Lucian Boia, La fin du monde

La fin du monde, c’est demain, disent les partisans de Trump qui a quitter la Maison blanche. Mais c’est de tous temps : le Déluge, l’Apocalypse, les terreurs de l’An mil, la grande Peste, les comètes, le péril jaune, les extraterrestres, la Bombe atomique, le bug de l’An 2000, le terrorisme de l’islam, le calendrier maya, la Grande pédophilie des élites selon Q anon… la fin du monde a toujours existé. Et en même temps n’est jamais arrivée. C’est que l’humain est ambivalent, effrayé et empli d’espérance. Toute fin du monde est toujours celle du monde présent, inconfortable, honni ; elle appelle à un nouveau monde à naître plus beau, plus fraternel.

Lucian Boia est roumain et historien ; au cœur de l’Europe, il analyse la culture. L’imagination n’a pas de frontière mais les mythes occidentaux sont particuliers : depuis la Bible, l’histoire est dotée d’un sens – unique. D’où ces hypothèses de « fin du monde » lorsque Dieu reprendra la main, alors que, dans les univers non-bibliques, l’histoire se déroule par cycles, un monde nouveau naissant du monde ancien depuis toujours.

Nous sommes à une époque de fin du monde – celui que nous avons connu. Déjà l’empire américain touche à sa fin, comme la domination occidentale (blanche, mâle, de culture classique) ; déjà aux Trente glorieuses ont succédé les Trente piteuses et le pétrole s’épuise tandis que le climat s’échauffe ; déjà l’utopie communiste a explosé en nationalismes autoritaires et volontiers racistes (de l’expulsion des Juifs d’URSS à la répression han des Tibétains et des Ouïghours) ; déjà les religions intolérantes relèvent la tête et brandissent les sabres (des islamistes aux hindous en passant par les sectes à prétexte chrétien). La fin du monde approche clament les écolos, repentez-vous en délaissant la viande, l’avion et la bagnole pour vous nourrir de son, marcher à pied ou en vélo. Rien ne sera plus comme avant glapissent les effrayés, la pandémie forcera à changer d’habitudes, de production, de relations. Un autre monde est possible, murmurent les gauchistes invétérés, orphelins de l’espérance communiste, qui n’ont plus guère d’espoir de faire entendre leurs théories devant les faits du climat et du virus…

« La fin du monde signifie le changement radical, la restructuration globale. Ce n’est pas un hasard si on la rencontre sous ses formes extrêmes dans les sociétés en proie à des crises de croissance ou en train de changer fondamentalement leurs systèmes de rapports et de valeurs », écrit l’auteur en conclusion. La fin du monde antique a préparé le monde médiéval avec les invasions barbares, la chute de l’empire romain, la peste ; la fin du monde médiéval a préparé le monde rationalisé avec la Renaissance puis le monde moderne avec les révolutions anglaise, hollandaise, américaine, française ; la crise mentale autour de 1800 a engendré « l’âge de l’optimisme » que fut selon l’auteur le XIXe siècle avec son progrès industriel, des transports, des mentalités, des modes de vie ; avant la crise autour de 1900 préparée par les déconstructeurs Darwin, Marx, Nietzsche, Freud, Kandinski, accompagnée par l’explosion du volcan Krakatoa et les tremblements de terre de la Montagne Pelée, San Francisco, Valparaiso, Messine, la Provence, avec le déclin de l’Occident analysé par Spengler – juste avant les deux guerres suicidaires de 1914 et de 1940.

Nous sommes aujourd’hui devant une nouvelle « menace du vide » après dissolution des structures considérées jusqu’alors comme stables. L’homme se retrouve libéré des entraves admises et cette liberté lui fait peur. « Les marginaux, les communautés opprimées, font volontiers appel aux cavaliers de l’Apocalypse : ils ont tout à, gagner, plus rien à perdre », écrit Lucian Boia dans sa conclusion de 1989. L’invasion armée des milices Trump au Capitole est de cet ordre-là. Ce sont les rejetés du système qui prônent le chaos, ces gilets jaunes yankees avides de selfies narcissiques devant les ors du pouvoir. « C’est l’angoisse partie de soi-même qui se traduit en peur de l’Autre (…) la Cité est assiégée de l’intérieur ». Mais n’est-ce pas cela la dynamique de l’histoire ?

Un petit livre qui se lit bien et galope à travers les époques pour lister toutes les fins du monde qui ont été prophétisées – et ce qu’il en est advenu. Salubre en ces temps de croyances sans raison et d’engouements de foule sans tête.

Lucian Boia, La fin du monde – Une histoire sans fin, 1999, La Découverte poche essais 1999, 261 pages, €13.34 e-book Kindle €8.99

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Teotihuacan 4 pyramide de la lune

Nous suivons, dispersés, la longue piste de l’allée des Morts jusqu’à la pyramide de la Lune. De nombreux vendeurs proposent statuettes, bijoux, poteries, mais surtout ces arcs et ces flèches « indiens » dont les petits garçons raffolent. C’est la grande mode. Déjà, devant les édifices superposés, deux jeunes s’essayaient au tir à l’arc sur l’esplanade poussiéreuse. Au pied de la pyramide du Soleil, une bande de copains plus âgés, garçons et filles, faisaient une compétition amicale avec de tels arcs. La jeunesse de Mexico, venue en visite ici en ce dimanche, frime un peu.

Un autre groupe de 18 ou 20 ans montent et descendent la pyramide torse nu, à l’américaine, comme le font quelques touristes. Mais, dans ce pays de culture latine, macho et assez collet monté, cela est considéré comme une provocation. Les gens les toisent d’un air hostile mais sans remarques désobligeantes. De très rares enfants ont ôté leur tee-shirt, ce qui serait courant en Occident par cette chaleur. Mais les pays latins sont indulgents aux garçonnets.

Guillermo nous expliquera, le lendemain, que « le Mexique est un pays très macho et, en même temps, tolère les homosexuels. Les gays sont très nombreux et s’affichent publiquement, en plus grand nombre et plus ouvertement que dans les pays sud-américains de mœurs plus libérales comme l’Argentine et le Chili. » La raison en serait peut-être à rechercher dans la psychologie. Un père souvent absent parce qu’il se consacre à ses « compadres » – mais tout-puissant – et une mère qui surprotège ses enfants, peuvent conduire le garçon à idéaliser le machisme tout en refoulant son désir d’inceste. Il s’intéresse donc peu aux filles en qui il voit toujours une image maternelle, vénère la Vierge, et place toute son énergie dans les relations masculines pour imiter papa.

Une autre raison en serait la tradition aztèque : société militaire, hiérarchisée, où garçons et filles étaient tôt séparés pour être élevés suivant leurs rôles futurs, les émois de l’adolescence suivaient la même pente que dans les sociétés similaires, à Sparte ou en Perse par exemple.

Gary Jennings dans son roman fleuve Azteca, grand succès de 1980, a décrit en détail, suivant le goût de l’époque, ces combinatoires du sexe entre mâles et femelles, jeunes et vieux. Il s’attarde sur les jeux érotiques des garçons au service des jeunes seigneurs. Gageons que ce livre n’est désormais plus recommandé sur le territoire des Etats-Unis néo-conservateurs, bien qu’il reste en ligne sur Amazon. Chacun fait ce qu’il veut à condition qu’il ne l’affiche pas : telle est l’hypocrisie des sociétés moralistes anglo-saxonnes Le roman est une fresque de la vie quotidienne aztèque dans la veine des feuilletons d’Alexandre Dumas et le lecteur aurait tort de le snober. Comme souvent de la part des auteurs américains, la documentation amassée pour décrire les détails de tous les jours est impressionnante. Voici une belle introduction à l’archéologie pour qui part visiter le Mexique.

La place de la Lune fait 207 m de large pour 135 m dans sa longueur. La pyramide de la Lune ferme l’espace au fond du haut de ses 45,79 m tandis que de courtes pyramides à quatre étages le ferment sur les côtés. La base accordée à la lune est plus étroite que celle du soleil, 140 x 150 m. A l’intérieur, une fosse a été découverte en 2001. Elle contenait un squelette humain. Cela ne fait pas de la pyramide une tombe, il s’agissait plutôt d’une « offrande » accompagnée de figurines humaines en obsidienne et jade, de coquillages et de deux jaguars dont il reste les squelettes.

Une peinture de jaguar, très bien conservée, demeure sous une arcade de l’allée des Morts et un palais des Jaguars, ici représentés non à poil comme les touristes, à plumes, borde la place de la Lune. Faute de temps et d’envie, par cette chaleur beaucoup renoncent à effectuer l’ascension de cette pyramide. Elle est d’ailleurs beaucoup moins fréquentée que la première.

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The Constant Gardener de Fernando Meirelles

Les flemmards du snobisme français de Canal+, nés bobos sous Mitterrand et colonisés définitivement par l’esprit yankee, n’ont fait aucun effort pour traduire le titre du film comme les Canadiens et les Belges l’ont fait. Cette honte montre combien ils courent après le plus fort, l’Amérique toute-puissante. Cette soumission au langage dominant montre combien leur « culture » est abâtardie puisqu’ils ne savent même plus trouver les mots en français. Le film est pourtant tiré d’un roman de l’anglais John Le Carré traduit en français sous le titre La constance du jardinier : il suffisait de le reprendre !

Justin (Ralf Fiennes) est un diplomate discret, effacé, tombé foldingue d’une égérie gauchiste, Tessa (Rachel Weisz) qui toujours en fait trop. C’est la glace et le feu, le flegme britannique dans l’understatement constant et la volcanique italienne juive qui fonce tout droit pour combattre les moulins. Rencontrée lors d’une conférence chiante à New York où Justin a remplacé un collègue, Tessa l’entreprend rudement devant le parterre feutré. Il répond à peine ; intrigué, il l’invite à boire un café.

Tessa manipule-t-elle le diplomate ou est-elle amoureuse de l’homme ? Cette ambiguïté très anglaise fait le charme du début. La suite semble montrer que l’épouse n’est guère fidèle, se donnant à qui peut lui apporter des infos, y compris des « nègres » au grand dam de la pruderie diplomatique britannique. La fin prouvera qu’elle aimait vraiment Justin et que son jeu manipulateur n’était qu’apparences. Cette progression fait beaucoup pour captiver le spectateur.

Justin est envoyé en Afrique, au Kenya, comme conseil en agriculture. Il aime avant tout s’occuper de son jardin, plus timide avec les humains qu’avec les plantes. Pour Tessa, c’est l’inverse ; elle préfère les humains, notamment les femmes et les enfants. Justin reste extérieur au pays africain, Tessa s’y immerge. Elle est toujours flanquée du docteur noir Arnold Bluhm (Hubert Koundé) d’une OBG belge (inventée mais transparente) Médecins de la Terre et la rumeur court qu’elle couche avec lui. Il s’avère que le jeune Noir est pédé et que ce n’est pas le sexe qui les rapproche mais l’humanitaire.

Tessa alimente en informations de terrain Hippo, une ONG allemande spécialisée dans la pharmacovigilance. Son enquête porte sur les pratiques de l’industrie pharmaceutique en Afrique, notamment les tests de nouveaux médicaments. Elle-même enceinte, Tessa ne prend aucune précaution, préférant foncer comme toujours. Elle accouche à l’hôpital de la ville d’un bébé mort-né peut-être par sa faute. Là encore, l’ambiguïté donne du sel à l’histoire.

Mais son séjour à l’hôpital pour les Noirs lui permet de constater que certains traitements administrés par des docteurs blancs non référencés aboutissent à des décès. Son rapport sur les entreprises américaines KDH et ThreeBees, qui cherchent un médicament contre le sida au Kenya, montre qu’elles se moquent des « dommages collatéraux » et de la mort des patients. L’histoire n’est pas uniquement inventée : des essais pharmaceutiques Pfizer soudoyés ont eu lieu au Nigeria sur la Trovafloxacine et ont tué plusieurs personnes en 1997, engendrant scandale, révélation du Washington Post, procès et réparations en millions de dollars. Tessa communique aussi son rapport au directeur Afrique du ministère britannique des Affaires étrangères qui non seulement l’enterre mais demande au collègue de Justin, par qui elle a envoyé le rapport, de la surveiller et d’exiger de Justin qu’il modère « sa pute ».

Comme elle n’en fait rien, elle a « un accident » quelque temps plus tard en rentrant en voiture d’une mission au nord du pays. Elle est retrouvée morte avec « son amant » selon la rumeur, le docteur Arnold, au bord du lac Turkana, criblée de balles par des « bandits » selon la version officielle. Un collègue vient annoncer à Justin la mort de sa femme et, quand il rentre chez lui, constate que le bureau de son épouse a été « visité », l’ordinateur, les disques durs et les papiers emportés. L’espion anglais accrédité lui apprend, entre copains, qu’un contrat privé avait été mis sur sa tête et que lui doit laisser tomber sous peine d’y passer aussi.

Mais Justin aimait sa femme, il continue l’enquête avec Arnold qu’il sait ne pas être l’amant de sa femme. Il ne s’intéressait jusqu’ici pas trop à ce qu’elle faisait, il la laissait libre, en mariage d’égaux tel que convenu au départ. Lors d’un séjour à Londres, non seulement « on » lui confisque son passeport diplomatique au prétexte qu’il faut le changer parce qu’il en circule de faux, mais il découvre avec son jeune neveu féru d’informatique qui aidait Tessa, le site miroir qu’elle tenait et où toutes les informations récoltées figurent. Mais aussi qu’elle l’aime éperdument.

Il va donc contacter Hippo en se rendant en Allemagne sous un faux passeport, se faire tabasser parce qu’il n’est pas un espion et n’a pas su prendre les précautions idoines, puis rentrer au Kenya clandestinement via un safari grand public sous une autre identité, et suivre les traces de Tessa au Soudan, où des médicaments périmés sont largués par les ONG en avion. Il veut récupérer une preuve : la lettre du directeur Afrique enjoignant d’étouffer l’affaire et montrant la collusion de l’industrie pharmaceutique et de la diplomatie britannique en Afrique.

Il se sait menacé, il sait qu’il va y passer ; Arnold a été retrouvé crucifié après avoir été torturé et châtré. Une fois la preuve en main, qu’il va faire envoyer par la poste par le pilote de l’avion de l’ONG, il se rend au bord du lac Turkana, là où Tessa a été tuée, et attend ses propres tueurs.

Cette tragédie à motifs humanitaires fera pleurer les ados et les militants mondialistes. Elle illustre les procédés éthiquement indélicats de certaines multinationales dans la course au médicament prometteur. Elle est surtout la tragédie personnelle d’un amour fou, inespéré, entre un mâle anglais banal et une féministe méditerranéenne engagée. De là sa beauté choc. « Constant » en anglais veut aussi dire fidèle, loyal, inaltérable. Tel devrait être l’amour.

DVD The Constant Gardener (La constance du jardinier), Fernando Meirelles, 2005, avec Ralph Fiennes, Rachel Weisz, Hubert Koundé, Danny Huston, Daniele Harford, StudioCanal 2006, 2 h, €14.98 blu-ray €17.06

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Maurice Daccord, Tantum ergo

« Donc seulement » (tantum ergo) vénérons ce sacrement… est extrait d’un hymne des vêpres Pange lingua de saint Thomas d’Aquin au XIIIe siècle. Il était chanté dans les pensionnats catholiques de jeunes filles, notamment chez les plus intégristes d’entre eux, les Trappistes. Maurice Daccord en fait l’accord musical et spirituel d’un polar noir où les crimes se succèdent. Que des femmes, toutes égorgées et éventrées, gravées au bistouri d’un tantum ergo sur le sein et leur croix enfilée dans le vagin.

Bien que ce roman policier commence poussif par des considérations généalogiques et générales (le travers français de remonter aux calendes grecques avant même d’évoquer les faits au présent), il prend peu à peu son rythme de croisière pour captiver le lecteur. Le complot est original pour un premier polar et l’on croit savoir qui est le coupable avant de déchanter, ce qui est le bonheur de lecture d’une intrigue. Mais un bon crime bien haletant en premier serait bien plus accrocheur qu’un épilage de gamin de plus en plus haut entre les cuisses de sa grande sœur.

Même si l’auteur hésite quant au style entre Fred Vargas et Frédéric Dard, il se lit aisément, les jeux de mot laids illustrant la réflexion intense des deux compères improbables : un commandant gendarme un brin balourd et un quasi retraité des assurances qui crée sa propre boite d’écoute en divorces. Le premier, dessalé, sait nager et le second, fort en alcool, vient de Rome.

Ils n’empêchent aucun des meurtres, ce qui est décevant, mais finissent par trouver le fin mot de l’énigme rien que pour eux, ce qui est éjouissant. Encore que certains mystères subsistent, ce qui est frustrant, mais le prix pour allécher le lecteur sur ce duo d’enquêteurs un peu particuliers qui vont – n’en doutons pas – poursuivre leurs activités détectives.  

Maurice Daccord, Tantum ergo – une enquête de Crevette et Baccardi, 2020, collection Noir L’Harmattan, 217 pages, €21.50

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Teotihuacan 3 pyramide du Soleil

Le rio San Juan est presque à sec et coupe le site est/ouest. Une fois traversé, nous allons explorer les édifices superposés, ainsi appelés parce que le plus ancien a été rasé pour bâtir sur ses soubassements. Selon le guide du site, il s’agissait d’habitations sacerdotales comprenant des chambres et des pièces d’apparat. La cuisine était préparée à l’extérieur.

Un puits profond de 12 m s’ouvre dans le sol. Une douche « purificatrice » sort par un conduit surélevé et se déverse sur un mur enduit de stuc. Les prêtres venaient s’y purifier avant les cérémonies. Quatre personnes pouvaient dormir par pièce.

Un peu plus loin, dans ce qui est appelé le « groupe viking », un « coffre fort » à mica a été découvert. Les publications parlent de 29 m² au sol, recouverts de cette matière naturelle brillante comme la lune. On ne sait pas à quoi cela pouvait servir et l’on évoque alors une « fonction symbolique ». Cela ne veut rien dire mais permet de dire quelque chose, ce que les Anglais appellent finement « parler en émettant de l’air chaud ». Ce mica était placé à égale distance du temple à Quetzalcoatl et de la pyramide de la lune ; peut-être était-ce pour refléter l’astre des nuits ou le soleil du jour, comme un « nombril » du site ? Le mica provient de l’état de Huaraca, situé un peu plus au nord. Il était acheminé à dos d’homme par blocs de 34 kg.

Derrière une éminence se dresse alors la pyramide du Soleil, le point le plus visité du site sans aucun doute. Deux colonnes de fourmis humaines grimpent et redescendent les 242 marches en deux files canalisées. Le tout va lentement car les pas sont hauts et les enfants comme les mémères peinent à la montée ou craignent la descente. Ici, comme il est naturel sauf chez nous, les parents traînent les petits partout ; ils font partie de la famille et c’est la famille qui visite et se déplace, pas les individus.

La pyramide se dresse à 63 m de hauteur sur la plaine, assise sur une base presque carrée de 222 x 225 m. Elle comprend cinq étages et son orientation est précise : sa paroi principale, ouverte vers l’allée des Morts, fait face au soleil couchant. Mais la précision de l’orientation tient à ce que, en des jours particuliers de l’année, le centre exact du soleil à son coucher coïncide avec le centre exact de la pyramide à son sommet. La déviation vers l’est est de 17° par rapport au nord astronomique.

Au sommet, les mystiques ou les superstitieux, notamment américains, pointent l’index sur le sol au centre théorique du monument pour, ensuite, élever les bras vers le ciel. Ils cherchent ainsi à se « charger » en « énergie cosmique ». Ils sont, ce faisant, du plus haut comique pour un archéologue de métier. L’astronomie est une science, l’astrologie de l’époque une politique, mais rien de mystique n’a jamais été attesté par les textes indiens ni par les récits recueillis après la conquête. Ni pouvoirs supranormaux, ni soucoupes volantes, j’en ai peur, ne fournissent une théorie plausible, étayée par les découvertes ou par les textes.

Ce besoin de croire, à défaut d’être fondé, est inoffensif… jusqu’à l’explosion du populisme, fondé sur la « croyance » en un Complot que seul le chef ultime, Grand dirigeant ou Leader maximo, peut déjouer, à la Trump, Bolsonaro, Erdogan, Xinping, Poutine. L’explication la plus plausible tient cependant à la cosmogonie particulière des Aztèques : la pyramide du Soleil n’est pas exactement face à l’ouest mais dirigée vers le lieu où le soleil se couche le jour de son passage au zénith. Le zénith étant considéré comme le « centre du firmament », le Soleil était en ce point perçu comme le véritable « cœur de l’univers ». Teotihuacan était pour les Aztèques le lieu où les dieux s’étaient sacrifiés pour donner la vie aux hommes. Comme on le voit, beaucoup de symboles mais rien de secret ; aucune mystérieuse « puissance » n’irrigue jamais ceux qui se placent au sommet de ce centre – sauf le goût prononcé du pouvoir sur les autres…

Une grotte en forme de fleur à quatre pétales a été découverte en 1973 sous le centre exact de la pyramide du Soleil. Un puits profond de 7 m s’ouvre au pied de l’escalier principal menant à un tunnel naturel réaménagé de 103 m de long conduit à cette grotte utérine. Le bon sens veut que la pyramide se soit élevée au-dessus pour composer un ensemble terre-ciel qui relie les dieux autant que le cosmos. Puits et pyramides se complètent.

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George Eliot, Le moulin sur la Floss

Je n’avais jamais lu George Eliot, l’équivalente victorienne de George Sand en France. Les éditions Gallimard ont eu la bonne idée de faire paraître récemment un volume de ses romans les plus importants dans la collection la Pléiade. Vous l’aurez compris, George est une femme (les Anglais ont la manie de l’inversion). De son vrai nom Mary Ann (Marian) Evans, elle est née en 1819 dans le Warwickshire, dernière d’une fratrie de trois dont son frère Isaac, de trois ans plus âgé, qui deviendra sévère et rigide, ce qui la fera souffrir sa vie durant. Car son existence ne fut pas rose, comme son héroïne du Moulin sur la Floss, flanquée d’un pareil frère et d’un père aussi obstiné qu’ignorant. Ce sont ces souvenirs biographiques qui donnent à ce roman ce ton de vérité que George Sand n’arrive pas souvent à obtenir.

L’histoire se déroule au bord d’une rivière qui symbolise le temps qui passe et la vie qui va. Tranquille et riante durant l’enfance et les jeux, alimentant le moulin à huile du père et permettant le canotage où se laisser dériver, elle peut devenir colérique et grosse de dangers de noyade en cas de crue ou des malices des fermiers qui la captent pour leur irrigation, ce qui diminue le rendement du moulin. Le père Tulliver, colérique comme elle mais ignare en droit, accumule procès sur procès, ce qui le conduit à la ruine. Pour lui, le Malin s’incarne dans le « notaire », cet accapareur à bas prix des biens fonciers parce qu’il a la langue retorse et sait parler juridique.

Deux personnages principaux : le frère et la sœur. Tom est l’aîné, de complexion blonde et robuste Dodson de la famille de sa mère ; mais il a le caractère rigide empli de discipline et de préjugés de son père. Il n’est pas vraiment intelligent mais travailleur. L’auteur s’attarde sur « les qualités et les défauts qui créent la sévérité – la force de volonté, la conscience de poursuivre un but juste, l’étroitesse de l’imagination et de l’intelligence, une grande capacité à se maîtriser et une disposition à maîtriser les autres » (Livre VI chapitre XII). Maggie est la cadette éperdue d’amour pour son aîné fort et protecteur, qui la rabroue (et elle aime ça !), de complexion brune et agitée Tulliver, de la famille de son père ; elle a le caractère fantasque portée aux excès par besoin d’être aimée mais est plus futée que son grand frère et lit beaucoup. Quand tout va bien, Tom l’appelle Magsie. Mais l’hérédité n’est pas tout, comme le pensent les tantes. La passion et le devoir s’y ajoutent, venus du cœur et de la morale en sus de la biologie. Le devoir est cet hapax victorien sans lequel la monarchie et l’empire ne pourraient tenir, croyait-on. La passion vient évidemment le contrarier, ce qui fait le ressort du roman victorien.

Maggie n’y échappe pas. Ayant connu un amour fusionnel avec son frère, malgré sa sévérité de jeune mâle imbu de son sexe comme de sa force, elle va tomber en amour pour Philip et pour Stephen. Le premier est le fils du pire ennemi de son père, celui qui va gagner le procès intenté par l’irascible inculte. Philip est orphelin de mère, bossu par accident de naissance mais intelligent, sensible et cultivé ; il voue à Maggie un amour éperdu parce qu’elle lui a montré de la compassion enfant et lui ouvre l’esprit. Mais Tom ne l’aime pas, tout entier du côté de son père obtus. Stephen est le beau parti riche et parfumé qui vient courtiser Lucy la petite cousine de Maggie, toute blonde et jolie qu’on ne peut que l’aimer. Mais Maggie résiste au beau jeune homme qui lui ouvre les sens et celui-ci, en société victorienne qui fait des jeunes filles des oies, sent une personnalité qui le fascine. Malgré son côté superficiel mondain, il est vraiment amoureux d’elle, au point de chercher à l’enlever sur la Floss pour la marier au loin. Reste le cœur, qui n’a été ouvert que par Tom son grand frère, et Maggie refuse les deux autres, par devoir. « Si seulement je pouvais me faire un univers en-dehors de l’amour, comme le font les hommes », dit-elle à Philip (Livre VI chapitre VII).

Le devoir non envers une Morale transcendante, ni même pour la morale sociale du qu’en dira-t-on (qui lui fera d’ailleurs payer cher), mais par fidélité à sa mémoire des liens tissés depuis toujours avec ses proches, renforcée par sa morale chrétienne personnelle tournée vers les autres. Elle a lu L’imitation de Jésus-Christ du moine allemand Thomas a Kempis, offert par Bob le guenilleux devenu colporteur et gentil homme ; elle opte avec lui pour le renoncement à soi et la résignation par sympathie pour les autres et solidarité de communauté. « Si la vie ne nous créait pas des devoirs avant que l’amour arrive, l’amour serait le signe que deux personnes doivent s’appartenir (…) mais (…) c’est que je ne dois pas, que je ne peux pas chercher mon propre bonheur en sacrifiant les autres », dit-elle à Stephen (Livre VI chapitre XI). Les droits des autres font pression sur son cœur et le passé la lie à son devoir.

Maggie ne peut contenter Philip par respect pour son frère Tom qui lui a déclaré qu’il ne la reverrait alors jamais ; elle ne peut contenter Stephen par sentiment pour sa jeune cousine Lucy a qui il s’était promis. Elle reste donc stérile, tenue par cet amour quasi incestueux pour son frère, lui-même non marié par obstination pour les affaires. Dès la ruine de son père par sa faute, à 16 ans, il va se mettre au travail pour apprendre la comptabilité et entrer dans les affaires de son oncle. Il y fera sa place, rachètera le moulin sur la Floss, mais restera fruit sec comme sa sœur, le caractère, la discipline et l’épargne, vertus du capitalisme moderne qui nait à cette époque – lui faisant perdre ses sentiments et donc son âme.

Maggie, parce qu’elle est une femme, fort contrainte en milieu victorien, vivra une Passion christique par son renoncement supérieur au nom du Père (incarné par Tom l’héritier) aux deux hommes qui l’aiment, sera crucifiée par la « bonne » société des mauvaises langues, « elle voyait les épines s’enfoncer toujours plus sur son front » (Livre VI chapitre XIV), vivra trois jours d’angoisse dans la tempête qui fera enfler la crue, puis ressuscitera au troisième jour face au danger, prenant place dans une barque pour sauver ses proches.

George Eliot nous montre combien famille et traditions peuvent être mortifères lorsque la société est rigide et que les mâles sont persuadés de leur bon droit à décider comme Dieu le père. Maggie a eu le tort de faire de son grand frère le dieu de son enfance, trop Ancien testament, ce « quelqu’un d’inexorable, d’inflexible et d’implacable – sur lequel nous ne devons jamais nous modeler, mais avec lequel nous ne pouvons supporter de nous fâcher » (Livre VII chapitre I) – ce qui la handicape pour la vie entière. Car elle désirera toujours « vivement cette aide extérieure qui lui permettrait de réaliser ses bonnes intentions » (Livre VII chapitre I). Autrement dit obéir à des Commandements par soumission, en abolissant sa propre personnalité sous la Morale du Père. Marian Evans surmontera ce tropisme en bravant l’interdit fraternel lorsqu’elle se mettra en ménage avec un homme marié et vivra avec lui en épouse jusqu’à sa mort, élevant ses enfants.

Il y a des beautés nostalgiques dans les chapitres d’enfance, notamment celui où Maggie, 9 ans, s’en va vivre (quelques heures) chez les bohémiens par dépit de sa famille qui la rabroue et l’abaisse ; ou celui où Tom vagabonde en amitié avec le gavroche du coin, Bob en guenilles, à qui il donne un couteau à manche de corne. Il y a de l’ironie critique dans les chapitres sur ses tantes, fières de leur établissement social étriqué de province, heureuses de serrer sous multiples clés les trésors de draps, de châles et d’argenterie amassés patiemment dans les armoires ; ou dans la vanité de clerc du pasteur réduit, pour gagner un peu plus, à faire l’école à des garçons bornés. Il y a de l’humour facétieux dans les chapitres où Bob le colporteur entreprend de vendre des cotonnades à la tante de Maggie qui exècre et méprise les colporteurs… tout en étant fort tentée par les prix et qualités des étoffes proposées. Si le sérieux l’emporte, les convenances, la morale, le ce qui se fait, ce n’est pas sans laisser transparaître tout ce que la vie a de plus sensuel et passionné dans la nature, sur la rivière, chez les êtres.

George Eliot, Le moulin sur la Floss (The Mill on the Floss), 1860, Folio 2003, 733 pages, €15.90 e-book Kindle €10.99

George Eliot, Middlemarch précédé par Le Moulin sur la Floss, Gallimard Pléiade 2020, 1608 pages, €69.00

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Teotihuacan 2 : du sang et des sacrifices

Jacques Soustelle dans Les quatre soleils dresse la liste des sacrifices humains aztèques : « Non seulement ouvrait-on la poitrine des victimes pour leur arracher le cœur et le présenter au Soleil, mais encore faisait-on danser, en l’honneur des déesses terrestres, des femmes vêtues et ornées comme elles que l’on décapitait d’un geste semblable à celui du paysan qui casse d’un coup sec un épis de maïs ; et il y avait les victimes que l’on jetait dans la lagune pour apaiser Tlaloc, et celles que l’on brûlait pour célébrer le dieu du feu, et celles que l’on tuait, puis écorchait au cours des rites de Xipe Totec, le dieux des orfèvres et du printemps : sans parler du jeune homme parfait à tous égards (la liste des défauts physiques qu’il ne devait PAS présenter occuperait deux ou trois pages) que l’on élevait pendant un an dans le luxe le plus raffiné avant de le sacrifier à Tezcatlipoca, ni des jeunes courtisanes tuées en offrande à leur gracieuse patronne Xochiquetzal – qu’il suffise d’ajouter que, sur les dix-huit fêtes annuelles célébrées à Mexico tous les vingt jours, je n’en vois guère que quatre, d’après le Codex de Florence, qui n’ait pas vu couler le sang d’hommes ou de femmes sacrifiés. » Et, par pudeur, il ne parle pas des enfants éventrés en l’honneur du dieu de l’eau.

Un régime de massacre permanent est-il ami de l’homme ? Célèbre-t-il la vie ? Je n’en crois rien. Certes, dans la nomenclature des atrocités commises au nom de la foi les Européens ne sont pas plus blancs malgré les apparences. Montaigne est le premier à défendre le relativisme culturel dans le chapitre des Essais intitulé « Des cannibales ». Il a lu les récits des voyageurs, il a interrogé des Indiens ramenés en France. Pour lui, les Européens sont prétentieux quand ils croient leur civilisation supérieure. Les Indiens, même cannibales, ne commettent pas les atrocités des Blancs aux Amériques, ni celles occasionnées par les guerres de Religion. Le « sauvage » n’est peut-être pas celui que l’on pense. C’est vrai mais, en ce qui concerne les Aztèques, il s’agit d’un « régime » tout entier, d’un système de pouvoir qui n’a pas eu d’équivalent en nos contrées avant le XXe siècle des Staline, Hitler, Mao et Pol Pot.

Je suis bien plus volontiers la thèse de Laurette Séjourné, exposée dans La pensée des anciens Mexicains. Cette française a fouillé dix années durant à Teotihuacan. Les chroniqueurs vantent le civisme des citoyens qui, conscients que l’astre solaire mourrait épuisé s’ils ne l’alimentaient pas avec leur propre sang, se laissaient arracher le cœur avec joie. « Mais si, écrit Laurence Séjourné, au lieu d’accepter passivement ces déclarations officielles, on refuse de considérer comme naturelles des mœurs qui, quels que soient le lieu et le moment, ne peuvent jamais être que monstrueuses, nous discernerons vite qu’il s’agissait en réalité d’un Etat totalitaire dont l’existence était fondée sur le mépris absolu de la personne humaine. » p.21

Pourquoi tant de contrainte si tous étaient enthousiastes ? Pourquoi ces prescriptions de maniaques dans toutes les circonstances de la vie aztèque – rang, vêtements et rituels sociaux – s’il s’agissait seulement de nourrir le Soleil ? Pourquoi cet effondrement brutal du plus grand empire de la région, sous les coups d’un millier seulement d’Espagnols selon Diaz del Castillo – si tous les peuples alentours n’avaient pas été soulagés de pouvoir faire cesser cette tyrannie ?

Laurette Séjourné avance une hypothèse historique pour expliquer cette dérive totalitaire. Les tribus chichimèques, lors de leur transformation au XIVe siècle de groupements nomades en communautés agricoles, ont conquis la vallée de Mexico par des guerres incessantes. Le succès a sanctifié les actes, les exploits tous plus féroces les uns que les autres ont donné le sentiment aux Aztèques que tout leur était permis parce que leurs victoires montraient à tous qu’ils étaient « élus » des dieux. Mais la culture sophistiquée que l’on prête aux Aztèques vient des vaincus, notamment ces Toltèques dont l’habileté artistique et l’expertise astronomique se reconnaît dans les fouilles. Leur roi Tollan était décrit dans les chroniques comme de haute élévation morale. Et Laurette Séjourné d’écrire : « comme il semble de règle pour tous les despotismes, celui des Aztèques ne put s’implanter qu’en s’emparant d’un héritage spirituel qu’il transforma en le trahissant, en arme de domination » p.35.

Après une phase explicative que les Américains – grands spécialistes des Mayas – appellent « humaniste » dans les années 1940 et 50 mais que je qualifierais plutôt de « conservatrice », puis une phase « matérialiste » avec le scientisme mâtiné de marxisme des années 1960 et 70, les théories penchent à nouveau vers l’explication « politique ». Jacques Soustelle, « humaniste », considérait que les sacrifices humains étaient du donné ethno-historique, un « c’est comme ça » rituel. Il n’a pas d’autre explication que de répéter ce qui se disait chez les Espagnols sur l’alimentation du Soleil en sang humain. Le « matérialisme » a tenté d’expliquer par le seul univers matériel cette pratique pour nous barbare : l’essor démographique aurait nécessité des régulations périodiques dont la guerre et le sacrifice fournissaient les moyens. Ou bien, autre interprétation matérialiste, bellicisme et massacres inspiraient la terreur pour assurer le pouvoir. Cela restait un peu court.

Arthur Desmarest, de la Vanderbuilt University, a repris l’explication de Laurette Séjourné sans la citer : le sacrifice légitimait les dirigeants si bien qu’un peu plus tard, le sacrifice a légitimé l’Etat lui-même. Le culte militariste servait à alimenter les prêtres en captifs sacrifiables et le tout justifiait la médiation étatique entre les hommes et les dieux : l’univers s’arrêterait si les sacrifices n’étaient pas consommés. Au lieu de légitimer le pouvoir, le sacrifice humain est devenu la force motrice du pouvoir, sanctifiant son expansionnisme militaire et sa prégnance autoritaire sur toute la société (in La Recherche n°175 mars 1986).

En 1999, la découverte d’une tombe intacte, datée de 150 de notre ère à peu près, vient conforter cette hypothèse. Un homme jeune y reposait, accompagné de riches offrandes, deux jeunes jaguars, sept oiseaux, deux statuettes de pierre verte, des figurines en obsidienne, des couteaux, pointes de flèche, pendentifs, miroirs de pyrite… Mais le défunt reposait les mains attachées dans le dos comme s’il avait été prince, mais immolé. Tout comme les quelques 150 squelettes découverts dans les années 1980 et 1990 près de la pyramide de Quetzalcoatl, principalement des jeunes hommes entourés d’armes, portant de grands colliers figurant des mandibules humaines – et tous les mains liées dans le dos. Les Aztèques aimaient le sang, la guerre, la torture de la jeunesse, la mise à mort. Que ce sadisme émerge nécessite une explication ethno-historique. Mais qu’il puisse fasciner aujourd’hui doit avoir une explication psychopathologique liée à nos sociétés. Or il y a beaucoup de touristes sur ces restes de cités tyranniques. Des milliers de gens foulent les marches que le sang a inondées durant des siècles.

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Mexico, fresques murales de Diego Rivera

Au retour vers Mexico, nous longeons de petites cités au bord de l’autoroute. Elles sont entourées de murs et de grillages et comprennent des maisons individuelles toutes pareilles d’un étage parfois surmonté d’une terrasse fermée sur trois côtés. Chacune comprend un emplacement de parking devant. L’un des blocs récemment construits, est fermé d’une grille à code à l’entrée de la rue. Des slogans du PRI, le Parti Révolutionnaire Institutionnel longtemps au pouvoir, sont peints sur les murs qui entourent ces propriétés. Seraient-ce des « résidences du parti », ou un accès à la propriété qui récompense des fidèles militants ?

Le bus nous lâche Plaza de la Constitution. Nous visitons avant qu’il ne ferme le Palais National, siège du gouvernement. Il est bâti sur l’emplacement de l’ancien palais de Moctezuma, marquant la continuité du pouvoir. Sa façade de 200 m de long en tezontle est ornée de grilles en fer forgé et d’un porche central gardé, à l’intérieur duquel est conservée la « cloche de la liberté » dans une niche. Le curé Michel Hidalgo l’a fait retentir à Dolorès le 16 septembre 1810, premiers sons de l’indépendance du pays sous la bannière de la Vierge de la Guadalupe. Chaque année, le Président de la République la fait retentir à la même date pour ouvrir les cérémonies de commémoration de l’Indépendance.

Mais nous allons voir surtout les fresques murales de Diego Rivera, réalisées entre 1929 et 1935, qui content l’histoire du Mexique. Nous pouvons suivre la légende de Quetzalcoatl et des scènes de la vie des Indiens, puis cinq scènes de la Conquête jusqu’à la réforme agraire, enfin la lutte des classes et le Mexique moderne couronné d’un portrait du Barbu, Dr Karl Marx lui-même, montrant à l’ouvrier, au paysan et au soldat le monde futur dominé par les flammes… Le premier étage comprend des fresques plus récentes du même, peintes de 1949 à 1951. Nous y trouvons notamment une vue d’artiste du grand marché de Tlatelolco avant les Espagnols, une autre le débarquement d’Hernan Cortes à Veracruz en ce 22 avril 1519 qui allait faire basculer le monde ancien.

La peinture murale mexicaine est analogue au vitrail de cathédrale : elle joue un rôle édifiant pour perpétrer les souvenirs patriotiques et révolutionnaires et toucher les illettrés. Elle est née en 1922 après les troubles, de la volonté du ministre de l’Education José Vasconcelos. Elle a rencontré le désir d’aller au peuple et d’instruire des peintres tels José Clemente Orozco (qui a décoré l’ancien collège Ildefonso), Diego Rivera et David Alfaro Siqueiros (auteur du « Manifeste du muralisme » en 1922). Socialiser l’art, créer pédagogique, ouvrir au public – tels sont les principaux points de ce réalisme socialiste avant terme. Les physiques se doivent d’être outrés, les couleurs violentes, les attitudes théâtrales. La Révolution devient un mythe exposé sur les murs.

Ces fresques publiques ne sont pas choses nouvelles. Bennassar & Vincent dans leur étude sur Le temps de l’Espagne, 16ème-17ème siècles, rappellent que les moines aux Amériques « décidèrent de faire réaliser de grandes fresques, à l’instar de celles qui décoraient les cathédrales du moyen-âge » (p.251). Il s’agit toujours d’un élitisme où les clercs se sentent intermédiaires entre Dieu et le vulgum pecus, disant aux manants quoi penser et comment. Ces mêmes auteurs notent justement un peu plus loin que « l’Eglise, après avoir favorisé l’alphabétisation jusqu’à la fin du 16ème siècle, avait modifié sa stratégie, peut-être alarmée par les progrès de la Réforme. De sorte qu’au 17ème siècle, l’alphabétisation ne progresse plus » (p.264).

Nous en revenons à l’émancipation de l’homme, à la démocratie, au progrès… Deux conceptions s’affrontent : ceux qui veulent libérer la société des carcans afin que chacun puisse s’épanouir ; ceux qui veulent que la société façonne un « homme nouveau » à la manière définie par les intellectuels, clercs et autres « élite ».

Les premiers sont les Protestants pour qui savoir lire est le premier pas vers le dialogue direct de l’individu avec Dieu ; chacun est maître de lui, exerce sa propre raison, jouit de sa liberté, et peut ainsi se lier avec les autres par contrat consenti et responsable.

Les seconds sont les Catholiques pour qui la hiérarchie est nature divine qu’il ne faut surtout pas contester, Dieu ne se découvrant que par les intermédiaires obligés que sont le Pape, les clercs et le roi oint ; chacun est soumis à la société organique, subit les enseignements obligatoires de « ceux qui savent », obéit aux injonctions de croire et de faire, et laisse le collectif décider de ce qui est bon pour tous.

Liberté contre égalité. Etant entendu que l’égalité est toujours pour les autres, ceux qui n’ont aucune place dans la hiérarchie et que seul Dieu (et les concours avec jury de cooptation) décident de la hiérarchie. Eglise catholique, Etat royal, parti Communiste, social-démocratie autoritaire – tous ces avatars d’une même idée fonctionnent ainsi : « dormez, bonnes gens, nous qui savons, nous occupons de vous – et surtout ne faites rien et ne l’ouvrez pas ! ». Nous sommes les experts, les spécialistes, les interprètes autorisés de la pensée de Dieu (de l’Histoire, de la Société, de la Volonté Générale…), voilà ce qu’il vous faut seulement savoir, pour le reste, laissez-vous manipuler car nous avons la Vérité pour nous. Dieu après la Révolution s’appelle en France la « Volonté générale », le Roi en est le Président et les clercs les énarques et les intellos qui font l’opinion. « Ne pensez pas, les technocrates et les experts décident pour vous ! » Et l’on s’étonne que – à droite comme à gauche – le bon peuple (à qui on a laissé on ne sait pourquoi le droit de vote) sorte toujours les sortants depuis un certain temps.

La contrepartie est le nécessaire abandon de toute responsabilité individuelle : la société étant organique par vérité scientifique, historique, politique ou divine – elle sait tout, peut tout, organise tout. L’individu n’y existe pas, il n’existe que comme unité catégorielle : agent de l’Etat, chômeur, pauvre, petit commerçant, gros entrepreneur, soignants, enseignants, sachant, feignant et ainsi de suite. Autrement dit il attend les ordres.

L’idéologie espagnole du 16ème siècle voulait ainsi conserver absolument la place du « Pauvre » dans la société. Un grand débat s’était même instauré entre Juan Luis Vives, qui a publié en 1526 « De subventione pauperum » visant à mettre au travail les pauvres pour les faire revenir dans l’activité sociale, et le dominicain de l’université de Salamanque Domingo de Soto qui faisait du Pauvre une catégorie presque métaphysique, une sorte de « bouc émissaire » social positif, visant à permettre à chaque Chrétien de pouvoir exercer sur lui la charité ! Le Pauvre avait donc « droit » à la faiblesse, à la paresse, à ne pas être importuné par des offres de travail, ni puni de mendier. Cet état – quasi naturalisé – permettait aux actifs d’être pleinement chrétiens en donnant des aumônes et en créant des Maisons de la Miséricorde. On se croirait dans la surenchère « sociale » de la gauche extrême, en France, aujourd’hui, avec la litanie des « sans »…

La salle du Parlement est ouverte et nous pouvons déambuler entre la tribune et les baignoires des élus du peuple, toutes de dorures, sous l’œil maçonnique lançant les rayons de la Raison sculpté au plafond. Dans l’antichambre, une vitrine contient un exemplaire de la Constitution originale mexicaine de 1857, ouvert au titre I des « droits de l’homme ». Etat fédéral (31 états) avec un Président élu pour 6 ans et un seul mandat, deux chambres avec 128 Sénateurs élus pour 6 ans dont 96 élus directement par la population et 36 attribués selon la proportionnelle des partis, la Chambre des Députés de 500 sièges, 300 élus directement et 200 attribués à la proportionnelle partisane pour 3 ans – tels sont les institutions du pays.

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Mexique : Teotihuacan 1

Nous quittons Mexico avant midi par une route qui longe des collines entières bâties de favelas. Là est le Mexico populaire, ces quartiers très pauvres que nous ne saurons voir. Nous les côtoyons de loin, comme au cinéma, au travers des vitres panoramiques du bus climatisé. Mexico est une ville si étendue qu’il faut cinq heures pour la traverser quand il n’y a pas trop de circulation.

Nous allons visiter le site archéologique de Teotihuacan, sous le cagnard du début d’après-midi. Il fait plus de 30° au soleil.
« Couronné de lui-même le jour étend ses plumes,
« Haut cri jaune,
« jet brûlant au centre du ciel,
« impartial et salutaire ! »
(Octavio Paz, Liberté sur parole 1966)

Un premier centre urbain a été établi à Teotihuacan, à l’époque où César conquit la Gaule. Les habitants fuyaient le lieu d’une éruption volcanique au sud de Mexico. Entre 200 et 600 de l’ère chrétienne, la ville couvre 22 km² et dénombre près de 200 000 habitants ; elle dépasse Rome. Sa spécialité est la fabrication d’outils en obsidienne, matière tirée du volcan Navajas, tout près de là. Vers 600, un incendie gigantesque détruit la cité. Les archéologues disent qu’il aurait été volontaire. Les tensions climatiques, économiques et sociales auraient entraîné le tarissement des sources d’approvisionnement, la coupure des voies commerciales, la militarisation de la société en raison d’attaques répétées des Chichimèques.

Les Aztèques utiliseront Teotihuacan comme lieu de culte, pensant que les pyramides étaient des tombes, et en feront l’endroit « où les hommes deviennent des dieux ». L’allée des morts s’étend sur 4 km et présente un dénivelé de 27 m entre le nord et le sud, pour favoriser le réseau d’irrigation artificiel. Il faut nous imaginer la cité au sol peint en blanc et tous les murs en rouge à l’aide de pigments minéraux. Le long de l’allée nord/sud s’étirent les monuments du centre cérémoniel, déjà envahis par la végétation sous Cortès qui ne les a pas vus.

Les Aztèques vivaient en société très hiérarchisée. L’empereur est élu dans la parenté royale par les hauts dignitaires et les prêtres de rang élevé. Il commande aux quatre généraux et aux hauts fonctionnaires dont les compétences sont bien délimitées, à la tête d’une administration tatillonne. L’homme du peuple ne possède pas la terre, il a l’usufruit d’une parcelle en fonction de la taille de sa famille. Il est soumis à la corvée et paye l’impôt mais ses enfants vont à l’école du quartier. Il peut s’élever en devenant guerrier, fonctionnaire, plus rarement prêtre. Au bas de l’échelle se situe l’ouvrier agricole qui est attaché à la terre de son seigneur.

Seuls les marchands forment une classe à part, signe que le collectivisme radical n’était pas viable même en ces temps-là : l’économie de prédation ne suffisait pas, il fallait bien des producteurs et des commerçants. Négociants de père en fils, envoyant leurs enfants à l’école des nobles, ils avaient un statut envié car utile à l’Etat. Leur rôle principal était d’approvisionner la cité en matières premières, les échangeant contre des produits d’artisanat. Les expéditions étaient lointaines et périlleuses, une forme de guerre pour les subsistances, ce pourquoi ils étaient dispensés de service militaire. Mais ils ne suivaient pas la règle du profit : la fortune ne peut être l’apanage que du seul guerrier et provenir de la rapine, du butin. Le marchand ne capitalise pas, il échange puis gaspille le surplus en bouquets de fleurs et en fêtes somptueuses. Il acquiert ainsi du prestige. Donner fait gagner du pouvoir, seule marchandise utile dans une organisation très hiérarchique.

La société traite les enfants avec rigueur pour en faire des hommes et des femmes aptes à résister à l’adversité inévitable et à mourir dignement au service des dieux. Les petits ont de la tendresse mais doivent avant tout faire « honneur », comme en toute société de rangs. Les châtiments sont courants : verge épineuse, fouet, lacération d’épines de cactus, respiration de fumigation au piment rouge.

Nous commençons par la « Citadelle », nom donné par les Espagnols pour ce qu’il leur rappelait leurs ouvrages militaires. Cette place est un carré de 400 m de côté aux coins couronnés de plateformes surmontées de pyramides. Les escaliers sont composés de 4 x 13 marches, soit le chiffre 52 au total, autant que le nombre de semaines de l’année et que le nombre des années qui composent un cycle de vie pour les Aztèques. Tout est symbole dans ce centre de cérémonie. L’acoustique y est particulièrement bonne car les pyramides connaissent des pentes à 45° qui renvoient le son vers l’esplanade centrale. Cette dernière est prolongée par le temple dédié à Quetzalcoatl, élevé vers 150 de notre ère. Il fait une chaleur écrasante. Nous grimpons les hautes marches pour contempler les sculptures couvertes de stuc. Des serpents emplumés au nombre symbolique de 365 ondulent, entourés de coquillages et d’escargots de mer. Des masques alternent avec ces Quetzalcoatl, peut-être des effigies de Tlaloc, dieu de la pluie.

Ces bas-reliefs étaient jadis peints. La gueule des serpents était rouge, leurs crocs blanc, leurs yeux incrustés d’obsidienne luisante, noire. Leur collerette de plumes était peinte en vert. Les murs étaient colorés de bleu et les coquillages en blanc ornés de disques de jade.

L’archéologue Manuel Gamio a découvert, aux abords immédiats du temple, 126 squelettes humains aux mains attachées derrière le dos. Ils portaient des mâchoires humaines ou canines en pendentifs, des emblèmes de guerriers. L’élite, comme le Parti au temps de Staline, asseyait son pouvoir sur la terreur et sur les sacrifices humains. Or, d’après Peter-Morgan, 6 ans, « Dieu, c’est du vent qui pense ! » Une fumée d’opium pour le peuple pensait le Barbu qui inspira pourtant Staline.

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Les deux visages du Dr Jekyll de Terence Fisher

Le roman de Robert-Louis Stevenson, L’étrange cas du Docteur Jekyll et de Mister Hyde, recyclé par le cinéma des années optimistes donne un étrange résultat. Mister Hyde est éclipsé au profit d’un Docteur Jekyll revigoré en jeune homme imberbe au sourire hardi. Comme si « le mal » était l’énergie, l’appétit sexuel, l’égoïsme sacré de la jeunesse…

Le vieux Jekyll (Paul Massie) barbu et grisonnant s’est usé sur ses recherches solitaires, délaissant ses patients, délaissant ses pairs, délaissant toute critique. Sa névrose obsessionnelle envers l’objectif de « changer l’homme » rappelle la névrose stalinienne issue du marxisme. Mais il est ici question de chimie et pas de sociologie, de manipuler la psyché humaine par l’injection d’un sérum, testé sur le singe, qui lui donne une énergie considérable. Mais une énergie purement animale qui, sur l’humain, va le faire régresser à la bête. Avis aux nouveaux « transhumanistes »…

L’épouse flamboyante du docteur au nom de chatte, Kitty (Dawn Addams) a pour amant un jouisseur raffiné et joueur invétéré, Paul Allen (Christopher Lee). Il est le pendant civilisé du bestial Hyde, tout aussi profiteur, tout aussi énergique, tout aussi porté au sexe et à l’égoïsme, mais socialement acceptable, ce qui est une critique acerbe du grand monde hypocrite qui voile ses instincts sous une fausse vertu. La société victorienne qui affichait sa pruderie vivait au fond dans le vice, l’alcool, le sexe, la drogue. La plus belle pute est danseuse avec cobra, ce qui en fait une Eve vénéneuse et satanique, même si elle camoufle un cœur d’artichaut ; elle ne pourra que tomber amoureuse du séduisant Hyde qui ne la paie pas et ne l’aime pas, mais désire prendre son seul plaisir.

Jekyll, qui n’est pas dupe, va chercher à se venger de sa femme et de son amant lorsque, sous l’apparence de Hyde, il découvre sa femme qui devait aller à un dîner ennuyeux danser entre les bras d’Allen dans une maison de plaisirs nommée Le Sphinx. Le sérum a fait de Jekyll un Hyde psychopathe sans aucune empathie, un pervers narcissique, manipulateur. Ce que le système anglo-saxon du business va réaliser dans les décennies qui suivent, notamment vers les années 2000. Il y a une bête en chacun et seul l’amour, qui est sortie de soi, civilise. Kitty voudrait le connaître mais elle erre entre un mari maniaque qui la délaisse après l’avoir épousée et un amant volage qui s’amuse avec elle sans jamais s’investir, comme le joueur invétéré qu’il demeure. Le sérieux de la recherche scientifique individualiste ne paie pas et, lorsque le docteur Jekyll se transforme en riche inconnu Mister Hyde, il agit tout à l’inverse : léger, dépensier, jouisseur.

Parfois les deux faces du même dialoguent d’une voix sourde, effrayant les partenaires alentour. Hyde doit se cacher pour redevenir Jekyll. Dans le roman, la bête prend le pas sur l’homme et Jekyll est supplanté par Hyde. Dans le film, c’est l’inverse et le tribunal de police qui conclut au suicide de Jekyll après meurtres assiste à la métamorphose de Hyde lavé de tout soupçon en Jekyll condamné. La société se venge, comme la morale, mais est-ce bien réaliste ?

Je préfère le roman, chroniqué sur ce blog en son temps, mais le film ouvre des perspectives sur la société qui sont digne de considérations.

DVD Les deux visages du Dr Jekyll (The Two Faces of Dr Jekyll), Terence Fisher, 1960, avec Paul Massey, Dawn Addams, Christopher Lee, David Kossoff, Francis De Wolff, Sony Pictures 2009, 1h28, €37.90

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Mexico, basilique de la Guadalupe

La foule grouille, endimanchée. On sent que les mères ont fait des efforts pour vêtir leurs enfants, garçons et filles, de chemises et robes neuves. Malgré leur laisser-aller de tradition, les garçons conservent pantalon propre et chemise boutonnée jusqu’en haut en ce jour du Seigneur. Ils portent parfois la veste et la chemise serrée au col les contraint, dans la chaleur de la matinée déjà supérieure à 20°. Il faut souffrir pour respecter, pas de morale sans discipline, c’est bien catholique. Certains enfants moins traditionalistes se contentent de tee-shirts, mais de couleurs vives pour montrer qu’ils sont neufs et qu’on a fait effort de ne pas les salir.

Des danseurs déguisés en Aztèques s’offrent en spectacle devant la basilique. La foule les regarde mais le gamin gominé que j’interroge ne sait pas de quelle fête il peut bien s’agir. Il ne s’agit pas d’une fête, je l’apprendrai plus tard, comme quoi le voyage ne saurait être que de l’instant. Ces « concheros » honorent ainsi la Vierge par leur danse tout comme les Aztèques le faisaient devant leurs dieux. Ils jouent d’instruments traditionnels (dont la « concha » – la conque marine), sont costumés d’époque. Ce qui nous apparaît comme un « folklore » (terme anglais marquant une distance « sanitaire ») est la manière indienne de vénérer la déesse, incarnation humaine de ce qui dépasse l’homme.

La nouvelle basilique de béton et de verre a été inaugurée le 12 octobre 1976 ; elle peut contenir jusqu’à 15 000 personnes sous sa coupole de 35 m, à la démesure de la nouvelle ville de Mexico. En 1533, l’archevêque Montufar a fondé la première petite basilique, mais c’est à la suite d’une souscription publique que fut édifié le premier édifice en maçonnerie voûté sur les lieux de l’apparition. L’image Sainte y sera portée en procession par l’archevêque Juan de la Serna. L’ancienne basilique, que nous visitons, a été bâtie de tezontle volcanique et achevée en 1709. Elle est tout à fait classique mais ne peut contenir que quelques centaines de personnes seulement. Et surtout, elle s’enfonce dangereusement dans le sol. Les autorités lui ont donc retiré l’image imprimée sur la tunique pour la conserver dans le nouvel édifice de béton et d’acier, décoré de bois.

La colline s’élève jusqu’à une représentation d’une caravelle toutes voiles dehors à son sommet. Il s’agit d’un ex-voto à la Vierge élevé par des marins rescapés d’une grande tempête.

A l’est de la colline, une cascade artificielle est surmontée d’un ensemble monumental en bronze montrant la Vierge Noire recueillant l’hommage des Indiens. Notre Dame est en longue robe et voilée, les Indiens sont entièrement nus ou en simple pagne, symbolisant la distance incommensurable entre la Vierge espagnole et les indigènes du cru, mais aussi l’attention maternelle portée aux plus humbles d’ici.

Les mères et les grands frères aident les plus petits à tremper les mains dans le bassin devant les statues. L’eau ainsi sanctifiée par la Présence doit avoir une force virginale !

Les familles venues ici en pèlerinage se font photographier devant les divers décors de fleurs artificielles ou montées sur des chevaux factices, en souvenir. Les photographes se sont installés là où ils le peuvent, souvent sur les coudes des vastes escaliers qui grimpent la colline sacrée.

Nous sortons de la basilique par un trottoir encombré de bondieuseries toutes plus kitsch les unes que les autres. C’est Lourdes en pire. La foi populaire a besoin de toucher, de se remémorer au vu d’objets naïfs, de porter sur soi sa croyance en pendentif ou bracelet. Nous avons des statuettes, des rosaires, des porte-clés, des angelots roses voletant en plastique, des croix sur chaîne à mettre au cou, des médailles, des boules de verre…

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Trump et les quatre causes du fascisme

Mercredi 6 janvier, jour de la certification par le Congrès du résultat des élections présidentielles américaines, le président battu Donald Trump incite ses partisans à manifester à Washington. A la fin du meeting, il excite les militants échauffés à marcher sur le Capitole comme jadis Mussolini a marché sur Rome – 4 morts. C’est le fait d’un putschiste pour qui seule « sa » vérité compte et non les faits – il pourtant a été battu de 7 millions de voix (306 contre 232 grands électeurs). J’ai raison et pas le peuple car JE suis le peuple à moi tout seul. Cette façon de voir et de se comporter est proprement fasciste. Il n’est pas allé jusqu’au bout à cause de son tempérament foutraque adepte du « deal » et parce que l’armée a fait savoir qu’elle ne suivrait pas. Mais qu’en serait-il d’un prochain démagogue organisé et décidé ?

Le fascisme est né en Italie il y a juste un siècle de quatre causes cumulées : la brutalisation due à la guerre, la crise économique et sociale, le nationalisme de pays menacé et frustré rêvant à l’Age d’or mythique, et la démagogie d’un agitateur habile.

  1. Brutalisation : la guerre de 14-18 a duré longtemps et a été éprouvante non seulement par la violence des combats mais par la technique qui a amplifié la guerre, monstre industriel contre lequel on ne peut quasiment rien comme dans Terminator. L’habitus de férocité et de décisions brutales pris dans les tranchées conduit vers 1920 à considérer la violence comme régénérant l’homme, donc la société, ce qui fut théorisé par Georges Sorel. Ce fut la même chose sous Lénine et surtout Staline en URSS, puis en Allemagne sous Hitler. Il faut être « inhumain » pour forger l’homme nouveau, dirigeant à poigne, homme de fer. Aux Etats-Unis en 2020, après le choc belliqueux des attentats du 11-Septembre 2001, deux millions d’anciens combattants des guerres du Golfe, d’Afghanistan et d’Irak ont été brutalisés (et souvent traumatisés) ; ils ont formé l’essentiel des militants qui ont marché sur Washington.
  2. Crise économique et sociale : l’Italie est secouée par une grave crise de 1919 à 1922 ; l’Allemagne sortie ruinée de la guerre en 1918 est précipitée dans la crise par la Grande dépression qui suit l’effondrement des spéculations boursières américaines en 1929 et diffuse par effet domino à tout le monde développé les faillites financières et son cortège de fermeture d’usines et de chômage. En 2008, les Etats-Unis ont subi de plein fouet l’équivalent de la crise de 1929 et se font de plus en plus tailler des croupières par la Chine, forte de trois fois plus d’habitants et de l’avidité des capitalistes de Wall Street qui n’hésitent pas à brader leur technologie pour des profits à court terme. Trump est élu en 2016 sur des idées de protectionnisme et de relance économique par la baisse des impôts et la liberté reprise sur les traités internationaux, voulant relocaliser l’industrie au pays et initiant une guerre commerciale d’ampleur inégalée aux autres puissances comme à l’immigration.
  3. Nationalisme : tout pays menacé dans son niveau de vie se voit menacé dans son « identité », cherchant fébrilement à se « retrouver », un peu comme un adolescent inquiet au lieu d’un adulte mûr. La « victoire mutilée » de Mussolini, le « coup de poignard sans le dos » d’Hitler, le « projet Eurasie » de Poutine, le « make America great again » de Trump sont un même prétexte à vouloir régénérer la nation par la mobilisation des natifs. Il s’agit toujours d’un conservatisme botté, d’un retour à un mythique Age d’or qui n’a jamais existé que dans l’imagination : l’empire de Rome, la race pure aryenne, la Russie éternelle, l’Amérique des Pionniers. Il est donc enjoint de prendre le contrepied de tout ce qui se pensait auparavant : la raison, les Lumières, l’individualisme, l’hédonisme post-68, l’humanisme onusien. Retour contre-révolutionnaire au droit divin, à la religion, à la nation organique, au romantisme de l’émotion, à l’égoïsme sacré et au culte de la force qui tranche. Une frange de militants est mobilisée pour entraîner la société et embrigader les esprits : squadristi italiens, SA et SS allemands, siloviki russes, milices trumpistes. Ce que l’Action française a su faire au début du siècle précédent, Q anon veut le faire au début du siècle présent.
  4. Démagogue : pas de succès de l’irrationnel nationaliste et xénophobe sans un agitateur habile. Mussolini, Staline, Hitler, Trump (pour ne prendre que quelques exemples occidentaux) ont su agréger autour de leur personnalité tous les frustrés, les enthousiastes, les fana-mili, les activistes. Il s’agissait de conquérir le pouvoir – puis de le garder. Seul Trump a échoué pour le moment à rester président même s’il a déclaré qu’il « ne reconnaîtrait jamais la défaite ». Mais il profite des failles du système représentatif de la démocratie (aggravées par le système électoral archaïque des Etats-Unis) pour contester le vote des citoyens. Sa « vérité » est qu’il ne peut être battu. Comme dans la télé-réalité, le show doit continuer. C’était hier la radio et le cinéma qui servaient la propagande ; c’est aujourd’hui l’Internet, les réseaux et la télé qui s’en chargent, matraquant la théorie du Complot et amplifiant tout ce qui mine inévitablement le parlementarisme : le clientélisme, la corruption, la lâcheté, la combinazione. Anarchistes, complotistes et croyants se liguent pour porter les coups de boutoir au « Système » de la règle de droit comme si celui-ci, une fois renversé, n’en générerait pas un autre – en pire : le fascisme, le communisme, le nazisme, etc.

Ces quatre causes sont universelles ; l’histoire ne se répète jamais mais ses mécanismes se répliquent. La montée de la violence, les frustrations sociales augmentées par les ravages de la pandémie, l’absence de nouvelle « frontière » à explorer pour les citoyens (l’espace et le transhumanisme sont réservés à quelques élites, seul le « retour à » est accessible à tous sans limites), la politique-spectacle augmentée par les réseaux sociaux sans digues, ont créé le phénomène de Trump le trompeur, le champion du parti des éléphants.

Si les normes non écrites, les règles informelles et les conventions sont la colonne vertébrale d’une démocratie, celle-ci a du mouron à se faire car l’exemple vient du phare mondial : les Etats-Unis de la grande révolution de 1776. Mélenchon doit regarder cela avec grand intérêt.

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Le monde vu de Moscou

Jamais la Russie ne m’a paru si loin de l’Europe. Je croyais jadis qu’une certaine culture commune existait, faite de christianisme, de littérature, d’histoire conjointe voire d’affinités ethniques. Il s’avère qu’il n’en est rien, du moins sous Poutine. Mais comme il est élu (malgré les fraudes probables) avec un pourcentage si élevé et une popularité forte (en baisse dans les villes), il représente le point de vue russe sur le reste du monde. J’ai pu m’en rendre compte par moi-même en Ukraine, en Crimée, à Saint-Pétersbourg, lorsque je m’y suis rendu ces dernières années.

Aussi l’extrême-droite (et une bonne part de la droite traditionnelle) se trompent – comme d’habitude – sur la « Sainte » Russie conservatoire de la tradition. Comme tous les idéologues, ils prennent leurs désirs pour des réalités. Trump en est l’exemple outré, mais « croire » plutôt que de « voir » est le lot de quiconque est persuadé à l’avance d’avoir tout compris et d’avoir forcément raison. Alain Besançon, dans les années 1970, l’avait déjà dit contre la gauche béate en communisme : la Russie (hier l’URSS) a ses propres intérêts d’Etat et elle ne représente en rien une culture « originelle » qui permette de ressourcer une Europe affaiblie par la mondialisation et le métissage culturel.

Il faut relire Jules Verne, bien plus réaliste que maints commentateurs géopoliticiens (chroniqué sur ce blog) : la Russie est à cheval sur l’Asie et a été soumise longtemps aux cavaliers des steppes mongoles. Elle n’est donc qu’en partie européenne, une partie forcée par les élites emmenées par Pierre le Grand, mais qui ne touche guère en profondeur le peuple. Saint-Pétersbourg est la vitrine, pas le pays, tout comme Saint-Germain des Prés n’est que la facette intello bobo de la France. L’Eurasie est une conception du monde avant d’être une politique, celle trop vague de Vladimir Poutine pris entre l’étau de l’OTAN et celui d’une Chine en plein essor de puissance.

Jean-Sylvestre Mongrenier a le mérite de replacer tout récemment les choses en chercheur dans les 550 entrées de son Dictionnaire. Docteur en géopolitique, chercheur associé à l’Institut Thomas-More, il est professeur agrégé d’histoire et chercheur à l’Institut français de géopolitique.

La Russie n’a pas d’affinités électives : répétons-le, elle n’a que des intérêts d’Etat. L’ex-communiste colonel du KGB n’a rien d’un chrétien, même s’il affiche son soutien à l’église orthodoxe. Cet appareil est le pendant populaire du parti communiste pour les élites russes actuelles : on s’en sert pour canaliser le peuple. C’est mieux que l’opium aux Etats-Unis qui fait que la population se rêve héroïne. Pas de solidarité chrétienne avec l’Arménie chrétienne (où je me suis rendu aussi) – mais le cynique intérêt stratégique d’aider le Haut-Karabagh pour s’implanter militairement au Caucase, et l’intérêt stratégique de soutenir la Turquie en enfonçant un coin dans l’OTAN affaibli par un paon ignare à la tête des Etats-Unis. L’essentiel est que l’armée russe soit déployée dans chaque Etat du Caucase : en Géorgie (Abkhazie, Ossétie du Sud), en Arménie (base de Gumri), en Azerbaïdjan (Haut-Karabakh). La Russie de Poutine, jamais en reste de placer ses pions, a obtenu un statut d’observateur au sein de l’Organisation de la Coopération Islamique… Car elle se veut une puissance globale, de même niveau que les Etats-Unis et la Chine, malgré sa démographie déclinante, son économie bananière et sa rigidité de gouvernement.

La fameuse Russie « de l’Atlantique à l’Oural », souvent citée car énoncée par de Gaulle, n’est pas une invention du grand homme, nous apprend Mongrenier. Elle a été émise au XVIIIe siècle par Tatitchev, le géographe de Pierre le Grand et visait à poser le souverain de toutes les Russies en égal des souverains européens à la tête d’empires outre-mer. Aucune solidarité d’origine, de culture ni de destin commun à toute l’Europe dans cette expression purement géopolitique.

Les Etats n’ont que des intérêts, pas « d’amitié ». Moscou a félicité Hitler en 1940 lorsque la France s’est effondrée : le pacte germano-soviétique, longtemps occulté par « nos » communistes qui ne voulaient plus le voir, était une réalité d’intérêts partagés. Mais le « traité d’amitié et de coopération du 28 septembre 1939 » avec l’Allemagne, qui faisait suite au « pacte » du 23 août, n’a pas empêché Hitler de se retourner contre son « ami » dès 1941. La politique spectacle à laquelle nous sommes habitués depuis Mitterrand – depuis que les radios sont « libres » et l’audiovisuel éclaté au profit d’intérêts purement commerciaux d’audience – ne peut plus comprendre ce qu’est une politique de puissance. Pourtant Trump et l’Amérique même sous Obama ou Clinton, nous montrent la réalité. Poutine est de la même eau, tout comme Xi Jinping et Erdogan. Blablater à la Macron sur « l’amitié » ou la solidarité européenne de la Russie, ou encore sur son appartenance chrétienne en contraste avec l’islam, n’a aucun sens. Cela ne pourrait en avoir – et encore, provisoirement – que si la Russie était envahie par des hordes islamiques ou des divisions chinoises, mais cela ne paraît pas pour demain.

Ce qui compte aujourd’hui pour Poutine et le pouvoir russe (même sans Poutine) est de renverser l’ordre international imposé en 1945 puis étendu à l’Europe centrale et orientale après la chute du Mur. Poutine se veut le nouveau rassembleur des « terres russes » et il profite de toute faiblesse occidentale pour rattacher des territoires par la force armée : en Géorgie, en Ukraine pour le moment. Les agitations pro-russes dans le Donbass en Ukraine, la Transnistrie en Moldavie, l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud en Géorgie, constituent des points d’appui pour de futures entreprises militaires quand l’occasion fera le larron.

La Russie partage avec la Chine l’impression du Déclin de l’Occident, tout comme Oswald Spengler l’avait pointé en 1918. Je l’ai évoqué sur ce blog pour son livre L’homme et la technique paru en 1931 juste après la crise de 29. Les vantardises du clown à la Maison-Blanche, tout comme les mensonges vantards des conservateurs britanniques, les y encouragent nettement.

Jean-Sylvestre Mongrenier, Le monde vu de Moscou – Géopolitique de la Russie et de l’Eurasie postsoviétique, 2020, PUF, 676 pages, €29.50 e-book Kindle €22.99  

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Mexico, la Vierge de la Guadalupe

Le bus nous emmène à la basilique de la Guadalupe. Une Vierge Marie à peau brune est apparue en décembre 1531 à un jeune berger indien, Juan Diego de son nom de baptême.

Didier van Cauwelaert a commis sur ce thème en 2001 un joli roman, sans prétentions mais qui se lit bien et que je vous conseille, L’apparition. Depuis, comme il le note en postface, Juan Diego a été béatifié en 1990 puis canonisé par le pape Jean-Paul II le 31 juillet 2002. La Vierge noire de la Guadalupe a été proclamée Patronne du pays en 1737, Reine du Mexique en 1895, puis Impératrice des Amériques en 1910 ! La Vierge de la Guadalupe serait surtout la réincarnation de la déesse mère Tonantzin, protectrice de la fécondité. Son modèle figuré est, paraît-il une Vierge de l’Apocalypse peinte dans une église de la Macarena à Séville et le peintre indien Marcos, ancien élève de Pieter de Gand à Mexico, n’y serait peut-être pas étranger.

La basilique à « Lupita », comme la Vierge de la Guadalupe est nommée affectueusement ici, est le monument catholique le plus fréquenté au monde avec 14 millions de visiteurs par an !

« Que ton coeur ne soit pas troublé. N’aie pas peur de cette maladie ni d’aucune autre maladie ou angoisse. Ne suis-je pas là, moi qui suis ta Mère ? N’es-tu pas sous ma protection ? Ne suis-je pas ta santé ? Ne reposes-tu pas heureux en mon sein ? Que désires-tu de plus ? Ne sois pas malheureux ou troublé par quoi que ce soit » – telles furent les paroles énoncées par la Vierge brune à Juan Diego et par lui ainsi rapportées. La Mère latine a le comportement « méditerranéen », englobante, protectrice, suscitant une nostalgie de poussin pour les ailes de sa mère poule. Le catholicisme mexicain se nourrit plus de foi que de charité ; la Vierge est l’hypertrophie de la Mère mais tout reste dans la famille.

Les apparitions de Notre-Dame de Guadalupe sont inspirées du Nican Mopohua écrit en nahuatl par l’Indien Antonio Valeriano, publié par Luis Lasso de la Vega en 1649. Dix ans après la prise de Mexico, la guerre se termine. Juan Diego le 9 Décembre 1531, voulant se rendre au marché de Tlatelolco, passe sur la colline de Tepeyac lieu de culte de la déesse mère Tonantzin. Il entend une voix qui l’appelle par son nom « Juan, Juantzin, Dieguito ». Elle s’adresse à lui en sa langue maternelle, le nahuatl, et lui demande de lui consacrer une chapelle ici même, « afin que je puisse dispenser mon salut et ma compassion à tous ceux qui viendront vers moi ». Juan se rend chez l’évêque Franciscain Mgr Zumarraga pour lui faire le récit de son entretien avec la Vierge. Il ne veut pas le croire, évidemment.

Juan Diego rentre chez lui et passe voir son vieil oncle Juan Bernardino qui a la peste et pour lequel le médecin ne peut plus rien. Juan le veillera jusqu’au matin avant d’aller chercher un prêtre par la route de Tlatelolco. Lui apparaît de nouveau une brève apparition virginale : « je vais te donner un signe ». Juan retrouve son oncle complètement rétabli par la venue d’une certaine Guadalupe qui lui a révélé qu’il était guéri. Il l’a crue et s’en trouve très bien. Mais Juan doit surtout aller exposer ce signe à l’évêque, tout en lui apportant des roses de la colline. « Des roses ici en plein hiver ? – en plein hiver ! » Juan Diego se rend donc sur la colline de Tepeyac où des bosquets de roses ont jailli. Juan en cueille un bouquet et le porte dans sa tunique. Arrivé devant Mgr Zumarraga, lorsqu’il déroule sa « tilma », cette tunique indienne tissée de fibre d’agave, les roses roulent sur le sol mais l’image de la Vierge se trouve imprimée recto verso sur la fibre. On dit qu’il ne s’agit pas de peinture, qu’il n’y a pas de pigments. Le vrai miracle de la Virgen de la Guadalupe commence.

En 1537, le pape Paul III déclare que les Indiens ont une âme et qu’il ne faut plus les massacrer.

Le lieu que nous allons visiter, la colline Tepeyac, était celle-là même où la déesse Tonantzin était adorée. En 1910, le pape Pie X a proclamé Notre-Dame de Guadalupe patronne de toute l’Amérique. La statue en bronze de Jean-Paul II trône désormais en face de la basilique. La Morenita, la Vierge à peau brune, est adorée dans tout le sous-continent « latino » après avoir servi de signe aux Espagnols durant la Reconquête contre les Arabes. L’Estremadure la fête également.

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Le parterre de sable du Ryôan-ji

Parmi les silences de Monsieur Palomar, il y a « Le parterre de sable » du Ryôan-ji, ce temple zen japonais. Roches et sable pour contempler l’absolu – « sans le recours à des concepts exprimables en paroles ». Se dépouiller de soi pour entrevoir le Moi absolu par intuition, imprégnation directe de l’Être à l’esprit.

Certes, se dit Monsieur Palomar. Mais comment méditer dans une foule de touristes qui photographient, commentent et lisent leur guide, et de collégiens en uniforme pressés d’en finir pour aller chahuter le petit copain au-dehors ? « Il cherche à imaginer toutes ces choses telles que les sentirait quelqu’un qui pourrait se concentrer à la vue du jardin zen en silence et dans la solitude ». Ce n’est pas sans humour à l’italienne qu’il décrit les gens, les progénitures, les étudiants, les appliqués qui vérifient « que tout ce qui est écrit sur le guide correspond bien à la réalité et que tout ce que l’on voit dans la réalité se trouve bien écrit sur le guide ». C’est un réflexe bovin que l’on rencontre aujourd’hui sur les quais des gares de RER, où les gens consultent le tableau d’affichage des arrivées et des destinations en vérifiant sur leur smartphone que c’est bien écrit pareil, paraissant ahuris de constater que tel est toujours le cas.

Les instructions pour lire le jardin zen sont claires en paroles, « pourvu que l’on soit vraiment sûr d’avoir une individualité dont se dépouiller », écrit finement l’auteur. Car l’individu, dans ces comportements de foule, est bien en peine de se trouver. Seuls les aristocrates ont le privilège de trouver l’espace, la solitude et le temps nécessaires à méditer en paix et à détacher leur moi de toute possessivité et orgueil. Vous l’avez noté, espace, solitude et temps correspondent aux trois étages de l’humain : les sens, les passions, l’esprit. Italo Calvino demeure toujours logique, même dans le dépouillement de soi.

Ce pourquoi « il préfère s’acheminer dans une voie plus difficile, chercher à saisir ce que le jardin zen peut donner à qui le contemple dans la seule situation où il peut aujourd’hui être vu, en tendant le cou parmi d’autres cous ». Et c’est bien ce que nous faisons lorsque nous visitons ce jardin. Nous ne voyons guère les rochers et le sable que comme des choses, tandis qu’alentour nous percevons la foule solitaire, la marée de petits grains individuels des gens en foule. « Il voit le monde continuer, en dépit de tout, à exposer les cimes rocheuses de sa nature indifférente au destin de l’humanité, sa dure substance irréductible à toute assimilation humaine… »

Le jardin zen sera encore là lorsque nous ne serons plus, réactualisé chaque matin par le râteau des moines, le sable renouvelé tandis que les rochers demeurent. Et sans cesse de nouvelles marées humaines viendront battre tout autour, pour être là, pour avoir vu, pour en parler alors que justement la parole est de trop. Lisez Calvino, vous en saurez plus que par les guides du Ryôan-ji.

Italo Calvino, Monsieur Palomar, 1983, Folio 2020, 192 pages, €6.90 e-book Kindle €6.49

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Mexico, place des Trois Cultures

Notre nuit est réparatrice car dormir dans les sièges d’avion n’est jamais confortable. Elle est cependant entrecoupée de réveils dus au décalage horaire. A 7h du matin ici, il est déjà 14h à Paris ! Cela passera dans quelques jours.

Très classique à Mexico, nous allons aborder le pays par la Place des Trois Cultures. La première est la Tlatelolco préhispanique, la seconde la culture coloniale avec l’église dédiée à Santiago – saint Jacques – la troisième la culture contemporaine par les bâtiments modernes de verre et d’acier du ministère des Affaires Etrangères. Cette place n’est pas née d’elle-même mais aménagée par un architecte dans un plan volontaire. Marco Pani, en 1964 a incorporé avec un souci d’harmonie les vestiges précolombiens du sous-sol, l’église érigée au-dessus et les bâtiments contemporains en un ensemble qui symbolise tout le Mexique.

Tlatelolco a été fondée par des populations toltèques venues du nord sur une vision induite par leur dieu Huitzilopochtli : un aigle perché sur un figuier de barbarie (« nopal »). L’aigle, tout comme le jaguar, est l’incarnation du Soleil, « dévoreur d’énergie ». La figue paraît un cœur sanglant sacrifié. La « dévoration d’un serpent » n’est qu’une interprétation espagnole des signes ondulés aztèques qui signifient « la guerre ». Rien de biblique dans ce repas, pas de Diable terrassé par le Saint.

La date de fondation est fixée à 1337 de notre ère. A l’époque, Mexico n’était qu’un îlot artificiel au milieu d’un lac. La cité-état a été annexée à l’agressif et dominateur empire aztèque en 1473 et son roi précipité du haut de la grande pyramide, le cœur arraché, en offrande aux dieux. La ville comptait environ 300 000 habitants, était édifiée sur une lagune aux jardins flottants et rattachée à la terre par trois chaussées et plusieurs ponts. « C’était comme les choses d’enchantement dont on parle dans le livre d’Amadis, à cause des grandes tours, des pyramides et des édifices qui étaient dans l’eau – tout en maçonnerie – certains de nos soldats se demandaient si ce qu’ils voyaient n’était qu’un rêve », selon Bernal Diaz del Castillo (Histoire véridique de la conquête de la Nouvelle Espagne).

Le site de Tlatelolco qui s’étend à nos pieds était, du temps des premiers Espagnols, un gigantesque marché entouré de galeries. Son nom signifierait « terrasse ». Selon del Castillo, on y trouvait « des marchands d’or et d’argent, de pierres précieuses, de plumes, d’étoffes, de broderies et autres produits ; et puis les esclaves ». On dit que 60 000 personnes fréquentaient chaque jour ce marché. En juin 1521, des conquistadores ont été fait prisonniers en cet endroit, avant d’être sacrifiés à cœur ouvert sur la grande pyramide. Deux mois plus tard, les guerriers aztèques ont livré ici leur dernier combat. L’empereur Cuauhtemoc y a été capturé par Hernan Cortès le 30 août 1521.

C’est en 1535 qu’un couvent a été fondé sur les ruines de Tlatelolco par les Franciscains. Un collège y a été annexé pour élever dans la foi catholique les enfants des nobles Mexicains. Bernardino de Sahagun y a enseigné dès 1529 avant d’écrire son Histoire générale des choses de la Nouvelle Espagne. La chapelle est devenue église en 1609, dédiée à Santiago de Compostella et bâtie de tezontle, la pierre volcanique de la région. Deux campaniles entourent une façade baroque.

Le lieu demeure symbolique du Mexique. C’est ici qu’en octobre 1968 l’armée fit 400 morts en réprimant la révolte étudiante. Jean-Marie Gustave Le Clézio évoque cette journée (il n’y était pas mais travaillait alors au Mexique) dans son livre de souvenirs, Révolutions. C’est ici aussi que le tremblement de terre de septembre 1985 a eu son épicentre.

Nous entrons dans l’église où une messe se termine. Le chœur est simple, fonctionnel.

La visite du site archéologique alentour s’effectue par un parcours balisé, sur un chemin récent, pavé. Thomas dérange un brave flic en train de mâchonner le lourd sandwich de son petit déjeuner pour savoir où entrer. Nous descendons sur le site par le temple de Quetzalcoatl au corps circulaire, à la façade rectangulaire, flanquée d’un escalier vers l’est. Le quetzal est l’oiseau royal, fier de sa queue empanachée, si fier qu’il construit, dit-on, des nids à double entrée pour le pas froisser ce bel appendice en faisant demi-tour.

Les fouilles de 1987 à 1989 ont mis au jour 41 tombes et 54 offrandes, y compris des restes d’enfants en pot accompagnés de figurines d’argile, de pierre, de coquille. Suit le temple dit « du calendrier » pour ce qu’il offre des murs décorés de 13 glyphes chacun, les 13 jours rituels du calendrier aztèque. C’est un jeu habituel, chez les touristes français, de se préoccuper du calendrier aztèque. L’année commence au nord et se poursuit à l’est et au sud.

Du Palais, d’un autre bâtiment qui s’offre à la vue lorsqu’on suit le chemin pavé ne subsistent que les soubassements de quatre pièces entourant une cour centrale. Dans le coin sud-ouest du palais s’élève un autel dédié à Tlaloc, dieu de la pluie. Plusieurs autres « temples » sont orientés vers la cour sud. Le temple des peintures a un mur vertical et une plateforme plus haute que les autres. Les trois façades restantes sont décorées. Le grand temple a ses murs décorés de bas-reliefs dédiés à Huitzipochtli puis à Tlaloc. Ses escaliers sont orientés vers l’ouest. Le temple est surmonté d’une plateforme de 60 m de long. Au nord-ouest se dresse un autre temple qui contraste avec les autres parce que bâti de pierre rose. Plein nord reste un mur considéré comme le « mur aux serpents » qui délimitait jadis l’espace dédié aux dieux. Suivent le temple C, l’autel B et le temple A rectangulaire, orienté à l’ouest, au linteau sud décoré de représentation de mains humaines. En 1963, 170 crânes humains ont été découverts, issus de la décapitation des victimes après leur sacrifice.

Tous ces restes de pierre sont les ruines de l’empire aztèque. La vieille église espagnole, couturée de cicatrices dues aux tremblements de terre, dresse sa flèche orgueilleuse au-dessus du sous-sol ; elle se reflète comme un écho culturel sur les vitres fumées du Ministère contemporain. Tout un symbole.

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Les vieux de la vieille de Gilles Grangier

Adaptation du roman Les Vieux de la vieille de René Fallet paru en 1958, le film illustre la France restée rurale des années cinquante. Je l’ai connue, cette France-là, à la fin de ces années-là et, dans le film, nous y sommes. René Fallet, petit-fils de paysan et fils de cheminot, engagé l’année de ses 16 ans en 1944, devenu journaliste puis écrivain populiste la décrit sans la caricaturer. Elle est dans son jus.

Ils sont trois, vétérans de la guerre de 14, l’un à Verdun comme mon grand-père, l’autre aux Dardanelles comme mon autre grand-père, le troisième dans la Somme et ils rebattent les oreilles des autres de leur épreuve, comme ce fut le cas à mon époque. Ils ont dans les 65 ans et font déjà vieillards, alourdis, mal rasés, peu soigneux de leur personne, l’accent de terroir à couper au couteau. L’hygiène de cette France-là laissait à désirer, on ne se lavait que le visage et les mains au matin et les pieds une fois la semaine comme le rasage au coupe-chou ; quant au reste, il fallait nager jeune ou attendre l’été ou les cérémonies pour prendre un bain dans un tub rempli à la lessiveuse. Ils vivent en Vendée dans le village de Tioune spécialisé dans le cochon (Apremont dans la réalité). Ils se rencontrent au bistro du village et consomment des chopines de pinard à 12°, un litre chacun pour le moins, habitude prise dans les tranchées et parce que « le sang de la France » est bon pour la santé même si le trois étoiles vient encore d’Algérie.

Baptiste Talon (Pierre Fresnay, 63 ans au tournage) retourne justement par le car de sa ligne SNCF Pithiviers-Etampes, qu’il a parcourue durant 35 ans. Sonne pour lui l’âge de la retraite, « à cause des jeunes polytechniciens » qui veulent moderniser le réseau (et les effectifs). C’est tout à fait ça, la France de 1958 : une modernité encouragée par le gaullisme qui arrive au pouvoir, la résistance des vieux pétainistes arrêtés à la seule guerre qu’ils ont gagnée – contrairement à celle de 40 avec leurs fainéants de fils. Baptiste rejoint, évidemment au bistro, ses amis Jean-Marie Péjat (Jean Gabin, 56 ans au tournage) qui répare des vélos et est resté célibataire, toujours trop jeune ou trop vieux pour se marier à cause de la guerre de 14 et des quatre ans passés jusqu’en 18, et Blaise Poulossière (Noël Noël, 62 ans au tournage), éleveur de cochons qui a passé la main à son fils qui le traite comme un gamin parce qu’il caresse trop la bouteille. Il n’y a guère que sa petite-fille Mariette (Yane Barry, 24 ans au tournage) bientôt mariée, qui l’émoustille ; ses copains disent qu’ils se la feraient bien s’ils avaient encore 20 ans ou même 40.

Baptiste, seul dans la vie et délaissé par la société qui le juge désormais inutile, a appris par un ami que la vie à l’hospice de Gouyette tenu par les bonnes sœurs non loin du village, est une vie de cocagne : un litre de vin à midi, une chopine le soir, la soupe, la sieste sur la pelouse et ainsi de suite. Lui veut s’y retirer. Ses amis s’en étonnent ; ils sont enracinés dans Tioune et gardent une certaine liberté, pourquoi aller s’emprisonner volontairement ? Mais un effort trop grand pour Jean-Marie, qui veut relever une palissade tombée alors qu’il n’a plus 20 ni même 40 ans, lui prouve qu’il n’est plus l’homme qu’il fut. Quant à Blaise, houspillé par son fils et ses petits-fils qui se moquent de sa saoulerie, il n’a plus guère sa place dans la famille ; les cochons prospèrent bien sans lui.

Ils décident donc de partir avec Baptiste et signent « les papiers » devant le maire, un gros rougeaud à béret qui est riche marchand de bestiaux ou fermier aisé (Paul Mercey) comme j’en ai connu à la même époque dans un semblable village où j’ai passé une partie d’enfance. Mais, rebelles et anciens de 14-18, ils partent à pied. Non sans un panier de litrons bien rempli. La première étape est au cimetière où repose la femme de Blaise, qui s’est noyée dans l’étang et dont la rumeur de village soupçonne son mari excédé de l’y avoir poussée. C’est un secret, mais de ceux que l’on ne partage qu’avec une seule personne à la fois, ce pourquoi tout le monde est au courant. Là reposent aussi les copains d’école, morts à la guerre ou réformés, ce qui engendre quelques dialogues ironiques à la française, ces « bon mots » de Michel Audiard au meilleur de sa forme.

Les litrons sont bien entamés lorsque le trio repart sur la route. Blaise, bourré comme à son habitude, se vautre dans un fossé tandis que les autres continuent. Ils l’attendent mais il ne vient pas et Baptiste emprunte une camionnette Simca ? (très laide) pour aller le chercher tandis que Blaise est pris par une autre camionnette Citroën Type H à carrosserie de tôle ondulée bien connue de ces années-là. Ne voyant pas ses copains, il s’engouffre au café du coin. Imbroglio hilarant, Jean-Marie reste tout seul et ne retrouve Blaise que lorsque le cafetier le jette une fois fin saoul. L’éleveur de cochons n’en a pas fini avec ses potes. Si ceux-ci le transportent dans le foin d’une ferme voisine, le chien allemand qui aboie et mord les fait fuir tandis qu’il attire le pécore. Blaise se fait reconnaître et a droit à la soupe et au lit de plumes tandis que les autres, trop bons samaritains, couchent dans la grange.

Les voilà enfin devant l’hospice flanqué de grilles et de hauts murs. Jean-Marie et Blaise renâclent devant cette apparence de collège ou de prison mais Baptiste, tout à son fantasme conté par son ami, va de l’avant. Tous le suivent et les bonnes sœurs s’en emparent. Sauf que l’ami de Baptiste est mort trois mois auparavant et que la vie quotidienne est moins rouge qu’il s’en était vanté : douche obligatoire, pas de pinard au déjeuner mais seulement une fois la semaine ; quant à la soupe, c’est du bouillon plus liquide que consistant.

Le soir même, les trois décident de s’évader. Ils font le mur non sans escalader les casiers à bouteilles pour piquer du pinard pour la route, les faisant s’écrouler. Au matin, ils se reposent dans une ferme où ils ont fait les foins en 1920 et 21, lutinant la fermière (Mona Goya) qui était alors jeune et accorte – comme eux. Baptiste, qui avait « perdu » sa montre de gousset il y a quarante ans, la retrouve sous sa serviette de table car la fermière s’en souvient et garde de lui un souvenir ému même s’il ne s’est rien passé d’inavouable, sauf dans les hâbleries des gars.

Puis ils marchent mais n’ont plus 20 ans ni 40 et finissent par prendre le car, cette invention de la modernité qu’il haïssent comme les autos, dont une Simca Aronde de ces années-là qui corne lorsqu’ils sont au milieu de la route ou la grosse Ford Vedette à moteur V8 de la fermière aisée. Au village, les gendarmes à vélo les attendent (Jacques Marin et Michel Galabru) pour bris de bouteille, esclandre et mise en dangers de vieillards fragiles. Le maire les sauve à condition qu’ils se tiennent à carreau.

Ils vont dès lors contempler la vie qui va tout en la critiquant avec cette ironie française née dans les tranchées et le Canard enchaîné (où René Fallet a travaillé). Le pré de Baptiste est transformé en terrain de foot communal et sa bonne herbe saccagée par les joueurs comme par les visiteurs. Le foot était la seule attraction des villages paysans avec le vélo et le bal en ces années-là, la télévision, trop chère et qui venait à peine de parvenir en province avec ses relais hertziens, était réservée aux riches et aux cafés. Mais le ballon, shooté par des pieds inexperts, s’égare vers l’atelier de Jean-Marie. Bis repetita placent, ce n’est pas la première fois. Les jeunes veulent le récupérer car il est le seul en état de jeu de tout le village, mais les vieux s’en moquent et le laissent au fond du puits. Mais ils jouent la comédie des bons vieillards qui aident la relève car « ils n’ont que ça à faire », étant mis au rebut par la retraite ou les fils. Ils cherchent, mais ne trouveront pas.

Pour qui n’a pas connu ces années d’après-guerre où la France de la IVe République s’assoupissait dans les campagnes restées comme avant 14, avec ses gosses trop habillés et ces mariages endimanchés où l’on jetait à poignée des dragées en l’air, ce film offre une tranche de vie réaliste et un décor sans fard. Manquent seulement les poules, pourtant omniprésentes dans toutes les campagnes. Il y a bien des canards, mais ce n’est pas la même chose, ils ne vont pas se coucher avec le jour.

Une heureuse récente réédition !

DVD Les vieux de la vieille, Gilles Grangier, 1960, avec Jean Gabin, Pierre Fresnay, Noël-Noël, Gaumont 2020, 1h30, €16.99 blu-ray €18.30

René Fallet, Les vieux de la vieille, 1958, Folio 1973, 224 pages, €6.90

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Arrivée à Mexico

Alors que la pandémie nous interdit de voyage, rien n’est plus revigorant que de se souvenir des voyages jadis effectués. En cet hiver frigorifiant aux perspectives grises, je vous emmène au Mexique.


Mexico connaît 7 h de décalage horaire avec Paris. Nous arrivons à la nuit de ce même jour, un samedi plus long d’un tiers qu’un samedi ordinaire. Au sortir de l’atmosphère aseptisée de la cabine, nous sautent aux narines des relents de carbone et d’huile. Nous entrons dans l’atmosphère particulièrement polluée de la plus grosse ville du monde, près de 25 millions d’habitants entassés dans la cuvette de Mexico, entre les volcans éteints qui veillent. Le parking de l’aéroport recèle de gros 4×4 japonais, des camionnettes américaines au moteur V8 et des Coccinelles presque neuves. Le Mexique a en effet été le dernier pays à produire ce modèle allemand mythique créé « pour le peuple » sous Hitler. Nous apprenons que les habitants du Mexique se nomment dans leur langue les « Chilangos » ; les « Chicanos » des films américains, que nous avons tous en mémoire, sont des Mexicains nés aux Etats-Unis.

Le passage en douane est courtelinesque : un « ordinateur » est sensé lire les cartes de déclarations en douane remplies par chaque passager. De fait, la « machine » est une accorte jeune femme, postée près d’une armoire grosse comme un frigo américain. Nous mettons dans sa main notre carte puis nous devons, derrière elle, appuyer sur un bouton « vert » de la machine en question. Pas question de toucher à la fente ! Tout va bien, l’ordinateur a jugé que nous n’avons « rien à déclarer ».

Thomas nous attend. Français de Bergerac, quatrième d’une famille de six enfants, il a quitté la France pour cause de chômage chronique après un BTS de logistique. Il a le goût de l’ailleurs comme sa génération, le meilleur du pays qui s’en va, la faute à l’égoïsme des « inclus » et au conservatisme de syndicats principalement investis par les protégés du statut public dont le chômage est la dernière préoccupation. Sans faire de bruit, c’est toute une frange de dynamisme et de compétences qui va s’établir à l’étranger. Le rêve d’une majorité de jeunes Français est « d’être fonctionnaire » : elle réussite d’un système bloqué où la Reproduction chère à Pierre Bourdieu fonctionne à plein – mais pas là où l’on croit. Pragmatique, la jeunesse comprend que l’état de « fonctionnaire » est comme une charge d’Ancien Régime : une fois « achetée » par concours où le talent compte moins que le nombre de places ouvertes, c’est un statut garanti à vie. Tout le système pousse vers la fonction publique, la fiscalité vers le salariat moyen public, le tout conçu comme un « idéal » social et républicain, une sorte de clergé laïc.

Que nul ne s’étonne si la création d’entreprises se porte mal en notre pays ou que la transmission des PME soit si aléatoire. Les grosses entreprises deviennent mondiales – elles y réussissent assez bien – les moyennes se font dévorer peu à peu faute de compétitivité, les petites, lorsque leur créateur et dirigeant passe la main, végètent et meurent. Les Français, malgré leurs discours révolutionnaires, ne semblent pas sortis de la mentalité d’Ancien Régime. Peut-être même peut-on penser que le discours est d’autant plus radical et les « manifestations » d’autant plus théâtrales que la société et la mentalité sont fondamentalement conservatrices.

Le groupe auquel je me suis joint va tester une première : le premier itinéraire d’un premier voyage de randonnée de Terres d’aventure dans le Yucatan (il a été revu et adapté depuis). Pour Thomas, l’accompagnateur français, il s’agit de son premier groupe de randonneurs. Le circuit a été élaboré il y a une dizaine d’années déjà mais la révolte zapatiste au Chiapas a interdit l’accès à la région durant une très longue durée. Le rapport hommes/femmes est assez équilibré sur cet itinéraire, ce qui n’est pas toujours le cas suivant les treks. Les professions sont diverses, cinq enseignants (dont trois en math), un technicien de laboratoire pharmaceutique, une juriste, une technicienne dans la monétique, une modéliste de lingerie…

Un minibus nous mène de l’aéroport jusqu’à l’hôtel Jenna, calle Jesus Teran, dans le quartier de la Colonia Juarez, dans le centre de Mexico.

Une margarita de bienvenue nous attend, très dosée en eau (purifiée) accompagnée de citron vert et peu en tequila. Nous dînons à la cafeteria de l’hôtel d’une soupe pimentée ou de poulet grillé au guacamole, le tout pour une centaine de pesos. Le guacamole est un mélange d’avocat, de piment vert, d’oignon et de citron vert plus ou moins grossièrement mixé. Avec les tacos, ces galettes de maïs qui ressemblent à des crêpes sèches, c’est délicieux, titillant doucement les papilles, suscitant l’appétit.

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Bonne année !

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Retour sur une étrange année

Le millésime 2020 restera dans l’histoire comme l’année 1918 ou 1945, une grande année pour l’humanité. Une année mondiale avec de grosses interrogations sur la crise. C’est le premier confinement depuis la guerre, la première vraie pandémie depuis 1918, la première fois dans l’histoire humaine que le monde entier est touché à peu près en même temps, 3.5 milliards de confinés ! Les atouts et les faiblesses des sociétés comme des gens s’y révèlent. Mais aussi le fait de regarder cette fois tous dans la même direction : l’humanité entière. Ce qui peut changer les mentalités.

Durant les premiers mois de la pandémie, la France centralisée, autoritaire, administrative, peine à déstocker, à faire produire ou à faire livrer les masques de protection ; l’impréparation est manifeste, malgré les précédentes alertes dues à des virus ou des catastrophes chimiques ; la bureaucratie des hiérarchies intermédiaire fait barrage, ralentit, réticente et imbue de son petit pouvoir. Les hôpitaux sont débordés et les médecins libéraux trop sollicités ; rien n’a été réorganisé pour donner de la souplesse et de l’efficacité depuis des décennies (le numerus clausus, l’absence de liste de matériel obligatoire à conserver en permanence, la gestion du chiffre à l’hôpital, les budgets en baisse rabot sans tenir compte des particularités locales, le caporalisme de Paris, l’absence de moyens déplaçables, l’indigence relative de l’armée en renfort).

Les politiciens ont fait avant tout de la politique avant de faire de la santé, autorisant de façon honteuse les élections municipales en mars puis changeant de cap drastiquement le soir-même (!) en instituant le confinement. Tout en faisant dire par la porte-parole si bête que « les masques ne servent à rien », faute d’en avoir en quantité suffisante ! Les gens n’ont pas cru vraiment au danger pandémique et se sont retrouvés trop souvent dehors, certains partant même en vacances dans les résidences secondaires. Le 1er mai voit Marine Le Pen en femme voilée (un comble !) aller fleurir Jeanne d’Arc et une manif de la CGT sans souci de la promiscuité, au contraire « des entreprises » où le même syndicat se dit inquiet pour les travailleurs sur les mesures de distance sociale. L’économie, évidemment devenue trop dépendante de l’étranger, en pâtit. Seuls les agriculteurs travaillent comme si de rien n’était, approvisionnant les magasins. La bourse s’est effondrée, un tiers en moins depuis le plus haut, l’incertitude est majeure sur la suite et la dette s’accumule sans compter – l’or monte, signe des temps. Une seule chaîne de radio publique semble subsister pour les informations et les journalistes travaillent depuis chez eux, les interviews se font par téléphone ; côté télé, ce n’est guère mieux, on recycle les vieilles séries et les vieux documentaires.

Le réseau Internet sature, malgré les vingt-cinq ans écoulés depuis son origine. Le dimanche de Pâques, le débit Internet est faible en fin de matinée : les gens du coin sont-ils tous à regarder la messe papale sur le net en même temps ? La décroissance écolo est là dans les faits, comme la démondialisation forcée – et ce n’est pas la joie ! Un bon point : la pollution recule et les « vraies valeurs » (comme on dit) se révèlent : produits de première nécessité, agriculture et culture, livre, disque, vidéo, cultiver son jardin. Mais je plains les parents isolés en appartement à Paris avec trois ou quatre gosses ! Il faut les occuper, gérer les relations, laisser un coin à chacun. Jeux de société, cuisine, lecture commune, discussion avec les ados, musculation et exercices, devoirs scolaires, il y a de quoi faire, mais cela demande une discipline, un programme, des horaires. Tout ce que la société hédoniste et portée vers le tout-technique n’a pas appris aux générations nées depuis Mitterrand.

Une jeune fille que je connais bien – 16 ans – pense que le monde sera très différent après ; j’ai un doute, connaissant l’inertie mentale des sociétés et les habitudes ancrées que l’on répugne à changer. Il y aura évidemment des remises en cause, notamment sur les secteurs les plus indispensables : la santé, l’alimentation, les technologies de communication, l’énergie. Ces secteurs sont stratégiques et nous ne devons pas dépendre de l’extérieur, ou du moins hors de l’Union européenne. Les usines des grands groupes seront probablement incitées à imaginer un potentiel de reconversion rapide en cas de choc sanitaire, comme en cas de guerre : les robots de Renault sont programmables et peuvent fabriquer autre chose que des pièces auto. Les sous-traitants étrangers vont être diversifiés. Quant aux « grandes questions » auxquelles mon ado songeait probablement, elles seront peut-être plus communes en effet, la mentalité Confucius rejoignant l’antique culture gréco-romaine d’Europe pour contrer l’égoïsme sacré anglo-saxon, de Boris Johnson à Donald Trump en passant par la Suède – tous pays qui ont laissé faire et laissé passer, engendrant un nombre de morts du Covid plus élevé qu’ailleurs. Le climat, les ressources, l’énergie, vont peut-être profiter de cette nouvelle façon mondiale de voir. Peut-être.

Côté social durant ce premier confinement, si vous n’appelez pas vos amis, rares sont ceux qui en prennent l’initiative : la peur de déranger, le texto obligatoire avant de décrocher, nouvelle mode due aux solliciteurs mal payés qui téléphonent pour vendre n’importe quoi. Untel que j’appelle m’annonce évidemment qu’il « allait m’appeler » car il a le temps – comme tout le monde – et envie de prendre des nouvelles (mais il ne l’a pas fait). Les jeunes trouvent le temps long et un mien proche dans sa vingtaine s’étonne du nombre de gens dans les rues de son quartier parisien qui circulent, malgré le confinement « strict ». Il vaut mieux en effet se confiner à la campagne avec jardin plutôt qu’entre quatre murs d’appartement où le soleil ne pénètre jamais, alors que les parcs et jardins sont fermés. Un voisin plus jeune – 16 ans – en école d’hôtellerie a des cours à distance mais, pour la cuisine, pas simple de faire un stage ou de passer un examen…

Je donne cette année mes cours de Master 2 à distance, procédure obligatoire via Teams de Microsoft choisi par l’Ecole. Parler en virtuel apparaît relativement simple mais est plus éprouvant qu’en face à face car l’interactivité n’est pas réelle et l’orateur a tendance à avoir peur des silences. Il y a apparemment autour de trente connectés à mon cours mais pas plus de sept ou huit participent en posant des questions par écrit dans le menu déroulant (parfois dans un français et avec une orthographe déplorable – cela se voit moins à l’oral…). Sans les voir, les échanges sont réduits et les pauses non annoncées paraissent intolérables : conclusion de cette primo-expérience, je parle trop, j’en ai mal à la voix en fin de première matinée. Il y en aura quatre comme cela ; difficile de s’habituer à ce nouveau format même si je vois désormais ce qu’il faut peu à peu aménager.

Un ami, dans la quarantaine, est toujours divorcé et toujours en acrobaties pour voir ses enfants de 14 et 11 ans, un garçon et une fille. La mère, toute-puissante aux yeux de la loi pour des enfants mineurs, est partie s’installer loin de son ex et lui a dû suivre provisoirement s’il veut exercer son droit légal de visite et garder contact avec sa progéniture. Avant le confinement, il était en petits boulots, employé imprimeur, barman, pizzaiolo, livreur de pizzas – tous ces emplois de services de proximité qui se sont figés avec la pandémie. Même les chambres de gîte, qu’il a fait aménager dans la maison de sa grand-mère, ne sont plus louées… Il n’a plus guère de revenus !

Durant le premier confinement annoncé « strict », la grand-rue de ma ville de banlieue verte autour de Paris paraît aussi pleine qu’un jour de semaine ordinaire : commerçants ouverts, couples dans les rues ; seule la Poste ne reçoit que deux ou trois personnes à la fois, les guichetiers masqués et protégés par une vitre, du gel pour les mains. La boulangerie a restreint ses horaires d’ouverture et n’accepte qu’une personne à la fois en boutique ; elle affiche même au bout de trois semaines une exigence de commande 48 h à l’avance, faute de farine en suffisance pour contenter tout le monde. Mais je n’ai jamais vu autant de promeneurs de chiens, parfois le même chien qui mène un autre maître ou maitresse en laisse pour faire semblant d’être « autorisé ». Je vois de ma fenêtre un promeneur de chien rafler tous les pissenlits qui commencent à vigoureusement pousser et fleurir en ce printemps agréable entre les interstices des murs de la rue ; ce n’est pas bête, il « fait ses courses » de confinement.

Les piafs en profitent, jamais on ne les a entendu autant chanter. L’absence de bruits humains, notamment automobile, les incite à s’exprimer plus qu’avant. Les gamins aussi ; beaucoup jouent au ballon ou piochent le jardin sans tee-shirt, au soleil, pour se défouler entre deux chats avec leurs copains à distance.

Le président a causé, le lundi de Pâques à 20h02, après les « applaudissements » rituels à la mode envers les « soignants » (c’est quoi un « soignant » ? Outre les professions médicales : un rebouteux ? Un ami qui vous veut du bien ? Un curé ? La niaiserie des mots qui ne veulent rien dire et réduisent les personnes à un « fonctionnement » augmentent la confusion de la pensée). Cette fois il a été clair, sans jargon ; bien qu’un peu long par souci de ne rien oublier, ni personne, il a dit les incertitudes, les tâtonnements, les manques. Il n’a pas été jusqu’au bout bien qu’il ait fustigé la lenteur des bureaucraties – mais que n’incite-t-il pas l’Administration et le Parlement à les corriger ? Nous serons confinés « jusqu’au lundi 11 mai » – si tout va comme prévu. Pour la suite, tout le monde est content : il faudra être plus solidaire (extrême-gauche), plus souverain (extrême-droite), relocaliser (Les Républicains), augmenter les salaires de ceux qui sont « utiles à la société » selon les mots de 1789 (Parti socialiste), entreprendre de grands travaux pour le durable (écolos). Avec l’affranchissement de la limite des 3% du PIB pour la dette, tout devient possible. Qui paiera ? Les générations futures – ou une ponction brutale sur l’épargne par l’impôt un jour prochain. A moins que ce ne soit l’inflation, mais on la voit mal repartir.

Le lundi 11 mai du déconfinement arrive mais il ne fait pas beau, pluie et vent ; peu de gens sortent dans la rue. Ce ne sont que les jours suivants qu’ils mettent le nez un peu plus dehors, souvent portant masque (dans la rue, hors des grandes villes, à quoi cela sert-il ?). La coiffeuse en profite pour rajouter 10% à ses tarifs « pour achat de produits de nettoyage Covid ». Mais tout ne rouvre pas : cafés et restaurants restent fermés, comme les parcs et jardins. De plus, la France est classée en zones rouge et verte, l’Ile-de-France en rouge comme les Hauts de France et le grand Est plus la vallée du Rhône. En bref les zones les plus densément peuplées où la contamination est rapide. Là où le port du masque est obligatoire, on n’en trouve pas avant la fin de la semaine !

Les politicards adorent blablater en croyant que leurs paroles valent actes. La bureaucratie administrative, les strates, les services, les dispositions, les signatures, retardent tout. Ne sommes-nous pas « en guerre » comme a dit Macron ? Alors pourquoi ne pas court-circuiter tous ces paperassiers pour le service sanitaire de la nation ? Le combat contre ces strate administratives inutiles et contreproductives sera crucial après la pandémie. Car il y en aura d’autres, tout comme des crises économiques et des attentats. Depuis trois présidents (Sarkozy, Hollande, Macron), ce ne sont qu’improvisations sur le tas, en urgence, avec retard, sur tous ces sujets qui surgissent. En cause : l’organisation administrative trop lourde, hiérarchique, lente, procédurière, créée pour le temps paisible de l’avant-guerre.

Je ne suis pas resté à Paris, j’ai été effaré de la promiscuité des gens dans le RER, sur les quais, dans les supermarchés, sur les trottoirs. Ils occupent l’espace et, si vous ne les poussez pas carrément avec le sac et une excuse, ils ne se dérangent même pas. Tout est fait, en Île-de-France pour entasser les gens dans la promiscuité de masse : villes étroites, magasins petits (aux loyers trop élevés), transports bétaillère, RER centralisé maqué par la CGT sans cesse en grève, réseau engorgé par la migration quotidienne banlieue-Paris, travaux interminables qui durent depuis des années sans grand résultat…

Dans ma banlieue verte, le couple de jeunes voisins jouit du confinement pour commander à tout va sur le net ; ils reçoivent depuis deux mois près de deux colis par jour via la Poste, Amazon ou les livreurs. Les travailleurs sont dissuadés de reprendre massivement les transports, d’ailleurs réservés entre 6 et 9h30 et de 16 à 19h à ceux pouvant justifier d’une attestation employeur. Les autres sont « encouragés » à rester en chômage partiel, d’autant que les écoles ne rouvrent que progressivement et partiellement (dix par classe maxi), et que certains doivent donc garder leurs enfants.

J’en profite pour tester des recettes de livres comme la Ojja tunisienne aux tomates, poivrons et œuf ou le soufflé Jean Cocteau au jambon et gruyère, sauce champignons de Paris, vu sur Arte dans Les carnets de Julie. J’alterne poulet rôti, porc en cocotte aux poires, soupes de légumes ou de butternut (meilleur que le potiron), salades avocat tomates cerises à la coriandre et au balsamique, cake salé, aubergines de l’imam, salade de poivrons à la hongroise, riz malais aux légumes et fruits de mer, filets de poulet à la Kiev, magret de canard grillé pommes de terre dans sa graisse, tarte feuilletée pomme et pruneaux, farci charentais, poires au vin… Les chats de la maison font nid, heureux d’être avec nous comme le seraient des enfants avec leurs parents. Dès qu’un rayon de soleil apparaît, les jeunes garçons du bout de la rue, 13 ans, jouent au ballon dans l’artère déserte de voitures. C’est un bonheur de revoir des enfants dans les rues après deux mois, comme une promesse que l’avenir n’est pas obturé. Le week-end, c’est la mode du vélo en famille.

En juin, toutes les écoles sauf les lycées ont repris pour deux semaines « afin de garder l’habitude de se lever le matin », comme dit un instit syndicaliste, tout à fait dans le ton caporaliste de mobilisation permanente exigé du Français à l’école comme dans l’entreprise. A Carrefour, où je vais faire des courses fin juin, il y a depuis deux semaines des masques (pas toujours d’origine France) et du gel hydroalcoolique, mais déjà plus de gants jetables. La moitié des clients ne portent pas le masque, pourtant « obligatoire » selon la règlementation mais, en France aujourd’hui, ce que règlemente l’Etat est pris comme chacun veut. Le plus amusant est que les musulmanes tradi passent en robes longues noires et foulard sur les cheveux, mais sans aucun masque sur le visage, montrant à l’envi qu’on ne se voile que pour niquer la République et les Français, pas par pudeur religieuse. Quand c’est interdit, on revendique fièrement ; quand c’est prescrit, on refuse par défi.

Je parle avec un ingénieur qui travaille dans les mines au Congo qui achète 3 kg de daurades et un gros poisson, plus neuf tubes de dentifrice. Il vient faire ses courses toutes les deux semaines seulement à cause du Covid, sa belle-sœur en est morte, et il congèle ses poissons pour en sortir selon les besoins. Lui prend de la chloroquine, dont il a fait provision dès qu’il a pu. Vivant en milieu paludéen, il prend régulièrement de la nivaquine et il « croit » que c’est bénéfique contre le virus en phase pré infectieuse. Bien qu’ingénieur, il est tout aussi sujet à croyance que le quidam. Ce qui le pousse à « croire » plutôt qu’à constater ? « Le gouvernement nous ment » : c’était vrai sur les masques, faute de stocks et de prévoyance, mais pourquoi aucun pays voisin raisonnable n’encourage-t-il la chloroquine ? Tous ne mentent pas sur le sujet avec les mêmes raisons : l’Inde, la Chine, la Russie peuvent en produire et le prescrire si c’est si efficace ; pourquoi ne le font-ils pas, sinon que cela ne sert pas à grand-chose ? Par la suite, les études l’ont montré…

L’hédonisme des réunions adultes, restaus d’affaires et de copains et fiestas jeunes ainsi que les sacro-saintes « vacances » ont répandu durant l’été le virus à très grande vitesse, au rythme des TGV aux rangées étroites où il était permis cet été de se dévoiler pour « manger à sa place » ! A l’automne, le pharmacien a des vaccins contre la grippe saisonnière, toujours utile pour réactiver son système immunitaire, mais il ne vaccine pas tandis que la pharmacie de la commune voisine vaccine mais n’a plus de vaccin. Encore une organisation de la santé défaillante : les doses ont été sous-estimées ! Il y a pénurie en ce moment. Sauf les bobos branchés qui répondent aux sondages, « les Français » ne sont pas contre le vaccin : la preuve, ils ont asséché les stocks de la grippe en une semaine ! Et le 29 octobre à minuit, nous sommes reconfits – reconfinés pour la deuxième vague. Une amie de ma génération ne pourra pas aller à Noël au Canada voir ses enfants et petits-enfants ; et ils ne pourront pas venir en France à Pâques ni même peut-être l’été prochain. Car il y aura peut-être une troisième vague durant l’hiver – qui a commencé le 21 décembre.

Le virus semble avoir muté en plus virulent depuis l’été ; il s’est adapté aux Européens moins détenteurs des gènes de Néandertal qui, dit-on, favoriseraient les réactions cytoquinniques excessives. Le sud-est de l’Angleterre révèle sa dangerosité, incitant à couper les ponts dès avant le dernier délai des derniers délais avant le Brexit qui dure depuis des années.

Mais des bonnes nouvelles existent :

  • L’Europe a fait son travail pour l’économie et la monnaie : grand plan de relance, suspension des critères de dette sur PIB, rachat programmé de dettes d’Etats, possibilité d’emprunts en commun destinés à ceux qui ont besoin aux taux allemands.
  • Un vaccin « efficace à 90% » de l’allemand BioNTech allié à l’américain Pfizer est au point, une thérapie nouvelle à ARN qui doit être conservé à -70°. Un second vaccin est homologué, en plus des vaccins chinois et russe dont on sait peu de chose. Mais, outre le délai nécessaire à confirmer ce succès sur les millions de gens et pas seulement sur les milliers et les deux injections à trois semaines d’intervalle, il ne sera pas possible de vacciner facilement toute la population en un rien de temps. Il ne faut rien attendre de concret avant la fin du printemps, voire l’été, à mon avis. Il reste que c’est la biotechnologie allemande qui a créé le premier une réponse vaccinale au Covid-19 ; l’industriel américain Pfizer n’est là que pour produire et commercialiser, toute la recherche est bien chez BioNTech l’européen.
  • Aux élections présidentielles américaines, Trump a été viré. Quelle que soit la politique suivie par son successeur, ce ne sera que meilleur pour l’humanité et pour la planète.

Une voisine et son mari, parents d’une lumineuse petite fille, ont quitté l’Île-de-France pour un village près de Nantes. « Nous avons changé de vie » me dit-elle.

Bonne année !

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Mort sur le Nil de John Guillermin

Ce célèbre film sorti en 1978 tiré du célèbre roman policier d’Agatha Christie paru en 1937, met en scène une enquête difficile menée par le gros détective belge Hercule Poirot à la moustache en crocs. Même si l’on se souvient vaguement de la fin, l’intrigue est suffisamment tordue pour que l’on en ait oublié une grande partie, ce qui ne gâche pas le plaisir de revoir (ou de relire). Il est d’ailleurs dit dans le film que ce qui compte est le voyage, pas le but. Ce pourquoi je ne comprends pas cette déception de gamin de deux ans frustré de sa sucrerie envers les « spoilers » comme on dit en étranger. C’est un concept qui n’est pas français : on peut très bien connaître la fin sans déprécier le chemin. Il n’y a que les Yankees pour se moquer des moyens et pour courir avidement à la gagne.

Pour ma part, j’ai bien vu Mort sur le Nil cinq ou six fois et lu au moins trois fois le roman depuis mes 11 ans ; cela n’a jamais été avec ennui. Surtout que le décor du Nil reconstitué fin des années trente à la fin des années soixante-dix, et la brochette d’acteurs et d’actrices au mieux de leur forme professionnelle, sont un enchantement. Avec ces scènes d’humour telles l’accueil du capitaine égyptien qui croit deviner qui est qui, ces gamins qui montrent leur cul nu à la vieille anglaise collet monté et gantée en train de prendre le thé sur le pont, et cette succession de cadavres que l’on descend en brancard en arrière-plan de Poirot et du colonel qui philosophent sur la vie.

Peter Ustinov est moins bon que David Suchet en Poirot imbu de lui-même, snob jusqu’au bout des ongles et à l’intellect acéré, mais David Niven est parfait en colonel resté Intelligence Service et devenu avocat (ce qui est la même chose dans les affaires). Quant aux veuves emperlousées, Dame Christie n’a jamais été aussi féroce avec ses congénères oisives britanniques. Angela Lansbury en écri(vaine) hantée par le sexe a l’attitude ondulante et le maquillage outré d’un serpent obsédé de sa proie, voyant dans le temple de Karnak des béliers « priapiques, lascifs et lubriques », tandis que Bette Davis en vieille riche portée sur les perles fait un duo de charme avec une Maggie Smith desséchée sur pied en infirmière gouvernante. La fille Ridgeway (Lois Chiles, 30 ans quand même au tournage) en est la version moderne avec Jane Birkin en soubrette folle dingue d’un mec marié tandis que Mia Farrow joue la folle couronnée de cheveux roux.

L’enjeu des jeunes dames est le magnifique mâle anglais Simon (Simon MacCorkindale, 26 ans au tournage) lisse, blond, sportif, intelligent – mais qui n’a pas le sou. Il aimait Jakie de Bellefort (Mia Farrow) mais a épousé pour son fric la fille Ridgeway lorsqu’il l’a rencontrée dans son château anglais où Jakie voulait le faire nommer intendant. D’où jalousie et poursuite de harpie harcelant partout où il va le nouveau couple, jusqu’au sommet d’une pyramide.

Mais la trop riche et trop gâtée fille Ridgeway, qui n’est qu’une héritière « parasite social » comme le dit l’étudiant marxiste du bord (Jon Finch), a l’art de se faire des ennemis de tout le monde. Elle est trop arrogante, provocante, trop sûre du pouvoir de son argent, trop pressée pour se préoccuper des autres, sauf peut-être de Simon – en bref trop américaine. On sent là le ressentiment des vieux Anglais après la guerre fratricide de 14 pour les nouveaux riches d’Outre-Atlantique, vulgaires et parlant haut. Ridgeway a piqué son mec à sa meilleure amie et désormais la déteste ; elle a insulté le docteur de clinique allemand Bessner parce qu’une vague connaissance à elle a été prise de pelade sous son traitement ; elle s’est découverte insultée par l’obsédée sexuelle auteur de romans « passionnés » qui l’a décrite sans guère de gants ; elle a refusé la dot promise à sa soubrette lorsqu’elle se marierait… Elle va crever c’est fatal et le lecteur comme le spectateur s’y attendent : haine accumulée et juste retour des choses sont les ressorts du roman policier.

Tous les protagonistes se retrouvent à l’hôtel Old Cataract d’Assouan chère à Christie, puis embarquent sur le bateau à roue Karnak (en réalité le Memnon), réservé aux touristes de première classe avec ses cabines spacieuses et son bar-salle à manger en bois vernis. Il est l’unité de lieu propice aux coups de théâtre avec cour et jardin, bâbord et tribord. L’unité de temps est la remontée du Nil, durée déjà grosse des drames accumulés qui vont électrifier l’atmosphère jusqu’à l’éclatement de l’orage. L’unité d’action commence une fois le méfait accompli, la mort tragique de celle qui n’était qu’en sursis à cause de ses malveillances : l’enquête, les subtilités de l’intrigue, la maestria des déductions. Et tout se résout au salon, en dernier acte, devant les survivants réunis comme souvent chez Christie. Who done it ? – Qui l’a fait ?

Avec cette fin morale tirée de Molière assénée par Poirot au colonel : « La grande ambition des femmes est d’inspirer l’amour ». Jusqu’à la haine.

Une nouvelle version cinéma de Mort sur le Nil réalisée et jouée par Kenneth Branagh en Poirot est prévue pour 2021.

DVD Mort sur le Nil (Death on the Nile), John Guillermin, 1978, avec Peter Ustinov, David Niven, Lois Chiles, Mia Farrow, Jane Birkin, Maggie Smith, StudioCanal 2008, 2h20, €8.99 blu-ray €10.95  

Coffret 3 DVD Hercule Poirot : Le Crime de l’Orient Express + Mort sur Le Nil + Meurtre au Soleil réalisés par Sidney Lumet, John Guillermin, Guy Hamilton, StudioCanal 2011, 6h21, €70.00

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Italo Calvino, Monsieur Palomar

Dernier roman publié par l’auteur italien, mort en 1985, Monsieur Palomar au nom d’observatoire est devenu observateur. « Un peu myope, distrait, introverti (…) Il lui est pourtant arrivé que certaines choses – un mur de pierres, un coquillage vide, une feuille, une théière – requièrent de lui une attention prolongée et minutieuse » (Le monde regarde le monde). Palomar est maniaque, méticuleux, logique. Rien n’échappe à son œil acéré, ni à son esprit logique.

Ce sont ces mésaventures du regard qui sont ordonnées en livre, en trois parties composées de trois sous-parties elles-mêmes diffractées en trois éléments allant de l’expérience à la culture puis au cosmos. Au fond les trois étages de l’humain : les sens, les passions, l’esprit. Cette architecture rend le livre un brin artificiel, certaines parties paraissant forcées tandis que d’autres sont toutes d’élan. Mais elle rend compte du regard d’écrivain, celui qui observe, celui qui compatit, celui qui voit.

Dès les premières pages, vous saurez tout ce qu’il y a à savoir sur une vague ; il n’en faut pas moins de cinq pages. De cette chose, le regard passe au sein nu (de femme), agréable émotion délicatement décrite d’après nature. L’épée du soleil, qui darde un dernier rayon avant de se coucher, permet à l’esprit de s’élever aux infinis. Et ce n’est que la première sous-partie « Plage » de la première partie « Palomar en vacances ».

« La contemplation des étoiles », aride, abstraite, artificielle, m’a le moins charmé ; « Le parterre de sable » qui décrit un jardin zen m’a au contraire emporté. Entre les deux, l’empathie du « Ventre du gecko », la sensualité gourmande de « Trois livres de graisse d’oie », la méditation sur « L’ordre des Squamifères » ou « Comment apprendre à être mort » ont été des séductions.

C’est un roman court, un peu difficile mais qui, lu à petites doses, au calme et en prenant son temps, apprend beaucoup sur les choses, les êtres et le monde qui nous entoure. Toute une philosophie. Car le monde est fractal : plus on l’observe, plus on l’approfondit, plus s’ouvrent des abymes.

Italo Calvino, Monsieur Palomar, 1983, Folio 2020, 192 pages, €6.90 e-book Kindle €6.49

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Nicolas Mathieu, Leurs enfants après eux

C’est la guerre de 14-18 que raconte l’auteur : l’adolescence. La guerre des élans, des mélancolies et des colères des mineurs juste sortis d’enfance que la société laisse en friche, surtout dans la France périphérique déclassée par la désindustrialisation et le chômage. Seules les classes aisées parviennent à socialiser les adolescents en associations, sports et autres engagements ; pour les classes populaires, hier il y avait les scouts (pas toujours très catholiques mais aussi laïques et mixtes comme les Eclaireurs) ; dès les années Mitterrand ils sont laissés à eux-mêmes. Ils passent de bébés à BBB, cette trilogie ado de bière, bite et baston. Sortis de l’œuf, les meufs et la teuf. Pour faire comme les autres, pour exister, pour apprendre à être un homme – ou une femme. Car les filles ne sont pas en reste pour l’alcool et la baise, loin de là. Elles sont même pires que les mecs comme langues de pute, se moquant des autres filles et comparant les attributs des mecs qu’elles ont testé, en se faisant baiser « dans tous les sens ».

Sur les frontières de l’est, dans l’ancien bassin minier de la métallurgie sinistrée des années 1980, « Heillange » et « Métalor » (ces noms inventés mais transparents) constituent l’univers borné des fils d’ouvriers licenciés. L’été, cette période de vacance d’école, est un vide passé dans la cité ou au bord du lac, à tenir les murs ou à glander. L’auteur saisit Anthony sur le grill du sable brûlant dans le plus simple appareil. Il a eu « tout juste 14 ans » (en mai). Il va, avec « le cousin » de deux ans plus âgé, emprunter un canoë pour aller mater sur « la plage des culs nus ». Que faire d’autre quand on ne part pas en congés et que l’orage des hormones vous pousse à tout ? « Anthony filait tout schuss, pris de frissons, jeune à crever » dit l’auteur d’une phrase ciselée par l’émotion p.39. L’émotion, d’ailleurs affleure durant toute la première partie ; Nicolas Mathieu manifeste une tendresse pour ce vilain petit canard de 14 ans tout empli de contradictions, un autre lui-même peut-être qui ôte son tee-shirt toutes les trois pages. A moins que ce soit pour « Oscar » à qui ce roman est dédié. Les autres parties prennent plus de distance, racontées à la façon d’un entomologiste sur ces drôles d’animaux ados.

Mais pour tomber les filles, il faut être sexy, « mignon » disent-elles. A 14 ans, on est laid, difforme, dégingandé, le torse étroit, les membres démesurés, une « démarche de racaille ». Anthony admire chez le cousin les muscles fins, dessinés, et l’assurance qu’il n’a pas encore. 1992 : 14 ans ; 1994 : 16 ans ; 1996 : 18 ans – et 1998 : 20 ans, une partie superfétatoire qui gâche l’ensemble. L’auteur a voulu à toute force faire entrer la coupe de foot à l’acmé de l’ère Chirac (sous gouvernement Jospin), pour illustrer une thèse : que le 14 juillet, les congés payés et le foot-spectacle sont les hauts fourneaux du métal républicain, fusionnant à fort degré les origines d’aloi divers. Rien de pire qu’un roman à thèse, heureusement cantonné dans cette dernière partie croupion, la plus courte et la plus amère, comme une retombée d’acide. Or les personnages doivent pouvoir s’épanouir sans les contraintes de la théorie, laissez-les vivre !

Ils vivent par bonheur durant 493 pages sur 559. Anthony grandit, évolue, se forme. Il embrasse à 14, baise avant 16, se muscle à la perfection à 18. Fils de chômeur reconverti dans l’autoentreprise de bricolage, jardinage et nettoyage – un brin porté sur l’alcool – et d’une mère comptable, il est unique. Couvé par sa mère car il ressemblait au Grégory de « l’affaire » étant petit, il a mis du temps à s’étoffer. Son rival est Hacine, fils d’immigré marocain qui occupait le poste voisin de son père à l’usine. Hacine est aigri d’origine car mal intégré, entre un père moralisateur et autoritaire à l’ancienne et les nouvelles normes de la France moderne. Il vit son adolescence de petits vols et trafics, fumant de la beuh et rêvant de monter son business de trafiquant de haut vol, go-fast et réseau exploité selon le marketing. Il terminera employé dans une entreprise de démolition ; Anthony s’engagera dans l’armée. Avant que la dernière partie, décidément malvenue, ne remette tout en question.

Quant aux filles, Vanessa, Clem, Steph, l’une deviendra mère pondeuse, l’autre commencera médecine, la troisième entrera à l’ESSEC par rage de quitter ce bled de pauvres et de bornés où, si l’on se laisse aller, on devient vite « cassos » (cas social). Dans ce monde qui meurt, il faut vivre ; dans ce monde qui change sans cesse, il faut éviter de reproduire l’identique. La jeunesse s’adapte. Encore faut-il se sortir des déterminismes de son milieu, de « l’effroyable douceur d’appartenir » comme termine l’auteur, adepte des fins de chapitre fignolées. Le titre du roman est tiré d’un poème de Jésus Ben Sira dit le Siracide, dans un livre non canonique du Talmud.

Mais qu’en est-il de cette jeunesse un brin hors sol, revisitée par le souvenir ? Anthony a exactement l’âge de son auteur, né dans les Vosges fils unique de parents ouvrier et comptable. Nicolas Mathieu en tire une image d’Epinal dans laquelle les filles ne sont pas violées, les garçons jamais pédés, où nul jeune ne va au cinéma pour se peloter ni ne connait d’accident ou la case redressement, où ne sévit ni le sida ni la grossesse à 15 ans. L’orage adolescent passe aussi vite que ceux d’été dans le climat continental ; les ados deviennent adultes naturellement.

« Ces gens-là », petits blancs ouvriers à manies, vivotent et leurs enfants après eux. « Leurs idées sur tout, simples, honnêtes, d’éternels cocus. Cette probité benoîte qui les laissait toujours interdits devant le cours du monde. Les trois ou quatre idées fortes qu’ils tenaient de l’école communale ne leur servaient à rien pour comprendre les événements, la politique, le marché du travail, les résultats truqués de l’Eurovision ou l’affaire du Crédit lyonnais. Avec ça, ils ne pouvaient que se scandaliser pauvrement, dire c’est pas normal, c’est pas possible, c’est pas humain. (…) Et pourtant, alors que la vie contredisait sans cesse leurs pronostics, décevait leurs espérances, les dupait mécaniquement, ils restaient vaillamment dressés sur leurs principes de toujours. Ils continuaient à respecter leurs chefs, à croire ce que racontait la télé, ils s’enthousiasmaient quand il faut et s’indignaient sur commande » p.510.

Ce deuxième roman publié est une vraie réussite dans le réalisme social, sans misérabilisme ni idéologie, ce qui n’est pas si courant pour un Goncourt. Ton qui déplaît à certaines lectrices qui ne se sentent pas prises, préférant le bon vieux bien et mal des séries télé yankees. Les dialogues sont en langage d’époque. Sauf la dernière partie, qui peut n’être pas lue, j’ai bien aimé ce roman d’une époque vécue, celle de la génération des fils.

Prix Goncourt 2018.

Nicolas Mathieu, Leurs enfants après eux, 2018, Babel poche 2020, 559 pages, €9.90 e-book Kindle €9.49

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Obsession de Brian De Palma

En 1959, Michael (Cliff Robertson) est promoteur immobilier à La Nouvelle-Orléans. Il a réussi sa vie, il est riche, il a femme et fille, il donne un bal en soirée pour ses dix ans d’heureux mariage. Sa fille de 9 ans qui ne peut pas dormir, Amy, descend, se jette dans ses bras et danse avec lui. Au moment de se coucher, elle crie ; sa mère Elisabeth (Geneviève Bujold au joli museau retroussé) va voir et ne revient pas. Michael se dirige vers la chambre : il ne trouve qu’un papier avec un texte fait de lettres découpées dans les journaux qui réclame 500 000 $ de rançon pour les deux.

Il lui est demandé de ne pas prévenir la police mais Michael finit par le faire après avoir demandé à son ami et associé Robert (John Lithgow) le liquide en billets. La police suggère de ne mettre dans la mallette que des faux billets et une balise pour suivre les ravisseurs. Tout se passe à merveille, Michael emprunte un bateau à aube du Mississippi et largue la mallette sur un quai désert comme exigé. La camionnette gonio de la police suit la berline qui vient récupérer le fric jusqu’à la planque et les bagnoles de flics banalisées encerclent la maison. Sauf que ces abrutis de flic se tiennent à cent mètres et comptent sur le haut-parleur pour faire sortir bien gentiment les malfrats. Ceux-ci s’empressent de prendre leurs otages avec eux pour libérer le passage, Amy en couverture contre le torse du premier et Elisabeth en nuisette contre l’autre – et ils s’enfuient bien évidemment en voiture sans que les abrutis de flics aient pu agir.

La noria de bagnoles bourrées de flics inutiles les poursuit en commandant par radio de barrer les routes. Mais à l’extrémité d’un pont un camion-citerne bloque le passage et, en le faisant « dégager » (autre expression de ces décidément abrutis de flics), il se trouve en travers lorsque la bagnole des ravisseurs déboule plein pot sur lui. Explosion, la carcasse éjectée en feu dans le fleuve où roule un fort courant, aucun corps retrouvé.

Michael est désespéré ; malgré son travail qu’il exerçait avec autorité, il aimait sa femme et sa fille, plus que l’argent. Il décide de ne pas bâtir le terrain de proche banlieue de La Nouvelle-Orleans acheté avec Robert, ce qui les aurait rendus très riches, mais d’élever seulement un mausolée sur le modèle de la basilique San Miniato al Monte où il a rencontré pour la première fois Elisabeth lors de son service militaire d’occupation de Florence. Le film est pour cela très caricatural yankee, entre le Bien et le Mal, romantisme et cynisme, faire l’amour ou faire des affaires. Cette dichotomie binaire, bien peu psychologique, est le ressort de l’intrigue.

Seize ans se passent. En 1975, Michael n’a plus d’énergie, son associé fait tout. Il l’invite, pour se changer les idées, à l’accompagner dans un voyage d’affaires à Florence où il va régulièrement. Comme s’il avait une maitresse, dit Michael – pour voir les belles Italiennes, répond Robert. Dans la basilique où il avait rencontré Elisabeth, Michael venu en pèlerinage nostalgique avise une jeune femme de 25 ans, étudiante, qui restaure une fresque de la Madone de Bernardo Daddi. Elle ressemble étrangement à Elisabeth lorsqu’il l’a rencontrée. Fasciné, il la regarde, la suit, l’aborde sur son échafaudage de peintre puis l’invite à déjeuner. Elle se prénomme Sandra et son nom est Portinari ; elle n’a quasiment pas connu son père, dit-elle. Il lui raconte son histoire et sa fascination pour la ressemblance avec Elisabeth.

Il en est amoureux et cela semble réciproque, surtout lorsque la mère Portinari à l’hôpital parvient à la fin de sa vie. Michael emmène Sandra avec lui à La Nouvelle-Orléans et commande un mariage à l’église pour un millier de personnes. Sandra se dit « bonne catholique qui obéit au pape » et ne veut pas coucher avec lui avant la bénédiction du prêtre malgré ses 25 ans. Michael se sent revivre, rêve qu’il a avec Elizabeth « une seconde chance ». Sandra, de son côté, explore la grande maison, avise une chambre fermée à clé, celle du couple avant l’enlèvement ; elle y pénètre et fouille les tiroirs. Elle s’aperçoit combien Michael était et est resté amoureux de sa femme Elisabeth et de sa fille Amy.

Mais, le matin même du mariage avancé par un Michael pressé de recommencer une vie, elle disparaît à son tour. Michael, torse nu comme en 1959, découvre un mot de lettres découpées laissé dans sa chambre comme si le kidnapping se reproduisait.

Et tout recommence : les 500 000 $ en billets dans une mallette (sans tenir compte de l’inflation depuis 1959 !), le bateau à roue sur le Mississippi, la mallette jetée sur le même quai désert… C’est à ce moment que le spectateur obtient la révélation – et je ne dois pas en dire plus.

C’est hitchcockien volontairement pour l’intrigue, avec un côté intimiste Ozu. C’est moins adroit, avec des longueurs et une curieuse image durant toute la première partie, comme si vous aviez des humeurs dans l’œil. Le cinéaste a placé une tulle devant l’objectif comme c’était la mode dans les années 1970 pour faire croire au rêve (comme David Hamilton et ses jeunes filles). Le tournis de la fin (trop long) rappelle le bal du début et ferme le cercle initié par le rapt tout en anesthésiant l’émotion du spectateur qui connait enfin la vérité (osée). J’avoue que, si l’intrigue se révèle brutalement, au grand plaisir de celui qui regarde, elle est précédée de langueur qui assoupit un brin. Le film se voit, on ne le revoit pas avant longtemps. Pour ma part, je l’ai vu deux fois à trente ans d’intervalle et c’est à mon avis le bon rythme.

DVD Obsession, Brian De Palma, 1976, avec Cliff Robertson, Geneviève Bujold, John Lithgow, Wild Side Video 2016, 1h38, standard €14.98 blu-ray €17.08

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C.L. Grace, Le temps des poisons

Kathryn Swinbrooke, apothicaire à Canterbury, vient de se marier avec son diable d’Irlandais, commissaire du roi Edouard IV. Nous sommes à Walmer dans le comté de Kent en 1472. Louis XI de France, universelle Aragne, tisse sa toile pour enfermer l’Angleterre et récupérer Calais. Il protège Henri Tudor, descendant du roi assassiné par Edouard. Ses espions diplomates et rusés intriguent. Chacun se tend des pièges. C’est dans cette atmosphère qu’une négociation doit avoir lieu entre Lord Henry, fidèle du roi Edouard, et les envoyés de Louis XI.

Mais c’est à ce moment que, dans le village au bas du manoir, un forgeron et sa femme sont empoisonnés en plein jour. Il y aura encore d’autres meurtres. Est-ce lié à la négociation ? Qui est ce prêcheur tout vêtu de noir, arrivé à ce moment au village, qui fulmine contre les mécréants ? Qui est cette grand-mère, deux fois veuve, qui vit seule à l’orée de la forêt avec ses chats et qui n’a ni l’œil ni l’oreille dans sa poche ? Pourquoi ressurgit cette histoire de naufrageurs, pendus haut et court par Lord Henry sur ordre du roi ? Et ces trois malheureux partisans des Lancastre, massacrés par les villageois alors qu’ils demandaient asile ?

Nous sommes dans un festival des poisons, dans un nœud d’intrigues, plus digne d’une cour italienne Renaissance que d’un village côtier de l’Angleterre médiévale. Superstitions, haines, démons, font la sarabande dans les esprits et les demeures. Kathryn, logicienne aristotélicienne, et Murtagh, militaire droit et fonceur, vont se mettre en quatre pour comprendre et offrir au jugement.

La fin n’est pas celle qu’on croit, ce qui est le meilleur compliment qu’on puisse faire à tout roman policier. Les personnages sont attachants, du tabellion avide à la jouvencelle échauffée, de la vieille impotente acariâtre au gamin orphelin, du diplomate trop subtil au sergent vaniteux de son tout petit pouvoir. Le décor médiéval et villageois en est presque écolo. Mais vivre proche de la nature n’a jamais rendu heureux en soi : les instincts et les passions supplantent trop souvent la raison dans ces animaux sociaux que sont les humains.

C.L. Grace (Paul Doherty), Le temps des poisons (A Feast of Poisons), 2004, 10-18 2008, 309 pages, occasion 3.38€

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Joyeux Noël à tous !

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La nuit de tous les mystères de William Castle

Si l’on vous offre 10 000 $ pour passer la nuit dans une maison hantée, le ferez-vous ? C’est la lubie d’un millionnaire excentrique Frederick Loren (Vincent Price) qui en est à sa quatrième femme, Annabelle (Carol Ohmart). Il présente cela comme sa fête, c’est elle qui invite ; il veut en réalité lui faire sa fête. Ses trois précédentes épouses sont mortes de crises cardiaques ou de suicide, il s’en est lassé très vite. La quatrième, jeune et jolie blonde, ne l’entend pas de cette oreille et le spectateur est très vite au fait.

La maison hantée date de 1924, elle a été construite par le célèbre architecte Frank Lloyd Wright près de Los Angeles, mais elle a été dans le film le cadre de sept meurtres au couteau, revolver, acide et corde, quatre hommes et trois femmes. Ils sont justement sept réunis pour cette nuit-là, le couple et cinq invités dont le propriétaire de la maison, un ivrogne qui a vu les cadavres des anciens meurtres.

Ils ne se connaissent pas, encore que… et doivent attendre de minuit à huit heures du matin pour toucher le gros lot. Les portes sont fermées par les gardiens, deux horribles vieux sépulcraux (Leona Anderson et Howard Hoffman), à minuit pile, encore que…

Car la trame policière se double d’un fantastique plus ou moins téléguidé. Des phénomènes « étranges » se produisent, comme un lustre qui se détache brusquement et manque d’assassiner la journaliste venue par curiosité (et besoin d’argent) ; puis un coup sur la tête du pilote parti explorer un recoin obscur où il n’y a que des murs ; ou un étranglement interrompu sur le cou de la dactylo invitée in extremis par le millionnaire qui est son patron.

Chacun se regarde en chien de faïence, soupçonneux – surtout lorsque l’épouse de Loren est retrouvée pendue en haut de l’escalier, en nuisette bleu ciel. Le docteur (psychiatre qui croit que les phénomènes de maisons hantées sont dus à l’hystérie) annonce qu’elle est morte. C’est ce voulait, sans le dire, son mari Frederick, mais quand même. La dactylo est épouvantée. Comme chacun a eu droit à un cadeau de bienvenue – un pistolet dans un cercueil – elle le garde à portée de la main. Le pilote qui joue son chevalier servant parce qu’elle est jeune et fragile (ah, ces hommes !) lui conseille de ne pas hésiter à tirer si quelqu’un entre dans sa chambre.

Elle n’hésitera pas lorsqu’elle part explorer la cave que le pilote voulait revoir et dont il n’est pas revenu… Je n’en dirai pas plus pour garder le suspense, ma foi pas mal réussi du tout, sauf qu’un squelette baladeur (interprété par lui-même selon le générique) donne une touche d’ironie grinçante à certaine scène de la fin.

Il y aura force cris hystériques, grincements irritants, portes qui se ferment toutes seules, murs qui coulissent, fantômes dans la nuit et ombres suspectes. C’est court mais drôle pour une nuit de Walpurgis ou de Nouvel an.

DVD La nuit de tous les mystères (House of the Haunted Hill), William Castle, 1959, avec Vincent Price, Carole Ohmart, Richard Long, Elisha Cook, Carolyn Craig, Wild Side Video 2012, 1h12, €9.99

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Noël ou la Naissance

Noël est une fête religieuse chrétienne, la naissance du Christ (Natalis dies en latin – jour de la naissance) ; elle est aussi une fête païenne, le jour du solstice d’hiver où le soleil renait (Neo helios en grec – nouveau soleil). Les Romains fêtaient les Saturnales et les orientaux Mithra sous forme d’un nouveau-né jusqu’au 25 décembre, puisque l’année romaine ne commençait qu’en mars. C’est en 394 que le pape Liberus a fixé le 25 décembre comme date de la naissance du Christ, pour détourner les païens (de paganus, le paysan) des fêtes du solstice.

Au Moyen-Âge, les viandes servies étaient symboliques. Le porc, la truie, le sanglier disaient la fécondité en raison de leurs nombreuses portées ; la dinde, l’oie, le paon à cause de leurs gros œufs, gros de vie et comme messagers de l’au-delà.

A la Renaissance, on offrait des fruits secs et des noix en plus des œufs, signes de fécondité par leur longue conservation. Les crèches, sous l’influence de saint François d’Assise, naissent en Italie au XIIIe siècle comme spectacles vivants (avec bébé tout nu véritable et petit Jean le Baptiste à peine vêtu d’une peau de bête qui lui barre le torse). Elles ne se généralisent en France qu’au XIXe siècle. Une « laïcité » mal comprise les fait supprimer de certaines mairies pour ne pas « choquer » les incroyants et non-croyants, autrement dits mécréants. Aussi ne parle-t-on plus de « Noël » mais de « fêtes de fin d‘année » – comme si l’on disait « fête du mouton » (à qui on fait sa fête) pour l’Aïd ou « fête du printemps » pour Pessah ! Le victimaire est une idéologie morbide qui va nous faire collectivement crever.

Ce n’est qu’en 1882 que le Père Noël apparaît – aux Etats-Unis. Le début de l’acculturation européenne par les mythes commerciaux d’outre-Atlantique. Suivront la Fête des Mères, Halloween, les Super Tuesday et ainsi de suite.

Aujourd’hui, chacun fête la naissance : de l’enfant, de l’année, de la vie. Le sapin, toujours vert en hiver, symbolise la génération (le Vert-galant) et l’espoir de voir le soleil, donc la vie, renaître de la nuit. Les morts et les vivants communiquent par le rite du cycle, ils transmettent la vie reçue en héritage. L’usage symbolique du sapin de Noël naît en Allemagne, pays de forêts et est attesté vers 1600. Il est introduit en France par Hélène de Mecklembourg, épouse du fils aîné de Louis-Philippe, donc très tard. Mais le houx, toujours vert avec des boules rouges, est attesté depuis très longtemps en Angleterre et en Irlande. Les Portugais choisissent le pin et les branches d’oranger, ramené de Chine lors des Grandes découvertes – car cette plante sempervirente reste verte en hiver.

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La malédiction de Richard Donner

Un film satanique devenu culte, dans la lignée des superstitions protestantes : et si votre fils était le diable ?

Un diplomate américain, Robert Thorn (Gregory Peck) est prévenu dans la clinique de Rome où sa femme Katherine accouche (Lee Remick) que leur bébé est mort-né. Un prêtre tout en noir, qui est là semble-t-il par hasard, l’incite à prendre pour fils un bébé orphelin qui vient de naître et dont la mère est décédée à l’accouchement ; l’enfant n’a aucun parent. Après avoir hésité, Thorn veut faire plaisir à son épouse qui désirait tant un enfant : il accepte. C’est la première des bonnes intentions qui vont paver son enfer. Accepter le mensonge n’est pas moral, c’est ainsi que le diable s’introduit dans les détails.

Nommé ambassadeur à Londres, Robert Thorn fête le cinquième anniversaire de son (faux) fils Damien dans le parc de la résidence. Tout le monde boit du champagne, avale de délicieux canapés, s’amuse. Damien comme les autres sur une aire gonflable où tous les enfants se culbutent et sautent. Soudain, la nurse de Damien l’appelle d’une fenêtre : « Damien, regarde-moi ! » Puis elle saute et se pend devant la foule médusée. C’est le premier incident diabolique d’une série qui va s’amplifiant à mesure des pouvoirs grandissants avec l’âge : la crise du gamin en allant à l’église, la fuite terrorisée des girafes, l’agressivité exacerbée des gibbons au zoo, la présence insistante d’un rottweiler qui gronde lorsqu’un étranger hostile s’approche de « son » enfant – roux comme le veulent les superstitions médiévales sur le signe de l’enfer. Chacun peut noter aussi l’étrange comportement de la nouvelle gouvernante venue d’on ne sait où (Billie Whitelaw au vague air inquiétant de David Bowie) qui n’en fait qu’à sa tête et dont Katherine n’a pas vérifié les références ni qu’elle était bien envoyée par l’agence. Katherine a d’ailleurs l’air d’une fille à papa un brin demeurée : en tout elle ne sait pas, elle n’ose pas, elle tergiverse.

Peu à peu le doute s’installe, Katherine est excédée par Damien qui ne l’aime pas et dont elle sent, au fond d’elle, qu’il n’est pas son enfant ; Robert est excédé par la gouvernante qui dit oui et fait ce qu’elle veut, impose le chien noir malgré ses ordres et chasse les autres domestiques de la maison. Un prêtre obsédé par Satan (Patrick Troughton) – et qui parle par énigmes faute de savoir s’exprimer – le rencontre plusieurs fois pour lui annoncer que son fils de 5 ans est l’Antéchrist prévu par l’Apocalypse de Jean, que sa femme est enceinte mais que Damien va tuer le fœtus pour rester le seul à disposer de l’héritage afin d’imposer son pouvoir une fois adulte, que lui Robert Thorn doit impérativement communier tous les jours pour « avoir le Christ en lui », éloigner sa femme de Damien, aller voir à Megiddo, l’ancienne Armageddon de la Bible, l’archéologue juif Carl Bugenhagen (Leo McKern) qui lui apprendra comment contrer l’Antéchrist… Thorn hésite, comme d’habitude ; il doute, il n’a pas la foi, ce qui est impardonnable en pays yankee. Il sera puni.

Sa femme est précipitée du premier étage par un Damien en petit vélo qui bouscule le guéridon sur lequel elle est montée pour arranger des plantes (futilité coupable) ; elle se brise l’humérus et fait une fausse couche. Le prêtre énigmatique qui l’avait prédit est poursuivi par une nuée dans un ciel serein et transpercé d’un paratonnerre (dérision du bouclier devenu arme). Il n’arrive cependant rien à Robert Thorn lui-même, Damien « aime » son papa par pure utilité car il doit le protéger pour lui assurer la fortune qui lui permettra le pouvoir d’agir en Antéchrist.

Un photographe de presse qui suit l’ambassadeur (David Warner) est intrigué par des rais de lumières qui impressionnent sa pellicule à chaque fois qu’il photographie quelqu’un qui va subir une mort violente : la nurse, le prêtre, lui-même. Il en parle à Thorn et enquête sur la mort du prêtre qui vivait dans un réduit entouré de pages de la Bible et de crucifix. Incité à en savoir plus après la chute de sa femme, Thorn décide de l’aider. Ils se rendent à Rome mais découvrent que l’hôpital où est né Damien a entièrement brûlé, surtout les archives mais aussi une part du personnel. Le prêtre qui a incité à l’adoption est paralysé, rendu à demi idiot par l’incendie, mais parvient à tracer au charbon de bois (une craie aurait été trop virginale…) le nom d’un cimetière.

Robert Thorn l’ambassadeur et Keith Jennings le photographe, se rendent dans le cimetière abandonné et découvrent grâce aux dates de naissance et de décès (le 6 6 6, le 6 juin à 6 h du matin, le chiffre de la Bête dans l’Apocalypse) les tombes de la mère de l’enfant. La première recèle un squelette de dragon que le spectateur n’entrevoit que trop brièvement, la seconde un squelette de bébé au crâne défoncé : on a donc tué le fils de Katherine et de Robert pour imposer Damien à sa place ! Un quarteron de rottweilers noirs diaboliques attaque les deux fouille-merde du diable et les mordent au sang. De retour à l’hôtel, Thorn apprend que sa femme, à qui il a ordonné de quitter l’hôpital et Londres sur l’heure, a été défenestrée – par quelqu’un…

Le diable s’éveille et Damien devient dangereux. Ce n’est pas un enfant mais le Mal sous apparence de chair, ce qui est dur à accepter pour un père, même adoptif, comme pour tout adulte normalement constitué. L’homme de Megiddo révèle comment éradiquer l’Antéchrist à l’aide de sept poignards (chiffre juif symbolique), sur l’autel d’une église. Il rappelle que, selon la Bible, texte chéri des Yankees, l’Antéchrist arrivera quand les Juifs seront revenus à Sion (aujourd’hui en Israël), quand l’Empire Romain sera revenu à son summum (la Communauté économique européenne constituée en 1972 et que le Royaume-Uni rejoint en 1973), ce qui ancre le film dans l’actualité et fait peur aux crédules américains (c’est le début du complotisme !).

Mais Thorn hésite, une fois de plus, il a des scrupules et de bonnes intentions. Tuer un enfant ? Tuer son propre fils aux yeux du monde ? Jennings se propose d’agir à sa place mais, ruse du diable, il subit de plein fouet un camion du bâtiment dont le frein à main a lâché comme par hasard. La vitre qu’il transportait décapite le photographe et, cette fois-ci, le spectateur peut contempler à loisir, sous plusieurs angles et au ralenti, la tête coupée qui rebondit. De quoi le préparer à la suite.

Car Thorn va rentrer à Londres pour supprimer le diable à face d’ange. Sauf qu’il en sera empêché par une suite d’obstacles sur sa route, le rottweiler, la gouvernante, les flics – et Dieu ne sauvera pas l’Amérique. La dernière image d’un sourire est la plus inquiétante. Il y aura une suite, Damien – La malédiction 2 – et même deux avec La Malédiction finale ! Et encore d’autres ensuite : autant exploiter le filon.

Ce film a fait l’objet d’un buzz maléfique pour le faire mousser : l’avion de Gregory Peck frappé par la foudre, un autre qu’aurait dû prendre l’équipe a disparu en vol, la femme du réalisateur décapitée dans un accident de voiture. La bande son elle-même diffuse les chœurs d’une messe en latin à la gloire de Satan, sous le titre d’Ave Satani… Tout est question d’audace pour faire du fric : le compositeur Jerry Goldsmith remporte pour cela l’Oscar de la meilleure musique de film en 1977. Je ne sais si l’argent est en soi diabolique mais le diable fait toujours vendre : le film a été le plus rentable de l’année à sa sortie.

  • Oscar de la Meilleure Musique pour Jerry Goldsmith en 1977.
  • Nominé comme Meilleure chanson originale (Jerry Goldsmith) aux Oscars 1977.
  • Nominé comme Meilleur Film d’Horreur à l’Académie de Science-Fiction, Fantaisie et Horreur 1977.
  • Nominé comme Meilleure actrice de second rôle (Billie Whitelaw) aux BAFTA Awards 1977.
  • Meilleure Photographie (Gilbert Taylor) à la British Society of Cinematographers 1976.
  • Nominé comme Meilleur Scénario (David Seltzer) aux Edgar Allan Poe Awards 1977.
  • Meilleur Actrice (Billie Whitelaw) aux Evening Standard British Film Awards 1978.
  • Nominé comme Meilleur Acteur Débutant (Harvey Stephens) aux Golden Globes 1977.
  • Nominé comme Meilleur Album de Bande Originale (Jerry Goldsmith) aux Grammy Awards 1977.
  • Nominé comme Meilleur scénario dramatique (David Seltzer) aux Writers Guild of America 1977.
  • Nominé comme Meilleure adaptation DVD aux DVD Exclusive Awards 2001.

 N’en jetez plus !

DVD La malédiction (The Omen), Richard Donner, 1976, avec Gregory Peck, Lee Remick, Harvey Stephens, Billie Whitelaw, David Warner, 20th Century Fox 2001, 1h46, €13.26 blu-ray €31.40 

DVD La Malédiction L’Intégrale – Coffret 6 DVD : La Malédiction, Damien, la malédiction II, La Malédiction finale, La Malédiction IV, L’éveil, La Malédiction 666, Fox Mathé Europa 2006, €34.80

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C.L. Grace, Le Lacrima Christi

C.L. Grace est l’un des pseudonymes de l’universitaire anglais d’histoire médiévale Paul Doherty. Il est le père d’Hugh Corbett enquêteur du roi, de frère Athelstan, de Nicholas Segalla, d’un détective d’Alexandre le Grand et de Katryn Swinbrooke, apothicaire à Cantorbéry. A la manière de Chaucer, Grace-Doherty écrit ses ‘Tales of Canterbury’. ‘Le Lacrima Christi’ en est le sixième.

Nous sommes vers 1472, la ville de Constantinople est tombée aux mains des Turcs en 1453 et Edouard d’York est devenu roi après avoir battu les Lancastre et fait tuer le faible roi Henri VI. Le Lacrima Christi – larme du Christ – est un rubis gros comme un œuf de pigeon ramené de Constantinople en ruines par un guerrier anglais de la garde varègue. Il serait, croit-on, le sang de Jésus tourmenté durant la Passion et figé en pierre précieuse. Son donateur, sir Walter, l’a prêté au couvent franciscain pour l’afflux des pèlerins. Mais ne voilà-t-il pas que le Joyau bien gardé derrière de solides portes en chêne que seules deux clés ouvrent disparaît ? Quant à sir Walter, il est décapité en pleine pénitence dans le labyrinthe feuillu dans lequel il aime à se retirer ?

Colum Murtagh, Irlandais représentant du roi, et Katryn Swinbrooke, apothicaire amoureuse du premier, vont mener l’enquête. Il n’est pas rare, à cette époque, de voir les femmes occuper des fonctions actives dans la société. Elles sont probablement plus libres en 1400 qu’elles ne le seront en 1900. Katryn a une vie bien remplie, bien que n’ayant pas trente ans. Mariée à un soûlard qui la battait et qui est mort dans une rixe du temps, elle est gouvernée par la veuve Thomassina. Elle a recueilli la jeune servante Agnès, 14 ans, et l’enfant de troupe Wuf, 11 ans, dont le prénom évoque l’aboiement. Ce pourquoi le gamin avisé préfère se faire appeler Wulf, abréviation plus chrétienne des saints Wulphy ou Wulfran.

Colum est un soldat, Katryn un disciple d’Aristote. Le premier manie l’épée, la seconde la logique et les potions. Les deux se complètent donc admirablement pour faire la lumière sur les actes répréhensibles suscités par les passions humaines. Jalousie, vendetta, envie, goût des beaux atours, du prestige et de l’argent, les ressorts en sont toujours les mêmes. Les couvents abritent de gras moines, parfois revenus des choses terrestres et las des massacres du temps. La ville attire des filous qui n’hésitent jamais à couper les bourses ou à vendre de fausses reliques ou de ‘l’eau du Jourdain’ puisée dans la mare putride voisine. Les demeures seigneuriales recèlent tout un monde qui s’affaire et se jalouse, la beauté recelant souvent la haine et la prestance de bas instincts.

Comme toujours avec l’auteur, le lecteur sera soigneusement égaré durant les trois-quarts du livre avant que les derniers chapitres décisifs mettent place le puzzle de l’intrigue. Il faudra observer sans a priori, raisonner de mille façons, provoquer l’aveu bien souvent car les preuves sont maigres. Ce sixième roman de la série est l’un des meilleurs. Il fonctionne selon la méthode d’Agatha Christie, détaillant les personnages et présentant des situations impossibles avant d’éclairer le lecteur avec élégance. On ne s’ennuie jamais et, pour qui lit les volumes dans l’ordre, se déploie l’existence mouvementée de Katryn : va-t-elle enfin épouser Murtagh ?

C.L. Grace (Paul Doherty), Le Lacrima Christi (A Maze of Murders), 2003, 10-18 2005, 315 pages, occasion €4.84

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