Pierre Lemaitre, Alex

Attention, roman policier ! Car Lemaitre n’écrit pas seulement des romans classiques, dans le style du roman feuilleton comme Les enfants du désastre. Son commandant (jadis commissaire) Verhoeven est un marginal comme Fred Vargas en a créé un avec Adamsberg ; son adjoint Louis est un riche qui s’ennuie et joue le lieutenant (jadis inspecteur) comme Elisabeth George en a créé un avec Lynley. Ces deux auteurs de polars ne sont pas cités dans les « remerciements » obligatoires désormais à la fin de tout livre, à la mode yankee.

Attention, Alex est une femme ! Avec un prénom mâle mais victime puis tueuse avant de réintégrer son rôle de victime in fine. Drôle de prénom pour une fille qui serait née dans les années 1980.

Une fois ces réserves faites, vous pouvez lire ce roman policier sans en attendre du classique. Tout commence par un enlèvement, en plein Paris, d’une jeune femme par un homme costaud en camionnette. La police patauge car, comme d’habitude, les témoins sont nuls, ignares ou peureux – ils ont vu, mais de loin et sans bien observer, pris par « l’émotion », et n’ont rien retenus ; ils « croient » avoir senti une camionnette style artisan, mais sans inscriptions dessus ; de quelle marque ? bah, genre courant quoi.

Le romancier alterne les chapitres police et les chapitres victime, c’est assez osé. Car le lecteur se prend de sympathie pour l’une comme pour les autres – jusqu’au clash de la seconde partie où, renversement de situation, la police loge le ravisseur mais il lui échappe en se jetant d’un pont ; puis loge l’endroit où est détenue la victime mais le trouve vide. La fille s’est échappée toute seule de sa cage et des rats.

Commence alors la fouille du passé. Ravisseur et victime sont liés. Le premier a perdu son fils un brin idiot mais tombé dans les filets du sexe ; la fille l’a enlevé à son père et il a disparu. Quand la police le retrouve, il est mort, planqué dans un réservoir écolo de récupération d’eau de pluie (tout se recycle chez les écolos). Curieusement, il a été frappé par un objet contondant (comme on dit toujours dans les polars) puis gorgé d’acide sulfurique de batterie de voiture (là, c’est moins courant). Pourquoi ? Le lecteur le saura, mais à la fin seulement (sinon, où serait le suspense ?). La police découvre d’autres meurtres sur le même modèle et l’ex-victime, dont les chapitres alternent toujours avec ceux des flics, se délecte à en concocter de nouveau. Comme si elle suivait son instinct, allant un jour à Toulouse, un autre à Reims, un autre dans le 93. Quel est le schéma récurrent ?

La troisième partie verra le déclin et la chute de l’empire victime. Fillette laide et plate, adolescente moche et grosse, elle s’est épanouie très tard et désormais se déguise avec changement de prénom et perruques ; elle allume. Mais elle suit un itinéraire précis, volontaire. Elle brouille les pistes. Alex se venge – et comment ! Au moment où le lecteur est assez écœuré de la femelle, qui a trucidé une sixième victime qui paraissait bon père et bon époux et plutôt gentil, pas macho du tout, on saute dans le victimaire renouvelé. La police progresse, malgré le jeune juge content de lui qui se croit supérieur ; l’étau se resserre sur le passé et le pourquoi.

Survient la fin, préparée par la victime ; elle termine en beauté… Le dernier impliqué sera son grand frère, qui a toujours été « très proche » de sa petite sœur, surtout depuis qu’elle a 9 ans. Lemaitre joue en maître sur les fantasmes et les hantises sordides de la société contemporaine. Il les met en scène et la victime que l’on plaint d’être aux mains d’un ravisseur brutal et macho devient celle que l’on hait de tuer sans raison et comme à plaisir, avant que l’on finisse par compatir avec elle pour l’existence qu’elle a eue.

Difficile d’en dire plus sans déflorer le sujet. Alex n’est pas celle qu’on croit, mais pas plus celle qu’on imagine. Le roman est assez bien fait même s’il est écrit direct, peu littéraire malgré le pedigree de l’auteur, et qu’il comporte peu d’action. La psychologie des personnages reste basique – accessible au plus grand nombre (qui apprécie, d’après les « commentaires »). Mais le divisionnaire, le juge, Verhoeven, Louis ou Armand sont des caricatures. Le dernier est l’avare au carré de l’équipe policière… dont l’avarice se retourne à la fin sur un geste inattendu (semble-t-il).

Pierre Lemaitre, Alex – La trilogie Verhoeven 2, Livre de poche 2021, 399 pages, €7.90 e-book Kindle €7.99

Pierre Lemaitre déjà chroniqué sur ce blog

Catégories : Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , | Poster un commentaire

Plage de Donnant

Lorsque nous repartons sur le sentier, nous croisons un couple avec deux jeunes garçons. La mère, en tête, tient dans sa main le T-shirt de l’aîné, brun et déluré, tandis que le père ferme la marche avec le cadet dans le même appareil, plus timide petit blond à mèche sur l’œil. Les enfants sont très blancs et ont besoin de bronzer. Ils ont peut-être 7 et 5 ans.

Nous passons devant l’éperon barré de Koh Kastell (vieux château). Il est appelé le camp de César parce qu’occupé par les Romains en 56 avant JC (non, pas Jacques Chirac, l’Autre), mais était d’abord une forteresse naturelle des Vénètes entre -700 et -450.

Il est désormais réserve ornithologique et, dans la bruyère rase aux tons déjà d’automne, se cache un courlis cendré que m’indique Sandrine pour la photo. Mouettes tridactyles, goélands bruns et argentés, cormorans huppés, huîtriers pie colonisent aussi le site. Le bec de l’huîtrier pie sert à ouvrir des mollusques ; malgré son nom donné par l’homme, l’oiseau préfère les moules et les coques, moins dures, aux huîtres elles-mêmes.

Nous atteignons la grotte de l’Apothicairerie, une falaise verticale sur la mer où les cormorans étaient jadis alignés comme des bocaux en pharmacie. Les cons s’amusaient à les dégommer aux cailloux. Ce fut interdit mais il n’y a plus de cormorans. Des marches dans la roche permettaient d’accéder à deux grottes au ras de l’eau. Un hôtel s’était bâti mais plusieurs accidents mortels dus à la proximité du vide les ont fait fermer. Il faut toujours que l’on prenne soin des gens malgré eux.

Nous croisons de nombreux touristes sur cette portion facile accessible en voiture, à cheval, en vélo, et bien sûr à pied. Dont un père et sa fille d’environ 14 ans qui fait la tronche. Typique des ados : mieux vaut la bande de potes en ville que les vacances avec papa à l’air libre !

La plage de Donnant, fort célèbre, l’une des trois grandes plages de sable de l’île, est noire de monde. Elle est le paradis des surfeurs débutants avec ses rouleaux venus du large. Les jeunes ados sont aussi nombreux que des pingouins et s’essaient mais n’osent, nageant à côté de leur planche comme des gars à côté de leurs pompes.

Sur la plage de sable, que nous traversons, des gamins construisent des châteaux comme pour se protéger de ce large que les ados préfèrent défier – question d’âge. Une fille seins nus, toute bronzée et en slip rouge, me regarde avec un air de défi. Ses seins sont pommés et se tiennent, fort esthétiques ; elle n’a pas à s’en faire. Je lui souris, bienveillant. Un peu plus loin, un frère de 15 ans crème le dos nu de son frère de 13 ; puis c’est au tour du plus jeune. Ces garçons ados chaleureux entre eux, sans jalousie, sont la fierté et le défi des nouveaux pères.

Venue tourner ici en 1947 le film La Fleur de l’âge sur la chasse aux enfants évadés de la colonie pénitentiaire, Arletty (Léonie Bathiat) achète une maison de pêcheur près de la plage du Donnant pour Hans Jürgen Soehring, l’officier allemand dont elle est amoureuse et qui lui a valu d’être arrêtée en 1944. Pour cette collabo horizontale, « mon cœur est français, mais mon cul est international ». Le Jean Georges ne viendra jamais mais des amis de l’actrice si.

Le minibus des Cars bleus nous attend déjà à 17h10 quand nous arrivons enfin, fourbus, ayant traversé la plage, remonté la piste jusqu’au parking, puis parcouru le kilomètre et demi de route jusqu’au cœur du village de Kervellan.

Au menu du Grand hôtel de Bretagne ce soir, le dessert est un « tiramisu breton ». Je me demande quelle en est l’originalité : il s’agit d’un gâteau aux pommes formant base, sur le lequel est coulé du mascarpone battu saupoudré de cannelle. C’est très bon. L’assiette de charcuterie en entrée est en revanche très banale et le poisson en sauce répétitif.

Catégories : Bretagne, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | Poster un commentaire

William Shakespeare, Sonnets et autres poèmes

Le grand Will a précédé Molière mais suivi Pétrarque. Né en 1564 à Stratford-upon-Avon, il y est mort en 1616, après avoir transité longtemps par Londres pour sa carrière théâtrale. Ses Sonnets (1609) traduit par Jean-Michel Déprats, sont précédés de Vénus et Adonis (1593) et Le Viol de Lucrèce (1594). Une anthologie des traductions des sonnets en Français, dont celle de François-Victor Hugo (fils de), clôt le volume.

Tout a été dit, croit-on, sur ces sonnets amoureux du dramaturge qui s’adressent à un beau jeune homme clair et blond puis à une femme aux yeux et aux cheveux noirs. Les amateurs d’étiquettes, affolés par la diversité et les changements incessants du monde, lui ont accolé le qualificatif de « bi », le B du sigle à la mode : LGBTQ+. Mais c’est ignorer l’époque et l’homme. Pour Shakespeare soumis, comme plus tard Molière, au bon vouloir des Grands pour écrire et jouer ses pièces de théâtre, doit faire sa cour. La dédicace des Sonnets à « Mr W.H. » a fait couler beaucoup d’encre mais le plus probable est que ces initiales désignent un protecteur ami, soit Henry Wriothesley (qui se prononce Rosely), comte catholique de Southampton né en 1573, soit William Herbert, comte de Pembroke né en 1580 et neveu du poète Philip Sidney. Les Sonnets ont été écrits entre 1591 et 1604, croit-on, ce qui donnerait un âge de 18 à 30 ans pour Henri mais de 11 à 24 ans pour William. Les deux sont possibles car « l’amour » n’a pas, à l’époque de Shakespeare, le même sens sexuel et pornographique qu’aujourd’hui. Rappelons à ceux qui jugent sans connaître que William Shakespeare s’est marié à l’âge de 18 ans (avec une femme) et a déjà fait trois enfants avant ses premiers sonnets.

L’amitié masculine, issue de la Renaissance italienne, remettait à l’honneur le platonisme tout en permettant les amours masculines ouvertes, non sans un certain homoérotisme. Il était analogue à l’amour courtois des cénacles du sud français où l’on chantait les charmes de la belle, vantait son physique et ses attraits, mais sans jamais toucher ni consommer. Dans l’Angleterre du futur Jacques 1er, l’art de la louange prenait la forme du sonnet dans un échange de don et de contre-don où l’on exposait son amour contre une estime. « L’amour » du grand Will pour le « beau jeune homme » est donc à replacer dans ce contexte social et littéraire, assez loin des mièvreries sentimentales chères à notre XIXe siècle bourgeois comme des ébats frénétiques revendiqués par notre XXIe siècle bobo genré racisé.

L’érotisme n’est pas absent des poèmes où celui qui signe malicieusement Shake-Speare (brandisseur de lance) associe aussi son prénom Will au vit (will est la bite en argot d’époque). Bite qui brandit sa lance n’est pas mal pour un nom de poète ! Mais l’érotisme est présent surtout dans Vénus et Adonis où l’ardeur érotique de la déesse d’amour autorise d’amples descriptions de l’éphèbe frais et joli au simple duvet (15 ans au plus ?) : « Le doux printemps qu’on voit sur ta lèvre tentante / Te montre encore enfant, mais on peut te goûter » p.11. Le garçon n’est pas mûr et repousse les avances de la femme en se réciant : « Qui cueille le bourgeon avant que la fleur sorte ? » p.27, « A mes vertes années mesurez ma froideur. / Me connaître je dois avant d’être connu. / L’immature fretin ne tente nul pêcheur » p.33. Son désir mâle ne se lève pas aux caresses femelles mais se rebelle au contraire comme un enfant rétif aux mamours de sa mère.

« Her eyes petiononers to his eyes suing

His eyes saw her eyes as they had not seen them,

Her eyes wooed still, his eyes disdain’d the wooing

Les yeux de la déesse aspirant à l’amour,

Ceux d’Adonis les voient et ne voient pas ces yeux

Scintillant d’un désir qu’il dédaigne en retour » p.25

Il préfère ses amis et la chasse, la nature à la femme. « L’amour emprunte trop, je ne veux rien devoir (…) / Car on m’a dit qu’aimer n’est que vivre en mourant » p.27. Mais il sera violé malgré lui par la nature en la personne d’un sanglier hirsute et brute à la dent acérée au point de lui percer le flanc.

Les poèmes alternent figures de styles et effets sonores en des croisements sans fin entre mots et pensée. Le grand Will se permet tout et invente, subvertissant la langue et la morale par malice – comme par amour. « From fearest creatures we desire increase : Des êtres les plus beaux, on voudrait qu’ils procréent », s’écrie-t-il dans le premier sonnet inspiré d’Erasme. L’immortalité est dans l’enfant héritier – comme dans les vers qui poursuivent le souvenir en poèmes plutôt que de ronger les chairs. « You live in this, and dwell in lovers’ eyes : Tu vis dans ce poème, et dans les yeux qui t’aiment » p.357. La suite des 154 sonnets chante les amours partagés, les infidélités pardonnées, les doux reproches d’être abandonné, les écarts avec d’autres et même avec une femme. « Ces jolis errements que commet la licence, / S’il arrive que je sois absent de ton cœur, / Sont bien le fait de ta beauté, de ta jeunesse » p.329. Mais l’amour prend diverses et ondoyantes formes, même s’il demeure un noyau premier. Il peut être désir sexuel ou sensualité des caresses, il peut être affection et possession, il peut être amitié et accord des esprits. « Au mariage d’âmes sincères, n’admettons / Aucun empêchement : l’amour n’est pas l’amour / Qui change dès lors qu’il rencontre un changement, / Ou se détourne dès lors que l’autre se détourne » p.479.

L’amour ou l’amitié ne sont pas exclusifs. « J’ai deux amours, l’un m’apaise, l’autre m’afflige, / Tels deux esprits, ils me sollicitent sans cesse ; / Le bon ange est un homme, un bel homme au teint clair, / Le mauvais ange une femme couleur du mal » p.535 (le noir). L’anglais confond en hell le sexe de femme et l’enfer, ce qui n’est pas pour déplaire aux puritains. Mais le désir se renouvelle sans cesse tant que la vie dure et chaque sonnet est une renaissance. Ces œuvres méconnues de Shakespeare sont à lire, à relire, à méditer autant que ses comédies et tragédies. Ils disent le liberté, celle du désir et celle d’aimer.

William Shakespeare, Sonnets et autres poèmes – Œuvres complètes bilingues VIII, Gallimard Pléiade 2021, 1052 pages, €59.00

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | Poster un commentaire

De Sauzon à la plage de Donnant

Longue étape ce jour, nous sommes prévenus. Plus de 21 km à faire en montée et descente. Nous prenons le bus des Cars bleus à neuf heures en direction de Sauzon d’où nous poursuivons le circuit là où nous nous sommes arrêtés hier.

Nous montons et descendons les criques par la plage de Deuborch jusqu’à la pointe des Poulains où se dresse la maison-phare blanche à tête rouge. Nous faisons une pause devant le spectacle offert par le panorama. Quelques personnes dont un préado se baignent dans la crique au pied du phare. Le garçon rentre et sort de l’eau plutôt fraîche, 19° selon Meteocity.

Un zodiac vient du large avec un bruit de mixeur, il a peut-être longé la côte ou est venu d’un bateau à l’ancre. Il contient six personnes, papy, mamie, papa et deux gamins. Le plus grand a 6 ou 7 ans et, avant même d’arriver, se met déjà torse nu. Papa ôte son T-shirt à son tour et plonge directement. Le gamin hésite, puis se lance à l’encouragement paternel « 1, 2, 3 ! ». Il barbote plutôt que nage mais n’a pas peur de l’eau ni de n’avoir pas pied. Le zodiac a jeté l’ancre à une cinquantaine de mètres de la crique, dans l’anse protégée. Papa crawle, gamin plonge, puis tout le monde remonte sur le bateau, la peau hérissée, se rhabille à la diable et repart ; cela n’a pas duré dix minutes. Le plus petit des enfants est resté en gilet de sauvetage et ne s’est pas baigné, tout comme les grands-parents. Il était trop jeune pour nager.

Nous faisons le tour du phare des Poulains, sur la lande rase, observant les goélands posés sur une arête, et voyons l’ancien fort devenu la maison de Sarah Bernhardt en 1894.

Cette fille de pute éduquée par l’amant de sa tante, le duc de Morny, un peu pute elle-même, est morte en 1923 d’une insuffisance rénale. Grande tragédienne emphatique de Ruy Blas, de Phèdre et d’Hernani, elle adorait les tempêtes et les orages à la Victor Hugo, séduite par les jets et bouillonnements de la vague sur les rocs et entre les blocs. Ce genre de climat empli de mouvements et d’ions négatifs m’exaltait dans mon adolescence. Il fait calme et beau aujourd’hui mais il faut imaginer les jours d’ouragan. Les branches desséchées des cyprès marquent combien le vent peut être violent et constant.

Nous poursuivons vers la côte sud sur un plateau à l’herbe rase qui me rappelle le Club des cinq. L’action se passait au sud de l’Angleterre mais le paysage est très proche de celui de la Bretagne. Trous de ver, de campagnol, de lapin, de renard, c’est le gruyère breton sur lequel la chienne Pixie court allègrement. Un golf s’est installé sur la falaise de la Pointe du Vieux château et certains pratiquent malgré le vent.

Nous pique-niquons sur une plage de sable bordé de tamaris vers Bortifaouen. Nous nous trempons les pieds dans l’eau.

Catégories : Bretagne, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , | Poster un commentaire

Harlan Coben, Disparu à jamais

Un bon Coben hors de la série Bolito. Le lecteur y retrouve les thèmes favoris de l’auteur : les frères, le père, les amis bad boys, la violence, le sordide de banlieue new-yorkais, le milieu juif, les amours en pointillés, les enfants de hasard.

Deux frères s’aimaient d’amour tendre ; le plus âgé, il y a 11 ans, a piqué la copine du second, qui avait rompu. On l’a retrouvée violée et étranglée dans sa cave et l’amant envolé. Will est certain que son grand frère Ken n’a pas pu faire ça mais les flics comme les voisins sont convaincus que si. Obstinés dans le déni comme dans la bêtise, les parents restent dans le quartier, maudits et honnis ; la mère en meurt d’un cancer. Seule la sœur Mélissa fuit très loin, se marie et fonde sa propre famille. Ken est en cavale, très loin si l’on en croit les rumeurs, ou mort selon d’autres. Sa mère sur son lit de mort apprend qu’il est vivant et le dit à Will, désemparé. Ken copinait avec le Spectre et McGuane depuis l’école primaire ; le second a fini tueur de l’armée et le troisième parrain de la mafia. Ken a trempé dans le développement d’un réseau de drogue dans les universités avant le drame.

Will, trouillard et ayant toujours eu horreur de la violence, était protégé par son frère. Il est désormais avec Sheila, ancienne pute, bientôt fiancé tant ils sont bien ensemble. Ils travaillent tous deux à Covenant House, une association de sauvetage des gamins en perdition, fugueurs, drogués et jeunes putes – à New York il y a de quoi faire.

Et puis Sheila disparaît un matin en laissant un simple mot : je t’aime pour toujours.

Will se confie à Carrex, un ancien punk nazi qui a modifié son tatouage au front en prolongeant chaque barre de la croix gammée pour en faire une suite de quatre carrés. Il enseigne le yoga et, une star l’ayant un jour découvert, a fait fortune dans la méditation. Il est en couple avec une Noire qui attend de lui un enfant… qu’il n’est pas sûr de vouloir car il ne sera pas clair. Pas si simple qu’on croit le mélange, on confond tout et on ne sait plus où l’on en est. En témoignent ces prisons où les prévenus parlent toutes les langues, sans se comprendre, ni savoir ce qu’ils font là car, dans la culture de chacun, le bien et le mal n’est pas aussi distinct que dans la pure loi blanche anglo-saxonne américaine.

Malgré la langue vulgaire, les dialogues qui noircissent des pages, le milieu sordide dans lequel l’action se passe, les faux papiers et les faux nez, plus l’ultraviolence de mise pour impressionner le gogo, ce thriller est bon. Il monte la sauce progressivement, faisant mousser le mystère tout en découpant l’action à merveille. Vous saurez tout à la fin, non sans plusieurs coups de théâtre, ce qui est fameux.

On ne relit pas Coben, mais on le lit parfois avec plaisir.

Harlan Coben, Disparu à jamais (Gone for Good), 2002, Pocket thriller 2013, 467 pages, €8.40 e-book Kindle €13.99

Catégories : Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , , , , , | Poster un commentaire

Sauzon

Pixie la chienne est étonnamment sage ; elle suit sa maîtresse sans gémir ni aboyer. Elle tend cependant à aller voir trop au bord, ce qui lui vaut des rappels à l’ordre réguliers. Habituée des randonnées, elle se couche dès que l’on s’arrête : pas d’effort inutile. Elle aime à chasser le lapin et explore les trous mais n’en lève aucun ; nous devons faire du bruit. Elle a levé un renard la semaine dernière, paraît-il.

Nous déjeunons d’un sandwich sur l’une de ces plages, entre deux grains. La garniture a détrempé le pain, une mauvaise baguette industrielle. Mais c’est le premier jour et, avec les protocoles de sécurité pour le Covid, la guide ne peut plus aller préparer ses propres salades dans les cuisines de l’hôtel, elle doit improviser.

Le petit port de Sauzon, dans son anse très abritée, me rappelle quelques souvenirs lointains de voile. Nous avions mouillé, je crois, dans ce petit port de plaisance à Noël 1979. Les façades ont des couleurs pastel qui donnent un air pimpant au soleil comme sous la grisaille.

Nous allons à pied jusqu’à la pointe en traversant le village situé rive gauche après l’avoir longé rive droite où pousse l’obione ; cette plante se mange, elle a une teneur en sel supérieure à celle de l’eau de mer et peut donc prospérer là où l’eau est trop saumâtre pour les autres. Un paysan plante ou ramasse je ne sais quoi dans la vase.

Au port, des jeunes à bière et des gamins pêcheurs. Jolies couleurs des bouées de casier dans une annexe amarrée. Nous prenons une boisson à la terrasse de l’hôtel du phare, pour moi une bouteille de 75 cl de Plancoët gazeuse et minéralisée – ils n’avaient pas d’eau de Vichy ! J’avais fini ma gourde d’un litre et il me restait une soif à six euros.

Nous ne faisons aujourd’hui qu’environ 13 ou 14 km mais je n’ai pas trouvé trop dur de me remettre à la marche après les confinements, bien que les montées soient pénibles au souffle et les descentes aux genoux. Elles s’arrêtent cependant vite, la falaise n’étant guère haute. Nous terminons vers 15h30. Le bus privé des Cars bleus vient nous chercher à 17 heures. Le port du masque est obligatoire à l’intérieur, nous l’avions oublié tout le jour durant la randonnée.

Après douche, carnet et repos, le rendez-vous pour le dîner est à 19h30, mais cette fois à la crêperie La Chaloupe, dans la rue principale du Palais, au 10 avenue Carnot. Pour 8,90 €, la galette salée est très copieuse et, bien que nous ayons droit à deux galettes, je n’en prends qu’une, me bornant au sorbet citron pour la suite.

À la table face à la nôtre, un vieux bourge bon chic bon genre attend ses enfants et petits-enfants. Connu de la patronne, il commande une première crêpe parce qu’ils sont en retard. Lorsqu’arrive la bande de filles qui compose sa progéniture, de la quarantaine à en dessous de la dizaine, il se met à pérorer comme s’il était au salon. Il cite l’avenue Rapp, commente son périple rapide pour la gare Montparnasse, et ainsi de suite. Isabelle, assise à côté de moi et qui habite à Paris dans le 12e, s’en gausse ouvertement. Ce vieux est la caricature du catho bourgeois bobo parisien.

Catégories : Bretagne, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , | Poster un commentaire

Le vent se lève de Ken Loach

L’Irlande secoue en 1920 la tutelle impériale britannique. L’insurrection de Pâques 1916 à Dublin, en pleine guerre mondiale, avait proclamé la république mais avait été durement réprimée par des navires de guerre, et ses meneurs exécutés. Le sentiment d’indépendance continue néanmoins à couver et le parti indépendantiste Sinn Fein a remporté haut la main les élections de 1918. Le gouvernement anglais a interdit le parlement. C’est dans ce contexte que les partisans irlandais rendent le pays ingouvernable par la grève, le boycott des tribunaux et des impôts, le refus syndical de transporter des troupes dans les trains. Les Anglais réagissent comme des Anglais : brutalement. Pour eux, les Irlandais sont des bougnoules incultes, paysans sous la coupe des prêtres catholiques, et il faut les mater comme fut matée en Inde la révolte des Cipayes.

Damien Donovan, devenu docteur en médecine, prépare son départ pour un hôpital de Londres. Il participe à un dernier tournoi de hurling avec ses copains lorsque des paramilitaires anglais, les Black and Tans (noirs et fauves), les alignent contre le mur de la ferme et les humilient au bout de leur fusil. Ils ont le courage des lâches : la sauvagerie faute de légitimité. Comme Micheál Ó Súilleabháin, un adolescent de 17 ans au nom imprononçable pour un anglais, refuse d’articuler avec l’accent requis, il est emmené à l’intérieur, torturé et tué. « Ça fait un de moins, sergent ! », s’exclame un jeune con, sûr de sa bande et des fusils. Damien témoin s’insurge mais ne peut rien ; il semble se résigner malgré les objurgations de ses amis pour qu’il reste parmi eux, avec les partisans.

Mais lorsqu’il va pour prendre le train, il assiste à une nouvelle brimade des Anglais armés sur la population. Une escouade menée par un sergent irascible exige de monter dans le train, ce que refusent le chef de gare et le chauffeur. Ils sont frappés. Ils seraient même tués si la troupe ne retenait son sergent, le train ne pouvant partir sans conducteur… Damien décide alors de rester pour faire cesser cette barbarie. Seule l’indépendance conquise les armes à la main permettra de bouter les impériaux hors d’Irlande et de vivre enfin en paix. Il rejoint donc son grand frère Teddy O’Donovan, chef de maquis et recherché.

Menacé en sa famille par son seigneur foncier sur la requête d’officiers anglais, un jeune homme que Damien a vu grandir livre l’endroit où les partisans se cachent. Ils sont encerclés par les paramilitaires, capturés, emprisonnés. Teddy est torturé pour lui faire avouer où sont les (rares) armes ; on lui arrache les ongles un à un à la pince. Il ne parle pas et son frère Damien le soigne. Ecœuré, une jeune recrue d’origine irlandaise ouvre les cellules et déserte avec eux. Sauf trois car il n’a pas la clé ; ils se feront fusiller. Teddy et Damien retrouvent ceux qui les ont trahis et les exécutent en pleine campagne.

Dès lors, ce sont des actions de guérilla. La ferme des Donovan est incendiée en représailles et la fiancée de Damien rasée. Mais survient la trêve, message apporté par un gamin à vélo envolé : un accord proposé par le Premier ministre britannique David Lloyd George en 1921 pour un Etat libre d’Irlande mais sans six des neufs comtés de l’Ulster au nord, et avec exigence de rester dominion de l’empire. Ceux qui acceptent le compromis et ceux qui veulent lutter pour une complète indépendance s’affrontent – et les deux frères se déchirent comme Abel et Caïn. Le traité est ratifié par le Dáil Éireann, le parlement d’Irlande, en décembre 1921. Mais une majorité du peuple le rejette, d’où la guerre civile jusqu’en 1923.

Ken Loach montre la contradiction entre les nationalistes (qui se contentent provisoirement de l’acquis) et les révolutionnaires (qui veulent instaurer une république de plein exercice et sociale). En caricaturant : les bourgeois et les prolétaires. L’Eglise, comme toujours, est du côté des puissants. Mais le curé est désorienté lorsqu’il voit plus de la moitié de ses paroissiens quitter « son » église quand il les somme de se taire et d’obéir – comme s’il était la Voix de Dieu lui-même, orgueil habituel  à ceux qui croient détenir la Vérité. Quant aux bourgeois, ils agissent comme les Anglais il y a peu, alignant les paysans contre les murs pour trouver les armes, arrêtant les opposants et les faisant fusiller s’ils refusent de parler…

Damien y passera, tué par son frère pour la même cause, mais chacun pris dans l’engrenage de son propre engagement. Damien, qui a exécuté le traître qu’il avait vu grandir, mais qui a livré le groupe aux Anglais, ne peut pas trahir à son tour – même au nouveau gouvernement irlandais. Une tragédie bien amenée dans la camaraderie de combat et les verts paysages. Un grand film.

Le titre anglais est un vers du médecin poète irlandais Robert Dwyer Joyce (1830-1883), né à Limerick, qui chantait la Rébellion de 1798 en Irlande où les partisans emportaient de l’orge dans leurs poches comme provision. Lorsqu’ils étaient tués et enterrés à même la terre, l’orge poussait sur leurs tombes comme une régénération de la vie.

Palme d’or du Festival de Cannes 2006.

DVD Le vent se lève (The Wind that Shakes the Barley), Ken Loach, 2006, avec Cillian Murphy, Padraic Delaney, Liam Cunningham, Gerard Kearney, William Ruane, Arcadès 2019, 2h07, €17.00

Catégories : Cinéma, Irlande | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | Poster un commentaire

Patricia MacDonald, Expiation

Expiation, « la non pardonnée » en américain, fait partie de ses romans policiers littéraires qui existaient avant Internet et la mode des séries télévisées. La différence est qu’ils étaient rédigés en belle langue et que la psychologie était fouillée, au lieu que les séries numériques sont composées de caractères standards et dans un langage familier sinon argotique. Patricia McDonald écrit bien et ses intrigues sont pensées.

Une jeune femme sortant de prison est engagée dans un journal local sur une île de la côte de Nouvelle-Angleterre, au nord des États-Unis. Elle est innocente du crime pour lequel elle a été condamnée durant 12 ans, mais ce n’est pas l’avis de tout le monde. Elle se méfie donc de tous et de chacun, se voyant coupable a priori dès que quelque chose survient. Elle est donc maladroite, timide et angoissée dans son nouveau poste. Elle apparaît même niaise à certains moments, hystérique à d’autres – mais c’était l’époque et l’image que le monde renvoyait aux femmes. Pat MacDo résiste et son héroïne réussit assez bien ses épreuves.

Le plus étrange est que le directeur qui l’a engagée n’est pas au journal lorsqu’elle arrive, malgré la lettre qu’il lui a envoyée, et que nul ne sait quand il va rentrer. Maggie s’installe donc tant bien que mal dans une maison louée à l’année que ses propriétaires n’occupent que deux mois par an, et est chargé du classement des photos et articles au journal plutôt que d’écrire des articles. Elle a immédiatement pour rivale professionnelle Gracie, qui occupe le même poste de secrétaire de rédaction, et pour rivale amoureuse Evy, une jeune fille de 18 ans qui aimerait bien que les bras musclés et bronzés de Jessie, le rédacteur en chef, la protège amoureusement plutôt que la nouvelle.

Ce sont ces rivalités entre femmes qui vont précipiter le drame – dont le lecteur perçoit assez vite qu’il est plus complexe qu’en apparence. Evy invite Maggie à la kermesse de l’île où elle tient un stand de pâtisseries. Mais deux sales gosses que Maggie avait vus en train de torturer une tortue à son arrivée sur le quai se retrouvent la bouche en sang, la part de tarte qu’ils ont mangée étant garnie de verre pilé. Ce serait la faute de Maggie. L’île entière lui en veut, on ne touche pas aux enfants. Maggie sait qu’elle n’y est pour rien et soupçonne Evy, bien que Jessie minimise l’incident et la croit paranoïaque. Il va cependant déchanter…

Un soir, il disparaît et personne ne sait où il est passé. Sa barque est retrouvée vide et l’île croit qu’il s’est noyé, organisant même son enterrement après la tempête. Maggie veut quitter son poste et retourner sur le continent pour se fondre à nouveau dans la foule, mais Evy l’en n’empêche par un chantage affectif au souvenir de Jessie et Maggie se laisse faire, effondrée, alors qu’elle aurait dû se méfier.

Pendant ce temps-là Owen, le photographe du journal, croit se souvenir d’avoir déjà vu Maggie mais il ne se souvient plus ni où ni quand. Lorsqu’il le trouve, lors d’un court séjour à New York convoqué pour un entretien qui n’existe pas, il est presque trop tard. Le passé est en train de rattraper Maggie comme Evy, et tous les proches sont pris dans l’engrenage.

Il y a du suspense, une montée en puissance de la peur, et le dénouement est terrible. Mais il ne faut pas en dire plus pour laisser au lecteur le plaisir de l’aventure. Un téléfilm en a été tiré dont je ne me souviens plus du titre mais mieux vaut le livre, il offre plus de place à l’imagination, surtout si vous êtes en voyage sur une côte inhospitalière, enfermé le soir dans votre chambre alors que la tempête bat au-dehors…

Patricia MacDonald, Expiation (The Unforgiven), 1981, Livre de poche 1998, 320 pages, €7.70 e-book Kindle €7.49

Patricia MacDonald chroniquée sur ce blog

Catégories : Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , | Poster un commentaire

Du Palais jusqu’à Sauzon

Les bruits de la nuit ou du matin sont ceux de la mer, du premier bateau qui lance un coup de sirène, d’un couple qui s’engueule, des scooters des jeunes le soir ou très tôt le matin, et de l’arroseuse municipale. Le petit-déjeuner est au premier étage de l’hôtel en face de notre bâtiment, avec masque jusqu’à la place et pince pour saisir tout ce que l’on prend. Le verre de jus de fruits est tellement riquiqui, autour de 5 cl, que je prends une seconde tasse à café pour la remplir de jus. Il y a du fromage blanc mais pas de yaourt. On sent l’économie dès que c’est en libre-service.

Notre rendez-vous n’est qu’à neuf heures et nous avons tout le temps. Pour ce premier jour, nous effectuons une étape d’environ 13 km qui monte et qui descend beaucoup, depuis Le Palais jusqu’à Sauzon. Nous partons donc de l’hôtel à pied.

Nous longeons la citadelle dite « de Vauban », construite en 1549 sous Henri II et agrandie par le surintendant Fouquet puis par Vauban à la fin du 17ème siècle. Nous passons au bord du marché quotidien où l’étal de poissons est très appétissant avec ses bars et ses dorades énormes tout frais, ses araignées de mer et ses langoustes robustes.

Nous allons rejoindre le sémaphore de la pointe de Taillefer, Port-Fouquet, la pointe de Kerzo, et enfin la crique de Sauzon qui s’enfonce assez largement dans les terres. Nous allons la suivre pour gagner la ville, de l’autre côté de l’aber, jusqu’à la pointe du Cardinal. Un minibus des Cars bleus viendra nous chercher au parking à l’extrémité de Sauzon pour nous ramener à notre hôtel par la D30 en quelques minutes, puisque Le Palais n’est qu’à 5 km de Sauzon par la route de l’intérieur.

Le temps est variable, le soleil le plus souvent voilé avec quelques grains de cinq minutes. Ce n’est pas de la grande pluie mais plutôt du crachin breton, de quoi passer les capes pour les enlever juste après. Elles seront sèches à la fin de la journée.

Notre itinéraire est en haut et bas le long du sentier côtier, le GR 340, une variante îlienne du GR34. Nous sommes aujourd’hui au nord-est de l’île, le plus protégé des vents dominants. Les moutons au large nous indiquent un vent de force quatre ou cinq, parfait pour les voiliers qui sont nombreux sur l’eau ce matin. Le bateau de croisière de la compagnie du Ponant reste ancré face au palais depuis le confinement Covid.

Je retrouve dans mes narines le parfum des sentiers de Bretagne. C’est une odeur de terre humide et de plantes, bruyère, fenouil. Les mûres des ronciers, rosacées à confiture, sont tentantes aux rapineuses sur les buissons. Les aubépines sont en fruits, prêts pour compotes et confitures ; les fleurs de l’aubépine régulent le rythme cardiaque. Les pruneliers donnent leurs sphères rondes dont on fait un vin pétillant appelé troussepinette en Vendée, peut-être parce qu’il est raide ? La recette est simple : laver, sécher et hacher finement 200 g. de pousses de prunelliers ; verser 1 litre de vin rouge et 20 cl d’eau de vie dessus avec 200 g. de sucre ; faire chauffer le tout à 70° maximum et laisser infuser jusqu’au jour suivant ; filtrer la préparation et votre apéritif est prêt pour la nuit qui suivra. Nous sommes dans le domaine du pin maritime, du cyprès desséché côté au vent, et des ajoncs. Sandrine nous apprend que tous les noms qui se terminent en -ic en Bretagne sont des diminutifs : Pierrick veut dire petit Pierre Pierrot.

Les autres randonneurs que nous croisons sont en général des couples jeunes ou des individuels ; nous ne voyons pas vraiment de familles avec enfants, plutôt scotchées sur les plages des criques où l’eau paraît transparente, d’un turquoise qui se fonce dans la profondeur vu du sommet de la falaise. La petitesse des lieux et leurs abords abrupts, font qu’il s’agit presque de plages privatives, connues des initiés. On y est tranquille pour se tremper, jouer et pique ou niquer sur le sable.

Catégories : Bretagne, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , | Poster un commentaire

Bernard Clavel, Les petits bonheurs

Bernard Clavel, mort en 2010, on l’a oublié aujourd’hui, a obtenu le prix Goncourt en 1968 pour Les fruits de l’hiver. Au tournant du millénaire, passé 75 ans, il livre son petit livre de souvenirs heureux – seulement ceux-là. Sa mémoire n’est plus ce qu’elle était, imprégnée d’émotions plus que de raison, d’odeurs plus que de visions, d’impressions plus que de sentiments. Mais il se livre en un livre et c’est là l’essentiel, l’unique.

Chacun vit sa propre vie, à nulle autre pareille. Celle du petit Bernard est à Dole en Jura, dans un quartier où son père était boulanger. Il a pris sa retraite tôt, ayant commencé apprenti à 12 ans, et s’est occupé de son jardin comme du cheval qu’il avait laissé à son successeur, dont l’atelier était en face de chez lui. C’est tout un milieu d’artisans que décrit Clavel, lui-même apprenti pâtissier à 14 ans dont la fiche Wikipedia, fort mal faite ne nous dit rien (les petits intellos qui écrivent et gardent jalousement l’encyclopédie en ligne s’en foutent de l’ouvrier Clavel, même la notice des grands bourgeois du Who’s who est meilleure !).

L’artisanat a été remplacé par l’industrie, même si le Jura a résisté longtemps ; après-guerre (celle de 40), ce sera au tour de l’agriculture d’être industrialisée ; aujourd’hui, ce sont les services « grâce » à l’informatique (même ce que les ignares appellent « intelligence » est devenue artificielle). Clavel chante à l’antique le siècle passé, la sérénité des humbles et des besogneux, lui qui s’est formé sur le tard et par lui-même à la peinture et à la littérature après deux années de bagne petit-patronal.

Les années 30, c’était l’eau non courante et la lumière du pétrole ; il fallait tirer au puits et allumer la lampe pigeon. Dès lors, la maisonnée vivait dehors l’été ou devant la cheminée l’hiver. C’était vivant, naturel, communautaire. Le chat ou le chien étaient des commensaux, les voisins faisaient partie de la famille, le quartier était un vivier de connaissances, voyager jusqu’à Lyon une véritable expédition. La lumière dansante de la lampe n’avait rien à voir avec la lumière froide des ampoules électriques et les ombres encourageaient l’imagination – comme dans les grottes de la préhistoire.

Le père (« classe quatre-vingt-treize ») aimait le travail bien fait, honneur de l’artisan, et l’on disait volontiers que son pain était le meilleur du canton. Un vieux s’en souvenait même avec les yeux humides, bien après que le père ait vendu son fonds. Le petit Bernard, fils unique, aime son père et suit son exemple. Il regarde avec fascination le bourrelier tailler le cuir en grommelant sur l’absence de soin des gens pour leurs godasses, il écoute avec attention le vieux luthier qui bâtit des chef d’œuvre d’un bout de presque rien, il compatit au drame du tonnelier et de sa tonnelière à la voix de stentor et aux muscles d’ogresse qui, un beau jour, reçoivent une sommation d’huissier parce que le terrain qu’ils occupent depuis des décennies et sur lequel ils ont bâti leur maison – tout en bois, y compris le chevillage – a été vendu et que le nouveau propriétaire veut le récupérer.

Le petit Bernard connait même « le petit Victor », fils d’un maître de fabrique prénommé Paul-Emile, qui se rendra célèbre dans l’exploration du pôle. Il voudra partir avec lui, il sera trop petit mais deviendra son ami. Paul-Emile Victor donnera à Bernard Clavel le goût du nord, de la neige et des paysages glacés ; ils alimenteront sa vie (il épousera une canadienne et ira habiter au bord du Saint-Laurent) comme sa littérature (Les colonnes du ciel).

Que des petits bonheurs qui remontent à la mémoire, le sel de l’existence – la sérénité du souvenir.

Bernard Clavel, Les petits bonheurs, 1999, Pocket 2002, 157 pages, €0.96 occasion e-book Kindle €10.99

Bernard Clavel sur ce blog

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , | Poster un commentaire

Quiberon

La station balnéaire de Quiberon est composée d’une rue à boutiques qui descend vers la mer et d’une promenade ou les restaurants et les glaciers se côtoient coude à coude. Beaucoup de jeunes style école de commerce ou d’ingénieurs, propres sur eux et riches, descendent en même temps que moi du train. Le soleil est lourd, le masque obligatoire dans la ville.

Je regarde le spectacle des couples, des familles, des jeunes. Des gamins en slip tout blonds et tout dorés vont de l’appartement à la plage avec mamie, d’autres rentrent pieds nus, du sable jusqu’aux genoux, leurs chaussures à la main. Un couple arabe avec la fatma, tous voilés – l’homme aussi – m’apparaît comme un comble ; j’en souris sous le masque. Trois jeunes filles aux seins nus qui pointent sous un haut laissant à découvert le nombril se promènent, ballottant des seins et balançant du cul en guitare. « J’ai pas mes lunettes », dit un jeune mâle à son copain qui l’incite à regarder le spectacle, pas si courant de nos jours. Dommage pour lui. Passent des vieux aux cheveux courts, genre bateau en vacances et directeurs au civil, et des amis septuagénaires qui se reconnaissent et se congratulent, échangeant des adresses de boutiques ou de restaurants. « Quand j’ai besoin de quelque chose, je vais dans telle boutique », déclare une ridée aux cheveux blanc parlant fort, pour affirmer sa haine du net trop moderne. Les glaces continuent à faire recette malgré les masques, mais surtout auprès des kids, même si le soleil se voile. Un petit Noir passe torse nu comme s’il voulait bronzer.

Je suis sur le banc de pierre devant la crêperie à l’enseigne de L’île verte. La ruelle qui monte à côté de moi est décorée de poissons qui ont beaucoup de succès auprès des smartphones petit-bourgeois. La station balnéaire est recherchée pour sa plage de sable fin où joue, en cette fin d’après-midi voilée, une bande d’ados en slip. Pour le reste, des adultes se baignent ou se dorent, allongés sur des serviettes à ne rien faire, tandis que les enfants quasi nus terrassent le sable ou pêchent on ne sait quoi dans les creux de rochers.

Le groupe se constitue à Port Maria devant la gare maritime. Nous sommes quatorze, dont trois gars seulement, un en couple. Les âges s’étagent entre 50 et 65 ans. Notre guide est probablement la plus jeune, elle s’appelle Sandrine, d’origine bretonne mais qui randonne surtout dans les Pyrénées et aux Canaries. Elle est accompagnée d’un chien border colley noir de 9 ans. Mais le nombre de mâles ne s’élève pas pour autant : même le chien est une chienne ; elle répond au nom de Pixie.

Nous embarquons sur le Bangor qui fait la navette entre Quiberon et Le Palais. Sur le pont supérieur, un petit Lubin blond bouclé de 3 ans court partout. Il appartient à une famille de trois enfants dont deux sœurs aînées de 9 et 7 ans. Derrière moi, une bande de cinq filles dans les 20 ans jacasse comme des mouettes. Un goéland jeune au plumage brun plane au même niveau que le bateau ; quand il bat des ailes, il va plus vite que lui. Dans un groupe de quatre, un grand jeune homme porte un sweat-shirt au logo de la SCEP – la Société cairote d’élevage de poulets. Cette société est fictive, pas issue d’un stage d’école de commerce. Elle sert de couverture à OSS 117… Le garçon n’a qu’une raquette de tennis et un mini sac à dos pour tout bagage. Il a dû aller voir des copains sur le continent.

Je trouve l’arrivée du ferry bien rapide dans le port du Palais. Il envoie de grands coups de sirène pour signaler sa présence et le fait qu’il ne s’arrêtera pas. Beaucoup de plaisanciers grouillent encore autour de la cale dont deux petits en gilet de sauvetage sur un canot boudin.

Lorsque nous débarquons, notre hôtel est juste en face. Le Grand hôtel de Bretagne, quai de l’Acadie, a dû acheter le bâtiment de l’autre côté de la rue pour créer une annexe, tant la demande de lits est forte en été. Les chambres sont petites avec deux couches jumelles serrées mais une grande salle de bain qui fait la moitié de la chambre. C’est propre et neuf mais étroit et sombre. La seule fenêtre ouvre au niveau de la ruelle qui monte sur le côté du bâtiment ; nous voyons sans cesse passer les pieds des touristes. Le groupe est d’ailleurs très varié avec deux Marseillaises et deux Bordelaises, un couple de Poitevins, une Messine d’Afrique du Nord, une fille du Pays basque et deux Parisiens.

Le rituel de l’apéro consiste en une bière blanche de Belle-Île, la Morgate, qui est le nom breton de l’os de seiche. Nous prenons le dîner à l’hôtel, en terrasse fermée mais où nous pouvons (évidemment) enlever le masque pour manger. Il faut simplement le remettre pour tout déplacement, même pour aller chercher une cuillère. Le menu est simple et goûteux : gaspacho qui fait plutôt purée, très parfumé au basilic et au thym, servi bien frais ; un duo de deux poissons pas terribles, lieu noir et cabillaud, probablement congelés, avec du quinoa écolo-austère mais une sauce aux agrumes très appétissante ; une panacotta pistache en dessert.

La nuit tombe, la foule a disparu, le dernier bateau ne partira que vers 22 heures.

Catégories : Bretagne, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , | Poster un commentaire

Histoires de pouvoirs

La génération 1960-1990 a aimé la science-fiction au point que le Livre de poche lui a consacré 42 volumes, en trois séries. La première, à cheval sur les années 60 et 70, a publié une anthologie des nouvelles américaines des années 1930 à 1960, soit la génération juste avant. C’est à cette collection qu’appartient Histoires de pouvoirs, bien avant les « Power Rangers » et autres « superpouvoirs » des dessins animés post-1990. A l’adolescence, j’ai beaucoup aimé cette collection, que l’on retrouve encore assez facilement d’occasion.

L’époque était à l’optimisme technologique, malgré les craintes sur la Bombe atomique et les robots ; notre époque est au pessimisme universel, avec la Bombe démographique et climatique et toujours les robots. Nous ne savons plus nous interroger efficacement sur les possibles des « pouvoirs » nouveaux, seulement sur les « craintes » qu’ils vont – forcément ! croit-on – susciter. Les 17 nouvelles du recueil éclairent tout un panorama des pouvoirs et de leurs effets.

Le don est le premier pouvoir, il forme ce qu’on appelle un génie. Il existe notamment des mathématiciens qui n’ont jamais fait d’études et dont le cerveau fonctionne dans l’abstrait comme une machine. C’est le cas de Gomez, plongeur en cuisine portoricain récupéré par l’armée américaine après avoir envoyé une lettre naïve formulant une nouvelle théorie mathématique sur la matière. Mais le jeune homme tombe amoureux et, pour lui, ce sentiment est bien plus fort que la technique et la puissance…

L’illumination est un autre pouvoir – sur les autres. Flamber clair imagine comment des radiations d’une centrale nucléaire où travaillent des robots en acier dérèglent leur cerveaux-machines et les rassemblent en communauté – qui se cherche un dieu. Une secte d’humains macrobiotiques et pré-hippies, colonisant les pentes de la centrale, constituera ce qu’il faut. Dès lors, le pouvoir est subi ; l’adoré se sent puissant. Comment vous appelez-vous ? je m’appelle Dieu. – Dieu comment ? – Dieu, tout simplement.

La transmission de pensées occupe un rang élevé dans ces nouvelles, du petit Ronny de 8 ans jouant pieds nus sur le pré devant sa maison (nous sommes au début des années 1950 aux Etats-Unis) et à qui un savant adulte enfermé qui va mourir « transmet » son savoir dans Les jeux, au bambin de 3 ans qui a le pouvoir de l’imagination pour modifier le paysage et le destin des gens dans C’est vraiment une bonne vie… car il lit les pensées. En revanche, le prof de Parabole amoureuse ressent ce pouvoir de lire dans l’esprit des gens comme un handicap ; il ne peut avoir aucun ami car il sait en écoutant leurs pensées ce que ses relations pensent de lui, ni aucune amoureuse car la promiscuité dans la transparence la plus totale devient vite un enfer. Oui, ce rêve américain puritain de transparence, que chacun sache tout sur tous comme l’œil de Dieu, est l’enfer, pas l’outil rêvé de la religion d’amour !

L’immortalité est un autre pouvoir, ce qui arrive au caporal Cuckoo (dérivé du nom français Lecoq, dit le cocu au 16ème siècle) qui rentre en bateau de la Seconde guerre mondiale. Il a fait les guerres de François 1er et a été sérieusement blessé. Heureusement, le chirurgien Ambroise Paré passait par là avec son aide de 15 ans, Jehan, et l’a guéri avec une thériaque de sa composition. Depuis, Cuckoo est immortel, ses blessures se referment toutes seules en un temps record. Mais il reste ce qu’il a toujours été, un rustre illettré, qui n’a su écrire son nom qu’au bout de 400 ans. Pas très drôle, l’immortalité !

La mémoire est un don qui a ses revers. Retenir tout ce qui survient, tout ce qu’on lit, tout ce qu’on écoute des conversations ne vous permet pas d’établir des relations humaines saines car les gens oublient, ce qui leur permet le pardon. Les obsédés qui n’oublient rien sombrent rapidement dans la névrose, ou se font rabrouer par les imparfaits qui croient se souvenir mais qui n’ont pas raison. Robert Silverberg décrit un gamin qui prend les gens en flagrant délit de mensonge et qui est obligé de s’enfuir à 12 ans pour vivre sa vie, condamné à ne rester à chaque fois que quelques mois ici ou là avant de se faire repérer comme magnétophone humain. A moins qu’il apprenne à se supporter et qu’il fasse servir son don ?

Les pouvoirs font peur et la société s’en défend par la psychiatrie, la prison, les honneurs. C’est le cas du vieux savant de 95 ans dans Voir une autre montagne. A chaque crise, il « prévoit » ce qui va se passer depuis l’âge de 5 ans où il a été témoin d’un accident… qu’il avait pré-vu en cauchemar. C’est le cas des jeunes adolescentes de La guerre des sorcières par Robert Matheson, qui sont utilisées par l’armée pour combattre en focalisant leurs esprits pour transformer les ennemis en torches, les écrabouiller, les noyer, et ainsi de suite dans le sadisme collégien. Tout est bon à l’Etat pour dompter les pouvoirs et assurer le monopole du sien. Jusqu’à assurer la peine de mort par les citoyens eux-mêmes, réunis en stade pour quelques minutes de Haine publique par Steve Allen, afin de faire griller par la pensée le condamné ! Une vraie métaphore du pouvoir médiatique, revu par un Etat totalitaire – ou des excès de la Cancel culture dont les messages de haine et de boycott déferlent sur les réseaux sociaux.

Mais si les pouvoirs venaient des étoiles ? La première expédition dans le Centaure ramène des « frères » invisibles qui traversent les murs, réalisent quand vous dormez des choses que vous ne savez pas faire, déjouent les gardes. De quoi inquiéter le pouvoir gouvernemental mais donner du pouvoir aux individus. Certaines planètes parviennent cependant à faire du pouvoir la réalisation du désir. Telle est Xanadu, ma nouvelle préférée sous la plume de Theodore Strurgeon. Un soldat-technicien américain débarque sur cette planète paisible dans l’intentions de la coloniser. Il est étonné d’être accueilli à l’atterrissage de sa capsule par un adolescent gracile et ferme en tunique transparente. Lui qui doit repérer son potentiel économique et humain aurait aimé un officiel. La planète doit être exploitée – à l’américaine -, ce qui n’est pas compliqué : « Pour annexer une planète, on commence par localiser son gouvernement central. S’il s’agit d’un système autocratique à structure pyramidale, tant mieux : il est d’autant plus facile de détruire ou de contrôler le sommet de la pyramide et de se servir de l’organisation existante. S’il n’y a pas de gouvernement du tout, on racole le peuple – ou on l’extermine. S’il y a une industrie, on la dirige à l’aide de surveillants et on fait travailler les indigènes jusqu’au moment où l’on a appris à se passer d’eux : il n’y a plus alors qu’à les éliminer. Si les gens ont des talents, on les assimile ou l’on contrôle ceux qui les détiennent » p.390. Sauf que cela n’a pas marché en vrai au Vietnam, en Afghanistan, en Irak… A l’inverse, les Xanadiens ont tout compris : aucun pouvoir centralisé, tous les citoyens en communication entre eux via des sénateurs qui les représentent, la vie hédoniste vêtu de rien – une tunique arachnéenne qui s’adapte au corps – habitant la nature avec des murs invisibles qui se plient. Chacun travaille quand il le sent, avec les connaissances qu’il ressent en lui, apprenant sur le tas et ensemble, laissant la tâche lorsqu’il est fatigué afin qu’un autre la reprenne. Une vraie communauté californienne avant la lettre – la nouvelle est parue en 1956 – bien loin de la pudeur névrotique du soldat en mission choqué de voir des corps quasi nus, de manger devant tout le monde et de déféquer à l’air libre ! Sauf que l’annexant n’est pas celui qu’on peut croire, tel est le sel de l’histoire.

Histoires de pouvoirs – La grande anthologie de la science-fiction, Livre de poche 1975, 415 pages, €8.49

Catégories : Livres, Science fiction | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | Poster un commentaire

Cap sur Belle-Île

Un grand bol d’air en ces temps de Covid, voilà ce que fut ma semaine sur Belle-Île, la plus grande des îles bretonnes qui s’élève jusqu’à 63 m de hauteur et fait 84 km² sur 5 à 10 km de large pour 17 km de long. Où aller, en effet, alors que la pandémie contamine toutes les destinations et que le risque rôde ? Sur une île. Le sentier côtier longe la mer au plus près sur 82 km – mais avec près de 2000 m de dénivelée cumulée tant les montées et descentes dans les criques sont nombreuses sur cette côte schisteuse déchiquetée.

L’île de Fouquet de 1650 à 1661 sera donnée à Porthos dans Les Trois mousquetaires. C’est en effet d’Artagnan qui, sur ordre de Louis XIV, arrêta le surintendant Fouquet pour « malversation » – mais surtout pour avoir blessé l’orgueil de celui qui se prenait pour le Soleil sur la terre. Vauban va fortifier la citadelle du Palais de 1683 à 1689 mais ses préconisations sur le reste de l’île restèrent lettre morte, ce pourquoi les Anglais ont pu débarquer à l’opposé et envahir Belle-Île en 1761. Les lenteurs et impérities de l’Administration ne datent pas d’aujourd’hui.

La Compagnie des sentiers maritimes propose à son programme le tour de Belle-Île à pied par les sentiers côtiers et cela me séduit cette année où l’on ne peut aller loin. Je suis venu à Belle-Île pour la dernière fois il y a quarante ans, en voilier avec les Glénan puis avec des amis lors d’une croisière privée à Noël 1980.

Je choisis le train car moins cher, plus court et plus sûr que l’auto, pour une fois. Il est vrai que Quiberon est la destination privilégiée des bobos parisiens très catho-famille et que « récupérer la clientèle » après les grèves et le confinement exige de faire un effort sur les prix. Le billet Paris Montparnasse-Auray en TGV puis Auray-Quiberon par le Tire-bouchon régional ne coûte que la moitié du trajet en auto et 6h30 en comptant le carburant, les péages et le parking pour cinq jours à Quiberon.

À Auray, la Micheline diesel deux wagons s’appelle le Tire-bouchon parce que les rails qui passent dessinent le filetage d’un tire-bouchon dans le goulot que forme la presqu’île. Il ne fonctionne qu’en saison, il va à vitesse lente et s’arrête très souvent.

Catégories : Bretagne, Voyages | Étiquettes : , , , , , | Poster un commentaire

Sabotage de David Ayer

Un film bête, brutal et sexiste, dans le genre américain des années pré-Trump : une mentalité fasciste. « Breacher », surnom qui veut dire bagarreur, casseur (Arnold Schwarzenegger), est à la tête de la force spéciale de la DEA qui s’occupe de drogue au niveau fédéral. En engin blindé, guidés, par une infiltrée déguisée (à peine) en pute, ils prennent d’assaut le repaire d’un cartel mexicain gardé par des forces spéciales guatémaltèques corrompues. Le bâtiment est protégé de grilles, de gardes et de faux-plafonds et tout cela tire en rafales. Le commando s’avance comme à l’entraînement et zigouille un à un tous les « méchants ».

La pute les guide vers le coffre-fort, qui est une pièce blindée remplie de packs de cocaïne et de dollars. Le commando est en direct des supérieurs qui suivent l’opération à la radio. Ils ont « trois minutes » pour agir. Chacun sait ce qu’il a à faire et ce n’est pas très clair au spectateur. Les billets sont mis en sacs plastique et attachés à une corde tandis que deux gros bras descellent les chiottes pour passer le fil dans le trou. Arrivés à 10 millions de dollars, c’est trop tard, les renforts arrivent et il faut dégager. L’un des membres du commando est sérieusement blessé. Le groupe fait tout sauter de la chambre forte, la coca blanche comme les biftons verts. Lorsqu’ils vont en colonne dans les égouts chercher le fil et les billets, plus rien : quelqu’un a coupé la corde et emporté le magot.

Ce qui devait être un financement noir de la DEA (du moins le spectateur peut-il le supposer – sinon pourquoi ensuite les interroger sur les millions ?) devient un casse réalisé par l’un de ceux qui savaient. Les gros bras sont isolés, interrogés sans relâche, mis sur la touche et surveillés pendant six mois. Mais, comme rien ne se passe, on finit par les croire, bien que la confiance ne puisse plus être totale. Breacher récupère « son groupe », mais ce n’est plus une équipe, seulement « un gang ». Chacun se méfie de chacun et le tous n’existe plus. Une métaphore des Etats-Unis à la fin des mandats d’Obama où s’élève le chacun pour soi et le régressif (sexiste, raciste, antisystème).

Juste après « la fête » bourrée d’alcools forts, de grosse bière et de puteries salaces (« on se croirait dans un bordel » dit Schwarzy), le plus con disparaît. Trop bourré pour savoir ce qui lui arrive, il se retrouve en pleine nuit dans son camping-car arrêté en travers d’une voie de chemin de fer, portes verrouillées et clés hors du tableau de bord. Le train le transforme en pâté pour chien « avec morceaux », répandu un peu partout. C’est l’une des caractéristiques du film que le gore, après les scènes de torture du début. La femme et le fils de Breacher ont été enlevés par le cartel et torturés avant d’être tués et des morceaux de leurs corps envoyés au père et mari. Cela parce que le groupe a arrêté le chef du cartel et l’a remis aux Mexicains, ce dont a profité une fliquesse pour le buter. Le sang et les viscères vont orner les images jusqu’à la fin, ajoutant la laideur à la bêtise du film, réduisant l’humain à la bidoche. Le scénario était déjà bas de plafond, le montage découpé à la tronçonneuse avec des retours en arrière en pleine action, et les dialogues dignes d’un vestiaire après match.

Mais ce n’est que le début des disparitions. Un à un, comme les dix petits « nègres » (dont le mot n’est jamais prononcé, quoique Scharze « negger » le contienne), le commando se voit buter. Par qui ? Mystère enrobé d’une énigme. On retrouve le cadavre d’un trio de tueurs, un ex des forces spéciales guatémaltèques avec tatouage caractéristique sur l’épaule. Puis les autres en cadavres au fond d’un lac enrobés de grillage, détail délicat pour empêcher que les gaz de la putréfaction ne les fassent remonter. Du travail de pro. Un membre du commando ? Celui qui aurait piqué le fric ?

C’est l’évidence – et c’est un peu gros mais le scénario est balourd – mais je vous laisse découvrir qui. L’agente de la police du coin (Olivia Williams) qui ramasse les morceaux du premier buté rachète un peu les femmes, fort déconsidérées dans ce film macho où les gros bras jouent les grosses bites, la seule femelle du commando (Mireille Enos) étant une camée ascétique qui baise tout ce qui bouge. Bien que « mariée » à l’un des « membres », elle s’en enfile d’autres et ne décroche pas de la dope. Quant à Schwarzy, il est vieux (67 ans au tournage), lent et sans talent. Il ne sait que foncer et défourailler, visant plutôt mal pour un super entrainé dans la scène de la poursuite en voitures. Les autres sont gras en paroles et bas d’esprit, préférant obéir et se vanter plutôt que réfléchir. Il se feront avoir un à un sans jamais comprendre pourquoi ni par qui.

Un film affligeant où ne surnagent que quelques scènes d’action à grand spectacle dans un magma de scénario mal foutu où la référence aux dix nègres d’Agatha est très lointaine ! Une Amérique qui montre son ventre où fermentent les bas instincts, une honte pour le monde. Mais ça plaît aux fans, mesure du niveau moyen où sont tombés les gens un peu partout sur la planète.

DVD Sabotage, David Ayer, 2014, avec Arnold Schwarzenegger, Sam Worthington, Olivia Williams, Terrence Howard, Joe Manganiello, Metropolitan Video 2014, 1h45, €9.80 blu-ray €11.22

Catégories : Cinéma | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | Poster un commentaire

Thierry Paulmier, Homo emoticus

On connaissait homo consumans, homo economicus, homo democraticus, homo faber, homo festivus, homo loquens, homo ludens, homo reciprocans, homo sovieticus – entre autres : voici homo emoticus. L’homme émotionnel. Ce sont les multiples faces du genre homo, sans oublier homo eroticus. A noter pour les ignares complotistes qu’homo désigne le genre humain tout entier, et pas seulement le mâle ; il comprend donc aussi les femmes, et les enfants avant qu’ils « choisissent » un sexe.

Thierry Paulmier a étudié l’économie et la politique, il a trouvé sa voie dans la formation et la consultance pour les écoles de l’élite en France, au Brésil, au Liban et même au gouvernement, au Secrétariat général, à la Guerre. Il a été formé à la négociation à l’Academy of Dramatic Arts de New York après un passage par les plus fins spécialistes de la manipulation douce, la John Kennedy School of Government d’Harvard.

Ce qu’il dit ? Que l’être humain n’est pas purement rationnel comme le voudrait le concept d’homo economicus au XIXe siècle, mais que quatre émotions universelles orientent les « choix » rationnels : l’envie et l’admiration, la peur et la gratitude. Ce que savaient les philosophes antiques, que la raison est mue par la passion poussée par les instincts, a été « oublié » sous le millénaire de chrétienté où la foi devait remplacer tout. Le succès relationnel est de se connaître soi et autrui selon quatre vertus : l’optimisme, la douceur, la patience et la sagesse – et cela par quatre moyens d’action sur les émotions : le corps, la pensée, la parole et l’action. Vous avez en cette première partie l’essentiel de l’intelligence émotionnelle.

La suite est résolument pratique. Après avoir étudié les diverses bandes des quatre (phénomènes essentiels, émotions premières, sentiments d’infériorité, soucis de soi, points cardinaux de l’existence), puis les douze émotions secondes, place au « management » – autrement dit la manipulation (positive ou négative) sur les autres pour les faire agir conformément à vos vœux. Le terme management viendrait de l’italien qui signifie « manier » en parlant de la prise en main et du dressage des chevaux… C’est dire combien l’organisation du travail en commun et les ordres sont menés par les émotions animales : le désir de service côtoie le désir d’abus de pouvoir, l’isolement du manager les équipes au travail.

L’homme-machine a été celui de l’âge industriel où fordisme et taylorisme les ont transformés en robots (métro-boulot-dodo) tout comme les totalitarismes en politique (soviétisme, fascisme, maoïsme). Désormais la robotisation supprime carrément des emplois et l’homme intelligent (sapiens) requis par l’économie se heurte à la politique qui pousse les castes à conserver le pouvoir. L’algorithme et le traitement massif des données devrait transformer « l’intelligence » en artificielle et évacuer encore un peu plus l’humain. C’est du moins ce qu’on nous prévoit. D’où la difficulté (et c’est peu dire) de motiver les nouveaux entrants au travail qui sont encore appelés de la « ressource » humaine – comme une vulgaire matière à traiter.

« Le modèle homo emoticus espère convaincre les managers de la nécessité d’accorder la priorité à la dimension humaine et relationnelle de leur fonction et les guider dans une meilleure prise en compte de la vie émotionnelle de leurs collaborateurs et dans l’amélioration de leur bien-être au travail » p.15.

Suivent alors trois chapitres de management : de projet, de personne, d’équipe, forts utiles à ceux qui veulent réussir. Puis plusieurs chapitres de comportement, par la parole et l’action, par la peur, par l’envie, par l’admiration, par la gratitude – qui agitent les figures totémiques du Tyran, du Magicien, du Maître, du Parent. Deux chapitres portent sur la communication interpersonnelle et la négociation, points-clés de tout management efficace, qui n’est au fond qu’une situation de « vente ». Le dernier chapitre, mais pas le moindre, porte sur le management de crise, de plus en plus actuel ces dernières décennies entre krachs, guerres, attentats, catastrophes naturelles ou industrielles, pandémie… Aux causes courantes dans les équipes, les remèdes à la crise d’autorité, d’unité, d’identité. Tiens, vous avez dit identité ? Dommage que cela ne prenne qu’une seule page. Ce simple thème devrait faire l’objet d’un chapitre entier. Tant en politique que dans les entreprises, où « limage » compte de plus en plus.

Anne Lauvergeon, ancienne sherpa de Mitterrand avant de présider Areva, a préfacé cet ouvrage, fruit de sept ans de recherches et de présentations. Il est clair, organisé, sans jargon et immédiatement utile dans sa vie personnelle et professionnelle.

Thierry Paulmier, Homo emoticus – L’intelligence émotionnelle au service des managers, 2021, éditions Diateino (groupe Guy Trédaniel), 495 pages, €23.00 e-book Kindle €15.99

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

Catégories : Economie, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | Un commentaire

Vélo tour

Tout commence par la draisienne inventée par le baron Drais von Sauerbronnen en 1818, devenue vélocipède, du latin velox, « rapide – véloce » et pedes pieds, soit un « appareil de locomotion formé d’un siège sur deux ou trois roues, mû primitivement par la pression des pieds sur le sol, et plus tard au moyen de pédales » (Description des Machines et procédés…, t. 10, Paris, 1825. Le terme bicyclette n’apparait qu’en 1894 et le Tour de France qu’en 1903 pour booster les ventes du journal… L’Auto.

Le Tour de France 2021 ne fait pas le tour de la France mais raboute des circuits entre les Alpes, les Pyrénées et la Bretagne – privilégiée – avec l’inévitable arrivée sur les Champs à Paris, prévue le 18 juillet.

C’est à la fin de la « grande » guerre – la guerre la plus con – que le vélo prend la place laissée par le cheval. Car la guerre a massacré des hommes mais aussi des chevaux par centaine de milliers, obligeant (ô écologie !) à remplacer la chair animale par le métal à pétrole. Le vélo fut la voiture du pauvre et des familles jusque dans les années 1960.

L’impéritie des politicards et de l’Etat-major militaire, confits en pouvoir fondé sur l’ancienneté, a déconsidéré pour longtemps « l’honneur » et l’autorité, causes principales de la défaite de 1940 comme des réactions patriotardes des droites extrêmes – des émeutes de février 1934 aux attentats de l’OAS avant les votes protestataires des années 1980 à nos jours. Mais « la gauche » n’a pas su proposer une alternative crédible aux faillites de la droite, de la fuite en avant Mitterrand à la naïveté sur la sécurité Jospin, aux gros impôts inutiles de Hollande qui ont plombé la croissance sans conforter le « social ». La société a donc choisi la tangente, des congés payés de 36 à l’interdit d’interdire de 68 jusqu’à l’évasion électorale du mois dernier. Le vélo, réhabilité par la pandémie, a servi.

Il a toujours représenté l’engin de liberté personnelle, mû par la seule énergie des pieds, favori des ouvriers et des enfants avant les nouveaux bobos écolos. J’ai connu le temps du vélo de 5 à 12 ans, avant que mes copains ne passent à la mobylette à 14 ans puis à la moto à 16 ans, puis à la bagnole à 18 ans. Je suis pour ma part directement passé du vélo à l’auto, tout en conservant l’habitude des tours en bicyclette.

Avant le coronavirus, le vélo était pour les jeunes un sport qui exigeait la mécanique chère, la vêture adaptée et la dynamique de groupe.

Il est depuis redevenu famille, voire nature en été.

Alors le Tour de France est un symbole, un hommage à la « petite reine » que les femmes ont eu du mal à enfourcher, longtemps tenues par la mode des jupes longues à rester les pieds entravés (pour ne pas qu’elles puissent fuir devant les hommes, disent les mauvaises langues). Aujourd’hui où le naturel semble revenir au galop, malgré les religions et leurs pruderies de clercs pour imposer leur loi, les femmes comme les hommes et les enfants vont plus vite qu’à pied en vélo – à énergie biologique et renouvelable.

Catégories : Société | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , | Poster un commentaire

Caldwell et Thomason, La Règle de quatre

Il y a quinze ans, la mode était aux énigmes et aux jeux de rôle. Dan Brown dans le Da Vinci Code en a été l’expert, transformant le genre en thriller Hollywood, mais Umberto Eco avec Le nom de la rose en avait été l’instigateur en situant ce même genre dans les ténèbres obscurantistes du Moyen-Âge. Nos deux auteurs américains, amis depuis l’âge de 8 ans et diplômés l’un de Princeton et l’autre de Harvard, situent l’énigme en université américaine, avec des références à Francis Scott Fitzgerald – formé à Princeton mais pris par la poésie au point d’en sortir non diplômé. Comme Paul, l’un des personnages de La règle de quatre.

Nous sommes plongés dans l’ambiance de Princeton pendant le week-end du Vendredi-saint 1999. Tom, Paul, Charlie et Gil sont quatre, comme Les Trois mousquetaires. Ils sont amis, colocataires et vont terminer leur année. Tout commence par un jeu de chasse dans les sous-sols de la chaufferie d’un bâtiment, deux équipes vite traquées par les proctors, les gardiens policiers du campus. Les quatre émergent par un boyau dans la cour où défilent les « Jeux olympiques nus », les deuxièmes années qui dansent à poil pour la seule fois de leur vie, survivance d’une tradition masculine. Ces JO nus vont d’ailleurs être interdits dès l’année suivante dans la vraie vie, le moralisme religieux puritain défendant de tels « débordements » de sensualité qui marquent la jeunesse. Car cette période devient honnie à mesure que les boomers au pouvoir vieillissent. Les libertaires de 68 sont les plus moralistes et les plus fachos dès qu’ils atteignent 50 ans (exemple la Springora).

Paul tente de résoudre l’énigme de l’Hypnerotomachia Poliphili – en français Le songe de Poliphile – imprimé en 1499 par Alde Manuce à Venise, soit un demi-millénaire auparavant tout juste. Il a inspiré l’art des jardins à la fin de la Renaissance puis Rabelais et jusqu’au psychologue Carl Gustav Jung. Son auteur aurait été le mystérieux Francisco Colonna, noble romain de la Renaissance et seigneur de Palestrina ; il aurait mis ses relations et sa fortune au service des œuvres d’art que le moine puritain Savonarole poussait la foule à brûler en place publique à Florence. Il aurait ainsi préservé dans une crypte cachée nombre de manuscrits, de peintures et de sculptures héritées de l’antique. Tout le livre, écrit en cinq langues, latin, italien, hébreu, arabe et grec (avec quelques faux hiéroglyphes égyptiens en sus et 172 gravures sur bois), est un message codé suivant la règle de quatre. Celle-ci stipule de choisir une lettre pour commencer (à deviner) puis de poursuivre le décryptage en prenant la lettre qui se situe quatre colonnes à droite, puis deux colonnes en haut, enfin deux lignes à gauche – et ainsi de suite. Des gravures érotico-sadiques montrent un gamin nu fouettant deux femmes à poil avant de les décapiter puis de donner leurs restes aux fauves. Et ce n’est pas Cupidon… Qui est-ce ?

Paul reprend les travaux du père de Tom, qui s’est tué en voiture avec son fils à bord lorsqu’il avait 15 ans. Tom ne s’en est jamais vraiment remis, une jambe abîmée et l’âme meurtrie par l’obsession de son père qui l’a empêché de vivre et a bousillé son couple comme sa famille. S’il aide Paul, qui a besoin de l’esprit des autres pour résoudre les énigmes, Tom est amoureux de Katie et ne veut pas que sa relation en souffre. Pour son malheur, chaque étape réussie de Paul le fait retomber dans la fièvre de la découverte et il néglige Katie qui, pourtant, l’attend, aidée de Gil.

Ce dernier, beau play-boy charmeur fils de trader newyorkais, est président de l’Ivy club à l’université et aide ses protégés. Il est flanqué de Charlie, grand Noir athlétique qui fait ambulancier avant de se lancer en médecine. Paul, orphelin, ne sait pas que son professeur Bill Stein et son directeur de thèse Vincent Taft conspirent pour s’approprier ses travaux – et découvrir le contenu fabuleux de la crypte scellée dont parle Colonna. L’endroit secret où il a rassemblé les trésors sauvés des griffes de l’obscurantiste Savonarole, écolo précurseur qui veut jeter la science au profit de la foi. Richard Curry, le mentor de Paul, les tue au long de l’ouvrage, ponctuant d’une note policière ce roman d’énigme.

Un brin bavard et lent à démarrer, ce thriller universitaire écrit à deux nous fait découvrir la vie quotidienne d’une école supérieure privée américaine de prestige, où les relations sociales comptent plus que le savoir transmis malgré les six millions de livres en bibliothèque et les 92 000 œuvres d’art. 65 prix Nobel et 3 présidents américains en sont sortis depuis sa création en 1746… ainsi qu’un acteur de Superman.

Princeton célèbre l’humanisme, symbole de la Renaissance, et s’oppose au puritanisme, incarné par Savonarole hier et par les sectes chrétiennes, islamiques et écolos aujourd’hui. Le nouveau millénaire, qui commence avec le XXIe siècle, choisira-t-il les forces de vie ou celles de mort ? Paul explique : « Savonarole fustige le carnaval. (…) Il clame qu’une force plus puissante que les autres contribue à la corruption de la ville. Cette force enseigne aux hommes que l’autorité païenne peut prendre le pas sur la Bible, qu’on peut vénérer la sagesse et la beauté dans ses manifestations les plus impies. Elle pousse les hommes à croire que la vie se résume à une quête du savoir et du bonheur terrestre, ce qui les détourne de la seule chose qui compte vraiment : le salut. Cette force, c’est l’humanisme » p.282. Les religions, ces cancers de l’âme humaine, détruisent la curiosité et l’initiative, incitant à croire plutôt qu’à chercher, à subir plutôt qu’à se libérer et à obéir plutôt qu’à exercer sa responsabilité.

C’est peut-être au fond le message de ce livre.

Ian Caldwell et Dustin Thomason, La Règle de quatre (The Rule of Four), 2004, Livre de poche 2006, 448 pages, €8.74, occasions à partir de €0.90

Catégories : Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | Poster un commentaire

Arrête-moi si tu peux de Steven Spielberg

Un excellent film tiré d’une histoire vraie qui n’a pu se passer qu’aux Etats-Unis et dans les années soixante d’insouciance et de prospérité. Frank Abagnale Jr (Leonardo DiCaprio) a 15 ans lorsque son père (Christopher Walken), propriétaire de magasin, est poursuivi par le fisc. C’est un beau-parleur, ancien soldat décoré de la Seconde guerre mondiale mais qui aime à se raconter des histoires. Ainsi a-t-il rencontré sa femme – française (Nathalie Baye) – à Montrichard et l’a ramenée aux Etats-Unis après l’avoir ravie à « plus de deux cents hommes qui la regardaient danser » selon la scie familiale que chacun connait par coeur. Le fils, lui, est shooté aux bandes dessinées de Flash, super-héros vibreur de molécules devenu Speedster, avide de vitesse. En bon Américain, le héros doit réussir, et vite.

Lorsque la famille, ruinée, doit déménager de la grande villa dans un petit appartement, et vendre la Cadillac pour une auto nettement plus modeste, Frank junior, miroir narcissique de son père, décide de prendre son destin en main. Dans sa nouvelle école où il entre en seconde, un élève le bouscule. Il ne fait ni une ni deux, il se transforme en remplaçant du cours de français (d’espagnol dans la VF) ; il parle bien le français puisque sa mère est française… La situation ubuesque dure quelque temps puisque les élèves ont des devoirs et que des parents d’élèves ont des entretiens avec lui. Lorsqu’il est démasqué, son père rit mais sa mère, qui en a assez des fabulateurs comme son mari et désormais son fils, se laisse séduire par un riche ami de la famille et divorce.

Franck junior décide donc de voler de ses propres ailes – au sens propre puisqu’il devient copilote. A 15 ans, sans aucun diplôme mais avec un sens de l’observation et de l’à-propos, il discute avec les gens du métier, regarde des films, se documente auprès des hôtesses. Il parvient ainsi à vivre plusieurs mois aux crochets des compagnies aériennes, profuses et florissantes au début des années soixante. En se faisant passer pour journaliste pour le lycée, il obtient une vieille carte de pilote qu’il recopie, puis un pass de la Pam Am ; avec cela, il se fait faire un costume de copilote gratuitement auprès du fournisseur attitré en prétendant avoir perdu le sien. Il peut ainsi voyager sans payer comme « colis » surnuméraire sur les strapontins ou les sièges non occupés dans toutes les compagnies. Il encaisse des chèques « de salaire » en les contrefaisant astucieusement avec le logo Pam Am qu’il récupère sur des maquettes d’avion jouets. Le système bancaire des Etats-Unis est resté archaïque, chaque banque n’honorant ses chèques que dans ses succursales des états ; il suffit alors de modifier un numéro sur la piste magnétique pour encaisser à New York un chèque qui sera honoré à San Francisco – deux semaines de délai pour se rendre compte que c’est un faux.

Franck est riche, jeune, séduisant en uniforme, et baise à tout va les filles qui tombent dans ses bras. Trait d’humour très spielberguien, il va même se faire payer 400 $ pour baiser une hôtesse d’accueil de grand hôtel qui arrondit ses fins de mois avec des passes : après qu’ils se soient entendus sur le prix de la nuit à 1000 $, il lui donne un chèque falsifié de 1400 $ et elle lui rend 400 $ en espèces !  Mais il est peu à peu repéré et l’officier du FBI qui le traque depuis des mois (Tom Hanks) est près de le serrer, atteignant sa chambre d’hôtel où le jeune homme prépare sa sortie après avoir amassé plusieurs millions de dollars. Mais Franck ne se démonte pas, tout comme son père, et se fait passer pour un agent des services secrets du nom de Barry Allen – son super-héros de Flash. L’autre n’y voit que du feu et a « confiance » lorsque Franck lui donne son portefeuille… où il n’y a que des étiquettes de bouteilles déchirées. Ce qui permet à l’adolescent de s’enfuir.

Il change de métier et d’identité. Être médecin est prestigieux, aussi se forge-t-il les diplômes nécessaires et postule en hôpital… où il est engagé sans vérifications pour piloter le pôle des urgences de nuit. Son travail est heureusement consacré au management des équipes et pas aux interventions médicales car il n’y connait rien, même s’il cherche à se documenter. Lorsqu’un cas grave se présente, il prend peur de faire une erreur médicale et décide de changer à nouveau.

Il a fait la connaissance d’une hôtesse d’accueil nunuche qui porte encore un appareil dentaire et dont le père est un brillant et riche avocat. Il se fiance… avoue qu’il n’est rien au père qui le cuisine (Martin Sheen) et passe l’examen du barreau. L’officier du FBI croit qu’il a une fois de plus triché. Or il n’en est rien : « j’ai révisé durant une semaine, je me suis présenté et j’ai été reçu », résumera plus tard le jeune escroc (même s’il n’avait pas les diplômes requis pour se présenter). Mais le FBI est obstiné et une visite au père de Franck permet à l’officier de repérer une adresse à Atlanta sur une lettre envoyée par le fils. Il s’y rend avec son équipe, apprend les fiançailles et envahit la réception. Franck fuit par la fenêtre avec deux valises bourrées de billets tandis qu’il fait promettre à la nunuche qui l’aime de le rejoindre à l’aéroport de Miami. Lorsqu’il s’y rend, il repère le FBI en planque et sait qu’elle l’a trahi. Il monte alors une autre arnaque avec de fausses hôtesses stagiaires qu’il engage au nom de la Pam Am pour prendre un vol pour l’Europe. Il sait tout des avions et du monde aérien civil. De même, lorsqu’il sera arrêté en France et extradé vers les Etats-Unis accompagné par son mentor du FBI, réussira-t-il à s’évader par le trou des chiottes de l’avion en plein atterrissage !

Il sera repris et sa carrière de faussaire s’arrête là, en 1969 – alors qu’il n’a pas encore 19 ans. Mais l’officier du FBI, qui s’est attaché à sa virtuosité et à son savoir-faire, réussit à le faire embaucher dans la section des fraudes aux chèques par le FBI lui-même, réduisant ainsi ses douze ans de prison ! Une belle fin pour un ingénieux jeune homme sans aucun grade mais qui a l’essence du pionnier en lui. Le vrai Abagnale fera cinq ans de prison avant de travailler pour le FBI puis de fonder sa propre société de consultant en fraude bancaire. Il est millionnaire et a eu trois enfants.

La performance d’acteur de Leonardo DiCaprio est remarquable ; il joue le garçon de 15 ans comme le jeune homme de 22 ans alors qu’il en a déjà 29 au tournage. Tom Hanks garde ce même air d’ours bougon et de technicien efficace du système qu’il a dans tous les films. Christopher Walken, en vieux papa fabulateur est un grand second rôle. Nathalie Baye est « la française » de caricature yankee, séduisante, aimant l’amour et le luxe, peu maternelle au fond. Durant ces deux heures et quart, le spectateur ne s’ennuie jamais.

DVD Arrête-moi si tu peux (Catch Me if you Can), Steven Spielberg, 2002, avec Leonardo DiCaprio, Tom Hanks, Christopher Walken, Nathalie Baye, DreamWorks France 2006, 2h15, €7.00 blu-ray €19.68

Catégories : Cinéma | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , | Poster un commentaire

Victor Hugo vu par Jules Vallès

Les 150 ans de la Commune de Paris sont l’occasion de relire Jules Vallès, et pour moi de lire pour la première fois ses œuvres d’avant 1870. Dans un article de son journal La Rue du 29 juin 1867, à l’occasion d’une reprise au théâtre d’Hernani, la pièce romantique de Victor Hugo qui fit scandale, Vallès s’insurge contre le culte au grand homme.

« Ne confondons pas faiseur d’antithèses et meneur de peuples, peintre et tribun !

Il est venu au monde, la tête et la poitrine vides, sans cerveau ni cœur ; mais, comme ce Memnon dont il parle, il chante dès qu’un rayon le touche, rayon de soleil ou de gloire, feu d’église ou éclair d’épée, flamme qui jaillit de la couronne d’un roi, ou du fusil d’un émeutier !

Il fut le Memnon de beaucoup de gens et de bien des choses : de Napoléon 1er, de Charles X, de Louis-Philippe, le sous-Memnon du Président, et le voilà redevenu le Memnon en chef de la liberté. »

Rappelons que Memnon est la statue de sphinx égyptien près de Thèbes que les écarts de température font « chanter », notamment au lever du soleil.

« Qu’il soit cela : une statue creuse que quelques-uns planteront comme le dieu de la défaite, où l’on accrochera des ex-voto et sur laquelle on frappera, comme les paysans sur les casseroles, pour rappeler ou maudire les abeilles ! Cela, et rien de plus !

Il espère davantage et on veut mieux pour lui ; je le sais, et c’est bien pourquoi j’écris qu’il n’est qu’un prétexte et qu’on ne doit pas se tromper sur le triomphe qu’on lui a fait !

Fils d’une mère catholique, M. Hugo a dans le sang l’amour des tiares et des diadèmes, comme un nègre a l’amour du clinquant et des verroteries ; il aime les pèlerins, les moines, découper dans l’air des cathédrales, et je parie qu’il croit aux revenants !

Fils d’un père soldat, il a chanté la guerre, la guerre horrible, d’où les tyrans sortent éperonnés, bottés, en criant : la Patrie, c’est moi !

Ses souffrances, qu’il a de quoi consoler, ne me font pas lui pardonner celles qui n’ont ni consolation, ni remède ! Il est pour moitié avec un autre poète, Béranger, dans notre malheur ! Je préfère sans doute son exil là-bas, aux funérailles de l’autre, entre des haies de sergents de ville qui saluaient. Mais n’oublions rien : et n’écrivons pas que Hernani est un chef-d’œuvre – ce qui serait une sottise – ni que M. Victor Hugo est un révolutionnaire ! – ce qui serait un mensonge et un danger ! » Pléiade p.951.

Jules Vallès aime en imprécateur les points d’exclamation ; il est rempli de passion. Mais ce qu’il dit est juste : M. Victor-Marie, comte Hugo, est une enflure. C’est une statue de carton-pâte qui a beaucoup changé d’avis et retourné sa veste, ce pourquoi il est et restera « populaire » auprès de ceux qui ont toujours raison.

Le ViH, intello engagé, a été prolifique autant que Protée. Il a tout embrassé, du dessin au théâtre en passant par la poésie, le roman et la photo. Il a fait de la politique, il a fait tourner des tables. Royaliste durant sa jeunesse, il devient louis-philippard et pair de France, puis député républicain en 1848 avant de soutenir Louis-Napoléon Bonaparte, mais se fâcher avec lui à cause du Pape et s’incarner comme résistant durant l’exil à Bruxelles, Jersey et Guernesey. Lorsqu’il retourne en France, en 1870, c’est pour soutenir le gouvernement national du général Trochu puis réprouver la répression des Communards, mais il est sénateur en 1876 et obtiendra des obsèques nationales au Panthéon à sa mort en 1885.

Alors oui, Victor Hugo est un faiseur parce qu’il a beaucoup fait, une icône pour tous parce qu’il a beaucoup changé d’idées, une statue du Commandeur pour la morale nationale républicaine qui a souvent tendance à dévier. Il a beaucoup dit et peu agit, comme tous les Français, toujours donné des leçons de haute morale romantique et d’émotion misérabiliste. Il a beaucoup, beaucoup écrit : ses Œuvres complètes au Club Français du livre ne couvrent pas moins de dix-huit tomes de 1400 pages chacun et le premier, qui s’arrête à 1821, rassemble ses œuvres écrites avant d’avoir 20 ans !

Alors oui, il faut démonter les idoles et révéler le tigre de papier. Victor Hugo est épique et théâtral, il joue sur l’émotion plus que sur la raison ; il n’est fidèle que selon les apparences et républicain parce que c’est la mode. Il est dans le vent, le grand vent qui passe. Pas plus fiable, pas plus digne, pas plus humain. Une sorte de Mitterrand, au fond. Vallès l’a percé à jour, ce qui n’est pas rien à son époque de héros et de révolutions.

Jules Vallès, Œuvres tome 1, Gallimard Pléiade 1975, 1856 pages, €68.00

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | 2 Commentaires

Pierre Lemaitre, Couleurs de l’incendie

Les Enfants du désastre comprennent trois volumes qui vont de la fin de la guerre de 14 à la fin de la guerre de 40. Pierre Lemaitre en fait une suite de thrillers historiques à la Ken Follet mais saute à chaque fois d’un personnage à un autre, ce qui permet de lire les volumes indépendamment. Bien que venu du polar et du cinéma, l’auteur semble vouloir saisir l’essence de l’époque dont il parle au travers de destins individuels pris dans la folie collective. Il est vrai que les années folles puis l’Occupation fournissent un terrain de jeu extraordinaire pour camper des personnalités hors norme.

Couleurs de l’incendie (dont on ne voit pas le rapport du titre avec le roman) se déroule de 1927 à 1933, avec un épilogue qui situe les personnages dans la suite de leur histoire. Dans l’hiver 1927, le patriarche fondateur de la banque Péricourt meurt, à plus de 90 ans. Il laisse un empire financier géré par son fondé de pouvoir Gustave et une fille veuve, Madeleine, qui a refusé de se remarier – et surtout d’épouser Gustave. Lubie de femelle qui devrait être soumise, ayant été éduquée pour la maison et les enfants. Mais elle ne pense qu’à son cul, baisant et rebaisant le précepteur de son seul fils, Paul, 7 ans. Sans savoir que son jeune amant André la subit et préfère d’autres pratiques sexuelles…

Elle est donc coupable, et de là tout survient. Le jour des obsèques de son grand-père, alors que le président de la République lui-même vient de présenter ses condoléances et que le convoi doit prendre le chemin du cimetière, le petit Paul se jette du second étage droit sur le cercueil. « Il portait son costume noir de cérémonie mais la cravate avait été arrachée, sa chemise blanche était grande ouverte » p.17. Pourquoi ? Pourquoi ce désespoir et pourquoi cette tenue ? Le lecteur attendra page 207 pour le savoir – je ne vous le révèle donc pas. L’enfant ne meurt pas mais reste tétraplégique.

Dès lors tout change dans la vie de Madeleine et de la maisonnée. Gustave veut punir la fille de son maître de l’avoir délaissé ; Léonce, la gouvernante de Madeleine, veut se venger d’être si peu payée ; André, désormais sans élève, se fait entretenir mais a de l’ambition littéraire et fait intriguer Madeleine pour entrer en journalisme ; l’oncle Charles, frère raté du patriarche décédé, guigne sa part de la fortune mais le testament y met le holà – il a déjà beaucoup obtenu et beaucoup dilapidé.

L’essence de l’époque, plus qu’une autre, est l’argent. « La politique disait s’il serait possible d’en gagner, l’économie, combien on pourrait en gagner, l’industrie, de quelle manière on pourrait le faire, et les femmes, de quelle façon on pourrait le dépenser » p.117. L’auteur a souvent de ces traits d’ironie qui croque une époque ou un personnage férocement. C’est par l’argent que chacun veut se venger, c’est par l’argent que Madeleine va riposter. Gustave lui déconseille des placements tout en incitant en sous-main Charles, qu’il aide, à les lui conseiller, comme les journaux où écrit André – ce qui la ruine entièrement, la crise de 1929 passe justement par là. Gustave marie Léonce, qui y voit sa revanche sur sa patronne car c’est Gustave qui rachète l’hôtel particulier des Péricourt.

Dès lors, c’est un feuilleton à la Dumas qui commence. Madeleine, élevée comme une oie blanche, se révèle redoutable comme une oie du Capitole. Comme chacun sait, il n’y a d’ailleurs pas loin du Capitole à la roche Tarpéienne. Madeleine l’a vécu, ignorante et sans s’intéresser ; les autres le vivront, chacun à son tour, dans un raffinement à la Monte Cristo. Gustave qui a démissionné de la banque quand la crise fait sentir le roussi au système financier, a voulu créer une industrie aéronautique, aidé par un club qu’il a fondé, la Renaissance française. Son moteur à réaction qui devait équiper les avions est prometteur mais de mystérieux contretemps retardent le financement et lasse les financeurs. C’est Madeleine qui est à la manœuvre. Léonce la grande bourgeoise se révèle Marie de Casa, pute bigame au premier mari queutard de première mais trop court du neurone. C’est Madeleine qui est à la manœuvre et elle la fait chanter. Charles, élu député grâce aux fonds de son frère décédé, a défendu les contribuables antifiscaux qui constatent le gaspillage d’Etat et toujours plus d’impôts ; nommé à la commission fiscale de la Chambre, il se trouve compromis par une accusation d’évasion fiscale en Suisse. C’est Madeleine qui est à la manœuvre. André, pervers et ingrat, est l’apothéose de la vengeance ; il ne sera pas moins qu’accusé de meurtre. C’est Madeleine qui est toujours à la manœuvre.

Elle est aidée par Dupré, un ancien contremaître de son premier mari emprisonné et dont elle a divorcé. Il fait le détective pour elle, place les hommes où il faut pour agir, crochète les serrures pour déposer les indices compromettants. Communiste rebelle à l’autoritarisme du parti, il couche cependant avec Madeleine la grande bourgeoise ; il comprend sa vengeance, il compatit. Dans la valse de l’argent qui rend fou et le désastre de la corruption et de la spéculation qui font le lit du fascisme qui monte (tiens ! on dirait notre époque), la justice est une mission qui lui convient. Pierre Lemaitre a soutenu Mélenchon en 2012.

Nous sommes dans « la crise de régime, le flottement des dirigeants, l’incertitude de la politique étrangère et, a posteriori, le manque de lucidité de la majorité des élus de la République », écrit l’auteur p.535. Dans cette époque déboussolée où tout est permis dans le chacun pour soi (tiens ! on dirait la nôtre), le destin de chacun n’est écrit que par chacun ; il y a ceux qui aiment à se laisser aller, ils subissent ; il y a ceux qui se rebellent et résistent ; ils agissent.

Quant à Paul, il grandit. Né en 1920, il a à peine 14 ans fin 1933 quand Dupré le place entre les mains d’une gentille fille de 16 ans qui va l’initier. Car sa mère a découvert les cahiers où il colle les filles dénudées de publicités pour les cosmétiques et la parapharmacie. Mais le jeune Paul est moins tourmenté par le sexe, bien qu’un duvet commence à lui pousser sur la lèvre, que par la publicité. Il se lance dans un produit et réussit. Longtemps déprimé par son suicide raté, il a surmonté son désespoir par l’opéra lorsqu’il a entendu chanter la Gallinato ; il lui a écrit, la solitaire au cœur d’artichaut a fondu, ils se sont rencontrés, elle l’appelle son « petit Pinocchio en sucre ». L’enfant qui s’est jeté dépoitraillé du second étage sur le cercueil de son grand-père devient un homme résilient qui réussit. Il « fit des enfants, des profits et des slogans », confie l’auteur en raccourci jubilatoire dans l’épilogue.

Pierre Lemaitre, Couleurs de l’incendie, 2018, Livre de poche 2020, 543 pages, €9.20

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , | Poster un commentaire

The Good Criminal de Mark Williams

Avec un titre faussement anglais en français (l’imbécile soumission des collabos aux plus forts, hier nazis, aujourd’hui yankees !), un policier très américain où les salauds ne sont pas ceux qu’on croie. Mais ce n’est pas l’américanisation du titre qui fait la qualité de l’œuvre. Nous avons un correct film d’action avec fusillades, bagarres, poursuites en voiture et explosion de rigueur dans la mythologie d’Hollywood, mais les personnages sont caricaturaux et le sujet un peu court.

Tom « Carter » de son pseudo (Liam Neeson) est un ancien démineur des Marines qui, il y a neuf ans, a décidé d’user de son savoir technique sur les explosifs pour cambrioler des banques. Non pas pour le fric mais par vengeance contre « le système ». Son père, ouvrier modèle en aciérie durant trente-cinq ans, s’est vu frustrer de sa retraite par la malversation d’un dirigeant et, désespéré, s’est jeté à 100 km/h contre un arbre avec sa Chevrolet « sans freiner ». Tom a cambriolé la banque du mec. Puis d’autres. Il ne s’est jamais fait prendre, choisissant toujours le lieu et l’endroit adéquats, travaillant seul et préparant toujours minutieusement ses coups. Il est pour le FBI « le voleur invisible », il a accumulé 9 millions de dollars.

Mais, arrivé dans la ville où l’action se passe désormais, il tombe amoureux de la fille à l’accueil de la société de location d’entrepôts où il vient pour un box. Dès lors, sa vie change, il ne cambriole plus, ne dépense pas son butin. Ce qu’il voulait au fond est « d’être aimé », comme chacun. Il veut donc solder sa période bad boy et « se rendre aux autorités », rendre l’argent et négocier une peine minimum avec visites sans limites. Un peu court comme rédemption, thème yankee obligatoire à la morale. Tom aurait pu jouer le Robin des bois en donnant une justification politique à ses vols, faisant un don anonyme par exemple à une association ou à une caisse de retraite, ameutant la presse. Au lieu de cela il se soumet, en bon garçon modèle yankee, rêvant mariage, maison, gosses et petit travail tranquille, sa morale en paix. C’est de la bouillie pour les chats, pas du bon cinéma.

Le FBI contacté ne le croit pas, une dizaine de « dingues » s’étant déjà fait passer pour le voleur invisible afin de se faire mousser. L’agent chef contacté délègue à deux agents subalternes le soin d’aller voir ce Tom « Carter » à l’hôtel où il dit attendre. Mais deux jours passent et toujours rien. Alors que Tom va – enfin ! – décider que les flics fédéraux, comme le reste des institutions aux Etats-Unis, ne valent pas grand-chose, et qu’il va quitter sa chambre, il trouve les deux sbires à la porte, déguisés en Témoins de Jéhovah avec costume sombre, cravate sur chemise blanche, voiture noire, air impassible de Jugement dernier. Des caricatures de jeunes cons que leur « plaque » rend immortels et invincibles en mission.

Tom leur raconte « ce que les journaux n’ont pas dit » sur les casses, mais les sbires en veulent toujours plus. Notamment le fric, puisque ce n’est que ça qui compte dans la société yankee. Tom fait la bêtise de leur donner les clés d’un box où il a planqué les cartons, mais sans exiger d’aller avec eux ! C’est invraisemblable. Evidemment les deux se servent et entassent dans leur bagnole les cartons de biffetons, bien que le plus jeune et le plus latino ait des scrupules (Anthony Ramos). L’autre, Nivens (Jay Courtney), lui en impose et ils font finalement comme il dit. Sauf que la fille des entrepôts, Annie (Kate Walsh), la copine de Tom qui a fait des études de psychiatre, vient voir ce qu’ils font puisqu’elle les a vus sur la télésurveillance. Ils lui expliquent qu’ils sont des amis, que Tom leur a donné la clé et qu’ils déménagent quelques cartons pour lui afin d’emménager dans la maison qu’il a choisi. Ce n’est pas mal tourné, ça passe, la psy ne subodore rien. Mais les deux agents sont alertés du fait qu’ils sont enregistrés.

Ils vont entasser le fric dans une « planque » du FBI qui ne sert pas et veulent s’en servir « pour leur retraite » (!). Ils reviennent vers Tom à l’hôtel et Nivens veut le descendre avec une arme non immatriculée qu’il a pris dans la planque, mais ce dernier leur demande s’ils ont compté les billets. Trop cons, ils ne se sont pas aperçus qu’il n’y avait qu’un million cinq et pas neuf millions et que le reste est ailleurs. Nivens hésite, l’autre suit. L’avidité sans limites est le propre des yankees et ils ne font pas ce qu’ils sont venus faire, enfin Nivens seulement, l’autre suit. Toc, toc ! A la porte leur chef (Robert Patrick), énervé qu’ils n’aient pas obéis à son ordre d’aller voir le voleur invisible le jour dit et qui vient le faire à leur place. Que faire ? Grave question qui a tourmenté maint révolutionnaire ! Bof, quand on est yankee, on ne fait pas dans la dentelle : une balle en plein cœur et tout est dit. Le chef est descendu et Tom va y passer, malgré le non-Nivens qui a des scrupules. Mais Tom se défend, en Marine. Il assomme le scrupuleux et lutte avec Nivens, passant par la fenêtre où il finit sur lui, l’autre groggy.

Il trouve alors Annie la conne, venue « voir ce qui se passe », la gueule enfarinée. Ils fuient dans sa jeep noire et sont poursuivis par les deux sbires remis de leurs cocards dans leur puissante Chevrolet qui vrombit comme un V8. C’est clair, le chef « a été descendu par Tom » avec le pistolet non marqué, version officielle de flics, habitude yankee. L’autre suit, toujours aussi latino, aussi veule, aussi niais. Le racisme anti-latinos est sous-jacent même si le gars se rachète dans la plus belle tradition biblique à la fin.

Bref, poursuite en bagnoles, feintes, dérobades, Annie mise dans un autocar Greyhound pour n’importe quelle ville car elle est repérée, Tom qui veut « régler ça ». Et Annie la conne qui évidemment n’en fait rien, sachant mieux en féministe obstinée ce qu’il faut faire – qu’un mâle pourtant ancien Marine. Elle revient au bureau pour récupérer la carte mémoire de la vidéo et tombe évidemment sur Nivens venu pour la même évidente raison (mais la conne n’y a pas pensé, n’a pas même écouté son mec). Elle se fait tabasser mais a eu le culot de téléphoner avant sur son portable (pas d’une cabine comme il avait dit, donc toujours aussi conne) pour lui dire qu’elle n’a pas obéi mais qu’elle n’en fait qu’à sa tête (de linotte). Tom accourt, la voit à demi-morte, l’emmène à l’hôpital. Le chef qui reste sur les deux au FBI (Jeffrey Donovan) se pose des questions, Tom voulait se rendre, pourquoi ces brutalités ? Tom Carter réussit à le convaincre que c’est Nivens la pourriture et il lui tend un piège (explosif) pour qu’on le confonde enfin et que sa propre morale soit blanchie.

Je ne vous en dis pas plus mais le reste est de la même eau, avec grands boums, fusillades, suspense et rédemption à la fin, la conne dans les bras du con. Car malheureusement l’acteur Liam Neeson fait ce qu’il peut mais en vieux, et son rôle est celui d’un benêt. Un film qui peut se voir pour l’action mais ne se revoit jamais pour son scénario pas plus que pour ses personnages. De la mélasse de l’ère Trump, sorti en pleine pandémie.

DVD The Good Criminal – Un honnête voleur (Honest Thief), Mark Williams, 2020, avec Liam Neeson, Kate Walsh, Jai Courtney, Metropolitan Video, 1h36, €16.50 blu-ray €18.98

Catégories : Cinéma | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | Poster un commentaire

Ruth Rendell, Le lac des ténèbres

Ce qui est agréable avec Ruth Rendell est que le roman policier n’a besoin ni de policiers ni de bandits. S’il y a meurtre, c’est par méprise et sans le vouloir, comme une boule de billard à trois bandes tombe dans le trou. Le titre est tiré du Roi Lear de Shakespeare et la réplique est attribuée à Néron. L’auteur en fait une sorte de destin où les bonnes intentions finissent par paver un paradis qui n’est en fait qu’un enfer.

Martin Urban est le fils unique d’un couple de riches bourgeois, associé aux affaires financières de son père. C’est un garçon égal avant la trentaine, sans relief, dans l’aisance sans être riche, sans petite amie bien qu’il ait couché, sans véritable ami bien qu’il ait des relations. Un jour, en traversant un parc de Londres, il rencontre son ex-condisciple Tim. Ils étaient ensemble à la London School of Economics et, bien qu’ils n’aient pas lié amitié, se retrouvent avec plaisir. Tim est journaliste pour le Post à scandales. Il tire le diable par la queue mais joue régulièrement aux paris sportifs. Martin est intrigué et se laisse tenter par l’expérience.

Un jour il gagne 104 000 £, ce qui est une belle somme en 1980. De quoi acheter une dizaine d’appartements moyens par exemple. Il ne sait trop quoi faire de cette somme, nette d’impôts et tombée par hasard dans sa poche. Il a scrupules à en parler à Tim, on ne sait pourquoi, mais ce genre de réaction est l’essence de l’intrigue. Par culpabilité chrétienne, il décide d’utiliser la moitié de ce pactole pour faire du bien autour de lui. Il a entendu parler de gens nécessiteux qui aimeraient changer d’appartement ou voudraient faire opérer leur fils atteint d’une maladie grave. Le Royaume-Uni, en 1980, est déjà mélangé et le fils en question est indien. Pour les autres, il s’agit d’un vieillard, d’une pauvre schizophrène et d’un couple nécessiteux.

Mais il ne suffit pas de vouloir faire le bien pour le réaliser. Le diable se cache dans les détails et l’enfer est pavé des meilleures intentions du monde. L’un des vieillards, au reçu de l’offre par lettre, décède brutalement d’une crise cardiaque. La schizophrène est effrayée rien qu’à l’idée de quitter son minuscule appartement londonien même pour une maison plus spacieuse. Seuls les parents du garçon malade sont reconnaissants.

Quant à Tim, journaliste brutal doté d’une bonne mémoire, il attend que Martin lui fasse part de sa bonne fortune mais rien ne vient. Il l’invite à une soirée chez lui mais Martin décline. Mystère du tempérament anglais fait de pudeur trop bienséante et du camouflage désespéré de tout sentiment. Martin est vaguement amoureux de Tim mais celui-ci n’en saura rien. L’attitude naturelle eût consisté à parler du gain inattendu avec cet ami retrouvé et de lui offrir un pourcentage en cadeau pour l’avoir incité à jouer. Mais le naturel n’a rien d’anglais et c’est bien là ce qui va nouer le drame. Car il y a drame par détournement d’intentions.

Un matin, Martin reçoit un gros bouquet de chrysanthèmes jaunes apportés par une fleuriste blonde qui ressemble à un jeune garçon. Elle se prénomme Francesca et il en tombe immédiatement amoureux. Celle-ci se laisse faire, déclarant un mari violent et une petite fille de deux ans. Il va la sortir, coucher avec elle, la mettre dans un taxi parce qu’elle ne veut pas que son mari le voit. Lorsque d’aventure il la raccompagne en voiture dans un quartier périphérique, il a du mal à la voir entrer. Et il ne sait presque rien de sa vie.

Il la pousse à divorcer et à venir vivre avec lui, mais elle hésite, diffère. Il va jusqu’à acheter un appartement pour elle en attendant qu’elle puisse quitter son foyer. Mais, en fiscaliste qui veut le beurre et l’argent du beurre, il craint de payer une plus-value sur une résidence secondaire et met donc cet appartement au nom de Francesca. La remise des clés a lieu, le week-end passe, mais Francesca ne donne plus signe de vie. Qui est-elle vraiment ? Que lui est-il arrivé ? Que vient faire Tim dans cette aventure ? Quelles sont les meurtres mystérieux qui parsèment les journaux ? C’est sur tous ces ingrédients que joue l’auteur pour broder son intrigue en patchwork.

Le roman est écrit en phrases courtes et directes, sans description superflue mais avec un sens de la psychologie qui permet aux personnages d’exister.

Dommage que la « traduction » soit aussi mauvaise, multipliant les fautes de français comme il prétent, elle souffra, le Cypriote… D’ailleurs il n’est pas écrit traduction mais « texte français » de Marie-Louise Navarro.

Ruth Rendell, Le lac des ténèbres (The Lake of Darkness), 1980, Editions du Masque 2003, 121 pages, occasion €1.38

Catégories : Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , | Poster un commentaire

Raphaël Passerin, Le Cas Van Noorden

Un beau jour parisien, le commissaire Damrémont découvre dans un trois-pièces haussmannien quatre corps à demi nus placés en rose des vents, morts. Le plus gros désigne le nord. Ça commence comme ça car nous sommes en polar. L’auteur s’y lance avec délices et y réussit assez bien.

Son originalité est que l’enquêteur n’est pas un flic (qui n’arrive qu’après coup), ni une journaliste (qui est présente mais nulle), mais un livreur de sushis d’origine iranienne qui veut devenir avocat au pénal – et a déjà raté deux fois son examen du barreau.

Mais reprenons au début. Trois amis sont conviés par un quatrième qui rentre du Canada où il s’est exilé sept ans. Il a fauté en fac étant étudiant et a dû mettre les voiles. Mais il s’est taillé une réputation (un brin surfaite) d’érudit sur Le voyage de Flaubert en Egypte, et il est convié à une conférence en Sorbonne. Il en profite pour renouer avec son club d’âmes damnées de la fac, l’un devenu prof de lettres en secondaire, l’autre auteur de docu-fictions, le troisième syndicaliste. Carl, Audric, Victor, Tony. Audric reçoit dans sa garçonnière bourrée de livres après divorce, « un homme seul malgré lui, avec une fêlure, un esprit foisonnant qui survit en transmettant ce qu’il a appris et en spéculant sur le reste ; un prof quoi ! » p.38.

Survient Léa, pièce rapportée venue pour rencontrer Victor l’auteur ; elle est journaliste – évidemment au Monde – « une fille de son temps, juge-t-il, moins encline à vivre le moment qu’à l’archiver » p.131. Mais Carl est en retard. Le lapin brûle, il était pourtant mitonné à la moutarde. Pourquoi ne pas avoir éteint le feu ou minuté la plaque ? Ces profs sont maladroits…

Pire, en allant aux toilettes, Léa se trompe de porte et pénètre dans la chambre bureau d’Audric. Elle y trouve Carl – étendu mort. De quoi ? Nul ne sait et Audric ne tarde pas à être accusé par les autres qui en savent long sur leur passé commun. De plus, Carl avait niqué aussi l’épouse d’Audric. De quoi imaginer la pire vengeance ! Mais pourquoi chez lui ? Et pourquoi au moment où il invitait ses amis ? Le coupable évident serait trop simple. Dès lors, qui l’a fait ?

Ne sachant comment se dépêtrer de cette situation, et se méfiant à raison de la police qui est expéditive pour désigner un coupable sans trop chercher, Audric séquestre les trois autres dans son appartement. Survient Sadegh, le livreur de sushis, commandés parce que le lapin a brûlé. Audric le connait un peu et l’enrôle aussitôt pour l’aider à faire la lumière.

Le jeune Sadegh, avocat raté, va résoudre l’énigme de la mort dans un bureau du fond de Carl Van Noorden, venu en avance pour finir de préparer sa conférence. Ce ne sera pas sans mal, ni sans rebondissements, mais la fin est assez bien amenée pour qu’on reste captivés. Les caractères sont bien typés et brossés par petites touches, suffisantes pour en faire le tour. Le style est enlevé, avec parfois des accélérations inédites. Un bon roman dans le genre policier d’un auteur incontestablement à suivre.

Raphaël Passerin, Le Cas Van Noorden, 2021, éditions du Val, 213 pages, €12.00 e-book €3.99

Raphaël Passerin est aussi l’auteur de Prince de Galles, chroniqué sur ce blog

Attachée de presse Bérénice Paget editionsduval@yahoo.com

Catégories : Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , , , | Poster un commentaire

Bernard Clavel, L’homme du Labrador

Clavel écrit l’un de ses petits romans tirés d’un fait insignifiant mais qui l’a marqué. Le Labrador n’est pas ici un chien mais un pays, en haut à droite de la carte du Canada, au nord du fleuve Saint-Laurent face à Terre-Neuve (Newfoundland en globish).

Nous sommes à Lyon en 1937, par un soir de brume entre Saône et Rhône. Un homme entre dans un bistro toujours sombre où officie Sophie, une jeune serveuse rousse opulente au travail monotone. Elle sert tous les jours la même consommation aux mêmes heures aux mêmes habitués. Un bistro de quartier quoi, qui réunit entre hommes les commerçants du coin avant et après le marché, les artisans en fin de journée, les joueurs de belote.

Dans cet univers fermé et sans avenir, le personnage qui entre déclare venir du Labrador, une province sauvage où le vent puissant est omniprésent et la nature hostile. Les loups y hurlent en toute impunité et, en hiver lorsqu’ils ont faim, il faut veiller et entretenir un feu d’enfer pour ne pas être égorgé et dévoré. Certains l’ont été. Mais la cabane en rondin est confortable, les fleuves remontés en canots d’écorce poissonneux et sauvages, les portages entre rapides épuisants mais revigorants. La solitude à deux ou trois est contemplative, loin des petits tracas minables des urbains engoncés dans leurs travaux monotones et leurs manies. Et il y a la perspective de trouver de l’or.

Un vieil Indien à New York a vendu une carte à un compère, que l’homme du Labrador qui dit s’appeler Freddy est venu retrouver. Mais l’Américain nommé Wallace est absent, Freddy doit l’attendre, ou le chercher. Il s’impose donc quelques jours chez Sophie, dans son studio minuscule sous les toits avec point d’eau et toilettes sur le palier, sans gaz à l’étage. La serveuse a été immédiatement séduite par cet homme fort et sûr de lui qui sait raconter sa vie de mâle nomade aventureux. Elle a couché, a rêvé. Freddy lui a dit qu’il avait besoin d’une femme comme elle pour le conforter, pour garder la base arrière dans une ville de la côte. Sophie est prête, elle s’est remplie de l’homme, corps et âme, et son esprit est ailleurs. Freddy a fécondé son rêve.

Et puis un soir, l’homme sent qu’on le suit ; quelqu’un qu’il a connu lui veut du mal. Ils doivent partir ; Wallace a été tué mais Freddy a pu récupérer ses documents. Sophie, qu’il préfère appeler Nelly, son second prénom qui fait plus américain, et lui doivent aller chercher son frère qui va embarquer avec eux pour l’aventure. Tout le bistro s’enthousiasme, certains auraient voulu venir, tous veulent au moins participer financièrement. C’est qu’il parle bien, le Freddy et qu’il sait ce qu’il dit, selon un consommateur qui a lu un livre et vérifie.

Sauf que… l’homme qui l’a connu entre le dernier soir dans le bistro. Et je vous laisse découvrir la fin.

Clavel met en scène la puissance du rêve exotique, la fascination de la parole conteuse, le prestige de celui qui vient d’ailleurs, dans les petites vies ternes et sans futur des ouvriers, artisans et petits commerçants urbain – son propre milieu qu’il connait bien. C’est doux amer, empli de vérité humaine. Mais un peu court, comme souvent avec Bernard Clavel. Il n’a pas la puissance de développer une histoire.

Bernard Clavel, L’homme du Labrador, 1982, J’ai lu 2001, 127 pages, €4.47 e-book Kindle €12.99  

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , | Poster un commentaire

Jules Vallès, La rue

La rue est peuple, la rue est liberté. Ce sont les maître-mots de Vallès l’insurgé. La rue s’oppose à la maison, à l’immeuble, au collège, à la prison, à l’université. La rue est la vie, le « pays natal » de l’auteur, là où il trouve un monde à découvrir. La rue, c’est aussi le titre qu’a donné à son journal éphémère Jules Vallès, journaliste. D’où ce recueil d’articles parus un ailleurs lorsque sa feuille fut interdite – par trois fois sous le Second empire. Il a donc écrit un peu partout et donne ses billets en témoignage, mais tronqués, censurés, domptés par la bienséance et le régime. Ce livre recueil est une expérience vécue d’informer et d’opiner en temps d’autorité. Un exemple d’histoire pour notre présent.

Né dans le jacobinisme et le goût du soldat, Jules en est venu à haïr la guerre, la « tradition », le devoir, les classiques appris sous la férule au collège – en bref tout ce qui empêche en tout temps un jeune de vivre sa propre vie d’aujourd’hui. C’est pourquoi il déboulonne avec parti-pris et parfois mauvaise foi Homère, Michel-Ange, Victor Hugo, tous ces génies de leur temps devenus statues à imiter. Vallès est effervescent comme un comprimé enfermé dans un verre ; il se sent vaincu mais bouge encore.

D’où ce livre patchwork, fait de bouts ramassés entre 1865 et 1866. Il y mêle le vécu et le senti, la critique et la pitié, les voyages et les lectures. Il comprend 43 articles en 6 parties : la rue, souvenirs, les saltimbanques, Londres, la servitude, la mort. L’on y retrouve les thèmes qui font écrire Vallès, l’enfance, le spectacle de la rue à Paris, les libertés de Londres, l’évasion des nomades baladins, tout le contraire des servitudes des « galériens » et de « la mort ».

Les galériens surtout excitent sa verve. Non seulement les condamnés au bagne dont il décrit les trognes, mais aussi tous ceux qui sont contraints par la misère ou le métier à obéir, à se couler dans le moule, à « être vus » d’une certaine façon par l’opinion. Ainsi ces fils de criminels, ou chétifs mal élevés par des parents inaptes, ou orphelins que l’on fait domestique et martyr des frustrations bourgeoises, ou ceux qui voient leur nom insulté sur les murs et dans les chiottes, ou ces colocataires forcés de vivre ensemble et qui s’agacent de leurs petites habitudes sans pouvoir se quitter, ou ceux qui ont du succès et qui se sentent obligés de ressembler au Personnage que les gens se sont composés d’eux, où ceux condamnés au bon mot parce que c’est leur image au point qu’on rie alors qu’ils ne disent que « bonjour ou j’ai faim » (p.799 Pléiade). Une galère que l’image, la réputation, l’étiquette qu’on vous colle ! Vallès n’a pas de mot assez dur pour dire toute la tyrannie des autres (cet « enfer » dira Sartre), de l’opinion commune, de la moraline universelle.

Mais pour Zola, ce livre montre un Vallès en hercule de foire, du talent d’expression et de la vigueur mais des convictions peu établies hormis celles d’avoir souffert. « Il faut croire à quelque chose en art, il faut avoir une foi artistique, n’importe laquelle, si l’on ne veut crier dans le vide et dépenser une force herculéenne à des jeux puérils. Les phrases sont des phrases, si coloriées et pittoresques qu’elles soient. Lorsqu’on les jette au hasard, selon les caprices du jour, on ressemble à cet homme dont le génie s’use à appeler la foule dans sa baraque pour lui faire admirer des tours de force » p.1476 Pléiade.

Car il n’est pas encore fini, Vallès Louis-Jules, né en 1832 le 17 juin, et qui a déjà 33 ans lorsqu’il égrène ses articles. A l’âge où finit le Christ, Vallès commence à peine. Il est passé de l’état de chameau qui subit durant son adolescence au personnage de lion qui se révolte et rugit en sa jeunesse, selon les Trois métamorphoses de Nietzsche. Il lui restera à accomplir la dernière étape de la chrysalide : devenir l’Enfant – innocence et oubli, enfin créateur – ce qu’il n’accomplira qu’après la Commune et la double défaite, celle de l’Empire et celle du peuple et dont il fera une trilogie.

Jules Vallès, La rue, 1866, Nabu Press 2010, 330 pages, €23.03 e-book Kindle BnF 2015 €2.99

Jules Vallès, Œuvres tome 1, Gallimard Pléiade 1975, 1856 pages, €68.00

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , | Un commentaire

Retour des vacances solaires

Le mardi 6 juillet est un jour attendu. Celui où les moins de 18 ans vont tomber le masque et mettre les voiles. Enfin les vacances ! Fini le scolaire et vive le solaire ! Le club de Cinq se reconstitue – comme chacun sait, ils n’étaient que quatre – plus le chien.


Être enfin soi, sans uniforme ni contraintes, nu face aux autres et au soleil, fier de son short rouge devant la fille qui a l’appareil.


Fier de son torse de préado déjà dessiné devant sa sœur aînée qui le trouve touchant.


Lui la trouve belle, fille ado élancée en maillot deux pièces qu’il rêve de réduire à une.


On ne remet son masque que pour être sous l’eau, soûlaud de la mer.


Les fratries copinent.


Les fillettes se regardent dans le miroir de la nature : vont-elles grandir ?


Les frères garçons se sentent complices.


Pour les plus grands, déjà jeunes et plus ados, c’est repos. Avant la soirée qui va déchirer.

Le vacant c’est le vide, le disponible, l’inoccupé. En bref la liberté d’être et de faire. A chacun, petits et grands, de s’en emparer dans l’égalité des corps et la fraternité de la plage.

Catégories : Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , | Poster un commentaire

Gérard Leray, Les derniers jours de Jean Moulin à Chartres

L’ouvrage s’ouvre sur une citation de Pascal Ory : « L’historien n’est pas un procureur, son travail est de comprendre ». Il se poursuit par une note adressée le 9 novembre 1940 au chef de la Feldkommandantur de Chartres par le préfet d’Eure-et-Loir Jean Moulin (fac-similé ci-après). Car la nouvelle est tombée des Archives nationales par l’historien Yves Bernard en 1999, un dossier oublié qui aurait dû être aux archives départementales de Chartres. La célébration du centenaire de la naissance de Jean Moulin, le 20 juin 1899, a engendré deux colloques, l’un à Paris, l’autre à Chartres. « Le début d’exécution des mesures raciales a été mis en œuvre pendant que Jean Moulin était à la préfecture. C’est un fait que j’ai trouvé dans les archives », expose Yves Bernard en citant la cote AN-AJ38-1157 des Archives nationales. « Daniel Cordier tombe des nues, la déclaration d’Yves Bernard provoque la stupéfaction et un grand trouble dans l’assemblée », note l’auteur p.123.

Il va dès lors se plonger lui-même dans les archives et reconstituer la chronologie minutieuse des événements de l’époque, tout en les replaçant dans leur contexte. C’est cela le travail d’historien : les faits, pas la belle histoire que l’on veut croire. Quoi, livrer des listes de Juifs aux occupants ? Lui Moulin, le futur héros de la Résistance, de gauche et républicain ? Mais oui, le mythe n’est pas l’histoire ni la propagande la vérité. « Il y a une chose avec laquelle on ne peut pas transiger, c’est la vérité » déclare Daniel Cordier, le secrétaire de Jean Moulin durant la Résistance et son biographe depuis.

Rassurez-vous, Jean Moulin n’a pas démérité et c’est mal le juger que le juger aujourd’hui, 80 ans après les faits, sans connaître les circonstances. « En tant que préfet sous le régime autoritaire de l’État français, pendant 129 jours, soit plus de quatre mois – du 10 juillet au 16 novembre 1940 -, Moulin s’est plié aux ordres de sa hiérarchie vichyste et aux exigences des forces d’occupation allemandes » p.11. Pouvait-il faire autrement ? Il était fonctionnaire et chargé de la mission d’assurer l’ordre de l’Etat pour la population soumise aux bombardements, à l’exode et aux pénuries. Démissionner – on a toujours le choix – aurait été non seulement faillir à l’honneur de la mission mais trahir la population. Le gouvernement de Vichy ordonne, on exécute, sans zèle mais par métier.

D’autant que les recensements par classe ou autres distinctions ne sont pas rares sous la république. Mais il n’y a pas de listes selon la religion – il faut donc solliciter la déclaration volontaire, ce que les Juifs font volontiers, bons citoyens depuis des décennies ou des générations, et souvent héros de la Grande guerre. Le Statut des Juifs est promulgué par l’Etat français le 3 octobre 1940 : « Alibert (1887-1963), au principal, et Pétain, accessoirement, sont les maîtres d’œuvre de ce texte qui transpire la revanche contre la République dreyfusarde, qui consacre le regain de la droite ultra-catholique, ligueuse, réactionnaire, nationaliste, antiparlementaire, celle de Barrès, Maurras, Rochefort, Drumont et Déroulède, presque quarante-trois ans après le J’accuse de Zola, qui légitime l’antisémitisme viscéral, enkysté, de l’époque » p.92. Daniel Cordier précise, au colloque de Chartres : « Évidemment, il [Moulin] a accepté ces contraintes parce que c’était cela ou partir. Bien sûr, chacun d’entre nous aujourd’hui est libre de juger de sa conduite. C’est le drame de cette époque qu’il faut prendre garde de juger et reconstituer à travers le prisme de la Shoah. C’est-à-dire de l’anachronisme puisqu’à cette époque l’issue de ces mesures est inconnue » p.127.

Moulin n’est pas pétainiste, ni antidreyfusard ; il est resté dans sa préfecture en juin 40 alors que la population et les fonctionnaires fuyaient, il a assuré la distribution d’eau et de pain, aidé les réfugiés. Il a refusé, à l’arrivée des Allemands, de cautionner une accusation de viol, démembrements, éventrations et massacres attribués aux « tirailleurs sénégalais » qui avaient étrillés durant leur retraite les fantassins vert-de-gris. Le préfet, en grand uniforme, n’en a pas moins été arrêté, jeté dans la morgue où s’entassaient les cadavres, et menacé d’être exécuté s’il ne signait pas. Il a résisté, tenté de se suicider pour ne pas faillir à l’honneur ; il a été libéré pour servir de médiateur entre les autorités d’occupation et la population.

Mais Jean Moulin sait qu’il ne restera pas préfet longtemps. Il a été au cabinet de Pierre Cot, ministre du Front populaire réfugié en Angleterre et déchu de sa nationalité par Vichy dès le 6 septembre 1940. Dès lors, obéir aux instructions ministérielles était une façon de servir de bouclier un peu plus longtemps contre le régime de Pétain et les excès des occupants. « Il n’a pas pris la moindre mesure d’internement ou d’assignation à résidence des « juifs étrangers ou sans patrie connus pour leur attitude contraire aux intérêts du pays, ou qui se sont introduits illégalement en France, notamment depuis le 1er septembre 1939, ou encore dont l’absence de ressources les place en surnombre dans l’économie nationale », comme la loi du 4 octobre 1940 le lui autorise », affirme l’auteur p.117.

Très peu de Français avaient lu Mein Kampf et très peu de ceux qui l’avaient lu traduit en français (et tronqué par Hitler volontairement en ce qui concernait la France) ne l’avaient pris au sérieux. C’est dommage car savoir, c’est pouvoir – et être informé du vrai, agir en pleine conscience. Les Juifs auraient-ils été aussi dociles à se déclarer s’ils avaient lu et compris ? Les fonctionnaires français auraient-ils exécuté les ordres sans les retarder, les saboter, les détourner, comme certains l’ont fait par la suite, s’ils avaient su dès 1940 qu’une Solution finale pouvait être envisagée ? A l’époque, elle ne l’était pas encore dans l’esprit des nazis, ce n’est que le développement des combats qui a imposé cette solution. La vérité est toujours révolutionnaire, proclamait-on en mes années de jeunesse post-68. Et il est vérifié que toute démocratie ne peut fonctionner que sur la confiance, donc sur le libre débat, donc sur la vérité. Tout mensonge est potentiellement fasciste car il est un appel à se fier à celui qui parle, sans vérifier par soi-même, en abolissant tout esprit critique. Le lien de force plus que le lien de raison.

Le déni de certains historiens apparaît donc comme une faute déontologique, démocratique et morale. Jean Moulin a obéi provisoirement parce que c’était, compte-tenu des circonstances connues, le moindre mal. Se poser en Dieu omniscient aujourd’hui est une aberration et d’un orgueil moral fort malvenu. Qui est assuré de ce qu’il aurait fait ? Et combien de collabos lors de la prochaine occupation ?

Gérard Leray, Les derniers jours de Jean Moulin à Chartres, Editions Ella 2020, 272 pages, €19.00

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | Poster un commentaire

Moi Daniel Blake de Ken Loach

Le Royaume-Uni a poussé plus que les autres Etats développés l’austérité sociale, mélange du devoir de se prendre en main protestant avec la liberté absolue libertarienne. Ce que la gauche française appelle « ultralibéralisme », tordant les concepts par haine du libéralisme des Lumières (au profit du collectivisme « socialiste », voire tyrannique). Ken Loach lance un coup de gueule très ironique dans son film de 2016, montrant à la fois les bêtises des administrations courtelinesques et l’inhumanité des fonctionnaires ou petites mains privées d’une délégation de « service » public.

Son personnage principal, Daniel Blake (Dave Johns), est un menuisier de 59 ans qui a eu une alerte cardiaque sévère et à qui son médecin traitant interdit de travailler. Un employeur, le sachant, serait soumis à des poursuites s’il passait outre. Mais l’Etat n’est pas soumis aux mêmes règles et « le système » des allocations chômage depuis 2008, exige de certains malades aptes partiellement au travail une recherche d’emploi. Pour cela, ce n’est pas un médecin qui décide, pas même du personnel médical, mais depuis 2010 une société privée à laquelle est faite concession pour l’éligibilité à la pension de handicap. Un interminable questionnaire de 50 pages pointe les critères requis : Daniel Blake n’en a que 12, il lui en faudrait 15. Il se trouve donc dans une situation ubuesque où il doit chercher du travail pour toucher les allocations chômage de l’ESA (Employment and Support Allowance) – mais sans pouvoir dire oui à une quelconque proposition par interdiction du médecin.

Il peut faire appel de la décision inepte du rouage pseudo-administratif incompétent, mais il doit pour cela attendre le coup de fil de la personne qui le suit (qui arrive tardivement sous forme de message téléphonique automatique), puis sa lettre de refus (qui arrive avant), avant de se connecter à Internet pour faire appel en ligne. Tout renseignement est accessible sur un numéro payant, submergé par les appels en incompréhension des usagers, ce qui demande près de deux heures d’attente ! Evidemment Daniel, vieux manuel, ne connait rien à Internet, tout juste s’il sait se servir d’un téléphone mobile. Mais aucun fonctionnaire de l’administration du Jobcentre n’a le temps de l’aider, chacun est minuté par souci de rentabilité. A lui de se prendre en mains et de se débrouiller.

Il doit s’inscrire malgré tout au chômage faute de pension de handicap, mais uniquement en ligne ! Tout juste si, au second rendez-vous, le rouage qui suit son dossier (Sharon Percy) lui prescrit une formation (obligatoire) en rédaction de CV, mot qu’il n’a jamais rencontré. S’il ne s’y rend pas et n’obéit pas aux consignes, il sera « sanctionné » : trois semaines d’allocations supprimées la première fois, plus si récidive. Il devra aussi consigner le détail de ses recherches d’emploi qui devront lui prendre 35 heures par semaine, cela dans un contexte de crise économique après l’explosion de la finance en 2008-2010. Et comment les prouver ? « Demandez un reçu, ou faite une vidéo avec votre smartphone », lui répond la fonctionnaire. « Je suis un homme malade, dit-il, recherchant des boulots inexistants ».

Lorsqu’il patiente au Jobcentre en attendant son tour, il prend le parti d’une mère célibataire, Katie Morgan (Hayley Squires) avec deux enfants de pères différents (Briana Shann et Dylan McKiernan). Elle vient d’emménager dans le quartier en logement social et a du retard au rendez-vous car elle connait mal encore les transports. Le fonctionnaire directeur, régulateur de flux comme à la SNCF (Stephen Clegg) la renvoie à un prochain rendez-vous qui lui sera fixé car « ici, on a des règles » (curieuse remarque de la part d’un mâle dominant). Daniel, avec bon sens, s’insurge : peut-être pourrait-on s’arranger en décalant le rendez-vous suivant avec son accord ? Rien à faire, l’administration est aveugle et ses sbires imbéciles. Le vieil anglais ouvrier veuf va nouer des liens d’amitiés avec la jeune paumée mère célibataire et les deux vont s’entraider.

Katie ne peut loger dans sa ville natale où réside sa mère car elle serait en foyer de sans-abri et ses deux enfants lui seraient retirés. Elle doit chercher du travail mais, malgré ses tracts dans les boites aux lettres bourgeoises pour des heures de ménage, elle ne trouve rien. Donc elle se prive pour nourrir ses enfants, allant jusqu’à craquer en ouvrant une boite de haricots à la tomate qu’elle enfourne dans sa bouche dans les locaux mêmes de la banque alimentaire. Et jusqu’à voler pour le superflu, lingettes ou crème pour le visage. Ce qui la fait convoquer par le directeur du supermarché, qui passe l’éponge à condition qu’elle ne recommence pas. Il est en fait rabatteur pour son agent de sécurité, Ivan (Micky McGregor), qui l’aiguille vers la prostitution… Elle pourra ainsi acheter des baskets neuves à sa fille, les vieilles prenant l’eau ce qui la fait moquer par ses petites camarades.

La société anglaise de notre siècle, comme au siècle Victoria décrit par Dickens, éjecte les vieux (Daniel Blake), marchandise les femmes (Katie Morgan) et oblige les jeunes non-qualifiés à frauder (le voisin noir de Daniel qui vend de la contrefaçon commandée directement en Chine, Daniel devenu tagueur pour qu’on l’écoute simplement). La toute-puissante Administration multiplie les obstacles bureaucratiques, avec ses règles incompréhensibles et ses automatismes de répondeurs, choix à touches, imprimés sur le net, règles tatillonnes, pour décourager les citoyens de « vivre aux crochets » de l’aide publique. Je crois que de nombreux braillards français devraient faire un stage Outre-Manche, comme George Orwell l’a fait dans les bas-fonds, pour apprécier le système social français au lieu d’en demander « toujours plus » comme des égoïstes avides ! La souffrance comme système politique pour maintenir les citoyens tentés par la révolte à faire profil bas : telle est la société de 1984 décrite plus tard par le même Orwell. Nous n’en sommes heureusement pas encore là en France.

Le scénariste Paul Laverty et le réalisateur Ken Loach ont enquêté auprès des chômeurs anglais pour connaître leur existence de tous les jours, et ce n’est pas du misérabilisme. Ils traitent le sujet avec ironie et tendresse, gardant confiance en l’humain sous les carapaces de statut. L’ANPE française dégradée en Paul en ploie a pris un temps le chemin anglais, convoquant les chômeurs exprès le lundi matin à 8h30 en banlieue pour un poste qui n’entrait pas dans leurs compétences selon leur CV, ou n’en assurant jamais plus le suivi s’il y entrait – j’en suis personnellement témoin. Il fallait faire du chiffre, tout en domptant les « ayant-droits » par un lever aux aurores et une « mobilisation » sans faille.

Pas de quoi rester « bon citoyen » très longtemps…

Palme d’or Cannes 2016

DVD Moi, Daniel Blake (I, Daniel Blake), Ken Loach, 2016, avec Dave Johns, Hayley Squires, Sharon Percy, Le Pacte 2017, 1h37, €10.00 blu-ray €15.00

Catégories : Cinéma | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | Poster un commentaire

Patricia Cornwell Sans raison

Plus le temps passe, plus les personnages fétiches de Pat Cornwell deviennent des caricatures. En 2008, le gros Marino en rajoute sur le côté beauf, borné et macho ; l’élégante Scarpetta fait de plus en plus intello et arrogante, obsédée par sa nièce, cassante avec son amant ; le distingué Benton reste cet émotif glacé qui prend les choses comme elles viennent, toujours à suivre obstinément, sourcils froncés, sans jamais initier quoi que ce soit ; Lucy, Mademoiselle Nièce, est de plus en plus fantasque, couchant avec la première paire de seins jolis, oubliant ses codes d’accès et se foutant de son travail, entourée de ses jouets : hélicoptère Bell dernier cri, Hummers blindés, ordinateurs sophistiqués, Treo (sorte de Blackberry version US)…

Il faut attendre 400 pages sur 500 pour qu’enfin l’action se développe et que l’intrigue se resserre. Elle se finit en beauté, il faut le reconnaître, mais pas sans s’être appesantie des chapitres entiers sur les tumeurs de l’Amérique. Avant la page 400, vous ne trouverez AUCUN personnage positif ou sympathique, contrairement aux précédents romans. Que des aigris, des fatigués, des vaniteux. Deux gosses disparaissent ? L’auteur ne compatit même pas comme elle le faisait il y a dix ans. Elle décrit avec des mots vulgaires comment le psychopathe leur éclate la tête à coups de crosse après les avoir liés sur le tapis, point à la ligne ; elle en rajoute en faisant dire à un flic comment il les a retrouvés nus ensevelis à même la terre. Ce sont des « déchets », comme toutes les victimes qui se « laissent faire ». Mais pour ne pas effaroucher son lecteur américain-traumatisé-par-le-fameux-11-Septembre, les deux garçons – blonds – sont des orphelins (« ils ne manqueront à personne » est-il dit) et qui plus est « d’Afrique du sud ». Leur péché originel est-il d’avoir eu des gènes racistes, donc de mériter d’expier ? Il ne saurait s’agir de petits Américains blonds, même de Floride où l’esclavage et la ségrégation ne sont pourtant pas si lointains. « I have a dream… » disait Martin Luther King, ce qu’Obama reprend. Pas Cornwell pour qui la vie semble être une irrémédiable maladie mortelle.

Voilà pourquoi ce Cornwell-là me déplaît. J’ai pourtant lu avec bonheur toute la série. Hors d’Amérique, nous observons aujourd’hui comme une dérive. Les criminels sont considérés aux États-Unis comme génétiquement tarés – on cherche dans leur cerveau par image IRM pour savoir ce qui cloche. Ou bien traumatisés par le sectarisme religieux ou le viol pédophile – marqués à vie sans AUCUNE résilience possible. Les psys ne sont que des charlatans (Dr Self – docteur Féministe-Moi-Je-Narcissique – ne tient qu’à son émission télé…), les flics ne sont que des nuls ou des pourris, le FBI a suivi sa pente native de nouvel Inquisiteur après le Patriot Act. Il y a dix ou quinze ans, Scarpetta aimait son métier, Benton faisait avec conscience ce qu’il fallait, Marino enquêtait hors pair, Lucy en voulait. Fini tout cela. Même si chacun a réintégré des fonctions semi-officielles, refaisant un peu confiance au Système mis à mal par les attentats de 2001, quelque chose s’est cassé en Amérique. L’ère W. Bush II a-t-elle montré la naïveté de vouloir refaire monde selon un schéma idéaliste ? Il est prouvé depuis le 11-Septembre que le peuple américain n’est pas « élu » pour ouvrir la voie au Progrès et au Bonheur pour la terre entière.

A lire Pat Cornwell, on vit bien mieux ailleurs qu’aux États-Unis, ces vingt dernières années. Son héroïne d’avenir – Lucy – a la tête malade et elle fait de plus en plus n’importe quoi, entraînant tout le monde dans une danse mécanique de marionnettes (le terme est prononcé). Est-ce ainsi que se voient les États-Unis d’aujourd’hui, frustrés de leur Mission ? Nous avions déjà noté l’extrême sensibilité de Patricia Cornwell à saisir les états d’âme du pays et à rendre compte par ses personnages. Dans ‘Sans raison’, ils sont devenus des « experts » pour rien, obligés par des « scénarios » d’enfer déjà répertoriés et emmagasinés sur disque. Ils s’entraînent comme des forcenés pour être de parfaits pros – mais sans que cela leur serve à quelque chose. Les psychopathes et le Système les condamnent à l’impuissance.

Sans doute affiliée à la National Riffle Association et votant Républicain, Pat Cornwell se rend enfin compte des effets pervers du Patriot Act, voté dans la précipitation sécuritaire en 2002 : « Tu dois prendre en compte le fait qu’au nom de la lutte contre le terrorisme, les Fédéraux peuvent avoir accès à tes dossiers médicaux, aux médicaments que tu prends, à tes comptes bancaires, à tes habitudes d’achat, à l’intégralité de ta vie privée » p.360. Bienvenue dans le monde réel, miss gadget ! Lucy ne peut pas tout, l’exploration en est faite, c’est l’impasse. Son alter ego mâle, Rudy, qui mettait un peu d’ordre dans son bordel professionnel, a disparu des romans ; peut-être s’est-il lassé de travailler avec une telle capricieuse cafouilleuse égoïste ?

Nous craignons les romans à venir : Kay Scarpetta va-t-elle bientôt prendre sa retraite avant qu’elle ne nous devienne antipathique ?

Reste évidemment « la famille » de personnages à laquelle les lecteurs se sont attachés au fil des années (ce pourquoi je suis en colère de les voir se perdre), les meurtres bien tordus et l’intrigue qui palpite. Les fans suivront.

Patricia Cornwell, Sans raison (Predator), 2005, Livre de poche 2008, 500 pages, 512 pages, €8.70 e-book Kindle €8.49

Catégories : Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , | Poster un commentaire

Mary Higgins Clark, La nuit du renard

Avant l’essor du net et la loi des séries (télé), les écrivains écrivaient et Mary Higgins Clark écrivait bien. Ses textes étaient fouillés, sa langue correcte, ses personnages consistants. Le suspense monte peu à peu et s’affole vers la fin, les grands thèmes de l’époque sont abordés : la peine de mort, l’avenir de Grand Central Station à New York, la sécurité.

Un jeune homme est condamné à mort pour un crime qu’il nie avoir commis – à 17 ans. La gouverneure refuse sa grâce tant les éléments de preuve sont accablants. Dans le même temps, un couple se déchire intellectuellement, face à face sur les ondes. Lui est journaliste partisan de la peine de mort depuis que sa femme s’est fait assassiner ; elle est journaliste célèbre mais contre parce que, même coupable, tuer est se prendre pour Dieu. Un peu extrêmes tous deux, ils sont néanmoins amants. Et le fils de la morte ; le petit Neil de 8 ans, se débat entre asthme dû à l’angoisse de la perte, terreur de se voir abandonner par son père pour l’autre femme, et crainte de la marâtre.

Là-dessus, un tordu s’empresse de les enlever, elle Sharon l’amante et le Neil le fils. Pourquoi ? Pour rien, par plaisir sadique, par délectation de tuer et de prendre en photo les tortures des derniers instants. Comment s’y prend-t-il ? Pourquoi n’est-il pas aperçu ? Où les mène-t-il ? Que veut-il ?

C’est tout un jeu du chat et de la souris qui commence alors entre le père, célèbre, le FBI compétent, et le psychopathe déterminé. Jusqu’au dernier moment, nul ne sait si les otages sont encore en vie, ni où et quand en ville un endroit sauter. Si ce qu’il dit est vrai. Car il se fait appeler le renard, comme Rommel, le général allemand. Est-ce un indice ?

Difficile d’en dire plus sauf que les moyens des années soixante-dix étaient loin de ceux d’aujourd’hui et que les intrigues en étaient réduites au téléphone fixe, aux cabines isolées, au radiotéléphone et au bon vieux courrier par la poste. Même les photos étaient sur pellicule à faire développer ! La technique étant peu répandue, la psychologie comptait bien plus pour bâtir une intrigue – pour notre bonheur. May Higgings Clark y excellait. Ce pourquoi chacun peut lire ou relire aujourd’hui ses romans noirs sans craindre le décalage séculaire : ça marche toujours.   

Mary Higgins Clark, La nuit du renard (A Stranger is Watching), 1977, Livre de poche 1980, 221 pages, €5.90 e-book Kindle €5.99

Les romans policiers de Mary Higgings Clark chroniqués sur ce blog

Catégories : Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , , , | Poster un commentaire