
A Rome, les prétoriens était une garde de soldats d’élite qui protégeaient les préteurs, magistrats républicains. Jean Lartéguy utilise cette analogie pour évoquer les parachutistes en Algérie qui ont voulu protéger la République de la chienlit des politiciens faiblards, des colons agressifs et avides, et des fellagas du FLN. Ce roman, qui suit Les Centurions, décrit le « putsch » d’Alger le 13 mai 1958, mais surtout ces hommes, aspirants en 1945, lieutenants en Indochine, passés capitaine à la trentaine. Ils sont soudés, camarades de combat, et défendent l’honneur – une notion qui n’a plus guère cours. Ils voient leur pays s’enfoncer dans le déclin et l’affairisme, honnissent la IVe République de l’impuissance, et réclament le retour d’un ordre qui redresse le pays, avec un homme fort qui sait où il va. Ce sera de Gaulle. Las ! En bon politique, il leur mentira ; l’armée a fait le boulot pour rien, l’Algérie sera indépendante.
Ces parachutistes sont les seuls soldats de métier qualifiés dans cette guerre. Le pauvre contingent, envoyé par les Socialistes et la démagogie Guy Mollet, n’était ni entraîné, ni armé, ni commandé pour une guerre de « pacification ». Les jeunes conscrits se faisaient égorger sans même pouvoir se défendre, tandis que certains fonctionnaires « de gauche » pro-Algériens (ancêtres des pro-Palestiniens d’aujourd’hui) trahissaient sans vergogne pour laisser passer, en coupant les défenses frontalières, des sections entières de partisans venus de Tunisie et armés par les Soviétiques. Les paras, dit Lartéguy en 1961, ne sont pas colonialistes, ni racistes. Ils ont intégrés des soldats arabes et vietnamiens, un médecin noir, durant les opérations contre les nazis, puis contre les communistes. Ils prônent même, en mai 1958, « l’intégration » et les droits égaux pour tous (et toutes). Ce sera une chimère, que de Gaulle récusera en 1961, tranchant pour l’indépendance pleine et entière.
Lartéguy s’attache aux hommes, en journaliste qui a été parachutiste. Il les connaît bien, il a été des leurs. Son personnage de Pellegrin, ancien para devenu sous-préfet en Algérie, est un exemple : « Tout ce qu’il possédait tenait dans une valise : en revanche, il aurait pu remplir le théâtre du Châtelet avec ses amis. Pour tous, il était le symbole de cette jeunesse à la fois cynique et romantique née dans le maquis et les camps de concentration, brûlée par le désespoir et la violence, capable de tous les excès et de tous les sacrifices, mais incapable d’une activité normale » p.78. Ainsi sont le commandant de Glatigny, les capitaines Esclavier et Boisfeuras. Lequel « avait en lui quelque chose des romantiques révolutionnaires de l’entre-deux-guerres, dont Malraux et Hemingway nous donnèrent quelques exemples » p.139.
Leur doctrine ? Adaptée de Mao : être dans la population comme un poisson dans l’eau. Ce n’est pas du marxisme, mais de l’idéologie pratique ; quiconque veut entraîner les gens doit se montrer comme eux, être parmi eux, dans leur milieu, pour sentir ce que la foule est prête à accomplir si elle est dirigée. Les prétoriens, comme ceux de Rome qui faisaient ou défaisaient les empereurs en entrechoquant leurs épées, sont détenteurs d’une forme de pouvoir : l’action populaire. « Pendant quelques mois, (…) j’ai pensé que certains officiers pouvaient virer au communisme ; je me suis trompé. Trop de choses les retiennent dans notre camp. Quoi qu’ils fassent, même s’ils n’ont pas été baptisés, même s’ils sont franc-maçons, ils demeurent chrétiens et nationalistes. Nous les voyons jouer avec le marxisme ; ils sont à la rigueur capables d’adapter certaines méthodes pratiques du communisme aux problèmes qui nous préoccupent actuellement et qui sont les mêmes pour tous les pays sous-développés, mais ils n’iront jamais plus loin » p.184.
Dans la seconde partie, les capitaines et commandants du 13 mai 1958 sont éclatés dans divers régiments en métropole, en Allemagne, au Sahara. C’est dans ce désert que la guerre perdurera, « le pétrole » étant vital aux affairistes ces grandes compagnies habituées à faire leur politique sans les députés sous la IVe. Une fois de plus, des paras seront morts pour rien.
Très bien écrit (ça change d’aujourd’hui), de l’action militaire et politique, une analyse de mentalité d’époque, mais surtout une attention aux humains que seule permet le roman pour incarner l’Histoire.
Jean Lartéguy, Les prétoriens, 1961, Presses de la Cité 1966, 329 pages, €10,99
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