La Chute d’Oliver Hirschbiegel

Le film raconte la chute de Hitler et du « Reich de mille ans » dans les derniers jours de Berlin en avril et mai 1945. Le Führer hystérique et paranoïaque, parkinsonien avancé (Bruno Ganz), fête ses 56 ans lorsque éclatent les premiers obus à longue portée de l’armée rouge. Il ne veut pas y croire, il fantasme encore une prise en tenaille des forces soviétiques par le Groupe Steiner et la IXe armée, pourtant décimés et encerclés. Ce récit des derniers jours a été écrit par Joachim Fest, historien du IIIe Reich d’après les mémoires de la jeune Traudl Junge de 22 ans, née Humps (Alexandra Maria Lara). Elle avait été engagée comme secrétaire du Führer en 1942 à la Wolfsschanze, la Tanière du Loup, où le dictateur gouvernait en végétarien antialcoolique et antitabac, accompagné de sa chienne Blondi, une bergère allemande, et d’Eve la première femme du Reich (Juliane Köhler). Cette ravie de la crèche nazie deviendra Madame Hitler par un mariage hâtif in extremis en bunker sous les bombes.

Ce qui est intéressant aujourd’hui est moins l’apparat des uniformes nazis et la discipline stricte qui fait rêver plus d’un, ni les beuveries et fiestas endiablées au bunker (qui sont contestées par un témoin), mais l’engrenage du déni et de la folie délirante. Rien ne va plus, le Reich est foutu et l’Allemagne ravagée, mais Hitler fait comme s’il jouait du haut de l’Olympe avec des pions. Il les déplace à son gré sur une carte en papier comme s’ils étaient réels. Tout revers est pour le paranoïaque « un mensonge » et tout contradicteur réaliste « un traître ». La défaite ne peut être, seule la victoire existe. On croirait Poutine… Hitler est aussi enfermé, aussi délirant, aussi enclin au déni de réalité. Ses partisans fanatisés préfèrent se tuer plutôt que de tuer les ennemis, même les garçons de 12 ans de la Hitlerjugend. Hitler n’a aucune compassion pour la population civile (pas plus que Poutine) et il déclare : « Je ne verserai aucune larme sur le sort du peuple allemand. Il a choisi son destin » en l’élisant Führer. Quant à l’armée, lorsqu’un général lui déclare que « 15 à 20 000 officiers sont déjà tombés pour défendre Berlin », il répond froidement (comme Poutine avec le contingent) : « Mais la jeunesse est là pour ça ! »

Malgré ses plus fidèles qui le mettent en garde et le pressent de quitter Berlin pour résister dans les montagnes de Bavière, le vieux refuse. Il ne croit pas à la défaite, ou alors comme à un crépuscule des dieux, dans l’explosion finale de son monde. Hermann Göring a quitté la capitale et tente de s’accaparer le pouvoir au motif que Berlin est coupée du monde extérieur, Heinrich Himmler (Ulrich Noethen) contacte les Alliés occidentaux pour leur faire une offre de capitulation en arguant d’un Führer malade, même Albert Speer (Heino Ferch), l’architecte en chef du Reich que le dictateur aime bien, lui révèle qu’il désobéit depuis des mois à ses ordres absurdes de terre brûlée qui détruiraient systématiquement toutes les infrastructures allemandes. Seul Joseph Goebbels (Ulrich Matthes), qui a dans le film la gueule d’un mafioso corse des années trente, non seulement reste au bunker mais fait venir sa femme Magda (Corinna Harfouch) et leurs six enfants. Tous vont mourir, les petits avec, la walkyrie fanatique les droguant avant de leur faire mordre durant leur sommeil une capsule de cyanure, avant que son mari en grand uniforme ne la tue au revolver avant de se tuer (en fait, ce fut un médecin qui a injecté le cyanure aux enfants et des SS qui, sur ordre, ont revolvérisé les époux). Le médecin du Reich, le SS Ernst-Robert Grawitz à qui le Führer a refusé l’autorisation de quitter Berlin pour mettre en sécurité sa famille dégoupille deux grenades à main sous la table du dîner, se faisant exploser avec sa femme et ses enfants.

Après ses ordres aberrants et sans aucune « pitié » (mot judéo-chrétien qu’il avait en horreur), Adolf Hitler a fini par disparaître volontairement, sachant que tout est foutu. Dès lors, lourde ironie allemande, tout le monde a recommencé à fumer dans le bunker. Mais ce ne fut qu’une vingtaine d’heures seulement avant que les Russes ne débarquent à la chancellerie. Il a ordonné à son aide de camp Otto Günsche (Götz Otto), de la 1ère division SS Leibstandarte Adolf Hitler, de brûler son corps et celui d’Eva Hitler née Braun à l’essence, à l’orée du tunnel d’entrée. Le colonel médecin SS Ernst-Günther Schenck (Christian Berkel) croise des commandos SS dans la ville en flammes qui n’ont que ça à faire d’abattre des civils pour « atteinte au moral de l’armée » et des Volkssturm mal armés qui n’avaient d’autre choix que de se rendre ou de mourir. Même Peter (Donevan Gunia) le petit fana mili de 12 ans, Hitlerjugend blond bien pris dans son uniforme noir, se rend compte de la stupidité de la fidélité à tout prix. Il a été inspiré par le vrai Alfred Czech né en 1932 et mort en 2011, le plus jeune garçon à avoir été décoré de la Croix de fer devant le bunker par Hitler en personne pour avoir dégommé deux chars soviétiques au Panzerfaust. Les armes de poing ne peuvent guère contre une armée en marche et ses amis et amies se font tuer bêtement – pour rien. Même son père, qui voulait l’empêcher de se battre, a fini pendu au dernier moment par des voisins jaloux ou fanatisés.

La dernière image est une convention d’espérance. Traudl Junge, hier nazie convaincue, décide de passer les lignes soviétiques en civil au lieu de se rendre et, en chemin, le gamin ex-hitlérien qui n’a plus personne (ni père, ni Führer, ni amis), lui prend la main pour l’accompagner. Eux seront la relève de la nouvelle Allemagne démocratique et prospère, loin des lunes hitlériennes que Poutine, cet archaïque, semble reprendre presque entièrement à son compte compte… 77 ans plus tard. Le spectateur peut noter que le gamin en uniforme portait son col fermé, bardé de certitudes, alors qu’en liberté il le porte ouvert, accueillant ce qui vient, du vent coulis aux désirs et aux curiosités du monde. Tout un symbole.

DVD La Chute (Der Untergang), Oliver Hirschbiegel, 2004, avec Bruno Ganz, Ulrich Matthes, Christian Berkel, Juliane Köhler, Oliver Hirschbiegel, Corinna Harfouch, Heino Ferch, Matthias Habich, Alexandra Maria Lara, TF1 studio 2005, 2h30, €14,90 blu-ray €49,25

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Colette et Willy, Claudine à l’école

Nous célébrons en ce 28 janvier les 150 ans de la naissance de Sidonie–Gabrielle Colette, née en 1873. La future écrivaine se marie à 20 ans avec Henri Jean Albert Gauthier–Villars, de 14 ans son aîné. Deux ans plus tard, il lui demandera d’écrire ses souvenirs d’école afin d’alimenter sa production de feuilletons littéraires. Ce sera le premier des Claudine.

Claudine à l’école est impitoyablement loin des convenances, récit sensuel et vivant empli d’une curiosité pour la nature, les personnes et tout ce qui survient. Saisie de 15 à 16 ans, jusqu’au brevet élémentaire, la jeune fille encore vierge connaît ces amitiés particulières qui couvent dans les serres où la pruderie catholique bourgeoise maintenait les adolescents des deux sexes jusque fort tard dans la vie. Surtout les filles. Si les garçons étaient un peu dévalorisés de faire les passifs sous les assauts de leurs aînés, souvenirs qu’ils ne racontaient avec nostalgie que fort tard dans leur vie, les filles émoustillaient les adultes et les lecteurs par leurs expériences d’amitiés passionnelles.

Il s’agit donc d’un flirt entre Claudine, 15 ans, et la maîtresse adjointe Aimée, sous l’œil jaloux de la directrice Mademoiselle Sergent. Collette a pris pour modèle sa propre institutrice lorsqu’elle avait 13 ans. La directrice souffle à son élève l’amante et Claudine se rabat sur Luce, la jeune sœur d’Aimée, qu’elle pince et taloche tout en admirant son teint de lait, ses grâces de chatte et un peu ses caresses.

Mais ces grivoiseries prime-adolescentes ne sont mises ici que pour pimenter le récit fait aux lecteurs et l’allécher de propos équivoques : on reconnaît ici la patte professionnelle de Willy. Les souvenirs champêtres et les cocasseries villageoises de la classe, des fêtes et de l’examen sont de Colette elle-même, écrits avec une verve critique et des détails précis savoureux. Il y a de la spontanéité et de l’allégresse dans cette façon d’écrire sauvage et primesautière. Claudine n’a peur de rien, surtout pas de dire, et sa franchise est rafraîchissante. Elle émoustille le docteur Dutertre, futur député, elle rend jalouse la directrice au nom sévère de Sergent, elle en impose à ses niaises de copines et à la candide Luce qui aimerait bien l’aimer jusqu’au lit. Las ! La directrice désigne la grande Anaïs pour coucher avec elle à l’hôtel du chef-lieu où ont lieu les épreuves du brevet.

Ses portraits sont d’une vérité sans merci. Pour Mademoiselle : « Le désordre de ses rudes cheveux roux crespelés, la pourpre cruelle de ses lèvres – absorbée, palpitante, et l’air quasi dément » p.165 Pléiade. C’est délicieux de vacherie. Pour les adolescents de la classe de garçons : « de grands nigauds de 14 à 15 ans ; ils rapportent les fils de fer, ne savent que faire de leurs longs corps, rouges et stupides, excités de tomber au milieu d’une cinquantaine de fillettes qui, les bras nus, le cou nu, le corsage ouvert, rient méchamment des deux gars » p.181. C’est délicieux de sensualité. Pour ses amies d’école : « Ça me paraît insensé de songer que je ne viendrai plus ici, que je ne verrai plus Mademoiselle, sa petite Aimée aux yeux d’or, plus Marie la toquée, plus Anaïs la rosse, plus Luce, gourmande de coups et de caresses… j’aurais du chagrin de ne plus vivre ici » p.192.

Claudine à l’école n’est pas un grand roman mais il est vivace et vivant. Son titre et l’engouement qu’il a obtenu auprès du public, ont donné le col Claudine pour les robes, avant la manie des séries, dont Martine à l’école, Martine en vacances, et ainsi de suite. Plus trois films et, obsession infantile moderne, une bande dessinée.

Sidonie–Gabrielle Colette a été scandaleuse, elle a sidéré le bon bourgeois des Années folles, elle reste dans les mémoires comme une écrivaine pleine d’énergie disant ce qu’elle avait à dire sans mâcher ses mots. Elle aimait ce qui croque, la verdure, les bois, le parler campagnard, les chattes et danser nue. Cela fait cinq générations qu’elle est apparue et deux qu’elle a disparue. C’était avant ma naissance mais je la lis encore avec plaisir et délassement.

Colette et Willy, Claudine à l’école, 1895, publié en 1900, Livre de poche 1978, 252 pages, €7.70, e-book Kindle €5.99

Colette, Œuvres tome 1, Pléiade Gallimard, 1984, 1686 pages, €71.50

DVD Claudine à l’école, téléfilm d’Édouard Molinaro, 1978, avec Marie-Hélène Breillat

BD Claudine à l’école, Lucie Durbiano, 2018, Gallimard, collection Fétiche €20.00 e-book Kindle €14.99

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Nietzsche parle de l’enfant et du mariage

Le mariage, pour Nietzsche, est sacré. S’il exècre le christianisme, le philosophe reste religieux : il relie l’humain au cosmos et au destin. Le mariage est une union à deux qui a pour but l’unique : l’enfant. Mais l’enfant est lui aussi sacré : « Es-tu un homme qui ait le droit de désirer un enfant ? Es-tu le vainqueur de toi-même, maître de ses sens et de tes vertus ? »

Si oui, alors « je veux que ta victoire et ta liberté aspirent à l’enfant. (…) Tu dois construire plus haut que toi-même. Mais il faut d’abord que tu sois construit toi-même, carré du corps à l’âme. » Tel est la saine raison de la passion et des sens, si l’on veut être humain. Les films récents sont pleins de pères qui découvrent leur progéniture, délaissées par le sort ou par leur métier éprouvant. Puis, une fois construits, par les aventures, le métier, l’armée, ils reviennent au garçon ou à la fille et portent désormais leurs soins à y être attentifs, à les « élever » enfin conjointement avec la mère qui a eu jusqu’alors tout le travail. Une prise de conscience de notre époque. Seul un esprit sain dans un corps sain saura élever correctement un enfant. A deux, c’est mieux, les faiblesses de l’un étant compensées par les forces de l’autre, les deux étant relatives aux contingences et aux fatigues.

« Tu ne dois pas seulement propager ta race en l’étendant, mais aussi en l’élevant. » Élever, c’est rendre meilleur, plus. Plus vigoureux, plus maîtrisé et civilisé, plus intelligent. On ne naît pas noble, on le devient – ce que Nietzsche appelle le Surhomme. « Tu dois créer un corps supérieur, un premier mouvement, une roue qui roule sur elle-même – tu dois créer un créateur. » Le lecteur a reconnu l’ultime des Trois métamorphoses, celle du lion en enfant, un être innocent empli d’énergie vitale, libéré des carcans moralistes et de l’excès des contraintes sociales.

« Mariage : c’est ainsi que j’appelle la volonté à deux de créer l’unique qui est plus que ceux qui l’ont créé.Respect mutuel, c’est là le mariage ». Nietzsche n’est pas machiste ni viriliste. Bien que contaminé malgré lui par l’ambiance de son temps, ce XIXe bourgeois, dominateur, masculin et impérialiste, il considère que le mariage lie deux êtres égaux avec un objectif commun : l’enfant des deux. Chacun apporte son talent et le capital génétique, social et culturel (comme dirait Bourdieu), fructifie sous la houlette attentive et bienveillante du père et de la mère. Avec une fratrie, c’est mieux ; et des cousins et cousines, encore mieux ; et des amis et amies, toujours meilleur. On ne naît pas tout armé, on le devient.

Le mariage habituel est une misère, constate Nietzsche. Bien loin « d’élever » des enfants, il les rabaisse. Car les mariés sont faibles et s’apparient mal. Parfois ils « achètent » une femme par leur dot ou en faisant miroiter leur richesse, leur situation, leurs espérances d’héritage. « Oui, je voudrais que la terre fût secouée de convulsions lorsque je vois un saint s’accoupler à une oie. » Humour de Nietzsche… Les mariages entre inégaux sont des béquilles de vieillesse après des égarements de jeunesse : rien de bon. L’un « ne captura qu’un petit mensonge paré » – une pétasse qui ne pense qu’à son corps et à ses afféteries ; l’autre « d’un seul coup a gâté à tout jamais sa compagnie », d’un coup de tête, d’un coup de cœur, d’un coup de queue ; un troisième « cherchait une servante qui eût les vertus d’un ange » – et voilà le machisme dominateur bourgeois, et Nietzsche l’abomine : « mais soudain il devint la servante d’une femme, et maintenant il serait nécessaire qu’il devint ange lui-même ». L’égalité dans le couple, n’est en effet pas respectée. Or, pas de liberté sans égalité, semble suggérer Nietzsche.

Où est l’égalité quand on cède à « de brèves folies » pour se marier « – c’est là ce que vous appelez amour ». Un « amour » qui n’est que sensualité bestiale, « le plus souvent c’est une bête qui flaire l’autre. » Ou une passion aveugle, « une parabole exaltée et une ardeur douloureuse ». Rien de sain, rien d’équilibré mais à chaque fois un pur égoïsme. « Un jour vous devrez aimer par-delà vous-mêmes ! Apprenez donc d’abord à aimer ! » Il faut être soi-même pour se marier, donc pas trop jeune et immature, et encore moins dans nos sociétés contemporaines infantilisantes où il est « interdit » de baiser avant l’âge de 15 ans et de travailler avant 16 ans – mais jusqu’à 65 révolus.

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1884, traduction Geneviève Bianquis, Garnier Flammarion 2006, 480 pages, €4,80 e-book €4,49

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Mary Higgings Clark, Quand reviendras-tu ?

Un thriller classique de l’autrice avec jeune femme divorcée éprouvée par la vie, son entreprise de décoration d’intérieur, un petit garçon enlevé, un ex-mari volage, de vieux amis fidèles, un révérend bêta. Tout se passe à New York dans la bonne société. Dommage que le suspense soit inexistant, l’auteur composant son roman de façon à indiquer immédiatement ce qui s’est passé. Plus aucun mystère ou presque, seul le nom du kidnappeur reste inconnu, mais vite soupçonné.

Deux ans auparavant, Alexandra dite Zan a obtenu de son patron irascible de la boite de déco célèbre dans laquelle elle travaillait un congé pour aller voir ses parents à Rome. Mais ceux-ci ont eu un accident de voiture en allant la chercher, ils sont morts. Anéantie, elle se laisse protéger par Ted, un ami dans la communication, qui ne tarde pas à l’épouser. Mais au bout de six mois, Zan veut reprendre sa liberté. Le lecteur ne sait pas pourquoi, c’est ainsi. Les bonnes femmes font ce qu’elles veulent, c’est entendu.

Sauf que Zan est enceinte, sans le savoir (ça non plus, ce n’est pas courant de nos jours). Elle décide de garder le bébé, le prénomme Matthew, en informe son ex mais ne lui accorde rien, pas même de verser une pension alimentaire ou un droit de garde. « Je fais ce que je veux de mon corps », air connu. Oui, mais le petit garçon, à ses 3 ans, se fait enlever dans Central Park (toujours aussi mal famé). La nounou de 15 ans s’est endormie et une femme est venue prendre l’enfant dans sa poussette. Aucun indice, aucun témoin.

Sauf que deux ans plus tard, un Anglais (donc naïf) a pris des photos de son mariage dans le Park et, en agrandissant l’une d’elle, distingue celle qui a enlevé Matthew : c’est Zan elle-même ! Ou du moins c’est ce que l’on voit. Tout le monde le croit lorsque la police fait expertiser les clichés et prouvent qu’ils n’ont pas été trafiqués. Et un révérend d’une paroisse de New York a vu une femme qui ressemblait à Zan venir se confesser qu’elle se sentait coupable d’un crime qui allait être commis. Les vidéos surveillance sont formelles, on reconnaît sans peine Zan. Dès lors, quoi ? Zan a-t-elle une personnalité multiple ? Traumatisée par la mort de ses parents a-t-elle disjoncté comme cela se fait couramment dans la société américaine ? Son ancien patron, pervers narcissique, lui en veut-elle au point de commanditer un enlèvement juste pour la déstabiliser et lui faire du tort ? Ce coupable tout désigné est trop beau pour être le bon, évidemment.

Les amis confortent mais n’en pensent pas moins, les flics font leur boulot ingrat qui prend du temps, Ted fulmine contre Zan qui a laissé une nounou incompétente surveiller leur enfant et laisse entendre que Zan a peut-être tout manigancé parce que le gamin la gênait dans sa carrière ambitieuse.

Bon, il s’agit d’un fait banal, une substitution d’identité, ce que tout le monde s’accorde à penser s’il fait confiance à la jeune femme. Encore faut-il être introduit dans son intimité pour connaître son habillement du jour, le numéro de son compte bancaire et ses projets professionnels. Je ne révèle pas comment, mais là encore, rien que de plus banal au XXIe siècle et à New York quand on a de l’argent.

Tout finira bien, comme d’habitude, les méchants seront punis, les bons récompensés, Matthew retrouvera sa maman et Zan trouvera le bon mari pour la vie en assurant sa carrière.

Écrit plat comme un scénario mondain déroulé au fil de la conversation… Un mauvais roman de la Clark (décédée en 2020) qui nous avait habitué à plus de mystère et d’excitation de chapitre en chapitre. Il est vrai qu’à 84 ans on est plus dans la routine et moins dans le suspense. Se lit, mais sans l’attrait des précédents romans.

Mary Higgings Clark, Quand reviendras-tu (I’ll Walk Alone), 2011, Livre de poche 2013, 430 pages, €7,90

Mary Higgings Clark déjà chroniquée sur ce blog

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John Fante, Rêves de Bunker Hill

C’est le dernier roman – autobiographique mais romancé – de l’auteur, mort l’année après d’un diabète avancé. Bien que considéré comme « important » dans les lettres américaines, précurseur de la Beat Generation, ces artistes bohèmes des années cinquante et soixante, j’avoue ne pas accrocher. Ginsberg, Kerouac, Burroughs, méritent mieux de la littérature que Fante, à mon avis ; ils sont plus explorateurs et plus vivants.

Sous le nom d’Arturo Bandini, l’auteur est un affabulateur qui préfère toujours enjoliver la réalité pour en faire une fiction conforme à ses goûts. Bandini est d’ailleurs un mot intéressant, entre bandit et bander en français – exactement ce que ne cesse de faire le personnage tout au long de sa vie. Le monde le contrarie et il ne cesse de tenter de le contrer – vain effort à la Sisyphe. Les femmes le font grimper aux rideaux, notamment leur arrière-train, depuis qu’il a vu de dos à 5 ans sa cousine de 8 ans se coiffer devant la glace, toute nue sauf les chaussures à haut talons de sa mère.

« Saute-ruisseau » à Los Angeles, la cité où les gens ne sont pas des anges mais des requins de la scène et de la frime, Bandini cherche à « écrire ». Il n’écrit que lui, sur lui, en lui. Une nouvelle est publiée, il a 23 ans et le roi n’est pas son cousin. Il s’empresse alors de se proclamer « écrivain » et cherche des emplois en rapport avec son talent. Rewriter pour un agent désespéré de la médiocrité de ce qu’il reçoit, il sabre la première nouvelle qui lui est confiée, se fait pardonner par son autrice riche puis se fait jeter parce qu’il tente de la baiser au vu de ses fesses à la plage. Un copain dans la dèche le confie à son propre agent, qui l’envoie à un producteur d’Hollywood qui lui trouve un boulot de scénariste qui consiste à ne rien faire jusqu’à ce qu’on l’appelle. Lorsque c’est le cas, il tombe sur une pétasse qui connaît, selon ses dires, tout Hollywood depuis deux générations au moins, coquetèlant, dînant ou couchant avec tel ou telle, tous célèbres et évidemment ses « amis » – à l’américaine. Rien à écrire, rien à travailler, rien à foutre. Seulement écouter et cautionner. Bandini réécrit un scénario de film sur une idée de producteur mais la pétasse réécrit elle-même tout à sa sauce – et ils sont censés travailler ensemble ! Bandini se retire : de la fille et du métier.

Il erre dès lors sur ses économies à tenter d’écrire, l’argent facile gagné à ne rien faire ne prédisposant pas à l’écriture alors que la pauvreté si. Sur une impulsion, il va retrouver sa famille à Boulder dans le Colorado, où il règne un froid polaire sous la neige – le contraire de Los Angeles – puis repart après s’être fait mousser devant eux. Il n’est plus de là-bas et pas non plus d’ici. Il est dans les limbes de la méconnaissance, velléitaire perpétuel, incohérent, incapable d’aller jusqu’au bout, même avec les femmes. La tôlière de cinquante balais avec qui il a baisé faute de mieux l’a jeté elle aussi après qu’il l’eut appelé « maman ». Plus autodestructeur que lui, il faut trouver !

Reflet d’une époque où Fante était déjà has been sans jamais avoir vraiment été, cet ultime roman où chaque chapitre conte une anecdote réinventée et enjolivée, d’un style paillard et parfois cru, en tout cas direct, est son chant du cygne. Il l’a dicté à sa femme avec qui il a eu malgré tout quatre enfants.

John Fante, Rêves de Bunker Hill (Dreams From Bunker Hill), 1982, 10-18 2002, 192 pages, €6,60

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Jean-Christophe Rufin, Check-point

Un pack d’humanitaires d’une association de Lyon part en convoi de deux camions de 15 tonnes livrer en 1995 des vivres, des médicaments et des vêtements dans la Bosnie en guerre.

Ils sont cinq, quatre garçons et une fille. Maud, 21 ans, la taille arrêtée à l’âge de 13 ans, porte des vêtements informes et de grosses lunettes inutiles pour ne pas qu’on la désire. Lionel, le chef de mission, est rigoureux et bureaucrate, il a horreur de sortir des clous et des règles ; il n’est pas fait pour l’action mais est venu pour impressionner Maud, qu’il désire et croit aimer. Alex et Marc sont deux anciens militaires de trente ans, devenus amis parce que blessés par la vie. Alex est métis, Marc est orphelin d’un légionnaire français d’origine hongroise et d’une Palestinienne du Liban ; confié aux enfants de troupe dès l’âge de 5 ans, il a manqué d’affection et a développé une force de résistance aux brimades comme une musculature de riposte. Enfin Vauthier. Hargneux, haineux, égoïste, anarchique, il est indic pour les services de sécurité ; on ne sait pas pourquoi il fait partie d’une mission humanitaire mais on ne tardera pas à le savoir.

Les camions et les bivouacs sont un huis-clos où se déploient les interactions sociales. Lionel aime Maud qui aime Marc, lequel est ami avec Alex ; seul Vauthier déteste et méprise tout le monde – qui le lui rendra bien. Maud et Marc vont baiser comme des lapins, pour le plus grand dépit de Lionel, sous le regard amusé d’Alex, un brin jaloux que son ami lui échappe, et sous l’œil mauvais de Vauthier qui se réjouit du mal fait aux autres. Mais le plus fin est le dilemme constant des jeunes engagés dans la mission : s’agit-il de sauver les corps en les nourrissant, les soignant et les vêtant, ou de porter assistance humaine à des populations confrontées à la guerre ? Auquel cas l’engagement ne peut rester niaisement « humanitaire ». Quand la violence surgit, l’humanisme déguerpit. Il y a ami et ennemi, il faut choisir.

Marc a choisi, Alex aussi, mais s’ils cachent aux autres leur mission personnelle, elle n’est pas la même. Maud découvre et Lionel tente de gérer, vite dépassé. Seul Vauthier, animé par une haine irrépressible pour quiconque est meilleur que lui (ce qui n’est pas difficile à trouver), sait que cela doit mal finir.

Les check-points sont l’expression du chaos, la surveillance de bandes armées autonomes qui limitent leur territoire. Les guerres civiles, partout sur la planète, morcellent les États et déboussolent les civils. Le check-point est le point de passage d’un univers connu à un autre, sauvage, où règne la loi du plus fort. « La guerre civile, c’est le triomphe des salauds. » On l’a bien vu sous l’Occupation. L’humanitaire à la française est devenu naïveté dans le monde actuel. Les French doctors touchés par la misère des enfants affamés du Biafra cèdent peu à peu la place à un engagement carrément militaire – en Libye, au Mali, en Syrie. Les certitudes humanistes sont ébranlées par les réalités de la guerre. Les frontières mentales sont aussi franchies aux check-points. « De quoi les ‘victimes’ ont-elle besoin ? De survivre ou de vaincre ? Que faut-il secourir en elles : la part animale qui demande la nourriture et le gîte, ou la part proprement humaine qui réclame les moyens de se battre, fût-ce au risque du sacrifice ? »

Une belle réflexion en forme de thriller psychologique par un pionnier du mouvement humanitaire français qui a beaucoup réfléchi à l’efficacité de l’action.A l’heure de l’agression sauvage des Russes sur les Ukrainiens, et puisque l’on se demande jusqu’où peut aller notre ‘aide’, ce roman aide à réfléchir.

Jean-Christophe Rufin, Check-point, 2015, Folio 2016, 416 pages, €8,40 e-book Kindle €5,99 ou emprunt abonnement

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Nous ne goûtons jamais rien de pur, dit Montaigne

Montaigne découvre au chapitre XX de son Livre II des Essais que rien en ce bas-monde n’est pur ni parfait. « Des plaisirs et des biens que nous avons, il n’en est aucun exempt de quelque mélange de mal et d’incommodité ». C’est que nous vivons point en paradis ! Le monde des Idées comme l’au-delà des félicités divines ne sont qu’(humains) fantasmes d’absolu. « De la source même des plaisirs jaillit quelque chose d’amer », écrit Lucrèce cité par Montaigne.

C’est que notre conception du monde est binaire, contrairement à celle des Chinois par exemple, qui voient toujours un petit peu de yin dans le yang, et réciproquement. Pour nous, c’est bien ou mal, vrai ou faux, zéro ou un. La Bible a façonné cette façon de penser, le « Livre » à majuscule étant l’alpha et l’oméga de la pensée. Ce que l’islam a poussé à l’absolu en faisant du Coran, susurré à Mahomet (un intermédiaire) par un archange messager (donc pas directement par Allah) puis récité de mémoire (donc faillible) par le prophète (qui ne savait ni lire ni écrire), et enfin transmise oralement durant des générations avant que le Texte fut mis par écrit par divers lettrés (donc partiellement déformé, voire interprété). Comme pour Platon, le Coran dit que tout est dit une fois pour toute et qu’il ne s’agit aux hommes que de dévoiler la Parole pour connaître Dieu et les lois de l’univers qu’il nous a bâti. Dès lors, toute découverte n’est qu’une révélation ; les lois de la nature préexistent de tout temps et restent immuables ; elles ne peuvent qu’être vraies ou fausses, jamais changeantes ni relatives.

Or, constate Montaigne avec les Antiques (pré-bibliques), « les lois mêmes de la justice ne peuvent subsister sans quelque mélange d’injustice » et « notre extrême volupté a quelque air de gémissement et de plainte » (baiser fait mal en même temps que du bien et rend mélancolique en même temps qu’amoureux). « L’homme, en tout et par tout, n’est que rapiècement et bigarrure. » C’est ce que dit par exemple un Bruno Latour, récemment disparu, qui conteste le fait que nous soyons « modernes », autrement dit cartésiens de caricature, voués à la seule raison rationnelle et raisonnante qui coupe l’humain du reste de la création. La Science n’est qu’une série d’expériences réussies et publiées qui doivent être acceptées socialement ; elle ne sort pas toute armée du cerveau de génies. Les Lumières, dit Bruno Latour, se voulaient universelles et, ce faisant, apporter à chaque peuple le dévoilement du Vrai et du Bien. L’Occident ne les contraignait et colonisait (au départ) qu’avec de bonnes intentions : les convertir à la « vraie » foi pour leur faire quitter l’obscurantisme, leur inculquer les « bonnes » pratiques d’hygiène et de médecine, leur faire construire les instruments « utiles » de la modernité industrielle. Si l’universel reste le but, dit Latour, les voies d’y parvenir sont plus dans les liens entre les êtres, ce qu’il appelle « la diplomatie », que par la réalisation d’un Plan de dévoilement rationnel d’une quelconque vérité absolue. Les « êtres » selon Bruno Latour n’étant pas qu’humains, mais aussi plantes, animaux, objets, ressources, virus, prions, etc. Avec tous il faut « négocier » pour que chacun trouve sa place, avec le moins de mal possible.

Pour cela, tout l’être humain est sollicité, et pas seulement sa raison. Montaigne constate d’ailleurs « que, pour l’usage de la vie et service du commerce public, il y peut avoir de l’excès en la pureté et perspicacité de nos esprits ». A trop couper les cheveux en quatre on ne comprend plus guère ; à envisager toutes les possibilités, on n’agit plus guère, le choix étant trop grand et trop cornélien. « Les opinions de la philosophie élevées et exquises se trouvent ineptes à l’exercice. » C’est tout le drame hier des intellos gauchistes qui voulaient réaliser l’absolu en politique et le meilleur des régimes à imposer à tous selon l’épure en chambre qu’un philosophe avait prédit ; c’est tout le drame aujourd’hui de l’écologie politique qui veut tout, tout de suite, la fin de toute énergie fossile et la décroissance selon la courbe de température de Gaïa, sans prendre en compte ni les autres, ni ce qu’ils pensent. Leurs vérités se posent comme absolues, elles ne sont donc pas contestables, tout adversaire est le mal incarné, le diable en personne. C’est ainsi que le nucléaire est honni sans même y penser – ni débattre ! – alors qu’il est probablement le meilleur compromis actuel comme énergie de transition. On ne change pas une société par décret, on ne révolutionne pas un monde par caprice.

« Il faut manier les entreprises humaines plus grossièrement et plus superficiellement, et en laisser bonne et grande part pour les droits de la fortune », dit Montaigne.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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Amadeus de Miloš Forman

Adapté d’une pièce de théâtre de Peter Shaffer, elle-même inspirée assez librement d’une pièce de Pouchkine, écrite en 1830, le film n’est pas une biographie mais une vision romancée de Wolfgang Amadeus Mozart. Amadeus, « aimé de Dieu » (Tom Hulce), est le fil conducteur qui l’oppose dans cette fiction à Antonio Salieri (F. Murray Abraham) qui joue le démon (il a d’ailleurs un gros nez). En vrai, Salieri s’est dit responsable de la mort de Mozart mais sur le plan figuré, comme n’ayant pas accueilli dignement le génie et avoir tardé à reconnaître la nouveauté de sa musique. Ici, il raconte sur la fin de sa vie à un prêtre venu l’assister à l’hôpital (Herman Meckler) son duel avec Mozart, sa jalousie et son reniement de Dieu pour l’avoir laissé choir, lui le laborieux, au profit de cet épouvantail à la facilité déconcertante.

Reste un film long et harmonieux qui baigne dans les notes, tourné (à Prague plutôt qu’à Vienne) dans des décors d’époque et avec des personnages plus vrais que nature. L’archevêque prince de Salzbourg Hieronymus von Colloredo (Nicholas Kepros) a la suffisance d’église de son temps ; l’empereur Joseph II du Saint-empire romain germanique de Vienne (Jeffrey Jones) est moins sot que l’on pourrait penser ; le clan des « Italiens » de la cour est aussi bête et machiavélique que l’engeance des courtisans partout et en tous temps – c’est l’un d’eux qui pense que L’enlèvement au sérail a « trop de notes » ! ; le public des grandes cocottes applaudit parce que tout le monde le fait tandis que le populo du théâtre bouffon est bon public pour les farces et apparitions de La flûte enchantée. Que lui commanda en vrai Emmanuel Schikaneder (Simon Callow), grand ami franc-maçon de Mozart.

Cette « belle histoire » inventée oppose la nuit Salieri au soleil Mozart, la vieillerie à la jeunesse (ils n’avaient pourtant que 6 ans d’écart en vrai, que le film a forcé à 14), le besogneux au génie – l’aimé de Dieu au médiocre. Pourtant, c’est Salieri qui a réussi socialement et a de la fortune, pas Mozart qui jette l’argent par les fenêtres et ne pense qu’à baiser, picoler, rigoler – et composer – avec son rire idiot qui gâche un peu le film. Marié en 1782 à Constance dite Stanze (Elizabeth Berridge) malgré son père Léopold (Roy Dotrice), le couple a eu six enfants en neuf ans dont le dernier en juillet 1791. Seuls deux garçons ont survécu. On a dit du rire de Mozart, selon les témoignages par lettres, qu’il était comme « du métal rayant du verre », mais il fait tache dans l’ensemble. C’est plutôt le hennissement d’une jument en chaleur que l’expression d’une joie spontanée de cet homme-enfant. Plutôt petit, 1,62 m si l’on en croit les biographes qui ont dû le mesurer pour que cela soit aussi précis, Wolfgang était une bête de cirque, formaté depuis la prime enfance par un père aimant mais autoritaire et fusionnel à faire le singe savant devant les cours d’Europe. Rien d’étonnant à ce qu’il ait été libertaire et amoureux du Figaro de Beaumarchais – interdit dans l’empire austro-hongrois -, exécrant les courtisans et les simagrées, sûr de sa perfection musicale et peu diplomate envers les Grands comme envers ses collègues. Il imposera ses Noces de Figaromalgré l’empereur et malgré la cour.

Salieri, qui s’est voué tout enfant à la musique devant Dieu à cause d’un père trop normal, terre à terre, bâfreur et ignorant, est présenté comme jaloux du jeune Mozart qui réussit tout ce que lui n’a pas pu ni su : folâtrer dans les salons avec une jeunette qui arbore les pommes de ses seins jusqu’à la naissance des tétons, arriver en retard devant l’empereur, émettre des objections à ce qu’il dit, retenir un morceau de musique en ne l’ayant entendu qu’une seule fois, écrire ses partitions comme on écrirait une lettre – en bref oser. Tout ce que la Révolution française accomplissait à la même époque, les Lumières bouleversant la société européenne aussi fort que le mouvement de mai 68. Mozart est un génie parce qu’il est vrai. Cela ne veut pas dire qu’il « s’exprime » spontanément sans jamais avoir appris : au contraire ! Depuis tout petit, il a pratiqué assidûment le piano, le violon et la musique et ce n’est qu’une fois aguerri par tous ces exercices que jouer et composer sont devenus pour lui une seconde nature, tout comme Victor Hugo parlait en alexandrins ou Chateaubriand en prose romantique.

Salieri n’a pas assisté à la mort de Mozart, pas plus qu’il n’a tenu la plume pour sa Messe de requiem, mais la dynamique de la fiction exigeait un deus ex machina – le spectre du Commandeur de Don Giovanni,l’image du père comme du Père qui rappelle la règle, et emporte dans la mort après les trois coups du Destin.

Ce film amoureux de Mozart a obtenu de nombreuses récompenses au milieu des années 1980 – et c’est mérité. Je l’ai revu avec bonheur.

DVD Amadeus, Miloš Forman, 1984 (la version director’s cut rallongée de vingt minutes en 2002 ne semble pas disponible en DVD doublage français), avec Tom Hulce, F. Murray Abraham, Milos Forman, Elizabeth Berridge, Simon Callow, Roy Dotrice – et sir Neville Marriner dirige la musique, Warner Bros entertainment 2000, 2h33, €9,89

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David Lodge, La chute du British Museum

L’auteur a obtenu un Master of Arts en 1959 avec un mémoire sur les romanciers catholiques britanniques. Son troisième livre romance ses aventures comme étudiant sans poste et comme papa de déjà deux enfants dans un univers catholique où il est interdit de limiter la procréation. Il use de la veine comique pour faire passer ses thèses et dote son personnage de trois enfants en quatre ans, un quatrième en route. C’est que les méthodes « naturelles » pour éviter les grossesses sont empiriques, fondées sur la température pour prévoir l’ovulation, et ne fonctionnent pas de façon standard. La famille ABCDE va bientôt se doter d’un F. Car tous les prénoms sont déclinés dans l’ordre alphabétique : Adam Appleby doctorant en littérature anglaise, Barbara son épouse mère au foyer, et leurs trois gosses, Clare, Dominic, Edouard.

« Le Vatican a cent ans de retard », dit l’auteur vers la fin du livre. Critique social de son pays, le jeune auteur catholique anglais de 25 ans ne supporte plus, au début des années soixante, l’obsession névrotique sur le sexe qu’a l’Église de Rome. Vatican II n’est pas encore passé par là, et le pape Paul VI reviendra d’ailleurs sur certaines avancées trop modernes selon l’aréopage de vieux eunuques qui composent la curie. Notons d’ailleurs qu’en 2022, le Vatican garde toujours cent ans de retard, découvrant l’ampleur de la frustration sexuelle dans ses rangs et les pratiques compensatoires traumatisantes sur des générations de jeunes pubères. Mais pas question d’évoluer : la Tradition semble gravée dans le marbre, comme donnée par Dieu murmurant aux oreilles des papes, tel Allah à Mahomet.

D’où les situations ubuesques des jeunes qui tardent à se marier faute de poste, se marient et veulent consommer leur mariage dans les formes mais ne sont pas autorisés à user des moyens de limiter la procréation. « La contraception n’est rien de moins que le meurtre de la vie donnée par Dieu ! », éructe le père Finbar. Même mariés et fidèles, les jeunes catholiques se tourmentent donc sans cesse entre désirs et responsabilités. « Avant de rencontrer Barbara, les expériences sexuelles d’Adam s’étaient limitées à tenir la main moite de couventines au cinéma et peut-être à obtenir d’elles un unique baiser, lèvres pincées, à force de cajoleries. Du point de vue physique, ses longues fiançailles avec Barbara avaient été une affaire intense, torturante de discussions sans fin et d’action restreinte, exercice prolongé et éprouvant, pour les nerfs, de stratégie au bord de l’abîme érotique, jalonné d’escarmouches de temps à autre qu’on ne laissait jamais, en fin de compte, se changer en incendies majeurs. Quand ils finirent par se marier, ils étaient des amants maladroits, inexpérimentés, et le temps qu’ils s’y mettent et commencent à y prendre plaisir, Barbara était enceinte de six mois. Depuis lors, la grossesse, réelle ou redoutée, avait l’habitude d’accompagner leurs relations sexuelles » chapitre 8.Faire de la terre une vallée de larme, telle semble être la mission de l’Église.

Les années soixante verront la rébellion contre cette mainmise sur le sexe par des clercs non concernés qui méprisent la chair et d’ailleurs tout ce bas-monde. Ce qu’anticipe Adam dans un délire érotique. Les jeunes vivront « la pratique d’une sexualité débridée, les coïts non prémédités, au hasard des rencontres, libres de liens affectifs et de conséquences pratiques – le genre de chose qui arrivait, s’il avait bien compris, entre inconnus dans de folles soirées d’étudiants ou à de jeunes électriciens que l’on faisait venir dans des pavillons de banlieue par les chauds après-midi de printemps » id. La capote et la pilule permettront de s’abstenir de procréer, tandis que l’avortement rattrapera les accidents de coït tout en restant un meurtre pour les croyants. Mais le pape condamne tout, ignorant d’ailleurs la pratique puisqu’il met le préservatif au mauvais doigt, à l’index. Comment croire encore en de tels ineptes soi-disant inspirés par Dieu ? D’ailleurs, anecdote burlesque, Adam va découvrir le journal intime des relations adultères qu’a eues un écrivain catholique plus guère lu avec une paroissienne zélée qui avait l’âge d’être sa fille. Et c’est la fille de 17 ans de cette même paroissienne qui lui offre, en s’offrant à lui en même temps – mais il résiste et le manuscrit brûle avec son scooter diabolique !

L’auteur conte picaresque autour de la littérature, de son monument de savoir qu’est le British Museum, et des tourments sexuels de sa vie quotidienne. Le brouillard de Londres, en ces années de pollution, est là pour mettre l’ambiance. Les gosses pleurent, le scooter ne démarre pas, la thèse avance à très petits pas, la bourse universitaire ne suffit plus, les mandarins qui ont la maîtrise des postes choisissent des titulaires en fonction des services qu’ils pourraient leur rendre, et le sexe est interdit à cause d’une nouvelle grossesse possible ! La jeunesse pleine d’énergie est bridée par les conditions matérielles et tenue par la domination des vieux, à l’université comme au Vatican. Tout cela conté sur le mode cocasse avec des changements de style et des contrastes de personnages. Adam, au prénom de premier homme, se coule à chaque fois dans le modèle littéraire qu’il étudie, thème et style : à nouveau chapitre, auteur différent, annoncé par une citation. « Dans la littérature, on fait surtout l’amour et on fait peu d’enfants, tandis que dans la vie, c’est l’inverse. »

Dans une préface de 1981, David Lodge montre qu’il a usé de l’intertextualité, certains passages de son roman étant écrits comme des pastiches de grands auteurs anglais. Ce n’est pas toujours réussi, par exemple le monologue que tient au final une Barbara insomniaque, à la manière de Molly Bloom dans Ulysse de James Joyce, est d’un chiant !…

Probablement plus lisible en anglais par un Anglais qu’en français avec la référence d’auteurs pas toujours connus en France, relatant les affres d’une sexualité pré-Vatican II et surtout pré-1968, ce livre est daté : il a soixante ans de retard. Il se lit encore et désopile mais n’en attendez pas trop de plaisir.

David Lodge, La chute du British Museum (The British Museum is Falling Down), 1965, Rivages 2014, 272 pages, €8,50

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Hervé Le Tellier, L’anomalie

Un roman original qui a eu le prix Goncourt il y a deux ans. Je lis rarement les prix Goncourt l’année même de leur sortie, j’attends plutôt quelques années, le temps de voir s’ils resteront dans la littérature ou s’ils rejoindront, comme beaucoup de Goncourt, l’oubli. L’anomalie, à mon avis, reste. Le roman est original, bien composé, écrit avec habileté en différents styles selon les personnages, et avec une certaine ironie.

Il se décompose en trois parties un peu scolaires mais indispensables : une première de présentation des personnages, une seconde sur l’anomalie qui se produit dans le monde, enfin une troisième sur les conséquences sur chacun. L’auteur ne manque pas, dans un ultime chapitre, de se moquer lui-même de ce qu’il écrit lui-même et d’analyser son livre. Il note ainsi commencer par une resucée de Mickey Spillane, le célèbre auteur de romans policiers mettant en scène un tueur nommé Hammer, le marteau. C’est le cas de son Blake, le seul personnage à s’en sortir sans dommage, car anonyme.

Il y a presque autant de femmes que d’hommes, mais l’auteur n’est pas tendre avec la partie femelle. Il les montre dans leur réalité égoïste, prêtes à baiser mais pas à s’engager, voulant un enfant pour elles toute seules, refusant la tendresse pour vivre leur vie comme elles disent. Ce qui étouffe Louis qui, à 10 ans, aimerait bien un peu d’air et un « papa » qui l’ouvre au reste du monde, pour briser enfin la coquille de l’œuf fusionnel dans lequel l’enferme sa mère Lucie (bien peu lumineuse). Ce qui navre l’architecte de la cinquantaine André, tout comme un certain Raphaël, tous deux amoureux de cette Lucie qui prend tout (notamment son pied) sans rien donner. Ce qui désole l’écrivain Miesel, auteur d’un roman posthume (enfin presque) intitulé L’anomalie, car son Anne le fuit manifestement. Il n’y a guère que le jeune nigérian Slimboy qui soit heureux – parce que justement il n’aime pas les femmes.

L’anomalie est quelque chose de physique qui se produit dans ce monde comme s’il était un gigantesque jeu vidéo dont les ficelles sont tirées par des intelligences extérieures. Un vol Paris-New York d’Air France atterrit en mars après un gigantesque orage, puis le même atterrit de nouveau en juin de la même année, après un même gigantesque orage, avec le même commandant de bord et les mêmes passagers. Affolement des officiels américains qui soupçonnent tout d’abord les Chinois, ensuite les extraterrestres, enfin une anomalie de la physique.

Nul ne saura jamais ce qui s’est vraiment passé, d’autant que la CIA apprend que la Chine a eu elle-même son propre vol dupliqué – dont toute les traces d’ailleurs été effacées – ainsi que l’équipage et tous ses passagers. On ne badine pas avec la normalité dans la Chine de Xi Jin Ping : on éradique ce qui dérange. Ce n’est pas le cas aux États-Unis où l’avion est dérouté sur un aérodrome militaire, tous ses passagers et son équipage confinés dans un hangar où des agents du FBI et des psys cherchent à en savoir plus. Car chaque individu présent dans l’avion de juin est le double exact de ceux dans celui posé en mars. Il faut savoir si ce sont des simulateurs, des clones, ou de parfaits jumeaux mystérieusement apparus.

Les observations, les interrogatoires et les enquêtes prouvent que chacun est bien celui qu’il dit être, ce qui fait qu’il existe désormais deux personnes identiques de par le monde. Ce sont des hommes, des femmes, des enfants. Les physiciens évoquent la possibilité d’un repli du temps percé d’un trou de ver qui permettrait de passer d’un monde à l’autre ; ou une gigantesque simulation intergalactique qui ferait de notre monde humain une expérience in vivo de quelque intelligence incomparablement plus vaste que la nôtre (tout comme nos savants simulent leurs expériences à leurs petits niveaux).

Les conséquences ne se font pas attendre, elles sont personnelles à chacun des doubles et sociales avec ce poison de Dieu qui agite tous les ignorants et les fait croire en Satan. Le petit Louis a désormais deux mamans et, très intelligemment, il refuse de choisir et les tire au sort pour chaque jour de la semaine. Joanna l’avocate s’est trouvé un petit ami durant ces trois mois entre mars et juin et est tombée enceinte, tandis que sa duplication de juin ne l’est pas ; celle-ci va donc prendre une autre identité et disparaître. L’écrivain Miesel, qui s’est suicidé entre-temps après avoir écrit L’anomalie, renaît et découvre le monde après sa mort, quel était son « meilleur ami » qu’il connaissait à peine, et sa « fiancée éplorée » avec qui il avait rompu neuf mois auparavant ; il jouit désormais de sa réputation et de ses droits d’auteur mérités, et continue à écrire, soutenu par son éditrice Clémence, l’une des femmes sympathiques du roman. André décide, au vu de son expérience vécue par l’autre André durant trois mois, de tenter de renouer avec Lucie – l’une des deux Lucie seulement – en ne faisant pas les mêmes erreurs. Blake a résolu le problème de son double à sa manière, « chinoise ».

Il n’y a que Daniel, le pilote de l’avion, qui succombe une seconde fois au même cancer, malgré les trois mois de répit et l’expérience des traitements. Slimboy est heureux de se découvrir un jumeau, malgré la superstition africaine qui veut que ce soit un démon – sauf chez les yorubas ; ils vont pouvoir chanter ensemble. Quant à la jeune Adriana, qui voulait faire du théâtre, elle rencontre son double dans un show télévisé décrit avec une froide ironie par l’auteur en verve, et cela se termine mal à cause des chrétiens apocalyptiques qui voient en ces doubles soi-disant « non créés par Dieu » l’œuvre du diable. L’ignorance suscite toujours la peur, et la peur la violence fanatique.

Mieux vaut croire que penser, c’est plus rapide et plus facile, on se sent moins seul dans l’opinion commune et conforté dans tous ses actes par « Dieu ». L’auteur n’hésite pas à écrire : « Et au cœur de cet incendie sans fin qui de tout temps a dévoré l’Amérique, dans cette guerre que l’obscure mène à l’intelligence, ou la raison recule pas à pas devant l’ignorance et l’irrationnel, Jacob Evans [le baptiste ignare fanatisé par sa croyance] revêt la cuirasse d’ombre de son espérance primitive et absolue. La religion est un poisson carnivore des abysses. Elle émet une infime lumière, et pour attirer sa proie, il lui faut beaucoup de nuit » p.356.

Hervé Le Tellier n’est pas tendre avec les États-Unis, montrant leur bureaucratie en action, leurs décisions brutales, leur président en « mérou avec une perruque jaune » (un portrait irrésistible du précédent élu), et la décérébration de l’Internet : « la liberté de pensée sur Internet est d’autant plus totale qu’on s’est bien assuré que les gens ont cessé de penser » p.363.

En bref, ce n’est certes pas un roman à se prendre la tête, ni écrit avec grand style, ni frappé de formules à retenir, mais c’est un roman un peu policier, un peu science-fiction, lisible et divertissant. Il fait réfléchir sur soi et sur le monde, il rabaisse notre orgueil d’Homo sapiens maître et possesseur de la nature, et sa fin est un coup de théâtre en forme de coup de pied de l’âne. Un peu court, mais pas si mal.

Hervé Le Tellier, L’anomalie, 2020, Folio 2022, 404 pages, €8.90, e-book Kindle €8.49

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Lucie Malbos, Le monde viking

Le viking est devenu un mythe. L’archéologie contemporaine s’efforce de remettre de la vérité dans les images mentales diffusées depuis le XIXe siècle romantique et nationaliste qui n’en avait que faire. Images reprises, adaptées à notre époque, par la bande dessinée Thorgal (remarquable) et la série Vikings.

Les sources pour ce faire sont multiples. Ce sont les textes, issus des écrits monastiques (donc partiaux), ou écrits après le XIIe siècle (donc après) ; mais aussi les vestiges découverts en fouilles : le bateau d’Oseberg, la pierre runique de Jelling, la forteresse de Trelleborg, la tombe de Birka, les trous de poteaux de la halle de Borg, les restes du site de Brattahlid au Groenland ou celui de l’anse aux Meadows sur Terre-Neuve.

Tout d’abord, le terme « viking » n’est pas ethnique, ce pourquoi il s’écrit sans majuscule : tous les hommes du Nord ne sont pas vikings – et tous les vikings ne sont pas Scandinaves ; le viking est celui qui va, qui explore, marchande ou pille, un raider. On ne naît pas viking, on le devient. De même, tous les bateaux de bois vikings ne sont pas des « drakkars », mot inventé au XIXe en raison des dragons qui ornaient parfois la proue ; ce sont des knerrir (singulier knörr) de transport ou des langskip pour la guerre ou le raid. Les casques vikings ne comportaient pas de cornes, gênantes au combat ou dans la forêt et les guerriers ne buvaient pas « dans les crânes » de leurs ennemis vaincus mais dans « l’os de la tête » qui signifie la corne à boire chez les poètes nordiques.

Les vikings ne font pas partie des invasions barbares ethniques, venus de l’est en chariots avec femmes, enfants et bétail ; ils sont peu nombreux et s’assimilent très vite à la population lorsqu’ils acquièrent des terres, perdant leur langue et leur religion païenne – comme en Normandie ou dans l’est de l’Angleterre. S’ils aiment la guerre, ils préfèrent la terre. Lorsqu’ils occupent le pays, comme en Islande, dans les îles Orcades, Shetland et Féroé, ou au Groenland ou à Terre-Neuve, ils sont des colons sur des terres vierges. Ils vivent en communautés d’hommes libres ; chacun est maître sur ses terres, bondi, et se regroupe pour voter au thing (parlement) ou fait allégeance à un puissant, un jarl. Les femmes ne sont pas égales aux hommes en ce sens qu’elles ne commandent pas à la guerre ou en politique, mais elles ont un rôle très important dans la maisonnée comme maîtresse des clés, dans l’élevage des enfants et la transmission des normes de comportement, et de gestion des biens durant la minorité de leurs fils en cas de veuvage. Elles ne sont probablement pas guerrières mais souvent marchandes. La tombe de Birka, qui comportait des armes et des poids de balance a été, lors de sa découverte au XIXe, attribuée à « un guerrier », mais les analyses ADN en 2017 ont montré qu’il s’agissait d’une femme… sans aucun traumatisme des os, donc n’ayant jamais combattu. Le dépôt d’armes montrait probablement son rang social et l’appartenance à son clan familial plus que sa fonction. Pareil pour une tombe de jeune garçon de 9 ans et celle d’une fillette de 5 ans.

C’est le mérite de ce livre, produit du confinement Covid par une maîtresse de conférences en histoire médiévale à l’université de Poitiers, de nous montrer concrètement, au travers du portrait de quatorze personnes durant les trois âges des années 800 à 1066, comment vivaient les vikings.

Du côté des hommes : Godfred, roi des Danois, a tenu tête à Charlemagne ; le rapace Hàsteinn a été chargé par les écrits des clercs d’église comme « le pire des païens » ; Ottar a commercé à travers toutes les mers nordiques ; Harald l’Ebouriffé est devenu « à la Belle chevelure » ; Rolf, chef viking qui attaquait Paris, est devenu Robert, prince chrétien et comte de Normandie ; Harald à la Dent bleue a converti son peuple au christianisme ; Eric le Rouge (parce que roux) a colonisé l’Islande, puis le Groenland, et ses fils ont exploré l’Amérique du nord de Terre-Neuve à l’embouchure du Saint-Laurent et jusqu’à Boston (le Vinland, terre de la vigne) ; Olof III annonce la fin des temps vikings et fonde le royaume chrétien de Suède face aux Danois ; Toki le forgeron qui fit ériger nombre de pierres runiques en souvenir des hommes glorieux à ses yeux était un esclave fortuné.

Du côté des femmes : les défuntes du bateau d’Oseberg étaient peut-être reines, prêtresses ou prophétesses avant l’an mil ; Frideburg et Catla de chrétiennes riches et pieuses en terres païennes à Birka ; la fillette de 5 ans de famille riche enterrée à Birka venait d’ailleurs ; la marchande guerrière de la tombe Bj 581 de Birka était entre « grande femme et fluidité des genres » ; Estrid la matriarche sept fois mère au moins, voyageuse et bâtisseuse, veuve riche et indépendante était gardienne de la mémoire chrétienne de la famille après l’an mil.

26 pages de notes, 10 pages de bibliographie, 5 pages de lexique, 8 pages d’index : il s’agit d’un livre scientifique, mais écrit d’une plume alerte qui raconte bien et laisse poindre parfois l’émotion face aux tombes d’enfants ou au sort des jeunes lors des raids ou des colonisations. « Seigneurs de la guerre, seigneurs de la terre, seigneurs de la mer, seigneurs du feu, les anciens Scandinaves pouvaient être tout cela ; pas forcément à la fois, pas nécessairement de façon exclusive ni toute une vie durant. La diversité des profils, jamais figés, était infinie… » p.283. Le viking en tant qu’archétype est l’homme libre vivant en communauté, l’explorateur qui féconde des terres nouvelles, le guerrier qui n’hésite pas à affirmer son existence. L’auteur note « leur incroyable curiosité et leur formidable esprit d’aventure, les incitant sans cesse à repousser les frontières du monde connu ; sans oublier leur capacité d’adaptation hors pair » p.285. Dans un monde édifié par l’Église sur les ruines de l’empire romain tombé sous les coups des invasions venues de l’est, et qui se refermait en petits royaumes étroits, frileux et menacés, les vikings ont apporté un grand souffle d’air frais. Ils ont fait un temps de la Baltique et de la mer du Nord le centre du monde commercial devant la Méditerranée, depuis le pillage du monastère de Lidinsfarne dans le nord de l’Angleterre en 793 à la mort au combat du roi norvégien Harald le Sévère en 1066 à la bataille de Stamford Bridge en Angleterre et à la conquête par Guillaume le Conquérant venu de Normandie la même année.

Un bel ouvrage au cahier central de photos couleurs, auquel on peut adjoindre le numéro spécial 98 des Collections de L’Histoire, Les vikings, une histoire mondiale, hors série janvier-mars 2023, en kiosques (€9,90).

Lucie Malbos, Le monde viking – portraits de femmes et d’hommes de l’ancienne Scandinavie, 2022, Tallandier, 350 pages, €21,90 e-book Kindle €14,99

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Ne rendez pas le bien pour le mal à vos ennemis, dit Nietzsche

Dans un nouveau chapitre un brin énigmatique, Nietzsche prend la parabole de la vipère qui pique sans raison Zarathoustra endormi et qui, lorsqu’il se réveille, veut rependre son venin. Dans cette histoire à la manière des Évangiles, la morale est pour les disciples et elle n’est pas très claire. « Les bons et les justes m’appellent le destructeur de la morale : mon histoire est immorale », dit Zarathoustra. En effet, ceux qui se disent bons et justes parce qu’ils croient en eux-mêmes définissent ce qui est moral et ce qui ne l’est pas. Nietzsche/Zarathoustra pourfend cette morale qui n’est pas la sienne, il est donc « immoral ». Mais pas amoral : sa morale à lui, il la définit lui-même, elle ne lui est pas imposée par d’autres, ni par des dogmes surgis il y a trois mille ans.

Zarathoustra est donc l’ennemi des chrétiens et des bourgeois moralistes, conformistes même s’ils sont laïcs. Mais, en bon « lion » des Trois métamorphoses, celui qui se révolte, il a besoin d’un ennemi pour se construire. « Si vous avez un ennemi, ne lui rendez pas le bien pour le mal ; car cela l’humilierait. Démontrez-lui plutôt qu’il vous fait du bien. » La colère est le moyen de progresser plus que le cynisme car elle affirme et caricature ses propres arguments face aux autres. « Mettez-vous en colère plutôt que d’humilier. » C’est ainsi que Nietzsche veut philosopher « au marteau ».

Restez humain, avec vos trois étages de pulsions, de passions et de raison, et ne laissez pas la seule raison agir. « Il est plus humain de se venger un peu que de s’abstenir de la vengeance ». L’homme qui aspire à être surmonté est riche d’énergie et généreux, il considère qu’« il est plus noble de se donner tort que de garder raison, surtout lorsqu’on a raison. Mais il faut être assez riche pour cela ». La justice est froide alors qu’elle devrait être « l’amour aux yeux clairvoyants ». « Inventez-moi donc la justice qui acquitte chacun, hors celui qui juge ! » Car chacun a ses raisons, celui qui juge n’a que la règle ; il n’est pas légitime à comprendre et se pose en dictateur pour l’imposer.

« Mais comment saurais-je être absolument juste ? Comment pourrais-je donner à chacun le sien ! Que ceci me suffise : Je donne à chacun le mien. » C’est par l’exemple que vient la règle de conduite, pas par une force de contrainte. Tous les parents le savent ou devraient le savoir : leurs enfants les imitent, de leur meilleur jusque dans leurs turpitudes. Il n’y a donc pas de Justice immanente, seulement celle que l’on crée en étant soi. Et « gardez-vous d’offenser le solitaire », dit encore Zarathoustra. Il est sa propre raison et sa propre justice. « Mais si vous l’avez offensé, eh bien, tuez-le aussi ! »

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1884, traduction Geneviève Bianquis, Garnier Flammarion 2006, 480 pages, €4,80 e-book €4,49

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Diane Vanier, Montaine l’enfant des neiges

Le récit vécu et gentillet d’une expérience de pionnier au Canada par Nicolas Vanier, sa jeune épouse de 23 ans qui prend des notes et leur petite fille d’un an et demi.

Dix mois passés en autonomie avec les chiens de traîneau dans la forêt canadienne emplie d’ours grizzli, d’élans et de loups. Cinq mois en cabane (de rondins) en un huis-clos éprouvant pour le couple en raison de l’âge difficile de la fillette : autour de 2 ans survient « la première adolescence » – ou l’art d’énerver les parents. Où l’on comprend alors pourquoi il vaut mieux être plusieurs à élever les enfants…

Mais où l’on comprend aussi que les petits sont très résilients à tout ce qui survient : les dangers, le feu, le froid, les chiens, la forêt. Il suffit qu’ils soient avec leurs parents ou un adulte protecteur. Ils s’adaptent à tout – facilement. A condition de leur parler, de faire attention à eux et de s’en occuper. « Naturellement », oserais-je dire, car le naturel semble avoir déserté bien souvent la conscience de nos contemporains. Ils sont plus préoccupés du regard des autres que de leurs propres actes ; ils fuient la responsabilité, donc récusent la liberté naturelle pour s’empêtrer dans les rets de la moraline ambiante, artificielle et versatile. Diane récuse les accusations ineptes qui lui ont été faites, celles inadaptées des anti-fourrures (alors qu’il ne s’agit pas d’un défilé de mode de filles anorexiques à poil dessous, mais de la meilleure protection contre les grands froids), comme celles des « bonnes âmes » qui l’accusent de maltraitance et d’égoïsme pour ne serait-ce que songer à emmener une si jeune enfant parmi les dangers de la nature alors qu’on est si bien au chaud en ville, à proximité des médecins et des supermarchés.

Montaine, au prénom canadien venu de l’ermite saint Montan et qui signifie montagne, a vécu la vie libre et de nature. Elle a commencé à marcher, joué avec les chiens plus gros qu’elle, a découvert la neige, la glace, la forêt et les animaux sauvages, dont les oiseaux qu’elle ne se lasse jamais de regarder voler. Bien sûr elle a peur des grizzlis immenses et grondants qui s’approchent de la cabane, attirés par la viande d’élan pour les chiens, mais il est normal d’avoir peur, c’est un réflexe de survie. Et papa est là avec ses bras protecteurs et sa carabine armée au cas où. Un monde bien plus sûr que les banlieues et leurs prédateurs psychopathes ou leurs dealers avides de fric.

C’était il y a vingt-sept ans et Montaine est désormais adulte. Elle fait du marketing et a cofondé Tuchassou, une plateforme de mise en relations pour la chasse. L’année après la parution du livre, une éclosion de prénom Montaine a eu lieu dans le Loiret principalement, où vivaient ses parents. Depuis, il subsiste à très bas bruit. Ce récit au jour le jour de son expérience de prime enfance doit la ravir aujourd’hui. Il se lit agréablement, bien que l’auteur mère abuse des mots bébétifiants, ce qui finit par être aussi agaçant que la bambine sans cesse dans les pattes. On ne parle pas bébé aux bébé, on leur parle adulte. Donc un livre destiné à un public attendri d’avance.

Diane Vanier, Montaine l’enfant des neiges – édition illustrée, 1995, J’ai lu 1997, 188 pages, €1,58 occasion

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Jeremy Rifkin, L’âge de la résilience

Le prospectiviste juif américain de La Troisième révolution industrielle revient en caméléon ; il s’adapte aux idées à la mode pour les théoriser pour le plus grand bonheur des technocrates. Il est anti bœuf depuis 1992 déjà, pointant le méthane dégagé par ces grosses bêtes. Il milite pour l’hydrogène depuis 1994 et enseigne à l’université de Pennsylvanie tout en conseillant la Commission européenne et le Parlement européen. Du genre : moi, j’ai reçu la révélation de l’avenir et je vous porte la bonne parole, du haut de mes États-Unis leaders du monde moderne.

Hier, il écrivait que l’ère industrielle du travail de masse et de rapports hiérarchiques s’achevait, au profit d’une nouvelle ère d’information partagée et de rapports « latéraux », dans l’euphorie du tout technologique. Cette troisième révolution industrielle théorisait le sablier social : des emplois spécialisés et rémunérés en haut, une masse d’emplois sans qualification et mal payés en bas avec, au milieu, le col du sablier (la classe moyenne) qui se réduit à presque rien. Il faudrait développer la semaine de 30 h et l’économie sociale et solidaire dans les associations tout en faisant du « care » (qu’il appelle « empathie ») l’essentiel du lien social. Cette vision somme toute simpliste, qui baigne encore à peu près tout ce qui se pense comme avenir aujourd’hui, est renouvelée par ce nouvel ouvrage.

Il s’agit cette fois non pas d’une révolution mais d’un nouvel âge. A 77 ans, Jeremy Rifkin affirme donc que la révolution a eu lieu et que nous sommes après. Quelques facteurs clés selon lui forment désormais le nouveau système : le déploiement simultané des trois Internet (information, électricité, mobilité) côtoient cette fois la politique de « glocalisation » (les bio-régions, la « pairocratie » – le pouvoir des pairs -, la démocratie participative), dans une ambiance carrément anthropologique (développement d’une « conscience biophile »). L’objectif va « de la productivité à la régénérativité, de la croissance à l’épanouissement, de la propriété à l’accès ». Pour cela, la méthode va « des caractéristiques des parties aux propriétés systémiques, des objets aux relations, des systèmes fermés aux systèmes ouverts, de la mesure à la détection et à l’évaluation de la complexité, de l’observation à l’intervention ». En bref, pas mal de jargon pour faire savant et donner des éléments de langage aux technocrates, mais concrètement ?

Cela m’apparaît un peu simpliste – une fois encore. Le lien entre la technique et l’anthropologie, en passant par la politique, est mal défini. S’agit-il de la vieille théorie marxiste que l’infrastructure commande la superstructure, autrement dit que les conditions matérielles façonnent l’idéologie et que nous nous adaptons tout simplement aux conditions climatiques et technologiques ? S’agit-il d’un apaisement de l’industrialisation qui entrerait dans une phase de développement plus apaisée, fondée surtout sur l’information ? S’agit-il de l’interconnexion obligée des systèmes entre eux (la fameuse cybernétique des années 50), qui forcerait à la coopération les territoires, les humains et les éléments naturels ? Comment relier cette nouvelle réflexion sur la résilience à la précédente, récente (dix ans seulement…), sur la révolution industrielle ? Et qu’en est-il des rapports de pouvoir ? Des rapports de classe ? De la montée du conservatisme et du nationalisme crispé de la classe moyenne en réaction à tout ce qui change ? Qu’en est-il de Trump le trompeur et de son populisme de crétin foutraque pour qui « la résilience » consiste au droit du plus fort de faire ce qui lui plaît dans le plus parfait égoïsme ?

J’y vois beaucoup de marketing pour raconter une belle histoire ; beaucoup plus qu’une réflexion prospective car tout ce qui est ainsi révélé forme déjà l’essentiel des conversations. Comme toujours avec ce genre de livre américain, il est écrit pour gens pressés, à lire dans l’avion, offrant une synthèse utile pour tenir sa place dans les colloques et autres réunions politiques ou internationales. Une sorte de digest des idées dominantes… jusqu’au prochain livre, évidemment best-seller. Si vous voulez penser vite et briller dans les salons (et après tout, pourquoi pas?), ce livre est fait pour vous. Pour ma part, je n’en garderai que cette note.

Jeremy Rifkin, L’Âge de la résilience – la terre se réensauvage, il faut nous réinventer, 2022, Les Liens qui

libèrent, 400 pages, €24,90 e-book Kindle €18,99

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Mon nom est personne de Tonino Valerii

Sur « une idée de » Sergio Leone, son beau-frère en a écrit le scénario et son assistant a tourné le film. Ce western spaghetti italo-franco-allemand du début des années 1970 est culte. Plusieurs scènes d’anthologie y figurent, drôles, parodiant les westerns yankees qui se prennent trop au sérieux. Dès la première, trois gangsters bâillonnent et ligotent un barbier et son fils, petit blond des années soixante-dix, avant que l’un prenne la place pour raser celui qui vient. Il ne s’agit pas moins de Jack Beauregard (Henri Fonda), célèbre justicier de l’Ouest, qu’un de ses anciens complices veut faire descendre par peur qu’il se venge de la mort de son frère Nevada Kid. Suspense, coupe-chou dont la lame se prépare, s’approche de la gorge offerte, mais le revolver sur les couilles : il ne se passe rien. Puis une balle tirée par la vitre d’un complice dehors, qui a fait taire l’ado du barbier, dormeur dans le foin. Deux coups de feu rapides, deux morts, le dernier s’enfuit.

Jack reprend la route et croise celle d’un jeune admirateur dont le nom est, comme celui d’Ulysse donné à Polyphème, « Personne » (Terence Hill). L’homme a rêvé enfant aux exploits de Beauregard et s’en est fait une image de héros magnifique. Il rêve de le rencontrer, de le suivre, de l’égaler. Mais le justicier qui se fait vieux n’a qu’une idée en tête, quitter l’Ouest sauvage pour retourner finir ses jours au calme, en Europe. Loin du rêve américain, trop risqué l’âge venant et, avec lui, la myopie et la perte de réflexes. Personne s’amuse avec les gangsters car il tire plus vite que tous, selon le célèbre adage qui court l’Ouest, « plus vite que son ombre ». Une série de gags désopilants s’ensuivent, Personne mandaté pour porter un petit panier à Jack assis au bar (c’est une bombe) et le rejetant par la fenêtre en disant : « il n’en veut pas ». Le trio de gangsters qui lève les mains et soutient ainsi le toit de la paillote qui s’effondrait, soulageant le Mexicain qui en portait tout le poids. Personne au cimetière indien où sont enterrés les desperados, dont Nevada Kid mais aussi Sam Peckinpah (réalisateur de La Horde sauvage) – dont justement la horde surgit au galop dans la poussière et passe au bas du village, pistolets à la ceinture et fontes remplies de dynamite. Horde qui commande à Sullivan (Jean Martin), qui a racheté une mine stérile à bas prix pour y blanchir l’or volé en en faisant de la poudre soi-disant tirée du minerais. Duel de chapeaux entre Jack et Personne, chacun reprend sa route. Duel de verres cassés au tri dans un saloon, puis duel à qui tirera le plus vite entre Personne et un méchant tout en noir qui ne se pred pas pour rien mais se fait baffer à chaque fois.

Mais Personne ne lâche pas son héros. Il veut le voir finir en beauté pour assurer sa légende. Pour cela, rien de tel que d’affronter tout seul la horde sauvage. Il fera tout pour que cela survienne. Mais Jack Beauregard en a assez, il négocie avec Sullivan de ne pas le tuer pour venger son frère, « un beau salaud », mais de prendre sa part d’or. Il veut prendre le bateau pour l’Europe et rejoindre un train pour la côte. Mais Personne vole le train qui transporte des barres de dix kilos d’or, à la barbe des soldats disciplinés qui « gardent » mais ne regardent pas. Autre scène d’anthologie dans la pissotière où le chauffeur du train se fait souffler son train par un Personne aux yeux très bleus qui le regardent, le troublent et l’égarent. Lorsque Jack veut prendre le train, celui-ci, conduit par Personne, s’arrête. Il doit d’abord accomplir son exploit et affronter tout seul la Horde sauvage qui accourt au grand galop pour dérober l’or sur la musique rythmée des Walkyries d’Ennio Morricone. Jack prend la position du tireur couché, chausse ses besicles, règle la mire, et tire avec ses deux carabines sur les fontes des chevaux remplies de bâtons de dynamite. Les gangsters sautent et il en tue un bon nombre, pas les cent cinquante, mais assez pour satisfaire la légende. Personne actionne le train et tous deux partent tandis que la Horde ne parvient plus à les suivre.

L’exploit ultime accompli, comment sortir de l’histoire ? Par la mort tout simplement. Personne va tuer Jack devant les photographes et la presse, lors d’un duel de rapidité. Ce qui est fait. Sur la tombe que ce qui reste de la Horde vient contempler : « Jack Beauregard, 1848-1899. Personne était plus rapide que lui ». Jack est devenu Personne et Personne peut désormais se faire un nom. Car Jack n’est pas mort, le duel était truqué ; il s’embarque pour l’Europe et écrit une longue lettre à son jeune successeur. Ce siècle qui vient (le XXe) n’est plus le sien, il le lui laisse. Le temps mythique des justiciers est mort, un nouveau temps commence, celui des entrepreneurs et de l’ordre républicain. Mais il faut toujours se méfier : la scène du barbier recommence.

DVD Mon nom est personne (Il mio nome è Nessuno), Tonino Valerii, 1973, avec Terence Hill, Henry Fonda, StudioCanal 2007, 1h57, €9,99 blu-ray €14,99

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Isée St. John Knowles, Coco Chanel

« Le dandysme est le dernier éclat d’héroïsme dans les décadences », disait Charles Baudelaire. En sa qualité d’historien de la Société Baudelaire, sise 26 rue Monsieur-le-Prince à Paris, l’auteur, oxfordien anglais et dramaturge né à Saint-Germain-des-Prés d’un grand-père juif, enquête. Il veut réhabiliter Gabrielle Bonheur Chasnel, dite Coco, née en 1883 hors mariage à Saumur. Placée à 12 ans avec ses jeunes sœurs auprès de cousines germaines de sa mère par un père aigri, elle apprend la couture et devient mythomane, s’inventant le passé et la famille dont elle rêvait. L’auteur reprend le mythe de « l’orphelinat » bien qu’il ne soit aucunement attesté.

Montée à Paris avec le fortuné Etienne Balsan, elle s’en lasse et s’éprend de « Boy », un Arthur Capel anglais, homme d’affaires qui la pousse à créer ses collections de chapeaux puis de modiste. Après 1918, le succès vient. Elle s’associe en 1921 avec les frères Wertheimer pour les parfums. Elle multiplie les amants, ce qui lui donne de nouvelles idées de mode. La célèbre « petite robe noire » date de 1926.

Quand la Seconde guerre mondiale éclate, elle ferme sa maison de couture et licencie ses quatre mille ouvrières, trop revendicatrices après le Front populaire affirment les mauvaises langues, mais peut-être surtout parce que les misères de la guerre et les délires nationalistes font mauvais ménage avec les futilités de la mode. Elle se consacre à ses parfums dont le fameux « N°5 » et tente d’user des nouvelles lois antisémites pour récupérer les droits que possèdent la famille juive Wertheimer. Mais ceux-ci, rusés et exilés aux Etats-Unis, ont fait passer la propriété aux mains de l’aryen Félix Amiot, qui leur redonnera après-guerre. Son antisémitisme d’alors est qualifié « de circonstance » par l’auteur parce qu’elle veut contrer l’aryanisation des affaires Wertheimer par un proche de Vichy.

De 1941 à 44, Chanel vit au Ritz, réquisitionné par la Luftwaffe, avec son amant allemand, le baron Hans Günther von Dincklage, qui émarge au renseignement militaire. Coco Chanel serait devenue espionne au service de l’Allemagne, selon des archives déclassifiées de la Préfecture de police de Paris. Elle aurait été chargée d’activer son ancien amant le duc de Westminster pour favoriser une paix séparée entre le Royaume-Uni et l’Allemagne lorsque cela commençait à sentir le roussi, en 1943. Elle aurait peut-être été agent double, servant aussi les Anglais du MI6 – en toute indépendance.

A la Libération, elle est brièvement interrogée par un Comité français d’épuration autoproclamé de FFI et laissée libre ; elle s’exile en Suisse. Elle ne revient à Paris pour rouvrir sa maison de couture que sur l’instance des frères Wertheimer qui veulent relancer leurs affaires de parfums. Elle meurt en 1971 à 87 ans, sèche et acariâtre, disent certains, en tout cas égocentrique, comme toujours. « Elle n’éprouvait aucun attachement pour autrui », cite l’auteur p.18. D’où ses invectives contre tout et tous.

Isée St. John Knowles se fonde sur les notes du peintre « baudelairien » Limouse à propos de Chanel. Il fait du dandysme la marque de fabrique de Coco, la femme libre qui défie les puissants et la moraline d’époque. « Sa volonté de ne dépendre que d’elle-même et de défier l’autorité de tous les protagonistes de l’histoire », dit l’auteur p.17. En bref, une féministe avant la lettre, vilipendée par le puritain yankee Vaughan dans une biographie biaisée par la moraline, la réprouvant de coucher « dans le lit de l’ennemi ».

Le livre, très illustré de documents et photos, se présente comme un collage en cinq parties baroques, la première sur les « années Saint-Germain » de Chanel 1924-37, la seconde sur « le temps de guerre », la troisième un « tableau synoptique 1939-44 », la quatrième une pièce de théâtre écrite par l’auteur sur Chanel « cette femme libre », etc. et la cinquième « un jaillissement de lumière dans les ténèbres » contant des anecdotes personnelles. Une forme d’hommage de la Société Baudelaire pour les cinquante ans de la mort de Coco plus qu’une œuvre circonstanciée d’historien.

Isée St. John Knowles, Coco Chanel – cette femme libre qui défia les tyrans, préface de sa petite-nièce, Cohen & Cohen éditeurs, Collection Saint-Germain-des-Prés inédit, 2022, 148 pages, €49.00

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La liberté de conscience divise et amollit, dit Montaigne

En son époque de guerre civile que nous nommons « de religions », notre philosophe périgourdin, bien au centre, consacre tout le chapitre XIX du Livre II de ses Essais à « la liberté de conscience ». Il pèse soigneusement ses mots : « Il est ordinaire de voir les bonnes intentions, si elles sont conduites sans modération, pousser les hommes à des effets très vicieux. » Balancé comme à l’ordinaire, il loue les intentions mais déplore leurs effets ; quant aux « hommes », ils peuvent aussi être des femmes. Ce terme générique du mot « homme » en français hérisse nos contemporaines mais il n’est que la translation du latin neutre « humain ». Accuser la langue évite de penser au-delà des mots.

Lorsqu’il écrit, la France est ravagée par les querelles armées entre catholiques et protestants, dont la religion n’est souvent que le prétexte pour des motifs bien plus inavouables. Montaigne n’hésite pas à les détailler, comme quoi son temps n’est guère différent du nôtre en ce qui concerne la vilenie humaine. « Ceux qui s’en servent de prétexte pour, ou exercer leurs vengeances particulières, ou fournir à leur avarice, ou suivre la faveur des princes ». Quant aux fanatiques de la « vraie » religion (la leur), ils sont sincères mais intolérants et, ce faisant, amputent l’humanité de talents et de livres qui pourraient être précieux. C’est ainsi que l’antiquité a ravagé les bibliothèques, la censure fanatique chrétienne accusant celui ou celle-là de païennerie. « J’estime que ce désordre ait plus porté de nuisance aux lettres que tous les feux des barbares », écrit Montaigne. Les auteurs passés à la postérité ont asséné leur vérité subjective – alternative, dirait Trump – c’est-à-dire leur propagande mensongère. Leurs œillères dogmatiques ont interprété les actes des empereurs selon leur couleur idéologique, sériant les bons et les méchants, sans souci d’examiner leurs actes mêmes.

Ainsi de l’empereur Julien, appelé « l’Apostat » par ces chrétiens bornés alors qu’il fut un grand empereur, malheureusement occis trop jeune, à 30 ans, par une flèche parthe. « C’était, à la vérité, un très grand homme et rare, comme celui qui avait son âme vivement teinte des discours de la philosophie, auxquels il faisait profession de régler toutes ses actions ; et, de vrai, il n’est aucune sorte de vertu de quoi il n’ait laissé de très notables exemples », dit Montaigne. On notera l’emploi par deux fois de l’expression « en vérité » et « de vrai », qui montre une action de contre-propagande. La vérité officielle est fausse, la vérité réelle différente selon divers témoins d’époque, miraculeusement préservés. Le lecteur notera aussi sans peine que la philosophie apparaît supérieure à la religion pour Montaigne, la première étant l’exercice de la vertu selon la discipline de sagesse, la seconde une tradition culturelle, « la police ancienne du pays ». Entre suivre la coutume et croire, il y a un pas que Montaigne ne franchit pas.

Il expose donc les différentes vertus de Julien avant de conclure par un propos politique – qui pourrait être un conseil au roi, son contemporain. « Ayant rencontré en Constantinople le peuple décousu avec les prélats de l’Église chrétienne divisés, les ayant fait venir à lui au palais, les admonesta instamment d’assoupir ces dissensions civiles, et que chacun sans empêchement et sans crainte servît à sa religion. Ce qu’il sollicitait avec grand soin, pour l’espérance que cette licence augmenterait les partis et les brigues de la division, et empêcherait le peuple de se réunir et de se fortifier par conséquent contre lui par leur concorde et unanime intelligence ». Diviser pour mieux régner est un adage classique.

La liberté de conscience a donc deux faces, comme tout ce qui est en ce monde imparfait : semer la division et relâcher la réflexion par l’aisance. Croire ce que l’on veut rend libre d’explorer et de connaître ; d’autre part sa facilité rend paresseux, alors que la difficulté forcerait à l’effort. Les dissidents soviétiques connaissaient bien cette situation, comme tous les dissidents et résistants partout : la contrainte force à penser différemment tandis que la liberté mène à la facilité de penser comme tout le monde. Nos sociétés de libertés multiples en témoignent, tout est trop facilement offert et les gens ont peur de cette liberté qu’ils assimilent au n’importe quoi n’importe où de la licence. Ils préfèrent se réfugier dans le conformisme ou, dans les périodes de crise, dans la réaction conservatrice autoritaire. Tiens, comme Montaigne… « En ce débat par lequel la France est à présent agitées e guerres civiles, le meilleur et le plus sain parti est sans doute celui qui maintient et la religion et la police ancienne du pays. » Prudence est mère de sûreté – cela est sagesse.

« On peut dire, d’un côté, que de lâcher la bride aux partis d’entretenir leur opinion, c’est épandre et semer la division ; c’est prêter quasi la main à l’augmenter, n’y ayant aucune barrière ni coercition des lois que bride et empêche sa course », commence Montaigne. C’est bien le reproche que font les sociétés conservatrices ou théocratiques comme la Russie, l’Iran, la Turquie, le Brésil, la Chine, aux sociétés ouvertes démocratiques – « la chienlit », résumait de Gaulle avant 1958. « Mais, d’autre côté, continue Montaigne dans son balancement habituel, on dirait aussi que de lâcher la bride aux partis d’entretenir leur opinion, c’est les amollir et relâcher par la facilité et par l’aisance, et que c’est émousser l’aiguillon qui s’affine par sa rareté, la nouvelleté et la difficulté. » Les affres de « la gauche » et de « la droite » traditionnelle en France, toutes deux dites « de gouvernement » parce qu’ils ont été sans plus désormais être, sont ainsi résumées. La facilité de changer, de voter pour d’autres partis plus adaptés ou plus populaires, a émoussé l’aiguillon des idées et des programmes. Qui est le peuple qu’on veut séduire ? Quelles sont les proposition qu’ils veulent voir présenter ? Ces deux simples questions sont évacuées par les états-majors technocratiques des egos qui ne visent que le pouvoir, pas le service politique de l’intérêt général.

« N’ayant pu ce qu’ils voulaient, ils ont fait semblant de vouloir ce qu’ils pouvaient », termine astucieusement Montaigne. La Nupes en est l’exemple : écolos comme socialistes ont dû s’allier aux mélenchonistes et aux communistes comme la carpe au lapin pour simplement exister. Ne serait-ce pas ce qui guette « la droite » avec « l’extrême-droite » ? La liberté guide le peuple – vraiment ?

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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Edith Wharton, Leurs enfants

Un ingénieur de la cinquantaine se repose sur le pont d’un paquebot des Messageries en Méditerranée. Il a fini ses missions au loin et voyage en Europe pour y rencontrer sa fiancée épistolaire américaine, Rose, qu’il compte bien épouser. Le désir est réciproque mais « les convenances » exigent un an de veuvage avant de se remarier (pour les éventuels bébés en route?). Mais Martin Boyne est un homme pressé et décidé, en bon ingénieur américain. Le destin va en décider autrement en la personne de toute une tribu d’enfants de 6 mois à 15 ans qui font faire irruption sur le pont.

Il voit en premier Judith, qu’il croit la mère du gros poupon rose qu’il apprendra être surnommé Chip, mais qui n’a que 15 ans. Il découvre très vite, car il partage sa cabine, Terry, 11 ans et souffreteux, qui aime les livres et voudrait être éduqué, puis sa jumelle blonde Blanca. Et dans la foulée Zinnie, « un robuste petit corps, à peu près nu, surmonté d’une tignasse orange », enfin les « demi, Bun et Beechy », dans la réalité Astorre et Beatrice, jumeaux italiens rapportés. En tout sept, comme les sept nains. Tous sont les enfants issus, rapportés ou adoptés du couple de richards américains que Martin a connu à Harvard : Cliffe Weather et Joyce Mervin. Sauf que ces deux-là ne cessent de se chamailler, de prendre des maîtresses et des amants, d’où la progéniture surnuméraire, de menacer de divorcer et parfois d’y parvenir.

Et les enfants dans tout ça ? Ballottés entre leurs parents et leurs flirts, poussés d’un hôtel à l’autre, toujours dans le grand luxe inutile, ne parlant qu’aux garçons d’ascenseurs, aux portiers et aux femmes de chambres, s’ennuyant ferme à cause des dîners mondains, des bals et autres excentricités de ce petit monde fermé adulte de la jet-set avant la lettre où les avions sont alors des paquebots. Ils sont laissés à eux-mêmes et sous la garde de la fille aînée, Judith, flanquée d’une bonne et d’une gouvernante. Malheureux en famille mais bien entre eux, ils ont créé une tribu turbulente et soudée qui fonde son affection dans les jeux ensembles et la supervision bienveillante de la grande sœur. Ils ont juré sur le livre saint de la gouvernante, celui qui a une réponse pour tout, La médecine générale des familles, de ne jamais se séparer, dussent-ils fuir.

Martin Boyne se prend d’affection pour les enfants, fontaine de joie dans ce milieu bourgeois trop compassé. Il aime ce petit être raisonnable de Terry qui le supplie d’intercéder auprès de son père pour qu’il lui donne un précepteur, puisque sa santé ne lui permet pas le collège – un père qui s’en fout parce qu’il désire un héritier et que Terry n’a pas de santé ; il lui préfère le bébé Chip, florissant et placide. Martin intercédera et obtiendra de la mère, Joyce, qu’un précepteur italien qu’elle connaît vienne donner des leçons au petit garçon. Mais il devient très vite son amant et elle reste avec lui tandis que son mari, tout fier de son nouveau yacht, l’étrenne jusqu’en Grèce avec des pique-assiette de son milieu mondain. Le climat humide de Venise ne convient pas à la santé de Terry et il doit se séparer de son précepteur puisque sa mère veut le garder pour elle par égoïsme femelle – elle s’en fout parce que c’est à son père de s’occuper du garçon.

En bref, les parents sont trop préoccupés d’eux, de leur apparence mondaine et de leurs divertissements sociaux pour s’occuper des gamins. Cela n’a guère changé dans les familles bourgeoises décomposées puis recomposées de bric et de broc d’aujourd’hui. Tout au plus cela s’est-il démocratisé avec moins de grands hôtels et de voyages et plus d’assistantes sociales, d’éducateurs et de psy. Mais la solitude personnelle demeure, c’est pourquoi les enfants Weather ont juré de ne jamais se séparer. C’est donc Martin qui est chargé de les conduire à Cortina, station de montagne, pour la santé de Terry et la vigueur des autres au soleil et à l’air vif. Le lieu est sur son chemin car il doit y rencontrer Rose dans un chalet qu’elle y a loué, pour décider de leur mariage.

Sauf qu’il se trouve attiré par Judith, fille aimante et naïve de 15 ans, « bientôt 16 », dit-elle à sept mois près. Il n’a avec elle que des relations paternelles mais se détache peu à peu de Rose, la quarantaine, qui ne peut rivaliser en fraîcheur même si elle est plus rationnelle et a plus d’expérience. Martin repousse cette attirance « naturelle » mais inconvenante au XXe siècle et cherchera par tous les moyens à assurer que les enfants restent ensemble. Cela va l’occuper tout l’été et il ne parviendra qu’à un compromis bancal. En revanche, ses velléités de mariage seront annulées, Rose lui rendra sa bague de fiançailles et Martin repartira pour l’aventure, faire l’ingénieur à l’autre bout du monde, au Brésil. Lorsqu’il revient trois ans plus tard en Europe, en convalescence d’un paludisme, il choisit Biarritz – et retrouve Blanca qui lui donne des nouvelles des autres. Puis il voit Judith, les 19 ans désormais épanouis, qui danse et flirte avec un garçon mince au costume impeccable. Elle est à sa place ; il n’aurait pas pu la prendre.

Décédée en 1937 d’une crise cardiaque, Edith Wharton aimait beaucoup la France et a vécu à Paris, en Île-de-France et à Hyères. Elle a été décorée de la Légion d’honneur pour son œuvre en faveur des blessés durant la guerre de 14-18 et se trouve enterrée à Versailles. Elle a obtenu le prix Pulitzer pour Le Temps de l’innocence, paru en 1920, et a été admise au National Women’s Hall of Fame en 1996. Une consécration. Femme sensible et connaissant par cœur le beau monde, elle observe le pouvoir de l’environnement social sur l’individu. Son Martin Boyne en est l’exemple-type.

Et sa description du milieu bourgeois est féroce : « Dans ce tourbillon il n’y a pas d’inimitiés qui durent. Tous les sentiments se mêlent, tous s’abolissent dans l’universelle confusion… Une considération d’intérêt une partie de plaisir qu’on ne veut pas manquer, réunit tout le monde et enterre les différends. Mais la plupart du temps, c’est simple oubli. Ces gens-là n’ont pas plus de mémoire que les sauvages et ils n’ont même plus l’esprit de clan qu’ont les sauvages. Il ne leur reste que les instincts primordiaux : la faim, la toilette et la danse. Je crois que nous revenons à une espèce de sauvagerie, moins les goûts sanguinaires. De plus, dans ce monde-là, on ne peut penser que d’une manière collective ; isolés, ils deviennent incapables d’une opinion. Ce serait trop fatiguant, et puis cela serait gênant pour les relations. Toute leur morale, c’est : « pas d’histoires »… » chap.XVII. Quelle description impeccable de nos « réseaux sociaux » ! Tous ces gens qui se croient uniques et évolués, agissent au fond comme tout le monde à toutes les époques. Pas de quoi en être fier.

Edith Wharton, Leurs enfants (Children), 1928, Ombres 2018, 320 pages, €12,50

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Paul Svetter, Le monde des Ravis

Les Ravis ne sont pas ceux de la crèche mais ceux du politiquement correct international d’un monde futur. Imaginaire, bien-sûr – toute ressemblance, etc…

N’empêche ! Ces Ravis, qui sont disciplinés et hiérarchisés grâce à leur maîtrise mentale issue des philosophies orientales, donnent le Modèle de l’humain tel qu’il doit être. Une pression psychologique, morale et coercitive (via la technologie de pointe) que le reste du monde est enjoint de suivre.

L’évangélisme béat des États-Unis des XXe et XXIe siècle a laissé la place à un yoga avancé qui développe les pouvoirs psychiques jusqu’à la télépathie et la perception « en pleine conscience » du monde. Mais c’est plutôt du côté de la morale véhiculée par l’Union européenne, libérale, humaniste, écologique, qu’il faut chercher les références. Le corps s’est transformé, bannissant la viande au profit de céréales génétiquement modifiées pour apporter tout ce qui se doit, y compris un anesthésique léger pour calmer les pulsions. La morale « de paix » est assurée par des Inspecteurs vigilants armés de vecteurs de champs de force qui immobilisent sans jamais tuer. Le pouvoir n’existe plus mais la Cité est quand même dirigée par un Conseil qui fait bel et bien de la politique.

Est-ce à dire que le meilleur des mondes possible existe enfin et que toute violence est éradiquée grâce à la maîtrise scientifique de l’agressivité ? Pas si sûr. Car une contrée résiste encore et toujours à l’envahisseur… du politiquement correct et de la Morale universelle : le nord hostile. Le climat y est plus rude mais les humains plus résistants. Et ils se rebellent, en douce, passant des DVD de l’Ancien monde clandestinement qui glorifient par atavisme génétique de survie la haine, la torture, le viol, la guerre – tout ce qui fascine car chacun garde cela en soi. Tout ce que fit Anders Brevik, le nordique de Norvège, en « éradiquant » les jeunes socialistes contaminés par les idées post-chrétiennes ; tout ce que fait aujourd’hui la Russie pour contrer la moraline universaliste occidentale.

La « grande Catastrophe », que l’auteur imagine inévitablement, comme tant d’autres saisis par le pessimisme de notre XXIe commençant, a accouché d’une volonté accrue d’être maître et possesseur de la nature comme jamais. Cette fois, c’est l’humain qui est touché en une utopie douce plus contraignante que le soviétisme le plus stalinien. « Pas de guerre. Pas de débordement pulsionnel. (…) la capacité d’épanouir le talent des êtres, le confort matériel, l’empathie envers des populations si différentes de nous ; la volonté de nous adapter à ce que nous découvrons, ouvrir la possibilité à tous et pour tous d’accéder au bonheur dans ce monde d’Après » p.101 – tel est « le catéchisme ravi ». Le hasard ne doit plus exister, mais…

Car il reste toujours un mais.

Amargan est un haut dignitaire qui dirige la chambre des Conversions à la transformation Ravie. Il perçoit, de par ses pouvoirs sensitifs évolués, une légère onde de choc dans le monde, ainsi que des bribes de voix télépathiques. Cette perturbation le perturbe : il rend compte, il est envoyé enquêter aux confins du monde civilisé. Il découvre la contrebande, la propagande sourde des autres, l’agressivité prête à ressurgir – comme intacte malgré toutes les contraintes génétiques, physiques, alimentaires, morales, politiques. Le monde parfait craque de toutes parts, le hasard refait surface car tout ce qui est humain ne peut rester qu’imparfait.

L’auteur signe ainsi son premier roman d’anticipation. Une réflexion philosophique sur notre avenir possible sous la forme d’une aventure de science-fiction. Il se place en historien qui reconstitue de vieilles chroniques, recoupées par des témoignages, et toute une « littérature de poubelle » complotiste dont il retire ça et là quelques informations utiles – sur l’exemple de l’exégèse d’Eglise sur la Bible et les Évangiles dont la doxa n’a retenu que quatre. Il imagine un monde.

Mais cette histoire ne peut en rester là : pour que ce monde vive, il faut des rebondissements et des tomes nouveaux. A suivre, peut-être.

Paul Svetter, Le monde des Ravis, 2022, PhB éditions, 170 pages, €12,00

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Si tu vas chez les femmes, n’oublie pas le fouet ! dit Nietzsche

Le chapitre de Zarathoustra sur les femmes est cocasse et décalé. « Chose étrange, Zarathoustra connaît peu les femmes », écrit Nietzsche, avant d’ajouter « et pourtant, il a raison. Serait-ce que, chez les femmes, rien n’est impossible ? » Le philosophe non plus ne connaissait pas les femmes ; il connaissait surtout sa mère, rigide et pieuse luthérienne, fille de pasteur, et sa sœur, qui épousera un antisémite notoire avant d’aller fonder une colonie aryenne au Paraguay, ainsi que la volage Lou Andreas Salomé, une intello salope qui lui filera la chtouille. Nietzsche avait oublié son fouet…

« Dans la femme tout est énigme : mais il y a un mot à cette énigme : ce mot est grossesse. L’homme est pour la femme un moyen : le but est toujours l’enfant. Mais qu’est la femme pour l’homme ? » Cela se vérifie de nos jours, de nombreuses femmes libérées, devenues féministes avancées, se font faire un enfant par un géniteur de hasard, largué presque aussitôt. Elles veulent « leur » enfant. C’est parfois le cas de femmes qui vivent maritalement et qui, au bout de quelques années, ayant élevé garçon et fille, jettent le compagnon pour lui pressurer une pension alimentaire et connaître ainsi une existence aisée, libre de liens. J’en ai connu une : le père a dû s’adapter, faire des acrobaties pour voir ses enfants, tirer le diable par la queue car, bien entendu, le politiquement correct de la « justice » a décidé une fois pour toute que c’est la femme qui a raison et que l’homme doit payer. Même en garde alternée, quand les deux travaillent. « Mais pourquoi tu ne mets pas avec une autre femme pour avoir tes PROPRES enfants », a-t-elle osé dire, inconsciente d’égoïsme ? Un homme ne pourrait-il pas lui aussi aimer ses enfants pour eux-mêmes et pas comme objets narcissiques ?

Le siècle de Nietzsche voyait les choses autrement – et il est bien passé. Après trois guerres entre la France et l’Allemagne, le politiquement correct de l’époque est devenu ridicule et malfaisant. Seul Poutine le prend encore au sérieux, avec peut-être les guerriers de bureau que sont Zemmour et ses sbires. « L’homme doit être élevé pour la guerre, écrit Nietzsche, et la femme pour le délassement du guerrier : tout le reste est sottise. » Ben voyons ! C’est tout le reste, au contraire, qui est intéressant. « Dans tout homme véritable se cache un enfant qui veut jouer. Allons, femmes, découvrez-moi l’enfant en l’homme ! » De nombreuses qui le découvrent en usent pour le manipuler et ils n’ont alors, lorsqu’ils manquent de mots à cause de leur éducation nationale défaillante, que les coups pour s’en sortir. Non, tous les torts ne sont pas que d’un côté, même si la violence n’est jamais la solution. « Forte de votre amour, vous irez au-devant de celui qui vous inspire la peur », dit Nietzsche. Est-ce vraiment ce qu’il faut faire d’allier la peur à l’amour ?

« Que l’homme craigne la femme lorsqu’elle aime : c’est alors qu’elle fait tous les sacrifices, et toute autre chose est sans valeur pour elle ». Voilà qui est vrai, au moins. Mais de même : « Que l’homme redoute la femme lorsqu’elle hait : car au fond de son cœur l’homme n’est que méchant, mais au fond de son cœur la femme est mauvaise. » Pas faux non plus ! Les Mitou le prouvent à l’envi : le « consentement » est remis en cause parfois jusqu’à quarante ans après, hors contexte, et la vengeance (peut-on appeler cela autrement ?) poursuit les hommes qui ont « trop » osé selon les critères d’aujourd’hui. La méchanceté est sur le moment, la mauvaiseté sur la durée.

« Qui la femme hait-elle le plus ? – Ainsi parle le fer à l’aimant : « Je te hais le plus parce que tu attires, mais que tu n’est pas assez fort pour me tirer jusqu’à toi ». » Ainsi disait-on avant des hystériques : il leur faudrait un parachutiste ; les femmes sont trop souvent déçues par leurs partenaires. Encore que « la » femme soit une généralité sans guère d’intérêt autre que polémique. Qui a jamais rencontré « la » femme ? Il y a des femmes diverses, comme des hommes divers, et parfois ils se rencontrent pour leur plus grand bonheur. Réciproque – contrairement à ce que pense Nietzsche, pas libéré des préjugés de son temps bien qu’il s’y efforce sans cesse : « Le bonheur de l’homme est : « Je veux. » Le bonheur de la femme est : « Il veut ». » Mais non, la femme n’est pas réduite à « obéir » et l’homme à commander. Les deux sont désormais égaux, bien que devant « la justice » comme dans les réseaux sociaux, l’une soit plus égale que l’autre comme disait Coluche. « La femme pressent cette force, mais ne la comprend pas. » Elle ramène alors tout à son niveau au lieu de chercher à comprendre, tout comme l’homme ne fait guère d’effort pour se mettre au diapason de sa compagne – c’est là tout le malentendu des couples.

Zarathoustra de conclure par « une petite vérité » que lui dit une vieille qui a vécu. « Et ainsi parla la petite vieille : « Si tu vas chez les femmes, n’oublie pas ton fouet ! ». » La femme est perçue comme une lionne qu’il faut dompter, sous peine d’être dévoré. Est-ce inactuel ?

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1884, traduction Geneviève Bianquis, Garnier Flammarion 2006, 480 pages, €4,80 e-book €4,49

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Convalescence après traumatisme

Dans le premier numéro de 2023 des Collections de la revue L’Histoire consacré aux vikings, le spécialiste suédois de l’université d’Uppsala Neil Price explique comment les paysans scandinaves sont devenus des marchands et pillards vikings vers la fin du VIIIe siècle.

« Les sociétés scandinaves d’avant l’époque viking ont été gravement endommagées par des catastrophes environnementales dans un monde déjà instable politiquement en raison du long déclin de l’Empire romain entre le Ve siècle et le milieu du VIe siècle. Leur cicatrisation est l’un des facteurs qui a contribué à façonner la culture que nous connaissons sous le nom de ‘viking’. Les nouvelles sociétés qui se sont formées après cette période de crise ont, en effet, développé une culture expansionniste, avec un fort appétit de guerre, une attention accrue à la famille et aux relations de parenté. Des micro-royaumes militaires s’organisent dès lors autour des grandes halles et de puissantes familles. »

Mille cinq cents ans plus tard, bis repetita placent. Je ne peux qu’être frappé du parallèle entre cette lointaine époque et la nôtre, ce pourquoi l’univers viking me fascine, outre qu’il n’est pas contaminé durant longtemps par la culture biblique. Les catastrophes étaient alors le volcanisme qui avait refroidi l’atmosphère et engendré de mauvaises récoltes, des famines et des épidémies en plus d’hivers rudes – près de la moitié de la population avait péri en Scandinavie au VIe siècle à la suite d’une série d’éruptions comme celle de l’Ilopango (Salvador) en 536. Notre société est plus organisée, plus industrielle et plus mondialisée, mais elle vit aujourd’hui une crise du même genre : perturbations du climat, hiver rude (aux États-Unis notamment), pandémie (surtout en Chine qui a desserré les contraintes trop brutalement après n’avoir pas fait ce qu’il fallait depuis trois ans), guerre d’agression russe sur l’Ukraine qui entraîne la raréfaction des céréales et l’explosion du prix des énergies fossiles. Cela dans un contexte de long déclin de l’Empire américain qui s’isole, comme de l’Empire russe, lequel se raidit et développe une culture expansionniste avec un fort appétit de guerre. Partout ailleurs, l’heure est au repli sur la famille, la parenté, la province, la nation, au sentiment de forteresse assiégée (la pénurie de médicaments essentiels, par exemple, ou de métaux rares), au sursaut de défense. La « réaction » conservatrice, traditionaliste, autoritaire, relève la tête, et pas seulement en France ni en Europe. Elle est un processus de « cicatrisation » d’une grave blessure.

« Un modèle, celui d’une société agricole relativement égalitaire, a bel et bien été détruit au milieu du VIe siècle et a laissé place à un autre, aux principes sociopolitiques très différents, dans lequel se sont forgées les origines des raids. Les archéologues décrivent aujourd’hui ces mutations comme une convalescence après un traumatisme, mais aussi comme le résultat de choix délibérés, ceux d’une élite guerrière bien décidée à s’arroger le pouvoir. »

L’élite mâle, blanche, viriliste et raciste, entrepreneuriale ou financière en Occident à défaut d’être encore guerrière à la manière de Xi ou de Poutine, est aujourd’hui bien décidée à s’arroger le pouvoir. En France, elle se prend d’engouement pour un Zemmour (dont la seule arme est la grande gueule), sur l’exemple de Poutine pour contrer Biden. Le modèle démocrate relativement égalitaire est plus ou moins détruit, en témoignent les scores minables aux élections des socialistes et autres sociaux-démocrates ou sociaux-libéraux. Le social devient national et le libéral autoritaire. Quant aux autres, écolo-féministes ou va-nupes, ils font de la provoc pour rester la tête hors de l’eau. Mais ils sont finis, ils n’ont rien à proposer de concret que les électeurs puissent admettre ; ils sont trop radicaux, trop utopiques, trop révolutionnaires.

La société, déjà traumatisée par les « crises » à répétition depuis une génération, du terrorisme à la finance, du climat à la pandémie, de la dette au financement compromis des retraites et à la ruine des bureaucraties de monopole (SNCF, RATP, EDF…), ne veut pas de changement radical. Elle préfère se replier sur des valeurs sûres, celles de la religion et de la tradition, sur lesquelles surfe avec une certaine habileté, par intuition probablement, Marine Le Pen et ses plus récents spin doctors.

La guerre a changé de visage : mal vue dans les années Larzac, elle est encensée depuis les attentats de 2015 commandités depuis la Syrie. L’Allemagne a dû attendre le déclenchement ouvert de la guerre contre l’Ukraine pour se dire qu’il faudrait peut-être songer à faire des plans pour engager peut-être un réarmement sans urgence. On se demande ce qu’on foutait encore au Mali il y a peu alors que la milice Wagner – les SA de Poutine – s’y implante pour surveiller, agiter et piller, en micro-royaume militaire. La Serbie, poussée par Moscou, fait les gros yeux au Kosovo tandis que la Turquie profite que les Grands aient le dos tourné pour avancer ses pions en Méditerranée et contre les Kurdes. La Corée du nord se conforte en testant la Corée du sud par des drones et le Japon par des missiles, tandis que l’Iran prépare sa bombe avec des Pasdaran érigés en micro-royaume militaire…

La suite possible ? Une série de groupes de combat sur le mode viking, entreprenant des raids à la d’Annunzio pour raisons nationalistes ou de prédation ? Le Donbass et la Géorgie hier, demain Taïwan ou la Moldavie ? L’affaiblissement des États ne peut que les y encourager ; c’est ainsi que « l’État islamique » est né en micro-royaume militaire, après une série de raids terroristes à prétexte religieux, avant d’être éradiqué militairement par les vrais États. Mais à l’intérieur des États, la division menace et les groupuscules armés prolifèrent : aux États-Unis un complot pour enlever, juger et condamner à mort (sans défense) une gouverneur, avant de faire sauter un pont et fomenter une révolte armée, en Russie les blogs militaristes qui poussent à la guerre à outrance, en Europe les activistes écologistes qui prennent des méthodes de terroristes, les cyberattaques qui se multiplient contre les hôpitaux, Les grèves des minorités de la SNCF, les contrôleurs réclamant un salaire supérieur à celui des infirmières pour un service à la collectivité nettement moins utile… Ce sont tous des groupes qui profitent de leur force pour tenter d’arracher une part du gâteau, pillards à la vikings.

Les Vikings – une histoire mondiale, Hors série 98 revue L’Histoire, janvier-mars 2023, €9,90 en kiosque

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Affreux, sales et méchants d’Ettore Scola

L’Italie populaire dans toute sa répugnante splendeur, loin de lidéalisme du peuple prolétaire sain des communistes ou des fascistes, vue par l’œil acéré et moqueur d’Ettore Scola. Une smala des Pouilles – qui évoque le mot pouilleux – s’entasse en bidonville à Rome, sur une huitième colline d’où l’on aperçoit le dôme de Saint-Pierre. Ils sont une vingtaine de tous âges à vivre sous le même toit de tôles et de cartons, mêlés dans la promiscuité des nuits moites, forniquant sur leurs grabats sans souci des gosses ni des autres. Une païennerie de sauvages très années post-soixante-huit, loin de Dieu, avec le rut en point d’orgue et le lento de la morale immémoriale et du pater familias omnipotent méditerranéen.

Giacinto (Nino Manfredi) est un dieu tonnant, borgne comme Polyphème, propriétaire d’un million (de lires) touchés par l’assurance pour avoir perdu un œil au travail. Il ne fait plus rien, se laisse vivre, maugréant cependant contre tous ces « parasites » d’enfants, petits-enfants, beaux-fils, brus et conjointes qui ne cessent de copuler et d’en faire d’autres, des bouches à nourrir et des culs à vêtir. Tous sont mal foutus, même le chien n’a que trois pattes. Un fils a perdu une jambe, un autre est cocu, Fernando est à la fois pédé et travelo (Franco Merli, qui a joué dans les films de Pasolini Salô ou les 120 journées de Sodome) – ce qui ne l’empêche pas de sauter sa belle-sœur par derrière car, lorsqu’elle se lave les cheveux, non seulement elle ne sait pas qui c’est mais elle ressemble à un garçon. Giacinto, qui le voit gobe un œuf – symbole de la fécondation à venir… Une fille couche, une autre fait le tapin, une dernière travaille comme aide-soignante chez les bonnes sœurs, une de 14 ans « fait des ménages » (n’ayant encore « rien à montrer ») – mais elle sera en cloque à la fin. De qui ? Quelle importance – « c’est toujours la famille » ! Quant à la mémé (Giovanni Rovini), elle touche une pension et tous les gars vont avec elle à la Poste pour se la partager ; elle n’a droit qu’à une sucette, comme les gosses les plus grands, et regarder la télé.

Au matin, la fille adolescente de 14 ans sort en bottes jaunes avec une série de seaux à remplir à la fontaine. Les garçons entre 16 et 20 ans sortent leurs scooters et motos et font un rodéo dans le bidonville, soulevant la poussière et envoyant à la gueule de chacun leurs gaz d’échappement. Ils partent « en ville » effectuer des vols à la tire, de petits larcins, tandis que l’unijambiste mendie et planque sous lui les sacs à main volés à l’arrachée aux touristes naïves. Les vieux se placent en rang sur un muret comme des corbeaux de mauvais augure et fument, en silence, regardant leur monde qui fuit. L’adolescente rameute tous les gosses jusqu’à 12 ans pour aller les encager au cadenas dans un enclos où ils ne pourront se perdre ni faire de bêtises. Cela jusqu’au soir où ils seront délivrés, jouant entre temps à des riens, du bébé sachant à peine marcher au préadolescent qui grimpe par-dessus les grillages. Lui, la culotte lourdement effrangée et le tee-shirt troué, n’hésite pas à aller aux chiottes tanner son grand-père pour obtenir mille lires pour le litron de vin qu’il doit aller acheter. Lorsqu’il « fait ses devoirs » devant sa mère qui émince des légumes et sa mémé plantée devant le petit écran à regarder des jeux idiots, c’est pour regarder sans vergogne des revues porno que la voisine, très fière de sa fille bien foutue (dans tous les sens du mot) qui pose nue dans les magazines et se fait payer pour cela. Une pute ? « Non, elle travaille ! »

C’est truculent avec quelques clins d’œil à Fellini pour la pute aux gros seins et à Ferrari pour la grande bouffe. Car le vieux qui ronchonne sans cesse, rabroue chacun en le traitant de fainéant et de cocu (et lui alors ?), couche avec son fusil chargé, tabasse sa grosse et tire sur un fils à le blesser. C’est un boulet. Ne va-t-il pas jusqu’à ramener une grosse pute à la maison (Maria Luisa Pantelant) et à la faire coucher dans le lit matrimonial (taille large) avec lui et sa propre femme Mathilde (Linda Mortifère) ? Les fils adultes en profitent et, lorsqu’il a le dos tourné quelques instants, s’activent sur la pute en cadence. Mais la mama en a marre ; elle veut le faire disparaître et l’expose à la famille dont les enfants ont été emmenés dehors, en coupant du poumon de bœuf sanguinolent. Rien de tel, après le baptême à l’église d’un énième dont Giacinto est le parrain, que la mort aux rats versée à poignée dans un plat succulent des spaghetti à la tomate et aux aubergines grillées, un délice. Giacinto s’empiffre sous le regard attentif des autres, mais il est inoxydable, les pauvres sont impayables et increvables. Et la chimie au rabais pas très efficace contre les rats. Il s’en sort après quelques vertiges et vomissements. Il décide alors de faire cramer toute la volière hostile et arrose d’essence la baraque avant d’y foutre le feu. Mais tous s’en sortent, y compris mémé en chaise roulante. Tous rebâtissent et refont le plein de matelas. La pute reste.

Et le vieux ne trouve rien de mieux pour les faire chier que de vendre son baraquement « avec le terrain y attenant » à une famille immigrée du sud en quête d’un logement pas cher. Sauf que rien ne se passe comme prévu, la matrone refuse et fait disparaître « l’acte de vente sous seing privé » – réputé dès lors n’avoir jamais existé – tandis que Giacinto surgit dans une vieille Cadillac qui peine à monter les côtes, achetée avec le produit de cette vente. Sans savoir conduire ni se conduire, il fonce dans le tas et le gourbi s’écroule presque. Tous le retapent et l’agrandissent ; ils vivront désormais à deux familles, à tu et à toi sous le même toit…

De la réalité cynique du bidonville réel de Monte Ciocci à Rome, avec vue sur le Vatican chrétien qui chante « heureux les pauvres car ils verront Dieu » en se vautrant dans le lucre et (on le découvrira plus tard) le stupre, Ettore Scola en néo-réaliste fait une farce radicale. Le confort petit-bourgeois agité par la société de consommation des années soixante et soixante-dix corrompt les prolétaires qui ne peuvent y accéder. Il les corrompt. Leur obsession du fric les fait voler, tromper, se prostituer. Le moindre argent devient un magot soigneusement planqué en avare pour éviter les convoitises. Le tous contre tous n’est contrebalancé que par le souci de bâfrer et de ronfler (après la baise), au chaud sous le même toit. On se hait à cause du système social mais on ne peut humainement vivre qu’ensemble. Un film d’une bouffonnerie noire très années 70.

DVD Affreux, sales et méchants (Frutti, sporchi e cattivi), Ettore Scola, 1976, avec Francesco Anniballi, Maria Bosco, Giselda Castrini, Alfredo D’Ippolito, Giancarlo Fanelli, Carlotta Films 2014, 1h51, €9,35, blu-ray €9,75

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Ann Rule, Un tueur si proche

L’auteur, journaliste proche des milieux d’enquête de la police pour avoir appartenu à leurs rangs avant de mettre au monde quatre enfants, retrace la macabre épopée du premier tueur en série américain identifié comme tel, dans ces années 1970 d’une naïveté confondante. Tout le monde il était beau, tout le monde il était gentil… et l’auto-stop la règle. Ann Rule a connu personnellement Ted Bundy à Seattle en 1971, alors qu’elle faisait du bénévolat sur une ligne d’assistance téléphonique pour personnes suicidaires. Ted était l’un de ses coéquipiers deux soirs par semaine et ils sont devenus amis.

Elle l’a donc suivi jusqu’à la chaise électrique, en 1989, marquant enfin la terme de ses meurtres prémédités de jeunes filles et de ses évasions rocambolesques. Ted Bundy était intelligent, un QI de 124 à l’université. Il a fait des études de droit et de psychologie, sans toujours finaliser ses diplômes. Il a participé à la campagne électorale du gouverneur républicain Evans pour sa réélection puis est devenu assistant de Ross Davis, le président du Parti Républicain de l’État de Washington. Il aurait pu devenir avocat et faire une belle carrière en politique, étant d’une intelligence aiguë, avec un sens de l’écoute, un conservatisme affirmé et une agressivité de squale. Il n’en a rien été.

Ted Bundy a été rattrapé par ses démons. Le premier est d’avoir été abandonné trois mois par sa mère à sa naissance, bâtard d’une fille réprouvée qui « avait couché ». On soupçonne aujourd’hui que c’était avec son propre père bien qu’elle ait désigné tout d’abord un soldat de l’Air force ou un marin comme géniteur envolé : elle n’a jamais vraiment su. Comme fils de pute – il n’y a pas d’autre nom pour les coucheries de sa mère – le gamin s’attache à son (grand?) père mais en est séparé à l’âge de 4 ans. Il l’adorait mais les faits révèlent que ce père de sa mère était violent, emporté, macho, raciste et un brin psychopathe. Les gènes ne mentent pas… Il en a gardé une fixation morbide sur « les femmes », leur reprochant leur sexualité irrépressible et leur exhibition sur les photos des magazines. Tout petit déjà, il avait découvert des revues porno chez son (grand) père et prenait plaisir à les regarder.

Il est probable qu’il ait tué sa première victime à l’âge de 15 ans,  une fillette de 9 ans jamais retrouvée. Sa première victime « officielle » est à l’âge de 20 ans et son corps n’a jamais été retrouvé. Bundy aimait en effet déshabiller les filles une fois assommées à coups de barre de fer ou de bûche, puis étranglées avec un bas nylon, les mordre à pleines dents sur les fesses et les seins, les violer par le vagin et l’anus, leur enfoncer des objets loin dans les orifices, puis en séparer la tête pour la collectionner sur un lieu qu’il aimait bien dans les montagnes. En bref un vrai psychopathe qui voulait se venger de « la » femme, sa mère dont il n’a jamais été aimé tout petit.

L’auteur liste ses victimes reconnues, celles probables, plus celles possibles. Il y en a 36 vraisemblables (plus une survivante), avouées ou non, et une centaine possibles de 1962 à 1978. Toutes des filles – aucun garçon – et jeunes, de 9 à 26 ans. Les filles avaient en général les cheveux bruns, longs et séparés par une raie centrale. Les attirer n’était pas difficile, Ted Bundy étant beau mec, se présentait souvent comme handicapé, un bras en écharpe ou une jambe dans le plâtre, portant une sacoche ou une pile de livres. Il demandait gentiment assistance pour les mettre dans le coffre de sa Volkswagen Coccinelle, la voiture fétiche des jeunes Yankees post-68. Il les assommait alors d’un coup de barre de fer avant de les hisser dans son auto dans laquelle il avait ôté le siège passager avant (une fonction que seules les Coccinelles offraient), puis allait « jouer » avec elles plus loin sur la route.

Il entrait alors en état second, devenant une sorte de berserk, un fou sanguinaire sans aucune limites mentales. Le jeune homme affable, gentil et bien sous tous rapports devenait alors autre, un monstre démoniaque agi par ses pulsions primaires.

Ann Rule, qui l’a personnellement connu puis l’a suivi par lettres, appels téléphoniques et suivant les progrès des enquêtes dispersées dans plusieurs états (la plaie du système judiciaire américain), en fait un livre de journaliste, purement factuel et d’un style plat qu’affectionnent particulièrement les boomers. Un style de mille mots, pas plus, accessible aux primaires, selon les canons du journalisme papier d’époque. Un style à la Annie Ernaux qui « se lit bien » mais sans personnalité, qui pourrait être écrit par un robot. D’ailleurs le journalisme aux États-Unis se meurt pour cette raison et les gens sont remplacés de plus en plus par des machines et des algorithmes.

Si les tueurs en série vous passionnent, si le sort de Ted Bundy vous intéresse, si vous aimez lire sans penser ni vous préoccuper du style, ce genre de « roman policier » qui n’en est pas un est fait pour vous. Il dit la réalité d’un tueur mais n’entre jamais dans les profondeurs qui fâchent.

Ann Rule, Un tueur si proche, 2000, Livre de poche 2004, 544 pages, €2,77, e-book Kindle €6,99

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Michel Eltchaninoff, Dans la tête de Vladimir Poutine

Dans cet essai de biographie intellectuelle du dirigeant russe, paru en 2015 et révisé début 2022, l’auteur dresse le portrait d’un apparatchik soviétique devenu président de la Fédération de Russie après dix années de chaos Eltsine. Il prend ses marques par petites touches avant de devenir « souverain démocratique » avant – péché d’orgueil – d’agresser ses « frères » d’Ukraine au prétexte de « nazisme ». Parabole de la paille et de la poutre : comment en est-il arrivé à cette extrémité qui le déconsidère définitivement ?

Poutine n’est pas philosophe ; il préfère l’histoire et le sport. « Il n’est pas un intellectuel. Il adore raconter sa jeunesse de voyou et d’espion plutôt que d’évoquer ses études à la faculté de droit de Saint-Pétersbourg » p.7. C’est un pragmatique qui veut rester au pouvoir pour imposer sa conception du bien à sa population et a gardé une façon typiquement soviétique de voir le monde. Pour lui, seules les puissances nucléaires mènent le jeu et les organismes internationaux ne sont que des Machins (comme disait de Gaulle). « Il ne souhaite pas imposer une idéologie d’État sur le mode soviétique » p.7. Mais il est aussi un réaliste, conscient – jusqu’à il y a peu – des rapports de force. « Il ne dit pas les mêmes choses aux uns et aux autres. A ses amis européens, il cite Kant et proteste de l’européanité profonde de la Russie. Mais lorsqu’il se rend en Asie (…) c’est différent (…) il charge l’Occident et sa politique humanitaire » p.40.

Poutine est influencé par des penseurs russes. Il n’est pas marxiste-léniniste et préfère largement Staline (le nationaliste) à Lénine (l’internationaliste). Il a évolué, non qu’il ait changé de convictions « mais il a de plus en plus osé les exprimer » p.10. Il est revanchard de la chute de l’URSS et croit en la mission de la « civilisation russe », unique en Europe, et inégalée face à une Union européenne décadente et pourrie (selon lui) par l’argent et l’immoralité, « la propagande pédophile » p.69. Il veut un développement séparé et se pose en sauveur conservateur de la chrétienté européenne. « Vladimir Poutine, étrangement, semble surtout obsédé par une question, celle de l’homosexualité » p.77. Comme Hitler les Juifs, l’homosexualité pour Poutine paraît névrotique, comme une réaction effrayée et hystérique face à ses propres démons, génétiques pour l’un, pulsions pour l’autre.

Le conservatisme de Soljenitsyne lui sied, même s’il n’en garde que ce qui l’arrange ; c’est l’URSS militaire qui a fait reculer Hitler à Stalingrad, en plein hiver et a enchanté l’imagination du jeune Vladimir. « La culture de la guerre permanente est aussi celle de la victoire. Et celle-ci, aux yeux des dirigeants russes et soviétiques, donne des droits » p.19. Il s’agit d’une « supériorité morale dans les relations internationales » à défendre les positions russes fondamentales – d’où la revendication sur l’Ukraine pour « réparer le mal » p.25 dû à la chute de l’empire soviétique. L’humiliation de l’intervention Otan en Serbie et au Kosovo doit être vengée. D’où l’Ossétie du sud, la Crimée, les républiques séparatistes du Donbass. Laissez-le faire et il fera comme Hitler avec les territoires irrédentistes peuplés d’Allemands avant la Seconde guerre mondiale : il les annexera sans procès, avec l’habillage juridique adéquat (demande du pays frère, référendum en urgence, vote de la Douma) – ou par la guerre ouverte.

Ivan Ilyine est son penseur de référence, dont l’acteur et cinéaste Nikita Mikhalkov lui a parlé. Spécialiste de Hegel opposé à la révolution de 1917 et expulsé d’URSS en 1922, il « veut démontrer qu’on ne viole pas l’éthique chrétienne – à laquelle il se rattache – lorsque l’on s’oppose au mal, au besoin par la force » p.47. Poutine l’appliquera aux Tchétchènes, aux oligarques antagonistes (14 morts par « suicide » de plusieurs balles depuis quelques mois), à l’Otan, à l’opposition démocratique. Selon Berdaiev, Ilyine « a été contaminé par le poison du bolchevisme » p.48 : au nom du bien absolu il s’oppose par la force au mal. D’ailleurs Ilyine encensera les nazis en 1933, la fusion autour de l’idée nationale, l’éducation patriotique de la jeunesse, la défense de la famille traditionnelle, minimisant la persécution des Juifs. A la fin de sa vie, Ilyine penchera plutôt pour Franco et Salazar. Poutine, en effet, se montre de plus en plus conservateur chrétien autoritaire, comme ces deux-là – et comme Pétain. D’où le panégyrique de réhabilitation de Zemmour, très tenté par la vision Poutine, sur le maréchal.

La verticale du pouvoir – la dictature démocratique- et la démocratie souveraine – le nationalisme missionnaire – sont contenus dans Ilyine et repris avec délectation par Poutine. L’hégélianisme se retrouve dans une conception de la Russie comme acteur accomplissant l’Histoire, un « organisme historiquement formé et culturellement justifié » p.56. Un être original d’Eurasie selon Lev Goumilev, troisième continent, monde à part, voire troisième Rome. Que Poutine construit comme une Union européenne avec l’Union eurasiatique. Sauf qu’avec 145 millions d’habitants entre 500 millions d’habitants ouest-européens et les 1,4 milliards de Chinois, c’est plutôt mal parti ! D’où la hantise de l’homosexualité, de la « pédophilie » et du transgenre chez Poutine, qui restreint l’adoption d’un enfant russe par un étranger, la propagande homosexuelle dans les médias, les droits des LGBT, l’avortement. A noter que lui-même n’a eu que deux enfants, deux filles.

Leontiev est un autre penseur fétiche de Poutine. Aristocrate aventurier et mystique, il « hait l’Europe moderne » de la liberté, de l’égalité et de la laïcité et « exalte au contraire les formes sévères et hiérarchiques de l’Église byzantine » p.73. Il prophétise qu’une Europe fédérale finira par engloutir la Russie, cet « Etat-civilisation » où la diversité devient unité. La Révolution conservatrice allemande, si chère aux yeux d’unhttps://argoul.com/2015/05/25/alain-de-benoist-memoire-vive/ Alain de Benoist, est proche de Leontiev ; elle a préparé le nazisme. Elle prépare « la voie russe » pour Poutine, influencé aussi par Nicolas Danilevski qui proposait, en 1871, « une union de tous les Slaves sous la direction de la Russie » p.95. Pour eux – Danilevski et Poutine – « la lutte avec l’Occident est le seul moyen salutaire pour la guérison de notre culture russe, comme pour la progression de la sympathie panslave » p.96. Ses arguments – comme ceux des nazis – sont issus, écrit Eltchaninoff, des sciences naturelles « par la doctrine des races et des types d’évolution » p.98. Rien de moins.

Le chapitre X de cette édition augmentée fait le point depuis 2015 : il s’agit d’une « montée aux extrêmes ». D’où la Crimée, la Syrie, l’Ukraine – demain qui ? Les pays baltes ? La Géorgie ? La Moldavie ? Dans Les démons de Dostoïevski, un livre favori de Poutine, le nihiliste révolutionnaire donne la clé du succès en politique : « l’essentiel, c’est la légende. Pour obtenir le pouvoir et le garder, il faut remplacer les nuances de la réalité par la flamboyance du récit sacré, puis appliquer ce mythe à ce qui existe, au prix de la violence » p.196. Tout le programme du dictateur Poutine, comme celui des prétendants dictateurs que sont Zemmour, Le Pen, Mélenchon – ou Rousseau. L’archéo-conservateur antimoderniste « Poutine rend à la Russie sa vocation idéologique internationale. Le conservatisme identitaire doit devenir un phare pour tous les peuples du monde » p.171.

Nous avons au contraire, en Europe occidentale, le mythe de la vérité et de la liberté, des nuances de la réalité et du débat contradictoire. Nous comprenons Poutine, nous le combattons.

Un grand livre bien écrit et de lecture passionnante, en plein cœur de l’actualité.

Michel Eltchaninoff, Dans la tête de Vladimir Poutine – édition augmentée, 2022, 198 pages, €7,50 e-book Kindle €7,49

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C’est un vilain vice que le mentir, dit Montaigne

Montaigne consacre son chapitre XVIII du Livre II des Essais au « démentir » ; il parle en fait de lui. Son livre se veut sa vérité, son être même. Non que Montaigne soit un être célèbre ou fameux, mais il est sincère. « César et Xénophon ont eu de quoi fonder et fermir leur narration en la grandeur de leurs faits comme en une base juste et solide. (…) Mais elle ne me touche que bien peu. » Montaigne ne se dresse pas une statue, il dit de ses essais que « c’est pour le coin d’une librairie, et pour en amuser un voisin, un parent, au ami, qui aura plaisir à me raccointer » (fréquenter à nouveau).

Ce n’est pas pour la gloire qu’écrit Montaigne, mais pour se connaître. Tout simplement. Pour « se construire » aussi, comme on dit aujourd’hui. « Me peignant pour autrui, je ne suis peints en moi de couleurs plus nettes que n’étaient les miennes premières. Je n’ai pas plus fait mon livre que mon livre m’a fait, livre consubstantiel à son auteur, d’une occupation propre, membre de ma vie ; non d’une occupation et fin tierce et étrangère comme tous les autres livres. » Rendre compte de soi n’est pas s’ériger pour modèle, ni faire œuvre d’histoire ou de morale. Les Essais sont le journal intime d’une pensée qui explore et s’affirme. Montaigne fait de lui-même son étude.

Car l’écriture est une discipline qui met en ordre et à plat toutes les imaginations qui courent. « Aux fins de ranger ma fantaisie à rêver même par quelque ordre et projet, et la garder de se perdre et extravaguer au vent, il n’est que de donner corps et de mettre en registre tant de menues pensées qui se présentent à elle. » Ainsi la raison vient à l’être. Coucher sur le papier, c’est rendre objets ses actes et ses pensées, donc y réfléchir, tout comme le miroir renvoie l’image qu’on lui donne ; on peut ainsi s’observer, s’analyser comme si l’image donnée par écrit était autre que soi. Écrire est une psychanalyse.

D’où le souci qu’a Montaigne d’éviter tout mensonge. La vérité – nue, forte, morale – est le fondement occidental venu des Grecs. « Le premier trait de la corruption des mœurs, c’est le bannissement de la vérité », dit Montaigne. Il est vrai que nommer autrement les choses permet de les commettre sans vergogne, ainsi « aimer » pour « abuser » ; que nommer autrement les êtres permet de les contraindre ou de les éradiquer sans honte ni pitié, ainsi les « sous-hommes » juifs pour les nazis ou « les nazis » ukrainiens pour les Russes ; que pervertir les faits permet de se poser en seul détenteur de vérité, dite « alternative », donc en Dieu omnipotent que l’on ne peut que croire – ainsi Trump ou Poutine font-ils de leurs oukases des « vérités » qu’il serait inconvenant de soumettre à une quelconque critique. Manipulation aussi vieille que l’humain. « Notre vérité de maintenant, ce n’est pas ce qui est, mais ce qui se persuade à autrui », écrivait déjà Montaigne.

Si l’on réagit le plus vivement à ce reproche de mensonge et de dissimulation, analyse notre philosophe, « serait-ce pas aussi que ce reproche semble envelopper la couardise et lâcheté de cœur ? » Et paf sur la tronche des démagos ! Ils ont peur d’affronter la vérité en face et ils se défilent par des belles histoires qui l’enjolivent et la minimisent, la tordant en fausseté. Est-il plus expresse lâcheté « que de se dédire de sa parole ? » dit encore Montaigne. « Notre intelligence se conduisant par la seule voie de la parole, celui qui la fausse trahit la société publique. » Et d’ajouter à propos de cet outil d’intelligence : « S’il nous trompe, il rompt tout notre commerce et dissout toutes les liaisons de notre police. » Le « commerce » n’est ici pas marchand mais signifie échange entre les personnes ; la « police » n’a rien à voir avec l’organe de répression si cher à Poutine, entre autres, mais avec nos liens collectifs et nos activités dans la cité (polis = la cité).

Notre parole est notre honneur, conclut Montaigne – il est malheureux que l’honneur ne soit plus une valeur en notre temps. La vanité l’a remplacé. Montaigne nous montre ce que nous avons perdu en vertu et en raison.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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Elizabeth Jane Howard, A rude épreuve

Cet épais roman fait suite à Eté anglais, paru en 2021 et chroniqué sur ce blog. Il est toujours aussi passionnant, contant l’histoire de cette grande famille post-victorienne de septembre 1939 à l’hiver 1941. Cette fois c’est la guerre, qui menaçait dans le premier tome. A la campagne, dans ce Sussex à une cinquantaine de kilomètres de Londres (cela fait moins en miles), la guerre n’arrive qu’atténuée, via la radio, les journaux et les nouvelles de ceux qui vont à Londres par obligation professionnelle. Les maisons de Londres sont fermées car les quartiers sont bombardés, comme l’usine de bois familiale sur les docks.

Ce n’est pas le cas des enfants, du moins de la plupart, les petits restents à la maison et les adolescents sont en pension à l’extérieur de la ville. Seule Louise, l’aînée des petits-enfants Cazalet, du haut de ses 16 puis 17 ans, obtient d’aller dans une école de théâtre où sa vanité et son égoïsme s’épanouissent dans le dur métier d’actrice amenée à jouer tous les rôles, tout en se méfiant des hommes et des garçons. Garçons qui sont mobilisés dès leurs 18 ans, s’ils ne s’engagent pas un an avant volontairement. Louise tombe amoureuse d’un peintre de la trentaine, mobilisé sur une vedette, qui passe ses permissions à la courtiser, puis à la baiser.

Les grands-parents Cazalet, le Brig et la Duche, frisent les 80 ans, leurs cinq enfants la quarantaine et leurs quatorze petits-enfants s’échelonnent entre quelques mois (Juliet) et 19 ans (Angela). Tout le sel de ce roman fleuve est de conter l’existence de chacun en ces temps troublés, le mal-être de la société venant se superposer au mal-être personnel. Chacun a différentes raisons d’être mal dans sa peau, soit qu’il ou elle se sente incompris, soit que papa ou maman ne s’occupe pas d’eux, soit qu’il ou elle soit complexé.

Neville, 10 ans accumule « les bêtises » pour attirer l’attention car son père Rupert privilégie sa fille aînée de 14 ans, Clary. Il se met ainsi à danser avec une canne de golf sur la table de billard, tout nu, pour choquer ses vieilles tantes. Rupert disparaît de son contre-torpilleur dans la fuite de Dunkerque. Il n’est pas formellement mort, il a « disparu ». Sa fille Clary échafaude tout un tas de scénarios rocambolesques pour expliquer comment il aurait pu survivre, se cacher, attendre un embarquement. Il passera un message écrit au crayon de papier via un camarade qui a réussi à regagner le Royaume-Uni un an après, mais ne citera que sa fille…

Sybil, l’épouse de Hugh, le fils aîné des Cazalet, se meurt doucement d’un cancer et sa fille Polly, du même âge que Clary, se désespère car on ne lui dit pas la vérité « pour la protéger ». Elle trouver, avec raison, les adultes hypocrites et condescendants. Son frère d’un an plus jeune, Simon, est à cet âge intermédiaire où l’on a besoin de son père sans plus recevoir l’amour trop marqué des tantes et la mort de sa mère comme la pudeur mal placée de son père le laissent seul et malheureux. Tout leur cacher au prétexte que ce sont des affaires d’adultes n’est pas une bonne façon d’élever des enfants. A chaque âge sa compréhension, mais la vérité est toujours bonne à dire.

Christopher, le fils de Jessica, la seule fille des Cazalet, se veut « pacifiste », ce qui est compliqué en cas de guerre ouverte. Que faire si l’on a à se défendre ? Il a 16 ans et son père, qui le méprise et le rudoie, le fait engager à l’aménagement d’un aérodrome secondaire où il est en butte aux moqueries des autres et à leur incitation à aller aux putes. Lorsqu’il refuse, par pudeur victorienne et non par dégoût des femmes, il se fait traiter de pédé et sa logeuse le chasse. Il s’enfuit et entre en dépression jusqu’à ce que le Brig trouve un chien errant dans Londres bombardée, le ramène à Home Place où Christopher vit sa convalescence. Les deux abîmés de la vie, traumatisés par la guerre, lient amitié et Christopher reprend du poil de la bête ; il va travailler dans une ferme, ce qui était son intention première malgré son père.

Ce roman est comme une valise pleine de lettres qui auraient été retardées et qu’on lit d’un coup, prenant des nouvelles de toute la famille. L’autrice ne manque pas d’un humour où la lucidité cynique des enfants côtoie leur tendresse pour le ridicule. Ainsi de la couleur qui irait à la préceptrice Milliment, vieille fille pauvre et d’âge mûr : « le problème, c’était que chaque teinte suggérée semblait pire que la précédente : le lie-de-vin n’irait pas avec sa peau citron ; à côté du vert bouteille, ses cheveux ressemblerait à des algues ; le gris était trop terne ; en rouge la prendrait pour un bus londonien, et ainsi de suite » p.502. Et tout est à l’avenant.

C’est très attachant ! Cinq tomes de saga sont prévus et, au rythme de déambulateur choisi par l’éditeur, nous en avons pour encore des années.

Elizabeth Jane Howard, A rude épreuve – La saga des Cazalet II (Marking Time), 1991, Folio 2022, 711 pages, €9.90 e-book Kindle €16.99

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Fernando Vallejo, La vierge des tueurs

Le grammairien Fernando (Germán Jaramillo) revient à Medellín après être parti trente ans durant la période de guerre civile et de Front national. C’est un double de l’auteur, prénommé lui aussi Fernando et né à Medellín en 1942. Il a la cinquantaine et se rend aussitôt dans un bordel de garçons, car là se porte sa sexualité catholique, dégoûtée des femelles depuis saint Paul, impures selon la Bible, et par leur procréation ininterrompue encouragée par le Pape, qui alimente la pauvreté.

La Colombie du début des années 1990 est sous l’emprise du cartel de Medellín et de Pablo Escobar, son chef sans scrupules. Il n’hésite pas à faire assassiner ceux qui le gênent comme le ministre de la Justice, le candidat libéral à l’élection présidentielle, des journalistes, ou à faire exploser le bâtiment de la Sécurité publique. Il n’est arrêté qu’en 1991 et abattu en 1993. Les tueurs à gage qu’il a engagés comme sicaires, souvent très jeunes, juste après la puberté, se retrouvent sans travail. Pour survivre, ils volent, tuent et se prostituent, tout cela pour l’adrénaline. Car ils sont vides en dedans d’eux, sans amour ni protection, emplis des images de fringues de marques, de chansonnettes à la mode et de blagues télévisées. Ils ne supportent pas le silence, sauf dans le sexe.

Fernando connait ainsi Alexis (Anderson Ballesteros), sicaire aux yeux verts et au corps fin de 14 ans dans le livre (mais 16 dans le film, pour la morale publique). A noter que le film est « déconseillé aux moins de 12 ans » mais autorisé sans limites après. Il en tombe amoureux, le garçon s’attache à lui, il devient son protégé et Fernando l’emmène habiter chez lui. L’homme mûr comble le néant de la vie du garçon. Il le nourrit, le promène, l’habille, dort avec lui dans les bras, peau contre peau comme le père qu’il n’a jamais connu et la mère trop prise par ses petits frères et sœurs.

Alexis n’a pas d’état d’âme, il est tout dans l’instant, ce pourquoi son amour est absolu et il tue de même. Pour lui, tuer et baiser sont deux actes de nature. Un taxi est grossier ? Une balle dans la tête. Deux petits de 10 ans qui s’empeignent sous le regard d’adultes rigolards ? Cinq balles font passer de vie inutile à trépas définitif cette scène inexcusable. Ce sont plus de cent personnes que descend Alexis de son pistolet porté dans sa ceinture, qu’il dégaine et fait cracher sans avoir l’air de viser. Il ne manque jamais sa cible car il n’est qu’instinct. Le jeune garçon n’est tendre avec son aimé que par compensation car le monde autour de lui est dur, la réalité délirante, « au-delà même du surréalisme », dit l’auteur. Alexis est pur, un ange exterminateur. Il n’a que son corps et son arme pour se défendre, et Fernando lui offre son intellect, ses biens et son amour.

Fernando l’aime de ne pas reproduire la misère en engrossant les filles, il y a bien assez de niards qui prolifèrent et dégorgent des bidonvilles, appelés en Colombie les Communes. Ils grandissent dans la misère et la violence avant de devenir vers 12 ans sicaires, puis de se faire tuer. C’est ainsi que la démographie se régule en Colombie ces années-là : pas de vieux (ils sont morts), peu de jeunes (ils sont morts), seulement des enfants qui poussent et des prime-adolescents qui s’entretuent.

A mesure que la violence collective s’amplifie, le discours du grammairien se renforce, poussé à la radicalité de la force réactionnaire à la Céline par le spectacle lamentable de la surpopulation des bidonvilles, où les paysans venus avec leurs machettes des villages, ont importé la violence. Les garçons, sans plus de modèles mâles à suivre comme exemple, restent des brutes. Ils ne sont pas cruels, pas plus que des fauves qui tuent leur proie. Tuer et mourir sont la norme dans l’injustice généralisée.

Et Dieu dans tout ça ? Il s’en fout. Fernando, né catholique et élevé catholique, garde les superstitions catholiques de la prière dans les églises et de la messe parfois, mais il ne croit pas en Dieu. Seul Satan règne, puisque les meurtres d’enfants et d’adolescents sont légion et naturels, malgré le scapulaire de la Vierge des Douleurs de l’église de La América qu’arborent tous les très jeunes sous leur chemise entrouverte. L’État corrompu à cause de l’argent trop facile de la drogue, appelée par ces Yankees déboussolés par la guerre du Vietnam et le vide spirituel de leur prospérité économique, laisse se répandre la guerre de tous contre tous. C’est le règne libertarien du chacun pour soi, du droit du plus fort selon les armes et le fric. Tout s’achète, même les garçons – sauf l’honneur, ce vieux reste macho des cultures méditerranéennes importé en Amérique hispanique. Seul les morts ne parlent pas est un proverbe colombien.

Ce pourquoi le bel éphèbe « au corps lisse garni de fin duvet », Alexis aux yeux verts, ne fera pas long feu. Neuf mois seulement avec Fernando et il est brutalement abattu dans la rue sous ses yeux par un duo à moto. Il avait tué le frère d’un membre d’un gang ennemi de son quartier. Fernando se trouve lui-même abattu – mais de douleur. Il veut en finir, court les églises, ne voit plus aucun sens au monde.

Lorsqu’il renaît, par habitude, par lassitude, c’est par la rencontre sur un trottoir de Wilmar (Juan David Restrepo), un autre jeune garçon des bidonvilles surnommé Lagon bleu parce qu’il ressemble au jeune premier du film éponyme. Il prend la place d’Alexis mais pas le cœur de Fernando, qui apprend vite que c’est lui qui a tiré sur son petit. Va-t-il le tuer à son tour pour se venger ? A quoi cela servirait-il ? D’ailleurs Wilmar est descendu par un autre gang deux jours après. La jeunesse se fane vite dans la violence colombienne des années 1990, ce pourquoi elle vit à toute vitesse, dans l’instant de l’acte et du sexe.

Un film a été tiré du roman, plus percutant grâce aux images, mais moins dans la dérive onirique. Ce roman est provocateur, les Fleurs du mal de l’Amérique du sud, une politesse du désespoir avec sa langue imprécatoire, tordue par la douleur. Un chant funèbre pour les morts adolescents – inutiles. Livre et film se complètent, pour une fois, plus qu’ils ne se font concurrence. L’œuvre filmée a eu plusieurs récompenses :

  • Mostra de Venise 2000 : The President of the Italian Senate’s Gold Medal
  • Festival international du nouveau cinéma latino-américain de La Havane 2000 : meilleure œuvre d’un réalisateur non-latin sur un sujet lié à l’Amérique latine
  • Satellite Awards 2002 : meilleur film en langue étrangère

Fernando Vallejo, La vierge des tueurs (La Virgen de los sicarios), 1994, Belfond 2004, 193 pages, occasion €2.57. Une édition aussi dans le Livre de poche en 1999, non disponible même en occasion.

DVD La Vierge des tueurs, Barbet Schroeder, 2000, avec German Jaramillo, Anderson Ballesteros, Juan David Restrepo, Manuel Busquets, Ernesto Samper, Carlotta films 2017, 1h41, €8.00 blu-ray €8.58

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Bernard Clavel, Le silence des armes

L’auteur populaire aime à se saisir des moments d’actualité pour en écrire des drames. Au début des années 1970, c’est le Larzac et la contestation par des néo-ruraux post-68 de la mainmise de l’armée sur les terres. L’occasion de revenir à la dernière guerre, celle d’Algérie, déclarée par les fellagas il y a vingt ans et terminée quelques douze ans plus tôt lors de l’écriture du livre. Clavel est pacifiste, il admire Louis Lecoin, anarchiste pacifiste à qui il dédie ce roman. Il le situe dans le terroir profond, chez lui dans le Jura, et poursuit la lutte des paysans contre la ville, des terriens en harmonie avec la nature et des bureaucrates hors sol qui décident souverainement de la paix et de la guerre.

Il ne reste qu’un fils à un couple de vignerons en vin jaune, après deux autres morts en bas âge. C’est dire si le père fonde sur lui tous ses espoirs. Il l’éduque à la terre, à la vigne, pour qu’il prenne la suite sur l’exploitation. Mais le jeune Jacques se rebelle. Il aime le pays, la nature, le climat, cependant son père autoritaire, malgré tout son amour, le braque. Il ne sait pas écouter et croit toujours avoir raison – la plaie des hommes née dans la guerre de 14. Le garçon n’est pas très doué et ne réussit même pas le concours d’instituteur qui aurait pu le sauver de la glèbe. A 18 ans, dès qu’il est en âge, il décide de s’engager dans l’armée.

Ce qui fait enrager son père, pacifiste dans l’âme et qui ne supporte ni les chasseurs, ni les gamins pilleurs de nids. Jacques lui porte ce coup et il en meurt, suivi quelques mois plus tard par sa femme. Jacques, engagé pour cinq ans, a été envoyé en Algérie. Il n’aime pas tuer mais il fait son métier. Lui reviennent périodiquement des images d’âne déchiqueté par les balles et d’un enfant brun tué. Mais aussi des femmes fellagas torturées et d’un gamin blanc égorgé. La guerre n’a aucune pitié pour tout ce qui vit et la nature est indifférente. Comme Jacques n’est pas doué, au bout de quatre ans et demi dont au moins trois en opérations, il n’est que caporal simple, même pas chef. Il n’a pas eu de permission pour la mort de son père, ni pour celle de sa mère, les transmissions étant lentes dans le djebel, mais il revient au pays le temps d’une permission de convalescence, après avoir été trop près d’un mortier qui a explosé. Le stress post-traumatique n’était pas encore reconnu, ni surtout bien vu, mais les médecins militaires connaissaient la réalité des opérations.

Jacques revient et tout est vide, la maison familiale à l’abandon, des ronces partout dans le jardin, des mulots dans l’armoire, les vignes envahies. Il a mis en vente de loin et donné procuration au notaire pour qu’il bazarde tout. Mais lorsqu’il se replonge dans son paysage d’enfance, ses odeurs, ses sensations, ses météores (que Clavel sait si bien décrire, comme en page 77), il veut récupérer son bien. Mais il est trop tard, la vente est réalisée et son rêve de retour à sa nature s’écroule. Jacques, qui avait éprouvé sensuellement le printemps du Jura, élaguant torse nu et se promenant sans chemise par les prés et les bois jusqu’à la source aux daims, est désorienté. Il lui reste encore six mois à tirer de son engagement volontaire mais il ne se voit pas repartir pour tuer après avoir goûté à la paix qu’il n’avait pas su voir.

Le souvenir de son père le hante et, avec lui, les remords. Il reconnaît qu’il avait raison d’aimer avant tout la vie, les bêtes, les plantes, même si le fils n’a pas su écouter et papa associer et convaincre son gamin. C’est le drame des pères dominateurs qui savent tout et l’imposent sans égards pour l’épouse et le rejeton. La mère s’est soumise, malgré son frère fier de ses années dans l’armée coloniale, le fils s’est opposé, rejetant tout sans trier.

Comme il ne sait rien faire d’autre que l’armée ou la terre, et qu’il n’a pas de petite copine au pays pour lui remettre les pieds sur terre, qu’il a pris la guerre en horreur et que la terre lui est ôtée par sa propre faute à hâter la vente, il n’a plus rien à faire sur cette terre. Ses deux choix librement effectués, s’engager et vendre vite, ont conduit à des impasses. Jacques n’est vraiment pas doué et fait même pitié. Il n’y survivra pas, trop faible d’âme pour construire quoi que ce soit. Il est sensuel mais somme toute peu sympathique ; on a envie de le secouer. Il ne sait pas ce qu’il veut ni qui il est, à pourtant 23 ans ; il ne peut aimer quiconque et regrette trop le passé pour bâtir un avenir. Restent les paysages du Jura, admirablement détaillés, et le passage des vents et des nuages, la pluie qui mouille la chemise et fouette le torse. Cet hymne à la nature immuable, indifférente aux hommes et à leurs misérables émotions, ne suffit cependant pas à faire un grand roman.

Le misérabilisme n’aboutit qu’au drame, sans jamais s’élever à la tragédie, ce qui fait de Bernard Clavel un écrivain agréable à lire, mais secondaire.

Bernard Clavel, Le silence des armes, 1974, J’ai lu 1977, 283 pages, occasion €4,37

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Meilleurs Vœux 2023 !

Des fleurs pour cet an neuf.

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Churchill de Jonathan Teplitzky

Le Premier ministre britannique, le massif et léonin Brian Cox, est saisi à son acmé, dix jours avant l’opération Overlord, le Débarquement en Normandie contre l’armée allemande. Il a lutté deux ans tout seul avant que les Américains ne daignent, pour leur intérêt,  combattre les nazis. Ce sont désormais eux qui ont pris la main sur la bataille. Eisenhower (John Slattery) est un bon général, mais il décide en pleine souveraineté, Commandant suprême des forces alliées en Europe, et le Premier ministre britannique en est réduit à la politique, à « faire le clown » comme il dit.

Le vieux lion rugit encore mais ses dents sont limées. Après quatre ans de pouvoir absolu, il ne peut s’habituer à être contredit, à devoir discuter. Il n’écoute pas, il sait mieux que tous car il se souvient de l’autre guerre, celle de 14, et du débarquement à Gallipolli qu’il a dirigé en 1915 : un désastre. Plusieurs dizaines de milliers de jeunes morts – pour rien. Par l’impéritie du haut-commandement qui avait rogné sur les explosifs et sur le matériel. Après tous, ce n’étaient que des Turcs en face… Cette défaite le hante, il ne veut pas que cela recommence. Il a un autre plan que le débarquement frontal sur les côtes normandes, un plan qui sépare les forces, donc les risques, mais au risque justement que ce soit à chaque fois trop peu, trop tard.

Le commandement suprême allié passe outre à la volonté de Churchill en faisant agir le roi George VI (James Purefoy), falot et toujours bégayant mais souverain. Il convainc de sa voix douce son Premier de laisser faire les spécialistes. Et de ne surtout pas embarquer sur un navire avec les troupes, pour se faire bombarder ! Une autre lubie de Churchill qui veut à tout prix agir, en agité et mêle-tout. Plus que ses doutes (légitimes), la décrépitude physique et mentale (pleurnicharde) des derniers jours de guerre du Premier ministre, est soulignée et amplifiée. Le lion a fait son temps ; on ne peut être et avoir été. Churchill est « de l’autre siècle », comme lui balance Ike un jour qu’il l’agace. Place aux jeunes, aux spécialistes, à l’Amérique. Le Royaume-Uni et Winston Churchill avec son chapeau et son cigare sont has been.

Il sombre parfois dans des moments de dépression qui le laissent inerte, sourd à tout, vaincu. Il devient défaitiste et c’est sa nouvelle secrétaire (Ella Purnell) qui doit lui crier en face « ça suffit ! ». Elle a un fiancé sur un navire de Sa Majesté en route pour les côtes et ne supporte pas que ce soit pour rien. Ce qui le calme et le fait enfin écouter – vertu des femmes en guerre. Un Premier ministre qui a lutté tout seul en galvanisant la nation en juin 40 ne peut renoncer. Même les gamins qui le voient lui font le V de la victoire. Il y croit, il doit y croire, il doit le faire croire. Peu importent les risques et le nombre inévitable de morts, les gens ont besoin d’imaginer que les jeunes partis au front vont vaincre, les soldats ont besoin de se persuader qu’ils courent à la victoire. C’est le rôle politique du Premier d’être là et de le dire – pas d’être avec eux sur le front comme un vieux chevalier – mais d’incarner l’action de la nation, tandis que le roi reste son symbole. Outre la secrétaire, sa propre épouse Clementine (Miranda Richardson) qui le morigène, va jusqu’à lui asséner qu’il a assez bu car la carafe de whisky est constamment à portée de main, même sur sa table de nuit. Croit-elle qu’elle « va lui donner des ordres » ? Certes non, mais elle rappelle le raisonnable – et cela fait son chemin.

Un film psychologique qui est loin d’une « biographie » mais saisit un moment clé, celui de la fin. D’où le sentiment doux amer du spectateur, surtout britannique. « It isn’t the decent one », disent du personnage de Teplitzky l’Anglais moyen. Le vieux lion est encore là mais vacille, les crocs usés ; il va laisser la place. Comme de Gaulle à la même époque. Les héros n’ont qu’un temps.

DVD Churchill, Jonathan Teplitzky, 2016, avec avec Brian Cox, Miranda Richardson, John Slattery, Ella Purnell, Julian Wadham, Orange studio 2017, 1h34, €10,00 blu-ray €7,61

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