Larrainzar

Une auberge nous attend à Larrainzar, près de l’église san Andrès. Nous camperons dans la cour, à l’arrière. Les tentes y seront serrées mais tiendront toutes. Les deux pièces donnant sur la rue sont vides, à l’exception d’une grande table et de bancs. La douche n’est qu’un lieu clos où l’on apporte son eau, un seau d’eau chauffée sur un feu de bois allumé dans la cour, avec un autre d’eau froide pour effectuer le dosage dans une cuvette. C’est sommaire mais efficace et tout le monde y passe avec plaisir.

Nous sommes à 1800 m et la brume tombe avec la nuit sur le paysage, le poulailler et l’enclos à cochons derrière la cour. Cela caquette et cela ronchonne jusqu’à la nuit. Ensuite, tout se calme à peu près. Des pétards partent vers le ciel en signe de fête prochaine. Il y a toujours une fête pour un saint quelconque, dans les villages. Ici, je crois qu’il s’agit de la fête d’une confrérie chargée d’honorer un saint, qui tombe demain.

Et il commence à pleuvoir. Lentement, mais avec la certitude de qui a le temps et qui n’est pas prêt de s’arrêter. Heureusement la bière est fraîche et le dîner somptueux. Il a été préparé dans un restaurant appartenant toujours à l’omniprésent Herberto et apporté ici en camionnette par sa femme. Après la soupe de légumes viennent les lasagnes farcies de viande, de grains de maïs et de petits pois. La recette est simple : faites cuire séparément, empilez couche par couche et recouvrez de fromage avant de gratiner. C’est délicieux après une marche.

Au matin la pluie a cessé mais la nuit a été ponctuée de pétards, les tirs allant souvent par trois. Le charivari a commencé vers les 3 h du matin pour ne plus s’arrêter, avec une salve toutes les heures. « Rituel », dit-on, « coutume locale liée au Carême ou aux rites mayas ». Au matin, la rue qui longe l’église et qui monte vers notre maison, a été barrée par des villageois costumés qui ont installé un véritable vestiaire derrière des draps tendus. Chaque saint a sa confrérie qui s’occupe de lui, de l’habiller, de laver ses tenues, de le sortir en procession une fois l’an et de danser pour lui. La plus importante est celle du saint patron de la ville. La confrérie se purifie en lavant tous ses vêtements avant de commencer la cérémonie. Ce sont eux qui ont envoyés les pétards durant la nuit. Ce sont de grosses fusées tenues à la main à 45° et qui partent vers le ciel dans une gerbe d’étincelles et un panache de fumée, avant d’exploser à une trentaine de mètres. Leur tige de bois, parfois, retombe sur le toit avec un bruit de tringle.

Je commence la visite du village par l’église San Andrès, tout près. Elle date de 1911 et sa façade est peinte d’ocre et de bleu azur. L’intérieur est moins païen qu’à Chamula mais comprend de sages châsses de saints devant lesquelles s’étalent des bougies et des pièces de monnaie, à hauteur de hanche. Deux hommes en yéti marmonnent une litanie, les yeux perdus dans la mémoire. Deux très jeunes adolescents me sourient, plus intéressés par mes chaussures de marche et par mon pull polaire que par les saints immobiles alentour. Une jeune femme est agenouillée, un bébé dans le dos qui ne dit rien et regarde de ses grands yeux noirs. Les fidèles me semblent plus préoccupés par les gestes à accomplir que par le spirituel ; allumer précautionneusement la bougie et redresser sa mèche pour ne pas qu’elle charbonne semble une prière plus évidente que les mots. L’attitude devant la vie, disait Alain, tient au poids de la profession.

Sur le trottoir, dans un coin de la place, un boucher dépiaute un arrière train de bœuf noir. Il a disposé les sabots de la bête pour montrer ce qu’il vend. Des gamins regardent faire, intéressés par ces gestes professionnels et des chiens s’approchent, l’air de rien, pour laper le sang qui a goutté à terre et chiper quelque déchet.

Une voiture civile banale passe au ralenti dans les rues, un haut-parleur sur le toit. Il diffuse de la musique tonitruante, entrecoupée d’une annonce en forme de litanie : « camarrones ! camarrones ! » Des ménagères à cabas ou de jeunes garçons dépêchés au sortir du lit s’empressent autour du véhicule dont le coffre, ouvert, recèle un grand bac de crevettes sur lit de glace et de la morue séchée.

Ce matin, le bus refuse de démarrer, ce qui nous laisse le temps de faire un autre tour de village. Je passe devant une école où des collégiens se rendent, habillés de neuf mais prévoyant largement la chaleur. Comme partout, les filles vont par bandes de trois qu quatre, les garçons souvent par deux. L’âge de 12-13 ans est celui des amitiés, le désir ne vient que plus tard, surtout dans ces pays encore « tenus » par la religion faute de pilule ou de capotes accessibles au porte-monnaie.

Le bus reste toujours muet. Nous le poussons vers le haut puisque la rue dans laquelle il est garé est barrée, mais la distance qui lui reste n’est pas suffisante pour lancer le moteur. La confrérie discute alors, certains manifestant une opposition véhémente mais la majorité décide : elle lève les barrières pour permettre à l’engin de dévaler la rue jusqu’au bout et d’enclencher le démarrage. Plein succès.

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Carole Buckingham, Point de rupture à Paris

Mais qu’est-ce donc que la schizophrénie ? Le lecteur commence à se poser la question quand, enfin, page 52 sur 70, apparaissent les symptômes. Ils sont seulement décrits, sans analyse ni recul. Bon, est-on plus avancé ?

Arrivée en 1984 dans une France post-libérée sous la gauche au pouvoir, elle découvre un milieu parisien hédoniste et très sexuel, alors qu’elle vient d’une Angleterre restée très coincée, voire bigote. Lesbianisme, triolisme, drague, phallocratie, lecture de Sade, elle découvre tout. Elle couche un peu, s’attache un brin, mais c’est Chris, un Américain plutôt hippie, qui va être son attachement le plus fort ; il a les mêmes « yeux verts » qu’elle, est-ce un signe ? Sauf qu’il aime queuter à droite et à gauche, ce qu’elle jalouse bien qu’elle s’en défende. C’est lorsqu’elle lit des auteurs psy qu’elle « découvre » que Chris cherche avant tout « à baiser sa mère » (dans toutes les femmes qu’il rencontre, rassurez-vous).

D’où rupture, il n’accepte pas cette violence d’être si crûment jugé. D’où cassure, choc psychotique inaugural, elle devient délirante, entend des voix, se dépouille de ses livres, vêtements et meubles pour errer dans Paris. En bref, elle est schizo – mais on ne sait pas vraiment en quoi. Pour comprendre, il faut consulter les sites Internet, son livre ne suffit pas. Elle se dit « mal soignée » par un docteur parisien sec et froid qui lui donne un cocktail de pilules. Lorsqu’elle interrompt le traitement, volontairement, elle va mieux. Elle rentre en Angleterre, elle rechutera « sept fois » (est-ce réminiscence biblique ?). Depuis, elle vit avec.

Ce livre est un témoignage selon la mode pour dire que les malades sont des humains comme les autres. « Trop souvent les schizophrènes sont présentés comme dangereux, mais le plus souvent, nous sommes timides et sensibles et plus dangereux envers nous-mêmes qu’envers les autres » V. « En fait, la schizophrénie ne m’a pas rendue folle », dit-elle – et nous sommes vraiment heureux de l’apprendre pour l’avoir suivie dans son récit. « Le bonheur vient de l’intérieur et mon changement de perception m’a conduit à une plus grande liberté d’esprit et d’imagination » p.66. Mais nous aimerions des exemples, comme dans les CV où les candidats cochent tous les grands mots comme « motivés » et « travailleurs » sans les relier à des expériences concrètes détaillées.

Carole Buckingham, Point de rupture à Paris – Un véritable mémoire et un véritable drame, traduction Elise Kendall, Bookworm Translations Ltd, autoédition 2020, 70 pages, €3.69 e-book Kindle €2.99

La traduction ressemble à du logiciel littéral revu par un non-francophone avec accords non respectés (p.4 ému sans e, p.52 rentré sans e – alors qu’il s’agit de l’auteur avec e), des répétitions ineptes (démystifier le mystère p.VI alors qu’il existe d’autres mots comme déconstruire, éclairer…), des traductions littérales non correctes comme « j’ai pris mon congé » au lieu de j’ai pris congé ou « les Etats » pour les Etats-Unis p.32 (il n’y a pas qu’un seul Etat dans le monde, bon sang !), « leur activité concubine » p.31 pour activité sexuelle, des incorrections (p.28 nous avons convenus pour nous sommes convenus)…

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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San Juan Chamula : l’église

L’autre attrait de cette église est son paganisme affiché. Saint Sébastien est le patron de l’église de Chamula et il a du travail. Rien de catholique dans cette église, je ne sais si l’on y célèbre parfois une messe. Je comprends pourquoi il est interdit de filmer, de dessiner et même d’écrire ! Devant « l’autel », une vieille est en train d’égorger un coq en psalmodiant des paroles qui ne sont pas d’Evangile. De frêles bougies tentent d’éclairer cette scène de sacrifice, creusant les visages et amplifiant les ombres mouvantes des officiants à genoux. Les sorcières de Macbeth ne devaient pas être autres. Le sol est jonché de brassées d’aiguilles de pin qui donnent une atmosphère de crèche à cet endroit que les petites fenêtres rendent sombre. Pas de banc ni de chaise, « on ne s’assoit pas » est un autre de ces mandements menaçants affichés complaisamment en espagnol ET en anglais à l’entrée.

Les « saints » font tapisserie, j’en ai relevé (de mémoire) au moins une bonne vingtaine, pour tous les maux que vous pouvez avoir. Pas de problèmes sans solutions, même les cas les plus désespérés, « amour, affection retrouvée, retour immédiat de la personne aimée, fidélité absolue entre époux, mariage, travail, chance, désenvoûtement, impuissance sexuelle, résout les difficultés de famille, attraction de clientèle pour commerçants, neutralise toute adversité et influence néfaste ou maléfique, surmonte tout obstacle quel qu’il soit » – on croirait une litanie de griot africain dont les cartes vantent les mérites dans les boites aux lettres parisiennes.

C’est la même chose ici. Point de marabouts en cette église mais des saints qui pendent, visages de bois vers vous, prêts à écouter n’importe quelle élucubration d’un air docte et impassible, les lueurs de cierges coulés dans des verres à moutarde allumés à leurs pieds animant leurs visages de bois, leur donnant un œil qui voit tout. Les prières deviennent mélopées, la raison se perd dans le bercement chanté, la cure se fait dans la tête. C’est une psychanalyse vieille comme le monde qui fait « dire » à haute voix les maux qui, s’objectivant en mots, se rendent neutres, s’atténuent, disparaissent.

L’ambivalence des dieux païens et des saints chrétiens a permis de trouver avec pragmatisme un équivalent martyr catholique pour chacun des anciens dieux mexicains. L’ange luttant contre le Mal, saint Michel ou saint Georges, est un guerrier aztèque ; les guerriers morts au combat accompagnaient le Soleil dans sa course comme les anges compagnons de Dieu. Anne, mère de Marie est Toci « notre aïeule », Saint André le Cinquième Soleil, saint Barthélémy Xipe Totec, le dieu de l’écorchement, saint Christophe à tête de chien le dieu qui accompagne les morts.

Saint Jean-Baptiste est dieu de l’eau et protège les moutons alentours, saint Juanito serait son petit frère ; lui protégerait les saisonniers employés dans les fermes de la côte. Saint Jacques est le patron des bêtes de somme, face d’Espagnol têtue comme une mule (il y a de l’ironie méchante chez les Tzotzil). Saint Michel patronne les musiciens, on ne sait pourquoi ; peut-être parce qu’il est chargé de garder leurs femmes quand ils jouent (donc de terrasser le dragon de la luxure ?). Saint Nicolas protège les poules (!) – je ne sais s’il les ressuscite des saloirs bouchers. Saint Jérôme est appelé Jermino, il veille sur tous les guérisseurs par analogie avec son lion qui le garde, le « bolom » comme l’animal est appelé ici. Saint Manuel et saint Matthieu (dieu Telpochtli) veillent sur les gens et sur les enfants.

Saint Jean l’Evangéliste aurait été le premier à cultiver le maïs, il faut y voir la christianisation du dieu maya. Saint Laurent sur son grill a recyclé le dieu du feu Xiuhtecutli. Je trouve même un saint Judas mais ce n’est pas le roux de légende au nez crochu, appelé « pukujes » ici (Juif ou diable) et qui a vendu le Christ pour 30 deniers avant de se pendre. Il s’agit de Judas Tadeo. Il apparaît le dernier de la liste des douze apôtres selon Matthieu 10.3 et Marc 3.18. Sans doute était-il le frère de Jacques le Mineur.

Je ne tarde guère à ressortir sur la place pleine de lumière où se tient un marché aux légumes sur l’esplanade et des artisans dans une rue qui descend. Ce dernier endroit, plus libre et plus vivant offre quelques opportunités de photos. Les gens d’ici n’aiment pas cela, croyant toujours soit que l’on vole leur âme ou que l’on fait de l’argent sur leur dos. Il faut rester discret, agir avec naturel sans assaillir. La photographie est un art du regard, elle ne saurait être une agression. Pas de confrontation pour voler on ne sait quel scoop mais un accompagnement des êtres dans leur vérité d’attitude. Il faut pour cela être seul car je connais trop ce panurgisme des touristes, même des mieux intentionnés, qui, dès qu’ils voient un de leur congénère prendre une vue, se disent aussitôt : « tiens, pas mal je n’y avais pas pensé ». Et hop ! En un tour de main vous avez quatre ou cinq pékins alignés comme à la parade, l’appareil à l’œil. Pas de cela avec moi !

Trois-quarts d’heure nous suffisent largement pour humer l’atmosphère malsaine de l’église et explorer par contraste la place pleine de lumière et de trésors humains. Quelques notables sortent d’un conseil vêtus de la culotte courte, des sandales, du panama et de la tunique tzotzil en laine noire qui leur donne un vague air de yétis. Ils piétinent devant la maison commune que l’on reconnaît à son horloge. Ils portent les bâtons, signes de leur commandement annuel et instruments du respect de l’ordre.

Des gamins jouent, indifférents à l’univers, gavroches de 12 ans aux boutons défaits, petite fille traînant un bébé dans un chariot, petits patauds qui se roulent autour de leurs mamans commerçantes à étal. Passe un adolescent soigné en chemise bleu roi dessinée et en jean noir de noir. Lui aussi porte panama mais il ne doit pas vivre au village, plutôt connaître la grande ville. Est-il un rejeton de l’élite locale ? Le fils d’un fonctionnaire fédéral ou d’un cadre du parti nommé ici ?

Nous reprenons le bus pour une trentaine de minutes. Nous poursuivons à pied, parmi les villages. Le pays apparaît très rural, très fermé. Peu de « bonjour » de la part des paysans ; les enfants, à notre vue, se cachent. Des femmes s’enfuient en attrapant leur dernier né ou un agneau. Notre passage provoque un véritable choc culturel. Nous sommes le premier groupe du premier voyage. Dès la fin de l’année, les touristes qui marchent feront partie du paysage mais on nous prend encore pour des espions fédéraux ou pour des « passeurs » de clandestins vers les Etats-Unis. L’immigration sud-américaine qui traverse le Mexique est en effet très répandue.

Ici la fertilisation des champs se fait encore sur brûlis, méthode ravageuse bien qu’écologiquement « correcte ». A un moment, un verger entier de pêchers est en fleurs. Ces petits doigts roses au bout des branches, agités par la brise, semblent se tendre vers nous pour nous saluer. Ils sont plus amicaux que les gens.

Un champ de maïs séché sur pied dresse ses tiges mortes comme une malédiction vers le ciel. Nous parlons un peu avec le guide du jour ; il nous apprend quelques mots de tzotzil. Bonjour se dit « léoté », au revoir « tian mé », va doucement « oun koun », merci « kolaval » et – grâce à Hélène, qui est belge – nous apprenons que le chou de Bruxelles (appelé à Bruxelles « petit chou ») se dit « itah ».

Nous marchons 21 km en tout aujourd’hui, six heures coupées par la visite de Chamula. Le terrain connaît pas mal de dénivelés. Le groupe est plutôt fatigué de toutes ces pentes à monter puis descendre. Arrivés à la route, nombre veulent attendre que le bus, depuis la ville voisine, vienne nous prendre plutôt que de marcher encore un quart d’heure. Mais le bus, comme le Manitoba, ne répond plus (les amateurs d’Hergé comprendront). Nous poursuivons donc un quart d’heure le long de la route pour atteindre le bourg.

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Sylvain Tesson, S’abandonner à vivre

Dans ces 19 nouvelles, Sylvain Tesson agit en maître. Car la nouvelle est un art différent du roman ou du récit. Elle doit être courte, suggérer des personnages en quelques traits, les limiter à un nombre restreint pour ne pas disperser l’attention, planter un décor en quelques lignes – et inventer une chute qui ponctue le propos comme une friandise. Ce n’est pas donné à tout le monde.

Les personnages sont tous d’aujourd’hui et ils agissent dans le monde, surtout en Europe, Russie incluse. Sylvain Tesson garde ancré en lui cet amour des grands espaces et du stoïcisme un brin mystique du peuple des steppes. Le destin n’est pas tendre en général et lorsqu’un personnage subit un coup du sort, Tesson en fait une nouvelle : va-t-il se battre ou va-t-il s’abandonner. Où est la sagesse en effet ? Lutter lorsque l’on n’y peut de toutes façons rien – ou tout simplement vivre, durer, subir – laisser faire ?

Ainsi de la jeune diplômée russe qui n’a aucun avenir et qui croit quitter une vie de chienne pour une vie de rêve en se mariant à un commercial français qui vit sur la côte d’Azur ; elle ne fait que quitter une prison pour une autre, restant tout aussi inerte, inutile, abandonnée (même si c’est au fond de sa faute : pourquoi ne veut-elle pas travailler ? prendre un amant ? participer à la vie locale ?). Ainsi de cet employé ex-soviétique qui se retire dans une cabane au bord d’un lac pour vivre naturellement, mais qui est rattrapé par la société en la personne d’une journaliste qui le décrit comme l’ermite sage, incitant les touristes à venir voir l’ours russe en saint reclus ; en faisant le pitre tout nu pour faire fuir les gens, il sera rattrapé par la société d’une autre façon, terminant dans la solitude la plus absolue, mais subie, à l’asile psychiatrique.

Il n’y a pas que des Russes, il y a aussi cette racaille mâle de banlieue française, irrécupérable sauf par Allah sous la forme d’un imam qui l’embrigade pour Daech en Syrie. Il se venge à distance au fusil Dragunov, comme sniper pour les déments de la charia. Justement, il reconnait au bout de sa lunette un ex-condisciple blanc blond devenu para : de quoi jouir à le dézinguer en éjaculant une balle à haute vitesse dans sa tronche jalousée – car il lui avait piqué une fille belle, blanche, libérée. Où Dieu va-t-il se nicher…

Mais il y a surtout les Russes que Sylvain, au prénom de forêt, affectionne par-dessus tout. Il n’hésite pas à toucher juste car l’ami est celui qui dit vrai. « Le pays n’a pas son pareil pour écraser l’existence » p.71, écrit-il du climat sibérien. « Ce génie des Russes pour saccager les choses » juge-t-il de l’architecture de Riga p.216. « Le pofigisme est une résignation joyeuse, désespérée, face à ce qui advient », énonce-t-il du tempérament russe. C’est un mot typiquement russe, intraduisible en français p.219.

Noël n’est pas fêté à la même date qu’en Occident en Russie, d’où la méprise d’un expatrié qui croyait faire un cadeau à sa petite amie russe en arrivant déguisé dans sa famille le soir du 25 décembre. Noël dénaturé, Noël détourné, Noël marchandisé est celui de chez nous : « Noël était la plus parfaite entreprise de détournement spirituel de l’histoire de l’humanité. On avait transformé la célébration de la naissance d’un anarchiste égalitariste en un ensevelissement des êtres sous un tombereau de cadeaux » p.226. Car il a le sens de la formule, Sylvain Tesson, la phrase ciselée fait mouche.

Je ne peux résister à l’envie de vous en citer une autre, bien parisienne, souvent vécue : « l’une de ces inaugurations de photoreportage dans les galeries de la rive gauche à Paris où des dames en vison buvaient du champagne devant des photos de négrillons assis sur le ventre gonflé de leur mère morte » p.229.

Le Desproges des steppes mérite d’être lu pour son regard acéré sur les travers humains.

Sylvain Tesson, S’abandonner à vivre, 2014, Folio 2020, 244 pages, €8.10 e-book Kindle €7.99

Sylvain Tesson déjà chroniqué sur ce blog

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San Juan Chamula : accueil tzotzil

Nous repartons à pied en traversant le village. Nous visitons à l’orée des maisons une vaste serre à roses où les employés sont en train de cueillir, d’égaliser, d’humecter et d’emballer des bouquets. Je leur demande si nous pouvons les prendre en photo et ils acceptent, heureux. Leur travail s’en trouve comme justifié.

Suit une rude montée, mais nous sommes habitués depuis hier. Il faut bien sortir de la vallée et les plissements volcaniques de la région sont jeunes. Nous aurons ensuite du plat. Le chemin nous conduit à longer une école primaire. Son bourdonnement continu se change en chant à notre vue : « lapiz ! lapiz ! » (des crayons !), crient les mioches. Le guide local du jour distribue des barres chocolatées emportées à cet effet. Les garçons se bagarrent pour les avoir mais dans un chahut plus joyeux que sanguinaire même si l’un d’eux est écrasé au sol par ses copains. Ce sont des garçons, ils aiment les jeux brutaux et savent encaisser. Ils distinguent aussi parfaitement ce qui ressort de la méchanceté ou de la simple exubérance.

Nous poursuivons par des hameaux où se construisent des maisons d’adobe (briques crues séchées) ou de pisé (argile et paille compressés) monté sur claie. Cela jusqu’au village bien connu de San Juan Chamula, chef lieu de la communauté indigène la plus vaste du Chiapas, celle des indiens Chamulas de langue tzotzil. Il chapeaute 84 villages alentours et réunit les 54 autorités indigènes et les 16 policiers locaux élus (ou plutôt « désignés ») pour un an.

Juan Perez Jolote le précise bien dans son autobiographie, Tzotzil, publiée en 1952 et traduite en français aux éditions La Découverte en 1981. Il raconte son existence d’enfant battu par son père ivrogne (qui ne le cognait que lorsqu’il était sobre) ; son départ à la fin de l’enfance pour découvrir le reste du Mexique et la révolution ; puis son retour, une fois adulte, pour se marier et vivre entre ses parents le reste de son âge. La vie des hommes Chamula, à l’entendre, tourne toute autour de l’alcool qu’on offre en toutes circonstances et qu’il est mal venu de refuser.

L’église blanche et bleue a un petit air méditerranéen. Elle a été reconstruite après un incendie et n’a rien d’ancien. Le parvis clos devant elle est la version christianisée de l’espace rituel préhispanique, l’ancien « mur des serpents » de chaque temple nahualt. Il figure le centre du monde avec des reposoirs aux quatre coins et son point central surmonté depuis le 16ème siècle d’une croix de pierre. Reposoirs et croix centrée dessinent le quinconce, signe du mouvement cosmique indien et de l’écoulement du temps.

L’attrait de l’église est tout autre. D’abord par l’interdit qui frappe toute photo à l’intérieur et toute photo sur le parvis lors des cérémonies. Si l’on voulait attirer les foules par ce « mystère », ce ne serait pas mieux ! A l’intérieur, nous constatons vite, cependant, qu’il ne s’agit pas d’une machiavélique opération de marketing mais plutôt d’une xénophobie ethnique que je n’ai aucun scrupule à dénoncer comme telle. Comme je prenais mon carnet pour noter tel ou tel nom de saint, un cerbère muni d’un bâton m’a intimé brutalement l’ordre de n’en rien faire. « Pas de photo, pas de dessin, pas d’écriture ! », m’a-t-il jeté dans un espagnol comminatoire, l’air rogue. Certes, le tourisme, notamment américain, est envahissant et la population a le droit de se préserver de ses atteintes les plus choquantes. Mais pas au prix de la vexation gratuite. La bêtise, suivie de la vanité, puis de l’hypocrisie, sont les défauts que je hais le plus en ce qu’ils changent l’homme en une version sans piles. L’Asie, ô combien plus subtile, a ses interdits touchant à la religion et aux coutumes ; mais ils sont délivrés avec un tact qui font paraître les Toztzil de cette campagne comme de venimeux barbares.

« Barbare » : je n’utilise pas ce mot gratuitement. S’il n’est pas dans ma conception du monde de déprécier les autres cultures sous le prétexte que « la mienne » serait la meilleure – mes critiques des rigidités françaises en témoignent – il n’est pas question d’en rester au très naïf « comprendre, c’est accepter ». Je pense au contraire qu’être clair dans sa tête est la seule façon de regarder les autres avec lucidité.

Les Indiens du Chiapas ne sont pas des agneaux bêlants : outre l’un des leurs déjà cité (Juan Perez Jolote) qui note leur méchanceté gratuite et leur penchant à l’ivrognerie chronique, Jacques Soustelle lui-même, ethnologue respectueux des populations et amoureux du Mexique, en témoigne. Dans Les Quatre Soleils (Plon Terre Humaine 1967, p.235), il narre cette histoire : « En 1868, les Chamula du Chiapas, convaincus que les ladinos (Espagnols) « avaient dans l’antiquité choisi l’un d’entre eux pour le clouer sur la croix et l’appeler leur Seigneur », décidèrent d’en faire autant. Ils choisirent à cette fin un garçon de dix ou onze ans appelé Domingo Gomez Checheb, du village de Chamula et, l’ayant conduit au lieu dit Tzajal-hemel, le clouèrent sur une croix par les pieds et les mains : le malheureux poussait des cris de douleur, tandis que les Indiennes au comble de l’exaltation recueillaient le sang de ses blessures et brûlaient de l’encens autour de lui. Il expira peu après sous les yeux de milliers d’autochtones accourus de toute la région. » Superstition, croyance au complot, exaltation mystique, comportement de secte, insensibilité collective – c’est bien de « barbarie » dont il s’agit.

Certes nous sommes cinq générations plus tard, mais le comportement des habitants du village de San Juan Chamula aujourd’hui ne m’a pas conforté dans l’idée qu’ils seraient désormais incapables de répéter de tels sacrifices démoniaques.

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Les Innocentes d’Anne Fontaine

Mars 1945, les armées soviétiques envahissent la Pologne occupée par les nazis ; décembre 1945, des sœurs bénédictines violées par les soldats en rut accouchent dans la douleur. Certaines ne savent pas ce qui leur arrive, entrées vierges au couvent ; d’autres dénient leur grossesse et se retrouvent en sang  avec un bébé sorti du ventre ; le reste crie de douleur et prie le seigneur – qui s’en fout.

Car c’est bien de foi dont il s’agit, avant le viol communiste ou la femme objet de proie. A quoi cela sert-il de se retirer du monde pour se marier à Jésus dans la béatitude éternelle, si c’est pour finir brutalisée, pénétrée, engrossée et forcée de vivre la honte sociale le reste de son existence ? Dieu est absent, s’il a jamais été là. L’Eglise refuse les soins et même le toucher des femmes de Dieu, alors que des vies sont en jeu. La Mère supérieure (Agata Kulesza) confie les bébés nouveau-nés « à la Providence » – c’est-à-dire qu’elle les abandonne en rase campagne gelée de décembre au pied d’une croix dans un chemin désert. Le film montre que ce ne sont au contraire que par la torsion des règles et une morale humaine supérieure à la morale de la foi que des enfants peuvent être mis au monder, leurs mères sauvées ici-bas et les orphelins grandir en paix…

Bien-sûr il y a viols et machisme de soldats frustres prêts à tout et lâchés comme des fauves, mais ce film n’est pas féministe : il est humain car tous les hommes ne sont pas des salauds. L’officier soviétique (Mariusz Jakus), le capitaine médecin juif Samuel (Vincent Macaigne), le colonel croix-de-feu de la mission (Pascal Elso), sont des êtres compréhensifs envers les femmes et les enfants.

Mathilde Beaulieu (Lou de Laâge), médecin de la Croix-Rouge française, fille d’ouvriers, communiste et résistante, est appelée par la sœur Maria (Agata Buzek) qui ne supporte pas que la Mère supérieure exige le silence dans la douleur parce « Dieu nous envoie des épreuves ». Mathilde, dont la mission est de soigner les blessés français avant tout, renvoie la sœur à la Croix-Rouge polonaise – mais ce serait la honte sociale pour les sœurs et le couvent serait fermé si cela se savait… En priant dans la neige devant la fenêtre pour que Mathilde change d’avis, elle voit son vœu exaucé – mais par humanité, pas par la foi. La doctoresse, après sa journée chargée, se rend le soir incognito au couvent et pratique en urgence une césarienne avec les moyens du bord.

Ce n’est que le début d’une longue suite d’accouchements car les soldats sont restés deux jours et ont violé trois fois. Ils reviennent même lorsque Mathilde est présente et ce n’est que grâce à sa présence d’esprit (et non par l’inspiration de Dieu, car elle ne croit pas) que les sœurs vont être épargnées cette fois-ci : elle se contente de dire qu’il y a le typhus. Elle devra mettre dans la confidence Samuel, son collègue médecin et son chef direct, qui acceptera de faire son devoir médical malgré les Juifs exterminés dans le ghetto, de Varsovie et les dénonciations des Polonais durant l’occupation allemande. Lui aussi, juif, mettra sa foi, sa morale et son statut social entre parenthèses pour agir en toute humanité.

Car le film est inspiré d’une histoire vraie. Le neveu de Madeleine Poliac, Philippe Maynial, a trouvé les documents confidentiels que sa tante médecin en mission pour la Croix-Rouge française en Pologne a envoyés au Général de Gaulle en 1945. Les viols de guerre font partie du butin des vainqueurs et les communistes soviétiques qui se targuaient de morale populaire ont fait comme les pires brutes incultes des pays barbares ou comme les actuels croyants imbus de leur élection divine qui considèrent les autres humains comme des bêtes à violer et à réduire en esclavage.

Le film, tourné dans la semi-obscurité glacée de l’hiver continental polonais, montre combien la vie est précieusement gardée entre les murs épais parmi les forêts enneigées. Combien la maternité transfigure certaines femmes, même vouées à Dieu. Combien la simple charité, qui devrait être l’expression la plus terrestre de la foi chrétienne tournée vers l’au-delà, embellit l’existence de tous. Surtout des enfants innocents nés de mères innocentes, qui n’ont rien demandé et qui sont jetés seuls dans un monde hostile.

Sœur Maria aura une belle idée que je vous laisse découvrir pour joindre la foi en Dieu aux bienfaits humains ; le couvent sera désormais réconcilié avec la société, même communiste et athée, et les sœurs ne seront plus des tourmentées laissées dans leurs doutes mais des êtres rayonnant d’amour qui vivent leur foi simplement ici-bas. Un très beau film d’athée pour les athées et les croyants – ou le contraire -, un film de femmes pour les femmes, les hommes et les enfants – autrement dit pour tous.

Je l’ai beaucoup aimé.

DVD Les Innocentes, Anne Fontaine, 2016, avec Lou de Laâge, Vincent Macaigne, Agata Buzek, Agata Kulesza, Joanna Kulig, Mars distribution 2016, 1h50, €22.00 blu-ray €11.50

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Dannièle Yzerman, La vie envers contre et pour tout

Un titre fourre-tout bourré de virgules (inutiles) pour dire combien la vie est ce que l’on en fait. Née juive d’un Russe et d’une Roumaine tous deux juifs, non désirée et élevée à Paris 10ème dans un milieu sordide où le père prothésiste est tout-puissant et la mère au foyer soumise, où l’avarice règne, où le père n’aime pas les filles… la petite Dannièle n’est pas aimée. Chez une copine de classe, elle aussi juive mais polonaise (on ne se mélange pas), « j’ai découvert que des parents pouvaient embrasser leurs enfants et leur dire des mots pleins d’amour, et même discuter avec eux tout simplement » p.18. Pas chez elle.

Elle n’est ni battue (mode d’avant-hier), ni violée (mode d’hier), ni « incestée » (mode d’aujourd’hui) mais elle subit le pire : l’indifférence. Quelle bobote américanisée écrira-t-elle au début de l’année prochaine (comme le veut la mode récente, de la Springora à la Koucher d’adoption) un récit romancé de ce mal dont sont « victimes » de trop nombreux enfants ? Ce n’est pas « vendeur », cocotte… lui rétorquera-t-on peut-être. Tant pis, mamie Dannièle a réussi sa vie et veut en rendre compte.

Car elle ne se plaint pas plus que cela. Au contraire, elle se fait elle-même, découvrant l’existentialisme avant la Gestalt-thérapie, reconstruisant sa vie en lambeaux juste après l’adolescence et une tentative de suicide. L’infirmière était plus compatissante que sa mère et le docteur plus généreux que son père. Elle n’a pas de copains ni de copines, elle s’habille mal avec les restes, elle ne sort pas et n’a pas la clé de l’appartement familial même une fois passé 18 ans. Elle est boulimique, puis anorexique, suspend sa puberté. Mais elle travaille bien à l’école, ce qui la surprend toujours ; elle se raccroche en fait à ce qu’elle peut. De brevet en bac, de math en philo, de deux années peu utiles en Sorbonne avant l’Ecole « supérieure » de publicité, elle se découvre curieuse, puis utile.

Stagiaire avant d’être embauchée chez Synergie publicité en 1966, son travail l’émancipe et, si elle a connu quelques garçons en vacances sans en jouir autrement que par leur attention et tendresse, elle trouve en Frédéric, juif comme elle et qui deviendra son mari, ce support de résilience qui lui permet de fonder une famille, d’élever deux enfants comme elle-même ne l’a pas été, et de devenir enfin « normale » : présidente de société (Ogilvy France), épouse, mère et grand-mère. Pas de quoi se plaindre, contrairement à beaucoup, car la posture de victime n’est pas pour elle, Dannièle, ce qui touche le lecteur car c’est désormais peu courant. La victime était hier une personne faible ; c’est aujourd’hui une personne valorisée.

Faut-il y voir comme certains le veulent, une « féminisation » de la société ? Il est vrai que les « dénonciations » à grand bruit médiatique sont le fait de femmes, en France comme aux Etats-Unis. Mais s’il est bon que le patriarcat machiste tradi (véhiculé si longtemps par l’église catholique et le milieu bourgeois) soit dénoncé, la basse vengeance des culs flétris qui ont bien baisé avant de se repentir après leur ménopause doit être dénoncée aussi. La « victime » n’est pucelle que vous croyez.

Dannièle est de la génération d’avant, celle dont la note de 16,5 sur 20 en philo au bac vous valait d’être publié dans le Figaro. Je note avec amusement que dix ans plus tard, la même note obtenue par moi pour le même bac n’a fait l’objet d’aucune mention dans la presse ; nous étions déjà trop nombreux à faire des études. La génération où une « petite » école vous permettait quand même d’accéder aux grands postes. Mais pourquoi avoir refusé HEC puisqu’elle avait réussi le concours d’entrée ? C’est que Dannièle semble du type diesel, elle met du temps à démarrer. Son autobiographie elle-même est précédée d’un prélude, d’un préambule et d’une introduction avant d’entrer – enfin – dans le vif du sujet !

Mais le message est clair : chacun se fait lui-même envers et contre tout, malgré les gènes, malgré la parentèle, malgré le milieu. « Un long chemin de vie pour toujours mieux, toujours plus, qui m’a démontré que rien n’est impossible » p.119. Contre le laisser-aller de la mode victimaire, l’assistanat perpétuel, les jérémiades médiatiques de tous les « sans », un mémoire de volonté.

Dannièle Yzerman, La vie, envers, contre et pour tout – La vie à l’envers, éditions Les Trois colonnes 2020, 123 pages, €13.50

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Conversation anticomplotiste au petit-déjeuner

Nous passons une bonne nuit sous la tente. Il faut dire qu’Herberto, le « Maître de jade » et accessoirement le directeur de l’agence locale de trek, avaient bien fait les choses. « Il aime les touristes », nous avait dit Thomas. Il a envie de voir se développer les villages, se désenclaver la région, de créer des emplois pour les « muchachos » comme il les appelle. Cet homme est un entrepreneur. Il ose. Pour la tente, il avait prévu le superflu, comme si nous étions américains ! Un matelas mousse chacun, deux couvertures, des draps de coton… J’ai quand même dormi dans mon duvet, par habitude et avec le sentiment d’être dans un cocon. Nous sommes réveillés peu après 6h, non par les coqs, mais par des haut-parleurs ! Il s’agit de la « radio locale » sur l’exemple de Cuba et de la Chine maoïste. Ici, la commune diffuse informations et félicitations communautaires. Je note au vol un merci « à Rosa Martinez », puis « aux élèves de l’école Machin… »

Marie arrive la dernière au petit-déjeuner ; elle prend ses aises. « Bonjour Marie… », lui dit Jacques, « …pleine de grâce », ajoute Guillermo. Cela déclenche chez Hélène le souvenir de sa lecture du Da Vinci Code, que Gilles a presque terminé dans l’avion.

Est-ce de l’histoire ? Du roman ? C’est un fatras de « mystères » divers mixés à la sauce marketing. Comme roman, cela se lit bien et est efficace. Les Américains ont su inventer un nouveau genre littéraire, le thriller, et y exceller. J’ai aimé ce disneythriller. Tout a été dit sur les spéculations invraisemblables et les erreurs historiques mais, si nul ne peut raisonnablement y croire, jeux de piste, complot des Méchants, culte de la Femme et happy end familial sont ramassés en une action pleine de rebondissements qui conservent l’attention intacte. On rejoue Peter Pan mais c’est palpitant !

Il y a tant d’erreurs factuelles qu’il faut avoir suspicion sur tout le reste. Il faut vraiment ne jamais être allé à Paris – ou ne pas même faire l’effort de consulter un plan (sur internet) – pour remonter les Champs-Élysées « en quittant le Louvre » pour aller à l’ambassade américaine, place de la Concorde ! Des livres ont été écrits pour « décoder » ce déconnage, dont le meilleur est sans doute celui de Marie-France Etchegoin et Frédéric Lenoir, Code Da Vinci : l’enquête. Bien plus sérieux que Cox, l’autre décrypteur qui a écrit en une nuit tant c’est un résumé de fiches mal ficelé ! En revanche, Etchegoin, « grand reporter » au Nouvel Observateur, et Lenoir, directeur du « Monde des Religions », rassemblent 86 références bibliographiques pour faire le tri des faits et des déformations browniennes. La « précision des informations » est telle qu’elle a même incité les Américains à faire publier en livre ce dossier, initialement paru dans « Le Nouvel Observateur ».

Le Prieuré fondé par un antisémite sous Vichy, Léonard, l’Opus Dei, les lieux du roman, sont passés au crible de la raison et des documents. Reste avérée la névrose chrétienne du sexe. Le « Da Vinci Code » est un bon roman et un succès commercial, ce qui est aussi une performance qu’il faut saluer (25 millions d’exemplaires vendus dans le monde, dont près de 2 millions en France). Mais les gens s’empressent de se dire que ce qui est « plausible » ne saurait qu’être « vrai ». Et là, il faut s’élever en faux avec tout le savoir de la culture et la connaissance de la méthode historique.

Le glissement s’opère d’autant plus que la peur ambiante, depuis la fin du monde d’avant, depuis la Chute quasi biblique que fut celle du Rideau de Fer, engendre une paranoïa tous azimuts. « C’est vrai qu’on nous cache des choses », dit la conversation du petit-déjeuner, « ah, oui », renchérit un autre. « Ce sont l’Opus Dei et les Francs Maçons qui nous gouvernent, c’est sûr ! » Que répondre à ce dernier avatar de la bien classique « théorie du complot » ? Et voilà que l’excès d’information, le culte du scoop et le moutonnisme des media engendrent l’ignorance. Au fond, les gens sont désorientés devant tant d’abondance. Ils ne savent plus rien de ce qui gouverne les hommes et de ce qui fait l’histoire… Je n’argumente pas, nulle croyance ancrée ne s’est jamais rendue aux arguments de raison. A quoi bon perdre son temps ? A chacun de se documenter – s’il le souhaite. Le « décryptage » de l’actualité comme de l’histoire est abondamment documenté dans les bibliothèques et sur internet. A condition d’acquérir de la méthode, de garder l’esprit ouvert et sa raison critique, n’importe qui peut « savoir ». Pas besoin de « complot » pour cela ! Mais si l’on préfère croire à l’astrologie, aux extraterrestres, aux « vibrations » des plantes et aux « énergies » de la terre, on n’a guère la bonne méthode pour décrypter l’information et décortiquer les manipulateurs… Le rêve a son confort : il évite de penser.

Le petit-déjeuner d’Herberto est plantureux. Il comprend de l’artisanal mexicain avec de l’omelette, de la purée de frijoles, de la papaye et du melon. Et de l’industriel américain avec des céréales Kellogs, des barres de chocolat et du cake sous cellophane. Mais c’est là encore la foi qui sauve : « il est délicieux, non, ce cake fait maison », me dit une femme du groupe, assise en face de moi. Je lui demande d’observer avant d’affirmer. Par exemple d’examiner la texture bien régulière de la pâte et la forme géométrique de la base, moulée, d’examiner aussi la cuisson homogène de l’ensemble : tout cela sent l’industrie. Rien de « fait maison » là-dedans ; cela n’enlève rien au fait que ce cake est assez savoureux, mais il faut se débarrasser de ces illusions qui entretiennent le mythe. Nous découvrirons l’emballage dans les réserves, un jour ou deux plus tard : le cake est fabriqué aux Etats-Unis. Le café servi ici est transparent, dosé « à l’américaine » et probablement issu de torréfaction locale. Son goût ressemble fort aux productions villageoises de Cuba. Il n’a pas grand goût mais ne risque pas de nous faire de mal.

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L’avenir s’écrit aujourd’hui

Le SARS Cov 2 tue les gens déjà malades et éprouve ceux qui sont sains : il ne fait que révéler ce qui existe déjà et que l’on ne voit pas encore dans l’économie, la société, la politique, l’international.

C’est ainsi dans l’économie, où les sociétés hier fragiles seront demain en faillite, après la perfusion. Sans assistance respiratoire, leur coma artificiel prendra fin par un acte de décès. L’Etat soutient mais ne le fera pas éternellement ; la Banque centrale soutient et cela durera plus longtemps, mais pas sans inconvénients : soit elle réduit ses interventions d’ici un ou deux ans et les taux longs de marché remontent, rendant les dettes accumulées par les Etats et les entreprises plus coûteuses chaque année ; soit elle poursuit ses interventions et alimente les bulles d’actifs qui se forment déjà dans la finance et l’immobilier… Comme la langue d’Esope, l’intervention est la meilleure et la pire des choses. Un délicat équilibre à tenir dans le temps – à condition que la croissance reprenne, ce qui ne pourra se faire qu’avec de nouveaux concepts et de nouveaux secteurs – et par l’automatisation croissante de la production. D’où les reconversions, les formations, les réformes des retraites et du chômage – inévitables pour maintenir le système social viable. Notre vieux pays lourdingue est-il outillé mentalement pour cette réactivité ? Ce qui pose la question de l’efficacité de l’Etat administratif, du jacobinisme centralisé et des grandsécolâtres cooptés dans l’entre-soi. Car le succès de l’économie est la confiance.

C’est ainsi dans la société, où les gens se recentrent sur leur famille, leurs intérêts et leur chez eux au détriment du collectif et des « grandes causes » idéalistes : c’est un signe que les engouements des réseaux sociaux aillent vers le complotisme, qui est une vision personnelle fantasmée du monde, plutôt que vers les utopies sociales que l’on célébrait il y a 150 ans sous la Commune. Aujourd’hui ils réduisent leur intérêt pour l’extérieur et pour les autres, de confinement en « gestes barrière », d’achats en ligne en télétravail, d’errements politiciens en mensonges médicaux : ils se méfient. Ils migrent des grands centres vers les périphéries vertes ou la campagne (connectée), ils partent en vacances moins vers l’exotique à l’autre bout de la planète et plus vers la résidence secondaire sur mer ou en montagne, voire dans la maison de famille où sont les racines (s’il en reste). Les grands ensembles et les transports en commun, si chers aux socialistes depuis des décennies, sont dévalorisés au profit de la villa avec jardin et de la voiture autonome (électrique ou bi). Les gens se veulent plus indépendants, n’hésitant pas à devenir autoentrepreneurs plutôt qu’en CDI (de moins en moins accessible). L’agriculture extensive et l’élevage intensif, si chers à la FNSEA et aux technocrates du ministère, sont boudés au profit du bio, de sain et du local : en témoigne le succès de Carrefour, en avance sur les rayons bio par rapport aux autres hypermarchés ; en témoigne aussi la vogue des magasins bio de centre-ville au détriment des petits supermarchés tradi qui faisaient plutôt bazar.

C’est ainsi en politique, où le citoyen se porte vers le conservatisme plutôt que vers le progressisme : c’est un signe que les pays hier « communistes » et internationalistes soient désormais aujourd’hui des plus pétainistes et nationalistes, tels la Hongrie, la Russie, la Chine… L’Etat fort revient dans les aspirations des citoyens qui ont peur ; la surveillance généralisée, à prétexte sanitaire et sécuritaire, est mieux acceptée qu’avant. La liberté recule (car elle exige la responsabilité) au profit de la protection. C’est un autre signe que les partis « communistes » ou « socialistes » soient désormais en berne tandis que monte « la droite », depuis le centre jusqu’aux extrêmes. Marine, pourtant bien plus nulle, l’emporte sur Jean-Luc, plus brillant même si aussi autoritaire. Les citoyens ne veulent plus « changer le monde » mais continuer à vivre dans le relatif confort d’avant Covid. Ne vous leurrez pas sur l’écologie, le vote des citoyens, lorsqu’il n’est pas par défaut ou pour protester (ce fut le cas dans les grandes villes au municipales, ce fut le cas aux européennes), est moins sur les projets gauchistes que sur un « retour à » : la vie plus calme, plus saine, plus naturelle – un conservatisme mal pris en compte par les partis et sectes éclatés du mouvement écolo en France.

C’est ainsi en géopolitique, où les pays se recentrent sur leur Etat-nation et leur bloc d’appartenance, constatant que « la mondialisation » les a rendus trop dépendants et même soumis, constatant aussi que seul l’égoïsme bien compris des blocs pouvait leur permettre de s’en sortir. Le repli citoyen gagne les Etats eux-mêmes. L’OMS en sort humiliée, l’ONU affaiblie et l’Europe renforcée. Futuribles prévoit même « la fin de l’ONU » en 2040. Plus question de laisser les fleurons nationaux être rachetés par des étrangers ; plus question de dépendre des Chinois pour les masques, les batteries et les composants électroniques pour voitures ; plus question non plus (mais à terme) de dépendre autant du dollar et des lois extraterritoriales américaines soumises aux foucades d’un Trump. Ce clown a fait plus de mal aux Etats-Unis dans le monde que toute la guerre du Vietnam. Plus de local, plus de national, plus d’Europe. Car le reste du monde est hostile.

L’avenir s’écrit aujourd’hui : il ne se réinvente pas mais accentue et prolonge les tendances déjà à l’œuvre.

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Zinacantan

Zinacantan est le village des fleurs. Chaque ethnie locale, réunie autour de son village, possède ses rites propres et sa spécialité laborieuse. Ici, on cultive les fleurs depuis des siècles. Roses, œillets, arums dans le lit du rio, agapanthes, fleurs de pêchers… Plus l’on approche des maisons dans leur vallée, plus les cultures se multiplient, aménagées dans un coin de nature, puis en champs entiers à l’ouverture de la vallée, ou encore en jardins aux abords des maisons. L’arrivée au village parmi les roseraies sous serres plastique et les champs de salades bien vertes, a quelque chose d’incongru, comme un coin de montagnes japonaises aux latitudes tropicales. Mais le « village » en question compte quand même 5000 habitants : nous sommes au Mexique !

Le bus nous attend au bout de la rue ! Il est 15h30 et nous sommes arrivés à l’étape. Le campement est établi sur une aire herbeuse au centre du village, non loin de l’église San Lorenzo. Les tentes sont déjà montées et le bar propose bières fraîches et Coca Cola. Ces tentes, de marque américaine Coleman, sont immenses, pour quatre au moins alors que nous n’y serons que deux. Contrairement aux tentes igloo habituelles aux camps de Terres d’Aventure, celles-ci sont difficiles à chauffer mais nous pouvons y tenir debout.

Gilles, Christiane et moi allons faire un tour dans le village, comme les autres le font par affinités. L’église de campagne toute blanche a été fondée à l’époque coloniale et remaniée dans le goût néoclassique. Elle est rustique mais payante pour les touristes. Une « casa del turismo », d’ailleurs fermée, est une cabane où délivrer nos oboles. Nous évitons de tomber dans ce commerce de la bondieuserie et nous nous contentons de la regarder de l’extérieur.

Des gamins ne tardent pas à nous aborder en espagnol pour nous attirer vers les boutiques d’artisanat textile. L’un d’eux, plus déluré que les autres, me demande : « tu es venu par le bus ? – non, en marchant, regarde mes chaussures. – Ah ! » Il ne savait plus quoi dire tant il est peu courant, ici, de voir des randonneurs. Avec l’état de siège induit par la révolte zapatiste, la région est restée fermée aux étrangers durant presque dix ans. Elle est restée repliée sur elle-même et ce gamin est né depuis. Mais, avec un bon sens commercial et un sens de ses intérêts auxquels il faut rendre hommage, il enchaîne : « viens voir le textile. – Tu sais, les hommes ne s’intéressent pas au textile, c’est pour les femmes. Tiens, demande aux filles, là. – Ah ! » Il est gentil, ce gamin, mais pourquoi irais-je donner de faux espoirs à sa mère ou à sa tante en « allant voir » le textile ? Je n’ai nulle envie d’acheter. Utiliser le machisme si cela s’avère nécessaire est une tactique que je sais manier (comme la politique, mais tout cela m’ennuie). D’autres iront observer le travail des tisserandes et même se faire inviter à avaler une lampée de « ponch », un alcool fort artisanal. Mais ils sont en couples, mari et femme, et peuvent acheter du « textile » selon leurs goûts.

Nous faisons un tour sur la place en direction de la Maison communale devant laquelle se dresse la tête en bronze de Benito Juarez. Six garçons jouent au basket sur le terrain cimenté qui s’étend en contrebas. Je dois avoir une tête à plaire aux gamins car, là encore, l’un d’entre eux m’interpelle : « Eh ! Venez avec nous, trois contre trois ! » C’est touchant et faire preuve d’une curiosité amicale peu répandue parmi les Indiens du Chiapas enclins, adultes, à voir en tout Blanc un « exploiteur ». Mais nos jambes fatiguées et nos esprits ailleurs nous incitent à décliner cette proposition spontanée. C’est là que nous sentons le déroulement des ans : cette fraîcheur enfantine, nous n’y répondons plus qu’à peine !

La nuit tombe vite. Nous dînons de poulet grillé et de soupe. La croix qui surmonte le clocher, est illuminée de spots bleu et rouge.

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Anne Mc Caffrey, Les renégats de Pern

Une Irlandaise d’Amérique décédée à 85 ans en 2011 crée dès 1968, après ses trois enfants et son divorce, une fantaisie de science-fiction, mêlant ainsi les deux genres. Entre Star trek et Le seigneur des anneaux, La ballade de Pern crée un univers en douze volumes sur des milliers d’années.

Pern est une planète colonisée par l’humanité spatiale devenue « les Ancêtres » dont les descendants, coupés de la Terre, ont créé une société de colons semi-féodale où tout homme résolu peut entraîner avec lui des familles pour créer un « fort » qui se suffira à lui-même. Et cela sur un territoire non encore possédé par les Seigneurs régnants. Mais le redoutable de cette planète est un fléau récurrent, les « Fils » (du verbe filer), qui tombent du ciel et brûlent tout sauf l’eau, la terre et le métal. Le fort sert donc avant tout à se protéger du ciel qui vous tombe sur la tête et le jeune Jayge, saisi à 10 ans dans la caravane de son père, s’en souviendra à vie.

Des chevaliers-dragons, chevauchant les monstres cracheurs de feu qui calcinent les mycorhizes qui tombent en filaments, combattent le fléau. Les dragons sont une création du génie génétique humain aux premiers temps de la colonisation, à partie des lézards de feu, petites créatures intelligentes et affectueuses qui viennent de poser sur votre épaule et entourent votre cou de leur queue ; ils donnent l’alerte, parlent aux dragons et transportent les messages. Les habitants, qui ne possèdent aucune arme à feu ni laser, boivent du klah, se soignent au fellis et s’éclairent aux brandons. Vous voilà plongés dans Pern.

Les Renégats sont le dixième volume de la Ballade mais on peut le lire séparément sans connaître les autres. L’univers est bien décrit et l’intérêt du livre réside moins dans la science-fiction (encore qu’il y en ait) ou dans la fantaisie (présente aussi) que dans la psychologie des relations entre les personnages. L’auteur saisit filles et garçons dans leur fin d’enfance pour les mener à l’âge adulte en passant par une suite d’épreuves entrecroisées sur une trentaine d’années. Nous y faisons la connaissance de Jayge qui aime la liberté, d’Aramina qui entend et parle aux dragons, de Thella, sœur de seigneur partie du fort familial pour ne pas être mariée contre son gré, de Piemur le Harpiste (qui est une sorte de druide savant en tout), de Sherra la guérisseuse et de bien d’autres.

Ce tome conte la révolte de Thella et son ensauvagement, allant jusqu’à recruter des « sans-fort » (donc hors-la-loi) et à tuer tous ceux qui se dressent sur son chemin, même pour un regard que son arrogance ne saurait supporter. Ainsi du jeune Jayge qui deviendra pour elle un objet de vengeance personnelle. Pendant ce temps, le seigneur Toric veut augmenter son domaine et le jeune harpiste Piemur explore la contrée pour son maître Rohinton, jusqu’à découvrir d’anciens bâtiments abandonnés par les Ancêtres et jusqu’au SIAAV, le système d’intelligence artificielle activé par la voix, conçu des milliers d’années auparavant…

Une bonne série d’aventures pour adultes et adolescents qui vous font vivre dans un autre temps et un autre univers les éternels problèmes des relations humaines.

Anne Mc Caffrey, Les renégats de Pern (The Renegades of Pern), 1989, Pocket 2000, 414 pages, €7.95

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Premier jour de randonnée

Le bus nous conduit hors de la ville, au pied d’une cordillère au sommet de laquelle se dressent de grandes antennes relais. Il s’agit du mont Huitepec, à 2750 m d’altitude. Ce sera là notre première étape (!).

Nous poursuivons à pied par un chemin qui monte et sous la forêt. Il fait 19°, une température très agréable pour marcher. La grimpée, très pentue, est cependant rude en cette matinée du premier jour. Commencer par une pente pareille n’est pas très heureux. D’autant que le paysage vu du pied des antennes, sur la ville dans sa vallée, ne mérite pas cet effort ni cette présence industrielle. L’étape sera certainement à revoir. N’oublions pas que nous sommes le groupe des cobayes. Nous pique-niquons de sandwiches et de fruits sur le col, un peu plus bas pour ne plus voir les antennes.

Après la « sieste », un repos de près d’une heure passé à discuter de choses et d’autres tout en attendant nos guides de village, nous reprenons le sentier, à peine tracé, dans la forêt. Deux guides adolescents de Chamula nous accompagnent, moins pour nous montrer le chemin que pour nous « encadrer » et nous faire accueillir par les paysans rencontrés. Ceux-ci se méfient en effet plus ou moins de tous les Blancs, surtout ceux qui ne sont pas parqués dans des cars à touristes. Nous pourrions être des espions – on leur a tant parlé de la CIA… Dans chaque village, des jeunes vont nous accompagner ainsi, moyen pour eux de gagner un peu d’argent, de s’ouvrir au monde extérieur en observant de près de vrais étrangers et, pour nous, d’avoir des interprètes en langue tzotzil pour ne pas se méprendre sur nos innocentes pérégrinations. Mais ne nous leurrons pas, marcher ainsi « pour rien » est, pour un paysan attaché à la terre et au labeur quotidien depuis des générations, un luxe de « riche » qui dépasse son entendement.

En pleine forêt, juste au moment de la rupture de pente qui fait plonger vers la vallée, s’élève une chapelle. Elle devait être initialement en plein air mais a été enrichie aujourd’hui de béton armé. La chapelle ouverte est cependant une habitude indienne. La foule assiste à la cérémonie en dansant et en jouant de la musique sacrée.

A l’inverse, l’église fermée est considérée comme entrailles souterraines où réside le jaguar, dévoreur d’énergie, un endroit magique qui donne accès à l’origine, donc un lieu réservé aux initiés. La chapelle de la forêt comporte les trois croix rituelles de ce mélange christiano-maya qui est l’originalité de la région. On dit qu’elles représentent Chultotic le Soleil, Chulmetic la lune et saint Jean-Baptiste leur fils. Le maïs, bâton nourricier offert aux hommes par les dieux, était déjà représenté en forme de croix.

Douze bougies brûlent au pied des croix, elles-mêmes entrelacées de branches vertes et fleuries de « maril », des fleurs rouges dont on ne nous donne que ce nom indien, d’œillets et de camélias. Le sol de terre battue est jonché d’aiguilles de pin, non pour le confort des genoux lors des prières, mais pour y disposer les offrandes à la manière traditionnelle. Dans deux coupes se consument lentement des copeaux de copal, un arbre très résineux de la région, en guise d’encens. Les villages alentours montent ici pour y élever leurs prières mais aussi pour « s’ôter le mal » – physique ou spirituel – selon les habitudes chamanistes.

La descente, toujours dans la forêt, est aussi rude que le fut ce matin la montée. Le sentier est rendu plus glissant encore par les feuilles tombées. Epaisses, brillantes et sèches, elles tombent d’arbres du type eucalyptus appelé, dans la langue locale, « chiquinin ».

Elles tapissent le sous-bois d’une couche aussi crissante qu’instable. Les deux muchachos courent devant nous comme des cabris. Ils ne portent pas de sac et ont été élevés dans les montagnes. Leur jeunesse ne répugne pas non plus, sans doute, à nous montrer leur vigueur et leur connaissance de la forêt, ce qui est bien humain.

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Meurtre au soleil de Guy Hamilton

Agatha Christie met Hercule Poirot en vacances sur une île de la côte adriatique – avant la Seconde guerre mondiale, ce pourquoi le pays est un « royaume » qui délivre l’ordre imaginaire de « Sainte Gudrune ». Convoqué comme expert par ma compagnie d’assurance La Troyenne à Londres, le gros belge (Peter Ustinov) a pour mission d’enquêter sur la demande d’assurer pour 100 000 $ un faux diamant par un milliardaire croisant en yacht.

Il s’avère que ce diamant avait été offert par le vieux riche (Colin Blakely) à une actrice de revue avide et nymphomane, qui l’a quitté pour le premier riche venu trois semaines après son cadeau. En emportant le diamant, comme de bien entendu. Sommé de le rendre, elle a livré un faux. Poirot veut en savoir plus et s’invite dans l’hôtel chic de la côte adriatique tenu par une Américaine ex-girl de revue elle aussi (Maggie Smith), qui a très bien connu l’autre. La croqueuse de diamants Arlena (Diana Rigg) doit y séjourner avec son nouveau riche mari Kenneth (Denis Quilley) et la fille adolescente de ce dernier, Linda (Emily Hone).

Mais elle ne manque pas de flirter avec le beau jeune homme du groupe, sportif et souvent en slip pour exhiber son anatomie (Nicholas Clay). Toutes les femmes (mûres) l’admirent et il délaisse ostensiblement sa jeune épouse Christine (Jane Birkin), d’autant que son teint blanc ne lui permet pas de s’exposer au soleil. Lui nu, elle habillée de falbalas excentriques forment un étrange couple destiné à éclater aux yeux du monde, dont les oreilles retentissent de leurs engueulades vespérales.

Dans ce huis-clos, le spectateur s’aperçoit très vite que la star Arlena a donné à chacun un mobile pour la faire disparaître – ce qui ne manque pas d’arriver tant, chez Agatha Christie, le destin s’écrit comme un karma : nos actions conduisent à notre perte (ou à nos succès). Jusqu’à cet homo suceur de ragots Rex (Roddy McDowall) au foulard couleurs du drapeau américain qui écrit une biographie d’Arlena qu’elle refuse d’autoriser. Un jour elle se prélasse à pois dans la barque du beau Patrick, le lendemain elle fait pousser par le gros Poirot en peignoir de grand mamamouchi un pédalo pour gagner une crique en solitaire où elle s’allonge pour griller sur la plage en attendant Apollon. Qui ne tarde pas arriver en canot automobile avec Myriam la vieille épouse du producteur de revues (Sylvia Miles). Là, il s’avance sur l’arena vers Arlena. En soulevant son chapeau chinois extravagant, comme tout ce qu’elle porte, il aperçoit les yeux vitreux, le visage fixe, le souffle éteint. L’actrice a été étranglée ! Patrick demande à son accompagnatrice de rentrer seule à l’hôtel et de prévenir les secours.

La patronne de l’hôtel, connaissant les travaux d’Hercule lui demande de jouer les détectives afin d’épargner la réputation de son affaire et d’éviter à la police locale, peu compétente selon les normes de l’empire britannique à l’apogée de sa puissance, d’ennuyer tout le monde. Poirot se met en quatre pour trouver qui l’a fait. Or chacun a un alibi solide…

Comme d’habitude, retournement de situation in extremis lorsque « les petites cellules grises » reconstituent le puzzle machiavélique du mobile conduisant au meurtre et démontent la mise en scène préparatoire. La pipe, en hommage à Sherlock, joue un rôle inattendu. Dans de jolis paysages de la côte dalmate et avec quelques moments d’humour d’une brochette d’acteurs célèbres habillés dantesque par Anthony Powell, vous vivrez des moments de vacances solaires en quête du (de la ou des) coupable(s). Seule la musique de Cole Porter est mixée plus fort que les dialogues, ce qui nuit parfois à l’écoute.

DVD Meurtre au soleil (Evil Under The Sun), Guy Hamilton, 1982, avec Peter Ustinov, Colin Blakely, Jane Birkin, Nicholas Clay, Maggie Smith, StudioCanal 2010, 1h56, €10.07 blu-ray €18.05

DVD Hercule Poirot-Coffret : Le Crime de l’Orient Express + Mort sur Le Nil + Meurtre au Soleil, StudioCanal 2011, 6h21, €68,57

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Valentin mon amour

Nous ne sommes que le 13 février et la saint Valentin est le 14 mais demain tombe un dimanche – le jour du film. Aussi la note paraît la veille, pour vous donner des idées.

L’amour, il ne faut pas rêver, est un mot dans lequel chacun met ce qu’il veut, du plus évaporé au sérieux le plus profond, de l’éternel juré (hum !) à la réalité des ruptures, séparations et divorces.

Il y a l’amour de l’aimé(e), l’amour des autres, l’amour de soi. Il y a l’amour de Dieu, de la Vierge Marie et de maman. Il y a l’amour du chocolat, du dernier film à la mode et du doudou technique.

Tout est amour pour qui parle mal la langue et confond tout dans le même mot : l’amour affiché, l’amour assez gai, l’amour du sport, l’amour entreprenant, l’amour pomme entre un Adam et une Eve (hum !), l’amour télé.

Amour toujours ! pour une belle fête… des commerçants.

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Affaires de randonnée

C’est en effet le grand jour, la première randonnée à pied du séjour. Coincés en avion, jetés à l’hôtel, entassés en bus, nous avons bien besoin de nous dégourdir les jambes et de nous aérer un peu. Que faut-il mettre dans le petit sac à porter sur le dos ? Ce n’est pas un bien grand mystère dès que l’on a réalisé une ou deux sorties de ce genre. Mais souvent, ces sorties datent de la vie étudiante voire, pour certaines, du scoutisme enfantin. Alors, autant préciser. Nous sommes ici au Mexique, dans une région chaude la journée mais fraîche dès le soleil descendu à l’horizon. Peu de chances qu’il pleuve en cette saison et, vu la température, il est tout à fait désagréable de porter une cape de pluie. Nous serions plus mouillés dessous que dessus ! Donc, affaires légères.

Un sac de 30 litres suffit largement. Il comprendra la fourrure polaire (indispensable partout), un coupe-vent, les lunettes de soleil, le bob et la crème solaire. Le foulard est utile pour se protéger la nuque du soleil ou, éventuellement, le visage de la poussière. Nous emportons le pique-nique dans de petits sachets déjà préparés pour lesquels le couteau n’est même pas indispensable. Ne le prendront que les baroudeurs.

L’appareil photo est un luxe – mais bien agréable, comme tout ce qui est « luxe ». J’ai ce gros Nikon d’il y a 15 ans (depuis tombé en panne) qui pèse 1,5 kg avec son objectif zoom ; il est aujourd’hui remplacé par un Leica D-LUX 7 plus léger. Mais il existe aujourd’hui de légers appareils numériques qui sont bien plus pratiques pour un usage courant. En guise de « carnet de notes », j’ai ainsi un Sony DSC T1 (depuis remplacé par un DSC RX100). Porté à la ceinture, il évite de poser le sac pour prendre une photo. Pour compléter le sac, un peu de papier toilette (on ne sait jamais), du sparadrap anti-ampoules, quelques pochettes de désinfectant et voilà tout.

Pour boire, la gourde d’1 litre suffit. Les bébés encore au biberon et les plus soiffards prendront 1 litre et demi, mais il faut le porter et ce n’est pas très utile en ces randonnées courtes. Sans nier, loin de là, la nécessité de boire, surtout pendant l’effort, je me souviens quand même de mes diverses expériences en Europe, au Tibet et au Sahara. Boire sans cesse, comme ces Américaines qui tètent à longueur de journée leur demi-bouteille d’eau minérale, c’est physiquement inutile et psychologiquement infantile. C’est se créer une dépendance. Nous ne sommes pas dans un marathon où la dose d’efforts à la minute nécessite de se réapprovisionner sans cesse pour tenir la compétition !

Là, c’est l’archéologue qui parle : l’être humain est bâti comme un chasseur nomade, ce qu’il est resté durant des milliers d’années avant de se sédentariser tout récemment (6 ou 7000 ans pas plus sur 200 000 ans d’existence de l’Homo Sapiens Sapiens et peut-être 4 millions d’année pour ses ancêtres très lointains). Les chasseurs sont comme des lions : ils mangent deux fois par jour et ne boivent que toutes les deux à trois heures. Cela pour ne pas s’alourdir durant la marche ou la course, mais aussi pour que la machinerie du corps opère à plein rendement. Si vous habituez le corps à recevoir du liquide sans arrêt, il va chercher à l’éliminer par tous les moyens (mictions, transpiration). Si vous l’abreuvez à certains moments, par exemple durant les pauses, il va stocker le nécessaire et gérer le flux de manière efficace. Vous serez nettement plus en forme (moins « lourds ») et vos reins n’en fonctionneront que mieux.

C’est ce que m’ont appris les Touaregs du désert où l’eau buvable est rare. Inutile et gaspilleur de noyer le moteur : boire beaucoup lors des repas (pour la digestion, notamment des viandes et l’assimilation des alcools éventuels le soir), boire beaucoup le matin (parce que cela fait 8 ou 9 h que l’on n’a pas bu – puis ne boire (modérément) que durant les pauses entre les efforts. Aussi, un litre pour 5 à 6 h de marche suffit bien. Avec le petit-déjeuner et le dîner, cela fera sans peine trois litres dans la journée. Sauf à mettre dans la gourde de l’eau en bouteille (pourquoi pas ?), ne pas oublier d’emporter des pastilles de purification. C’est de la chimie « saine » : ce n’est peut-être pas idéal d’ingérer du chlore ou du permanganate de potassium, les désinfectants de l’eau les plus courants, mais c’est beaucoup mieux que d’attraper microbes et bactéries pathogènes. D’autant que « la courante » vous déshydratera alors au galop !

Ces détails triviaux ne siéent peut-être pas aux esprits sensibles ; mais à ceux-là, je dis « évitez la randonnée », contentez-vous de vous laisser trimbaler en bus climatisé de site culturel en parc de loisir ; ne venez pas faire la morale à ceux qui désirent vivre à plein. Le corps n’est qu’un outil pour l’esprit mais, comme tout bon ouvrier le sait, les « bons » outils s’entretiennent soigneusement. A nous de faire de même pour notre machinerie de chair, de nerfs et d’os.

Voilà le sac. Il ne devrait pas dépasser 3 ou 4 kg, gourde pleine et pique-nique au complet. Les montagnards rajouteront divers accessoires comme un tee-shirt de rechange, un sifflet si l’on se perd, une boussole, une couverture de survie, etc. Mais nous sommes dans une région où les villages sont proches et nous marchons en groupe accompagnés de guides locaux, tout cela est superfétatoire. Inutile de prendre un livre : en ces étapes rapprochées nous n’avons pas de « sieste » longue. Inutile de conserver sur soi le Guide du Mexique : ces villages accessibles à pied ne sont guère abordés par le tourisme et ils ne sont qu’à peine mentionnés ! On le voit, faire son sac est surtout une question de bon sens. La question n°1 est : de quoi ai-je besoin aujourd’hui ? La question n°2 : est-ce que je vais porter tout ça sans peiner ? Si vous répondez dans l’ordre, la marche restera un plaisir et ne deviendra pas une épreuve de fond.

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Nonsense covidé

Il semble que le Covid ait des conséquences neurologiques chez les asymptomatiques en plus des conséquences physiologiques chez les vraiment malades. Comment considérer en effet les délires de gens sensés sur le nombre de morts et les mesures sanitaires de confinement ? Personne ne sait comment le virus se propage et quelle est sa contagion, notamment depuis que ses mutations accélérées (anglaise, sud-africaine, brésilienne)  le rendent plus transmissible. Mais le quidam, œuvrant sur Internet, se prend pour le savant qui sait tout, affirmant de façon péremptoire que le masque ne sert à rien, que le confinement est imbécile, que le gouvernement cherche à contrôler les gens. Ces délires complotistes porteraient à rire s’ils n’étaient aussi graves.

Nous parlons quand même, au 1er février encore, de 76 000 morts du Covid en France (soit l’équivalent d’une ville comme Antibes ou La Rochelle !) et de 453 000 aux États-Unis (soit la population d’Atlanta et presque celle de Washington !). Nous n’évoquons ici que des pays aux statistiques relativement fiables, car celles qui paraissent en Chine, en Russie ou en Inde sont sujettes à caution. Ce pourquoi raisonner sur les chiffres bruts, sans aucun sens critique, ne peut qu’aboutir à des absurdités. Ainsi lit-on sur les réseaux sociaux, où je rappelle que la parole d’un imbécile vaut autant que celle d’un savant, que « les pays qui confinent n’ont pas plus de morts que les pays qui refusent de confiner ». Sauf que c’est faux, comme en témoignent les chiffres des États-Unis, du Brésil et du Royaume-Uni qui n’ont confiné que tardivement ou pas du tout, comparés aux pays plus soucieux de leur population qui ont pris des mesures à temps comme l’Allemagne, la France ou l’Espagne.

La lecture des statistiques semble n’être pas à la portée du premier ignorant venu, puisqu’il faut non seulement considérer la source (qui publie ?) mais aussi la fiabilité de l’administration du calcul (forte en France où elle est le fait d’un organisme indépendant, faible en Chine où elle est politique), et enfin la relativité des morts en fonction de la population. C’est ainsi que les pays densément peuplés connaissent des décès par Covid plus importants que les pays plus dispersés. Les contaminations ne se font en effet pas aussi facilement lorsque les territoires sont grands et que les contacts sont limités. C’est pourquoi des pays comme les États-Unis ou la France, aux territoires vastes, concentrent les contaminations dans les métropoles tandis que la moyenne nationale apparaît faible. Mais l’Italie du Nord ou la Belgique, où le réseau des villes est dense, se voient plus facilement contaminés.

Pourquoi donc véhiculer des absurdités comme si elles étaient des vérités scientifiques ? C’est qu’il s’agit de se faire mousser sur les réseaux sociaux, d’avoir son petit quart d’heure de célébrité éphémère, et surtout de tenter de prouver son opinion en ignorant tous les faits qui vont contre. C’est ce que l’on appelle le « biais de confirmation », un effet psychologique qui tend à ignorer tout ce qui ne va pas dans le sens que l’on veut. C’est ainsi que les vérités deviennent « alternatives » et que certains faits gênants sont considérés comme « faux » (fake), à l’imitation servile des ignares américains qui donnent le ton aux soi-disant avancés de toute la planète.

Il est vrai qu’hier être « avancé » signifiait être en faveur du progrès, voir progressiste, tandis qu’aujourd’hui être avancé signifie devenir rétrograde, contester toute technique et toute science considérée comme de « la domination mâle blanche » en faveur d’une élite minoritaire qui vise à la domination mondiale. Élite évidemment pédophile et nazie, ces deux mantras de l’insulte ultime des ignares qui ne connaissent même pas le sens des mots.

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Musée indien de San Cristobal

Une visite est prévue à la célébrité locale, Sergio Castro Martinez en sa maison de ville transformée en musée indien. Agronome de formation, il exerce ici depuis les années 1960, 45 ans déjà. Il soigne les petits bobos, il aide les ethnies indiennes à développer d’autres cultures vivrières et à tester d’autres procédés. Il construit des écoles dans les villages, panse ce qu’il peut, « surtout des brûlures, fréquentes chez les petits enfants autour des feux de cuisine, les enfants plus grands qui manient sans précaution les pétards et chez les adultes ivres qui tombent dans le feu », nous dit-il. Il a consacré l’une des pièces de sa maison traditionnelle – qui toutes s’ouvrent sur un patio – aux costumes des villages indiens.

Chaque communauté a le sien, tout comme elle a son saint patron, ses cultures de spécialité et son artisanat en propre. Un costume de carnaval Chamula est inspiré des soldats de Napoléon III. Sergio nous raconte, dans un français remarquable, l’histoire et les caractéristiques de chaque village. On sent qu’il est à son affaire et qu’il a, durant des années, poli son discours.

Par exemple, les Lacandons sont les derniers Mayas authentiques. Etudiés par Jacques Soustelle, ethnologue français, dans les années 1930, il ne subsiste qu’une dizaine de familles ruinées par la consanguinité et la polygamie. Elles continuent de vivre en forêt vierge, vêtues de simples tuniques blanches. Le costume du « prêtre maya » qu’il a recueilli est une tunique d’écorce souple sur laquelle sont peints le soleil, la lune et les étoiles. Le tambour qu’il fait retentir appelle le dieu de la pluie ; une carapace de tatou « lui sert de cave à cigares » – c’est là qu’il range son tabac sauvage roulé – ; sa mandoline est faite d’une calebasse. Suit dans une autre pièce une séance de diapositives qui a déjà beaucoup servie au vu des couleurs passées. Bancs et appareil de projection sont à demeure pour tous les visiteurs qui passent. Avec une recommandation du guide universel « Lonely Planet », ils ne doivent pas manquer.

L’exposé a pour but de mettre en perspective les rites et les coutumes des Indiens et – fin ultime – d’appeler aux dons pour que l’œuvre se poursuive. Nous les laissons dans une boite en carton en forme de tirelire, dans la « salle des trophées » où des photos de plaies « avant » et des ex-voto de reconnaissance « après » sont affichés, tout comme quelques articles de presse célébrant son action. Il y en a même un de la presse française mais j’ai omis de noter de quel organe. Cette approche un peu convenue (il est même cité dans le Guide Bleu en « museo », avec deux étoiles) est néanmoins intéressante. Sergio est un convaincu qui ne milite pour rien, sinon pour le droit aux Indiens de vivre selon les coutumes qu’ils choisissent de continuer. L’Etat mexicain n’a accordé aucune subvention à cet anarchiste qui n’est inféodé – pour l’instant – à aucun parti.

Pour l’instant, car il semblerait que Sergio Castro Martinez soit candidat aux prochaines élections locales sous l’étiquette du parti conservateur. C’est du moins ce qu’a lu Guillermo sur un tract affiché dans un coin. Efficacité ou conviction ? Il vaut peut-être mieux se rallier au pouvoir si l’on veut en retirer quelques subventions pragmatiques. Et le conservatisme n’est pas forcément ennemi des traditions locales, du moment qu’elles sont contenues et ne débouchent pas sur des revendications politiques « inopportunes » aux « amis ». Mais nous ne saurions juger de loin des méandres et subtilités des politiques locales où les intérêts bien compris des uns et des autres s’entremêlent sous le couvert des grands principes.

Non loin de là, nous visitons le « musée du jade », qui est surtout une boutique. Il est sis avenue du 20-Novembre et contient, au fond d’un couloir peu éclairé, une réplique de la fameuse « tombe du roi Pacal », inhumé sous sarcophage de pierre dans la cité de Palenque vers l’an 600 de notre ère.

Le défunt portait un masque de jade, des bijoux et un grand pectoral de jade vert. Cet hymne au jade ne pouvait que plaire au patron de la boutique, Herberto, qui a le profil maya et une corpulence toute américaine. Une précision pour les amateurs – très français – d’orthographe (curieuse, cette obsession phobique de l’orthographe éternelle) : on dit LE jade au masculin, mais ce jade est une matière éponyme pour désigner deux pierres différentes, LA jadéite ou LA néphrite. D’où la confusion fréquente entre masculin et féminin à propos du mot jade.

Nous rentrons à l’hôtel à la nuit tombée. Les rues se sont vidées. Les lycéens ont déserté les lieux où ils discutaient en fin d’après-midi, place de la cathédrale, où ils fumaient avec leurs copains, draguaient les filles, frimaient de toute leur jeunesse charmeuse devant les touristes des deux sexes. Juste pour se sentir exister. Que faire à San Cristobal, une fois la nuit tombée ? Hors les bars et les messes, point de salut.

Le dîner a lieu à l’hôtel, dans un grand hall au milieu de groupes de touristes ordinaires, ce troisième âge bourgeois qui se frotte de culture. La salle ne tarde pas à s’emplir de brouhaha, amplifié par le musicien obligatoire dans toute l’Amérique latine, dont les vibratos tuent presque toute conversation. Guillermo, à notre table, nous apprend cependant que Terres d’Aventure compte désormais 24 000 Clients contre environ 4 000 Dans les années 1980. Lui a commencé à travailler avec les fondateurs et a créé de nombreux circuits pour l’agence. A la soupe de légumes succède une tranche de porc rôti accompagné de pommes de terre. Le tout est un peu trop salé à mon goût. Est-ce pour donner soif et vendre ainsi de la bière ? La mousse de mangue – l’une des productions les plus fameuses de la région – est un digne final.

Décalage horaire persistant ? Ecarts brusques de pression dus aux changements d’altitude ? Excès de soleil ce matin ? Nous avions tous froid ce soir et envie de dormir. Las ! L’hôtel est bruyant et les habitudes latinos de parler fort dès le jour levé, sans aucun souci du sommeil des autres et comme s’il y avait toujours des vaches à traire dès potron-minet, est agaçante. Pour les pays catholiques de langues latines, tout se passe comme si le travail était un pensum de Dieu, une basse vengeance pour avoir péché originellement. Il faut donc mater les femmes pour leur Faute et se lever tôt pour être obéissant à Dieu qui commande le travail « à la sueur du front ». Un proverbe espagnol très commun déclare d’ailleurs tout net : « el que madruga, Dios le ayuda » – celui qui se lève tôt, Dieu l’aide. Ceux qui ne sont plus au lit ne peuvent supporter de voir les autres en prendre encore à leurs aises. Réveillés dès l’aube, nous avons donc du temps, beaucoup de temps, pour nous lever, ranger nos affaires et préparer notre sac de trek. Et, pour certaines, à l’idée qu’il va falloir marcher…

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Espoirs 2021

Les variants du virus font galoper les contaminations tandis que la vaccination patine pour diverses raisons industrielles et administratives, montrant combien la machine étatique est peu capable d’anticiper, de faire travailler ensemble des baronnies établies et de définir une stratégie au-delà d’une semaine. Malgré cela, il faut penser à l’avenir.

A partir de l’été prochain nous pouvons espérer un relâchement des contraintes de circulation et un redémarrage économique. Mais les mesures de soutien seront progressivement réduites puis retirées, montrant, comme l’anecdote favorite des économistes, quels sont les nageurs qui n’ont pas de slip lorsque la marée se retire. Nombre d’entreprises vont disparaître, réduisant l’activité globale, l’emploi, les impôts versés. Un nouveau monde va naître… en Europe. Car le reste du monde se porte plutôt bien, merci : la Chine en plein essor, les Etats-Unis résilients après le show du clown, les pays émergents qui continuent d’émerger.

Côté économique, la pandémie et ses conséquences ont accentué les tendances à l’œuvre. Les secteurs marchands les plus touchés ont été les services – trop nombreux, redondants, parfois inutiles – et les moins touchés ont été ceux qui sont apparus fondamentaux : l’agroalimentaire, la distribution, la santé, l’Internet – et les transports. La capacité industrielle compte plus que la communication, produire des masques et des vaccins est plus important que faire de « l’événementiel », de la spéculation, du traitement de données commerciales ou du « consulting ». Les filières d’études devraient se réorienter et les étudiants choisir des formations plus concrètes que Staps, psycho ou social… Sauf à rêver d’être fonctionnaire de bureau en « passant un concours » (en général juridique) – et à accepter leur soumission au bon vouloir des Yankees pour la technologie et aux Célestes pour les produits vitaux de consommation.

Côté politique, les Etats-Unis viennent de le montrer, capitalisme et démocratie divorcent. Longtemps ils ont marché de concert, la liberté permettant la curiosité pour la science, l’entreprise et l’exploration, tandis que l’égalité fraternelle assurait une redistribution des richesses collectives. Aujourd’hui, l’exemple emblématique de la Chine montre que l’essor économique est possible et que la santé est mieux assurée sans libertés. Aux Etats-Unis, le marché se porte bien et le désintérêt pour les droits des individus et des minorités ne cesse de grandir au profit d’une resucée du fascisme. Les droits et libertés ont été rigidifiés tandis que la souveraineté collective s’érodait par la concurrence « libre et non faussée » exigée de la mondialisation qui, en même temps, a affranchi le droit de propriété de toute limite en termes de devoirs et de fiscalité. Si les règles sont identiques, les puissances ne le sont pas, ce qui engendre la dépendance des salariés (dont les usines ferment pour être ouvertes dans des pays plus flexibles et à coûts plus bas) ou des sous-traitants (incités à auto entreprendre pour éviter toute garantie collective). Un quart des jeunes récusent les valeurs démocratiques au profit d’une radicalité afin d’assurer une redistribution autoritaire des fruits de la croissance. La démocratie ne sait plus maîtriser le capitalisme. Les inégalités sapent les valeurs citoyennes au profit du chacun pour soi et de la loi de la jungle, valeurs affectionnées par Trump en plus du machisme et de la suprématie de race de son camp – lui n’est qu’un dealer de ce que les gens veulent entendre.

La mondialisation a incité les Etats à déréguler, ce qui accroit l’influence des élites, plus riches et tenant plus de levier du pouvoir. Elle a réduit la légitimité du régime démocratique et l’intérêt pour la politique tout en attirant vers les propos anti-élite, anti-progrès et antiscience. Les libertés personnelles et les mécanismes institutionnels destinés à prévenir l’abus du pouvoir et les dérives autoritaires semblent devenus des entraves à une prospérité partagée. Or l’ajustement par les marchés n’est ni légitime ni économiquement efficace face à des chocs tels que le Covid ou les probables suivants. D’autres catastrophes sanitaires, climatiques, géopolitiques vont nous frapper plus fréquemment à l’avenir, et ils sont très différents des chocs d’accumulation de déséquilibres économiques tels que les bulles boursières ou les « crises » du pétrole que nous avons connues.

Le citoyen s’aperçoit que le rôle de l’État ne peut être remplacé par aucun autre pour répondre à cette exigence essentielle qu’est, dans toute société, l’avantage mutuel. L’avenir est à une maîtrise du capitalisme sous d’autres formes que celles que nous connaissons, devenues impossibles sauf à agir de concert partout sur la planète (ce qui n’est pas pour demain). Ainsi la richesse acquise sera moins taxée que la richesse transmise (ce qui apparaît plus juste et évite l’évasion fiscale ou l’expatriation des plus hauts revenus), le patrimoine mort (l’immobilier non occupé ou de loisir, l’or, les comptes épargne hors livret A) sera plus taxé que le patrimoine dynamique (l’investissement en actions ou en entreprises), l’accès aux biens essentiels comme la santé et l’éducation seront sortis du cadre marchand, des revenus de base pourront être envisagés.

Les institutions construites dans l’après-guerre ont répondu aux chocs d’accumulation. En Europe, modèle de libéralisme régulé, l’économie sociale de marché est inscrite dans les traités fondateurs. L’État se porte garant du cadre dans lequel les acteurs privés évoluent en toute autonomie et assure le fonctionnement efficient des marchés pour empêcher la constitution de monopoles. Mais son intervention est limitée en régulation conjoncturelle et protection sociale. Or le « capitalisme de plateforme » (Robert Boyer), qui propose des services numériques et logistiques à distance tout en fonctionnant en semi-monopoles d’acteurs-clés (tous américains) profitant des rendements d’échelle exceptionnels, incitent les États-nations à accroître leur intervention dans le domaine économique. En Europe, il apparaît nécessaire de bâtir une politique budgétaire et industrielle commune à long terme, pour résister par l’innovation technologique. Mais aussi pour répondre au besoin d’État fort que la pandémie a renforcé. La coopération et la complémentarité entre institutions monétaires et institutions budgétaires est préférable en taux faibles, risques déflationnistes avérés et dettes élevées. La sortie de la crise mettra à l’épreuve la capacité de chaque pays à intégrer les nouvelles filières technologiques et à débureaucratiser pour gérer cette grosse dépense publique tout en emportant le secteur privé dans sa dynamique.

Pas sûr que la France soit si bien placée – car la « réforme de l’Etat » reste un serpent de mer depuis des décennies.

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San Cristobal de Las Casas

Notre hôtel est le « Rincon del Arco », un peu excentré, une ancienne demeure coloniale datant de 1891 qui offre aujourd’hui 48 chambres et deux suites. Il ouvre de plain pied sur un patio verdoyant sans doute très agréable pour qui séjourne un peu. Mais la ville a peu de choses à montrer et l’on fait le tour de ce qu’il y a à voir en deux heures. Une fois installés dans nos chambres, nous allons nous y promener, chacun selon ses affinités. Les rues coloniales sont bordées de maisons basses aux fenêtres grillagées et aux murs peints de couleurs vives pour casser leur austère fermeture.

Je me dirige assez vite vers le centre névralgique de la ville, le Zocalo – appelée ici « Place du 31 mars » (jour de fondation de la ville) – où se dresse la cathédrale.

Chapelle bâtie dès la fondation de la ville, agrandie et redécorée en 1639, modifiée au 19ème siècle, éprouvée par les tremblements de terre, il ne reste plus guère que le clocher comme vestige de la première construction ! La façade ouest, repeinte en 1980, est toute en meringue et couleurs. Le stuc blanc moule voluptueusement les niches où paradent divers saints austères. Un photographe italien a installé son appareil Nikon sur un pied et, flanqué de son accorte compagne, attend que le soleil couchant nimbe de teintes chaudes la façade que les nuages éteignent. Cela ne manque pas de se produire et nous, qui avons été patients avec lui, profitons de l’aubaine.

Sur le parvis, une femme venue d’un village voisin vend des colifichets artisanaux aux touristes. Elle est accompagnée de son enfant, un beau petit gars aux yeux noirs. Le portail sud, qui ouvre sur le Zocalo, date de 1920.

L’intérieur de l’église est empli de délicates chapelles comme affectionnent les Indiens. Ils ont chacun élu leur saint ou leur saint personnel et viennent régulièrement les prier, les remercier, allumer devant leur effigie une bougie, petite lueur tremblotante de présence et d’espoir. Un Christ aux outrages, souffrant péniblement sous la Croix, recueille nombre de suffrages. Pour le préserver de l’usure de la foi qui touche et polit, on l’a mis dans une cage de verre. Est-il en « pasta de caña », cette poudre de maïs agglomérée par des résines et stuquée qui était la spécialité des artistes indiens du 16ème siècle ? Peut-être ce Christ souffrant est-il l’image où se reconnaissent ces descendants des Mayas dans l’état déshérité du Chiapas ? La chaire en bois sculpté est extravagante, soutenue par un aigle. Elle date de 1708.

La Vierge des Sept Douleurs trouve échos chez les populations indiennes. Le chiffre sept scande le temps sacré chez les Chrétiens mais sert aussi de marqueur tribal chichimèque : à l’aube des temps, des sept cavernes originelles sont sorties les sept tribus qui ont peuplé le Mexique central. La déesse des subsistances est appelée « Sept Serpents ».

Avec le soleil tombé derrière l’horizon se lève le froid de l’altitude. Celles et ceux qui avaient laissé la fourrure polaire à l’hôtel, lorsqu’il faisait si chaud à 15h, le regrettent derechef. Thomas est un peu en retard au rendez-vous sur la place pour avoir cherché une fille du groupe qui est peu soucieuse de l’heure et ceux qui ont froid commencent à s’impatienter.

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La vie est un long fleuve tranquille d’Étienne Chatiliez

Un film culte des années 1980 qui décrit la France sous Mitterrand : l’éternelle lutte des classes entre les populos et les bourgeois, les assistés de la débrouille et les culs coincés insérés dans le fonctionnariat, les hédonistes et les cathos. La scène se passe à Bapaume, dans le nord de la France, près de la rivière Deûle, dans une région industrielle où les inégalités se voient le plus. Avec une satire féroce du machisme d’époque où les mandarins imposent leur domination sur les femmes soumises, le médecin sur l’infirmière réduite au rôle de poupée gonflable, le chef de famille bourgeoise qui dirige sa maisonnée en réduisant son épouse devant Dieu et devant les hommes au rôle de pondeuse et d’émotive.

Outre la nostalgie des années de sa jeunesse avec ses « arabes » intégrés et ses voitures typées (la 2CV du curé, la 505 familiale du bourgeois, la 404 commerciale de l’arabe), sa racaille inventive et somme toute sympathique, ses métiers bien établis (directeur, chef de clinique, instit, curé), l’intérêt du film est de cueillir Benoit Maginel à sa sortie d’enfance, avant qu’il ne devienne drogué et instable. A 13 ans, il a l’air décidé et mignon, alliant le meilleur de ses deux milieux d’adoption : le prolo et l’aristo.

Chacun connait l’intrigue, rabâchée à l’envi comme ses répliques cultes (« lundi, c’est ravioli »). L’infirmière favorite (Catherine Hiegel) du gynécologue baiseur (Daniel Gélin) en a marre de se faire bourrer et de devoir avorter si accident, alors qu’elle aspire au mariage. Retenue jusqu’alors par l’épouse du médecin, très malade, elle se venge lorsque celle-ci meurt et que le bon docteur ne veut rien changer à ses habitudes, « Je ne pourrai jamais la remplacer » répète-t-il à l’envi à chaque condoléance, comme une litanie. Il avait en effet tous les avantages du couple sans aucun des inconvénients, faisant absolument ce qu’il voulait sans que bobonne puisse y redire. Mais Josette – qui ressemble furieusement à une mienne patronne œuvrant dans les arts de la fin des années 1970 – se venge. Elle envoie une lettre à chacun des protagonistes pour dire qu’elle a délibérément interverti les bracelets et les identités de deux bébés nés le même jour à la clinique du docteur qui n’a rien vu : Maurice Le Quesnoy devenu groseille, Bernadette Groseille devenue Le Quesnoy. Les deux gamins ont été élevés chacun par leur famille supposée et, douze ans plus tard, se retrouvent effarés.

Chez les Groseille, on se disait aussi que le Momo était le plus futé et le plus débrouillard du coin, conseillant à Ahmed l’arabe du coin (Abbes Zahmani) de faire sauter sa vieille 404 pour toucher l’assurance, pompant le compteur EDF de la cage d’escalier pour éviter de payer. Chez les Le Quesnoy, on se disait aussi que la Bernadette avait des pulsions de pute avec la puberté qui venait, allant jusqu’à se maquiller et évoluer à poil devant la glace dans la chambre de sa mère un jour qu’elle n’avait « rien à faire ». Conseil de guerre chez les deux familles : les prolos veulent faire argent de tout, donc « vendre » Momo ; les aristos veulent surmonter les épreuves que Dieu leur envoie et profiter de leur aisance pour faire le bien des deux enfants. Les Le Quesnoy gardent donc Bernadette et feignent d’adopter Maurice.

Si le garçon s’adapte sans problème, heureux de la vie tranquille et un brin amoureux de sa vraie mère, bien plus sexy que la grosse précédente, la fille Bernadette (Valérie Lalande), lorsqu’elle l’apprend, répugne à considérer ces animaux en bauge de Groseille qui se pelotent devant tout le monde et crachent sur « la pouffiasse » de la télé. Maurice vole de l’argenterie, d’ailleurs donnée en cadeau de mariage ; Bernadette déprime et développe une névrose obsessionnelle compulsive de propreté. La pauvreté est une tache qu’il faut laver, tel un péché originel.

C’est bien sûr la caricature du milieu bourgeois catholique bon chic bon genre qui fait le sel du film. Il sera repris avec le même gros succès populaire dans Les visiteurs en 1993. Jean (André Wilms) et Marielle Le Quesnoy (Hélène Vincent) ont cinq enfants aux prénoms de saints révérés du calendrier chrétien : Paul, Pierre, Mathieu, Bernadette, Emmanuelle. Tous ont leurs « activités » pieuses : patronage, kermesse, musique, stage de canoë catho en été. Ils sont pénétrés d’idéologie, Pierre dira même à sa mère qui n’en peut plus : « Enfin maman, il faut savoir souffrir. Le Christ aussi a souffert pour nous sur la Croix. La vie n’est pas un long fleuve tranquille maman ! »

Le curé holé holé (Patrick Bouchitey) est en phase avec les années post-68 qui fleurirent sous Mitterrand : enthousiaste, guitariste, metteur en scène, il motive les adolescents comme les rombières en faisant rugir sa 2CV. La bonne, Marie-Thérèse enceinte (Catherine Jacob), « jure » qu’elle n’a jamais rencontré un garçon, croyant faire avaler qu’elle est une nouvelle vierge Marie – puisque sa patronne y croit. Les Groseille sont présentés en antithèse avec leurs six enfants surnommés Franck relâché de prison (Axel Vicart), Million (Tara Römer), Toc-toc (Jérôme Floch), Momo. Les garçons volent et truandent en bande tandis que les filles font la coiffeuse, se maquillent en stars platinées et draguent le garçon à thunes. Si les cathos sont coincés, les prolos sont débridés.

Maurice, malin, comprend qu’il doit prendre le meilleur des deux milieux pour s’en sortir : l’éducation bourgeoise et son ouverture au monde (le dériveur, la médaille de baptême, Le Touquet), la démerde prolo et les limites avec les règles. Il met en contact les enfants de ses deux familles et dévergonde son frère aîné Paul, 16 ans (Guillaume Hacquebart), qui se prélasse presque nu avec la fille Groseille (Sylvie Cubertafon) et accepte ses caresses et baisers jusqu’à se révolter contre son père qui voudrait l’empêcher de sortir en chemise à col ouvert. Pierre (Emmanuel Cendrier) se bourre à la bière au grand dam de sa mère tandis que Mathieu (Jean-Brice Van Keer), trop petit pour savoir nager, est quand même emmené avec les grands dans la Deûle « interdite à la baignade ». Tous sniffent de la colle dans le garage Le Quesnoy avant que Momo n’apporte des « cadeaux » pris à sa famille à ses frères et sœurs Groseille ; la petite Emmanuelle (Praline Le Moult) elle-même échange sa poupée blonde cadeau de Noël contre une poupée pouffiasse à la tignasse décolorée. Mais donner aux pauvres est bien vu par l’idéologie et les parents sont coincés.

L’une des dernières scènes met en scène le gamin en caméléon avisé : il ébouriffe ses cheveux bien lissés et ouvre sa chemise bleu ciel avant d’arriver chez les Groseille ; il repeigne sa raie et referme ses boutons de col avant de retourner chez les Le Quesnoy. Cette séquence est la plus séduisante du film. Bien plus que la dernière scène où Josette boit un alcool face à la mer au Touquet en écoutant brailler Mireille Mathieu sur une chanson révolutionnaire, revanche consommée, le vieux docteur décati et soumis assis derrière elle.

DVD La vie est un long fleuve tranquille, Étienne Chatiliez, 1988, avec Benoît Magimel, Hélène Vincent, André Wilms, Valérie Lalande, Tara Römer, Jérôme Floch, Sylvie Cubertafon, Guillaume Hacquebart Emmanuel Cendrier, Jean-Brice Van Keer, Praline Le Moult, Axel Vicart, Claire Prévost, Christine Pignet, Maurice Mons, Daniel Gélin, Catherine Hiegel, Catherine Jacob, Patrick Bouchitey, Abbes Zahmani, TF1 studio 2003, 1h28, €10.05

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Le sens des mots dans l’inculture ambiante

J’ai pu approfondir, lors d’une conversation autour d’un plat d’huîtres (faute de grives), combien la mode est dépendante du scandale, quels que soient les faits réels. Elle était d’avoir été « violé » il y a quelques années, tandis elle est aujourd’hui d’avoir subi « l’inceste » (un sur dix en France !). Pourquoi ne pas dénoncer le scandale, s’il est avéré ? Or j’ai quelques doutes… Être une « victime » est tellement valorisant quand on n’a plus que cela pour exister ! Honnêtement, qui connaîtrait Springora si elle n’avait pas baisé à 14 ans avec Matzneff ? Ou la fille du si célèbre Bernard Kouchner si son jumeau n’avait pas subi la version post-68 de l’hédonisme de plage ? Ou l’ignorée Coline dans l’ombre de Richard Berry ?

Je me souviens que, lorsque j’avais 17 ans et que je supervisais un jeu d’Eclaireurs, une fillette de 11 ans m’avait déclaré tout uniment « avoir été violée par deux garçons ». Comme elle me disait cela sans émotion autre qu’une réprobation convenable, je l’ai interrogée calmement pour en savoir plus car je considérais que c’était grave. Il s’est avéré qu’elle confondait « violer » avec « violenter », mot qu’elle avait sans doute entendu à la télé ou chez des adultes sans en comprendre le sens.

Quant à « l’inceste », les média se sont emballés sans cause en déclarant dans les premiers jours que, selon Camille Kouchner, Olivier Duhamel avait « violé son fils » – il s’est avéré, les jours suivants qu’il n’y avait eu que caresses et non pénétration (donc pas « viol ») et que le garçon n’était pas son fils mais son beau-fils. Ainsi grimpe-t-on aux rideaux pour la réprobation maximum avant de retomber dans un réel plus nuancé mais moins vendeur… S’il suffit de donner son bain au bébé tout nu, d’embrasser sa fille « sur la bouche » comme Richard Berry, ou de prendre en photo ses enfants en maillot de bain sur la plage, c’est que le sens des mots n’existe plus que dans le regard de celui qui juge selon ses propres lunettes sexuelles ! Ou de ses comptes familiaux à régler en profitant de la mode du scandale… 30 ou 50 ans après quand on s’appelle Rutman, Kouchner, Rojtman ou Springora. Quant au droit, il passera autrement que comme cet « œil pour œil, dent pour dent » du Talmud mais des mois après, voire des années, et sans jamais que l’on en entende vraiment parler : plus assez médiatique, le bas de page. Le mal sera fait.

Tout récemment, un complotiste mais cette fois « adulte » (si l’on peut dire) aussi con que peloteur (« faire une pelote avec », selon le sens originel), a cru déceler un scandale dans « l’invention » d’un virus il y a une quinzaine d’années par l’institut Pasteur qui en a déposé un brevet. Vous vous rendez compte ! « Inventé » un virus ! Cela ne prouve-t-il pas que la science complote avec l’industrie pour rendre malade les gens afin de leur vendre des vaccins très chers pour la plus forte rentabilité de Big Pharma ?… Sauf qu’en français correct, « inventer » signifie découvrir, pas plus, pas moins. Si j’ai été moi-même « l’inventeur » du site préhistorique d’Étiolles en 1972, avec une trentaine d’autres personnes, cela ne signifie pas que j’ai créé de toutes pièces une couche archéologique à un mètre sous la terre vierge avec ses silex taillés et ses foyers brûlés. Cela signifie tout simplement, en français correct, que j’ai « découvert » le site avec les autres.

Mais la culture de masse, véhiculée par la soi-disant « éducation » nationale depuis une bonne génération, fait que le sens des mots est ignoré au profit des mots-valise que véhiculent les médias pressés – pressés surtout de faire du scandale pour vendre plus de minutes d’antenne ou de rames de papier pour la pub. Les esprits faibles et surtout incultes s’y laissent prendre ; ils font résonner sur les réseaux sociaux leurs paroles ineptes aussi fortement (voir plus parce qu’ils sont repris par d’autres ignares) que la parole des spécialistes ou des gens qui savent tout simplement parler.

Cela me met hors de moi, mais que voulez-vous faire contre l’ignorance crasse d’adultes contents d’eux ? Contre les fausses vérités des gens orientés politiquement ? C’est perdre son temps et son énergie que de tenter de contrer la croyance de quidams qui de toute façon n’écoutent que ce qu’ils veulent entendre. Ce pourquoi toute critique est vaine et je trouve préférable de suivre mon chemin sans prêter attention à ces crétins qui croient qu’ils ont découvert la pierre philosophale parce qu’ils ont survolé (lire est trop fatiguant et force trop à « réfléchir ») un obscur site Internet qui va contre les idées « dominantes ». Et qu’ils croient devenir « dominés », « colonisés » ou même « racisés » s’ils y souscrivent !

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Zapatistes au Chiapas

San Cristobal de las Casas est une ville espagnole, au plan colonial en damier autour de la place d’Armes. Fondée le 31 mars 1528 par le capitaine Diego de Mazariegos, elle a été baptisée du nom du saint patron local, Christophe, et du patronyme de l’évêque espagnol du Chiapas, protecteur des Indiens, Bartolomé de las Casas.

Le contentieux entre le Chiapas et l’état central ne date pas d’hier puisque, peu après le rattachement de la région au Mexique (elle dépendait de l’audience du Guatemala au temps de la colonie espagnole), la loi Lerdo privera, en 1856, les communautés indiennes de l’« ejido », ce territoire commun.

Cela entraînera déjà la révolte indienne des Chamulas en 1867. Pourtant, l’état du Chiapas est le plus gros producteur mexicain de café, cacao et bananes ; il produit 60% de l’électricité issue des barrages et la moitié du pétrole de l’Etat fédéral. Les réformes agraires n’ont jamais été appliquées dans cet état de grandes plantations où travaille une main d’œuvre indienne attachée au domaine par l’endettement permanent. La ville de San Cristobal de Las Casas est célèbre dans les media français pour avoir été le centre du soulèvement zapatiste qui a tenu en haleine la presse et l’opinion.

Le 1er janvier 1994, l’Ejercito Zapatista de Liberacion National (nous verrons souvent ce sigle EZLN tagué sur les murs), s’empare de San Cristobal avec un millier d’hommes cagoulés. Il demande la redistribution des pouvoirs et des ressources de l’Etat, trustées par quelques grandes fortunes. Chassés par l’armée, ils se réfugient dans la forêt d’où ils mènent quelques actions de guérilla. Un cessez-le-feu sera signé en 1995.

Cette révolte, menée par quelques intellectuels de Mexico, aidée par l’évêque et formée par des guérilleros guatémaltèques venus par la frontière voisine, fait référence à la tradition mexicaine comme au mouvement guevariste. Emiliano Zapata se rebelle en 1910 en faveur des paysans sans terre, allié à Pancho Villa, mais il sera vaincu par le général Carranza qui établira la nouvelle constitution de 1917. Ernesto Guevara, dit le « Che », est le théoricien de la guerre révolutionnaire et l’un des héros de l’indépendance de Cuba. Il avait aboli les grades dans l’armée révolutionnaire cubaine et se faisait seulement nommer « El Commandante ».

C’est par respect pour lui que le chef des Zapatistes du Chiapas s’est donc désigné comme « sous-commandant », un grade qui n’existe pas dans la hiérarchie militaire mexicaine. Il serait – mais rien n’a été établi avec certitude, selon Guillermo – un universitaire nommé Rafael Sebastian Guillen Vicente. Peut-être un nom de façade, même inventé pour donner quelque chose en pâture aux media…

La révolte zapatiste a des racines historiques qui datent de la colonisation et de la résistance des populations locales, protégées par la forêt tropicale et les frontières proches du Guatemala. Mais, plus récemment, la révolte tient en quelques facteurs qui se conjuguent :

1/ un état du Chiapas marginalisé dans la fédération mexicaine,
2/ une très forte hiérarchie sociale comme « naturalisée » en distinctions ethniques (« ladinos » blancs et grands propriétaires ; « mestizos » contremaîtres ou commerçants ou administrateurs moyens ; « indianos » considérés comme archaïques, bornés et paresseux),
3/ un clientélisme de l’Etat central envers l’élite propriétaire des grands domaines qui a envoyé l’armée dans les années 1970 pour expulser les familles indiennes squattant les grandes propriétés, malgré les décrets de Mexico pour partager les terres depuis 1917,
4/ une pauvreté persistante à la base, favorisée par l’accaparement historique des terres et sans aucun espoir d’en sortir malgré l’essor des productions locales (cacao, banane, pétrole),
5/ l’influence de la religion sur une population peu éduquée qui renforce sa croyance au miraculeux toujours possible, le soutien de l’évêque du Chiapas Monseigneur Samuel Ruiz, théologien de la libération, soutenu par des étudiants marxistes venus de Mexico et par les guérilleros de l’Unité Révolutionnaire Guatémaltèque.

La « théologie de la libération » partait d’un sentiment de solidarité fort chrétien avec les pauvres et les laissés pour compte. Mais, comme souvent, le mouvement même a perverti les principes d’origine pour devenir autre chose. En mars 1997, le cardinal Ratzinger, devenu Pape sous le nom de Benoît XVI, déclarait : « la théologie de la libération s’inscrivait dans un mouvement de l’histoire de notre temps. Notre vigilance s’est accrue du fait, aussi, qu’elle suscitait beaucoup d’espérance et d’idéalisme dans la jeunesse. Certes, les chrétiens doivent réaliser leur foi dans la vie politique et sociale, surtout dans des contextes de pauvreté et d’injustice. Mais la politisation de la théologie et la théologisation de la politique sont des dérives dangereuses et inacceptables. J’ai d’ailleurs été surpris que les défenseurs de la laïcité ne protestent pas davantage contre les prétentions de la théologie de la libération à dominer la vie politique ! » (L’Express 25.04.05 p.26)

Le « mouvement social », selon ses théoriciens, forcerait la conviction des élites raisonnables par la médiatisation internationale. Mais les révoltes de la faim n’ont jamais abouti à des mouvements structurés capables de peser dans la durée. Elles ont ce côté anarchiste du paysan attaché à sa commune, sans vision globale pour le pays, le fameux syndrome du « sac de pommes de terre » énoncé par Karl Marx à propos des paysans qui ont plébiscité le futur Napoléon III. « La 4ème guerre mondiale a commencé », déclarait emphatiquement en août 1997 le sous-commandant Marcos au Monde.

Il citait pêle-mêle « le libéralisme », « les marchés financiers », les « nouveaux maîtres du monde », « le mode de vie américain ». Il s’agissait, pour lui, d’établir ici et là des « poches de résistance » au « néolibéralisme » liées aux particularismes locaux, sans expliquer le moins de monde la contradiction entre le local et le global. Il avait seulement la foi en « la raison » contre la force, comme si Che Guevara et ses « foyers » d’insurrection étaient encore d’actualité, comme si cette stratégie révolutionnaire avait fait la preuve de son efficacité à terme. La date de l’insurrection du Chiapas, le 1er janvier 1994, a ainsi été choisie parce que l’entrée en vigueur du traité ALENA coïncidait avec le 35ème anniversaire de la révolution cubaine. Dix ans après la révolte zapatiste au Chiapas, force est de constater que la conjonction de la pacification du Guatemala et de la relative prospérité apportée au Mexique par l’ALENA, plus quelques mesures sociales de bon sens prises par l’Etat fédéral, ont réduit la révolte à peu de chose. Las ! L’utopie, c’est beau comme une enluminure, c’est exemplaire comme un mythe, voyez Gavroche ou Jeanne d’Arc – mais cela ne fait bouger l’histoire d’une société que si elle est déjà prête à basculer. Il manque au Mexique cette préparation au basculement, ce ressentiment socio-économique généralisé, cette perte d’espoir global cumulée à cette espérance sensée que fournirait un projet alternatif. Que peut-il donc élaborer comme projet positif, ce gauchisme romantique dont les restes fossilisés règnent toujours à Cuba ?

Que peut-il proposer de plus attractif que cette prospérité immédiate et concrète, liée au traité ALENA avec les Etats-Unis et le Canada ? On peut regretter ce prosaïsme de ménagère et de père de famille par principe, songer que la liberté de vivre à son rythme est une belle aspiration humaine – mais n’est-ce pas un luxe de riches ? La liberté ne prend tout son sens qu’avec la prospérité. Il est aisé et romantique d’être « gauchiste » dans nos sociétés repues sur lesquelles veillent des Etats policés, protecteurs de statuts et redistributeurs. Mais on ne va pas contre une société entière. Le poids démographique compte dans une démocratie, 8 millions d’Indiens sur 106 millions d’habitants ne vont pas renverser le régime. Mieux vaut négocier des réformes ponctuelles et concrètes que de se perdre dans les illusions du songe.

C’est ce qu’a fait le président Lula au Brésil comme tous ces nouveaux gouvernements de gauche qui naissent en Amérique du sud. Pragmatiques, ils ne confondent pas « l’ultralibéralisme » et l’économie de marché. Le premier serait le droit du plus fort interprété par les pétroliers texans et leurs idéologues néo-Cons (bien que le mot figure dans presque tous les discours, sa définition varie avec les interlocuteurs) ; la seconde est le seul outil efficace pour créer de la richesse (s’il en était un autre, cela se saurait). Point de capitalisme sans règles, le commerce a nécessité du droit et de l’Etat, tous les gens instruits le savent. Il faut donc aménager le capitalisme pour sa propre culture et adapter les mesures économiques pour qu’elles conjuguent efficacité et pragmatisme. Lula sait que le Brésil dépend de l’étranger pour ses échanges, donc pour sa richesse.

Il accepte alors les directives du FMI mais il les applique en souplesse et en faisant les compromis politiques nécessaires avec la société comme avec les financiers. Or, ce qui intéresse les financiers, ce n’est pas l’application dogmatique de principes libéraux (naïveté bien française véhiculée par des intellectuels en chambre) mais le risque qu’ils prennent en investissant les capitaux. Ils considèrent avant tout l’efficacité pratique des économies à produire de la richesse et des emplois, et celle de chaque entreprise à faire des bénéfices, à innover et à investir. Deng Xiao Ping, chinois et communiste, successeur de Mao, l’a parfaitement compris par cette remarque qui est devenue l’adage de la nouvelle Chine : « peu importe qu’un chat soit blanc ou jaune, pourvu qu’il attrape des souris. » Ce n’est pas l’idéologie qui crée des emplois et de la richesse pour tous, c’est l’économie adaptée à la société par des hommes politiques responsables de l’intérêt général. Le « Grand Bond en avant » a été une régression sans précédent et les Chinois l’ont toujours comme repoussoir ultime.

Quant à la sympathie internationale, « elle a été aliénée, me dit Guillermo, parce que le sous-commandant Marcos a soutenu le terrorisme de l’ETA, cela l’a déconsidéré. »

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Steff Rosy, Méthana – L’appel de l’univers

Qui n’a jamais rêvé d’être extra-ordinaire, rejeton d’un dieu et princesse interstellaire ? C’est ce que réussit Steff Rosy dans ce premier roman naïf et emballant de science-fiction pour ados. Marie est une jeune fille ordinaire née en 1979 (comme l’auteur), un père militaire qui fait déménager souvent, une petite sœur et un petit frère dont elle craint l’avenir. Elle est bonne en math et habile en judo, et a toujours été très proche de son arrière-grand-mère Rosy, morte à 83 ans lorsqu’elle en avait 5. Elle en avait eu la prémonition, comme il lui arrive parfois. C’est alors qu’un soir, ou plutôt une nuit, elle rêve d’un lion. Il la regarde et ne la dévore pas. Elle a 15 ans et a décidé ses parents à l’inscrire à un internat militaire dans les Alpes pour préparer le bac sans tous ces déménagements. Le lion est son totem de feu, son signe d’août, son moi profond.

Commence alors une double vie dont rêveraient nombre d’adolescentes et même d’adolescents. L’internat est rythmé par les horaires, les cours, l’uniforme ; c’est une discipline dans laquelle Marie excelle, un brin maniaque, en tout cas organisée et toujours forte en calculs. Elle se fait des amis, un garçon « hyper bien fait » p.58 et une fille (noire), un amoureux mystérieux. Un jeu de divination la fait se remémorer ses « dons » pour la prescience ; elle « voit » ce qui s’est passé pour un copain, elle s’initie à la lecture des tarots, puis à l’écriture automatique. C’est à ce moment que le lecteur se dit qu’il entre dans un univers à la Harry Potter où les vieilleries de la fantaisie vont mettre un peu de piment dans l’existence routinière d’un internat de province. Nous sommes page 75 sur 462.

Tout faux ! Lorsque Marie s’initie à l’écriture automatique – qui parait simple, faites le vide en votre esprit et laissez courir le crayon sur la feuille – ne voilà-t-il pas que mémé Rosy lui parle ! Née en 1912, l’ancêtre a une double vie, même après sa mort. Car la mort terrestre n’est rien au regard de la Source qui est l’énergie primordiale et cosmique, en bref Dieu. C’est que Marie n’est pas n’importe qui… Son incarnation terrestre est une mission : ramener dans le droit chemin de l’Amour, du « respect » et de la bienveillance pour la Paix universelle une humanité qui se perd dans le pouvoir, l’agression et l’orgueil. Rien que ça. Sauver le monde avant 2019, ou peut-être 2049 dernier délai. Pour cela devenir aimant, écologique, spirituel – en bref tous les poncifs de l’idéalisme New Age revu ère Trump. Cela fait un peu cliché mais ça marche ; après tout, l’auteur écrit pour les ados.

Elle en a adopté le vocabulaire, qui fera vite daté, comme « ah d’accord », « alors je me présente, « sinon je me présente », mais « soyez comme vous êtes », « donc attention », où tout est « hyper » mais chaque baiser « langoureux », où les gars sont très « musclés » et ont tous « le visage carré » (les filles sont simplement « sportives »), disent des « trucs de fou », alors « elle fait style de rien », ou sont « trop » quelque chose, mais sans cesse avec « respect » – mot fétiche repris maintes fois – qui « échangent » juste pour échanger mais on ne sait jamais quoi, tout en interjetant « t’inquiète », « profite », et surtout « écoute ton cœur » (la raison on s’en fout). Et ponctué par le déjà vieilli « lol » d’il y a quinze ans. Ce n’est pas très littéraire mais urgent, phrases raccourcies et mot-valise approximatifs. Les ados « adorent », autre mot fétiche employé à tout va.

Malgré ma douce ironie, j’aime ces créateurs d’univers chez qui l’action court, échevelée, parmi les êtres plus parfaits les uns que les autres, filles et garçons d’une beauté de statue grecque avec un physique de thriller américain, jonglant avec les armes laser des étoiles tout en rêvant au Roi lion ou à La Petite sirène. Marie, durant son sommeil d’internat, est transportée en vaisseau spatial et vit plusieurs semaines le temps d’une nuit à s’entraîner avec son frère jumeau et son amoureux éternel devant ses amies extraterrestres et son père archange… Défilent les wikifiches des minéraux bons pour le cerveau, la hiérarchie des Trônes et des Dominations, les multiples démons autour de Belzébuth (que j’aime à écrire Bézléputh) et divers poèmes d’anthologie amoureuse que s’échangent par écrit (le mél n’existe pas à l’internat ?) un Terminale avec une Seconde. Nous sommes entre Avatar, Star Trek, La Guerre des étoiles, les dessins animés Disney et les séries télé yankees favorites de TF1. L’Amour est une bombe A puisqu’écrit à majuscule, avec baise torride et lente de désir et bracelets d’union énergétiques irradiant. Un rêve.

Car Marie est un être de Lumière opposée à tous ceux des Ténèbres, selon la vieille dichotomie biblique de Dieu et de Satan, la liberté étant un piège cosmique pour choisir le Bien plutôt que le Mal. Dans cette vision paternaliste, les humains sont considérés comme des enfants ou des handicapés barbares. Les pyramides d’Egypte ne peuvent, par exemple, n’avoir été bâties que par des puissances extraterrestres. Comme si les humains du temps pharaonique étaient des cons finis réduits à demeurer assistés par l’aide au développement. La page 250, même si elle sert à « justifier » l’univers de fiction, est un bon ramassis de toutes les inepties qu’on a pu écrire sur la construction en Egypte antique malgré les faits prouvés par les archéologues. Ne demandez pas à l’un d’entre eux à ses heures perdues (moi) de souscrire à ces fake news qui ne peuvent que préparer les esprits malléables (les ados entre autres) à la niaiserie du Complot et autres Puissances qui évacuent toute responsabilité et préparent la voie au fascisme – on l’a vu avec Trump le trompeur.

Malgré cela l’histoire est jolie comme un premier roman enthousiaste dont l’énergie passe et rend positif par ouverture de conscience. Avec ce message politique bien dans l’air du temps : « Ils sont prêts à écraser n’importe qui pour du pouvoir ou de l’argent ! Ils sont d’une indifférence et d’un égoïsme extrême ! Chacun ne pense qu’à soi. Diviser pour mieux régner, c’est leur devise préférée ! Ils pensent que la beauté vient de l’apparence alors qu’elle vient de l’âme, ils sont prêts à ne rien manger pour maigrir à s’en rendre malade, tout cela pour s’insérer dans leur société. Il faut être idiot pour le croire ! Ils ne respectent même pas leur planète. Ils polluent l’air qu’ils respirent, après ils se demandent pourquoi ils se rendent malades ! Et le lobbyisme, parlons-en, ils préfèrent gagner de plus en plus d’argent plutôt que de trouver de vraies solutions dans tous les domaines ! Ils trichent, ils volent, ils pillent, ils arnaquent, ils violent, ils manipulent… » p.404. L’auteur parle-t-elle de nous ? Pas du tout, mais de la planète P-231-125, vouée à être détruite. C’est vrai, nous ne sommes pas comme ça, nous les Vertueux.

Un conte de fantaisie pour ados raconté au présent par une fille étonnante d’aujourd’hui nommée Marie, fan de Bruce Lee.

Steff Rosy, Méthana – L’appel de l’univers, 2020, Vérone éditions, 462 pages, €27.00 e-book Kindle €17.99

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

Un premier roman ne saurait être exempt d’erreurs à corriger lors d’une réédition (parce que je lis tout livre jusqu’au bout et avec attention) :

p.15 : « une vieille carte postale des années 1800 » – impossible, la carte postale n’existait pas avant 1870 au mieux.

p.75 : « un climat apaisant résonne dans la pièce » – jamais entendu un climat résonner comme une cloche, en revanche il peut régner.

p.123 : « le cerveau est un muscle » – ah bon ? les cellules neurales n’ont rien à voir avec les cellules musculaires et c’est un raccourci terrible de les assimiler car cela entretient une confusion. Le cerveau peut être entraîné à se connecter plus et mieux mais cela ne se fait pas avec des contractions bovines devant la glace.

p.225 : « combien de jets » – les G n’ont rien à voir avec les jets mais avec la gravité, ils mesurent une accélération. https://fr.wikipedia.org/wiki/G_(acc%C3%A9l%C3%A9ration)

p.331 : « ne pas faire d’imper des us et coutumes » – sans être imperméable à l’humour lorsqu’il s’agit d’habillement, « commettre un impair » serait mieux vu et plus français – même ado.

p.451 : « un peu rétissent » – du verbe rétisser ? Jamais vu. « Réticent » me semble plus juste.

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Cañon del Sumidero

L’avion se pose à Tuxtla Guttierrez où un bus nous attend. L’aéroport est petit et les formalités sont vites remplies. Nous avons quitté la ville de Mexico et son altitude de 2240 m pour tomber dans une ville tropicale du Chiapas à 531 m seulement. Il fait une chaleur écrasante, étouffante, nos oreilles sont encore dures du décalage de pression. Nombre d’arbres sont fleuris le long de la route dans ce climat de printemps perpétuel, dont un certain « guyaca ». Difficile de trouver les noms français puisque la plupart nous sont donnés en tzotlil, la langue indienne de la région. Les fleurs sur les branches sont mauves, rouges, jaunes. Les jaunes ne sont en fait pas des fleurs mais les feuilles mêmes qui ont cette couleur.

Nous allons directement au cañyon del Sumidero pour une promenade en barque à moteur. Ce sont les gorges du rio Chiapa, le second fleuve du Mexique, creusées sur 22 km. L’histoire veut que, lors de la Conquête, les Indiens de la ville de Tepetchia ont préféré la mort à la soumission et se sont précipités du haut des falaises qui s’élèvent à plus de 450 m au-dessus de nos têtes. La barque du « lanchero » est légère, en acier et à fond plat. Son moteur Yamaha de 115 CV la propulse à vive allure sur l’eau du rio large de plus de 200 m, élargie et calmée par le barrage Manuel Moreno Torres.

La « rencontre des trois montagnes » (titre très chinois) surgit à un virage du rio. Elle a été reprise comme symbole dans la bannière de l’état du Chiapas. Nous rencontrons le long des berges une faune variée : des cormorans pêcheurs souples et noirs, des garces blanches effilées, des vautours « zopilotes » à collerette, guettant les charognent (ils nous ignorent), des caïmans se chauffant au soleil la gueule ouverte hérissée de crocs, des singes araignées suspendus dans les arbres, boules rousses pendues par une patte ou par la queue pour nous regarder de haut, des tamanoirs à queue dressée comme des chats, dans l’ombre de la rive…
Une grotte recueille les fleurs et les chapelets en plastique des dévots : « tiens, encore une bondieuserie ! », lâche Christophe en verve. Une plaque à proximité précise que ce petit sanctuaire est dédié « à la mémoire du dernier des explorateurs vivants, Dr Miguel Alvarez del Toro, guerrier infatigable de la nature, créateur du parc national Cañon del Sumidero ». Un peu plus loin, à flanc de falaise, c’est un beau sapin vert qui dresse ses panaches descendants : une concrétion issue de l’eau chargée de minéraux qui goutte des sommets.

Le soleil donne la même soif aux gens et la bière fraîche du déjeuner est bienvenue. Je choisis cette fois une Bohemian pour accompagner l’assiette de poisson grillé agrémenté de salade tomate-concombre-oignons-radis et ornée de deux quartiers d’avocat.

Sur chaque table, trois sauces diversement pimentées sont offertes pour ceux qui veulent corser le goût. En revanche, le vin mexicain est à des prix « parisiens », de 120 à 190 pesos la bouteille ! Même le vin espagnol est moins cher ici. Par quel mystère de l’économie ?

Nous repartons pour San Cristobal de Las Casas à environ deux heures de là par une route en lacets qui nous fait remonter à 2113 m. Sur le bord de la route, les gens apparaissent plus pauvres tel ce gamin au tee-shirt déchiré qui cueillait des marguerites avec sa mère. La région cultive aussi les fleurs sous serre plastique.

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Pierre Desproges, Chroniques de la haine ordinaire

Pierre Desproges, journaliste devenu humoriste à la radio et à la télé, livre en cette seconde moitié des années 1980 sa critique décapante de la société parisienne de son temps. Il était en 1986 sur France Inter et regroupe une part choisie de chroniques des six premiers mois.

Desproges, atteint déjà d’un cancer qui allait l’emporter deux ans plus tard, excellait dans la satire. Le crabe qui le rongeait de l’intérieur lui donnait un regard cynique sur ses contemporains, surtout les content d’eux, les arrivés de la gauche au pouvoir qui régnaient en cour sous Mitterrand. Il use de la grossièreté comme les prolétaires des beaux quartiers qui se caviardisent – c’est de bonne guerre. Il accumule les qualificatifs pour bien cerner ceux qui en jettent tout en masquant leur être. Il brocarde les modes ineptes du temps : le jeunisme, le juridisme, le narcissisme, les apparences.

Son ironie lui fait voir juste et exprimer littérairement le vrai. Ainsi de « Jack Lang, cette frétillante endive frisée de la culture en cave » (9 avril 1986), d’André Gide « ce vieux pédé de Nobel à béret basque » (16 mai 1986), de « Marguerite Duras, la papesse gâteuse des caniveaux bouchés » (12 juin 1986).

Il n’écorne pas que les gens en vue qui aiment se faire voir, mais aussi les institutions taboues que sont la démocratie et les psys, les jeunes ou le foot. La démocratie est « la pire des dictatures parce qu’elle est exercée par le plus grand nombre sur la minorité » (3 mars 1986) – et de citer « la victoire de Belmondo sur Fellini », « la loi du Top 50 », le « 20h30 » télé qui reporte toute intelligence vers minuit… Ou des psys : « depuis pas loin d’un siècle qu’une baderne autrichienne obsédée s’est mis en tête qu’Œdipe voulait sauter sa mère, la psychanalyse a connu sous nos climats le même engouement que les bains de mer ou le pari mutuel urbain » (28 mars 1986). Ou des jeunes : « Depuis trente ans la jeunesse, c’est-à-dire la frange la plus parasitaire de la population, bénéficie sous nos climats d’une dévotion frileuse qui confine à la bigoterie. Malheur à celui qui n’a rien fait pour les jeunes, c’est le péché suprême, et la marque satanique de la pédophobie est sur lui » (9 avril 1986) – notez que, sous Jack Lang, il était mieux vu d’être pédophile qu’être pédophobe, c’est aujourd’hui le contraire. Ou du foot, cette religion du peuple devenue opium télévisé qui détourne les gens normaux de penser politique, « quel sport est plus laid, plus balourd et moins gracieux que le football ? Quelle harmonie, quelle élégance l’esthète de base pourrait-il bien découvrir dans les trottinements patauds et vingt-deux handicapés velus qui poussent des balles comme on pousse un étron, en ahanant des râles vulgaires de bœufs éteints. Quel bâtard en rut de quel corniaud branlé oserait manifester publiquement sa libido en s’enlaçant frénétiquement comme ils le font par paquets de huit, à grands coups de pattes grasses et mouillées, en ululant des gutturalités simiesques à choquer un rocker d’usine ? » (16 juin 1986).

Quasi quarante ans plus tard, le talent est intact ; Desproges est écrivain plus qu’amuseur médiatique. S’il a des imitateurs, leur oral ne passe pas l’écrit.  Lui a passé les années en décrivant, comme Balzac, la société de son temps. Qui a connu ces années Mitterrand confites en dévotion à « Dieu » appelé du petit nom de « Tonton » s’y reconnaîtra sans peine, ces années du Bien où les zélites zélotes dictaient du haut de leurs Elysées la Morale au bas peuple. Pour les plus jeunes, ils découvriront que rien de nouveau n’existe sous le soleil, que les mêmes modes existent, les mêmes façons de faire, les mêmes mépris. Et ils prieront saint Pierre Desproges : « délivre-nous du Bien. » Ce pourquoi il est réédité.

Pierre Desproges, Chroniques de la haine ordinaire 1 – février/juin 1986, Points Seuil 2017, 176 pages, €6.50

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Un peu de politique mexicaine

Nous nous réveillons ce matin à 6 h pour être à l’aéroport avec une marge, compte-tenu des embouteillages du lundi matin dans cette ville surpeuplée. Nous croisons et dépassons les fameux taxis Coccinelle vert et blanc, d’énormes « trailers » américains venus livrer de la matière première ou emporter des produits finis. Les marques d’automobiles les plus répandues dans Mexico semblent être Toyota, Chrysler et Volkswagen. Quelques Renault du type Clio et des Laguna avec coffre sauvent la mise de l’industrie française. Nous observons peu de grosses voitures américaines traditionnelles ; mais plutôt des japonaises et des européennes. Les américaines consomment trop, polluent trop, sont d’entretien trop cher et trop difficiles à garer. C’est ainsi que l’on se rend compte de l’excès américain : tout y est « trop » hors des Etats-Unis. Cette démesure physique les fait divorcer insensiblement du reste du monde. L’Europe, plus à la mesure humaine, aurait un rôle à jouer. Encore faut-il qu’elle existe, qu’elle se manifeste comme puissance internationale. Son attraction culturelle ou de mode de vie ne va pas sans puissance économique et présence politique. Nous en sommes loin !

Guillermo, le correspondant sud-américain de l’agence parisienne de trek, est arrivé de Patagonie où il accompagnait un voyage. « La meilleure saison pour aller en Patagonie est vers avril, il y a moins de vent, » nous dit-il d’ailleurs. Pour ce premier groupe du premier séjour au Yucatan, il a tenu à venir contrôler que le programme se déroule comme prévu et à assurer le rodage avec les prestataires locaux. Il parle très bien français, ayant été accueilli comme exilé politique à Paris en 1973, après le coup d’Etat du général Pinochet. Il y a terminé ses études et a acquis la nationalité française. Son père est d’origine anglaise, sa mère d’origine allemande, sa famille ayant émigré au Chili dans les années 1860. Il a été élevé en espagnol et a acquis le français durant ses études. Voici un vrai Européen !

Nous devons prendre un vol intérieur d’Aeromexico pour nous rendre à Tuxtla Guttierez, aéroport principal de l’état du Chiapas où nous allons débuter notre randonnée. La circulation dans Mexico a été assez fluide et nous sommes en avance. Guillermo a le temps d’acheter un journal mexicain, « La Jornada », « le Libération local », selon lui. Il nous fait remarquer que les Mexicains aiment bien la politique. Son quotidien est presque intégralement composé d’articles qui en traite. Il y a belle lurette que cet engouement s’est affadi en France, suivant en cela la plupart des pays développés. La gestion des choses et de leur répartition l’emporte peu à peu sur les luttes de classes ou de castes. Cela ne signifie pas qu’elles aient disparu mais que le consensus existe pour que l’économie prime la lutte. Ce n’est pas encore tout à fait le cas au Mexique.

La conversation porte sur la société mexicaine et ses différences avec les autres sociétés d’Amérique latine. Le Mexique est à la fois indien et espagnol, comme les autres états sud-américains (sauf le Brésil, portugais), mais a peu importé d’esclaves noirs. Très proche de son grand voisin, les Etats-Unis, qui a soutenu son indépendance au 19ème siècle, mais avec lequel il a été ensuite en guerre pour la délimitation des frontières, le Mexique se trouve entre deux pôles. Culturellement hispanique et indien, il est économiquement attiré dans l’orbite nord-américaine. Le traité de Guadalupe Hidalgo, signé en 1848, cède aux Etats-Unis pour 15 millions de dollars la Californie, le Nouveau Mexique, l’Arizona, l’Utah et le Nevada pour que le rio Grande devienne frontière.

Napoléon III a profité de ce ressentiment pour conforter la latinité et freiner l’expansionnisme protestant yankee en envoyant l’archiduc Maximilien d’Autriche comme roi aux Mexicains en 1862. Mais la greffe ne prend pas, Maximilien est maladroit et Napoléon III, lassé, retire les troupes du général Bazaine en 1865. Maximilien est fusillé en 1867. Echec de la latinité qui est soit coloniale, soit cléricale. La révolution mexicaine de 1910-1917 naît avec Pancho Villa, Robin des bois paysan qui a vengé sa sœur violée avant de prendre le maquis, Emiliano Zapata, producteur de canne à sucre qui veut redistribuer la terre et Francisco Madero, fils d’une riche famille judéo-espagnole élevé par les Jésuites, éduqué en Europe et adepte des Lumières. Elle fait 1 million de morts sur 15 millions d’habitants mais aboutit, avec le coup de pouce des Etats-Unis du Président Wilson, à la Constitution fédérale (31 états) de 1917 d’inspiration franc-maçonne, centralisatrice, anticléricale et sociale. Le travail des enfants est interdit, l’école devient laïque et obligatoire, l’état civil est institué, la journée de 8 h. Aujourd’hui, 92.2% des 15 ans et plus sait lire, 94% pour les seuls hommes.

La capitale est toute-puissante, concentrant le pouvoir et l’industrie, attirant inévitablement l’exode rural dans une mégapole au bord de l’asphyxie. Le budget fédéral redistribue 70% des ressources par transferts aux provinces. Ce centralisme de fait malgré l’apparence fédérale, et le clientélisme politique dû aux subventions depuis la capitale, ne sera desserré que par le recul de l’Etat dont le début est la privatisation. De 1920 à 1980, sur l’exemple soviétique, l’Etat s’était en effet profondément engagé dans le système productif, faisant contrôler tous les niveaux de l’économie par une caste de fonctionnaires aux effectifs pléthoriques.
L’exploitation du pétrole n’a pas arrangé les choses, aboutissant à une économie de rente avec les cadeaux politiques et les habitudes de consommation sans production correspondante, le crédit facile pour financer des projets dont la rentabilité n’est pas le premier souci. La chute des prix du pétrole a obligé le peso à dévaluer de 50% en 1982. La purge du début des années 1990 a fait mal parce qu’elle a redressé en quelques années des décennies de laxisme. Rigueur budgétaire, ouverture du marché intérieur, privatisations, négociation avec le grand voisin du nord sur les échanges – tout cela a abouti aux accords de l’ALENA. Ils ont permis les investissements des Etats-Unis mais aussi du Japon et, plus récemment, de la Chine.

La signature du traité ALENA en 1994, ouvrant une zone de libre-échange entre Canada, Etats-Unis et Mexique, a mis au jour la contradiction cachée entre culture latino-catholique et intérêts économiques nord-américains, déclenchant une lutte interne au Mexique entre l’élite politique et les marchands urbains d’un côté, et les paysans sans terre, en majorité Indiens, de l’autre. Le nord du pays travaille dans les « maquiladoras », ces usines-tournevis américaines profitant du bas prix de la main d’œuvre locale ; les chicanos traversent clandestinement la frontière pour aller travailler « al norte » ; avec l’ouverture du marché sont arrivés baseball, fast-food et séries TV ; l’anglais est devenu langue obligatoire dès le primaire. Une nouvelle « Mexamérique » est née, urbanisée, éduquée, plus riche. D’où le choc de déception à l’arrivée tonitruante de Donald Trump qui s’est fait le porte-parole des petits Blancs aigris qui refusent le mélange et la libre-circulation.

Le contraste a été d’autant plus grand avec la paysannerie indienne restée traditionnelle et pauvre ; la révolte du Chiapas a éclaté pour cette raison. Jérôme Baschet dans son livre La rébellion zapatiste en fait même une révolte « exemplaire » de la mondialisation, couplant tiers-mondisme, écologie et anti-impérialisme, dans un raccourci à mon avis peu fondé. L’alliance des intellectuels et des paysans pauvres n’est pas nouvelle, pensons au maoïsme et aux traditionnelles guérillas sud-américaines des années 1960. Que 40 ans aient passés ne suffit pas à modifier les intérêts de base. Les Indiens du Chiapas réclament le réaménagement du régime spoliateur des grandes haciendas, pas la révolution mondiale. Faire de leur mouvement un recyclage du gauchisme historique est plus une utopie théorique qu’une réalité fondée.

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Yesterday de Danny Boyle

Un drôle de remake d’une uchronie déjà tentée avec Johnny Hallyday (Jean-Philippe de Laurent Tuel)mais cette fois appliquée à l’icône anglaise des Beatles revue Bollywood.

Jack Malik, indien poupin et velu à la barbe qui lui fait une gueule de dacoït (Himesh Patel), est un looser dans son coin de l’est Suffolk bordant la mer. Lorsqu’il n’est pas manutentionnaire à mi-temps dans le supermarché du coin, il gratouille de la guitare devant des publics tout à autre chose : se pinter draguer, bavasser. Lorsqu’il est « invité » dans un festival, c’est pour quelques moments dans une grande tente quasi vide où des vieux se reposent et où des gamins sont assis à glander. Il veut arrêter la scène malgré Ellie, son amie d’enfance qui joue les impresarios (Lily James).

Lorsqu’elle le laisse un soir près de son vélo, Jack est décidé à laisser tomber. C’est le destin qui va lui tomber dessus : il s’emmêle, mêle-tout comme pas un. Une étrange panne électrique plonge le monde entier dans le noir, tel un bug d’an 2000. De quoi faire percuter le cycliste par un bus qui passait par là, les deux sans lumière dans une rue éteinte.

De retour d’hôpital, les dents de devant cassées, Jack se voit offrir un dentier, un bus miniature (humour anglais qui est plutôt ici de la grosse ironie) et une guitare neuve puisque la précédente a fini sous le bus. Lorsqu’il essaye son nouvel instrument, il interprète tout naturellement Yesterday des Beatles, chanson créée en 1965 la plus reprise de tous les temps. Il avait l’habitude de la jouer. Silence recueilli de ses amis ; ils n’ont jamais entendu une aussi belle chanson… Etonnement de Jack : ne connaissent-ils pas les Beatles ? De fait non, pas plus que le groupe Oasis, le Coca Cola, la cigarette ou Harry Potter (nouvelle grosse ironie uchronique).

Jack se dit alors, poussé par Ellie, qu’il a peut-être une chance de percer dans ce monde musical qui l’a pour l’instant rejeté. Il se remémore une à une les chansons des Beatles dont il se souvient, puis le souvenir des lieux mêmes ravivent sa mémoire. Il interprète Let it be devant ses parents qui s’en foutent, sinon de lui faire plaisir, préoccupés plutôt de boire de la bière, de répondre à la sonnette et au téléphone (ironie toujours aussi grosse). Jack ne tarde cependant pas à être repéré par Ed Sheeran (joué par lui-même), célèbre voisin du Suffolk à Framlingham, qui le demande en première partie de son concert à Moscou. Bien qu’un peu retardé par rapport à l’ère Poutine avancée, Back in the USSR connait un franc succès.

Sheeran en parle à une productrice de Los Angeles, Debra Hammer (Kate McKinnon), executive woman marketing aux dents longues et avide de fric durement gagné sur le dos des créateurs. Elle le lance carrément à Jack : « vous allez gagner beaucoup de fric et on vous prend presque tout ». Grosse ironie là encore (l’humour anglais est bien loin). Commence alors le grand écart entre un Jack né pour végéter popote dans sa petite ville de province anglaise et la star speedée du barnum américain qu’exige le business. Lors du Meeting des meetings marketing (rien que ça, un Grrrrand meeting comme les socialistes français le qualifieraient, tout colonisés qu’ils sont par l’esprit yankee), le Noir chef (Lamorne Morris) démolit les icônes Beatles reproposées par Jack au nom du politiquement correct : un album blanc c’est « un peu trop blanc, non ? pas assez de diversité », Sargent Peppers etc. « c’est un peu long et compliqué pour un titre, non ? », et ainsi de suite. Ed Sheeran de son côté lui dit que Hey Jude sonne moins bien que Hey Dude, peut-être parce que Jude sonne un peu trop juif ? Où l’on observe que l’industrie du disque n’a rien à foutre de la création musicale mais ne songe qu’à formater un produit prêt à consommer tout de suite, selon la mode de linote du temps. Et que les twenties du siècles suivant ont peu à voir avec l’univers des sixties dont la génération précédent la précédente se souvient.

Jack se ronge : le fric l’indiffère ; il est comme frère et sœur avec Ellie mais celle-ci songe à l’amour. Lui l’aime-t-il ? Oui ? Peut-être ? Il n’y a jamais pensé. Lors d’un concert sur le toit à Gorleston, deux fans l’approchent pour lui dire qu’ils connaissent les Beatles mais qu’ils sont très heureux que lui donne vie à leurs compositions. Ils lui donnent l’adresse de John Lennon (Robert Carlyle) qui n’a pas été assassiné parce qu’il n’a pas été célèbre ; lorsqu’il le rencontre, John (très zen) lui donne cette leçon de vie : dire à la fille qu’on aime qu’on l’aime et toujours dire la vérité. Jack part en pèlerinage à Liverpool sur les traces des Beatles. Flanqué de son ami Rocky (Joel Fry) qui foire tout mais pas ça, il court in extremis après Ellie qui reprend le train pour Londres à la gare de Liverpool après être venue le rejoindre la veille ; elle lui demande de choisir entre elle et sa nouvelle carrière. Inapte à décider, Jack « choisit » de laisser faire, donc sa carrière.

Mais de retour à L.A. il demande de donner un « grand » concert à Wembley, en Angleterre, où il interprète les chansons de son « grand » album dont la sortie est ainsi annoncée pour un « grand » succès commercial et une montagne de fric (pour la yankee Debra). A la toute fin, il a demandé à Rocky de lui laisser le micro pour une courte annonce : il dit à son public qu’il n’a rien écrit, ni composé, mais que ses chansons sont celle des Beatles dont il cite les quatre noms ; qu’étant plagiaire, il ne saurait en faire du fric et qu’il met donc gratuitement en ligne son album. Debra est folle mais la morale est sauve et l’Europe sauvée de l’emprise américaine.

Je reste mitigé quant au film. La musique des Beatles est un bain de nostalgie, mais interpétée plutôt qu’interprétée par Himesh Patel qui a refusé le play-back. L’acteur principal est peut-être le symbole de la mondialisation à l’anglaise (celle qui Brexit à toute force) mais ne convainc pas les continentaux que nous sommes. Quant à l’historiette amoureuse, elle est plus une valse-hésitation qu’une poésie sixties. Reste qu’on ne s’ennuie pas et que, pour une première fois, on voit le film avec un certain plaisir.

DVD Yesterday, Danny Boyle, 2019, avec Himesh Patel, Lily James, Ed Sheeran, Kate McKinnon, Joel Fry, Universal Pictures, 1h51, €10.  Blu-ray €14.65

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Inceste à l’américaine, Les enfants du péché

Fleurs captives est un roman de V.C. Andrews paru en 1979 et traduit par cinq tomes en J’ai lu, suivi d’une série de quatre épisodes filmés américano-canadiens intitulés Les enfants du péché, passés l’an dernier à la télévision belge. La télé française les a royalement ignorés tant le tabou sur l’inceste est fort. Un résidu anthropologique latin de la mentalité romaine puis catholique du pater familias ayant tout pouvoir sur sa progéniture et de la grâce ou prédestination des humains par la divinité Père unique.

L’inceste vu de l’autre côté de l’Atlantique n’a rien de commun avec celui « dénoncé » (avec une jubilation malsaine – la Schadenfreude allemande pour laquelle il n’existe aucun terme précis en français). L’inceste américain est biblique, Ancien testament, ethnologique. Ce n’est pas le père qui couche avec sa fille ou le fils avec sa mère mais un trop fort amour pour sa mère qui pousse le grand-père Malcolm à idolâtrer sa fille Corinne, laquelle, étouffant sous la contrôle, s’enfuit avec son oncle Christopher, le (seulement) demi-frère de son père.

Ce couple est « incestueux » au sens biblique des relations de parenté symbolique mais n’a guère d’incidence sur la redondance des gènes biologiques du tabou de l’inceste anthropologique théorisé par Lévi-Strauss. Chez Corinne et Christopher, il produit quatre « beaux enfants », des « poupées blondes » du rêve américain selon le film. Le couple s’aime, les parents chérissent leurs enfants, les enfants sont fraternels entre eux – l’idéal. Corrine et Christopher Dollanganger ont un fils aîné, Christopher Jr. dans les 15 ans, une fille, Cathy dans les 12 ans et les faux jumeaux garçon et fille Cory et Carrie de 5 ans. Tous sont vigoureux et bien formés, sans pieds fourchus ni queue de chien. Ils ont une belle maison, une voiture, les enfants font « des activités » sportives et ont des amis.

Jusqu’au drame : un soir, le père, qui est représentant de commerce et a obtenu une promotion, ne revient pas. Il est tué dans un accident de la route. La mère, de caractère faible, aimant avant tout l’argent, la position sociale et tout ce qui brille, est désespérée : les dettes pour la voiture, la maison et les écoles des enfants ne lui permettent pas de continuer la vie d’avant. Au lieu de se mettre à travailler, elle recontacte ses parents après 15 ans pour se réconcilier avec eux. Son père est richissime et possède un immense manoir en Virginie sans parler d’une fortune conséquente qu’elle ne veut pas voir lui échapper.

Tout est saisi, maison, auto, meubles, et c’est avec trois valises que les cinq quittent la maison pour prendre le train vers la demeure des grands-parents. « Ce n’est que provisoire », assure la mère. Là, ils sont accueillis sévèrement par une mégère, la grand-mère Olivia, qui les enferme dans une chambre d’où ils peuvent accéder au grenier mais avec interdiction d’en sortir, de faire du bruit et de se montrer aux fenêtres. Elle leur apporte à manger une fois par jour et leur mère leur apporte des jeux. L’idée est pour la fille unique trop gâtée de se réconcilier avec son vieux père autoritaire qui lui a juré de la déshériter si d’aventure elle avait des enfants avec son propre demi-frère. Elle cache donc sa progéniture tout en déclarant à ses enfants qu’elle les aime. Mais ce n’est que parole. Christopher est le plus indulgent, ayant un faible (affectif) pour sa mère ; Cathy la plus critique, comme il se doit pour une fille (en rivalité avec sa mère) et abordant les rives de la prime adolescence. Les jumeaux sont geignards mais s’adaptent, aimés par les parents de substitution que sont le grand frère et la grande sœur.

Mais la mégère sévère les brime, jalouse de leur beauté et de leur amour, elle a qui été délaissée par son mari Malcolm au profit de sa fille Corinne ; laquelle ne pense qu’à briller et à refaire sa vie avec le jeune avocat de son père Bart, qui n’accepterait pas des enfants d’un premier lit – pas moins de quatre et issus d’une union « incestueuse » aux yeux bibliques des interprètes (plus que Lui-même) de la pensée de Dieu. Elle sort, elle se remarie sans leur dire un mot, elle part plusieurs mois en voyage de noce en Europe. Les enfants, bien passifs pour les aînés (c’est la faiblesse du scénario), passent plus de deux ans dans le grenier sans jamais sortir ni même se révolter ! L’aîné, désormais 16 ans et baraqué (on ne sait comment, dans quinze mètres carrés sans soleil) est l’acteur Mason Dye de 20 ans (!). Il se laisse fouetter dos nu par la grand-mère pour avoir refusé de couper les cheveux de sa sœur désormais pubère de 13 ans dont il est trop proche, la jolie Kiernan Shipka de 15 ans au tournage. Sa prestance physique et sa coiffure sans un pli l’a fait remarquer dans le milieu du cinéma après ce téléfilm.

Au lieu de se rebeller, ils se soumettent ; au lieu de fuir par les toits, ils procrastinent ; en enfants trop sages, ils attendent. Quoi ? La mort de Cory, le jumeau garçon qui a mangé trop de donuts confectionné par sa mère… qu’elle a empoisonné en les saupoudrant de mort aux rats en guise de sucre ! Là, c’en est trop. Cory malade est « emmené à l’hôpital » et la mère revient en disant qu’il a eu « une pneumonie » dont il est mort parce que soigné trop tard. Non, ils n’iront pas à son enterrement, qui « vient d’avoir lieu ». La vraie salope est en déni de maternité, sincère dans son hypocrisie de fake news. Elle n’hésite pas à tuer ses enfants comme Jocaste pour pouvoir jouir et briller sans cette responsabilité ni ce rappel de son  « péché ». Âme faible démangée du bas-ventre, selon la doxa morale biblique, elle ne ressemble pas à son père Malcolm, pieux et fort, qui attend de sa fille qu’elle lui obéisse pour lui transmettre l’héritage en millions.

Les aînés décident – enfin ! – de fuir en accumulant des dollars volés dans la grande maison presque vide et en déroulant une corde du grenier jusqu’à la pelouse ; ils prennent le train et le premier film s’arrête là. Ils seront recueillis par un homme riche et bon sans enfants, Paul, qui les élèvera et leur permettra de faire des études, médecine pour Christopher et danseuse pour Cathy. La jumelle Carrie se donnera la mort par mort aux rats pour rejoindre son jumeau dans l’au-delà promis aux chrétiens car elle ne se sentait pas à la hauteur requise par l’existence. Trop infantile, retardée dans son développement, inapte à l’amour par rejet maternel…

Les suites seront des rebondissements de l’histoire, Christopher et Cathy vivront conjugalement, attirés l’un vers l’autre dès les premières pulsions de l’adolescence parce forcés de vivre ensemble dans la promiscuité exigée par leur mère et leur grand-mère. Comme quoi le « péché » fait des petits et nul ne choisit vraiment son destin, à en croire la mentalité américaine. Ils ont bien tenté chacun de s’apparier avec d’autres, mais cela n’a jamais marché. Cathy aura deux enfants mais – la morale biblique est sauve, les ménagères yankees n’auraient pas apprécié autrement – de deux hommes différents : le fils de sa prof de danse et l’avocat de son grand-père, nouveau mari de sa mère. Le spectateur se dit que l’aîné ressemble plus à Christopher généreux, blond et vigoureux qu’au pervers narcissique névrosé Julian, mort opportunément  d’un accident de voiture, mais l’ambiguïté sert la morale conventionnelle. Les accidents de voiture et les incendies ponctuent rythmiquement l’histoire des quatre épisodes filmés comme s’il s’agissait de périr par la violence en punition des « péchés » ou de se purifier de ses pensées « diaboliques ».

Les enfants des enfants, Jory (Jedidiah Goodacre, 26 ans au tournage !) et Bart (Mason Cook, 14 ans au tournage) jouent les fils de Cathy qui ont, dans le second film, quatre ans d’écart soit 16 et 12 ans. C’est que les scènes sexuelles, surtout des baisers « à la française » et des coucheries torse nu mais avec soutien-gorge et culottes dûment boutonnées ne sauraient être le fait d’acteurs de moins de 18 ans dans le juridisme sourcilleux de la morale puritaine. Ce côté artificiel nuit aux téléfilms dont, d’ailleurs, seul le premier est intéressant, les autres sombrant dans le mélo dramatique.

L’idée profondément yankee est que Dieu commande et que le Diable existe – et que ce dernier tente presqu’exclusivement par la chair (l’orgueil est le péché capital de l’Europe, pas des Etats-Unis qui adorent « oser »). Tout ce qui touche un tant soit peu au sexe, même les caresses ou embrassades, est « maudit », la seule concession permise par l’interprétation paulinienne des Ecritures étant le mariage à vie devant le pasteur ou le curé et l’amour exclusivement procréatif sans aucun plaisir dans la position du missionnaire, chemises de nuit de rigueur, femme soumise et lumières éteintes. Tout ce qui est vitalité est diabolique et doit se « sublimer » en piété ostentatoire avec citations de la Bible à tout bout de champ, œuvres sociales publiques, esprit d’entreprise et de conquête, et morale rigoriste. Les filles sont de naissance des putes qu’il s’agit de dompter et de châtier, des Tentatrices qui font succomber les beaux pionniers forcément musclés. Tous les garçons ont des torses impressionnants tandis que les fille sont canon.

La toute fin des quatre épisodes est un retournement improbable (et niais) qui voit « la malédiction » levée par la mort – par incendie – de Corinne après celle (par incendie) de la grand-mère Olivia, et la mort – par accident de voiture – de Christopher Jr après celle de son père (par accident de voiture). Bart le mauvais épouse sa demi-sœur (adoptée) après avoir rendu handicapé son grand frère Jory et fait éclater son couple à la femelle avide et faible (comme Corinne), jaloux d’être aimé pour lui tout seul. Il devient télévangéliste tandis que Jory se reconvertit dans sa chaise roulante en chorégraphe, élevant seul ses deux bébés jumeaux – un garçon et une fille. Et tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes à l’eau de rose !

Comme on le constate, rien à voir avec l’inceste à la française qui va beaucoup plus loin dans la promiscuité, même si toute caresse ou baiser est désormais qualifié sans nuance de « viol » par les journalistes pressés de faire mousser encore plus le scandale. Rappelons qu’il existe une définition « juridique » du viol qu’il serait bon de connaître et de rappeler au lieu de lancer n’importe quelle accusation vague sous le coup de « l’émotion », ce fascisme de la raison humaine. Le viol est défini par l’article 222-23 du Code pénal comme tout acte de pénétration sexuelle, de quelque nature qu’il soit, commis sur la personne d’autrui par violence, contrainte, menace ou surprise. C’est un crime passible de la cour d’assises qu’il ne s’agit pas de minimiser. Encore faut-il savoir de quoi on parle et le désigner par les mots justes. Nous ne sommes pas aux Etats-Unis où le puritanisme biblique ambiant fait de toute relation à deux (un regard trop appuyé, un compliment mal interprété, une ascension à deux dans un ascenseur, un propos interprétable) un « harcèlement », un « attouchement » voire un « viol ». Les Moi-aussi germanopratins sont tellement colonisés par la sous-culture yankee qu’ils ne réfléchissent plus que comme les chiens de Pavlov qui salivent de joie mauvaise rien qu’à la seule image de la pâtée. Voir une autre conception de l’inceste permet de mieux mesurer ce qui survient aujourd’hui dans nos médias saturés.

Les DVD sont tous en anglais, les romans en J’ai lu en français.

DVD Les Enfants du péché (Flowers in the Attic), janvier 2014

DVD Les Enfants du péché : Nouveau Départ (Petals on the Wind), mai 2014

DVD Les Enfants du péché : Secrets de famille (If There Be Thorns), avril 2015

DVD Les Enfants du péché : Les Racines du mal (Seeds of Yesterday), avril 2015

Fleurs captives tome 1 Fleurs captives J’ai Lu, €3.74

Fleurs captives tome 2 Pétales au vent, J’ai Lu, €4.47

Fleurs captives tome 3 Bouquet d’épines, J’ai lu, €7.81

Fleurs captives tome 4 Les Racines du passé, J’ai lu, €4.47

Fleurs captives tome 5 Le jardin des ombres, J’ai lu occasion, €20.42

Les 5 tomes en J’ai lu occasion, €79.90

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Mexico cathédrale

Devant la cathédrale, contraste bien mexicain, des danseurs aztèques effectuent une ronde préhispanique et compliquée au son de tambours et de flûtes. Adultes et enfants en pagnes, aux coiffures de plumes, s’évertuent à ressusciter les anciens rites pour ancrer la mexicanité dans le quotidien. Deux ou trois d’entre eux font la quête sur la fin.

La cathédrale a mis trois siècles pour être achevée – en 1813 seulement. Sa façade massive, à trois portails, est en pierre sombre, volcanique, prises à la pyramide démolie comme pour le Palais National. Le sombre et le massif plaisent à l’austérité espagnole – pour l’extérieur. L’intérieur, par contraste, regorge de pompe et de dorures sur 118 m sur 54.

Les chapelles nombreuses, consacrées aux Vierges, Bambino et autres saints « guérisseurs » ou intercesseurs, ont du public. Je dénombre la chapelle du Pardon, celle de la Conception Purissime, celle du Saint Enfant Captif, celle de saint Pierre, celle des Reliques – où le grand Christ aurait été offert par Charles Quint – la chapelle des Rois au retable tout de pâtisserie dorée datant de 1737, celle à saint Philippe de Jesus – saint mexicain – la chapelle de Notre-Dame des Douleurs, celle de Notre-Dame de la Solitude, celle des saints Cosme & Damien… Un prêtre en aube blanche et chasuble violette confesse en public, le confessionnal étant ouvert de toutes parts aux regards. Ici, la contrition se doit d’être devant tous, même si l’on n’entend point, concession bien américaine au secret de rigueur dans les vieux pays.

Un Christ noir, émacié, est appelé « El Señor Veneno ». Prend-t-il sur lui tous les poisons de la terre afin de curer les maladies ? De là peut-être viendrait son nom et son apparence. Il y a du monde dans l’église, bien plus que chez nous. Une messe se termine, il y en a très souvent, comme en Italie. La communion s’effectue à l’ancienne, avec l’hostie posée sur la langue par le prêtre et non dans les mains en coupe. De fraîches créatures de Dieu sont venues lui rendre gloire en suivant leurs parents.

Au sortir de la cathédrale, nous enfilons une rue du quartier historique bordée de bâtiments datant de l’époque coloniale, l’Avenidad 5 de Mayo. L’une des façades contient même des azulejos. Un café chic s’ouvre dans un grand hall et l’on y sert à cette heure chocolat et pâtisserie. La nuit tombe et le ciel s’est couvert déjà au sortir du Palais National.

Des éclairs commencent à zébrer le ciel tandis que nous nous reposons sur les murets de marbre qui bordent le jardin du Palais des Beaux-Arts de San Carlos, un édifice colonial du 18ème. Nous traversons le parc Alameda Central où les promeneurs restent nombreux alors que les vendeurs forains commencent à remballer.

Un bal populaire en plein air déverse sa musique pour faire tournoyer quelques couples ravis. Les étals de colifichets, boissons ou nourritures font encore quelques affaires. Des gouttes épaisses commencent à tomber, çà et là, comme une rosée. Heureusement, l’hôtel n’est pas si loin. Nous nous y abritons avec plaisir, pour nous reposer de cette journée très dense et recharger les batteries des appareils numériques fort sollicités.

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Philippe Sollers, L’Etoile des amants

L’étoile des amants, lu il y a 15 ans lors d’un voyage en avion, offre bien moins que ne le promet son titre – et les critiques. Le cru Sollers 2002 (date de publication) manque de force malgré la chaptalisation apportée par la débauche de citations, les litanies de mots synonymes, les « on » agaçants, les « ou bien » des expressions.

Toujours cette rengaine du vieux beau revenu de tout qui observe avec indulgence et non sans un brin de condescendance une femme, une jeunette (bien plus jeune que lui), une apprentie écrivain bien vaine à ses yeux d’intello qui a vécu. Et de lui balancer sa naïveté à elle, sa culture encyclopédique à lui. Et de revenir pour son dixième livre au moins au complot planétaire prétrumpien, préfasciste « des marchés financiers », de « la bouillie télévisuelle » et du sexe décadent, comme si c’était d’actualité et allait prévoir l’avenir – tout ça pour « se méfier ». Et de lui fourrer quand même sa bite là où il faut avec descriptions complaisantes de puissance virile sous prétexte de s’ouvrir à la vie même. La gauche morale dans toute sa splendeur machiste, contente de soi et inapte à se remettre en question. La faillite intellectuelle d’une élite autoproclamée après 68 parce qu’elle a fait des études; depuis, beaucoup de gens ont fait des études.

Dans ce (heureusement) court roman, un peu de Viagra culturel avec les définitions du dictionnaire, façon de passer doctement à autre chose, d’évoquer les mânes de Rimbaud et de Shakespeare pour masquer un récit vide faute d’avoir encore quelque chose de personnel à dire.

Ce livre est une conversation fatiguée de salonnard revenu de tout et qui n’intéresse plus guère de monde. Sollers, 66 ans à la parution du livre, moisit sur pied. Il a eu de belles pages sur Venise (chroniqué sur ce blog) et sur les femmes, (aussi chroniqué sur ce blog) il a su bien parler des auteurs et des peintres – il ne produit plus aujourd’hui que des feuilles mortes. Le livre m’en tombe.

Même le feuilleton américain insipide qui passe à l’écran de l’avion a de l’action. Il n’y en a même plus chez Sollers devenu rabâcheur, mécanique, incapable de décrocher, démagogique, mystérieusement creux, sans plus rien à dire d’une prose qui sue l’ennui. Un naufrage. Allez vers le soleil, évitez le Sollers.

Philippe Sollers, L’Etoile des amants, 2002, Folio 2004, 192 pages, €7.50 e-book Kindle €7.49

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