Patrice Gilly, Ciné-narration

L’auteur, thérapeute narratif dans la lignée de la Gestalt-thérapie, décrit son expérience des ateliers de ciné-narration. Il s’agit de voir un film en petit groupe de volontaires, puis d’en parler ensuite selon un schéma guidé par le thérapeute afin d’extérioriser le soi de chacun. L’idée fondamentale, plus qu’une cure psychanalytique légère, est de recréer du lien social, de faire communauté au prétexte d’un film.

Comme le cinéma est à la mode (tout le monde en parle et les stars sont adulées comme des dieux de l’Olympe) et comme voir un film est facile (il suffit de s’asseoir et de se laisser faire), cette façon de rassembler qui le désire pour aller plus loin et penser hors du consensus mou a de l’avenir. Je note cependant que les ateliers décrits semblent accueillir plus de retraités et d’âge mûr que d’adolescents ou de jeunes. Mais peut-être est-ce une particularité du lieu où ils ont lieu ?

Ce livre court et vivant est divisé à peu près en deux parts : les effets d’un film sur le spectateur du chapitre 1 au chapitre 6, la façon d’en parler du chapitre 7 au chapitre 11. La seconde part, plus concrète, entre dans le sujet en décrivant les réactions des uns et des unes (et des autres). « Ce livre entend décrire le processus et les ressorts de la ciné-narration. Le spectateur actif de films que je suis a pris le pas sur le praticien des thérapies narratives » p.12. Celles-ci sont décrites dans un précédent ouvrage, Le cinéma, une douce thérapie.

Regarder un film ensemble est dire et rebondir, découvrir de nouvelles significations à son histoire personnelle grâce à une histoire de remplacement. Selon Paul Ricoeur, cité p.58, « les récits garantissent la permanence de l’identité ; ils assurent une continuité au-delà des changements. Se raconter clarifie une séquence d’événements et assied une cohérence identitaire, issue de narrations subjectives ». Au-delà du jargon, les histoires de cinéma objectivent des situations réelles et elles entrent pour cela en résonance avec le vécu de chacun.

Le film fait surgir des fragments de soi par l’émotion. Les images, en effet, appellent par leur immédiateté choc l’affectif plus que la raison… Quant aux sensations, elles se limitent au visuel et à l’auditif, faisant l’impasse sur tout le reste. Le cinéma est une reconstruction de réalité, pas une tranche de réel, et sûrement pas un « acte total » comme dit p.50 (nous ne sommes pas dans l’opéra antique). Ce pourquoi je reste un peu sceptique sur la « typologie des spectateurs » proposée par l’auteur (rationnel, émotionnel, crédule, savant, novice, aguerri, ravi). Car tous sont emportés par l’image ; celle-ci résonne plus ou moins en eux mais sollicite avant tout l’émotionnel – le rationnel ne peut venir qu’ensuite, avec le recul et avec l’éducation.

Mettre des mots après le film peut permettre d’analyser, de comprendre, voire de dominer ses émotions, de les replacer à leur juste place dans sa propre existence. Mais plus l’identification est forte avec un personnage ou avec une scène, moins c’est facile. L’échange verbal peut se faire en couple, en famille et en groupe. La dynamique de groupe en ateliers organisés aide peut-être mieux à accoucher de la vérité vécue en la replaçant dans un cadre plus neutre, plus général. Support d’autoanalyse, le film débloque les filtres inconscients sur une histoire qui dérange. La vie par procuration du cinéma aide à vivre la vie réelle.

« Voir un film ensemble, découvrir les récits personnels du film, reconstruire son histoire personnelle et reconsidérer sa façon d’être au monde, telle est l’ambition raisonnable des ateliers Cinémouvance. La méthode fait ses preuves » p.74. Pourquoi ne pas essayer ?

Patrice Gilly, Ciné-narration – Du récit de film à la conscience de soi, 2017, éditions Chronique sociale (Lyon), 116 pages, €12.90

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Soixantuitards attardés

Le cinquantenaire du mouvement de mai 1968 sonne un peu comme l’anniversaire de l’armistice de 1918 : le « plus jamais ça » moral après la lutte s’est perdu dans le mouvement de l’histoire et de la société. Ceux qui sont nés en 2000 (et ont 18 ans cette année) n’ont plus grand-chose à voir avec ceux nés en 1950 (qui eurent 18 ans en 1968). Cinquante ans, ce sont quasi deux générations, puisque l’âge au premier enfant a oscillé autour de 25 ans avant de se fixer autour de 27 ans aujourd’hui. Entre les soixantuitards et les milléniums, la « génération Mitterrand » (née en 1981) a eu 18 ans sous Jospin.

Les soixantuitards se sont confits en marxisme, cette nouvelle religion du siècle à laquelle les ont convertis Jean-Paul Sartre, Louis Aragon, Albert Soboul, Louis Althusser, Etienne Balibar, Henri Lefebvre, Alain Lipietz, Marguerite Duras, Jean Ferrat et d’autres.

Dans les années soixante-dix, je me souviens, sans référence au grand-père Marx – en histoire, en économie, en politique, en sociologie, en droit, en art – point de salut ! Je n’ai dépassé la moyenne en cours d’histoire de Première que lorsque, par pure démagogie, j’ai cité une phrase du grand Karl apprise exprès par cœur en devoir sur table. C’est dire si le monde enseignant était déjà ce monde enfeignant de la pensée à la mode. Se contenter de dire non, est-ce penser ?

Ceux qui ont eu 18 ans en 68 ont voté Mitterrand à leur maturité trentenaire en 1981. C’est-à-dire qu’ils ont choisi la régression économique et les œillères de la pensée :

  • ils n’ont pas su voir monter la mondialisation mais ont pleuré de misérabilisme sur le pauvre tiers-monde ;
  • ils n’ont pas su voir monter la globalisation mais se sont arc-bouté sur les « zacquis » syndicaux sans aucune marge de manœuvre, laissant monter un chômage aussi indécent que pure exception française ;
  • ils n’ont pas su voir monter l’islam radical dans les banlieues, déniant à tout prix qu’il y ait un quelconque « racisme » dans le texte littéral du Coran, ou « excusant » les incivilités au nom du paupérisme ;
  • ils n’ont pas vu la montée du Front national, l’attisant même par machiavélisme politicien à courte vue, jusqu’à ce jour fatal d’avril 2002 où le champion socialiste Jospin s’est trouvé éjecté su second tour des présidentielles…

C’est dire si cette génération (à peu près la mienne), a échoué sur toute la ligne ! Archaïque, moraliste, nombriliste, qu’a-t-elle fait pour le bien des Français et du monde en cinquante ans ? Rejetant « le Système » et se moquant des « bourgeois », elle a investi les pouvoirs et est devenue bourgeoise – tout en gardant le prétexte révolutionnaire comme idéologie. D’où leur qualificatif, pas si faux malgré les dénégations intéressées des sociologues « critiques » (qui en sont), de « bourgeois bohèmes » – en abrégé bobos.

La suivante, née sous Mitterrand comme le veau sous la mère, devait être celle du socialisme réalisé, la « libération » (titre d’un journal bien connu) devant réaliser l’humanité (titre d’un autre journal plus ancien). Mais l’épanouissement s’est fait attendre entre préjugés idéologiques sur le monde, hantise névrotique de « l’inégalité » (pour les autres), et peur panique d’accommoder ses Grands principes de Morale Universelle aux réalités concrètes (chômage, banlieues, islam radical) comme aux valeurs des autres civilisations sur la planète (la Chine, l’Inde, la Russie…). Malgré les cinq ans de Lionel Jospin et les « mesures » sociales :

  • jamais le système scolaire n’a été si méprisant pour les plus lents des jeunes Français, si inégalitaire dans ses résultats éducatifs, si inefficace dans l’apprentissage des savoirs ;
  • jamais l’emploi n’a été aussi difficile à trouver, enserré dans le carcan des normes accumulées et des syndicats en surenchère ;
  • jamais la population d’origine musulmane tentée par le rigorisme n’a été aussi forte dans toute l’Europe.

Le rêve d’intégration par l’école a fait pfuit ! L’optimisme républicain de l’égalité des chances a fait prout ! La vertu citoyenne des élections a fait boum !

Car que constate la génération née avec le siècle ? Que les politiciens sont pour la plupart des pourris, que les grands discours généreux masquent presque toujours des intérêts particuliers ou de gros mensonges les yeux dans les yeux, que « le droit du travail » est surtout celui de ne pas en avoir, que les racistes sont toujours les Blancs, mâles et éduqués, jamais les autres.

D’où le grand balayage 2017 qui a vu exploser le parti socialiste des soixantuitards comme les vieux caciques à droite de la politique à l’ancienne, à l’exception du Mélenchon. Mais il ne perd rien pour attendre, tant son refus d’appeler à voter contre Le Pen, ses palinodies sur l’islam qui ne serait pas si radical que cela et son culte à Chavez au Venezuela lui aliènent tous les gens raisonnables de la génération désormais majeure.

Cette descendance qui émerge et que j’observe avec bonheur parmi les miens est plus pragmatique que théorique ; elle se méfie de tout ce qui commence par « grand » (grands principes, grande bibliothèque, grand plan de lutte, grands travaux, grand Paris, etc.). Les socialistes ont trop abusé le populo avec leur « grande majorité » et leurs « grands projets sociaux » que l’on ne peut qu’en rigoler aujourd’hui.

Ce qui compte n’est plus « le collectif » mais l’individuel ; et c’est bien la contradiction soixantuitarde d’avoir voué un culte au « social » tout en accordant des « droits » aux individus des minorités particulières. Désormais, ce sont les initiatives à la base, personnelles, locales, entrepreneuriales qui comptent.

Cette génération n’attend de l’Etat que la sécurité (armée et police, santé et retraite), surtout rien d’autre. L’éducation se fait dans la famille ou en écoles privées, la formation adulte à la carte. L’emploi se crée en microentreprise ou en start up, ou encore à l’étranger ; la fonction publique ne fait plus recette (sauf comme militaire ou scientifique).

Ils veulent de l’ordre et pas de l’anarchie, un retour à une certaine morale mais adaptée aux individus, un réalisme économique à la fois libéral (initiatives) et protecteur (respect des brevets, anti-dumping, anti-monopoles), un retour à l’Etat-arbitre plutôt qu’à l’Etat-providence.

Oui, mai 1968 a jeté ses dernières braises dans la campagne présidentielle gagnée (et surtout perdue) par qui l’on sait. Passons à autre chose.

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Carrie de Brian de Palma

Un film bien daté, du temps que l’Amérique secouait ses vieilleries. Aujourd’hui, hélas, elle y revient.

Carrie (Sissy Spacek) est cette dent gâtée dans la mâchoire de la communauté. Elevée par une mère tarée de religion qui va au porte à porte prêcher la repentance en vendant des Bibles, crinière rousse et grande cape noire, Carrie à 17 ans ne connait rien du monde. Ses condisciples femelles se moquent d’elle parce qu’elle peu sociable et nunuche au volley. Dans les vestiaires, les douches donnent à plein et une nuée de filles à poil, tous seins et chatte à l’air, font hypocritement interdire ce film aux « moins de 12 ans »… C’est là que Carrie se caresse, la savonnette glisse sur sa peau nue pour compenser sa frustration sociale. Et patatras !… Le sang coule, elle a ses règles, elle qui n’a pas été prévenue et n’a jamais vu ça. Panique !

Le bon sens en incrimine la bêtise intégriste qui refuse de parler de la chair, la névrose intime de la « mère » (Piper Laurie) qui n’a jamais voulu avoir commerce de sexe mais que son mari a forcée – et qui a aimé ça ! Depuis, elle l’a chassé ou bien il est parti, écœuré de cette frigidité sans raison (pas même biblique), et la mère a élevé la fille dans la prière, la repentance pour toute la litanie des « mauvaises pensées » qui ne peuvent manquer de surgir mille fois par jour, et dans l’ânonnement littéral des textes sacrés.

Carrie rentre chez elle après avoir fait éclater les ampoules du vestiaire, dans sa panique ; un gamin (Cameron de Palma, 12 ans au tournage) la provoque en passant en vélo trop près d’elle et il tombe ; quand sa mère l’agrippe, elle fait claquer les portes. Aurait-elle « le pouvoir » télékinésique de sa grand-mère ou de sa tante ? La mère, horrifiée, l’accuse de se donner au diable (il est le bouc émissaire rêvé de tous les manques maternels !). Carrie la rouée, enfin mûrie, déclare à sa mère que c’en est fini de son autoritarisme qui ne la protège pas du monde et qui la rend asociale : elle ira au bal de promo de fin d’année au lycée.

Les filles, punies par leur prof de sport un brin facho et peut-être vaguement lesbienne (Betty Buckley) à faire 55 mn de sport supplémentaire par jour d’ici le bal, ou d’en être interdites, décident de se venger. Chris la meneuse (Nancy Allen) est exclue du bal, mais elle entrera pour gâcher la fête. Elle décide son grand con de flirt (John Travolta) à aller faire le mur d’une porcherie pour massacrer un cochon et en recueillir le sang. Dans un seau suspendu au-dessus de la scène, ce sang retombera sur Carrie lorsqu’elle sera au faîte de sa gloire. Car elle sera désignée par les votes truqués comme meilleure danseuse (elle qui n’a jamais dansé) au bras de son cavalier Tommy (William Katt) le meilleur capitaine de foot américain du lycée. Tout est manigancé par les femelles en furie (le diable, chacun sait, séduit surtout les femmes). Les garçons, plutôt au-dessus de tout ça, se laissent faire du moment qu’ils peuvent peloter et embrasser les filles. Sa copine pompe d’ailleurs Travolta dans sa Mustang, ce qui le décide à faire ce qu’elle veut. Comme quoi le sexe conduit au Mal, CQFD.

La fille chargée de ramasser les votes pour l’élection du meilleur couple de la promo échange les papiers pour être sûre que Carrie et le beau blond bouclé Tommy, qui est son copain et qu’elle a obligeamment cédé non sans arrières-pensées, monteront sur la scène. Ce qui est prévu ne manque pas d’arriver. Sous les applaudissements pour sa robe et sa beauté transfigurée par la reconnaissance du public, Carrie reçoit sur la tête dix litres de sang de porc (dont le spectateur qui réfléchit un peu se demande comment il ne s’est pas déjà transformé en boudin depuis le saignement du cochon). Stupeur dans la salle !

Mais la perfidie sociale reprend vite le dessus et les rires éclatent. Tommy a reçu le seau sur la tête et tombe assommé ; il n’est pas pour grand-chose dans la mascarade et s’est presque attaché à Carrie qui a aimé sa rédaction en classe, bien que ce ne soit pas lui qui l’ai écrite. Mais sa semi-innocence ne le sauve pas. Carrie déchaîne en elle les forces mauvaises qui ne tardent pas à asperger par les lances à incendie, qui se dressent toutes seules, les moqueurs excités ; à électrocuter les profs qui tentent de se saisir du micro comme d’un pénis dominateur alors qu’ils ne dominent rien. Tout ce qui rappelle le sexe est puni, selon l’oracle de la mère de Carrie. Et tout se termine par le feu, les portes étant verrouillées par la diabolique adolescente hors d’elle-même par humiliation publique. Elle seule s’en sort, avec la fille qui a poussé Tommy à l’inviter – mais celle-ci devient folle. La malfaisante pétasse à tête de linotte Chris, qui n’aime rien tant que mâcher du chewing-gum en persifflant ses camarades, tente de l’écraser en voiture ; pour une fois, ce n’est pas Travolta mais elle qui conduit. Lorsque Carrie la regarde, elle fait une série de tonneaux et la voiture explose. Il n’y aura pas de survivants dans cette génération au lycée.

La fin va plus loin dans le grand guignol. La mère attend sa fille à la maison, sûre d’elle-même et prête à punir. Après le bain, prière ensemble ; Carrie se repend mais il est trop tard : un couteau surgit dans la main de la mère qui, comme Abraham le fit d’Isaac, croit ordre de Dieu de sacrifier sa fille. Elle la poignarde dans le dos (par lâcheté), mais lorsqu’elle tente de l’achever, l’adolescente la fait transpercer de tous les couteaux qui garnissent la cuisine, la transformant en sainte Sébastienne – sans le courage, ni la beauté, ni la rémission finale. On ne sait si c’est le diable ou si les « pouvoirs » de Carie lui échappent, mais toute la maison s’écroule dans un Armageddon. Une façon de mesurer combien ces imposantes bâtisses américaines ne sont faites que de carton et de plâtras sur une charpente de bois. Carrie disparaît avec sa mère et son handicap religieux.

Sexe, Bible, incendie, explosion finale : voilà les ingrédients classiques du film américain. Ils sont ici tirés d’un roman de Stephen King, mais dans leur caricature. On rit aujourd’hui de ce ridicule affecté, bien que les ados de la fin des années soixante-dix aient beaucoup apprécié. Mais l’on sait toujours combien l’emprise de la superstition religieuse peut rendre idiote la population, hantée par l’au-delà, combien le puritanisme peut aller jusqu’à l’horreur de la chair, de la relation sexuelle comme de toute relation humaine perçue comme une souillure. La pureté « exigée » de Dieu est un fantasme de névrosé, et pas seulement dans le protestantisme !

DVD Carrie de Brian de Palma, 1976, avec Sissy Spacek, Piper Laurie, Amy Irving, William Katt, John Travolta, MGM/ United Artists 2003, 1h38, €11.86

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Raymond Devos en BD

Les textes humoristiques de Raymond Devos sont adaptés en bande dessinée par 18 auteurs : Fred Bernard, Christophe Besse, François Boucq, Claire Bouillac, Camille Burger, Bouzard, Florence Cestac, Al Coutelis, Laëticia Coryn, Steven Dupré, Kokor, Etienne Lécroart, Moebius, Jean-Philippe Peyraud, Pixel Vengeur, Jeff Pourquié, Stedo, et Terreur graphique.

Les planches ne sont pas toujours égales et le lecteur aura ses préférences. Pixel vengeur est, à mon avis, le point faible de l’album. Mais chacun retrouvera la verve de Raymond Devos, son goût des mots et du jeu de mot, ses jeux de scène devant le public. L’humoriste, qui ne cherche pas à faire rire le populo, remet en question des idées reçues via les expressions toutes faites et les proverbes qu’on répète sans y penser.

Y penser, justement, est la meilleure façon de renouveler ce que l’on dit des choses, donc la façon dont on les voit. Ainsi « la dernière heure est arrivée » n’a pas la durée d’une heure mais d’une fin qui n’en finit pas. Et quand « la mer est démontée », le décor n’est pas visible, surtout quand les autorités font « le pont », celui que l’on ne peut emprunter. De même que « le bout du tunnel », tant à la mode sous Raymond Barre, par quel bout faut-il en sortir ?

Le dompteur Jekyll et son lion Hyde réservent quelques surprises de dernière minute, surtout lorsque les acteurs quittent la scène et se changent… en quoi ?

Un souvenir illustré d’un grand homme du sketch, nettement plus subtil et moins lourd que nombre des ironistes d’aujourd’hui et qui – l’un des rares – passera le temps tout en parlant de choses qui fâchent (les Juifs, les impôts, le chien et son souchien de maître…). Quand l’intelligence s’emmêle, c’est un bonheur de l’esprit.

BD Raymond Devos, édition Jungle Plon, 2017, 96 pages, €15.95

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Mary Higgins Clark, Un jour tu verras…

L’époque d’avant Internet et le portable exigeait le fil, le courrier et les rencontres. D’où la lenteur de toute enquête et les possibilités infinies de dissimuler et de disparaître. Ce n’était qu’il y a une génération… Dans cette intrigue tortueuse, l’auteur multiplie les personnages et découpe les scènes en les précipitant sur la fin, de manière à accélérer le suspense. Cela peut surprendre aujourd’hui, où les lecteurs sont peu lettrés, ne comprennent que le temps du présent et doivent suivre pas à pas chaque protagoniste pour arriver à comprendre la logique de l’intrigue.

Mais un bon roman policier ne se lit pas par trois pages ; il demande, comme un bon cognac, à être dégusté longuement, avec du temps. C’est alors qu’il prend toute sa richesse.

Comme toujours, Mary Higgins Clark évoque la bonne bourgeoisie libérale des Etats-Unis. Chacun est beau, riche et s’est fait lui-même, bien qu’ayant eu une enfance pas toujours heureuse. Cette fois, c’est Meghan, fille unique de son père chéri descendant d’Irlandais, qui aperçoit sur la civière d’un hôpital son double parfait amené en urgence. En bonne journaliste, elle enquête… Et le fil qu’elle tire s’emmêle avec celui de sa propre famille dont son papa, disparu lors d’un dramatique accident de verglas sur un pont quelques mois auparavant ; il dirigeait une importante agence de recrutement dans le domaine médical.

La mode est à la procréation assistée. Des mères ne pouvant avoir d’enfant pour diverses raisons (dont les substances illicites années 60, les psys et la pilule prise à haute dose) se font implanter un embryon malgré le faible taux de réussite. Cela coûte fort cher mais il est possible de voir naître de vrais jumeaux à quelques années d’intervalle, par congélation des embryons et implantation ultérieure.

Meghan est justement chargée d’un reportage télévisé sur le sujet. Mais tout dérape : la doctoresse en charge des embryons d’une clinique démissionne brusquement ; dès le lendemain, on s’aperçoit que ses références médicales sont fausses ; pire, elle est assassinée ! Que veut-on masquer ? Qui a fait le coup ? Pourquoi la lettre du cabinet de recrutement est-elle signée du père de Meghan, en voyage ce jour-là ? Pourquoi le clone de Meghan a-t-elle péri d’un coup de couteau ?

Ce sont autant de mystères qui s’épaississent et ne se débrouillent qu’à la fin, après nous avoir entraîné dans des supputations palpitantes. Journaliste, embryologiste, reporter sur le terrain, patronne d’auberge, ce sont autant de métiers qui sont mis en scène, de même qu’un enfant abandonné par sa mère, un papa laissé en plan avec son fils bébé, un obsédé sexuel vivant avec sa maman allergique à la poussière, une double vie, une mère courage… Nous sommes dans les profondeurs de l’Amérique ordinaire, avec des gens rendus vivants par le portrait qu’en fait l’auteur. Un jeune Kyle de sept ans aux cheveux blonds ébouriffés reste à la mémoire, tout comme une jeune femme de 28 ans en pleine possession de son charme et de sa volonté.

Comprenez que je ne puisse vous en dire plus, sinon que ce roman est un compagnon de voyage qui vous dépaysera pour quelques heures avec bonheur.

Mary Higgins Clark, Un jour tu verras… (I’ll be seing you), 1993, Albin Michel 2011, 388 pages, €7.30 e-book format Kindle €7.49

Les romans policiers de Mary Higgins Clark chroniqués sur ce blog

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Mary Renault, Le masque d’Apollon

Ce roman me comble, comme d’ailleurs les autres romans de Mary Renault. J’y retrouve pour quelques heures cette Grèce de l’antiquité in vivo qui est pour moi un pays familier. Je m’y sens bien, en accord, comme si cette terre du IVe siècle avant notre ère avait réussi ce délicat équilibre de la connaissance, de la politique et de l’amour. Terre superbe de Grèce : ta lumière, tes fruits, ton vin, ta poussière, tes îles et la mer alentour, font que tu es à la mesure de l’humain. Et tes rocs, le mont Olympe enneigé, tes gorges profondes, tes grottes sombres sur la mer, te rendent mystérieuse, tellurique, à la mesure des dieux et des puissances non-humaines.

Au travers des aventures d’un acteur de théâtre, élevé depuis tout jeune sur la scène, Mary Renault évoque ces hommes épris de philosophie autour de Platon, en proie à la politique autour du tyran Denys ou de Dion le noble, aimant par-dessus tout les jeux et le théâtre. Ah, ce théâtre ! Toute la puissance de la parole est révérée en ce lieu, cette parole qui a donné aux Grecs l’avidité de connaissance et la notion du juste gouvernement, cette parole qui régénère la vertu sur la scène par l’incarnation des mythes sacrés. Les acteurs, derrière leurs masques, ne sont que les porte-paroles des ancêtres, des héros ou des dieux. A la fois représentation et cérémonie, le théâtre en Grèce est l’art miroir en lequel, comme chacun, la cité se mire et ravive ses valeurs. Achille et Patrocle sont remis en scène, Médée, Hector, Troilus – mais aussi Dionysos, Athéna, Apollon. Sont célébrées la valeur, l’amitié, la passion, mais aussi le courage, le dérèglement, le destin, l’aveuglement.

En ce monde, les dieux sont vivants, présents dans le mystère de toute chose. Ils parlent aux hommes inquiets ou tourmentés. Mary Renault fait bien sentir ce plain-pied avec les dieux lors d’un doute ou d’une intense émotion. Ce vieux masque d’une beauté hiératique est l’image d’Apollon ; en le regardant, Nikerato lui parle. Au fond de lui, il est à l’écoute du dieu – il sent, il croit, il sait. Et dans Syracuse livrée au pillage, le tonnerre, la voix caverneuse et le tremblement de terre, mimés par la machinerie du théâtre, sont aussi la voix courroucée de Dionysos. L’amour fiévreux après la terreur est un hommage à ce dieu. Apollon lumière est la raison ambigüe, la sérénité de l’aube, les traits purs et le teint doré des adolescents mâles, cette satisfaction de la parole logique, virile, et du raisonnement clair. Dionysos est joyeux et terrible, il est passion qui emporte, dans le vin comme dans le sexe, il vient des profondeurs de la nuit, rappel de la sauvagerie de la montagne et des bêtes, il s’exprime dans la sensualité charnelle des amants. Ces dieux-là étaient vivants et proches de l’homme, au IVe siècle avant.

Platon et les idéalistes ont choisi Apollon, sûrs du Bien suprême, pourfendeurs de l’ignorance et du superficiel. La morale est de suivre son cœur et sa raison qui domptent les instincts, tous deux détenteurs d’une parcelle enfouie du Bien absolu. Le péché n’existe pas, l’erreur vient de l’inconstance et de l’ignorance. Que chacun écoute en soi parler la Vérité, que les philosophes, plus avancés dans la connaissance de soi, aident ceux qui cherchent à en accoucher. Les anciens masques d’Apollon frappent les enfants car ils sont chargés de la sagesse et de la plénitude de l’être adulte.

Mais la foule et le peuple restent ignares et incultes comme les enfants. Envers eux, il faut user de politique, manipuler les passions et frapper par des exemples concrets pour gouverner. Le sage ne saurait être reconnu qu’auprès d’un peuple de dieux. Une longue éducation est nécessaire à la cité pour que la raison s’installe dans son gouvernement, avec le débat selon les règles. Des années de tyrannie ne peuvent être abolies en un jour. Qui se laisse guider par ses passions, le tyran comme le peuple, la raison ne peut le mouvoir. Dion le découvre, lui qui était trop platonicien. La philosophie échoue en Denys le jeune, échoue à Syracuse, où Héraclide entraîne les factieux, échoue en son fils même, malléable et débauché.

Nikératos l’acteur, soucieux de raison et d’équilibre, mais servant les passions et le mystère du théâtre, découvre en fin de carrière cet enfant fulgurant que fut Alexandre de Macédoine. Il eut la beauté du soleil, la sensualité d’une prairie au printemps. Il fut un descendant spirituel de Platon, bien qu’éduqué par Aristote, porté par le rêve et la foi en son destin. Alexandre reste peut-être le modèle inégalé de l’Occident, ce chant du signe de la Grèce antique, cet équilibre surhumain entre Apollon et Dionysos que le vieux philosophe allemand martèlera au siècle industriel. Il fut harmonie parfaite entre goût du Bien et respect des Mystères, vertu des dieux et foi des hommes.

Mary Renault, Le masque d’Apollon, 1966, éditions Jean(Cyrille Godefroy 1985, occasion €2.86

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Faits, opinions et intérêts…

Est-ce vrai ? Est-ce faux ? Est-ce que ça dépend ? Et pourquoi ?

En théorie, les faits disent le vrai, ce qui s’est réellement produit. Mais chacun sait que l’observation des uns n’est pas celle des autres et que le « témoignage » varie largement ! C’est donc l’observation « neutre » des faits qui permettent d’établir le vrai. Mais chacun sait que le neutre n’est qu’une convention de procédures et d’analyses, qu’il standardise l’observation pour éviter la subjectivité et qu’il ne prend pas en compte la totalité du réel. Le fait est donc un regard normalisé mais pas complet. La méthode scientifique a justement pour but d’affiner ce regard par de nouvelles techniques plus précises d’observation et des procédures plus complètes d’examen. Mais il s’agit d’un idéal, d’une tendance dont on ne verra jamais la fin. Le fait restera donc approximatif.

La vérité est alors affaire d’opinion. Comme l’a dit Nietzsche, il s’agit d’une métaphore, donc d’un résumé qui fait illusion. Prendre l’illusion pour la réalité est une faute. En revanche, avoir la « volonté de vérité » est un mouvement pour approcher sous plusieurs angles et en creusant plus profond le fait.

  1. Il y a l’opinion paresseuse, qui s’appuie sur les préjugés (ce qu’on croit avant même de savoir), et plus encore sur le grand nombre (si beaucoup sont d’accord, alors ce doit être vrai). Le fait, alors, est établi comme une croyance partagée, pas comme une réalité objective. Et cela donne la croyance aveugle en religion, le plébiscite en politique, le lynchage en justice et l’insurrection braillarde en démocratie.
  2. Il y a l’opinion éclairée, qui s’appuie sur le raisonnement (cet instrument de jugement qui s’élève au-delà des apparences pour se hausser au contexte et à la synthèse). Le fait, alors, n’est établi qu’avec de multiples précautions, techniques diverses d’observation, mesures à différents moments, regards croisés, recoupements. C’est plus long, plus incertain, mais plus efficace à la fin. Et cela donne l’agnosticisme en religion (le peut-être de Jean d’Ormesson, le pari de Pascal), le régime représentatif en politique, les différents étages de juridiction en justice avec avocat, droits de la défense et procédures d’appel, le débat avec vote libre et non faussé en démocratie.

La seconde option est plus longue et plus ardue, elle demande plus d’effort à l’être humain (mâle, femelle ou neutre) ; elle répugne donc au grand nombre, plus porté à se soumettre à un dieu dont on croit qu’il dit tout et sait tout, à accuser d’abord et à réfléchir ensuite, à se créer des boucs émissaires faciles et à actionner le yaka expéditif plutôt que de se demander concrètement comment changer les choses. En gros, la traduction politique en est Trump, Erdogan, Poutine ou Mélenchon (voire Le Pen si elle n’était pas quasiment éliminée par sa médiocrité).

Les modernes sont relativistes, car ils savent que « la vérité » n’est jamais qu’approchée, qu’elle ne règne pas immuable dans le ciel des Idées ni est écrite dans un Ciel mais qu’elle se construit pas à pas. Les antimodernes, qui se font appeler « conservateurs » ici ou là sont absolutistes, car ils croient que « la vérité » est donnée une fois pour toute, qu’elle règne par la voix d’un Dieu machiste et tonnant qui a seul raison, et qui a élu un seul peuple (le Blanc pour les Trumpistes, Israël pour les Juifs, la communauté des croyants pour l’Islam) pour faire advenir son Règne unique.

Les faits, pour les conservateurs, « ne se discutent pas » : ils sont vrais parce que c’est dit comme ça. Cette « post-vérité » peut être contraire à la vérité, qu’importe ? C’est la vérité du moment et de la communauté qui y croit. Cette façon de voir les faits est « politique » car le mensonge y est permis s’il s’agit de servir une cause plus haute, celle de « Dieu », du Parti ou d’un Chef ; il ne s’agit pas d’un péché contre l’Esprit mais d’une tactique de guerre utile.

Or le modernisme s’est imposé contre le conservatisme depuis les révolutions du XVIIIe siècle, tout comme l’Occident sur les autres peuples du monde par la colonisation, puis par la technologie et le dollar.

  1. Certains en réaction à cette domination mâle, blanche et fondée sur l’expertise scientifique prônent donc son radical inverse : valorisation du féminisme, des peuples de couleur et de l’antisystème. Leur « politiquement correct » combat la morale sexuelle traditionnelle pour l’hédonisme libertaire, la prétention occidentale à être seule interprète de « l’universalisme » et exercent une « déconstruction » critique de la « domination » (qu’ils voient partout à l’œuvre).
  2. D’autres, tout aussi en réaction mais réactionnaires au sens politique, réaffirment cette supériorité supposée du mâle, blanc, fondé sur la science (mais soumise dans ses recherches aux dogmes du Livre). Ils combattent le politiquement correct des libertaires sur le sexe avec n’importe qui, la repentance occidentale pour tout et la critique dissolvante, afin de rétablir les traditions et les dominations « légitimes » selon Dieu ou l’histoire.

Comme on le voit, rien n’est simple et tout se complique ! Il n’y a pas le « progrès » d’un côté et « l’obscurantisme » de l’autre, la raison contre l’émotion, la démocratie contre la tyrannie, la liberté contre le dogmatisme, ni même la gauche contre la droite ou la laïcité contre les religions…

  1. Il y a les passions croissantes qui submergent la raison et exige des politiciens du symbole plus que des mesures, l’affirmation de la souveraineté du pays plus que des accords internationaux, la protection des retardataires plus que la promotion des leaders.
  2. Il y a l’individualisme croissant induit par le mouvement de la société et par les technologies ; il produit du débat mais aussi des invectives et tend de plus en plus à coaguler des communautés virtuelles qui se ferment pour rester entre-soi en excluant tous les autres qui dérangent.
  3. Il y a la complexité croissante des savoirs qui ne permet plus au grand nombre de comprendre ce qui se passe, comment on peut aller dans la lune ou si c’est du cinéma, pourquoi les datas sont collectées aussi massivement et l’obscurité de leur tri pour leur « faire dire » quelque chose. La paresse est de voir des complots là où on ne comprend pas.

Dans ce magma, les faits deviennent vite opinions, lesquelles ne sont le plus souvent que le paravent d’intérêts communautaires ou particuliers.

Croyez-vous que Trump gouverne pour l’Amérique ou pour son clan ? Qu’Erdogan soit le président des Turcs ou seulement des musulmans conservateurs turcomans qui adulent son parti ? De même, croyez-vous que ceux qui votent extrémiste en Europe soient de purs fascistes ou gauchistes tentés par le césarisme – ou des déboussolés qui voudraient bien calmer le jeu de la finance, de l’immigration et de la dérégulation ? Les Somewhere combattent les Anywhere : ceux qui sont de quelque part ceux qui sont de nulle part.

Sans être un militant engagé ni souscrire à tout ce qu’il fait, il est possible de penser qu’un Emmanuel Macron tente le soi-disant impossible (selon Chirac, Sarkozy et Hollande) de concilier ces contraires : promouvoir les leaders en même temps qu’il protège les retardataires. C’est du moins ce qu’il dit, probablement ce qu’il veut, peut-être ce qu’il va réussir.

 

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Propos d’Alain et culture républicaine

La lecture des Propos d’Alain nous ramène aux racines de notre culture scolaire. La IIIe République, sous laquelle écrivit Emile Chartier dit Alain, triomphait dans nos programmes et nous inculquait sa vision du monde dès l’école primaire.

Ces premières années à l’école nous marquent plus que nous ne voudrions le croire. La morale s’y apprend au contact des maîtres et des maîtresses comme auprès des condisciples, le cœur connait ses premières joies et ses premières peines, et la raison fourbit ses premières armes. Difficile de se défaire de ce qui est acquis là, entre 6 et 10 ans.

Le principe de cette culture républicaine est la raison. L’esprit est considéré comme un outil pour mesurer le monde et réfréner ses passions et instincts. Le bon sens se doit d’être le mieux partagé. Sur un socle d’idées établies par les savants précédents et les grands exemples proposés à notre admiration, notre être sage doit examiner avec tranquillité les événements qui surgissent au présent.

La discipline physique de l’école, surtout dure aux garçons, consiste à ne pas bouger, à rester assis et à se taire. Elle a son pendant dans le modèle intellectuel proposé : considérer les choses avec détachement, prendre du recul, interposer un écran entre sa raison et ses passions, et une barrière d’avec ses instincts. Il nous faut prendre ce qui vient comme un problème, prétexte à une leçon de chose.

L’attitude du philosophe Alain est celle de l’homme mûr, revenu des passions et ayant des instincts émoussés. Il se veut l’idéal retrouvé de l’antiquité romaine. Le sage, avant de le devenir, a connu les instincts impérieux de l’enfance concernant la peur et l’abandon, puis la fureur adolescente et ses exigences d’absolu. Il ne les ignore pas mais les considère avec les pincettes morales de l’objectivité à prétentions scientifiques et le bon sens valorisé comme la vertu du plus grand nombre. Il n’est pas encore fatigué du monde et de la vie, il se tient donc éloigné du nihilisme désabusé comme du laisser-faire indulgent. Il veut la règle.

Moins révolutionnaire mais pas encore conservateur, ainsi se veut le radical Alain. Plus enfant, ni encore adolescent, pas encore vieillard, mais dans sa maturité adulte. Démocrate, mais radical ; anarchiste, mais critique parce que nulle chose n’est parfaite, même l’Etat. Républicain vertueux, s’il en est, parce que toute création n’est rien sans ordre ni principe.

Ses Propos, un peu surannés mais agréables à lire, sont le terreau de la vision du monde de ma génération sortie du primaire avant 1968.

Alain, Propos, Gallimard Pléiade 1956, tome 1, 1345 pages, €62.00, tome 2, 1312 pages, €54.00

Alain, Propos sur le bonheur, Folio 1985, 217 pages, €8.20 e-book format Kindle €7.99

Alain, Propos sur les pouvoirs – éléments d’éthique politique, Folio 1985, 384 pages, €10.40

Alain, Propos sur la nature, Folio, 272 pages, e-book format Kindle €7.99

Alain, Propos sur l’éducation suivi de Pédagogie enfantine, PUF Quadrige 1998, 392 pages, €8.88

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Tarjei Vesaas, Les oiseaux

J’ai lu le texte d’un trait, sans presque le quitter des yeux, tant j’aime sa forme et sa brutalité. Nous n’avions pas, en France, l’habitude d’écouter un paysan norvégien raconter des histoires. Pourtant, ce fils du Télémark sait en dire. Son personnage, Mattis, est un ahuri, vivant seul avec sa sœur, qui est aussi une mère pour lui. Tente-t-il de travailler ? Ses pensées embrouillent bientôt ses mains. Tente-t-il de parler ? Il ne sait comment exprimer ce qu’il sent, les mots trébuchent dans sa bouche, il a peur de blesser. Les autres sont des futés, pas lui. Parce que c’est comme ça. Il en souffre – comment faire autrement ? Il pense aux filles, il rêve de les impressionner. Un jour, sur le lac, il en rencontre deux et, à sa grande joie, il est vu des habitants du village en train de ramer avec elles – de bien ramer, naturellement, comme un homme.

Brûlant d’être aimé, comme tout être, Mattis ne sait pas analyser ses sentiments. Il vit au premier degré, en brute qui reçoit tout de l’instant présent. Le passage d’une bécasse dans le ciel lui est signe : son chemin est régulier, il passe juste au-dessus de la maison – n’est-ce pas extraordinaire ? Ce ne peut être un hasard, Mattis est élu. Par les traces de ses pattes et de son bec dans le sol, la bécasse lui dit son amitié. Il fait de même. Elle revient et répond. Chapitre éblouissant de simplicité et de non-dit.

L’histoire, belle comme un conte, émeut. Oui, la nature est généreuse et on l’aime parce qu’elle est notre mère. Tout est signe à qui sait voir. Pour qui fusionne avec la nature, en elle comme en une femme, le ciel, l’eau, la forêt, les oiseaux, sont des amis qui parlent. Ce miracle panthéiste qui ne finit jamais est à la portée de tous, même des plus simples. Surtout eux, peut-être.

D’instinct, les plus « bêtes » le savent, eux qui sont proches des bêtes. C’est ce qui fait la puissance de ce roman. L’ahuri est poussé, malgré lui, à entrer dans ce jeu de la nature. Il est aimé ; sa propre fin, il la choisit par amour : l’eau décidera pour lui, et le vent qui se met à souffler, et le bois en matériau qui le porte. Ce renoncement à maîtriser et posséder a quelque chose de bouddhiste – ou d’écologique conservateur. Il est une acceptation fondamentale du rythme vital et de l’environnement naturel ; il est un « oui » à ce qui est de nature. Tout ce qui advient est « bien » et tout ce qui s’offre est « beau ». La révolte est une haine, tout comme la domination, alors qu’il est si doux d’aimer…

Les oiseaux sont une superbe fable.

Tarjei Vesaas, Les oiseaux, 1957, éditions Plein chant 2000, traduction Régis Boyer, 266 pages, €34.00

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Une méthode dangereuse (A dangerous method) de David Cronenberg

La méthode dangereuse (pour la morale bourgeoise chrétienne) est celle de la psycho-analyse, que Freud (Viggo Mortensen) impose d’abréger en psychanalyse. « Science juive » – il le dit dans le film – cette obsession à chercher du sexe dans tout désordre psychologique hérisse Carl Gustav Jung (Michael Fassbender), qui n’est pas juif et pense élargir le concept aux archétypes culturels et à l’inconscient collectif. Mais Freud, jaloux de son autorité et très paternaliste, cigare à la bouche (substitut de pénis ?) à la tête de ses six enfants et de ses nombreux disciples envoûtés, refuse de sortir du matériel (le sexe) pour des spéculations (et pourquoi pas la télépathie ?). Cet aspect impérieux du personnage, dialectique et sûr de lui, est une réussite du réalisateur.

Le film est tiré d’une pièce du britannique Christopher Hampton The Talking Cure inspirée d’un roman de John Kerr – autant dire qu’il simplifie la simplification et outre les propos ! Il tente de saisir la psychanalyse vers 1900, lorsqu’elle n’est pas encore admise et est plutôt crainte comme une « peste », ainsi que Freud le déclare à Jung sur le bateau qui les emmène en conférences aux Etats-Unis.

Pour rabaisser Jung, médecin suisse à l’épouse riche qui risque de lui faire de l’ombre, Freud fait miroiter son héritage à la tête du mouvement psychanalytique et lui envoie une patiente diabolique, la juive russe Sabina Spielrein (Keira Knightley). Son jeu d’actrice est à l’excès, presque surjoué, à croire que la névrose est aussi dans sa vie. Cette demoiselle qui rêve d’être médecin et pourquoi pas psychanalyste elle aussi, est hystérique, parcourue de spasmes. Son père l’a humiliée nue dès l’âge de 4 ans et certains mots ne peuvent sortir car elle jouit lorsqu’elle est battue et se précipite dans l’autoérotisme, ce qui lui fait honte. Elle ne rêve que de s’envoyer en l’air dans les étoiles ou du grand voyage dernier qui est le suicide. Sa thèse, plus tard, aura pour sujet Destruction comme cause du devenir : pour elle, donner la vie donne la mort, on ne peut que s’effacer en mettant des enfants au monde, sexe et mort sont liés. Jung l’écoute, la cure par la parole, lui laisse entendre avec optimisme que rien ne s’oppose à ce qu’elle soit un jour médecin. Il la guérit – mais pas sans ce phénomène du transfert, bien connu des psychanalystes, qui rend sa patiente amoureuse de lui.

C’est alors que Freud lui envoie un autre patient, son disciple Otto Gross (Vincent Cassel), anarchiste et drogué, obsédé de sexe comme Freud mais qui lâche ses désirs sans contrainte comme préconisé deux générations plus tard en 1968. Il a déjà fait trois petits-fils bâtards à son magistrat bourgeois de père qui, s’en est trop, l’envoie se faire soigner. Gross va convaincre Jung, moins au fait que Freud et lui de l’ensorcellement dialectique, qu’il doit céder à ses désirs pour soigner vraiment. Seule la vérité mise au jour importe, n’est-ce pas ? Et le piège se referme sur Carl Jung.

Il cède à sa patiente Sabina, nymphomane avide de le baiser ; il la fouette, il la « défonce » (terme de Gross), et elle adore ça. Cette physique expérimentale est bien meilleure que celle qu’il peut tenter avec sa femme Emma (Sarah Gadon), qui ne lui donne que deux filles avant de « réussir » un garçon. Cette humiliation sociale de l’époque patriarcale la rend tolérante aux frasques extra-conjugales de son mari, qu’elle devine avant d’en savoir plus par la rumeur.

Lorsque, par bienséance (et parce que son épouse vient de lui donner enfin un fils), l’aryen Jung veut rompre avec la juive Sabina, celle-ci se révolte : à la fois comme amante, comme juive et comme femme. Pourquoi ne pas continuer à la « soigner » alors que cela n’enlève rien à l’épouse ? Tout l’écart entre la Vienne autrichienne juive moderniste et le Zurich suisse aryen et bourgeois est illustré. L’intelligence serait du côté Freud, la mystique du côté Jung. C’est un peu simple, mais on ne fait pas de film sans caricature et Cronenberg, étant lui-même d’origine juive lithuanienne, ne pouvait que privilégier les siens.

Mais la psychanalyse soigne-t-elle vraiment ? A suivre les personnages, aussi bien les médecins que les patients, on peut en douter… C’est ce qui fait la mélancolie du film, malgré les scènes « hystériques » très bien jouées entre Sabina et Jung, entre Gross et Jung et même entre Freud et Jung.

DVD Une méthode dangereuse (A dangerous method) de David Cronenberg, 2011, avec Keira Knightley, Michael Fassbender, Viggo Mortensen, Vincent Cassel, Sarah Gadon Warner Bros 2012, 1h35, blu-ray €8.39, standard €8.47

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Jean Raspail, Qui se souvient des hommes

Après Le camp des saints, Le jeu du roi Moi Antoine de Tounens, Jean Raspail poursuit au début des années 1980, livre après livre, son chapelet de désespérance. Dans Qui se souvient des hommes, il s’est attaqué au cœur du mythe qui le hantait depuis plusieurs livres : l’épopée des confins d’Amérique où l’un des peuples restés les plus primitifs meurt lentement au milieu de ces rocs inhospitaliers battus par l’océan.

Le thème est original : qui s’intéressait encore aux Fuégiens ? Le livre est enlevé, le présent venant s’intercaler en courts chapitres entre les diverses époques du passé. Le style est alerte et captive, Raspail sait raconter des histoires.

Mais ce qui me gêne est ce ton désabusé, l’atmosphère morbide dans laquelle l’auteur se complaît, livre après livre, ici chapitre après chapitre. No future. D’après lui, le peuple blanc est porteur de mort : les marins apportent la vérole, les guerriers le pillage, les marchands l’exploitation, les prêtres le déracinement. Le symbole du Blanc n’est-il pas un cadavre torturé cloué sur une croix ? Il l’emporte avec lui partout où il va et le plante sur les terres qu’il veut s’approprier. Au nom de Dieu, nom de Dieu ! Ces Indiens nus du bout du monde l’appellent d’ailleurs « le mort-mort » et Jean Raspail le rapporte avec délectation.

Que la foule soit de facto imbécile, que la bourgeoisie du 19ème ait été suffisante et mesquine, que les marins se soient montrés grossiers et violeurs, que les Chrétiens soient des prédateurs déguisés en agneaux – nous l’accordons à l’auteur volontiers. Mais ils ont la volonté de vivre ; leur puissance n’en est que la manifestation. Peut-on en dire autant des Indiens de la Terre de feu ? En pessimiste réaliste, l’auteur n’en fait heureusement pas de « bons sauvages » : ils les décrits comme laids, lents, stupides, puants, de vraies brutes. Avec de moins en moins la volonté de survivre.

Où donc ce pessimisme radical sur la nature humaine peut-il mener ? Vers quelle impasse philosophique ou littéraire ? A prendre ce qu’il dit à la lettre, Raspail devrait bientôt se supprimer (aux dernières nouvelles, bien que né en 1925, il est toujours vivant) – qu’est-ce donc qui le rattache encore à la vie ? D’ailleurs, après avoir décrit le sort du peuple le plus déshérité dans le coin le plus sauvage, subissant le climat le plus rude de la terre – comment pourrait-il aller encore plus loin ? Voici trois romans qu’il nous en parle, peut-il se renouveler ?

Peindre la noirceur et l’angoisse n’est utile que comme homéopathie : soigner le mal par le mal. Décrire plus malheureux que soi, la quintessence de tous les malheurs, doit offrir ce coup de talon qui fait rebondir vers la surface. Sans rayon de lumière, l’auteur n’est que morbide. Chez le pourtant catholique Raspail, cherchons espoir désespérément !

Qui se souvient des hommes a reçu le Prix Chateaubriand (1986), le prix Charles Oulmont 1987 et le prix du Livre Inter (1987). C’est dire s’il se lit aisément, n’était sa noirceur.

Jean Raspail, Qui se souvient des hommes, 1986, Robert Laffont, 285 pages, €8.00

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Jules Verne, Le tour du monde en quatre-vingt jours

Histoire d’un pari, fou et réaliste comme tous les paris, qui fait effectuer le tour du monde au siècle industriel à un riche excentrique évidemment britannique. Quittant l’Europe, passant par le canal de Suez, traversant jusqu’en Inde, puis vers la Chine et le Japon, embarquant pour les Etats-Unis où prendre le train transpacifique, enfin passer l’Atlantique pour revenir à Londres via Liverpool. Ce gros succès de librairie en son temps n’est pas, pour moi, le meilleur de Jules Verne car il laisse peu de place à l’imagination. Mais j’admire son mécanisme horloger et ses personnages de caricature.

Phileas Fogg, Anglais et probablement ancien marin, ayant de la fortune sans qu’on sache (volontairement) d’où elle provient, mène une existence réglée comme un automate. Il est l’incarnation du capitalisme industriel rythmé par la pendule, aussi froid et impersonnel que l’efficacité le requiert. Mais l’aspect oublié du système est le pari. Chacun croit savoir que « le » capitalisme ne concerne que l’économie et le souci d’efficience maximale – or la dimension du jeu est cruciale pour faire tenir le mouvement. La simple administration des choses – comptable, automatique, équilibrée – n’est pas du capitalisme mais une sorte de Plan à la soviétique qui finit par s’user et gripper. L’expansion, le progrès, le renouvellement perpétuel par la quête du toujours autre est l’autre face – aventureuse, risquée, concurrentielle – du capitalisme. Phileas Fogg, au prénom de géographe d’Athènes au Ve siècle avant et au nom de brouillard londonien en est le symbole. Bien qu’immobile dans ses habitudes de vie dans la cité, il joue au whist à son club et n’hésite pas à sauter sur l’occasion d’un pari : faire le tour du monde en 80 jours.

Pari raisonné qui tient en même temps la folie du jeu et la logique de la raison, il est le ressort même du capitalisme. Car le décollage des transports en cette seconde moitié du XIXe siècle dans le monde, organisé par l’empire anglais pour une grande part, permet de tenter l’aventure. Il ne s’agit pas de record mais de jeu, pas de battre les autres mais de prouver que c’est faisable. Malgré la programmation des horaires des chemins de fer et des paquebots, les aléas sont toujours possibles – et ils seront nombreux. Malgré cela, la volonté compte, et l’habileté à rattraper le temps perdu est un aiguillon excitant du pari. Car il s’agit de courber l’espace dans le temps, pour anticiper Einstein.

Pour cela, la formidable énergie de la vapeur canalise les forces naturelles du charbon et du bois, tandis que la voile vient en complément, tout comme la force animale de l’éléphant en Inde. Le pari est un signe d’optimisme sur le savoir, sur la technique, sur l’ingéniosité des voyageurs. Son expression même est la bourse, c’est-à-dire le jeu risqué et raisonné sur l’avenir que l’on appelle spéculation. Le mot vient de speculum, le miroir, ce qui veut dire que l’on plonge en soi pour supputer des chances de gagner et de perdre. Pour l’automate, l’imprévu n’existe pas ; pour l’intelligence, l’automatisme ne suffit pas. De là cette lutte très humaine avec les forces de la nature que sont les tempêtes, la neige, le vent contraire, mais aussi les brahmanes fanatiques, les coutumes barbares, l’attaque des Sioux, les volontés contraires – et le soupçon de culpabilité pour un vol à la Banque d’Angleterre qui suivra Phileas Fogg jusqu’au dernier moment. En ce sens, le détective Fix est une idée fixe ; il veut mettre immobile le voyageur, en prison le joueur, arrêter pour vol son envol. Il est le saboteur d’Icare.

Un autre perturbateur est le valet Passepartout, Français donc courageux et généreux selon la typologie du temps, mais aussi léger et trop bavard. C’est Passepartout, ce trublion, qui va retarder sans cesse son maître : entrant dans une pagode avec ses chaussures, incitant à sauver l’épouse du rajah mort promise au bûcher, se laissant enivrer par Fix dans un bouge de Hong Kong, ne révélant rien de l’identité de l’inspecteur de police. Il se rattrapera parce qu’il est débrouillard, passe-partout, l’antithèse de son maître brouillard, Fogg. Cette dualité donne son mouvement à l’aventure car où serait le sel du hasard si tout était programmé ? Jusqu’au dernier instant, jusqu’à la dernière minute même au Reform Club, le lecteur ne saura pas si le pari est gagné. Un « coup de théâtre » assurera la bonne fin, mais il n’est qu’un automatisme des astres, une autre force naturelle avec laquelle compter.

Avancer, vivre, signifie lutter contre les forces d’entropie qui sont la mort des organismes. Le voyage exige des combustions : celle du charbon pour les machines jusqu’au bois des ponts et des intérieurs sur le dernier bateau qui a épuisé son charbon, celle du sucre pour l’éléphant, celle des bank-notes pour venir à bout des mauvaises volontés ou des défaillances techniques, celle de l’énergie individuelle pour supporter les hauts et les bas de la situation. Jouer est donc à la fois une innocence comme celle de l’enfant qui s’essaie, un agencement rationnel des choses et des moyens pour parvenir à son but, enfin une occasion de gagner ou de perdre qui maintient la volonté en haleine. Pour Phileas Fogg, le jeu s’arrête après la révolution. Le tour du monde étant fait, ne reste à explorer, à faire le pari et à gagner que cet autre monde qu’est l’amour. La belle Aouda sauvée des flammes indiennes sera cette compagne d’une nouvelle aventure.

Jules Verne, Le tour du monde en quatre-vingt jours, 1873, Livre de poche jeunesse 2014, 256 pages, €5.50 e-book format Kindle €0.99 

Jules Verne, Voyages extraordinaires : Michel Strogoff et autres romans (Le tour du monde en 80 jours, Les tribulations d’un Chinois en Chine, Le château des Carpathes), Gallimard Pléiade 2017 édition Jean-Luc Steinmetz, 1249 pages, €59.00 

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Lupano et Cauuet, Les vieux fourneaux 1

Une bande dessinée originale, plusieurs fois primée avec raison et qui met en scène des vieux – ceux de la génération 68 qui ont voulu soit refaire le monde, soit le conquérir. D’où ce cri du cœur des auteurs : « Vous êtes la pire génération de l’humanité ! ».

Ce n’est pas faux. Aussi bien les « révolutionnaires » qui se saoulaient de paroles (de la génération Mao) et que les affairistes qui se remplissaient les poches (de la génération Tapie-Mitterrand) ont façonné le monde actuel. « Vous avez épuisé les ressources, bouffé tous les poissons ! » Au nom du Progrès, marxisme et capitalisme confondus.

Trois vieillards de plus de 75 ans se réunissent à la mort de l’épouse de l’un d’entre eux, Lucette, restée « au pays » pour travailler dans l’usine de médicaments de la multinationale Garan-Servier. Le premier a été foutu dehors pour avoir cassé volontairement une machine lorsqu’il avait 20 ans, le second a travaillé plus que quarante ans comme manutentionnaire et syndicaliste dans l’usine, sa femme Lucette à la comptabilité. La réunion a lieu pour la crémation de Lucette.

Elle avait plaqué l’usine pour monter un théâtre de marionnettes itinérant dans une vieille camionnette Peugeot rouge et sa petite-fille, qui lui ressemble, a tout plaqué dans la communication à Paris pour venir se mettre au vert, un polichinelle de père inconnu dans le tiroir. Mais le notaire, fils de l’ancien, a une lettre destinée au veuf. Lucette lui avoue une liaison avec le Garan-Servier, patron de l’usine, quarante ans auparavant. Elle a eu le choix de tout quitter pour épouser la fortune, ou rester fidèle à son amour de jeunesse. Le choix fut vite fait – au rebours du narcissisme égoïste de la génération d’aujourd’hui.

Car les vioques ont quand même des leçons à donner aux petits jeunes. Les auteurs font cela avec humour, mêlant passé et présent, rêves éternels et bouleversements du monde. Les trois vieux se souviennent qu’ils jouaient aux pirates enfants, dans un grand arbre détruit par la construction de l’usine. Ils poursuivent leur piraterie dans l’existence, l’un trublion syndicaliste durant la vie active, l’autre faiseur d’événement à la retraite pour « Ni yeux ni maître ».

Mais le sang du vieux veuf ne fait qu’un tour : il empoigne son fusil, saute dans sa 206 et file vers l’Italie, où l’ancêtre Garan-Servier coule dans une villa son Alzheimer à éclipse. Il veut se venger. Les deux autres et la petite-fille, enceinte jusqu’aux yeux, sautent dans la camionnette rouge pour ramener pépé à la raison avant qu’il passe le reste de sa vie en tôle. Je ne vous raconte pas le reste.

Sauf que c’est prenant, humain, et avec l’ironie nécessaire. Comme il s’agit du premier tome d’une série, le lecteur qui parvient à la fin de ce volume se doutera de la suite. Elle ouvre tant de perspectives…

C’est bien dessiné, bien raconté, les voitures font Vrrroooââârrrr ! et IiiiiiIIIIIiiii ! comme dans Gaston Lagaffe, la pompe à essence Tululuuut ! comme en vrai, et la conversation fait des bulles comme il se doit. J’aime toujours regarder les détails des scènes panoramique, les gens sont caricaturés à loisir et c’est le luxe de la bande dessinée de flâner ainsi dans une case en attendant la suivante sans s’y précipiter.

Un vrai bon album pour toutes les générations, qu’on se le dise !

Wilfrid Lupano (scénario) et Paul Cauuet (dessins et couleurs), Les vieux fourneaux – 1 Ceux qui restent, Dargaud Belelux 2015, 56 pages, €11.99

4 tomes sont parus : le 2, le 3, le 4

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Pierre Ménat, Attendre encore

Un premier roman agréable et cultivé, bien écrit et édité superbement dans une typographie lisible. La couverture, au grain mat, est sensuelle au toucher, ce qui ajoute au plaisir de lecture.

L’histoire se passe dans le milieu diplomatique que connait bien l’auteur. Elle mêle une intrigue politico-mafieuse aux souvenirs de stages de l’ENA pour parvenir à la Carrière, et divague parfois dans la philosophie à la manière de Voltaire. Le style s’en ressent, ces quelques pages grimpant au jargon sans que cela fasse avancer l’intrigue. Ce sont les défauts d’un premier roman. J’ai noté une contrevérité p.283 à propos de la volonté de puissance de Nietzsche : l’auteur écrit « cette volonté crée des pulsions pouvant modifier le cours d’une vie ». Que non pas ! Cette « volonté » n’a rien de volontaire, elle est l’expression irrésistible de l’instinct vital… dont les pulsions sont la résultante au niveau instinctif, mais également les passions au niveau affectif et les idées ou même « la science » (la volonté de savoir) au niveau intellectuel. Ces digressions savantes, mal intégrée dans le récit, sont heureusement rares.

L’auteur coupe l’amour en quatre dans une typologie peu convaincante mais imagine une conscience après la mort fort réjouissante et originale. Sauf qu’il oublie la conquête du feu dans les étapes de l’humain, qu’il voit les peuples paléolithiques en « villages » (alors qu’ils nomadisaient sous tente ou sous grottes) et ignore la démographie comme fléau de notre monde contemporain : ce n’est pas mince, en une génération la population mondiale a doublé !

Pour le romanesque, un ambassadeur du Luxembourg en Roumanie se fait piéger par une journaliste d’investigation locale sur les ordres du chef des services secrets attachés au président, afin de compromettre l’ancien chef de la sécurité intérieure au temps du communisme reconverti dans les affaires lucratives (et un brin mafieuses). Tout le monde manipule tout le monde, ce qui est fort gai.

Le complot est bien monté, faisant appel aux dernières trouvailles de la finance – mais fondé sur cette indémodable technique de la pyramide de Ponzi dont Bernard Madoff usa avec profit. L’ambassadeur est doté d’une épouse intelligente et morale, ce qui fait que le piège échoue dans la déconfiture – non sans galipettes sexuelles de l’ordre de la pulsion que le lecteur a du mal à placer dans les cases des quatre types de l’amour.

Le temps se passe en attente, d’où le titre du livre, doté d’un « avant-propos » peu engageant qu’il aurait mieux valu mettre à la fin. Il ne fait que quelques pages que le lecteur peut sauter sans peine pour entrer dans le vif du sujet. Durant les attentes, comme chez le coiffeur, la conversation avec un autre ambassadeur devenu ami (mais qui ne dit rien de lui…) égrène les anecdotes et souvenirs d’une existence de haut-fonctionnaire diplomatique, énarque à titre étranger. La Guinée de Sékou Touré est un morceau d’anthologie, tout comme les démêlés avec « le ministre » du stagiaire de préfecture en l’absence de son patron. Les polissonneries avec le beau sexe ne manquent pas non plus avant mariage (et plusieurs fois après).

Une façon romanesque de dire que le monde diplomatique est tissé d’attente (durée) et d’attentes (espérances), plus que le reste peut-être, manière aussi de distiller des conseils aux impétrants à propos des usages, visites et tutoiement. Et surtout à cette attente particulière qu’est l’euphémisme, le relativisme et la prudence : ainsi, pourquoi appeler Carville le très reconnaissable Deauville, à propos duquel l’auteur n’écrit rien de compromettant ? Comme me disait jadis Monsieur Le Blanc, ambassadeur de France en Haute-Volta, la diplomatie est une seconde peau qui vous recouvre à vie.

Pierre Ménat, Attendre encore, 2017, Les éditions du Panthéon, 293 pages, €20.90, e-book format Kindle, €12.99

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 balustradecommunication@yahoo.com

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Capitalisme chinois

Le président Macron est en Chine. Comment comprendre le capitalisme particulier de ce pays ?

Qu’est-ce donc que « le capitalisme » ?

De façon descriptive, il s’agit d’une technique d’efficacité économique à user des ressources rares pour produire au moindre coût. Cette efficacité engendre du profit, qui peut être réparti sur l’investissement, les salaires, la rémunération du capital, ou mis en réserve. C’est cette « répartition » qui est un acte politique – donc soumis à idéologie. Elle peut être coopérative, sociale, étatiste, clanique ou libérale. Les coopératives ouvrières partagent les gains après répartition décidée par tous ; l’entreprise sociale n’a pas de « but lucratif » mais redistribue à ses clients, ses fournisseurs et ses salariés les surplus ; l’entreprise d’Etat abonde le budget du pays en contrepartie de la présence de fonctionnaires pour administrer l’entreprises et de décisions politiques pour investir ; l’entreprise clanique assure la richesse à une famille ou à un clan, ne se préoccupant que de la rentabilité ; l’entreprise libérale se soumet à la loi de l’offre et de la demande tant pour vendre ses produits que pour acheter aux fournisseurs, rémunérer ses actionnaires et payer ses salariés – le pouvoir est en ce cas un rapport de négociations successives avec les uns et les autres.

La comptabilité en partie double, les méthodes de marketing, les innovations technologiques, l’organisation fordiste de la production, les sociétés juridiquement à responsabilité limitée, le commerce au loin, sont des techniques du capitalisme. Elles évoluent, se transforment, s’adaptent depuis le XVe siècle. Le cœur de l’économique réside en cette efficacité recherchée à chaque instant, de la production à l’échange, efficacité dont « le profit » est le résultat final (et pas le but en soi) – en même temps qu’il y a goût du risque (marchands aventuriers, inventions mises sur le marché, prospection de nouveaux clients, innovations). Ce risque, apporté par les détenteurs de capitaux qui le prêtent à l’entreprise (obligations) ou prennent une part (actions) doit être rémunéré – sinon personne ne prêterait et « l’Etat » (on l’a vu avec M. Haberer, énarque au Crédit lyonnais nationalisé) est un piètre gestionnaire ! Cette technique double peut être adaptée différemment, suivant les pays et les sociétés qui l’utilisent.

Le capitalisme en Chine

Il fut d’abord d’Etat avant d’être livré aux clans (comme dans la Russie post-soviétique mais sous le contrôle du Parti communiste au pouvoir). Le deal est le suivant : faites des affaires mais ne remettez jamais en cause le pouvoir ; quiconque le remet en cause de quelque façon se voit accusé de « corruption » et mis en prison. L’entrepreneur individualiste, le self-made-man à l’américaine, n’existe pas en Chine. Selon la tradition, ce sont des familles entières qui sont actionnaires et les réseaux de relations personnelles (y compris avec les fonctionnaires d’Etat et les influents du Parti) qui sont au cœur des affaires. D’où ces relations paternalistes à l’intérieur des entreprises, ce sens des responsabilités sociales comme il existait dans l’ancien capitalisme familial français ou allemand au début du XXe siècle – mais aussi ce que les protestants puritains anglo-saxons appellent « la corruption », qui est là-bas un échange de bons procédés. La « vertu » des entrepreneurs chinois est à la fois sociale (le réseau, d’où « la corruption ») et morale (le confucianisme). On peut la mettre en parallèle avec ce qui animait les maîtres de forges européens : le statut social et le christianisme.

L’usage social de l’outil capitalisme n’est pas né en Chine d’une parole d’Etat. Deng Xiaoping a certes débloqué la situation en 1978 et tiré un trait sur le volontarisme brouillon des maos. Car le Grand Bond en avant fut un grand bond en arrière qui fit périr de faim des millions de Chinois et nul ne veut plus le voir revenir. La mégalomanie d’Etat ignore l’économie et ses lois toutes simples qui permettent de produire, d’échanger et d’élever le niveau de vie. Pour conserver le pouvoir après l’extinction de Mao, le Parti n’avait d’autres ressources qu’une perestroïka contrôlée. Elle fut conduite en douceur et dans le temps, aboutissant à l’essor que l’on observe depuis trois décennies.

Mais la Chine ne part pas de rien.

Son histoire illustre combien la société chinoise a depuis longtemps su marier la bonne économie à la bonne politique. Au moyen-âge, la production agricole et les réalisations des artisans spécialisés étaient largement diffusées dans l’empire par une classe marchande pleine d’initiatives. Le forçage anglais des ports par le traité de Nankin oblige au XIXe siècle l’empire immobile à bouger. L’ouverture commerciale à la concurrence de l’Occident montre aux Chinois le retard qu’ils prennent sur la révolution industrielle. L’équipement passe par la puissance publique, comme souvent dans les phases de décollage. C’est l’armement qui intéresse les fonctionnaires des provinces côtières. Qui dit armement dit acier et qui dit acier dit charbon – et c’est ainsi que commencent les infrastructures et la production industrielle. Se développent alors l’armement, les bateaux à vapeur, le textile, le téléphone.

La fin du XIXe voit la création d’entreprises mixtes dont le financement est à capitaux privés, la gestion par des marchands issus des ports ouverts, et le contrôle celui des fonctionnaires locaux. Le début du XXe siècle verra l’Etat central codifier et réguler le commerce. Le capitalisme n’est pas une importation d’Occident – c’est confondre la technique d’efficacité économique (le capitalisme) avec l’idéologie libérale (le laisser-faire). Les pratiques traditionnelles chinoises ne sont pas balayées et remplacées, elles amalgament les techniques nouvelles venues d’ailleurs à leur culture, habitudes et mentalité. Tout comme l’a fait le Japon à l’ère Meiji et la Corée du sud dans les années 1960. C’est bien la preuve que « la mondialisation » n’est une américanisation du monde que dans les fantasmes politiciens. La globalisation est l’ouverture des marchés à l’ensemble de la planète mais « le capitalisme » n’est pas un néo-colonialisme occidental. Si des pays aussi divers que la Chine, le Japon et la Corée ont su adapter la technique capitaliste à leur culture proprement originale – sans perdre leur âme comme on le voit tous les jours – c’est bien la preuve qu’il est sot d’amalgamer capitalisme, libéralisme et américanisation. Le propre de l’analyse est de distinguer pour comprendre. La science économique n’a rien à voir avec la croyance idéologique.

Au début du pouvoir communiste, les structures économiques familiales et claniques, mêlées de privé et d’Etat, sont conservées. Les propriétaires ne sont expropriés que pour moitié et restent actionnaires à dividendes en parallèle avec l’Etat, tout en poursuivant leur gestion. Il n’y a pas de nationalisation « idéologique » mais une inflexion en douceur qui permet à la production de continuer au profit du collectif et à la distribution d’assurer « le bol de riz » aux masses. Au nom du redressement national, les ouvriers sont même incités par l’Etat à travailler plus en gagnant moins, tout comme dans la conception organique de Vichy. La réaction « antidroitière » qui suit les Cent Fleurs de 1957 fait disparaître le secteur privé – mais pas physiquement les entrepreneurs (au contraire des propriétaires terriens). Ce qui permettra le redressement économique dès la mort de Mao. C’est ce que n’a pas su faire la Russie ex-soviétique qui a envoyé tous les spécialistes en camp de « rééducation ».

La conception « communiste » du capitalisme à la chinoise

Les officiels chinois parlent d’« entrepreneurs patriotes » (comme Bismarck) et de « socialisme de marché » (comme jadis certains socialistes français). Ce n’est pas le niveau de vie qui est mis en avant (conception individualiste hédoniste) mais la grandeur de la nation (conception collective souverainiste). Toutes les grandes entreprises ont des liens familiaux et de réseaux, et naturellement avec le pouvoir local et central. Nombre d’entrepreneurs sont membres du Parti communiste. Nul ne peut se passer des autorités pour obtenir les autorisations nécessaires à la production (trouver un terrain, bâtir, obtenir des crédits, entrer en bourse) – ou la protection contre d’éventuelles sanctions (tout le monde fraude parce que la bureaucratie est comme partout rigide et lente).

Dès lors, s’ouvre la voie royale des Quatre modernisations (agriculture, industrie, défense, science et technologie), qui passe par l’ouverture aux échanges mondiaux avec l’adhésion chinoise à l’OMC, puis la reconnaissance internationale par les Jeux Olympiques de 2008.

L’économie de commande disparaît par étapes pour l’économie de marché :

  • 1979, décollectivisation de l’agriculture ;
  • 1979, création de zones économiques spéciales pour attirer les capitaux étrangers ;
  • 1984, autorisation des petites entreprises privées de services urbains (réparateurs de vélos, de chaussures, marchands de beignets, coiffeurs…) ;
  • 1990, création de la bourse de Shanghai, 1991 création de la bourse de Shenzhen ;
  • 1992, fin de la planification, transformation des sociétés d’Etat en sociétés par actions, réforme de la fiscalité ;
  • 1995, restructuration du système bancaire qui rend l’autonomie de gestion aux banques ;
  • 2004, reconnaissance de la propriété privée.

Restent les problèmes collectifs, dont l’Etat a pour rôle de se préoccuper :

  • Les filets sociaux de toute société industrielle (santé, droit du travail, chômage, retraite)
  • La protection de l’environnement et la répartition des infrastructures (routes, chemin de fer, aéroports, barrages, centrales)
  • La lutte contre les excès de la corruption locale qui menace la cohésion sociale, donc le pouvoir du Parti.
  • Une relative libéralisation des mœurs, du savoir, de l’Internet des réseaux (à monopole national), donc de l’opinion…
  • Mais aussi la place de la Chine dans le monde, à commencer par la mer de Chine (donc renforcement de l’armée, occupation d’îlots, prospection pétrolière, chemin de fer jusqu’en Europe, nouvelle « route de la soie »).

Les Chinois réclament moins « la démocratie » que le « bon gouvernement ». Tant que le parti « communiste » assure un bien-être croissant (ce pourquoi le taux de croissance est scruté avec attention, et probablement « piloté » politiquement), même au prix de restrictions de libertés, d’une morale inquisitrice et d’un autoritarisme d’Etat venu du centre à Pékin, le système politique n’est pas vraiment contesté. L’élection du bouffon Trump montre combien « la démocratie » à l’occidentale peut être ridicule et déstabilisatrice, voire dangereuse pour un pays. En revanche, la technique d’efficacité du capitalisme apparaît (depuis 30 ans) comme le meilleur instrument pour produire, vendre et augmenter le niveau de vie. Car « les masses » ne se nourrissent pas longtemps de slogans…

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Olivier Gérard, Sanglots la nuit

Le livre est un scénario qui conte l’histoire d’une rencontre sexuelle entre deux jeunes hommes chacun en couple et père de famille, sur fond d’une France décomposée et du conflit israélo-palestinien.

Le romanesque est composé d’une histoire, de caractères et d’un style. L’histoire, ici, se tient et captive après des débuts poussifs desservis par une typographie bizarre, maniaque des sauts de ligne sans raison. Ce n’est pas avant la p.101, juste après le chapitre XII de baise torride entre les deux hommes, que l’histoire embraye enfin. Elle roule désormais sur les rails comme un thriller, avec le style direct adapté, sans fioriture ni impressions. Comme si « l’explosion » des sexes avait libéré une énergie jusqu’ici renfermée, confite en bienséance. La scène de sexe est plus cinématographique qu’évocatrice, ce ne sont que caresses palmaires, léchage de téton, baiser mouillé, duel de pénis tendus, sans rien laisser à l’imagination.

Les personnages sont sans caractère, à peine esquissés par ce qu’ils ont vécu, sans approfondir leur psychologie le moins du monde. Ce pourquoi les 100 premières pages sont lourdes, à la limite du glauque, portraiturant de parfaits losers. Tous portent des prénoms improbables en melting potes dits « Français », inextricablement pris dans les filets du mélange intercontinental à la mode : Abram (qui fait juif mais est espagnol), Asso (qui fait Star trek mais serait japonais), Manassa (qui serait la fille aînée du prophète Youssef)… La première phrase que rencontre lecteur est « Sale Français de merde ! » : un Karim vole sous les yeux de son propriétaire trop lâche, le vélo d’occasion que le loser vient d’acheter sur ses maigres économies. Il ne fera rien, laissant faire dans le laisser-aller d’époque qui permet toutes les audaces aux malfrats et autres jaloux venus d’ici ou d’ailleurs. La scène se passe dans la vieille ville de Perpignan, perdue pour la cité avec ses maisons abandonnées et ses squats où Arabes et Gitans se disputent le trafic de drogue et de corps. Cette France en décomposition et ces hommes en pleine possession de leur jeunesse qui n’en font rien ne font pas envie.

Seules les femmes ont le dynamisme exigé d’une société qui mute vers la liberté protestante où chacun fait son propre salut, sur l’exemple anglo-saxon d’une société libérale. Marthe, la compagne d’Abram, prend une revanche sur sa mère qui n’avait pas pu accepter, sur ordre de son mari, la proposition d’être styliste dans une maison de couture. Elle crée sa propre filiale d’un groupe qui se développe et déménage hors du mouroir urbain près de la mer, vers Leucate. Abram, au contraire, la trentaine venue, n’a jamais réalisé ce pour quoi il pouvait être fait. Il ne désire rien, il vivote au jour le jour malgré sa carrure et ses capacités. Dernier d’une fratrie destinée par atavisme familial au commerce, il choisit les beaux-arts ; mais il ne travaille pas à créer, seulement dans un vague boulot « social », dans un « local » communautaire où l’on accueille n’importe qui (sauf les femmes, semble-t-il, dans cette ville du sud machiste et devenue à demi-arabe). Quand Marthe lui a trouvé une réalisation de fresque pour une nouvelle boite qui s’ouvre sur la côte, Abram ne trouve rien de mieux que de se faire circonvenir par la gamine de 14 ans de son riche patron et conduire sans permis la voiture enfermée dans le garage pour l’emmener à la ville parce qu’elle se serait soi-disant fait une entorse. Elle voulait en fait baiser avec « Lofti », encore un prénom qui en dit long sur le mélange égalitariste. Abram sera bien sûr accusé devant le juge de détournement de mineure et de harcèlement à caractère sexuel. Quel con ! Le lecteur à ce moment a grande envie de lui foutre un bon coup de pied au cul. Surtout qu’il apprendra que « Manassa » n’est pas sa fille mais probablement celle du commissaire de police qui les loge dans l’immeuble désert qu’il occupe dans la vieille ville – et il ne voudra pas suivre Marthe qui lui propose pourtant de travailler à dessiner la collection pour hommes.

Même scénario déprimant côté Asso. Orphelin de mère, père décapité par un chris-craft en nageant, adopté par un chef d’entreprise qui l’élève comme son fils, il se rebelle à 18 ans (pourquoi ? le père adoptif est-il pédé ?). Il part faire la route en Inde où il rencontre une fille exubérante et pleine d’idées qui le sort de son marasme personnel. Il l’engrosse aussi sec et les deux vont établir une boutique d’objets indiens à Saint-Dié dans les Vosges avant que Sandra ne décide que ses origines juives valent de faire l’alya. Et le couple va s’installer en Israël sans qu’Asso ait manifestement quoi que ce soit à objecter. Le gamin, Conrad, grandit là et sa mère l’appelle Gaï, autre façon de se l’approprier. Pris dans une obscure affaire de terrorisme dont je vous laisse le suspense, Asso doit quitter le pays et se cacher, poursuivi par toutes les polices, d’où son arrivée à Perpignan où il squatte et se drogue. C’est là qu’Abram, « bon Samaritain » (hum !) le trouve dans la rue, le porte dans une maison abandonnée, le déshabille et le douche avant de lui apporter régulièrement à manger. Le jour où il voit faire du yoga nu et bander, il en devient raide dingue, sans qu’aucun symptôme d’une attirance pour son propre sexe n’ait jamais été évoquée.

En bref, et pour ne pas dépuceler trop l’histoire, Asso comme Abram, ces deux jeunes paumés de la société contemporaine, ballottés par la vie sans aucune volonté de s’accrocher à quoi que ce soit, ont l’idée de se retrouver. Chacun aura perdu son enfant, Abram parce que ce n’est pas le sien, Asso parce que l’adolescent de désormais 14 ans a choisi l’intégrisme juif et qu’il va probablement être tué dans un « accident de moto » fomenté par le sabotage d’une vis de frein du trop complaisant « arabe israélien » Daoud. Fuyant une France décomposée et une Palestine en guerre civile, les compères se retrouvent en une Istanbul gentillette aux commerçants affables envers celui qui porte un prénom juif et l’autre qui revient d’Israël, ce qui paraît peu vraisemblable dans la Turquie identitaire d’Erdogan ! Tout paraît décalé, d’ailleurs, comme projeté des années 1970 aux années 2000 : des squats communautaires de Perpignan aux routards vers l’Inde (plus très à la mode), de la rébellion passive des garçons envers « le Système » (désormais lequel ?) jusqu’à cette Istanbul (idéale) à mi-chemin… On n’y croit pas vraiment.

Reste une histoire de coup de foudre épidermique entre paumés emplis d’hormones et une poursuite haletante pour retrouver un fils adolescent dans un pays au bord du fascisme. Ce livre est plus un scénario, voire un synopsis, qu’un véritable « roman ». Car il ne s’agit pas d’amour mais de pur sexe et aucun portrait psychologique ne viendra hanter le lecteur une fois le livre refermé. Ecrit par un cinéaste plus que par un romancier, avec ce détachement de style qui n’appelle pas la tendresse, il se laisse lire si l’on passe les cent pages introductives mal montées.

Olivier Gérard, Sanglots la nuit, 2017, Editions Auteurs d’aujourd’hui ED2A, 242 pages, €21.00

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 balustradecommunication@yahoo.com

Une autre chronique sur le livre

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Terre champ de bataille (Battlefield Earth) de Roger Christian

Quand le fondateur de l’église de Scientologie Lafayette Ronald Hubbard commet un roman de science-fiction dont le coréalisateur du Retour du Jedi Roger Christian veut tirer une saga planétaire avec pour Méchant un fébrile du samedi soir, cela donne un gros navet. Le film sort en l’an 2000 et la peur apocalyptique a fait juste sortir les planqués des Rocheuses. Justement, c’est en cet endroit au cœur de l’Amérique qu’un courageux pionnier va libérer son peuple et sauver le monde des immondes Aliens venus d’ailleurs…

Ben voyons ! Il faut être incurablement Américain pour « croire » en son destin de nouveau Christ ; être passé à côté de la fin du monde (prévue le 1er janvier 2000 par le grand Bug informatique) pour avoir cette naïveté devant l’humain courage de tout oser, surtout n’importe quoi ; se trouver empâté d’une bêtise incommensurable pour imaginer que « la technique » puisse être disponible et en état de marche, carburant conservé, des centaines d’années après la Chute.

Les êtres humains sont en voie d’extinction mille ans après notre ère. Dans ce film, ce sont des hommes, plus l’amoureuse du héros mais qui n’a qu’un rôle très secondaire de nymphomane prête à tout, tout comme la secrétaire de Terl, « tête de linote » à la longue langue suceuse qui suggère d’autres talents. Si le film est sorti en 2000, le roman de Ron Hubbard date de 1982 et la société était confortablement machiste sans aucun état d’âme.

Le jeune Jonnie Tyler surnommé Goodboy (Barry Pepper) est un « greener » – qui croit toujours l’herbe plus verte dans le pré du voisin. Jamais il ne se contente de ce qu’il a, pas plus de sa vie d’homme des cavernes et de chasseur à cheval que de la poupée bien roulée sous sa tunique de peau qui bave à sa vue et l’enchaîne par un collier porte-bonheur au cou (Sabine Karsenti). Il sait que les Psychlos, des humains pervers narcissiques qui exploitent la galaxie depuis leur planète avide de métaux, ont envahi la Terre pour faire travailler l’humanité comme esclave. Le chef du village incite à se repentir pour se rendre propices les dieux d’avant la bataille. Car les glorieuses armées terrestres (dont en premier celle des Etats-Unis) n’ont duré exactement que 9 minutes avant que les drones à gaz de combat psychlos ne mettent tous les soldats terriens à terre (comment, la guerre chimique n’était même pas prévue ? 9 ans après Saddam Hussein ?). Mais le « greener » se moque de ses invraisemblances et de cette culpabilité de péché originel – il n’a aucune éducation. Il se lance donc avec fougue au hasard, se trouve descendu par un Psychlo en mode paralysant, frappé sans relâche et étranglé souvent par ces grandes brutes de plus de 2 m de haut, jeté derrière les barreaux, enchaîné et soumis au travail forcé – mais il s’en sort sans aucune casse ni luxation, avec une seule égratignure sur la joue gauche, juste pour faire joli sur sa peau de blond encadrée par de jolies tresses hippies.

Rebelle un jour, rebelle toujours, il descend un Psychlo géant avec sa propre arme de technique inconnue, à lui qui ne sait que la lance et le casse-tête ; il défie le chef de la sécurité Terl (John Travolta en dreadlocks ridicules) et son adjoint, le gorille stupide Ker (Forrest Whitaker) ; et il fédère autour de lui tous les humains pourtant épuisés par le travail forcé, sans parler des tribus sauvages qui vivent à moitié à poil et combattent en hurlant avec des bâtons.

Les Psychlos sont arrogants, cruels et d’un égoïsme avide, ils veulent l’or, métal rare en galaxie. Le gros directeur de l’exploitation de la planète s’en met plein les poches ; Terl enregistre tout le monde pour faire chanter ; Ker veut absolument faire allégeance et partager. Tout ce beau monde va donc décider de mettre les humains encore plus au travail en leur apprenant leur langue et la conduite de leurs engins, juste pour ne pas payer des ouvriers et faire encore plus de profit.

Erreur fatale ! Ce bug de l’organisation Psychlo va les perdre. Tout comme l’éducation et le droit de vote aux esclaves nègres dans l’histoire américaine, notons-le, car Ron Hubbard réserve l’autorité aux initiés. Dans le film, le seul Noir psychlo (Forest Whitaker) est plutôt stupide. Et Dieu avait pourtant divisé les orgueilleux de la tour de Babel pour régner – pourquoi les Psychlos font-ils l’inverse ?

Joonie va être éduqué en accéléré par un appareil psychlo qui lui apprend la langue et les techniques, puis va ruser pour livrer les barres d’or de Fort Knox au lieu du minerais demandé par Terl, ce qui lui donne du temps pour aller explorer la base militaire de Denver où sont entreposées des bombes atomiques, des bazookas et des avions de chasse d’avant la Chute – un vrai paradis pour Américain moyen féru d’armes et de techniques ! Le blond Carlo (Kim Coates) va se sacrifier pour descendre le dôme de protection des Psychlos et leur atmosphère protectrice, un autre blond va se téléporter sur leur planète avec une bombe H et tout faire sauter. Il ne s’agissait que de « contaminer » mais les effets spéciaux à l’américaine montrent la planète toute entière qui explose et se résout en particules galactiques… On n’y croit pas !

En bref, malgré la débauche de jeunes musclés qui s’agitent en tous sens et grimpent aux barreaux, malgré les explosions spectaculaires et les effets spéciaux dignes d’un jeu vidéo, le spectateur ne marche pas. Il ne s’ennuie pas mais ne peut croire un seul instant à tout cet invraisemblable. Et le pire : il y a happy end sirupeux, la fille se faufile dans la foule qui jouit de joie pour enserrer son mec et celui-ci lui promet beaucoup d’enfants. Un vrai conte de (mal) fait – un Vanity Project pour Travlota, susurre-t-on.

DVD Terre champ de bataille (Battlefield Earth – A Saga of the Year 3000) de Roger Christian, 2000, avec John Travolta, Barry Pepper, Forest Whitaker, Kim Coates, Sabine Karsenti, Richard Tyson, TF1 video 2009, 1h54, blu-ray €15.75, standard €9.49

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Chacun selon ses courses

Faire les courses, lorsqu’on est observateur, apprend beaucoup sur les autres. Sans collecter des milliers de « data » par le vol systématique de toutes les requêtes faites sur votre ordinateur, le simple regard attentif et non intrusif permet de mieux connaître ceux que vous rencontrez. Dans les boutiques, à la caisse des supermarchés, l’étalage des achats sur le tapis roulant vous permet de détecter des profils types.

Vous avez le beauf ventre à bière qui a peu de moyen, peu de culture et peu d’intellect – il en faut, car qui ferait le métier qu’il fait ? – mais il est reconnaissable entre tous. Dans son chariot, une pizza surgelée, deux packs de bière, des chips, un savon de Marseille et des saucisses préemballées.

La variante familiale, plus populaire que laisser-aller, entasse pâtes, boites de sauce tomate, Coca-cola, corn-flakes (probablement pour les ados), tranches de jambon sous blister, lessive en poudre, eau de javel, une bouteille de rosé et un cubitainer de rouge Côtes du Rhône (probablement pour les parents), quelques paquets de biscuits et un sac de friandises (probablement pour les petits).

Le petit-bourgeois reste entre le traditionnel et l’écolo branché, prenant par habitude ce que prenait sa mère et osant parfois essayer du bio ou du nouveau. Un paquet de lard fumé mais des croquettes de céréales bio, un filet de merlan mais de temps à autre une daurade, le bon vieux saumon fumé mais aussi du tarama, les sempiternels poireaux pour la soupe mais de temps à autre un artichaut, du savon de Marseille pour les sols mais une savonnette parfumée pour le bain.

Le grand bourgeois ne vient pas faire ses courses en supermarché, il envoie sa bonne ou se fait livrer via Internet. Mais, quand il s’y hasarde, notamment dans certains quartiers de Paris où il habite, sa consommation est révélatrice : champagne, bordeaux rouge, glace Häagen-Dazs cookies et crème ou caramel au beurre salé, beurre d’Echiré, sole portion ou cœur de filet de saumon, carottes bio, aubergines, poulet de Loué élevé au grain sans OGM en plein air, gigot d’agneau de prés salés, shampoing bio usages fréquents au miel et huiles essentielles olive et orange douce…

Outre les classes, vous avez aussi les âges. Une petite vieille au fichu de plastique sur la tête en raison du temps qu’il fait, portant lunettes de vue à monture Sécurité sociale, achète devant moi une tranche de tripes pour une personne, une part de pâté en croûte, une barquette de céleri rémoulade. Ce sont là des plats anciens, tout comme la tête de veau ou le pâté de foie. Elle prendra aussi un chou-fleur et une betterave rouge à préparer en vinaigrette avec de l’ail.

Une mature probablement célibataire regarde les conserves de légumes exotiques, tajines de légumes du sud, raviolis à la provençale, caviar d’aubergine. Elle demandera deux tranches de petit salé, du jambon de pays et une ribambelle de boudins blancs, plus du pâté de porc noir de Bigorre. Dans le caddie se trouvent aussi deux endives, un pot de rillette de saumon, un pack de yaourts au café, une brioche au beurre pré-tranchée, une boite de thé parfumé et des fruits exotiques, des ramboutans je crois.

Vous reconnaissez les couples jeunes à ce qu’ils achètent force jus de fruits et Coca, un peu de vin rouge, les plus gros paquets de corn flakes existant en rayon, deux pots de miel et de la confiture de fraise, deux glaces grand format aux parfums passe-partout (style vanille ou coco), des pommes et des oranges à l’exclusion de tout autre fruit, des lingettes et des kleenex, du sopalin en promotion par paquet de douze et j’en passe.

Les ados passent en coup de vent, entassant chips, sandwiches en barquette, pack de bière ou de Cubanisto (bière + rhum), cacahuètes et plaques de chocolat au lait. Ils payent en espèces, sortant de diverses poches billets roulés en boule et pièces de monnaie.

Je ne m’ennuie jamais en observant mes contemporains.

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Arnaldur Indridason, Le lagon noir

Comment se renouveler lorsqu’on a usé son héros jusqu’à la corde ? En remontant au temps de sa jeunesse. Erlendur n’est alors qu’inspecteur, nous sommes au début des années 1970. Il a quitté l’école à 16 ans, travaillé un peu dans la police à pied avant d’hésiter longtemps (trois ans !) à intégrer la brigade criminelle, sur les instances de sa directrice Marion Briem. Celle-là même qu’il verra mourir d’un cancer, des années plus tard, lors d’une de ses enquêtes. Marion a décelé chez ce policier taiseux et lourd une obstination de chasseur toute policière. Et cette qualité va lui servir.

En se baignant dans un lac artificiel créé par une centrale thermique, où la boue calme les démangeaisons de la peau, une femme découvre avec horreur que ce qu’elle prenait pour une vieille chaussure n’était que la partie émergée d’un homme mort portant des santiags. Sauf que l’autopsie va révéler qu’il ne s’est pas noyé mais est cassé de partout, comme s’il était tombé de haut. Et qu’un hématome sur la nuque montre qu’il ne s’est pas jeté tout seul.

Dès lors, qui l’a fait ? Pourquoi le tuer ? Et déplacer son cadavre si loin de tout ?

Ne serait-ce pas à cause de ce cancer islandais qu’est la base militaire américaine de Keflavik, ouverte en 1951 en pleine guerre froide ? Mise en sommeil en 2006, la base a été réveillée récemment face aux menées belliqueuses de Poutine. Or l’Islande qui n’a pas de forces de défenses et dont les policiers ne portent aucune arme, s’est mise sous le bouclier OTAN. Les Américains y basent des avions, laissent une garnison de 1900 hommes au plus fort de leur présence, et assurent la maintenance des appareils tout en convoyant de mystérieuses cargaisons par gros porteurs Hercules remisés dans de gigantesques hangars. Cet état de fait choque une minorité importante des habitants de l’île, alors que la majorité y voit surtout l’opportunité économique d’avoir du travail, de vivre de la sous-traitance, d’offrir des marchandises nouvelles et d’ouvrir au monde.

Erlendur serait plutôt du côté des premiers, d’origine paysanne du nord isolé de l’île et méfiant envers tous les changements. « Il avait quelque chose de vieillot et d’anachronique, ne parlait jamais de lui, n’appréciait pas vraiment la ville et ne s’intéressait pas au présent sauf pour exprimer son agacement face à l’époque actuelle », est-il décrit p.171.

L’homme mort découvert dans le lac ne travaillait-il pas à la base américaine ? De fil en aiguille, les enquêteurs vont découvrir la face cachée des relations entre Américains et Islandais, les trafics, les jalousies, les dissimulations. Et l’aboutissement ne surprendra personne, même s’il a été durement amené. Il faudra toute l’astuce des Islandais pour découvrir la vérité et la faire reconnaître, les Américains craignant l’espionnage et gardant un complexe de supériorité quasi raciste envers ces péquenots d’Islandais en ces années 70. Le lecteur ne ressentira aura aucun frisson mais se délectera lentement du pas à pas de l’enquête qui avance à son rythme, dans la lenteur nordique de ce peuple d’introvertis. Faire parler quelqu’un là-bas n’est pas simple !

L’inspecteur en sait quelque chose, lui dont la marotte est de lire les récits de disparitions. Ceux qui connaissent le personnage savent qu’il a perdu son petit frère lors d’une tempête de neige dans le nord lorsqu’il avait huit ans et qu’on ne l’a jamais retrouvé. Ce pourquoi toutes les disparitions sont pour lui une obsession. Il va par exemple doubler son enquête criminelle d’un hobby : retrouver la trace d’une jeune fille qui a disparu entièrement entre chez elle et son école, dans les années cinquante. Elle aurait connu un garçon du quartier pauvre et mal famé de Camp Knox (d’où le titre islandais), cet ensemble de baraquements construits par l’armée américaine durant la Seconde guerre mondiale et qui a servi de logements à la population islandaise durant les années de pénurie après-guerre. Les GIs de la base de Keflavik apportaient de chez eux les tous derniers disques à la mode et les jeunes Islandais en étaient très friands. Est-ce la cause de la disparition de Dagbjört ?

En reprenant l’enquête à sa cadence lente et besogneuse mais implacable, l’inspecteur Erlendur va résoudre aussi cette seconde affaire. Il le fera seul, en même temps que la première dont son chef assurera le dénouement.

Presque tout est noir dans ce roman : en premier lieu le temps, gris et venteux, en général glacial avec la nuit très longue en hiver ; en second lieu la vie qui n’est pas drôle, l’économie étant rudimentaire jusque dans les années 1980, fondée sur les métiers rudes de l’agriculture et de la pêche ; en troisième lieu le tempérament fermé et peu expansif des habitants, portés à ne pas s’occuper des affaires des autres et à résoudre leurs problèmes au brennivin (le brandy local). Il faut du temps et de la psychologie pour désarmer les défenses des uns et des autres, il est nécessaire de revenir à la charge sous plusieurs angles, de passer par-dessus ou par-dessous les barrières érigées. Ce n’est pas simple, mais c’est ce qui donne ce plaisir de lire le Simenon islandais.

D’autant que l’auteur, se sachant désormais publié à l’international, en rajoute un peu sur l’identité islandaise. Erlendur ne savoure-t-il pas p.126 « de la raie faisandée à la graisse de mouton fondue » ? Un plat typique d’un pays de pêcheurs longtemps sans moteur aux bateaux ni frigo à la maison, dont l’odeur est particulièrement repoussante à nos narines délicates… Mais c’est un trait indubitable d’humour nordique !

Arnaldur Indridason, Le lagon noir (Kamp Knox), 2014, Points policier 2016, 382 pages, €7.90, e-book format Kindle €7.99

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Alexandra David Néel, L’Inde où j’ai vécu

Cette dame est morte à 101 ans en 1969 après une existence bien remplie. A Paris, elle fit des études de philosophie et de langues orientales à la fin du siècle avant-dernier, dans cette République IIIe triomphante. De la génération des Alain, Péguy, Barrès, Maurras, Valéry, Bergson, elle était douée de cette curiosité du monde, de cette ouverture aux idées qu’engendrait ce siècle libéral en plein essor scientifique et industriel. Elle voyagea dans toute l’Asie durant trente ans. Dans ce livre, elle évoque l’Inde.

Mais ce n’est pas seulement une relation de voyage ni un livre de souvenirs, malgré les portraits parfois ironiques des gourous et autres sâdhus. Il s’agit plutôt d’un essai d’appréhension mentale de l’Inde, une tentative de décrire par l’intérieur cette culture très ancienne. Une démarche de philosophe et d’ethnologue bien dans l’air de son temps. Pour connaître, il faut aimer ; pour bien décrire, il faut expérimenter. Sans se départir de sa culture occidentale, Alexandra a vécu en sympathie avec l’Inde. Elle est restée elle-même, raisonnable, observatrice, jamais dupe. Mais son regard paisible et passionné ouvre à ce monde exotique – par certains côtés si proche de nous dans sa quête.

C’est ainsi qu’au fond l’Inde religieuse sait que les dieux n’existent pas. Seule l’énergie primordiale, appelée Shakti, la Mère, a quelque consistance. Elle est l’inconnaissable cause, génératrice et destructrice des matières et des esprits. Elle préexiste aux atomes et demeure après leur destruction. Nous-mêmes, comme les dieux et tous les autres êtres, appartenons au même jeu du monde dont elle est le principe moteur. L’être en soi joue avec lui-même – et nous en sommes une parcelle.

Dieux et démons n’ont ainsi pas d’autre vie que celle que nous leur prêtons. Ils sont créés par l’énergie que dégage la foi en leur existence, par les sentiments de crainte ou d’amour qu’ils inspirent, et par le culte social élaboré pour servir cette foi. Ils ne sont que des images en creux, les projections des hommes.

Mais cette foi commune réagit elle-même sur les individus. Pour eux, les dieux existent parce que l’énergie de la foi, canalisée par leur image, est une puissance réelle. Les statues sont « rendues vivantes » par un rite que décrit la voyageuse. L’assemblée des fidèles doit donner vie à un morceau de bois sculpté à l’image d’un dieu. Réunis autour de la statue, les croyants concentrent leurs volontés individuelles et opèrent une transfusion d’énergie qu’ils incorporent dans l’effigie. Les statues des dieux agissent donc comme des accumulateurs, ils sont « chargés » religieusement. On peut leur en retirer le courant, mais elles ne se déchargent pas si, périodiquement, le culte des fidèles contribue à leur redonner vie. Les idoles anciennes, adorées depuis des siècles, accumulent une énergie considérable. Ces images sont douées d’une force psychique qui dépasse de beaucoup le pouvoir individuel de chaque fidèle. D’où leur capacité d’hallucination.

Au Tibet, des exercices psychiques visent à produire des créations mentales revêtant des formes matérielles. Ces exercices, volontairement entrepris, font naître un compagnon ou s’incarner un dieu. L’élève le voit, lui parle, ressent sa présence. Parfois, l’hallucination s’impose à lui et l’accompagne. Dans certains cas exceptionnels, la puissance d’évocation psychique est telle que d’autres personnes aperçoivent aussi ces apparitions… Les exercices sont destinés à faire comprendre aux disciples éveillés que toutes les apparitions sont l’œuvre de ceux qui les voient. Notre rationalisme occidental est-il aussi ancien et aussi sage ?

Les dieux ont cependant un rôle, surtout auprès des gens ordinaires. Ils servent de projections héroïques, d’images exemplaires. Ce qui compte sont les sentiments que les dieux font naître en nous. Ils sont des excitants qui activent en chacun des énergies qui, autrement, demeureraient latentes. La ferveur envers un objet symbolique se réfléchit sur l’adorant et fait de lui, par effet miroir, un nouvel individu.

Car l’être humain doit devenir ce qu’il est ; c’est le rôle des gourous et des dieux de l’y aider pour l’en accoucher. D’après les tantras, il existe trois classes d’individus :

  1. Pashou (l’animal) est le degré inférieur, dominé par les instincts ; il peut être honnête et bien brave mais il est l’homme moyen conventionnel, lié par la peur, la faim, les habitudes.
  2. Vira (l’héroïque) est le degré intermédiaire où l’activité et la passion dominent les instincts.
  3. Divya (le dieu) est le degré supérieur où intelligence et spiritualité dominent.

Ces trois classes sont étrangement proches de celles que Nietzsche a données dans Ainsi parlait Zarathoustra (Des trois métamorphoses) : le chameau, le lion et l’enfant. Seul ce dernier est innocence et oubli, jeu naturel de l’énergie primordiale : il a surmonté les angoisses de base de la survie, il est au-delà de la révolte passionnelle contre ce qui l’entrave. Il est liberté cosmique, mouvement premier, une roue qui roule sur elle-même, un oui sacré à tout ce qui survient.

Seul le sage sait que, derrière les apparences multiples de l’univers, n’existe qu’une seule réalité, le Soi unique de toutes choses. Devenir sage, accéder au stade du Divya, c’est donc, par une discipline corporelle, par une maîtrise des passions, par un entraînement psychologique et spirituel, écarter ce voile de l’illusion, celle de la conscience séparatrice, et devenir conscient du Soi unique et cosmique.

Le code religieux Hindou divise pour cela l’existence en trois périodes : l’étude auprès d’un maître durant la jeunesse, le mariage pour assurer la descendance à l’âge mûr, enfin le rejet du monde et la méditation dans le troisième âge de la vieillesse et de la retraite. Discipliner les instincts, aimer et procréer, accéder enfin à la sagesse – telles sont les trois étapes de l’existence durant lesquelles la conscience mûrit.

Le sage (sannyàsin) rompt avec toutes les lois sociales et religieuses. Et cela est bien, car ces lois sont faites pour encadrer l’homme moyen. Désormais, le sage est son propre maître, aussi libre que l’enfant qui joue, libre de rejeter ce que bon lui semble, y compris ce « paradis après la mort » (Avarga) qui n’est qu’une béquille consolatrice pour les faibles.

Face à cette sagesse en développement, le christianisme apparaît bien pauvre et bien superstitieux. L’Inde exige de chacun la discipline enfant, le devoir social adulte, et l’ascèse à la retraite : seuls les être supérieurs se libèrent par la Connaissance. Aucune église n’impose un dogme, aucun clergé n’impose son pouvoir à des ouailles en troupeau considérées comme des mineurs incapables, inaptes et ignorants. Seuls ceux qui ont progressé dans la voie peuvent former personnellement des disciples. Ils sont les accoucheurs des âmes et non les répétiteurs ou les confesseurs. Chacun reste face à lui-même car chacun est un reflet du Tout.

Je comprends qu’Alexandra David-Néel ait été séduite par cette conception du monde si profonde et si moderne.

Alexandra David Néel, L’Inde où j’ai vécu, 1951, Pocket 2003, 416 pages, €7.40

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Christian Signol, Antonin paysan du Causse

Une biographie romancée d’un homme de la France d’avant, écrite au galop, en réunissant tout le savoir des petits-enfants nés après la dernière guerre sur les grands-parents qui ont vu leur univers brisés par la Grande guerre de 14-18 que certains présidents ont aimé bien légèrement « célébrer ».

Antonin est né à la terre et a vécu comme au Moyen-âge, sans eau courante ni électricité, sans acheter quoi que ce soit à la ville qu’il n’ait vendu des poules ou des fromages en contrepartie. Le Causse est une région pauvre où la terre est aride et le plateau calcaire trop empierré. Depuis des millénaires, des générations ont arraché leur pitance aux cailloux, élevant des chèvres et des volailles, chassant le lièvre roux ou la bécasse.

Mais, hors les rois et les impôts, ils étaient heureux. Ils ne connaissaient que leur paysage, ses odeurs et ses lumières ; que les gens du pays avec lesquels ils avaient été élevés, se bagarraient, jouaient, flirtaient et se mariaient ; que la culture commune des histoires aux veillées, des courses de Pâques et des feux de Saint-Jean ; que la morale sévère du curé pour empêcher de se caresser de trop près. L’enfant grandissait entre ses parents et ils étaient doux avec lui, le regardant grandir et l’éduquant au travail. Les bêtes venaient lécher les mains et donnaient du lait nourrissant. Le bois ne manquait pas pour se chauffer l’hiver et cuire la soupe tous les jours, non plus que la paille pour les chèvres et les brebis, ni la vigne pour faire le vin qui durait toute l’année.

C’est tout ce monde, que la plupart de nos grands-parents ont connu, qui s’est écroulé en 1914, lorsque des citadins vaniteux ont décidé « la guerre » pour le prestige ou pour venger l’orgueil blessé. La saignée de 14-18 a surtout marqué les campagnes parce que les citadins étaient soit planqués, soit trop malingres pour se battre. Elle a enlevé des bras aux fermes, qui n’ont pu alors que péricliter, incitant les vieux à se réfugier au bourg chez leur descendance, et celle-ci vendre les fermes, les bergeries et les terres aux bourgeois venus s’encampagner le week-end.

Antonin est revenu blessé de la guerre de 14, inapte au travail comme avant. Il a vu son père mourir, puis sa mère décliner. Il a rompu la promesse de la marier qu’il avait faite à 15 ans à Armandine, la fille qu’il avait dans le sang. Il a vu le maire se mécaniser, puis restaurer des vieux bâtiments pour les louer aux citadins, les derniers natifs partir, trop vieux pour subsister, ses terres mêmes êtres expropriées pour faire passer une route reliant le hameau à la Nationale 20. Même si quelques écolos, après 68, ont émis l’espoir de venir installer « un atelier de tissage » comme ce fut la mode un temps, ou « élever des chèvres », le temps immémorial est bel et bien révolu.

L’électricité, la télé, désormais Internet, interdisent d’en revenir à la vie traditionnelle centrée sur l’agriculture, l’élevage et l’autarcie. Sauf si un cataclysme économique, social, politique ou écologique devait remettre les compteurs à zéro.

Antonin est attachant enfant, lorsqu’il jouit des parfums et des histoires ; il est émouvant, adolescent sans le savoir (on passait alors directement de l’enfance à l’âge d’homme), lorsqu’il serre d’un peu trop près la fille avec qui il veut faire sa vie et qu’une commère le dénonce, le curé venant chez ses parents faire la morale ; il est touchant, adulte, lorsqu’il voit les horreurs de la guerre et, pire peut-être, les ravages qu’elle fit dans la façon de vivre au village. Il se marie tardivement mais sa femme meurt en couche et l’enfant qu’elle porte avec ; il aide la Résistance par rébellion native contre tous ceux qui veulent imposer de loin leur loi.

Mais il ne peut rien contre le destin qui fait de lui un vestige, un solitaire et une fin de race.

Christian Signol recycle dans ce roman maintes publications sur le terroir, en plus des souvenirs familiaux qu’il a pu recueillir. Il écrit clair, direct, avec quelques émotions face à la nature, aux plantes, aux bêtes et aux gens. Comme ce petit garçon blond de la ville qui prend la main du vieux pour qu’il lui fasse caresser la chèvre Mélanie ou qu’il lui explique pourquoi les herbes et comment le vin. Juste le temps d’un bref été. Comme un remords de n’avoir jamais pu engendrer.

Elle est là, la France profonde, ultra-périphérique puisqu’elle disparaît peu à peu avec ceux nés dans l’avant-siècle qui précède le nôtre, comme l’a montré Jean-Pierre Le Goff. Il ne faut pas les oublier parce qu’ils nous ont faits et « je crois que pour pousser haut, les arbres, comme les hommes, ont besoin de racines profondes et vigoureuses. C’est seulement si l’on sait cela que l’on a des chances de résister aux tempêtes du temps » p.182. Pas de retour à la terre, mais une conscience de notre histoire multimillénaire.

Christian Signol, Antonin, paysan du Causse (1897-1974), 1986, Pocket 1987 réédité 2007, 183 pages, €5.95

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Notes du blog les plus lues en 2017

Voir ce que ceux qui viennent sur le blog lisent est intéressant pour l’auteur. Certes, les images comptent plus que les textes… S’il y avait des vidéos, j’exploserais les compteurs. Mais ce n’est pas mon but.

Je note que c’est le sexe et l’hédonisme qui arrivent en tête, comme d’habitude. Je ne parlerais que de « ça », je ferai jouir tous les lecteurs et racolerais sans problème. Mais ce n’est pas mon but.

Dans l’ordre, vous pouvez lire les goût des lecteurs dans le tableau ci-dessus, dont je rajoute quelque suite :

Sexe : troisième type, vahinés, troisième sexe, sexe à Cuba, sexe en Polynésie, amitié érotique
Plage : ados, ironies, corps, France et Christian Guillain, Jean-Didier Urbain, jeux
Antisémitisme : Céline
Le Clézio : Poisson d’or, Le chercheur d’or, Mondo, La ronde, Printemps, Gens des nuages
Philosophie : Montaigne, Nietzsche, Camus
Picasso : Pépita Dupont et son livre sur Jacqueline
Cuisine : rôti de porc, four tahitien, cuisine italienne

Il y a quand même de la littérature et de la philo. Je sais que ce sont les lectures « obligées » de collège et de lycée, mais quand même, je suis heureux de contribuer à répandre la culture.

Plus étrange, l’antisémitisme – mais qui dénote une vraie question que 70 ans d’antiracisme forcené n’a pas éradiquée – « grâce à » l’immigration d’une certaine catégorie de population. Rassurons-nous, ce n’est pas la republication prévue des œuvres antisémites de Louis-Ferdinand Céline qui va accentuer l’antisémitisme régnant ! Ne soyons pas hypocrites, les jeunes ne lisent presque plus. Mais c’est bien le Coran qui véhicule ces préjugés – et les interprétations intégristes littérales du livre sacré qui diffusent cette haine raciste. Chez Céline, j’ai tenté de montrer combien « la pureté », la volonté de se préserver des « souillures » a engendré cette paranoïa anti-juive – et c’est bien le fantasme de pureté et l’horreur sacrée de la souillure qui parsèment le Coran, pas seulement concernant les Juifs. Pourquoi vous voilez-vous la face ? Je vous rappelle que cette pratique de dissimulation est interdite dans les lieux publics en France – ce qui est bon pour la démocratie.

Restent deux égarés : Picasso et la cuisine. Pour la cuisine, rien que de plus normal, encore que je donne d’autres recettes que le porc – mais les gens ont semble-t-il du mal à rôtir sans dessécher. Pour Picasso, il s’agit de Jacqueline, qui n’a pas peint une toile, mais qui apparaît sympathique surtout sous la plume émérite de Pépita Dupont, journaliste qui l’a bien connue. Mais pourquoi cet engouement en 2017 ? je n’ai pas de réponse.

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Macron fait signes

Pour la présentation de ses vœux « aux Françaises et aux Français », le président Emmanuel Macron multiplie les signes non verbaux.

Sur le fond du discours rien de neuf, et c’est tant mieux pour la démocratie car le projet a été défini et les citoyens ont voté, et c’est tant pis pour les vautours des médias qui ne savent plus que ressasser quand ils n’ont plus de « nouveauté » à croquer.

Rien de neuf sinon, contre la gauche démissionnaire et laxiste la référence à John Kennedy (demandez-vous ce que vous pouvez faire pour votre pays et pas seulement ce que votre pays peut faire pour vous), et contre la droite productiviste ou nationaliste la référence pour une première fois dans des vœux présidentiels aux « scientifiques » et aux « citoyens européens ».

Le discours était clair mais terne. Le regard franc, droit dans les yeux, avec peu de clignements et pas de mouvements attachés au prompteur. Le personnage était parfaitement centré sur l’écran, rien à sa droite et les drapeaux à sa gauche, près du cœur. Puisque le fond était neutre, je me suis surtout attaché au contexte non-verbal.

Le décor n’était pas le bureau de l’Elysée mais le petit salon d’angle à la table de marbre, un peu froide mais classique et solide. Pas de livres ni de bibelots mais une feuille manuscrite et un seul stylo à sa droite. Seulement deux plans de prise de vue : l’élargi et le rapproché. Tout cela donne le symbole de la rigueur et de la sobriété.

Sauf que – peut-être était-ce oublié ? – les montants de la croisée derrière la tête du président, en plan rapproché, rappelait furieusement la croix du Christ, celle que les laïcards intégristes ont fait retirer au monument breton à Jean-Paul II et que le Conseil d’Etat a jugé comme un robot juridique (l’IA pourrait remplacer le Conseil, fort inutile s’il s’agit de perroqueter le droit sans l’adapter – cela ferait d’utiles économies). Cette croisée était-elle du subliminal pour rassurer une France de culture catholique dans l’histoire ? Une Europe majoritairement chrétienne ? Un centre tout à fait démocrate-chrétien depuis la frange raisonnable des LR jusqu’aux radicaux de gauche ?

En plan large, n’apparaissait de la devise républicaine que la troisième partie, le mot « fraternité » – le mot le plus centriste peut-être puisque la liberté est à droite et l’égalité à gauche. Et c’était bien dans le ton du discours, sauf que le réalisateur a hésité deux ou trois secondes de trop à passer au plan large lorsque le président a commencé à en parler – une faute d’attention. Il n’est de même pas resté longtemps dessus, comme s’il fallait marteler le mot écrit avant d’en revenir au plan rapproché familier… où aucune émotion ne se lisait sur le visage présidentiel – donc, quel intérêt ?

A gauche du président, mais à droite de l’écran, au-dessus de la fille qui agitait ses bras pour les malentendants comme un ludion humoriste en soulignant les mots qui importent, deux drapeaux : le français au plus proche du chef de l’Etat, l’européen au même niveau mais à côté. Notez que le rouge du drapeau français était trois fois plus visible que le bleu, signe qu’Emmanuel Macron veut se montrer de centre gauche plutôt que de centre droit. Et sur le bleu nuit européen apparaissaient cinq étoiles seulement : référence au mouvement réformateur italien du Grillo ? ou plutôt cinq pays au cœur du renouveau possible de l’UE ? Peut-être Allemagne, France, Belgique, Pays-Bas, Italie ?

Le président lui-même, vêtu de chic, n’avait la cravate ni bleue (comme à droite), ni rouge (comme à gauche) mais sur le même ton que le costume, ce gris-bleu anthracite qui fait sérieux et furieusement affaires. Il ne portait pas de montre pour que les niais ne glosent pas sur la marque et le prix, mais un anneau à l’annulaire de chacune des mains – donc ET droite ET gauche. A moins qu’il ne soit marié deux fois… l’une avec sa femme, l’autre avec la France ?

Il avait souvent les doigts joints pour l’union nationale, ou croisés pour la gauche et la droite ensemble, mais son corps était très peu en mouvement. Il n’était pas en marche mais installé, solennel, direct – jupitérien ? Il ne tonnait pas mais esquissait quelques gestes : le bras gauche étendu pour parler du travail, un mouvement des mains vers la droite pour évoquer le chômage. Et ces marques vers la droite ou vers la gauche sont revenues plusieurs fois selon ce qu’il disait.

Au total, il faisait sérieux mais pas tendu. Parlant peut-être trop lentement au début, avec des silences entre les mots assourdissants à l’écran, puis prenant assez vite un ton plus fluide, dégagé.

Qu’en retenir, sinon qu’il est lui-même et qu’il appuie ? Un peu trop à mon goût, mais le populaire a besoin qu’on insiste. Roland Barthes avait noté en 1955 combien la redondance était le propre du petit-bourgeois et combien le catch, parce qu’il appuyait les prises, avait la faveur du public. La génération électronique est peu capable d’attention et il faut ponctuer, marteler, répéter – tous les profs le savent bien.

Donc des vœux pour tous, égrenés dans la droite ligne d’un centrisme de gauche. Comme tous les citoyens éclairés, nous les mesurerons aux faits.

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Meilleurs vœux de bonne année 2018 !

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Double détente de Walter Hill

Un Schwarzy au mieux de sa forme (40 ans), c’est du lourd ! Le film commence par une grosse bagarre à poil entre mecs dans la neige, tournée en Autriche. Dès cette première scène, tout est cadré : le film est macho au possible, les filles n’étant que des comparses en général assez niaises.

Mais nous sommes en 1988 et l’URSS existe encore (…pour 3 ans). Des signes de dégel se font jour, « le capitalisme » tente de plus en plus les fonctionnarisés à vie. Le film est un duel entre systèmes, l’ordre carcan du socialisme réel et l’anarchie libertaire du système américain : en gros Schwarzenegger le taiseux efficace et Belushi le bavard bordélique. Il ne faut y voir rien de plus car tout est simple dans ce film centré sur l’action.

Le capitaine de la milice soviétique Danko (Schwarzenegger) traque les trafiquants de drogue qui voudraient importer de la cocaïne à Moscou – comme par hasard des minorités géorgiennes (aussi méprisés que les Noirs aux Etats-Unis). Le gang est dirigé par la vraiment sale gueule de Viktor (Ed O’Ross) qui passe la drogue dans la jambe de bois de son frère. Comme celui-ci résiste et fait feu lors d’une arrestation, Danko l’abat d’une balle. Viktor, en s’enfuyant, descend traitreusement le copain de Danko d’un pistolet dissimulé dans sa manche. Un partout, mais l’honneur n’est pas du côté trafiquant. La haine, la ruse, le mépris de la vie humaine sont le lot des « crapules ». C’est le cas en URSS socialiste comme aux Etats-Unis capitalistes. La police, dans les deux pays, est chargée de la même mission : contenir le crime pour assurer un semblant de justice.

Viktor ayant fui aux Etats-Unis, où il a fait un mariage blanc pour 10 000 $ afin d’acquérir la nationalité, Danko est chargé par son colonel de le ramener. Il fait la connaissance de Ridzik (James Belushi), lieutenant de la police de Chicago chargé de l’interface. Le trafiquant a en effet été pris dans un banal contrôle de police pour conduite sans permis et l’URSS, qui tient à laver son linge sale en famille, a demandé son extradition. Comme il était marié sous un faux nom, celle-ci ne pose aucun problème juridique.

Un film d’action simpliste ne va d’ailleurs pas s’embarrasser du droit : Danko au « résident » à batte de baseball prête à s’abattre sur sa bagnole : « Tu connais Miranda ? – C’est qui cette pute ? » Paf ! un bourre-pif bien ajusté envoie valser l’imbécile menaçant. Les droits de chacun ? « En Union soviétique, seulement après deux jours crapule a droits » (roulez les R à l’autrichienne ou à la russe pour faire encore plus vrai). La drogue ? Danko : « Les Chinois ont trouvé le truc. Juste après la révolution, ils ont rassemblé tous les trafiquants de drogue, les ont collés dans un parc public et fusillés d’une balle dans la nuque. » Ridzik : « – Ah, ça ne marcherait jamais ici. Ces enculés de politiciens ne seraient pas partants ». Danko : « – Fusillez-les en premier. »

Tout devrait donc être réglé franco et le prisonnier est extrait de sa cellule, menotté à Danko, et accompagné à l’aéroport par le flic de Chicago pour le premier avion. Sauf que Viktor a entrepris une grosse transaction pour acquérir de la drogue auprès d’un gang de « révolutionnaires » noirs menés par le prophète aveugle en tôle Abdul (Brent Jennings). Il oblige tous ses affidés à se raser le crâne, d’où leur surnom de « têtes d’œuf ». Une horde de Noirs armés de pistolets automatiques joue les transporteurs de fonds (selon le simplisme du film : faibles, ils ne se déplacent qu’en horde). Ils pénètrent dans le hall de l’aéroport ouvert à tous vents à cette époque et assomment Danko, seul l’un d’eux se fait descendre par l’habile capitaine. Belushi, parti – comme d’habitude – s’acheter un truc, ne peut qu’arriver trop tard.

Ce sont donc les compères flics qui vont être chargés, à la fois par Moscou et par Chicago, de retrouver Viktor. Objectif commun de l’Est et de l’Ouest : lutter contre la drogue. D’où traque, poursuites, bagarres, fusillades, meurtres. La femme de complaisance de Viktor aide la police parce qu’elle veut se sortir de « ce merdier » mais elle finit étranglée et jetée à l’eau, son petit copain déguisé en infirmière sexy descendu de quatre balles bien groupées.

Viktor n’a aucune pitié pour quiconque ; il va même baiser ses fournisseurs noirs, par mépris pour ces racailles qui s’affichent « révolutionnaires » alors que « le seul marxiste, ici, c’est moi », affirme-t-il. Ce qui nous donne une belle scène de ruse où il désigne à la horde qui l’accompagne et le surveille la « chambre 302 » alors qu’il a bien lu sur le registre « chambre 303 » de l’hôtel où Danko est descendu. Il veut récupérer la clé de consigne qui lui donnera accès à l’argent pour acheter la cocaïne. La horde va évidemment tomber dans le panneau et foncer avec tous ses petits neurones en marche pour mitrailler la douche où « il » est censé se cacher. Sauf que « il » n’est pas Danko mais un client d’une pute noire à poil dont le spectateur peut admirer les seins nus haut perchés (aujourd’hui au cinéma, ce serait niet ! – progrès de la bêtise puritaine).

Tout se termine par un duel de western entre deux autocars conduits l’un par Viktor, l’autre par Danko. Ils se font face et foncent droit l’un sur l’autre, le premier qui cane a perdu. Très macho et très ado, comme les voitures dans La fureur de vivre ou le tank et l’hélicoptère dans Rambo 3

N’attendez rien d’autre de ce film que de l’action (bien menée), des remarques (à l’emporte-pièce) et des cascades (spectaculaires). Le meilleur du genre années cool yankees 1980. Et l’on passe une bonne soirée – au second degré.

DVD Double détente (Red Heat) de Walter Hill, 1988, avec Arnold Schwarzenegger, James Belushi, Peter Boyle, Ed O’Ross, StudioCanal 2004, 1h39, blu-ray €9.99, standard €6.99

Quadruple DVD Schwarzenegger : Le contrat + Double détente + Total Recall + Terminator 2, StudioCanal 2014, €14.99

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Eric H. Cline, 1177 avant JC – Le jour où la civilisation s’est effondrée

La croyance issue des Lumières, à la suite du christianisme, était que le Progrès suivait une voie linéaire allant de la bête à Dieu en passant l’homme, de la loi de la jungle après Babel à la cité idéale du monde globalisé. La République universelle faisait bander Hugo, dans son enflure romantique jamais avare de formules. On a pu penser avant 1914 que la mondialisation du commerce allait éradiquer les guerres et assurer la prospérité de tous, les « grands » (Blanc, mâles, urbains des empires) allaient guider les « petits » (Nègres ou Jaunes, filles, paysans du monde qu’on ne disait pas encore « tiers »). On a pu croire après 1918 et avec la Société des Nations que la Paix universelle pourrait être assurée par un collège de puissants ; et encore après 1945 avec « le Machin » qu’évoquait de Gaulle, cet ONU qui n’a pas grand-chose de l’union mais garde beaucoup des nations sans pour autant les organiser autrement que par la loi du plus fort. De même, avec les nouvelles TIC (technologies de l’information et de la communication), a-t-on pu croire, au tournant des années 1990-2000 que les arbres allaient monter jusqu’au ciel, les hommes vivre plus longtemps et plus riches en travaillant moins, et la planète se gouverner pour la maintenir durable. Las ! il a fallu déchanter. L’immonde tropisme fanatique a fait ressurgir la vieille religion dans son sens le plus stupide – la lecture littérale – tandis que les micro-nationalismes font fermenter les égoïsmes, chacun se voulant chez soi avec ses vaches bien gardées.

Car le monde global est une croyance.

Elle ne dure que tant que l’on y croit et ne réussit à devenir réelle que si la foi la « charge » d’énergie qui vont dans ce sens. Or il suffit de peu de chose pour court-circuiter le système : un changement climatique, des famines, des fanatismes, des guerres, des migrations, l’avidité financière ou – tout simplement la bêtise humaine.

C’est ce qui est arrivé voici tout juste 3194 ans, si l’on en croit l’historien anthropologue américain Eric H. Cline, de l’université George Washington. Le monde globalisé de l’âge du bronze s’est effondré en quelques décennies partout autour de la Méditerranée ; il avait duré trois siècles. Minoens, Mycéniens, Hittites, Assyriens, Babyloniens, Mitanniens, Cananéens, Chypriotes et Égyptiens commerçaient entre eux, entretenaient une diplomatie, s’alliaient contre les trublions. Brutalement, tout s’est effondré.

Et si c’était justement cette interdépendance cosmopolite qui a contribué au désastre, s’interrogent les savants ?

Il suffit d’un choc quelque part – ou plutôt d’une série de chocs divers et répétés – pour que l’interconnexion ait un effet dominos. Les civilisations prospères ont été détruites par le fer ou par le feu. Les explications sont détaillées dans le livre, mais aucune ne suffit par elle-même pour provoquer un effondrement. Des tremblements de terre sont attestés à Mycènes et ailleurs ; des famines ont eu lieu à cause d’un épisode de sécheresse persistance en Méditerranée orientale ; des révoltes sociales ont eu lieu contre les élites ici ou là, des révolutions de palais en Égypte et autres lieux ; des migrations plus ou moins armées ont déferlé en provenance du monde grec (les Doriens), de l’Anatolie de l’ouest, de Chypre ou de plus loin (les Peuples de la mer) ; les routes commerciales internationales ont été coupées et les importations ou exportations éradiquées. Mais rien de suffit à lui seul à expliquer l’ensemble.

Faut-il faire appel à la théorie des systèmes complexes comme pour un krach boursier ? Les désintégrations partielles ont un effet de système parce qu’elles se propagent et reviennent en retour pour que l’équilibre ne soit plus jamais le même. Si loin dans le temps, nous en sommes réduits à des hypothèses. Mais les preuves archéologiques sont là pour marquer les catastrophes autour de la Méditerranée et acter le passage de l’ancien âge du bronze ou nouvel âge du fer, d’un monde globalisé à un monde morcelé en cités-états défensives et armées, plus autarciques qu’avant. La civilisation a régressé durant quelques siècles avant de repartir.

Est-ce ce qui nous guette ?

La mondialisation actuelle a ses fragilités. L’égoïsme nationaliste revient, aux États-Unis, en Russie, en Turquie, en Chine, en Iran, au Royaume-Uni – et même dans les micro régions que sont la Catalogne, l’Écosse, la Corse ou même le Kosovo. L’avidité financière ressurgit avec cette absurdité du bitcoin, cette monnaie hors État et hors contrôle, uniquement composée de bits à la merci d’une panne électrique globale, d’un hacking nord-coréen, mais aussi avec les bulles qui se créent périodiquement à cause des modes, puis des croyances, avant de se résoudre en krachs de plus ou moins grande importance. Le climat se réchauffe et certains événements pourraient devenir irréversibles, comme l’inversion du Gulf Stream ou l’augmentation des oscillations El Niño, engendrant hausse du niveau des mers, sécheresses et incendies, tempêtes et inondations, famines et rupture des transports, ou encore raréfaction de l’énergie et réduction drastique du niveau de vie. Les guerres des fanatismes engendrent des attentats, des migrations massives, qui suscitent en réaction des rejets culturels et des fermetures de frontières pouvant aller jusqu’à la guerre civile.

Aucune de ces fragilités n’est peut-être suffisante pour faire s’effondrer tout notre système, comme à la fin de l’âge du bronze, mais leur accumulation répétée le fragilise. Il suffirait d’un déclencheur…

Eric H. Cline, 1177 avant JC – Le jour où la civilisation s’est effondrée, 2014, La Découverte poche 2017 (7ème tirage), 261 pages, €11.00, e-book format Kindle €9.99

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Guy Lagorce, Ne pleure pas

Notre société a-t-elle émasculé l’homme ? Laisse-t-elle encore une place à ceux qui ont en eux cette agressivité première qui fait combattre et entreprendre ? Dix ans après 1968, l’auteur (ancien athlète du sprint devenu journaliste sportif et écrivain) pouvait se poser ces graves questions.

Thomas, jeune homme de bonne famille, termine des études de vétérinaire et participe à des championnats universitaires de boxe. Le grand-père, propriétaire en Dordogne, élève des vaches et des oies qu’il gave pour le foie gras. Le père est professeur – évidemment de gauche et bien-pensant. La famille habite le 5ème arrondissement près du Panthéon. Aisance et conformisme : être de gauche à la fin des années 1970 est à la mode (et cela durera une génération). Sans réfléchir, par réflexe de Pavlov, on s’indigne et on manifeste – avec grande naïveté et parfaite bonne conscience. C’est l’air du temps ; il faut être quelque peu anormal pour y échapper… Et c’est toute l’ambiguïté de l’histoire : peut-on être humainement autre sans être socialement autre ?

L’histoire qui est contée oppose deux mondes : « les hommes » forts, virils, sûr d’eux-mêmes mais violents ; et « les femmes » faibles, pleurnicheuses, inconscientes mais vicieuses. En images, cela donne cheveux courts et cheveux longs : Thomas, le boxeur noir, le gauchiste bouclé et l’entraîneur contre le père prof, le gauchiste mou et les femmes. Marc, le petit frère de 13 ans, n’est encore ni homme ni femme. Il garde les cheveux longs de l’enfance mais son corps se développe et se muscle, comme le remarque le grand-père. Dans cet univers tout de noir et blanc, il est le trait d’union, à la fois l’avenir qui s’affirme et le présent qui observe. Il est un peu l’œil du spectateur. Il est impliqué parce qu’il réagit affectivement et intellectuellement aux personnages et aux situations, mais est préservé par son âge.

A Thomas, tout réussit : les études, la boxe, les filles, l’admiration de sa mère et l’adoration de son frère. Cela parce qu’il « en veut », qu’il mord la vie à pleines dents comme le grand-père l’a fait – et le fait encore, ce qui le garde vert. Est-ce l’époque ? cette agressivité qui le fait réussir parfois déborde. Thomas, pris de rage, ne se contrôle plus : il gagne les combats de boxe moins par la technique que par la hargne ; il rosse en excès de petites frappes (aux cheveux longs) qui venaient de dévaliser une vieille, il chasse avec brutalité les campeurs plutôt gauchistes sans les écouter et, comme ils se rebiffent, il brûle leur voiture.

Il est dans la démesure. La violence est bénéfique lorsqu’elle s’applique à sa propre paresse et au laisser-aller des autres ; elle bascule dans le maléfique lorsqu’elle rompt ses digues et s’exprime pour elle-même. Thomas montre sa force, mais ne sait pas s’arrêter. Sans contrôle, il dérape. Ce sera sa perte. Un acte disproportionné entraînera une riposte qui aura de désastreuses conséquences. Dans une manif, Thomas est reconnu par le gauchiste dont il avait incendié la voiture. Il est tabassé par plusieurs lâches et, dans la bagarre, il se fait violemment heurter par un car de police qui reculait. Colonne vertébrale brisée, il est paralysé et ne retrouvera jamais l’usage de ses jambes.

Courageux, il va alors jusqu’au bout de sa logique. Refusant d’être ce faible, dépendant du collectif, que la société post-68 l’encourage à devenir, il décide de mourir. Pour lui, la vie c’est la force, la puissance humaine dans sa plénitude. Vivre diminué ne l’intéresse pas. Il ne veut pas demeurer assisté, faible, passif. Il chassera sa petite copine conformiste qui, décidément, ne veut pas le comprendre ; il horrifiera son grand-père pour qui la vie est un bien sacré qu’il ne faut perdre que de façon naturelle. Son petit frère, après bien des débats, acceptera de l’aider à mourir – et deviendra un homme par la même occasion.

Datée, cette histoire marque un refus : non à la permissivité, au laisser-faire, à l’impunité née de la lâcheté sociale. La société, comme chacun, doit se défendre contre les parasites qui la sucent et contre les asociaux dont l’égoïsme est roi, contre tous ceux qui prônent l’utopie et font régner l’anarchie. Une histoire « en réaction » à l’époque, perçue comme telle à la sortie du film.

Mais cette histoire ne saurait être vue sous ce seul aspect politique de circonstances. Les liens entre grand et petit frère sont rarement décrits au cinéma comme en littérature. Ils sont exposés ici avec pudeur et efficacité. Oui, il y a de l’amour entre garçons du même lit, entre aîné et cadet. Quant au cheminement de la démesure, au basculement périodique dans l’excès, il fait de cette histoire une tragédie : le spectateur sait que cela va mal finir – et cela finit mal. Les bonnes intentions des personnages se retournent contre eux : la lutte légitime contre les loubards se termine par une engueulade paternelle au commissariat, le « défense de camper » du grand-père en incendie de voiture, la volonté de Thomas de « ne pas se laisser faire » à sa rupture avec Clémentine, sa fiancée sans pépins, le désir du gauchiste de donner une leçon à Thomas mène à l’accident… On peut même aller jusqu’à dire que l’amour de Thomas pour son frère le conduit à disparaître. Le petit serait-il devenu pleinement un homme, sous l’ombrage du grand dans la plénitude de sa force ? A l’inverse, n’aurait-il pas perdu l’exemple de la virilité à assister Thomas paralysé ?

Lorsque Marc, 13 ans, revenu de l’hôpital où Thomas lui a fait apporter une boite noire contenant les pilules mortelles, enfile le short de boxe et les gants de son frère – on y croit. Surtout lorsque les muscles de sa poitrine, trop jeunes, se crispent devant la glace, puis qu’il s’allonge, ainsi revêtu, sur le lit fraternel. On devine qu’il prend la place de l’absent. Et c’est bien l’essentiel.

Guy Lagorce, Ne pleure pas, 1978, Grasset, 204 pages, €17.90 e-book format Kindle €7.99

Téléfilm Gaumont/TF1 sans DVD, Ne pleure pas de Jacques Ertaud, 1978

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Supermarché

Les supermarchés d’aujourd’hui sont un peu les jardins d’autrefois. On s’y promène comme un roi en son royaume qui contemple ses richesses. Toutes les productions de notre monde sont offertes : pour boire, pour manger, pour se vêtir ou se parer, pour nettoyer ou se coucher, pour bricoler, pour se cultiver ou se divertir, pour faire la cuisine ou meubler sa maison. Comme au jardin, les produits sont alignés en rangées ordonnées. Des allées mènent aux rayons comme les parterres de légumes ou de fleurs.

J’aime les supermarchés, leur abondance, leur variété, les gens qui s’y promènent. Comment ne pas être tenté ? Carte bancaire, espèces ou chéquier en poche rassurent, la réalisation des désirs peut être immédiate – au cas où. Se promener sans aucun moyen de paiement n’est pas drôle : on regarde les objets avec animosité car ils sont inaccessibles, et les gens avec ressentiment car eux ont et pas soi.

Peut-être n’achèterons-nous rien, ou peu de choses, mais ainsi aura-t-on assouvi notre gloutonnerie de voir, de palper, de soupeser, d’évaluer, de feuilleter, de faire le tour. Que la civilisation de consommation est donc généreuse d’offrir ainsi à l’œil – sinon à la bourse – ce rassasiement d’objets ! Le supermarché serait-il le temple où chacun sacrifie au dieu du commerce ? Tout est là à portée, tout nous sollicite et nous permet de choisir, les prières formulées sont aussitôt exhaussées. Composer un menu, remplir un garde-manger, habiller un enfant ou compléter ses effets pour l’hiver ou l’été, prévoir les jeux, les sports et les loisirs : on peut tout faire, tout rêver. Il suffit d’anticiper, de choisir, de composer soi-même le tableau d’une existence désirée – elle se réalise au supermarché. Il suffit de prendre et de déposer dans le caddie, puis d’aller payer.

Les enfants ont d’instinct cette attitude de prédateur qui va de l’œil à la main, du désir à l’appropriation. Je les vois longer les rayons des jouets ou des films, ceux des biscuits ou des sucreries, le regard vague, la main qui traîne, comme s’ils étaient dans un autre monde enchanté où tout est possible, tous les désirs réalisés. Ils saisissent une chose, puis une autre, les portent au chariot familial où le père ou la mère qui regarde plus haut et pense à autre chose, laisse faire. Pas toujours : c’est alors une âpre négociation qui commence entre le désir et la frustration nécessaire pour apprendre que tout n’est pas possible, qu’il existe des limites et qu’il faut se discipliner ; ou un accord qui est une offrande d’amour à son petit et qui n’a pas toujours besoin de justification.

Le supermarché est fait pour l’esprit d’enfance : on peut toucher et tous les appétits sont avivés. Combien en ai-je observé, des bambins aux adultes, en passant par les adolescents, parcourir les rayons comme les stands d’une fête foraine ou les attractions d’un parc, seuls, ouvert au désir, à la curiosité, comme perdus dans une sorte de mirage, avant-goût de paradis.

Dans la cité, le supermarché est le substitut de la foire. S’il ne s’y raconte plus d’histoires, l’ailleurs est toujours disponible, de quoi sortir du quotidien, participer au monde et à son abondance. Tout comme un jardin où cueillir les fruits ou arracher les légumes.

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De l’art ou du cochon ?

Rist van Graspen est un non-plasticien anonyme qui récuse toute témoignage et toute individualité dans « l’Art ». Il est même tellement connu qu’il n’apparaît nulle part sur Gogol ou moteur approchant – il a volontairement « changé de nom » p.22 – graspen veut dire plume d’herbe en néerlandais. C’est dire combien son effacement derrière la neutralité « numérique » est d’une efficacité redoutable !

Car force est de conclure que Rist van Graspen n’existe pas. « Disparaître », dit-il p.26, « le paradoxe de la transparence (…) est aussi une absence ». Entre nous soit dit, cela me paraît heureux. Qu’a-t-on à faire avec le « ça » qui prend la photo ? « L’art » lui-même ne serait qu’une expression au hasard d’éléments contingents qui surtout refuse à s’imposer au regard ou aux autres sens. Quand Duchamps détournait des chiottes, cela gardait un sens. Il faut désormais « déconstruire » tout sens si l’on veut… quoi ? Progresser ? S’effacer ? Aller jusqu’au bout de l’impasse qui est celle du Rien ?

Les formes sont « illusion du sens ». La réalité, qu’est-ce ? « Une réalité historique marchande, point à la ligne » p.31. Au point que le numérique va lui-même faire œuvre d’art, créant ainsi le Trans-art.

On se demande en quoi ce faux artiste, qui récuse l’idée même d’artiste (« il faut éliminer l’artiste de la pseudo-œuvre » p.25), fait l’objet d’argent public sous forme de subventions !

« La photographie ou la vidéo est la matérialité sur laquelle repose la subvention (…) la preuve du geste plastique, c’est tout » p.21. Mais c’est encore trop ! Je propose que l’on déconstruise aussi l’idée de « subvention » afin que le Trans-art soit comme le genre : un choix personnel subi et assumé. Pour échapper à l’argent et au « système marchand » p.19, rien de tel que de ne pas en recevoir… non ?

A qui s’intéresse à l’art et à ses évolutions, ces « entretiens » peuvent offrir une grosse tranche de rigolade ! Et permettre de méditer sur le suicide européen des avant-gardistes les plus branchés qui découvrent qu’ils ne sont qu’absence, qu’ils ne créent rien et que seul le Néant est leur futur.

Rist van Graspen, Trans-art, 2017 PhB editions, 37 pages, €5.00 pour 400 g (même pas visible sur Amazon : un non-événement du non-art par un non-artiste qui n’a rien à dire !) 

Site de PhB éditions 

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Guy Chaussinand-Nogaret, Casanova

Giacomo Casanova n’est pas Dom Juan défiant Dieu, encore moins ce sex machine qu’un certain cinéma des années post-68 a voulu voir. Enfant de Venise, orphelin frustré d’amour, il n’a cessé de chercher la femme idéale dans toutes celles qu’il rencontrait – notamment les jeunes et jolies. Guy Chaussinand-Nogaret, historien spécialiste des Lumières et Directeur d’études honoraire de l’EHESS, a le mérite de replacer l’existence et la façon de vivre de Casanova dans son époque.

Car les Lumières, si elles sont celles de la raison, sont aussi le réveil des forces obscures de l’occultisme et des superstitions qui allaient donner le romantisme au siècle suivant. L’époque sentait obscurément sa fin venir et l’aristocratie mettait l’honneur non plus à défendre la vertu, comme au XVIIe siècle, mais à se poser au-dessus des lois et des mœurs pour affirmer ses privilèges d’exception. Casanova le libertin n’a fait que se couler, avec délices et talent, dans ce courant. Tout comme les soixantuitards se sont coulés dans l’idée sexe pour tous, y compris pour les enfants impubères. Giacomo n’hésite pas offrir ses appâts à la bouche gourmande d’une novice de 12 ans initiée au saphisme par une nonnette qui a couché avec lui (p.328). « Il ne peut être dissocié du siècle qui l’a produit, il est daté », précise l’historien p.91.

Ces frasques candides de l’amoralisme ambiant ne sont pas de la perversité. Casanova aime l’amour ; il a besoin de sentiment pour accomplir l’acte. L’objet de son désir n’est jamais réduit au rang de poupée gonflable qu’on jette une fois utilisée. Guy Chaussinand-Nogaret, en historien scrupuleux de vérifier l’Histoire de ma vie, le réaffirme à maintes reprises. « Il ne conçoit pas le plaisir sans le désir et l’émotion, sans l’effusion partagée de deux cœurs aimants » p.42. Casanova propose plusieurs fois le mariage mais, repris par son besoin de liberté, rompt non sans avoir doté la fille ou trouvé un mari. Il laissera plusieurs bâtards qu’il sera amusé de retrouver grandis, comme ce fils de 15 ans qui lui tombe du ciel, ou cette fille de 18 qu’il a failli épouser… avant de rencontrer sa mère et de s’apercevoir de l’impossibilité. Ce qui ne l’empêchera pas de tenter de lui faire un enfant, des années plus tard, alors que, mariée à un vieillard, la belle Léonilde se languit de ne pas être mère. Il est malice adolescente gouverné par l’insouciance et le bon appétit, en toute innocence, pas un démon du mal.

C’est que « la morale » est celle d’une religion confite dans le dogme et ignorante du texte réel des écritures saintes comme des besoins qui évoluent dans la société. Les inquisiteurs du Conseil des Dix à Venise comme la police des mœurs en Espagne catholique sont l’équivalent hier des inquisiteurs islamiques sunnites de Daech ou chiites en Iran aujourd’hui. A force d’être immobile et d’interdire, le volcan gronde ; il explosera brutalement à la fin du XVIIIe siècle avec les révolutions qui balaieront l’ancien monde et la religion avec. A trop vouloir contrôler, on finit par tout perdre.

A l’inverse, la croyance fondamentale du siècle des Lumières, résolument optimiste, est selon l’historien que « le bonheur de l’humanité n’est pas une utopie, il est à portée de main, il est dans le rejet des préjugés, dans l’abandon des métaphysiques brumeuses, dans l’homme débarrassé de ses superstitions et dans l’affirmation sans complexe de ses désirs de puissance, de domination et de fraternité. Progrès de la science et progrès de l’amour (…) Céder au désir, de savoir, de jouir, c’est réaliser la plénitude de l’homme, c’est accomplir son destin qui ne peut être ni misérable, ni honteux, mais une apothéose heureuse, triomphe de la santé, de la connaissance et du bonheur » p.68.

Né le 27 février 1725 à Venise, l’enfant Giacomo reste « idiot » en apparence jusque vers 9 ans, aux prémices de la puberté. A 11 ans, il connait ses premiers émois sexuels avec Bettina, une fille de 14 ans qui le lave comme une poupée. Dès lors, il ne cessera d’aimer la sensualité des peaux et des bouches, la possession orgasmique ne venant que couronner ces travaux d’approche qui avivent le désir. Ce qui ne l’empêche nullement de s’élever l’esprit par la culture. Il entre en faculté de droit à Padoue à 12 ans et sort docteur à 16 ans. Il sera même prédicateur catholique à 15 ans, mais pour trois mois seulement, brutalement paralysé de panique un jour devant l’auditoire. Il préfère les parties à trois avec des sœurs de 15 et 16 ans. Fils d’acteurs, il escroquera les joueurs pour gagner sa vie, illusionnera les crédules avec la Kabbale et les simagrées des Rose-Croix, créera la loterie (qui deviendra nationale) en France, spéculera sur les effets. Il sera franc-maçon parce que cela ouvre toutes les portes, initié probablement à Lyon à 25 ans en 1750. Il se parera du titre imaginaire de chevalier de Seingalt car cela pose en société et tout le monde le fait (aujourd’hui, l’épidémie est celle des faux diplômes). Ce qui compte est l’apparence et, en fils d’acteurs élevé à la Commedia dell’arte, Casanova l’a bien compris.

L’aventure est chez lui un art de vivre, une philosophie active du bonheur. Dans cette société aristocratique, l’hédonisme est signe de supériorité et d’indépendance. Il ira en Europe du nord au sud, de l’ouest à l’est : à Lyon, Paris, Londres, Amsterdam, Saint-Pétersbourg, Dresde, Bâle, Grenoble, Vienne, Madrid, Turin, Trieste, Florence, Naples… Il arrive socialement par les femmes, mises par le siècle des Lumières au centre de la société aristocratique – avant, selon l’auteur, « l’exécrable ostracisme dont la perversité jacobine les frappa, et que la société bourgeoise devait confirmer avec la complicité d’une Eglise cultivant dans ses sacristies la méfiance, sinon la haine, à l’égard des filles d’Eve, ces suppôts de Satan auxquels on avait longtemps contesté une âme » p.55. Insouciant, étourdi, charmant, Casanova séduit de lui-même. Il rencontre Voltaire chez lui en 1760, il fournira une jeune vierge à Louis XV. Et cela durera jusque vers 44 ans où il aura une panne puis, lassé, s’apercevra qu’il ne séduit plus.

Il s’assagira dès lors, brûlé de réputation dans toutes les capitales d’Europe et même dans sa patrie. Gracié de s’être évadé des Plombs, la prison de Venise dans la touffeur de juillet 1755 – à 30 ans -, il ne rentre dans la ville qu’en 1774. Il n’y restera que huit ans, obligé d’être servile aux inquisiteurs du doge pour demeurer. Un malheureux pamphlet dont il est l’auteur le fera fuir à nouveau et il terminera sa vie à Dux, en Bohême, conservateur de la bibliothèque du comte Weldstein. Il y écrira ses mémoires en français – la langue de l’élite.

Histoire de ma vie est un chef d’œuvre du siècle, publié… en 1789 alors que le monde qu’il décrit avec un rare talent de mémorialiste, s’écroule. Le prince de Ligne aura ces mots : « Un tiers m’a fait rire, un tiers m’a fait bander, un tiers m’a fait penser. Les deux premiers vous font aimer à la folie, et le dernier vous fait admirer. Vous l’emportez sur Montaigne : c’est le plus grand éloge selon moi » cité p.474.

Ce « grand monument de la littérature universelle » (p.478) mérite d’être lu et médité, ayant illustré tous les genres et bravé les interdits pour revendiquer la liberté des Lumières sur toutes les entraves à la raison naturelle.

Guy Chaussinand-Nogaret, Casanova – Les dessus et les dessous de l’Europe des Lumières, 2006, Fayard, 499 pages, €26.40, e-book format Kindle €17.99

Giacomo Casanova, Histoire de ma vie (édition complète non censurée conseillée par Guy Chaussinand-Nogaret), tome 1, tome 2, tome 3, collection Bouquins Robert Laffont, €32.00 chaque, e-book format Kindle €23.99 chaque

DVD Casanova un adolescent à Venise de Luigi Comencini, M6 Vidéo, €9.77

DVD Casanova de Fellini, Carlotta Films, €7.44

DVD Le jeune Casanova de Giacomo Battiato, Elephant films, €16.53

DVD Casanova histoire de ma vie par Hopi Lebel, Les films du paradoxe, €26.97

DVD Giacomo Casanova par Lasse Hallström, Touchstone Home video, €14.90

DVD Le retour de Casanova d’Edouard Niermans, Fox Pathé Europe, €6.99

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