
Le journaliste historien, président du prix Albert-Londres durant 21 ans, est décédé en 2007 à 87 ans. Il entre en janvier 1942 à 21 ans au quotidien maréchaliste de Bordeaux, La Petite Gironde. A la même date, Amouroux adhère au réseau Jade-Amicol, groupe de résistance rattaché à l’Intelligence Service britannique et fondé par un officier du Deuxième Bureau et un père jésuite. En août 1944, il devient journaliste à Sud Ouest, nouveau quotidien remplaçant La Petite Gironde. Il a vécu cette période comme jeune acteur, avec ses contradictions et ses contraintes. Henri Amouroux est surtout connu pour La Grande Histoire des Français sous l’occupation, parue dès 1976, et dont 40 millions de pétainistes est le tome 2, juin 1940-juin 1941.
Il lui a été reproché quelques indulgences envers le régime de Vichy mais, l’ayant vécu de l’intérieur comme observateur journaliste, il était mieux à même de juger des nuances selon les époques. Il a d’ailleurs corrigé dans les réimpressions certaines remarques trop bienveillantes. S’il fallait résumer son propos, on pourrait dire que le maréchal Pétain a été immensément populaire parmi la population française durant à peu près une année : depuis l’Étrange défaite jusqu’à la rencontre de Montoire avec Hitler et « l’entrée dans la collaboration ». D’où le titre : 40 millions de pétainistes.
Philippe Pétain, né en 1856, était déjà au bord de la retraite, à 58 ans, lors du déclenchement de la guerre de 14. Il n’était que colonel et, en quatre ans, est devenu maréchal. S’il avait été, comme son élève Charles de Gaulle, un marginal dans une armée très conventionnelle et bourgeoise, il a 84 ans en 1940. Bien que physiquement solide, il a les fatigues de la vieillesse, tout comme Trump qui aura le même âge à la fin de son actuel mandat. C’est un homme du siècle d’avant, issu du monde paysan. Il aime la terre, le travail concret, la morale traditionnelle. Il n’a pas la foi et, pour lui, le catholicisme est culturel ; il donne une assise morale et une discipline comme l’armée à la société. D’où son goût pour les scouts, les mouvements de jeunesse, la Légion, la régénération de la France.
Poussé au pouvoir sans vraiment le vouloir, il est le Père dans les bras duquel le peuple déboussolé se réfugie en cas de crise. Or la défaite en quelques semaines de la plus grande armée d’Europe, suivie par un exode massif et meurtrier devant des adolescents sportifs, volontiers torse nu au soleil de juin, sidère la population française qui n’avait jamais vu ça. C’est pourquoi la ferveur a accompagné l’Armistice, la bonne volonté la révolution nationale, la consolation le maintien d’une armée réduite prête pour l’avenir. L’Assemblée nationale vote la dictature en faveur de Pétain par 569 pour et 80 contre, socialistes compris. Les enfants des écoles écrivent au Père la nation comme on écrit au Père Noël. Saint Pétain voyage parmi le peuple non-occupé de France et les foules sont en liesse : une décompensation du réel, réfugiée dans les étoiles sur la tête chenue.
Ce n’est pas un fascisme, à l’imitation de l’italien ou de l’allemand, pas un embrigadement à la communiste, mais un régime autoritaire catholique à la Franco. Les croyants sont ravis de voir que le maréchal vilipende le matérialisme hédoniste où la société s’est enlisée depuis les années 20, et qu’il veut rendre à la société l’armature morale et spirituelle qui s’est délitée. « Tout était pourri dans la France, écrit Victor Dillard à son curé, il n’y avait pas de respect, pas d’autorité, pas d’esprit de sacrifice ; mais surtout pas de foi ». Tout est dit alors, qui est redit aujourd’hui par les Zemmouriens bobos et les rassemblés nationaux popu, adepte de la révolution nationale du même nom. Dieu, famille, patrie est le slogan national qui remplace le républicain. Pétain ôtera Dieu, auquel il ne croit pas, par lui substituer le travail, acte concret de l’homme sur sa terre.
L’ornière habituelle des justifications est une tentation trop grande. La faute serait à chercher du côté de la gauche et des congés payés, le maréchal serait devenu dictateur « malgré lui », il aurait agité le mirage d’une démocratie « alternative », fondée sur l’illusion d’une gouvernance « technocratique » transcendant les idéologies, vouée à engendrer un rétablissement économique malgré la ponction allemande, encensé par la belle histoire de la propagande, tout en promouvant un « renouveau spirituel ». Ces arguments demeurent. C’est Vox en Espagne qui évoque ainsi de nos jours le régime de Franco ; ce sont les autoritarismes sud-américains qui se multiplient sur l’exemple de Trompe, qui se donnent les mêmes justifications. Pétain se laissera manipuler par Pierre Laval, tout comme Trompe par son vice, Vance.
Le livre de journaliste est très vivant, très documenté, citant ses innombrables sources, dont beaucoup de lettres concrètes. C’est un plaisir de le relire, un demi-siècle après sa parution, alors qu’une nouvelle « crise » d’ampleur menace le monde, l’Europe, la France. Les illusions de la Révolution nationale à venir sont à mesurer avec les illusions perdues de la Révolution nationale pétainiste. 40 millions de pétainistes en 1940, combien en 2027 ? La moraline catholique ou écologiste envahissent insidieusement les ondes, les dénonciations les réseaux sociaux, le conformisme et le moutonnisme les comportements. La France semble prête pour un nouveau Pétain, homme ou femme. Réviser son histoire ne sert pas seulement pour le bac.
Henri Amouroux, 40 millions de pétainistes – La grande histoire des Français sous l’Occupation tome 1 – 1939-1941, Bouquins Robert Laffont 1997, 1025 pages, €29,00
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