Edith Wharton, Les chemins parcourus

edith wharton les chemins parcourus

J’ai déjà évoqué cette Américaine amoureuse de la France et qui a vécu l’inter-siècle 1862-1937. Elle a écrit ce précieux manuel sur Les mœurs françaises incisif, bien vu et toujours utile pour comprendre en ses profondeurs le parisianisme. J’y reviens aujourd’hui avec l’histoire de sa vie. Une histoire qu’elle recompose selon l’image qu’elle veut laisser d’elle-même et de ses amis, avec des blancs et des silences, mais l’histoire aussi de l’Amérique avant l’impérialisme et de l’Europe avant 14. La civilisation s’épanouissait des deux côtés de l’Atlantique comme jamais et l’on pouvait croire – ironie de la raison – qu’un siècle de paix et de bien-être allait s’ouvrir… Comme on le croit aujourd’hui.

Il n’en a rien été mais Edith Jones, épouse Wharton, traverse les épreuves le cœur haut. Elle est une « éblouie », ainsi que le lui dit à un dîner Henri Bergson, à propos de son incapacité à mémoriser de la poésie. La mémoire d’Edith Wharton est émotionnelle, comme celle de Marcel Proust dont elle aime beaucoup la Recherche du temps perdu (surtout le premier tome). Elle a besoin de recréer pour raconter, dans le calme d’une campagne où alternent lectures, jardinage et visites d’amis intellectuellement proches. Mais elle a besoin aussi de mouvement, elle adore les voyages comme son mari et ils laboureront la Méditerranée et les îles grecques ou turques, arpenteront la France, l’Italie, l’Espagne, l’Angleterre et même l’Allemagne, rapportant à chaque fois une moisson d’impressions et quelques écrits. Très émotionnelle, donc sujette aux dépressions, ce qu’elle cache soigneusement en ces pages, écrites d’un ton enjoué et volontaire. Mais l’auteur révèle cette appréhension affective dès ses premières impressions : « le monde objectif ne pouvait jamais perdre son charme tant qu’il contenait des petits chiens et des petits garçons ». Être embrassée à 4 ans par son cousin à peine plus âgé est son premier souvenir.

Il y en aura bien d’autres. Oisive, oie blanche ignorante du sexe dans une famille riche de New York remontant aux origines de la colonie, elle ne fait aucune étude mais lit toute la bibliothèque classique de son père en plusieurs langues. Elle parlera français, italien, allemand depuis l’enfance, regrettant de ne pas avoir été au collège pour apprendre le grec et le latin. Elle fait ses débuts timides en littérature par la poésie, avant de se faire conseiller par des amis lettrés et de publier des romans à succès. Dans son milieu, il est indécent pour une femme d’écrire et l’on n’en parle pas. L’inverse de Londres où elle est l’invitée des salons, et surtout de Paris, où elle vécut treize ans, avant la guerre de 14 rue de Varennes, pendant la guerre en créant des foyers d’accueil et des sanatoriums pour réfugiés et, après la guerre, près d’Ecouen. Elle est d’ailleurs enterrée à Versailles.

Edith Wharton est grande amie de Henry James, Paul Bourget, Vernon Lee, la comtesse de Noailles, Jacques-Émile Blanche, Victor Bérard, Charles Du Bos, et même du président Theodore Roosevelt – sans parler des Anglais, Italiens et Américains dont les noms ne disent plus rien. Elle rencontre Bergson, Gide et Cocteau, dont elle livre un portrait jeune incisif : « j’y ai rencontré un jeune homme de dix-neuf ou vingt ans qui, à cette époque, vibrait de toute la jeunesse du monde. C’était Jean Cocteau, alors plein de passion et d’imagination, pour qui chaque beau vers était une aurore, et chaque crépuscule jetait les fondations de la Cité céleste. (…) Une des tristesses des années qui suivirent furent de voir cette lumière s’estomper. La vie en général, et la vie parisienne en particulier, est la cause de beaucoup d’effacements ou de défigurations de ce genre ; mais dans le cas de Cocteau, c’est d’autant plus dommage que ses dons étaient particulièrement nombreux, et ses ferveurs parfaitement sincères » p.264.

Edith Wharton a vu basculer le monde encore rural du XIXe siècle dans le monde industriel du XXe, avec son cortège de laideurs, de brutalités, de mécanisation des esprits et des bureaucraties. « A Paris et dans ses environs tout semblait pousser le même cri : les riants faubourgs qui n’avaient pas été défigurés par les hideuses réclames, les champs de blé de Millet et de Monet encore intacts, déployant leur opulence dorée autour de la capitale, les Champs-Élysées dans leurs derniers soupirs d’élégance, et les grands édifices, les statues et les fontaines qui, au crépuscule, se retiraient dans le secret et dans le silence, au lieu d’être arrachés à leur mystère par des flots vulgaires de lumière électrique » p.295.

Mais elle a su garder l’âme haute, ce qu’elle déclare en « Premier mot » : « Malgré la maladie, malgré même ce pire ennemi, le chagrin, on peut rester vivant bien après la date usuelle de la décrépitude si on n’a pas peur du changement, si on conserve une curiosité intellectuelle insatiable, si on s’intéresse aux grandes choses, et si on sait tirer du bonheur des petites » p.11. Tout l’inverse de la France d’aujourd’hui – qui vieillit, qui refuse tout changement, qui s’ankylose dans le passé et qui réduit son regard aux petites hantises de détail du présent.

Puisque l’on honore tant, dès cette année, la période 14-18, pourquoi ne pas regarder du côté du vivant optimiste plutôt que de se confire dans la mort et les cadavres ?

Edith Wharton, Les chemins parcourus – autobiographie (A Backward Glance), 1933, édition 10-18 2001, 383 pages, occasion € 16,97  

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