Tomas O’Crohan, L’homme des îles

Les îles Blasket, au large de Dingle en Irlande, sont le morceau d’Europe le plus proche de l’Amérique. Désertes depuis 1953 sur ordre du gouvernement qui ne pouvait plus assurer la sécurité sanitaire, elles ont été habitées par une centaine de personnes jusqu’au début du XXe siècle. J’y suis allé.

Ce sont des îles rocheuses couvertes d’herbe grasse où paissent encore les moutons, où les côtes sont découpées et où, dans leurs baies profondes, viennent se chauffer au soleil les phoques. Il y a des touristes qui campent dans les maisons en ruine ; des continentaux qui viennent en pique-nique le dimanche ; des pêcheurs. L’été, chacun se baigne dans les eaux froides puis court se réchauffer en jouant nu au ballon sur la seule plage de sable. Il fait bon au soleil, on respire l’air du large. La nuit est humide mais l’astre chasse la fraîcheur. Et l’on se dit qu’en hiver la vie doit être rude.

Tomas est un fils des Blasket, né en 1856, dernier de la nichée. Durant son existence, il a fait dix enfants. Son fils aîné s’est tué en tombant du haut de la falaise, à 10 ans. Quatre enfants lui sont restés, dont deux filles, émigrées loin de l’île. Il raconte la vie des Blasket, faite de labeur et de joie, de solidarité et de peine, de promiscuité mais de liberté.

Manger, dormir, travailler la terre ou pêcher, chanter, lutiner les filles du coin et faire des petits : c’est à cela que se résume la vie dans l’île. Et ce n’est pas différent ailleurs, après tout. J’imagine la jouissance qui existe à vivre sur une île, dans cet univers fermé comme un cocon où l’on se sent si bien. Pas la peine d’explorer au-delà. Le continent est déjà une expédition d’une journée, ou de plusieurs si le temps empêche de revenir. La misère pousse certains à partir pour l’Amérique. Ils reviennent presque toujours quelques années plus tard pour ne plus bouger.

Jouissance de l’accumulation, du bétail paissant en liberté, rentré la nuit dans les maisons contre le froid, de la terre fumée aux algues où l’on fait venir avoine et pommes de terre, de la mer alentour où sont les maquereaux, les colins, les langoustes, les phoques, toutes bêtes que l’on pêche et attrape pour améliorer l’ordinaire.

Jouissance de la famille et de la parenté proche, des oncles et des fils, du chagrin lorsqu’ils partent pour l’au-delà et du sentiment très fort, alors, de la destinée. L’un chute d’une falaise, l’une est emportée par la rougeole, l’autre perd la tête, un autre encore veut sauver une nageuse du courant et se noie avec elle…

Malgré cela, on vit. Si l’on pleure, on va à l’église en barque, sinon on se rend à l’école les matins de semaine, ou dénicher les mouettes dans les creux de la falaise avec les copains. On est jeune pour boire et pour chanter, pour rire avec les filles – qui veulent quelquefois du mâle comme des sauvages. Un coup de queue entraîne un coup de main, on se marie et l’on travaille, mûri d’un coup, pour nourrir la nichée qui vient. Et lentement arrivent les deuils, l’effort physique qui n’est plus le même, la vieillesse.

Alors, on raconte sa vie, toute simple. Et c’est la première fois.

Tomas O’Crohan, L’homme des îles, 1926, Payot petite bibliothèque voyageurs 2003, 353 pages, €9.90

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Foot andin

L’après-midi est de descente, au soleil, parmi près d’herbe ichu et champs pentus de patates. Nous rencontrons des fermes aux toits de chaume et enclos de pierres. La lumière vive donne du relief aux formes, habitations et animaux. Vision de Carène échevelée d’or comme une lionne parmi les herbes jaunes. De beaux lamas nous font les yeux doux, les oreilles dressées. Ils demeurent un peu inquiets. Lorsque nous bougeons trop, ils ne tardent pas à nous présenter leur arrière train fourré où se niche la touffe d’une petite queue. Nous rencontrons encore quelques enfants en ponchos rouges.

Pour l’arrivée, nous plongeons dans la vallée par une vive descente. En bas coule la rivière et les falaises sont si hautes que le soleil a déjà quitté le fond de la vallée. Le marché qui s’y tenait remballe déjà et nous voyons passer quelques mules sur la piste en contrebas, accompagnées de femmes aux habits de couleurs vives et de gamins en ponchos qui retournent à leurs hameaux de la montagne. Nous sommes dans la vallée de Patacancha où parvient la route goudronnée qui relie la région au reste du monde. L’endroit est tout de suite moins pauvre. Le terrain de foot où nous devons monter les tentes est encore occupé par une partie acharnée entre villages. Nous nous installons en hauteur pour profiter des derniers rayons du soleil. Nous imaginons qu’en bas, avec le vent qui souffle des hauteurs, il ne doit pas vraiment faire chaud. Nous n’avons pas tort et, une fois descendu, nous nous réfugions dans la tente mess pour y ingurgiter du thé chaud. Les matchs se poursuivent entre les jeunes mâles du coin qui tapent le cuir avec les pieds nus dans leurs sandales. Peu ont des chaussures de foot, l’un n’a même qu’une seule chaussette. Le terrain est de terre avec nombre de cailloux et quelques trous. Le jeu est folklorique, sans règle, un tout petit enfant se promène même parmi les joueurs en pleine action. Parfois l’un des membres d’une équipe – pléthorique – le porte sur le bord du terrain et l’engage à y rester, sans grand succès. Nul ne lui fera du mal, même par inadvertance : ces paysans ne sont pas des immatures occidentaux, ils savent où s’arrêter. Un coq se pavane sur le bord, comme s’il arbitrait la coupe de France, et des chiens traversent le terrain, à leurs affaires. On joue en casquette américaine ou en bonnet péruvien. Le vent fait voler la poussière en nuage à chaque coup de pied.

Nous sommes ce soir à l’exacte moitié du séjour, à 3800 m.

Après le foot, nous montons les tentes dans la poussière retombée. Les cuisiniers préparent « le mouton enterré » – traduction libre de Juan. Ils creusent un trou dans le sol caillouteux, construisent un cercle de pierres autour, recouvrent le tout de pierres pour faire un four. Ils allument alors des branches qu’ils fourrent dans le trou pour faire des braises. Longtemps après, une fois la couche de braises suffisante, on verse dessus directement les patates, puis on ouvre le dessus du four en écartant les pierres. Les morceaux de mouton frottés aux épices sont alors placés directement sur les patates, puis on fait s’écrouler les pierres dessus. Le dôme est recouvert de paille, pour laisser l’air pénétrer puis on le recouvre traditionnellement de boue. Ici, on se contente de placer une feuille de plastique, puis de pelleter de la terre et des cailloux, dans un grand nuage de poussière. Une fois la « tombe » du mouton fermée, une croix de paille et de bois propitiatoire est plantée dessus. La bête est enterrée pour une heure.

Une partie de tarots et un pisco plus tard, nous goûtons la chair déterrée, dure mais parfumée. La bête est sans graisse et a beaucoup couru ; elle n’a pas ce goût fort de suint que certains ne supportent pas, comme Lorrain le belge, qui en mange ce soir et trouve cela bon. Les chiens qui rôdent autour de la tente sont rendus fous par l’odeur alléchante de la viande et poussent l’audace à venir passer le museau dans l’entrée. L’un d’eux, plus déluré que les autres, passe subrepticement sous la table pour mendier quelques morceaux, avant de s’effrayer de sa propre audace. Je leur jette un os, à l’extérieur, et l’on entend grognements et bruits de lutte. Les patates sont blanches et farineuses, d’une race que l’on ne connaît pas en Europe. C’est une variété spéciale des Andes, acclimatée aux conditions extrêmes de l’altitude. Il y en a comme cela plusieurs centaines d’espèces, sélectionnées par les Andiens, Incas inclus. L’apéritif, la viande, le vin, il ne faut que cela pour rendre le groupe joyeux, sauf Salomé qui a coincé une lentille souple sous une paupière et qui porte désormais des lunettes noires même la nuit. Mais, bien sûr, elle « avait raison » de ne pas les enlever chaque soir comme moi, n’est-ce pas ? Elle a toujours raison, chacun peut voir ce que cela donne. Périclès se déchaîne, oserai-je dire comme d’habitude ? C’est un vrai boute en train. Juan, qui a joué au foot (pour montrer aux gens d’ici qu’il était fort, bien qu’ayant quitté la terre), puis qui a bu pas mal, a l’air vaseux. La soupe qui vient après la viande est boycottée : trop riche de pâtes et autres consistances. En dessert, les oreillons de pêche en conserve conviennent parfaitement.

Avec le vent, le ciel est clair et semé d’étoiles. Dans cet hémisphère qui n’est pas le nôtre, nous ne reconnaissons pas grand-chose, sauf le cerf-volant de la Croix du sud, si net, et le Scorpion autour de la Voie lactée.

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De battre mon cœur s’est arrêté de Jacques Audiard

Qui est-on au début du millénaire quand on a 28 ans ? Pas grand-chose… Le fils de son père, l’orphelin de sa mère, le troisième de la bande, l’amant de l’épouse du copain adultère, le pianiste raté, le professionnel de l’immobilier qui en a le dégout ? Tom n’existerait pas sans son incarnation cinéma Romain Duris ; avec un autre acteur, il serait un bien pâle personnage, tiraillé entre toutes ses contradictions et la complexité de l’existence aujourd’hui.

C’est bien Romain Duris qui est l’âme du héros, donc du film. Nerveux, tremblant, colérique, il est aussi baratineur et bagarreur. Il en veut, mais ne sait quoi. Se faire du fric en jouant les marchands de biens ? Se faire la femme de son collègue qui va baiser ailleurs ? Se remémorer maman en rejouant du piano arrêté dix ans avant ? Plaire à son père, la seule famille qui lui reste, malgré son égoïsme, sa rusticité et même sa bêtise ?

Il est entraîné par ses collègues de l’agence (Jonathan Zaccaï et Gilles Cohen) à lâcher des rats dans les escaliers pour faire partir les locataires d’un immeuble racheté à bas prix, ou à casser vitres et plancher d’un immeuble vétuste pour éviter les squats de Droit-au-logement. La propriété ou l’humanité ? Tom hésite. Là où il n’hésite pas, c’est lorsqu’il a affaire à un truand, soit un « couscous » qui ne veut pas payer le loyer pourtant dû, soit à un mafieux russe (Anton Yakovlev) qui se pavane dans les grands hôtels de la Côte. Pour ces cas, que son couillon de père n’a pas su résoudre et qu’il doit régler à sa place par chantage affectif, il y va et il cogne : ce qui est dû est dû. Prudent, il drague et baise dans les toilettes du grand hôtel la pute du Russe pour apprendre à quel danger il se mesure. Revenu à Paris, il enjoint son père de laisser tomber : ce mafieux est un tueur qui n’hésite pas. Le père, gros et con, fort laid (Niels Arestrup), s’en fout et il va y rester. Tant pis pour lui mais le fils devra le venger s’il le peut par on ne sait quel honneur familial.

Tom a rencontré par hasard Monsieur Fox, l’imprésario de feue sa mère qui le reconnait et lui demande s’il joue toujours du piano. Tom hésite, dit que oui de temps à autre, et l’imprésario lui demande de venir passer une audition. Changer de vie ? Retrouver sa vraie nature qui aime le son ? Choisir la part de sa mère vers l’ouverture artistique plutôt que celle de son père qui est une impasse ? Pour cela il faut se remettre au piano, métier exigeant et qui demande du temps. Ses collègues viennent à toute heure du jour et de la soirée le solliciter pour négocier une vente ou faire détaler les occupants des immeubles.

Le garçon rencontre une Chinoise récemment arrivée (Linh-Dan Pham) qui ne parle pas un mot de français mais est experte en piano. Elle consent à le préparer et lui fait répéter une toccata de Bach ainsi que d’autres morceaux. Tom est malhabile, le piano revient mais il est crispé, en témoigne son dos nu contracté que le cinéaste filme ; il a peur de ne pas réussir, il tremble d’être regardé et jugé. Il est encore adolescent peu sûr de lui qui ne joue bien que tout seul et sans cravate. Mais Miao-Lin, parce qu’elle est Chinoise et donc préoccupée avant tout de perfectionnisme, et parce qu’elle ne parle pas le français, est une bonne maitresse de piano. Elle se concentre sur l’objet, pas sur le sujet, sur la place des mains et l’aisance du mouvement, pas sur le « c’est bien ou c’est mal » (cette tare moraliste à la française).

Tom va à l’audition mais, réveillé pour aller signer un contrat inespéré la veille, il la rate, inhibé devant le grand homme de sa mère ; il devra revenir. Le père tué de deux balles dans la tête (dont on aperçoit les impacts sur le mur), Tom laisse tomber l’immobilier, ses copains bas du plafond et lourds de la queue. Il aide Miao-Lin à s’intégrer dans le milieu du piano et à parler le français ; on peut supposer qu’il en fait sa compagne, mais cela reste à l’appréciation du spectateur. Comme nous le retrouvons deux ans plus tard, à 30 ans donc, il est devenu adulte et probablement plus lui-même. Maman n’est plus et il n’a pas son talent, il l’accepte ; papa n’est plus et il n’aime pas le métier qu’il lui a inculqué, il le laisse.

Il va trouver sa voie, même s’il alterne encore entre Bach au piano et la musique électro dans son baladeur. C’est que le premier demande amour, effort et travail adulte du classique alors que la seconde est pure flemme et laisser-aller adolescent du mainstream. Comme souvent vers 20 ans (mais Tom est en retard), les jeunes hommes clignotent, côté vert mature et côté rouge immature. Tom joue du Bach chez lui chemise entièrement ouverte ou torse nu, à l’ado, ce qui est une façon de concilier les deux, d’hésiter encore à devenir adulte, puisque le piano se joue publiquement en chemise blanche, veste noire et cravate.

Ce n’est ni un polar ni un film psychologique, mais un entre-deux sympathique qui repose sur le jeu de l’acteur principal. Romain Duris. Casque de cheveux noirs et poitrine velue, stressé permanent qui fume sans arrêt, il aborde la vie difficile du millénaire, cette époque qui ne fait aucun cadeau aux jeunes ni aux autres. Les affaires sont délaissées pour l’art – mais pas sûr que les relations y soient plus humaines, même si elles sollicitent plus la sensibilité et l’intellect.

DVD De battre mon cœur s’est arrêté de Jacques Audiard, 2005, avec Romain Duris, Niels Arestrup, Aure Atika, Emmanuelle Devos, Linh-Dan Pham, Jonathan Zaccaï, Gilles Cohen, Anton Yakovlev, UGC video 2012, 1h47, standard €9.99 blu-ray €11.99

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Omar Khayyâm, Les rubaïyat

Le Samarcande d’Amine Maalouf (1988) m’avait donné envie de lire la poésie du poète persan, car il lui faisait dire : « Je ne suis pas de ceux dont la foi n’est que terreur du Jugement, dont la prière n’est que prosternation. Ma façon de prier ? Je contemple une rose, je compte les étoiles, je m’émerveille de la beauté de la création, de la perfection de son agencement, de l’homme, la plus belle œuvre du Créateur, de son cerveau assoiffé de connaissances, de son cœur assoiffé d’amour, de ses sens, tous ses sens, éveillés ou comblés » p.26. Une profession de foi superbe que j’admire et que j’aime, et que je fais mienne entièrement.

Je souscris au constat de Khayyâm : « Quel avantage a produit notre venue en ce monde ? Quel avantage résultera de notre départ ? Que nous reste-t-il du monceau d’espérances que nous avons conçues ? Où est la fumée de tous ces hommes purs qui, sous ce cercle céleste, se consument et deviennent poussière ? » p.351. D’où sa philosophie : « Ô ami ! À quoi bon te préoccuper de l’être ? Pourquoi troubler ainsi ton cœur, ton âme, par des pensées oiseuses ? Vis heureux, passe ton temps joyeusement, car enfin on ne t’a pas demandé ton avis pour faire ce qui est » p.197. D’autant que la vie est brève : « Mon tour d’existence s’est écoulé en quelques jours. Il est passé comme passe le vent du désert. Ainsi, tant qu’il me restera un souffle de vie, il y a deux jours dont je ne m’inquiéterais jamais, c’est le jour qui n’est pas venu est celui qui est passé » p.22.

Ne sachant ni qui l’on n’est ni où l’on va, seul compte le présent. Et le présent est plaisir. « J’ai beaucoup observé les choses ici-bas, je n’y vois que la joie et le plaisir qui aient du prix : le reste n’est rien » p.84. Qu’est-ce que le plaisir ? Le vin, les êtres, la poésie. « Ô spectacle saisissant ! Notre échanson tenant d’une main le goulot du flacon, et de l’autre la coupe qui déborde, comme pour nous convier à recevoir le plus pur de son sang ! » p.18. Quelle vitalité dans ces vers, qu’elle attrait symbolique : le sang de la jeunesse revigore comme le vin, le vin est la vie parce qu’il donne la joie.

Et la religion dans tout cela ? Dieu, s’il est grand, sait ce qu’il fait ; s’il est grand, il est généreux. « Lorsque Dieu a confectionné la boue de mon corps, il savait quel serait le résultat de mes actes. Ce n’est pas sans ses ordres que je commets les péchés dont je suis coupable ; dans ce cas, pourquoi au jour dernier brûler dans l’enfer ? » p.99.

Et c’est interpellation de Dieu, si grande, si belle dans sa simplicité, que Maalouf a placé en exergue de son livre et que je reproduis sous une autre traduction : « Quel est l’homme ici-bas qui n’a point commis de péché, dis ? Celui qui n’en aurait point commis, comment aurait-il vécu, dis ? Si, parce que je fais le mal, tu me punis par le mal, quelle est donc la différence qui existe entre toi et moi, dis ? » p.356.

Omar Khayyâm, Les rubaïyat, Forgotten books reprint 2018, 80 pages, €8.25

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Col de Yaouricunca au Pérou à 4300 m

Nous reprenons l’ascension des pentes par une vallée latérale creusée par un torrent clair et bouillonnant. Après quelques centaines de mètres, le village ne se voit plus, caché dans un creux pour éviter le vent. Le pays est fait pour la guérilla avec son art millénaire du camouflage. La montée est lente, assez progressive.

Après quelques jours de trek, surtout après avoir connu divers types de temps (soleil, vent, pluie), chacun a appris d’expérience ce qu’il est nécessaire de transporter dans le sac qu’il porte sur le dos toute la journée. En fonction de sa vigueur physique, un compromis est toujours à faire entre ce qui est utile et l’excès de poids. L’objectif est d’avancer confortablement. Surtout en altitude, il n’est pas bon de dépasser 10% de son propre poids. Avec la gourde qui fait un litre et demi, la veste polaire et le coupe-vent, une cape de pluie, un tee-shirt thermolactyl de rechange (pas lourd et bien utile !), casquette, foulard, lunettes de soleil, crème solaire, couteau de poche, on atteint vite la limite. Il faut rajouter à cela une petite pharmacie, au moins de quoi soigner les ampoules, les appareils photo – et le carnet. Nous avons souvent le pique-nique du midi à porter en plus et le sac au matin (gourde pleine et repas complet) est plutôt chargé ! Beaucoup de gens du groupe hésitent à utiliser les pastilles de Micropur pour désinfecter l’eau des sources. Ils préfèrent acheter de l’eau minérale ou prendre de l’eau bouillie. Cela part d’une vision plus superstitieuse que rationnelle de l’écologie. Il y a certainement plus de chimie dans la boisson à l’orange dont ils raffolent, ou dans le vin bon marché « Gato Negro », que dans l’eau désinfectée : au moins on sait ce qu’il y a dans la pastille ! Cela ne les empêche nullement de se bourrer d’antichiasse, qui dérégule complètement la flore intestinale. L’ère scientifique engendre autant d’irrationnel que l’ignorance médiévale. Trop protégés, assistés, les gens sont pour la plupart complètement immatures hors de leur métier bien précis. Il est bien loin l’idéal Renaissance de l’homme complet !

Quatre oiseaux volent au-dessus de la montagne pelée. Ce sont des ibis : long bec, col fauve, robe beige, hautes pattes, le bord des ailes et la queue noirs. Leur cri prend une résonance éthérée dans l’air rare. Diamantin, naturellement, ne peut s’empêcher de faire remarquer qu’il « déteste les oiseaux » et « préfère les poissons » – ce dont tout le monde se fout. Curieuse, cette façon d’énoncer ses goûts à la cantonade comme pour en imposer à l’opinion. Pierre Bourdieu, le sociologue à la mode, a décrit jadis cette attitude socialement marquée de « se distinguer ». En transformant une culture en nature, le bourgeois se définit lui-même comme élite. « Branché » obsessionnel, Diamantin l’est peut-être par peur du vide intérieur. Même chose hier soir, où il déclarait « avoir assisté à toutes les fêtes musulmanes », tandis qu’il trouvait « les Juifs très tolérants ». L’islam est branché car, ce que l’on craint, on tente de l’apprivoiser culturellement. D’autant que trouver le judaïsme « tolérant » est un paradoxe qui apprend plus sur la stratégie de celui qui l’énonce – en louant l’allié on désigne clairement l’ennemi – qu’il n’approche de la vérité.

Nous nous élevons lentement vers le col de Yaouricunca, à 4300 m, face à la montagne Abramalaga (selon Juan de « abra » = le col, et « malaga » = massif). Une chapelle en murs de pierres et toit de tôle ondulée est élevée au col ; elle contient un Christ naïf au pied duquel il sied d’allumer une bougie. En contemplant le glacier étincelant, Gisbert à l’œil de lynx aperçoit au loin des condors. Pas ça ? Si, el condor pasa ! Jumelles aux yeux, nous distinguons effectivement quelques minuscules croix noires qui planent au-dessus de la glace. Nous reprenons le chemin. Les chaussures font rouler quelques pierres mais surtout des crottes de lamas qui ressemblent à de petites olives. Pas d’odeurs dans la montagne, l’altitude tue les bactéries. Seul flotte le parfum de la terre humide près des ruisselets et celui des crottes de mules fraîches écrasées. L’herbe est rase, en touffes épaisses sur lesquelles il est agréable de marcher quand cela est possible. Certaines touffes sont piquantes. Nous marchons aussi sur des plantes rases et serrées en étoile dont on ne connaît ni l’espèce ni le nom. De petites fleurs bleu vif pourraient être des gentianes des Andes.

Sur le chemin, trois ponchos rouges sont posés comme de grosses fleurs. Ce sont deux fillettes et un garçonnet. Ils attendent sur le sentier pour offrir des patates cuites aux touristes et discuter un peu. Pourtant, des touristes il n’y en a pas beaucoup, un groupe tous les 15 jours, parfois deux, comme celui qui nous suit et passera ici demain. Ce qu’ils veulent surtout ? Qu’on les prenne en photo. Eh oui ! Ceux des villages en ont, prises et envoyées par les groupes précédents, ils en veulent aussi. Nous nous exécutons. Et c’est un plaisir. Genara et Laurença, les deux filles de 13 ou 14 ans sont jolies, le chapeau-assiette crânement incliné sur l’oreille droite, la barrette métallique sur la frange, le gilet pourpre. Le garçon, Roberto, dix ans peut-être, a une grâce étonnante. Encadré par le chapeau de paille rond, son visage a les traits réguliers, son teint est rehaussé par la couleur vermillon de son poncho. De grands yeux sombres lui mangent les joues presque sans pommettes et son petit nez volontaire est un peu retroussé. Lèvres entrouvertes, dents blanches, il a l’air rêveur, un peu perdu. C’est un petit frère délicat, déguisé comme une poupée par ses sœurs, engoncé jusqu’au menton dans une succession de pulls et certainement aimé, en tout cas exhibé.

Une tache claire au loin sur le jaune de l’herbe : c’est le pique-nique. La pause de midi s’effectue dans un repli de terrain protégé de l’air qui coule depuis la vallée. Le soleil est bon, le rio chantonne sur les rochers. Sur un poncho fantaisie sont posés avec rigueur un bac plastique contenant des tranches de tomates et de fromage de Hollande, un bol de saucisson, des serviettes en papier, le pot de Nescafé et le sucre avec ses petites cuillères plantées au garde à vous, et diverses infusions en vrac. Autour de tout cela, dans un souci d’ordre et de symétrie, sont alignés comme des soldats à la parade les gobelets de plastique jaune pour la boisson. Quel souci du service !

Nous ne sommes pas loin d’une ferme et le chien du coin – noir, à collier – vient rôder autour du pique-nique pour grappiller quelques croûtes et chaque miette qu’il peut repérer. Charitablement, on lui envoie quelques morceaux de pain en trop qu’il avale goulûment, comme si sa vie en dépendait. Nous avons encore ces frites froides mayonnaise dans une salade de légumes qui nous paraissent culinairement bien étranges et plutôt lourdes à digérer.

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Vladimir Nabokov, L’exploit

Réfugié en Crimée avec sa mère, Martin, 16 ans, s’échappe sur un bateau canadien jusqu’à Athènes, où une jeune poétesse assez banale l’initie au sexe. Mère et fils rejoignent un oncle sentimental en Suisse, qui finance les vagues études de lettres russes qu’effectue Martin à Cambridge avant d’épouser sa mère. Ils apprennent la mort du père en Russie. Martin fréquente à Londres des russes émigrés, les Zilanov, et tombe amoureux de Sonia qui ne songe qu’à muser et s’amuser, sans être capable d’aucun sentiment profond. Comme si la rupture avec la patrie charnelle russe châtrait les jeunes émigrés et les rendaient inaptes à bâtir un nouveau destin.

« Martin est le plus gentil, le plus droit et le plus émouvant de tous mes jeunes gens ; et la petite Sonia (…) devrait avoir toutes les chances de devoir être acclamée par les experts en matière de charmes et de sortilèges amoureux comme la plus singulièrement séduisante de toutes mes jeunes filles, bien que ce soit de toute évidence une flirteuse lunatique et cruelle » (Avant-propos de Vladimir Nabokov écrit en 1970).

Contre le matérialisme existe aussi un idéalisme, même mal placé et solitaire. L’épanouissement personnel se teinte de nostalgie, les souvenirs d’enfance d’une conscience de la mort. La « gloire » qui donne son titre au roman récompense le courage personnel mais inutile, celui « du martyr radieux », dit l’auteur. Il est vrai que l’on se prend de sympathie pour ce Martin vigoureux mais naïf, à qui il manque un père pour le guider et un but dans la vie. Il n’est bon en rien, bon à rien. Tout ce qu’il entreprend au titre des sentiments échoue, de son amour non partagé pour cette putain de Sonia à son amitié tenue à distance du condisciple de Cambridge Darwin, et jusqu’à cet amour inconditionnel béat de maman qui ne l’aide pas. Derrière la vitalité luxuriante, il n’y a rien. Il se lance à lui-même des défis auxquels il se contente de répondre, en Narcisse perpétuellement insatisfait de son miroir. Martin rêve depuis son enfance d’aventures et de hauts faits ; devant chaque réalité, il renâcle, comme de s’engager contre les bolcheviques dans l’armée de Wrangel en Crimée, à 16 ans. Il a en lui du Fabrice del Dongo, sans la fantaisie de vivre ses fantasmes, prenant tout trop au sérieux peut-être.

Après des années de tourments, Martin tente le tout pour le tout : pour se faire reconnaître de Sonia, dont il est éperdument amoureux, il veut réaliser l’exploit de passer en Russie clandestinement pour 24h et d’en revenir incognito. Depuis son enfance, il a toujours eu peur de ne pas paraître viril et, depuis la disparition de son père, nul ne peut le conforter en virilité que lui-même. L’acte de bravoure est en quelque sorte un suicide, ou l’inverse.

En partie autobiographique, ce roman se distingue cependant par une nette distance de l’auteur avec son personnage qui n’est pas lui après l’enfance et qui n’a pas la même parentèle. Le fantasme du retour à la mère patrie tenaillait cependant Vladimir comme Martin, puisque l’URSS l’a condamné pour un poème qu’il a écrit dans la revue russe libérale de son père à Berlin, Le billet. Plus fragile que son auteur, Martin n’est jamais ce qu’il paraît ; il porte en permanence un masque différent. On le prend pour un Américain en Grèce, pour un Anglais en Italie, pour un Suisse en France, pour un voyageur de commerce dans un train, pour un petit garçon dans les yeux de Sonia. Seule la mort peut réconcilier l’image et l’être. Viendra-t-elle ?

Plus que l’histoire, un peu vide, plus que le portrait de l’auteur en jeune déraciné inquiet, plus que les sentiments volages des années 20, le style Nabokov captive. Il vous plonge dans le mystère par de simples lumières aperçues dans la nuit par la fenêtre d’un train qui parcourt le sud de la France ; il vous dépayse par la description des rues étroites et sombres de Cambridge où des étudiants courent d’un bâtiment à l’autre ; il vous enchante de la forêt russe dans un souvenir d’enfant, attirante et inquiétante ; il vous précipite dans le vertige qui saisit le jeune homme lorsqu’il glisse d’une pente et se reçoit in extremis sur une corniche étroite, sous lequel le vide l’attire. Cédera-t-il ? Aura-t-il le courage de l’affronter en face ? Si la corniche est l’exil et son support provisoire et si l’abîme est la nostalgie de la Russie, alors tout est possible.

Vladimir Nabokov, L’exploit, 1932 revu 1971, Folio 2009, 304 pages, €7.80

Vladimir Nabokov, Œuvres romanesques complètes tome 1, édition de Maurice Couturier, 1999, Gallimard Pléiade, 1729 pages, €77.00

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Communauté et costumes péruviens de Quelcanga

Le camp est planté dans un enclos communautaire, ouvert au milieu des maisons. La communauté – on ne dit pas « village » – est celle de Quelcanga. Sous le rideau d’eau glauque on n’en aperçoit presque rien. Les tentes pour deux ont été montées de guingois dans la pente, par des muletiers qui n’y ont jamais couché. Nous déplaçons la nôtre pour trouver un endroit plus confortable. Malgré une brève tentative d’éclaircie, il pleut toujours. Il peut être 15 h seulement mais nous n’avons rien à faire d’autre que nous réfugier chacun dans notre tente respective, pour écrire le carnet, ranger ses affaires, lire, ou faire la sieste. Allongé au sec dans mon duvet, j’écoute tomber la pluie sur la toile de la tente. C’est un plaisir hypnotique et une jouissance d’être confortable au milieu d’une nature hostile. Je dors une bonne heure après avoir rempli mon carnet des événements de la journée.

La fin de l’après-midi venue, le soleil se montre pour un quart d’heure, laissant flotter encore quelques photogéniques écharpes de brume sur la vallée. Nous ne savons que faire avec la nuit qui vient et entamons encore une partie de tarots acharnée qui sera – bien trop vite – interrompue par l’apéritif. Il s’agit de vin chaud, du vin de table chilien appelé « Gato Negro » – le chat noir – sans doute pour le velours qu’il est censé être pour l’estomac. Mais il est meilleur chaud que froid, surtout ce soir ! Il amène vite la gaieté sous la tente mess avec ses 11,5° d’alcool. La soupe de légumes au lait puis les spaghettis carbonara sustentent les estomacs autant que les facéties de Périclès les esprits.

Vers 4 h le matin, alors que l’aube ne pointe pas encore, sonne la conque. Elle « annonce une réunion de communauté », nous dit Choisik. Au matin, le soleil ne fait qu’une brève apparition avant de se voiler de cumulus gris. Et c’est dommage, car dès le petit-déjeuner terminé, les femmes se réunissent en costume d’apparat pour se faire prendre en photo.

Nous allons devant l’école, construite en béton, sur laquelle un panneau indique : « E.E. Mx n°50621, 1991 – 19 X 1994 Kelccanca ». Elle a dû être construite de 1991 à 1994. Une croix de tôle surmonte le toit tandis que cinq plaques en plexiglas remplacent les tôles sur le toit et éclairent l’intérieur sans que les fenêtres à carreaux aient besoin d’être ouvertes ni de faire entrer le vent. Les élèves du primaire qui y vont nous sont présentés, garçons et filles. La fontaine en face sert à se laver le visage et les mains avant d’entrer. Auparavant, ceux qui ne portaient pas de chaussures devaient aussi se laver les pieds. Les gamins sont très habillés car, s’il fait chaud la journée quand le soleil est haut dans le ciel, matinées et soirée sont froides et le vent est presque constant. Tous portent des bonnets et des casquettes, mais les garçons ont tous le cou nu. On m’avait expliqué, en Himalaya, que c’était à cause de l’altitude, les poumons pas encore formés ont besoin de grandes aspirations et tout ce qui serre la gorge devient alors insupportable.

Dominga est une maitresse femme qui représente la communauté. Elle pose avec sa fille non encore mariée, Placida (20 ans). Question ethnologique indiscrète de Choisik qui les fait pouffer : combien portent-elles de jupons ? Curiosité satisfaite : elles portent deux jupons et une jupe par-dessus. Les chapeaux sont de véritables plats à tarte crânement fichés sur l’occiput, un peu penchés pour l’élégance, tenus par un ruban brodé en guise de jugulaire. Dans la coiffe, une poche secrète contient toutes ces petites choses utiles et précieuses ici que l’on égare tout le temps et qui suscitent la convoitise : peigne, épingles, boutons, aiguilles, ciseaux… Une série impressionnante d’épingles à nourrice décore les bordures. Choisik en rajoute quelques-unes pour faire bonne mesure pour la prochaine fois !

Posent aussi les enfants des écoles, en rang à côté des dames. Dans l’ordre hiérarchique au début, de gauche à droite, on distingue sur les photos Dominga la matrone, Placida la plantureuse fille, Alicia malicieuse, Elena, puis trois petits garçons d’une dizaine d’années : Richard, Eleutério, Irwin, enfin Victoria.

C’est une petite fille de huit ans peut-être, élégante par sa sveltesse et son chapeau-capote style Belle époque. Une longue jupe d’un rouge passé lui tombe aux chevilles. Les traits encore peu accusés, la bouche entrouverte, elle est simple ébauche de femme, fragile, émouvante. A côté d’elle, les robustes adolescentes de quelques années plus vieilles font rustres, déjà bonnes à marier.

Reste Juan de Dios. Ce dernier est un mâle de 16 ans qui prend des poses de star, déhanché, torse en avant. Sacré Jean de Dieu ! Little Richard est vif et déluré avec sa frimousse mal lavée, sa casquette et son col de polo en V de gamin peu frileux.

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François Coupry, L’agonie de Gutenberg

Ce quarante-deuxième opus depuis 1970 d’un auteur peu reconnu recycle en livre des notes de blog parues ces cinq dernières années. C’est cocasse et farfelu à la manière des contes, entre Voltaire et Montesquieu, avec un petit air Gripari.

Mais pourquoi ces pensées seraient-elles « vilaines » ? Le titre a déjà été capturé par Iegor Gran pour son recueil de chroniques, Vilaines Pensées (Editions Les Echappés), laborieusement présenté sur YouTube mais plus corrosif que François Coupry. Vilain est attesté dès 1119 d’après Philippe de Thaon et signifie alors « paysan libre » – ce qui devenait rare à l’époque. Avec l’essor de la féodalité et du snobisme seigneurial, le terme vilain a pris un sens péjoratif de laid moralement, puis physiquement, bas et vulgaire, une réprobation que nous avons conservée jusqu’à nos jours. L’auteur voudrait-il pourfendre ce que les anglo-saxons appellent d’un euphémisme, le « politiquement correct » ?

« François Coupry, né le 19 juillet 1947 en Provence, est un écrivain », avoue sa fiche Wikipedia – probablement rédigée par ses soins puis réduite au maximum par les censeurs-professeurs du réseau déclaré « démocratique ». Il a surtout étudié la philo, ce pourquoi peut-être il renverse le sens en déclarant que le réel ne crée pas la fiction mais que la fiction crée le réel, comme l’affirme Platon. Cela pour se donner une Vérité à majuscule. D’où ces chroniques ironiques, ces actualités inactualisées, ces contes qui se prennent pour la réalité.

Tout est paru en blog, au jour le jour, peut-être pas tous les jours, mais transmuté en fictions. On pense aux métaphores mais l’auteur récuse ce terme, il préfère le décalage, l’insolite, le choc de l’imaginaire sur ce qui est pour susciter l’étincelle qui mettrait le feu à la pensée. Car il s’agit de faire penser, même si ces notes paraissent quelquefois artificielles, hors sujet, répétitives. J’ai trouvé l’année 2017 moins bonne que les précédentes, peut-être à cause des élections qui semblent avoir obsédé la plume. Combien de rois ont marié leur fille (accessoirement leur fils) dans ces notes, pour suggérer que les grenouilles peuvent se choisir un destin ! Les autres thèmes favoris de l’auteur sont l’ado de 15 ans face au grand-père de 65, son désir d’Etat-providence national aux frontières protégées et au service public statufié contre les fumées soixantuitardes de l’internationalisme mondialisé et du métissage sexuel et culturel nomade, ou le désir de se soumettre aux commandements d’un dieu jaloux et de tuer en son nom. Et puis ? Comment sort-on de ce constat ?

François Coupry, successivement journaliste littéraire, éditeur et rédacteur en chef de revue, directeur de la Maison des écrivains, président de la Société des gens de lettres de France, président de la Société française des auteurs de l’écrit, regrette qu’on ne lise plus comme « avant ». Mais si la « lecture » change, elle demeure. La révolution numérique a relégué la presse de Gutenberg au musée – mais tout comme ladite presse a relégué l’éducation personnelle par la parole au musée, se plaignait déjà Platon. Dès lors, pourquoi « publier » son blog en livre ?

Certains en font un témoignage de leur existence, ce qui ne va pas sans un travail de notes explicatives. D’autres publient des nouvelles sur le net, puis les réunissent en recueil… vendu sur le net. Avons-nous changé de monde ou seulement changé d’outils ? Internet est, comme la langue d’Esope, la meilleure et la pire des choses – selon l’usage que nous en faisons. Cet outil serait-il insuffisant pour passer « l’éternité » ? Ce que désire un auteur est l’immortalité ; même non académicien, il veut durer, au moins dans les rayons perdus de la Bibliothèque nationale. Le blog est éphémère, le livre est censé durer un peu plus.

Mais blog n’est pas livre, l’écriture est autre, la composition aussi. Écrire court, une idée à la fois, une chute finale, a peu de chose à voir avec le développement raisonné d’une pensée ou d’une histoire sur plusieurs centaines de pages. On se répète, on suit l’actualité qui passe, on n’est pas toujours inspiré. Reprendre un blog pour en faire un livre devrait amener à quitter le carcan de la chronologie pour établir des thèmes, survoler le jour le jour au profit du recul, faire émerger un sens global pour les fictions distillées au ras des heures.

Certes, des personnages apparaissent comme Monsieur Piano, un brin philosophe, un brin décalé, un brin ridicule – et même outré. Le lecteur regrette un tantinet qu’il ne soit pas devenu le personnage central de cette histoire en miettes, la voix du chœur qui annonce l’actualité. Nous trouvons encore la petite souris qui se glisse dans les alcôves, la balle de revolver qui a à peine le temps de penser, la cousine américaine en 2050, ou encore FC qui serait un double de l’auteur (p.35) – mais cela rend-t-il heureux d’avoir lu Hegel à 10 ans ?

Toujours d’un ton affable, plus ironique que bien senti, ces contes, fables et paraboles ne font pas un roman, ni ne témoignent d’une expérience vécue : ils composent un regard autre et personnel bien écrit sur le temps qui passe. Ils se lisent agréablement, mais pas trop à la fois. Renvoyer des idées lancées comme des balles au tennis fatigue à la longue. Mes préférées sont p.84 Le bonheur est dans la politique, p.97 Le vieux petit-fils d’un jeune grand-père, p.116 Le Piano universel, p.164 Le chat et l’enfant, p.194 L’anti-intellectualisme primaire. A chacun d’opérer sa sélection dans ce recueil, puisque le blog a été supprimé du net.

Car l’auteur n’écrit pas pour n’importe qui : « Si je dis que je n’écris pas pour tout le monde mais uniquement pour les rares personnes qui ont le sens de l’imaginaire, des enjeux fictionnels, des plaisirs littéraires, j’ose transgresser les fondements de nos communions sourdes, me laisser taxer d’élitiste, sinon de… raciste » p.42. Enjeux fictionnels est un terme un peu langue de bois mais vous aurez quand même compris, je suppose ? Enfin, ceux qui lisent encore…

François Coupry, L’agonie de Gutenberg – Vilaines pensées 2013/2017, Pierre Guillaume de Roux 2018, 271 pages, €23.00

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 balustradecommunication@yahoo.com

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Col de Tiliruay au Pérou à 4300 m

Nous grimpons à flanc de montagne, puis plus rudement, parmi les alpacages (pacages à alpagas). Une lagune noire s’étend devant nous ; il s’agit de Ianacocha, « le lac noir », son eau est glacée – j’y trempe la main pour voir. Le col de Tiliruay est passé à 4300 m. La montée est très dure. Cette année, c’est le souffle qui me manque un peu, pas le cœur, ni les jambes ; je ne m’entraîne plus assez. Au cairn du col, chacun pose sa petite pierre. Les porteurs passent en même temps que nous ; ils sont d’habitude devant, ou derrière. Le lac que l’on aperçoit de l’autre côté, en contrebas du col, s’appelle Pokacocha, « le lac blanc ». Eau claire, mais glacée aussi. Le sol est parsemé de touffes d’herbe ichu, vivace et raide comme les épis sur la tête des gamins. S’accroche aussi à ras de terre une végétation d’altitude parmi les rochers gris qui affleurent comme les os d’un vieux dragon.

Nous nous adossons à un gros rocher de la moraine glaciaire, devant le lac blanc à nos pieds. Il nous protège du vent qui monte de la vallée et souffle fort au col. Notre repas est chaud ! Ce qui est bienvenu. Le réchaud à pétrole fait merveille pour le poulet sauce au vin. Les nuages vont au col, au-dessus de nous. Effet de la lune pleine ? il ne pleut pas, ce qui arrive pourtant à chaque passage ici selon Juan. Les groupes mangent presque toujours sous les capes de pluie ; pas le nôtre.

La descente qui suit est assez longue ; elle s’effectue lentement parmi les pierres et les ruisselets qui rejoignent le rio. Nous croisons des troupeaux mêlés de lamas, alpacas, moutons, chevaux, chiens, et même des gosses. Un petit chien laineux fait craquer Choisik qui joue un moment avec lui avant de lui donner des restes de cochon d’hier soir qu’elle avait pris pour la route !

Nous nous arrêtons dans un enclos de pierres prévu pour les animaux. Dans la maison d’à côté, une vieille est accroupie sur le pas de sa porte, trois tout-petits autour d’elle. Elle ne parle que le quechua. Choisik lui donne une bougie, une boite d’allumettes et un savon d’hôtel. Elle explique par geste que ça sent bon mais que cela ne se mange pas : c’est pour se laver. Une fois précédente, elle avait donné une savonnette ainsi et elle avait vu un gamin la bouche pleine de bulles quelques instants après ! Plus loin, les hommes retournent la terre à grands coups de la curieuse bêche des Andes, faite pour pénétrer les terrains les plus difficiles : un long manche recourbé, plus grand qu’un homme, un fer plat et long au bout, et un appui sur le manche pour pousser avec le pied. Deux hommes manient chacun une bêche tandis que le troisième retourne les mottes ainsi faites à la main. Le sillon creusé est profond d’une vingtaine de centimètres et la terre bien retournée. C’est artisanal, mais efficace.

Le brouillard monte de la vallée et nous envahit peu à peu. Nous rencontrons encore deux femmes qui filent la laine en gardant sous une couverture un paquet de patates cuites à vendre. La plus jeune est jolie, elle a les yeux bridés, le teint coloré et un chapeau plein d’épingles-à-attirer-l’attention. Mais elle a à peine 14 ans. Choisik discute avec elles, mi-espagnol, mi-quechua (c’est Juan qui traduit), elle leur donne des savons d’hôtel, aussitôt enfilés sous la robe au-dessus du sein, avec les objets précieux à ne pas laisser dans les maisons ouvertes à tous les vents. Choisik demande si nous pouvons les prendre en photo. Elles sont ravies, elles sont là pour cela.

Un troupeau de lamas passe dans le nuage qui nous couvre, le regard vif, les oreilles dressées, la lippe frémissante. Ils sont dans leur élément. Un peu plus loin, il commence à pleuvoir. La lumière devient celle d’un aquarium, le paysage celui de Norvège en hiver : gris, humide, glacé. La pluie persistante noie tout dans une poudre d’eau fine : la silhouette d’une maison basse, le muret pierreux d’un enclos, un gamin qui passe, boursouflé d’épaisseurs, empaqueté de ponchos, un chien mouillé, plusieurs alpacas gonflés de laine… Nous nous mettons en marche automatique, sans rien voir, sans plus dire un mot. Le camp est toujours un peu plus loin. Heureusement, le terrain descend et le vent glacé est tombé avec la pluie. Il fait moins froid. Pluie, « c’est ainsi que t’a créé le Créateur du monde, Pachacamac Viracocha », chantaient les vieux incas, fatalistes.

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Le charme discret de la bourgeoisie de Luis Buñuel

Je n’avais jamais vu ce film étrange, sorti en 1972 ; peut-être le terme de « bourgeoisie » était-il un repoussoir dans ces années gauchistes ? Revoir la société française parisienne avec résidence dans les Yvelines, presque cinquante ans après, est un rare plaisir. Combien le monde a changé en une seule génération ! Exit les Citroën DS aux phares directionnels, les Simca 1000 en forme de boite à savon, les Peugeot 404 racées, les Renault 17 carrossées sport et les Cadillac longues comme des péniches et souples comme des nefs.

Les conventions bourgeoises sont toutes d’artifices : comme dans la société de cour d’Ancien régime, il s’agit de paraître : riche, beau, à l’aise dans l’existence et dans le couple. Ce qui se passe dans la réalité est tout autre : tête de linotte qui empêche un dîner prévu, baise torride irrépressible tout de suite qui en empêche un autre, saoulerie au premier verre de la sœur célibataire (Bulle Ogier) qui en empêche un troisième, cadavre du patron de « la fameuse » auberge connue du bourgeois qui inhibe les convives du dîner manqué, service à l’armée en manœuvre (colonel Claude Piéplu), descente de police ou descente terroriste qui en empêchent toujours d’autres dîners dans les rêves… C’est que le « le dîner » est le summum du théâtre social. Chacun, chacune, est en représentation, verre à la main et clope au bec, tout maquillage et cravate dehors, dans une tabagie et une alcoolémie que l’on n’a plus jamais revu depuis.

Dès l’apéritif, baptisé « les cocktails » pour faire chic, le bourgeois donne une leçon aux autres, pour montrer qu’il « en est », qu’il connait les usages de sa caste : François Thévenot (Paul Frankeur) qui roule en Jaguar MK2 et joue les pique-assiettes dans les dîners mondains, détaille les « bonnes » opérations pour réussir un Martini dry ; au dîner, Henri Sénéchal (Jean-Pierre Cassel) propriétaire d’une immense villa dans la proche campagne de Paris pour afficher sa réussite, détaille la « bonne » façon de couper le gigot, tandis que son épouse Alice (Stéphane Audran) clame à la cuisinière la « bonne » cuisson du gigot et la « bonne » façon d’accommoder les fayots « à l’huile d’olive » pour faire grande cuisine. Le bourgeois, comme toute classe dominante marxiste, définit ce qui est « bon » et mauvais dans les usages, les autres sont dominés par leurs injonctions sociales et morales.

C’est ainsi que Rafael Dacosta (Fernando Rey), ambassadeur de Miranda, république autoritaire d’Amérique du sud qui ressemble fort au Chili, dénie systématiquement tout ce qui va mal dans son pays : l’achat des juges, les inégalités sociales croissantes, la pauvreté abyssale, la répression des étudiants en colère comme on se débarrasse des mouches « avec une tapette » (inversion des rôles, la tapette étant l’étudiant dans le vocabulaire flic du temps), le trafic de drogue, l’accueil aux anciens nazis. Sa mission est toute d’hypocrisie : présenter une image et nier tout ce qui va contre, en maître suprême de l’illusion – même quand le colonel fume devant lui une cigarette de marijuana en prétextant l’exemple de l’armée américaine au Vietnam.

Mais la vie n’est pas une pièce de théâtre écrite selon les conventions. L’imprévu surgit toujours, dans un chaos vivant, ce qui fait que le dîner n’est jamais pleinement réalisé, tout comme n’est jamais signé « le contrat » dans la BD Gaston Lagaffe. Luis Buñuel aime la provocation, travers d’époque post-68 qui mélange absurde, surréalisme et contestation globale. Ainsi la domestique des Sénéchal (Milena Vukotic) qui paraît 25 ans en déclare 52 (inversion des chiffres imitant la pissotière inversée de Maxime Duchamp intitulée Fontaine en 1917). La figure de l’étudiant vaguement malfrat (Christian Pagès), est un exemple : au commissariat, un brigadier sévère (Pierre Maguelon) qui a intégré tous les codes de l’autorité bourgeoise, frappe un jeune homme dépoitraillé comme en ces années libérées (l’inverse de la cravate), et commande à ses hommes de le torturer « au piano » (une gégène musicale) pour le faire « avouer ». Quoi ? Non ce qu’il a « fait » car il n’a rien fait semble-t-il, mais qu’il a tort de se rebeller à l’autorité moustachue et qu’il reconnait le bon des « bons usages ».

Les bourgeois ont l’illusion de maîtriser le monde par leur fortune, donc par leur pouvoir. Et il est vrai que leurs relations sociales permettent souvent d’échapper au réel commun. Dans un rêve, qui peut être une réalité future ou une hantise du possible, un ministre (Michel Piccoli, homme affiché « de gauche » qui excelle dans les rôles de grand-bourgeois méprisant au pouvoir) fait relâcher la bande des Dacosta, Thévenot et Sénéchal, accusés (preuves à l’appui) de trafic de drogue entre Miranda et Paris. C’est que « les convenances » exigent que l’on ne fasse pas de vagues diplomatiques malgré la cupidité et l’égoïsme punis par la loi « égale pour tous ». Le qu’en dira-t-on de caste est plus fort que la loi commune chez les bourgeois. L’ambassadeur réussit à maîtriser une jeune terroriste (Maria Gabriella Maione) venue l’assassiner chez lui seins nus sous son pull, comme le tâte Dacosta, avec un pistolet cubain planqué sous la salade dans son sac andin. Il la relâche, faussement magnanime : car il fait signe aux flics des RG qui planquent dans sa rue de Franqueville du quartier La Muette (où il baise accessoirement la Sénéchal qui en veut avec tous), et ceux-ci embarquent la fille manu militari. Il s’est donné le « beau » rôle, mais la réalité est sordide.

Les bourgeois jouent et rêvent, ne sachant plus trop où se situe le réel – car l’inconscient se libère dans le rêve, donnant le vrai plus que le moi éveillé. Ainsi un lieutenant (Christian Baltauss), premier grade des officiers et première marche de bourgeoisie, raconte-t-il son enfance aux trois grandes dames ébahies (Delphine Seyrig, Bulle Ogier, Stéphane Audran) dont l’une flirterait bien avec lui, dans un café où le loufiat mielleusement poli selon les usages bourgeois (Bernard Musson) leur annonce successivement qu’il n’y a plus de thé, plus de café, plus de tisane et que l’on n’y vend pas d’alcool. Enfant à la veille d’intégrer un collège militaire à 11 ans, le lieutenant a empoisonné son père sur ordre de sa mère morte, qui lui dit qu’il a tué son amant qui est son vrai père. Les dessous des apparences ne sentent pas la rose. Tout comme l’évêque (Julien Bertheau) qui se fait jardinier chez les Sénéchal a vu ses parents empoisonnés par un inconnu, dont il découvrira que c’est un vrai jardinier qui ne joue pas un rôle (Georges Douking) à qui il donne l’extrême-onction – avant de le tuer, car un bourgeois n’a pas de noblesse d’âme, la force rustre ressort quand la réalité surgit brutalement. Le jardinier était brimé et épuisé par ses maîtres, mais cela ne compte pas ; il était peut-être le même que celui que les Sénéchal ont viré sans préavis une semaine auparavant, le laissant sans ressources, et dont l’évêque-ouvrier a pris la place « au tarif syndical ».

L’illusion devient comique lorsque la bande des entre-soi est invitée par le colonel à un dîner : ils se retrouvent dans un théâtre d’avant-garde, où ils doivent improviser… leur fuite. Ce n’est qu’un rêve, mais il caricature la représentation sociale.

Les bourgeois sont « en marche » sans savoir où aller sur cette grande route de Beauce qui part à l’infini entre les champs de blé en herbe, autre image de l’absurde que manie Buñuel, plusieurs fois montrée, rythmant le film. On peut se demander si c’est la haine du cinéaste pour les riches qui le pousse sans cesse à « provoquer le bourgeois » ; une hypothèse – absurde mais pourquoi pas dans le fameux Inconscient ? – serait que son nom sonne comme « bougnoule » en français ? Les « ouvriers » sont-ils meilleurs ? D’ailleurs, où sont-ils, pour comparaison, dans ce film ? Et qu’en est-il de la morale des cinéastes eux-mêmes (comme Weinstein) ?

Le spectateur jouit du spectacle et le charme discret opère, mais il se demande au fond qui dupe qui : le bourgeois tout d’apparences ou le Luis Buñuel qui n’est qu’images provocatrices ? Car le film, comme les personnages, manquent à mon avis de profondeur.

DVD Coffret Luis Buñuel (Le Charme discret de la bourgeoisie / Le Fantôme de la liberté / Gran casino), 1972, avec Fernando Rey, Paul Frankeur, Mercedes Barba, Agustín Isunza, Delphine Seyrig, StudioCanal 2005, , €75.00

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Costumes paysans péruviens

Rudy revient au matin, à la main de son père Andrès. Celui-ci a un sourire qui fait saillir ses pommettes, réduisent ses yeux à deux fentes et font surgir un grand nez. Cela lui donne un air un peu niais. Sa mère est informe malgré son jeune âge et son visage clair. Les vêtements superposés alourdissent sa silhouette. La beauté appréciée dans les sociétés paysannes s’apparente moins à la gazelle qu’à la vache. Il faut creuser la terre et porter les enfants plutôt que danser. Le soleil est déjà levé. Rudy a la tignasse ravagée par les coupes sauvages d’hier soir, ce qui lui donne un air moins enfantin. Il porte avec ostentation en honneur de sa marraine un pull bleu roi pour célébrer la coupe du monde de foot. Toute la famille le suit, en costume traditionnel, mélange d’inca et d’espagnol.

Le noir de la robe est une couleur inca, hommage aux ancêtres anéantis par les colonisateurs ; le liseré communautaire de bandes géométriques rouges et blanches est inca aussi. Mais la mante et le boléro des femmes, décoré de boutons, est espagnol. Le nombre et la matière des boutons indique la richesse. Les hommes portent surtout un poncho aux couleurs de la communauté.

Le costume de tous les jours comporte un chapeau de feutre de la forme d’un casque espagnol du temps de la conquête. Le chapeau de fête des femmes ressemble à une assiette décorée, retenue par une jugulaire. Ce chapeau sert de réserve à épingles et divers accessoires.

Les femmes portent trois ou quatre jupons superposés et conservent leur fortune sous leurs jupes, dans la ceinture, ce qui leur donne un tour de taille toujours imposant. Chacune doit couper et coudre elle-même ses vêtements. L’homme doit tisser au moins son pantalon (aujourd’hui il achète le tissu tout fait et se contente de le couper), la femme tisse et coupe tous les vêtements des enfants et les hauts des hommes.

Choisik nous improvise une séance d’explications avec prises de photos. Les Espagnols ont importé l’usage des collants, mais les Andiennes les utilisent comme ceintures ! Au chapeau, on peut distinguer de quelle communauté vient la femme : les motifs diffèrent. Quand l’intérieur de la coiffe est fleuri ou décoré cela signifie que la femme est célibataire. Le décor est fait pour attirer l’attention, comme le nombre d’épingles piquées au chapeau. Par contre, rien ne distingue les hommes qui n’ont pas encore pris femme. Tout le village est présent pour nous regarder partir. Le jeune Alipio est là aussi, la musette sur l’épaule, prêt à rejoindre son école. Il est presque gracieux parmi ces gens courtauds bien campés sur leurs jambes.

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Camp du soir au Pérou

Nous quittons le village pour descendre vers la rivière qui coule 600 mètres plus bas. Une petite fille hardie nous suit, par curiosité. Lorsque je me retourne, elle me sourit sans crainte ; elle est chez elle, bel animal, vive comme une chevrette. Sur le sentier qui épouse les variations du relief une barrière se dresse afin que les bêtes domestiques ne puissent aller plus loin. Les tentes sont installées sur un pré planté d’eucalyptus, à quelques mètres de la rivière qui roule sur ses gros galets. On l’appelle « hierba buena » – la bonne herbe – car les bêtes peuvent venir y paître. L’eau est tentante pour s’y plonger mais le soleil s’est caché et le froid monte. De toute façon, nous n’avons pas les sacs lourds pour nous changer ; la camionnette qui doit les livrer, depuis le terminus du bus, n’est pas arrivée. Nous nous contentons de tremper nos pieds avant de renfiler les mêmes chaussettes et chaussures. En attendant les bagages – et le repas – nous faisons un feu qui sent l’eucalyptus et le sapin. Une fille a pris peur en voyant une ombre se faufiler dans les buissons. C’est un gamin de sept ans, très intimidé, qui ne savait comment se faire reconnaître ; il est le fils du propriétaire du pré et vient voir par curiosité. Choisik le tire de l’obscurité pour nous le présenter. Patrick est séduit et tente de parler un peu avec lui, mais son espagnol n’est pas suffisant.

Ce n’est que vers 20 h que des phares apparaissent dans la trouée des arbres un peu plus haut, là où passe le chemin. La camionnette arrive ! Le camion qui bloquait la route est reparti mais un autre camion, qui voulait rattraper le temps perdu, s’est renversé en bouchant le passage un peu plus haut, ce qui explique le retard des sacs. Leçon : il faut toujours garder un minimum d’affaires indispensables avec soi en permanence. Nous pouvons enfin monter les tentes, en attendant la soupe qui sera suivie de riz et de steak. La soupe me suffit et je vais me coucher en laissant ma part du reste.

Avec ce que raconte Choisik sur la vie des femmes d’ici, les minettes occidentales redécouvrent l’existence traditionnelle paysanne, dont elles ont oublié qu’elle était celle de nos arrières-grand-mères ! Aux femmes sont échues la maternité et la tenue de la bourse, aux hommes reviennent les champs et l’alcool. Salomé, allaitée au marketing, n’en revient pas ! Pourtant ce n’était pas différent dans le Limousin au début du siècle. J’y ai encore connu mon arrière-grand-mère, à la fin des années 50, vivant dans une seule pièce en terre battue, sans électricité ni eau courante, se chauffant au bois et allant tirer l’eau au puits dans la cour. Elle mangeait toujours debout, derrière les hommes. Cela paraît « tellement ahurissant » à nos bourgeoises gâtées d’aujourd’hui qui se piquent de féminisme intégral tout de suite. Le sens de l’évolution historique se perd : il n’y a que deux générations que nous sommes sortis de l’existence millénaire des paysans. Pas de quoi se sentir si supérieurs !

Le son léger de la rivière m’a bercé toute la nuit. Il a « empêché de dormir » certains citadins ! Ils préfèrent sans doute le vrombissement des voitures ou les tintements et grincements des poubelles à 6 h du matin ! Il a « donné envie de pisser » à d’autres (dont Périclès, qui ne tient pas en place la nuit). Bref, la rivière n’a laissé personne indifférent. Malgré le sol inégal, mon sommeil a été long, il n’a pas fait froid.

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Françoise Dolto, La cause des enfants

Le livre aborde un thème qui m’est cher. Il est traité d’une façon qui m’est chère aussi : avec bon sens. Et qui va dans un sens qui m’est également cher : le respect de la personne, l’authenticité, l’écoute. Françoise Dolto parle des enfants avec simplicité. Ce qu’elle dit du corps, de la morale, de la connaissance, rencontre mon adhésion immédiate.

L’enfant, puis l’adolescent, doit trouver un accord avec son corps. La sexualité depuis l’enfance doit être considérée comme un fait, ni bien ni mal, due à la physiologie des humains. A la puberté se développe le sentiment de la responsabilité réciproque des êtres sexués. Les adultes doivent aider à cette prise de conscience, mais elle se fait d’elle-même dès lors que l’éducation est effectuée depuis tout petit en développant la responsabilité de tous ses actes chez l’enfant. Pour être responsable, il faut expérimenter son corps, le faire bouger, emplir un espace. Cette motricité apprend à voir le monde tel qu’il existe : le froid, le chaud, le mouillé, la terre, les oiseaux… Les classes de neige, de mer ou de nature sont ainsi excellentes ; elles développent l’autonomie, rendent l’enfant moins infantile. En ville, en société, en classe, c’est l’enfermement. Or il faut laisser jouer l’imaginaire du temps d’enfance.

Pour cela, il faut faire confiance. La notion de risque s’enseigne par l’exemple. Il faut vivre ce que l’on enseigne. « Tout interdit, pour un enfant, n’a de sens que si l’interdit est le même pour les parents » p. 97. Il faut briser le rôle du parent tout-puissant par rapport à l’enfant tout-impuissant. Mais pour cela, il faut être adulte et l’âge ne suffit pas. Il ne faut pas avoir besoin de l’enfant pour s’affirmer.

Pour mettre en confiance l’enfant, pour répondre à sa curiosité, pour accepter son imaginaire, pour lui parler de ses désirs en sachant lui dire non, parfois, pour l’écouter, le comprendre, l’aider – il faut être sincère et considérer l’enfant, même tout petit, comme une personne. On ne ment pas aux enfants on les respecte. La vérité a une valeur structurante. Il est nécessaire de « répondre véridiquement à leurs questions, mais aussi, et en même temps, respecter leur illogisme, leur fabulation, leur poésie, leur imprévoyance aussi, grâce auquel – quoi que sachant la vérité des adultes – ils s’en préservent le temps qui leur est nécessaire, par l’imagination du merveilleux, les dires mensongers, pour le plaisir ou pour fuir une réalité pénible. (…) Le vrai a plusieurs niveaux selon l’expérience acquise » p.257. On n’évacue pas la tension, surtout si l’on dit non à un désir de l’enfant, « mais de cette tension découle une relation vraie entre cet enfant qui émet un désir et l’adulte qui exprime le sien » p.307.

Instruire, ce n’est pas imposer « la » méthode, mais être avec l’enfant à chercher quelque chose. « Si l’on veut que l’enfant ait plus de chance de garder ses potentialités, il faut que l’éducation soit la plus légère possible dans sa directivité. Au lieu de vouloir tout comprendre, respectons toutes les réactions de l’enfant que nous ne comprenons pas » p.358.

Une éducation réussie ne peut l’être que si l’on aime l’enfant. Mais aimer signifie respecter : il faut aimer le petit dans son développement, et il faut l’aimer autonome. Pour le laisser prendre sa liberté et en user, il est nécessaire d’être soi-même authentique. Nécessaire d’être libre et conscient, savoir que nous ne savons pas mais que nous devons, comme lui, apprendre à savoir. Evidemment, les nuls vont se sentir « culpabilisés » ; mal dans leur peau, ils seront de « mauvais » parents. Eh oui ! On ne transmet à ses enfants que ce que l’on est. Mais que vous importe ? L’enfant est une expérience à prendre comme elle vient. Vous changerez avec lui si vous l’aimez. C’est aussi simple que cela : nous ne faisons pas son avenir, lui le fera – comme nous l’avons fait mais en mieux puisque nous allons l’aimer. N’est-ce pas ? Si l’enfant n’est pas pour vous un être mais une poupée à exhiber ou un faire-valoir, abstenez-vous : adoptez plutôt un chien, il sera votre miroir soumis.

Ce message d’optimisme m’est cher. Françoise Dolto l’exprime admirablement, avec des mots simples, avec conviction. Écoutons-la.

Françoise Dolto, La cause des enfants, 1985, Pocket 2007, 608 pages, €8.30, e-book Kindle €14.99

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Choisik est Marraine péruvienne à Coyachoc

Nous rencontrons des alpacas, plus petits et plus laineux que les banals lamas. Photos touristiques. Nous essayons en vain de provoquer une bête pour qu’elle nous montre sa colère comme elle fait si souvent dans Tintin, mais nul d’entre nous n’a une tête de capitaine Haddock et les camélidés paisibles ne daignent pas nous cracher à la gueule. Choisik nous dit que c’est très rare, il faut vraiment lui marcher sur une patte par surprise ! Ces braves bêtes sont de gros nounours pelucheux avec de mignonnes petites oreilles dressées et de beaux yeux bruns, brillants et veloutés. Leur lippe n’a pas cet aspect suprêmement méprisant du chameau mais un air de coquetterie plutôt séduisant.

Nous rejoint un jeune Alipio (traduction locale d’Olympio). Il est carré et vigoureux, les cheveux sombres, raides comme un toit de chaume avec un épi rebelle au sommet du crâne, le nez busqué et les paupières étirées, la bouche étroite à la lèvre supérieure mince. Il habite le village (pardon ! la « communauté ») de Coyachok vers laquelle nous nous dirigeons. Son visage austère est adouci par une certaine transparence juvénile de la peau et une coloration plus forte des joues sous le teint cuivré. Il va tous les jours à pieds à l’école de Ccachin, par la montagne, qu’il fasse soleil ou qu’il pleuve et vente. Il effectue le trajet épuisant de notre après-midi deux fois par jour, je comprends qu’il soit sain et bien charpenté ! Il porte à même la peau un léger pull de laine vermillon au col en V, un pantalon et des sandales, la musette sur l’épaule. A l’emplacement du cœur est brodé en jaune d’or la devise scolaire : « educar por el Peru ». Garcilaso de la Vega disait déjà que les Incas élevaient leurs enfants à la spartiate, « le moins délicatement qu’il leur était possible ». Ils les baignaient à l’eau froide dès leur naissance, puis tous les matins, pour les accoutumer à s’endurcir et à résister au climat.

A 3900 m Coyachok se profile, puis le pré central, seul endroit à peu près plat où nous devons camper. Gosses, chiens et cochons tournent autour de nous, pleins de curiosité ; les uns s’emplissent le regard, les autres le groin. Gisbert intéresse beaucoup les gamins avec sa mesure de l’altitude par satellite. Son GPS qui ressemble à un game boy et ses simagrées techniques sidèrent les petits qui n’ont jamais vu ça, même pas en rêve. Je leur explique un peu en espagnol, mais le concept de satellite leur semble un peu abstrait… Gisbert est celui qui a toujours le matériel ou la tenue du spécialiste. Gisbert travaille dans la filiale parisienne d’une société d’éclairage mais baroude régulièrement en haute montagne. Mabel sa femme, plus classique, est agrégée de français-latin-grec dans un lycée de banlieue parisienne ; elle ne se prend au sérieux que lorsqu’elle évoque l’Education Nationale ; son visage, alors se fige, ses yeux se font graves, et elle énonce des vérités définitives sur ce métier que « tout le monde » décrie. A croire que l’Enseignement est une mission laïque et qu’il a remplacé, pour beaucoup, la religion ou le sens de l’histoire.

Au soleil tombé, il fait vite froid à cette hauteur. Les nuages descendent des sommets. Nous nous réfugions dans la tente mess pour boire du thé, jouer au tarot ou lire. Certains vont ranger leurs affaires.

Choisik est invitée à être marraine d’un petit garçon par une des familles du village. Il s’agit non d’un bébé mais d’un petit de 3 ans qui doit subir la cérémonie de sa première coupe de cheveux. Sorti de la petite enfance, donc des risques de maladies les plus courantes, le bébé est accueilli dans la communauté et devient alors un fils. Ses cheveux, que l’on avait laissé pousser naturellement, doivent être civilisés pour ressembler à tout le monde. Cette cérémonie traditionnelle d’accueil social n’a rien à voir avec le baptême chrétien tel que nous le connaissons ; il n’a rien à voir avec Dieu mais plutôt avec la communauté paysanne. Les communautés villageoises ont pris le relais immémorial des « ayllu », ces tribus paysannes qui existaient déjà aux temps inca. Le chef de village est choisi parmi un conseil des anciens. Il est chargé de répartir la terre commune entre chaque couple, en fonction du nombre d’enfants. Chez les incas, on donnait un « tupu » (2700 m²) à chaque couple, plus un autre tupu pour chaque garçon né, mais seulement un demi tupu pour chaque fille qui ont moins besoin de muscles, donc de nourriture.

Nous sommes tous invités dans la maison de grosses pierres appareillées avec du ciment moderne, toit et auvent de chaume, grenier et sol de terre battue. Devant l’entrée, des moutons se pressent dans un enclos de gros blocs rocheux pour les protéger des bêtes sauvages. Ils sont sages sous la lune, croupes moutonnantes, museaux bêlants à peine. Les gros chiens aboient furieusement mais ils sont attachés. Une fois que nous serons entrés, ils se tairont : tout sera redevenu « normal ». Il y a toujours un policier au cœur d’un chien. Le plan de la maison est le même qu’à midi. Le petit est prénommé Rudy. Il a un grand frère de 4 ou 5 ans, un autre bébé d’une dizaine de mois le suit. Il est très habillé, plusieurs pulls et un bonnet. Assis sur les bancs autour de la pièce, on commence par nous servir de la bière en bouteille, puis du cochon grillé délicieux.

De gros grains de maïs, bouillis et arrosés de graisse de cochon circulent aussi. Enfin des patates et… du cochon d’inde ! On goûte avec les doigts, attrapant les morceaux avec les mains sales. Le cuy est bien cuit, il a le goût de lapin, mais un peu sec. Les touristes font un peu la tronche de devoir bâfrer ainsi comme des préhistoriques mais il faut faire honneur à l’invitation. Le repas est partie intégrante de la cérémonie, tout le monde mange, les invités comme la famille. Il s’agit d’un don qui appelle un contre-don. Commence alors la cérémonie de coupe proprement dite. Le garçon est assis sur les genoux de sa mère qui choisit chacune des mèches à trancher. La marraine en premier, puis chacun des participants coupe une petite mèche des longs cheveux noirs du bambin avec une paire de ciseaux de couture. Il dépose alors la mèche coupée dans une assiette posée sur la table, avec son offrande. Nous donnons chacun un peu d’argent, 10 sols. Applaudissement de l’assemblée, et au suivant ! La fête continuera toute la nuit avec la famille. Une sono sur batterie annoncera à toute la vallée le bonheur communautaire sous la pleine lune.

Nous revenons à nos tentes pour le repas « officiel » du trek : soupe de déshydraté et de frais mêlé, riz habituel avec viande, oignons et frites en sauce tomate, pomme sucrée bouillie au clou de girofle. Diamantin, très bourgeois de province, se lance dans une discussion sur les religions. Il a été « élevé chez les jèèèzes » dans une famille « très cathhôô »… Le ton qu’il emploie fait pouffer de rire Camélie qui ne peut pas s’en empêcher. Diamantin, étonné d’avoir déclenché un tel réflexe, s’interroge : « Kôoi ? qu’est-ce que jédiii..? » Quel snobisme de façade, parfois, chez ce célibataire branché qui aime Gide, les beaux Masaïs et les enfants qu’il n’aura pas. Il a pris le bébé dans ses bras tout à l’heure et ses copain-copine se sont moqués de lui : « ah ! ça te va bien ! ». Pourquoi ? On peut aimer les enfants de ne pouvoir en avoir.

Choisik – Mamahualpa ici – est retournée à la fête. Comme marraine, elle a des devoirs. Elle nous a raconté la suite : la famille entrait, coupait une mèche du gamin et signait un bon pour un cadeau, un mouton, un cochon, etc. La bière ayant coulé à flot auparavant, certains ne savaient pas vraiment ce qu’ils donnaient et regretteraient peut-être le lendemain mais tel est le jeu. Il fallait que Rudy restât éveillé ; quand il s’endort, la cérémonie est terminée. Aussi sa mère le secouait, le pinçait, le faisait marcher un peu, pour que la coupe dure encore et que les cadeaux continuent à s’accumuler. Vers deux heures du matin, on l’a laissé dormir : boule à zéro – plus de cadeaux. Les invités ont dansé sous la lune jusque fort tard dans la nuit, au grand dam des moutons qui n’ont pas pu fermer l’œil dans leur enclos face à la porte !

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Sophie Chauveau, Diderot ou le génie débraillé

Né en 1713 et mort en 1784 à 71 ans, Denis Diderot, fils d’un coutelier prospère de Langres, est l’un de ceux qui ont marqué son siècle juste avant la Révolution. Il se débat dans l’Ancien régime finissant où le père garde son fils mineur jusqu’à 25 ans et peut le faire enfermer si son futur mariage lui déplait, où le roi use de lettres de cachet pour embastiller quiconque profère des propos séditieux, où l’Eglise tonne et censure en jouant sur l’angoisse de l’au-delà…

Sophie Chauveau cueille le personnage à l’âge de 15 ans lorsqu’il se prépare nuitamment à fuir pour Paris où l’attend le Savoir. Il est empli de cette curiosité insatiable et d’un appétit de la vie gargantuesque qui le façonne déjà grand et fort, brassant la vie à grands gestes. Il a avoué à sa sœur chérie Denise, de deux ans sa cadette, qu’il n’est plus garçon mais désormais homme, ayant convaincu une putain de son âge de le déniaiser pour aborder la capitale. Mais les adieux traînent et sœurette le retient ; Diderot sera toujours perdu par les femmes. La fille légère n’a pu s’empêcher de jaser sur ce joli éphèbe si naïf et confiant ; le père l’a su et attend son moment. Pourtant Denis part, après un conseil de famille où il a réussi à convaincre son monde de l’envoyer étudier à Paris ; Diderot saura toujours convaincre de la voix et du geste, tout entier à ce qu’il fait, corps et âme.

Il entre donc chez les jésuites où il apprend la raison, puis part en face chez les jansénistes leurs ennemis, après avoir été humilié du fouet cul nu pour avoir toisé un La Tour du Pin à particule, son condisciple. Il devient bachelier mais il n’est pas satisfait ; papa lui permet de poursuivre et il atteint le grade de docteur en théologie. Va-t-il prendre la cure que lui a réservé son parent l’évêque de Langres ? Que nenni, la religion le débecte, il renie ses dogmes absurdes et sa contrainte par la terreur sur les âmes, ses mots lénifiants et insignifiant lorsqu’un proche meurt – comme sa seconde sœur Catherine.

Il repart à Paris mais sa famille lui coupe les vivre, il devra se débrouiller de ses désirs selon ses possibilités. Il fréquente les cafés, les artistes, fait de petits boulots, jongle avec la dèche. Il est sans cesse amoureux, des femmes comme du savoir qui passe. Il est « trop » en tout, toujours excessif dans la bouffe, la baise, le discours. Il ne sait pas jouer au plus fin, enrober son discours, dissimuler ce qu’il croit. Il faut qu’il assène, qu’il fasse du tapage, qu’il choque au plus fort. Il s’entiche d’une potiche couturière et veut la marier ; son père le refuse et le fait enfermer. Il s’évade et épouse. Ses deux premiers enfants, une fille puis un garçon meurent très jeunes. Seule la troisième survit, Angélique, qui le fera grand-père d’une fille… qui meurt à 11 ans d’une mauvaise toux, et d’un petit-fils qu’il n’aimera guère. Il adore les femmes mais peu les hommes, sauf ceux qui, comme Rousseau, ont de la femelle en eux.

Rousseau, justement, dont il est devenu l’ami en 1741, comme si ce pleurard infantile genevois pouvait avoir des amis ! Paranoïaque et méchant, le Jean-Jacques distillera son fiel dans ses Confessions, alignant mensonges et demi-vérités sur tous ceux qui l’ont pris un jour en considération. C’est pourtant Diderot qui, enfermé au fort de Vincennes, inspirera ce Discours sur l’inégalité parmi les hommes qui rendra le Rousseau célèbre en 1755 ; Diderot qui l’introduira auprès de Louise d’Epinay, auteur d’un traité d’éducation où elle expose ce qu’elle a vécu avec ses propres enfants et que Rousseau pillera allègrement pour bâtir son Emile – lui qui a arraché un à un les cinq enfants qu’il a eu de Thérèse sa maîtresse pour les confier à l’assistance. L’infantile ne voulait pas de concurrence auprès de sa maman !

Denis Diderot est fidèle en amitié, il aime aimer, mais il est souvent trop envahissant. Ses amis le mettent parfois à distance, d’Alembert, Grimm ; d’autres le gardent éloignés, Voltaire, Catherine II impératrice de Russie ; de plus jeunes s’inspirent de ses principes de théâtre comme Beaumarchais, ou de sa philosophie comme l’abbé Raynal, mais font sans lui ou s’abandonnent à sa plume. Il n’y a pas de demi-mesure avec Diderot.

Il commence par des traductions de l’anglais, se lance dans le théâtre sur l’exemple italien pour moderniser la scène française, car il a appris les deux langues avec son obstination et sa boulimie habituelle. Il rédige des textes anonymes ou fait passer ses propres idées dans ses traductions. Ce qu’il publie sous son nom lui vaut les foudres de la censure et l’internement à Vincennes. Il se repend, se trouve élargi, et se lance dans le projet du siècle qu’est l’Encyclopédie, sur un exemple anglais de bien moindre envergure. Il en sera le directeur et devra jouer avec la censure et composer avec les auteurs, rédigeant lui-même nombre d’articles. Cet immense travail l’occupera des décennies et le mettra sous le feu des projecteurs, l’empêchant d’écrire une œuvre et surtout de livrer au public éclairé ce qu’il sent. Le judicieux conseil de Voltaire de publier à l’étranger, comme lui, n’atteint pas Diderot : dans son excès en tout, il manque grossièrement de bon sens. Il est resté ce gueux monté de Langres qui ne sait ni se retenir ni se tenir, habit râpé, chemise ouverte, braillant et gesticulant, gros mangeur, gros baiseur, sans aucun raffinement – pas même celui de l’esprit. Il est intelligent mais socialement limité. Ses Bijoux indiscrets sont une pochade d’étudiant, sa Religieuse un pamphlet vengeur pour la mort de sa sœur, ses autres œuvres des dialogues pétillants mais pas suffisamment approfondis.

Sophie Chauveau a une particulière tendresse pour Le neveu de Rameau, dont elle fait une clé de la psychologie de Diderot. Ce neveu décati du grand musicien serait la part d’ombre de Diderot, son mauvais génie, sa vérité au fond. Il n’aura de cesse de reprendre et de peaufiner ce livre qui représente ce qu’il est, une personnalité partagée, trop à l’étroit dans un seul esprit et dans une seule vie. Il est pourtant casanier et n’a pas vu la mer avant l’âge de 60 ans, il répugne à aller remercier à Saint-Pétersbourg Catherine la Grande qui lui a acheté sa bibliothèque et lui sert une rente pour l’entretenir, ce qui lui offre pleine liberté. Lorsqu’il s’y rend enfin, il s’entend bien avec la souveraine mais ne veut pas comprendre qu’entre les idées et la réalité existe tout un monde, que la philosophie ne fait pas la politique et qu’il faut du temps pour que la volonté oriente un peuple. Il est contre les despotes, même éclairés, mais ne voit pas la transition possible ; il est contre les religions et les infâmes mais son matérialisme athée ne peut passer si vite en son siècle. S’il a déclaré un jour qu’il fallait pendre les rois avec les boyaux des curés, c’était lors d’une facétie de fêtard dite en vers et plus subtilement.

Les babouvistes et les marxistes en ont fait l’un des leurs, à tort parce que la Terreur et la dictature sont despotiques et que Diderot est avant tout contre les despotes. Mais le mal était fait et Voltaire l’esprit comme Rousseau le cœur l’ont emporté dans les inspirations révolutionnaires des Français. Diderot prisait fort la Déclaration d’indépendance américaine, il n’aurait pas suivi Robespierre. Il a eu le mauvais goût de disparaître cinq ans avant 1789, usé de bouffe, de vin et de baise, n’ayant jamais su se modérer pour durer. Ni publié l’essentiel de son vivant.

Malgré un style parfois à la limite du parlé et dont certaines phrases sont bancales, cette copieuse biographie se lit avec passion. Car l’auteur sait communiquer son plaisir pour cet homme excessif, enthousiaste de la vie, emporté de curiosité. Nul ne lira plus les œuvres de Diderot de la même façon après avoir galopé avec lui dans ce livre.

Sophie Chauveau, Diderot ou le génie débraillé, 2010, Folio 2011, 567 pages, €8.90

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Tissages péruviens de Ccachin

Nous quittons le bois d’eucalyptus et la rivière murmurante pour grimper parmi la forêt de pins. Grimpée très raide qui nous laisse en eau. Nous passons en une couple d’heures du camp sis à 2700 m au village de Ccachin à 3900 m. Une côte de 1200 m en une matinée, ce n’est pas si mal pour se mettre en jambes ! Le village est installé sur une pente au-delà de la forêt. Il connaît un fort dénivelé entre les rues. Nous sommes accueillis par des cochons noirs et des gamins amicaux qui traînent dans le village en raison des vacances scolaires générales.

Nous visitons dans le haut du village une maison typique des constructions locales, mais assez « riche » pour le pays. Elle est celle d’un porteur qui nous présente sa femme et ses enfants. Construite d’adobe sur un soubassement de pierres brutes ramassées dans les champs, son toit en branchages est recouvert de chaumes. Elle comprend un jardinet entouré d’une palissade de pieux en bois et une seule pièce rectangulaire, éclairée par la porte toujours ouverte. Une petite fenêtre près du foyer éclaire l’endroit où l’on fait la cuisine. Le maïs sèche sous le toit et le seuil de la porte est surélevé d’une bonne vingtaine de centimètres afin que les cochons d’inde – les cuys – élevés à l’intérieur, ne quittent pas la maison. Ils se nourrissent des restes qui tombent et de quelques graines qu’on leur laisse. Ces petites bêtes constituent des réserves de nourriture. L’habitude de les élever ainsi en est prise depuis les Incas. Lorsque nécessaire, on en saisit un pour le tuer, le dépiauter et le faire cuire. Justement un cuy est prêt à être cuisiné dans une bassine en acier. Une fois le cuy cuit, ce sera fête pour la maisonnée.

Face à la porte d’entrée est placée une croix avec quelques images pieuses et une bougie. C’est le lieu saint de la maison. Les lits sont à droite de la porte, un pour les parents, l’autre pour tous les enfants ; en-dessous sont des coffres à vêtements. Le lit du bébé est près du foyer qui couve la nuit, pour qu’il ait chaud sans doute. Ni chaise, ni table, on mange accroupi ou debout. La maison n’est semble-t-il pas un endroit où résider, mais seulement où s’abriter, dormir et ranger ses affaires. Les choses sont dans un invraisemblable entassement, le plus souvent pendues aux murs dans des sacs en plastique pour éviter aux rongeurs du foyer la tentation de les grignoter. On vit dehors, dans les champs, les bois ou dans le jardin, sous l’auvent qui court le long de la façade. L’intérieur est plutôt sombre, y règne une odeur de suie et de graisse de cuisine.

L’un des enfants présents est un garçon, il s’appelle Rolandez et a dans les sept ou huit ans. Il porte des sandales de plastique à semelle de pneu, un pantalon couleur terre et un tee-shirt. Par-dessus cette modernité, il s’est enveloppé du vêtement traditionnel, le poncho de laine et le bonnet à oreilles. Mains noires de terre et bonnet de laine bleue qui lui couvre oreilles et nuque, il aurait besoin d’un décrassage. Mais sous les oripeaux il a les traits réguliers, des yeux en amande écartés qui adoucissent son visage et brillent d’un éclat sombre comme sa frange de cheveux sur le front. Un sourire lumineux lui creuse parfois des fossettes et allonge son regard qui se fait velouté. Curieux et amical, il m’accompagne un peu partout car je lui parle en espagnol. Il ne sait pas me dire son âge, mais m’apprend qu’il a six frères, tous plus grands que lui. Il est le « pequenito ». Lorsque nous quitterons le village, il fera le singe en me regardant, pendu à un arbre par les bras, puis les pieds, pour faire apprécier son adresse de garçon.

Les femmes du village tissent et vendent des bandes de tissu traditionnels colorés en rouge, noir et blanc. Auparavant elles teignaient elles-mêmes, mais il y a belle lurette qu’elles font acheter la laine teinte industriellement à la ville. Le décor est géométrique, semé d’animaux et de personnages. La précision des lignes et la richesse des motifs sont impressionnantes. Les œuvres sont produites sur un métier à tisser rudimentaire composé de traverses de bois que l’on peut voir dans le jardinet devant la maison. L’une d’elle sort en gilet de laine fuchsia vif, le chapeau de feutre en forme de morion espagnol sur ses nattes. Les femmes travaillent au soleil, assises par terre, les enfants autour d’elles. Elles composent des carrés d’un mètre sur un mètre.

Avec le passage de groupes successifs, très intéressés par cet artisanat, l’appétit commercial vient vite et les prix montent à chaque groupe. L’une d’elle voulait 200 sols d’un carré – fort beau – qui a dû représenter quinze jours de travail. 200 sols, cela représente une fois et demi le salaire mensuel d’un instituteur péruvien. Choisik nous dit qu’il ne faut pas encourager la surenchère, ce prix est trop élevé. La mamita lui déclare : « un autre groupe a acheté à 200 alors maintenant je vends à 200. » L’absence de bon sens du touriste moyen, du sens de la mesure, me sidère. Toujours le vieux fond de culpabilité chrétienne rentrée, serinée au catéchisme ? ou les séquelles tiers-mondistes avalées à l’université avec le reste des études ? La charité ne passe pas par la surenchère sur les prix des choses mais par l’aide à ceux qui en ont vraiment besoin. Sait-on que l’on déstabilise une société en payant n’importe quoi à n’importe qui, n’importe quel prix ? La femme au tissage va gagner plus que le mari aux champs ou que le frère instituteur, l’ensemble des relations traditionnelles va s’en ressentir sans transition. Il s’agit d’une prostitution par l’argent lorsque le quantitatif remplace le qualitatif. Ne pas avoir conscience de la valeur des choses, valeur relative à la société que l’on visite, c’est prostituer le talent, jouer de l’avidité des gens. Ce n’est pas plus glorieux que de profiter des corps ! A la sortie du village, dans les champs, l’une des femmes a pris un raccourci pour nous proposer loin des autres de négocier son carré pour moins cher. Elle descend jusqu’à 130 sols, mais l’esprit n’y est plus et personne ne fait affaire.

La montée au soleil par la montagne est peu raide mais dure en raison de la chaleur qui augmente. Le pique-nique, sous les arbustes qui font à peine de l’ombre, est copieux : poulet grillé, riz, salade de tomates, oignons et radis. Il y a du fromage de France et de l’avocat bien mûr. La sieste est abrutissante tant le soleil donne dans un ciel incandescent. Deux faucons bruns planent un moment au-dessus de nous.

La reprise est pénible car nous montons toujours. A chaque crête atteinte, une autre se profile. Mon sac me paraît toujours trop lourd. Après la montée, nous longeons le flanc de la montagne, croisant plusieurs caravanes de mules qui transportent des ballots de paille. Le rio coule en contrebas ; nous devons descendre pour le traverser, puis remonter ensuite pour approcher les villages. Les champs cultivés par les paysans sont parfois très hauts sur les pentes en face. Le soleil les éclaire plus longtemps et les plantations doivent mieux y pousser. Nous traversons des prés marqués de trous réguliers en ligne, comme des terriers de taupes : ce sont des champs de patates, directement plantées à la main dans le sol dur. Mûres, « elles sortent toutes seules », nous dit Choisik sans que nous sachions s’il s’agit d’une histoire de dahu ou d’une réalité… Dans les villages d’ici, les maisons sont construites en pierres car la terre est trop dure et trop mêlée de cailloux pour faire du bon adobe. Les pierres, par contre, parsèment les champs, il suffit de les ramasser et c’est faire œuvre communautaire d’en débarrasser les endroits cultivés. Les toits sont de chaume. Les seuls bâtiments d’allure moderne sont les écoles. Leur toit est alors en tôle. Ils durent plus longtemps mais on ne s’entend plus lorsqu’il pleut dessus.

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Tendres cousines de David Hamilton

Jeune adulte, j’avais beaucoup aimé ce film, sorti en salle en 1980. Il est tiré directement du roman de Pascal Lainé paru l’année d’avant, lui-même inspiré d’Apollinaire avec Les exploits d’un jeune Don Juan. Le Pop club de José Artur en avait fait l’éloge, un soir après 22h sur France-Inter. Pudeur, tendresse et délicat libertinage font de ce film léger, à la française, une initiation érotique émouvante d’un adolescent, dépaysée dans le temps du passé.

Julien (Thierry Tevini) a « 14 ans et 5 mois » lorsqu’il revient à la ferme familiale en pleine Beauce, pour les vacances de l’été 1939. La puberté l’a grandi brutalement, en témoignent ses vêtements étriqués qui le serrent et qu’il porte déboutonnés. S’il a grandi, la pension de curés ne l’a pas musclé, comme lui dit gentiment une servante. Il a gardé sa bouille ronde d’enfant, sa « peau de fille » comme lui déclare une autre et surtout ses cheveux longs en casque. C’était la mode de la fin des années 1970, dans le courant androgyne et antimacho qui régnait alors, mais je ne suis pas certain qu’un adolescent en pension religieuse aurait eu le droit de porter la même coiffure en 1939. Cela le rend mignon, mais pas vraiment adulte. Or il est amoureux de sa cousine Julia (Anja Schüte), une blonde de 16 ans fort bien faite, mais qui elle-même est amoureuse de Charles (Jean-Yves Chatelais), fils à papa enrichi dans les sanitaires, à qui est destinée la sœur de Julien, 18 ans et voix croassante, qui ne rêve que crèmes et falbalas.

Maladroit et agissant comme un enfant, Julien offre à sa cousine un… couteau suisse, comme si elle était un copain scout. Sa grande sœur sera tout aussi maladroite avec son fiancé Charles lorsque celui-ci sera mobilisé, elle lui donnera… un gros ours en peluche « porte-bonheur » ! C’est dire combien l’ajustement entre garçons et filles n’est pas favorisé par la société catholique et bourgeoise où chacun se voit cantonné à son rôle immémorial.

Le lourd printemps de Beauce a mis la ferme en émoi et les multiples servantes, ne portent rien sous leur robe – Julia se met même nue dans les herbes hautes pour prendre le soleil (et aguicher Charles). Régisseur et palefrenier profitent du cheptel féminin, tout comme Charles, doté de son prestige de riche bourgeois. Le spectateur plonge peu à peu dans cette atmosphère électrique où l’érotisme est à fleur de peau, non sans cette ironie française qui fait le charme du film. Le père de Julien (Pierre Vernier) est peu intéressé par les filles, ses faveurs vont à Mathieu, aide palefrenier de 17 ans aux cheveux longs et à la chemise ouverte, un peu demeuré. On se demande si cette affection du maître n’est pas le signe d’un fils bâtard, mais la suite prouvera que ledit maître est plus attiré par les « jeunes ordonnances » que par la gent femelle.

Passe aussi le facteur Cheval, clin d’œil à la réalité, qui se bâtit un palais de galets de rivière et qui tombe de vélo lorsqu’il voit la blonde allemande Liselotte se baigner entièrement nue. Pendant ce temps, le vieux le professeur Unrath (Hannes Kaetner), un scientifique allemand un peu illuminé qui a fui le nazisme, attrape « des âmes » dont il gonfle les ballons. Il est un hôte payant, inoffensif à la jeunesse, et sait consoler les chagrins de maximes sages.

La guerre, déclarée durant l’été, laisse Julien quasi seul mâle au milieu du harem. Toute l’attention se reporte sur lui, adolescent tout neuf déjà initié un soir de punition par la femme de chambre (Anne Fontaine) qui « teste son lit » (elle sera virée par sa mère, Macha Méril). Elle sera suivie de la brune Mathilde (Gaëlle Legrand) dans le foin où il s’est endormi torse nu après l’avoir chargé toute la matinée, non sans prendre un coup de soleil. Rougissant et tout timide, il jouira pour la première fois, chevauché par sa tendre initiatrice. Une scène pudique, délicatement jouée, filmée sur les visages.

Désormais déniaisé il délaissera sa cousine qui ne veut pas de lui et s’arrangera par une fausse lettre par lui montrer la vérité : Charles est un baiseur de tout con qui passe. La scène dans le grenier où pendent les draps à sécher est hilarante, Charles déshabille la jeune servante de 16 ans qui a remplacé la femme de chambre trop hardie. Il descend les bretelles d’épaules et dégage ses seins, puis remonte sa robe pour la pénétrer. Surpris par Julia outrée, il ne se démonte pas et accroche simplement la robe relevée au fil avec une pince à linge, le temps de régler la question ; et la jeune servante patiente, ainsi offerte.

Le beau Julien qui prend de l’assurance passera entre les mains expertes d’Angela (Fanny Meunier), de Liselotte (Silke Rein), de Justine, de Madeleine… Candide est heureux comme au harem. Sa cousine veut quitter la ferme pour aller n’importe où avec Claire, ancienne actrice décavée, priée de déguerpir du domaine parce que sa chambre va être louée. Alors que Claire fait ses bagages, Julien surgit et se dispute avec Julia. Ils en viennent vite aux mains, comme des garçons, et Julien qui a pris de la force domine Julia. La maintenant sous lui, il lui ouvre la robe et dégage sa poitrine… ce qui se termine par un baiser fougueux de l’un vers l’autre, rencontre sensuelle exacerbée par la lutte. Désormais réconcilié avec la vie, Julien baise probablement Julia car la dernière image les montre tout nus dans les blés après l’amour. Julien traite Julia comme Charles en l’appelant « bébé ». Elle ne supporte pas et une nouvelle baffe (la troisième au moins) lui prouve qu’il ne faut pas mépriser les femmes.

Amour de la vie plus que de la bataille, amour des femmes et jeux libertins, toute la légèreté française est là, dans l’innocence de la jeunesse dans la campagne – ce qui fera perdre la guerre mais gagner la paix avec le baby-boom !

Le politiquement correct inhibe la réédition de ce film (mais laisse hypocritement le YouPorn des collégiens se déchaîner) et nous devons nous contenter de ce qui est proposé – d’autres pays européens sont moins prudes :

Tendres cousines de David Hamilton, 1980, avec Thierry Tevini, Anja Schüte, Valérie Dumas, Évelyne Dandry, Élisa Servier, Jean-Yves Chatelais, Macha Méril, Hannes Kaetner, Silke Rein, Laure Dechasnel, Pierre Vernier, Gaëlle Legrand, Anne Fontaine, Fanny Bastien, film en français avec sous-titres grecs €17.99 / ou Arrow 2007, audio français avec sous-titres anglais €57.60

Pack DVD David Hamilton : Les ombres de l’été, Premiers désirs, Tendres cousines, Un été à Saint-Tropez, Llamentol 2009, en audio français ou espagnol €24.34

Pascal Lainé, Tendres cousines, Folio, €8.90 e-book format Kindle €7.99

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Elisabeth George, Une avalanche de conséquences

Après un précédent roman raté, Juste une mauvaise action, l’auteur reprend ses personnages fétiches de l’inspecteur Lynley, du sergent Havers et de la chef Ardery, pour composer un roman mieux dans la ligne. Lent à démarrer, avec des incidentes qui sont parfois des impasses, la mayonnaise commence à prendre vers le milieu et accélère sur la fin. Comme s’il fallait se remettre dans le bain. Mais le lecteur sent la répugnance de l’auteur : ne devrait-elle pas arrêter ?

Ses caractères bien connus sont de plus en plus la caricature d’eux-mêmes, comme si Elisabeth George l’américaine s’enfonçait, comme toute l’Amérique, dans un repli sur soi frileux qui fige chacun dans son essence. Thomas Lynley est et reste inspecteur, éternel procrastinateur en amour, le sera-t-il toute sa vie malgré ses succès d’enquêteur ? Barbara Havers est et reste le gros sergent au poil hérissé et au tee-shirt informe dont on se demande s’il n’est pas inspiré du sergent Garcia dans Zorro. Isabelle Ardery, commissaire, est et reste cette psychorigide qui ne sait que menacer de sanction et risque à tout moment de sombrer dans l’addiction alcoolique. Ces soi-disant britishs seraient-ils donc des marionnettes dans les pattes cette yankee qui les traite comme des sujets ? En a-t-elle marre de ses créatures ? Ses tentatives d’explorer d’autres voies ont semble-t-il nettement moins de succès, ce pourquoi elle se résigne à revenir au duo Lynley-Havers, mais le cœur n’y est pas.

Elle compose donc une histoire glauque à souhait, tout emplie de ces hantises à la mode que sont le viol, l’inceste, la pédophilie et le féminisme. Mettez une dose de chaque, agitez le shaker et servez très frais avec des petits garçons. Vous aurez une trame compliquée et des crimes bien empoisonnants, des aveux masqués et des faux coupables. Tout cela dans une avalanche de conséquences à partir d’un fait de famille, et incarné par des personnages qui se contentent de persister absurdement dans leur être : India la conne ne veut pas quitter Charlie le pleurard, la Barb n’en fait qu’à sa caboche obtuse de sous-fifre, l’éditrice Rory reste désespérément amoureuse de la féministe Clare qui aime s’envoyer en l’air… avec des hommes, Caroline la manipulatrice de tous se prend sans cesse les pieds dans le tapis des mensonges, et ainsi de suite.

Ce roman est meilleur que le précédent, mais pas à la hauteur des premiers. Le lecteur perçoit trop la fabrique et soupçonne le vrai coupable avant la fin. La psychologie apparaît fouillée mais laborieuse, bâtie en fiches prédéterminées. Une question intéressante : la fin est-elle morale ? Dans les Etats-Unis qui allaient élire Trump, la « morale » semble en effet bien élastique… Faut-il vraiment continuer à lire de la littérature venue des Etats-Unis ?

Elisabeth George, Une avalanche de conséquences (A Banquet of Consequences), 2015, Pocket 217, 759 pages, €8.60 e-book Kindle €13.99

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Vladimir Nabokov, Le guetteur

L’histoire se passe dans les milieux de l’émigration russe à Berlin autour de 1925 et met en scène un personnage mystérieux qui n’existe au fond que dans le regard des autres. Smourov est un être sans fond, une sorte d’image multipliée par l’imaginaire de chacun. Les uns le voient comme amoureux de la belle Vania, d’autres croient qu’il est homosexuel, voire impuissant. Certains le disent russe blanc évadé, d’autres agent double au service des rouges, on le dit parfois poète. Quelques-unes le croient jeune, d’autres distinguent des rides d’expérience sur son visage sans âge.

Le guetteur, dit l’auteur en 1965, peut aussi se traduire par l’espion, ou celui qui observe, se renseigne. Le mot russe est plus englobant que le mot français, trop précis. Ce pourquoi Nabokov a choisi The Eye comme titre anglais, mot presqu’aussi vaste que le russe qui veut dire l’œil, le regard, le courant dominant, l’observation… L’idée de ce court roman est que le personnage se construit dans les yeux des autres ; il n’est que ce qu’on croit qu’il est. D’où l’édification presque policière de l’intrigue en qui-est-il ? analogue au qui-l’a-fait (whodunit ?) des romans policiers. Je est un autre car, en langue russe, ego est « il ». Aussi le narrateur se cherche-t-il dans le personnage sur lequel il quête.

Ou plutôt c’est l’auteur qui fait se créer par lui-même le personnage de sa fiction. Abyme… Car le narrateur qui dit « je » au début du livre se suicide d’une balle dans le poumon (et dans le pot à eau rempli derrière lui) après avoir été tabassé par le mari de son amante sous les yeux des deux élèves préadolescents dont il est précepteur. Dès lors, il se croit mort bien qu’il se réveille à l’hôpital ; et il s’observe comme s’il était un autre, le fameux Smourov dont il rassemble avidement les moindres traces dans les conversations et dans les lettres de ceux qui le fréquentent. Compliqué ? pas même – car le milieu est bien décrit, la psychologie de chacun cernée et l’histoire captive. Qui est donc ce mystérieux personnage ? L’effet miroir fait réfléchir, ce qui est drôle quand on y réfléchit.

Ce vertige métaphysique est conté comme si de rien n’était, ce qui ajoute du sel au roman. L’acteur rencontre son auteur et les deux finissent par se confondre – mais je ne vous ai rien dit. C’est à chacun de le découvrir, pas à pas, mené en bateau plutôt agréablement et avec humour par un Nabokov de 31 ans au mieux de sa forme. Le suicide – raté – est comme la touche Reset d’un moderne ordinateur : il permet de se voir autrement, d’effacer son existence jusqu’ici minable pour en créer une meilleure dans les relations avec les autres par l’imagination. Ainsi le héros se serait-il échappé des griffes de la police politique léniniste par un acte rocambolesque à la gare de Yalta. Sauf qu’il n’y avait pas de gare à Yalta à l’époque… Y aurait-il donc un auteur derrière le « je » du personnage Smourov ? Y aurait-il une réalité alentour que le narrateur négligerait, tout à construire son personnage ?

Au fond, la réalité dépasse toujours ses représentations… et The Eye est The I.

Vladimir Nabokov, Le guetteur, 1930 revu 1965, Folio 1984, 160 pages, €6.60

Vladimir Nabokov, Œuvres romanesques complètes tome 1, édition de Maurice Couturier, 1999, Gallimard Pléiade, 1729 pages, €77.00

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Platon par François Chatelet

Admirable de clarté est le texte sur Platon de François Châtelet dans son Histoire de la philosophie (1979). Il dégage l’essentiel du message du philosophe, ce qui reste dans l’éternité humaine.

Platon nous avertit :

  • de nous défier de la perception, des pulsions, des attachements, des caprices du corps ;
  • de ne pas considérer la violence comme une solution durable au problème des relations entre les hommes ;
  • de ne pas estimer bon tout plaisir et mauvaise toute douleur ;
  • de ne pas considérer celui qui commande et qui jouit comme détenteur de la vérité ;
  • de penser que l’univers des sensations est éphémère et contingent, et que se profile un univers plus stable, peut-être plus authentique.

Il nous propose une expérience philosophique de conversion de notre existence, sans rupture avec l’expérience quotidienne, sans révélation extérieure – par la critique ironique jusqu’à la réflexion. Il s’agit – et c’est là sa grande leçon – de se mettre à distance de ce qu’on éprouve, pour réfléchir. Penser, ce n’est pas éprouver mais construire des concepts.

Socrate – qui n’est pas Platon et n’a pas été aussi loin que lui – réveille les consciences endormies dans le sommeil des idées reçues. Il montre le vide de l’opinion commune, du consensus. Il réduit cette opinion à ce qu’elle est (et ne sait pas ce qu’elle est) : l’expression de l’intérêt, de la passion, du caprice. La discussion n’est souvent que la juxtaposition de monologues où chacun affirme ses certitudes et n’écoute l’autre que pour le contrer. L’ironie socratique est questionnement. Elle fait passer la discussion du domaine empirique, où ne peuvent être exprimées que des préférences contingentes, au domaine du concept, où doit s’élaborer un savoir.

Il s’agit de questionner la certitude pour la remettre en cause, de « critiquer l’idéologie ». L’homme de la certitude s’enferme dans sa propre assurance, il pose comme vrai ce qu’il croit. S’il réfléchit, ce n’est pas pour se mettre à distance de sa croyance, mais pour trouver les exemples qui la confirment. Cette attitude est le propre des sociétés hiérarchisées, du clan antique aux « structures verticales » d’aujourd’hui, où les bien-nés imposent le certain. Mais elle est aussi le propre des démocraties où, sous couvert d’égalitarisme, chaque certitude est en droit de s’exprimer et de s’imposer, où les techniques des sophistes (aujourd’hui du marketing et de la vente) emportent le compromis et entraînent l’opinion, la Doxa.

Or, écrit François Châtelet, « comme il n’y a, entre ses diverses croyances, d’autres liens que celui de leur commune assurance et de leur commun antagonisme, comme n’existe aucun critère autre que contingent, permettant de trancher, l’ultime recours est la violence. Sera tenue pour bonne et juste la croyance qui, matériellement, s’impose sans qu’il soit possible d’y résister ».

L’objet de la réflexion philosophique est de connaître le vrai. Il lui faut pour cela refuser l’opinion courante et son ordre confortable. Seule une rupture critique permettra de construire une réflexion positive. Socrate se contente de la dénégation, sans rien construire ; il se contente de dire qu’il ne sait rien. Platon va plus loin, il construit, et c’est là son génie, même si son système est daté dans l’histoire. Sa méthode reste utile et elle est que son discours est intégralement justifié : il rend compte à chaque moment de son développement, du fait qu’il dit ceci plutôt que cela. Il s’agit là de ce que nous appelons désormais le « discours scientifique », la dialectique ascendante, de la simple opinion intuitive à la démonstration scientifique.

Imagine-t-on, aujourd’hui, comme cela était révolutionnaire pour l’époque ? Et comme une telle méthode, partout et toujours, est l’acide corrosif qui ronge le mythe et l’emballage pour atteindre le cœur des choses ? Tout pouvoir s’en méfie car une telle méthode de réflexion remet sans cesse en cause le pouvoir, d’où qu’il vienne.

Car connaître ce qui est, c’est appréhender ce qui vaut et agir selon l’ordre qui convient à l’homme, à la société, au cosmos.

Après François Châtelet, que j’ai eu l’honneur d’avoir eu pour professeur à la Sorbonne, il faut relire Platon.

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En camion vers le village de Choquecancha

L’hôtel est un jardin fleuri. Nous petit-déjeunons en face du tennis qui prolonge la piscine. Il y a même une chapelle où prier ; je ne sais pas si elle est consacrée.

Commencent alors plusieurs heures pénibles de bus pour nous mener de vallée sacrée à la vallée du Larès par un col à 4400 m. Nous traversons des villages. Nous nous arrêtons pour acheter de l’eau minérale et de la pharmacie dans une petite ville. Dans le marché en plein air se trouvent surtout des nouilles soufflées, du maïs et du riz dans le même état, ainsi que des babioles locales. Il y a par exemple de curieuses tirelires : un mignon cochon en terre cuite avec un gros $ peint dessus, des éléphants, un minet à nœud papillon, et même un crâne posé sur une bible pour dissuader de voler la fortune accumulée dedans ! Les gamins sont gentils parce que nous leur parlons en espagnol mais refusent systématiquement les photos. J’aime leur fierté.

Sur la piste poussiéreuse qui mène au col se succèdent les camions. Ils sont chargés de marchandises et surchargés de gens qui se rendent d’un village à l’autre avec gosses et ballots. Sur un pont, un camion remorque transportant un gros générateur électrique est coincé par le virage. Les camions viennent s’arrêter en file et la queue augmente de minute en minute. Pendant que certains tentent, à l’aide de crics, de remettre la remorque dans le droit chemin, un gros bulldozer surgit de nulle part et se met au travail. Il creuse tout simplement une déviation par la rivière. A coups de lame il crée une voie de traverse à gué, un peu en aval du pont. Tout le monde est sorti pour regarder, dont l’enfant qui accompagne son grand frère. Il me sourit. Je discute avec un vieux qui me demande si le gué ne va pas s’embourber. C’est justement ce qui arrive. Si le premier camion à emprunter la nouvelle voie est passé sans problème, le deuxième engloutit ses roues avant et le bull doit le tirer de là. Un chico dans les 13 ans m’entreprend ensuite et me demande où nous allons : « Machu Picchu ? je connais – tu y es allé avec l’école ? – oui. » La remorque coincée est finalement dégagée et la route se libère. La théorie de bus et de camions emprunte alors le pont, plus sûr que le gué, pour reprendre la piste en lacets vers le col lointain. De grands nuages de poussière s’élèvent sur tout cela.

La végétation disparaît peu à peu. On retrouve les couleurs pastel en ocre et mauve des paysages de grande altitude. L’air raréfié nous fait plus d’effet physique que si nous étions à pieds. Le changement est trop brutal, j’ai un peu mal au cœur. La redescente depuis le col est presque aussi interminable que la montée. A un poste de contrôle de police, des gamins crasseux proposent à la vente patates, beignets et poissons frits dans des assiettes de métal. Une fois terminé l’en-cas, peut-être doit-on les jeter par les fenêtres du bus ? Mais nous avons notre pique-nique, que nous prenons un peu plus loin alors que le bus s’éloigne. Il s’agit d’une salade de poulet émincé aux frites froides, ce qui est assez curieux et pas très bon.

Nous reprenons nos sacs et nos chaussures de marche pour monter à pied par les sentiers de mules. Fortunat en attrape une tendinite au talon. Il a dû mal serrer ses chaussures. Je lui prête une chevillière et il clopine quand même jusqu’au village de Choquecancha, situé à 2900 m d’altitude. C’est un vieux village aux soubassements incas. On dit même que les appareillages de pierres de la place centrale n’ont pas changé depuis 450 ans. Les ruelles en pente sont pavées de galets de rivière et comprennent une rigole centrale pour évacuer les eaux de pluie. Fortunat fait partie d’un autre trio plus discret du groupe, composé de jeunes cadres dans le vent. Lui est auditeur comptable et Fortune poursuit un MBA américain (qu’elle semble ne pas rattraper). C’est elle qui s’est évanouie le premier jour en altitude. Leur copain téléphoniste, venu directement de Californie, s’appelle Peter. Il est fin avec de l’humour, tout à fait « in », américain et tout, amusant. A Choquecancha, une nuée de gamins couleur terre surgit d’un peu partout sur la place pour nous voir arriver. Certains jouaient aux billes, d’autres au foot avec un ballot de sacs plastiques entourés de ficelle en guise de ballon. Ils sont crasseux, portent une superposition de polos et de pulls plus ou moins déchirés et des bonnets de laine en forme de bonnet phrygien. Les filles sont plus colorées, moins terreuses et portent un chapeau rond. Certaines supportent des bébés, tout emmaillotés de lainages.

Après avoir acheté une bière ou un coca dans une boutique ouverte sur la place, et pris en photo quelques gavroches locaux, nous allons visiter l’église qui se dresse sur un bord.

Elle a été construite en 1975 car le village est loin de Cuzco, donc des crédits. Elle est sobre, les murs sont blanchis à la chaux, par terre la poussière est rarement balayée. Elle ne sert que le dimanche et le prêtre doit attirer les enfants par un goûter pour qu’ils viennent au catéchisme ! Le vitrail central est contemporain, mais représente les trois mondes traditionnels incas à la sauce chrétienne. En bas brille le feu de l’enfer, au milieu est la terre où s’étale la croix du Christ d’où partent les flammèches de l’Esprit, au-dessus culmine le ciel avec l’œil de Dieu dans un triangle, symbole emprunté aux jésuites. Sur les murs de l’église sont accrochés des carrés de tissages typiques des communautés locales. Ils sont décorés de bandes géométriques alternées avec des représentations d’oiseaux et de lamas. Les femmes mettent une semaine pour tisser un carré d’un mètre sur un mètre, nous dit Choisik.

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Alexandra David-Néel, Journal de voyage 1904-1917

Étonnante de volonté et de bon sens, cette Alexandra qui épouse Philippe Néel le 4 août 1904 et s’embarque le 11 pour un voyage qui dure encore vingt ans plus tard. Sa fascination est pour les Himalaya, sommets géographiques et sommets de l’esprit. Elle trouvera le reste du monde terne et gris après l’Himalaya, ce qui la rend injuste envers le Japon ou la Corée, venant après, qu’elle n’a pas su apprécier.

L’Himalaya ! « Bungalow sur la hauteur dans un endroit dégagé avec un superbe panorama de montagnes qui bleuissent dans le soir, s’enveloppent lentement de nuages pour dormir. Et tout cela est grand, démesuré ! Ah ! Que l’on comprend que tant de sages de l’Inde ou du Tibet se soient retirés ici pour méditer et apprendre la leçon de sagesse et de sérénité qui flotte dans l’air et que les cimes graves des monts se redisent l’une à l’autre dans les soirs bleus et dans les matins roses. Comment revoir encore les villes, s’asseoir encore auprès des mortels affairés, agités, quand on a vécu ici ces heures éloquemment silencieuses » 18.05.1912.

La grandeur, mais avant tout le bon sens – malgré son admiration, Alexandra ne le perd jamais. Elle comprend vite, au-delà des apparences. Qu’il y a par exemple dans les religions plusieurs degrés en fonction de l’éveil intellectuel des pratiquants. Que de la superstition à la philosophie, le terrain est vaste pour toutes sortes d’apparat et de théâtre. Que tout cela est vain, car on se trouve toujours seul devant l’énigme. « Il était beau, grand, souverainement impressionnant, de voir le yogi balayant d’un geste large tout l’entourage d’images et de symboles, le reniant : « ils sont bons pour les gens de petite intelligence, seulement », et reprenant la pensée des Upanishad, la pensée maîtresse de l’Inde, « trouver tout en soi » 28.05.1912. Un lama lui dira, sur cette remarque : « Vous avez vu l’ultime lumière ».

Dont acte. Toute est apparence, éphémère. « C’est le ‘moi’ dont on redoute la disparition, l’anéantissement, mais qu’est-ce que le ‘moi’ ? – Un mirage, un torrent perpétuellement fuyant, fait de millions de particules diverses venues de multiples places, de multiples organismes. Il y a immortalité, éternité, en l’universelle et infinie existence. (…) Folie de dire ‘moi’, nous qui sommes légion, folie de parler de commencement ou de fin. Des mots !… Non pas seulement des mots, mais la réalisation vivante de cette vérité pour ceux qui réfléchissent, qui méditent. Cela, ce n’est pas le paradis dispensé par la grâce d’un Dieu, c’est la connaissance acquise par soi-même de l’éternelle vie. C’est, comme le Bouddha l’a promis à ses disciples, entrer en cette vie même dans l’éternité et ne plus connaître la mort » 23. 06. 1912. Chacun fait son salut tout seul. D’où l’anarchisme foncier des sannyasins qui rejettent tout ce qui fait la vie du monde : observances, préjugés, lois, religions. Ils s’inclinent devant tous les dieux parce qu’ils ne croient à aucun, « leur transcendante indulgence sourit à tous les essais des hommes en quête de cieux à gravir » 09.09.1912.

Cette lucidité s’étend à tout : aux dieux comme aux mouvements passionnels. « La bravoure est encore la plus sûre des attitudes. Les choses perdent de leur épouvante à être regardées en face, comme les fantômes que crée l’ombre de la nuit, elles apparaissent toutes différentes à celui qui marche vers elle et les scrute. Celui qui, sans peur, au lieu d’écouter le spectre de la mort, va à lui, lui enlève son voile, le dépouille de la défroque carnavalesque dont l’ignorance des foules l’a affublé, constate qu’il ne reste rien de l’effroi qu’il inspire à ceux qui ne l’entrevoient que de loin à travers leur terreur » 25.03.1913. Tout simplement.

La sagesse est de faire taire notre tumulte intime et d’écouter : « Vaines sont toutes nos paroles et nos discussions, fermons les yeux et écoutons bruire l’activité des choses, regardons couler le torrent des atomes » 28 08.1913. Car « le bouddhisme est une religion sans Dieu, qui ne se préoccupe ni d’affirmer ni de nier l’existence d’un Dieu, qui ignore, tout simplement, cet être extraordinaire, inimaginable : le Dieu personnel tel que l’entendent les religions sémitiques » 13.02.1914. Et encore : « Il n’y a pas de saints parmi les bouddhistes, il y a « ceux qui savent », « ceux qui sont éveillés », les autres, ceux qui occupent… » 27.04.1914. Chacun progresse à son rythme dans la voie de l’éveil, chacun selon ses capacités. « Tout l’enseignement du Bouddha est là. Il n’a jamais demandé aux gens comme le font les chrétiens de se mutiler moralement ou physiquement par la renonciation. Il leur a simplement dit de regarder, d’analyser, de se rendre compte de la valeur des choses et de se décider ensuite. Le bouddhiste ne renonce qu’à ce à quoi il ne tient plus parce qu’il en a mesuré le vide, le néant » 11.1914. « Au fond, religions, philosophies, le monde et les êtres qui s’y meuvent en des gestes divers, tout cela n’est qu’un rêve, qu’images mouvantes sur une toile de cinéma ; tout cela n’est qu’une histoire que l’immuable « Un » se raconte à lui-même comme disent les vedantins, ou une histoire racontée par personne à personne, comme l’enseignent les sûnyâvadins. Dès lors, celui qui sait le grand secret sourit à la fantasmagorie de sa vie et de celle des autres, sourit à la fantasmagorie du monde et la grande paix l’environne » 06.12.1914. Rien ne dure, tout est éphémère et impermanent. Il est vain de s’accrocher aux êtres ou aux choses. Tout n’est qu’apparence, grand flux universel.

Mais chacun peut se laisser, un temps, fasciner par l’apparence si celle-ci vous apaise et vous grandit. Comme les Himalaya pour Alexandra David-Néel : « La steppe, les solitudes, les neiges éternelles et le grand ciel clair de « là-haut » me hantent. (….) L’on restait perpétuellement immergé dans le silence ou seul le vent chantait, dans les solitudes presque vides même de vie végétale, les chaos de roches fantastiques, les pics vertigineux et les horizons de lumière aveuglante. Pays qui semble appartenir à un autre monde ; pays de titans ou de dieux. Je reste ensorcelée » 12.03.1917.

Alexandra David-Néel, Journal de voyage 1904-1917, tome 1, Pocket 2010, 480 pages, €8.30

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Pissac aujourd’hui

Nous redescendons à pieds par les sentiers qui coupent et recoupent les pentes, empruntant parfois des escaliers de pierres antiques entre les terrasses. Nous rejoignons le village actuel de Pissac, établi au bord de la rivière.

Le chemin nous mène tout droit au centre d’une place où pousse un vieil arbre planté il y aurait 300 ans. Ses branches soutiennent des lichens qui pendent comme des mèches de vieille femme. Nous sommes sur la place du marché artisanal. Les étals commencent à être remballés car la nuit tombe dans moins d’une heure. Mais nous pouvons encore admirer les traditionnels pulls et couvertures « d’alpaca » et autres genres de lamas, des objets de cuivre imitant ceux du rituel inca, des poteries joliment décorées et de curieuses statuettes de bois sombre. Les Christs sculptés sont de particulières caricatures : le visage buriné, le corps émacié aux côtes saillantes, une plaie béante où l’on mettrait le poing au côté droit, les mains griffues clouées à la croix, les pieds recroquevillés aux os saillants sous la douleur… C’est un concentré d’influences malsaines. Il y a tout le masochisme traditionnel du catholicisme espagnol, allié à la haine indienne pour ce dieu qui leur a volé leur culture.

Dans les boutiques d’une rue qui descend vers la rivière on trouve de hideux porte-clés aux positions érotiques d’une soi-disant « culture pré-inca », élaborés plutôt pour flatter les instincts hypocrites des touristes yankees. Toutes les positions imaginables sont représentées, sans oublier le quota pour la minorité homosexuelle. Choisik porte depuis le départ un collier de perles en porcelaine émaillée qui fait envie aux filles depuis longtemps. Elle nous conduit dans une boutique où on les trouve au kilo. Et chacune de composer son collier. Je remarque que Carène, la blonde bordelaise aux yeux bleus, assortit son échantillon avec beaucoup de goût. Elle a le sens de l’harmonie des couleurs. Réservée, souvent échevelée, est fiable comme le vin de Bordeaux, région dont elle est originaire avec une trace d’accent. Pablito achète pour sa nièce ou son filleul (les garçons ados portent aussi des colliers), Salomé pour elle (d’abord) puis pour « une copine ».

Nous revenons par les boutiques d’épicerie pour trouver du pisco, mais Choisik ne trouve pas de « bonne marque ». Un boutiquier nous fait goûter une liqueur de sa composition, à l’anis, dont le parfum est agréable. Juan achète à un marchand ambulant un verre de tisane d’herbes médicinales. Nous en goûtons quelques gorgées : elle a une odeur de gazon frais tondu et un goût de raisin à peine pressé.

Nous rentrons à l’hôtel à la nuit tombée, pour la douche. Nous avons eu froid presque tout l’après-midi en raison du vent fort qui soufflait sur le site. Personne n’avait pris la peine de se munir de coupe-vent, en ayant assez de porter le sac. Aussi, ce soir, le feu de bois d’eucalyptus à la bonne odeur médicinale, le pisco sour du bar et la partie de billard avec la blonde Carène, ont été de sérieux médicaments. C’est elle qui a gagné, révélant un autre de ses talents cachés.

Au dîner, nous avons de la soupe de maïs, de la truite du rio avec ses frites et divers autres légumes. Au moment de payer les boissons, c’est encore le quart d’heure de comptes d’apothicaire entre ceux qui ont bu ceci, ceux qui ont bu cela, sans compter ceux qui n’ont rien bu. Il y a quelques années, le groupe organisait une caisse commune qui se chargeait du tout. Aujourd’hui, l’individualisme est devenu intégriste et, à quinze, c’est plutôt bordélique !

La nuit dans un vrai lit sera bonne, il ne pouvait en être autrement.

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Le grand bleu de Luc Besson

J’ai vu à l’époque trois fois ce film devenu culte pour la génération des 14–18 ans des années 1990. La première fois, j’ai été saisi par le drame, la seconde fois par la passion de Jacques, la troisième fois par celle de Johanna. Je suis depuis résolument du côté des femmes, dans ce film.

L’histoire est une interprétation libre des champions de plongée en apnée Jacques Mayol et Enzo Maiorca. Les deux enfants ont grandi ensemble en noir et blanc sur une île grecque et restent, même adultes en couleurs, dans une rivalité permanente. Le championnat du monde d’apnée No Limit à Taormina en Sicile à la fin des années 1980 leur permet de se retrouver.

Enfant, le petit Jacques (Bruce Guerre-Berthelot) joue avec la mer en toute innocence ; il nourrit les murènes, nage parmi les poissons, plonge chercher des pièces pour les autres enfants. Le petit Bruce Guerre-Berthelot qui joue Jacques enfant, a la prestance du petit sauvage amoureux de l’eau, quasi nu la plupart du temps. Un jour il rêve – et c’est un cauchemar. Un dauphin vient le voir, l’entraîner peut-être ? Les dauphins sont des sirènes ; elles vous attirent, puis vous lâchent, volages. Et vous coulez. Ainsi sa mère, une Américaine retournée au pays. Cette fois, la sirène du rêve venait prendre son père qui s’est noyé sous ses yeux dans son scaphandre artisanal. Fin de l’enfance et du temps de l’innocence.

Il apprend à plonger en professionnel (adulte, il est joué par Jean-Marc Barr). Rien ne l’attache, il se prête à des expériences au fond de lacs glacés des Andes, son cœur ralentit comme ceux des mammifères marins. Serait-il à demi sirène ? Dans l’eau, il est bien. Ce liquide amniotique apaisant le calme, diminue ses fonctions vitales. Il nage des heures avec les dauphins, « sa famille », qu’il a en photo dans son portefeuille à la place des enfants.

Enzo (Gregory Forstner), c’est le grand frère, l’aîné d’une famille italienne vivant sur la même île grecque que « le petit Français ». C’est le macho, le généreux, le familial. Jacques le solitaire l’admire et l’envie un peu. Enzo se sent défié en permanence par ce sauvage qui n’a rien à perdre, aucune attache, qui se donne à fond pour lui seul. Enzo s’occupe des autres ; Jacques ne s’occupe que de lui. Il est l’enfant malheureux du divorce et de l’accident. Meurtri, il s’est renfermé sur lui-même. L’eau est sa mère et, en même temps, celle qui lui a volé son père. Il l’aime et la hait. La plongée est pour lui un état régressif et à chaque fois une tentation suicidaire.

Ce qu’ont aimé les adolescents dans ce film, l’accord avec la mer, avec les dauphins, ne s’y trouve pas. Malgré le traitement humoristique qui tempère l’émotion, il s’agit d’un drame : vouloir être un autre, vouloir vivre comme un dauphin alors qu’on est un homme.

La pauvre Johanna (Rosanna Arquette), avec sa blondeur, son nez court et ses larges lèvres, tombe amoureuse de Jacques, cet être de fuite, justement parce qu’il est étrange, immature et casse-cou mais sans violence aucune. Il est resté un gosse, la compétition de l’intéresse pas, mais s’éprouver le hante. Jacques aimera un peu Johanna, comme un animal, comme une peluche. Pas plus. Et il l’abandonnera sans vergogne pour les abysses, le jour où il reverra les sirènes dans son rêve. Sirènes qui lui ont enlevé Enzo la veille (adulte joué par Jean Reno), mort d’avoir voulu aller trop loin, trop bas. « Jacques : – Il faut que j’aille voir… Johanna : – Voir quoi ? Il n’y a rien à voir Jacques, c’est noir et froid rien d’autre ! Y’a personne. Et moi je suis là, je suis vivante, et j’existe ! »

Avoir fait un petit n’émeut pas Jacques, il ne reste pas avec Johanna pour l’aider dans la vie. Pourquoi ? Par hantise que la mer ne le fascine lui aussi et le prenne ? Par certitude de ne savoir l’élever et l’aimer ? L’abandonne-t-il comme il a été abandonné, trouvant que mieux vaut que l’enfant ne le connaisse point ? Qu’il ne souffre pas un jour de le voir disparaître ? Et pourquoi remet-il son « destin » – le déclencheur qui le fera plonger – entre les mains justement de Johanna ?

Le tragique séduit, le suicide fascine, l’accord avec la mer émeut et fait rêver, l’humour détend. Sauf aux Etats-Unis où la fin a été changée pour un happy-end niais de rigueur et une autre bande son pour capter le fric. Et en Italie où le plongeur Enzo Maiorca l’a fait interdire durant 14 ans parce qu’il trouvait qu’il était mal décrit (il se fait payer pour aller sauver un mec) ; pourtant, Jean Reno est très bon en ours généreux. Le film est bien construit, un peu long dans le déroulement de l’histoire mais comme les ados en ont redemandé, seule subsiste la version encore plus longue. La musique d’Eric Serra a fait beaucoup pour le charme persistant du film. C’est au total un film des années 90 où chacun est seul, aussi seul que le héros face à son existence.

DVD Le grand bleu de Luc Besson, 1988, avec Rosanna Arquette, Jean-Marc Barr, Jean Reno, Jean Bouise, Bruce Guerre-Berthelot, Gregory Forstner, Gaumont 2011, version longue 2h48, standard €7.49, blu-ray €10.99

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François Mauriac, Ce que je crois

La lecture des Œuvres autobiographiques de Mauriac, éditées par la Pléiade, distille l’ennui pour la moitié. Le lecteur a l’impression de plonger dans une atmosphère radicalement autre, archaïque, pesante. Comme la bourgeoisie était étouffante jusqu’à la guerre ! On mesure, au fil des œuvres, combien le nazisme, la défaite, la collaboration, la résistance, ont marqué une coupure avec ce monde-là. Les œuvres de Mauriac en témoignent : il s’est libéré de quelques carcans, il devient plus incisif, plus personnel. Il est, brutalement, devenu « actuel ».

Ce que je crois est de cette veine, publié en 1962, bien plus vivant que Souffrances et bonheur du chrétien, paru en 1931. Mauriac opère après-guerre un retour sur lui-même, sur sa croyance. Il est sincère. Il élague l’accessoire pour rechercher le fondement. Aussi nous intéresse-t-il car il nous parle. « J’ai voulu répondre le plus simplement et le plus naïvement possible à la question : pourquoi êtes-vous demeuré fidèle à la religion dans laquelle vous êtes né ? » Il répond : la foi est exigeante, elle aide, elle donne un sens à l’existence, elle répond à une faim personnelle.

La foi est exigeante car elle est une vertu : « Qui dit vertu dit aussi usage de la volonté, et usage méritant, usage difficile. » Elle est une discipline, donc une aide, « l’efficacité de la prière », « une vie sacramentelle qui fécondait sourdement ma vie temporelle. » Cette efficacité vient du sens que la foi donne à l’existence. « Que la vie n’ait pas de direction ni de but, que l’homme n’ait pas de destin, c’est ce que je suis incapable de croire. » Il nie « l’absurde », le « cachot » matérialiste ; le néant lui fait « horreur ». « Il fait nuit au-dedans de moi, et c’est au secret de cette nuit que je l’ai retrouvé » ; « cette lumière constitue elle-même un mystère (…) n’empêche qu’elle s’impose par elle-même. »

La « lumière » attire, elle apaise une angoisse, elle assouvit une faim personnelle. L’angoisse, c’est « la peur que j’ai de la mort. » Mais aussi la peur du Mal, qui « naît à la jointure de l’esprit et de la chair. » L’angoisse de l’animalité en l’homme est un refus très début de siècle. « Le problème est de n’être pas dévoré par cette part d’eux-mêmes : l’animalité. Dominer la vie ne va pas sans dominer la part instinctive de l’être. L’art de vivre, pour le païen, consiste à user et ne pas abuser. Mais précisément, et l’acte de chair ici se manifeste comme ne ressemblant à aucun autre, son exigence est forcenée, et participe de l’infini. Cette marée est capable de tout recouvrir, de tout emporter. » Craint-il le Dieu jaloux ? Pour l’homme, procréer serait égaler Dieu : faire un enfant serait-il de créer un autre homme comme Dieu le fit ? Quant à la « marée » elle ne peut naître que d’une continence en excès, d’une pathologie de la frustration.

Mais la jalousie de Dieu revient bien au fil des pages : « La pureté est la condition d’un plus haut amour – d’une possession qui l’emporte sur toutes les autres possessions : celle de Dieu. » Et Dieu nous dit : « Donnez-vous aux autres ». « Se donner est la vocation de tous. Pour se donner aux âmes, il faut renoncer aux corps. » Quelle curieuse façon de « se donner » ! Le sexe n’est-il pas l’échange humain le plus intime, le plus fort, celui qui fait comprendre l’autre au plus profond ? Mais lorsque l’on apprend que Mauriac avait aussi des désirs homosexuels, cette inhibition s’éclaire. La religion est pour lui un garde-fou contre l’interdit.

Il y a chez Mauriac cette archaïque trouille du père fouettard, ce qu’il appelle, la bouche en cul-de-poule, « la conscience en nous de la volonté de Dieu » ; « l’exigence de notre amour qui sait par expérience que le péché le sépare de celui qu’il aime. » Son Surmoi est tellement fort que Mauriac décrit ainsi « l’exigence de (sa) nature : le sentiment de la culpabilité, le besoin d’être pardonné. » Il a une régressive nostalgie de l’enfance : être à nouveau petit garçon, tremblant sous le regard du père. Mauriac n’a pas connu son père : faut-il voir un reflet de ce manque cruel dans l’expression de sa foi ? « Je ne me suis jamais dissimulé à moi-même ce désir de Dieu, ce besoin de Dieu, cet amour de Dieu qui, bien plus que la peur, seraient capable d’enfanter Dieu. » Si on le lit bien, Dieu n’existe que parce que l’on en a besoin.

Que cette religion du Père est loin de nous ! Je ne crois pas en Dieu, je n’en ai pas l’appétit. Je respecte les croyances sincères, et Mauriac était d’un monde ancien. Les jeunes croyants d’aujourd’hui n’ont pas sa foi. Ils cherchent, plutôt que le père, le grand frère qui les écoute tous et qui répond à chacun. Les dogmes reculent, comme les certitudes, la sincérité d’une expérience personnelle partagée importe plus.

Telle est la grandeur de l’âme humaine : aimer pour guider ; aider chacun à devenir lui-même. Nul besoin d’un Dieu pour cela. Si la croyance est nécessaire, qu’elle le soit pour ceux qui en ont nécessité. La force est de s’en passer, d’accepter son destin et le néant de la mort, l’éphémère de l’existence qui fait justement sa beauté. Tout n’est pas permis pour cela, car la liberté ne va pas sans responsabilité et la peur du châtiment est remplacée par l’image que l’on se fait de soi-même.

Mais pour cette seule parole de Mauriac, il lui sera beaucoup pardonné : « Que de fois l’ai-je ressenti moi-même, à la messe, devant un enfant qui venait de communier ! Que le Christ soit à la mesure du cosmos, je le veux bien et je m’en désintéresse ; mais qu’il vive dans cet enfant agenouillé devant moi, dont j’aperçois la nuque mince, et qu’il se confonde avec lui, et qu’il soit lié à ce petit homme par une ressemblance qu’un adulte a peine à concevoir, c’est la vérité incroyable à laquelle je crois et qui me bouleverse. »

François Mauriac, Ce que je crois, 1962, Grasset €15.90, e-book format Kindle 66 pages €5.99

François Mauriac, Œuvres autobiographiques, Gallimard Pléiade 1990, 1392 pages, €52.00

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Pissac inca

Le site inca de Pissac a été construit vers 1450 dans le style « inca provincial ». Nous nous y rendons en bus, par la route, pour éviter de grimper longuement. Il est établi entre 3400 et 3800 m d’altitude. Poussent encore les fleurs rouges appelées cantutas. On en trouve près de la fontaine aux trois bouches qui s’élève près de l’entrée du site. Devant elle, la falaise est creusée de centaines de tombes incas. Elles ont été presque toutes été pillées, dont une grande partie par un ancien conservateur du site qui revendait les poteries et les statuettes trouvées aux touristes ! Les morts étaient momifiés en position fœtale, symbole de la continuation de la vie : ainsi ils étaient entrés dans le monde par le ventre de leur mère, ainsi ils en sortaient dans le ventre de la terre.

Le quartier important est Intihuatan. Le sentier qui y mène, à flanc de falaise, est gardé par des tours. On l’atteint par le haut. Au centre s’élèvent les restes d’un bâtiment rond, construit autour d’une grosse pierre naturelle. A son sommet sont sculptées deux bites « pour amarrer le soleil » ; c’est le centre du temple consacré à l’astre du jour. La maison du prêtre du soleil est construite en style religieux, « inca impérial ». Au sommet du piton qui surplombe le site s’élève encore une construction en forme de tourbillon. Juan nous explique l’usage de la fontaine établie ici. L’eau, captée depuis la source et apportée par des rigoles de pierre, coule par une bouche qui servait aux visiteurs à se purifier. Deux pierres creusées de part et d’autre de la bouche sur le muret à hauteur d’homme, permettent de se tenir tandis que l’on place la tête et le torse nu sous la fontaine. L’eau, recueillie dans une vasque, coule ensuite dans les canalisations de pierre au bord des ruelles pour alimenter les terrasses cultivées à l’extérieur des murs, en contrebas. Cette eau, sortie de la terre mère, coulant au travers du temple solaire, est ainsi chargée du double sacré nécessaire à la fécondité ; elle va faire germer la terre pour que les récoltes poussent bien.

Juan nous explique un symbole inca courant, gravé ici, ce qu’il appelle « la croix carrée ». Chaque point cardinal reproduit les trois marches qui représentent les trois mondes (ciel, terre, souterrain).

A flanc de montagne sont installés quelques greniers en adobe. Ils sont gardés par deux tours rondes. Les terrasses sont toujours cultivées de nos jours, ce qui explique leur étonnant état de conservation. De l’autre côté de la vallée, sur la paroi d’en face, les terrasses sont différentes. Installées plus récemment, elles montrent que les techniques ancestrales ont été abandonnées. Pablito, organisateur par métier, s’en étonne avec une insistance qui me laisse dubitatif.

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Œuvres de Clément Rosset chroniquées

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Joseph Kessel

Admirable Kessel, il écrit sec, d’un stylo vif, allant droit au fait. Il a ce regard d’homme, viril et pudique, qui sait comprendre et jauger. Il suggère, sans insister ; il brosse à grands traits, raffine à petites touches, délicatement, et conclut sobrement pour que l’esprit travaille, que le cœur se remue.

Il aime l’héroïsme mais pas les matamores. Ses héros préférés sont des hommes simples, comme tous les autres, en général jeunes et fous amoureux de la vie.

  • Ils sont ces aviateurs qui rient le soir, au mess et vont risquer leur vie le jour dans des avions antiques poussés aux limites.
  • Ils sont ces pionniers d’Israël, venus de tous les coins du monde pour gratter cette terre hostile où l’on ne veut pas d’eux — leur terre, millénaire. La jeunesse sera fauchée en sa fleur durant trois générations, mais le flambeau demeure, tenace, tranquille, lumineux. On construira seulement des abris bétonnés et des chemins d’asphalte que l’on ne peut truffer de mines, pour la sécurité des enfants.
  • Ils sont ces capitaines français dans l’ancienne Syrie, diplomates et valeureux, devenus chefs de bande adorés.

La simplicité, la modestie, le courage, la générosité, l’absence de haine, la maîtrise des passions, le goût du travail accompli, la fraternité — tels sont quelques-unes des qualités des héros de Kessel. Ceux de chair et de sang qu’il a rencontrés dans ses reportages. Des hommes vrais, reproduits, non inventés.

Après cette guerre absurde des tranchées de 14, qui consomma tant d’hommes pour quelques arpents de boue, immobilisés par la force égale des puissances, il en revient à l’essence de l’homme. Kessel cherche à travers le monde la justification de l’existence humaine. Elle tient en quelques vertus : amour, devoir, espoir, ténacité. L’héroïsme est cette force intérieure jaillissante, irrépressible, qui se tempère de volonté, de prudence, d’intelligence et de ruse. La vie comme une folie qu’on canalise. Pour l’histoire, pour les frères, pour ces enfants qui jouent, même sous les bombes.

Admirable Kessel. Il sait dire l’essentiel : la beauté de l’humain et la puissance de la vie.

Je garderai longtemps en moi cette image de la ferme de Har Zion en Haute-Galilée, offerte dans Les fils de l’impossible, un reportage sur Israël en 1970 : « Deux tout petits garçons jaillirent (…) de la chambre voisine. Nus des pieds aux cheveux. Bronzés, Tannés. Effrontés. Insupportables. Merveilleux. L’un avait la figure barbouillée de sang. La peau de l’autre était lardée de ronces et d’épines. Cela devait être leur vêtement coutumier » 10–18, 1990, p.101.

Pour ces petits êtres, les héros ne seront jamais fatigués.

Je trouve très étonnant que Joseph Kessel, comme Simone de Beauvoir, ne soient pas réédités en Pléiade : il y a bien Blaise Cendrars et Marguerite Duras !

Joseph Kessel, Les fils de l’impossible, Plon 1970, 267 pages, occasion €0.34

Aussi en 10-18, 1990

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Descente vertigineuse vers Pissac

Le chemin muletier plonge brutalement vers la rivière par une faille dans la falaise rocheuse. Il est pierreux et poussiéreux, souvent glissant. Il serpente en courts zigzags que les mules ont parfois bien du mal à négocier. Leur chargement se prend à un arbuste et les déséquilibre. L’une d’elle est tombée sur le dos en faisant valser les bagages ; elle a du mal à se relever. Les muletiers ne font pas de sentiment : allez ! debout ! et ils remettent la bête sur le chemin à grands coups de bâtons. Mais ils ne lui rechargent pas les bagages tombés sur le dos, ils les répartissent sur les autres mules. Du haut, la descente apparaît vraiment « vertigineuse ». On aperçoit tout en bas l’Urubamba scintillant au soleil. Levant les yeux, je ne vois déjà plus le centre inca, caché dans par ressaut de la montagne. Les Incas étaient des militaires compétents qui savaient camoufler leurs établissements dans la nature. A la montée, on ne le voit qu’au dernier moment.

La ville de Lamay s’étend à nos pieds, de plus en plus proche. On entend le vrombissement des motos qui passent sur la route et le grondement des camions qui travaillent sur la lagune de sable en exploitation. A flanc de falaise, presque inaccessibles, Choisik nous montre deux trous au loin. Ce sont des tombes incas. Les morts voulaient sortir du monde habité et cultivé, reposer au cœur de la Pachamama, la terre mère, orientés vers le soleil levant, père de toutes choses.

Le restant de la descente est pénible aux pieds ; le chemin glisse, les chaussures serrent, le sol chauffe la plante des pieds, la poussière étouffe, le soleil éblouit. La rivière fraîche, en bas, nous apparaît comme une oasis. Il suffit de passer le pont, ce que nous finissons par faire. Des petits se baignent tout nus tandis que leurs mères lavent leurs vêtements avec le reste du linge. Un bus nous attend sous les eucalyptus pour faire les quelques kilomètres par la route qui nous séparent de notre destination : Pissac.

Nous dépassons la ville pour rejoindre 2 km plus loin l’hôtel Royal Inka. Fleurs, patio, construction très coloniale ; il y a même une piscine que Salomé teste aussitôt. Mais nous devons encore déjeuner, visiter les ruines et parcourir la rue artisanale. La journée est loin d’être finie et le repos du guerrier pas pour tout de suite !

Devant le bar, sous le dôme en plastique qui couvre le patio, sont installés un billard américain, une télévision avec ses fauteuils et une armoire à livres. Elle comprend beaucoup de poches en anglais et quelques livres militaires d’histoire du pays. Rien que du politiquement correct. La cheminée centrale a un foyer métallique en forme de figure inca. Le sol est pavé de galets ronds de rivière. Plusieurs plantes vertes égaient les angles, des fougères en pot tombent des vasques suspendues. Au mur sont accrochées des épées espagnoles et des haches indiennes.

Le repas se compose d’avocat sauce citron vert, de steak très cuit accompagné de grosses frites, de haricots verts et du sempiternel riz, enfin de salade de fruits (banane, papaye, pomme, raisin). Surprise : le café est bon, ce n’est ni ce concentré amer, ni ce jus international que l’on trouve trop souvent.

Un groupe de 15, c’est beaucoup. Quand Choisik donne ses instructions, il y en a toujours un qui parle ou n’écoute pas. Les rendez-vous prennent plus de temps, on attend toujours quelqu’un. En contrepartie, on a plus de chance de trouver des gens avec qui l’on a quelque affinité.

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Tarun Tejpal, Loin de Chandigarh

L’auteur de ce roman indien contemporain est journaliste, éditeur d’un magazine d’investigations. Cette première œuvre est du format fleuve, style légué par les Anglais qui en raffolaient. A l’indienne, il effectue une tentative (avortée avec humour) de brasser toute l’histoire de l’Inde moderne. En fait, il se focalise sur l’amour et le sexe (autres ingrédients indiens traditionnels). Il cherche à savoir lequel des deux est le ciment le plus fort entre deux êtres. Et, à l’indienne encore, tout le développement consistera à montrer que cette distinction binaire est fumée d’Occidental parce que les deux sont liés indéfectiblement, dialectiquement…

L’histoire a des difficultés à démarrer ; elle aura des difficultés à finir. Mais, entre les deux, c’est un festival d’observations détaillées sur la flore et la faune de l’Inde, humains inclus. Le lecteur se délecte de finesse psychologique sur les intellos, les arrivistes, les commerçants, les gens du peuple, la rue, les couples, les haines ethniques, religieuses, de castes… Un chapitre d’anthologie conte les tribulations d’un chauffeur de vieux bus et de son aide, jamais sortis des montagnes, qui déménagent l’auteur à Delhi. Un autre détaille l’enquête sociologique d’une intellectuelle de la capitale sur les pratiques de masturbation masculine. C’est à mourir de rire.

Le fil conducteur est l’amour-sexe qui unit le conteur, journaliste alimentaire et écrivain rêvé, et sa femme Fizz, rencontrée alors qu’il était étudiant. Lui est hindou, elle musulmane : une union d’horreur dans l’Inde contemporaine, jamais remise de la grande partition du Pakistan ! Ce nord du pays-continent, qui s’est déclaré « pays des Purs », a quitté l’Inde-mère pour s’ériger en fils puriste, acariâtre et moralisateur. Après quelques millions de morts par massacres dans les années d’épuration religieuse de part et d’autre de la frontière, le statu quo n’est depuis qu’une paix armée. Son ombre maléfique plane toujours sur la société un demi-siècle plus tard. Chacun se raccroche à son groupe pour faire avancer ses petits intérêts. L’auteur botte en touche lorsqu’il « découvre » des carnets de cuir fauve dans une maison restaurée des contreforts himalayens : une Américaine blanche est venue vivre là, avec toute l’ambiguïté d’une transgression d’ethnie, de religion et de caste !

C’est donc le miroir du couple d’aujourd’hui dans le couple d’hier qui est le ressort du livre. Une dialectique, là encore, qui place l’Inde non pas au cœur de Delhi la capitale, mais dans cet entre-deux agréable des premières montagnes vers le nord, cette Kumaon où je suis allé et dont je témoigne qu’il fait bon vivre loin des touffeurs et des arrivismes du centre. C’est là que va se nouer le drame, là qu’il se dénouera. Avec pour instruments les corps sensuels et pour résultat l’exploration en long et en large de cette vie physique, une étape parmi d’autres des réincarnations successives de l’être.

Original, truculent, érotique, ce long roman demande du temps pour bien le lire. Le lecteur ne se contentera pas de quelques pages à la fois, sous peine de perdre le fil. Comme Proust, Tejpal se lit à longues goulées d’une soixantaine de pages au moins. Ce qui, notons-le, n’est pas un mince compliment, même s’il s’arrête là.

Tarun Tejpal, Loin de Chandigarh (The Alchemy of Desire), 2005, Livre de Poche 2008, 692 pages, €9.10 e-book format Kindle €8.99

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