Henri Troyat, Grandeur nature

Un acteur de théâtre médiocre vit chichement à Paris avec sa femme et son fils de 12 ans, Christian. Il n’a jamais percé, le public réclamant des bluettes et le cinéma parlant, en plein essor, des « gueules ». et un autre jeu. Antoine Vautier court d’agence en agence mais « la crise » est là et les cachets rares, sauf pour quelques publicités ridicules qui rabaissent le métier.

Jeanne, sa femme d’intérieur, s’occupe du ménage et prépare chaque soir soigneusement les cigarettes à rouler (moins chères) et le repas du maître de maison. Mais l’argent se raréfie, les dettes chez les commerçants augmentent, le loyer est impayé et le percepteur comme le gaz menacent de poursuites. Le cinéaste Despagnat a vaguement promis un rôle dans son prochain film, mais il tarde. Il cherche l’enfant, celui qui doit jouer le rôle principal.

Brusquement, Antoine a une idée. Puisque son gamin s’ennuie au lycée, pourquoi ne pas le présenter à Despagnat ? La mère est affolée, le petit livré en pâture, tout blond, tout maigre, tout sensible ! Mais les créanciers aboient et ils vont bientôt mordre. Pourquoi ne pas tenter ? Christian, pourtant dûment chapitré par son père, ne lui obéit pas et joue le bout d’essai comme il le sent. Son naturel plaît, il est pris.

Commence alors pour le couple la fierté de voir leur gamin émerger. Pour Jeanne la fin des ennuis financiers et l’orgueil social de papoter sur le petit génie. Pour Antoine, c’est un peu différent. Il est content que son fils sauve le ménage et réussisse, mais amer de n’être réduit qu’au rôle secondaire de « père du petit Vautier » chez ses collègues, pour les critiques, au café. Il est déchu de son savoir-faire, l’ordre des choses est renversé, le fils a supplanté le père. Même si, à cette époque, les parents prennent tout des cachets des enfants, comme des maquereaux. La modernité du cinéma dévalorise le talent du théâtre, réclamant plus de naturel, de spontanéité du corps, moins de surjoué dans la voix.

Jeanne n’en a plus que pour Christian, elle néglige son mari. Celui-ci, sa fierté blessée, se voit déclassé dans son couple comme dans son métier. Il cède aux avances d’une maîtresse, part en tournée trois mois avec elle. Il joue du comique dans les villes de province, là où ses trucs de théâtreux peuvent donner leur mesure. Il plaît mais cela lui laisse un goût amer, lui qui aurait aimé jouer Hamlet ou un grand rôle qu’il croit à sa mesure.

C’est en tournée qu’il apprend par les journaux l’échec du second film de Despagnat avec le petit Christian. Cette foi, le juvénile qui joue un prince en fait trop, mal dirigé ou grisé par son premier succès. Avec la puberté qui monte aussi, peut-être n’a-t-il plus cette grandeur nature qui fit son succès ? Antoine se sent coupable d’une joie mauvaise, celle de voir rabaissé le faux talent du jeune minois, le succès feu de paille du cinéma moderne.

Ce n’est que partie remise, le rassure-t-on, un troisième film pourra réhabiliter le gamin. Mais Despagnat, plus commerçant qu’artiste, industrie oblige, choisit pour le rôle un autre jeune garçon, un Italien fiévreux aux yeux de même couleur que ceux de Napoléon puisqu’il doit jouer Bonaparte enfant. Si le théâtre était surtout un art, proche de son public local, le cinéma est une marchandise, projetée aux foules anonymes. Le talent est dès lors dévalué au profit de la mode. Il ne faut pas jouer vrai, il faut émouvoir. Faire parler, faire vendre.

Ce monde moderne d’entre-deux guerres n’est plus celui d’Antoine. Il n’est plus le chef de famille qui rapporte la pitance à la maison pour nourrir sa nichée mais se trouve concurrencé par son rejeton mineur. Il n’est plus cet acteur de métier qui a longuement peaufiné son talent mais est supplanté par le minois et la spontanéité. Faut-il prostituer son fils à l’industrie moderne pour survivre ? Faut-il rester à jamais pauvre, subsistant avec peine de cachets ici ou là, publicités, doublures ou figurations ? Faut-il rêver d’un autre couple avec une maitresse plutôt que de vivoter dans les liens du sien ?

Ce bon roman social observe les mutations du monde industriel, saisies dans la culture. Le théâtre a fait son temps, le cinéma est bien plus populaire. Bientôt viendront la télévision, puis les séries, l’Internet et les chaînes en réseau. Qu’en est-il du talent par rapport à la mode ? De l’humaine vérité contre le choc assumée et l’émotion construite ? La culture mute et peut-être se meurt.

Henri Troyat, Grandeur nature, 1936, Livre de poche1971, 255 pages, occasion €1.99

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Stephen King, Le pistolero

Cela ne finira pas avant 8 tomes et un film, lequel résume trop vite l’ampleur de l’histoire, à ce qu’on en dit. Le pistolero est le premier volume qui donnera envie, ou non, de lire la suite.

Roland de Gilead est un justicier bardé de deux pistolets dont il a appris à se servir durant ses rudes années d’apprentissage de 7 à 14 ans. Il a dû observer, imiter, endurer les coups et les efforts jusqu’à la limite de ses forces d’enfant puis de prime adolescent. A 14 ans, il est devenu un  homme en défiant son professeur, un vieux couturé de toutes les guerres, et en rusant comme David avec Goliath pour le vaincre. Il est alors devenu pistolero, justicier.

Le monde – le nôtre au futur vu par un King des années 1980 – court à sa destruction programmée. La Tour Sombre, à la croisée de tous les temps et de tous les lieux, est peut-être le remède, l’endroit qui permettra de comprendre. Notre héros aventurier part donc en quête initiatique pour sauver le monde et se trouver lui-même. Son « lièvre », comme on dit à la course de lévriers, est « l’homme en noir », une sorte de sorcier qui n’est qu’un messager intermédiaire entre les humains et les forces supérieures. Il serait le diable biblique si l’on cantonnait sa science au seul Livre, car il ressuscite artificiellement les morts – qui doivent périr quand même une fois accompli leur rôle de simple pion dans une partie qui les dépasse.

Il en est ainsi de Jack, un gamin bien bâti de 9 ans, un blond qui n’a pas froid aux yeux bleus comme Stephen King les aime, à la chemise délavée déchirée. Roland le pistolero le rencontre « par hasard » dans le désert. Par hasard ? Non pas, il est un jalon ressuscité d’avoir été broyé par une voiture en plein New York, posé par l’homme sorcier pour le ralentir et le déstabiliser. Car L’aventurier est humain et s’attache au gamin. Malgré toute sa protection, il n’y peut rien quand celui-ci tombe d’une passerelle branlante dans un gouffre sans fond. Ces moments avec l’enfant ont permis d’attacher le jeune lecteur à l’histoire, lui permettant de s’identifier au compagnon du héros, même si sa fin est cruelle.

Les quatre nouvelles, écrites à des années de distance, se complètent et peuvent être lues sans dévorer la suite. Elles font passer un bon moment d’imaginaire tout en laissant libre de spéculer sur notre place dans l’univers, ce qui marquera la fin des tomes. Comme toujours, le livre laisse plus de place à l’imagination que le film, mais les fans pourront user des deux, ils se complètent.

Stephen King, Le pistolero – La tour sombre 1 (The Gunslinger – The Dark Tower), 1982, J’ai lu Science-fiction 2017, 384 pages, €8.00 e-book Kindle €7.99

Tome 2, Les Trois cartes

Tome 3, Terres perdues

Tome 4, Magie et cristal

Tome 5, Les loups de la Calla

Tome 6, Le chant de Susannah

Tome 7, La tour sombre

Tome 8, La clé des vents

DVD La tour sombre, Nikolaj Arcel, avec Matthew McConaughey, Idris Elba, Tom Taylor, Dennis Haysbert, Ben Gavin, Sony Pictures 2017, 1h31, €6.80  blu-ray €6.98

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Melinda et Melinda par Woody Allen

Quatre intellos newyorkais discutent dans un café bondé. L’un soutient que toute histoire est comique, l’autre qu’elle est tragique. Et de prendre pour exemple l’histoire d’une Melinda (Radha Mitchell) qui débarque sans prévenir un soir chez des amis en plein dîner.

Melinda 1 a tenté de se suicider après avoir quitté un mari médecin, habité Park Avenue et commencé à élever deux beaux enfants dont elle a perdu la garde, puis erré au bras d’un bel Italien qui a fini par la larguer une fois usagée. Elle l’a tué avec préméditation mais ses avocats ont plaidé la folie. C’est une loque, fumeuse alcoolique, une emmerdeuse, une semeuse de zizanie. Elle pique l’amant de sa meilleure copine, qui la laisse faire avant de se retourner contre elle. Melinda 1 finit internée, un asile de névrose infantile qu’elle n’a jamais pu quitter.

Melinda 2 suit à peu près la même histoire mais de façon loufoque. C’est un joker, une bouffonne, une empêcheuse d’aimer en rond. Elle défait le couple chez qui elle descend mais chacun est heureux et trouve ailleurs chaussure à son pied. Et au final tout le monde s’amuse, c’est la vie. Elle est absurde et nous finissons tous par en rire – si du moins nous sommes sains et sensés. Au fond, Woody Allen l’Américain pense américain : l’existence est à notre image, voyez perdant et vous serez perdant, voyez optimiste et vous serez gagnant. Il suffit de changer de lunettes.

Quelle serait la meilleure histoire pour un film ? Woody Allen ne choisit pas, à chacun de le faire pour lui-même, c’est ce qui fait le charme de cette « comédie dramatique » pourtant un peu datée. Existe-t-il encore des intellos newyorkais névrosés qui discutent dans les cafés de coupage de cheveux en quatre dont tout le monde se fout ? A l’ère post-Trump des réseaux idiots adeptes du bander en bande pour lyncher quiconque n’est pas d’la bande pour carrément envahir le Capitole en hurlant à la dictature de la démocratie, Melinda est une OCNI – un objet cinématographique non identifié. C’est chatoyant, newyorkais en diable, pétillant de dialogues mais il n’y a guère autre chose à en dire.

DVD Melinda et Melinda (Melinda and Melinda), Woody Allen, 2004, avec Radha Mitchell, Will Ferrell, Amanda Peet, ‎ 20th Century Studios 2005, 1h35, €8.68

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Le savoir n’est pas l’éducation dit Montaigne

Le chapitre XXV de son Premier livre des Essais traite de l’art d’enseigner. En ce temps-là, on l’appelait « pédantisme » – et le mot est resté, bien péjoratif mais pas faux pour autant. Il faut en effet distinguer les têtes bien faites des têtes bien pleines, dira Rabelais sur l’exemple de Montaigne, ceux qui apprennent la vie de ceux qui apprennent les livres.

Ce n’est pas nouveau et sévit depuis que le savoir existe. Déjà « Plutarque dit que Grec et écolier étaient mots de reproche entre les Romains et de mépris ». Dès lors, pourquoi ? « Je dirais volontiers que, comme les plantes s’étouffent de trop d’eau, et les lampes de trop d’huile ; aussi l’action de l’esprit par trop d’étude et de matière, lequel, saisi et embarrassé d’une grande diversité de choses, perde le moyen de se démêler », répond Montaigne. A trop ingurgiter, on régurgite au lieu de bien digérer. Gaver l’enfant ne fait pas de lui un savant qui sait mais un pédant qui récite. La manie du « par cœur » de l’avant-68 n’était qu’une ânerie et dressait plus des singes savants que de mûrs esprits. Aujourd’hui encore, la sélection par les maths – et uniquement par les maths – (dé)forme des élèves qui ne font que tout calculer et croire que tout est calculable au lieu de se demander – par eux-mêmes – si cette approche est juste et adaptée à la situation.

Si « notre âme s’élargit d’autant plus qu’elle se remplit », rétorque quand même Montaigne pour ne pas encourager l’ignorance à la mode « bon » sauvage (prônée notamment par les suites de Mai-68), le savoir doit être adapté pour qu’il serve, et non récité pour se faire valoir. Il doit donc être assimilé, transformé, afin que ce qu’apprennent les philosophes et les savants devienne ce que l’on sait soi-même, et comment s’en servir. Car penser par soi-même est le but de toute éducation. Le pédant perroquette, l’adulte réussi raisonne et utilise.

Car les vrais savants selon Montaigne, à l’exemple des Antiques, sont ceux qui « comme ils étaient grands en science, ils étaient encore plus grands en toute action ». Ainsi d’Archimède qui mit son savoir au service de la défense de son pays par des miroirs aptes à brûler les voiles des vaisseaux. Les savants n’aiment pas gouverner car ils voient trop d’incapables demeurer au pouvoir, ainsi Héraclite et Empédocle.

La science n’est rien sans le jugement ni la vertu. Montaigne réclame une éducation de l’être tout entier plutôt que le simple enseignement des savoirs. « Nous ne travaillons qu’à remplir la mémoire, et laissons l’entendement et la conscience vides ». Ainsi voit-on des antivax suivre n’importe quel gourou qui affirme n’importe quoi plutôt que de juger par leur bon sens propre des informations fournies par des sources fiables. Les demi-savants sont pire que les ignorants car ils croient savoir alors qu’ils ne savent rien. « Ainsi nos pédants vont pillotant la science dans les livres, et ne la logent qu’au bout de leurs lèvres, pour la dégorger seulement et la mettre au vent », dit Montaigne. On pourrait croire qu’il parle d’Internet car c’est exactement ce qui s’y passe.

Le pillotage (du verbe piller, joliment décliné par notre Périgourdin) n’est pas une connaissance mais un patchwork de soi-disant « preuves » apportées uniquement pour conforter l’opinion préalable de celui qui les cite. Les manipulateurs d’opinion sont passés maître en cet art du storytelling. Zemmour crée la « belle histoire » en réécrivant à son idée celle de la France, tout comme le parti communiste chinois sous Xi Jinping et les nomenklaturistes des Organes l’histoire russo-soviétique sous Poutine. Cette fausse science, « passe de main en main, pour cette seule fin d’en faire parade, d’en entretenir autrui, et d’en faire des contes, comme une vaine monnaie inutile à tout autre usage », analyse Montaigne comme s’il parlait d’aujourd’hui.

« Quand bien nous pourrions être savants du savoir d’autrui, au moins sages ne pouvons-nous être que de notre propre sagesse », dit le philosophe. Denys le Grec se moquait « des musiciens qui accordent leurs flûtes et n’accordent pas leurs mœurs », renchérit Montaigne. Le savoir doit teindre l’âme en apprenant à dompter les pulsions, maîtriser les affects et exercer ses facultés de raisonnement – sinon, à quoi sert-il ? Le but est de faire un adulte accompli et un être épanoui, pas un rouage de la machine ni un robot parlant. « Si notre âme n’en va un meilleur branle, si nous n’en avons le jugement plus sain, j’aimerais aussi cher que mon écolier eût passé le temps à jouer à la paume ; au moins le corps en serait plus allègre ». Ce pourquoi les meilleurs enseignements ont toujours associé le corps, le cœur et l’esprit, que ce soit dans les collèges anglais ou chez les Jésuites français par exemple. « On nous instruit non pour la vie mais pour l’école », persifflait Sénèque cité en latin par Montaigne. Le savoir est un instrument qui doit servir selon la vertu et le caractère, pas un maquillage qui cache le vide. « Quel dommage, si elles ne nous apprennent ni à bien penser, ni à bien faire » !

De son temps, Montaigne critique la noblesse, qui n’éprouve pas le besoin de connaître mais seulement celui de commander. Au rebours, « il ne reste que plus ordinairement, pour s’engager tout à fait à l’étude, que les gens de basse fortune qui y quêtent les moyens à vivre ». Il en est ainsi de nombre de nos fils et filles de famille qui s’en remettent à leur « classe » plutôt que d’étudier pour se former. Mais ont-ils eu de leurs parents le bon exemple ? « Et de ces gens-là les âmes, étant et par nature et par domestique institution et exemple du plus bas aloi, rapportent faussement le fruit de la science. Car elle n’est pas pour donner jour à l’âme qui n’en a point, ni pour faire voir un aveugle ; son métier est, non de lui fournir de vue, mais de la lui dresser, de lui régler ses allures pourvu qu’elle ait de soi les pieds et les jambes droites et capables » (Montaigne accorde l’adjectif au dernier genre, le masculin ne l’emporte pas encore). A chacun selon ses capacités, « les boiteux sont mal propres aux exercices du corps ; et aux exercices de l’esprit les âmes boiteuses ».

C’est sévère, tout le monde il est pas beau ni gentil, mais juste. « Elever » un enfant, c’est lui faire acquérir du caractère et de la vertu, en plus du savoir. Rien sans l’autre ne vaut. Les Perses, selon Xénophon, apprenaient aux enfants royaux la vertu avant toute chose, puis le cheval et la chasse, les exercices du corps pour qu’ils soient « beaux et sains », enfin à 14 ans les quatre éducateurs : « le plus sage, le plus juste, le plus tempérant, le plus vaillant de la nation ». Rien ne vaut le jugement propre et l’expérience, le vrai savoir ne s’acquiert qu’ainsi – et non pas en apprenant les livres.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50  

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00  

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Daphné du Maurier, Rebecca

L’autrice au nom bien français est anglaise née à Hampstead. Elevée parmi l’élite intellectuelle et artistique de son temps, elle s’est mariée avec un général, en a eu deux filles, et a commencé en 1931 à écrire ses premiers romans. L’auberge de la Jamaïque de 1936 a bien passé le temps et est toujours lu. Il a fait l’objet d’un film, tout comme Rebecca par Hitchcock.

Rebecca est morte mais Rebecca règne. La narratrice, dont on ne connait même pas le nom, est une fille de la classe moyenne, insignifiante à 21 ans et orpheline (ce qui la classe au bas de la hiérarchie sociale dans l’Angleterre victorienne). Femme de compagnie d’une excentrique américaine égoïste, elle subit Monte Carlo lorsque sa route croise celle du plus tout jeune de Winter, vingt ans de plus qu’elle. Mais sa fleur à peine éclose, sa timidité, sa maladresse, séduisent le hobereau. Elle le change de la flamboyante et impérieuse Rebecca, dont le lecteur se demande à la fin pourquoi il l’a donc épousée.

C’est que la société hypocrite cache les choses gênantes, qui ne se révèlent qu’avec le temps et après les épousailles… Rebecca, belle carrosserie et visage d’ange, est pourrie de l’intérieur et démoniaque. Sa mort vient tout arranger, sauf que… Mais il ne faut point trop dévoiler de l’intrigue, car intrigue il y a. Ce qui commence par un roman social finit en enquête policière avec coups de théâtre et rebondissements inattendus.

La seconde épouse a du mal à se faire sa place à Manderley, où règne la redoutable Danvers, tout comme dans le cœur de son mari qui semble retombé dans sa neurasthénie car tout lui rappelle Rebecca. Pour se venger du monde, de la bonne société, du veuf comme de l’intruse, la sèche et squelettique Mrs Danvers va encourager la naïve à organiser un bal, lui conseiller un costume imitant celui d’une ancêtre au portrait dans le grand escalier, puis jouir de la voir déconfite en public lorsque tous s’aperçoivent qu’elle s’est déguisée en… Rebecca !

Ce moment marque le basculement du roman de mœurs au roman policier. Ce qui était un peu long s’accélère et les descriptions prennent tout leur sens. Rebecca connaître une seconde mort, cette fois définitive, et son envoûtement cessera non sans drame, mais extirper le mal est à ce prix.

Daphné du Maurier, Rebecca, 1938, Livre de poche 2016, 640 pages, €8.90 e-book Kindle €8.49

DVD Rebecca, Alfred Hitchcock, avec Laurence Olivier, Joan Fontaine, George Sanders, Judith Anderson, Gladys Cooper, Carlotta Films 2018, 2h05, €7.77 blu-ray €13.91

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Alain Ducasse, Kim et la Licorne

Deux frères sont dans un bateau, le premier voit une femme à poil en pleine mer, que fait-il ? Il prévient son frérot, tout occupé à trier les petites sardines des gros bars du filet. Non, ce n’est pas un fantasme de marin esseulé sur la mer mais commence par une concentration de mouettes sur quelque chose de flottant. C’est bel et bien un cadavre, à poil, jeune, féminin. Gloups ! Bouffé par les charognards côté dos et par les poissons côté face. Une inconnue, pas de disparition signalée dans la région, pas de putes corrigées par son mac, pas de guerre des gangs en cours. Les flics en sont le bec dans l’eau.

Quand Antoine et Michel rentrent au port sur leur pointu nommé Le joujou à Pépé, ils sont en retard et cela met la mère Michel en pétard, elle – prénommée France – qui devait vendre la pêche au débarqué du quai aux petits retraités parcimonieux avant de préparer la soupe au restaurant le midi. Mais les autorités ont été prévenues et les pêcheurs les ont attendues près du cadavre, le crochant pour ne pas qu’il se sauve. Après tout, les courants, les oiseaux, auraient pu le faire disparaître, ni vu, ni connu comme cela était prévu.

Kim Châtenay Wilde, mariée à Antoine dit Toinou et mère d’un petit Léon d’un an, exerce comme lieutenante à Sanary et, sans être formellement chargée de l’enquête, s’occupe un peu de tout, comme l’équipe, sous les ordres de Zaza sa cheftaine (puisqu’il faut tout féminiser). D’ailleurs, l’enquête n’est pas le principal du roman policier d’Alain Ducasse. Il excelle plutôt aux à côté, la vie d’un groupe de joyeux drilles sur la Côte d’Azur dont Kim fait partie.

Pas moins d’une vingtaine de personnages hauts en couleur, tous bien typés, avec leur charme et leurs défauts. Enrico, l’ex-flic patron de Kim s’est embrigadé dans un second mariage qui le laisse étrangement vaseux au matin ; Lotta atteinte de vertigo, est un nez parfumeur au prénom discrètement ironique qui cherche à capter le parfum de mer… avant d’aboutir à une recette de soupe de poissons sans poisson ; Royl, compagnon charpentier suisse adore remonter des bateaux après avoir remonté des chapelles, avec un CAP d’horlogerie initial ; Misha le Kazakh est un richissime vendeur d’armes (lourdes) qui opère depuis son bateau ancré au large bien plus efficacement que la police avec drones et informatique ; le nervi albanais con comme un balais qui se révèle un rockeur talentueux pour égayer les soirées du restau ; V2 dont le nom et le prénom commencent par la lettre V est une punkette égarée de la quarantaine bien sonnée qui se veut écolo et régente autoritairement tout un cheptel de jeunesse arrimée au bio et aux chèvres. Plus Raïssa, Ludivine, Leslie et quelques autres.

Le lecteur se perd un peu devant tant de richesse humaine et oublie parfois qui est qui et fait quoi mais l’ensemble est enlevé, d’autant qu’un deuxième cadavre de femme à poil est retrouvé quelques semaines plus tard au même endroit. Aurait-il été jeté depuis un point de la côte ? Est-ce enfin le début d’une piste ? Par surcroît, Le joujou à Pépé parte en fumée après un sabotage de première ! Qui a fait le coup ? Pourquoi ? Et c’est là que la licorne du titre finit par trouver son explication.

Le ton est alerte et volontiers ironique, chaque développement est soigneusement documenté comme le travail du bois, la composition des parfums, l’organisation de la mafia albanaise, l’arnaque au mariage. Avec parfois une analyse percutante de géopolitique digne de l’ancien cadre de Mars et de l’Oréal qu’est l’auteur (à ne pas confondre avec le chef étoilé) : « La France, pays des grands corps d’Etat et des énarques, a la vision des grandeurs. Un porte-avion nucléaire à dix milliards d’euros, un Rafale à quatre-vingt millions, une fusée Ariane à cinquante milliards d’investissement, ça c’est digne de notre intelligence, alors des drones, c’est vraiment pas sérieux. C’est bon pour les gosses. Et comme ça on va lancer un deuxième porte-avion nucléaire pour quand y aura plus d’avions de chasse ! » p.115.

Un précédent tome avec Kim est paru, qui donne les origines de l’héroïne, Kim, les chats et le loup, mais on peut les lire indépendamment. La trame policière est prétexte aux aventures personnelles ancrées dans cette région contrastée à la lumière dure qui fait rêver les embrumés.

Alain Ducasse, Kim et la Licorne, 2021, éditions Jets d’encre, 218 pages, €19.35

Sarah Martinez, chargée des relations presse et libraire, presse@jetsdencre.fr

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Marek Halter, La reine de Saba

Marek Halter, qui offrit des fleurs à Staline à 9 ans et fut mime Marceau à 15 ans et peut-être espion israélien adulte (mais il a beaucoup d’imagination), fut aussi, je m’en souviens, le chantre de mai 68 conjointement avec Edgar Morin. J’avais acheté pour une bouchée de pain dès 1971ce livre déjà d’occasion qui ne fut jamais réédité, et que j’ai donné rapidement. Le titre étonné sonnait comme le mê mê mê mê d’un mouton qui a vu Dieu (Mais mai, mai mais). Il n’est pas resté dans les mémoires, composé d’articles raboutés écrit à chaud et en aveugle, et a disparu des bibliographies. Juif, Halter a fait depuis beaucoup d’exercices d’histoire juives pour chanter la judéité. Ainsi sur Eve, Abraham, Jérusalem, le Messie, Sarah, Lilah, Tsippora, Marie, Bethsabée… Il livre en ce roman le peu qu’il croit savoir sur la mythique reine de Saba.

La malkat Sheva en hébreu était Noire et fille de roi, ce qui fait beaucoup couler d’encre. Elle a habité l’ouest du Yémen et le sud de l’Ethiopie, de part et d’autre de « la mer Pourpre » il y a trois mille ans, ce pourquoi les Français, ces incorrigibles blagueurs, en ont fait un gâteau au chocolat. Il est dense, croustillant dessus et humide dedans, tout comme le con di reines. Le ptit chef Pierre Hermé vous en livre sa propre recette – dit-on – sur un site.

L’auteur cueille la reine des prés yéménites à 6 ans, vive et impertinente en tunique très courte, comme il se doit. Elle deviendra femme de rêve aux tuniques translucides désirée par tous les mâles vers 16 ans, et reine impitoyable aux ennemis. C’est que de veules vassaux cupides ont chassé son père vieillissant du pouvoir de la moitié du royaume sis au Yémen et s’empressent d’attaquer l’autre rive éthiopienne dès que la nouvelle du décès est rapportée. Mais Makéda, reine de Saba non mariée désignée devant tous par son père, sait s’entourer de fidèles et écouter les étrangers. Elle tend un piège à la flotte du traître Showba, trop beau et trop blanc pour être honnête selon les préjugés de l’auteur.

Juste avant, la tempête (divine ?) a poussé sur ses côtes trois étrangers juifs, qui viennent du nord de la part du roi Salomon, fils de David, roi d’Israël et de Juba et moins copain avec Pharaon dont il a épousé une fille… parmi tant d’autres. Salomon est aussi juste qu’impitoyable et entretient un harem de plus de « mille » femmes (nombre exagéré sans aucun doute). Il épinglerait bien la belle Négresse de Saba à son palmarès… Réputé sage selon ce qu’en rapportent les émissaires, Salomon attise la curiosité de la reine. Notamment cette anecdote très biblique du bébé réclamé par deux mères que le roi décide de faire trancher en deux pour que chacune en ait la moitié. C’est alors que la vraie mère se révèle.

Les mois passent car il faut du temps pour communiquer en ce temps-là. La reine récupère Saba, châtie le traître et attend la réponse à sa réponse. Salomon la convie à Jérusalem et elle y court, se faisant tout un cinéma sur un tel homme aussi grand que beau et juste. Elle se trouve face à un homme de 60 ans, plus très frais mais encore vert et galant. Il tombe en amour car la femme se montre égale de l’homme, ce qui était étrange en ce temps-là, susurre l’auteur. Ils vivent trois jours de fièvre où la baise est amour (ce qui ne dure jamais), puis s’éloignent. Elle surtout qui rejoint son royaume elle est pleine d’un fils qu’elle prénommera Ménélik.

La reine se serait convertie à la foi juive dans le grand Temple de Jérusalem avec Yahvé pour Dieu unique, mais ce n’est qu’une supputation d’un Juif d’aujourd’hui soucieux de rameuter ses brebis si elles sont célèbres. « La sagesse (…) habite le corps des femmes comme le corps des hommes. La sagesse ne sépare pas, elle unit. Elle veut la paix et le ventre plein » (Epilogue). Marek Halter se veut le chantre de la paix entre les peuples et de l’interfécondation sous la main de Dieu et son imagination réécrit l’histoire qu’on ne connait guère.

Moins passionnant que les romans sur les reines d’Egypte d’autres auteurs et autrices plus inspirés, celui de Marek Halter sur la reine de Saba fait passer un moment. L’amour n’est jamais très loin de la guerre.

Marek Halter, La reine de Saba, 2008, Pocket 2009, 352 pages, €5.95 e-book Kindle €8.99

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Eric Zemmour et l’Action française

Il y a dix ans, début 2012, j’écrivais un billet sur l’Action française de Charles Maurras. Tout le monde s’en foutait, sauf François Maillot, dit Huguenin, qui a étudié avec une minutie aussi universitaire que laborieuse l’embrouillamini de personnalités, de courants, d’idées, réunis autour de la figure emblématique du maître.

Aujourd’hui, un journaliste polémiste d’origine juive algérienne reprend les idées du mouvement et prône une nouvelle action française pour résoudre les problèmes d’identité et de souveraineté. S’il défend le maréchal Pétain, comme Maurras, Zemmour n’est cependant pas antisémite au sens juif comme le maître, mais reste antisémite au sens arabe. Car les Arabes sont EUX AUSSI des « sémites ».

Sauf que l’Action française n’était pas en soi raciste, ni en faveur d’un pouvoir militaire. Elle voulait la monarchie comme type idéal de société « organique » tirée de « la nature », où règne l’ordre hiérarchique et les communautés d’appartenance. Le monarque n’était pas pour elle un souverain totalitaire mais l’incarnation de la personnalité nationale, à l’anglaise.

Les racines de Maurras sont Joseph de Maistre et Auguste Comte, l’apologie de l’Ancien régime contre la révolution et le scientisme de la Raison. Anti-cosmopolite, anticapitaliste, antilibérale, l’Action française est souverainiste : autorité en haut, libertés en bas. D’où l’autoritarisme affiché de Zemmour et ses braillements libertariens en faveur des libertés. Sauf que, chez Maurras, l’individu n’existe pas, ce concept abstrait ne réalise la personne que dans la famille, unité communautaire de base auxquelles se superposent d’autres communautés « organiques » englobantes comme le village, la province, les associations, le métier, la corporation, la nation. En ce sens, Zemmour ne peut être antivax mais pour le vaccin obligatoire afin de protéger la communauté biologique de l’individu insouciant et égoïste.

L’Action française est anti jacobine et anti égalité, pour elle la « révolte de l’égoïsme et de l’envie ». La société doit dire le Bien et encadrer l’humain pour qu’il soit conforme, « bon ». Un ordre moral en resucée de la Cité de Dieu sous l’égide de la bonne vieille religion catholique romaine (François Huguenin poursuit cette quête dans Résister au libéralisme – les penseurs de la communauté).

Outre une Ligue fondée en 1898, l’Action française crée en 1906 un Institut d’enseignement supérieur privé, une maison d’édition, un quotidien en 1908, un mouvement de jeunesse la même année (les Camelots du roi, dont Mitterrand sera membre un certain temps), plusieurs revues intellectuelles. Zemmour n’en est qu’aux prémisses s’il devait vraiment refonder une école. Il ne fait pour le moment que de vendre son dernier livre dans sa propre maison d’édition (puisqu’Albin Michel a flanché) et avec des marges bien plus confortables (45% du prix de vente au lieu de 18% HT). S’il s’alliait à Marion Maréchal, qui a déjà les réseaux et l’Institut de formation, ce serait différent.

On attend avec curiosité la liste des grands écrivains qui seraient influencés par Zemmour, à l’image de ceux qui furent inspirés par l’Action française. Traditionnaliste, l’Action française est catholique de culture, politiquement plus proche de Franco que de Mussolini ou d’Hitler. Le maréchal Pétain convient parfaitement au type de dirigeant désiré, ce pourquoi Zemmour le défend et excuse ses actes. La foi est une affaire personnelle pour Maurras mais la nation est une conception « de nature » sur le modèle patriarcal (la famille, la tribu, la race – issus du même ancêtre mythique). Pétain en « père de la patrie » et protecteur de la famille est le symbole même de ce que désire Zemmour et les zemmouriens.

Certaines proximités sont en échos chez François Bayrou, moins au Rassemblement national mais plus chez les écologistes : critique de la société de consommation, du capitalisme financier, du paraître narcissique au détriment de l’être spirituel, de la croissance quantitative plus que qualitative, de la centralisation jacobine d’État au détriment des communautés organiques, en faveur d’une sanctuarisation de la Terre et des espèces vivantes, le refus des banlieues tristes au profit des terroirs enracinés, des loisirs communautaires plutôt que de la soupe divertissante mondialisée (voire « bougnoulisée »), l’Europe en confédération protectrice de la diversité et n’intervenant qu’en subsidiarité.

Les idées, le tempérament, le courant politique de l’Action française ressortent de sous le sol comme une source constante, jusqu’alors dissimulée par les illusions du progrès, du scientisme et des « droits » humains de plus en plus individualistes. Ce pourquoi qui veut comprendre notre temps doit s’intéresser au temps d’avant, celui d’il y a un siècle et demi avec l’Action française. Zemmour ne fait que claironner ce qui était déjà – sans pour cela convaincre.

François Huguenin, L’Action française – une histoire intellectuelle, 1998, édition revue et complétée août 2011, Perrin Tempus, 686 pages, €12.00

Le quotidien L’Action française 1906-1908 chez Gallica

Le blog contemporain de l’Action française

Que sais-je ? Jacques Prévotat, L’Action française, 2004, 128 pages, €2.88

Textes de Charles Maurras

L’Académie française et Alain de Benoist ont soigneusement épuré toute référence à Charles Maurras depuis la note de 2012 sur leurs sites.

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Michael Innes, La vengeance d’Hamlet

John Innes Mackintosh Stewart est un Ecossais qui a étudié à Oxford et enseigné en Australie après avoir fait cinq enfants et une cinquantaine de romans en plus de multiples essais. Lors des longues traversées pour revenir en Europe, il s’est essayé au roman policier et, comme il était érudit, ses intrigues sont plus cérébrales que psychologiques. Agatha Christie est enfoncée, trop simple dans le crime. La vengeance d’Hamlet est une intrigue dans une intrigue doublée d’une énigme : voilà le roman policier Innes, publié sous pseudonyme.

Nous sommes dans les années 1930 en Angleterre, un pays encore maître du monde et d’un empire, où les grandes familles de lords tiennent le pouvoir. Tout se passe entre gentlemen, sortis des mêmes collèges et des mêmes universités, possédant la même culture et un nombre respectable d’hectares de terres et quelques châteaux. Pour se désennuyer des affaires du monde, chacun se reçoit et s’invite, à la campagne, en toute simplicité. Scamnum Court (en latin la cour du banc) est l’une de ces demeures provinciales non loin de la mer où il est chic d’être invité.

Le duc Horton et la duchesse Anne ont décidé qu’une centaine de convives était nécessaire au moins pour le spectacle entre-soi qu’ils ont décidé de donner. Les plus éminents des hôtes joueront un rôle dans la pièce de Shakespeare la plus connue des élèves anglais : Hamlet. Et l’érudit élisabéthain Gilles Gott en sera le metteur en scène.

Lord Auldearn, Grand Chancelier du Royaume jouera Polonius, lord chambellan du roi, celui qui se dissimule derrière une tenture avant d’être embroché d’un coup d’épée. Justement, à l’acmé de la pièce, alors que les spectateurs retiennent leur souffle dans l’obscurité pour goûter les vers de Shakespeare, un coup de feu éclate comme un tonnerre au moment même où Hamlet plonge son épée dans la tenture qu’il a vu bouger. Quelques secondes plus tard, on découvre le corps de lord Auldearn – mort. Mais tué d’un coup de pistolet et non par l’épée.

Dans les minutes qui suivent, le duc prévient le Premier ministre et celui-ci va en personne chercher le meilleur limier du royaume en la personne de John Appleby qui vient de sortir à Londres d’un spectacle de ballets. Il est dépêché sur place précédé d’une voiture de pompier dans les rues de la capitale pour lui ouvrir le chemin. Il rejoint la police locale en province et fait boucler le périmètre.

C’est que ce meurtre est peut-être lié à une tentative d’espionnage. Un document important sur les affaires internationales était en possession du Grand Chancelier et il l’a emporté avec lui au château. Mais les papiers sont retrouvés intacts. S’agirait-il alors d’une vengeance vieille de plus de quarante ans, alors que lord Auldearn, qui s’appelait encore Ian Stewart (le vrai nom de Michael Innes), était en rivalité sévère avec Maillet, un autre étudiant ? Est-ce un crime d’opportunité pour cacher une autre initiative ? Les coffres des chambres des invités ont en effet été forcés.

Les hypothèses sont nombreuses mais tournent toutes autour de la pièce de Shakespeare. Le crime a fait l’objet d’une soigneuse mise en scène avec pas moins de cinq messages portant des vers du dramaturge élisabéthain et appelant à la vengeance. Ils ont été envoyés avant le spectacle par divers moyens, et un dernier après. Le timing a été minutieusement respecté pour que le meurtre soit commis à l’instant précis où le public et les acteurs sont concentrés sur le drame du théâtre.

Le lecteur n’en saura pas plus jusqu’à la fin, les meurtriers pouvant avoir agi seuls ou en bande organisée, respectant un plan préétabli ou profitant des circonstances, visant le vol, l’espionnage, politique ou la vengeance, séparément ou à la fois… Les coupables possibles sont nombreux, pas moins de trente-et-un, les alibis variés. Appleby et son ami Gott réfléchiront avec le sergent Mason, d’autant que deux autres meurtres seront commis ou tentés après celui du Chancelier !

Le style de Michael Innes déroute le lecteur moderne qui y voit parfois du bavardage, l’action semble noyée dans les réflexions et les pistes qui ne mènent nulle part. Mais le lecteur cultivé, qui admire la « civilisation » atteinte par le Royaume-Uni entre-deux guerres, goûtera infiniment ces moments de société en représentation où les gentlemen entre eux et les dames qui les accompagnent se mesurent et se mêlent, dans des intrigues éminemment affables mais pas moins impitoyables.

Michael Innes, La vengeance d’Hamlet (Hamlet, Revenge !), 1937, 10-18 Grands détectives 1998, 383 pages, €3.62

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Quand on a 17 ans d’André Téchiné

En terminale S d’un lycée d’Ariège Damien (Kacey Mottet Klein, 17 ans), est un bon élève qui récite du Victor Hugo et résout les équations de maths sans problème. Son condisciple Thomas (Corentin Fila, 27 ans) est un métis de congolais qui vit mal son adoption par des paysans frustes et taiseux qui le font trimer, faute de « vrai enfant » à eux après de multiples fausses couches. Il veut devenir vétérinaire pour mieux protéger les bêtes auprès desquelles il a trouvé jusqu’ici le seul amour. Damien le regarde souvent en classe ; ils sont tous deux solitaires et les derniers à être appelés lors de la constitution des équipes de sport collectif.

Un jour Tom fait un croche-pied à Damien en classe. Pour rien, par jalousie de voir sa mère venir le chercher peut-être, l’aimer ouvertement et normalement. Il lui dira plus tard qu’il le trouvait « prétentieux » mais c’est parce qu’il affichait de façon naturelle ce qu’est la vraie vie d’un fils – le contraire de la sienne. De cet acte d’envie va naître une progression d’échanges mimétiques. L’attirance comme un aimant irrésistible que la raison cherche à canaliser dans le refus, les coups, les regards hostiles, mais qui ne fait que s’amplifier justement par cette relation négative. La tourner en positif est tout le projet du film, l’aboutissement de la vérité comme apothéose, tout comme l’acceptation du deuil du père et de Damien ou la naissance de la petite demi-sœur de Tom.

Les nausées de la mère adoptive de Thomas, isolée dans sa ferme de montagne, font intervenir Marianne, la mère médecin de Damien (Sandrine Kiberlain) ; outre la fièvre, elle attend un bébé et doit être hospitalisée. Marianne propose spontanément à Thomas de l’héberger chez elle en attendant ; il sera plus près de l’hôpital et du lycée et pourra mieux réviser. Car ses notes sont en chute au premier trimestre et ses bagarres avec Damien le font surveiller du proviseur. Les garçons disent que c’est fini mais c’est irrésistible, ils ne peuvent faire autrement que de s’exciter mutuellement. A 17 ans on est plein d’énergie et il faut l’épuiser, par la boxe pour Damien avec Paulo, un ami de son père, et par la course aller et retour d’une heure à chaque fois pour attraper le bus du lycée pour Tom.

La cohabitation va les tourner l’un vers l’autre. Père absent d’un côté, adoption par dépit de l’autre, les deux garçons sont psychiquement orphelins. Ils cherchent à s’ancrer dans l’affectif même si Damien a sa mère, indulgente, généreuse et dynamique, et Tom ses bêtes qu’il désirerait soigner en vétérinaire plus tard. Tom apprécie Marianne, il en est peut-être même vaguement amoureux, comme la mère qu’il aurait désirée. Damien le voit se faire ausculter torse nu et provoque Tom en lui demandant si cela l’a fait bander. Thomas l’invite à le suivre dans la montagne et se met nu devant lui pour plonger dans le lac glacé, comme un refus physique et une invite au désir. Damien ne sait plus où il en est et cherche sur le net une rencontre masculine pour voir s’il est « attiré par les hommes ou simplement par Thomas ».

Montagne, nature, saisons, éveil du désir, violence physique issue de la pulsion sexuelle inavouée qui ne s’apaisera qu’en mettant des mots entre eux après les coups et avant les gestes d’union, tout part de l’intérieur. La famille, le lycée, la société, ne sont que le décor des tourments psychiques. S’ils détonnent parfois dans les garçons en devenir (la mort du père de Damien, pilote d’hélicoptère militaire au Mali, la naissance d’un bébé « vrai » chez les parents adoptifs de Tom), ce n’est qu’amortis par ce qui est principal : la pulsion. Celle-ci ne s’assouvira que dans la possession réciproque des mains, des bouches, des corps. Elle viendra en son temps, directe, immédiate, sans s’y appesantir : un aboutissement du désir, une normalité acceptée des années 2000. Sans « honte » comme le croyait Damien de Tom, mais par « peur » avoue celui-ci. La peur de la première fois, comme les hétéros pour le sexe opposé.

La terminale est une fin d’enfance, surtout en France où l’on infantilise très tard par tropisme paternaliste romain-catholique. Le jeune de 18 ans est encore immature même si la société lui permet – du bout des lèvres – une expérience sexuelle, mais pas avant 15 ans et avec le sexe opposé, une fille consentante par écrit et devant témoins sous peine d’accusation de « viol ». Et voilà pourquoi votre démographie est muette, peut-on dire en paraphrasant Sganarelle (Le médecin malgré lui). La hantise catholique du sexe comme cause de l’immigration, de l’adoption à l’étranger, des problèmes d’intégration de la jeunesse (survalorisée), du terrorisme et de la guerre au loin qui tue, la société malade… Le film fait réfléchir à cet engrenage par-delà l’incertitude identitaire personnelle des deux garçons. Eux, lumineux, vivent leur vie au ras de leur terroir et par tout leur corps, arpentant la neige ou se jetant dans l’eau glacée, nourrissant les vaches et soignant les agneaux, se mesurant à la lutte et aux poings pour s’éprouver et s’évaluer, finissant par s’entredévorer, s’entrejouir, s’aimer.

DVD Quand on a 17 ans, André Téchiné, 2016, avec Sandrine Kiberlain, Kacey Mottet Klein, Corentin Fila, Alexis Loret, Wild Side Video 2016, 1h49, €11.00

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Lotte au curry et lait de coco

Prenez une queue de lotte pour quatre personnes, ôtez l’arête et la peau, coupez-la en tronçons.


Dans une cocotte, versez 1 cuiller à soupe d’huile d’olive à feu vif puis 1 oignon émincé, 1 échalote et 3 gousses d’ail hachées. Remuez.
Ajoutez du gingembre frais ou en poudre, l’équivalent d’1 cuiller à café, puis la même dose de curry en poudre (ou en pâte). Mélangez. Ajoutez 1 cuiller à soupe bombée de farine et laissez cuire quelques minutes à feu moyen en remuant pour ne pas que cela attache.
Versez alors 400 ml de lait de coco en boite, mélangez, puis un jus de citron et 1 cuiller à coupe de sauce soja (facultatif).


Vous pouvez disposer les morceaux de lotte salés dans la cocotte, couvrir et éteindre le feu. Le poisson sera cuit sans l’être trop une dizaine de minutes après sans rien faire.
J’ajoute, mais c’est facultatif, une pomme coupée en morceaux avec la lotte, de façon à ajouter du croquant et un peu d’acidulé dans le moelleux du lait de coco curry.


Vous pouvez servir avec du riz blanc (1 verre pour 4 et 2 verres d’eau – cuire 10 mn à feu moyen puis laisser couvert 10 mn sans remuer). J’ai ajouté pour ma part des champignons de Paris coupés en quatre qui ont cuit avec le riz.


C’est prêt en 20 mn, léger et savoureux.

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Jean Dutourd, Henri ou l’éducation nationale

Académicien français résistant et deux enfants, ex-Grosse tête gaulliste et chevènementiste qui s’est éteint en 2011, Jean Dutourd est né en 1920 mais, en ce roman au vitriol, il se met dans la peau d’un Henri de 20 ans en 1974. L’occasion pour lui de vilipender la mode « moderne » issue des campus américains et la chienlit née de 1968 dans l’Éducation nationale. Car son éducation est en résistance complète à ce qu’on cherche à lui faire ingurgiter : la haine de soi, la culpabilité héréditaire des « bourgeois » et l’avènement comme le Messie de l’Histoire prolétarienne.

Ce livre, qui a eu son succès d’estime à sa parution sous la gauche illusoire des premières années Mitterrand, n’est bizarrement pas réédité alors qu’il est, à sa relecture, pleinement actuel. Les gens « nés entre 1950 et 1955 » – soit la première tranche du baby-boom – se reconnaîtront pleinement dans cette jeunesse brutalement déboussolée à l’âge de la révolte adolescente, passant de l’autoritarisme ringard et obtus de l’avant 68 au laxisme le plus matérialiste et sexuel de l’après 68. « La fameuse révolution de mai ne m’émut guère. Je la pris aussitôt pour ce qu’elle était : une espèce de vaste rigolade, que nulle grande pensée n’animait, à quoi nul danger réel ne donnait de noblesse » p.181.

Henri Chevillard a 17 ans en 1971, année pour lui du bac. Dans sa famille guimauve, rien n’est interdit – sauf de gêner ses géniteurs. Il peut baiser, découcher, tout le monde s’en fout ; son père même l’y encourage en libidineux qui projette ses propres frustrations : « la débauche, moyen infaillible, disait-il, de s’ouvrir l’esprit ! » p.236. Mais que la grande sœur (prénommée snob Ségolaine) tombe enceinte à 19 ans alors qu’existe la pilule, avalée chaque matin au petit déjeuner (sauf effets indésirables) avec la bénédiction de la mère qui en achète des tubes entiers, voilà qui fait scandale. Non pas de s’être déchaînée au sexe durant des années, « depuis l’âge de 13 ans » pour certaines de ses copines (la Springora n’a rien inventé), mais de mettre ses parents dans l’embarras. « Je sentis que ma sœur était une personne très malheureuse, qu’elle avait vécu jusqu’à ce moment dans un mensonge permanent composé d’idées à la mode, de sentiments artificiels, de préoccupations fausses, de crétineries qu’elle prenait pour des choses primordiales. La vérité venait de lui tomber dessus comme une pierre, sous la forme de ce bébé dont elle savait irréfutablement, depuis une quinzaine de jours, qu’il était dans son ventre » p.220. Que faire du polichinelle ? Considéré comme une chose indésirable, un inconvénient comme une grippe, le mieux est de s’en débarrasser. Sauf que l’avortement est encore interdit en France. La bourgeoisie part donc en Hollande où tout se passe « naturellement » dans la médicalisation moderne des affects.

A 20 ans, Henri Chevillard se veut Henri Brulard et, comme Stendhal, grimpe son Janicule. Sauf que Paris n’est pas Rome et que le Sacré-Cœur fait minable avec la ville grisâtre sous la pluie à ses pieds. Ces premières pages du roman font cuistre avec les années. Il faut attendre le second chapitre pour que les souvenirs s’engrènent et que la plume courre à vif. Le lecteur ne lâche plus alors le bouquin jusqu’à la fin. L’adolescent est certes un brin bavard, mais il réussit à brosser le portrait d’une époque, celle du début des années 1970 juste avant que la gauche ne parvienne au pouvoir. Nous assistons à l’effondrement de la bourgeoisie et des cadres de pensée, faits sociaux que nous payons encore aujourd’hui. Non que cela eût été mieux avant mais, par bien des côtés, ce fut pire ensuite.

S’il était « interdit d’interdire » sous les pavés de mai, les marxistes de toutes obédiences se sont engouffrés dans la brèche pour imposer avec force leur seule conception du monde, considérée comme Vérité d’absolu à l’égal d’une religion. J’en fus personnellement témoin, jouant à citer Marx pour dépasser la moyenne en histoire sous le règne, au lycée J.B. Corot de Savigny-sur-Orge, d’une prof communiste, boiteuse et « juive » de surcroît – ainsi qu’elle nous l’avait appris pour se faire plaindre ou respecter, c’est ambivalent. Tout était dévalué et il fallait faire allégeance pour être comme les autres, avoir de bonnes notes en classe, être reconnu par ses pairs et baiser les filles (éminemment orthodoxes en tout ce qui « doit » se faire). Ce nouveau conformisme révolte notre Henri par construction, puisqu’il atteint justement à l’âge où l’on conteste tout ce qui est établi.

Son prof de philo – fils de notaire provincial – se veut plus socialiste que la gauche et considère les élèves de 17 ans habitant le 16ème arrondissement (où il enseigne) comme des « fascistes » parce qu’ils continuent à l’appeler Monsieur et non pas Jean-Loup. Après « un rapport » du prof, Henri va trouver le proviseur qui n’en peut mais, « minimise » et pleurniche sur sa carrière menacée s’il prend une quelconque position « à cause des syndicats ». La lâcheté des institutions n’a pas changé, il faut faire comme tout le monde même si le monde entre en délire et renie mille ans de culture pour des aberrations.

Les parents, les profs, les filles, rien ne va plus. Plus d’amour parce plus d’autorité ni de respect. « Les punitions (…) expriment toujours de l’estime, ou encore quelque admiration déçue et qui se venge, tandis que l’universelle indulgence, la facilité générale où suffoquent les enfants de 1974 ne traduisent que du mépris. Il ne faut pas chercher ailleurs que dans ce mépris, conscient ou non, de nos parents la cause de toutes vaurienneries que l’on met sur le dos de la jeunesse actuelle » p.277. Le malaise des banlieues, dont allait tant parler vingt ans plus tard après vingt ans de gauche au pouvoir, n’a pas eu d’autre cause. Les enfants ne sont plus « élevés » mais enfoncés dans leur fange où ils se vautrent avec les autres, sans délices mais sans espoir de s’en sortir.

La mauvaise foi règne en maître, ce qui n’est pas étonnant puisqu’elle est la « manifestation caractéristique du droit du plus fort. Le plus fort décrète qu’il a raison, et que le plus faible a tort ; il arrange le passé à sa manière, il récrit l’histoire, il truque tous les procès » p.257. Ce que la gauche marxiste a appris aux égoïstes libertariens de Trump est incommensurable : en serait-on là aujourd’hui si la servilité socialiste n’avait pas aplani le terrain ?

Un livre au galop qui pétille de remarques justes et de traits acérés. Bien qu’ancré dans la réalité des années 1970, il est une borne miliaire pour qui veut reconstituer le pourquoi d’aujourd’hui. Comment en sommes-nous arrivés là ? Lisez Henri et son éducation nationale sans majuscule : elle montre sa faillite.

Jean Dutourd, Henri ou l’éducation nationale, 1983, Flammarion 1983, 316 pages, occasion €0.90 e-book Kindle €7.99

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Restez toujours droit malgré les circonstances dit Montaigne

En son 24ème essai du Premier livre, Montaigne philosophe sur un événement imminent : l’assassinat de François de Guise près d’Orléans en 1563. Il avait été prévenu, il avait pardonné, mais son destin était de mourir et il n’a pu y échapper. Auguste, en cette circonstance où Cinna voulût l’assassiner, pardonnât aussi et en fut bien. Comme quoi les mêmes mouvements engendrent des situations diverses.

« Voilà pourquoi, en cette incertitude et perplexité que nous apporte l’impuissance de voir et de choisir ce qui est le plus commode (…), le plus sûr, quand toute autre considération ne nous y convierait, est, à mon avis, de se rejeter au parti où il y a plus d’honnêteté et de justice ; et puisqu’on est en doute du plus court chemin, tenir toujours le droit ».

La sagesse, dit Montaigne, n’est pas de craindre et de se terrer, comme certains le conseillaient à Henri IV, mais de s’affirmer soi, tel qu’on est. Le destin ne variera pas mais on aura bien vécu, de façon exemplaire pour la postérité. « Ceux qui prêchent aux princes la défiance si attentive, sous couleur de leur prêcher leur sûreté, leur prêchent leur ruine et leur honte. Rien de noble ne se fait sans hasard ». La crainte et la défiance attirent l’offense. « La voie qu’y tint Jules César, je trouve que c’est la plus belle qu’on puisse prendre. Premièrement il essaya, par clémence et douceur, à se faire aimer de ses ennemis mêmes, se contentant aux conjurations qui lui étaient découvertes, de déclarer simplement qu’il en était averti ; cela fait, il prit une très noble résolution d’attendre, sans effroi et sans sollicitude, ce qui lui en pourrait advenir, s’abandonnant et se remettant à la garde des dieux et de la fortune ; car certainement c’est l’état où il était quand il fut tué ».

Encore faut-il ne pas craindre la mort. Mettre en jeu sa vie est un moyen excellent de gagner le cœur et la volonté d’autrui, d’attirer la confiance. Osez et vous serez suivis, craignez et vous serez haïs. Avis à nos apprentis politiciens qui ne savent trop sur quel mot jouer, craignant soit l’opprobre des politiquement corrects, soit le mépris de ceux qui appellent un chat un chat. Puisque toutes les précautions inquiètent et restent incertaines, écrit Montaigne, « il vaut mieux d’une belle assurance se préparer à tout ce qui en pourra advenir et tirer quelque consolation de ce qu’on n’est pas assuré qu’il advienne ». Autrement dit, soyez vous-mêmes, calme et droit, quelles que soient les circonstances.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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Michelle Moran, Les soleils de Néfertari

Néfertari est la nièce de Néfertiti et l’épouse reine de Ramsès II. Michelle Moran, formée en littérature, se lance dans son second roman. Elle utilise les sources historiques et les mêle d’imagination lorsqu’elles font défaut. Elle écrit donc un roman « arrangé » comme on le dit d’un rhum, ce qui donne du liant et de la saveur à l’histoire. Bien que formé à la méthode scientifique, soucieux des sources et de n’en pas dévier, j’aime ces romans qui mettent de la couleur humaine sur la sécheresse des traces écrites ou archéologiques.

Tout commence en 1283 avant notre ère. L’Egypte est ce pays puissant fécondé par le Nil qui permet des récoltes abondantes et une population industrieuse. Mais Les Hittites menacent au nord comme les Nubiens au sud et il faut sans cesse à Pharaon guerroyer pour s’affirmer. Néfertari est de la famille des « hérétiques », cet Akhénaton qui a renié Amon au profit du dieu soleil unique, Aton. Curieusement, la famille de la princesse a brûlé dans un incendie déclenché par un prêtre, cette engeance qui fait des dieux un prétexte à sa propre puissance.

Mais la cour est un nœud d’intrigues pour le pouvoir et une princesse jolie et décidée se découvre très vite des alliés, notamment la tante cadette du futur pharaon et son amant le vizir Pasès. Le jeune Ramsès, fils de Ramsès 1er Séthi, a trois ans de plus que la princesse de sang royal Néfertari mais l’a pris sous sa protection affectueuse depuis sa tendre enfance. A l’adolescence, il l’aime comme on aime une femme même si, puisque la gamine n’a que 13 ans, le fils de Pharaon va devoir épouser à 16 ans Iset, une autre fille, pour assurer une descendance à son père vieillissant. Inet lui donnera un garçon, mais il mourra peu après sa naissance. Ramsès épousera donc Néfertari aussi lorsqu’elle a 14 ans et lui 17, et en fera sa première reine un an plus tard. Elle lui donnera deux garçons jumeaux, avant quatre autres enfants par la suite. Iset, manipulée par le grand prêtre d’Amon Rahotep et par la tante aînée du jeune Ramsès, est jolie mais bête et se résoudra à rester dans l’ombre.

Car Néfertari est emplie de curiosité et douée pour les langues. Elle aide son mari pharaon à décrypter les missives diplomatiques comme les messages des espions ; elle le sauvera de la déroute lorsque le jeune impétueux voudra reprendre Quadesh, bizarrement désertée par l’empereur hittite qui l’a conquise. C’est en écoutant à leur insu deux espions faits prisonniers que Néfertari va comprendre le piège et ordonner aux réserves de se lancer à l’aide de Pharaon.

Le roman ne manque pas de scènes sensuelles entre les deux jeunes gens qui vivent poitrine nue, en pagnes courts ou tunique transparente, ni de scènes parentales tendres et enjouées avec les deux bébés. Les scènes de conseil sont vives d’intelligence. L’auteur fait apparaître le personnage inventé d’Ahmosis, chef des Habirus incorporés dans l’armée égyptienne, dans lesquels – tropisme bien américain – elle voit volontiers les Juifs retenus avant l’Exode. Elle introduit aussi des Grecs troyens dans ces « pirates » Sherden tout en faisant accompagner Ramsès de Néfertari lorsqu’il part les combattre. Quoi de mieux qu’une réputation de « reine guerrière » pour effacer dans l’esprit frustre et impressionnable du peuple son image de reine « hérétique » ?

A lire ce roman, vous passerez un bon moment de magie égyptienne antique par ces temps de  troubles et d’anxiété existentielle.

Michelle Moran, Les soleils de Néfertari (The Heretic Queen), 2008, J’ail lu 2010, 441 pages, €4.17

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Fausse distinction peuple élite

La démagogie populiste fait du peuple un absolu et des élites une excroissance parasite. Or on ne s’interroge jamais sur ce que recouvrent les notions de peuple et d’élite. A tort, parce que je vais montrer qu’il s’agit d’une dichotomie artificielle qui crée sa propre opposition, jusqu’au fameux Complot de la paranoïa des ignorants. Plus on y croit, plus cela apparaît vrai – alors que ce n’est en rien réel.

Le mot « peuple » en français est attesté dès 842 dans les Serments de Strasbourg, c’est dire s’il est ancien et anciennement ancré dans la langue. Il vient du latin « populus » qui signifie l’ensemble des habitants d’un Etat. Ce mot latin se distingue du mot « plèbe » qui désigne ce que l’on pourrait appeler aujourd’hui le populo, la masse, pour la distinguer de ceux qui s’en distinguent. Peuple signifie donc la population en son ensemble, le pays, la nation, l’ethnie, toutes notions plus modernes mais qui désignent une communauté d’origines, de coutumes, de traditions et d’institutions (voire de religion, mais les latins acceptaient qu’il y eût plusieurs dieux à Rome, séparant la croyance du culte civique). Le peuple est donc le souverain qui gouverne ; la langue française a gardé ce sens à la révolution lorsqu’elle parle de la « volonté du peuple ».

Le mot « élite » est plus récent attesté en français en 1176 chez Chrétien de Troyes, selon le Dictionnaire historique de la langue française d’Alain Rey qui fait autorité en la matière. Ancien participe passé du verbe « élire », l’élite est un choix de personnes. Elle est ceux qui sont considérés comme les meilleurs. Ces « élus » sont ainsi distingués soit par leur naissance, soit par leurs mérites, soit par leurs hauts faits. Il s’agit d’un mérite individuel plus que social, assez loin de ce que le populisme actuel amalgame sous le nom d’élite (qui se tiendrait les coudes, comploterait pour garder le pouvoir, se gobergerait au-dessus des lois dans l’entre-soi). La méritocratie de la Révolution serait assez proche du sens originel.

Nous observons donc que ladite « élite » n’est qu’une émanation du peuple tout entier ; elle en fait partie intégrante, elle est choisie selon les critères que le peuple a choisis. Il n’y a pas opposition mais complément. La manière populiste de présenter les choses fait du peuple et des élites des essences distinctes alors que, si le peuple reste assez stable (il évolue lentement avec le temps démographique et l’évolution des traditions), les élites se renouvellent à chaque génération.

Ce raisonnement appartient à la logique de la langue et il est fondamental de bien définir les mots pour que l’on s’entende sur ce que l’on dit. Mais il existe, au-delà de la raison, un sentiment fait de mépris, d’exclusion, de snobisme social, qui est souvent malentendu mais qui participe de la torsion des mots.

Ainsi opposerait-on volontiers la civilité de l’élite à la violence insultante du peuple puisque la première a les mots et sait s’en servir alors que le second n’a acquis qu’un vocabulaire limité et s’exprime plus volontiers par les poings. D’où la lettre du droit (soupesé et débattu en Assemblées) pour la première et le droit du plus fort pour le second (la volonté exprimée par référendum), la raison contre l’émotion, le savoir scientifique contre les croyances, la complexité contre le simplisme, l’esprit critique contre la démagogie – la démocratie libérale représentative contre la démocratie autoritaire directe.

Mais le manque de savoir et d’instrument pour penser ne signifie en rien un manque d’expérience de la vie. A 20 ans comme à 60, l’illettré comme le lettré ont acquis tous deux un savoir. S’il n’est pas le même, il existe. Un banquier ne sait pas faire fonctionner une centrale électrique ni l’ouvrier placer correctement son épargne, mais tous deux savent leur métier, plus les usages de la vie courante, de la vie civique et de la vie intime. J’en ai fait l’expérience avec ceux qui ne savaient pas lire au service militaire, tous comme dans le pays germanique où j’ai travaillé un temps. La théorie et le savoir livresque des diplômes ne comptaient pas autant que le savoir pratique et la longue expérience.

L’élite n’est donc pas d’une race supérieure au reste du peuple (comme sous l’Ancien régime) mais une émanation particulière de lui, selon des critères choisis par la société. Ils sont aujourd’hui essentiellement scolaires mais l’habitus – comme disent les sociologues – compte aussi : la façon de voir le monde et de s’y comporter, donnée par la famille et le milieu. L’école ne peut pas tout mais, avec le nivellement par le bas (60% des étudiants auront leur licence, promet Hidalgo, après les 80% d’une classe d’âge au bac), l’école remplit de moins en moins son rôle de conduire au mérite – fût-il de savoir au moins se débrouiller en société comme le font les pays scandinaves qui ne gavent pas leurs ados de maths pour cela. C’est au contraire la famille et le milieu social qui compensent le manque éducatif, aujourd’hui, bien plus qu’hier !

Il n’est donc ni vrai ni sensé d’accuser les autres de ses propres turpitudes. La gauche a une grande part de responsabilité dans la perte progressive de méritocratie et dans la récente haine de l’élite qui pousse aux extrêmes, en premier vers la droite. A vouloir l’égalité forcenée de tous, elle nivelle au plus bas (supprimant la dissertation, l’orthographe, la culture générale – toutes matières trop « élitistes ») et rend jaloux tous ceux à qui l’on ne donne pas les moyens des rares qui s’en sortent malgré l’école, malgré l’Etat, malgré le système économique et social. A croire aux promesses, le citoyen ne peut qu’être largement déçu des résultats depuis les années 1980.

Car il existera toujours une élite ; elle fera toujours partie intégrante du peuple ; elle sera toujours distinguée par des critères qui viendront de la majorité, qu’ils soient explicites ou implicites. Ceux qui « réussissent » seront toujours une élite, malgré l’école incapable, malgré l’impôt redistributif, malgré les restrictions d’activités. Préféreriez-vous l’allégeance à un chef, comme cela fait fureur, ou à un Parti qui édicte tout ce qui doit se penser, surveille et punit, comme sous Staline et aujourd’hui en Chine ou en Algérie, Russie ou Turquie (entre autres) ?

Choisir son élite est la meilleure des choses à préparer en France : un ou une polémiste d’extrême-droite ne propose que de revenir au nationalisme raciste de Maurras avec le sang, la sueur et les larmes tout en tordant les faits historiques par une belle histoire réinventée ; un ou une cacique de droite prouve chaque jour son absence de projet national et la défense des privilèges économiques ; un ou une apparatchik socialiste a montré depuis 40 ans l’inanité de son parti à élever la société ; un ou une gauchiste expose ses utopies successives, du totalitarisme communiste (aujourd’hui le Big Brother autoritaire chinois) à la peur apocalyptique du climat. Raison garder signifie confier les rênes du pays à des gouvernants plus capables, même s’ils sont et resteront à jamais imparfaits (le Paradis n’existe pas).

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Frank McCourt, Les cendres d’Angela

Cette autobiographie de l’auteur irlando-américain, né à Brooklyn en 1930, est un chef d’œuvre d’humour et de vitalité. Frank est l’aîné d’un couple mal assorti, elle de Limerick l’humide, lui de la province du nord. Il est Celte soiffard et hâbleur, elle est industrieuse et bonne mère. Immigrés à New York pour fuir une Irlande très pauvre après la guerre civile, ils tombent dans la Grande crise de 1929 et son cortège de chômeurs.

Le mari ne peut garder son travail et change toutes les trois semaines. S’il apporte la paye les deux premières, il se saoule et paye des pintes la dernière, ne rapportant rien à la maison que ses braillements patriotards et ses relents de bière. Il a déjà deux fils, Francis (Frank) et Malachy, car malgré sa pauvreté il ne cesse de baiser en missionnaire selon les bons principes catholiques. Il fait lever les bambins en pleine nuit pour brailler avec lui des chants en faveur de l’Irlande libre, les faisant jurer – à 4 ans ! – de « mourir pour l’Irlande », car il a lui-même combattu pour elle. Le troisième enfant est une fille, Margaret aux yeux bleus qu’il adore, mais elle meurt très vite de maladie. La pauvreté toujours…

La famille décide alors de rentrer en Irlande, où les liens familiaux pourront peut-être les sortir de la mouise. Ils ramènent de blonds garçons jumeaux en plus des deux aînés, Oliver et Eugene, mais les petits êtres meurent de phtisies à Limerick – et le père boit le don que lui fait son beau-frère pour les enterrer ! « Mon père est comme la Sainte Trinité, avec trois personnes en lui : celle du matin avec le journal, celle du soir avec les histoires et les prières, et puis celle qui se conduit mal, qui rentre à la maison en sentant le whisky et veut que nous mourions pour l’Irlande ». Frank ne lui en veut pas, il comprend vaguement son spleen. Le père ne le bat pas comme trop souvent le font les paters familias catholiques d’Irlande à cette époque arriérée d’Ancien régime (persistant jusque dans les années 1990). La mère est faible, rejetée par sa famille qui lui reproche son mari ; elle doit même céder aux avances de l’oncle Laman pour survivre à l’abri avec ses enfants encore trop petits.

L’attrait du récit est dans le style : tout est raconté d’un ton égal, comme si tout était normal, même le pire. Car tout est nouveaux donc la norme pour un enfant. Il vit comme cela vient, observant ses parents et ses copains, les autres adultes et les « exemples » que sont le prêtre et l’instituteur. Deux représentants d’institutions peu dignes, d’ailleurs, le premier imbu de son sacerdoce et comme au-dessus du troupeau bêlant des humains ; le second fâché de l’ignorance et des superstitions des gosses, ne trouvant que la férule pour se faire obéir. Frank n’a jamais été aidé par l’Eglise catholique, pourtant toute-puissante et éructant à longueur de prêches enflammés la charité chrétienne : il a été refusé comme enfant de chœur, refusé à l’école catholique, refusé au collège religieux. Pas assez présentable : l’Eglise s’est toujours mise du côté des bourgeois, du pouvoir. Même les institutions de charité font la morale et surveillent les familles nécessiteuses : pas question de vivre aux crochets de la bienfaisance.

Frank et Malachy son frère vivent en loques dans les ruelles des quartiers pauvres de Limerick, mais aucun misérabilisme : ils se débrouillent ; les deux autres petits frères – car il y en a encore – Michael et Alphonsus (Alphie), sont sous leur protection. Michael, qui est un cœur tendre irresponsable à l’image du père, ramène à la maison des chiens errants et des vieux décatis, à qui la mère offre un bout de pain rassis ou une tasse de thé. Le père finit par partir pour l’Angleterre, l’ennemi héréditaire mais où il y a du travail en temps de guerre. Il ne revient qu’une fois et n’envoie jamais d’argent : il le boit, comme toujours, oublieux de ses devoirs comme un lièvre de mars.

Dès 9 ans Frank est émoustillé par les filles, à 11 ans il en voit nues par la fenêtre des chambres, à 14 ans il a « la gaule » (normal pour un Celte) et, petit télégraphiste vacataire, se fait happer par une goule phtisique de 17 ans qui va bientôt mourir. Ils se déchaînent nus sur le canapé vert d’Irlande. Ces frasques sont contées sur même ton qu’un récit détaché : malgré le « péché » catholique, tout est normal (dans la norme) : la vie qui va, le corps qui vient, le regard qui furette et se pose. Une vie pauvre mais heureuse car riche en péripéties.

A 19 ans, Frank a amassé assez d’argent à la Poste pour payer son billet de bateau pour New York. Là se termine le livre, non sans une baise à l’initiative d’une femme lors d’une escale. Frank est faible comme ses parents, il se laisse faire mais, contrairement à eux, il sait accumuler ses observations et s’en sert pour en faire quelque chose : écrire. A force de travail du soir, il deviendra professeur, puis écrivain. Un grand livre – meilleur que le film, trop dans la victimisation à la mode.

Les cendres d’Angela obtiennent le prix Pulitzer 1997 et le National Books Critics Circle Awards – il est est adapté au cinéma en 1999 par Alan Parker.

Frank McCourt, Les cendres d’Angela – une enfance irlandaise (Angela’s Ashes), 1996, Pocket 2011, €17.00

DVD Les cendres d’Angela, Alan Parker, 1999, Elephant films 2019, avec Emily Watson, Robert Carlyle, Joe Breen, Ciaran Owens, Michael Legge, 2h22, €14.40 blu-ray €12.56

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La Taupe de Tomas Alfredson

Ce film d’espionnage anglais adapté d’un roman de John le Carré qui porte le même nom a tous les ingrédients du genre. Il est plus sociologique et psychologique que d’action. D’où sa longueur, ses lenteurs parfois, mais son délice pour nous, Européens, qui préférons les relations humaines complexes aux coups de poing et de pistolet.

Il existe une taupe haut placée au sein des services (appelé le Cirque) que le précédent chef, Control (John Hurt), recherchait sans pouvoir mettre la main dessus. En 1973, son adjoint George Smiley (Gary Oldman) est mis à la retraite en même temps que lui après une opération désastreuse en Hongrie soviétique où Jim Prideaux (Mark Strong) l’un de leurs agents, qui devait faire passer à l’Ouest un général, a été blessé, pris et torturé par Karla, le « petit bonhomme » sadique et fanatique du NKVD que Smiley a un jour rencontré pour le retourner, mais en vain.

Le nouveau chef est Percy Alleline (Toby Jones), un nabot qui se prend pour « une grande personne » socialement puisqu’il a l’oreille du ministre et négocie directement avec les Américains. Son atout est une « source » soviétique, un diplomate qui livre chaque semaine des documents précieux via une maison anonyme louée par les services dans Londres. Cela permet des relations d’échange de renseignements avec la CIA. Sauf que les documents soviétiques sont à dessein livrés à cause de la taupe qui sévit toujours, donc de peu de valeur, alors que l’inverse est crucial pour le bloc de l’Est. Au fond, les Anglais ne sont que les petits télégraphistes entre l’URSS et les Etats-Unis.

Ce pourquoi le ministre, qui n’a pas la niaiserie de certains des nôtres sur le renseignement (qu’on pense au Rainbow Warrior où « le premier ministre de la France » déclarait ignorer tout !), convoque Smiley dans sa retraite pour le convaincre d’enquêter secrètement sur cette hypothèse persistante de la taupe, après la mort de Control. Il n’y a pas dix petits nègres comme chez Agatha mais la moitié. Smiley sait que ce n’est pas lui, en restent quatre. Il va remonter à l’échec de la mission hongroise pour examiner qui savait pour Jim Prideaux et comment, puis profiter de la réapparition de l’agent d’influence Ricki Tarr (Tom Hardy) pour piéger la taupe. Il n’a plus accès au MI6 mais engage Peter Guillam (Benedict Cumberbatch) qui est l’officier traitant de Ricki pour obtenir les dossiers ou les renseignements sur la maison. Il circule burlesquement en Citroën DS 23 à carrosserie dorée, ce qui ne passe pourtant pas inaperçu dans le Londres des voitures sombres – mais c’est un trait d’humour british, tout comme de chanter l’hymne soviétique déguisé en Lénine à la fête de Noël du service.

La hantise de la taupe est restée celle des Britanniques jusque dans les années 1990 à cause des Cinq de Cambridge, tous pédés et rêvant d’une Arcadie communiste dépénalisée et idéalisée en leur jeunesse folle (Philby, Burgess, Maclean, Blunt et Cairncross). Le fonctionnement du MI6, le service de renseignements du Royaume-Uni, est resté très « club » avec l’entre-soi de rigueur et la hiérarchie sociale qui va avec : qu’un fruit soit véreux et tout le groupe en est contaminé. Les femmes sont absentes (pas au collège, très peu à l’université, rares dans l’armée) et les hommes entre eux ont peu de contradicteurs ; ils ont tendance à agir en bande, pour le meilleur et trop souvent pour le pire. Expulser le mouton noir est une habitude ancrée dès le collège, comme le montre le gros à lunettes rejeté par les autres que Prideaux, reconverti en prof une fois grillé, encourage à observer. Dommage qu’il se prénomme Bill, un nom de traître.

Le titre anglais du film est curieux : tailleur bricoleur soldat espion, une sorte de dérision du métier peut-être, peu professionnel et foutraque ? Ou bien la description réelle de la quête de bribes d’informations à recouper et à coller pour en habiller correctement un fait ? Car le métier est gris, hors de toute reconnaissance civique, la tâche est besogneuse et lente, la pression psychologique forte. Le meilleur n’est pas le décideur mais l’enquêteur, pas le stratège mais l’employé qui met bout à bout les petits faits pour en extirper une intuition. Nous sommes loin de James Bond ; nous sommes dans le réel que David John Moore Cornwell alias John Le Carré, décédé en décembre 2020, a bien connu au MI5 et au MI6 lorsqu’il y exerçait dans les années 1950 et 60.

DVD La Taupe (Tinker Tailor Soldier Spy), Tomas Alfredson, 2011, avec Gary Oldman, Colin Firth, Tom Hardy, Benedict Cumberbatch, StudioCanal 2012, 2h02, €8.50 blu-ray €24.99

John Le Carré, La taupe, Points 2018, 432 pages, €8.30, e-book Kindle €7.99

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Patricia Wentworth Le masque gris

L’un des premiers romans policiers avec Maud Silver, vieille fille détective, et pas le meilleur. Certes, l’intrigue est menée tambour battant en de courts chapitres qui se lisent au galop, mais l’intrigue est convenue (il s’agit toujours de découvrir l’amour malgré les vicissitudes) et le scénario invraisemblable. Nous sommes dans le feuilleton à la Rocambole plutôt que dans l’intrigue psychologique qui fera le sel des enquêtes suivantes.

Un Charles en jeune homme au milieu de sa vingtaine qui cherche chaussure à son pied, une Margaret avec qui il a été fiancé mais qui a rompu brutalement quatre ans plus tôt sans explication ; un Archie ami de Charles qui succombe au charme infantile d’une bécasse de 18 ans devenue orpheline et ramenée de sa pension suisse ; un père riche disparu en mer et un oncle Freddy qui veut disparaître à l’étranger – avec l’héritage – voilà les personnages.

Tout ce petit monde virevolte dans des actions irraisonnées, découvrant un complot dès les premières pages, sauvant une jeune fille dans les suivantes, puis la perdant parce qu’écervelée, et ainsi de suite – jusqu’aux caves de l’horreur à la fin. Avec une détective poussiéreuse laissée de côté comme un chiffon sale et qui n’a quasiment aucun rôle actif pour sa première enquête !

Plus pour ados que pour adultes, si vous voulez mon avis.

Si j’ai aimé les autres romans policiers de Patricia Wentworth lus jusqu’à présent, c’est pour la peinture du milieu bourgeois anglais début du siècle dernier, pour les relations psychologiques fouillées et bien amenées, et pour l’action qui parfois s’accélère judicieusement. Celui-ci tient trop du roman en série pour que je le relise un jour.

Patricia Wentworth, Le masque gris (Grey Mask), 1929, 10-18 Grands detectives 1995, 286 pages, €7.10 e-book Kindle €8.99

Les romans policiers de Patricia Wentworth chroniqués sur ce blog

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Port-Racine

Le Renault nous conduit au plus petit port actif de France, Port–Racine. Son nom vient du corsaire François-Médard Racine qui y avait son antre sous Napo Un. Traquant les navires anglais en 1813, il a trouvé à planquer son corsaire nommé L’Embuscade dans ce havre minuscule et isolé de 8 ares. 

Les aussières qui amarrent les canots de longueur de 5.50 m maximum forment un véritable filet par-dessus les jetées perpendiculaires. Prévert aimait beaucoup cet endroit.

Deux jeunes garçons se baignent et ressortent ruisselants mais bronzés.

L’une d’entre nous, se préoccupe d’un petit dans les 6 ans, en gilet de sauvetage, qui porte fièrement les rames du canot de son papa. Lequel l’embarque pour aller au large à la rame, jusqu’au dinghy à moteur amarré à une bouée. Ils reviendront avec et le petit rejoindra un plus grand, dans les 9 ans tout blond, resté avec le grand-père. Sans doute des sociétaires de l’association qui gère le petit port.

Nous prenons le pique-nique sur les galets au bord de l’eau, le long de la digue. Il s’agit cette fois d’une pizza froide toute faite au chèvre et tomates (un brin molle et fade), d’une salade de couscous aux pois chiches avec oignons doux et menthe, d’une part de melon jaune et d’un fromage du Mont-Saint-Michel. En apéritif, offert par la guide, du pommeau de Normandie. Avec le fromage, nous buvons le reste de Gaillac car le groupe est très sobre et n’a pas fini la bouteille hier.

Le voyage se termine à Port-Racine, ce fut un grand bol d’air pour pas cher en temps de pandémie.

FIN

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Henri Troyat, Étrangers sur la terre

Ces deux volumes qui couvrent l’entre-deux guerres sont la troisième partie de la saga intitulée Tant que la terre durera, curieusement pas rééditée. Comme quoi, fût-on de l’Académie française et reconnu comme Immortel, la gloire passe vite en une seule génération… au rythme du zapping permanent de la mode imitée des USA. Ces deux tomes peuvent évidemment se lire indépendamment.

L’auteur, né russe Лев Асланович Тарасов en 1911 à Moscou, a émigré en France à 6 ans avec ses parents, fuyant la révolution bolchevique. Il se représente en Boris, fils cadet de la famille Danoff, Michel et Tania, dont l’aîné se prénomme Serge. Il décrit tout le drame de l’immigration, la difficile assimilation à la France, l’écartèlement entre les deux cultures, le choix final de devenir français en demandant la nationalité, effectuant son service militaire, épousant une française et partant pour la guerre de 40 dans sa nouvelle patrie.

Les parents Danoff, riches commerçants avant la révolution, sont réduits aux petits boulots après que le père, très slave en ses engouements irraisonnés, ait confié une grande part de ses économies à un escroc beau-parleur, russe comme lui mais plus assidu à flamber l’argent de la crédulité des autres qu’à réaliser ce fameux film qu’il faisait miroiter à la belle époque du cinéma nouvellement parlant. Les parents parlent français mais avec accent, surtout la mère qui ne fait aucun effort pour sortir de son milieu russe blanc. Serge s’ennuie au lycée et devient gigolo, entretenu dès la terminale par une couguar riche du double de son âge. Un jour, lassé d’elle, il sort et elle se tue durant son absence. Il part pour l’Afrique coloniale française codiriger une usine de pains de glace mais flambe, selon sa lâche habitude d’aristo décati, et finit pour se racheter à la Légion.

Boris, assez jeune pour se souvenir de la Russie du tsar sans en être imprégné, accepte la descente sociale parce qu’il ne se souvient pas vraiment d’autre chose. Il est bon élève, travailleur, passionné d’électricité et de mécanique. Imbu d’honneur, passion aussi bien russe que française, il présente à 14 ans devant son prof une pétition de la classe pour rappeler un élève renvoyé. Il est puni et s’insurge mais, lorsqu’il va trouver le prof chez lui, il découvre un autre homme. Un qui le comprend et le juge assez mûr pour lui expliquer les dessous de l’affaire. Ils deviennent amis, il fait connaissance de sa fille, un peu plus jeune que lui.

Mais ce n’est pas d’elle qu’il va tomber amoureux, mais de l’adolescente d’un avocat très bourgeois et dédaigneux des « étrangers » – pauvres de surcroît. Le mariage projeté ne se fera pas, l’âge de la majorité étant fixé très tard, à 21 ans, pour bien garder les rejetons bourgeois catholiques sous la tutelle paternelle. Ce n’est que le père mort – d’une crise cardiaque en pleine plaidoirie – que Boris pourra revoir quatre ans plus tard celle qu’il aime vraiment mais qui était trop lâche pour laisser tomber son petit confort et aller contre sa famille. Elle est mariée par convenance selon les désirs de son père mais son mari est immonde et elle divorce. A ce moment, la guerre intervient. Elle est enceinte de Boris et attend un petit Michel.

Ce roman autobiographique se lit bien, même au galop tant la langue est fluide et l’action bien menée. Les personnages hauts en couleurs ne manquent pas parmi ces Russes blancs ex-princes ou généraux devenus chauffeurs de taxis ou ouvreurs dans les boites. L’oncle Akim, colonel des hussards d‘Alexandra, est réduit à tourner des pièces en usine après avoir élevé des poules. Il vit dans le passé, comme Michel qui ne rêve que de revenir à Moscou reprendre possession de sa demeure et de ses magasins. Mais les bolcheviques sont bien implantés au pouvoir et zigouillent tous ceux qui peuvent leur faire de l’ombre. Même en plein Paris, sous les yeux naïfs du gouvernement parlementaire affairiste et d’une police qui s’en fout (ce ne sont que des bougnoules, pouvait-on dire, qu’ils se massacrent entre eux, ça en fera de moins). Car c’est un immigré Russe, Gorgulov qui a assassiné le président de la République Paul Doumer en 1932, et c’est un russe encore, bien qu’aussi juif, Stavisky, qui est à l’origine du scandale financier des bons de Bayonne (une pyramide de Ponzi) et qui sera retrouvé suicidé de deux balles dans la tête tirées à trois mètres en 1934 – dit-on. De quoi faire descendre les milices antiparlementaires dans la rue en février 1934.

Relire Troyat aujourd’hui permet de mettre en relation l’immigration russe d’hier avec l’immigration maghrébine d’aujourd’hui. Il est intéressant de lire les observations d’un protagoniste, cultivé et inséré dans sa nouvelle patrie. Dans tous les cas, l’émigration apparaît forcée par les circonstances (guerre, misère économique, pouvoir totalitaire) et l’émigré ne rêve tout d’abord que de revenir au pays après avoir établi sa fortune. Mais pour cela, il lui faut s’intégrer, parler la langue, vivre selon la culture du pays d’accueil, faire la part des choses entre sa tradition familiale et celle du pays d’accueil.

Lev Tarassov, dit Henri Troyat, observe fort bien ce qui différencie la façon de penser russe de la française. « Nous réfléchissons gravement, lourdement, aux problèmes essentiels de l’existence, Dieu, l’âme, la mort, le bien, le mal, l’amour, tels sont les thèmes éternels de nos méditations. Nos écrivains les tournent et les retournent sans se lasser. D’où une impression de monotonie grandiose, géniale. Les écrivains français, en revanche, sont moins obsédés par la métaphysique. Quand ils l’abordent, c’est avec le désir d’mettre une théorie nouvelle sur un vieux sujet. Ils s’amusent intellectuellement à faire jouer toutes les facettes du problème. (…) Ils analysent. Ils divisent. Ils démontent. (…) Si un Russe se perd dans les méandres de la déduction, il remplace la logique par le sentiment, l’intelligence par l’élan du cœur. Un Français, lui, ne renonce jamais à la logique, à l’intelligence ». II, 3, p.48. Cet écart enrichit celui qui le pense et le vit. Auquel cas émigrer n’est pas un moins, un manque, mais un plus, un supplément d’âme. Encore faut-il acquérir les capacités intellectuelles et humaines de s’ouvrir à l’autre et ne pas se borner à ses croyances natales.

Parler sa langue, pratiquer sa religion, manger sa cuisine, sont du domaine du privé. Pour tout le reste, à Rome faire comme les Romains : élever ses enfants selon la méritocratie de l’école républicaine, bien parler la langue, poursuivre des études, se faire des amis et éventuellement épouser une Française (ou un Français) et engendrer de petits Français. Troyat montre que ce n’est pas tous les jours facile, et que le choix d’une nouvelle patrie est un déracinement culturel, mais que l’ancienne culture peut cohabiter en privé avec la nouvelle en public et le cœur d’hier avec l’esprit d’aujourd’hui.

C’est ce que demandaient les Romains aux Juifs chrétiens par le sacrifice aux dieux civiques (peu importait d’y croire), c’est ce que font spontanément tous ceux qui demandent une carte verte de résident aux Etats-Unis. Alors, pourquoi cela ne serait-il pas exigible en France de ceux qui prétendent y immigrer ?

Henri Troyat, Etrangers sur la terre, 1950, Folio Tome 1 et 2, 1979, autour de 440 pages chacun, occasion €62.00

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Auderville

Nous partons pour ce village où la SNSM a installé son bateau apte à intervenir sur les dangers du raz Blanchard dont le courant peut atteindre 12 nœuds. Protégé dans un bâtiment en forme de tour octogonale, deux rails perpendiculaires lui permettent par une plaque tournante de sortir par tous les temps et quelle que soit la marée. Le phare de Goury (ou de la Hague) depuis 1837 s’érige toujours en bâton mâle au-dessus des flots, cette fois écumants. Car il y a du vent, un bon force six à sept car cela moutonne fort sur la mer.

Nous suivons le sentier du Cap de La Hague, « le bout du bout » selon la formule à la mode de la guide. Le vent nous fait pleurer et empêche quasiment toute conversation. Nous comprenons tout l’intérêt des murets de pierres sèches qui brisent le souffle asséchant et retiennent l’humidité. Mais, dans un chemin creux qui remonte, la guide croise un organisateur dans l’Aubrac pour qui elle a travaillé. Le lascar aux dents écartées, « en récup », ne tarde pas à nous faire de la retape pour son coin de campagne, évidemment « très beau » comme il se doit.

Nous marchons environ 3h30 avec le retour par le village d’Auderville et le sémaphore de la Marine nationale où Edouard Branly (le fameux du quai parisien) a lancé ses premiers essais du télégraphe sans fil en 1902. Dans le village d’Auderville, la guide nous montre la maison de Paul, le héros du biopic Paul dans sa vie réalisé par Rémi Mauger en 2004, prix du meilleur documentaire du Syndicat français de la critique de cinéma en 2006. Paul Bedel est mort à 88 ans en 2018 ; il avait rencontré Jacques Chirac, l’amateur du cul des vaches, à l’Elysée.

Sur le souvenir de Miss M., quelqu’un lui en a parlé, nous visitons le tunnel du hameau de Laye, construit dans la falaise par les Allemands durant la dernière guerre. Il servait à abriter les ouvriers chargés d’élever les blockhaus. Il comprenait trois chambres qui sont aujourd’hui fermées au public – par sécurité, principe de précaution oblige – mais aussi pour préserver les chauves-souris qui y nichent et qui détestent être dérangées durant leur sommeil le jour. Six espèces, insectivores et protégées, cohabitent en toute tranquillité. Nous passons dans le tunnel obscur, éclairés par les lampes de téléphones mobiles. Hors le frisson du noir, ce tube de béton brut n’a aucun intérêt.

Le vent est toujours à décorner les bœufs et, passé le sémaphore, une dunette de galets rend la fin de marche pénible. Le vent en courant d’air constant non seulement nous aveugle de larmes mais nous déporte tant il est fort. Des oiseaux passent dans le ciel et s’amusent. Miss M. en profite pour citer le sketch des Inconnus sur la Gallinette cendrée, mais l’assistance semble être trop jeune pour se souvenir de ce morceau d’anthologie. Face au Far, un monument et une croix aux sous-mariniers morts pendant la guerre de 14 s’élève. Le sous-marin a éperonné un cuirassé ici même.

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Préoccupations politiques à six mois de la présidentielle

Après le Covid, pas d’An 01 d’un nouveau monde comme certains intellos l’espéraient : la politique saisit les Français au plus concret de leurs préoccupations. Ce ne sont pas « le climat » ni les « grandes réformes sociales » de gauche mais bien plutôt des choses toutes simples : « Réduire la délinquance » (51 %, en hausse de 5 points), « Réduire les inégalités sociales » (43 %, en recul de 2 points), « Réduire l’immigration » (42 %, en hausse de 5 points), « Réduire le chômage » (41 %, en recul de 10 points). C’est ce qu’indique le tout dernier indicateur de protestation électorale vague 5 d’octobre 2021 de la Fondapol.

Ce qui marque nettement la défaite sociologique de la gauche, notamment dans « le peuple », abandonné sous Hollande au profit des minorités. La disponibilité déclarée à voter à droite est largement majoritaire chez les répondants sans diplôme ou faiblement diplômés (63 %), appartenant aux catégories socioprofessionnelles inférieures (60 %), ou ceux qui estiment s’en sortir difficilement à la fin du mois (60 %) ou que leur niveau de vie s’est dégradé ces dernières années (60 %). 72 % des répondants envisagent soit de voter pour les partis extrêmes, soit de s’abstenir ou de voter blanc – mais en recul de 6 points par rapport à avril.

Macron n’a pas si mal géré la pandémie, malgré les mensonges et cafouillages du début, ni l’économie puisque la croissance reprend et que le chômage décroit. C’est moins vrai pour la sécurité, l’islam (66 % à gauche comme à droite estiment que « la plupart des immigrés ne partagent pas les valeurs de notre pays et cela pose des problèmes de cohabitation ») – mais aussi les inégalités sociales (reste de la crise des gilets jaunes, province et petites villes, accentué par le recours au télétravail plus difficile durant la pandémie et par l’envol récent du prix de l’énergie).

Si LR et LREM ont des électeurs les plus disposés à voter, le RN s’érode et les partis de gauche s’effondrent, y compris les écolos. Mais les partis ne font plus recettes et le retrait (abstention ou vote blanc) est une arme qui peut délégitimer celui qui arrivera en tête. 43 % des personnes interrogées répondent qu’ils pourraient « voter pour un candidat qui ne viendrait pas d’un parti politique » – signe de protestation électorale. Ils se méfient : 72 % ne font pas confiance aux médias (+3 points).

Ils préfèrent comme première source d’information YouTube, les blogs, les forums ou les réseaux sociaux dont TikTok ou Twitter. Sans avoir le plus souvent les outils intellectuels ou de méthode pour analyser la viabilité des sources ; sans s’apercevoir non plus de l’algorithmique qui ne leur propose que des liens en accord avec leurs convictions. Ils s’enferment donc dans leur illusion et forment bande, sans le savoir.

Ce pourquoi Zemmour est arrivé, comme Zorro, pourfendant le politiquement correct et la langue de bois bien qu’il commence à tourner en rond sur les mêmes thèmes ressassés de l’Histoire de France réécrite façon storytelling. Zemmour rafle particulièrement à droite, chez les électeurs Le Pen et Dupont-Aignan, et sur les classes d’âge les plus élevées qui aspirent à un retour à l’ordre moral comme à une France masculine fière d’elle-même.

Les clivages traditionnels de gauche et de droite font donc moins recette puisque les partis traditionnels n’ont semble-t-il rien à dire de probant sur ce qui préoccupe le plus les électeurs. 37 % des interrogés déclarent se situer à droite, 20 % à gauche et 18 % au centre, tandis que 23 % répondent ne pas vouloir se situer (2 % ne savent pas). Ce quasi quart-là est à mon avis important, il s’ajoute aux 18 % qui se situent « au centre », c’est-à-dire ni à droite, ni à gauche, le signe que la société change et ne se reconnait plus – à 41 % – dans les vieilles lunes.

En revanche, 79 % des personnes interrogées souhaitent que la France reste dans l’Union européenne et 82 % veulent conserver l’euro – ce qui relativise le vote positif en faveur de l’extrême-droite. Au fond, les Français semblent être devenus comme le reste du monde après l’épreuve pandémique plus frileux, plus soucieux de se retrouver soi, dans leurs traditions et valeurs. Il suffirait qu’un ténor affirme l’avenir de la France et de ses lois (qu’attend-t-on pour appliquer intégralement la loi de 1905 sur les religions ?) pour que le climat s’apaise et retrouve des accents plus habituels, sur le pouvoir d’achat et la répartition des richesses.

Emmanuel Macron saura-t-il l’incarner ? Ou un leader enfin désigné de la droite, où la nostalgie Fillon fait grimper la radicalité sur le « retour à » ? Les médias se trompent à interroger toujours les mêmes, les socialistes sectaires ou les écologistes immatures ; les partis de gouvernement se trompent à ressasser les mêmes vieilles lunes économiques et sociales sans lien avec la sécurité et l’immigration ; les gouvernants eux-mêmes se trompent de ne pas développer beaucoup plus vite et de façon mieux organisée les débats citoyens et les panels tirés au sort sur des sujets concrets.

La démocratie ne réclame pas la révolution, seulement l’écoute et l’attention. Le phénomène Zemmour est la provocation de certains électeurs éduqués et déçus, relayés par des intérêts financiers bien compris et par des médias sans cesse en quête de coups. Je ne crois ni à sa candidature lorsque le temps sera venu, ni à son élection – mais il faut se souvenir que l’exaspération de ceux que l’on n’écoute jamais peut parfois se traduire par l’intronisation de clowns, plus ou moins dangereux (aux Etats-Unis, en Ukraine, en Islande…).

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Maison Jean-François Millet

Au hameau de Gruchy, dans la commune de Gréville–Hague, la maison natale de Jean-François Millet fait partie des sites et musées du département de la Manche. Depuis le parking, la rue en pente conduit sur la gauche à l’ancienne ferme à une centaine de mètres. A la sortie du parc est érigé le visage en bronze du barbu par Marcel Jacques en 1898. Fondue en 1941, c’est désormais une copie. Elle comporte deux dates : 1814-1875 – à peine un demi-siècle ; cet homme est mort trop tôt, à 60 ans. Il est de taille moyenne mais robuste, à encolure de taureau, très velu et barbu, les yeux bleus peu ouverts mais vifs, selon un critique du temps.

C’est dans cette Maison au puits – où le puits a disparu – qu’est né premier fils le peintre Jean-François le 4 octobre 1814 dans une famille paysanne très pieuse. Le hameau ne comportait alors guère plus de vingt à vingt-cinq familles. Il vit enfant en fermier, berger puis laboureur, il habite l’étage car le rez-de-chaussée était réservé au commun, et aide aux travaux des champs jusqu’à 20 ans. Il est envoyé à Cherbourg apprendre le dessin, puisqu’il est doué, auprès de Paul Dumouchel de l’école de David. Il monte à Paris grâce aux aides du conseil municipal de Cherbourg et du conseil général de la Manche en 1837 pour étudier aux Beaux-Arts. Ce n’est qu’à 26 ans que son Portrait de Madame Lefranc est sélectionné au Salon de 1840 ce qui lui permet d’entamer une carrière de peintre. Il se marie, sa femme meurt de tuberculose ; il se remarie à Cherbourg avec une ancienne servante, Catherine, et lui fait neuf enfants. Quiconque aime la vie et l’humain aime les enfants.

Il peint des enfants mignards et des femmes nues, ce qui lui permet de vivre modestement. C’est en 1848 avec Le Vanneur qu’il commence ses tableaux paysans, frappé par la misère à la terre sous Louis-Philippe. Il s’installe à Barbizon en 1849, à 35 ans, et ne revient qu’en de rares occasions dans son village. Sa famille n’était pas pauvre, son père possédait une dizaine d’hectares, et des grands oncles étaient lettrés, prêtre ou profs.

Une tempête de 1866 mettra à bas le vieil orme « rongé du vent » que l’enfant affectionnait au bout du village, vers ces « espaces qui m’avez tant fait rêver quand j’étais enfant », écrit-il dans une lettre à son mécène Alfred Sensier du 3 janvier 1866. Un espace qui demeure, une fois passé le hameau, un espace qui me fait rêver aussi. Une atmosphère de Club des Cinq, lecture d’enfant qui m’a marqué à vie. Une même atmosphère vivifiante de mer et de vent, de prairies odorantes et de vagues au soleil, une amitié en bande, tout un univers affectif lié au paysage, à l’espace. Au loin la mer infinie dans un ciel à perte de vue jusque dans l’au-delà perdu dans la brume.

Contrairement à celle de Prévert, la maison Millet comporte des objets du temps notamment un vaisselier, un rouet et une cheminée dans la salle commune. Les travaux agricoles et domestiques y sont évoqués non seulement par des peintures mais aussi par des instruments aratoires à l’étage. Pour 3 €, avec la réduction du Passe permis par notre première visite à Prévert, il y a plus de choses à voir et qui sont mieux présentées.

J’avoue qu’avant de regarder un court reportage de télévision sur ce village et ce peintre, je ne connaissais pas Jean-François Millet, sauf par l’Angélus très célèbre et les Glaneuses. L’Angélus est le symbole de la mentalité paysanne de la IIIe République, l’ordre éternel des champs, la régénération par les campagnes après l’humiliante défaite de 1870 : la terre ne ment pas, symbole de la patrie charnelle et de sa morale de l’effort obstiné et de l’épargne – thèmes que reprendra Pétain sur ses vieux ans. Le tableau figurait à ce titre dans les manuels du primaire. Quand l’Angélus part aux Etats-Unis, c’est un arrachement – mais aucun bourgeois français n’en a voulu. Toute une salle lui est consacré, montrant combien la peinture a dépassé le peintre et s’est déclinée sur différentes choses de décoration courante telles les porcelaines, les boules de mariage, les assiettes et même les statues en bronze pour les cheminées des maisons bourgeoises.

Diverses reproductions de tableaux figurent avec leurs explications car les originaux sont le plus souvent à Boston ou dans d’autres musées américains. D’amusants panneaux en fer découpé ornent le pied des maisons du hameau de Gruchy en souvenir des peintures de Jean-François inspirées par la vie paysanne lorsqu’il revenait chez lui. Ainsi la Maison au puits, située en face de la ferme Millet, fait figurer un petit enfant en train de pisser tout nu que sa mère tient par la chemise relevée. Une autre scène montre trois petites filles prêtes à goûter. Millet est un peintre qui aime le réel et qui aime l’humain.

Il est aussi spiritualiste, selon Barbey d’Aurevilly cité sur un panneau : l’Angélus n’est pas réalisme mais réalité – ce qui comprend aussi le spirituel. Les paysans ne sont pas des brutes, même s’ils sont frustes, ce que ne peut accepter le snobisme arriviste des intellos du temps qui voulaient se distinguer du commun. Le paysan comme mythe ou héros est inconcevable, c’est renier l’antique, le classique, le bourgeois qui veut s’élever. Et pourtant cela est – d’évidence. D’où la haine irrationnelle, sociale, des critiques d’art contemporains de Millet. Les Glaneuses, c’est la distance sociale révélée d’un coup d’œil, le travail, la misère non misérabiliste, l’honneur du labeur.

Nous dînons au restaurant à Omonville-la-Rogue comme hier, mais pas au même endroit. Bien que toujours sur le port, il s’agit cette fois du Café du port, nettement plus relevé. Un goéland massif, bien planté sur ses pattes, semble surveiller l’endroit est c’est en effet ce qu’il fait car Jojo le goéland, sauvé de la famine, empêche les autres oiseaux voraces de venir piquer les consommations des gens en terrasse. Le menu est à 29 €, plus cher de 7 € qu’hier, mais nettement meilleur. Cela dans un décor plus intime et boiseries à l’étage. Mon choix de menu comprend six huîtres de Saint-Vaast, le cabillaud du jour servi au gratin dauphinois et merveilleusement cuit, un moelleux au chocolat avec une boule de glace. Accompagné d’une bière normande artisanale bio ambrée de la brasserie de Sutter à Gisors. Elle est facturée au restaurant 6 € contre 3.10 € en boutique, doublement normal des produits. C’est l’Ictis à la tête de chat – « révélons l’animal qui est en nous » est-il gravé sur la bouteille. Elle titre 6.2° et se révèle fort agréable, l’avoine apporte de la douceur. L’oncle, la tante et la nièce prennent chacun une coupe de champagne.

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The Thing de John Carpenter

Le film 1982 de John Carpenter est un remake meilleur que La Chose d’un autre monde (The Thing from Another World, 1951) de Christian Nyby et est adapté du roman court La Chose (Who Goes There?, 1938) de John W. Campbell – et il se dit dès 2020 que Jason Blum prépare un autre remake de la même Chose. C’est dire si le mythe est puissant. Des scientifiques d’une mission américaine en Antarctique découvrent un être extraterrestre déshiberné par une équipe norvégienne : une Chose qui prend toutes les formes pour mieux assurer sa survie – et son pouvoir. Mal aimé à sa sortie à contre-temps, The Thing « a été reconnu comme l’un des meilleurs films de science-fiction et d’horreur et a obtenu le statut de film culte » selon les spécialistes modes wikipèdes.

Tout commence par une chasse en hélicoptère norvégien d’un chien de traineau sur les étendues glacées. Le passager tire au fusil à lunette sur l’animal qui esquive et se sauve vers la station américaine. A sa vue, le Norvégien atterrit mais le tireur continue à vociférer – en sabir non-anglais – et à tirer. Une grenade qu’il a dégoupillée lui échappe et fait sauter son hélico et son pilote, mais il poursuit sa traque du chien et une belle atteint à la cuisse l’un des techniciens yankees venu là badauder sous les balles comme s’il s’agissait d’un jeu de foire. Garry, le chef de sécurité de la station (Donald Moffat), sort son pistolet et abat d’une seule balle dans l’œil le Norvégien fou. Cette scène est très américaine… avec le sentiment de supériorité latent des Yankees pour leurs compétences et leur langue universelle, leur habileté et leur badauderie.

Le chien est récupéré et erre dans la station, discret. A un moment, lorsqu’il frôle un homme qui sursaute, il est demandé au maître-chien (Richard Masur) d’aller le mettre au chenil avec les autres. C’est là qu’il tente d’absorber ses congénères dans un jet de fils rouges gluants et de métamorphoses gore. Les bêtes hurlent et les hommes viennent voir : ils crament la créature au lance-flammes, selon cette vieille superstition biblique que le feu purifie tout comme Sodome et Gomorrhe.

Mais ce n’est que le début de la Chose. Blair, le chef du département scientifique (Wilford Brimley), autopsie le cadavre à demi-brûlé d’une créature en métamorphose rapportée (bêtement) de la station norvégienne en ruines et déserte que le pilote et le médecin sont allés voir. La hache sanglante fichée dans une porte rappelle l’horreur de Shining (sorti en 1980). Des cassettes vidéo récupérées, ainsi que des écrits en langue barbare (le norvégien vu par les Yankees), montrent que l’équipe a découvert un grand vaisseau spatial sous la glace et qu’ils ont dégagé une créature congelée. Elle n’est pas morte mais a hiberné… et la décongeler a fait sortir le mauvais génie de la bouteille. Apprentis sorciers, les Norvégiens ont été phagocytés puis se sont autodétruits afin de ne pas répandre la Chose. L’orgueil est toujours puni dans la Bible, de David dansant devant l’Arche à la tour de Babel. Les Ricains sont contaminés – un par un – et n’ont d’autre choix que d’imiter les « barbares » (les Norvégiens).

Le docteur Blair devient paranoïaque (en précurseur de la paranoïa du 11-Septembre) et détruit hélicoptère et tracteur diesel pour confiner toute la station. Il a calculé sur son ordinateur qu’il ne faudrait que 27 heures à la Chose pour contaminer toute la planète si elle devait sortir du continent Antarctique. Les autres l’enferment seul en cabane mais se méfient les uns des autres. Le pilote MacReady (Kurt Russell), qui a l’habitude de prendre des décisions risquées de vol dans ce climat, prend peu à peu la place du chef Garry, dépassé. Il décide de tester chacun par le sang, après tout symbole éternel de la race humaine. C’est ainsi que l’on testait le SIDA, l’épidémie qui surgissait tout juste chez les « contaminés » invertis 1982. Si la Chose se réplique par une seule cellule, brûler le sang va la faire réagir alors que le sang humain se contentera de grésiller comme un vulgaire liquide. Ce qui est fait – et un alien est détecté, immédiatement cramé, non sans avoir tenté d’absorber un collègue, lui aussi cramé.

Des dix petits nègres il n’en resta que quatre (dont un vrai Noir). Mais Blair s’est échappé par un tunnel creusé dans la neige sous sa cabane ; l’autopsie qu’il a réalisé sur la Chose rapportée du secteur norvégien l’a probablement contaminé. Il est devenu Chose et construit un vaisseau spatial réduit avec les restes de l’hélico et des engins. MacReady décide alors – à l’américaine – de tout faire sauter. La bonne vieille tactique du « tapis de bombe » a fait ses preuves sur l’Allemagne nazie avant d’être reprise après le film en Irak. La Chose tente de résister, Blair métamorphose Garry qui se laisse stupidement faire, comme tétanisé, puis subtilise le détonateur de la dynamite mais le pilote a gardé un bâton en réserve, qu’il envoie dans sa gueule en le niquant par ses paroles : (« Yeah… FUCK YOU TOO!! » – niaisement traduit en français par « je t’emmerde ».

Et ne restent que deux humains, le pilote blanc et un cuisinier – noir pour le politiquement correct. Mais ils vont crever : la station est tout entière en feu, la génératrice d’électricité explosée, et il fait -60° dehors. Ils se consolent au J&B, pub gratuite (?) pour le whisky italo-anglais devenu célèbre aux Etats-Unis. Avec un doute : le Noir est-il si clair que ça ? Il dit s’être « perdu dans la neige » en poursuivant Blair qu’il a cru apercevoir, mais il s’est retrouvé comme si de rien n’était et n’a rien vu… Ne serait-il pas contaminé, attendant d’être gelé et d’hiberner jusqu’au printemps pour contaminer les secours ? On en revient à la première image : méfiance, l’homme est un loup pour l’homme.

Sauf le pilote et le scientifique, les personnages sont un peu inconsistants, le spectateur ne se souvient même pas qui fait quoi dans la station, les uns et les autres paraissant seulement écouter de la musique, regarder des films ou jouer au poker ; dans l’action, ils restent sidérés, sans réaction, attendant les ordres ; malgré le danger avéré, ils se baladent souvent seuls, comme attirés par le péril ou plus simplement (ce que je crois) inconscients – à l’américaine. Évidemment aucune femme, ce qui aurait pu ajouter de la psychologie, mais qui s’avère comme une crainte religieuse de la féminité, assimilée à la Chose qui produit dans son ventre les naissances monstrueuses. Les communications avec l’extérieur sont mortes sans raison : n’existait-il pas des satellites en 1982 ? Les effets spéciaux (non numériques encore) sont remarquables et filmés avec complaisance ; on se demande parfois pourquoi devant de telles horreurs le porteur du lance-flamme hésite tant à appuyer sur la détente. La Chose (« effroyable » selon le titre canadien) est une sorte de virus cellulaire (un paradoxe) qui se réplique à grande vitesse et peut prendre (tiens, comme le diable chrétien !) toutes les formes. D’où le feu pour le renvoyer en enfer, l’espace intersidéral d’où il n’aurait jamais dû sortir. La musique électronique d’Ennio Morricone donne une ambiance glacée dramatique.

Si le thème du film est la paranoïa et la méfiance généralisée des humains entre eux, il introduit parfaitement à l’après 11-Septembre : c’est en effet ce qui est arrivé. Le « cœur » de l’Amérique (la finance, le Pentagone) a été touché, minant la confiance béate et imbue d’elle-même des Yankees pour leur richesse, leur mode de vie et leur bonne conscience universelle. La peur de la trahison explique le vote Trump et son égoïsme monstrueux, le chacun pour soi économique et le repli stratégique sur les « proches de race » anglo-saxons (ce qu’illustre le contrat rompu de sous-marins avec l’Australie). Le geste de MacReady de détruire son ordinateur en versant le reste de son whisky dans la machine parce qu’elle l’a battu aux échecs est le signe même de la « vérité alternative » à la Trump, du « j’ai raison parce que j’ai le pouvoir » – même si, dans les faits, il a tort (une réaction de gamin de 2 ans).

Au total, un film sans affect, qui fait peur par son étalage de boucherie mais qui amène à réfléchir non seulement sur la mentalité yankee, mais aussi sur la paranoïa qui se répand comme un SIDA, l’individualisme exacerbé par la peur de l’autre induisant des conduites suicidaires.

DVD The Thing, John Carpenter, 1982, avec Kurt Russell, Wilford Brimley, T.K. Carter, David Clennon, Joel Polis, Thomas G. Waites, Universal Pictures 2009, 1h44, €8.99

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Azouz Begag, Le gone du Chaâba

Un roman autobiographique d’un fils d’immigré algérien à Lyon devenu ministre délégué du gouvernement Villepin. Le Chaâba est la tribu en arabe ; il désigne ici le bidonville de Villeurbanne dans lequel grandit au début des années soixante Azouz entre ses parents, ses frères et sœurs, ses cousins et les voisins. Malgré les conditions de vie, ils sont heureux car en famille et en bande. Les objets sont moins importants que l’amour. Le vélo, désiré puis obtenu, moins important que l’amour du père qui craint les accidents.

Le gamin est éveillé, il aime lire et découvrir, il aime l’école. De quoi ne plus « être un Arabe » selon ses copains mauvais en classe. De quoi transformer en essence ce qui n’est qu’attitude, en « race » ce qui est flemme. Même si le maître d’école est bienveillant, la société l’est moins, rejetant les allogènes – qui en tirent une fierté à rebours et se complaisent dans le rôle assigné de différents. Faut-il donc être traître à soi pour devenir français ?

La République est implacable – et indifférente : tous pareils. Se conformer est la loi du succès. Le petit Azouz du roman passera (de justesse) en sixième à cause d’une maîtresse de CM2 à Lyon, où ses parents ont loué un HLM après avoir quitté le bidonville sans électricité, ni WC, ni eau courante. L’institutrice ne l’aimait pas parce qu’il était arabe et qu’il prétendait être français. Ce sera en sixième qu’il rencontrera son « Monsieur Germain » (l’instituteur mythique de Camus) en la personne de Monsieur Loubon, pied-noir d’Algérie revenu d’Oran. Il parle arabe, connait le Coran et la culture indigène, et fait la synthèse avec la française. Rassuré, conforté, le jeune Azouz va s’accrocher et réussir.

Le roman est écrit simplement avec une certaine distance ironique. Il conte des anecdotes, vécues ou entendues, d’où sourd l’émotion. Un roman pour classe de français qui veut montrer une expérience d’immigré. Les histoires d’enfance font toujours recette par empathie.

Ce n’est pas simple d’être un enfant d’ailleurs, algérien de Sétif par origines, français par naissance dans un hôpital de Lyon, encouragé par son père à s’en sortir par l’école mais flanqué d’une mère qui ne parle pas français, ne porte pas de vêtements européens, ne cherche pas à s’intégrer. Gone car gosse lyonnais, du Chaâba par appartenance à la tribu venu d’outre-Méditerranée. Ecartelé, instable, divorcé, se cherchant à vie.

La photo de couverture est celle de l’auteur, à l’âge d’Azouz, lisant un livre.

Azouz Begag, Le gone du Chaâba, 1986, Points Seuil 2005, 238 pages, €7.00 e-book Kindle €7.99

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Eculeville

Le Renault nous emmène jusqu’au village de Jean-François Millet, Gruchy, d’où nous partons par le sentier du littoral sentir les paysages, l’atmosphère et les points de vue favoris du peintre lorsqu’il revient chez lui. Nous pouvons y observer les champs à flanc de pente, les rochers à fleur d’eau sur la mer, quelques stations indiquées par des panneaux dans les endroits remarquables.

La végétation est de lande ou de chemin creux boueux où pousse le sureau, les ronces aux mûres pas encore mûres, mais surtout le chèvrefeuille odorant qui persiste plus qu’ailleurs. Quelques montées et descentes, mais moins qu’hier. En revanche, plusieurs passages dans la gadoue jusqu’aux chevilles, que la guide essaie de négocier à l’aide de ces fameux bâtons qui ne servent pas à grand-chose dans les chemins encaissés. Nous longeons les ruines d’un gabion de douanier dont il ne subsiste que les fondations. Plus loin, en revanche, c’est une véritable maison en dur dissimulée sous les arbres qui servait de planque aux douaniers chargés de surveiller la mer du 17ème au début du 20ème siècle, et notamment les barques de contrebande qui allaient, de nuit, livrer du calva contre du tabac aux îles anglo-normandes en face.

Il fait grand soleil et peu de vent. Les voiliers sont de sortie, comme des kitesurfs accompagnés d’un canot à moteur. Nous apercevons de loin le restaurant d’hier soir au port du Hable. Un amer artificiel peint en blanc est une sorte de mur sorti de nulle part, aussi carré que les monolithes du film 2001 Odyssée de l’espace. La guide aperçoit une fauvette, entre autres oiseaux perchés sur les buissons.

Nous pique-niquons au manoir du Tourp, une ancienne ferme fortifiée contre les brigands des 15ème et 17ème siècles, rachetée et restaurée par le Conservatoire du littoral et désormais gérée par la communauté des dix-neuf communes de La Hague. La tour circulaire empêchait les assaillants de progresser rapidement ; il n’en reste que les bases. Trois meurtrières sont encore visibles sur le mur arrière de la moderne médiathèque ; elles servaient à observer sans être vu et à tirer à l’arc tout en étant préservé. La surveillance extérieure était permise par une échauguette en hauteur sur le mur d’enceinte. Une magnifique haie d’hortensias bleus flanque l’entrée de la ferme disposée en carré.

La salade de la guide est cette fois au boulghour et il y a des sardines en boîte ainsi qu’un fromage de Neufchâtel-en-Bray. La guide sort un Gaillac rouge pour l’accompagner. Elle a une liste de menus standards composés pour serrer les prix, qu’elle applique scrupuleusement chaque jour. Hors de la liste, elle n’est pas grande cuisinière et cherche des idées de nouvelles salades. Nous lui suggérons les lentilles.

Une exposition de photos en plein air d’une artiste de Valenciennes raconte le tour du Cotentin à pied par les sentiers. J’y prends quelques renseignements. Trois gamins d’une famille en pique-nique, entre 5 et 9 ans, jouent « aux Français et aux Allemands », autrement dit à la guerre. C’est ce que me dit la petite fille d’âge intermédiaire entre ses deux frères. Ils ont dû visiter avec les parents les plages du Débarquement.

Nous repartons en montées et en descentes dans la forêt par un chemin ruiné où les pierres roulent sous les chaussures. Cela jusqu’au plateau où une route nous fait rejoindre le parking et le village de Jean-François Millet. Entre-temps, nous passons devant l’église d’Eculeville où le Tout-Paris semble enterré dans le cimetière. Les noms sur les tombes sont en effet principalement des Paris. La guide nous fait regarder une vidéo du groupe local folklorique La Rue Kétanou tournée à Omonville-la-Rogue au Café du port où nous avons dîné hier. La chanson qui l’accompagne s’appelle Le capitaine de la barrique.

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Edward Morgan Forster, Quelle importance ?

Cinq délicieuses nouvelles pour pimenter la subversion épanouie. EM., l’un des apôtres de Cambridge (Cambridge Apostles) qui a vécu avec sa mère sa vie durant, avait un grand-père pasteur. C’est dire s’il connait sa morale victorienne sur le bout des doigts. Dans ces nouvelles, parues soigneusement après sa mort, il avoue son plaisir, le prendre où il vient, sans autre souci que l’autre.

Il met en scène avec humour les embarras des conventions sociales, le moralisme sourcilleux des rombières pondeuses délaissées ou des vierges folles de ne pas être désirées. Lui aime les garçons. Tombé amoureux fin 1916 d’un Egyptien de 17 ans (il en a 20 de plus), il règle son sort avec humour dans l’Autre bateau, la troisième nouvelle du recueil. Il s’invente en jeune Lion (Lionel) de 12 ans jouant sur le bateau de retour des Indes avec un Noix de cacao du même âge mais moricaud à n’en plus pouvoir. Il le retrouve dix ans plus tard alors qu’il cherche une cabine pour les Indes et le jeune homme le dépanne – dans sa propre cabine. L’athlétique imberbe lieutenant anglais est séduit par le sinueux gracile indien et ils font l’amour, avec passion, après un prime émoi jadis, lorsqu’ils étaient à peine adolescents. Mais c’en est trop pour le Surmoi social. Lion ne peut accepter le grand écart entre sa race, sa caste et sa virilité – et son penchant sexuel et affectif. Il va rompre, radicalement. Car seule la fin peut résoudre l’impossible.

La nouvelle première qui donne son titre à la publication française donne la morale de l’auteur : Quelle importance ? Dans un pays imaginaire d’Europe centrale, la Pottibakie, le président de la République est le docteur Schpiltz. Son chef de la police, le comte Waghaghren cherche à le compromettre pour prendre le pouvoir. Il lui lance pour cela dans les pattes son épouse alors qu’il jouit de sa maîtresse, puis un gendarme sportif de 18 ans pour qu’il le séduise. A chaque fois, tout est prévu pour que le président soit surpris tout nu. Mais, après tout, quelle importance ? Tirer un coup ne compte pas si le plaisir est partagé entre pairs consentants. Et si tout le monde veut le savoir ? Qu’il le sache.

Une autre nouvelle renvoie le plaisir au paganisme cultivé, celui d’avant l’emprise chrétienne sur la conduite sexuelle de tous et de chacun. L’Annexe classique met en scène un conservateur de musée municipal, à Bigglesmouth (Grande gueule). La culture anglaise valorise le classicisme grec et romain et tout musée, même de province, se doit d’avoir ses statues. Justement, les statuettes féminines de Tanagra semblent amochées ; elles se sont déplacées comme douées d’une vie propre. La feuille de vigne que les chiennes de garde pour la Vertu puritaine obligent la statue d’un athlète grandeur nature à porter se détache toute seule. Pire, « le nu s’était disjoint de son socle et s’apprêtait à l’écraser ». La nature se révolte ainsi contre la morale, le naturel gréco-romain de la pudeur socialement imposée par l’Eglise. Le conservateur s’enfuit en se signant, sans oublier de verrouiller la porte du musée. Il réfléchira chez lui à ce qu’il y a lieu de faire du surnaturel. Mais sa femme lui apprend que son fils Denis, 14 ans, est parti à sa rencontre avec « quasiment rien dessus à part son short de football ». Il a gagné le match et voulait l’annoncer à son papa. Le musée est fermé à clé… mais le gamin a fauché le double. Le conservateur en émoi se précipite au musée et entend « un bruit délicieux : un petit gloussement » puis des grognements, un fou rire. L’éphèbe et l’athlète se sont rencontrés. Le conservateur fait le signe de la Croix – et tout se fige. « Dans les années qui suivirent, un groupe hellénistique intitulé la Leçon de Lutte devint la grande attraction de Bigglesmouth. (…) Regardez donc comme le frère aîné a plaqué le petit à terre. Regardez donc comme le petit prend bien la chose ». Une chute exquise.

Le Torque oppose la vierge sainte imbue de son christianisme fanatique et Marcian, son jeune frère de 18 ans plus enclin à profiter des plaisirs de l’ici-bas. L’autoritaire femelle porte bien haut sa virginité inutile aux hommes et prie tandis que son cadet la protège des tentations des Goths qui envahissent le pays tout en faisant produire la ferme. Il subit des outrages à sa place et gagne un torque d’or – que la chaste revendique comme son dû. « Tout acte fécond et passionné était mal » – voilà la doctrine enseignée par les chrétiens. Il faut rester chaste, ne pécher en rien et s’abstenir de tout plaisir. Ainsi sera-t-on déclaré « saint » et gagnera-t-on le Ciel – s’il existe. Mais la sainteté n’est pas la santé, « elle sévère, ascétique, voilée ; lui exposé à tous les vents et à tous les soleils ». Marcian rit sous cape. Lui sait comment sa sœur est resté vierge, certes pas avec ses prières et sa foi godiche que Dieu la protège elle toute seule. Euric le Goth a aimé Marcian et son plaisir les a sauvés. Car le plaisir, pris dans la joie et la santé, quelle importance ? Il ne concerne que les relations privées.

Edward Morgan (dit E.M.) Forster, Quelle importance ? (Short Stories), 1947, 10-18 1998, 181 pages, €6.00

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Maison de Jacques Prévert

Nous rejoignons le parking sur la baie d’Escalgrain pour des étirements en plein vent devant les spectateurs qui ne cessent de passer sur la route, et un verre de cidre offert par la guide. Le Renault nous ramène à Omonville-la-Petite avant 18 heures, heure de fermeture, pour voir la maison de Jacques Prévert. Nous rentrerons à l’hôtel à pied, il n’est guère qu’à 500 m de là.

Le poète, qui a connu le cap de La Hague dans les années 1930, a passé ici les dernières années de sa vie. Il achète la maison en 1970 et termine son existence par un cancer du fumeur en 1977, à 77 ans. Il effectue les travaux conjointement avec son ami décorateur de cinéma Alexandre Trauner qui n’habite pas très loin. Tout commence par un beau jardin ombragé aux hortensias blancs et roses, aux agapanthes dressées et à la rhubarbe géante gomera du Brésil. Un grand arbre ombrage la pelouse pour les heures chaudes. Trois petits mulâtres excités courent sur la pelouse, régentés par une matrone blanche. La maison est petite, nichée au fond et précédée d’une allée de graviers blancs. La façade est de grès gris de Normandie, courante dans le village.

L’intérieur est en revanche décevant. Il n’y a plus aucun meuble, seulement de rares photos d’enfance avec son frère Pierre, des panneaux d’exposition sur le cinéma, quelques dessins. A l’étage sont des poèmes tapés à la machine que l’on peut voir accumulés dans les tiroirs. Dans les années 1930 et 1940, Jacques Prévert créait les scénarios et Pierre Prévert la mise en scène de films bien oubliés sauf ceux réalisés par Marcel Carné (Drôle de drame, Quai des brumes, Le jour se lève, Les visiteurs du soir, Les enfants du paradis).

Une grande salle au rez-de-chaussée est ouverte sur le jardin fleuri, deux chambres à l’étage dont la chambre d’ami toute petite et celle de Jacques Prévert dont un mur entier est formé de placards. L’une des portes ouvre sur la salle de bain ce que l’on ne peut même pas voir. Un bureau lumineux comprend une longue table sur tréteaux où figurent des dessins tandis qu’autour pendent des décors accrochés au plafond devant une cheminée dessinée par un artiste. Un ange en bois clairement sexué virevolte au-dessus des têtes, niant les débats sur le sexe des anges : il est ici nettement masculin. L’une d’entre nous collectionne les anges et les images de sainte Thérèse de Lisieux.

La cuisine a été rajoutée à l’arrière de la maison dans un ancien chemin. Elle n’est qu’en rez-de-chaussée avec une verrière pour l’éclairage et visible depuis les fenêtres de l’étage. L’entrée est à 5€ et c’est assez trompeur car ne figure ici rien de personnel. Tout ça pour ça… L’intérêt principal du Patrimoine semble être la boutique de vente des œuvres de Prévert et de souvenirs, et les expositions temporaires. Une vidéo d’une dizaine de minutes rappelle la vie et l’œuvre de Jacques Prévert.

Nous sommes trois à aller directement au cimetière, devant l’église Saint-Martin. Cet évêque sanctifié de la ville de Tours, qui a partagé son manteau avec un pauvre, est le patron du lieu et même l’anse face à l’hôtel s’appelle Saint-Martin. La façade de l’hôtel comporte d’ailleurs en référence un panneau de pierre gravée représentant Saint-Martin à cheval, coupant de son épée son manteau en deux devant un pauvre hère entièrement nu.

Jacques Prévert, mort d’un cancer du poumon pour avoir fumé comme un pompier en rut, repose juste à l’entrée du cimetière avec sa femme Janine morte en 1993 et leur fille Michèle, décédée en 1986. Des stèles de pierres dressées sont gravées de leurs noms peints en vert. Au bas est un jardin planté de fleurs. De petits cairns de la superstition à la mode anglo-culcul sont agencés sur les dalles dressées par les touristes qui disent ainsi « je suis passé ». L’église, restaurée en 2012, est lumineuse mais austère. Les vitraux sont modernes. Et le masque obligatoire même quand il n’y a personne.

Nous apprendrons le soir que la mère de la patronne de l’hôtel a connu Nénette, la lavandière devenue bonne à tout faire des Prévert. Des gens célèbres ont fréquenté notre hôtel de La roche du Marais et des affiches dédicacées le rappellent.

La soirée est au restaurant pour manger des « moules–frites », réclamées paraît-il par un groupe une année précédente. Drôle d’idée. Il y a autre chose pour ceux qui n’aiment pas les moules ou ceux qui n’aiment pas les frites, ou ont peur de grossir. Le Renault nous conduit donc sur le parking d’Omonville-la-Rogue au Mar-Bella, restaurant tenu par Gabin Garcia face au port du Hable. Il y a des moules et des frites mais aussi des poissons (du jour ou non) à la plancha. La cuisine est plutôt méditerranéenne bien que l’on propose deux sortes de moules, à la normande avec de la crème, ou marinière classique au vin blanc (on lui a montré la bouteille plutôt que d’en verser dedans). La bassine de moules est bien servie et le saladier de frites de même. Je prends une bière pression Grimbergen avec tout cela, mais pas de dessert. La nourriture et l’alcool mettent en joie les filles. C’est la grosse rigolade avec Miss M. en vedette, toujours à chercher à quelle actrice ressemble Unetelle ; les hommes sont épargnés, faute de références peut-être. Nous sommes assez fatigués et, en ressortant, le froid nous saisit bien qu’il fasse doux pour la saison.

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Marcus Malte, Garden of love

Malgré le titre, issu d’un poème de Shelley, il s’agit d’un roman policier français. Marcus Malte est né en 1967 à La Seyne-sur-Mer et sa bibliographie annonce qu’il a publié dix livres pour enfants dans le même temps qu’il écrivait neuf romans policiers pour adultes. ‘Garden of love’ – le jardin de l’amour – est une histoire très étrange. Il s’agit d’un mélange de fantastique allemand à la Novalis et du réalisme américain à la Faucon maltais. Nous sommes quelque part dans l’entre deux.

La scène se passe dans une ville côtière moyenne d’un pays moyen – la France – entre les années 1960 et les années 2000. Les acteurs sont des gens moyens, ni vraiment riches, ni vraiment populaires, poursuivant d’évanescentes études avant d’opter pour un métier intermédiaire… Cette indétermination n’est pas fade, au contraire ! Elle sert l’histoire car le propos du roman est de montrer que « nous sommes plusieurs ».

Nous sommes ange et démon, gentille et folle, étudiante et pute, amoureux et policier, lycéen et dandy, fasciné et meurtrier. Adultes, le flic et le psychopathe échangent leurs existences, entremêlent le récit. Nul ne sait plus qui écrit ou qui décrit. Le lecteur, jusqu’au premier tiers, en est désorienté. C’est à ce moment qu’il ne faut pas lâcher !

Car il y a le récit d’enquête et le manuscrit du psychopathe, chacun ayant des circonstances atténuantes pour ce qu’ils sont devenus. Eh oui, on ne naît pas flic, on le devient. Nul n’est bon s’il ne comprend son inverse criminel. Si les prénoms changent, de chapitre en chapitre, l’existence de l’un et de l’autre semble la même – ou presque.

C’est dans ce presque que s’engouffre l’intrigue. En chapitres courts, écrits direct mais sans sacrifier à la démagogie banlieue. Quelques envolées poétiques surnagent qui frappent le lecteur littéraire, ce qui fait aimer ce style policier « à la française ». Mais nous ne sommes pas dans l’introspection sociale à la Simenon, ni dans l’écolo-gauchisme brouillon qui constitue « l’atmosphère » propre à Fred Vargas. Nous sommes ailleurs. Dans le jardin de l’amour.

Celui qu’il faut cultiver sous peine de voir croître de vigoureuses plantes sauvages qui agrippent et étouffent quiconque s’aventure sur le terrain. L’amour absolu, l’amour déçu, l’amour perdu peuvent en un rien de temps faire basculer de l’autre côté. Dans ce qu’on appelle par crainte « la folie » ou, quand on défend la loi « le crime », mais qui est l’autre nom du « Cri » d’Edward Munch : l’effrayante solitude du mal aimé. A chacun son remède, ou l’alcool ou le meurtre selon qu’on est flic ou voyou. Cela pour oublier, anesthésier, préserver un semblant de soi qui s’effiloche. L’amour piège comme un jardin clos où l’on s’enfance. S’enfancer, c’est s’enfoncer en soi, régresser.

Nier le présent et le réel, c’est tuer. Régresser dans le vert paradis des amours fusionnelles. Enfantines entre frère et sœur, adolescentes entre ami et amie, adultes avec femmes et gamins. Qui ne grandit pas refuse, et qui refuse massacre pour ne plus voir. Parents absents ou indifférents rendent l’amour qui manque plus vital encore. Merci à l’égo-hédonisme mai 68 que l’auteur a semble-t-il subi ! Le vide aspire au plein et pulvérise tout ce qui se met sur son chemin.

Construit en labyrinthe, ce roman policier français contemporain est étrangement attachant. Déconcertant au premier abord, poétique en diable, couvert de prix. Il hante encore longtemps une fois refermé. Est-ce parce qu’il a une sensibilité à vif ? Qu’il écrit aussi pour les enfants ? Ce que Marcus Malte dit des « anges » et des « petits shérifs » ne peut laisser nulle personne saine indifférente. Un auteur à découvrir !

Marcus Malte, Garden of love (en français !), 2007, Folio policier 2015, 352 pages, €8.10 e-book Kindle €7.49

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Nez de Jobourg

Après le petit déjeuner-buffet à l’hôtel, le Renault nous emporte en 20 minutes sur un parking proche de Jobourg. Nous suivons le sentier de la falaise. Il y a du vent et quelque pluie mais le vent chasse les grains et le soleil apparaît assez souvent. Nous partons à pied de la baie d’Ecalgrain, dont le nom vient des graines « écalées », ce qui veut dire moulues, en référence aux moulins-à-vent qui autrefois peuplaient cet endroit à l’atmosphère très agitée. Nous aurons d’ailleurs du vent à l’arrivée comme au retour. Nous voyons sur la mer le phare de Goury dressé comme un dard viril autour des friselis des vagues. Le ciel est très bleu donc la mer aussi aujourd’hui.

Après le Nez de Voidries qui limite la baie d’Escalgrain, le Nez de Jobourg, 127 m au-dessus de la mer, ressemble à un vieux saurien assoupi, le bec dans l’eau. Il fait un dragon plus plausible que les fameux mugissements qu’évoquait la guide hier. Le saint a pu enchaîner bien mieux le dragon de pierre que les bruits de la mer – d’autant que les trois grottes sous le cap servaient aux contrebandiers qui avaient intérêt à entretenir la terreur. Au large, le raz Blanchard s’étend entre la Hague et Aurigny l’anglo-normande, dont nous apercevons la silhouette engourdie dans la brume. Nous croisons des familles, des couples dont un jeune avec un énorme chien allemand de race Leonberg qui ressemble à un ours et peut peser jusqu’à 80 kg. Ce croisement de Terre-Neuve et de Saint-Bernard nage très bien et sert au sauvetage en mer, nous dit la fille, ayant ramené dans sa gueule un bateau rempli d’une dizaine de personnes à l’entraînement. Il serait assez sociable et patient avec les enfants.

Nous faisons le tour du Nez (du norrois nes qui veut dire « cap »), qui n’est pas accessible aux promeneurs. De dos, il figure vraiment une colonne vertébrale terminée par une tête serpentine. Planent dans le ciel, en se jouant des courants de l’air, « les trois sortes » de goélands selon la guide (le grand, l’argenté et le marin), des mouettes (qui sont en fait des goélands plus petits), des cormorans huppés, des fulmars et même des fous de Bassan qui plongent à pic dans l’eau pour piquer un poisson. Nous avons vu un épervier crier sur la falaise. Le cap est une réserve ornithologique protégée.

Nous pique-niquons après le Nez en descendant sur une plage peu accessible. La guide a tracé un sentier dans les herbes et la gadoue qui vient se jeter la dans la mer. La copine en profite pour rouler sur les galets les quatre fers en l’air, sans aucun mal heureusement. La guide nous a préparé cette fois-ci une salade de tomates poivron vert, olives noires, féta et aneth (pour changer du basilic ?). Elle a acheté des tranches fines de rosbif à placer entre deux tranches de pain avec un peu de moutarde. Nous avons des chips, du camembert, une compote de pommes chacun, plus le petit tube de café moulu à diluer dans l’eau chaude. Une famille avec deux ados, une fille de 15 ans et un garçon de 13 ans, viennent croquer un sandwich sur les rochers à côté. Les ados, évidemment munis de smartphones, font des vidéos de la mer et des vagues ou des photos des parents. Ils sont blonds, vikings et plutôt sages.

Au loin sur le plateau, nous pouvons voir en contre-jour les tours du centre de retraitement du combustible nucléaire usé de La Hague, inauguré en 1966 et exploitée désormais par Orano. Plus vers le sud, nous pouvons entrevoir Flamanville où se construit depuis fin 2007 la centrale nucléaire EPR de nouvelle génération. Elle n’est que la troisième tranche de réacteurs à eau pressurisée dont deux sont en service depuis 1986 et fournissent chacun une puissance de 1330 MW sur le réseau électrique. La prochaine tranche en fournira 1650… quand toutes les questions et tous les problèmes seront (enfin) résolus !

Nous quittons le GR côtier pour bifurquer vers le plateau. Le sentier devient vite en chemin creux ouvert sur la lande. La guide nous montre les roches de gneiss icartiens datant du Précambrien il y à 2 milliards d’années, les plus anciennes affleurant en France. Les bruyères en fleur font un tapis mauve plus bel effet milieu du genet européen dit « à balais » déjà fané et des genets épineux aux fleurs jaunes éclatantes. Quelques digitales pourpres, des orchis et de la guimauve complètent la palette de couleurs au milieu des fougères et de l’herbe rase. Dans le sentier encaissé et caillouteux, les bâtons sont non seulement inutiles mais embarrassent.

Après le « Hameau Mouchel – Croûte à l’âne », dans un petit village paysan aux maisons de grès de plus en plus restaurées en résidences secondaires, probablement le village de Jobourg, un four à pain est entretenu par le Patrimoine. Une fenêtre permet de voir la voûte en terre réfractaire. La guide engage la conversation avec un moustachu qui n’est pas d’ici mais possède un bateau dans le port le plus proche. Il est accompagné d’une femme d’un certain âge qui jardine et d’une autre plus jeune au beau bébé blond qui cligne des yeux au soleil, un vrai petit Normand. La femme nous ouvre la porte du four à pain avec une clé, ce qui nous permet de voir la réserve de bois et l’entrée du four. L’endroit se visite mais il n’y a pas grand-chose à dire. Le moustachu dit que ce four « conservé » ne sert qu’aux yeux des (rares) touristes et déclare faire du pain dans sa cocotte-minute en bateau, ce qui est assez courant chez les marins mais étonne encore les citadines. Une fois la pâte préparée, pétrie et reposée (une nuit), il faut la poser dans la cocotte-minute huilée et faire lever à feu très doux une demi-heure. Puis fermer la cocotte et cuire 30 min toujours à feu très doux, sans la soupape. Ouvrir, ôter le pain, huiler à nouveau le fond, refermer et cuire l’autre coté à nouveau 30 min. L’essentiel est le feu très doux, le temps de cuisson peut être allongé. Le pain n’a rien à voir avec la baguette sortie du four mais ressemble plus à une sorte de pain de mie anglais.

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