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Bénédicte Vergez-Chaignon, Pétain

benedicte vergez chaignon petainAu vu des « polémiques à la française » autour de Philippe Pétain, frappé en 1945 d’indignité nationale pour collaboration avancée avec l’ennemi occupant, malgré ses états de fait de 14-18, je réédite cette note de 2014 sur une biographie fouillée du personnage.

Mille trente-neuf pages denses et étayées, un véritable pavé d’un kilo et deux-cent vingt grammes de papier fin glacé avec un carnet de photos – voilà une œuvre d’historien d’un docteur femme de Science Po Paris, tout en références, témoignages et jugements balancés. Évidemment, nostalgiques s’abstenir ! Car la complexité humaine et le labyrinthe historique ne sauraient faire bon ménage avec le mythe et la caricature politique. Pétain était un grand homme et un salaud, un soldat attentif aux hommes et un homme d’État naïf et vaniteux. C’est que ce n’est pas simple, un être humain ! Surtout emporté dans la tourmente de l’Histoire, à une période où la France déprimée après l’hémorragie de 14-18 et aspirant aux cong’paye du socialisme hédoniste, ne veut rien voir de la montée nazie ni des desseins (pourtant écrits et publiés) d’un certain Adolf Hitler, ex-caporal de la guerre la plus con.

Marc Bloch, historien français et juif, officier de 14 rempilé en 40, l’a écrit bellement dans L’étrange défaite : c’est tout le pays qui a abandonné. A quoi bon se battre ? Déjà saigné par plus d’un million de jeunes hommes morts pour rien entre 14 et 18, le pays n’en peut plus. Réfugié derrière la dernière guerre, symbolisée par un vieux maréchal vainqueur de Verdun et portant beau ses feuilles de chêne, le pays n’en veut plus. La population quémandait en l’an 40, à une armée allemande étonnée de sa victoire facile et si rapide, « encore un quart d’heure, Caporal bourreau ». Le Chef allait protéger la terre et les hommes du charnier, le soldat prestigieux allait négocier comme un paysan les prédations du vainqueur, les Français allaient pouvoir attendre la fin du conflit pour se rallier au vainqueur comme la vache va au taureau après la lutte cornes contre cornes.

Bien rares en 1940 étaient les De Gaulle, Jean Moulin ou Daniel Cordier… vraiment bien rares. Les Radicaux avaient signés des deux mains la dévolution des pouvoirs constitutionnels à Pétain ; les Socialistes avaient suivi en masse (hors quelques-uns, embarqués par quiproquo sur le Massilia). Même les Communistes étaient pro-hitlériens (je n’ai pas dit pro-nazis), l’Allemagne nazie ayant signé un pacte avec la Russie stalinienne pour dépecer tranquillement la Pologne et se partager les dépouilles des vieilles démocraties.

Philippe Pétain est né sous le régime autoritaire de Napoléon III en 1856 ; il avait 14 ans lors de la défaite ignominieuse en 1871 de la baderne Bazaine et de Napo le nabot. Son sang d’adolescent a bouilli comme il se doit. Fils de paysan de la Somme, élevé par ses grands-parents faute de mère morte en couches, il a connu très tôt le collège militaire, tout entier voué au service des armes et à la « réforme intellectuelle et morale » (p.435) du pays. Mais enfance et adolescence n’occupent que 16 pages sur l’ensemble : il n’existe que très peu de documents et aucun récit personnel. Ces 22 années ne comptent que pour 1.5% de la biographie. A l’issue, il est déjà officier.

Intelligent, il se cultive en stratégie militaire et aime faire l’instructeur. 1914 commence page 68 sur 1039, il a déjà 58 ans ! Mais, en 4 années de guerre, il passe du grade de colonel au grade de général de division, puis à la distinction de maréchal de France. C’est dire combien la IIIe République était peu préparée au combat en 14, combien les badernes sévissaient dans les casernes, combien l’armement et l’uniforme étaient inadaptés (un pantalon rouge garance !) et archaïques (on attend encore les chars en 17 !). Pétain, déjà mûr mais actif et prudent, a profité du néant général ou presque ; il a été choisi contre le massacreur Nivelle à Verdun. Il avait la vertu d’être autoritaire (il a fait fusiller 7 meneurs de sa propre initiative en 1917) mais très procédurier militaire quant aux doléances : réprimer-analyser-modifier.

Comme l’observait De Gaulle (qui avait été son officier et son porteplume un moment), si Pétain était mort en 1925 (à 69 ans), sa gloire serait restée intacte et il aurait une avenue dans Paris comme Foch, Joffre ou Clémenceau, autres généraux maréchalisés de la Grande guerre. Las ! Ce vieillard encore vert, perclus de maitresses et marié tard à l’une d’elles (une divorcée, quel scandale dans la « bonne » société !), s’est piqué de politique. On l’envoie rétablir l’ordre au Maroc, il est nommé ministre ; il entre à l’Académie française. Est-ce pour cela qu’on l’écoute ou qu’il se fait entendre sur le réarmement nécessaire ? Il n’a pas du beaucoup insister, méprisant les maquignons des partis dans ces gouvernements à têtes pivotantes sous la IIIe République – car presque rien n’a été fait pour préparer l’armée à la guerre inévitable dès le début des années 30 !

Vieille France, matois, refusant les actes révolutionnaires comme la tentation de février 34, hostile aux idées maurassiennes sans pour autant les condamner, catholique pratiquant et soucieux de sa dignité chèrement gagnée, Pétain restera toujours ambigu, sibyllin, disant tout et son contraire. L’âge venant, il aura progressivement des trous de mémoire, une certaine aboulie, une incapacité à entendre (de l’oreille et de la comprenette) et une incapacité à travailler longtemps.

Les années 1939-1945 sont le cœur du livre, puisqu’elles sont le cœur de ce que notre époque post-Auschwitz retient de Pétain : pas moins de 570 pages, soit la moitié du volume. Le maréchal avait 84 ans en 40 et presque 90 en 45.

• Il s’est laissé circonvenir, n’ayant jamais compris le cynisme nazi tout en moyens justifiant les fins. Goering lui-même l’a dit : « Pétain, c’est Hindenburg, et ce n’est pas une bonne chose que les grands soldats victorieux, hélas ! vieillis, gouvernent leur pays vaincu » p.680.
• Il s’est laissé berner par son entourage de conservateurs catholiques et de pro-nazis, de technocrates et de maquignons parlementaires.
• Il a voulu répéter la « réforme intellectuelle et morale » des années 1880 par la Révolution nationale (le terme n’est pas de lui, qui se méfiait du mot révolution).
• Il s’est dévoyé en acceptant la collaboration du « moindre mal » sans comprendre : déporter les Juifs (mais « étrangers »), fusiller les Résistants (mais « terroristes »), laisser saborder la flotte (pour « respecter » les conventions d’armistice), rester en métropole (sinon la France aurait un Gauleiter qui imposerait des conditions plus dures), élaborer une trentaine de projets de nouvelle Constitution (mais rester par « sentiment du devoir » chef de l’État à vie)…

Philippe Pétain sera justement condamné à mort et à l’indignité nationale en 1945, mais dans un procès bâclé et mal conduit, dont le jury est composé presque uniquement d’adversaires politiques. Il est immédiatement gracié par le président de la République provisoire, le général De Gaulle, et interné au fort du Portalet près de Pau avant celui de la Pierre-Levée sur l’île d’Yeu. Il y mourra en 1951, définitivement sénile, à cinq ans de son centenaire.

La vieillesse est un naufrage. En voulant bien faire, mais par ataraxie du grand âge et vanité de vieux méritant, le maréchal s’est fourvoyé et compromis. Il a empêché la France qui le voulait de résister, il n’a pas permis aux moyens de l’empire de continuer la guerre, il a laissé la police française livrer des Juifs aux nazis. Le redressement intellectuel et moral se fera durant la guerre sans lui et contre lui, trop confit dans le passé et l’autoritarisme suranné.

Mais il est facile de réécrire l’histoire comme on aimerait qu’elle fût. La reconstruction de la France s’est bâtie en opposition à la démission de l’armistice de 40 et absolument contre les idées nazies et collaborationnistes. Caricaturer les vagues idées de Pétain était symboliquement nécessaire même si, pas plus que Marx n’était marxiste, Pétain n’était vraiment pétainiste. L’histoire s’observe à son moment, pas repeinte de moraline : en octobre 1944, « la jeune IFOP demande [aux Français libérés] s’il ‘faut infliger une peine au maréchal Pétain’. Seuls 32% répondent par l’affirmative, quand 58% sont contre » p.882.

L’ambiance pétainiste n’a cessé de couler sous la surface, elle ressurgit ça et là aujourd’hui :

• dans l’écologie (tellement conservatrice de « la terre ne ment pas ») ;
• à l’extrême-gauche dans les idées d’un Badiou qui considère la démocratie comme inutile, au profit d’un parti unique, directeur politique de la société ;
• chez le père-la-morale Bayrou, (tellement catho coincé face à Cohn-Bendit le soixantuitard) ;
• dans le parti de « rassemblement » bleu Marine qui veut sortir les sortants, éjecter les parlementaires et les élus corrompus, garder la terre de France aux Français et effectuer une « réforme intellectuelle et morale » du pays…

Cette biographie d’un symbole replacera l’homme dans les idées et les circonstances et permettra de mieux comprendre comment peut s’opérer le glissement progressif du conservatisme à l’autoritarisme – et de l’autoritarisme au nazisme. Une lecture qui serait bien utile à tout le monde !

Bénédicte Vergez-Chaignon, Pétain, septembre 2014, Perrin, 1039 pages, €29.00

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Stefan Zweig, Le monde d’hier – souvenirs d’un Européen

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Envoyé à l’éditeur juste avant que l’auteur ne mette fin à ses jours avec son épouse au Brésil, ce manuscrit représente la quintessence de la vie de Stefan Zweig, condensée par la mémoire et ramassée sur le demi-siècle. Né en 1881, l’écrivain autrichien d’origine juive se voulait citoyen européen. Comme Nietzsche et une certaine philosophie allemande (opposée à l’autre : Fichte, Hegel et épigones), Zweig croyait en la civilisation plus qu’en la kultur. La première élève l’homme en le libérant de ses particularités héréditaires, génétiques, familiales, sociales, éducatives ; la seconde enferme l’homme dans ses particularités données à la naissance, race, clan, nationalité, conception du monde.

Ce monde d’hier était celui de la paix, de la prospérité et du progrès – sans vision messianique comme chez les marxistes allemands ou les socialistes et les saint-simoniens français. Il était celui de l’essor du savoir et des techniques, le développement du train, la naissance de l’auto, du vélo, de l’aéroplane, l’essor de l’électricité et des communications par fil. L’humain semblait enfin sorti de la barbarie, n’en déplaise à Freud et à ses pulsions inconscientes. Las ! C’est bien Freud qui avait raison, après Nietzsche, en montrant combien la raison n’est que le paravent de passions et de pulsions, combien ce qui compte au fond est la volonté de puissance. Le monde était trop beau, trop riche, l’été 1914 trop éclatant. Un prétexte futile a déclenché un cataclysme – et les bedonnants va-t-en guerre à l’abri de leurs lambris officiels feraient bien de s’en souvenir avant d’ordonner aujourd’hui des bombardements ou de glorifier le faux héroïsme de 14-18.

Les politiciens se désolent que les citoyens ne leur fassent plus confiance, pas plus qu’aux journalistes. Mais c’est que 14-18 est passé par là : « Constamment, il fallait se soumettre aux exigences de l’État, accepter d’être la proie de la politique la plus stupide, s’adapter aux changements les plus fantastiques, on était toujours rivé à la cause commune quel que fût l’acharnement avec lequel on s’y opposait » (Avant-propos). Finie la cause commune aujourd’hui : les citoyens se méfient. Tout comme trop d’impôt tue l’impôt (Hollande vient d’en faire l’expérience…), trop d’État tue l’État, trop d’incantation au collectif tue le sentiment collectif. « Vivre et laisser-vivre était la célèbre devise viennoise, qui me paraît aujourd’hui encore plus humaine que tous les impératifs catégoriques, et elle s’imposait irrésistiblement dans tous les milieux » p.881 édition Pléiade. L’humanisme secrétait le libéralisme, pas besoin de passeport pour voyager partout dans le monde avant 1914.

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C’est « par-dessus tout cette peste par excellence qui est le nationalisme, qui a empoisonné la fleur de notre culture européenne » (Avant-propos). Cela revient et contre lui, qui ? Les mêmes grandes gueules à yaka, des « révolutionnaires professionnels », des velléitaires intellos égocentrés sans aucun intérêt pour les choses réelles, et d’autant plus violents qu’impuissants. « J’étais agacé par la stérilité de leurs éternelles discussions, par leur entêtement à s’enfermer et à se cloisonner dans des groupes radicaux, libéraux, anarchistes, bolcheviques et apolitiques ; pour la première fois je pus observer le type éternel du révolutionnaire professionnel qui, par sa seule attitude d’opposition pure et simple, se sent grandi dans son insignifiance et se cramponne à son dogmatisme parce qu’il n’a aucun repère en lui-même » p.1106. La construction européenne aujourd’hui est malade de la méfiance entre gouvernements, de l’égoïsme des politiciens, des braillards insignifiants qui s’y opposent. Le monde a changé, s’est ouvert, pas les mentalités, demeurées étriquées.

Aujourd’hui répond à hier : « L’inflation, le chômage, les crises politiques, sans oublier la bêtise de l’étranger, avaient retourné le peuple allemand [dans les années 30] ; un immense désir d’ordre s’était répandu dans toutes les couches du peuple allemand, pour qui l’ordre avait toujours plus de prix que la liberté et le droit » p.1181. On peut dire la même chose de la Russie contemporaine, et le vote récent en Crimée s’explique largement par la chienlit à Kiev. Ces faits concrets sont déformés en principes abstraits par l’Occident, enlevant toute cohérence pour comprendre de ce qui se passe.

Zweig parle peu de lui-même dans ces Souvenirs. Il se veut un ideal-type (expression du sociologue Max Weber), celui de l’Européen. Il a des amis tant à Vienne (Theodor Herzl, Sigmund Freud, Arthur Schnitzler, Richard Strauss) qu’à Berlin (Walther Rathenau, Klaus Mann), Paris (Valéry, Romain Rolland, Jules Romains, André Gide, Roger Martin du Gard, Duhamel), Bruxelles (Verhaeren), Moscou (Maxime Gorki) et Rome ; un peu moins à Londres, plus fermée. Mais en bon libéral, il refuse d’être connu, bien loin de l’histrionisme narcissique de notre époque de frime et de selfies. « Je suis convaincu que la publicité faite à l’apparence physique incite tout homme à vivre en homme miroir de son propre moi » p.1148. Donc à l’enfermer dans un rôle qu’il s’est forgé et qui lui est une armure peut-être, mais surtout un carcan.

Un livre très riche pour connaître le monde d’avant 1914, l’extraordinaire liberté personnelle et artistique régnant dans cet empire d’Autriche qui était un condensé d’Europe avec ses Allemands, Hongrois, Italiens, Tchèques, Roumains, Serbes, Croates et Bosniaques. En 16 chapitres qui sont autant de monographies, l’auteur examine l’itinéraire qui va du Monde de la sécurité à sa naissance en 1881, à l’Agonie de la paix à sa mort en 1942. Il évoque la sexualité, la vie universitaire, Paris, l’Europe, l’absurde guerre de 14 puis la montée de Hitler. C’est très vivant, intelligent, inspiré. Une vue personnelle de l’histoire, une réflexion d’homme mûr – 60 ans – qui devrait à notre tour nous faire réfléchir.

Stefan Zweig, Le monde d’hier – souvenirs d’un Européen, 1942, Livre de poche 1996, 506 pages, €7.22

Stefan Zweig, Le monde d’hier – souvenirs d’un Européen, 1942, traduction Dominique Tassel, Romans, nouvelles et récits tome 2, Gallimard Pléiade 2013, €61.75

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Blaise Cendrars, Le lotissement du ciel

blaise cendrars le lotissement du ciel

« Après Bourlinguer, le voyage continue mais sur les voies du monde intérieur » (Prière d’insérer).

Curieux livre, bourgeonnant, polymère, cancéreux. Il est fait de tout comme une âme. Du meilleur et du pire, du conte et du récit, de l’interminable inventaire de sornettes à la poésie sidérale. Il est long, touffu, bordélique – comme son auteur. Il plie la langue à l’action comme à la contemplation, avec des mots choisis, parfois peu usités tels eubage, aduste. « Les gamins adustes » du Brésil, joli mot pour dire leur corps sec, brûlé par le soleil, émacié, leur cœur tout calciné de passion, l’œil halluciné.

Et nous passons de saint Joseph de Cupertino, lévitant à reculons maintes fois devant témoin, à l’idole nègre aux seins en poire et au sexe en pilon du tome Afrique de la Géographie universelle d’Élisée Reclus que l’auteur ouvrait en cachette dans la bibliothèque de son père avant de savoir lire encore, pour se faire peur. Il en dormait tout nu de cauchemar, entortillé dans ses draps, tout au fond du lit, avant même de connaître les émois sexuels. C’est du moins ce qu’il dit, fabulant volontiers comme en tout. Il passe des étoiles du ciel tropical aux gemmes du coffre-fort pétersbourgeois, des multiples colibris aux sept couleurs à l’unique star, la dernière idole étant, pour un obscur fazendeiro brésilien (inventé) et travaillé de printemps, la « divine » Sarah Bernhardt.

Ce n’est pas un roman, ni un récit, mais un légendaire décousu, rabouté comme un patchwork. Avec des longueurs qui ne passent plus comme cette interminable liste des saints lévitant, du moyen âge à nos jours, une lecture pesante d’érudit en mal d’inspiration sur près de 120 pages ! Sautez allègrement ce pensum, je vous le conseille. Tel est ce que l’auteur appelle son « mode d’écriture polymère ou polymorphe (…) pour tracer le portrait d’un somnambule » Pléiade 2 p.664. Son objectif incertain : trouver en soi l’origine du don de poésie. Est-ce dans les impressions d’enfance ? Dans la tumultueuse adolescence russe ? A scruter la nuit dans les créneaux blindés des tranchées ? Sous le ciel constellé de l’hémisphère sud ?

De quoi ce fragment autobiographique est-il venu ? De l’ennui d’Aix, sous l’Occupation. Soupçonné par la Gestapo d’être juif, Blaise Cendrars, qui s’en défend, entreprend des recherches érudites pour prouver son métier d’écrivain à la bibliothèque municipale de la ville ; il tombe sur le saint innocent illettré Joseph de Cupertino qui guérit les malades et entre, ravi, en lévitation. C’est sa compagne Raymonde qui le lui avait fait connaître avant guerre, lectrice des brochures édifiantes des Orphelins apprentis d’Auteuil. Catholicisme, ésotérisme et poésie : voilà ce qu’il lui faut pour conjurer l’accusation nazie ! Même si Cendrars a admiré Pétain-le-Vainqueur-de-Verdun et son conservatisme catholique (clair dans ses lettres mais gommé dans ses publications – voir note 37 p.1025 Pléiade 2). Et de nous bourrer le mou à nous, lecteurs vaguement positivistes, de Jugement dernier, miracle du vol arrière, saint patron de l’aviation, tour Eiffel sidérale, Banzo brésilien et autre plafond à ciel ouvert.

Il faute dire qu’il publiait en 1949, année de la bêtise de gauche triomphante, de « ce snobisme, l’Existentialisme, au théâtre et en philosophie, Sartre et tous ces jeunes littérateurs littératurant qui se trémoussent dans les caves de Saint-Germain-des-Prés, qui se situent à la pointe de l’extrême avant-garde de l’exégèse poétique et qui plongent à rebours et font carrière dans le conformisme, qui ne peuvent vivre qu’en groupe, en bande, à la queue d’un chef d’école car le bifteck prime… « A nous la liberté ! ». » p.679. Après tout, saint Joseph de Cupertino vaut mieux que saint Joseph Staline, il a fait moins de morts et ravi plus de peuple dans l’extase opiomaniaque.

Lorsque l’on a connu la « Grande » guerre, la guerre imbécile des patriotards 14-18, vantée imbécilement par certains politicards 2013 en mal de popularité, comment prendre au sérieux « la gauche » et ses petits marquis ? « La condition humaine en général que je voyais foulée aux pieds, pilonnée, asphyxiée, saignée, offerte en holocauste sur l’autel féroce et vorace des patries, le pavillon couvrant l’ignoble marchandise offerte à l’encan, sacrifiée pour rien, jetée à la vidange, les tranchées refaisant le plein. Quel gâchis ! » p.596.

Les idéologies, droite et gauche, sont pour les cons, les faiblards qui préfèrent se réfugier dans la fusion rassurante du groupe, sans penser, au chaud dans le nid de la bêtise collective. A l’inverse, pour Cendrars, « Il n’y a pas d’autre choix possible. Vivre… » (Prière d’insérer). Enfin du réel, que les bobos envolés dans les brumes de l’idéologie, de la fumette, du fric ou du contentement de soi (tout cela selon leur maturation progressive), auraient grand besoin de méditer.

Blaise Cendrars, Le lotissement du ciel, 1949, Folio 1996, 592 pages, €9.41

Blaise Cendrars, Œuvres autobiographiques complètes tome 2, Gallimard Pléiade 2013, édition Claude Leroy, 1184 pages, €57.00

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Blaise Cendrars, L’homme foudroyé

blaise cendrars l homme foudroye

Blaise Cendrars, pseudonyme plumitif de Freddy Sauser, Suisse devenu français par la Légion étrangère durant la « grande » guerre patriotique imbécile 14-18 où il a perdu le bras droit, enfui de chez lui à 15 ans pour courir le monde, ne pouvait plus écrire depuis 1940. L’effondrement français l’avait déprimé au-delà de toute attente. L’apocalypse était pour demain, entre l’hystérie d’Hitler, la sénilité de Pétain, les bombardements anglo-américains et le nivellement totalitaire soviétique. Réfugié à Aix durant l’Occupation, il s’est aussi réfugié dans l’écriture, contant ses aventures – réelles et embellies – comme il savait le faire depuis tout petit. Cendrars est un conteur d’histoire.

Cendrars n’est pas Drieu : la fin du monde n’est pas la fin du sien. Il jouit des corps, des amitiés, de la bonne chère et du vin ; il jouit du paysage, des senteurs provençales et de la complicité du chien. Il se fait animal pour mieux être humain – puisque les humains sont devenus bêtes sous la Bête immonde. Animal, on est bien, l’inverse de la bluette sentimentale du temps de paix. Ce pourquoi ces « souvenirs » font fi de la chronologie et de l’espace. Ils montent comme des bulles de bonheur enclos dans un monde extérieur volontairement ignoré. La N10 se prolonge jusqu’au Brésil. Rien n’est plus beau que de prendre la route, rouler devant soi, à 160 à l’heure. Pas de limites, ni de vitesse, ni d’imaginaire ; le monde vous appartient.

« D’où me vient ce grand amour des simples, des humbles, des innocents, des fadas et des déclassés ? » Peut-être de la grande guerre patriotique imbécile, célébrée par notre temps ignorant. « Ça oui. La guerre, c’est la misère du peuple. Depuis, j’en suis… » (Pléiade p.464-465). La guerre qui foudroie, la guerre qui fait trouver foudre tout ce qui survient ensuite : l’amour coup de foudre, l’incendie déchaîné, la nuit d’écriture magique à Méréville, la loi gitane du talion… Tout est brutal, immense, immédiat. Le sommet de la guerre est la bombe atomique, foudre sans retour ; alors que la débâcle foudroyante de juin 40 peut entraîner la résilience. Blaise Cendrars doit désormais vivre entre deux coups de foudre.

L’auteur évoque Fernand Léger, Gustave Le Rouge, Édouard Peisson, André Gaillard. Il a connu les surréalistes à Paris, qu’il n’aime pas : « ces jeunes gens que je traitais d’affreux fils de famille à l’esprit bourgeois, donc arrivistes jusque dans leurs plus folles manifestations » p.277. Pas grand-chose n’a changé malgré le siècle qui a passé… Les petits intellos narcissiques continuent de se voir grands.

Cendrars revit dans la maison de l’Escarayol, au-dessus de la calanque de La Redonne près de Marseille. Il ne travaille pas, il assimile ; la nature travaille pour lui à accumuler les sensations avant d’en faire des mots. Et le lecteur d’aujourd’hui lira avec bonheur cette image bien ternie aujourd’hui des calanques désertes, réservées aux pêcheurs et aux rares initiés, ses auberges à poissons et au jeu de boules. Suivent quatre rhapsodies gitanes où l’exotisme aux portes de Paris se double de l’exotisme d’un peuple gitan hors du temps, éternel errant, dominé en tribu par une Mère, où les fils sont rois et où les filles baisent naturellement vers 12 ans. Une sorte de mythe du « bon » sauvage aux mœurs claniques et brutales, mais immuables. L’humain éternel, l’humain réel, l’auteur divague entre les deux, mêlant fortifs et pampa, France et Brésil, gitans de la zone et métis du Sertao.

« Écrire, c’est se consumer », écrit-il au début de l’œuvre (Pléiade p.171). Comme le Phénix : être foudroyé pour renaître neuf, tout entier. Ce « roman » tissé d’aventures personnelles, écrit durant l’occupation nazie d’une France débilitée, est un message de vie. La déprime ne dure jamais si vous laissez l’énergie vitale vous envahir, toute simple ; si vous laisser émerger ces joies sans cesse renouvelées des sensualités, des sentiments et du sublime en chaque jour.

Il est bon de relire Blaise Cendrars en ces temps de gris, parmi ces auteurs qui tournent en boucle dans leur abstraction, trop souvent secs de psychologie mal digérée, d’hégélianisme et autre pose intellectuelle rassise. Blaise Cendrars est vivant.

Blaise Cendrars, L’homme foudroyé, 1945, Folio 1973, 448 pages, €7.79

Blaise Cendrars, Œuvres autobiographiques complètes tome 1, sous la direction de Claude Leroy, Gallimard Pléiade 2013, 974 pages, €57.00 

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Betty Dubourg-Chaléat, Les rivages de la mémoire

Betty Dubourg Chaléat Les rivages de la mémoire

J’aime à lire ces récits au ras des gens, qui racontent leur vie d’aventures. Le XXe siècle a été riche en possibilités, pour ceux qui voulaient explorer le monde et vivre autre chose qu’une petite vie recluse. Pierre Dubourg, père de l’auteur, est de ceux là. Élevé jusqu’à 15 ans en Indochine, avec de rares retours en France, engagé à 18 ans dans l’aéronavale à Rochefort, il est affecté en Afrique du nord lorsque la guerre éclate et que la France est vaincue en quelques semaines en juin 1940.

Il est jeune, patriote, ne comprend pas comment un sénile datant de 14 comme Pétain puisse « représenter la France ». « Ces Français de l’intérieur, étroits d’esprit, petits bourgeois, ont montré, face à l’adversité, leur manque total de combativité », dit-il p.111. Radio, il entend par hasard avec des copains depuis la Tunisie l’appel d’un certain général De Gaulle. Lui et plusieurs autres ne rêvent que de joindre Londres pour enfin se battre. Mais rien n’est simple, surtout dans une France coloniale confite en conservatisme et haineuse de tout ce qui est anglais ou américain. La non-réponse de son amiral a conduit à la destruction d’une partie de la flotte à Mers-el-Kébir, la non-décision de l’imbécile Darlan a conduit à saborder l’autre partie de la flotte à Toulon… C’est la France des ringards, des frileux, des jaloux. Même en 1945, la Marine restera pétainiste, ce qui écœurera l’auteur.

Deux tentatives de voler un bateau échouent, la seconde est dénoncée quatre mois après, valant à Pierre Dubourd 16 mois de forteresse. Il y rencontrera d’ailleurs au fort de Sidi Kassem en Tunisie, Habib Bourguiba, futur président de la Tunisie, « homme intelligent, ouvert, appréciant la culture française » p.153, enfermé comme eux pour conspiration contre l’État. Mais les Américains débarquent en Afrique du nord, le vent change. L’armée française se rallie… du bout des lèvres. Équipée de fusils datant de 1900 et d’uniformes rescapés de la guerre de 14, elle fait piètre figure. Les gaullistes sont mal vus et snobés.

Ce sont les Anglais qui vont sauver le patriotisme de Pierre. Il est invité à s’engager en 1943 dans la 1ère armée britannique, après un séjour lamentable d’un mois et demi dans les spahis à la frontière algéro-tunisienne. « L’organisation britannique est, je qualifierai, futuriste à côté de notre pauvre armée française qui n’a pas réalisé sa mutation par rapport à la guerre de 70 et de 14-18. Bandes molletières et Lebel ! » p.203. J’aime ce témoignage à niveau de soldat qui remet à sa place les enflures mythiques véhiculées par l’histoire. La France en 1940 n’avait pas envie de se battre, était dirigée par des pleutres, l’armée fonctionnaire vivant sur ses lauriers de la guerre de 14. Un jeune qui voulait libérer son pays était mieux accueilli par les Anglais que par sa propre armée – un comble ! « Je suis fier, fier de servir ce pays qui m’a accueilli et ouvert des possibilités de m’affirmer et de combattre pour la Liberté, ce que mon propre pays m’a refusé avec tant d’acharnement » p.258. Le mythe de « tous pour la liberté », véhiculé par les feuilletons télé complaisants ces temps-ci, est loin de la réalité vécue.

L’aéronavale française le réclame, pour sa spécialité de radio volant ; elle le réintègre, mais le bordel ambiant et l’inertie des chefs fait qu’il préfère rejoindre la Royal Navy dès février 1943. Ses résultats le font expatrier en Angleterre, où il est formé par la Royal Air Force. Il bombardera l’Allemagne en 28 missions comme radio, puis sera versé dans le Coastal Command, la défense côtière, protégeant des convois vers Mourmansk. Il sera descendu au-dessus de la Norvège, puis rapatrié à Londres… où il connaîtra un nouveau crash lors d’un exercice de navigation.

Réapprendre à vivre normalement n’est pas facile. En France ? « Bof, tu sais, rien n’a changé. Ils sont toujours aussi cons qu’avant. Ils n’ont rien compris » p.318. Il sera démobilisé après avoir refusé d’aller bombarder l’Indochine pour l’armée française, puis rayé des cadres en septembre 1945. Lui qui n’avait jamais passé aucun diplôme, sauf le brevet de maître nageur, pour cause de changements d’écoles entre l’Indochine et la France, poursuivra une carrière à l’INSEE à Poitiers jusqu’à sa retraite, 40 ans plus tard ; il y rencontre sa femme.

C’est un beau livre de témoignage, entretiens recueillis sur cassettes par sa fille et mis en forme. Dommage qu’il reste des fautes d’orthographe comme « faire le gué » pour faire le guet, « repaire » pour repère et autres fautes d’accords de verbes (participes passés en –er au lieu de –é ! : la page 270 en recèle à elle seule deux), faute aussi ce « shaps » pour chaps en anglais et cette curieuse date de « 1947 » p.283 pour le bombardement d’Héligoland par les Anglais… Dommage aussi que le lecteur soit dérouté par les premiers chapitres où le narrateur qui dit « je » est alternativement une fille ou un garçon, sans que soit expliqué en avant-propos le travail filial d’une fille pour son père. Le métier d’historien est exigeant, même pour l’histoire familiale. Il y a aussi les répétitions du chapitre 6 par rapport au 5.

Mais ces détails pèsent peu sur l’intérêt global du livre. Ce témoignage de terrain d’un jeune français des années 1940 qui a vécu la défaite de la pensée et du vouloir, qui a cherché à se battre, et n’a pu le faire que dans une armée étrangère, est à lire d’urgence – pour compenser tout ce que la célébration de 14-18 a de cocoricotant, « tous unis » dans la boucherie !

Betty Dubourg-Chaléat, Les rivages de la mémoire, 2013, éditions Baudelaire, 344 pages, €20.43

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Edith Wharton, Les chemins parcourus

edith wharton les chemins parcourus

J’ai déjà évoqué cette Américaine amoureuse de la France et qui a vécu l’inter-siècle 1862-1937. Elle a écrit ce précieux manuel sur Les mœurs françaises incisif, bien vu et toujours utile pour comprendre en ses profondeurs le parisianisme. J’y reviens aujourd’hui avec l’histoire de sa vie. Une histoire qu’elle recompose selon l’image qu’elle veut laisser d’elle-même et de ses amis, avec des blancs et des silences, mais l’histoire aussi de l’Amérique avant l’impérialisme et de l’Europe avant 14. La civilisation s’épanouissait des deux côtés de l’Atlantique comme jamais et l’on pouvait croire – ironie de la raison – qu’un siècle de paix et de bien-être allait s’ouvrir… Comme on le croit aujourd’hui.

Il n’en a rien été mais Edith Jones, épouse Wharton, traverse les épreuves le cœur haut. Elle est une « éblouie », ainsi que le lui dit à un dîner Henri Bergson, à propos de son incapacité à mémoriser de la poésie. La mémoire d’Edith Wharton est émotionnelle, comme celle de Marcel Proust dont elle aime beaucoup la Recherche du temps perdu (surtout le premier tome). Elle a besoin de recréer pour raconter, dans le calme d’une campagne où alternent lectures, jardinage et visites d’amis intellectuellement proches. Mais elle a besoin aussi de mouvement, elle adore les voyages comme son mari et ils laboureront la Méditerranée et les îles grecques ou turques, arpenteront la France, l’Italie, l’Espagne, l’Angleterre et même l’Allemagne, rapportant à chaque fois une moisson d’impressions et quelques écrits. Très émotionnelle, donc sujette aux dépressions, ce qu’elle cache soigneusement en ces pages, écrites d’un ton enjoué et volontaire. Mais l’auteur révèle cette appréhension affective dès ses premières impressions : « le monde objectif ne pouvait jamais perdre son charme tant qu’il contenait des petits chiens et des petits garçons ». Être embrassée à 4 ans par son cousin à peine plus âgé est son premier souvenir.

Il y en aura bien d’autres. Oisive, oie blanche ignorante du sexe dans une famille riche de New York remontant aux origines de la colonie, elle ne fait aucune étude mais lit toute la bibliothèque classique de son père en plusieurs langues. Elle parlera français, italien, allemand depuis l’enfance, regrettant de ne pas avoir été au collège pour apprendre le grec et le latin. Elle fait ses débuts timides en littérature par la poésie, avant de se faire conseiller par des amis lettrés et de publier des romans à succès. Dans son milieu, il est indécent pour une femme d’écrire et l’on n’en parle pas. L’inverse de Londres où elle est l’invitée des salons, et surtout de Paris, où elle vécut treize ans, avant la guerre de 14 rue de Varennes, pendant la guerre en créant des foyers d’accueil et des sanatoriums pour réfugiés et, après la guerre, près d’Ecouen. Elle est d’ailleurs enterrée à Versailles.

Edith Wharton est grande amie de Henry James, Paul Bourget, Vernon Lee, la comtesse de Noailles, Jacques-Émile Blanche, Victor Bérard, Charles Du Bos, et même du président Theodore Roosevelt – sans parler des Anglais, Italiens et Américains dont les noms ne disent plus rien. Elle rencontre Bergson, Gide et Cocteau, dont elle livre un portrait jeune incisif : « j’y ai rencontré un jeune homme de dix-neuf ou vingt ans qui, à cette époque, vibrait de toute la jeunesse du monde. C’était Jean Cocteau, alors plein de passion et d’imagination, pour qui chaque beau vers était une aurore, et chaque crépuscule jetait les fondations de la Cité céleste. (…) Une des tristesses des années qui suivirent furent de voir cette lumière s’estomper. La vie en général, et la vie parisienne en particulier, est la cause de beaucoup d’effacements ou de défigurations de ce genre ; mais dans le cas de Cocteau, c’est d’autant plus dommage que ses dons étaient particulièrement nombreux, et ses ferveurs parfaitement sincères » p.264.

Edith Wharton a vu basculer le monde encore rural du XIXe siècle dans le monde industriel du XXe, avec son cortège de laideurs, de brutalités, de mécanisation des esprits et des bureaucraties. « A Paris et dans ses environs tout semblait pousser le même cri : les riants faubourgs qui n’avaient pas été défigurés par les hideuses réclames, les champs de blé de Millet et de Monet encore intacts, déployant leur opulence dorée autour de la capitale, les Champs-Élysées dans leurs derniers soupirs d’élégance, et les grands édifices, les statues et les fontaines qui, au crépuscule, se retiraient dans le secret et dans le silence, au lieu d’être arrachés à leur mystère par des flots vulgaires de lumière électrique » p.295.

Mais elle a su garder l’âme haute, ce qu’elle déclare en « Premier mot » : « Malgré la maladie, malgré même ce pire ennemi, le chagrin, on peut rester vivant bien après la date usuelle de la décrépitude si on n’a pas peur du changement, si on conserve une curiosité intellectuelle insatiable, si on s’intéresse aux grandes choses, et si on sait tirer du bonheur des petites » p.11. Tout l’inverse de la France d’aujourd’hui – qui vieillit, qui refuse tout changement, qui s’ankylose dans le passé et qui réduit son regard aux petites hantises de détail du présent.

Puisque l’on honore tant, dès cette année, la période 14-18, pourquoi ne pas regarder du côté du vivant optimiste plutôt que de se confire dans la mort et les cadavres ?

Edith Wharton, Les chemins parcourus – autobiographie (A Backward Glance), 1933, édition 10-18 2001, 383 pages, occasion € 16,97  

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Pierre Drieu La Rochelle, Le feu follet

Le feu follet est cette flamme éphémère qui naît sur les marais. Une âme surgie de la boue, un élan du méphitique. Tel était Jacques Rigaut, ami de Drieu et d’Aragon, qui s’est suicidé en 1929. Encore cette hantise de l’auteur, le suicide, avec « la faiblesse », mot répété à satiété. Rigaut était son ami et il en a fait un personnage, Alain, prénom à la mode en ce temps là. Il l’a rendu absolu. « Il y avait, somme toute, du chrétien chez Alain. Mais par-dessus ce chrétien, il y avait un homme qui, s’il acceptait sa faiblesse comme allant de soi, pourtant ne voulait pas s’arranger avec cette faiblesse, ni essayer d’en faire une sorte de force ; il aimait mieux se raidir jusqu’à se casser » p.324.

Pierre Drieu La Rochelle Le feu follet

Le jeune homme commence sa trentaine et voit se faner la fleur séduisante de sa jeunesse. Tout lui était dû à 18 ans, les femmes venaient à lui, les hommes même le draguaient. Comme beaucoup d’adolescents attardés, narcissiques et mal dans leur peau, il croyait qu’il suffisait de paraître pour que le sexe, l’argent et pourquoi pas l’amour leur soient donnés. Mais il y a loin de l’idéal à la réalité. La société bourgeoise d’entre-deux guerres est près de ses sous, sa jeunesse déboussolée par le massacre industriel 14-18, l’esprit écrasé par la technique. Il faut faire sa vie comme tout le monde : travailler, concourir, conquérir. Une œuvre ne naît pas toute armée, elle demande du temps, de l’observation et de la maturation ; elle doit être élevée comme un enfant.

C’est demander l’impossible à la génération Dada et futuriste qui désire vivre à cent à l’heure et tout posséder. Point de demi-mesures, il faut tout tenter jusqu’au bout. Cette morale sans limites est totalitaire, sans vertu ni garde-fous. Elle fait le lit moral des totalitarismes qui surgissent à ce moment en Russie, en Italie et en Allemagne – devant lesquels Aragon comme Drieu vont se prosterner. Jacques Rigaut n’aura pas vu ça. « Je me tue parce que vous ne m’avez pas aimé, parce que je ne vous ai pas aimés » p.338. Autoportrait d’État civil : l’enfant mal aimé, mal armé pour la vie, sans confiance en soi. Au fond, Le feu follet est le roman de la dépendance : aux autres, au sexe, à la notoriété, à l’argent, au luxe, à l’alcool, à la drogue. L’individu exacerbé veut se perdre pour se trouver, mais il ne rencontre que la solitude, née de sa peur d’agir et de séduire. Lorsqu’on offrira à ce nihiliste le confort du Collectif, où la pensée s’abolit en obéissance, il s’y vautrera avec délices et soulagement. Ce que feront Drieu dans le Parti populaire français de Doriot et Aragon dans le Parti communiste.

Car Drieu joue le matamore, tous ses personnages sont de carton-pâte, outres de vent, gonflés de leur importance, croyant que tout leur est dû. Mais Drieu voit en même temps l’autre face, la faiblesse intime, l’absence d’énergie vitale, qu’il décrit très bien. Ce pourquoi il réussit à se hisser à un niveau d’écrivain. Le lecteur n’aime pas ses antihéros mais il les comprend car ils sont tirés de sa chair même. Il ne crée un personnage que pour mieux parler de lui, de l’une des facettes de sa personnalité. Et la satire n’est jamais meilleure chez Drieu que lorsqu’il crache sa haine avec férocité : les gens du monde, les psys contents d’eux, les baroudeurs cassants (Brancion qui est Malraux) les littérateurs écartelés entre réalité et mystique (Urcel qui est Cocteau), les dévoreuses mal éduquées yankees, les décadents, les petit-bourgeois popote… « Les gens du monde qui sont des demi-intellectuels à force d’être gavés de spectacles et de racontars, les intellectuels qui deviennent gens du monde à force d’irréflexion et de routine, toute la racaille parisienne se disait enchantée de ce nouvel excès, de cette nouvelle faiblesse » p.308. Mais Drieu ne se hausse ni à la truculence Zola ni à la froideur analytique Balzac, il est trop impliqué personnellement dans ce qu’il appelle ces « saletés » pour prendre du recul. Chaque personnage principal est un peu lui, il n’arrive pas à s’en détacher.

Il faut dire que Rigaut et lui étaient proches et que son suicide l’a bouleversé, comme s’il perdait un frère, et plus peut-être : « J’aurais pu te prendre contre mon sein et te réchauffer », va-t-il jusqu’à écrire dans son petit carnet noir 1929… Après La valise vide et L’adieu à Gonzague, Le feu follet est l’ultime hommage à l’ami mort, une « libation d’encre » à ses mânes. Roman de la nausée sociale d’époque, il est aussi un bon roman d’empathie qui cherche à se glisser dans la crise intime d’un disparu. Même si je ne peux décidément pas aimer les personnages – question de tempérament.

Pierre Drieu La Rochelle, Le feu follet, 1930, Folio 1972, 185 pages, €5.03

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Expressionnisme à la Pinacothèque

La Pinacothèque à Paris présente jusqu’au 11 mars environ 300 œuvres expressionnistes. Oserons-nous dire que l’expressionnisme est « impressionnant » ? Sans aucun doute puisque ce mot veut dire ce qui frappe, fait une vive impression, est émouvant. L’émotion cogne par le mouvement, renforcé par la couleur. C’est voulu. L’époque « faisait craquer ses gaines », selon le mot de Gide en littérature ; elle secouait les carcans usés du classique bourgeois, néo-antique, que reprendront un peu plus tard ces réactionnaires de Mussolini, Staline et Hitler.

L’expressionnisme est un mouvement d’époque. Il naît en début de siècle (le XXe), dans la peinture et en Allemagne. Caractéristique culturelle : il est avant tout régional. L’Allemagne n’est en effet pas un État centralisé à la française où tout doit se passer à Paris. L’expressionnisme émerge avec Die Brücke à Dresde en 1905, et Der Blaue Reiter à Munich en 1911 (probablement deux noms de tableaux symboles). Ils forment ces deux courants dits en français le Cavalier bleu et le Pont. Ce sont deux styles, le premier plus abstrait et intellectuel, sans histoire à raconter, se voulant œuvre d’art ‘totale’ autour du russe munichois Vassily Kandinsky ; le second plus émotif et violent, création instinctive et sensible toujours figurative autour d’Ernst Ludwig Kirchner puis Emil Nolde.

Ces peintres, contemporains des Fauves, sont marqués par l’art africain, l’empâtement coloré de Van Gogh, les nudités des îles à la Gauguin et le pessimisme sombre d’Edward Munch. Le but de cette exposition parisienne est de confronter les deux courants fondateurs pour faire apparaître l’unité du mouvement.

Ils valorisent tous le nu, la bête, la nature. Les artistes usent de la caricature, exacerbent l’expression, veulent régénérer l’esprit par le choc de la couleur pure sur l’œil. Les paysages sont grandioses, comme ces Nuages approchant, carrément violets ; les jardins explosent, comme ces Pavots d’un vermillon vif ; les corps irradient comme ce jeune pêcheur à l’avant d’une barque entièrement nu, d’August Macke, intitulé ‘Une bonne prise’ (1913). Ils veulent faire accéder à la spiritualité par les sens, sollicitant la composition et le coloris dans un emportement des formes destiné à créer l’émotion.

L’exposition, bien éclairée, met en valeur le chant des couleurs et la danse des lignes. Des gravures sur bois, caractéristique allemande, soulignent le trait. Les salles déclinent les thèmes du paysage, des animaux, des sculptures, des gens, des nus, du voyage, des natures « mortes » parfois bien vivantes (Stilleben) contrairement à l’affirmation du français. Les spécialistes se délecteront même d’une rareté : Tableau avec cercle, le premier tableau non « objectif » de Kandinsky, peint à Munich en 1911.

Mais parce qu’ils sont audacieux, avancés, en-dehors du classique, sensuels et volontiers anarchistes, ces peintres seront classés par les nazis comme « artistes dégénérés ». Il est vrai qu’après la boucherie industrielle des 14-18 et l’effondrement économique des années 30, l’hédonisme ou l’érotisme n’avaient plus droit de cité. Il fallait être « sérieux », faire la tronche, sourcils froncés, pour la « valeur » travail et la reconstruction de la « patrie ». Un petit goût d’une époque qui revient, ne trouvez-vous pas ?

  • « Expressionismus & Expressionismi » – Berlin-Munich 1905-1920, Der Blaue Reiter vs. Brücke du 13 octobre au 11 mars 2012
  • À la Pinacothèque de Paris, du 13 octobre 2011 au 11 mars 2012
  • Tous les jours de 10h30 à 18h30 / Fermeture de la billetterie à 17h45 / jusqu’à 21h les mercredis et les vendredis / Entrée : 10 € – Tarif réduit étudiants, chômeurs : 8 € – Gratuité aux moins de 12 ans, RSA, ASS, minimum vieillesse sur justificatif + pièce d’identité.
  • 8, rue Vignon, 75008 Paris / Métro, station Madeleine
  • Peu de reproductions possibles, les conditions de publicité sont draconiennes… Site http://www.pinacotheque.com/
  • Catalogue sur Amazon

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