
Kaï O’Hara, Français d’origine irlandaise avec une grand-mère chinoise, est taraudé par le goût de la liberté. A pas encore 15 ans, après avoir sauté le mur de son collège chrétien des centaines de fois au Vietnam, et sauté aussi une vingtaine de filles, il se met en quête de son grand-père Cerpelaï Gila, la Mangouste folle en malais. Le jeune Kaï parle une trentaine de langues d’Asie du sud-est mais sait à peine lire. Il mettra des années à achever son premier livre d’aventures, le Livre de la jungle de Kipling.
Dès le premier chapitre, le lecteur le trouve tout nu sur une pirogue à voile, naviguant vers Singapour. Il est poursuivi par des pirates qui en veulent aux neuf sapèques d’or qu’il transporte à sa taille. Mais le garçon est avisé ; la poursuite dure depuis des jours et il a presque épuisé ses provisions. Il a fait couler un filin avec les sapèques lestées de son couteau, et les pirates ne trouvent rien. Ils commencent à lui inciser la peau de la poitrine pour le faire avouer, mais il les insulte en toutes les langues qu’il connaît et leur promet les représailles de son grand-père Mangouste folle. De quoi décourager les agresseurs, peu pressés de se frotter au redoutable Kaï O’Hara précédent.
C’est alors le début de l’Aventure. Né en 1883, Kaï vit en ce tournant du siècle qui voit le progressif passage de la voile à la vapeur, et de la liberté du commerce inter-îles au contrôle colonial avec connaissement et passeport. Il retrouve sa grand-mère chinoise, via Ching le Gros, commerçant à la tête de tout un hui de parentèles et connaissances alliées. Il erre en quête de son grand-père, disparu volontairement car atteint de la lèpre. Il le trouvera au fin fond de Bornéo, entouré de ses Ibans coupeurs de tête qui deviennent des Dayaks de la mer dès qu’ils mettent le pied sur un bateau. Expirant, Kaï O’Hara onzième du nom transmet à Kaï O’Hara douzième du nom, son petit-fils, sa goélette racée Nan Shan, à coque noire et voiles rouges, pour qu’il aille comme lui exercer sa liberté sur les mers chaudes entre Afrique et Amérique. Ce que va faire l’adolescent, déjà les épaules larges et les muscles dessinés. Épris de liberté, il n’a aucun passeport, aucune attache, et vit tout nu en libertarien optimiste sur son bateau sans patrie, symbole d’évasion.
Les années post-68 ont été les années liberté, où les jeunes rêvaient de ne jamais s’installer, voyageant de par le monde avec sac à dos ou nomades en bateau. Leurs idées libertariennes n’ont rien à voir avec celles des prédateurs de la Tech d’aujourd’hui ; il s’agissait de s’accomplir personnellement, pas de dominer les autres par leur puissance. A noter que c’est aussi toute l’ambivalence du djihad coranique : engager sa force pour devenir meilleur soi-même – ou pour convertir et asservir les autres. Nul doute que le gros financier Sulitzer n’a pas écrit ce livre, même s’il le signe de sa marque. Il se disait « metteur en livre » comme on met en scène. Kaï est plus probablement une créature de Loup Durand, son nègre (blanc) de la littérature, mort trop tôt, et qui savait si bien évoquer les émois vitaux des garçons jeunes.
L’auteur prend le terme « les sept mers » au sens de l’époque coloniale et du commerce du thé de Chine en Angleterre : la mer de Banda, la mer des Célèbes, la mer de Flores, la mer de Java, la mer de Chine méridionale, la mer de Sulu et la mer de Timor. Cela ne veut pas dire que Kaï n’aille pas au-delà, dans l’océan indien ou l’océan Pacifique, mais l’Asie du sud-est est son domaine de prédilection, tropical, toujours chaud, empli de tempêtes à affronter, grouillant d’îles et de peuples à demi sauvages. Tout ce qu’il faut à un libertarien épris d’indépendance, fier de ses forces et de la fidélité de ses compagnons.
D’aventure en aventure, Kaï a promis à la blanche Isabelle, fille de planteur franças du Vietnam colonial, de venir l’enlever lorsqu’elle aura 18 ans. De fait il lui écrit des lettres laborieuses, reçoit une missive sibylline, et revient. Il enlève la fille, non sans se trouver aux prises avec l’Anglais escroc un peu pervers Archibald, qui l’avait déjà fait déshabiller à 14 ans pour lui piquer ses vêtements pour mieux fuir, ce pourquoi il se retrouvait tout nu en début de récit, et qui fait cette fois sauter la maison de la belle. C’est que Kaï s’était vengé de lui en le tabassant au Cambodge. Sur la goélette, surprise ! Isabelle n’est pas Isabelle, mais Catherine – sa sœur. Elle était secrètement amoureuse du bel éphèbe musclé du collège de garçons d’à côté, et aimait son audace à faire le mur. Quant à Isabelle, oie grasse et conventionnelle, elle a épousé un zouave et est partie en France. Kaï est ulcéré, puis s’y fait. Après tout, « la grande bringue » est aventureuse comme lui, elle l’aime et fait bien l’amour. Il l’adopte comme compagne et lui apprend la mer.
Ils vont naviguer de conserve avec les Dayaks commandés par Oncle Ka, compagnon du grand-père lorsqu’il était jeune. Amitié, amour, mort seront au rendez-vous. Kaï aura deux filles jumelles, puis un fils qu’il perdra, avant que Catherine ne lui en donne un second, qui lui ressemblera mais qu’il ne verra pas grandir, le confiant à son grand-père français pour qu’il le fasse éduquer. Il le retrouvera tout fait à 17 ans, plus grand et aussi fort que lui, et lui transmettra le goût de la mer et de la liberté.
C’est passionnant, bien écrit, passionné. Un grand roman d’aventures digne de Kipling. Je l’ai relu avec bonheur.
Paul-Loup Sulitzer, L’enfant des Sept mers, 1993, Livre de poche 1955, 509 pages, occasion €3,35, e-book Kindle €9,99
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TR Richmond, Ce qu’il reste d’Alice
Pour son premier roman, le journaliste anglais Richmond a eu une idée originale : reconstituer la nécrologie d’une disparue au travers de tout ce qui se publie en ligne de nos jours, blogs, Facebook, Twitter, forums, textos, messages vocaux, articles de journaux, lettres… Tout ce que la police collecte en cas de suspicion de meurtre.
Car Alice Salmon, 25 ans, jeune journaliste enthousiaste, a été retrouvée morte noyée dans la rivière Dane, un soir d’hiver. S’est-elle suicidée, comme le suggère les témoins et les textos ? Était-ce un accident dû à son état d’ébriété avancé ? A-t-elle été poussée volontairement pour la faire disparaître ? Aucune raison de se suicider, jure sa mère. Toutes les raisons, jure sa plus proche copine Megan, elle s’est bien taillée les veines à 13 ans, comme ça. Je n’y suis pour rien dit son ex-petit ami Luke. Ni moi, donc, dit son ex-professeur Cooke.
Mais Alice était saoule, comme la plupart des jeunes en Angleterre dont c’est l’habitude quand ils ne sont pas shootés. Une témoin sur l’autre rive l’a vue s’engueuler avec un jeune baraqué en tee-shirt noir – c’était Luke – mais il est parti de son côté. Alice est montée sur le barrage et a enjambé une barrière de sécurité, mais c’était pour voir si son smartphone captait. Une autre était là et garde son secret sur ce qu’elle a vu ; elle était censée être ailleurs.
Le professeur d’anthropologie Jeremy Cooke, vieillissant et atteint d’un cancer de la prostate à 65 ans, décide de collecter toutes les informations disponibles sur Alice, qu’il a connue et désirée. Défilent alors les commentaires, les hommages, les textos, les témoins. Dans ce pays des merveilles numériques, chacun y va de son Alice. C’est un kaléidoscope ; on découvre que la jeune fille était apparence publique et noirceur intime. Qu’elle aimait la vie mais la mettait en jeu en buvant et fumant du shit plus que de raison ; qu’elle disait être amoureuse de Luke mais l’avait jeté trois mois entiers parce qu’il avait baisé une fille une fois dans un déplacement avec ses copains de rugby à Prague.
Les morts sont toujours honorés, dans la tradition sociale. Mais les réseaux sociaux et l’impitoyable Internet (qui ne lâche rien) donnent une autre image de la personne. Pas une blanche colombe, ni une victime, loin de là. Chacun y va de son petit commentaire. Sa famille en premier, avec ses souvenirs émouvants ; puis tous les hommes à qui elle avait ne serait-ce que parlé : des ex, des liaisons, des amants, des conquêtes. Puis les amis. Les psychothérapeutes pontifient en ligne, les journalistes cherchent un angle particulier, les médias établissent une légende. Puis qui élargissent sur la condition des parents, l’amitié, les centres-villes devenus infréquentable, les beuveries jeunes du vendredi soir. Il y a interprétation, extrapolation, exagération, belles histoires et tissus d’âneries, petites vengeances et admiration.
La leçon est donnée par la morte tout à la fin du livre, dans une lettre écrite pour elle-même : « Puis je au moins te préciser quel écueil éviter ? Ne prend pas de drogue, ne boit pas autant, ne t’endette pas, ne passe pas autant de temps en ligne, que ce que pensent les gens ne t’empêche pas de dormir. (…) Ne t’inquiète pas pour les garçons, et surtout ne te déteste pas. » Elle n’a évidemment rien fait de tout cela, au contraire, et un an plus tard elle était morte.
Peu littéraire (on texte comme on baragouine), dispersé, mosaïque, le fil conducteur est moins l’enquête de la police que la quête du professeur. Alice est reconstituée, refaite, même pas sympathique – déformée par les traces numériques et réelles qu’elle a laissées – et qui ne se recoupent pas toujours. C’est le danger du net : rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme.
Pas un très bon livre, mais original. Et vous ? Quelles traces laissez-vous volontairement ou pas sur la Toile ?
TR Richmond, Ce qu’il reste d’Alice (What She Left), 2015, Livre de poche 2016, 497 pages, €8,10, e-book Kindle €8,49
(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)