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Déchéance de nationalité ou déchéance de la politique ?

« François Hollande m’a beaucoup déchu » est ce qu’aurait pu dire la Madame Michu socialiste depuis 1936 – si ce n’est que la profession populaire de concierge a disparue du parti depuis longtemps. Le think-tank socialiste Terra Nova proposait en 2011 de changer de peuple, puisque les ouvriers et employés délaissaient le PS (on se demande pourquoi…) pour de se recentrer sur les bobos (en général fonctionnaires surtout parisiens) et les minorités ethniques, sexuelles ou du « genre » (qui n’existe pas chez les anthropologues mais qui existe dans les têtes). Cet électorat particulier tient aux particularismes des « droits » – mais compense en surenchérissant sur la Morâââle universelle pour jouer au collectif.

Il en est ainsi de la déchéance de nationalité pour les binationaux condamnés pour faits graves de terrorisme.

L’inscrire « dans la Constitution », reprendre « une proposition de l’extrême-droite », s’appuyer en populiste sur les sondages d’opinion post-attentats particulièrement remontés contre la guerre de l’islam djihadiste contre la civilisation occidentale, se poser en Président au-dessus de TOUS les partis (dont le sien) – tout cela peut heurter le socialiste moyen ; tout cela sent la magouille électorale à la Mitterrand à un an et quelque des élections présidentielles, dont François-le-Petit (Patrick Rambaud) aime à suivre les traces florentines – « la bibliothèque en moins »…

Mais sur le fond, sur le long terme, sur l’intérêt national – en quoi cette mesure devrait-elle « choquer » le bon sens ?

consequences decheance de nationalite

Les terroristes d’aujourd’hui ne sont pas ceux d’hier. Les gauchistes qui voulaient renverser le Système n’étaient pas en guerre contre leurs compatriotes, ils voulaient changer la vie et les rendre plus libres. Cela ne les excuse en rien, mais il étaient différents des islamistes qui veulent étendre la charia au monde entier ET font du djihad une obligation coranique. La voix même d’Allah exigerait – selon eux – la guerre de l’Oumma contre Dar al islam,  ne s’arrêtant que lorsque le dernier mécréant aura été égorgé par le dernier croyant.

Il ne s’agit donc pas d’options politiques mais de guerre de civilisation.

Je le reconnais, tous les Musulmans ne se sentent pas concernés, beaucoup interprètent le Coran moins comme un Commandement à suivre à la lettre que comme un Code de conduite pour guider les hommes vers la lumière (et laisser les femmes dans leur obscurité native). Mais « les terroristes » qui massacrent au couteau, au hachoir, à la kalachnikov, aux explosifs sont des djihadistes au sens littéral prôné par le Coran – parole d’Allah et obligation du croyant. S’il s’agit d’une dérive de l’islam vers une interprétation sectaire, le support en reste le texte qui est le même pour tout le monde. Aux musulmans, donc, de faire comme les chrétiens et les autres religions : relativiser le texte dans son contexte. C’est leur responsabilité. La stratégie de l’État islamique est bel et bien d’instaurer la guerre civile dans ce ventre mou du monde mécréant qu’est l’Europe, empêtrée dans son humanisme bêlant démocrate et chrétien, dont la tolérance confine parfois à la bêtise (pour les agressions sexuelles en Suède, à Cologne, en Finlande – il est vrai cantonnées aux femmes, cela pourrait-il « expliquer » cette indulgence ?).

Contre cette paranoïa islamique chaque société a le droit de se défendre, chaque État le devoir de protéger sa nation, chaque peuple le droit de demander des comptes à ceux qu’il a élus.

Pourquoi la déchéance de nationalité ferait-elle problème, dans l’arsenal multiple qui est mis en place ?

Decheance de nationalite carte du monde AFP

Les arguments des gens de gauche et des moralistes de droite sont souvent de mauvaise foi, « combat d’idées, où s’affrontent les principes, et dont les faits sont soigneusement tenus à l’écart« , suppute un analyste. Malgré cette « polémique à la française » aussi excessive que futile, il est bon que le débat existe – cela s’appelle la démocratie. Les plus habiles passent de la morale au juridique, étayant leur refus intuitif par des arguties qui ne tiennent pas, puis reviennent à la morale quand cela les arrange. Le Conseil constitutionnel a tranché en 1996 : « que le principe d’égalité ne s’oppose ni à ce que le législateur règle de façon différente des situations différentes ni à ce qu’il déroge à l’égalité pour des raisons d’intérêt général pourvu que dans l’un et l’autre cas la différence de traitement qui en résulte soit en rapport avec l’objet de la loi qui l’établit ».

Je voudrais d’ailleurs que l’on m’explique en quoi le fait d’être binational serait une condition « plus précaire », voire « inférieure » à la nationalité simple. Y aurait-il pour la gauche de « plus égaux que les autres » ? On peut avoir la double nationalité par défaut, sans l’avoir demandé, comme les Marocains nés en France. On peut choisir la nationalité de la France où l’on a été élevé ou bien lorsqu’on y a résidé plus de dix ans, ou encore par mariage – tout en conservant sa nationalité de naissance. On peut demander une nationalité supplémentaire (israélienne, allemande, etc.) bien que né français, si l’on y a quelque droit. Comme on le voit, la double nationalité est une liberté supplémentaire, la plupart du temps choisie volontairement.

Ce choix volontaire d’adhérer à une société (droit du sol) plutôt que d’y être contraint par les déterminismes biologiques (droit du sang) est une valeur de la République. Elle a été chantée par Ernest Renan en des termes sans équivoque. Mais c’est justement parce que l’adhésion est volontaire qu’elle peut être réversible. Le Contrat social est un contrat : qui le rompt unilatéralement doit en supporter les conséquences qui sont – comme dans tout contrat – la perte de tous les avantages consentis.

Allons-nous pleurer – avec ces bobos parisiens nantis bien au chaud dans leurs quartiers protégés des « aliens » – sur la perte de tous les « droits » (RMI, CMU, allocations familiales, aide au logement…) qui reviennent aux terroristes comme à tous citoyens ? Qui tue ses propres compatriotes doit s’attendre à être exclu de la communauté.

Malgré les bobos médiatiques dans la surenchère inepte : Hollande = Pétain (Edwy Plenel), Hollande = Hitler (Henri Leclerc). Les révolutionnaires en 1791 n’ont-ils pas déchu de la nationalité les émigrés aristos ? Les républicains de 1848 n’ont-ils pas déchu de la nationalité ceux qui persistaient à poursuivre l’esclavage ? Le Front populaire n’a-t-il pas déchu de nationalité les convaincus de haute trahison ? Le gouvernement issu de la Résistance sous de Gaulle en 1945 n’a-t-il pas déchu les collabos ? Mais, sauf pendant la Révolution, après débat judiciaire, condamnation par un tribunal et épuisement des voies de recours individuels – comme en toute démocratie.

La décision est déjà dans la loi – mais la loi en France est-elle appliquée ? Ne faudrait-il pas s’en préoccuper avant même de le coller dans la Constitution, comme si cela devenait intouchable ? Où est la volonté ? Où sont les moyens ? Ce choix présidentiel fait cuisine électorale, reprendre les arguments phares de ses adversaires politiques permet de leur couper l’herbe sous le pied – mais ni le droit ni la morale ne doivent être appelés en incantation ni déformés pour cela. Il s’agit d’une mesure symbolique pour conforter la patrie et le « vivre ensemble » – puisque la peine de mort n’existe plus.

2015 2013 creation d emplois en europe

Il cache en revanche tous les échecs politiques de François Hollande depuis son élection : sur la croissance, sur le chômage, sur le déficit, sur la réorganisation de l’État, sur les moyens de la justice, sur l’impréparation de la DGSI à gérer ce que faisaient hier assez bien les RG, sur la surveillance généralisée, sur l’application indigente de Schengen, sur la participation politique des citoyens, sur l’école… Ceux qui traquent frénétiquement les inégalités devraient plutôt se pencher sur ces questions cruciales et durables, plutôt que de gloser à longueur de prêches enflammés sur une proposition qui devra de toute façon être votée dans les mêmes termes par chacune des chambres du Parlement, puis obtenir la majorité des 3/5ème au Congrès !

Sont-ils vraiment « tous Charlie », ces indignés de circonstance ? Veulent-ils vraiment « faire barrage » au Front national – ou simplement faire du vent parce qu’ils n’ont rien à dire sur l’économie, l’État, l’éducation, la société, la guerre ?…

Gilles Kepel à propos de son dernier livre évoque « la nullité de nos élites politiques, des partis qui sont devenus des coquilles vides », « la faillite des élites françaises, qui méprisent totalement le travail universitaire et la connaissance des orientalistes » et « ces élites politiques françaises [qui] se montrent incapables de comprendre ce qui se passe dans la société, d’avoir la modestie d’aller chercher le savoir en dehors d’elles-mêmes. » Il semble avoir malheureusement raison  : le prétexte de la déchéance de nationalité ne cache-t-il pas une véritable déchéance politique ?

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Ce que dit actuellement la Loi
Sur Public-Sénat – très pédagogique
Sur nationalité.net la France et les autres pays
Sur Wikipedia (trop elliptique et un peu biaisé)

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Lafcadio Hearn, Pèlerinages japonais

lafcadio hearn pelerinages japonais
Alors qu’un cerisier du Japon est en train de fleurir dans le jardin, j’ai eu le goût de me replonger dans ce pays qui m’a toujours séduit et dans lequel j’ai effectué trois séjours. Lafcadio Hearn a eu la chance de connaître un Japon qui venait juste d’émerger de siècles de fermeture, et qui s’ouvrait au modernisme. En ce livre, suite d’articles traduits et parus dans la revue le Mercure de France, il conte ses premières impressions du Japon. « Tout est inexprimablement agréable et nouveau », note-t-il.

Lafcadio Hearn, irlandais de père mais de mère grecque, a été élevé à Dublin par une tante. Non seulement ses parents meurent très tôt, mais le gamin perd un œil à 13 ans en jouant avec ses copains. Orphelin, déraciné, exilé à 19 ans aux États-Unis (où il épouse une métisse en dépit de l’interdiction légale des mariages mixtes), il découvre le Japon avec l’ambassadeur, qui devient son ami. Après un passage créole, il se rend en 1890 au Pays du soleil levant pour y travailler comme journaliste, écrivain et professeur, épouser une fille de samouraï et en prendre la nationalité en 1896. Ami avec le président américain Theodore Roosevelt, il introduira même le judo aux États-Unis. Il mourra d’une crise cardiaque à Tokyo en 1904 – à 54 ans. Il s’était converti au bouddhisme.

Un tel personnage, né Hearn et décédé Koizumi (son nom japonais), débarque 36 ans après l’ouverture forcée du Japon au commerce international par les navires noirs du Commodore américain Perry. Il vit le meilleur de l’ère Meiji, où le Japon ancien côtoie encore le Japon qui se modernise. Ce livre, non réédité aujourd’hui (l’édition que j’ai date des années 1930), plonge cependant le lecteur dans une atmosphère surannée, celle d’une époque où les distances étaient réelles sans les avions ni l’Internet, celles où l’exil à l’autre extrémité du monde était une aventure.

En huit articles qui sont autant de chapitres de découverte, Lafcadio Hearn explore ce pays nouveau pour lui, qui le séduit tant qu’il en deviendra citoyen. Il parle de Kobodaishi et de son expertise en écriture, de Kitsuki le sanctuaire le plus ancien du Japon, de la grotte des fantômes d’enfants dédiée à Jizo à Kaka-ura, des chevelures des femmes, des âmes dont le peuple croit que chacun peut en avoir plusieurs, des fantômes, et des étudiants à qui il enseigne, qui lui font des adieux touchants lors de son départ pour le sud du pays.

Kyoto Daikakuji

C’était l’époque où la servante d’auberge, à Mistu-ura, « jolie jeune femme nue jusqu’à la ceinture, avec les seins d’une Naïade, descend la rue en courant vers l’hôtel à une allure surprenante » pour accueillir le visiteur (p.147). Et où la foule du gros village de pêcheur se presse pour regarder l’étranger par les shoji (écrans de papier à glissière) : « ce sont presque tous des jeunes gens et des jeunes filles, à demi nus à cause de la chaleur, mais frais et propres comme des boutons de fleurs. Beaucoup de visages sont extraordinairement jolis » p.150.

Outre les personnages, le paysage aussi est séduisant au voyageur. Ainsi vers Kitsuki, « il semble y avoir un sentiment de magie divine dans l’atmosphère même, à travers toute la journée lumineuse qui plane par-dessus le pays vaporeux, par-dessus le bleu irréel des flots – un sentiment Shinto » p.67.

Les premières impressions sont les plus fraîches, jeunes, printanières. Après plus de 125 ans, elles restent aussi vives qu’au premier jour sur un Japon disparu, étrangement humain. A lire pour mieux pénétrer l’âme japonaise, cette profondeur d’un peuple qui mérite à être connu et qui vaut mieux que sa façade industrielle moderne.

Lafcadio Hearn, Pèlerinages japonais (Glimpses of Unfamiliar Japan), 1894, traduction de Marc Logé, Mercure de France 1932, 250 pages, occasion

Lafcadio Hearn, Pèlerinages japonais à lire sur Gallica.fr
Lafcadio Hearn a Bibliography (anglais)
Lire en ligne Lafcadio Hearn (en anglais)

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Un mineur est-il incapable ?

Les mineurs sont les citoyens qui n’ont pas atteint leurs 18 ans – sauf émancipation, possible dès 16 ans. Mais la loi donne des responsabilités selon l’âge du mineur. Être mineur n’est pas un état fixé sans nuances mais un devenir majeur au fil des années.

7 ans, selon « son degré de maturité » art. 371 du Code Civil, l’enfant peut s’exprimer dans une procédure le concernant, porter plainte ou être entendu par un juge, donner son avis sur une famille d’adoption s’il est orphelin, consentir aux actes médicaux.

10 ans, possibilité d’être mis en garde à vue dans les locaux de police 12 h maximum prolongeable une fois, condamnation à des sanctions éducatives, interdiction de paraître en certains lieux ou de rencontrer certaines personnes, obligation d’accomplir une activité d’aide ou de réparation.

12 ans, ouverture d’un Livret jeune en banque et droit d’y déposer des sommes sans intervention du représentant légal (Art. L221-24 Code monétaire et financier). Dès leur puberté, les enfants ayant entre garçons ou filles de leur âge des relations sexuelles consenties, ne sont pas condamnés par la loi ; ils ne le sont qu’en cas de viol ou de violence, devant les tribunaux pour mineurs (où ils ne pourront avoir au maximum que la moitié de la peine d’un majeur).

garcon torse nu fille aux epaules

13 ans pour choisir de vivre avec l’un de ses parents en cas de divorce, modifier sa nationalité s’il réside en France depuis l’âge de 8 ans, ouvrir un compte Facebook, subir une condamnation pénale (mais par des tribunaux spécialisés), subir un mandat d’arrêt européen, être incarcéré dans une prison pour enfant, droit de s’opposer au changement de son nom, de s’inscrire sur le fichier automatisé pour refuser qu’un prélèvement d’organes soit opéré sur son corps après la mort.

14 ans, droit de travailler pendant la moitié des vacances scolaires, d’être apprenti junior, droit de conduire un cyclomoteur après avoir passé un Brevet de sécurité routière. A 14 ans ½ possibilité de suivre la formation préalable délivrée par une fédération départementale de la chasse en vue de l’autorisation de chasser accompagné.

15 ans pour avoir légalement des relations sexuelles consenties, homo ou hétérosexuelles (sauf avec une personne ayant autorité sur lui) – mais le viol d’un mineur de 15 ans ou sa corruption ont des peines majorées. La mineure de 15 ans peut recourir aux méthodes contraceptives (pilule, avortement) même sans consentement des parents, demander la convocation du conseil de famille et assister aux séances, admissibilité aux épreuves du Brevet de base de pilotage d’avion, aux épreuves théoriques de l’examen préalable au Permis de chasse.

ados amoureux

16 ans pour travailler, ouvrir un compte en banque, disposer d’un carnet de chèque et d’une carte à retraits limités, adhérer à un syndicat professionnel, créer une association, créer et gérer une société (avec autorisation des parents) ou être associé (sans autorisation) d’une S.A.R.L. ou d’une société anonyme – mais pas d’être commerçant avant 18 ans. Il a le droit à demander une imposition séparée, disposer par testament de la moitié de ses biens. Il peut reconnaître un enfant naturel, a le droit de passer le permis de chasse et le permis de conduire A1, le droit de conduire accompagné (depuis 2014), de demander sans autorisation des parents l’acquisition ou la perte de la nationalité française ou la réintégration dans cette nationalité, demander la francisation de son nom. Âge minimal pour être émancipé par décision de justice. Il peut être jugé par une cour d’assises spéciale en cas de crime. Dans certains pays (mais pas en France), droit de voter comme citoyen, droit de conduire un véhicule automobile.

17 ans pour s’engager dans l’armée, droit de répudier la nationalité française si un seul parent étranger.

majorite en france tableau

Ce n’est qu’à 18 ans révolus que l’on est considéré en France comme « majeur », avec tous les droits (et les responsabilités) y afférent.

Cette modernité est due au président Giscard d’Estaing, qui a abaissé l’âge de la majorité en 1974, restée figée depuis 1792 à 21 ans. Sous l’’Ancien régime, auquel certains partis de droite aimeraient revenir, la majorité n’était atteinte qu’à 25 ans – congelée depuis le droit romain ! En contrepartie (soupape sexuelle à l’ordre social ?) jusqu’en 1792 les filles pouvaient se marier dès 12 ans et les garçons dès 14 ans…

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Stefan Zweig, Le monde d’hier – souvenirs d’un Européen

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Envoyé à l’éditeur juste avant que l’auteur ne mette fin à ses jours avec son épouse au Brésil, ce manuscrit représente la quintessence de la vie de Stefan Zweig, condensée par la mémoire et ramassée sur le demi-siècle. Né en 1881, l’écrivain autrichien d’origine juive se voulait citoyen européen. Comme Nietzsche et une certaine philosophie allemande (opposée à l’autre : Fichte, Hegel et épigones), Zweig croyait en la civilisation plus qu’en la kultur. La première élève l’homme en le libérant de ses particularités héréditaires, génétiques, familiales, sociales, éducatives ; la seconde enferme l’homme dans ses particularités données à la naissance, race, clan, nationalité, conception du monde.

Ce monde d’hier était celui de la paix, de la prospérité et du progrès – sans vision messianique comme chez les marxistes allemands ou les socialistes et les saint-simoniens français. Il était celui de l’essor du savoir et des techniques, le développement du train, la naissance de l’auto, du vélo, de l’aéroplane, l’essor de l’électricité et des communications par fil. L’humain semblait enfin sorti de la barbarie, n’en déplaise à Freud et à ses pulsions inconscientes. Las ! C’est bien Freud qui avait raison, après Nietzsche, en montrant combien la raison n’est que le paravent de passions et de pulsions, combien ce qui compte au fond est la volonté de puissance. Le monde était trop beau, trop riche, l’été 1914 trop éclatant. Un prétexte futile a déclenché un cataclysme – et les bedonnants va-t-en guerre à l’abri de leurs lambris officiels feraient bien de s’en souvenir avant d’ordonner aujourd’hui des bombardements ou de glorifier le faux héroïsme de 14-18.

Les politiciens se désolent que les citoyens ne leur fassent plus confiance, pas plus qu’aux journalistes. Mais c’est que 14-18 est passé par là : « Constamment, il fallait se soumettre aux exigences de l’État, accepter d’être la proie de la politique la plus stupide, s’adapter aux changements les plus fantastiques, on était toujours rivé à la cause commune quel que fût l’acharnement avec lequel on s’y opposait » (Avant-propos). Finie la cause commune aujourd’hui : les citoyens se méfient. Tout comme trop d’impôt tue l’impôt (Hollande vient d’en faire l’expérience…), trop d’État tue l’État, trop d’incantation au collectif tue le sentiment collectif. « Vivre et laisser-vivre était la célèbre devise viennoise, qui me paraît aujourd’hui encore plus humaine que tous les impératifs catégoriques, et elle s’imposait irrésistiblement dans tous les milieux » p.881 édition Pléiade. L’humanisme secrétait le libéralisme, pas besoin de passeport pour voyager partout dans le monde avant 1914.

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C’est « par-dessus tout cette peste par excellence qui est le nationalisme, qui a empoisonné la fleur de notre culture européenne » (Avant-propos). Cela revient et contre lui, qui ? Les mêmes grandes gueules à yaka, des « révolutionnaires professionnels », des velléitaires intellos égocentrés sans aucun intérêt pour les choses réelles, et d’autant plus violents qu’impuissants. « J’étais agacé par la stérilité de leurs éternelles discussions, par leur entêtement à s’enfermer et à se cloisonner dans des groupes radicaux, libéraux, anarchistes, bolcheviques et apolitiques ; pour la première fois je pus observer le type éternel du révolutionnaire professionnel qui, par sa seule attitude d’opposition pure et simple, se sent grandi dans son insignifiance et se cramponne à son dogmatisme parce qu’il n’a aucun repère en lui-même » p.1106. La construction européenne aujourd’hui est malade de la méfiance entre gouvernements, de l’égoïsme des politiciens, des braillards insignifiants qui s’y opposent. Le monde a changé, s’est ouvert, pas les mentalités, demeurées étriquées.

Aujourd’hui répond à hier : « L’inflation, le chômage, les crises politiques, sans oublier la bêtise de l’étranger, avaient retourné le peuple allemand [dans les années 30] ; un immense désir d’ordre s’était répandu dans toutes les couches du peuple allemand, pour qui l’ordre avait toujours plus de prix que la liberté et le droit » p.1181. On peut dire la même chose de la Russie contemporaine, et le vote récent en Crimée s’explique largement par la chienlit à Kiev. Ces faits concrets sont déformés en principes abstraits par l’Occident, enlevant toute cohérence pour comprendre de ce qui se passe.

Zweig parle peu de lui-même dans ces Souvenirs. Il se veut un ideal-type (expression du sociologue Max Weber), celui de l’Européen. Il a des amis tant à Vienne (Theodor Herzl, Sigmund Freud, Arthur Schnitzler, Richard Strauss) qu’à Berlin (Walther Rathenau, Klaus Mann), Paris (Valéry, Romain Rolland, Jules Romains, André Gide, Roger Martin du Gard, Duhamel), Bruxelles (Verhaeren), Moscou (Maxime Gorki) et Rome ; un peu moins à Londres, plus fermée. Mais en bon libéral, il refuse d’être connu, bien loin de l’histrionisme narcissique de notre époque de frime et de selfies. « Je suis convaincu que la publicité faite à l’apparence physique incite tout homme à vivre en homme miroir de son propre moi » p.1148. Donc à l’enfermer dans un rôle qu’il s’est forgé et qui lui est une armure peut-être, mais surtout un carcan.

Un livre très riche pour connaître le monde d’avant 1914, l’extraordinaire liberté personnelle et artistique régnant dans cet empire d’Autriche qui était un condensé d’Europe avec ses Allemands, Hongrois, Italiens, Tchèques, Roumains, Serbes, Croates et Bosniaques. En 16 chapitres qui sont autant de monographies, l’auteur examine l’itinéraire qui va du Monde de la sécurité à sa naissance en 1881, à l’Agonie de la paix à sa mort en 1942. Il évoque la sexualité, la vie universitaire, Paris, l’Europe, l’absurde guerre de 14 puis la montée de Hitler. C’est très vivant, intelligent, inspiré. Une vue personnelle de l’histoire, une réflexion d’homme mûr – 60 ans – qui devrait à notre tour nous faire réfléchir.

Stefan Zweig, Le monde d’hier – souvenirs d’un Européen, 1942, Livre de poche 1996, 506 pages, €7.22

Stefan Zweig, Le monde d’hier – souvenirs d’un Européen, 1942, traduction Dominique Tassel, Romans, nouvelles et récits tome 2, Gallimard Pléiade 2013, €61.75

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Anatole France, L’île des pingouins

Drôle de pochade que cette histoire d’un peuple – le nôtre – qui prend prétexte de pingouins pour donner des leçons à la Rabelais ou Montesquieu. Comment peut-on être pingouin ? Ou plutôt Français ? Car les humains  de France ne sont que des pingouins convertis à la foi chrétienne par un moine sénile qui n’y voyait plus clair. Emporté par le diable dans son auge de pierre, il évangélisa ce qui se trouvait devant lui. Or c’était, sur les glaces antarctiques, une colonie de pingouins manchots.

Grave débat dans le Ciel entre Dieu et les sages : cette conversion est-elle valable ? Comment ne pas dédire le pouvoir du prêche tout en préservant l’homme comme seul « fils » de Dieu ? Le Seigneur se résigne à accorder la nationalité… euh, l’humanité, à ces bêtes que sont les pingouins. Dès lors ils prennent tous les travers des hommes : ils découvrent qu’ils sont nus et ne doivent plus copuler en public (exit le bon sauvage), ils découvrent la propriété et le pouvoir de la force (bonjour la féodalité), ils découvrent la jalousie des voisins et le plaisir de la bataille (guerre de 100 ans avec les Marsouins de l’île d’à-côté), ils découvrent la peur des forces obscures (et du « dragon » qui terrorise la contrée et enlève les jeunes garçons), ils découvrent les viols et le mélange des populations (tout en inventant l’idée de nation et la passion cocardière).

pingouins

Comme toujours, France mélange des contes déjà publiés dans les journaux avec des spéculations d’actualité pour ficeler un « roman » fait de bric et de broc. Comme toujours, nous n’avons pas été convaincu cent ans après. Trois parties : le passé mythique, le contemporain de l’auteur (1880-1907), puis le futur.

  1. La légende médiévale est bien troussée, à la manière des histoires qu’on raconte aux enfants.
  2. La matière contemporaine – qui prend un tiers du livre pour seulement vingt ans sur les millénaires – est une charge lourdement positiviste et pesamment socialiste contre le parti catholique, contre l’armée, pour Dreyfus. On croirait lire un discours d’Harlem Désir, l’ironie et la belle langue en plus.
  3. Le futur, vu depuis 1908, est une pochade anarcho-socialiste comme il en paraissait alors : exacerbation des inégalités où quelques milliardaires actifs exploitent la grande majorité de prolétaires abrutis et dégénérés, jusqu’au grand bouleversement anarchiste des attentats et explosions (dues aux vapeurs de radium), permettant à deux néo bon sauvages (un homme efféminé et une maitresse femme) de reconstituer l’espèce. Autrement dit Sodome détruite par deux anges pour que Dieu impose son règne.

Le lecteur pourra aimer l’une ou l’autre des périodes, certains le futur, d’autre le passé, plus rares le contemporain 1908. L’auteur, vexé que sa Vie de Jeanne d’Arc parue au même moment soit éreintée par les critiques, s’est défoulé dans la satire des historiens et dans la morale de l’instruction publique. L’éditrice Pléiade a beau aligner des pages et des pages pour dire combien cela est beau et original, ça ne passe pas. L’absurdité du monde est moins démontrée que l’outrecuidance d’auteur qui veut prendre le lecteur pour dupe. C’était peut-être habile il y a un siècle mais l’œuvre a mal vieilli. Sauf parmi certains utopistes qui y voient une inspiration sociale, ou certains socialistes qui peuvent y retrouver le bonheur de la langue de bois.

Vous me direz : pourquoi lire ces œuvres inintéressantes, pourquoi se faire du mal ? Parce que connaître un auteur, c’est aller jusqu’au bout. L’œuvre en Pléiade est composée de 4 tomes, que je lis un à un. Rien ne m’obligera en revanche à relire ce qui ne m’a pas plu. Quant à vous, lecteur, vous en saurez un peu plus pour faire ce que vous voudrez.

Anatole France, L’île des pingouins, 1908, dans Œuvres IV, édition Marie-Claire Banquart, Gallimard Pléiade 1994, 1684 pages, €65.08

Anatole France, L’île des pingouins, 1908, éditeur CreateSpace Independent Publishing Platform (10 juillet 2013), 128 pages, €6.57, format Kindle Amazon Whispernet €0.00 (gratuit)

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Géopolitique de l’Arménie

Nous traversons aujourd’hui l’Arménie d’ouest en est, d’Erevan à Tatev. Il faut dire que le pays n’est pas très grand, 28 900 km², et que moins de 300 km séparent la frontière ouest de celle de l’est. La carte de l’Arménie dessine une femme de profil, dit-on ici, de quoi personnaliser sa patrie.

Le mont Ararat se dresse dans la brume de chaleur, grand sommet à plus de 5160 m et petit sommet appelé Artashat à 3962 m. Séparés de 12 km, ces deux monts permettent de distinguer si la photo est prise depuis l’Arménie ou depuis la Turquie. Un célèbre film d’espionnage, du temps de la guerre froide, en avait fait l’indice majeur de la trahison d’un espion. Nationalisme oblige, l’Ararat serait « le plus haut sommet du monde »… si l’on prend comme critère la montée la plus forte par rapport à la base. La vallée est vers 800 m, ce qui fait un écart de 4350 m. L’idée des records est aussi l’une des fiertés du petit-bourgeois incertain de sa position et donc nationaliste. Bien avant la légende de Noé, dont on dit qu’il aurait échoué là son arche après le Déluge.

Les 5160 m couronnés de neiges éternelles du mont Ararat font joli sur le blason de l’Arménie. Las ! en 1920 Lénine, qui se fout des nations et a d’autres préoccupations à Moscou, laisse l’Arménie occidentale à la Turquie de Mustapha Kemal, plaçant de facto le mont Ararat en Turquie actuelle. Plaie toujours ouverte comme une Alsace-Lorraine au cœur des Arméniens. Encore plus amers après le génocide de 1915 engendré par le nationalisme panturc et avec le souvenir que l’Arménie historique a toujours été partagée entre Turcs et Persans. La position des historiens est moins caricaturale que ce qu’on nous dit ici, mais la diplomatie turque manifeste ce mépris du fort (72 millions d’habitants) pour le faible (3 millions), avec ce supplément de l’islam contre les chrétiens. J’ai évoqué, dans une autre note, la position officielle du musée d’Erevan (et très récemment la honte du politiquement correct qu’une député ignare et pleine de bonne volonté sirupeuse voudrait imposer aux Français).

Si Lénine considérait que revendiquer des territoires était une idée petite-bourgeoise, la terre matérielle avec ses richesses agricoles est bel et bien passée en d’autres mains qu’arméniennes. Entre monde chrétien et monde musulman, OTAN et Russie, poussée turcophone vers l’est et immigration persane vers le nord, soumise à la pression russe sur ses anciennes républiques d’Azerbaïdjan et de Géorgie, le pays doit louvoyer.

Le génocide des Arméniens de Turquie aurait fait 1.5 million de morts selon la version officielle que livre notre guide arménienne. Surtout des intellectuels, pour décapiter la culture et pour que l’ethnie ne pèse plus dans les revendications territoriales. Staline a fait de même avec les officiers polonais à Katyn. L’indifférence de la réaction internationale, plus occupée de la guerre de 14, a permis ultérieurement à Hitler d’opérer sans barguigner le génocide des Juifs. Il aurait dit à son entourage : voyez comme le génocide arménien est vite oublié, ce sera pareil pour les Juifs. Leçon : tout laisser faire est un encouragement à recommencer en pire. De là à ne pas laisser les historiens travailler, c’est toute la différence entre le totalitarisme mou gluant de bêtise du politiquement correct et la démarche scientifique qui va avec le débat démocratique !

Quant à la langue, longtemps considérée comme sémitique, elle serait un rameau isolé des langues indo-européennes. Synthétique, elle comprend sept déclinaisons, pas de genre et l’accent tonique à la fin du mot. Nous n’apprendrons guère que bonjour, qui se dit « barév » avec un r mouillé – pas roulé mais mouillé, entre r et l. Déjà au revoir se dit « tsétésoutsioun » et merci « chuor sakaloutioun », hôtel « hyouranots »… Trop long, trop compliqué à retenir pour quelques jours et pour une langue parlée seulement ici. D’autant que l’arménien est parlé différemment entre les Arméniens d’Arménie, ceux de Turquie et ceux des États-Unis. Encore une génération ou deux et ils ne se comprendront plus ! Il y a près de 6 millions d’Arméniens dans la diaspora contre 3.3 millions en Arménie même.

Le drapeau arménien est à trois bandes horizontales rouge, bleu et j’aune d’or du haut en bas. Il a été inventé en 1918 lors de la première république, puis repris en 1991 à l’indépendance. Rouge signifierait le sang, bleu le ciel et j’aune d’or le travail. La Turquie a contesté ces armoiries puisqu’y figure le mont Ararat. Mais c’était aux temps soviétiques et le puissant commissaire aux affaires étrangères Tchitcherine a répliqué que la Turquie arbore bien un croissant de lune sur son drapeau : est-ce que la lune lui appartiendrait, par hasard ? Depuis, silence total sur le sujet côté turc.

La frontière avec la Turquie est fermée de par la volonté turque. Le pays met deux conditions à la réouverture : 1/ oublier le génocide et cesser la propagande sur le mot, 2/ abandonner le Haut-Karabagh à l’Azerbaïdjan, à qui Lénine l’avait donné. Mais l’Arménie n’est pas d’accord. Le Haut-Karabagh est peuplé à 80% d’Arménien et constitue une région historiquement chrétienne, bien loin de l’islam ouzbek.

La population du Haut-Karabagh a revendiqué – déjà sous Brejnev – le rattachement à la république soviétique d’Arménie, la situation ne date donc pas d’hier. Dès 1988 des incidents éclatent au Karabagh. A la fin de l’URSS, en 1991, la guerre est ouverte avec l’Azerbaïdjan. Mais les Arméniens résistent dans leurs montagnes, aidés par la république d’Arménie et par la diaspora, notamment les Arméniens du Liban rompus à la guerre de villages. Les combattants, qui n’avaient aucun char, réussissent à en piquer 90 aux Ouzbek ! En 1994, devant l’échec de la reprise en mains, un cessez le feu est proclamé et nait la République autonome du Karabagh. Elle n’est reconnue par aucun État sauf par l’Arménie. Ses habitants ont tous un passeport arménien, seul sésame permettant de voyager à l’étranger.

Le groupe de Minsk (États-Unis, Russie et France) cherche une négociation globale, mais le problème n’est pas simple : l’Azerbaïdjan a une partie de territoire à l’ouest de l’Arménie. L’idée serait que celle-ci cède une bande de terrain au sud pour assurer la continuité territoriale de l’Azerbaïdjan, en contrepartie du Haut-Karabagh. Sauf que les Arméniens tiennent à conserver leur frontière avec l’Iran, très utile en cas de blocus des pays turcophones (Turquie, Azerbaïdjan) et de blocage de la Géorgie ! Pour l’instant, l’armée russe surveille les frontières, conjointement avec l’armée arménienne. La géopolitique commande : le grand frère chrétien (ex-communiste) protège des visées de l’islam, qu’il soit sunnite (Turquie, Azerbaïdjan) ou chiite (Iran).

Il existe un traité d’assistance et des bases russes en Arménie. La frontière passant sous le mont Ararat montre deux drapeau flottant sur les miradors : l’arménien et le russe. Les Turcs peuvent cependant entrer en Arménie via la Géorgie et les Arméniens entrer en Turquie par le même chemin.

La république d’Arménie est un régime présidentiel sur le modèle français, avec une seule Assemblée. Le président est élu pour 5 ans au suffrage universel, il ne peut effectuer plus de deux mandats consécutifs (mais peut revenir ensuite, à la Poutine, s’il est assez jeune). Pour être président, il faut avoir 35 ans, être de nationalité arménienne et avoir résidé les dix dernières années dans le pays. Cela pour éviter une OPA par un quelconque groupe issu de la diaspora.

La question de la nationalité n’est pas simple, nous explique notre guide arménienne. Ce n’est pas comme en France où il suffit d’en exprimer la volonté pour devenir français. Pas non plus comme en Israël où il faut une mère juive pour l’être de droit. C’est un régime entre les deux, soucieux de liens de tradition ou de famille, mais ouvert à ceux qui aimeraient vraiment. La double nationalité est permise mais il y a contrôle : « l’identité nationale » n’est pas un prétexte conservateur mais un élément vital de l’État. N’importe quelle minorité sans aucun lien avec l’Arménie historique pourrait, en raison de la faible population, faire basculer le pays dans l’orbite d’un autre État voisin. Si quatre millions de Russes demandaient à devenir Arméniens, la république serait absorbée dans la Russie ; même chose si les Turcs avaient envie d’éradiquer par la colonisation la question arménienne ; ou encore si les Azéris désiraient ne plus poser le problème du Haut-Karabagh. Et si d’aventure une fraction infime de la population chinoise décidait de coloniser les terres fertiles d’Arménie, que deviendraient « les Arméniens » ?

Notre guide arménienne nous fait mieux comprendre la question de l’identité nationale, mal posée par Sarkozy et rejetée par préjugé pavlovien à gauche. Cela mérite un vrai débat et pas ce déni intello-parisien sous prétexte de multiculturalisme universaliste, extrémité dont personne ne veut d’ailleurs dans le reste du monde. Des minorités existent en Arménie. Si les Juifs sont partis à 90% en Israël, subsistent des Kurdes yézides ou zoroastriens qui sont des Iraniens d’origine sur place depuis toujours, des Russes Vieux-croyants ou molokans enfuis depuis Pierre le Grand, les Assyro-Chaldéens chrétiens qui parlent l’araméen, enfin les Grecs pontiques (à peine un millier).

La doxa du groupe, exprimée volontiers par les femmes, trouve très bien notre guide arménienne, sa façon d’expliquer, son organisation qui renvoie les questions au jour où le thème sera traité, sa diplomatie qui expose des arguments sans imposer ses vues. Le guide a saisi l’esprit français, volontiers anarchiste mais soucieux qu’on le recadre de façon un peu caporaliste avec des consignes claires et précises. C’est ainsi qu’on se fait respecter d’un  groupe de Français !

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