquée par l’amant de sa tante, le duc de Morny, un peu pute elle-même, est morte en 1923 d’une insuffisance rénale. Grande tragédienne emphatique de Ruy Blas, de Phèdre et d’Hernani, elle adorait les tempêtes et les orages à la Victor Hugo, séduite par les jets et bouillonnements de la vague sur les rocs et entre les blocs. Ce genre de climat empli de mouvements et d’ions négatifs m’exaltait dans mon adolescence. Il fait calme et beau aujourd’hui mais il faut imaginer les jours d’ouragan. Les branches desséchées des cyprès marquent combien le vent peut être violent et constant.

Nous poursuivons vers la côte sud sur un plateau à l’herbe rase qui me rappelle le Club des cinq. L’action se passait au sud de l’Angleterre mais le paysage est très proche de celui de la Bretagne. Trous de ver, de campagnol, de lapin, de renard, c’est le gruyère breton sur lequel la chienne Pixie court allègrement. Un golf s’est installé sur la falaise de la Pointe du Vieux château et certains pratiquent malgré le vent.

Nous pique-niquons sur une plage de sable bordé de tamaris vers Bortifaouen. Nous nous trempons les pieds dans l’eau.

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Sauzon

Pixie la chienne est étonnamment sage ; elle suit sa maîtresse sans gémir ni aboyer. Elle tend cependant à aller voir trop au bord, ce qui lui vaut des rappels à l’ordre réguliers. Habituée des randonnées, elle se couche dès que l’on s’arrête : pas d’effort inutile. Elle aime à chasser le lapin et explore les trous mais n’en lève aucun ; nous devons faire du bruit. Elle a levé un renard la semaine dernière, paraît-il.

Nous déjeunons d’un sandwich sur l’une de ces plages, entre deux grains. La garniture a détrempé le pain, une mauvaise baguette industrielle. Mais c’est le premier jour et, avec les protocoles de sécurité pour le Covid, la guide ne peut plus aller préparer ses propres salades dans les cuisines de l’hôtel, elle doit improviser.

Le petit port de Sauzon, dans son anse très abritée, me rappelle quelques souvenirs lointains de voile. Nous avions mouillé, je crois, dans ce petit port de plaisance à Noël 1979. Les façades ont des couleurs pastel qui donnent un air pimpant au soleil comme sous la grisaille.

Nous allons à pied jusqu’à la pointe en traversant le village situé rive gauche après l’avoir longé rive droite où pousse l’obione ; cette plante se mange, elle a une teneur en sel supérieure à celle de l’eau de mer et peut donc prospérer là où l’eau est trop saumâtre pour les autres. Un paysan plante ou ramasse je ne sais quoi dans la vase.

Au port, des jeunes à bière et des gamins pêcheurs. Jolies couleurs des bouées de casier dans une annexe amarrée. Nous prenons une boisson à la terrasse de l’hôtel du phare, pour moi une bouteille de 75 cl de Plancoët gazeuse et minéralisée – ils n’avaient pas d’eau de Vichy ! J’avais fini ma gourde d’un litre et il me restait une soif à six euros.

Nous ne faisons aujourd’hui qu’environ 13 ou 14 km mais je n’ai pas trouvé trop dur de me remettre à la marche après les confinements, bien que les montées soient pénibles au souffle et les descentes aux genoux. Elles s’arrêtent cependant vite, la falaise n’étant guère haute. Nous terminons vers 15h30. Le bus privé des Cars bleus vient nous chercher à 17 heures. Le port du masque est obligatoire à l’intérieur, nous l’avions oublié tout le jour durant la randonnée.

Après douche, carnet et repos, le rendez-vous pour le dîner est à 19h30, mais cette fois à la crêperie La Chaloupe, dans la rue principale du Palais, au 10 avenue Carnot. Pour 8,90 €, la galette salée est très copieuse et, bien que nous ayons droit à deux galettes, je n’en prends qu’une, me bornant au sorbet citron pour la suite.

À la table face à la nôtre, un vieux bourge bon chic bon genre attend ses enfants et petits-enfants. Connu de la patronne, il commande une première crêpe parce qu’ils sont en retard. Lorsqu’arrive la bande de filles qui compose sa progéniture, de la quarantaine à en dessous de la dizaine, il se met à pérorer comme s’il était au salon. Il cite l’avenue Rapp, commente son périple rapide pour la gare Montparnasse, et ainsi de suite. Isabelle, assise à côté de moi et qui habite à Paris dans le 12e, s’en gausse ouvertement. Ce vieux est la caricature du catho bourgeois bobo parisien.

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Du Palais jusqu’à Sauzon

Les bruits de la nuit ou du matin sont ceux de la mer, du premier bateau qui lance un coup de sirène, d’un couple qui s’engueule, des scooters des jeunes le soir ou très tôt le matin, et de l’arroseuse municipale. Le petit-déjeuner est au premier étage de l’hôtel en face de notre bâtiment, avec masque jusqu’à la place et pince pour saisir tout ce que l’on prend. Le verre de jus de fruits est tellement riquiqui, autour de 5 cl, que je prends une seconde tasse à café pour la remplir de jus. Il y a du fromage blanc mais pas de yaourt. On sent l’économie dès que c’est en libre-service.

Notre rendez-vous n’est qu’à neuf heures et nous avons tout le temps. Pour ce premier jour, nous effectuons une étape d’environ 13 km qui monte et qui descend beaucoup, depuis Le Palais jusqu’à Sauzon. Nous partons donc de l’hôtel à pied.

Nous longeons la citadelle dite « de Vauban », construite en 1549 sous Henri II et agrandie par le surintendant Fouquet puis par Vauban à la fin du 17ème siècle. Nous passons au bord du marché quotidien où l’étal de poissons est très appétissant avec ses bars et ses dorades énormes tout frais, ses araignées de mer et ses langoustes robustes.

Nous allons rejoindre le sémaphore de la pointe de Taillefer, Port-Fouquet, la pointe de Kerzo, et enfin la crique de Sauzon qui s’enfonce assez largement dans les terres. Nous allons la suivre pour gagner la ville, de l’autre côté de l’aber, jusqu’à la pointe du Cardinal. Un minibus des Cars bleus viendra nous chercher au parking à l’extrémité de Sauzon pour nous ramener à notre hôtel par la D30 en quelques minutes, puisque Le Palais n’est qu’à 5 km de Sauzon par la route de l’intérieur.

Le temps est variable, le soleil le plus souvent voilé avec quelques grains de cinq minutes. Ce n’est pas de la grande pluie mais plutôt du crachin breton, de quoi passer les capes pour les enlever juste après. Elles seront sèches à la fin de la journée.

Notre itinéraire est en haut et bas le long du sentier côtier, le GR 340, une variante îlienne du GR34. Nous sommes aujourd’hui au nord-est de l’île, le plus protégé des vents dominants. Les moutons au large nous indiquent un vent de force quatre ou cinq, parfait pour les voiliers qui sont nombreux sur l’eau ce matin. Le bateau de croisière de la compagnie du Ponant reste ancré face au palais depuis le confinement Covid.

Je retrouve dans mes narines le parfum des sentiers de Bretagne. C’est une odeur de terre humide et de plantes, bruyère, fenouil. Les mûres des ronciers, rosacées à confiture, sont tentantes aux rapineuses sur les buissons. Les aubépines sont en fruits, prêts pour compotes et confitures ; les fleurs de l’aubépine régulent le rythme cardiaque. Les pruneliers donnent leurs sphères rondes dont on fait un vin pétillant appelé troussepinette en Vendée, peut-être parce qu’il est raide ? La recette est simple : laver, sécher et hacher finement 200 g. de pousses de prunelliers ; verser 1 litre de vin rouge et 20 cl d’eau de vie dessus avec 200 g. de sucre ; faire chauffer le tout à 70° maximum et laisser infuser jusqu’au jour suivant ; filtrer la préparation et votre apéritif est prêt pour la nuit qui suivra. Nous sommes dans le domaine du pin maritime, du cyprès desséché côté au vent, et des ajoncs. Sandrine nous apprend que tous les noms qui se terminent en -ic en Bretagne sont des diminutifs : Pierrick veut dire petit Pierre Pierrot.

Les autres randonneurs que nous croisons sont en général des couples jeunes ou des individuels ; nous ne voyons pas vraiment de familles avec enfants, plutôt scotchées sur les plages des criques où l’eau paraît transparente, d’un turquoise qui se fonce dans la profondeur vu du sommet de la falaise. La petitesse des lieux et leurs abords abrupts, font qu’il s’agit presque de plages privatives, connues des initiés. On y est tranquille pour se tremper, jouer et pique ou niquer sur le sable.

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Quiberon

La station balnéaire de Quiberon est composée d’une rue à boutiques qui descend vers la mer et d’une promenade ou les restaurants et les glaciers se côtoient coude à coude. Beaucoup de jeunes style école de commerce ou d’ingénieurs, propres sur eux et riches, descendent en même temps que moi du train. Le soleil est lourd, le masque obligatoire dans la ville.

Je regarde le spectacle des couples, des familles, des jeunes. Des gamins en slip tout blonds et tout dorés vont de l’appartement à la plage avec mamie, d’autres rentrent pieds nus, du sable jusqu’aux genoux, leurs chaussures à la main. Un couple arabe avec la fatma, tous voilés – l’homme aussi – m’apparaît comme un comble ; j’en souris sous le masque. Trois jeunes filles aux seins nus qui pointent sous un haut laissant à découvert le nombril se promènent, ballottant des seins et balançant du cul en guitare. « J’ai pas mes lunettes », dit un jeune mâle à son copain qui l’incite à regarder le spectacle, pas si courant de nos jours. Dommage pour lui. Passent des vieux aux cheveux courts, genre bateau en vacances et directeurs au civil, et des amis septuagénaires qui se reconnaissent et se congratulent, échangeant des adresses de boutiques ou de restaurants. « Quand j’ai besoin de quelque chose, je vais dans telle boutique », déclare une ridée aux cheveux blanc parlant fort, pour affirmer sa haine du net trop moderne. Les glaces continuent à faire recette malgré les masques, mais surtout auprès des kids, même si le soleil se voile. Un petit Noir passe torse nu comme s’il voulait bronzer.

Je suis sur le banc de pierre devant la crêperie à l’enseigne de L’île verte. La ruelle qui monte à côté de moi est décorée de poissons qui ont beaucoup de succès auprès des smartphones petit-bourgeois. La station balnéaire est recherchée pour sa plage de sable fin où joue, en cette fin d’après-midi voilée, une bande d’ados en slip. Pour le reste, des adultes se baignent ou se dorent, allongés sur des serviettes à ne rien faire, tandis que les enfants quasi nus terrassent le sable ou pêchent on ne sait quoi dans les creux de rochers.

Le groupe se constitue à Port Maria devant la gare maritime. Nous sommes quatorze, dont trois gars seulement, un en couple. Les âges s’étagent entre 50 et 65 ans. Notre guide est probablement la plus jeune, elle s’appelle Sandrine, d’origine bretonne mais qui randonne surtout dans les Pyrénées et aux Canaries. Elle est accompagnée d’un chien border colley noir de 9 ans. Mais le nombre de mâles ne s’élève pas pour autant : même le chien est une chienne ; elle répond au nom de Pixie.

Nous embarquons sur le Bangor qui fait la navette entre Quiberon et Le Palais. Sur le pont supérieur, un petit Lubin blond bouclé de 3 ans court partout. Il appartient à une famille de trois enfants dont deux sœurs aînées de 9 et 7 ans. Derrière moi, une bande de cinq filles dans les 20 ans jacasse comme des mouettes. Un goéland jeune au plumage brun plane au même niveau que le bateau ; quand il bat des ailes, il va plus vite que lui. Dans un groupe de quatre, un grand jeune homme porte un sweat-shirt au logo de la SCEP – la Société cairote d’élevage de poulets. Cette société est fictive, pas issue d’un stage d’école de commerce. Elle sert de couverture à OSS 117… Le garçon n’a qu’une raquette de tennis et un mini sac à dos pour tout bagage. Il a dû aller voir des copains sur le continent.

Je trouve l’arrivée du ferry bien rapide dans le port du Palais. Il envoie de grands coups de sirène pour signaler sa présence et le fait qu’il ne s’arrêtera pas. Beaucoup de plaisanciers grouillent encore autour de la cale dont deux petits en gilet de sauvetage sur un canot boudin.

Lorsque nous débarquons, notre hôtel est juste en face. Le Grand hôtel de Bretagne, quai de l’Acadie, a dû acheter le bâtiment de l’autre côté de la rue pour créer une annexe, tant la demande de lits est forte en été. Les chambres sont petites avec deux couches jumelles serrées mais une grande salle de bain qui fait la moitié de la chambre. C’est propre et neuf mais étroit et sombre. La seule fenêtre ouvre au niveau de la ruelle qui monte sur le côté du bâtiment ; nous voyons sans cesse passer les pieds des touristes. Le groupe est d’ailleurs très varié avec deux Marseillaises et deux Bordelaises, un couple de Poitevins, une Messine d’Afrique du Nord, une fille du Pays basque et deux Parisiens.

Le rituel de l’apéro consiste en une bière blanche de Belle-Île, la Morgate, qui est le nom breton de l’os de seiche. Nous prenons le dîner à l’hôtel, en terrasse fermée mais où nous pouvons (évidemment) enlever le masque pour manger. Il faut simplement le remettre pour tout déplacement, même pour aller chercher une cuillère. Le menu est simple et goûteux : gaspacho qui fait plutôt purée, très parfumé au basilic et au thym, servi bien frais ; un duo de deux poissons pas terribles, lieu noir et cabillaud, probablement congelés, avec du quinoa écolo-austère mais une sauce aux agrumes très appétissante ; une panacotta pistache en dessert.

La nuit tombe, la foule a disparu, le dernier bateau ne partira que vers 22 heures.

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Cap sur Belle-Île

Un grand bol d’air en ces temps de Covid, voilà ce que fut ma semaine sur Belle-Île, la plus grande des îles bretonnes qui s’élève jusqu’à 63 m de hauteur et fait 84 km² sur 5 à 10 km de large pour 17 km de long. Où aller, en effet, alors que la pandémie contamine toutes les destinations et que le risque rôde ? Sur une île. Le sentier côtier longe la mer au plus près sur 82 km – mais avec près de 2000 m de dénivelée cumulée tant les montées et descentes dans les criques sont nombreuses sur cette côte schisteuse déchiquetée.

L’île de Fouquet de 1650 à 1661 sera donnée à Porthos dans Les Trois mousquetaires. C’est en effet d’Artagnan qui, sur ordre de Louis XIV, arrêta le surintendant Fouquet pour « malversation » – mais surtout pour avoir blessé l’orgueil de celui qui se prenait pour le Soleil sur la terre. Vauban va fortifier la citadelle du Palais de 1683 à 1689 mais ses préconisations sur le reste de l’île restèrent lettre morte, ce pourquoi les Anglais ont pu débarquer à l’opposé et envahir Belle-Île en 1761. Les lenteurs et impérities de l’Administration ne datent pas d’aujourd’hui.

La Compagnie des sentiers maritimes propose à son programme le tour de Belle-Île à pied par les sentiers côtiers et cela me séduit cette année où l’on ne peut aller loin. Je suis venu à Belle-Île pour la dernière fois il y a quarante ans, en voilier avec les Glénan puis avec des amis lors d’une croisière privée à Noël 1980.

Je choisis le train car moins cher, plus court et plus sûr que l’auto, pour une fois. Il est vrai que Quiberon est la destination privilégiée des bobos parisiens très catho-famille et que « récupérer la clientèle » après les grèves et le confinement exige de faire un effort sur les prix. Le billet Paris Montparnasse-Auray en TGV puis Auray-Quiberon par le Tire-bouchon régional ne coûte que la moitié du trajet en auto et 6h30 en comptant le carburant, les péages et le parking pour cinq jours à Quiberon.

À Auray, la Micheline diesel deux wagons s’appelle le Tire-bouchon parce que les rails qui passent dessinent le filetage d’un tire-bouchon dans le goulot que forme la presqu’île. Il ne fonctionne qu’en saison, il va à vitesse lente et s’arrête très souvent.

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Retour par la sierra à San Cristobal de Las Casas

La route nous conduit vers les hauteurs par de nombreux lacets. C’est une belle route mais encore en cours d’amélioration. Selon Guillermo, la révolte zapatiste d’il y a dix ans a encouragé l’état fédéral à entreprendre de grands travaux d’aménagement du Chiapas : écoles, routes, bâtiments administratifs. Cela contribue à désenclaver la région, physiquement et intellectuellement, encourageant le commerce local comme la diffusion des savoirs par les fonctionnaires nommés. En contrepartie, cela permet de mieux contrôler les accès à la région et d’y acheminer rapidement des troupes en cas de troubles. Haussmann, à Paris fin 19ème, avait la même idée lorsqu’il creusait ses larges avenues. Sur la route, les manœuvres au travail à la pelle et à la pioche nous font signe de loin qu’ils nous niquent profond. Pour eux, derrière les vitres de notre engin, nous sommes des presque Américains. Comme le dit Guillermo, « ils ne nous aiment pas, il faut en être conscients : on peut être gentils, mais pas naïfs ou bêtes. »

Le bus nous lâche vers 2800 m à l’orée d’un sentier qui devrait nous conduire vers « le sommet » à 3000 m. Le guide tzotzil s’est fait assister d’un autre guide local destiné à nous mener jusqu’en haut. Mais il emprunte un sentier qui laisse le pic visible nettement sur la gauche. Un paysan, qu’il interroge, déclare : « mais non, pour aller au sommet, vous devez aller tout droit, mais à 90° de votre chemin actuel ! » Nous voilà donc partis, montant « à la mexicaine », c’est-à-dire sans plus chercher de sentier tracé mais tout droit sur la pente.

Au bout d’un moment, les vagues sentes que nous sommes obligées de suivre se perdent dans les broussailles de plus en plus épaisses. Nous rencontrons un sentier tracé pour suivre une conduite d’eau, nous le suivons. Il fait le tour de la colline. C’est bon, nous voici réorientés vers le sommet. « C’est bien celui là ? – non, c’est le suivant, là… » Bon, assez d’hésitations et de faux-fuyants, nous n’avons pas trouvé le bon chemin, inutile d’insister bêtement. Nous reprenons le sentier monté et nous revenons au point de départ. Le trek n’est pas encore rôdé et les guides locaux, les distances, les heures, restent dans un flou très artistique. Ce sont les trains qui passaient régulièrement dans les campagnes qui ont imposé les horaires à nos arrières grands-parents. L’église et ses cloches rythmant les heures liturgiques avaient préparé le terrain. Ici, nous sommes encore dans l’immémorial.

Mais cette promenade n’a pas été désagréable. Nous avons marché dans la montagne sauvage, admiré les fleurs en grappes rouges dont personne ne connaît le nom, senti leur parfum suave. A la redescente, nous prenons le pique-nique au-dessus du hameau, devant une petite mare et trois croix dressées.

Nous sommes à la lisière du monde civilisé, entre les prés à moutons et les montagnes où l’on va chercher les fagots à brûler. Petits garçons et petites filles ne tardent pas à venir rôder autour de nous, dévorés de curiosité mais craintifs encore dès qu’ils voient un appareil photo. Ils finissent par s’enhardir, parlant un peu espagnol, et se dérident franchement lorsque nous leur montrons leurs visages « comme à la télé » sur les écrans des numériques.

C’est presque aussi obligeant que le Polaroïd pour nouer des liens de sympathie. Guillermo leur explique, Jacques, Gilles, Christophe et moi leur montrons le résultat ; ils sont très contents. Nous capturons Claudia en belle robe, Alicia la plus petite, Mario le plus mauviette, « 9 ans », m’a-t-il dit, Agustin en polo jaune aux boutons jamais attachés…

Nous prenons la piste, ce qui nous permet de tenter quelques photos de personnages par les vitres. Mais le résultat est rarement à la hauteur des attentes en roulant ; les petits numériques n’ont pas ce réglage de « priorité à la vitesse » qui permet d’éviter le flou. Le numérique permet cependant de tout tenter puis de recadrer ou d’effacer ce qui ne va pas.

Le bus nous conduit au pied du pic à 3000 m où nous devions nous rendre. A été érigée en haut une chapelle mais surtout beaucoup d’antennes relais de radio et de téléphone mobile ! Finalement, nous ne nous y arrêtons pas.

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Chenalho la chapelle

Sur le chemin en lacets qui mène à la chapelle, quelques centaines de mètres plus haut, est établie dans un virage une aire de presse pour la canne à sucre. Un jeune homme nous explique : « ce n’est pas pour faire du rhum mais de la chicha ». Le rhum est distillé, pas la chicha qui reste seulement fermentée. Il me demande de quel pays nous venons et, lorsque je lui réponds « de France », il s’exclame : « ah ! Francia ? Como padre Miguel ! » Et nous voici, par la grâce du père Michel, élevés au rang de touristes d’honneur : ni des « gringos » venus d’outre rio Grande, ni d’ex-colonisateurs venus d’Espagne.

Au bas de la chapelle s’étend le cimetière. Les tombes sont entre la butte de terre à croix fleurie de plastique à la quasi-maison de béton coloré selon la richesse familiale. Même dans les recoins les plus pauvres de la planète la « Distinction » de Bourdieu s’applique. La chapelle elle-même domine la vallée et veille sur le village. Trois croix s’élancent vers le ciel, concurrencées récemment par les poteaux qui portent l’électricité aux maisons.

Le lieu de culte est sombre et enfumé, bien que de construction assez récente. Des fidèles en prières dès le matin ont allumé des dizaines de bougies et encensent les saints sous vitrines. Les marmonnements montent, monotones, tandis qu’un fidèle intéressé veut absolument me montrer où se trouve ce que je comprends vaguement (son espagnol tire plutôt sur le tzotzil) être la « tirelire aux offrandes ».

Nous redescendons vers le « zocalo », le centre du village, où veille un garde municipal vêtu de sa culotte bouffante, de son panama et de son long bâton. Une jeunesse désoeuvrée ayant passée l’âge de l’école obligatoire nous regarde passer, accoudée au monument de béton armé qui supporte des slogans politiques. L’église est vaste, sombre et quelconque. Des fidèles y discutent. « C’est comme à la mosquée, me dit Guillermo, les gens viennent ici pour se rencontrer et traitent de leurs affaires. »

Neuf heures sonnent – c’est l’heure de la rentrée scolaire pour les plus petits du primaire. Nous les voyons défiler par deux ou trois, chargés de leur gros sac à dos. Ils sont mieux vêtus que les préadolescents, les chemises moins plissées et mieux boutonnées par des mères qui ont encore le droit de les toucher. Les autres imitent déjà leur père et se moquent de cette coquetterie de femme, exagérant à dessein la virilité de leur décolleté et le laisser-aller masculin de leur tenue.

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Chenalho : la grotte

Chenalho est un gros village comme les autres mais au bord d’un puissant rio. Les gens y sont plus libres et moins peureux que sur les hauteurs. Peut-être sont–ils moins isolés, reliés par une vraie route. Le saint patron est Pedro et un prêtre français a officié ici durant des années. Il s’agit du père Michel Chanteau qui a passé dans ce village plus de trente ans de sacerdoce après s’être embarqué sur le paquebot « France » le 17 décembre 1964. Il a joint l’Amérique latine via New York. Padre Miguel rencontre à son arrivée au Chiapas un jeune évêque, Samuel Ruiz, avec lequel il luttera contre l’injustice et pour la dignité des Indiens. Un jour de février 1998, quatre jours après sa dernière célébration pour les morts du massacre d’Acteal assassinés par des paramilitaires le 22 décembre 1997, il est transféré à Mexico et expulsé vers la France.

Au vu de la chaleur, Thomas part à la recherche d’une boutique pour acheter du Coca frais pour tout le monde. Il coûte 5 pesos le demi-litre ici, pour 3 ce matin à Santiago del Pinar et 15 en ville. Il y a bien cinq ans que je n’ai bu de ce concentré de sucre caféiné symbole des Etats-Unis, recommandé quand même par l’OMS pour la réhydratation des dysentériques. Je n’aime pas ce taux de sucre, 11 g par litre, ni la culture véhiculée par le produit. Mais j’apprécie aujourd’hui cet instant de fraîcheur revigorante après notre marche sous la forte chaleur.

Deux gaminos en vélo, dépenaillés mais vifs, s’arrêtent devant le bus qui attend. Leur intérêt porte surtout sur ces vélos tout-terrains qu’ils aperçoivent sur le toit. « C’est pour quoi faire, ces vélos ? » me demandent-ils. Eux-mêmes sur un VTT, ils sont curieux de ces nouvelles machines. Herberto a en effet emporté trois vélos qu’il a niché sur la galerie « si nous voulons faire un tour », nous a-t-il dit. Pour son premier groupe de marcheurs, il a bien fait les choses, apportant ici ou là une délicate touche d’attention, du vin rouge le soir, le yaourt ce matin, ces vélos sur le toit. Il a envie que les touristes reviennent et je le dis bien fort : « allez-y ». Ce pays, cette région, cette petite agence de trek le méritent ! Merci Herberto de nous faire connaître ce coin encore sauvage du Mexique avec ce soin attentif. Mais il m’est difficile d’expliquer tout cela aux gamins, en espagnol. Je me contente de leur dire que les vélos nous servent à nous promener dans la montagne et ils s’en contentent.

Un quart d’heure de bus plus loin et un demi-litre de Coca plus tard, nous sommes fin prêts pour aller explorer une grotte qui s’ouvre aux abords du rio. Nous n’avons pas besoin de sac ; presque tout le monde le prend, par habitude ou par peur de manquer d’une gourde, mais je viens de bien boire et la proximité du rio devrait nous promettre une atmosphère pas trop sèche dans l’heure à venir. Je fais bien.

Tout commence par une pente très raide dans un champ de bananiers où broute un cheval. Le sol plonge vers le rio bordé d’arbres. En remonte un jeune garçon portant un lance-pierres autour du cou. « C’est pour tirer les oiseaux ? » lui demandé-je ; « oui. – Et tu en as eu ? – non. – Tu n’es pas un bon chasseur, alors. » Geste désabusé du gamin : « oh, ils me repèrent, maintenant. » Avec son tee-shirt trop clair, il fait tache dans le paysage. Il devrait revoir la cassette de Rambo et, comme lui, retirer sa chemise et s’enduire de traits de boue pour se camoufler mieux. Il connaît Rambo, « c’est peut-être une bonne idée », convient-il.

La pente s’accentue dans la végétation bien verte qui surplombe la rive et dans laquelle nous passons souvent courbés. Nous longeons une falaise calcaire sur un sentier bien étroit. Au bout, une cascade surgit, rafraîchissante par la bruine qu’elle diffuse alentour et apaisante par son bruit. Nous faisons provision d’ions négatifs, si bienfaisants pour l’humeur, paraît-il.

Nous poursuivons un peu plus bas jusqu’à l’eau bouillonnante du rio qui s’élargit et s’apaise entre les rochers. Un gué nous permet de le traverser. Une rude montée dans la végétation grassement abreuvée nous attend. Quelques passages sont rendus glissants par cette humidité perpétuelle. Thomas fait installer une corde mais ce soutien est plus psychologique qu’efficace car une corde molle ne retient pas celui qui s’y agrippe. La corde volante est comme l’étoile pour le sage chinois : le touriste a la tête levée pour la contempler et ne voit plus le puits devant ses pieds. En se focalisant sur la corde pour « se retenir », on ne fait plus attention au terrain ni aux prises, on ne se soucie plus de son équilibre. Ce provisoire mal fixé rend maladroit. « C’est pour rassurer », dit Thomas. Mieux vaudrait carrément s’encorder. Tenus par la boucle autour de la taille, le mou rattrapé par celui qui contrôle, tout loisir serait au grimpeur de regarder ce qu’il fait et d’assurer ses prises.

Nous voici devant une large grotte. Elle est très vaste et sa gueule noire s’ouvre comme un bâillement dans la montagne. De la voûte tombent de courtes stalactites qui font comme des draperies. Les rochers qui s’étalent en chaos pentu dans la grotte sont humides et moussus. Le rio bouillonne bruyamment en contrebas avant de disparaître dans les profondeurs obscures de la montagne. Nous ne pouvons descendre le voir de plus près, le terrain est déjà difficile. Un tronc d’arbre ébranché, apporté jusqu’ici et planté verticalement, doit pouvoir servir d’échelle mais il faudrait être casse-cou pour y entraîner un groupe qui a déjà du mal à marcher debout sur des sentiers rocheux. Herberto prend force photos avec son Sony numérique. Elles sont destinées à son « site internet » qui assure la promotion de son agence de trek. Nous servons de cobayes pour le récit illustré qu’il compte mettre en ligne pour attirer des randonneurs dans sa région.

Carlos, le chauffeur, est resté près de son bus ; Hélène est restée avec lui. Nous lui montrerons sur les petits écrans des numériques les horreurs auxquelles elle a échappé. Tous les autres sont là, Miguel le guide Tzotzil du jour, Freddy l’aide-chauffeur à moustache qui étouffe aujourd’hui sous une chemise en jean – et le guide ultra local, du village voisin, en chemise bleue, pantalon et chaussures de ville, qui ne se salira pas une seule fois dans ce périple !

Nous remontons la pente, contents. Cette verdure et cette eau rugissante nous ont changé du cagnard depuis midi et cet exercice sans sac (pour moi au moins) a modifié les perspectives du jour sur la randonnée.

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Santiago del Pilar

La route ne dure pas plus d’un quart d’heure pour joindre le village de Santiago del Pilar. Il est serré autour de sa place centrale qui contient l’église à trois cloches, visibles dans les campaniles ouverts, le tribunal, le bureau du « Président municipal », le poste de police fédérale et les écoles primaires. Le tout sur 200 m², pas plus.

Notre arrivée sur la place perturbe certains des cours ; nous sommes une attraction rare pour les enfants en ces coins reculés. Cela me rappelle l’arrivée du cirque itinérant, chaque printemps dans un village de la Beauce isolé au milieu des champs, lorsque j’avais 6 ans. Nous allions voir les singes, le lion et les Gitans. Ici, les frimousses éveillées des enfants vont voir les touristes. Ils nous détaillent avec curiosité. Les filles gardent une certaine réserve, même à 8 ans, mais les garçons, plus hardis, plus débraillés, s’émulent en bande. Ils n’hésitent pas à se bousculer à la porte pour nous voir. Le maître s’empresse de venir nous accueillir pour reprendre la situation en main. Il échange quelques mots évidents comme « d’où venez-vous, où allez-vous aujourd’hui », avant d’ouvrir le parapluie politico-zapatiste et de nous déclarer que, pour nous promener dans le coin, il nous « faut demander l’autorisation du Président Municipal. » Je ne sais pas s’il a été formé à Cuba, mais cela y ressemble. Après ce court intermède, il fait se rasseoir les enfants et ferme sa porte. Pas de compromission avec le capitalisme, la curiosité – naturelle – des enfants doit être gérée : on passe quelques minutes avec les étrangers en orientant bien la conversation, pour que chacun puisse assouvir sa curiosité, puis on referme la parenthèse et on passe à autre chose.

Nous ne visitons pas l’église, qui date de 1979, sans être aussitôt accompagnés par quelques-uns des adultes qui badaudent sur la place. Peut-être allions-nous vandaliser quelques saints ou – pire – prendre des photos hérétiques ? Ils s’empressent de refermer la porte de l’édifice une fois que nous sommes sortis. Nous n’aurons pas droit à une seconde chance.

Nous attendons notre guide local, négocié avec le municipal. Il tarde car les horaires paysans n’ont pas la précision de ceux des villes. Lorsqu’il se présente, en chemise jaune canari, il déclare s’appeler Mateo. Il a le teint cuivré et aime se tenir au soleil.

Nous partons à pied, sac sur le dos, parmi les collines. Le paysage est varié, comprenant champs, prés, friches et hameaux agricoles disséminés sur les collines. Les champs sur la pente ont les sillons verticaux, ce qui est une hérésie environnementale, l’eau de pluie poussant la terre à descendre vers le fond de vallée. « Ces champs sont parfois si pentus que les paysans doivent s’encorder pour les cultiver », nous révèle Guillermo. La région est riche, mais isolée. Nous sommes cependant la curiosité des habitants, moins peureux que ceux d’hier. Sur le chemin, un tout petit garçon sans culotte pisse debout, tout en faisant autre chose, d’une indifférence complète aux étrangers qui passent. Plus tard, une petite fille serre un jeune poulet en guise de poupée sur la peau nue de sa poitrine.

Des caféiers poussent sous des bananiers qui les protègent des trop fortes ardeurs du soleil. Les lianes de haricots s’enroulent sur les tiges de maïs déjà mûr qui leur servent ainsi de tuteurs en attendant la récolte. Rien n’est perdu. Les carrés de béton devant les maisons sont des aires de séchage pour les grains de café. Les fruits sont mis à macérer en bassins avant d’être décortiqués par une machine actionnée à la main. Cela demande de l’énergie et un jeune homme, devant une maison de torchis, en a ôté sa chemise. Une famille se préoccupe de récolter les fruits avant la macération. J’offre ma barre de Granny que je ne mange jamais à une maman, « pour les enfants ». Cris de joie des garçons, comme s’ils avaient reçu quelque objet rare et précieux.

Soleil, humidité, la marche est plus lourde que les jours précédents. Au bout de 9 km au podomètre de Jacques, quelque part au-delà de midi, Thomas demande à Mateo de s’arrêter là pour pique-niquer. L’objectif était « le rio » mais il s’est avéré plus tard qu’il était encore loin. « 40 mn », nous disait Mateo. Certes, pour un autochtone qui marche sans sac et connaît le chemin, pas pour notre groupe où certains suivent avec difficulté faute d’entraînement.

Ceux-là ont sans doute trop d’affaires inutiles dans leur sac. J’ai aperçu hier une grosse trousse pleine de médicaments, par exemple. Le pique-nique, sous un arbre ombrageux, est bienvenu. Hélène porte un tee-shirt où figure l’inscription : « il n’y a pas de joie sans vin ». Aujourd’hui où il n’y a que la gourde, ce ne doit pas être le bonheur. « C’est une citation du Talmud », précise-t-elle. Sous le vaste oranger qui nous protège, devant le spectacle des bananiers du champ qui nous sépare du chemin poussiéreux, elle déclare rêver d’une bière glacée, « une blanche bien citronnée », tout en mâchant son sandwich à la mortadelle locale.

Nous ne reprenons pas la marche sous le cagnard. Herberto appelle le bus par talkie-walkie (il est plein de ressources, cet hombre !) et l’engin vient nous prendre à demeure pour deux heures de route jusqu’à l’étape du soir. Des gamins croisés en route font des signes au bus, d’autres nous regardent passer immobiles, comme figés par cette incongruité.

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