Joseph Kessel, Makhno et sa Juive

La folie d’une époque, libérée par la révolution bolchevique de 1917, s’est incarnée en divers monstres. Kessel fait de Nestor Ivanovitch Makhno l’Ukrainien l’un d’eux. La sauvagerie le fascine, cette libération des instincts primaires qui éclatent en viols et pillages, massacres sadiques, violence trouble et raffinements de barbarie. L’auteur, qui a recueilli durant des années les témoignages des rescapés Blancs de Russie, n’est pas objectif et son portrait de Makhno a tout de la caricature, mais il décrit un « type » psychologique né de la révolution qui s’est incarné en diverses figures de « cœurs purs » dans la première moitié du XXe siècle.

Un blogueur du monde.fr d’une intelligence aussi aiguë que paranoïaque avait un temps sévi sous ce pseudonyme dans les années 2000, c’est dire la fascination que le personnage de Makhno exerce encore aujourd’hui sur les âmes faibles.

Le conte populaire de Kessel forme l’image d’Epinal du fanatique sanguinaire dompté puis dominé par un ange de bonté naïve qui ne veut voir que le meilleur en l’humain : la Bête dans les rets de la Belle. Deux « cœurs purs » opposés comme l’eau et le feu. Le « psychopathe inculte (…) à l’ombre du drapeau noir » (notice p.1705 Pléiade) justifiait ses crimes par la libération des paysans et ouvriers de l’emprise des barines, des bourgeois et des Juifs – boucs émissaires faciles et constants de l’histoire russe orthodoxe. Makhno reste un personnage contesté, sali par la propagande blanche comme par la bolchevique, magnifié à l’inverses par les groupes anarchistes encore aujourd’hui. Il ne fut pas un ange sauveur du peuple, pas plus peut-être qu’un monstre dénué de toute conscience. Mais les pogroms sanglants des paysans déchaînés en Ukraine restent un fait historique incontestable. Makhno ne fut pas le seul, il a même démenti mais que vaut sa seule parole contre celle de tous les autres ? Il y eut aussi Boudienny, Grigoriev et Petlioura car c’était dans l’air du temps et l’avidité des bandes armées. La fascination de certaines femmes pour la barbarie et les hommes violents est aussi un fait psychologique certain. De cela, Kessel réalise une fable morale qui lui permet d’explorer les limites de l’âme humaine.

Juif lui aussi, l’auteur rachète la Juive en lui offrant de raisonner la Bête en l’homme. Il n’en fait pas une mission religieuse puisque Sonia se convertit à l’orthodoxie sous les ordres de Makhno pour l’épouser. C’est la peinture de la réalité du temps, Makhno comme le reste des Russes et des Ukrainiens (et de beaucoup d’Européens) voue une haine antisémite viscérale et irrationnelle « à la race qu’il aurait voulu écraser tout entière sous sa botte ». Joseph Kessel est passionné en cette matière puisqu’il sera l’un des fondateurs de la Ligue internationale contre l’antisémitisme en 1928. Il fait de Sonia la Juive une Pure intransigeante dont la force candide fait ramper le serpent de la haine et du vice.

Joseph Kessel, Makhno et sa Juive, 1926, Folio 2€ 2017, 98 pages, €1.58 occasion, e-book €1.99

Joseph Kessel, Makhno et sa Juive dans Les cœurs purs, Folio 1988, 192 pages, €6.90 e-book Kindle €6.49

Joseph Kessel, Romans et récits tome 1 – L’équipage, Mary de Cork, Makhno et sa juive, Les captifs, Belle de jour, Vent de sable, Marché d’esclaves, Fortune carrée, Une balle perdue, La passagère du Sans-Souci, L’armée des ombres, Le bataillon du ciel, Gallimard Pléiade 2020, 1968 pages, €68.00

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GR 20 corse Lundi 24 août

Notre nuit fut très bonne dans la belle bergerie de pierres brutes, sur un plancher en bois. En nous levant, se profilent sur la pente… les silhouettes des trois Bretonnes ! Elles vont manifestement au même rythme que nous, un rythme « naturel » en ce qui les concerne.

Descente parmi les sapins jusqu’à la bergerie de Tula où nous achetons un fromage de brebis frais et salé. Nous en aurions bien acheté plusieurs mais le paysan corse, égalitariste, nous dit qu’il n’en vend qu’un par groupe de randonneurs « pour que tout le monde en ait ». Comme il a peu de moutons, il produit peu ; comme sa marchandise est rare, il rationne.

Au repas de midi, puis au bord d’un torrent, il pleut. Nous décidons de couper par Vivario d’où nous sommes proches, plutôt que de passer par les crêtes du Monte d’Oro indiquées sur le topo-guide. Il pleut toujours et nous nous perdons dans la forêt, puis sur le Vecchio, un torrent pierreux qui descend vers Vivario. Nous constatons qu’il suffit tout bonnement de le suivre pour arriver au village – puisque la carte montre qu’il l’irrigue.

La période est fertile en rebondissements inattendus : Éric se viande sur une roche glissante, heureusement le sac en avant mais avec deux rebonds sur la tête et atterrissage sur des branches qui amortissent. Plus de peur que de mal malgré les cris de chouette effrayée d’Annick. Éric s’en sort avec quelques égratignures. Lui qui me disait que les semelles Vibram tenaient sur les rochers par tous les temps, il a glissé sur une dalle faute de bien plaquer le pied – un moment d’inattention ou de trop de confiance en soi. Après quelques autres acrobaties sans gravité sur le torrent, nous rejoignons un chemin de bulldozer qui remonte au hameau de Canaglia.

À la fontaine du village, nous parlons avec un vieux pépé d’origine corse mais (le mais est important) qui a travaillé 47 ans à Paris. Il nous propose de nous emmener à Trattone où existent un sanatorium et un libre-service. Je rentre dans le sana – très typique avec ses vieux crapoteux – pour demander des bandes Velpeau pour les ampoules d’Annick et on nous en donne trois (pas vendu, donné !), ce qui est vraiment gentil et nous aide bien. Lorsque nous attendons devant le supermarché, nous retrouvons un groupe de neuf copains du Jura avec un bon accent. Ils nous dépassaient souvent pour s’arrêter 100 m après durant la journée d’avant-hier. Ils nous donnent à leur tour des bandes élastiques collantes. Deux gosses du coin jouent devant les spectateurs que nous formons ; ils ont des airs de débiles légers. C’est peut-être le dépaysement qui nous fait dire cela ?

Nous prenons le petit train corse de Trattone à à Vizzavone. Il va en brinquebalant parmi la forêt de pins. Pour moi, le train fait partie du paysage ; je n’ai pas l’impression de « retrouver la civilisation » comme le dit Annick, portée aux lieux communs. Ce n’est pas comme l’automobile, indépendante, diverse ; le train est plutôt une infrastructure comme un pont, un village ou un chemin. C’est une humanisation du paysage. Il coûte trois francs pour 4 km. Près de la gare de Vizzavone, la petite épicerie contient absolument de tout : c’est un incroyable entassement d’objets divers aussi indispensables aux randonneurs que sparadrap, fruits, purée mousseline, pain frais et pellicules photo ! Nous sommes contents de repartir pour la suite du GR, nos sacs sont bourrés à bloc de tout le viatique pour cinq ou six jours. Jamais ils n’ont été aussi lourds et Annick en fait une mimique ; Éric joue les robustes en roulant des épaules.

Comme le chemin grimpe très fort et qu’aucun emplacement horizontal n’apparaît, nous dormons carrément sur la piste forestière en lacets, dans un endroit plat, après balisage de grosses pierres blanches au cas une auto aurait la fantaisie de suivre une part de GR. Menu de ce soir : choucroute garnie Williams Saurin, vin corse rouge Sanguinari (10 F. la bouteille, 3.80 €) et fromage corse bien puant. En dessert, un biscuit évidemment corse de Canistrelli.

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Joseph Kessel, Mary de Cork

Une fatalité qui va, du crépuscule à la nuit, telle est l’atmosphère de la nouvelle écrite sur la guerre civile irlandaise par un Kessel qui fut en reportage l’année 1920. Il en fait un roman, c’est-à-dire une tragédie cornélienne dans le style sec de Mérimée.

Mary est mariée à Art depuis onze ans ; ils ont un fils de 10 ans en commun, Gerald. Mais ils sont chacun d’un côté de la barrière : Art autonomiste modéré qui accepte l’offre de dominion faite par l’Angleterre, Mary républicaine fanatique qui veut continuer la lutte jusqu’à l’indépendance finale. Ils se sont séparés depuis neuf mois (le temps d’une gestation), Mary suivant dans les montagnes le parti de Valera tandis qu’Art devient le policier de Collins. Le fossé entre les deux est devenu infranchissable, la mort plus forte que l’amour.

Ils se rencontrent dans le réduit d’un pub obscur du quartier du port avant d’aller retrouver à l’appartement commun le fils rentré de l’école. Gerald est ébloui par les aventures de sa mère, qu’il voit comme héroïques, lorsqu’il apprend enfin ce qu’elle fait et pourquoi elle est absente depuis si longtemps. Art observe avec amertume que son gamin a déjà choisi entre eux.

C’est alors que le chef du service de renseignements du parti de l’Etat libre de Collins toque à la porte. Mary se cache dans la chambre de Gerald mais elle entend tout : les rebelles sont repérés, une embuscade va leur être tendue, Art est requis pour s’y rendre. Dès lors, son choix cornélien est fait : entre son honneur et son amour, elle choisit son honneur. Elle va faire prévenir son camp par Gerald, un enfant « innocent » comme un ange messager du dessein divin, afin non seulement de déjouer l’embuscade mais d’en tendre une autre aux assaillants – dont son mari, qui sera probablement tué.

Car Mary est « un cœur pur », ce qui signifie une fanatique prête à tous les moyens pour atteindre son but, sans souci d’humanité ni de sentiments. Par hubris, cet orgueil insensé, elle retourne les valeurs : de l’honneur elle fait un déshonneur en trahissant son amour et son couple ; de son humanité elle fait une barbarie en incitant son fils à devenir parricide ; de la solidarité elle fait une guerre civile entre frères qui va déchirer l’Irlande durant des années. Qui veut faire l’ange fait la bête, résumait Pascal, et c’est bien de cela qu’il s’agit : la pureté poussée à l’absolue devient le Mal. L’enfer est toujours pavé de bonnes intentions. Liberté mesurée ou absolue franchise ? Le moyen terme ne convient jamais à la foi fanatique – la liberté ou la mort. « Partisans de l’Etat libre et partisans de la République irlandaise s’entretuèrent », dit sobrement Kessel, p.178 Pléiade.

Cette nouvelle est un témoin du temps, l’époque des absolus à principes du XXe siècle en son entier, de Lénine à Pol Pot. Avec ses tyrannies et ses massacres induits, comme si l’aspiration au mieux n’aboutissait qu’au pire, bien loin de la juste harmonie raisonnable que les Grecs avaient découverte. Cette époque a réhabilité les instincts contre la raison « et, un instinct, s’il est net de tout alliage, a toujours quelque chose de fort, de vierge, qui force l’admiration. Il y a en lui cette pureté des animaux et des plantes que ne peuvent acquérir nos sentiments les plus raffinés » p.181, Avant-propos de 1927 au recueil Les cœurs purs qui comprend Mary de Cork, Makhno et sa juive, Le thé du capitaine Sogoub.

Joseph Kessel, Mary de Cork, 1925, dans Les cœurs purs, Folio 1988, 192 pages, €6.90 e-book Kindle €6.49

Joseph Kessel, Romans et récits tome 1 – L’équipage, Mary de Cork, Makhno et sa juive, Les captifs, Belle de jour, Vent de sable, Marché d’esclaves, Fortune carrée, Une balle perdue, La passagère du Sans-Souci, L’armée des ombres, Le bataillon du ciel, Gallimard Pléiade 2020, 1968 pages, €68.00

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GR 20 corse Dimanche 23 août

Nous croisons beaucoup de groupes de jeunes dans les deux sens aujourd’hui. Ils foncent comme des bêtes, les garçons souvent torse nu ; ils manifestent un vrai plaisir physique ou sont parfois menés par un moniteur qui veut frimer ou affirmer son autorité en se montrant le plus fort. C’est le problème de la randonnée balisée : nous avons tous tendance à marcher comme si l’on prenait l’autoroute, à toute vitesse d’un point à un autre en regardant « la moyenne ». On « fait » le GR 20 en 15 jours ; entre-temps, on n’a rien vu, rien appris. Corse ou pas, le lieu est indifférent, marcher pour marcher, les yeux fixés sur le sac devant soi, sur les cailloux du chemin où ne pas buter et sur la montre pour minuter l’itinéraire. Le topo-guide lui-même est court dans ces évaluations horaires : pour lui, pas le temps de souffler ni de contempler, les étapes sont prévues pour marcheurs de choc – non sans intention de record là aussi. Il y a une part de frime dans cet esprit de record à battre et de moyenne à tenir. Ce sera bien pire quarante ans plus tard avec la pratique de « l’ultra-trail » : la nature comme décor de film pour un exploit en direct vidéo sur vos tubes.

Plus grave, s’y retrouve déjà l’esprit névrosé que secrète notre civilisation : aucun effort pour trouver le chemin, le sentier est balisé ; pas de carte à lire ni de boussole à consulter, le topo-guide vous décrit tout ; pas à réfléchir, seulement marcher, c’est la sécurité. Ce retour à la nature n’en est pas un, mais un tourisme organisé, consumériste, pourri par cette mentalité du vite et de l’efficient qui infecte tout – alors qu’elle devrait rester cantonnée à l’économie. Qui, si l’on y réfléchit bien, tend à « économiser » pour être le plus efficace et moins consommer de ressources possibles pour produire.

Question d’état d’esprit, le nôtre était différent. Nous n’étions pas malades, pas plus que Franck et son géniteur. Nous avons pris le temps, regardé autour de nous, exploré au-delà du sentier. Nous nous sommes gavés de Corse par tous les sens. Les fleurs, les insectes, les oiseaux, nous parlaient autant que les roches et les étoiles. L’eau, les fruits et le fromage nous pénétraient autant que le thym et les myrtilles sauvages. Le soleil, les torrents et la pierre nous tannaient autant que l’herbe rase ou la paille des bergeries. Les états du ciel, la direction du vent, la forme des nuages – tout cela nous intéressait et parvenait à nous ravir. La nature brute, rarement aperçue en cours d’année, nous mettait l’œil aux aguets, le nez au vent, l’oreille attentive, la peau offerte, la langue avide des nourritures. Elle a permis la découverte d’un paysage, arpenté au pas humain, avec le loisir d’observer, de goûter et de sentir. Humilité de la marche, elle force à prendre du temps, le temps nécessaire pour aller sans s’épuiser, pour durer des jours et des jours, pour voir à satiété. A petits pas, le savoir est plus vif, mieux assimilé.

Ce sont ces quelques réflexions que je me fais en marchant, plus lentement que les autres groupes car Annick traîne la patte ; son sac est « trop lourd ». Pour moi, une randonnée est justement le moment de souffler, de regarder autour de soi, de découvrir enfin une nature brute jamais connue en cours d’année. Les fleurs, les insectes, les oiseaux, les roches, les étoiles – et aussi les gens rencontrés – tant de choses sont à observer, l’œil aux aguets, le temps libre, parfois un livre en main pour connaître les noms. La randonnée ne se résume pas aux heures de marche et aux kilos transportés dans le sac – cela n’est qu’accessoire. Elle réside dans la découverte à un rythme humain, celui du pas, qui est plus lent que celui que la technique nous impose habituellement. Prenons donc le temps de voir. Ainsi va le savoir : à petits pas. Ainsi se remplit une vie : par la découverte à son propre rythme.

Nous suivons aujourd’hui la route des crêtes après une nuit très humide et fraîche, à 1600 m d’altitude et trop près du torrent. Beauté des arêtes rocheuses Vers la Bocca alle Porte à 2225 m. La Brèche de Capitello à 2081 m, très pierreuse avec des blocs qui roulent sous les semelles, découvre les deux petits lacs de Mello et Capitello. Ils sont émeraude et vert de mer, enchâssés dans un cirque de granit. Nous suivons la ligne de partage des eaux de la Corse avant de passer dans les bois d’aulnes odorants, devant les digitales pourpre et les autres fleurs dont je ne connais pas le nom. La descente vers la plaine est dans les nuages.

Nous dormons dans une bergerie, vers 1800 m. Il fait chaud à l’abri, on est bien. Nous avons décidé aujourd’hui, vu le temps qui nous reste, de suivre le GR jusqu’au bout. La question se posait au vu de la fatigue et des propos du topo-guide ; Annick n’était pas sûre d’y arriver.

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Piège fatal de John Frankenheimer

Voici un film américain habilement tissé mais moralement répugnant.

La trame est bien faite. Un jeune et beau détenu pour vol de voiture libéré de prison, Rudy (Ben Affleck) se fait passer pour son copain de cellule Nick (James Frain), poignardé justement la veille de sa sortie. Il emballe à sa place la copine de ce dernier Ashley (Charlize Theron), connue par correspondance, en se faisant passer pour lui. Mal lui en prend ! Celle-ci se révèle un appât pour une bande de routiers dirigée par le frère psychopathe (Gary Sinise) qui projette le casse d’un casino préparé par Nick avant d’être emprisonné et cherche en Rudy l’expérience d’un spécialiste. La fin verra un retournement de situation subtil et magistralement amené.

Mais le style n’est pas tout. Le film se vautre avec complaisance dans la peinture brute des plus bas instincts. Dans la prison, ne règnent que les rapports de force et le seul rayon d’amitié se révèle d’une machination intéressée. L’amour entre homme et femme est réduit à des galipettes bestiales sans préliminaires ni reconnaissance, la suite étant consacrée à emmancher la trahison. La seule fille plutôt jolie est une pute qui se sert de ces seins pour affoler les mecs et leur faire faire ce qu’elle veut. Elle en prend trois et en trahit autant, sans plus de sensibilité que s’ils étaient des Kleenex à jeter une fois usés. Les hommes, quant à eux, sont représentés en primates ignares et abrutis, fascinés par les armes, le fric et le cul. Ils tabassent et ils tuent comme ils baisent, tout en rigolant, sans que cela ait une quelconque importance.

Le spectateur est transporté bien loin de la virilité des westerns où la lutte impitoyable pour la survie peut justifier la violence. Ici, au contraire, ne règne aucune morale en dehors du seul assouvissement des pulsions les plus immédiates. Chacun baise comme une bête, bâfre comme un cochon, se saoule à même la bouteille, tabasse sans remords à grands coups de crosse, massacre sans distinction au fusil-mitrailleur, embrasse avec d’ignobles chuintements mouillés. Quant au fric, typique de l’avidité primaire américaine, tout le monde en ramasse à plein sac. C’est répugnant, vous dis-je.

Et c’est cette Amérique-là, une année avant les attentats du 11 septembre, qui invoque Dieu et veut faire la morale au monde entier ? Piège fatal est le spectacle de l’abjection la plus basse, fièrement exhibée comme pour s’en vanter, comme si elle était le parfait exemple de la vitalité profonde des États-Unis.

Malgré l’intrigue et les coups de théâtre, un réflexe de pudeur éthique suscite en moi une vive aversion pour le film. Il est clairement immoral malgré son héros naïf qui passe dans le récit comme un innocent éternel toujours indemne, toujours sauvé, terminant l’histoire par un geste de conte de fées. Mais ce personnage ne rattrape pas le reste, cet étalage complaisant et empressé des pulsions brutes considérées comme désirables et sans frein. Le spectateur sort du film avec une piètre idée de l’humanité américaine – et que ce qui va lui arriver avec les attentats était au fond mérité. Ce n’est pas la première fois, en ce début des années 2000. Ce sera pire avec Trump et ses Trumpistes.

DVD Piège fatal, John Frankenheimer, 2000, avec Ben Affleck, Gary Sinise, Charlize Theron, Dennis Farina, James Frain, TF1 video 2001, 1h44, €3.00 blu-ray €14.72

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Des muscles et des garçons

C’est une histoire d’amour entre les garçons et leurs muscles. Tous voiles ôtés, ils se révèlent en leurs formes ; ils ont la forme dans le double sens de santé et d’architecture. Le corps pousse et, dès 12 ans, ils ne se contentent plus d’admirer la musculature virile comme les petits de 4 ans dans leurs dessins animés : ils veulent la tester sur eux-mêmes, ressembler à leurs modèles. Gavés de superhéros, ils se veulent superhéros.

A la fin des années 1990, dans un TGV qui menait vers le sud, j’avais assis à côté de moi un garçon vigoureux de 13 ans (il m’a donné son âge) qui avait laissé sa mère et sa sœur occuper la banquette parallèle. Lui était « grand », il se voulait indépendant. Il a sorti de son sac ado des revues de muscles et les a feuilletées avec gourmandise.

Son appétit n’était pas érotique mais sportif à ce qu’il m’a semblé : pas de rougeur ni de suée, pas d’œil fixe ni de lèvres qui s’assèchent – en bref aucun des symptômes habituels de la sexualité génitale. C’était plutôt de l’esthétique : il voulait correspondre à l’image virile dont il goûtait l’original sur papier glacé. Il voulait devenir un homme – un vrai.

Je lui ai demandé s’il pratiquait la boxe et il m’a dit « non, de la musculation », sans hésitation ni gêne aucune. Ce n’était pas du culturisme, mot vieilli, mais du body-building, terme à la mode, très tendance chez les jeunes adolescents gavés de films américains de Rambo et de Schwarzenegger et de mangas animés japonais aux éphèbes fins et athlétiques alors récemment introduits en France. Pas de la culture de tête pour se mesurer à un adversaire mais de la culture de muscles pour se faire admirer. Le narcissisme de la génération Mitterrand.

Malgré son âge, il n’avait rien de la gracilité d’un Dragon Ball ni la teigne d’un Tetsuo Shima de 15 ans mais plutôt la carrure d’un Sylvester Stallone en herbe. Le muscle était pour lui une armure, une affirmation de soi envers son père peut-être, une charpente de mâle pour s’opposer à sa petite sœur et à sa mère qui semblaient former clan à elles deux. Le monde des hommes réaffirmé face à celui des femmes, qui devenaient de plus en plus féministes radicales.

Devenir athlétique a toujours été pour moi la conséquence d’une pratique sportive assidue ou d’une vie saine à courir, sauter, grimper et nager dans la nature. Un effet de la grande santé, pas un effet voulu pour en jeter. La force naît de la sève et la puissance de l’exercice pour aboutir à une âme ferme. Mens sana in corpore sano disaient les Latins dans mes livres de classe qui reprenaient les classiques, soit ici la Dixième Satire de Juvénal : « un esprit sain dans un corps sain ».

Le muscle, c’est la chair irriguée par le sang, la robustesse physique qui permet de protéger et d’aimer, la vigueur qui fait se sentir bien d’être indulgent aux faiblesses des autres et généreux de sa propre puissance. C’est bien le corps qui fait l’homme bon, pas la tête. Fermeté d’âme va avec fermeté de chair – malgré les religions du Livre qui se sont voulues en réaction à la santé païenne.

Il est dans les normes que les garçons aiment le muscle ; ils veulent devenir des hommes. Mais la société du spectacle en fait trop souvent des pantins gonflés sans rien à l’intérieur. Car ce n’est pas l’apparence qui compte mais ce qui est derrière. L’armure n’est pas le squelette et la culture des muscles ne remplace pas la culture de l’esprit, encore qu’elle puisse aider à maîtriser les passions. Tous les grands sportifs sont peu portés au sexe (sauf les footeux camés, mais parce qu’on leur propose une troisième mi-temps et qu’ils ne veulent pas laisser croire…).

J’aime pour ma part voir des garçons sainement musclés, heureux de vivre et d’exercer sans honte tous leurs sens. L’été, la plage, le desserrement des contraintes sociales vestimentaires et scolaires, sont le moment où les corps fleurissent au soleil et à la brise, où les corps se révèlent – dans leur saine beauté.

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GR 20 corse Samedi 22 août

Nous retrouvons les Bretonnes qui avaient moisi plusieurs heures à faire du stop hier. J’ai eu de la chance de trouver une voiture tout de suite.

Montée puis descente vers le lac de Nino où il y a beaucoup de monde à 1753 m. Il faut dire que le lac bleu entouré d’herbe bien verte fait plage et attire les touristes à la journée.

Puis le sentier continue à peu près à plat, à travers les pozzines – ces rigoles d’eau à travers les prés verts d’herbe rase. Il mène jusqu’au refuge de Manganu à 1604 m.

Nous installons notre couchage peu après au bord du torrent, dans la montée au col d’Acqua Ciamente.

On bouffe ce soir comme des chancres mous : le fromage corse entier acheté hier (500 g), le fromage de chèvre acheté aujourd’hui, et ce soir 250 g de pâte à trois, une soupe, une Vache-qui-rit chacun, une boîte de pâté pour tous et une infusion au thym fleuri des montagnes cueilli sur place. C’est probablement moins l’effort que la fraîcheur de l’altitude – et notre jeunesse – qui nous met dans un tel appétit.

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Chance

Jim Thompson, auteur de romans policiers américains, aurait déclaré : « La vie est un baquet de merde, et les poignées sont en barbelés ». Voilà qui plaît bien à la verdeur cynique de la culture populaire. Voilà pourtant qui n’est pas vrai.

C’est le même raisonnement pour le trèfle à quatre feuilles : « la chance ». Il y aurait ceux qui sont dans la merde ou doivent la vider, et les autres, « nés coiffés », qui ont une insolente et injuste « chance ».

C’est essentialiser la personne humaine, triant d’office et sans rémission les « bons » d’un côté et les « mauvais » de l’autre. Et « l’on n’y peut rien ». Or c’est faux. Il faut bien distinguer dans la chance ce qui ressort du pur hasard, des probabilités statistiques, et la capacité d’être au monde qui dépend de chacun.

Le trèfle à quatre feuilles dans un pré est rare ; ce n’est pas une plante en elle-même mais une anomalie. Statistiquement donc, nous avons peu de « chance » de le rencontrer. En revanche, certaines personnes trouvent des trèfles à quatre feuilles. Elles ont autant de chances statistiques de le faire que les personnes qui les entourent. Seulement elles les trouvent et pas les autres. Cette chance-là n’est pas du hasard statistique, c’est de l’observation. L’occasion se présente à tous mais seuls certains la saisissent. Il n’y a aucune prédestination ni aucun favoritisme, chacun, muni de ses deux yeux et d’un cerveau vigilant, est également apte à réussir.

C’est à ce moment que, entraînement, tempérament ou philosophie, joue la personnalité de chacun. Être chanceux, c’est être présent au monde, ce qui signifie concrètement :

1/ faire attention à ce qui survient pour observer ce que l’on cherche ;

2/ rester ouvert aux expériences et aux autres pour recevoir ce qui vient ;

3/ rester optimiste car ce que l’on n’a pas vu encore peut survenir à tout instant, un échec n’étant qu’une possibilité qui se referme, pas la fin du monde ;

4/ créer sans cesse et entretenir tout un réseau de liens avec l’information et avec les autres pour multiplier les connexions, donc les possibilités de découvrir ce que l’on cherche.

Les chômeurs le savent bien, mais les chercheurs de « chance » qui traquent le trèfle à quatre feuilles et autres exceptions devraient l’apprendre !

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GR 20 corse Vendredi 21 août

La descente est parmi les pins jusqu’aux bergeries de Radule aux toits de pierres. Elle se poursuit ensuite jusqu’à la route D 84. Nous laissons nos sacs sous la route dans un conduit pour les torrents d’hiver.

Tirage au sort : je suis désigné pour aller à Evisa en stop faire des courses pour cinq jours dont nous avons composé le menu détaillé hier soir. Un combi Volkswagen avec une famille de Vitry-sur-Seine en vacances au Cap Corse me prend… et prend un peu plus loin deux Bretonnes sur les trois. La conversation en route porte sur l’emploi en Corse : il n’y a pas d’industrie, pas de formation, seul un espoir dans la réforme de Gaston Defferre pour redistribuer les pouvoirs entre l’Etat et les collectivités locales en 1982. La famille comprend trois petits-enfants de six à huit ans : une fille, Veia, et deux garçons, Fabien et Ambroise. Prénoms jolis mais déjà bobo : si le concept n’existe pas encore, l’époque le porte.

J’ai plaisir à faire les courses, ce qui me change de la randonnée. Chez le boucher où j’achète un saucisson (75 F. le kilo de saucisson corse ! 29 € d’aujourd’hui) un type achète en même temps 32 biftecks hachés et autres viandes pour 326 F. (125 €). Ce n’est pas pour lui tout seul à ce qu’il me dit, il dirige un camp itinérant de 15 à 18 ans. À la sortie, une camionnette l’attend. Je demande s’il passe par le virage du GR – c’est oui. Je reviens donc deux heures après être parti et après avoir dépensé près de 200 F. en courses (76.5 €).

Nous marchons 6,5 km sur le sentier à plat, en forêt, et c’est assez pour aujourd’hui. Ce soir le vent d’altitude est nord-sud alors que le vent des 2000 m était ouest-est. La pluie serait-elle pour bientôt ? Malgré chemise, pull et veste de montagne, nous avons froid à 1300 m. Tellement froid sans bouger que l’on se couche à 19 heures, n’ayant plus rien à faire ! Nous sommes mieux nus dans les duvets à regarder le ciel qui s’éteint et les étoiles qui s’allument qu’à nous geler habillés, assis à chercher un sujet de conversation.

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Joseph Kessel, L’équipage

La guerre de 14 reste pour moi la plus con. La lecture des Croix de bois de Dorgelès m’a conforté, très jeune, dans l’absurdité de cette horreur. Elle m’a initié à l’industrie du massacre, au non-sens absolu de se battre pour quelques arpents, bien loin des Trois mousquetaires ou de l’héroïsme de Roland à Roncevaux. Joseph Kessel a réhabilité pour moi la bataille en la portant dans les airs. Il y a un siècle, l’aviation était encore adolescente et attirait les très jeunes hommes. Ils se croyaient des anges sur leurs drôles de machines, vaniteux comme Icare de monter jusqu’au ciel ou orgueilleux tel Phaéton de conduire le char du soleil. J’avais 14 ans et j’ai lu L’équipage avec passion.

Le relisant aujourd’hui, j’y vois ce qui m’avait séduit : l’aventure, la fraternité des hommes, la morale des affiliations de combat. Je vois aussi ce que j’avais omis : la désorganisation sociale de la guerre, la défragmentation des valeurs qui se recomposent dans les groupes nouveaux induits par l’organisation armée, la frénésie névrotique des femmes à « garder » leurs mâles, fils, maris, pères. La guerre totale, sur le territoire même, efface les repères au profit du brut, de la bestialité combattante et du désir sexuel exacerbé. Pour les combattants, l’essentiel n’est pas la bravoure mais le confort hors du combat (p.69). Confusion, incertitude, soumission à la fatalité :  la période de guerre aliène et fabrique des esclaves.

Jean d’Herbillon, jeune parisien de 20 ans, s’engage dans l’aviation, tout comme Joseph Kessel lui-même à 19 ans et demi. Il rêve d’aventure et de chevalerie. Il découvre le prosaïsme du cantonnement, les pilotes à terre en vareuse et sabots au lieu du bel uniforme, les chambres spartiates sans eau chaude. Seul le mess est le lieu de rencontre et de fraternité autour de l’alcool et du jeu. Lorsqu’il vole comme observateur, il ne sent pas « la guerre », les obus qui visent l’avion ne sont pour lui que des bouquets de fumée, le combat aérien une suite de mouvements désordonnés de l’avion agrémenté du bruit des mitrailleuses qui tirent sans guère viser. Il reçoit une croix et ne comprend pas pourquoi : il n’a fait que son travail.

Après trois mois, il part en permission et y retrouve sa maîtresse Denise, femme mariée. Il la baise sans remords, « l’aimant » pour le sexe autant que pour son admiration pour la jeunesse héroïque qu’il incarne. Son pilote Maury lui a confié une lettre pour sa femme, qu’il aime d’un amour platonique plus que sensuel. Le dernier jour, il va la porter et découvre qu’Hélène, l’épouse de Maury… n’est autre que Denise, sa maitresse ! Il est dès lors déstabilisé. La honte de trahir son compagnon de combat, l’amitié fusionnelle de son aîné pilote qui fait figure de père, le déchirement à succomber aux sens alors que la morale est en jeu – tout cela pousse Herbillon au désespoir. Plus rien n’a de sens, il ne s’en remettra pas.

Pour Kessel, l’héroïsme est une résistance spirituelle incarnée par le capitaine Thélis, très croyant, et par l’aspirant Herbillon, bouillonnant de jeunesse. Chacun son support psychologique pour l’engagement moral et affectif. Thélis se bat contre la barbarie et pour les valeurs chrétiennes, Herbillon fait sacrifice de sa vie à la figure paternelle et à la fraternité fusionnelle. L’amour d’Herbillon pour Maury, reproduit celui de Joseph pour Lazare, son frère cadet de seize mois. Les deux se méfient de la femme, avide de sexe au prétexte « d’Hâmour » et trublion dans la relation gémellaire des frères d’armes.

Il y a un côté scout dans l’escadrille, l’amour physique est distinct de l’amour moral. Les femmes sont évacuées au loin, sur l’arrière lors des permissions, tandis que les cadets font l’objet d’attentions des plus âgés et de gestes de tendresse. Le capitaine de 24 ans caresse une fois les cheveux de l’aspirant de 20 ans ou pétrit les épaules d’un autre qui vient d’arriver ; le pilote grisonnant éprouve une affection filiale pour son observateur pas encore majeur (à l’époque 21 ans). L’épouse, au contraire, trompe son mari qu’elle n’aime que comme protecteur, se livrant au sexe avec la jeunesse lorsqu’il n’est plus là. Il y a du Radiguet en Kessel ; du même âge, il l’a d’ailleurs connu. Et il pose le dilemme : lequel des deux amours est le plus beau des deux ?

Le tragique est là, dans cet écartèlement des personnages : Maury compense son avidité d’amour sexuel par un détachement moral forcé car il l’avoue, il ne sait pas y faire avec les femmes ; Herbillon est un aventurier de belle prestance physique avec la gent féminine mais reste encore moralement enfant et d’un caractère presque veule ; quant à Hélène/Denise, elle dissimule une goule aveuglée par sa vulve et possédée par son désir du mâle, une « Vénus tout entière à sa proie attachée » lorsqu’elle agrippe le cou du jeune homme pour le baiser et l’empêcher de retourner au combat.

Maury le devine et bientôt le sait ; Herbillon élude et bientôt consent. Rien n’est dit, tout est gestes. Les deux dans le même avion ne font qu’un, lors de l’ultime combat. Le capitaine est déjà mort, rien ne les retient à l’escadrille, elle consomme vite les effectifs. Le jeune homme joint les mains, il accepte la mort qui vient par les balles ennemies, résolvant d’un coup tous ses dilemmes.

Ecrit avec sobriété, dans le style direct des journalistes, la psychologie est loin de se faire oublier. Plus qu’un récit de guerre, L’équipage est un récit sur la guerre et ses conséquences sur les hommes et les femmes, dans une époque qui n’est plus la nôtre. La mixité des escadrilles évite désormais une trop grande coupure entre les sexes, l’éclatement de l’amour entre les frères à l’avant et les femmes à l’arrière, le platonique et le sensuel, les valeurs enfiévrées de l’honneur et de la fidélité. Reste un beau roman pour adolescents qui garde pour moi son charme de première lecture.

Joseph Kessel, L’équipage, 1923, Flammarion 2018, 288 pages, €4.90 e-book Kindle €6.49

Joseph Kessel, Romans et récits tome 1 – L’équipage, Mary de Cork, Makhno et sa juive, Les captifs, Belle de jour, Vent de sable, Marché d’esclaves, Fortune carrée, Une balle perdue, La passagère du Sans-Souci, L’armée des ombres, Le bataillon du ciel, Gallimard Pléiade 2020, 1968 pages, €68.00

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GR 20 corse Jeudi 20 août

Pilez une noisette avec un peu d’huile d’olive et vous aurez l’odeur des aulnes corses. Des bergeries de Ballone à 1 km de la cascade de Radule, tel est notre itinéraire d’aujourd’hui. Nous passons dans une forêt de pins dont certains ont brûlé. Une bonne odeur chaude stagne avant que la nature ne se régénère avec l’été.

Nous grimpons et faisons halte sous le dernier pin en altitude. Nous pouvons voir toute la vallée du Viro jusqu’au lac de Calacuccia. Nous prenons un bain dans une vasque glacée du torrent, en plein midi.

Le sentier monte dur ensuite jusqu’au col (Bocca) de Foggiale et au refuge Ciuttulu di i Mori à 2000 m. Il fait le tour du cirque où naît le Golo. Le paysage est un joli lavis de montagnes en dégradé vers l’ouest. Suit une descente pierreuse et d’herbe rase assez raide.

Nous dépassons et revoyons sans arrêt les mêmes Bretonnes qui comptent justement camper ce soir en face de nous. Elles n’ont pas de réchaud à gaz et en bonnes écolotes nature, ramassent du bois mort pour faire du feu ; il n’y en a pas partout et elles en ramassent tout le jour dès qu’elles peuvent en trouver. Reste dans nos sacs pour nos menus : midi riz, sardine, chocolat ; soir demi-sachet de pâtes, grosse soupe. Midi suivant, demi-sachet de pâtes. Soir suivant, purée, lait, Viandox.

Il faut désormais prévoir cinq jours : midi, un quart de riz, saucisson, Vache-qui-rit ; soir demi-sachet de purée, soupe. Midi : un quart de riz, pâté ; soir demi purée, soupe, Vache-qui-rit. Midi, un quart de riz, corned-beef ; soir raviolis, soupe, Vache-qui-rit. Midi : un quart de riz, thon ; soir demi-sachet de pâtes, soupe. Midi : demi-pâte, pâté ; soir, purée, soupe. Il reste également du pain, des fruits, du camembert, du chocolat et des fruits secs. Il faudrait prévoir en randonnée un petit tube de colle forte pour ressouder les semelles de chaussures par exemple.

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Fantômes sur Mars de John Carpenter

Un western de science-fiction série B où la grosse bagarre, les tirs nourris d’armes automatiques et les explosions tiennent lieu de psychologie. Mais la nouveauté est « le matriarcat » qui règne sur la colonie terrestre en l’an 2176. Les femmes sont aux postes de responsabilité et les hommes réduits au rôle d’exécutants. C’est que « le Cartel » minier exploite la planète de part en part et que les femmes sont probablement mieux à même de le faire à moindre coût et avec plus d’habileté que les gros machos frustres et frustrés qui semblent composer le reste de la population.

Être un homme, c’est être une sous-espèce, en témoigne l’obsédé sexuel sergent Jericho Butler (Jason Statham) qui ne pense qu’à sauter la lieutenante. C’est pire encore lorsque vous êtes un homme noir, présumé sombre suppôt du mal par nature. La commandante latino Helena Braddock (Pam Grier) et la lieutenante blonde aux yeux clairs Melanie Ballard (Natasha Henstridge) doivent ramener en train de la cité minière de Shining Canyon le désigné criminel, Desolation Williams (Ice Cube). Il est accusé de six meurtres barbares et l’on a retrouvé la caisse de la mine entre ses mains. Il doit être conduit à la capitale pour y être jugé.

Mais sa culpabilité est moins évidente qu’il n’y paraît ; s’il a bien fait main-basse sur le fric, il n’a peut-être pas massacré. Le récit en flash-back montre le train arrivant à la capitale en pilotage automatique, réduit de moitié et ne contenant à son bord comme être vivant que la lieutenante menottée. L’aréopage matriarcal l’interroge, elle raconte ; on prend acte de ce qu’elle dit mais on passe outre. « Le Cartel » n’est pas prêt à lâcher l’exploitation minière de Mars au nom d’on ne sait quel danger supposé. Sauver le monde va bien aux héros romantiques, mais l’an 2176 ne connait plus que des professionnels de l’industrie.

C’est qu’une explosion minière a révélé un tunnel construit jadis de mains d’hommes, scellé par une porte aux mystérieux hiéroglyphes. Mais quiconque met la main dessus l’ouvre, sans pouvoir lire le possible avertissement. Une ancienne civilisation martienne se propulse au-dehors sous la forme d’un nuage de poussière rouge et prend possession des êtres humains, considérés comme des envahisseurs. Ceux-ci s’automutilent, se décapitent entre eux et font sauter tous les bâtiments un à un. Lorsque l’équipe de police (2 officières, 1 sous-off et deux nouveaux) arrive en train à Shining Canyon, la ville-champignon semble pillée comme jadis par les Indiens. Des sculptures tribales en instruments tranchants et des totems de têtes coupées accueillent les visiteurs. La lieutenante est contaminée mais résiste parce qu’elle est camée et recrache la poussière, ce qui est invraisemblable.

Le prisonnier Desolation est à l’abri dans sa prison fermée, mais plus aucun gardien ; le poste de commandement est un massacre, cadavres éviscérés, la tête en bas ; les mineurs errent en bandes de sauvages armés de coutelas avec à leur tête un ex-être humain bestial à l’intelligence de Martien et aux pectoraux percés d’aiguilles pour faire plus viril. En bref, il ne fait pas bon s’attarder parmi ces attardés.

Mais le train est reparti, on ne sait pourquoi ; les policiers, qui ont pris et repris Desolation et sa bande des quatre, ont compris. Les humains doivent se serrer les coudes et il n’y a plus ni flic, ni bandit, mais des gens égaux qui luttent pour leur survie. Ils se barricadent dans la prison et résistent le temps qu’il faut au train pour revenir en gare (sans en être empêché par les zombies, ce qui est peu vraisemblable).

Quand tout le monde est à bord et que le train roule enfin, la lieutenante qui a pris la tête du groupe après la décapitation de la commandante pas très futée, décide de rebrousser chemin. Il faut détruire Carthage… ou plutôt Shining Canyon. Une bonne petite bombe atomique des familles ? Qu’à cela ne tienne, la centrale de la ville est nucléaire et il suffit de bricoler la serrure, de lever les barres de combustible pour que tout saute. C’est réglé en un quart d’heure, encore plus invraisemblable, mais façon de décimer encore plus l’équipe qui se réduit à deux, un flic, un bandit – la lieutenante et le présumé criminel. Tous les autres sont anéantis.

Cela va-t-il sauver la planète ? Même pas, si l’on en croit l’ultime scène. Après un début bien commencé, dans une atmosphère dense aidée de la musique synthétique et métallique de John Carpenter lui-même, arrive le plat de résistance des grosses bagarres bien sanglantes avec explosions à l’américaine et balles qui tuent à tous les coups, puis la fin décevante, irréaliste et expédiée à la va-vite. Un bon divertissement d’action mais pour cerveaux réduits.

DVD Fantômes sur Mars (Ghosts of Mars), John Carpenter, 2001, avec Natasha Henstridge, Ice Cube, Jason Statham, Clea DuVall, Pam Grier, Joanna Cassidy, M6 vidéo 2006, 1h40, €7.50  blu-ray €13.77

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Vide

Le vide n’est pas le rien, encore moins le néant. Il est en latin « l’inoccupé », propriété adjective en opposition à ce qui existe et occupe. Mais voilà… la langue permet de substantiver, de faire de l’adjectif un nom propre, donc un « être ». Nietzsche l’avait déjà pointé, la grammaire contraint. D’où « le » vide comme un état en soi, pas une modalité de l’espace et du temps. Les humains du Livre en viennent vite à opposer, selon leur mentalité binaire, le Diable à Dieu, le Négateur au Créateur.

Déraison que tout cela ! Le numéro 561-562 de juillet/août de la revue La Recherche consacre un dossier au Vide et nombre de ses articles font penser. Epicure le matérialiste disait que la nature est faite d’atomes et de vide, or Aristote le conteste puisque, si « vide » il y a, c’est donc qu’il y a « quelque chose » – donc pas rien entre les atomes. C’est toute la différence entre l’adjectif et le nom, la propriété relative ou le rien du tout – autrement dit l’être et le néant dont Sartre se délectera… dans le vide.

Un pur néant n’a ni structure, ni propriétés, ni durée, ni extension. Il est un « non-être » en soi, donc un pur concept né dans les esprits enfiévrés, que l’on ne peut jamais contester mais pas non plus constater. « Le néant néantise », disait Carnap en 1933 pour se moquer des hégéliens, heideggériens et autres futurs sartriens qui jargonnent entre eux sans faire avancer d’un pouce la connaissance. Seule la physique quantique avance, définissant son vide relatif comme l’état d’énergie minimum des champs dépourvus de particules réelles observables. Autrement dit, le vide n’est pas le rien, il est un état provisoire et relatif de la matière en énergie.

C’est donc que le rien ne peut donner quelque chose et qu’il y a toujours quelque chose plutôt que rien, même si cette chose n’est pas observable – elle semble simplement « gelée » aux énergies de l’observation. La matière, le temps, le vide, ne sont compréhensibles par nous, humains, que parce qu’ils sont numérisables, modélisables. Or tout ne se réduit peut-être pas aux nombres… La mathématique est un langage incomparable pour comprendre l’univers, mais un instrument à notre portée, qui n’est peut-être pas unique. Soyons donc humbles dans nos affirmations et ne « croyons » pas aveuglément les spécialistes. Ni ceux qui prospectent le savoir, ni les Livres soi-disant révélés où Dieu est tout et nous rien, nous sommant d’obéir sans exercer notre faculté de jugement ni notre relative liberté d’être. A quoi servirait-elle dans le Dessein intelligent, puisque nous avons été créés ainsi ?

Nous ne savons pas grand-chose mais nous progressons. Le vide semble n’être pas le néant mais un état provisoire dans lequel aucune énergie ne circule. Les particules sont dans un champ de forces, mais figées. Un détecteur accéléré révèle les vibrations élémentaires du champ que sont les particules, elles sont tapies dans le soi-disant « vide », et ce qui n’est pas rien. D’ailleurs, il reste toujours des fluctuations d’énergie dans le champ « vide ». Sauf que nous ne trouvons nulle part une cause directe de l’existence de ces particules. Les chercheurs savent seulement les faire apparaître en appliquant un champ électrique dans le vide, laissant penser que notre univers est une imbrication complexe de l’infiniment grand à l’infiniment petit et de l’énergie la plus haute à l’énergie la plus basse.

D’ailleurs, analogie humaine : notre cerveau ne pense jamais « à rien ». Même lorsqu’il est laissé à lui-même, il vagabonde, et pas seulement durant le sommeil. Son « mode par défaut » est rempli d’activité, comme s’il « défragmentait » les informations stockées jusque-là. La méditation bouddhiste permet de penser sur ses propres pensées, en évitant l’emballement du zapping, pathologie de plus en plus courante de ceux qui ont un « sentiment de vide » aujourd’hui faute de stabilité suffisante dans leur perception de soi et des autres, ce qui est pourtant la seule façon de nouer des relations humaines.

Nous existons dans le provisoire et l’incertain, mais entièrement. Ne nous prenons donc pas la tête avec ce que nous ne pourrons jamais connaître de part en part. La vie est ici et maintenant, dans un univers limité et durant notre existence limitée. Repousser nos limites est un défi humain sympathique que j’approuve, mais pas dans le délire intello des adjectifs substantivés, du jargon qui pose, ni des affirmations gratuites. Soyons déjà ce que nous sommes, ce sera le maximum du Bien que nous pourrons faire aux autres et à la nature – puisque nous en dépendons.

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GR 20 corse Mercredi 19 août

Eric a tendu une toile de tente qu’il a apportée contre la pluie au-dessus des duvets. Il pensait avoir moins froid mais, en contrepartie, la condensation s’y est mise et des gouttes qui tombent sur nos visages nous réveillent au matin.

Par le col Perdu à 2183 m, nous atteignons le cirque de la Solitude. Ces qualificatifs forment la réputation du tronçon le plus difficile du GR 20 corse. Nous sommes impressionnés d’avance par le topo-guide et par ce que racontent ceux que l’on rencontre venant dans l’autre sens. En réalité, c’est de la frime. Annick avait appris par cœur les quelques lignes effrayantes du topo-guide pour apprivoiser le moment, mais ce n’était pas la peine.

Pour la descente, les cordes ne servent presque à rien. Elles sont d’ailleurs tendues sur les pentes les plus raides alors que, quelques mètres à droite ou à gauche, le granit offre des marches qu’il est facile d’emprunter. Pour moi qui ait encore trop facilement le vertige (cela me passera progressivement avec l’âge), tout va bien ; la pente est douce (mais interminable), les marches rassurantes et la roche assez rugueuse pour bien accrocher les semelles.

Je suis sensible à la beauté des pierriers mauves et verts. Le paysage est entièrement minéral, fait de roches litées qui s’effritent sous l’érosion. Toutes les formes sont anguleuses, sévères, comme hostiles. Il n’y a pas de vie dans le cirque de la Solitude. Le discours exagéré vise à éviter que des touristes en tongs ne cherchent à venir en slip pour « la balade » car le coin est si isolé qu’aucun secours n’est proche. Les téléphones portables n’existaient évidemment pas et c’était à chacun de savoir ce dont il était capable. Il va de soi aussi que les mois plus froids et humides que sont mai ou juin ou octobre et novembre devaient verglacer le parcours, le rendant vraiment dangereux. Un topo-guide est fait pour tous les temps et tous les publics, qu’il en rajoute dans les avertissements est une saine pratique.

La descente est très longue et un peu dans la brume sur les dalles et blocs rocheux après la Bocca Minuta, de 2218 m à 1683 m. Nous y avons déjeuné de pâtes, de saucisson et de thé libyen, assis au soleil sur une dalle. Pour faire un thé libyen, ce que j’ai appris d’un fouilleur français au Maroc l’an dernier, il faut une théière en métal. Faire bouillir 10 g de thé noir par personne, verser le thé puis remplir la théière de 3 morceaux de sucre par personne que l’on fait caraméliser sur le feu avant de reverser le thé et de faire à nouveau bouillir. Reverser le thé en le faisant mousser (en élevant haut le bec de la théière), puis faire bouillir une troisième fois. Le thé est enfin prêt, doré et liquoreux, de grand goût et fort en théine ! De quoi vous donner du cœur au ventre tout l’après-midi.

Les trois Bretonnes sont arrivées au même endroit un peu avant nous. Nous n’avons pas revu Franck ni son papa ; ils ont dû repartir pour retrouver « les femmes », vers le bas et la mer. La descente qui suit est en pierriers et en dalles, longtemps, longtemps, longtemps. Enfin, la vallée s’ouvre, des pierriers nous conduisent au Laricio, un torrent qui cascade et serpente sur les cailloux. Beaucoup de monde randonne en ce mois d’août : des Allemands, de jeunes couples, des groupes, en plus des touristes qui ne se promènent que deux ou trois jours en Haute-Corse avant de retrouver la plage. Ceux qui font le GR 20 de part en part ne sont pas alors si nombreux.

Nous campons près des bergeries de Ballone, à 1440 m, après deux jours passés autour des 2000 m. Il fait donc nettement plus chaud ce soir. Nous jugeons que les topo-guides ont en fait moins d’intérêt que ce que l’on croit avant de les suivre, sauf les renseignements généraux qu’ils offrent au début. Toutes les descriptions de sentiers ou passages se voient bien plus clairement sur une carte ou 1/ 25000ème.

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Corinne Hofmann, La Massaï blanche

Voici le récit d’une Suissesse de 27 ans aussi naïvement allemande qu’obstinément suisse. Cette écervelée tombe raide dingue en 1987 d’un guerrier Massaï qu’elle aperçoit à Mombasa en pagne, paré et torse nu. N’écoutant que sa vulve, elle n’a de cesse que de coucher avec lui. Après cela, de se l’attacher à la Suisse par les liens du mariage. Elle lâche tout, ses affaires, sa famille, son pays, pour s’immerger dans la brousse loin du monde. Ce qui lui importe est seulement d’être prise chaque soir et de passer la nuit entre les bras musclés à respirer l’odeur du mâle.

Moi, lecteur, forcément extérieur au coup de foudre féminin, je prends cet état de fait comme une donnée. Pour le reste, je ne peux qu’être partagé entre agacement et empathie. Agacement pour cette raideur calviniste qui veut que tout soit fait « dans les règles », même les plus manifestes dingueries. Agacement pour cette niaiserie du grand amour sous la case, ce romantisme godiche qui laisse de côté tout fonctionnement d’intelligence. Mais empathie pour cette attirance sexuelle brutale, pour cette puissance immédiate du désir qui sonne comme un destin. Que Corinne s’y abandonne, pourquoi pas ? La jobardise naît plutôt de toutes ses tentatives de justification idéalistes et profondément égoïstes dont elle enjolive le brut appel de la chair. Tous les mythes sont rameutés dans un brouet qui ne donne pas une haute idée de la Suissesse, ni de la femme : le bon sauvage, l’amour-qui-peut-tout, l’envoûtement de l’Afrique, la révolte hippie écologique, la rébellion anti-bourgeoise, le nivellement culturel de tout le monde il est beau tout le monde il est gentil… Le désir primaire ne suffisait-il pas ?

Pourquoi vouloir de force convertir l’Africain guerrier et volage à ses fantasmes de Blanche petite-bourgeoise mal baisée et rêvant au mariage fusionnel ? Les plus belles pages sont de la veine réaliste, les pires sont du rêve égocentrique de la midinette mondialiste. L’attraction virile des muscles Massaï est une évidence bien décrite : « Son visage est d’une beauté si harmonieuse qu’on dirait presque un visage de femme. Mais son attitude, son regard fier et sa musculature puissante ne laissent aucun doute quant à sa virilité. Assis devant le soleil couchant, il ressemble à un jeune dieu » p.9. Le portrait n’est-il pas bien troussé ? Et derechef, la donzelle le piste, le traque, le poursuit. Lui, guerrier de brousse étranger à la ville, en est tout désemparé. Il se laisse faire timidement, la volonté blanche ayant l’obstination d’un sortilège.

Les Massaïs, par coutume, n’embrassent pas, ne touchent pas les femmes sous la ceinture, ne baisent que par assauts brefs et répétés comme des lapins, ne mangent pas avec la gent féminine. Corinne nous énumère ces frustrations avec un souci horloger du détail. Aux femelles de s’occuper des enfants, les mâles passent le plus clair de leur temps avec des guerriers de leur condition. La vie d’une femme compte même moins que celle d’une chèvre. Naturellement Corinne se fait gruger, son capital fond parce que ce son mari ne comprend rien au commerce ni au bénéfice. A vivre en Massaï, Corinne s’anémie, son hygiène devient déplorable. Selon les mythes de la tribu à laquelle Corinne appartient désormais, toute femme est une goule et le fier Lketinga voit en tout autre homme, écoliers pubères compris, un amant potentiel. Il se saoule avec les stocks de bière et souhaite, à la Massaï, promettre la fille issue de leur union à un vieux dès ses 9 ans, après l’avoir fait exciser sans anesthésie… Le mariage « pour la vie » est un désastre.

Mais Lketinga, « avec son torse nu, son pagne rouge et ses longs cheveux roux, est d’une beauté éblouissante » p.32. « Savoir que sous le pagne se trouve directement la peau m’excite beaucoup » p.36. La voilà, l’évidence, et elle est humainement sympathique. Le désir surgit, brut et nu. Pourquoi, dès lors, Corinne veut-elle « se marier » ? Ce n’est pas devant Dieu, dont elle ne parle pas, mais devant la société et pour la bureaucratie. Le lecteur soupçonne, et cela lui est désagréable, une exigence égoïste de ferrer l’amant, d’enchaîner son nègre à son service exclusif. Elle transgresse pour cela les conventions sociales blanches et le revendique parce que cela fait « révolutionnaire » et tiers-mondiste. Mais elle accepte alors la polygamie, le rôle dominé de la femme et les mœurs Massaï d’excision, de baise avec les enfants, et là cela devient irrespectueux, aliénant, colonial. Elle veut garder pour elle « mon chéri » (ainsi écrit-elle sans cesse), l’obliger par contrat, l’enfermer dans une paperasserie irrévocable. Donc se soumettre à ce qui est à ses propres valeurs dégradant.

En Suisse allemande, Corinne ne peut vivre son désir librement, ni accepter la liberté de l’autre. Il faut que tout soit fait dans « ses » règles à elle, celles de la lourdeur précise de son pays : papiers, autorisations, tampons, robe blanche… Et tout cela pour se retrouver arroseuse arrosée, enchaînée à un mari qui a désormais des droits légaux sur elle et sur leur enfant comme sur son capital.

La passion morte, l’obstination l’ayant conduite droit dans le mur, Corinne se trouve obligée de fuir sa destinée comme dans une tragédie grecque, et de quitter le Kenya en usant de procédés illégaux. Une Blanche et un Massaï ne sont pas du même monde et c’est naïveté que de faire comme si, voulant en même temps tout régenter.

Si toutes les Suissesses sont comme cette Corinne, maris potentiels, fuyez !

Corinne Hofmann, La Massaï blanche, 1999, Pocket 2002, 399 pages, €7.60

DVD La Massaï Blanche – d’après le best-seller de Corinne Hofmann, 2005, Hermine Huntgeburth, avec Nina Hoss, Jacky Ido, Katja Flint, Lumière, 2h11

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GR 20 corse Mardi 18 août

Très froide nuit et vent humide ; nous sommes bien sans vêtements dans les duvets, enfermés jusqu’aux yeux dans le cocon. Des nuages passent sur les crêtes, laissant peut-être présager quelques gouttes. Nous faisons l’inventaire de la bouffe qui nous reste pour trois : trois boîtes de sardines, cinq barres énergétiques Gerblé, quatre soupes en sachet, deux paquets de nouilles, 500 g de riz, une grosse boîte de thon, deux petites boîtes de thon assaisonné, deux tablettes de chocolat, du Viandox et du bouillon de poulet. Nous devons en effet passer les trois premiers trois jours du GR en autonomie car le ravitaillement ne sera pas possible avant.

Nous apprenons avec les randonneurs que la pommade Soca au placenta permet de cicatriser plus vite les ampoules (elle coûte alors 5 F. soit 1.91 € d’aujourd’hui). Du sparadrap aéré mis directement sur les talons avant la marche empêche les frottements, donc les ampoules ; Annick retient la leçon. Nous observons aussi avec les Basques qu’une vache à eau légère (ou un sac étanche) est intéressante pour transporter de l’eau sur un bref trajet. Un petit bout de tuyau à large section permet de recueillir l’eau des sources inaccessible au goulot de la gourde. Des guêtres sont utiles sur les terrains mouillés ou remplis de tiques, lorsque les herbes battent les chevilles. Pour accrocher le pain, un filet est essentiel, comme l’ont compris les trois randonneuses écolos. Contre les courbatures, l’Algipan ou l’Alrhakhadol sont vendus sur ordonnance. Mais le mieux est encore de boire à satiété pour éviter l’acide lactique qui s’accumule dans les muscles en cas d’effort ; cela, c’est la course de fond qui me l’apprendra quelques années plus tard.

Aujourd’hui, nous avons vraiment l’impression de marcher en montagne : des nuages flottent sur les crêtes, la fraîcheur humide des 2000 m nous saisit la peau et nous hérisse les pointes des seins dès que nous arrêtons de marcher ; Annick voit deux tétons se dresser sous son tee-shirt mais elle n’est pas la seule. Le tissu irrite, donnant l’envie d’ôter le vêtement, ce dont Eric ne se prive pas, même à basse température ; dans l’effort, il irradie de chaleur. Le col appelé Bocca di a Muvrella s’élève à 1952 m.

Éric et moi laissons Annick et nos sacs sur la crête pour descendre le raide sentier pierreux qui rejoint l’hôtel du Haut Asco dans la vallée. Le patron tient une liste de ravitaillement pour randonneurs du GR 20. La descente et la remontée, avec l’attente d’être servi pour les courses, nous aurons pris trois heures, soit la moitié de ce qui est indiqué sur le topo-guide. Mais, si nous sommes plus jeunes que la moyenne, cela nous a bien crevés.

À l’hôtel, nous avons l’impression de retourner à la civilisation avec le bar, les touristes, les autos. De petits Allemands très blonds avec leurs parents sont à croquer. L’un d’eux, en tee-shirt orange et sabots, est bien découplé pour ses 10 ans. Dommage que les enfants grandissent et donnent un jour de grands et lourdauds en randonnée tels que ceux que l’on rencontre riant fort et parlant haut le tudesque. Nous avons retrouvé à l’hôtel les trois Bretonnes écolos dont la prof de philo. Elles refusent les conserves, trimbalent des légumes frais et sont organisées par habitude. La prof évidemment parle bien et toutes les trois sont assez sympathiques bien que gauchistes, écologistes militantes et féministes affirmée – « peut-être gouines » ajoute Eric en hétéro forcené. Après l’arrivée de la gauche au pouvoir en l’an 1981, « changer la vie » est apparu possible… Ce qu’il en a été, je vous en laisse seul juge.

Une fois revenus auprès d’Annick, nous prenons la route des crêtes jusqu’au refuge d’Attore, à 2000 m. Nous y bivouaquons pour la nuit. Le granit rose est dentelé, le pierrier a de gros blocs rectangulaires. Il y a peu de soleil ce soir, il fait même froid. C’était une grande étape pour nous avec la variante des courses !

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Joanne Harris, Vin de bohème

Ce roman d’une franco-anglaise mêle harmonieusement les tons des deux cultures, c’en est étonnant. Le lecteur se trouve plongé dans la magie celte, le côté merveilleux du Seigneur des anneaux, en même temps qu’il reste dans le pragmatisme moderne. Il découvre également la générosité terrienne de la paysannerie du sud de la France avec ses fâcheries de village et ses secrets de famille. L’arrivisme anglais, son culte du rien ou du fric, se confronte à ce monde de la nuit des temps.

Jay a passé trois étés chez ses grands-parents dans le sud-ouest et, quinze ans plus tard, il s’en souvient avec nostalgie. Devenu écrivain, ce temps enfui lui est cher, d’autant plus que la rencontre de Joe, personnage exubérant et mystérieux, rendait la réalité magique. Il fabriquait notamment un élixir de bohème qui faisait voir la vie autrement. Ce que cherche vainement à retrouver Jay adulte dans la boisson. Jusqu’à ce qu’il découvre l’annonce d’un château à vendre dont il croit se souvenir. Et une bouteille de Fleurie 1962 raconte l’histoire.

Certes, les Français de l’auteur font un peu trop terroir vu des villes, ou préjugés du temps d’un été. La querelle des anciens et des modernes est naïvement outrée. Nous sommes presque dans la caricature à la Peter Mayle. À l’inverse, ses enfants anglais paraissent trop sages pour aujourd’hui, trop peu épris de ce sadisme british dans leurs bagarres. Que sont quelques coups d’un plus fort, ou même d’être poussé dans un buisson d’ortie une fois le tee-shirt arraché par une furie, à côté des explorations plus fortes de Sa Majesté des mouches dont l’actualité nous fournit souvent la réactualisation ?

Mais l’inspiration est là. Il y a une histoire, un style, un message. C’est enlevé, joliment écrit, souvent touchant, et le lecteur passera sur les petites imperfections. Il n’est pas aisé pour une femme adulte de décrire ce qui se passe dans la tête d’un jeune garçon en pleine adolescence. La puberté est si différente entre garçons et filles !

La fin, comme réconciliée, vaut la lecture. Elle est bien peu arriviste et presque écologiste au meilleur sens du terme, l’accord de l’homme dans son paysage. Comme quoi la France et l’Angleterre sont peut-être plus proches qu’on ne le dit l’une de l’autre. Plus accordée sur une manière de civiliser les humains que les autres pays alentour.

Joanne Harris, Vin de bohème, 2000, Folio 2002, 516 pages, €9.70

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GR 20 corse Lundi 17 août

Je note ce matin avant le départ ces rites flatteurs du coucher et du lever, l’installation des affaires dans la fatigue du jour ou la vigueur du rangement à demi-nu dans le frais du matin, vigoureux du sommeil délivré. Impression qui satisfait d’avoir tout sous la main, dans un sac sur le dos, le lit, le vivre et le couvert. Sentiment d’indépendance, de liberté, d’autonomie. Le vieil atavisme nomade et chasseur remonte à la surface. Un temps maniaque est consacré à aménager sa couche pour la nuit – car elle va durer des heures ; un même temps aussi méticuleux est consacré à tout réintégrer dans l’ordre pour équilibrer le sac – car on va le porter des heures.

Nous montons à la fontaine de San’Antone à Spasimata dans les sapins. Nous y rencontrons beaucoup de monde : trois Basques sympas de Saint-Sébastien, les trois collègues pseudo enseignantes (en fait une seule est prof de philo et les deux autres ouvrières). Les Basques nous racontent que, dans les boutiques où ils font leurs courses, lorsque les Corses parlent corse entre eux sans se gêner de l’impolitesse qu’ils ont envers les « étrangers », les Basques se mettent à parler basque entre eux – et cela agace les Corses. Comprennent-ils ?

Après la pause de midi, une passerelle étroite, suspendue au-dessus d’un torrent effraie un peu Annick car elle balance. Nous nous baignons dans une vasque glacée un peu plus haut, mais en contrebas des fameuses « dalles glissantes » indiquées sur le topo-guide du GR.

Après la passerelle de Spasimata, lors du bain, Éric sur les rochers a levé une couleuvre. Nous l’avons vu filer en S parmi les rochers mouillés, puis se laisser tomber comme un bâton dans la vasque au bas de la cascade. Enfin elle a nagé, la tête haute, avant de se perdre dans les herbes de la rive. De loin nous avons mal vu si elle avait la tête en V ; c’était peut-être une vipère.

Nous avons grimpé des raidillons rocheux où des cordes ont été installées. Cela a un peu plus effrayé Annick, mais Éric lui dit que c’est lorsqu’il pleut ou lorsque qu’il est tôt dans la saison et que les rochers peuvent être glacés. Avec les grosses chaussures de marche, j’ai l’impression de broyer du sucre en marchant. Les pierriers de granit rose ressemblent à une meringue que l’on écraserait ; ils en ont la consistance, la couleur et le bruit.

Nous avons dormi au bord du lac minuscule de la Muvrella à 1860 m. A l’époque de notre randonnée, nul n’était obligé de dormir dans les refuges agréés ou à proximité. La création du Parc national a désormais changé les choses. Les abords herbus font tout à fait camping ; ils changent des pierriers alentour et permettent un sol plus confortable pour dormir.

Une vingtaine de personnes sont serrées sur les quelques endroits protégés du vent dominant par des buissons d’aulnes. Un papa et son fils Franck, 12 ans, sont partis seuls en expédition, laissant « les femmes » dit-il au bord de la plage. Ils sont très agréables il est touchant de les observer. Papa parle beaucoup et Franck a les cuisses musclées et l’air curieux, la chemisette ouverte jusqu’au sternum bronzé.

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La malédiction d’Arkham de Roger Corman

La démonologie rejoint le fantastique et Lovecraft Edgar Poe dans ce film du début des années soixante avec un Vincent Price en acteur redoutable de prestance. Howard Phillips Lovecraft a écrit en 1927 une longue nouvelle intitulée L’Affaire Charles Dexter Ward, publiée en 1941 dans Weird Tales. Un adorateur de Cthulhu, entité extraterrestre puissante, cherche depuis toujours à assurer son emprise sur les humains et un certain Joseph Curwen, au XVIIIe siècle y parvient grâce aux jeunes filles du village (imaginaire) d’Arkham en bord de mer, près de Boston. Les habitants mâles, outrés, décident de se venger et brûlent « le sorcier ». Dans les flammes, celui-ci leur lance une malédiction.

Cent dix ans plus tard… Charles Dexter Ward (Vincent Price) accompagné de sa femme Ann (Debra Paget) arrivent un soir en fiacre dans le village et s’adressent à l’auberge à l’enseigne du Burning Man pour trouver le manoir dont il a hérité : celui de son arrière-grand-père Curwen. Les villageois, descendants des vengeurs maudits, sont méfiants et lui conseillent de quitter le village et d’abandonner l’héritage. Mais Charles veut en savoir plus. Le manoir a quelques toiles d’araignées mais paraît globalement entretenu, un « gardien » se matérialise dans l’obscurité de la chambre et se présente sous le nom de Simon (Lon Chaney). C’est un ancien associé de Curwen.

Ce dernier, dont le portrait tourmenté trône au-dessus de la cheminée principale, a les yeux ravagés de folie à la Van Gogh et fascine Charles. C’est en fait le pont que l’âme du sorcier utilise pour entrer dans l’enveloppe corporelle de son descendant, qui lui ressemble physiquement.

L’épouse de Charles s’aperçoit que mon mari change, parfois brutal et machiste sous l’emprise de l’ancêtre, parfois gentil et doux lorsqu’il redevient lui-même. Elle s’en ouvre au docteur Willet (Frank Maxwell), matérialiste convaincu qui ne croit pas aux démons mais aux troubles de la personnalité. Il la convainc de partir mais elle aime son Charles et elle reste.

Dommage pour elle, Curwen se venge des descendants de ceux qui l’ont brûlé et leur tend des guet-apens pour les cramer à son tour. Délaissant sa femme comme jadis, « stupide femelle » dit-il d’Ann, il va déterrer le cercueil de sa maîtresse morte depuis cent-dix ans en prononçant des formules en latin qui appellent les puissances des ténèbres. Simon a conservé le fameux grimoire imaginaire du Necronomicon, livre interdit écrit par l’arabe fou Abdul al-Hazred selon Lovecraft. La séance réussit et, pour récompenser le démon extraterrestre Yog-Sothoth à forme de crapaud qui croupit dans les caves sous une grille, il attache Ann à l’autel de sacrifice comme lors de la première scène au XVIIIe siècle. Il veut l’accoupler au monstre pour assurer la dissémination des extraterrestres dans l’humanité. Les descendants ainsi générés paraissent dégénérés, aveugles, difformes ou monstrueux – c’est la malédiction d’Arkham. Mais, comme un siècle et dix ans plus tôt, les villageois en foule – symbole de la sagesse des nations – attaquent le manoir et y mettent cette fois carrément le feu. Le portrait de Curwen est incendié, ce qui rompt le lien magique entre Ward et son ancêtre maléfique.

Sauf que nous ne serions pas au cinéma tendance gothique si l’inquiétante expression de Curwen et son faciès verdâtre ne se retrouvait in fine sur le visage de Ward soi-disant délivré… Le poème d’Edgar Poe intitulé The Haunted Palace, fait allusion à un manoir extérieurement riant mais à l’intérieur inquiétant, incitant à ne pas confondre l’habit et le moine, les apparences et la réalité. Un thème inusable sur la naïveté humaine qui se contente trop souvent du superficiel sans creuser au-delà.

DVD La malédiction d’Arkham (The Haunted Palace), Roger Corman, 1963, avec Vincent Price, Debra Paget, Lon Chaney Jr., Frank Maxwell, Leo Gordon, Sidonis Calysta 2010, 1h25, €21.99 blu-ray €29.99

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Iraj Valipour Le cri du Briard 

« Ethnologue américain d’origine iranienne ».. qui écrit en français sur le périurbain de la Brie, l’auteur crée un « roman » de chroniques inventées pour un journal provincial inventé : le Cri du Briard. Le lecteur peut en rire, il peut en réfléchir. Ces contes inégaux ne parlent pas des « gilets jaunes », contrairement au battage fait en couverture, mais de la paysannerie délaissée des environs de Paris.

Les anecdotes s’enchaînent aux contes moraux, moins facétieux que Marcel Aymé, moins dérisoires qu’Alphonse Allais, mais dans la veine de la chronique de Lilliput (non, rien à voir avec une dame).

Pour avoir vécu toute mon enfance et toute mon adolescence dans le périurbain de la « grande banlieue » verte parisienne, je ne reconnais pas vraiment ces paysans enrichis qui travaillent à Paris et prennent le train au rythme du métronome (et les grèves dans la gueule à chaque mouvement d’humeur communiste). Les « élites » ont bon dos, le « parisianisme » aussi : la vie à la semi-campagne n’est ni à la ville, ni à la campagne mais sans cesse dans l’entre-deux. Les gens « prétendent » (de l’adjectif prétentieux) et jalousent tous les autres. Ce n’est ni la glèbe ni la cité mais la pauvreté morale dans toute sa splendeur.

De quoi ne pas en apprendre beaucoup sur la beaufitude, ni sur les « petites » (retraites, allocations, payes, ambitions, fesses et j’en passe). Mais de quoi passer un moment dans le vide de la mentalité qui se dit « jaune ».

Iraj Valipour, Le cri du Briard, 2020, PhB éditions, 146 pages, €12.00 non référencé sur Amazon

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GR 20 corse Dimanche 16 août

Réveil à huit heures, recours à la source, petit-déjeuner. Nous partons vers 9h30. Il fait frais sous les bois et le chemin est agréable malgré quelques passages très raides, heureusement en descente.

Nous voyons les deux griffes blanches et rouges du GR partout, nul ne peut se perdre sur le sentier. La balafre rouge dégouline toujours du rocher comme une blessure.

Le torrent du Ronca nous attend pour déjeuner vers 14h30. On se lave, c’est très frais. Apaisement de l’eau qui coule dans la gorge ! Une onde cristalline des sources au goût de givre, liquide que l’on absorbe par tout son être, par les mains qui s’y plongent, par les lèvres qui s’y trempent et aspirent, par la gorge qui avale, avide, par le torse aspergé, par les cheveux mouillés qui rendent plus claires les idées et qui goutent peu à peu, sur les épaules, la poitrine, jusqu’au ventre, ce qui fait frissonner d’impatience.

Nous avons retrouvé les deux Allemandes vues hier au bord d’une source ; elles sont à nouveau dans un trou d’eau. Nous avons rencontré aussi un jeune aux cheveux courts et aux lunettes noires sur le sentier, tout seul ; il dit à peine bonjour. Il a l’air d’une bête à concours solitaire. Il a dû tout préparer maniaquement – mais peut-être n’est-ce qu’un fantasme due à notre ignorance. Nous avons croisé aussi deux vieux Anglais et un troupeau d’Italiens. Plus loin, une famille avec une fille de 13 ou 14 ans et un garçon de 11 ou 12 ans ; ils allaient dans l’autre sens.

Nous faisons une pause au ruisseau de la Melaghia où nous nous lavons et nous baignons une fois de plus. L’eau est très fraîche et bienfaisante. Le soleil est ardent en plein midi et je ne connais pas de joie plus pure que d’interrompre la marche et de quitter le sac pour me jeter nu dans une vasque d’un torrent qui dévale. L’eau est transparente et fraîche, atteignant au turquoise dans la profondeur. Le corps prend un coup de fouet glacé avant de connaître le plaisir râpeux du grain de la pierre où se sécher la peau en pleine lumière. Nous sommes à ces moments tels les lézards du lieu, innombrables, qui détalent à notre approche en éclairs métalliques. L’endroit est joli avec ses vasques rocheuses longues où l’eau est profonde et transparente. Comme le soleil tape dur, il fait bon être dans l’eau, même si Eric ou moi marchons torse nu aux heures les plus chaudes. Les pins laricio forment comme une dentelle sur le bleu du ciel.

Pour les ampoules aux pieds, dont Annick commence à être couverte faute de savoir bien lacer ses chaussures, rien ne vaut la bande Velpeau préventive ou bien, après apparition des ampoules, pour empêcher le frottement. Les progrès de la technique et de notre savoir nous ferons préférer l’élastoplast, plus souple et qui tient mieux. Malgré cela, nous marchons encore une heure pour dormir après le gué du Ronca sur les pentes forestières, à quelques mètres du sentier en plein bois. Il fait froid la nuit.

Goût de la soupe épaisse et chaude. Bonheur du riz au Viandox qui cale et qui stimule l’appétit à la fois, ineffable contraste de la sauce qui donne faim et du support bourratif. Plaisir gustatif du fromage corse acheté dans les bergeries, frais et salé, ou bien fait et odorant, accompagné de tomates savoureuses ou de raisin juteux. Gourmandise des biscuits corses, toujours différents, et la décapante infusion de thym sauvage au parfum inégalé, récolté sur le chemin.

Premier bilan de ce qui est utile à emporter : des serre-cheville, du sparadrap pour faire tenir les compresses ou la bande Velpeau. Au petit-déjeuner, garder le sachet de thé et le faire infuser dans un peu d’eau bouillante ; le faire très fort puis l’ajouter à l’eau d’une gourde pour faire une boisson désaltérante pour la marche. Les pastilles Vichy sont très bien en marchant, elles rafraîchissent la bouche et contiennent des sels minéraux pour compenser ce que la transpiration nous enlève. Prévoir de petites boîtes de thon assaisonné pour mélanger au riz blanc qui compose l’essentiel de notre nourriture. C’était avant la mode du déshydraté, très utile pour son faible poids et sa variété, mais pas très bon en goût.

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Guillaume Mazeline, L’Indochinoise et le silence

Jules a vécu toutes les guerres, depuis la Résistance à 25 ans jusqu’à l’Algérie. Dans un premier tome intitulé Normandie douce-amère, l’auteur a conté la période de l’Occupation ; dans ce second, qui peut se lire indépendamment, il conte l’Indochine. Il ne parlera pas de l’Algérie car ce tome 2 clôt l’aventure – le sujet est probablement trop sensible pour ses contemporains…

Commandant des FFI, Jules s’engage dans l’armée pour se retrouver capitaine. Il choisit l’Indochine, reste de « l’empire français » bien décati depuis la double humiliation allemande et japonaise de « la première armée du monde » en 1938. Le Vietnam est l’occasion de jouer au proconsul, de civiliser une population souple et intelligente qui ne demande qu’à apprendre. Jules y réussit assez bien, même si la métisse Jeanne s’attache trop à lui pour être honnête. Jules est marié en France, il a déjà trois enfants ; Jeanne s’impose à lui dans sa solitude et exploite ses fragilités. Elle l’aime, sans aucun doute, mais aime aussi son frère, passé côté Vietminh. Double appartenance, double-jeu.

Les chapitres 6 à 12 sont sans conteste le meilleur du roman. L’auteur décrit cet empire finissant, idéalisme à beaux restes qui ne dure pas avec les ferments communistes et la démagogie socialiste de la métropole, sans aucun projet politique. Il fait son travail en bon professionnel, mais sans aucun espoir de réussir, ce qui est l’essence de la tragédie. La guerre est son métier et, sans combat, il ne vit plus. Au détriment de ses amours et de ses enfants, pour lesquels il est absent.

La construction du livre pèche du délayage au début et du délayage après l’Indochine. Ce n’est que lorsque le petit-fils de Jules, l’instituteur Fabien, est contacté par Lucie qui se meurt, ancienne amante de Jules dans la Résistance, que l’intrigue retrouve du rythme. Peut-être aurait-il fallu resserrer les pages intermédiaires peu utiles au lecteur, dispersant son attention sur des personnages trop secondaires : le dialogue creux avec Marie au début, l’étrange amie Mireille, puis Anne-Marie et ses Espagnols, Pascal et la classe d’adaptation, son grand-père brutal, les remarques comme un cheveu sur la soupe à propos des RASED. L’attention cherche à se focaliser sur l’un et sur l’autre alors que rien dans l’histoire ne le justifie, ce pourquoi l’auteur s’est senti obligé de récapituler la liste des personnages au début, comme au théâtre. Centrer l’intrigue sur l’Indochine et son Indochinoise (qui donne son titre au roman) eut été mieux venu.

Car les pages où le lecteur s’y trouve plongé sont psychologiquement passionnantes et bien troussées. Le déracinement idéaliste engendre le déchirement familial et personnel. Et tout ça pour quoi ? Pour se retrouver méprisé par les Métropolitains qui ne songent qu’à consommer dans la reconstruction et jettent l’empire et l’idée même d’empire par-dessus les moulins. Avec pour conséquence que les enfants métis, nés des accouplements franco-vietnamiens, trouvent mal leur place deux générations après. Ils ne sont ni Français universels, ni Vietnamiens national-communistes, amputés des racines. Et que les enfants de France se trouvent orphelins de papa et ne comprennent plus l’histoire de leur lignée. Tout le reste est accessoire et devrait être traité comme tel pour que passe l’idée.

L’auteur, réalisateur de documentaires, a voulu faire un roman du produit de son travail de recherche et il ne maîtrise pas encore cet instrument particulier qu’est le livre. Mais il mérite d’être lu pour les pages indochinoises qui reviennent sur cet impensé français de l’histoire coloniale, un projet civilisateur dévoyé dans l’affairisme et la crispation militaire.

Guillaume Mazeline, L’Indochinoise et le silence – Le goût de la tempête 2, 2020, éditions Une heure en été, 293 pages, €18.50

Livres déjà parus aux éditions Une heure en été

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GR 20 corse Samedi 15 août

La marche sous le soleil harasse vite, surtout les premiers jours en plaine où la chaleur est lourde et les sacs plus lourds. Dès le sentier balisé abordé, il faut grimper jusque vers 2000 m, avant de ne redescendre que très lentement en-dessous de la barre des 1000 m.

Nos corps de citadins réapprennent le temps lent et réglé des pas qui durent, la fatigue des jambes et des épaules, la joie physique du souffle qui s’accélère et s’amplifie pour s’apaiser après l’effort, la sueur qui coule sur le front, dans le dos, sur la poitrine, l’irradiation du soleil sur la peau nue ou la caresse rafraichissante d’une brise sur les sommets.

Le plaisir est d’aller au rythme biologique du pied et du soleil, jamais trop vite, réglé par l’astre qui réveille et qui couche – question de température. On en vient d’ailleurs à compter très vite la distance non plus en kilomètres mais en heures de marche. Nous redécouvrons le corps et ses besoins simples : aller, boire, manger, dormir.

Nous trouvons le sommeil à un quart d’heure de la crête, juste en-dessous exprès pour éviter le vent. L’herbe est sèche et les pins apparaissent noirs sur le ciel.

Nous avons effectué depuis ce matin peu de distance mais notre manque d’entraînement et la chaleur nous achèvent. Sur le GR, nous faisons de fréquentes rencontres : un couple jeune et joli, une famille de pépés minuteurs, deux Allemandes en sandales coiffées comme les vaches, trois femmes écolos–dynamiques certainement enseignantes, enfin, le lendemain matin, deux Parisiens bon vivants avec chiens.

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Fleur de peau

La jeunesse a la peau tendre et la sensibilité érectile. Tout la touche, il suffit de l’effleurer. Les hormones enflamment la passion et l’Amour n’est qu’une « idée », un concept des conséquences de l’instinct.

Ce pourquoi l’effeuillage suit l’effleurement pour ne garder que la branche nue au-dessus de laquelle le tronc noueux va rugueusement exacerber les sens.

La fleur est la partie la plus fine, la peau une membrane du toucher qui ouvre aux autres sens. La surface masque le cœur et le frisson devient grand quand la pulpe sensible des doigts entre en contact avec le visage, le bras, le sein, le ventre. La chair de poule naît, réaction épidermique de l’instant.

La température monte entre les corps et dans les corps ; les membres se cherchent, les cœurs accélèrent et créent du feu ; la raison vacille et s’enivre, elle rêve. Et l’imagination même entretient la combustion, soutenant le cœur dans son effort violent, qui stimule les hormones qui vont plus vite.

Kiss… sensibilité, sentiments, sublime : après dix-huit joints, étreindre quatorze Juliette avant quinze ou seize ans.

L’adolescence est cette incandescence que l’âge enfantin regarde comme folie fascinante tandis que l’âge adulte la voit avec indulgence et nostalgie. Le monde merveilleux de l’imaginaire développé par les sens se perd dans l’âge et la routine ; tout s’émousse, tout se rationalise.

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GR 20 corse il y a 40 ans

En notre année pandémique, les vacances se font à proximité et la France est privilégiée. La Corse m’a attiré jadis, je l’ai parcourue à pied, en bateau, en voiture et même en avion. Aujourd’hui, je ne me sens pas d’y retourner : trop de monde, trop de Corses « parisiens », trop de gens. Il y a quarante ans, c’était différent.

Depuis que j’ai entendu parler du sentier de grande randonnée qui traverse la Corse par les montagnes de l’intérieur, le GR 20, j’ai eu envie de le suivre. Des garçons pris en stop deux ans auparavant jugeaient le parcours trop dur – mais ils étaient très jeunes, portés à l’excès, tentés par la facilité et trop grégaires pour ne pas se monter la tête. A 16 ou 17 ans, on abandonne aussi vite qu’on se lance. Des filles, chargées plus au sud, avaient trouvé le même parcours sans difficultés, à condition d’aller à son rythme. Le peu que j’avais vu des montagnes corses, depuis la route, me tentait.

Aujourd’hui, certains font la course – pardon, le « trail » – toujours plus ultra, pour boucler le parcours de 180 km sur 14 000 m de dénivelée en 32 heures, je n’ai jamais compris pourquoi. Pour moi le voyage est un une façon de se promener pour rencontrer les paysages, les autres et la nature, pas une course au profit de la gloire médiatique. Qu’a-t-il vu, le Thévenard durant cette épreuve ? Qu’a-t-il appris, sinon qu’il n’était pas le man du record ? Quel intérêt que courir pour courir ? Il y a quarante ans, lorsque j’ai entrepris le GR20, c’était avec de toutes autres pensées et un tout autre objectif. Certes, le sentier corse faisait partie des projets que l’on se donne à la fin de l’adolescence tel qu’aller au sommet du Mont-Blanc, découvrir le Tibet, croiser à Tahiti, traverser l’Atlantique à la voile et explorer la nature sauvage au Canada comme les trappeurs.

L’année en question, 1981, rien de précis n’étant encore envisagé, au contraire des années précédentes. J’ai lancé le projet en juin auprès de mes amis et connaissances. Accords, désistements, le lot habituel des enthousiastes qui deviennent réticents avec de faux prétextes. Début août, nous sommes trois : Eric, Annick et moi. J’ai connu ce jeune couple de 18 ans originaire de Saint-Etienne à la colonie de vacances où ils étaient moniteurs comme moi. Ils paraissaient sérieux, sympathiques et discrets. Je suis à peine plus âgé qu’eux.

Le trajet Nice–Calvi a été effectué en une nuit de traversée. J’ai dormi sur le pont. Il fait chaud et la mer est d’huile. Des souvenirs me reviennent à parcourir Calvi qui s’anime peu à peu. Mon sac à dos fait 14 kg ; il est probablement un peu lourd pour la marche, mais nous verrons bien. J’ai pourtant réduit les vêtements et le matériel au minimum mais il faut quand même un duvet, une cape de pluie, un appareil photo et un carnet de notes, une trousse de secours, une lampe de poche, un réchaud à gaz, une marmite – et la gourde d’un litre qui pèse son kilo. Il faut laisser de la marge pour la nourriture à emporter pour durer trois jours au moins. Nous avons prévu de faire le GR du nord au sud, comme préconisé par le topo-guide, « de Calvi à Porto-Vecchio ». Le sac d’Éric est plus lourd car il veut jouer les mâles virils auprès de sa fragile copine.

Nous partons à pied le vendredi 14 août sur la route de Calvi à Calenzana, 12 km en long parcours rectiligne avec des dizaines de voitures passant dans les deux sens. Nous restons plusieurs heures sur la plage à nous reposer de la nuit, et effectuons deux arrêts bienvenus, le premier à un robinet, le deuxième entre la vigne et l’amandier aux fruits à peine mûrs mais déjà délicieux. Nous faisons des courses indispensables à Calenzana, du potage en sachet notamment. Le soir venu, nous dormons sur le GR à 20 m du village.

Au matin, nous refaisons quelques courses pour compenser notre repas d’hier soir et partons à midi. Nous déjeunons à la fontaine d’Orteventi d’où l’on découvre les villages et la plaine. Monte la fumée d’un incendie de maquis. Plusieurs heures de montée assez raide par une chaleur accablante et une forêt brûlée, cela nous occupe l’après-midi. Les sources sont des oasis pour la pause.

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Andreï Tarkovski, Le miroir

Le miroir est un film sur la mémoire, réalisé par un cinéaste de 40 ans, à sa maturité. Son double à l’écran est Aliocha (Oleg Yankovsy), cinéaste malade. Il est séparé de son épouse (Margarita Terechkova) et a délaissé son fils Ignat (Ignat Daniltsev). Alors il se rappelle. La mémoire, parce qu’elle révèle ce qui reste enfoui dans le quotidien, est une thérapie. La première séquence, incongrue, le montre : quand Ignat allume la télévision, l’émission montre un jeune homme (qui ressemble à son père) soigné de son bégaiement par l’hypnose administrée par une jeune infirmière. Tout est dans le visage qui va libérer la voix. C’est la même chose pour les souvenirs des temps enfuis. L’image filmée libère l’inconscient par sa puissance de suggestion : la voix de son père, le visage de sa mère.

Aliocha se souvient de la datcha d’enfance (sise au tournage à Tuchkovo, à près de 90 km à l’ouest de Moscou). Il revoit sa mère jeune (Margarita Terechkova de nouveau), le père trop rarement présent (Oleg Yankovsy de nouveau), un poète qui chante la glèbe dans les années trente. La version sous-titrée permet à chacun d’apprécier le chant de la langue russe, magnifique malgré l’abâtardissement du parler bolchevik. La lumière est belle en fin de soirée alors que le soleil rosit les nuages au-dessus de la forêt et des champs. Les enfants dorment en hamac, Aliocha et sa sœur, sa mère rêve en contemplant le chemin d’où le père peut venir, la route de la gare qui conduit au village. Un buisson marque l’endroit où l’on peut reconnaître celui qui vient. Le plan filmé rend la sensation du temps qui passe.

Un médecin se présente qui lui demande la route ; il parle un moment, fait s’écrouler la barrière par son poids lorsqu’il s’assoit, il rit. Puis il repart, regrettant ce temps de lutinage badin avec une jolie femme. Lorsqu’il parvient au fameux buisson pour retrouver le chemin du village, une bourrasque se lève et le médecin se retourne, interloqué ; cet effet sur le visage de l’autre prouve que le monde fait sens, nous sommes reliés les uns aux autres naturellement par les éléments. Et Aliocha enfant (Philippe Jankovski) en est témoin, il fera des films pour retrouver ces expressions.

Cette maison d’enfance (reconstituée par Tarkovski sur les lieux mêmes où elle se tenait dans la réalité) a pesé sur sa vie et cette mémoire est une chape qui le rend malade. Sa mélancolie tient au sentiment d’échec qu’il a entre la promesse du souvenir et sa vie présente. Les autres se dérobent et il ne sait pas pourquoi. Il développe une mauvaise conscience : il ne se sent pas à la hauteur. Est-ce parce qu’il a grandi parmi les femmes et s’est comporté comme un roi à qui tout est dû ? C’est ce que lui dit sa femme, mais est-il coupable en tant que fils de bénéficier des privilèges du père ?

Le film procède par association d’idées, correspondances, glissements, tout comme la mémoire dans la vie-même. C’est un peu déroutant pour l’histoire racontée, mais Tarkovski raconte moins des faits que leur empreinte en lui : l’enfance, les parents, la guerre, le couple, le fils – dans leur ordre chronologique. Une grange qui brûle est aussi importante que le siège de Léningrad. La pellicule peut projeter les souvenirs en éclaté plus que le texte, forcé au linéaire du discours. « Le montage du Miroir fut un travail colossal », a dit l’auteur ; il n’a pris sens qu’après d’innombrables essais. Car la mémoire est triple : collective par l’époque partagée, sociale par les rôles que l’on joue et qui préexistent, de l’autre qui vit les mêmes situations.

D’où la séquence Lisa, une voisine qui a un jour paniqué parce qu’elle a cru « voir » dans son rêve une coquille laissée dans un texte qu’elle a corrigé pour l’imprimerie : à l’époque de Staline, ça ne rigolait pas et lui aurait valu le camp ! Une collègue, devant sa panique injustifiée, l’accuse de névrose obsessionnelle comme la sœur de Stravoguine dans Les Possédés de Dostoïevski. Elle en demande tant et plus à tous, bien qu’on la domine, qu’elle suscite des catastrophes. Ce pourquoi mari et enfants la honnissent. Dès lors, pourquoi se sentir coupable de ce sur quoi l’on ne peut rien ?

Relié, l’individu ne peut que méditer sur sa place en sa famille, en son pays et sur la place de son pays dans le monde. Sa grand-mère demande à Aliocha, 12 ans, (Ignat Daniltsev à nouveau) de lire les notes qu’elle a prises soulignées en rouge d’un texte de Pouchkine. L’écrivain se demande quel est le rôle historique de la Russie : Orient ou Occident, intermédiaire ou rempart, ou encore nouvelle civilisation à la soviétique ? Père absent, Staline mort, identité errante… Aliocha en est malade à 40 ans, tout comme Tarkovski à 41 ans. En visite pieds nus avec sa mère chez la femme du médecin du village, il a pris conscience de lui-même à 12 ans face à un miroir – d’où le titre du film. Adulte à l’hôpital, il tient un oiseau dans la main qu’il relâche. Cette libération est la sienne. Il lâche prise de toute culpabilité, chrétienne (péché originel) ou communiste (péché de classe ou faute sociale). L’oisillon est l’enfant libéré en lui, l’âme païenne qui peut enfin vivre et s’envoler dans les airs.

DVD Andreï Tarkovski, Le miroir, 1974, avec Margarita Terekhova, Maria Tarkovski, Oleg Yankovski,  Philippe Jankovski, Ignat Daniltsev, Arcadès 2017 (version restaurée, russe sous-titré français nouvelle traduction), 1h42, €20.38 blu-ray €26.32

Intégrale Tarkovski (version restaurée sous-titrée français), Potemkine films 2017, standard €68.32 blu-ray €73.28

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Jean Favier, Philippe le Bel

Philippe IV dit le Bel pour sa beauté froide de statue, est le petit-fils de Louis IX qui deviendra saint Louis sous son règne, canonisé par l’orgueilleux pape Boniface VIII qui veut se concilier par tactique le chef de la Fille aînée de l’Eglise. Né en 1268, il devient roi à 17 ans ; il meurt en 1314 après 29 ans de règne. A la charnière du XIVe siècle, il accentue la transition entre la féodalité et la modernité, créant les bases de l’Etat moderne.

En 1978, lorsque paraît Jean Favier, les Français sont abandonnés des historiens et livrés aux romanciers. Excités par « le mystère » des Templiers et la « réprobation » de l’expulsion des Juifs, ils enjolivent et spéculent sur « la gifle » d’Anagni soi-disant donnée au pape et par les guerres incessantes au nord vers la Flandre et au sud en Saintonge anglaise. C’est un coup de tonnerre que cette biographie en pleine période du « retour à » (sabots suédois, poutres apparentes, feu de cheminée, chèvre chaud en salade de pissenlit, réverbères moyenâgeux – toutes ces scies des années 1970-80 de l’après-Larzac et du régionalisme socialiste). Enfin un spécialiste qui modernise l’un des rois qui firent la France !

Auteur d’une thèse de spécialiste sur Enguerrand de Marigny, grand conseiller et coadjuteur du Royaume placé par Philippe le Bel à la tête de l’administration royale en 1302, Jean Favier connait les sources et sait de quoi il parle. Plus que les Templiers, qu’il n’exonère pas de leurs responsabilités dues à leur ignorance et à la cohabitation avec les mœurs arabes favorables aux relations entre mâles plus qu’avec les femmes « impures », l’historien se focalise sur l’histoire du personnel administratif et sur l’essor des impôts. Car la France n’est nation que par son administration ; elle ne vit que par les taxes qu’elle prélève avant de redistribuer, le centre se servant au passage.

Le pape de Rome est poussé par orgueil à vouloir la théocratie de la Cité de Dieu sous sa propre houlette, cet « augustinisme politique » de la Contre-Réforme. Le roi de la première puissance européenne de l’époque (15 à 20 millions d’habitants alors que l’Allemagne et l’Italie n’en comptent que 10 et l’Angleterre que 3, p.128) encourage au contraire ses juristes à fonder la souveraineté sur le droit naturel d’Aristote plutôt que sur le droit canonique trop intéressé. Philippe le Bel se dit aussi légitime dans le temporel que le pape au spirituel et il enjoint de ne pas confondre les deux (c’est le drame de l’islam de rester égaré dans la confusion théocratique). Il surveille la nomination des évêques en France, leurs déplacements à l’étranger éventuels et n’hésite pas à lever des impôts sur le clergé qui, s’il ne combat pas pour motifs idéologiques, doit participer à la défense du pays (sujet toujours d’actualité en Israël où les plus rigoristes refusent de combattre).

Philippe le Bel apparaît comme décidé mais prudent, plus notaire visant à grignoter les provinces pour agrandir le royaume que conquérant épris de gloire. Son arme redoutable est son armée de juristes, formés plus aux facultés de Montpellier (héritière du droit romain) et d’Orléans (spécialisée en droit civil) que dans l’archaïque Sorbonne à Paris (ancrée dans le droit canon et la scolastique). Le Bel transcende la coutume féodale : « Le droit du suzerain résulte d’un contrat, non celui du souverain » p.18. Le lien d’homme à homme ne joue plus lorsque l’homme est le roi de France : différence de nature, le roi légifère, impose et juge pour le « commun profit », que l’on appelle depuis Rousseau l’intérêt général. Cela va jusqu’à défendre l’Eglise contre le pape et la foi contre les Templiers devenus plus banquiers en Europe que guerriers aux Lieux saints. Une fois le pape Boniface VIII mort et le Français Bertrand de Got élu sous le nom de Clément V, la papauté s’installe à Avignon pour un siècle.

Stoïque de tempérament, Philippe le Bel ne transige pas avec les principes et pour lui, « le juste milieu est de sagesse, non de compromis » p.22. C’est que le siècle change – comme toujours. L’usage du nom de famille apparaît en ces années 1280-1320, l’évolution agricole et démographique du « beau XIIIe siècle » est à son apogée, la pratique de l’assolement triennal est généralisée. L’année 1308 voit le record pour l’exportation des vins de Bordeaux. Mais les foires de Champagne déclinent à cause du gouvernail d’étambot et de la boussole après 1280 qui permettent la navigation via Gibraltar et l’ouverture des trois cols des Alpes qui évitent la côte provençale. La France est un royaume qui taxe trop ; l’éviter par l’Autriche ou le large est de bon profit.

Car la richesse est moins de terre que de commerce. Les bourgeois des Flandres et les banquiers italiens sont plus actifs que les seigneurs titrés dont les domaines coûtent cher à exploiter par la hausse continue des salaires, et qui doivent brader la réserve. Chez les paysans, plus que la différence entre serf et libre, l’écart entre riches et pauvres s’accroît au village et le temps des exigences arbitraires du seigneur est révolu. Même l’art est touché : « Après deux siècles de création et d’invention, l’essoufflement n’est pas moins sensible dans le domaine de l’art. (…) On achève et on orne » p.165.

Si le lien vassalique décline, les villes se faufilent à travers le réseau de la féodalité pour arracher des avantages et faire appel directement au roi contre leur seigneur, surtout hors du domaine royal. Mais ni les bourgeois urbains ni les seigneurs lésés ne pensent à s’unir pour opposer une assemblée ; au contraire, le roi négocie directement en divisant pour mieux régner. C’est ainsi que la France rate le contrepoids parlementaire qui va émerger d’abord en Angleterre pour contrôler l’impôt. « C’est l’historien, et lui seul, car il bénéficie du recul des temps, qui peut voir à quel point la négociation avec des assemblées locales – au moment précis où se créait le droit – a préservé la monarchie française de ce qu’une assemblée parlant au nom du royaume fût à coup sûr devenue : un organe de contrôle politique. En France, le royaume, c’est le roi » p.220. Le XXIe siècle en est au même point… Un président qui gouverne et un parlement qui suit, malgré un tiers de siècle de « socialisme » sous Mitterrand, Jospin et Hollande.

L’histoire éclaire toujours le présent.

La pagination indiquée se réfère à l’édition en Livre de poche épuisée.

Jean Favier, Philippe le Bel, 1978, Tallandier collection Texto 2013, 596 pages, €12.50

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Anne-Lise Blanchard, Carnet de route

Investie depuis 2014 dans l’association SOS Chrétiens d’Orient, l’auteur parcourt le Proche-Orient lors de missions d’aide et d’assistance aux chrétiens persécutés par les milices islamiques en Irak et en Syrie. Ce livre est son carnet de voyage d’août 2017 à août 2018. Danseuse et thérapeute, elle est sensible aux chants, à la musique, au jeu des corps et notamment des enfants ; la foi lui a donné cet optimisme du projet en commun pour rebâtir, reconstruire, ressusciter les communautés.

Cet itinéraire spirituel accouche d’un journal militant pour assurer l’emprise chrétienne sur les terres ancestrales et la mémoire de la foi en pays islamique. Ce qui ne va pas sans hagiographie : tous les humbles sont des saints, toutes les femmes violées des vierges martyres, tous les enfants orphelins qui ont vécu des horreurs des anges meurtris. Quand aux prêtres, ils sont des chevaliers. C’est bon à entendre lorsque l’on est de la partie, un peu candide si l’on est analyste géopolitique.

Choisir le camp opposé à Saddam Hussein et Bachar El Hassad est choisir les principes contre les réalités humaines ; les minorités chrétiennes sont protégées sous les dictatures laïques… Ce pourquoi la France de gauche a choisi le camp du Bien, comme par hasard celui des Etats-Unis, mais aussi celui des islamistes, puisqu’ils sont anti-Hassad. La religion chrétienne encouragerait-elle le statu quo ? L’auteur incrimine plutôt le délaissement des pays musulmans pour ce qui n’est pas leur foi, par exemple à propos de Shobak en Jordanie : « Nous tournons les talons en silence, partagés entre la beauté du lieu et la tristesse du délaissement dans lequel sont maintenus les lieux historiques du proto-christianisme ou de la chrétienté franque » p.58.

Alliée dans l’OTAN, la Turquie joue l’islam en solo contre le reste de l’Occident – non musulman. « Malheureusement la poussée turco-musulmane continue de refouler les chrétiens plus loin en territoire kurde, les éloignant des terres fertiles, me racontait le Père Charbel en janvier 2015, alors que nous nous arrêtions à Qarawella » p.75. Quant au Père Ephrem, « rescapé de Qaraqosh avec vingt-six autres personnes de sa famille, en cette fameuse nuit du 6 août 2014 (…) : ‘On ne peut pas faire confiance aux Kurdes, pas plus qu’on ne peut vivre avec les musulmans. Dès qu’ils sont plus nombreux, ils imposent la charia, la conversion ou la mort. Méfiez-vous de l’Islam’ » p.76. Les musulmans radicaux agissent en effet au XXIe siècle comme Isabelle-la-Catholique au XIVe siècle par inquisition, conversion forcée ou expulsion. La « tolérance » n’est qu’une vertu de nanti majoritaire.

« Partout où je serai passée, où j’aurai recueilli des témoignages, en Irak, en Syrie, j’aurai entendu le même récit : le village a été pris avec la complicité des voisins musulmans, ma maison est maintenant occupée par les voisins musulmans, du jour au lendemain les voisins musulmans ont refusé de nous serrer la main » p.77. Le rêve de modération et d’harmonie (catholique veut dire universel) n’est pas pour demain. « Le Père Fadi (…) à Kazdanan en 2015, avait exprimé sans détour ce que la longue cohabitation de son peuple avec l’islam l’autorisait à dire : ‘L’islam modéré, ça n’existe pas. L’Islam, c’est l’Islam, une religion de conquête où le mot amour n’existe pas » p.77.

Ce qui n’empêche pas, « une fois les situations d’urgence passées » p.120, l’association de s’intéresser aux autres composantes des sociétés dans lesquelles les chrétiens d’Orient vivent.

Attachant témoignage sur le vif, à prendre comme un regard particulier teinté de foi chrétienne clairement militante sur ces sociétés mosaïques en guerre qui cherchent à survivre.

Anne-Lise Blanchard, Carnet de route – de l’Oronte à l’Euphrate les marches de la résurrection, 2020, Via Romana, 132 pages, €15.00

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Jean-Christophe Grangé, Congo requiem

Un monstrueux pavé de plage – 861 pages – qui est la suite de Lontano – 960 pages. Un thriller haletant, comme d’habitude, pour étaler les turpitudes de la famille de Grégoire Morvan, Breton d’adoption venu d’on ne sait où (mais le lecteur saura).

Le père est un broussard ex-flic qui exploite les mines de coaltan, un métal rare indispensable aux technologies branchées d’aujourd’hui et dont le Congo regorge (l’auteur a trouvé ça sur Internet). Le fils aîné Erwan est un flic du 36 sur les traces de son père, qui cherche à élucider la vieille histoire de l’Homme-Clou, ce tueur en série qui transforme ses cadavres (de jeunes femmes) en fétiches cloutés et éviscérés. La fille Gaëlle, ex-pute, ex-camée, suit un psy bizarre au nom juif revendiqué, Katz, qui veut son « amitié » au-delà du transfert. Le fils cadet, Loïc, alcoolique à 13 ans, pédé camé à 15, s’est marié à une comtesse italienne et en a eu deux mômes avant de replonger dans la came puis d’être violé par la mafia de Florence sous les yeux de son ex-femme et (presque) de ses gosses.

Chacun suit sa propre enquête, Morvan sur ceux qui veulent l’empêcher d’empocher la grosse somme d’une mine clandestine, Erwan sur le tueur psychopathe en lien avec l’histoire paternelle, Gaëlle sur son psy qui n’existe pas au Conseil de l’ordre puis sur le commanditaire présumé du meurtre de son père, Loïc sur le meurtre de son beau-père par la mafia italienne sur commandite des généraux congolais avides de fric et de putes blanches pour se venger de la mentalité coloniale. Et les chapitres alternent sur les uns et les autres, alimentant le suspense. La lectrice apprendra de Gaëlle une chose très utile : comment empêcher un viol avec un outil tout simple, à la portée de toutes les bourses et fendard pour le pénis.

Mais il s’agit de deux romans en un seul, ce que je regrette un peu. La suite de Lontano voit la traque du tueur et les pièces du puzzle se mettre en place à la toute fin ; la quête familiale se passe dans un Congo pourri aux humains armés ou esclaves (pas d’entre-deux), où la nature est d’une telle profusion que la vie côtoie la mort à chaque minute. J’aurais préféré deux romans séparés, par exemple un tome 2 et 3 après le tome 1 Lontano. Mais non, « pour la plage » selon les éditeurs, il faut faire pavé. Faisons avec mais avouons que c’est parfois un peu long et confus.

De l’action, en revanche, il y en a – à gogo. De la violence et du sexe aussi, ingrédients sans lesquels tout paraîtrait fade au plagiste. Se défouler par procuration, le Satiricon et les romans de Sade l’avaient déjà expérimenté. Inévitablement, l’auteur – journaliste pressé – se vautre dans la caricature. A le lire, l’Afrique est le cloaque du monde humain, surtout le Congo où disparut Dieuleveult à la fin des années 1980. Ce ne sont que brutes impitoyables, enfants-soldats camés qu’on incite à tuer et très jeunes filles violées et reviolées, massacres entre Hutus et Tutsis à la machette, modernisés à la mitrailleuse et au missile, alimentés en armes par les trafics occidentaux qui se payent en matières premières. Les politiciens sont pourris, les colonels descendent les généraux, la mission de l’ONU vend des armes et mitraille les belligérants au nom de la paix… « La misère de l’Afrique : personne ne songe à changer le système – violence, corruption, barbarie à tous les étages. Chacun vise au contraire à l’utiliser pour se tailler une place au soleil » p.395.

Dans un décor dantesque de bois et de fleuve dont l’auteur réussit une description juteuse et lyrique : « La forêt lui apparut soudain sous son plus mauvais jour. Un enfer pornographique. Formes, relents, chaleur. Toute saillie semblait tendue par le désir, perlant de substances nauséabondes. Toute cavité était humide et tiède. Vulves brillantes, glandes fibreuses, pénis turgescents… » p.280.

L’enquête parisienne paraît terne en comparaison, ce pourquoi l’auteur en rajoute dans la description des cadavres « ornementés » laissés par l’Homme-Clou ressuscité. Non sans quelque humour sur les flics nés sous Mitterrand comme le veau sous la mère, « le bobo de Beauveau » qui habite place d’Aligre où nichent les bobos parisiens de haut vol (dans tous les sens du mot). « Appartenant à la génération suivante, celle qui avait biberonné aux illusions du mitterrandisme, Pascal Viard représentait aux yeux du Padre tout ce que le socialisme avait apporté d’hybride et de détestable dans la cause gauchiste – un mélange de bonne conscience hypocrite et de logique bourgeoise roublarde ». Voilà qui est bien envoyé. « Pascal Viard était la caricature du faux artiste intello, socialo, écolo, altermondialiste… Monsieur Vœux-Pieux en personne » p.641. Les réseaux sociaux sont pleins de ces vertueux des trois sexes plus qui sont toujours plus à la mode que la mode pour faire mousser leur insignifiance.

Ne dévoilons rien de l’intrigue, elle est aussi tordue en France qu’elle l’est en Afrique, même sous des dehors plus policés et plus propre-sur-soi. Cette histoire de ravagés ne laisse aucun personnage sympathique mais avec, à chaque fois, des circonstances atténuantes. Quant au droit… le mot n’est pas dans le dictionnaire des créatures. Les corps sont les instruments à torturer pour atteindre les âmes et la résilience, chère à Boris Cyrulnik, a fort à faire pour remonter la pente. Au fond, presque tous y parviennent dans une lutte pour la vie où le droit du plus fort domine, ce qui laisse un espoir. Si vous avez une âme trop sensible, l’abstention est de rigueur, comme le prône saint Paul pour le sexe.

C’est que, selon Grangé, tout humain est un nazi au fond de lui et tous les prétextes sont bons pour raviver la bête immonde machiste, psychorigide, violeuse, pédophile, perverse, dominatrice et j’en passe. Durant la colonisation, dans les années 1940, sous les colonels devenus roitelets africains, parmi les milices ethniques de l’Afrique centrale, chez les psys. C’est la mode ; il en faut « toujours plus » pour alimenter les fantasmes et faire saliver, mouiller ou éjaculer le lecteur bedonnant ou la lectrice revancharde.

Jean-Christophe Grangé, Congo requiem, 2016, Livre de poche 2017, 861 pages, €9.7 et 0 e-book Kindle €9.49

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Le processus historique du capitalisme

Le capitalisme, tout le monde en parle, rare sont ceux qui savent ce que c’est.

Il est en premier lieu une technique d’efficacité économique née avec la comptabilité en partie double à la Renaissance dans les villes italiennes, puis développé par le crédit – basé sur la confiance. Il devient avec la révolution technique puis la révolution industrielle un système de production qui prend son essor et submerge progressivement les velléités du politique. Si les guerres et les grandes crises ramènent l’Etat sur le devant de la scène, le système de production, par son efficacité, reprend très vite le dessus.

La démocratie n’est pas indispensable au capitalisme, puisque les régimes autoritaires comme la Chine l’utilisent à leur plus grand profit ; mais c’est en démocratie, où règne le maximum de libertés, que le capitalisme peut s’épanouir le mieux. Tout le processus démocratique réside cependant dans le délicat équilibre à tenir entre le politique et l’économique, l’intérêt général et les intérêts particuliers. L’historien Fernand Braudel a défini le capitalisme comme outil de la puissance d’Etat pour fonder une économie-monde (aujourd’hui les Etats-Unis, demain peut-être la Chine) : « Puissance dominante organisée par un État dont l’économie, la force militaire (Hard Power), l’influence culturelle (Soft Power) rayonnent partout ailleurs, dominant les puissances secondaires ».

Ce n’est qu’à la pointe du système d’efficacité économique que « le capitalisme » prend la forme idéologique répulsive de l’opinion commune. Fernand Braudel : « Les règles de l’économie de marché qui se retrouvent à certains niveaux, telles que les décrit l’économie classique, jouent beaucoup plus rarement sous leur aspect de libre concurrence dans la zone supérieure qui est celle des calculs et de la spéculation. Là commence une zone d’ombre, de contre-jour, d’activités d’initiés que je crois à la racine de ce qu’on peut comprendre sous le mot de capitalisme, celui-ci étant une accumulation de puissance (qui fonde l’échange sur un rapport de force autant et plus que sur la réciprocité des besoins), un parasitisme social, inévitable ou non, comme tant d’autre. » Civilisation matérielle, économie et capitalisme, XVE –XVIIIe siècles, 1979, t.2 p. 8.

David Djaïz, « haut fonctionnaire » mais diablement intelligent, livre dans le numéro 209 de la revue Le Débat, mars-avril 2020, une brève histoire du processus capitaliste dans l’histoire. S’il est né dans les villes italiennes et flamandes au XVe siècle, il est resté « en taches de léopard » dans les villes libres et les grandes foires, « espaces de transaction d’où étaient exclues la violence et la ruse ; [né] d’une accumulation ‘primitive’ de capital par des marchands devenus des banquiers et des assureurs ; de la construction d’un réseau d’infrastructures et de moyens de transport (ports, routes, flottes de bateaux) ; d’une sécurité juridique naissante des contrats et des lettres de change ».

En revanche, l’expansion « systématique » du capitalisme ne fut est possible qu’avec la formation de l’Etat-nation moderne. « L’Europe a été le berceau de ce processus puisqu’elle a vu, entre le XVIe et le XIXe siècle, se produire une triple révolution : spirituelle (la Réforme et la Contre-Réforme), politique (la Révolution française et ses épigones), et productive (la révolution industrielle) ». Le capitalisme a cependant dû s’émanciper du carcan des Etats-nations pour repousser les frontières du possible, au-delà du cadre institutionnel, réglementaire et politique. Le pays de la Frontière (les Etats-Unis) est le lieu où le capitalisme s’est épanoui le mieux parce que la mentalité du pionnier encourageait de repousser n’importe quelle borne (l’Ouest, le monde, l’espace, le « trans » humanisme). « Lorsqu’un marché intérieur approche de la saturation, que l’équilibre épargne/investissement est rompu à l’intérieur d’un territoire donné (le plus souvent en raison d’un excès d’épargne qui n’arrive pas à ‘s’allouer’), les capitaux cherchent à se déployer à l’extérieur du périmètre géographique dans lequel ils se sont formés ». D’où les liens avec l’impérialisme hard (colonialisme européen ou soviétique) ou soft (hégémonie culturelle, économique, militaire américaine ou chinoise). D’où la pression pour désocialiser de l’intérieur les Etats en repoussant les limites du travail et de la fiscalité. Enfin la sape systématique de la propension à « économiser » des individus en poussant la consommation par la publicité et en suscitant le désir via le prestige social et la mode.

La disposition à créer sans cesse de nouvelles inégalités sociales est la règle, puisqu’elle permet l’émulation du désir, donc du commerce. Il s’agit « d’intégrer au circuit de l’échange marchand non plus simplement les biens matériels qui sont produits, mais les facteurs de production eux-mêmes – la terre, la force de travail, le capital financier, les savoir-faire – et ce afin d’intensifier et d’optimiser leur utilisation dans le cadre du processus productif ». Je vous le disais : le capitalisme est la forme d’efficacité économique la plus avancée. En tant que méthode de production, il peut s’appliquer à tout : y compris l’écologie. Car produire le plus avec le moins est son système – donc l’épargne maximum des ressources et l’optimisation du savoir. Sauf que « le capitalisme » n’a pas de but autre que persévérer dans sa propre technique. C’est le rôle des politiques de le faire servir – aux Etats-nations puisque nous en sommes toujours là, à la planète Terre puisque c’est indispensable. L’outil n’agira pas de lui-même, il servira ceux qui l’utilisent.

Ce pourquoi nous assistons à une « réaction » – analogue à celle des années 1930 après la Grande guerre puis la Crise de 29 – contre « le capitalisme ». Mais c’est accuser le marteau d’écraser plutôt que celui qui le tient… « Lorsque la marchandisation du travail et de la terre atteint un degré tel que la dignité humaine, la culture, les traditions, le cadre de vie sont menacés par la transgression du marché en dehors de la sphère économique, la société cherche à se protéger ». Après 1945 par exemple, le capitalisme « fut reterritorialisé, resocialisé et respécialisé ». Les Etats devant se reconstruire, les entreprises ne visaient pas le grand large. La croissance forte des Trente glorieuse a servi à financer plus de protection sociale et « le pouvoir d’achat réel des salariés a triplé en 25 ans » (1950-1975). Le développement du droit du travail et du droit international a démarchandisé le travail humain (durée maximum du travail, interdiction du travail des enfants, etc.). Mais ces « progrès » ne sont pas acquis une fois pour toutes car ils ont été permis par « les bas coûts de l’énergie, ainsi que la fluidité et la disponibilité des réseaux d’extraction et de circulation du pétrole » – avec les « perturbations irrémédiables que celle-ci engendra sur le système Terre ».

Le « système » de progrès indéfini – économique, social – n’est donc pas possible sans énergie abondante et bon marché. Dès lors que nous ne l’avons plus, deux voies s’ouvrent : la voie autoritaire (à la chinoise) où le capitalisme devient « vert » au prix du rationnement ; la voie démocratique qui négocie capitalisme et soutenabilité dès la base locale en associant le citoyen à « la production de la politique publique ». La troisième voie existe, mais elle est purement réactive, comme un combat désespéré pour persévérer selon le passé, par refus de voir la réalité et sans véritable espoir : « du Brésil à l’Inde, en passant par les Etats-Unis, nous voyons surgir un néonationalisme morbide, viril et excluant, peu soucieux des libertés individuelles, dont il est peu niable qu’il soit le résultat de la polarisation des sociétés provoquée par la grande crise de 2008 et, plus structurellement, par quarante années de mondialisation libérale mal maîtrisée ».

Où l’on en revient à Fernand Braudel : le capitalisme efficace exige un Etat puissant qui organise l’économie et la société et qui fait face à l’extérieur. L’article a été publié avant, mais la maladie Covid-19 l’a démontré sans conteste.

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