Maxime Chattam, Un(e) secte

Un thriller terrifiant qui se passe évidemment là où tout se passe : aux Etats-Unis. La colonisation française des esprits est un fait déconcertant qui fait mal augurer de l’avenir. A quand les « luttes décoloniales » des intellos franchouillards ? Chattam aime à faire peur en attisant les peurs intimes. Ici ce sont les insectes manipulés par une secte, qui n’est autre qu’un GAFAM de plus, une multinationale du numérique – évidemment yankee – dirigée par un juif au nom polonais comme certains autres GAFAM réels.

EneK est l’entreprise d’Edwin Kowalski, devenu milliardaire en dix ans dans le cloud et qui s’est diversifié en rachetant des entreprises de biotech. En injectant des milliards, toute recherche avance à grands pas, malgré les impasses et les limites techniques. D’autres milliards servent à acheter les politiciens, les juges, les flics, les autorités locales, pour qu’elles mettent la poussière sous le tapis lorsqu’il y en a. En bref, pas besoin du gros Q ânon pour voir qu’un Complot est aisé dès qu’on en a tout simplement les moyens.

Or Kowalski est un solitaire aigri, enfant malingre et ado méprisé. Il se venge. Adepte du Surhomme dans la version résumée wikipédé pour Américains ignares qui ne veulent pas se prendre la tête (donc très loin de la version de Nietzsche), il achète des meneurs pour recruter des hommes et des femmes de main pour son grand Dessein. Pas si intelligent que cela, même s’il se prend pour Dieu en mettant en œuvre le grand remplacement. Mais je ne peux vous en dire plus sans déflorer le sujet, ce qui serait dommage tant la sauce monte peu à peu, distillée savamment.

Tout commence par une énigme : une vieille femme qui lit beaucoup se fait bouffer de l’intérieur par araignée et scolopendre. L’histoire se poursuit par l’enquête d’un flic de Los Angeles sur un crime bizarre : un journaliste d’investigation dévoré jusqu’à l’os sans que ses vêtements soient dérangés. Elle se double d’une recherche dans l’intérêt des familles d’une détective privée de New York sur une jeune gothique suicidaire disparue. Les trois cas vont se rencontrer dans une campagne du Kansas où un camp de recherches en biotech, fermé de barbelés, montre une usine dont les cheminées crachent une grosse fumée noire. Le camp, les barbelés, la fumée… Chattam agite le mythe bien connu de l’Horreur, celui qui fait grimper aux rideaux la société, le point G des injures sur le net : le nazisme.

Car le solitaire aigri, enfant malingre et ado méprisé a beau avoir un nom juif, il est nazi ! CQFD. Bizarrement, il n’est pas pédophile alors que les deux vont de pair dans le mythe contemporain… Une erreur de casting dans la démago maximesque ? Ses SA sont des cloportes, une réduction bien connue de l’humain au bestial, sauf que les cloportes, myriapodes et autres arachnides sont ici bien réels et non pas des humains lobotomisés par la propagande. Les infects sont lobotomisés par les phéromones et obéissent à leurs dieux et maîtres pour faire disparaître sous leur venin et mandibules tous ceux qui en savent trop.

Le flic Atticus Gore au nom prédestiné, de la cité des anges, est homo et solitaire lui aussi, mais du côté du bien par la résilience de la musique métal dont il aime à s’assourdir. La détective Kat Kordell, de la grosse pomme, est célibataire et solitaire elle aussi, mais du côté du bien par la résilience de cet enfant que ses hormones désirent avant leur date de péremption. En bref, les deux vont se trouver… pour de nouvelles aventures ?

En attendant, les 550 pages sont bien troussées, captivantes, effrayantes. Et un post-scriptum indique que l’agence des projets de développement de l’armée américaine DARPA a financé dès 2007 des projets sur le contrôle à distance des insectes. Une guerre biologique en plus de la guerre bactériologique, de la guerre chimique et de la guerre atomique. La fiction pourrait donc être déjà en-deçà de la réalité.

Maxime Chattam, Un(e) secte, 2019, Pocket 2021, 550 pages, €8.70 e-book Kindle €8.49

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Uxmal

« Emergeant soudain des bois nous débouchâmes, pour ma plus totale stupéfaction, sur une vaste étendue dégagée parsemée de monticules, de ruines, de structures pyramidales et de vastes édifices bâtis sur des terrasses. Ces vestiges grandioses étaient bien conservés et richement ornés ». John Lloyd Stephens décrit ainsi sa visite à Uxmal en 1840 (p.249) Aujourd’hui inscrit au Patrimoine Mondial de l’UNESCO, Uxmal signifie « trois fois édifié » selon notre guide du site qui parle un bon français.

Il vient nous prendre à l’hôtel et nous dit bonjour en maya – je n’ai pas retenu l’onomatopée fort longue, ni n’ai pu la transcrire. Ce guide a appris la psychologie des Français : paradoxes pour attirer l’attention, anecdotes culturelles pour soutenir le discours, ironie en transition – il en use à loisir. Il évoque la « tache mongole » des Mayas qui disparaît à l’âge de deux ans et la particularité génétique de ne pas supporter le lait qui rapproche les Mayas des Asiatiques. « Si vous rencontrez quelqu’un avec un sourire : c’est un Maya ; s’il a l’air sérieux : c’est un Toltèque, un Olmèque ou autre Pastèque… S’il a des pesos dans les yeux, il est espagnol. »

Les Mayas d’Uxmal savaient gérer l’eau, ce pourquoi ils ont pu édifier une cité dans cette vallée sans puits naturel. L’approvisionnement en eau était assuré par les pluies, recueillies dans deux types de réservoirs : le bassin à ciel ouvert rendu étanche par de l’argile et la citerne souterraine surmontée d’une surface de captage en forme d’entonnoir. La gestion centralisée de l’eau a exigé sans aucun doute l’instauration de pouvoirs centralisés autoritaires. Le système, conçu pour s’adapter à la nature saisonnière des pluies, aux rios étiques et à l’absence de sources permanentes, était le seul moyen efficace de garantir des réserves en eau suffisantes pour assurer les besoins de la population et l’irrigation des champs. Planifier, construire, entretenir le système nécessitait une autorité pour contraindre les masses humaines à bâtir un système collectif.

L’eau reste d’ailleurs un problème au Mexique, surtout dans la capitale dont la pluviosité et les nappes souterraines ne couvrent que 2% des besoins. 67% de la consommation est puisée dans les nappes phréatiques, ce qui rend instable le sol et fait s’effondrer notamment le centre historique de Mexico de 30 cm par an ! Le solde provient d’aqueducs depuis les vallées voisines. Mais la mobilité du sol engendre des ruptures du réseau de distribution, donc des gaspillages, qui rendent le système peu efficace. Les grandes compagnies des eaux internationales, et surtout les premières mondiales que sont les françaises, sont sur les rangs pour créer un réseau efficace à Mexico.

Des datations au carbone 14 du bois ont permis de situer au 6ème siècle la fondation d’Uxmal dont l’apogée aurait été vers 900. Les linteaux de bois au-dessus des portes sont d’origine ; ils ont 1500 ans. « S’ils ont résistés, c’est parce qu’ils ont été cueillis à la pleine lune : pas de liquide, pas de termites », assène le guide. Il ajoute : « site religieux, il est difficile de le comprendre vraiment sans croire. » Le site est abandonné vers 1200 comme Chichen Itza, à l’époque où est fondée la nouvelle cité de Mayapan dans le nord du Yucatan. Les princes sont contraints de vivre dans cette nouvelle capitale où ils servent d’otages et de courtisans aux princes Cocoms. Stephens et Catherwood décrivent les premiers le site au grand public américain. Les premières fouilles sont entreprises en 1929 par Franz Bloom et les travaux de conservations ont commencé en 1943 ; ils sont toujours en cours.

Plus on s’éloigne des Aztèques, plus les civilisations méso-américaines paraissent traditionnelles. Aux petits groupes agricoles et artisans, aux relations égalitaires, succèdent des sociétés plus complexes, hiérarchisées, rassemblées autour de centres administratifs et religieux, pratiquant l’agriculture organisée, la gestion de l’eau et les échanges commerciaux. Mais la prédation humaine connaît ses limites quand le terrain n’est plus favorable. Une démographie trop forte engendre une intense utilisation des sols, ce qui les appauvrit en l’absence d’engrais apportés et les érode sous ce climat. Des disettes apparaissent qui engendrent des conflits entre les villes, les archéologues en ont la preuve. Ce climat de pénurie et de violence aboutit à une rupture entre le peuple paysan et son élite dirigeante et religieuse. Le commerce s’effondre, l’égoïsme croît. Chacun reprend ses billes et émigre vers des terres nouvelles. Les cités sont désertées. Le déclin rapide des Mayas s’explique probablement ainsi. Parfois, une conquête de peuples venus d’ailleurs achève le désastre. Ce fut le cas dans le nord des basses terres du Yucatan.

Nous commençons par la pyramide du Devin de 35 m de haut, appelée ainsi selon une légende de la superstition locale : un nain magicien l’aurait élevée en une seule nuit… Nombre d’oiseaux sont représentés, des colibris, des quetzals. Les oiseaux étaient vénérés par les Mayas qui croyaient qu’ils communiquaient avec les dieux. Les masques de Tchac sculptés sur la pyramide sont 52 comme les siècles mayas et les semaines d’une année. Les monstres sont les puissances cosmiques dont la gueule ouverte donne accès au monde surnaturel. Il suffit d’y entrer. Suit le quadrilatère des Nonnes, une cour de 65 m sur 45 m entourée de bâtiments allongés qui évoquaient les cellules d’un couvent pour les premiers voyageurs. Il fait bon, côté ombre, car le soleil commence à chauffer dur dès avant 10 h ce matin. Un gros lézard préhistorique se prélasse sur la pierre. C’est un varan qui ne craint pas les hommes. Le dessus des portes est décoré d’une frise où pointe le long nez de Tlaloc. Des statues de captifs, de singes et d’oiseaux sur fond géométrique sont d’un bel effet. Un dieu a face de hibou est figuré sur l’édifice est. « Sur l’esplanade vaste comme le soleil, le soleil de pierre danse et repose, nu, face au soleil nu », dit joliment le poète (Octavio Paz, « Liberté sur parole », p.40).

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Chouette chasse au trésor

Le 8 avril 1904 était signé entre la France et le Royaume-Uni le traité de l’Entente cordiale. Le roi Edouard VII et le président Emile Loubet ont trempé leur plume avant d’y apposer leur paraphe.

Quatre-vingt-dix ans plus tard, en 1994, les éditions de la Chouette d’or lancent une chasse au trésor pour commémorer l’événement – mais la fameuse chouette créée par l’artiste Michel Becker n’a jamais été trouvée et l’auteur des énigmes est mort avec les solutions.

Le 8 avril 2021, après la pandémie et le Brexit, les éditions de la Chouette d’or lancent une nouvelle chasse avec de nouvelles énigmes. Toute une aventure !

Chacun peut trouver la réponse aux énigmes dans un livre publié par les éditions de la Chouette d’or, Le trésor de l’Entente cordiale, dans lequel figure le conte de Pauline Deysson Le trésor des Edrel, traduit en anglais par Stephen Clarke. Une carte au trésor et une boite à outils vous y aident. Si vous y parvenez, vous aurez résolu la moitié du chemin. En effet, la chasse est lancée simultanément en France et au Royaume-Uni et seules les deux moitiés de clé pourront déverrouiller l’écrin de cristal contenant le Coffret d’or d’une valeur de 750 000€, exposé prochainement au musée du Château d’eau de la ville de Rochefort.

Cette nouvelle chasse est organisée avec la collaboration de Vincenzo Bianca, créateur de jeux et expert reconnu mondialement pour la conception d’énigmes.

Michel Becker, Stephen Clarke, Pauline Deysson, Vincenzo Bianca, Le Trésor de l’Entente Cordiale, éditions de la Chouette d’or, 8 avril 2021, 156 pages, €24.90

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Campeche

Campeche est un port de pêche d’où partait, du temps de la marine à voiles, un bois célèbre dont on ne se chauffe pas. Il servait à extraire une teinture de nuance bleue à violette en fonction du pH, connue des Aztèques qui l’appelaient « quamochitl ». L’hématine (Haematoxylon campechianum) est un arbre haut pouvant atteindre 10 à 15 mètres avec un tronc rouge et des branches épineuses. Il pousse dans la baie de Campeche au Mexique et, dès le 17ème siècle d’importantes plantations d’hématine sont créées pour l’industrie qui utilise seulement la partie centrale du tronc. L’Europe a commencé à utilisé ce colorant pour remplacer les colorants végétaux domestiques, guède et indigo. Cela a provoqué une récession sur le marché anglais, entraînant diverses guerres entre l’Angleterre et l’Espagne en Amérique latine afin de contrôler les récoltes de bois de Campeche. Pas de Bourses efficaces à l’époque. Au 18ème siècle, 95 % de la soie, du coton, de la laine et du cuir teints en noir étaient faits avec de l’extrait d’hématine. En 1950, la consommation mondiale de bois de Campeche était encore d’environ 70 000 tonnes malgré la forte concurrence des colorants synthétiques. Le colorant actif du bois de Campeche est l’Hématoxyline, découverte en 1810 par Chevreul, un chimiste français de Dijon.

Protégée par des hauts remparts, rassurante par ses bastions, la ville a su créer aux 18ème et 19ème siècles une vie nonchalante, coloniale, exotique, dont il reste quelques demeures, certaines en ruines. Mais c’est en ce lieu le 22 mars 1517 que les Espagnols ont débarqué pour la première fois au Mexique. Le village s’appelait presque comme aujourd’hui, de son nom indien « Ah Kim Pech ». La ville actuelle n’a été fondée qu’en 1540 par les Espagnols sous le nom plus catholique de San Francisco de Campeche.

Du port partaient des cargaisons de bois, de tabac, de poivre, de vanille, de gomme à mâcher et d’encens, toutes richesses qui excitaient les pirates. Ils ont mis la cité à sac à plusieurs reprises au 17ème siècle. Le gouverneur a donc pris en 1688 la décision de construire une enceinte de 2,5 km de long aux murs de 8 m de haut. Elle ne fut achevée qu’en 1704.

La ville historique est basse, sans étages, les façades très colorées. Les patios qui s’ouvrent sont agréables de verdure et entourés de murs aux teintes pastel dans les tons chauds. Des cafés d’hommes s’élève une rumeur sur la rue ; ils sont semi-fermés mais bien vivants à l’intérieur. Toute une tranquille existence machiste s’y déroule derrière les persiennes tirées durant la sieste de midi à trois heures. On boit du café, joue aux dominos, commente le journal, discute de tout et de rien. Pas une femme ici. La convivialité est celle du sud traditionnel, presque arabe, importée avec d’autres choses par les Espagnols.

Les gens que nous croisons dans la rue ou que nous abordons sont plus civilisés que dans l’intérieur du pays. Ils sont ouverts, plus avenants, moins rancuneux et fermés. Même les Indiens de sang. Une petite fille à sa fenêtre sur la rue accepte de se faire prendre en photo dans son cadre. Je le lui demande, elle acquiesce ; elle me fera de grands signes lorsque je passerai un peu plus tard au-dessus de sa rue, en haut du chemin de ronde du fort San Miguel.

Un jeune garçon jouant au bilboquet m’autorise lui aussi à le fixer sur pellicule. Il en est presque fier, retrouvant là un trait typiquement méditerranéen sans le savoir, le plaisir théâtral de paraître, de se sentir beau aux yeux des autres.

Après un large tour dans les rues, nous visitons la cathédrale, près du port. Sa façade comme son intérieur sont sobres. La Vierge y est omniprésente, d’où son nom de « catedral de la Conception ». L’une de ses représentations est dédiée tout spécialement aux prisonniers. Fondée en 1540, elle ne fut achevée que sous la sécurité des remparts, en 1704. Un souterrain sous l’autel permettait aux curés de se mettre à l’abri dans le bastion. Trois adultes sont abîmés en prières en ce mardi après-midi. Les petits enfants qui les accompagnent sont muets, respectueux. En face, le ci-devant palais du Gouvernement date du 19ème siècle.

Le bus reprend la route et passe un peu plus loin sous un arc en pleine forêt : nous sommes désormais entrés dans l’Etat juridique du Yucatan. Nous venons de quitter l’Etat de Campeche. Les villages traversés sont composés de curieuses cabanes ovales bâties de bâtons verticaux serrés surmontés d’un toit de palmes. Au milieu de la terre rouge et des gosses demi-nus qui jouent, c’est fort joli. Nous traversons l’un de ces lieux hors du temps où l’existence se déroule comme il y a plusieurs siècles, l’école obligatoire en plus.

Le contrôle de la frontière d’Etat a lieu un peu plus loin par des militaires en uniforme, fusil d’assaut en bandoulière. Je doute cependant que le chargeur soit garni de balles, à voir la désinvolture avec laquelle le militaire de garde joue avec la détente. Peut-être, comme dans l’armée française, a-t-il son chargeur plein scellé dans l’une de ses poches, avec une liste d’instructions précises pour son emploi, réservé aux cas graves et bien précisés. Je ne peux m’empêcher d’observer que, question sécurité, le poste est loin d’être à la hauteur : si l’un des cinq hommes présents est protégé à 10 m de là par un parapet de pierres à mi-corps, tous les autres sont trop rapprochés. Il suffirait d’une seule rafale tirée par surprise pour les neutraliser en un clin d’œil. J’en conclus qu’il n’y a donc pas grand-chose à contrôler et que le danger est inexistant depuis longtemps.

Luis, le chauffeur, se range sur le bas-côté. Va-t-on assister à la fouille de tous nos bagages ? Pas le moins du monde : il a seulement peur de manquer de carburant et veut en solliciter contre paiement auprès d’un énorme camion Mack qui arrive dans l’autre sens. La transaction se fait pour un bidon de cinq litres et voilà Luis rassuré. Il est sympathique, Luis, il parle un espagnol très compréhensible et explique le Mexique avec pédagogie.

La nuit tombe dans le « microbus » comme ils disent ici. Elle tombe avant la réalité, étant donné le plastique fumé colle sur les vitres. Mais nous arrivons à la nuit vraie à l’hôtel « Mision Uxmal », situé non loin des ruines éponymes. C’est un grand bâtiment de chaîne hôtelière en arc de cercle autour d’une piscine en forme de haricot, avec vue sur le sommet émergé des ruines et larges chambres meublées de télévision. Cela nous change de tous les logements jusqu’à présent. Il y a des sourires dans le groupe, surtout parmi les filles, plus sensibles à ce genre de détail. L’aventure, ça va bien, mais avec une douche chaude et un lit confortable chaque soir !

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Arrogance de cour

Le rapport de la commission Duclert sur la France et le génocide rwandais de 1994 est disponible pour tout public. Il jette un pavé dans la mare. Ce qu’il dit des circonstances de l’intervention de la France au Rwanda intéressera les protagonistes et a déjà été détaillé par les médias. Ce qui m’intéresse est plutôt le fonctionnement de la « démocratie » républicaine. Là, c’est la cata : un roi en sa cour, coupé du monde et isolé dans ses certitudes. La politique comme un grand jeu véhiculée par des mythes (les ethnies, Fachoda, l’emprise américaine), les gens sur le terrain réduits à leur condition d’objets : racisme envers les Noirs et obéissance doigt sur la couture du pantalon pour militaires, diplomates et chercheurs. Le pire de la France, le pire de la gauche, le pire de Mitterrand.

Où est la « démocratie » dans l’absence abyssale du Parlement ? Où est la république dans le trust de la politique étrangère par le seul président ? Où est la raison dans la fièvre idéologique qui aveugle sur ce qui se passe vraiment ? « A la faillite de l’État savant, s’ajoutent les écarts à la norme administrative et éthique qui finissent, lorsqu’ils deviennent fréquents et admis, à entraîner des violations de l’État de droit », est-il écrit dans le rapport. Gouverner, c’est prévoir : là rien n’est prévu. Présider, c’est avoir une hauteur de vues : là personne n’est écouté. Intervenir, c’est avec des objectifs précis et des ordres nets : là, c’est le grand flou ignorant ou gêné. C’est « une constante française, dit le rapport, celle de ne pas poser de mots sur une politique et de ne pas formuler d’objectifs clairs. Une partie de l’explication tient au fait, qu’à aucun moment, une interrogation globale sur la politique militaire française au Rwanda n’est assumée. En effet, les différents acteurs n’ont pas l’occasion de s’interroger sur le caractère atteignable des objectifs et sur la possibilité de mettre des moyens pour y répondre, afin de contribuer efficacement à donner au pouvoir politique les moyens intellectuels dont il a besoin pour affiner sa réflexion et sa décision. »

Aucun contre-pouvoir n’est toléré sous François III, les ministres ferment leur gueule ou s‘en vont, même en cohabitation royale avec un premier ministre chiraquien, le pouvoir élyséen était trop puissant pour se rééquilibrer. Jusqu’au comportement mafieux : « Ces responsabilités sont politiques dans la mesure où les autorités françaises ont fait preuve d’un aveuglement continu dans leur soutien à un régime raciste, corrompu et violent. La Commission a démontré l’existence de pratiques irrégulières d’administration, de chaînes parallèles de communication et même de commandement, de contournement des règles d’engagement et des procédures légales, d’actes d’intimidation et d’entreprises d’éviction de responsables ou d’agents. Les administrations ont été livrées à un environnement de décisions souvent opaques, les obligeant à s’adapter et à se gouverner elles-mêmes. »

Aucun diplomate n’est lu et quiconque élève une voix discordante se voit sanctionné dans sa carrière. « Les diplomates épousent sans distance ou réserve la position dominante des autorités, et une administration imperméable aux savoirs critiques dont ceux de la recherche ou même ceux produits dans le périmètre du Quai comme les analyses du CAP », note le rapport. Antoine Anfré, jeune stagiaire qui avait émis un avis différent est sanctionné dans sa note administrative. Or, écrit le rapport (et cela demeure valable aujourd’hui, « répondre à une notation vexatoire n’est pas conseillé. La réaction de l’agent à cette situation contribue même à l’évaluation de son profil et aux garanties que la hiérarchie souhaite obtenir sur la loyauté des cadres – celle-ci s’entendant généralement sous l’angle de la soumission. »

Aucun militaire n’est cru, même les agents de la DGSE pourtant sur le terrain, tant « il faut » à tout prix, quoi qu’il en coûte, désigner les coupables a priori, les Tutsi « étrangers » du parti d’opposition réfugiés et forcément aidés par l’Ouganda voisin. « Entre le colonel Sartre et l’amiral Lanxade, deux conceptions de l’injonction de regarder s’opposent manifestement. Le premier s’applique à regarder la réalité du terrain, qui est d’une difficulté sans nom, le second s’emploie à faire voir une réalité attendue », relate le rapport. Au mépris des faits, sourd aux avertissements, aveugle aux réalités. « La faiblesse des contre-pouvoirs est aussi liée à une forme de faillite intellectuelle des élites administratives et politiques dans leurs entreprises de définition d’une stratégie française au Rwanda », écrit implacablement le rapport.

« Cette faillite a plusieurs causes, disent encore les rapporteurs : organisation des administrations, difficulté à faire émerger des opinions discordantes sans risque pour ceux qui les porteraient, pesanteur générale des représentations concernant cette région de l’Afrique et les enjeux qui lui sont propres mais aussi des préconceptions globales concernant les pays africains, une crise de la pensée française qui s’empêche de concevoir la réalité du Rwanda et lui en substitue une autre ». C’est curieux, en lisant cela le lecteur se prend à penser à aujourd’hui.

La gestion de la crise pandémique n’est guère meilleure que celle du Rwanda. Peut-être connait-on un président moins royal et une cour moins sectaire, mais les administrations restent tout aussi formalistes et bureaucratiques, les opinions discordantes sérieuses sont tout aussi déconsidérées, ceux qui les portent tout aussi mis à l’écart et les représentations du virus tout aussi ancrées dans les biais et les préjugés. Le Coronavirus, comme le Rwanda, suscite la même crise de la pensée française. « D’importantes questions, cruciales même, se posent sur la collecte et les circuits d’information, sur le rejet des analyses dissidentes et des savoirs indépendants, dont ceux des chercheurs et universitaires, sur le poids de représentations fermées et unilatérales, sur la situation d’impensé du processus génocidaire, sur les choix d’occultation versus médiatisation, sur les actes d’hostilité conduits contre les institutions prônant une autre politique, sur les procédés de marginalisation de celles qui contesteraient les processus unilatéraux de décision. Ces questions se posent aujourd’hui », rappelle le rapport sur le Rwanda.

La différence entre 1994 et 2020 réside dans l’Internet, les réseaux et les médias en continu. Par leur acharnement de roquets, leurs courtes vues et leur véhémence de procureurs férus de « principes » abstraits et de yakas péremptoires, ils empêchent de penser – si jamais il restait de vrais intellos pour le faire. Je n’en vois pas beaucoup. Ou ils se taisent, prudents devant la diversité des chiennes de garde et autres dénonciateurs prêts à dégainer les premiers au cas où l’on oserait contester ce que l’on « doit » penser sur le moment. Qu’on se souvienne de l’ineptie hydroxychloroquine, vantée par un éminent professeur de Marseille « à la télé » (donc c’est vrai). Ceux qui émettaient des doutes risquaient d’être lynchés. Dans l’autre sens, les Complotistes permanents (cela semble un trait de tempérament) doutaient de tout ce qui était officiel pour se ruer sur tout ce qui était farfelu (donc non officiel), jusqu’à ce que le Clown en chef de cette bande négationniste aille jusqu’à prôner officiellement « à la télé » (donc c’est vrai) qu’on inocule de l’eau de javel dans les poumons des covidés – puisque ça désinfecte, hein ? Les morts étaient niés, les mesures barrières étaient vues comme d’inacceptables restriction à la liberté absolue de ces libertariens de théorie (qu’on les lâche dans la jungle sans Etat où règne la démerde perso et la loi du plus fort, ils viendront bientôt supplier qu’on les reprenne en société !)…

L’une des conclusions du rapport : « La responsabilité éthique est posée lorsque la vérité des faits est repoussée au profit de constructions idéologiques, lorsque des pensées critiques qui tentent de s’y opposer sont combattues, lorsque l’action se sépare de la pensée et se nourrit de sa propre logique de pouvoir, lorsque des autorités disposant d’un pouvoir d’action réelle renoncent à modifier le cours des événements. » Ainsi du juridisme pointilleux opposé au « nous sommes en guerre », du pouvoir abandonné aux « experts soignants » au détriment de la politique – la gestion de la cité -, de la démission française sur l’Europe malgré le « quoi qu’il en coûte ». L’arrogance est peut-être moins de cour, plus énarchique et diplômée, mais elle est là.

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Bain caraïbe

Nous revenons au village lacandon en taxi, appelé par radio depuis la cabane du gardien. Le déjeuner n’est pas prêt : si nous n’étions pas revenus, il aurait été inutile de gaspiller de la marchandise. J’ai le temps (je suis le seul) de prendre une douche à l’eau froide du rio passé en force dans les tubes sanitaires. J’ai le temps encore d’acheter à la case-boutique, puis de boire, une bière Modelo pour 15 pesos. J’ai le temps enfin de regarder œuvrer les deux jeunes garçons en tunique blanche, les fils de Poncho. L’aîné peut avoir onze ans, le cadet huit, peut-être. Ils construisent en lattes de bambous et fines lianes une cage pour un oiseau vivant qu’ils ont attrapé au filet. La bête est à leurs pieds, entortillée dans les mailles, et se débat faiblement.

Le poulet, derrière lequel on a couru à notre arrivée, est enfin plumé, vidé et grillé. Accompagné de frites françaises et de riz, il fera notre repas. Des tranches de fruits de la forêt, ananas, papaye et pastèque l’achèveront, servis dans une bassine en plastique. Nous avions faim d’avoir marché toute la matinée !

Le bus est cette fois correctement climatisé, malgré les sempiternelles remarques elles aussi « à la française » des frileuses chroniques que tout changement hante, même d’atmosphère. Il nous reconduit plus vite qu’hier à Palenque. Thomas veut se servir d’internet et nous avons tout le temps. Le bus nous arrête donc au centre de la ville de Palenque, que nous n’avions pas encore vue. Nous déambulons par la rue principale de ce qui apparaît comme un gros bourg sans intérêt autre que commercial. Ici se rencontrent les produits des campagnes comme ceux venus de la ville. C’est un lieu d’échanges où règne en maître l’électroménager. Quelques agences de tourisme proposent des circuits en anglais ou en espagnol.

Sur le Zocalo où nous attendons le retour des flâneurs, assis sur un banc à quelques-uns, j’observe trois filles qui passent. Elles aiment sortir en groupe, faisant front solidaire contre les dragues des mâles s’il en est. Deux d’entre elles se tiennent par le bras. Elles portent un jean très moulant ou un bermuda noir, de hauts talons pour mettre en valeur leurs mollets, des hauts colorés et ultramoulants pour mettre en valeur leurs mensurations et attirer le regard qu’il faut là où il faut. Elles ont, comme les garçons d’ici, un visage quelconque, mais savent mettre leur physique en valeur. Un nuage de parfum persiste dans leur sillage pour qu’on puisse les suivre à la trace. Elles jouent les leurres pour les machos. Ceux-ci, déjà allumés, les suivent du regard. Les filles d’ici sont sans doute « sages », la province étant encore plus traditionnelle dans les sociétés traditionnelles. Mais elles ont appris de la télé et des feuilletons américains qu’il est bon de séduire avant d’épouser. Une fois la première maternité intervenue, adieu minceur, drague et vêtements moulants.

Après cette exploration ethnologique de la faune locale, après avoir croisé de gros flics au pétard macho pesant dans les deux kilos sur la hanche et des ménagères attirées par les vitrines de frigos, machines à laver et autres cafetières électrisées, nous rejoignons les Cabañas de l’hôtel Pancham pour y prendre une vraie douche et dîner.

Il a plu cette nuit, une longue averse tropicale qui crépite sur les feuilles et le toit et goutte ensuite, interminablement. Cet égouttement prolongé provoque le glapissement de filles, des anglo-saxonnes ivres qui rentrent dans leurs cabanes aux premières heures de la matinée sans se soucier des autres. Ces douches venues du ciel m’apparaissent comme un déversement providentiel sur leur égoïsme obtus, un vrai châtiment protestant pour les laver de leurs excès et de leur irrespect foncier du sommeil des autres. Mais, sensualité de la nuit brusquement fraîchie, le diable les guettait derrière un bananier, poilu et en sandales, j’imagine. Car les glapissements se sont mués subitement en râles.

Une part de la jeunesse nord-américaine vient au Mexique traîner son spleen indécrottable et rechercher les sensations fortes de l’exotisme. La morale protestante est si stricte qu’une fois passée la frontière, tout semble permis. Et l’on se vautre alors dans les débauches offertes par les « barbares » (ceux qui ne parlent pas anglais). Coiffures afro ou barbes rousses, toutes et tous portent l’invariable uniforme de l’anglo-saxon en détente : short, débardeur et sandales. Cela sans la moindre considération non plus pour la pudeur du pays. Les Etats-Unis n’éclairent-ils pas le reste du monde ? Cette bonne conscience messianique les éloigne inexorablement des autres sans qu’ils en prennent conscience. Ils sont tout effarés lorsqu’on leur en fait la remarque.

La route vers Campeche, plus de 300 km à faire, regorge de « topes », ces cassis volontairement placés pour ralentir les véhicules. Nous traversons une plaine arborée où la culture s’effectue encore sur brûlis. Des haciendas aux nombreuses vaches sont surmontées d’éoliennes pour donner l’énergie à la pompe qui remonte l’eau du sous-sol pour abreuver les bêtes. Antennes radios, quelques chevaux et pick-up yankees complètent la panoplie des parfaits cow-boys d’ici qui singent leurs grands frères du nord. Nous suivons de gros « semi-remolque » (en mexicain dans le texte) chargés de fret qu’il nous faut doubler « con precaution », ainsi qu’il est pédagogiquement indiqué au-dessus des feux arrière. La route est droite, mais mal stabilisée. Des cars de transports scolaires ont souvent vidé leur cargaison de garçons et de filles sur un pré pelé ou dans une cour bétonnée d’une école de campagne. Où vont-ils ainsi à la journée ? Visiter un site ? Voir une grande ville ? Est-ce l’heure de la pause ou du pique-nique ? Les garçons, chemise blanche et pantalon noir, jouent au foot sur l’herbe pelée avec leurs chaussures de ville. Les filles, assises à plusieurs autour du terrain, les regardent et commentent peut-être leurs sourires.

Près du viaduc : la mer. L’océan Atlantique du golfe du Mexique, jaune pastis et bleu turquoise tel qu’aux Caraïbes, à quelques centaines de milles en face. Le fond est de sable coquillier blanc et les vagues sont mousseuses. L’eau est chaude, autour de 26° probablement. Le goût du sel et l’odeur de poisson grillé qui monte de la paillote installée les pieds dans l’eau mettent en appétit.

Après le bain et le séchage au soleil, après quelques photos de mer, de mouettes et d’ambiance, après avoir ramassé et trié quelques gros coquillages qui prolifèrent sur l’estran, nous allons déjeuner. Une bière fraîche de marque Sol pour changer, une soupe de légumes en entrée, un rouget grillé humé depuis déjà quelque temps et une salade de fruits divers pour finir. La bière est acide, un peu dans la saveur de la Gueuse, elle est meilleure encore avec un peu de citron comme nous le conseille Hélène qui s’y connaît. L’étiquette revendique « la bière de Moctezuma ». Il n’est plus là pour le contredire.

Nous repartons pour deux heures de route sur des chansons angevines du groupe La Tordue qu’aime Thomas et qu’il a apporté sous forme de CD.

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Les anges de la nuit de Phil Joanou

Film noir des bas-fonds de New York où les gangs irlandais et italiens se disputent le marché des bars et de la drogue, film de la violence gratuite aux extrêmes, typique des années libertariennes post-Reagan, film de double-jeu et de trahison, Les anges de la nuit va au-delà des apparences.

Hell’s Kitchen est le quartier populaire irlandais de plus en plus exproprié pour faire de la place aux bourgeois nouveaux riches des années fric. Terry Noonan (Sean Penn) revient après douze ans. Il y est né, y a grandi avec son ami Jackie Flannery (Gary Oldman), et y a connu son premier amour d’adolescent avec Kathleen (Robin Wright), la sœur de Jackie. Ce dernier appartient à la bande de son frère Franckie (Ed Harris) et invite Terry à les rejoindre. Franckie est une caricature d’Irlandais, grande gueule, toujours bourré, émotif et cyclothymique mais fidèle en amitié et tireur expert. Kathleen et Franckie sont restés froids et au plus près de leurs intérêts égoïstes.

Terry se fait connaître en descendant deux dealers qui voulaient le braquer lors d’une transaction avec un comparse. Tout se sait très vite dans le petit milieu de la pègre et le voilà intronisé. Il se révèle très vite que le beau Terry est un flic infiltré pour faire tomber les bandes, un sous-marin dont la violence est à blanc. Comme Franckie, qui a peu d’envergure et le sait, veut s’allier à un parrain de la pègre italienne, il va devoir prouver son « respect » au Rital. Ce qui veut dire faire la justice lui-même auprès de ses hommes, anarchistes et romantiques dans l’âme. Il va descendre Stevie (John C. Reilly), qui a le tort de devoir une petite somme, 8000 $, à un prêteur de la mafia ; il va descendre son propre frère Jackie, qui a le tort d’avoir dû se faire respecter par trois Ritals au bar. La mafia a la discipline et le nombre pour elle et Franckie ne comprend pas qu’en décimant ses propres troupes il se met à sa merci.

Mais il fait pire dans cet engrenage où il s’engage à l’aveugle : il sème la zizanie dans son propre camp. En cherchant à camoufler son égorgement de Stevie en acte des rivaux italiens, il pousse son frère à riposter avec les premiers venus de l’autre camp ; en cherchant à camoufler son assassinat de Jackie sur un quai désert, il pousse Terry à outrepasser ses pouvoirs de flic et à user de la loi du talion. Il y passera, après toute sa bande, par le seul pistolet du flic qu’il a eu le tort de sous-estimer.

Le rêve n’est jamais la réalité et l’intelligence est de l’y adapter. Il semble que les Irlandais de New York en soient incapables, d’où leur élimination darwinienne : par les bourgeois sur leurs logements, par les Ritals sur leur territoire de racket, par leur indiscipline face aux rivaux. Franckie est un faux chef qui a besoin d’être seul avec du café pour réfléchir alors qu’il faudrait consulter et agir ; Jackie est un faux mec inapte à toute vie en commun, qui cherche à s’oublier dans l’alcool, la clope et la violence, et qui finira selon sa trajectoire annoncée ; Kathleen est une fille qui a de l’ambition mais qui n’a pas la capacité à quitter ce quartier et ses fréquentations pour refaire sa vie ailleurs, incapable d’aimer tout en restant viscéralement attachée ; Terry est un faux flic qui se déguise en faux truand avant de se perdre dans ses masques et de résoudre l’affaire par le pire : tuer tout le monde. Les frustrations adolescentes ne sont jamais surmontées et, dans les Etats-Unis de Reagan, c’est une condamnation à mort.

L’espace urbain est à tout le monde, à chacun d’y faire son trou. New York est la ville cosmopolite, à chaque peuple d’y faire sa loi. Aucun Noir dans le film, aucun Juif ; tout se passe entre Blancs, entre nord et sud, Irlandais et Italiens. La Ville vit la nuit, hantée par ses « anges » noirs, leur violence, leur alcoolisme fumeur et leur baise. Le passé…

DVD Les anges de la nuit (State of Grace), Phil Joanou, 1990, avec Sean Penn, Ed Harris, Gary Oldman, Robin Wright, John Turturro, Rimini éditions 2019, 2h08, €11.90 blu-ray €9.98

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Jean Delumeau, Guetter l’aurore

L’historien du monde moderne, professeur honoraire au Collège de France, a raison : même aujourd’hui non-croyants bien qu’élevés par le catéchisme, le patronage, les scouts et l’aumônerie, nous avons été élevés dans le sérail d’une société majoritairement chrétienne et catholique en France. Sa culture nous a façonnés, bercés, instruits. Ce que de nombreux « laïcs » revendiqués ne savent pas est que « l’humanitaire » ou « le socialisme » sont imprégnés du message évangélique, que les réflexes de « la morale » et donc du droit occidental sont imbibés de la tradition chrétienne. Même Voltaire croyait en un Dieu Grand horloger, même Descartes croyait qu’in fine tout vient de Dieu et Einsteins que Dieu ne joue pas aux dés (donc qu’il n’y a pas de hasard).

Cela dit, l’essai du professeur pour un christianisme de demain est plutôt décevant pour qui ne croit pas déjà dans l’Eglise. Il dit aux bourgeois catholiques de France ce qu’ils ont envie d’entendre mais cela ne fait pas avancer les choses d’un pouce : Rome n’a rien à faire des bourgeois catholiques français. « Contrairement aux autres religions de la planète, il [le christianisme] a été mouvement et innovation. Ce fut sa force. Il doit continuer dans cette voie » p.8. Malgré la réaction antimoderne à la Révolution jusque sous Pétain, il y eut Vatican II et, plus encore, Jean-Paul II. Sauf qu’espérer un changement d’une Eglise catholique gouvernée par un aréopage de cacochymes, tous mâles et célibataires, heureux d’être au pouvoir et ne voulant surtout pas changer reste un vœu… pieux.

En onze chapitres, Jean Delumeau veut prendre en compte les objections actuelles au christianisme. Le christianisme va-t-il mourir ? Non, deux milliards de chrétiens dont un milliard de catholiques dans le monde, ce n’est pas rien. Le renouveau évangélique et charismatique fait la vitalité du christianisme aujourd’hui – mais il a lieu sur les continents africain et sud-américain, assez loin du centre du pouvoir hiérarchique et centralisé où le pape est réputé (depuis le XIXe siècle) « infaillible ». La compétition sur les victimes ? Certes il y a eu les croisades, l’Inquisition et les bûchers d’hérétiques, la colonisation, mais l’auteur rappelle que le XXe siècle a tué plus de chrétiens que tous les autres siècles avant lui, entre communisme, nazisme, islamisme, extrême-droite sud-américaine et nationalismes ethniques (Rwanda). La querelle avec la science ? Galilée a été réhabilité en… 1992 (seulement !) mais le savoir scientifique est humble et limité face à l’univers immense et à l’émerveillement devant la création. Alors « Dieu » garde sa place, avant le Big Bang et par la complexification du vivant jusqu’à « la conscience » – jusqu’à montrer peut-être un « projet » (un Dessein intelligent ?). Rien de très neuf.

De même que sur la lecture de la Bible, qui ne doit plus être « naïve » mais prendre en compte les travaux des historiens et des linguistes. La lecture de l’Ancien comme du Nouveau testament ne doit plus être littérale, « fondamentaliste », mais prendre en compte les paraboles, les « signes ». Les évangiles sont une reconstruction didactique de son enseignement à partir de la certitude de sa résurrection. « Il s’agissait moins pour leurs auteurs de suivre Jésus pas à pas dans les temps et les lieux de sa prédication que de regrouper ses paroles et ses gestes pour que s’en dégage un message exceptionnel auquel la Résurrection donnait son sens » p.157. Un storytelling à usage de marketing en quelque sorte. Dans la réalité, Jésus a très probablement eu des frères et des sœurs (ou demi-frères et sœurs). « La défiance postérieure à l’égard de la sexualité et la surévaluation de la virginité auraient ensuite conduit l’Eglise à privilégier la virginité perpétuelle de Marie. Mais le dogme de l’Incarnation du Sauveur ne postule nullement que Jésus, « fils premier-né » de Marie, n’ait pas été l’aîné d’une famille nombreuse, comme il y en avait beaucoup à l’époque » p.166. Les « miracles » font sens symbolique plus qu’ils ne sont de la magie.

Ce qui choque aujourd’hui les peuples déchristianisés mais devenus adultes est le contraste scandaleux entre la morale sexuelle rigoriste (et inadaptée à notre temps) prônée par les prêtres des églises – et la conduite réelle des mêmes, chargés de faire entendre la « bonne » parole. Pourquoi cette obsession du sexe de la part du monde ecclésiastique ? L’église catholique comme les églises protestante ont cette monomanie, peut-être contaminés au-delà du raisonnable par une certaine psychanalyse. Dieu est amour, pas sexe ; le sexe n’est qu’un véhicule de l’amour, pas le moindre mais pas le seul (heureusement pour les enfants…). L’auteur ne le rappelle que trop légèrement, même s’il s’appesantit sur « le péché originel » qui n’est ni un péché en soi faute d’avoir été pleinement conscient dans l’innocence du Paradis, ni une culpabilité héréditaire que Jésus récuse. D’ailleurs, il n’existe pas dans les Evangiles, ce sont saint Paul puis saint Augustin qui ont fait monter la sauce pour faire peur. L’auteur passe aussi de façon superficielle sur « le mystère du mal » qui serait une « loi naturelle » qui a toujours été là et sur laquelle on ne peut rien dire – sinon qu’être « humain » est justement de résister au mal (et que Dieu « souffre avec nous »). Le bien existe aussi, même si l’on n’en parle pas plus que des trains qui arrivent à l’heure. « La bonté est plus profonde que le mal ».

Jean Delumeau en appelle à la réconciliation entre les différentes églises du même christianisme. Sans nier leurs particularités, elles pourraient dialoguer et cesser de se combattre. Comme dans l’islam, la zizanie (fitna) reste la pire des choses humaines. Vœu pieux, comme le reste de ses incantations rituelles vers la « fraternité », le « partage », la « collégialité », et ainsi de suite. L’espérance reste la racine du chrétien, même si « la compassion » apparaît comme le socle de toutes les religions universelles, les religions du Livre comme le bouddhisme. Pour faire communauté, les chrétiens, surtout catholiques, doivent abandonner la pompe et la hiérarchie romaines, s’ouvrir aux femmes et aux laïcs, devenir plus proches de fidèles et de leurs attentes.

On attend. L’essai date déjà de 2003…

Jean Delumeau, Guetter l’aurore – un christianisme pour demain, 2003, Grasset, 284 pages, €9.53 e-book Kindle €5.99

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Bonampak

Nous ne sortons de la jungle que pour entrer dans le site de Bonampak, découvert en 1946 par le cinéaste Giles Healey. Nous sommes toujours dans la vallée du rio Lacanja qui a donné son nom au village lacandon. Une vaste place rectangulaire mène à une colline aménagée en terrasses successives aux marches hautes et usées. Sur la place, une grande stèle représente le roi Chaan-Muan qui n’a été gravé là qu’après être passé entre les mains de ses coiffeuses. Très fier de lui, ce roi s’est fait représenter encore deux fois sur la première terrasse, lors de son accession au trône en +776, puis entouré de deux femmes qui pratiquent l’autosacrifice. Il s’agit de faire couler son propre sang, en général de la langue, de la poitrine ou des bras, par des mutilations à l’aide d’épines végétales ou d’un aiguillon de raie.

Mais le principal n’est pas là. C’est sur une terrasse isolée sur la droite de l’acropole, dans trois anfractuosités en forme de salles obscures, que se révèlent les peintures. Ce sont des fresques élaborées à l’occasion de la désignation de son héritier par le roi, donc vers 790. Les couleurs ont été appliquées sur de l’argile lissée, au-dessus d’un support humide de chaux mélangé à de la poudre de quartz volcanique.

Le résultat est une suite de scènes fraîches, d’une grande vivacité. La première salle présente l’enfant-héritier, qui n’est pas le fils mais un neveu du roi, aux nobles assemblés. La seconde salle figure l’inévitable bataille destinée à recueillir de futures victimes pour les sacrifices sanglants aux dieux. La cité de Lacanja y participe aux côtés du roi Chaan-Muan. La troisième salle, la plus à droite, représente la fête en son plein avec cérémonie du feu et autosacrifices par l’héritier et par « ses femmes » – bien qu’il soit encore enfantelet. Cette fresque n’a jamais été achevée, trace fugitive marquant la brièveté de la gloire comme du règne des hommes.

Le site est désert, sauf les deux « étudiants » fainéants qui, vautrés sur la terrasse, sont chargés officiellement de vérifier que les touristes ne prennent pas de photos au flash et n’entrent pas trop nombreux à la fois dans les alcôves. Il s’agit de ne pas abîmer les fresques par la lumière crue et le gaz carbonique. Un couple d’Allemands vient de quitter le site à notre arrivée et une famille de Français arrive en 4×4 lorsque nous partons.

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Printemps

L’hiver s’éloigne, le printemps naît.

Depuis toujours, depuis au moins que les humains se sont posés pour cultiver la terre et élever les bêtes, le printemps est la saison du renouveau. Le soleil revient, la douceur de l’air, l’herbe pousse et les oiseaux chantent.

La nature tout entière est en joie et l’eau, hier ralentie par le gel, se remet à couler tout comme le sang dans les veines et les hormones chez les adolescents.

Plus belles sont les filles, plus fleuris les garçons. Leur peau au printemps semble refléter la lumière, tels les pétales tout neuf qui s’ouvrent au soleil.

Les fleurs communes, chaque année, me font le même effet qu’étant petit : ils me ravissent. La germination est comme une religion et le printemps non seulement un âge de la vie mais un émerveillement pour toute la vie.

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Chez les Lacandons

Deux heures encore de bus. La nuit tombe, le vent se lève, il jette des arbres trop secs sur la chaussée, il attise fort un feu de forêt qui illumine la plaine.

Au bout de la piste sont les Lacandons civilisés chez lesquels nous allons dîner et loger. A notre arrivée, un jeune garçon en hamac, les cheveux très longs et la robe blanche comme dans les sectes solaires, joue avec… un game boy électronique ! Les Lacandons sont ce peuple maya resté à l’écart, jalousement indépendant, vivant une existence ancestrale dans la forêt. Il a été décrit par l’ethnologue français Jacques Soustelle qui a vécu parmi eux et les a aimés, dans les années 1930.

Les cabanes sont sommaires : quatre murs de planches qui montent à mi-hauteur, une porte qui ferme avec une ficelle, un cadre de lit à moustiquaire et un toit de tôle au-dessus. Nous pouvons voir la lumière de chacun et entendre tout ce qui se dit ou se fait. Le bloc sanitaire n’a que de l’eau froide venue droit du rio par tuyaux d’arrosage. Tout repas demande deux heures de préparation car tout est fait à la main, sur feu de bois. Nous dînerons d’une assiette en trois parties : riz, frijoles en purée, œufs brouillés aux tomates. La seule boisson est le Coca Cola puisque l’eau n’est pas potable. Mais Stephens notait en 1840 cette habitude particulière des Espagnols en Amérique : « Il faut en effet savoir qu’il n’y a jamais d’eau sur la table dans ce pays et qu’on en boit qu’après les « dulces », le dessert. Elle est alors servie dans un grand gobelet dans lequel les convives boivent chacun une gorgée. Il est tout à fait incongru et mal élevé de demander de l’eau durant le repas. » (op. cité p.172) On peut acheter de la bière – fraîche ! – mais il faut que la boutique soit ouverte. De la pastèque coupée sert de final.

Nous sommes au village Lacanja, l’une des trois ultimes communautés mayas. La frontière du Guatemala n’est qu’à une quinzaine de kilomètres. Le petit-déjeuner du lendemain comprendra les mêmes œufs brouillés à la tomate, un café local sucré dans l’eau passée ou du « té » qui est une infusion en sachet de camomille.

C’est un petit bonhomme aux longs cheveux noirs, tunique blanche et bottes de caoutchouc trop larges qui nous guidera ce matin. Il répond au nom de Poncho et est le père du gamin qui se prélassait hier et d’un autre, plus jeune. Les visages des enfants sont beaux, le sien a le nez fort, bourbonien, les traits lourds d’une fin de race, le patrimoine génétique tournant autour des mêmes dans ces endroits dont l’isolement est renforcé par le tabou social sur les femmes des autres tribus.

Nous partons explorer la jungle pour la matinée. Le petit homme prend la tête de la file, entre les arbres. Difficile de se retrouver car aucun sentier n’existe, seules d’infimes sentes sont tracées ici ou là par les passages des hommes ou des gros animaux. Les troncs des arbres et la végétation font que l’on perd vite tout repère de direction et, sans habitude, on peut tourner en rond à quelques dizaines de mètres de la piste sans même le savoir. Nous sommes en compagnie d’un Lacandon laconique, à peine s’il éructe de temps à autre quelques mots en espagnol : « mamé » en désignant un fruit, « madera » en désignant un arbre. Il n’a plus d’incisives sur le devant et ses canines surgissent de sa bouche comme des défenses lorsqu’il grimace ou sourit. Car il sourit parfois, ce dernier Maya, se moquant sans doute de nos comportements des villes comme marteler la terre des talons, parler trop fort et trop souvent, ne pas regarder alentour, ne pas observer la nature. Il a raison. Malgré cela, nous n’envions pas son sort. Il y a quelque chose de tragique à être dans les derniers d’un peuple. L’on se sent obligé de continuer la lignée avec une obstination dérisoire. La prochaine génération joue déjà à l’électronique, va-t-elle conserver le savoir de la forêt ?

La jungle est claire, lourde, y flotte une constante odeur d’humus et des chaleurs de plantes. La faible lumière donne à toutes les couleurs des tons de vert et de brun. Nous goûtons le fuit « mamé ». Il a la saveur au premier abord d’une nèfle, une consistance au palais de l’avocat et un goût final proche de la datte fraîche. Nous nous asseyons sur une large feuille, cueillie dans la profusion tropicale, pour faire une pause après deux heures de périple. La moiteur fait couler la transpiration et mouille les chemises. Pour cela, la tunique lacandone est mieux adaptée que nos vêtements serrés. Poncho nous désigne le « matapalo », un arbre dont la base forme des ailettes comme une fusée. Est-il à l’origine de cette théorie des extraterrestres qui auraient donné leur science aux Mayas ?

Plus loin, Poncho taille sans un mot un long bâton à la machette. La marche se poursuit ; il taille un second bâton. Il ne répond toujours pas aux questions, comme s’il n’avait pas entendu. Encore une dizaine de mètres, il a repéré une fine liane verte qu’il tranche d’un coup à chaque bout. Cela lui servira de lien pour accoler les deux bâtons. Que va-t-il en faire ? Il sait notre curiosité mais ne dit toujours rien, ménageant habilement son suspense. Nous verrons bien. Encore de la marche puis il avise un jeune palmier. D’un coup de son instrument allongé, il vise le cœur et d’une torsion le cueille, à plusieurs mètres du sol. Il nous le livre à manger. C’est bon, frais et craquant avec un goût de sève. Une salade de jungle. Que les écologistes se rassurent : le palmier ainsi traité va crever ; l’homme, même cueilleur ancestral, reste un prédateur. Mais il y a tant de palmiers dans la jungle…

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Niaiserie européenne sur les vaccins

Nous sommes « à Bruxelles » dans le meilleur des mondes où des Pangloss de bureaux « croient » dans leur optimisme béat à l’efficience de leurs règles de droit. Sans « constater » que le monde alentour est peuplé de requins, même s’ils se déguisent en vieillard démocrate à la cape étoilée ou en primus inter pares d’empire. Les relations internationales sont le territoire où s’affrontent les plus forts et pas le jeu réglé du doux commerce. Pas quand il s’agit de vie ou de mort, pas quand il s’agit de son propre peuple à défendre. « Niais : dont l’inexpérience va jusqu’à la bêtise », dit le dictionnaire.

« Nous sommes en guerre » a dit un certain Européen : qu’à cela ne tienne ! Les Etats-Unis ont carrément activé le Defense Production Act pour protéger la capacité de production nationale, même si cela « gêne » la disponibilité des composants des vaccins pour les fabricants étrangers. L’organisation de la chaîne d’approvisionnement est mondiale mais les Etats-Unis sont les plus forts… s’ils ne rencontrent aucun obstacle. Le Royaume-Uni, qui a tenté de faire de même avec « son » vaccin AstraZeneca produit sur le sol européen, a dû reculer face à l’opposition ferme d’une Europe aux abois. Comme quoi se laisser faire n’est JAMAIS la bonne solution, n’en déplaise aux niais moutons qui tendent l’autre joue en espérant un monde meilleur… après décès. Mais, si « nous sommes en guerre », où est donc notre Loi de production pour la Défense ?

La stratégie européenne pour s’approvisionner en vaccins est passée du chacun pour soi initial (car la santé n’est pas une compétence de l’UE) à un effort de coopération louable pour l’efficacité des négociations comme pour la solidarité de la répartition. La mise en commun par les gouvernements des moyens permet des économies d’échelle, de partager les risques d’autorisations ou non de mise sur le marché, l’efficacité relative de chaque vaccin, et de couvrir les éventuelles pertes sur un raté.

Mais la Commission européenne a clairement montré ses limites en dévoilant son ADN : la méthode technocratique. Elle a négocié le prix avant la disponibilité, en bon juridisme comptable d’argent public, sans se préoccuper des priorités de livraison. Elle a ainsi fait le contraire des pays efficaces.

Cette stratégie est très différente de celle déployée par les États-Unis, où le gouvernement a organisé et subventionné lui-même une chaîne d’approvisionnement pour la fabrication et la distribution du vaccin en achetant par anticipation des vaccins pas encore testés (dont une biotech de Nantes délaissée par la bureaucratie française), en soutenant des laboratoires pour les essais cliniques, en travaillant « en même temps » (comme aime à dire certain Européen sans pourtant le faire) avec des fabricants moins connus et des fournisseurs d’équipements et d’ingrédients. Le gouvernement américain a également passé des contrats avec des entreprises spécialisées pour étendre la capacité de production d’intrants. C’est toute la chaîne stratégique depuis les start-ups pharmaceutiques jusqu’à l’administration des vaccins à la population qui a été pensée et organisée. Ce même Européen qui se vante d’être à la tête d’une « start-up nation » n’a rien fait de tel – il a laissé la technocratie juridique européenne agir comme un rouage sans direction, tout en laissant sa propre bureaucratie interne avancer à son train de sénateur dans le cafouillage des querelles de préséances pour organiser qui va faire quoi et qui va piquer qui. Le « quoi qu’il en coûte » du même Européen trop bavard et pas assez acteur s’est traduit aux Etats-Unis par 21,7 milliards de dollars de dépenses pour soutenir les laboratoires, les fabricants sous contrat et les fournisseurs d’équipement et d’intrants. Combien en Europe ? Combien en France ?

L’approche laissée à la technocratie européenne a laissé sans contrôle la population à la merci des capacités de production des labos sans qu’elle puisse « juridiquement » intervenir pour réduire les problèmes d’approvisionnement. Car les contrats ont été signés avec une clause « d’effort maximal » et pas avec une clause « d’exclusivité » comme le Royaume-Uni l’a fait. Résultat : un retard de plusieurs mois dans la livraison – donc un confinement supplémentaire qui coûte encore plus et des morts qui se multiplient dans l’impuissance générale. AstraZeneca n’aurait livré que 30 millions de doses sur 120 au premier trimestre et seulement 70 millions de doses sur les 180 prévues « seraient » livrées au deuxième trimestre – car une partie de la production réservée par l’UE s’est dirigée vers le Royaume-Uni pour obéir à la clause « d’exclusivité ».

  • La niaiserie européenne est cette illusion juridique du « respect des contrats » face à la puissance des pays qui les signent.
  • La niaiserie des gouvernements nationaux est de laisser la Commission européenne sans direction politique sur ce sujet précis et de laisser faire la bureaucratie lente, pointilleuse, à courte vue – alors que « nous sommes en guerre ».

Parler c’est facile, agir c’est mieux. L’Union européenne, sous la pression des opinions publiques « inquiètes », a fini par se rendre compte de cette erreur stratégique et elle a acheté de nouvelles doses à d’autres fournisseurs (on évoque 10 millions de Pfizer/BioNtech). Elle a durci fin janvier le contrôle et la transparence des exportations de vaccins, permettant de bloquer ceux produits sur le territoire de l’UE en cas de retard dans la livraison d’un fournisseur – mais tout en respectant « juridiquement » le principe de réciprocité et de proportionnalité selon la situation de l’épidémie et la population déjà vaccinée. Mais elle n’a pas « saisi » préventivement les 29 millions de doses d’AstraZeneca « découvertes » en stock dans une usine italienne alors qu’il aurait fallu : ce coup de semonce aurait montré que le droit du plus fort ne saurait rester à sens unique et aurait amené plus vite et mieux le Royaume-Uni à « négocier ».

Il n’est certes pas question de faire cavalier seul – puisque nous n’en avons pas les moyens. La chaîne de fabrication des vaccins est mondiale car ses composants sont produits un peu partout. Mais si la coordination politique entre pays est essentielle et le « nationalisme vaccinal » inepte parce qu’il décourage le financement des capacités de production aux différents niveaux de la chaîne de valeur, il s’agit de se défendre et d’exister face aux requins du monde. C’est là qu’un juriste sera toujours plus débile qu’un politique. C’est là qu’une fois de plus est démontré que l’économie, le droit, le social, sont soumis à la politique et non l’inverse. Savoir ce qu’on veut et où l’on va, puis financer les moyens nécessaires pour ce faire, enfin désigner un opérateur qui dirige et contrôle – voilà ce qui aurait dû être fait et qui ne l’a pas été. La guerre nécessite un général d’armée, pas un quarteron de bureaucrates laissé à leurs procédures inadaptées !

Pour augmenter la capacité de production en Europe, la Commission a (pour plus tard…) mis en place une « task-force » pour détecter les problèmes de production et y répondre. Un nouveau plan européen de préparation à la bio-défense contre les variantes de la Covid-19 introduit une autorisation accélérée des vaccins adaptés aux variants, et l’incubateur HERA soutiendra leur mise au point ou leur adaptation grâce à un financement européen. Le projet Fab UE doit aussi (après la bataille) augmenter la capacité de fabrication dans l’Union par des aides à l’investissement d’usines de fabrication, la réaffectation d’installations pour produire des vaccins et des médicaments spécifiques. En bref recréer une filière autonome : il serait temps ! Car la lenteur vaccinale et les mutations qui se multiplient risquent de faire durer les masques, gels, confinements réguliers, télétravail et autres restrictions de voyage au-delà de la fin d’année, voire au-delà de l’élection présidentielle française prévue.

L’irresponsabilité a conduit à la panique – et la courte vue à ignorer les risques d’une pandémie probable depuis les deux alertes du SRAS 2002 et du H1N1 2009. Les gouvernements nationaux se sont empressés de se défausser sur l’Europe en abandonnant leur pouvoir de décision à sa technocratie. Boris Johnson peut se réjouir : le Brexit, à court terme, ça marche, 50% de la population adulte est déjà vaccinée contre 10% en France. Lui gouverne, les autres se rejettent la faute sans avoir rien préparé depuis un an que le virus est connu.

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Bain en cascade d’Asuncion

Le déjeuner de l’hôtel est sommaire, à la mexicaine. Il est composé de trois tortillas, ces galettes sèches de maïs, fourrées d’une mayonnaise de champignons et de quelques rondelles de tomate et concombre. Nous prenons le bus pour deux heures de route vers le pays des Lacandons.

L’étape est ponctuée d’un détour vers les cascades d’Asuncion, à 7 km à l’écart de la grand-route. Il fait très chaud dans les collines. Thomas prend « un guide » à la communauté du village, plus pour faire vivre les gens que pour trouver le chemin, et nous voilà en route à pied vers les cascades. Il y a près d’une heure de marche dans le cagnard, en descente, en montée, avant d’entendre la rivière du haut d’une forte pente sous les bois. Il fait chaud et ça monte. Heureusement qu’une partie du chemin est sous les arbres. Outre le guide adulte, nous accompagnent deux petits garçons pieds nus et en polo déchiré. Le plus jeune, José Diaz, est le fils du guide Mateo ; il peut avoir 8 ans. L’autre garçon est un cousin de 10 ans portant une chemise blanche, Antonio. L’eau bruissante se fait entendre de plus en plus fort. La rivière bouillonnante est là.

Plus haut, en amont, se dresse la grande cascade qui barre le paysage de son déversement écumeux. La rivière se jette du haut de la barre rocheuse en arc de cercle, à près de 40 m de hauteur. C’est plus brutal qu’à Agua Azul.

Mateo me dit qu’il y a une grotte derrière le rideau d’eau. Peut-être même un trésor… Je n’y crois pas une seconde, cela fait partie des mythes de toutes les cascades, chez nous les ondines y cachent tout ce qui brille qu’elles ne peuvent résister à dérober. Nous nageons dans les bassins successifs créés par les remous de l’eau. Il faut éviter le courant central qui est très fort et qui entraîne rapidement vers le bassin aval très remuant. Rien de grave, Thomas en fait l’expérience, mais il vaut mieux être prévenu.

Seul Antonio a ôté sa chemise pour nous suivre à la nage ; le petit José semble ne pas savoir nager. Antonio est robuste pour ses dix ans, il a déjà l’air réservé et presque triste des adultes face aux étrangers que nous sommes. Mais il reste enfant : il sourit parfois à mes imitations d’oiseaux, tout comme il prend une attitude gamine, les bras serrés sur sa poitrine lorsque l’eau issue de la cascade tombe en pluie fine sur sa peau nue, glacée par l’air déplacé.

Nous allons sur un rocher plat, surélevé, face à la chute. Nous prenons en pleine face les embruns serrés de la cascade, au point qu’il est difficile de garder les yeux ouverts. Antonio a froid et tremble, sa peau se hérisse comme celle d’une poule, ses muscles se tendent, il raidit son maintien. Mais il ne dira rien, il sera comme les adultes. Il ne se relâchera qu’un peu plus tard, dans l’eau plus tiède d’un bassin. S’agrippant aux pierres et aux racines, il longera la forte pente hors de l’eau pour rejoindre José qui, resté habillé, l’attend. Ils se racontent des histoires tous les deux, ils rient.

Une fois séchés, les deux petits accompagnent les premiers du groupe qui repartent jusqu’au village. Ils sont très consciencieux, se retournant pour nous attendre. Ils marchent régulièrement de leurs pieds nus infatigables, tout en transpirant comme nous, ce qui colle leur chemise à leurs dos.

Une fois chez eux, leur mission accomplie, ils consentent à bien vouloir comprendre l’espagnol. Leur réserve initiale était de la timidité. Ils se laissent même prendre en photo, ce qui ne leur était jamais arrivé de leur vie au vu de leurs têtes lorsqu’ils se sont vus sur les écrans des numériques. Jacques leur montre les prises et tout le village s’agglutine, ou presque, pour découvrir cette « télé » portative. Nous quittons ces petits avec quelque regret mais la beauté d’une rencontre est dans son éphémère.

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L’ultime razzia de Stanley Kubrick

Ce troisième film à 26 ans est le seul qu’il ait reconnu après deux brouillons. Nous trouvons un Kubrick pressé, efficace, scandant son histoire par séquences emboitées et flashbacks. Le fil, banal, est celui d’un casse de pari hippiques, deux millions de dollars quand même (c’était une belle somme au milieu des années cinquante). Il y a trop de protagonistes pour ne pas inclure des branquignols, trop de temps passé à comploter pour que ne fuite pas l’info, trop de confidences sur l’oreiller pour que cela ne se termine pas mal.

Le casse est une affaire d’homme. Sauf que les hommes ont tous des femmes, épouses ou compagnes, voire putes, devant lesquelles ils se vantent. Nous sommes en effet à l’époque où le mâle est dominateur et, comme le chasseur du mythe, doit rapporter sa proie au nid où la femme attend, soumise. La femme exemplaire, l’Américaine-type de ce temps-là, est une potiche entretenue qui ne travaille pas, n’a pas de gosse ni aucune activité. Elle se contente d’espérer que tombe toute ruisselante la richesse du mari, sinon elle le quitte. En attendant elle se pomponne, se maquille, choisit ses robes pour le teinturier, en bref se comporte en parfaite gamine gâtée, irascible et d’une curiosité de vieille chatte.

C’est ce qui va tout faire foirer. Car le mari, comptable aux paris, est un faible (Elisha Cook Jr.). Petit de taille, étroit d’esprit, vantard, il veut éblouir sa femelle (Marie Windsor) pour qu’elle « l’aime ». Le grand mot est lancé : l’Hamour. Il se confond, dans ces années d’hommes médiocres et de femmes idéalistes, avec sexe et fric. Toute l’Amérique.

L’inévitable mec standard nommé Johnny (Sterling Hayden), beau gosse sorti de prison, organise un plan parfait au timing serré et s’entoure de ceux qu’il faut. Sauf que l’avidité de goule de la femme du comptable minable, Stella en nana standard rêvant d’être star, est le grain de sable dans les petits jeux de gamins des hommes. Elle a pris pour amant un plus jeune et plus couillu, Val (Vince Edwards) qui lui promet la fortune en raflant toute la mise une fois le coup fait par l’équipe à laquelle il n’appartient pas. Par facilité, par vantardise pour emporter la femelle. Ironiquement, c’est le mari trompé, le minable faiblard, qui va faire échouer son coup de jeune macho qui se croit tout permis.

Reste le fric, un paquet de billets dans un sac qu’un flic dans le coup est allé porter à la chambre de motel qui sert de relais. Johnny va le récupérer pour le partage à la planque, mais des embouteillages dus au raffut du champs de course le met en retard. Lorsqu’il arrive, le drame est consommé, la bande à terre et seul le comptable sort, en titubant, blessé. Johnny comprend qu’il faudra partager plus tard, comme il était prévu, car ce n’est pas le moment.

Il ne sait pas qu’il n’y aura aucun partage. Le mari trompé va descendre sa femme avant de s’écrouler, les autres ont tous le coffre crevé d’une rafale. Johnny exécute le plan prévu et va prendre l’avion pour Boston avec son amoureuse, emportant non pas le sac mais une énorme valise qui ferme mal, ce dont il s’aperçoit mais ne veut pas tenir compte. Il ne peut l’enregistrer en cabine et le bagage part en soute. Un autre grain de sable est encore une fois dû à une femme, une vieille au caniche ridicule qui s’échappe pour japper à rien sur la piste – ce pourquoi le bagagiste fait un écart – ce qui fait tomber la valise – qui s’ouvre…

Et voilà le dernier, le Johnny beau gosse, bec dans l’eau et promis à la prison une fois de plus à cause des femmes. Oh, elles ne sont pas toutes vénéneuses ni putassières comme celle du comptable, l’une est malade et son mari veut faire le coup pour avoir les moyens de la faire bien soigner, une autre est amoureuse et ne veut pas que son mec retourne en tôle ce qui l’incite au dernier coup pour enfin la fortune (to make a killing : rafler la mise), la dernière est pitoyable en ramenant toute sa capacité d’amour sur un chien idiot, trop gâté. Mais toute l’histoire est là, entre le désir qui rend les femmes nécessaires aux hommes et les hommes qui refusent de faire participer les femmes. Sexe, fric et tuerie, le sel du film policier.

DVD L’ultime razzia (The Killing), Stanley Kubrick, 1956, avec Sterling Hayden, Coleen Gray, Vince Edwards, Jay C. Flippen, Marie Windsor, MGM United Artists 2002, 1h21, €9.97

Coffret Stanley Kubrick 3 DVD : Le Baiser du tueur / L’Ultime Razzia / Les Sentiers de la gloire, Fox Pathé Europa 2002, €49.55

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Guy Bordin, L’amant fantasmatique

C’est inouï, c’est inuit ! les esquimaux, dans leurs solitudes glacées, croient en l’existence d’amants fantasmatiques. C’est ainsi ce qu’apprend son cousin au narrateur. « Il peut arriver que l’être secrètement aimé B se révèle à A sous une forme fantasmatique. Les rencontres intimes surviennent par la suite lors de contextes variés, mais uniquement quand A est seul, que ce soit dans le monde de la veille – hors du village, dans la toundra – ou dans celui du sommeil, l’être virtuel surgissant dans un rêve » p.25. Les enfants créent souvent des amis imaginaires avec lesquels ils ont de vraies conversations avant que l’âge adulte ne les fassent disparaître. Mais en Bretagne, « le petit peuple » existe aussi fort qu’en vrai, et les fantasmes se réalisent. Sauf que pour s’en déprendre il faut mourir.

Lors d’un séjour studieux dans une cabane sur la lande avec son cousin Jean, prof d’histoire moderne à Brest, l’étudiant narrateur qui suit des cours d’histoire du Moyen-Âge voit sa vie transformée. Elle devient onirique et la réalité même en rajoute au pays Kerbihan d’enchantement. Il tient un journal cru de ses rêves nocturnes et prend compulsivement des photos polaroïd de ses réalités diurnes, l’amant fantasmatique des esquimaux le hante.

Sensible et impressionnable, l’auteur – à peine 20 ans – a les antennes qui frémissent devant tout jeune garçon : une bande de scouts frais « de 15 ou 16 ans » (pour ne pas contrevenir à la loi), un serveur aux cheveux châtains mi-longs aux yeux verts et « excellemment bâti » de son âge, un appelé gendarme plutôt méditerranéen, le frère d’une sœur qui font le tour de France en camping-car, un vicaire suceur d’enfants de chœur pubères – et son cousin Jean, homme fait, professeur et hétéro divorcé, mais bien constitué et qui va se doucher nu – comme il se couche. Le jeune homme qui conte, frénétique, se les fait tous dans le bois propice à l’imaginaire, sauf les scouts (l’auteur n’a pas osé) et son cousin (qui l’impressionne trop). Mais ce cousin mentor n’est-il pas cet amant fantasmatique dont parlent les esquimaux et qui ne se manifeste que dans les rêves ou en hallucinations lors de promenades solitaires ? Jean est partout, Jean prend les traits de tous les amants, Jean vole sur un faucon comme un lutin ou un Nils Olgersson de Suède. Le narrateur n’est pas armoricain pour rien.

Mais le roman érotique et onirique se double d’une intrigue policière où le chef scout, fils d’industriel du cochon (et malencontreusement moraliste et laid), est retrouvé étranglé nu dans un étang du coin avant que le sang ne coule à nouveau…

Plutôt bien écrit, ce court roman apparaît cependant plus comme une suite de fantasmes couchés sur papier que nimbé du mystère légendaire. Et la fin laisse sur sa faim. La description minutieuse de chacun des actes sexuels englue le lecteur dans la triviale réalité du jouir alors que tout sentiment est écarté. J’ai compté pas moins de 23 éjaculations sur 117 pages, ce qui fait plus d’une par page, parfois en rafale. Pas sûr que la moitié du lectorat suive… Seul le fantasme agite l’esprit. Le mystère y perd. Entre la mécanique sexuelle de la pulsion et l’imaginaire éthéré du fantasme, il n’y a rien. Ni affection, si sentiment, ni passion – or c’est dans cet entre-deux, entre bite et cerveau, sans parler des combinatoires entre sexes, que surgit l’essentiel de la littérature.

Guy Bordin (à ne pas confondre avec un photographe de mode décédé en 1991) est ethnologue et coréalisateur de huit films. Il a écrit plusieurs livres sur les mondes nordiques et les Inuits.

Guy Bordin, L’amant fantasmatique – Journal de Kerbihan, 2020, Maia, 117 pages, €19.00

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Palenque 2

Un petit sentier mène au temple XX d’où il est aisé de photographier le temple de la Croix, celui de la Croix Foliée et d’autres temples. A condition d’éviter les groupes d’Allemands en hordes compactes. Les autres touristes font tout aussi taches sur la photo, notamment les Américains en shorts et dont la graisse déborde du tee-shirt. Ils sont le plus souvent en couple ou à trois ou quatre, ce qui permet de viser et d’être patient. Pour les Allemands, il faut s’attendre à ce que la discipline les éloigne d’un coup, comme un banc de poissons, pour avoir le champ libre. Il n’est pas facile, le métier de photographe !

Tous ces temples sont des pyramides à degrés dont les marches sont étroites et hautes. Elles s’élèvent à une vingtaine de mètres du sol et permettent d’accéder à une sorte de sanctuaire représentant cet inframonde qui permet de communiquer avec les défunts. Le fils Pacal, qui devait bien aimer son père, les a fait bâtir pour cela.

Depuis les corniches du temple de la Croix qui domine le site, je peux prendre en photo les autres temples découverts, dont le temple du Soleil en face (rien à voir avec Tintin dont l’aventure se passait au Pérou).

Je prends aussi une mère et son bébé en poussette, une petite chose presque nue qu’elle veille jalousement. Puis un très jeune vendeur de ces colifichets pour touristes dont je ne peux jamais trouver usage. Pour montrer que je ne le dédaigne pas bien que sa marchandise ne me tente point, je lui dis simplement qu’il est beau et il en est heureux. Dans les pays latins, ce compliment est pris à sa juste valeur, ni comme flatterie, ni comme douteuse invite.

Le reste du site est dans la forêt, ce qui donne de l’ombre et de jolies vues. Ce qui sert aussi à réfléchir sur l’histoire et sur l’obstination de la nature à tout recycler dans le temps.

Ces pyramides, durant de longs siècles, avaient disparu du regard des hommes, recouvertes par la jungle. La nature, avec lenteur et patience, avait repris ses droits, ne laissant de traces de l’homme que cet ordre des pierres, enfoui. Je m’émerveille tout seul de cette lutte incessante et obstinée entre les constructions des hommes et l’envahissement végétal. Je pense à ce naturaliste qui déclare qu’il suffirait de « laisser faire », une fois coupée la source, pour que toute pollution se résorbe d’elle-même, tant la nature est luxuriante et essaie tant et plus.

Sur le long terme, c’est le plus patient et le plus têtu qui gagne, comme l’eau des philosophes chinois. Souple, éminemment adaptable, l’eau se coule dans tous les moules qu’on veut lui imposer. Mais elle pèse, elle s’infiltre, elle passe par toutes les failles. Elle ne peut que gagner. « Le Sage est comme de l’eau », serine la pensée chinoise. La grandeur de l’homme est justement de s’opposer un temps au courant, de bâtir un ordre éphémère au-dessus de la nature (mais pas « contre » elle, il en fait partie). Existence tragique puisque l’homme n’a que moins d’un siècle de temps à passer alors que la nature a des millénaires devant elle…

Il n’empêche que transformer le donné naturel pour l’adapter à l’homme, c’est cela même qui fait « la civilisation ». Et tous ceux qui ne veulent rien changer ou, pire, revenir à une neutralité de cueillette, ceux-là sont des « barbares » puisqu’ils veulent abandonner ce qui fait l’homme même pour le ramener à sa pure condition d’animal prédateur.

Paix des arbres, émotion des pierres appareillées – un rêve de gosse que ces soubassements en pleine forêt, à demi sortis de la jungle proliférante comme une vie aveugle. Je passe un moment seul vers les sites B et C, puis vers le temple de Los Murcielagos, avant de déboucher sur la sortie.

Elle sert d’entrée aux resquilleurs du pays, en général jeunes et frimeurs, venus ici non pour les ruines mais pour draguer le bien vivant, des Occidentales toutes fraîches. La saison n’est pas à la baignade car, bien que des panneaux d’interdiction occupent tous les arbres disponibles, une grande vasque du rio tente tous les promeneurs dans la touffeur d’été, si l’on en croit la rumeur. Là, nos dragueurs de minettes peuvent proposer leurs muscles brunis et leurs cheveux gominés aile de corbeaux aux touristes del Norte, ces blondeurs alanguies émoustillées par les senteurs de jungle.

Le musée est fermé pour cause de « manque de personnel ». Nous faisons un tour pour ces dames dans la boutique ouverte. Elle ne propose de sérieux que des monographies en espagnol, voire en anglais, sur les sites mayas, l’archéologie et la culture. Mais trop de livres envahissent. Il faut choisir sa période historique pour en faire collection. Nous revenons à l’hôtel dans la moiteur tropicale qui stagne sous les arbres, pour faire nos bagages. Nos cabanes sont dans une luxuriante forêt, attirante pour la clientèle américaine née en ville.

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Le pire du meilleur des mondes

La révolution numérique en est à l’aube de ses effets et nous n’en sommes pas vraiment conscients. Ma génération, née au milieu du siècle dernier, en tout cas avant mai 1968, a été éduquée dans l’ancien monde, celui du libéralisme politique des Révolutions, de la hollandaise à la française en passant par l’anglaise et l’américaine. Enfant, je n’avais pas la télé, à peine le téléphone – et il était à manivelle, appelant une « Mademoiselle » pour obtenir le 5 à tel endroit. Et chaque orage déclenchait des coupures d’électricité. Ce monde-là n’est plus et « le 22 à Asnières » nous parait ridicule à l’ère des smartphones et de l’Internet.

Lorsque je disais récemment à mes étudiants de 20 ans que j’ai connu ma première télé à l’âge de 12 ans, mon premier ordinateur « portable » (7 kg quand même) à 27 ans, mon premier téléphone mobile à 43 ans – ils en tombaient des nues. J’étais pourtant parmi les premiers employés à coder et entrer des données au Laboratoire de recherche des Musées de France au Louvre à la fin des années 1970 et parmi les premiers étudiants à utiliser l’informatique pour une maîtrise en archéologie préhistorique au début des années 1980 (sur cartes perforées traitées par l’ordinateur central de l’Université de Paris 1). Le premier en tout cas à l’une des deux plus grosses banques d’affaires internationales française à demander un PC personnel et non pas « une secrétaire » dactylo. Un mien collègue de quinze ans plus âgé n’utilisait l’informatique de Reuters que pour obtenir un cours de bourse : il allumait l’ordinateur uniquement pour cela et l’éteignait après ! La gestion boursière était restée celle du XIXe, fondée sur le « jugement » intuitif. C’était au début des années 1990…

Depuis, tout a changé, tout a été bouleversé : Google, Facebook, Amazon, Twitter, e-Bay, Cdiscount, les applis et les podcasts, la radio et la télé sur smartphone (dans les zones bien desservies par les ondes, ce qui n’est pas encore si fréquent), les modèles, les algorithmes et le traitement massif des données. Notre monde est en train de changer, Homo Sapiens Sapiens devient autre. Déjà l’écrit avait remplacé l’oral et Platon s’en plaignait car les relations étaient mises à distance ; puis l’imprimerie avait diffusé l’écrit à chacun (qui savait lire, quand même) et les clercs et les juristes s’en plaignaient, jusque-là médiateurs privilégiés ; puis la radio et la télé avaient diffusé les œuvres d’art dans tous les foyers, éduquant et polémiquant, faisant lire et aller au cinéma ou au théâtre plus qu’avant – et plus que l’institution scolaire, et les profs s’en plaignaient, « le niveau baisse » disent-ils depuis cinquante ans. Mais l’Internet et les smartphones, là, c’est autre chose.

Nous entrons dans un nouvel ordre total qui est moins humain qu’hier les idéologies d’Etat et avant-hier les religions. L’ordre du calculable, du procédurier, de la donnée, de l’algorithme. Le sujet s’évanouit dans le comput, le contenu dans le véhicule technique, la cause dans la corrélation, l’inventivité de la pensée dans l’automatique de la méthode. Il ne s’agit plus de penser par soi-même mais « d’être d’accord » avec sa bande politique, son groupe Facebook, ceux qui pensent comme vous. Il ne s’agit plus de s’épanouir mais d’être conforme, au risque de l’exil social et de « la honte » devant les pairs. Il ne s’agit plus de chercher le neuf mais de « découvrir » ce qui est déjà là, caché dans la masse des nombres traitée par les procédures de calcul : l’intuition du génie recule au profit du « mining » laborieux, l’hypothèse ne fait plus recette mais l’essai et erreur systématique est testé, à l’infini, jusqu’à ce que ça « matche » comme on dit en globish. L’inventeur n’invente plus rien, « il » est une équipe anonyme de tâcherons dont la découverte a lieu au hasard des grands nombres.

D’où le nivellement mondialisé de la culture, le langage standard appauvri de la traduction automatique, le style réduit de la procédure universelle, la pensée unique ou son contraire absolu : la paranoïa du Complot planétaire permanent. La révolution numérique est anthropologique et les générations suivantes divorceront rapidement de la nôtre, qui est encore dans l’entre-deux. Déjà mes étudiants en finance, farcis de programmation, de codage et d’algorithmes ne savent plus prendre la hauteur de vue d’une stratégie boursière, déjà ils se contentent de suivre le marché et de jouer non des tendances mais de simples écarts, déjà le trading à haute fréquence remplace la gestion et le modèle la décision. Nous serons inaudibles dans un demi-siècle, alors que nous parlent encore Villon le médiéval, Montaigne le renaissant ou Rousseau le prérévolutionnaire.

Le monde va devenir incontestablement plus efficace : le meilleur des mondes. Mais il sera pauvre en humanité, un pauvre monde. Quand la mise en relations compte plus que la qualité des personnes, nous avons à mes yeux le pire du meilleur des mondes.

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Palenque 1

Le bus nous conduit, par une riante matinée, à l’entrée du site de Palenque que nous devons visiter avant les grosses chaleurs du jour et l’afflux des touristes. Voilà un site enchanteur tel que je les rêvais dans mes lectures d’enfants, de vieilles pierres monumentales érodées, une jungle proliférante au-dessus et alentour, les mystères des rites oubliés…

Bob Morane, dans les années soixante, y situait quelques-unes de ses aventures fortes en action et saines en morale, exaltantes pour les gamins de 12 ans. Les photos de quelques têtes mayas parues en noir et blanc dans la vieille revue « Archaeologia » ont entretenu ma flamme d’archéologue en herbe et décidées de l’embryon d’une vocation. Les gravures romantiques de Frederick Catherwood, anglais emmené par son copain américain John Lloyd Stephens en 1840, me séduisent toujours. « Aux confins septentrionaux du pays lacandon, où la montagne couverte de forêts vient s’achever en contreforts et en gradins qui dominent la plaine marécageuse, les monuments gris et dorés de Palenque se détachent sur le moutonnement vert de la jungle », écrit joliment Jacques Soustelle dans son livre Les Quatre Soleils, p.93).

Et cela est exact : nous pénétrons dans un bois clairsemé au-delà duquel nous pouvons apercevoir une partie des 15 hectares fouillés sur une superficie évaluée à 16 km². « Palenque » signifie « maisons de pierres fortifiées », traduction espagnole du mot chaol « Otulum ». Le site aurait été occupé de -100 à +900 avec son apogée au 7ème siècle sous le roi Pacal pendant 46 ans, auquel a succédé son fils durant 18 ans. Le déclin de la cité commencera quand le successeur du fils sera vaincu par le roi de Tonina et décapité selon les rites. Des peuples venus du golfe du Mexique affaibliront progressivement la ville continentale jusqu’à son abandon. Cortès ne l’a pas vue durant son périple. Le père de Solis, venus évangéliser, la redécouvrira en 1746, un capitaine la mutilera de quelques sculptures en 1786 pour le compte du roi d’Espagne, le comte aventurier français Jean Frédéric Maximilien de Waldeck y passera un an en 1832, à 66 ans, pour dessiner les ruines. Après s’être remarié pour la troisième fois avec une anglaise de 17 ans qui lui donnera un fils, ce Vert-galant Waldeck qui a connu Bonaparte s’éteindra à l’âge de 110 ans à Paris, rue des Martyrs. On dit qu’il mourut en se retournant vers une jolie femme !

Mais ce seront Stephens et Catherwood, en 1840, qui révèleront Palenque au public – surtout américain – en publiant leur récit de voyage. Il est vivant, sensible et imagé, illustré de gravures réalistes ; il se lit encore agréablement aujourd’hui. « Nos Indiens crièrent « el palacio ! » et nous vîmes, par les éclaircies de la forêt, la façade d’un grand édifice dont les piliers étaient ornés de personnages en stuc, aux formes curieuses et raffinées. Des arbres avaient cru tout près et leurs branches pénétraient dans ses ouvertures. Unique par son style et l’effet qu’elle produisait, cette extraordinaire structure nous frappa par sa beauté funèbre. » (1841, édition française Pygmalion 1997, p.131 – on ne le trouve plus aujourd’hui qu’en anglais) John Stevens était né à Boston en 1805. Les fouilles scientifiques du site n’ont débuté qu’en 1949 et se poursuivront longtemps.

Seuls deux guides parlant français officient sur le site aujourd’hui. Vacances scolaires et afflux de troisième âge oblige, ces deux-là sont pris par d’autres groupes. Nous aurons un guide espagnol que Thomas s’efforcera de traduire. Curieusement, le troisième âge en retraite part le plus souvent « comme d’habitude », durant les vacances de tout le monde – encore un signe de la répugnance typiquement française à refuser toute adaptation, même des plus cartésiennes.

Le guide me lasse vite, reproduisant sans distance les scies et préjugés populaires sur l’érection des pyramides. Rendons-lui cette justice : nous échappons quand même aux forces extraterrestres. Les explications sont toujours trop longues pour mon impatience à découvrir et trop scolaires pour moi. Je préfère voir en premier et approfondir en second, si possible auprès de gens qualifiés et, à défaut, de livres. Seuls les livres sont pensés et construits.

Les commentaires commencent devant le temple de la Calavera. Ce terme signifie « bambocheur » mais aussi « tête de mort » ; l’attribuer à ce temple montre que l’on y a découvert un relief en stuc de crâne modelé sur l’un des piliers de la galerie. Pour les amateurs de chiffres, la tombe contenait 670 pièces de jadéite, aujourd’hui au musée du site, un vrai trésor ! Mais le roi Pacal a sa vraie tombe dans le temple en pyramide d’à côté, dit « des Inscriptions ». Elle fut découverte en 1952 après 1269 ans de secret. Quatre hommes et une femme ont été sacrifiés en même temps que le roi et laissés là, dans le couloir funéraire, pour l’accompagner dans cet au-delà auquel la plupart des humains tentent désespérément de croire. La crypte renfermant le sarcophage de 3 m de long et pesant 20 tonnes a une voûte de 7 m de haut. Le Maître de Jade, à San Cristobal, a fait reproduire la tombe parce que de somptueux ornements de jade reposaient sur la poitrine, les poignets, les doigts et les oreilles du défunt. Un masque funéraire en mosaïque de jade recouvrait son visage, les yeux en coquille et obsidienne. Les deux têtes en stuc de Pacal à 12 ans (âge où il devint roi) et de Pacal adulte, pourtant sous le sarcophage, n’ont pas été reproduites. Seule la matière verte intéresse Herberto. La pyramide a, selon les datations au carbone 14 des restes organiques, été construite après la tombe, en une vingtaine d’années.

Le fameux « palacio » sous les arcades duquel avaient campé Stephens et Catherwood en 1840, se visite en groupe. 100 m de long, 80 m de large, 10 m de haut, il comprend deux cours, une tour de 15 m de hauteur et une série d’édifices dont les usages restent obscurs. Des reliefs en stuc montrent le fils de Pacal, Chan-Bahlum, dansant devant sa mère. Dans la cour de la Maison A, ce sont des captifs agenouillés qui se soumettent. Des galeries souterraines, au sud, permettent de ressortir vers le rio Otolum. Une fois passé le pont, fin de la visite commentée, la liberté commence.

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Georges Duhamel, Le voyage de Patrice Périot

Ce roman de 1950 est contre l’engagement. Les intellos étaient sommés, après la Seconde guerre mondiale, de choisir leur camp : ou celui du Bien, de l’Avenir radieux et du communisme soviétique, ou celui du Mal, du passé exploiteur et du conservatisme. C’était le temps des « idiots utiles », expression cynique de Lénine pour ces non-communistes poussés par humanisme à signer des pétitions contre la peine de mort, la bombe atomique et pour « la paix ». La seule paix est celle des cadavres pour un Staline en plein pouvoir, mais le hochet fait rêver. Ainsi les grands noms sont poussés par leur conscience et par l’Humanité tout entière à « signer », à s’engager.

Georges Duhamel qui est médecin et a connu la Grande guerre, socialiste et humanitaire né en 1884, regarde avec ironie ces manipulateurs de gauche qui enrôlent les grands sentiments et les beaux principes pour leur seule cause égoïste et fanatique. A 66 ans, on en a vu des choses… et la bêtise humaine qui reste la même quelles que soient les circonstances. Notre nouveau siècle est désormais adolescent mais il n’est pas meilleur : ce sont les écolos qui somment de s’engager, les féministes, les humanitaires. Pour toujours la même chose : le Bien – comme si en tout bien ne résidait pas un mal et en tout mal un bien. Nous sommes sur la terre indifférente où la nature égoïste ne connait que le droit du plus apte à la vie, des bactéries à l’humain. Le Bien n’existe que dans les esprits enfiévrés, les ravis de la crèche, alors que la réalité du monde et de l’humanité est irrémédiablement mêlée.

Patrice Périot est un biologiste reconnu, membre de l’Institut. Il a publié des travaux qui lui ont donné un prix américain (à cette époque des plus valorisants) et il s’est fait embrigader par la gauche communiste dès qu’il a eu le malheur un jour de déclarer qu’il serait toujours aux côtés de l’humanité souffrante, lui qui a connu la guerre. Depuis, il n’a plus un instant de répit. Ce sont sans cesses des solliciteurs qui viennent quémander une signature, une préface, une présidence. Au détriment de sa réflexion et de ses recherches.

Le savant a quatre enfants de plus de 20 ans, l’aînée Edwige a 30 ans et trois enfants, mariée à un polytechnicien monarchiste ; la seconde, Christine hait son prénom car « le monstre-docteur » (en droit) est devenue ardente communiste au tempérament glacé et exige de se faire appeler Véra par déchristianisation ; le suivant, Hervé, a 22 ans et de mauvaise fréquentations parmi les invertis et les joueurs ; seul le dernier, Thierry, est à 20 ans heureux de vivre, il a trouvé la foi comme souvent les petits derniers élevés dans le cocon familial. Ils sont tous différents comme tout parent le sait. Leur mère est morte et le père, dépassé et ayant d’autres soucis, les laisse en liberté. En 1950, à 20 ans, on n’est pas encore majeur.

Mais, entre solliciteurs et conférences, un drame va surgir : le suicide d’Hervé. Il laisse une lettre à son père qui explique son geste mais les deux bords politiques se déchaînent. Ils ont un prétexte pour politiser et « faire le buzz » comme on dit aujourd’hui et ils ne s’en privent pas. Complot d’une officine d’extrême-droite protégée du pouvoir pour les communistes, complot communiste contre le professeur Périot qui a commencé à regimber lorsque sa signature a été apposée à des pétitions sans lui demander son avis pour la droite. Tout va mal, rien ne va plus.

Patrice ne trouve de refuge qu’en son dernier fils, « l’enfant Thierry » comme il l’appelle – 20 ans tout de même – dont la foi de charbonnier le sauve de la dépression. Il veut, comme son père, explorer la science mais pour conforter sa foi. Ce qui est reposant pour Pétrice qui a l’idée d’en finir, œuvre faite. Il signera toujours des pétitions pour la grâce d’un condamné à mort mais ne se laissera plus embrigader contre son gré dans des causes qui le dépassent. Il reste humaniste mais pas communiste. Seule la vérité importe, qu’elle soit d’un camp ou de l’autre ! Et ses propres enfants importent avant toute l’humanité, qu’elle soit souffrante ou condamnée. Patrice Périot ne sait pas s’occuper de ses petits, comment saurait-il s’occuper des hommes ?

Comment diriger ou seulement conseiller une « génération qui avait vécu dans l’anxiété, puis dans l’humiliation, dans la disette, dans le ressentiment » p.200 ? Comment obéir à des politiciens cyniques : « la plupart des gaillards qui se posent comme la conscience du monde sont des monstres d’orgueil » p.204 ? Seul compte l’humanisme et la vérité. « Je signerais par pitié pour les malheureux qui se laissent conduire les yeux bandés, comme le bétail que l’on mène à l’abattoir, et par pitié aussi, certainement, pour les forcenés, pour les ambitieux qui attachent de tels bandeaux, qui parlent de libérer les multitudes, et qui ne songent qu’à leurs passions… » p.248.

Il se dit que Georges Duhamel a pris modèle de sa famille et de sa vie pour écrire ce roman. En effet, il est membre de plusieurs académies et se disperse dans les chroniques, présidences et conférences. Le voyage de Patrice Périot est un voyage intérieur, vers la vérité de l’être et celle de l’homme. Contre « l’engagement » qui n’a de social et d’humanitaire que l’étiquette. Non sans effets littéraires, comme cette évocation d‘un couloir parisien 1950 au début du chapitre III, phobique des aérations et courants d’air.

Georges Duhamel, Le voyage de Patrice Périot, 1950, Livre de poche 1969, 255 pages, €6.06

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Le mythe du naturel

Nous débarquons la nuit venue dans un hôtel à paillotes, le « Maya tulipanos » comme il est inscrit sur les serviettes de bain, ou le « Panchan las cabañas » selon la pancarte à l’entrée. Il est très étendu, dans un parc boisé d’essences tropicales. Des odeurs caractéristiques de la végétation capiteuse s’élèvent. L’endroit paraît calme, les paillotes sont isolées entre les bosquets. Mais beaucoup d’étrangers y résident et le calme apparent n’est dû qu’au bar qui fait le plein à cette heure. Une fois le dîner terminé, les fêtards rentreront et, saouls comme seuls des anglo-saxons peuvent l’être, ils se lâcheront de toutes contraintes pour brailler, jouer du tambour sur les murs, haleter en luttes viriles ou sexuelles – qui sait – chanter et faire tous ces bruits d’une humanité hors de son état normal. C’est du moins ce que nous diront certains autres car, en notre paillote, Gilles et moi n’avons rien entendu qui nous ait éveillé.

Avant cela, nous prenons une douche chaude avant de nous habiller de frais pour le dîner. Ce sera notre premier repas véritable depuis hier soir et nous avons faim. Le problème est l’orchestre, installé là, tout près des tables. C’est plutôt sympathique, une famille tout entière qui joue et chante : la voix du père, la guitare maternelle, le rythme de la fille aînée et les cymbales du petit dernier, un garçonnet de 9 ou 10 ans. Sauf que la mode du badaboum fait que le son est monté très fort et que l’une des baffles est à trois mètres de mon oreille gauche. Pas question de supporter ça. Je détourne l’engin, ce qui me vaut une explication avec le père – qui finit par l’accepter – mais je pars quand même avant le dessert. Le bruit ne remplace jamais le talent.

Je suis le seul, ce matin, à prendre un petit-déjeuner mexicain, des œufs brouillés au lard, à la tomate et au piment, accompagnés d’une purée de frijoles et d’une petite salade de tomate, concombre et oignon. Les autres penchent pour les fruits à la « crema » (épaissie de farine) ou des « pancakes ». Ah ! La saveur « naturelle » de la farine à crêpe et le sucre « biologique » du sirop d’érable ! C’est se croire naïvement ailleurs que là où l’on est : des érables au Mexique ? Fi !

Il suffit de lire ce qui est écrit sur la fiole plastique du fameux « sirop » : « miel de maiz » – pas besoin même de savoir l’espagnol pour comprendre qu’il s’agit d’un résidu de distillation, une mélasse en fin d’extraits, et pas de la sève d’arbre. Quant à la crêpe, la farine est elle aussi de maïs, additionnée de bicarbonate de soude et d’autres produits stabilisants. Après ce que j’ai lu en avion dans « El Financiero », une bonne part est d’ailleurs du maïs transgénique.

Je ne leur dit pas. Pas plus que je ne leur décris le pancake d’hôtel comme de la vulgaire chimie. Pourtant, étant venu il y a 15 ans au Mexique pour un périple en kayak sur la mer de Cortez (dont le nom m’enchante toujours), je me souviens avoir acheté ces paquets tout prêts au supermarché : il suffit de rajouter de l’eau à la poudre, selon la dose prescrite, pour obtenir une « pâte à pancake » tout à fait réaliste. Une fois de plus, je me gausse intérieurement des croyances et des candeurs de ces ferventes adeptes du « bio » qui préfèrent le « pancake » (incongru au Mexique) mais dont l’image et l’odeur charment le sentiment écolo.

Ce sont elles qui ne mangent pas de poulet ici de peur qu’il soit « aux hormones », qui n’achètent que de l’eau purifiée plutôt que d’introduire une pastille de chlore dans l’eau du robinet, qui ne prennent pas de thé pour cause d’insecticides (apportant même leurs sachets personnels estampillés « Bjorg bio »), qui refusent parfois tout vaccin de crainte que l’on fasse « des expériences » sur leur corps… Jusqu’où va se situer la paranoïa, ce mal du siècle occidental ! Certainement pas dans l’observation de ce qui est ni dans la réflexion dictée par le bon sens. Des érables au Mexique…

La pathologie de l’autorité est probablement la névrose obsessionnelle. Les symptômes pathologiques du moi sont, selon Freud, la transformation du conflit inconscient pour diminuer les tensions psychiques internes entre le surmoi et le ça. L’autorité frustre et le sujet, incapable de médiatiser son désir, se défend en s’isolant, en adoptant une attitude de « refus du désir » qui se manifeste par des conduites maniaques : doutes, superstition, gestes propitiatoires, scrupules excessifs, ordre exacerbé, phobie du « sale », du contaminé, des « odeurs ». Ainsi l’une du groupe avec l’odeur de bière.

Mais la nouvelle pathologie sociale qui se répand, dans notre monde d’indépendance et de responsabilité individuelle croissante, est plutôt la paranoïa. Elle se caractérise par des idées délirantes systématiques, ce qui n’exclut pas de temps à autre une argumentation pénétrante mais impossible à raisonner, à faire avancer, à mettre en doute. Cette nouvelle obsession rapporte tout à soi : les autres, le monde, l’Etat – tout est perçu en fonction de son propre ego. Les relations prennent alors une tonalité affective, agressive, le sujet manque de critique, de distance, de contrôle. La paranoïa prend la forme soit du délire passionnel, soit du délire d’interprétation, soit du délire d’influence. « Le délire affirme la croyance en l’existence d’une AUTRE réalité qui, loin d’être fausse, restitue des investissements primitifs liant archaïquement l’enfant à son premier objet d’amour » (Encyclopaedia Universalis, article « psychose »). Où la vogue du « bio » (dans ses excès) rejoint l’anti-« tout » (dans son illusionnisme manipulateur).

Croire ainsi que le « miel de maïz » (un résidu, qui concentre donc les pesticides) et la crêpe de maïs (transgénique à 47% selon El Financiero) est plus « bio » que l’œuf à la tomate et au piment servi au petit déjeuner est la preuve d’un déni et de satisfactions hallucinatoires ! « Le délire de revendication est caractérisé par le besoin prévalent et la volonté irréductible de faire triompher une demande que la société se refuse à satisfaire. Le patient a la conviction inébranlable de détenir la vérité et d’être d’une entière bonne foi » (Encyclopaedia Universalis, article « paranoïa »). Foin de la réalité mondiale, « rêvons d’un autre monde » et tant pis si nous sommes les seuls à le faire.

Les traits de caractère des paranoïaques sont l’orgueil narcissique, la méfiance générale, la fausseté du jugement, la psychorigidité, l’inadaptabilité. Cette pathologie viendrait de la surestimation du moi, l’égocentrisme primitif n’ayant jamais été éduqué par la société (les parents laxistes après 1968 s’y reconnaîtront-t-ils ?).

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Ragtime de Milos Forman

Le spectateur se perd vers 1910 dans le ghetto juif où un découpeur de papiers cocu en public devient réalisateur de films (James Cagney) avec la girl (Elizabeth McGovern) comme actrice avant d’enlever l’épouse du riche bourgeois. Il est vrai que ladite girl, danseuse de beuglant, avait été épousée par un autre riche bourgeois (Robert Joy) qui n’avait pas apprécié de la voir nue sculptée sur le haut d’un gratte-ciel au Madison Square Garden. Allant en justice pour faire ôter le scandale, il s’est vu opposer une fin de non-recevoir. Il décide alors de se venger et tire sur le patron qui a commandé la statue et refuse de l’ôter ; il le tue. Au procès, sa femme, stipendiée par les avocats de la famille, témoigne de sa démence et il échappe à la peine de mort. Mais le divorce promis à un million de dollars est ramené par les avocats et la vieille devenue chef de famille à 25 000 dollars seulement. C’est comique. L’ancienne girl redevient girl bien qu’aimée par le fils des riches bourgeois auquel elle préfère les paillettes et l’envoi en l’air de son prof de danse.

L’histoire se répète en tragique avec le nègre (Howard E. Rollins Jr.) qui a enfourné un bébé à sa maitresse sans vouloir l’épouser au prétexte que son métier de joueur de piano jazz était itinérant et dans de mauvais lieux (on dit encore « nègre » en 1981, avant Reagan et sous la gauche au pouvoir en France, sans que cela soit forcément péjoratif). Lequel bébé est retrouvé tout nu sur la terre d’un parterre d’une riche villa où déjeunent un dimanche les riches bourgeois (Mary Steenburgen et James Olson). Bébé est recueilli, la police prévenue, l’accouchée retrouvée. Elle n’évite la prison que par la charité chrétienne des riches bourgeois qui l’hébergent avec son négrillon.

Jusqu’à ce que le père biologique se manifeste, lors d’un autre déjeuner interrompu des mêmes riches bourgeois, pour voir son fils et se concilier sa maitresse pour un mariage. Il a trouvé du travail dans une boite sérieuse et s’est achetée une Ford T. Luxe que jalousent les prolos pompiers du quartier qui le briment en l’empêchant de passer puis, une fois le flic du coin prévenu, en chiant sur le siège passager. Ce qui met dans une rogne noire le nègre qui se sent humilié, lui qui était parvenu à un brin s’émanciper. Il cherche à porter plainte mais la justice lui oppose une fin de non-recevoir. Sa future épouse décide de faire confiance à la justice en tentant de se faire entendre du vice-président venu en campagne électorale mais elle se fait tabasser à mort par les flics. Encore raté ! Le ragtimer décide alors de se venger en fomentant plusieurs attentats contre les pompiers jusqu’à ce que le préfet de police le cerne dans une bibliothèque où il menace de faire tout sauter (à l’américaine) avec ses copains cagoulés façon Ku Klux Klan si le gros connard de sergent pompier (Jeff Daniels) ne lui ramène pas sa Ford T nettoyée et réparée. Mais il a tort de faire confiance une nouvelle fois à la justice.

Tout comme le riche bourgeois qui croyait bien faire en faisant comme il faut : la négresse recueillie est morte sur ses conseils de prendre l’affaire en main ; son fils aîné artificier à qui il demande de ne se mêler de rien s’en mêle par défi ; le nègre avec qui il négocie se rend et mal lui en prend ; son épouse maintenue dans la soumission part avec le réalisateur de films juif à l’accent impossible (une sorte de Milos Forman à ses débuts ?) avec leur dernier fils.

Si vous avez suivi jusque-là, c’est que vous n’avez rien compris. Car le film se veut une fresque d’époque. Issu d’un roman d’E. L. Doctorow inspiré d’un autre, il en a gardé l’ampleur dans les multiples personnages et la longueur, sans parler des bouts de films muets qui sont censés raconter le contexte. Sauf qu’en deux heures et demi, c’est trop court pour être compréhensible. Il fallait soit recentrer, soit en faire une série. Le tort de Forman a été de confier le scénario au romancier. De plus, aucun des personnages ne réussit à être sympathique, ni le milliardaire jaloux, ni sa girl qu’on voit un moment à poil, ni le réalisateur juif qui attache sa fille en laisse mais délaisse sa femme, ni le nègre mauvais père mauvais amant et trop orgueilleusement intransigeant pour vivre en société, ni le riche bourgeois trop convenable, ni le fils rebelle, ni Houdini noir et blanc qui donne l’illusion de se défaire de tous les liens, ni… Le film aurait dû se concentrer sur le nègre sans s’égarer sur la girl, le message d’enfermement dans la négritude et le mariage suffisait pour chanter l’émancipation. Au lieu de quoi le spectateur se perd dans le ghetto juif où un découpeur de papiers cocu en public…

Reste une histoire aux belles images et à la musique de Randy Newman qui décrit la ségrégation de fait des Noirs et des épouses ainsi que la dure émancipation de ceux qui se font eux-mêmes. Il y a trente minutes de trop au début mais la suite vaut le détour. Le son en français est curieusement mixé : un moment on n’entend rien des personnages, la scène d’après ils gueulent. Pour son prix, le DVD comprend des suppléments.

DVD Ragtime, Milos Forman, 1981, avec Howard E. Rollins Jr., Moses Gunn, James Cagney, Brad Dourif, Elizabeth McGovern, Arte edition 2019, 2h36, €28.73 blu-ray €29.98

Il existe une version DVD à €9.25 mais attention, elle est exclusivement en espagnol.

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Christian de Moliner, La croisade du mal-pensant

L’auteur de La guerre de France et d’Islamisme radical comment sortir de l’impasse, aime à prendre prétexte des faits d’actualité brûlante pour en faire des romans ou des essais. C’est le tour aujourd’hui de l’intolérance « raciale » que les bobos de gauche euphémisent en « racialisée » ou « islamophobie ». Mais qui donc parle de race sinon ceux qui font semblant d’être contre tout en affirmant sans concession la leur ?

Il n’est que d’écouter la rumeur qui monte des universités, ces poubelles où la jeunesse se morfond en premier cycle, laissée à elle-même et brutalement traitée en « adulte » (c’est qu’elle a au moins 18 ans !) après des années lycées infantilisantes jusqu’au bout (même après 18 ans !). La diversité est une richesse si les différences – affirmées – ne sont pas « contre » mais « pour » : bâtir un avenir en commun par un présent partagé. Il n’en est évidemment rien avec cette mode imbécile venue des Etats-Unis perdus d’ignorance selon laquelle la culture de chacun n’est pas relative à soi mais une affirmation intolérante à toute différence. Il est choquant de penser autrement que soi et blessant de dire autre chose que son groupe. Les bien-pensants, hier bourgeois arrivés, sont inversés en racialisés exclu(sifs).

Les mouvements des minorités, qu’elles soient ethniques, religieuses ou sexuelles, ne se contentent plus de revendiquer leur droit à exister et à être respectée (ce qui est raisonnable) mais exigent désormais l’interdiction de toute expression contraire à leur conception unique des choses. La pensée unique, hier celle des bourgeois de gauche arrivés, est inversée en racialisme exclusif. D’où l’interdit sur un spectacle où des Blancs se griment en Noirs, la « dénonciation » à la Gestapo médiatique d’opinions qui ne caressent pas le poil islamiste dans le sens exigé, la hargne superstitieuse envers des dessins qui représentent Mahomet. Jusqu’à la décapitation en direct et en public d’un prof de collège par un égaré d’Allah qui se prend pour Dieu lui-même.

Samuel Meiersohn, le personnage de Moliner, est un Samuel Paty universitaire. Il suscite la haine d’une étudiante noire islamogauchiste qui exige agressivement de l’université pas moins que la création d’une zone réservée aux non-blancs pour « faire reculer leurs privilèges ». Un ghetto d’entre-soi où racialiser à l’aise, bien que le mot « race » ait été banni de la Constitution et que son expression soit « théoriquement » interdite par la loi. Mais la loi est aussi veule que ceux qui la servent, tout comme les règlements intérieurs des universités : est racisme tout ce qui va du Blanc aux autres mais phobie tout ce qui va des autres au Blanc. Les « victimes » ont forcément raison du fait de leur « race » : elles sont colorées, colonisées, dominées, violées, discriminées, ignorées… Le lumpen du lumpen-prolétariat réalisera l’Egalité rêvée – sans fin à venir – dans un métissage général du Noir aux blondes (mais si le Blond saute la Noire, il y a glapissement de viol) – dans l’intolérance totalitaire à quiconque ne pense pas comme la doxa. L’utopie est celle de 1984, un brin en retard si l’on y pense.

Pourtant Samuel est bienveillant à l’égard du monde qui va et se transforme. Sa maîtresse Jeannine El Bahr est une musulmane syrienne dont il respecte les interdits et ses étudiants sont pour lui le vivier de la recherche future. Mais l’exaltation identitaire – cette extrême-droite des ex-colonisés (ex depuis un demi-siècle…) – tourne en boucle, en délire fanatique. Pas question d’écouter l’autre mais le détruire ; pas question de garder l’esprit scientifique mais d’affirmer sans preuves ; pas question de conserver à l’université son statut de lieu où l’on débat mais d’exclure tous ceux qui portent une parole qui ne convient pas à la morale immédiate. Le roman délire dans le pire, la démission pétainiste de la société, la soumission veule des instances universitaires à l’Occupant islamiste, l’exclusion morale de Samuel par les autres profs qui « nuancent ». Cela se terminera mal, évidemment.

Comme notre société dans le futur proche ? Déjà les collégiens s’entretuent au couteau pour affirmer leur peau et leur territoire de bande sur le domaine « public ». Demain la guerre civile ? La lutte des races comme on disait la lutte des classes ? Le prétexte religieux pour des revendications de jalousie et d’envie ?

Le roman, publié initialement en autoédition a été remarqué par un véritable éditeur et ressort – en pleine actualité.

Christian de Moliner, La croisade du mal-pensant, 2021, éditions Pierre-Guillaume de Roux, 207 pages, €14.00 e-book Kindle €3.50

Les publications de Christian de Moliner chroniquées sur ce blog

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Agua Azul

Le site est enchanteur et nous lave des massacres éternisés sur la pierre. C’est une série de cascades qui a creusé plusieurs bassins où tourne une eau transparente.

L’on peut s’y baigner et les touristes comme les locaux ne s’en privent pas. Des enfants sont même venus en vélo vêtus en tout et pour tout d’un short pour passer la journée et se rouler alternativement dans l’eau et sur l’herbe. Comme il y a des vols, ils n’ont rien, ils sont libres. On dit que l’endroit est un ancien repaire de hippies descendus del Norte à la fin des années 1960 pour suivre « la route ». Ce sont eux qui ont initiés ces colliers d’ambre local qui ont fait école. Comme dans tous les endroits qui attirent du monde, se sont installés en degrés de multiples boutiques de boissons, de restauration rapide et d’artisanat, dans cet ordre de priorité des visiteurs. Des familles entières viennent ici se rafraîchir en ce samedi.

Nous montons, de cascade en cascade, pour nous baigner enfin dans la plus haute. L’eau verte ou bleue par endroit est fraîche, agréable à la peau. Elle a poli les rochers blancs, les creusant en vasques profondes et en toboggans lisses. Je me laisse un moment masser par l’eau vive qui me submerge plus qu’à demi.

Un père et son fils jouent là, se pendant à une corde attachée à un arbre qui surplombe le bassin, se balançant le plus loin possible, lâchant prise pour se jeter dans l’eau dans une grande gerbe d’éclaboussures tels de dodus Tarzan.

A la redescente, je photographie un groupe d’élèves, filles et garçons, accompagnés de leur professeur. La conversation s’engage aussitôt.

Les élèves sont curieux de savoir d’où je viens, si je suis seul ou en groupe. Le professeur me demande ce que je visite au Mexique et, comme je lui parle de randonnée, il explique doctement à une élève que « notre forme de tourisme est différente de la forme traditionnelle, et plus proche de la nature ». Le teint frais de cette jeunesse annonce 14 ou 15 ans tout comme l’effervescence des attitudes, l’émotion à fleur de peau. Un tout jeune couple se fait immortaliser en photo par une copine devant une cascade.

Je demande au professeur : « ils sont amoureux ? – Non, non, me dit-il », manifestement gêné d’évoquer cela. Le garçon transpire malgré sa chemise blanche d’uniforme largement ouverte au col. La légèreté du tissu risquait de révéler ses formes, aussi porte-t-il en plus un antique maillot de corps. Cette pruderie paysanne est mal venue pour le climat, mais bien catholique. Il faut passer sa vie à se contraindre pour obéir à la Morale. Malgré les titillements des filles, le garçon apparaît pataud, l’inverse de ce qu’il voudrait être avec son pendentif en plastique coloré qui brille d’un éclat vif à son cou.

Je prends un peu plus bas la vue d’un oiseau noir, gracile et hardi comme un kid, que Guillermo me dit s’appeler un « oropendole ». De vrais gamins jouent au foot sur l’herbe qui borde la rive, à deux pas du parking.

Nous avons encore une heure et demie de route à faire, dans la nuit qui vient, avant d’arriver à Palenque. Le voyage nous paraît interminable, l’intermède randonnée nous a déshabitués de ces boites à transport. Mais ici les distances sont grandes, nous sommes en Amérique. « Conceda cambio de luces », enjoignent les panneaux de la route. Ils font de la pédagogie routière pour les paysans du coin : ne gardez pas vos pleins phares quand vous croisez une autre voiture !

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Autorité légitime

Il y a l’autorité autoritaire qui impose sans discuter, l’autorité laxiste qui laisse faire le consensus, enfin l’autorité légitime qui s’impose par la majorité et rend des comptes à la fin. Notre gouvernement, en France, ne sait pas choisir entre les trois, allant de l’autoritarisme au laxisme, sans l’entre-deux raisonnable et humain – celui même du cardinal de Richelieu dans ses Maximes : « l’autorité contraint à l’obéissance, mais la raison y persuade » (ch. 2).

Les caricatures en sont Dame Hidalgo et Dame Pécresse. La première veut laisser faire, sa clientèle hédoniste est composée de minorités sexuelles désirant avant tout s’amuser – les vieux qui meurent votent dans l’autre camp, c’est tant pis pour eux ; la morale post-68 interdit d’interdire. Rousseau ne disait-il pas à propos d’Emile, son jeune garçon théorique (il avait mis les siens à l’assistance publique) : « si jamais vous substituez dans son esprit l’autorité à la raison, il ne raisonnera plus ; il ne sera plus que le jouet de l’opinion publique » (L’Emile, livre III). La seconde se positionne politiquement pour la prochaine présidentielle à droite et elle est portée à singer les chefs qui sont ses électeurs, chefs de famille patriarches, chefs d’entreprises et tous les autres chefs d’eux-mêmes en leurs commerces – les jouisseurs ne sont pas sa tasse de thé et leurs attitudes doivent être redressée par la morale autoritaire. Nul se s’étonnera que cette morale préfère Bossuet : « Quoiqu’on fasse, il faut revenir à l’autorité, qui n’est jamais assurée, non plus que légitime, lorsqu’elle ne vient pas de plus haut » (Maximes, Livre V).

Deux morales de principes plutôt que deux guides de comportement. La théorie idéologique plutôt que la pratique pragmatique. Entre les deux (et pas les deux en même temps !) devrait se situer Sire Macron et son Jean Casse-tête. Il n’en est rien. « Pour avoir quelque autorité sur les hommes, disait Voltaire, il faut être distingué d’eux » – et pas faire copain-copain sur les réseaux démagos (Le Sottisier).

Le reconfinement a été éludé par laxisme hédoniste alors que les pays voisins n’hésitaient pas. Aujourd’hui ce serait peut-être nécessaire en raison du laxisme de la gestion des vaccins et il n’en est rien : on procrastine, on tergiverse, on ne veut fâcher personne… Et pendant ce temps-là on meurt : plus qu’à 90 km/h sur les routes alors que le 80 km/h a été imposé autoritairement sans discussion.

La stupidité des principes fait que c’est toute l’Île-de-France qui devrait être reconfinée au lieu de la seule Seine-Saint-Denis où est la contamination la plus forte, sous prétexte que ce serait « discriminatoire ». Le faux argument est que Paris est un hub et que toute la zone alentour est contaminée-contaminante. En ce cas, pourquoi pas Pontoise ou Orléans ? A ce titre, toutes les lignes de TGV et toutes les autoroutes sont des vecteurs, il faudrait reconfiner la France entière. L’Italie, d’ailleurs, vient de déclarer toute sa péninsule en zone rouge.

Ne pas savoir décider de façon légitime est une plaie mortelle. « Il n’y a au fond que deux écoles en philosophie et en politique, analysait Victor Cousin ; l’une qui part de l’autorité seule, et avec elle et sur elle éclaire et façonne l’humanité ; l’autre qui part de l’homme et y appuie toute autorité humaine » (Discours politique I, 6). Nos gouvernants sont entre le « c’est le virus qui commande » et le « surtout ne fâcher personne ». Mais au lieu de débattre et de proposer, ils disent le vrai du faux, imposent à contretemps, et se gardent d’imposer ce qui pourtant s’impose.

Ainsi pour les vaccins : on n’en a pas ou pas assez, on a été incapable d’en inventer et d’en produire, on n’ose pas imposer « l’état de guerre » vaccinale en faisant produire sur place, quitte à négocier ultérieurement avec les labos qui ont financé (puisqu’on a été incapables de financer nous-mêmes), on agite le « principe de précaution » sans laisser décider les gens au vu du risque riquiqui des 11 millions de vaccinés anglais aux seulement 30 cas de thrombose. Pire : les vaccins « ne servent à rien » ! Oh, pas pour le grand public, appelé par incantations à se faire piquer comme des moutons, mais pour les premières lignes de ladite guerre : les « soignants ». Une doctoresse, une infirmière, une aide-soignante ou une fille de salle non vaccinés (et c’est valable pour leurs pendants masculins) sont des bombes à virus contre lesquelles il faudrait porter plainte en cas de contamination à l’hôpital. Et il y en a ! J’en connais personnellement un qui est mort du Covid alors qu’il était là pour autre chose. Mais on laisse faire ce terrorisme-là : ne se fait vacciner que qui veut alors qu’il est interdit d’apporter une grenade en avion – c’est pourtant la même chose. Et alors que les « civils » qui voudraient se faire vacciner ne le peuvent pas parce que c’est « réservé ».

Voilà qui est mettre en danger – et volontairement ! – la vie d’autrui que de refuser le vaccin qui permettrait d’être immunisé et non-contaminant. Là c’est la fausse autorité laxiste qui s’applique : que chacun « prenne ses responsabilités », l’administration ne veut rien imposer, les politiques se défaussent. Alors qu’il le faudrait : a-t-on vraiment « le temps de convaincre » en cas de pandémie ? En cas de « guerre » (qui a dit que le Sars-Cov2 mettait en état de guerre ?). 90 000 morts, n’est-ce pas suffisant ? « Tout ce qui est l’autorité me donne envie d’injurier », criait Paul Léautaud déjà en 1895 (Journal littéraire). L’autorité à contretemps des politicards n’a pas changé…

  • C’est une faute personnelle que d’attenter à la vie d’autrui,
  • Une faute professionnelle que de réaliser des gestes de soin avec le virus en soi (même « testé », il existe des faux positifs – dont le variant breton – et un délai entre le test et la révélation de la contamination),
  • Une faute criminelle punie par la loi que le meurtre avec préméditation. Car personne désormais ne peut plus l’ignorer – surtout le personnel médical ! le coronavirus tue. Surtout les affaiblis et les malades, donc surtout dans les hôpitaux.

C’est donc un crime de ne pas dénoncer ce laxisme, un crime de ne pas se faire vacciner lorsqu’on le peut pour ne pas mettre en danger la vie d’autrui, un crime de revenir travailler en étant malade comme cela se fait malheureusement, « faute de personnel », dit-on. Ce sont donc les soignants réfractaires qui sont des infectants, l’administration de l’hôpital qui autorise ces pratiques d’euthanasie par défaut, l’administration de la santé qui ne les prévient pas ou ne les sanctionne pas par peur de « se mettre à dos » je ne sais quel syndicat irresponsable, et les politiciens eux-mêmes qui sont coupables de ne pas exercer leur autorité – cette fois légitime – pour sauver des vies alors qu’ils le peuvent. Le laxisme du laisser-faire n’est pas de mise : on a vu ce que cela a donné dans les pays adeptes d’un tel laisser-faire comme les Etats-Unis, le Royaume-Uni, le Brésil, la Suède. Laissons le mot de synthèse à un Russe soviétique, Anton Makarenko : « L’autorité ne procède que de la responsabilité. Si un homme doit répondre de ce qu’il fait et en répond, il a de l’autorité » (L’éducation, 1934). D’évidence, nos technocrates de l’administration n’ont aucune autorité car ils sont irresponsables. Va-t-on enfin en changer ?

Il y a des moments où une décision doit s’imposer, même si elle mécontente une minorité. Pas sur le port du masque obligatoire à la campagne ou sur les plages désertes, ni dans ces « agglomérations au sens de l’art. R machin chouette du code de la route » comme le dit dans son jargon inepte le larbin énarque du préfet d’Essonne, les communes vides d’Île-de-France durant le temps scolaire (ce qui est absurde car il n’y a pas un chat !) – mais sur l’obligation du vaccin pour les gens en charge de soigner. Leur rôle n’est pas de tuer, c’est au cœur même de leur métier donc pas d’hésitation : le laxisme n’est surtout pas de mise ! Au risque du Code pénal.

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Tonina

Notre première étape, bienvenue pour les jambes coincées entre les sièges, est pour le site archéologique maya de Tonina, dans la vallée d’Ocosingo. La cité, figurée sur une maquette de l’entrée, distingue les bâtiments sacerdotaux en pierre, coiffés des treize temples aux dieux, érigés sur les pyramides à degrés, du village paysan construit de terre et de bois qui a donc disparu.

Le site a vécu de 300 à 900 de notre ère avant d’être abandonné sous les attaques Chichimèques. Sur des stèles figure Tchak, le dieu reptilien de la pluie, reconnaissable à sa houppette. Une aire de jeu de pelote fait croire un instant à Marie-Abel que les Indiens connaissaient les cartes… L’aire est installée en bas des temples, à la frontière sociale avec le « village ». Le terrain de pelote mesure 72,30 m de long et se trouve couvert par un dallage recouvert de stuc.

Tonina signifie « maison de pierres », pas très original pour un site de pyramides mayas. Un Indien voulait même faire croire à l’explorateur américain Stephens, en 1840, qu’un souterrain reliait Tonina à Palenque, à 250 km de là ! La crédulité est le début de la superstition, la première marche vers la manipulation de n’importe quelle tyrannie. Vieille tactique aztèque.

Une acropole à sept terrasses promet une belle ascension par cette chaleur. Le bas, creusé au 7ème siècle, offre une vision de « l’infra-monde » sous forme de labyrinthe obscur sensé retenir les âmes des morts. Nous y errons un moment, de rares ampoules touristiques permettant de s’y retrouver. Des ouvertures cruciformes évoquent un parallèle curieux avec le supplice du Christ.

Une étape est au palais de Kukulkan avant d’aborder le palais Céleste puis la tombe à sarcophage et le mur des Quatre Ères, enfin le temple des Prisonniers précède le plus élevé : celui du « Miroir fumant », à 80 m au-dessus de la glèbe. Nous y grimpons, par des marches étroites et hautes. Le vertige n’est pas autorisé. La chaleur de midi est lourde et pèse sur les nuques et les épaules. Rien qu’à se tenir dehors, même sous l’ombre d’un arbre, nous bronzons. La peau grille sans chemisette et les yeux clignent sans lunettes solaires. Les cheveux prennent une température de plage sans chapeau. Du sommet, la vue s’étend sur la campagne, le ciel et – la nuit venue – les étoiles.

Ce tertre artificiel donne un puissant sentiment de pouvoir. Les prêtres dominaient les hommes ordinaires du haut de leur magie, intercesseurs entre les dieux et les humains, maîtres des cérémonies et des sacrifices. Murs épais, ouvertures étroites, méfiantes, tout est bâti pour contrôler et commander. La cité est une représentation physique de la hiérarchie humaine avec le roi au sommet, les prêtres sur la pente et les paysans attachés au sol. Et peut-être, au ciel, les dieux… Rien n’est moins sûr. Ce qui est plus certain est la peur que les hommes en ont et dont les Manipulateurs jouent. Existerait-il des paranoïaques sans des esclaves pour reconnaître leur pouvoir ? La tyrannie commence par la crainte.

Les bas-reliefs sont remplis de captifs et de scènes de décapitations édifiantes. Ces mêmes scènes que mutileront les envahisseurs de l’an 909, aboutissant à l’abandon de cette cité-forteresse digne du « Seigneur des Anneaux ». Elle sera réoccupée brièvement par une population moins développée mais plus pacifique, qui enterre ses morts dans les tombes anciennes, puis abandonnée définitivement vers 1250, rendue à la jungle prolifique qui ne tarde pas à la recouvrir.

Un « codex » de 4 m sur 16 a été découvert en 1990 au pied de la sixième terrasse. Il met en scène la création du monde et les sacrifices humains de manière imposante, faite pour impressionner, glacer de terreur. Au centre, la tête renversée d’un prisonnier, décapité pour les mythiques dieux. Son sang est figuré par une collerette de plumes qui pointe vers les quatre parts de l’horizon, répétition du temps en un cycle de quatre soleils dans la mythologie maya.

Un jaguar et un squelette aux yeux globuleux sont les habitants de l’inframonde. Xbalanque est représenté la bouche vomissant des flots de sang et les membres attachés. Hunapuh vise d’une sarbacane le géant Vucub Caquix. A l’ouest de cette même sixième terrasse, le temple 8 contient un grand masque de monstre terrestre. Devant ce masque, une cache renfermait les corps de trois jeunes enfants, sacrifiés, la poitrine ouverte à vif au couteau d’obsidienne. Le temple des Prisonniers a sa base décorée d’une série d’hommes attachés, assis, une corde autour du cou. Le tout pue la tuerie, la guerre incessante de tous contre tous, la mort brutale, inévitable. De quoi devenir définitivement laïc contre tous les dogmes et résistant contre toutes les tyrannies ! Le seul dieux des prêtres est au fond le Pouvoir.

Ce sont des fouilles françaises de 1972, entreprises par Bauquelin et Baudez qui ont permis de comprendre mieux le site et de le restaurer partiellement. Le groupe résidentiel F4, à l’angle sud-ouest de la première terrasse, a révélé une habitation à trois chambres, cuisine et salle de réception à six piliers. Placée si près de l’acropole, elle devait appartenir à un notable.

Par cette chaleur écrasante, après ces visions d’horreur que l’imagination fait sourdre de la pierre, nous sommes quelques-uns à prendre un jus d’orange fraîchement pressé auprès d’une paillote où officie un vendeur commerçant. L’homme est flanqué de son jeune fils qui l’imite en tous ses gestes et nous observe avec curiosité. Ils sont les Descendants, les survivants des tyrannies, les paysans qui on subi, courbé le dos pour se perpétrer. Et, à voir leur physique frais et leur initiative négociante, ils ont mieux réussi que les élites mangées par l’inexorable roue du temps.

Nous déjeunons à l’entrée du site d’un sandwich pompeusement appelé « empanadillas », un pain toasté empli de thon en boite, de rondelles de tomate et des traditionnels frijoles, le tout sans grand goût.

Et la route reprend, tout aussi monotone, ponctuée de ses gendarmes couchés et de ses nids d’armée formés de sacs de sable, jusqu’à Agua Azul.

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Philippe Enquin, De mon balcon, chroniques d’un confinement parisien

Souvenez-vous, c’était il y a un an exactement. Le 17 mars 2020, alerte Coronavirus ! Plus de masques, pas de gel, pas de blouses à cause de l’impéritie d’une bureaucratie aussi tentaculaire qu’inefficace, les hôpitaux débordés après le bordel gaulois des réductions de crédits, des revendications et des grèves, les élections tenues « quoi qu’il en coûte » par des politiciens imbéciles… Confinement général, strict ! « Nous sommes en guerre » mais sans munitions ni stratégie : recours à la Ligne Maginot.

Depuis, la bureaucratie a été secouée et les politiciens sont devenus semble-t-il moins imbéciles. Le « pouvoir médical » n’est plus qu’un pouvoir délégué, le pouvoir politique de décider de l’avenir en fonction des gens est redevenu prépondérant. Plus de confinement strict mais cahin-caha la vaccination, malgré les restes de cette décidément inefficace bureaucratie qu’il va falloir tailler et recentrer.

Durant les deux mois de confinement d’il y a un an, Philippe Enquin, photographe juif de 85 ans né à Buenos-Aires mais installé en France depuis 1962, prend des photos depuis son balcon d’un quartier bobo près du boulevard Voltaire. Il a un petit air de Woody Allen avec sa casquette à visière et ses lunettes arrondies derrières lesquelles pétillent deux petits yeux vifs. Mais, derrière les yeux, une humanité toute prête à compatir. Il observe, il mitraille, 3000 clichés pour 140 retenus – les plus significatifs.

Masqués, non-masqués, en courses, en promenade de chien, solitaires, en couple, se donnant des fleurs, ou donnant un sandwich à un sans-abri, s’embrassant, se saluant, dansant, s’affairant protégés ou ouvert au soleil… les gens. Ils défilent sous le balcon, ils vivent malgré tout, ils sont disponibles donc plus solidaires, isolés donc moins solitaires.

Préfacé par tout un tas de gens connus sinon célèbres dans le quartier – François Morel comédien chanteur chroniqueur à France Inter, Alain Kleinmann peintre avéré, José Muchnik poète anthropologue ex-ingénieur en génie chimique, Carlos Schmerkin conseil en ingénierie éditoriale – le livre est probablement le premier bilan d’un événement historique. Il raconte au ras du bitume, à la hauteur d’un deuxième étage, la vie des gens. Avec la bienveillance d’un grand-père qui en a beaucoup vu, d’un humain qui a beaucoup vécu, d’une émotion qui découvre la résistance des vivants au virus mortifère et aux gouvernants dépassés.

Un jeune couple qui s’embrasse sans masque (« ils ne servent à rien »), une petite fille pieds nus qui cueille une fleur pour maman, une fille masquée qui passe déguisée en panthère Disney parce qu’elle est ainsi couverte de partout, un homme en noir et panama clair qui s’avance courbé vers l’avant comme la mort en marche sur un passage zébré, Jojo le clown ruiné par sa bonne femme, le jeu de boules ou de raquette du solitaire dans un parc fermé sur décision administrative, un homme qui aide à déplacer un SDF couché trop proche de la chaussée, une femme qui dépose à manger sur le banc d’un autre… Ce sont des tranches de vie, des tronches de gens, des triches d’interdits.

Un bien beau livre, pour se souvenir, en mémoire de ces semaines de sidération où chacun est resté face à soi, face aux autres, séparé par les gestes barrière, par l’impuissance des imprévoyants.

Philippe Enquin, De mon balcon, chroniques d’un confinement parisien, 2020, autoédition, 105 pages, 140 photos, €26.00

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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La fermeture sociale du Yucatan

Le petit-déjeuner est correct avec son omelette granuleuse (qui se voudrait « œufs brouillés ») avec des morceaux de jambon et ses bananes frites. Mais il ne faut pas être pressé : la table n’est mise et la cuisine préparée que lorsque les clients arrivent. Le café, en grosse thermos à robinet sur un coin de table, est bouillant.

La terrasse qui prolonge la salle de restaurant sur les toits de la ville est curieusement fermée d’un auvent de plexiglas opaque. Tout, dans cette ville ex-coloniale espagnole, semble caché ; aucun café n’ouvre ses tables en terrasse sur la rue, seulement dans les profondeurs des patios. Les habitants vivent dissimulés, même leur existence sociale est à l’intérieur. Peur du soleil ? De l’espace libre ? Du regard des autres ? Austérité catholique propre à l’Espagne de la Contre-Réforme ? Précaution devenue seconde nature contre l’Inquisition qui, dès 1560, se préoccupe de châtier ceux qui ne respectent pas les sacrements, ceux qui blasphèment ou qui tiennent des propos suspects portant atteinte au dogme ? Peur sociale du qu’en-dira-t-on dans une société hiérarchique à statuts ? Peur – tout simplement – de la liberté, mot suspect à chaque société catholique, à ce qu’il me semble ?

Le Chrétien catholique est sous le regard constant de Dieu qui, tel l’œil de Caïn, surveille ses faits et gestes, guettant le « péché » ; il est sous l’œil des prêtres qui le confessent ; sous l’œil de la société tout entière qui l’observe, l’évalue, le juge. Cette fermeture des terrasses vers l’extérieur est-elle le reflet qui survit aujourd’hui de cette société espagnole du Siècle d’Or si intégralement catholique ? Société fermée, figée, sectaire qui vit entre soi et exclut « conversos », « morisques » et autres « indios » au nom « d’el sangre puro » ?

C’était la volonté de Cortès d’encourager le métissage mais Cortès n’était pas hidalgo. Ce qu’il voulait était « vulgaire ». Pour le bon ton, on ne fréquente pas n’importe qui lorsque l’on se veut de la « bonne » société. Tous les pays métis ont une identité fondée sur le socio-racial et le préjugé en faveur de la couleur claire est net. Sur ces deux siècles d’or espagnol, l’élaboration d’un empire éclaté, improbable et multiple, a connu de telles constructions sociales réactives. Pour approfondir ce sujet qui reste actuel dans toute société imprégnée de catholicisme (même dans la France d’aujourd’hui), il faut lire le livre éclairant et passionné de Bartolomé Bennassar (professeur à l’université de Toulouse) & de Bernard Vincent (directeur d’études à l’EHESS), Le temps de l’Espagne 16ème-17ème siècles, 1999 Livre de Poche Pluriel.

Pour faire la route, nous est attribué un nouveau bus, un Mercedes Spider climatisé de quinze places. Il a l’air confortable et luxueux mais il est en pratique plutôt pénible à vivre. Il apparaît comme un modèle « gonflé » donc un palliatif, mal adapté à l’usage intensif. Les sièges uniques de la rangée de droite sont trop inclinés et non réglables. La climatisation, rajoutée sur le plafond arrière, n’est pas répartie dans tout l’habitacle et fait un boucan d’enfer. La boite automatique oblige à jouer trop souvent du frein, ce qui produit ces infra-vibrations désagréables comme une fièvre. Avis aux futurs voyageurs : les meilleures places dans ce véhicule se situent sur les sièges doubles, près d’une fenêtre qui s’ouvre. Les vitres ont été recouvertes d’un plastique fumé agréable par fort soleil mais pénible dès que le jour descend. Nul à l’extérieur ne nous voit, encore un exemple pratique de cette fermeture sociale des « privilégiés » contre les « extérieurs ». Le crépuscule apparaît très tôt dans l’habitacle, renforçant l’impression de rouler dans un cercueil, ce qui rend plutôt dépressif lors des longues traversées…

Les deux premières heures de route sont pénibles. Les cassis artificiels, « gendarmes couchés » placés tous les trois cents mètres aux approches et dans les agglomérations, obligent à un presque arrêt à chaque fois et ce « stop and go » n’est pas heureux pour l’estomac. Les « topes » sont d’une grande mode ici, affichés sur des panneaux triangulaires jaunes représentant des bosses de chameaux en noir. Le bus est trop lourd pour passer dessus avec de la vitesse.

On dirait que chaque village du Chiapas veut ainsi affirmer sa souveraineté sur « sa » portion de route. Ces ralentisseurs se transforment parfois en un octroi pur et simple, une corde tendue au milieu de la route à cet endroit permettant de rançonner les voyageurs d’un péage conséquent. La notion même d’Etat – qui a construit ces routes – est remise en cause par ces jacqueries locales permanentes. Ces obstacles ne sont pas un moyen de créer un climat propice au développement et confortent au contraire les comportements mafieux. Les petits chefs locaux peuvent s’en donner à cœur joie et renforcer le mépris dans lequel les capitalistes (qui sont aussi les habitants de la capitale) tiennent les « péquenots » d’ici. Trop longtemps délaissés, ces derniers ne font rien pour mieux s’intégrer, préférant l’attitude infantile du refus pur et simple.

La fermeture, toujours.

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Le Dernier Samouraï d’Edward Zwick

Les Etats-Unis ont le chic de récupérer à leur profit les exploits des autres pour les convertir à leur sauce. Ainsi de la geste de Jules Brunet, envoyé au Japon pour entraîner l’armée, et qui démissionna pour suivre le dernier shogun Yoshinobu Tokugawa dans sa rébellion contre l’empereur… soutenu par l’Angleterre. Jules est devenu Nathan, prénom bien biblique yankee, et l’officier français titulaire de la Légion d’honneur est réduit au massacreur de Sioux mercenaire sous la houlette d’un colonel cynique. Le prestige de l’armée américaine n’était pas si grand dans le monde en 1876 pour que le Japon veuille ses conseils. Il préférait la France de Napoléon III (avant la Prusse suite à la défaite de 1870), et le matériel militaire anglais. Le réalisateur mélange le personnage de Brunet avec la rébellion samouraï de Satsuma qui a duré du 29 janvier au 24 septembre 1877. Saigō Takamori le chef samouraï commit le seppuku après une blessure mortelle à la dernière bataille de Shiroyama.

Il reste que ce salmigondis à la gloire des Américains est devenu un bon film. Il est resté le DVD favori du Gamin depuis qu’il l’a vu à 11 ans. Il s’identifiait au jeune Higen (Sōsuke Ikematsu, 13 ans au tournage), le neveu du samouraï Katsumoto (Ken Watanabe).

Nathan Algren (Tom Cruise), capitaine démobilisé des guerres indiennes dont il a gardé des cauchemars et un alcoolisme invétéré pour avoir massacré au fusil et au revolver des femmes et des enfants, est réduit à faire de la pub pour Winchester devant les badauds à qui il raconte la férocité des Indiens et comment il tire bien. Son ancien colonel Benjamin Bagley (Tony Goldwyn) le récupère pour le présenter à Omura, industriel des chemins de fer japonais et conseiller de l’empereur (Masato Harada). Celui-ci, barbu et suiffeux à souhait, ne veut que gagner de l’argent en modernisant son pays et entraînant son armée, au risque de lui faire perdre son âme. Pour cela, il lui faut mater la rébellion des samouraïs menacés dans leur honneur traditionnel de guerriers, menés par Katsumoto, ancien général et conseiller de l’empereur. Donc acheter des armes performantes aux Etats-Unis. Le « bien du pays » prend ainsi des formes bien diverses – au moment même où, en 2003 à la sortie du film, les Etats-Unis se posent en défenseurs de la démocratie dans l’Irak de Saddam Hussein.

Le capitaine Algren est bien payé, donc il obéit et s’embarque pour le Japon où il entraîne l’armée. Mais le gros Omura est pressé, Katsumoto a attaqué son chemin de fer ! Il veut que l’armée intervienne tout de suite. Algren tente de l’en dissuader car les soldats ne sont pas prêts. A l’américaine, il improvise un show spectaculaire où il somme un soldat nippon de lui tirer dessus avec son fusil tandis que lui le vise au revolver ; dans la presse et l’émotion, le soldat le rate, prouvant qu’il n’est pas au point. Omura s’obstine et l’armée affronte les samouraïs dans une forêt de Yoshino. Malgré l’absence de toute arme à feu côté rebelles, l’armée fuit en déroute. Algren se bat comme un tigre – dont il brandit une lance ornée d’un fanion représentant l’animal, mais est blessé. Sur le point d’être achevé à terre par le beau-frère de Katsumoto, il réussit à transpercer la gorge de son ennemi. Devant tant de bravoure, le samouraï ordonne qu’on le transporte au village de son fils Nobutada (Shin Koyamada) et qu’on le soigne.

Sa sœur Taka (Koyuki Katō) va en être chargée, la propre femme de celui qu’il a tué. Mais chacun a fait son devoir et, après sa répulsion initiale, l’apprentissage du japonais par Algren et ses excuses présentées, elle va lui pardonner. Car l’Américain, 40 ans bien conservés au tournage, aime à « connaître son ennemi » et il s’instruit en hygiène, gastronomie, combat et langue. Par ses conversations avec Katsumoto, qui parle l’anglais, il en vient à apprécier l’honneur guerrier des samouraïs, leur vie fruste et naturelle, leur spiritualité zen, l’art qu’il ont d’embellir la vie à chaque instant dans la confection du thé, l’admiration des cerisiers en fleurs (Yoshino est célèbre), le combat au sabre.

Son obstination à devenir l’un des leurs attire l’enfant sans père Higen, qui se projette sur lui en ses apprentissages. Malgré le masque, les émotions bouillent dans un cœur japonais. Higen offrira à Algren une calligraphie lors de son départ pour Tokyo avec son oncle, puis Algren prendra le jeune garçon une fois dans ses bras lorsque la troupe reviendra de la capitale où Nobutada a été tué en faisant évader son père assigné à résidence par Omura après que l’empereur, un faible, l’eut désavoué.

Car Katsumoto veut lui aussi le « bien du pays ». Mais pas par l’affairisme ni la déculturation ; il veut un Japon affirmé dans ses traditions pour s’ouvrir au monde moderne. L’empereur Meiji (Shichinosuke Nakamura), jeune homme falot, ne commande pas : comme tous les patrons japonais, il n’est que l’étendard d’un groupe mené par le premier ministre. S’il consulte Katsumoto et lui demande ce qu’il devrait faire, le samouraï le renvoie à sa conscience – c’est à lui, l’empereur, de dire ce qui doit être. N’ayant aucun argument ni soutien pour contrer Omura, c’est donc ce dernier qui l’emporte. Jusqu’à la bataille finale où Katsumoto se tue, aidé par Algren, alors qu’il est mortellement blessé.

L’armée des quelques cinq cents samouraïs, possédant seulement sabres, arcs et lances, fait face à l’armée impériale désormais formée de deux régiments, soit deux mille hommes, armés de canons, de fusils et de mitrailleuses Gatling à trois cents coups par minute. Deux conceptions de la guerre et de l’humanité s’affrontent : le combat d’homme à homme et le massacre industriel. La guerre, depuis le milieu du XIXe siècle, est devenue technique, tuant à distance. Algren a beau citer les Thermopyles, ces trois cents Spartiates face à des milliers de Perses, il s’agit d’un suicide. Le général Custer aux Etats-Unis, en choisissant le panache contre la réalité s’est révélé un boucher de ses hommes ; pas Katsumoto car ses samouraïs étaient tous volontaires. Les Spartiates avaient le même armement que les Perses, seul le nombre l’emportait. Plus face à l’armée impériale d’Omura, ni aujourd’hui où, avec mitrailleuses, missiles, hélicoptères de combat, drones, des fonctionnaires tuent depuis leurs bureaux. Le temps des samouraïs était le dernier temps de l’honneur, ce film a le mérite de nous le rappeler.

Malgré leurs ruses et la stratégie déployée par Algren avec écran de fumée, bombes de paille pour désorienter la charge et combat rapproché au sabre où les samouraïs ont l’avantage, le résultat ne fait aucun doute. Malgré des pertes deux fois supérieures, les impériaux menés par Omura gagnent. Algren en profite pour tuer son colonel dont il a toujours haï le cynisme élitaire. Nathan Algren est devenu un vrai samouraï ; il s’est « tatamisé » comme on dit de ceux qui ont adopté les us et coutumes du Japon.

Il s’en sort comme un caméléon, va porter le sabre de Katsumoto à l’empereur. Pétri d’émotion pour l’honneur et la tradition, le jeune homme révoque Omura, refuse de signer le traité commercial avec l’ambassadeur américain et confie le sabre à Algren.

DVD Le Dernier Samouraï (The Last Samurai), Edward Zwick, 2003, avec Tom Cruise, Ken Watanabe, William Atherton, Chad Lindberg, Ray Godshall Sr., Warner Bros 20004, 2h27, €10.99

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Linda Newbery, Graveney Hall

Linda Newbery connait bien les adolescents anglais pour avoir été prof de langue et littérature durant des années. Elle peint ici un portrait très réussi d’une petite peste, la sœur Katy de 14 ans d’un bien plus sympathique Greg de 17 ans en dernière année de lycée. Greg se pose des questions : sur la sexualité, sur les sentiments, sur Dieu.

Comme il passe en vélo devant Graveney Hall, une ancienne propriété victorienne qui a brûlé à Pâques 1917 et dont il ne reste que la façade et des ruines, il est intrigué, saisi d’une subite nostalgie. Il entre pour faire des photos, son second hobby après le vélo. En galérant dans les ronces pour arriver au bord du lac dans le parc, il trouve une grotte aux mosaïques (qui donne son titre anglais au roman) et… une jeune fille assise solitaire. Faith est en troisième et a 15 ans ; elle est vêtue d’un mini débardeur et d’une minijupe qui laisse voir sa culotte. Mais Faith (Foi) a la foi ; elle est inscrite par ses parents fervents chrétiens dans une école privée chrétienne et, même si elle s’habille mini, elle ne saurait avoir des relations sexuelles « avant le mariage » ; elle voudrait cependant avoir « un petit copain » pour faire comme tout le monde.

Greg ne sait pas s’il est déçu. Il n’a encore jamais baisé et considère Faith comme une petite sœur idéale, plus que la sienne d’un an plus jeune encore à l’âge ingrat. Il discute, il argumente, il objecte : Dieu ne saurait exister puisque que le mal existe ; ou alors il ne serait pas tout-puissant mais indifférent. A quoi bon « croire » en Lui puisqu’Il ne sert à rien ? Croire, est-ce « espérer » et se consoler auprès d’un « Père » mythique, hors du monde ? J’avoue que ces dialogues sur Dieu m’agacent un peu, ils sont primaires et ne résolvent rien. Mais nous avons affaire à des ados, et ils pensent selon leur âge et leur naïveté.

Greg a deux amis : Grizzard le fêtard séducteur de filles et descendeur de bières, ami d’enfance mais qui a quitté le lycée pour une école professionnelle, et Jordan, l’un des seuls garçons de sa classe en majorité composée de filles, avec lequel il se trouve donc naturellement en binôme pour les travaux scolaires. Grizzard ne songe qu’à déniaiser Greg avec une fille ; il lui envoie Tanya, belle blonde qui aime le sexe et qui va réussir la seconde fois. Elle le met tout nu la nuit sur la pelouse et ils roulent dans l’herbe mouillées tandis qu’elle le caresse, le palpe et l’excite. Il la défoncera sept fois dans une première torride qui le laisse lessivé mais content : il « l’a » fait. Mais Tanya n’a aucun intérêt sentimental ni moral, le sexe divorce de l’affection et Greg se demande si c’est cela, l’amour : faire des petits mais aimer ailleurs.

Il aura un élément de réponse dans l’histoire de Graveney Hall, qui le captive. Il a rencontré Faith, fait des photos, aidé aux travaux de restauration d’une équipe bénévole menée par le père de Faith, s’est intéressé aux derniers propriétaires avant l’incendie. Sa route a alors croisé celle d’Edmund Pearson, 18 ans en 1914, un an de plus que lui presqu’un siècle plus tard. La guerre a emporté Edmund et a révolutionné sa façon de voir comme ses sentiments : plus jamais rien ne pouvait être comme avant. L’adolescent Edmund était corseté par ses parents, par la société, par l’histoire : son devoir était tout tracé. Il devait se marier, donner un héritier au domaine, accomplir son devoir de soldat en menant ses hommes au front en donnant l’exemple. Sauf qu’il était attiré par les garçons.

Eton, Oxford et Cambridge sortaient à la chaîne ces jeunes hommes éduqués à la dure exclusivement entre eux et saisis par les émotions de leur âge. Les poètes pédés anglais ont été innombrables durant la Première guerre mondiale et justement Greg les étudie en classe. Greg va chercher des informations avec Faith et en apprendre de plus en plus sur le jeune homme d’il y a un siècle. Edmund était amoureux d’Alex, un roux sportif porté aux mathématiques et boursier, venu d’un milieu modeste et plutôt marxiste. Greg se croit amoureux de Jordan, un brun sportif champion de natation avec la plastique qui va avec, porté à la littérature, venu d’un milieu juif intellectuel plus élevé que le sien. Edmund a consommé, en cachette, honteux et heureux ; Greg a refusé de se laisser entraîner par son penchant et a rejeté son ami avec une joie mauvaise dont il a honte. Hier l’homosexualité était « mal » pour Dieu, pour la société et pour les parents, aujourd’hui ce n’est pas « bien » pour la société, même si certains parents l’acceptent, comme ceux de Jordan. Edmund n’a pas eu le choix : ou il se soumettait aux normes de son temps, ou il quittait tout, sa famille, son domaine, son identité, son pays, pour vivre enfin selon ses penchants, même si Alex s’était fait tuer. Greg a plus de choix car les mentalités ont changé, néanmoins c’est aussi plus difficile pour lui car ce n’est plus la révolution du tout ou rien mais la responsabilité d’un entre-deux choisi pour ne faire de mal à personne.

Le jeune Dean, prolo de 14 ans agressif de puberté dans la classe de Kathy, est jaloux des deux amis, de leur prestance et de leur sérénité ; il les insulte dès qu’il peut avec ses copains de son âge moins sexy. Traiter les grands de « gays » et « pédés » lui permet de se valoriser à bon compte aux yeux de ses pairs, lui que les filles de son âge ne regardent pas, n’ayant d’yeux que pour les aînés. Dean va frimer, escalader la bâtisse en ruines et tomber. Il risque de rester paralysé des jambes, ce qui est un châtiment trop brutal pour un jeune ado même peu avenant. Un signe de plus que Dieu s’en fout.

Greg reste donc attaché à Faith (qui se prononce Fesse en français), ainsi que l’auteur le suggère en effectuant à plusieurs reprises le parallèle de la petite copine de Grizzard, Sherry (qui se prononce Chérie). Mais Faith perd la foi, ce qui intrigue et attache Greg plus encore car il s’en croit responsable. Jordan s’éloigne de ses pensées, même s’il fait des rêves torrides où il est au lit nu avec lui et jouit, tandis que le corps partenaire se transforme finalement en une Tanya hilare. Il aime Jordan mais baise avec Tanya tout en donnant son affection à Faith.

Il n’est pas fini, le beau Greg, musclé par le vélo et la nage ; ce pourquoi il est attachant.

Linda Newbery, Graveney Hall (The Shell House), 2002, Livre de poche 2014, 379 pages, €7.10, e-book €16.99

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Retour à San Cristobal

Le bus Chevrolet, au moteur V8, finit quand même par crever l’un de ses pneus sur les caillasses aigües de la piste. C’est l’occasion pour Thomas, Christophe et moi, de tester les trois VTT pour rejoindre la ville par la piste – en descente – puis la route – vallonnée. Nous parcourons près de 20 km jusqu’à San Cristobal. Mon VTT a le cadre trop bas pour mes jambes et je l’ai réglé au maximum de sa hauteur. Aussi, le bus me rattrape-t-il dans la dernière côte où je suis à la traîne. Le sous-gonflage peut être utile sur la piste en raison des cailloux mais adhère trop sur le bitume de la route et oblige à peiner un peu plus. Christophe et Thomas continuent, ils n’ont plus que de la descente. Ignorant ce détail, je remonte dans le bus pour aller jusqu’à l’hôtel. Je ne regrette pas cette parenthèse en VTT. Cet engin de plain pied change les relations avec les gens. Nous sommes à leur niveau, sans vitre de séparation ni moteur agressif, nous ne leur faisons pas peur comme lorsque nous sommes enfermés dans une grosse machine et ils n’hésitent pas à nous adresser la parole.

L’hôtel de San Cristobal est l’annexe de celui de l’aller. Il n’a pas un aussi joli patio qu’El Rincon (qui accueille un groupe de 50 personnes ce soir) mais il est placé plus près du centre-ville, à l’enseigne de Don Quijote. Le reste de l’après-midi est libre pour visiter la ville à nouveau, écrire ou téléphoner, effectuer nos achats. Il est déjà 17h et la nuit tombe vite pour les photos. A 17h45, la lumière devient insuffisante, à 18h il fait carrément nuit.

Je retrouve sans peine le Zocalo et j’en profite pour revisiter, seul et à fond, l’église et les chapelles. Le temple saint Nicolas, accolé au chevet de la cathédrale, a été construit en 1613 et sa façade est flanquée de deux tourelles de style mujédar. Le Mozarabe est le chrétien de culture arabe, le Mujédar est le musulman converti au christianisme.

Alphonse X le sage est le modèle des souverains d’Espagne qui a permis la cohabitation entre les trois types de population. Rodrigue de Bivar, dit le Cid, vient de l’arabe sidi qui signifie seigneur. Il y a eu acculturation entre les trois civilisations chrétienne, juive et musulmane dans l’Espagne médiévale qui explique la « réaction » intégriste du catholicisme espagnol, une fois réussie la Reconquista. A trop s’acculturer, on ne sait plus qui l’on est.

Une famille locale est en visite. L’adolescent de douze ans, très petit mâle déjà, vêtu d’une chemise chic, est chargé de prendre les photos souvenirs pour le couple et la sœur. Il les fait poser devant la façade de la cathédrale au soleil couchant, devant les saints.

Je photographie pour ma part des couples d’amoureux, des femmes, des enfants, des policiers en tenue. Les amoureux dans le parc sont jeunes et isolés du reste de l’univers comme partout. « Je prévois un homme-soleil et une femme-lune, lui libre de son pouvoir, elle libre de son esclavage, et des amours implacables rayant l’espace noir. Tout doit céder à ces aigles incandescents. » Le prix Nobel de Littérature 1990 Octavio Paz, parle si bien des amoureux dans Liberté sur parole (p.113).

Une campagne pour le port de la ceinture de sécurité en voiture mobilise des jeunes volontaires de la Croix Rouge. Je prends en photo un cire-bottes (« limpiabotas ») et son client, des journaux à l’étal, anciens, évoquant la révolte du Chiapas. Je me fonds dans la ville et parviens à me faire oublier, seule façon d’être photographe selon la leçon des maîtres.

J’entre au supermarché afin d’acheter une babiole pour faire de la monnaie et rendre ainsi à qui je dois. Je tente une bouteille de « brandy » de marque « Don Pedro » de 40 cl. Je le goûte une fois revenu à l’hôtel avec un sachet de tacos secs pimentés. Il s’agit d’un rhum doux, presque liquoreux, titrant 38°. Le supermarché propose aussi toute une série de sauces de piment du plus doux (bouteille verte) à l’extra-fort (bouteille orange) en passant par le fort habituel (bouteille rouge).

A l’hôtel, je me plonge dans un livre pour attendre 20h, l’heure du rendez-vous pour le dîner. Le restaurant s’ouvre en face de la « Casa del Jade » et appartient, comme de juste, au beau-frère d’Herberto ! Nous y retrouvons Freddy buvant une bière. Comme ce repas est à notre charge, chacun choisit selon son goût. Ce sera une grillade et une salade pour moi, et nous partageons à trois une bouteille de vin rouge Califia. Les prix sont devenus « touristiques », l’ensemble coûtant 200 pesos.

Thomas ne veut pas terminer la soirée comme cela et propose d’aller « boire un verre » dans un bar à musique non loin de là. Nous ne sommes que trois à l’y suivre pour une demi-heure. Marie-Abel et Thomas tentent une piñacolada, Gilles et moi restons à la bière. Nous parlons de choses et d’autres mais l’on s’entend peu avec la musique forte. La clientèle est peu touristique, surtout composée de jeunesse locale venus s’évader du quotidien.

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