Nous sommes dimanche et au neuvième jour de notre voyage. Nous allons visiter la cité impériale de Hué. Elle est inspirée du modèle de la cité interdite de Pékin avec une répartition symbolique appuyée sur la géomancie qui oppose les fonctions masculines et féminines. Il y a beaucoup de monde.
Beaucoup de monde aussi au petit-déjeuner de l’hôtel à 7h30. Une majorité de Vietnamiens, me dit un voisin à ma table. Lui est né ici mais habite Hô-Chi-Minh-Ville. Les clients sont des familles avec enfants, pour la plupart des garçons éveillés dont le cou tout neuf est orné de l’inévitable chaîne, ce qui met en valeur le doré de leur teint et la fragilité de leur peau. Je remarque, ce qui n’est pas courant, le T-shirt blanc qui moule bien la vigueur d’un garçon asiatique de 11 ans en short noir (et chaîne d’or) mais au petit bide à plis lorsqu’il s’assoit. Il contraste avec un filiforme 8 ans au polo bleu ciel à col ouvert, caressé affectueusement sur les épaules par son papa. Un 10 ans en T-shirt vert bois, cheveux en brosse et visage haut dans le style des années 50, ressemble à une publicité pour les scouts ou pour les pionniers communistes des premiers temps. Il y a de tout, et cela virevolte autour du buffet, enivré d’abondance. Il n’est pas facile de s’immiscer pour se servir. Peu de fillettes, ou couleur de muraille. Le déséquilibre massif entre sexes en Chine est marqué par un déficit de femmes compris autour de 40 millions. La société préfère les enfants mâles, et la politique de l’enfant unique, instaurée par Deng Xiaoping dès 1979 pour assurer le décollage économique, a entrainé des millions d’avortement sélectifs et d’infanticides.
Le temps est couvert mais il ne fait pas encore trop chaud, c’est un temps « idéal » me dit mon Vietnamien, à ma table, tout en engouffrant une soupe aux nouilles et à la viande avant toute une assiette de viennoiseries. Il joint un petit-déjeuner américain au petit-déjeuner traditionnel vietnamien, ce qui explique son embonpoint. Il me dit que les Chinois préfèrent les grandes villes pour passer leurs vacances. Les campagnes sont pour eux moins confortables et les hôtels sans standing.
Devant la cité impériale, sur les berges de la rivière des Parfums, des hommes roulent à la main des tondeuses à gazon ; le moteur, c’est l’homme.
Nous passons devant les neufs canons d’apparat qui n’ont jamais servis que pour leur pouvoir symbolique. Ils sont installés près des portes The Nhon et Quang Duc, dans l’enceinte de la citadelle de Hué. Ils ont été fondu sur ordre de Gia Long le 31 janvier 1803. Les canons de 5,10 m de long pesant 10 tonnes portent le nom des quatre saisons et des cinq éléments : métal, bois, eau, feu, terre. De petits garçons caressent les fûts phalliques avec gourmandise, dont encore une paire de jumeaux, tandis que les petites filles les chevaucheraient bien. Mais ils sont trop élevés pour qu’elles puissent grimper dessus ; ce n’est pas sans avoir essayé, mais il est écrit très clairement « no entry » en vietnamien et en anglais.
La cité impériale a été bâtie de 1804 à 1833 sur 36 hectares et a été le centre du gouvernement de la dynastie Nguyen qui ont régné de 1802 à 1845. Elle se compose d’une aire administrative et d’une aire rituelle, avec au entre la Cité pourpre interdite de 9 hectares, en deux parties, celle ou l’empereur travaillait et recevait, et une partie centrale réservée à l’intimité. Les résidences de la reine mère et de la reine étaient situées à l’ouest de la Cité pourpre interdite, et sont aujourd’hui autorisées. Nous arpentons tous les lieux, piétinant l’intime d’hier avec nos bottes d’aujourd’hui. C’est que les temps ont changé.
Nous commençons, une fois passée la porte du Midi Ngo Môn, par quarante minutes de danses traditionnelles dans le Théâtre royal de la Cité pourpre. Elles sont reconstituées selon les postures gravées en bas-reliefs sur les temples. C’est une ambiance sonore de craquements, d’ondulations, de miaulements. Les costumes sont chatoyants, où dominent le rouge et l’or. C’est assez plaisant à nos yeux. La ronchonnne du Sud-Ouest a zappé le spectacle, encore et toujours agacée par ce qu’elle n’aime pas.
Nous arpentons les galeries autour de la bibliothèque du roi. Elle date de 1821. Minh Mang a fait bâtir une maison Tri Nhan Duong (Maison de l’intelligence et de la clémence). Sous Thiệu Trị, a été rebaptisée une Thanh Ha Thu Lau (maison de la Littérature). Des visiteurs locaux louent des costumes d’époque, ce qui fait joli sur les photos et redonne vie aux vieux restes. Les Vietnamiens sont très férus de ce genre de photos en situation qu’ils doivent poster, comme tous les jeunes branchés, sur les réseaux sociaux. Les femmes surtout sont très élégantes en costume ; plus rares sont les garçons, quelques enfants sont habillés par leurs parents.
Le palais de réception est d’un curieux style qui mêle l’austérité des formes de Versailles à la dentelle kitsch des temples asiatiques. Murs jaunes, contours de fenêtres gris, volets rouges, tout est fait pour en jeter plein la vue. L’intérieur est pire dans le mobilier empire et le style rococo des décors. Des frises florales et dragonesques sont composées de tesselles de mosaïque colorées où domine le bleu, le blanc et le vert tandis que les murs sont peints de fleurs romantiques éclairées par des lustres à la verrerie Grand siècle. La vaisselle sur la table est en porcelaine de Limoges blanche à liseré d’or ; elle a coûté une fortune.

































































































































































































































































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