Wendy Walker, Emma dans la nuit

Les sœurs Tanner ont disparu. Les deux adolescentes américaines avaient 17 et 15 ans. Dans ce roman policier psychologique l’auteur, avocate du Connecticut, décortique la psychologie de la mère narcissique qui contamine ses filles. L’agente du FBI, elle-même fille de narcissique, a du mal à se dépêtrer de cette emprise et se trouve impliquée plus que nécessaire dans cette affaire qui dure. Car, cinq ans après, aucune des filles n’a été retrouvée…

C’est alors que se produit le coup de théâtre : Cass, la plus jeune, sonne un matin à la porte de sa mère. Etonnement, drame. Commencent alors quelques jours fiévreux où chacun se demande où est la grande sœur, pourquoi elles se sont toutes deux enfuies, qui les a aidées ou enlevées. Cass décrit une île où elles étaient séquestrées, la grossesse d’Emma qui l’a fait fuir en refusant de donner le nom du père, la première tentative sans lendemain de la cadette pour revenir, sa séduction du pilote du hors-bord qui les ravitaillait pour s’enfuir définitivement. Mais pourquoi revenir chez maman avec qui elle était en conflit, et pas chez papa qui l’aime plus que tout ?

Le psychiatre Abigaïl, qui a fait sa thèse sur mères et filles narcissiques, met en doute le récit trop construit de Cassandra la cadette, dont le prénom est destiné à annoncer le pire. La famille est dysfonctionnelle. La mère narcissique divorcée du père de ses filles mais qui en a obtenu la garde est remariée à un adorateur qui commence à aller chasser de plus jeunes ; son beau-fils obsédé de sexe tournait autour d’Emma dès qu’elle a eu 13 ans avant de draguer sa belle-mère au moment d’aller à l’université. Mais ce n’est pas lui qui a pris des photos d’Emma à 15 ans, seins nus, postées sur les réseaux sociaux.

Le récit de Cass ne colle pas, tout se complique de plus en plus. Puis le FBI découvre l’île en question, qui existe bel et bien parmi les centaines du Maine. Mais pas d’Emma ni de ravisseurs… Que s’est-il vraiment passé pour expliquer la fuite des deux filles en même temps, la séquestration durant cinq ans, le retour de Cass seule ?

Ecrit d’un ton plat comme un rapport au procureur, ce roman intéresse surtout par sa construction, très habile et qui monte en puissance. La psychologie du narcissique semble être la maladie du Yankee, élevé dans une société de l’apparence où il s’agit sans cesse de réussir mieux que les autres par sa beauté, ses atours, son intelligence ou sa ruse. Au lycée, en amours ou en affaires, il faut mettre en spectacle qui l’on est pour avoir ce qu’on veut. Les sentiments vrais sont mis sous le boisseau. Sous forme d’intrigue policière, le message sonne haut et clair : « chacun ne voit que ce qu’il veut voir ». L’autre le répète maintes fois.

Et le final est un ébahissement. Tout s’emboite mais rien n’était prévisible. Mal écrit mais bien construit, Wendy Walker se laisse lire et donne à réfléchir.

Wendy Walker, Emma dans la nuit, Sonatine 2018, 312 pages, €21.00 e-book format Kindle €14.99

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Patrick Buisson, La cause du peuple

Les années Sarkozy ont passé et le citoyen a l’impression que c’était dans l’autre siècle. Il faut dire que les années Hollande ont été pires. Dans ce gros livre qui mêle chronologie et philosophie, Patrick Buisson règle ses comptes avec Nicolas Sarkozy mais montre qu’il déteste viscéralement la gauche. « Toujours j’avais contesté à la gauche le droit qu’elle s’arroge de définir les termes de la légitimité, de fixer les limites du pensable et de l’impensable, du dicible et de l’indicible » p.10.

Passons sur Nic Sarko, son cas est réglé en quelques phrases qui touchent juste : « Tout le temps qu’il avait été au pouvoir, Nicolas Sarkozy n’avait jamais eu pour conviction que son intérêt instantané et, son intérêt changeant, il n’avait jamais cessé de changer d’idées en y mettant toute l’énergie de ces insincérités successives » p.16. Ce narcissique ambitieux qui veut qu’on l’aime est et reste hors-sol, aussi brillant et aussi fade qu’une tomate hydroponique : « Plante aquatique au développement tout en surface médiatique, Nicolas Sarkozy se savait dépourvu de racines » p.21. Ce pourquoi il n’a eu aucune stratégie pour le peuple de France mais seulement une tactique pour gagner le pouvoir. La pratique de la triangulation récupère les idées et les symboles des autres pour séduire, non sans contradictions, tel « un trader de la politique » p.39.

Plus intéressante est la vision du monde sous-jacente portée par Patrick Buisson et qu’il a cru un moment pouvoir insuffler au président : celle de la droite traditionaliste. Foin de l’internationalisme abstrait où la gauche sans frontières rejoint curieusement le monde sans barrières de la droite affairiste, l’identité nationale redevient la grande préoccupation du temps : « la souffrance de la sous–France ». « Elle n’est pas, contrairement à ce que raconte la gauche, rejet de l’autre, mais refus d’une dépossession de soi et de devenir autre chez soi » p.52. Les races existent, malgré la doxa de gauche, car la Halde et SOS racisme les ont rencontrées : « Ce n’est pas la pauvreté qui interdit d’accéder à la réussite ou à l’emploi, mais uniquement l’origine ethnique et le sexe des individus. Voilà que les races, déniées par les scientifiques en tant que fait biologique, resurgissent comme fait social au nom d’un antiracisme qui réfutait l’existence même des races » p.41. Pas faux… Que la gauche balaye donc devant sa porte avant de se précipiter pour faire la leçon.

« À l’ère de la communication, ainsi que l’avait pressenti Antonio Gramsci, la relation de domination ne repose plus, en effet, sur la propriété des moyens de production. Elle dépend de l’aliénation culturelle que le pouvoir est en mesure d’imposer via le réseau de représentation qui double le réel et détermine ce qu’on doit ou ne doit pas savoir et penser de la réalité » p.131. Par exemple, en 2005, « s’il y avait mouvement social, c’était dans le sens où une micro-cité violente défendait par délégation le double système d’économie souterraine et d’économie parallèle qui, avec la manne de l’argent public et la rente des aides sociales, fait vivre les cités. Les ‘territoires perdus la république’ avaient fait jusque-là l’objet d’une concession implicite de la part de la gauche comme de la droite dans le cadre d’une sous-traitance mafieuse. Le non-droit ne perdurait dans ces zones que par ce qu’il recouvrait un non-dit » p.61. Plutôt que l’autorité d’Etat via la police, acheter la paix sociale par « les aides » ressort de ce côté américain détesté : « Les formes de manipulation et d’assujettissement plus enveloppantes et plus insidieuses qui trouvent leurs modèles inconscients dans l’emprise maternelle sont désormais jugés plus performantes et donc préférables aux anciennes formes patriarcales de domination » p.133. Pas faux non plus. Mais le voulons-nous ainsi ? A-t-on voté pour ?

C’est bien contre l’américanisation du monde que s’insurge Patrick Buisson. Au lieu de toujours en revenir à Sarkozy pour se venger, il aurait pu en élaborer une théorie. Ledit Sarkozy « s’érigea en référent ultime de l’individu tout-puissant qui ne supporte ni carcan ni contrainte et ne s’accomplit que par la réalisation de son désir » p.84. La caricature ultime en est Trump, ce paon bouffonnant gonflé de son ego et qui gouverne par le verbe en reconstruisant la réalité telle qu’il la veut.

Buisson se veut anti individualiste, antiaméricain et anticapitaliste – donc antimoderne. « Une convergence souterraine réunit les antimodernes, qu’ils soient catholiques, contre-révolutionnaires ou proudhoniens. Elle s’exprime dans l’idée de société organique, de justice distributive et commutative et dans un même refus du peuple atomisé, livré à la domination absolue de la bourgeoisie financière et industrielle » p.228. Marxisme, libéralisme, capitalisme, socialisme : même combat ! Buisson, lui, combat tout ceux-là. Il est pour la communauté, pas pour la sociabilité ; pour l’organique de la naissance pas pour le contrat social ; pour l’enracinement au pays pas pour le hors-sol cosmopolite. Il appartient à ce courant de « droite légitimiste » théorisé par René Raymond jadis, qui n’a jamais accepté la Révolution française ni les idées des Lumières. Pour ce courant, le monde ne change pas, il croit comme une plante ; l’industrie qui déracine de la terre est l’ennemie ; les nouvelles technologies qui exaltent l’individu, l’enfer. « Le capitalisme consumériste a su utiliser l’énergie destructive des contestataires pour délégitimer et démanteler toutes les digues institutionnelles et civilisationnelles susceptibles de faire obstacle à son expansion » p.233. Buisson cite Pier Paolo Pasolini qui en appelle à l’église contre la consommation ! Il aurait pu en appeler aussi à nombre d’écolos qui veulent revenir à la terre et aux valeurs de lenteur et de respect qu’elle est censée enseigner.

L’idéologie multiculturaliste venue des États-Unis exige un corps social sans aucune identité propre afin de pouvoir juxtaposer comme autant de cubes multicolores d’un jeu de bébé les identités particulières présentes au hasard un moment donné. « On choisirait dorénavant son identité passagère et sa communauté d’appartenance comme on choisissait un forfait d’opérateur téléphonique ou un fournisseur d’accès Internet, mais avec l’option de résiliation instantanée. L’homme, devenu autoentrepreneur de lui-même, ne rencontrerait plus d’obstacles à son autofabrication au sein de la société de l’indétermination » p.341 Exemples : Michaël Jackson, l’utopie transhumaniste, l’univers tactique des fake news et rose du performatif trumpien. D’où l’abominable « contrainte » de l’assimilation, d’où ces « droits » offerts à la moindre minorité ethnique ou sexuelle, d’où ce diktat de l’ONU contre la loi française interdisant le voile dans l’espace public, d’où cette immigration acceptée et encouragée au nom de l’universel social, moral et marchand. Au contraire, pour le courant traditionaliste, culture et patrimoine expriment l’identité ; ils sont supérieurs à la politique ou à l’économie.

« Entretenir la culpabilité coloniale à longueur de récits, démissions, de films, de reconstitutions historiques biaisées, avait été sans conteste été le plus sûr moyen d’enfermer les jeunes de l’immigration dans une culture de l’excuse qui les dispensait du moindre effort, tout en attisant en permanence un racisme à rebours qui ne demandait qu’à sourdre » (…) « Il s’agissait, à travers cette entreprise de culpabilisation collective, de faire accepter une immigration de peuplement comme la juste réparation des crimes du colonialisme due aux peuples anciennement assujettis » p.266. Buisson combat « le souverain poncif qui voulut que la France eût été toujours été une terre d’immigration, alors qu’entre la chute de l’empire romain et le milieu du XIXe siècle, le socle de la population française était resté pratiquement identique pendant près de 1500 ans en l’absence de flux migratoires quantitativement significatifs (…). L’arrivée d’une immigration européenne entre 1850 et 1950 ne modifie pas sensiblement la donne » p.251. Sur 3,5 millions d’immigrants italiens entre 1870 et 1940, selon Pierre Mirza, près des deux tiers n’avaient pas voulu s’intégrer et sont repartis.

Effet du capitalisme et de la lâcheté politique : « Le recours à la main-d’œuvre immigrée créait un profit qui allait essentiellement aux entreprises (bas salaires, restauration des marges, désyndicalisations du salariat), tandis que les coûts d’intégration (formation, éducation, sécurité) et les coûts sociaux (santé, logement, aides et prestations sociales) de cette main-d’œuvre était à la charge de la collectivité » p.371. D’où le toujours plus d’impôts, payés par le toujours moins d’assujettis : la classe moyenne en a marre et se radicalise.

Quand les sociétaires n’ont plus de langage commun, ils vivent dans l’entre soi : les riches vivent en ghetto tout comme les pauvres, mais à Neuilly plutôt qu’à Sarcelles. Quant aux musulmans qui sont heureux de vivre en France, le progressisme de gauche les blesse : « Le mépris que leur inspire la société française, jugée à la fois apostate et décadente, est pour beaucoup dans leur refus croissant d’intégrer la communauté nationale. De la banalisation de l’avortement à la légalisation du mariage gay, de l’exaltation du féminisme à la marchandisation de la maternité, de la dévalorisation de l’autorité masculine à la proscription des vertus utiles, de la théorie des genres à l’ABCD de l’égalité, de l’obscénité à la pornographie télévisuelle, les musulmans se sentent et se disent agressés en permanence dans leur être de croyants comme dans leur identité la plus profonde par nos lois et nos mœurs » p.320. Une identité affirmée ne permettrait-elle pas de mieux intégrer ceux qui le veulent ? « Le moment n’est-il pas venu de conclure que ni le vide de la laïcité, ni le trop-plein de la société de marché, n’offrent d’alternative crédible face à l’islam ? » p.321. C’est bien la honte du socialisme de parti en France de n’avoir pas eu la moindre idée sur le sujet.

L’article 58 Convention européenne des droits de l’homme permet la dénonciation unilatérale de cet article 8 honni qui donne « droit » à une vie familiale ; des clauses dérogatoires sont possibles comme le Royaume-Uni, Danemark, Irlande l’ont choisi. Pourquoi pas la France ? Car, « avec la combinaison pour la première fois dans l’histoire d’un vieillissement démographique, d’une immigration de peuplement et d’une recherche frénétique du bien-être, l’explosion économique et l’implosion politique de notre prétendu modèle social sont inéluctables » p.436. Sauf à ce que les politiciens avisés prouvent le contraire. Macron le tente mais aura-t-il le temps de voir les fruits qu’il attend mûrir ?

Il faut lire Patrick Buisson car les idées qu’il défend emportent l’adhésion de ceux que les « experts » appellent les populistes. Retrouver ses racines, affirmer son identité historique, faire une pause dans le grand chambardement de la mondialisation et du métissage de tout avec tous : ce sont les grandes causes du siècle. Elles touchent tous les pays – même les Etats-Unis ! Refuser de les considérer c’est faire l’autruche qui se cache la tête dans le sable. Les bobos y sont experts, du moment que leur petit confort n’est pas troublé, mais tous les citoyens auront à se prononcer lors des élections futures. Si les politiciens raisonnables ne prennent pas en compte cette insécurité culturelle, en plus de l’insécurité sociale et physique, les extrémismes l’emporteront – dans une grande vague comme celle des années 30, conséquence de la crise de 1929, tout comme les conséquences de la crise de 2008 le menacent.

Les références des pages sont celles de l’édition originale 2016.

Patrick Buisson, La cause du peuple – l’histoire interdite de la présidence Sarkozy, 2016, Perrin Tempus 2018 (édition augmentée), 640 pages, €10.00 e-book Kindle €11.99

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Martha Grimes, Le crime de Mayfair

Quand les filles portent une écharpe, l’irrésistible tentation est de les étrangler avec. C’est un peu la leçon de ce roman policier so british écrit par une Américaine. Une fille qui faisait du stop est retrouvée morte au coin d’un bois de Devon ; le chauffeur routier ne l’a pas tué, il l’a déposée devant témoin près de la station-service. Un an plus tard, une autre jeune femme est retrouvée morte au coin d’un pub londonien ; le dernier client bourré qui l’a vue lui a peut-être fait son affaire vu qu’il ne voulait pas l’épouser, mais les preuves manquent.

Le commissaire Jury de Londres, flanqué du commissaire Macalvie du Devonshire, vont avoir fort à renifler et à interroger pour débrouiller l’écheveau enchevêtré des raisons et mobiles possibles, dans la capitale et en province. David le londonien joue l’ivrogne dandy mais ce n’est qu’un masque. Sur le domaine, la famille joue la douleur toujours vivace d’avoir perdue Phoebe, jeune blonde d’une dizaine d’années un an plus tôt à Londres.

Mais pourquoi la petite fille a-t-elle couru hors de la maison, à dix heures du soir, sans faire attention aux voitures ? Qui donc conduisait le véhicule qui l’a renversée et qui ne s’est arrêté que plusieurs centaines de mètres plus loin, près d’une cabine téléphonique ? Quels sont les liens entre tous ces gens ? Y a-t-il un tueur en série prêt à recommencer ? Une autre femme menacée ?

L’ami Melrose Plant, gentleman qui aide volontiers la police, ne sert dans ce roman pas à grand-chose, sinon à apporter un peu de suspense et d’humour. Il sonde les cœurs à défaut des reins, mais loge surtout dans une auberge explosive où sévissent les Warboys. Toute la famille est loufoque, excitée et d’une maladresse insigne. Même le chien est caractériel. Jury quant à lui, est en butte à la locataire du dessus, une danseuse nue de cabaret qui veut absolument lui faire rompre son célibat bienheureux.

Et brutalement la fin se précipite, le puzzle se met en place… jusqu’au retournement final. Car qui l’on croit n’est pas le bon.

L’intrigue de ce roman est tordue et peu convaincante mais la quête pleine d’humour vaut bien qu’on le lise.

Martha Grimes, Le crime de Mayfair (I am The Only Running Footman), 1986, Pocket policier 2002, 285 pages, occasion, €0.79

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Le prochain krach en octobre ?

1929, (…) 1987, 1998, 2001, 2008… Tous les dix ou douze ans un krach imprévu survient, venu de nulle part, anticipé par personne ou seulement par ceux qui crient au loup pendant des années et ont un fois sur dix ans raison. Or c’est dans la panique que l’on fait les meilleures affaires parce que la raison est lâchée et que tout le monde crie sauve-qui-peut. Mais il n’y a jamais urgence à intervenir car une panique s’étend par vagues comme un incendie et qu’elle ne s’éteint pas de suite, pas avant que les « mains faibles » aient éradiqué jusqu’à la dernière trace de risque en vendant tout ce qui leur est possible. Trump trompe les Etats-Unis en déclenchant une suicidaire guerre commerciale (surtout à ses alliés) et booste artificiellement la croissance par des baisses massives d’impôts – au détriment de l’équilibre budgétaire et de l’endettement d’Etat. Mais Trump s’en fout, il ne joue qu’à court terme : les élections à mi-mandat puis sa réélection dans deux ans –– et que crève l’Amérique du moment que la Vérité qui est la sienne, l’histoire qu’il se raconte, est crue par les gogos.

Nous vivons dans un monde tragique. Contrairement au monde platonicien où tout est dans l’ordre – hors du monde – le monde tragique est mi-figue mi-raisin, toujours. Il n’y a pas « d’autre monde possible » ni de Dieu salvateur, ni de souverain Bien, ni de Loi de l’Histoire, ni de Vérité qui n’attend que d’être « révélée » comme si elle existait déjà, sous-jacente : il y a au contraire l’infini complexité du monde naturel et des profondeurs humaines. Le pire et le meilleur – toujours. Le yin et le yang, mêlés, ce petit point de couleur opposée dans la virgule de l’autre. Le tragique est notre monde ; le monde des Idées (de Platon, de Hegel, de Marx et des marxistes, du Pape et des croyants de la finance) n’est pas le monde réel mais le monde rêvé.

Si la crise financière a été si grave et si longue depuis 2007-2008, qu’un moment rien n’a valu plus rien, c’est à cause de la croyance souveraine en la Vérité en soi, la Modélisation et la Sophistication.

La vérité

Lehman Brothers, la banque qui a fait la retentissante faillite dont on fête les dix ans ces temps-ci et qui a déclenché la panique financière globale en quelques semaines dans le monde entier, a fait comme toutes les entreprises : elle a parqué des engagements dans le hors-bilan. Enron avait fait pareil (ce pourquoi elle a elle aussi fait faillite en 2002) et cela continue. Pourquoi ne pas changer le modèle comptable ? Pourquoi croire tellement en la Vérité – la transparence, la confession publique, le grand déballage pipole à l’américaine – qu’il faille autoriser que certaines dettes ne figurent pas au bilan et évaluer en comptabilité tous les engagements à terme au seul prix de marché instantané ? Cela fonctionne tant qu’un marché fonctionne ; mais quand il n’y a plus que des vendeurs (dans les situations de panique) le meilleur actif ne « vaut » plus rien ; il n’a « pas de prix » parce que personne n’est capable de proposer un quelconque prix – personne ne veut acheter ! La Vérité platonicienne n’a que faire des pauvres larves qui se traînent sur le sol : pas de prix, pas de valorisation – et que tous les Lehman du monde fassent faillite du moment que la Vérité comptable et immuable rayonne.

Les modèles mathématiques

Se souvient-on encore du fonds LTCM, en faillite virtuelle en 1997 avant que la Fed n’appelle à la rescousse un pool de banques (dont Lehman…) pour le sauver ? Ce fonds qui spéculait sur l’avenir avec un effet de levier colossal avait été fondé par des prix dits « Nobel » d’économie et était alimenté de modèles mathématiques qui tournaient dans de jeunes têtes bien pleines. Sauf qu’un modèle n’invente rien : il ne sort que ce que vous lui avez entré, la moulinette en plus… Or, rien de ce qui est humain n’obéit aux lois impeccables de la physique – ce pourquoi on désigne les sciences en question d’« humaines ».

Si vous entrez dans un modèle des données passées, il vous sortira la probabilité que le passé ressemble à l’avenir – jusqu’à ce qu’une aile de papillon engendre un cyclone (ce qu’on appelle par euphémisme les « queues de distribution »). Le risque est très peu « probable » mais, lorsqu’il survient les 1 % du temps calculé, vous le subissez à 100 % ! Où a-t-on modélisé le comportement de foule et la panique des marchés ? Si, chez les analystes, le risque disparaît si volontiers qu’ils projettent à l’infini le taux de croissance long terme évalué aujourd’hui (oui, à l’INFINI !) – dans le monde réel, humain, qui a une fin, le risque existe. On ne fait pas boire un âne qui n’a plus soif, mais un analyste ou un modélisateur, si. Il a « raison » puisque le calcul le démontre – et que tous les Lehman du monde fassent faillite du moment que le Modèle mathématique immuable rayonne et que les procédures de théoriques sont rigoureusement appliquées.

La sophistication financière

L’économie, au fond, c’est assez simple : faire avec ce qu’on a pour produire plus que les éléments épars. Mais l’économie est trop simple, trop vulgaire de bon sens pour les sectateurs de Vérité armé du Modèle mathématique. Tout est calculable, disent-ils, et du moment que tout est Vrai (transparent, étalé, disséqué, oublié à force d’être sous votre nez) – rien de faux ne peut arriver. Tous les établissements financiers (banques, assurances, fonds de pension) qui détiennent des actifs ont procédé à des échanges de ces actifs par swaps et autres opérations à terme ; à de la titrisation de prêts plus ou moins risqués, au mélange dans des produits sophistiqués des risques pour offrir une façade acceptable ; à des ventes et des couvertures de ces mêmes produits dans un sens et dans l’autre.

Tout cela théoriquement se calcule, volatilité historique et risque instantané, perte maximum probable. Avec cela, on se croit invulnérable. Voire… comme les opérations sont complexes, très nombreuses et conclues pour des années, toute situation de panique fait entrer dans le brouillard. Plus personne ne sait qui a quoi et qui doit quoi à qui. Il y a pour des années de cadavres dans les placards, subprimes, asset-backed security (ABS), Special Purpose Vehicle (SPV), Special Purpose Company (SPC), Structured Investment Vehicle (SIV), Asset-backed security (ABS), Residential Mortgage Backed Securities (RMBS), Commercial Mortgage Backed Securities (CMBS), Collateralised debt obligation (CDO), Collateralised Bond Obligation (CBO), Collateralised Loan Obligation (CLO), Collateralised Commodity Obligation (CCO), Collateralised Fund Obligation (CFO),    Collateralised Foreign Exchange Obligation (CFXO), Whole Business Securitisation (WBS), etc. Trop compliqué, trop répandu, trop abstrait. Il suffit de seulement 8 % de l’actif en réserve pour obtenir des agences la meilleure notation AAA…

Une grande banque française que je connais bien, farcie de tête d’œuf formatées aux seuls maths dans leur courte existence, ne craignait pas d’affirmer que leur « modèle des spreads de swap » avait « recours à un modèle de corrections d’erreurs qui permet de distinguer les tendances de long terme des chocs court terme éphémères. » Et d’assurer, un peu plus loin dans le texte que « la modélisation offre une robustesse et un pouvoir prédictif élevé. » Certes… quand toutes choses sont égales par ailleurs. Ce qui justement n’est jamais le cas dans les périodes de panique mais qu’importe – et que tous les Lehman du monde fassent faillite du moment que la Sophistication raffinée de la finance rayonne.

Vérité, Modélisation et Sophistication sont la rançon de la Raison pure, ce tropisme platonicien qui sépare le souverain Bien (toujours hors du monde, dans l’abstrait des idées) de la dégradation réelle, concrète, terrestre. A long terme ? « Mais nous serons tous mort ! » s’écriait John Maynard Keynes. Lui, au moins, était un économiste qui avait compris que la science humaine n’est pas mathématisable de part en part et que subsistera toujours cette incertitude du risque : justement parce que nous sommes mortels et que nous n’avons pas le temps. Keynes fut l’un des rares économistes à être devenu riche en investissant personnellement en bourse. En 1929, il a élaboré sa fameuse Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie que tout le monde cite encore sans probablement l’avoir lue.

L’excès de dettes pourrait engendrer une panique, donc un retrait de tous de tout, et un krach. Pas l’équivalent de 1929 ou de 2018, qui n’a lieu semble-t-il qu’une fois par siècle, mais quand même. Et avec le paon gonflé d’ego à la tête de la (pour l’instant) première puissance mondiale, le risque croit très fort. Soyez-en avisé !

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Vera Caspary, Etranges vérités

Cinq romans policiers américains sur le mensonge et l’ambigu, au pays où la vérité n’est que ce que les gens croient. Vera Caspary, née en 1899 et fille d’immigrés juifs venus de Russie, devient publicitaire avant d’écrire des romans policiers. Laura sera, à 46 ans, son grand succès, adapté à l’écran par Otto Preminger qui en fait un film d’atmosphère avec Gene Tierney.

Laura est un personnage façonné par le regard des autres, son amant, son mentor et le policier chargé d’élucider sa mort. Elle a été découverte tuée d’un coup de feu en plein visage. Est-elle la « vraie » Laura ou seulement une image ? Le personnage n’apparaît vrai que selon le regard que l’on porte sur lui et le meurtrier, l’amant, les amis, le policier s’y laissent prendre. L’intrigue vise à déstabiliser justement l’idée qu’on s’en fait !

Bedelia, à mon avis le meilleur roman des cinq, brosse le portrait d’une femme mythomane qui change de personnalité comme d’apparence et chasse les maris. De petits mensonges en omission, son dernier mari, qui l’aime, devient soupçonneux. La confondre n’est pas aisé car elle use de toutes les ruses du sexe et de l’affection. Qui est la « vraie » Bedelia ? Et qu’est-ce donc que « la » vérité ? Est-elle utile ou l’illusion suffit-elle pour vivre heureux ? N’est-elle que le regard des autres ou faut-il en appeler à Dieu et à la morale dans l’absolu ? Paru tout d’abord en feuilleton, le roman pèche par quelques longueurs où l’histoire se délaye mais reste passionnant par son portrait de femme.

L’étrange vérité règle des comptes avec le monde des fausses vérités : celui de la publicité dans lequel l’auteur a un temps baigné. Un self-made man sauvé de sa jeunesse désorientée par l’invention d’une philosophie pratique (comme George W. Bush re-né – born again), le personnage principal devient un faux prophète qui vend sa méthode et devient millionnaire (comme Donald Trump avec The Art of the Deal), bien que l’on apprenne qu’il a intégralement tout piqué dans l’œuvre d’un obscur (comme le fondateur de Facebook). Nous sommes en plein dans l’univers mental yankee ! Il reste malheureusement d’une foncière actualité…

Erreur sur le mari met en scène une vieille fille, riche héritière des emballages et conserves, qui veut à tout prix se trouver un homme, comme ses sœurs. Mais l’élu l’aime-t-il pour elle-même ou pour sa fortune et sa notoriété qui lui sert en affaires ? Quelle est la vérité ? Les apparences tiennent-elles lieu de vrai ? Ou le réel concret vaut-il pour vrai dans l’absolu ? C’est la même chose en affaires – le mariage serait-il une affaire comme une autre, fondé sur l’illusion ? Cette psychologie sensible est traitée dans le grand monde des hôtels chics londoniens, avec tentatives de meurtres à la clé.

Le manteau neuf d’Anita aborde le milieu étroitement snob de l’art contemporain. La peinture que les gens aiment est-elle de la « vraie » peinture qui apporte un regard neuf et approfondit notre vision du monde – ou est-elle une illusion collective entretenue par de rares critiques intellos qui écrivent des articles obscurs et compliqués sur elle ? La vérité de l’art se réduit-elle au consensus ? Ou à ce qu’exige le réseau industriel des galeristes, experts et marchands ? Comme toujours, les habitants des Etats-Unis sont pratiques et avides de dollars. Une œuvre qui se vend a forcément quelque chose à voir avec le génie, même si son auteur n’est pas d’accord et cède à sa bonne femme pour la vêtir de fourrure et la loger en belle maison. Confondant art et respectabilité, l’épouse est capable de tout pour conserver sa fortune et son statut social. D’où une subtile intrigue policière écrite sans longueurs.

Au total, la société américaine est saisie dans sa vanité et son inculture, fondée sur l’opinion publique plus que sur la pensée personnelle. Est « vrai » ce que tout le monde croit vrai ou qui se vend bien. Seuls certains marginaux, ambitieux ou enquêteurs ne jouent pas le jeu social économique. Même les journalistes et les policiers se fourvoient lorsque les faits ne cadrent pas avec l’idée qu’ils s’en font. D’où les ambiguïtés et le drame – et l’argent omniprésent. Ce recueil vous permet de lire comme des romans le genre « film noir » de la période faste d’Hollywood.

Vera Caspary, Etranges vérités (Laura, 1942 – Bedelia, 1945 – L’étrange vérité, 1946 – Erreur sur le mari, 1957 – Le manteau neuf d’Anita, 1971), Omnibus 2012, 980 pages, €23.00

DVD Laura, Otto Preminger, avec Gene Tierney, Dana Andrews, Clifton Webb, Vincent Price, Judith Anderson, 20th Century Fox 2006, 1h28, standard €8.33 blu-ray €15.27

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La Mouche de David Cronenberg

Alors qu’en 1978 – année de La Mouche – Arber, Nathans et Smith découvrent des enzymes aptes à couper l’ADN et qu’en 1983 Kary Mullis invente la technique d’amplification d’ADN par polymérisation en chaîne, le génie génétique fait peur. D’autant plus que le SIDA vient de sortir et que la hantise de la contamination règne. C’est l’occasion pour Hollywood de sortir un film bien juteux et gore qui attise toutes les craintes, d’après le roman de George Langelaan. Cronenberg aime à se faire mousser.

Un savant précoce et doué (Jeff Goldblum) que l’on dit avoir été proposé pour le prix Nobel à 20 ans (sic !) a découvert la téléportation d’objets et vise désormais à téléporter le vivant. Ses yeux globuleux et son museau acromégalique d’ado prolongé font craquer une jeune et ambitieuse journaliste (Geena Davis) à qui il confie « un secret » lors d’un cocktail. Elle est séduite – surtout par ambition – avant de tomber nue dans les bras musclé du jeune savant qui ne possède qu’un seul modèle de costume et de chemise pour éviter d’avoir à y penser. Lui travaille seul car il se croit trop intelligent et c’est ce qui va causer sa perte.

L’entraînant dans son antre, un entrepôt dans un quartier sordide, il lui téléporte son bas d’une machine à l’autre. Mais le vivant ? Un babouin inséré dans la machine en ressort en lapin écorché passablement explosé. C’est qu’ « l’ordinateur » est aussi con que celui qui le programme… et qu’il faut donc lui dire tout pour lui faire faire ce qu’on veut. Qu’à cela ne tienne ! Une série de clics plus tard, l’inventeur génial et apprenti sorcier croit avoir trouvé la solution. Un autre babouin est téléporté et tout se passe bien apparemment. Il faudrait cependant attendre les tests biologiques pour en être sûr.

Mais la belle le délaisse un moment parce que son ancien mec – qui est aussi son chef (John Getz) – la poursuit de ses assiduités. Le savant, qui n’en est pas moins animal saisi par ses hormones, veut alors l’épater. Et c’est là que tout dérape : qui veut faire l’ange fait la bête – adage biblique.

Un peu saoul, il se prend lui-même pour expérience. Tout nu, il s’introduit dans la machine après avoir programmé son ordinateur à la voix. Chpouf ! Dans un nuage de fumée blanche (pour faire magique) la machine numéro deux s’ouvre sur… un savant tel qu’en lui-même semble-t-il.

Sauf que… Une mouche s’était introduite dans la capsule au dernier moment, d’un vol erratique imprévisible propre aux mouches (gros plan sur la mouche à l’intérieur de la capsule). Elle ne se retrouve pas à l’arrivée. C’est que « l’ordinateur » – toujours aussi con – a « fusionné » les codes génétiques faute d’instructions autres. C’est cela « l’intelligence artificielle » : aller jusqu’au bout de la connerie sans y penser. L’homme se retrouve donc mouche et réciproquement.

Cela ne se voit pas autrement que par son goût immodéré du sucre (gros plan sur les cuillerées qu’il met dans son café), son agressivité inexpliquée (le bras de fer dans un bar pour lever une pute) et son excitation erratique et imprévisible (gros plan sur les exercices de muscles qu’il effectue torse nu dans son labo). Des poils lui poussent bien d’une blessure qu’il s’est faite au dos en baisant un peu trop fort, et il semble capable de copuler pendant « des heures » jusqu’à l’épuisement de sa partenaire – mais ce ne sont que vétilles pour un mâle américain gonflé d’orgueil scientifique dans les années 1980.

Le temps passe – et de plus en plus mal. La mouche prend le pas sur l’humain sans que l’on explique pourquoi, si les codes sont « fusionnés » (gros plans sur les boutons sur la gueule, les ongles qui tombent, les dents inutiles qui se déchaussent, le suc gastrique qui sort en jet pour dissoudre les aliments…). Le savant tente bien d’inverser la machine, mais celle-ci – toujours aussi conne – ne reconnait plus sa voix déformée d’insecte et les téléportations successives faites dans l’urgence sans théorie précise semblent aggraver les choses.

Le film ne fait pas dans la dentelle et le dernier tiers est répugnant. La mouche humaine perd sa belle apparence de jeune David pour devenir une sorte de Goliath repoussant dont « les instincts » commencent à devenir ceux d’un insecte programmé pour bouffer. La fin est gore, dans une explosion de bidoche et la suite est prévue parce que la fille est enceinte. Mais on ne sait pas si le sperme était celui d’avant la fusion ou d’après ; quant à la fille, elle fait le rêve si romantique d’accoucher d’une grosse bite. La mouche humaine, qui marche au plafond et vole sans ailes, refuse qu’elle avorte et vient l’enlever tel King-Kong. Le remake La Mouche 2 dira quelle fut la bonne hypothèse. L’apprenti-sorcier, qui se prend de plus en plus pour Dieu par désespoir, désire fusionner avec sa maitresse et leur enfant à naître afin de créer par recombinaison génétique en ordinateur un « être parfait ». Tout ne peut que mal se passer au pays de la hantise biblique.

Au total, le sujet est original et l’uniforme de mouche réalisé par Chris Walas horrible à souhait, mais le traitement est assez lourd, les fameux gros plans venant appuyer systématiquement le procédé narratif. Les acteurs sont de qualité et même Cronenberg apparaît en avorteur, mais le parti-pris de sadomasochisme du savant trop jeune et trop humain qui aime à se torturer le corps pour expérimenter ses fantasmes est un brin daté des années affairistes.

A éviter avant 13 ans (bien qu’indiqué 12) sous peine de cauchemars et de répulsion irrésistible pour la viande saignante.

DVD La Mouche (The Fly), David Cronenberg, 1986, avec Jeff Goldblum, Geena Davis, John Getz, Joy Boushel, Leslie Carlson, 20th Century Fox, 1h33, standard €7.99 blu-ray €11.20

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Hugo Pratt, Saint-Exupéry – Le dernier vol

Antoine est l’aîné des garçons d’une famille nombreuse élevée par la mère à Saint-Maurice-de-Rémens dans l’Ain. Son père est mort à 41 ans d’une hémorragie cérébrale quand Antoine a 4 ans. Son seul frère meurt lui aussi d’une péricardite quand Antoine a 17 ans. Voilà de quoi troubler une vie.

Poète, rêveur, indiscipliné et casse-cou, Antoine de Saint-Exupéry n’a jamais pu se faire aimer d’une vraie femme, sauf sa mère. Il ne se fiancera ou n’épousera que des envolées, Louise de Vilmorin, Consuelo – qui dilapidera en fanfreluches sa modeste fortune. Peut-être parce que l’homme ne touchait plus terre. Il a volé pour la première fois à 12 ans, sur un vieux coucou Berthaud Wroblewski de 1912, puis a fait son service militaire comme mécanicien d’avions à 21 ans. Le vol est devenu sa vie parce qu’ils permettait de ne plus toucher terre et de s’isoler des malappris comme des ennuis. Il obtient son brevet de pilote à Casablanca, où il découvre le désert. Cette étendue fait le pendant au ciel étoilé et ouvre au monde intérieur. Pique-la-lune – son surnom militaire, aime à planer.

L’Aéropostale lui offre à 26 ans le métier de ses rêves : pilote du courrier. A Dakar, au Maroc, en Amérique du sud, autant d’étapes de ses livres. L’Aventure des airs était la dernière colonie à conquérir pour donner ses ailes à la France.

Hugo Pratt met en image les derniers rêves de vol qu’il imagine au pilote lors de sa dernière mission au service des Alliés. C’est un résumé des traces qu’il a laissées, sœur, femmes, amis – et les liens que tisse le courrier entre les continents.

Son P 38 fut descendu le 31 juillet 1944 au-dessus de la Méditerranée par la chasse allemande. Pour de multiples raisons, Antoine de Saint-Exupéry n’aurait pas dû voler. L’épave de son avion a été découverte au large de Marseille en 2003 et, en 2008, le pilote de Messerschmitt Horst Rippert, frère du chanteur Ivan Rebroff (faux russe parce qu’il était politiquement incorrect d’avoir été incorporé dans l’armée allemande entre 1940 et 45), a déclaré avoir descendu un P 38 ce même jour près de Marseille. Hugo Pratt ne reprend pas ces informations, gardant le flou du mythe.

L’écrivain ne laisse pour fils qu’un Petit Prince et pour viatique des temps futurs que Citadelle, la somme qu’il préparait, restée inachevée. Une forteresse intérieure qui lui permettait de s’ouvrir à tous les autres – ceux qu’il avait choisis.

Hugo Pratt, Saint-Exupéry – Le dernier vol, Casterman 2010, 80 pages, €19.00

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Maxime Chattam, Les arcanes du chaos

Les petits intellos qui se réfugiaient avant-hier dans la révolution, hier dans la science-fiction et aujourd’hui dans la paranoïa du Complot mondial vont être contents : voici LEUR roman. Les arcanes font référence au secret, celui des alchimistes ; le chaos est la confusion et le désordre avant la génération du monde. Dans ce thriller, Maxime Chattam évoque le 11-Septembre pour lui faire terminer son roman à cette date ; il invoque les puissances occultes, humaines, bien humaines, pour dire le NOM (Nouvel Ordre Mondial). La paranoïa est le mode de fonctionnement compensatoire de tous ceux qui se sentent incompris, déclassé, prolétarisés. Dans ces années terminales des babyboumeurs au pouvoir, les places sont chères et la parano a de belles années devant elle !

Tout commence comme un roman pour ados des années 1960 : mystères et boules de gomme. Yael est une jeune femme quelconque qui vend des yeux dans une boutique antique du Paris ancien. Elle aperçoit du coin de l’œil des ombres qui la surveillent. Pire, ces ombres parlent, allument son ordinateur pour traiter du texte et des chemins de bougies noires pour la guider dans les sous-sols. Pourquoi les suivre, me direz-vous ? Par cette obéissance irrésistible qui fait décrocher le téléphone aux filles même quand elles savent qu’il s’agit du pervers qui a déjà appelé dix fois. Dressage de société de consommation et de bienséance bourgeoise. Yael entre donc dans le Jeu. On appelle son attention sur la symbolique du billet de 1 $, sur les coïncidences historiques des assassinats de Lincoln et de Kennedy, du naufrage du Titanic. Tout ce qui fait mystère pour les jeunots du 20ème siècle issus d’études médiocres et fascinés par la technique informatique. Yael a vaguement suivi une licence de lettres avant d’opter pour un boulot provisoire… qui dure encore deux ans plus tard (tout l’itinéraire de l’auteur, d’ailleurs). Son compagnon de travail est un fou de nature et de Heavy Metal, à demi autiste tant il se fout des gens comme de son premier slip. C’est toute une certaine jeunesse moyenne dont Maxime se gausse plus ou moins dans ses bajoues gonflées au Coca.

C’est dans ce vivier qu’il va puiser ses personnages, au début assez évanescents, dans la lignée de la littérature ado. Yael, au prénom de chèvre hébraïque, Kamel, fils d’ambassadeur arabe, et Thomas, le double de l’auteur, viril et sensible. Ce journaliste paranoïaque et pour cela expert en  manipulation a « la trentaine, plutôt mignon, bronzé, le cheveu châtain et une barbe de trois jours, le tout emballé dans une chemise élégante et un pantalon de toile. Décontracté mais soigné » p.28. Si vous regardez la photo de Maxime, en page 2 de garde, vous reconnaîtrez aisément son portrait. Maxime Drouot, dit Chattam, est en effet né le 19 février 1976 à Herblay. Ajoutons que Tom a le regard clair, qu’il est musclé et attentif, et vous aurez le fantasme masculin des filles de 20 ans au début des années 2000. Entre eux ? Rien ou presque, que de l’aventure. Depuis le bar où elle le drague impunément à la piste dangereuse qu’ils suivent tous les deux, poursuivis par des tueurs et guidés par les Ombres. Malgré quelques traits torrides du style « Yael s’empressa de se déshabiller pour ne garder que son slip et enfila la combinaison » de plongée (p.277) ou, pour Thomas, « la chemise s’ouvrait jusqu’à la naissance des pectoraux » (p.204), le sexe n’aura sa place qu’à la page 443 seulement ! Je vous l’avais dit, ça commence comme une aventure pour ados, officiellement timides et intimistes lorsqu’il s’agit de baiser.

Sauf que les ados en question ont autour de la trentaine et sont donc un tantinet attardés. Les arcanes vont les faire basculer. Commencé comme un Da Vinci Code light, le thriller tourne, vers la moitié, au genre Millenium (tous deux captivants). Les ados enfin adultes découvrent le rationnel… L’un de ses noms est la logique des causes. « Chaque chose est une apparence », disent les Ombres, « la découvrir c’est la connaissance du monde, le pouvoir » p.129. Nul alchimiste n’aurait mieux dit, nul franc-maçon non plus, les seconds étant issus des premiers. Nous voici donc dans le fantasme toujours vendeur du Complot planétaire des Maîtres du monde, composés des élites cooptées dans ce club très fermé des ‘Skull and Bones’ dont Georges W. Bush a fait partie. Eugène Sue avait déjà publié de telles choses à la fin du siècle 19ème… Pourquoi Yael se trouve-t-elle embringuée dans ce grand Jeu ? A elle de le découvrir, avec l’aide virile et observatrice de Thomas.

En contrepoint, le lecteur est incité à voir, dans l’histoire qui se fait, une vaste Conspiration destinée à imposer le pouvoir de quelques-uns et à éliminer les gêneurs. Des « extraits du blog de Kamel Nasir » rythment en chronologie décalée le récit. Il est expliqué pourquoi Georges W. Bush s’est entendu avec les Saoudiens – et la famille Ben Laden – pour permettre cet attentat qui allait conforter la droite religieuse et nationaliste de l’équipe Rumsfeld au pouvoir. Cela pour le plus grand bénéfice de l’industrie de l’armement et du pétrole, pour les services secrets et les élites cooptées de l’économie-monde. Cette paranoïa complotiste est assez risible après coup : Rumsfeld n’a-t-il pas été viré avant même que George W. Bush ne quitte la Maison-Blanche ? Le président suivant n’a-t-il pas été un Noir sorti des classes moyennes et ayant œuvré dans le social à Chicago ? Où sont donc ces ombres si puissantes, sensées tirer toutes les ficelles ? Où sont ces gros sous de l’armement dans l’élection du successeur de Luther King ? Seraient-ils auprès des oligarques de Poutine qui ont tiré les ficelles de l’anti-Hillary dans les dernières élections américaines ? Le bouffon Trump est capable de n’importe quoi, mais surtout pas d’un complot organisé et pensé en équipe !

Reste une histoire bien enlevée, aux phrases courtes, à l’action rebondissante et à la psychologie sommaire de rigueur dans ce genre de thriller. Bien que nettement meilleur sur la fin qu’au début, mon avis est que le jeune Maxime n’est pas encore assez mûr pour écrire comme les pros. J’avais gardé un meilleur souvenir littéraire du 5ème règne. Cela viendra, né en 1976, Maxime n’a que trente ans pour Les arcanes du chaos et l’on s’attache à son double narcissique Thomas.

Maxime Chattam, Les arcanes du chaos, 2006, Pocket décembre 2009, 560 pages, €8.30

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Morale selon Comte-Sponville

Être amoral n’est pas être immoral ; ce n’est pas transgression de dire que le bien en soi n’existe pas, mais saine lucidité. Or, « c’est parce que le bien n’existe pas qu’il faut le faire » II.10. Tout n’est pas permis sous prétexte qu’il n’est ni Bien ni Mal dans l’immuable, ou commandé par un grand ordonnateur qu’on appelle Dieu. Je ne me permets pas tout car tout ne serait pas digne de moi. « Ma morale est cette dignité et cette exigence » II.14. Le nihilisme moral qui saisit notre époque où « tout se vaut » et où tous se vautrent, où tout s’excuse parce que tout peut s’expliquer, où la fameuse « tolérance » n’est qu’indifférence aux désirs des autres comme dans les maisons pour ça, la tolérance qui met tout le monde sur le même plan indulgent et relatif, n’est pas acceptable. Il n’y a pas de destin, on peut toujours faire autrement, chacun est donc toujours responsable. « Je suis libre de faire ce que je fais, selon Lucrèce, non parce que ma volonté serait indéterminée, mais parce qu’elle n’est déterminée, à chaque instant, que par l’état présent de mon corps (désirs, clinamen) et du monde (simulacres) ». Détermination de la volonté à la fois nécessaire (dans l’instant) et aléatoire dans le temps).

L’indéterminisme n’est pas le libre-arbitre ; celui-ci est une illusion. La nature est aveugle et la réalité de l’homme se réduit à ce qu’il fait. Le moi n’est pas un être mais une histoire : ce qu’il fait le fait ; il ne saurait ni le choisir ni y échapper. Mais il est comme il veut et il veut comme il est (Schopenhauer). Le présente seul existe et l’action n’est que dans l’instant. Le bouddhisme zen s’entraîne au vide (qui n’est  rien) pour se défaire de l’illusion du moi et du temps, afin de s’ouvrir à ce qui survient, de faire corps avec l’agir, toujours au présent. Il s’agit d’être ici et maintenant, pleinement celui qui agit, en pleine lumière, en harmonie. La volonté est le désir lui-même, mais en tant qu’il agit. Mon désir fait le tri : il y a un « goût » éthique et moral, le bien est ce qui fait plaisir sans nuire aux autres, l’éducation et la société font le reste. Car toute morale est historique : il n’y a ni Bien ni Mal en valeur absolues mais seulement du bon et du mauvais en valeurs particulières toujours relatives à l’époque et au lieu.

La morale est une illusion, mais nécessaire et bienfaisante (Spinoza). « Le sage, parce qu’il est sage, désire la sagesse pour autrui et, parce qu’il est heureux, le bonheur (pour autant que faire se peut) pour tous. Ainsi agit-il en conséquence, et cela est la moralité même » II.104. Toute joie est bonne et toute tristesse mauvaise. « Le sage ne fait que suivre jusqu’au bout la logique du désir qui est de joie, mais doit pour cela le soumettre à la logique de la raison, qui est de paix » II.107. « Le bien, au fond, c’est le désirable – mais, par la raison, libéré du sujet : le désir se soumet alors non au moi, mais au vrai, lequel est toujours singulier (il n’y a pas de ‘vérités générales’) mais aussi, étant vrai pour tous, toujours universel » II.108. La raison, commune à tous, universalise les valeurs propres à l’humain ; elle en fait la culture et la loi. « On passe alors de l’égoïsme (le désir sans raison, enfer né de sa particularité) à la vertu (le désir raisonnable, ouvert à l’universel) » II.108. Où l’on retrouve « la belle vertu grecque, généreuse et fière toujours ».

L’éthique ne s’oppose pas à la morale mais est sa vérité. La morale n’est pas le contraire de l’éthique mais son illusion. L’homme n’a que la morale qu’il s’invente, qu’il se mérite – ce qui ne va pas sans effort. La morale est joyeuse mais point toujours facile. Repère : « Agis de telle sorte que tu puisses rester l’ami de tes amis, des gens de bien et de toi-même » II.131. Traduit en langage philosophique, cela donne : « Anti-humanisme théorique, donc, et humanisme pratique : la notion d’homme n’explique rien (l’humanité n’est pas la cause de soi, ni l’homme sujet libre de ses actes) mais, réfléchie, constitue un ‘modèle’ qui vaut d’être défendu. Il ne s’agit pas de cesser d’être homme (en devenant cheval ou surhomme) mais de le devenir au mieux. L’humanité n’est pas un fait biologique (ce qu’il y a de naturel en l’homme n’est pas humain) mais une valeur culturelle » II.135. Homo homini deus.

L’amour est généreux par définition et moral par excellence. Lui seul réconcilie le désir et la loi. La seule éthique est l’amour tout court et tout entier, la joie pleine, consciente de soi et de sa cause, qui libère de la loi. La seule vraie morale est l’amour du prochain (Spinoza), amour imparfait, et moral pour cela : nul impératif ne saurait ordonner d’aimer, mais d’agir comme si on aimait. C’est raison, donc vertu – et libère des moralistes.

Seule l’action est réelle ; vouloir, c’est agir. La morale est une solitude qui s’érige en exigence universelle, nécessaire et bienfaisante : c’est le chef-d’œuvre de vivre. Et Comte-Sponville a cette phrase très nietzschéenne – Nietzsche que, pourtant il n’aime pas, trop sensible aux déviations que l’on en a fait – : « Tu es, à chaque instant, ce que tu penses, veux ou fais (…) Tu vaux, exactement, ce que tu veux » II.148.

Le commun habille de sens la vérité pour la supporter, l’apprivoiser. Le matérialisme joue la vérité contre le sens, le silence de la nature contre le bavardage des prêtres : n’interprète pas, applique-toi à connaître. Cette conception rejoint le bouddhisme qui ne croit qu’au non-sens (l’aucun sens, qui n’a rien à voir avec le nonsense, le sens détourné , retourné). Le désir crée le manque, le discours le met en forme, le fait exister en le nommant. Dieu nait du devenir-sens du désir. La prière crée Dieu, non l’inverse. Où Pascal avait raison. Le contraire du sens, auquel je crois, est le grand « oui » au réel. « Le rire est médiation : ce qui fait rire, c’est ce qui fait semblant d’avoir un sens, semblant de valoir, semblant d’être sérieux » II.193. Le rire fait place nette à la vérité en se moquant du sens supposé – car toute parole vraie a le silence pour objet. La vraie réponse est qu’il n’y a pas de question ; le vide du sens c’est le plein de l’être, et le présent de toute éternité.

« Les vérités qu’on ignore ne sont pas moins vraies que celles qu’on connait ni (en elles-mêmes) plus mystérieuses ou intéressantes. C’est où le sage, on l’a compris, se distingue du savant : celui-ci cherche la connaissance, celui-là se contente (à tous les sens du terme) de la vérité. Et puisque tout est vrai, toujours, partout – ce caillou, cette fleur, et même cette erreur vraiment fausse, cette illusion vraiment illusoire – le sage se contente, modestement, de tout, et tout le contente. La vérité n’est pas ce qu’il cherche, ni même ce qu’il connait, mais joyeusement ce qu’il aime et qui le contient » II.200.

Le « oui » au réel n’est pas l’hébétude du no future mais la confiance : ce présent même, renforcé par la certitude de sa joyeuse et sereine continuation. Epicure : ce n’est pas le jeune qui est bienheureux, mais le vieux qui a bien vécu. « Le sage est sans pourquoi, vit parce qu’il vit, n’a souci de lui-même, ne désire être vu » II.247. La vie n’est pas à interpréter mais à vivre ; le réel n’est pas à comprendre mais à connaître. La vérité ne se distingue du réel que pour l’esprit seul, qui se souvient, anticipe et compare ; il disjoint ainsi le temps qui, dans les faits, se confond au présent. Le temps n’est rien qu’imagination ; il n’est que le présent qui est l’éternité même. « La sagesse n’est pas un but (plutôt : elle n’est un but que pour les fous), ni un idéal (elle n’est un idéal que pour les niais). C’est la vérité de vivre, disais-je, laquelle, en tant qu’elle est vraie ou éternelle, n’attend rien, ne vaut rien, et ne veut rien dire (…) Moins tu t’occupes de la sagesse, plus tu t’en rapproches, et tu ne l’atteindras peut-être qu’en désespérant tout à fait (…) Vivre en vérité, ce n’est pas vivre une autre vie, c’est vivre autrement la même vie que tous » II.280.

Et cela encore qui est un parfait résumé du Traité et qu’il faut citer en entier : « Tout se tient ici : l’éthique (se désillusionner de soi, de l’avenir et de tout), la morale (cesser de mentir), la métaphysique ou l’ontologie (l’éternité du réel et du vrai)… Et ce tout est la sagesse : la vraie vie c’est la vie vraie. Qu’est-ce à dire ? Rien que de très simple, et que chacun connaît ou peut expérimenter. Vivre en vérité, c’est vivre sa vie – et jusqu’à ses rêves – au lieu de la rêver ; c’est agir au lieu de prier, rire au lieu d’espérer, connaître au lieu d’interpréter… Aimer, surtout, au lieu de juger : aimer et accepter au lieu de juger et détester. Et crier quand on a mal, et rêver quand on rêve… Infinite love, infinite patience… L’éternité c’est maintenant et il n’y en a pas d’autre. Le salut ne consiste pas à devenir éternel (expression bien-sûr contradictoire, et c’est pourquoi la béatitude ne peut être dite commencer que ‘fictivement’), mais à comprendre que nous le sommes » II.285.

Ne rien espérer, mais tout vivre. Seul le réel (matérialisme) et le présent (désespoir) existent. Ouverture à la présence : il n’y a plus que la vie, la vérité et l’amour. Le renoncement à l’esprit spéculatif fait place nette au bonheur (il est acceptation de l’ici) et à la béatitude (éternité du maintenant).

J’adhère pleinement à ce discours qui décape de toute illusion. Apollon l’ardent, le lucide, l’éclairant, a toujours été mon dieu préféré.

André Comte-Sponville, Traité du désespoir et de la béatitude, 1 Le mythe d’Icare, 2 Vivre, PUF Quadrige 2016, 720 pages, €19.00 e-book Kindle €14.99  

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Matisse

Un vieil ami aujourd’hui décédé, une exposition, des livres m’ont fait redécouvrir l’œuvre peinte. Matisse est un peintre que j’aime parce qu’il peint le bonheur. Bonheur de vivre : luxe, musique, danse, harmonie – tous ces titres d’œuvres qui font état du bouillonnement vital et de la joie de peindre. Bonheur de créer, de remuer le fond sensuel des hommes, de réconcilier l’humain avec la nature dont il est issu, par le biais du regard. La couleur n’est qu’une sensation et c’est dans la lumière que la sensation est la plus forte. D’où l’attirance de Matisse pour le sud : la Corse, le Maroc, Tahiti, Nice. Le sud où l’on sait vivre, nu ou presque sans contraintes et baigné de lumière.

Bonheur de l’urgence, comme un élan vital qui court dans sa peinture. Le « dépêche-toi » d’un tard-venu à l’art de peindre, la puissance virile d’un vieux sensuel qui aime les femmes et les couleurs. Urgence qui se ressent par le regard qui glisse et papillonne d’un coin à l’autre de ses toiles colorées au relief écrasé comme sur les tapisseries. Urgence des couleurs vives qui se choquent et se changent sans cesse. « On n’a jamais fini » : ni d’aimer, ni de créer, ni de survivre. La vie, comme la lumière du jour, éternellement se recommence. C’est ce que doit traduire la peinture.

Matisse a eu une très vive perception du Maroc, de cette lumière bleue du ciel qui envahit tout. Tanger : Paysage vu d’une fenêtre. Ce qui est vivant est jaune et rouge : le vase, les fleurs, les gens sur la place où se réverbère le soleil. Le vivant baigne dans la lumière qui est bleue ou verte selon qu’elle est du ciel ou du végétal. Zohra, le Rifain, présentent le même contraste. Les poissons qui sont vivants sont rouges et roses, de même que les parures humaines : les broderies, les babouches. Les vêtements prennent la couleur du bain lumineux par osmose. Les êtres sont intégrés dans leur environnement, ils font corps avec lui, ils y sont heureux comme des poissons dans l’eau.

Une atmosphère déjà ressentie en Europe l’année d’avant, avant cette Grande guerre qui annihilera pour longtemps le bonheur, le sentiment que l’on peut s’épanouir dans un monde en paix, créé pour l’homme. Matisse est un peintre « d’avant » la guerre, d’un âge d’or qui nous paraît, aujourd’hui désirable et lointain. La conversation nage dans le bleu, l’homme debout, rigide et prêt à l’action (n’importe laquelle) parle à la femme assise qui attend (et laisse peut-être mûrir en elle un bébé). Par la fenêtre s’étend le jardin du monde, décors et terrain de jeu pour Adam et Eve 1911.

Le monde est un paradis. Matisse l’avait peint ces mêmes années : la Danse, la Musique, les Joueurs de boules. Des humains nus et lumineux s’ébattent dans un décor éthéré, simple figuration colorée comme une atmosphère ou un bain. Poissons rouges ou roses dans un bocal vert et bleu, les humains sont tels que la nature les fait, ils nagent et jouent, ils sont heureux.

Les intérieurs sont traités comme des tapisseries où tous les détails sont sur le même plan, les humains dans leur aquarium intérieur. Les poissons rouges ressemblent à La famille du peintre et à La desserte rouge. Les personnages baignent dans leur bain coloré, ils y nagent.

Matisse veut « donner à une surface très limitée l’idée d’immensité. » Sa pensée sait capter librement les formes, sans imiter, libéré de tout académisme. Il a l’intelligence de son exaltation, la maîtrise de son euphorie. Il travaille sa toile comme une femme, longuement, patiemment, brassant et grattant en rythme pour faire monter peu à peu la grande jouissance de la création. Orgasme des couleurs dans un tourbillon de formes. L’amour est communion ; il participe au mouvement de la nature et de la vie.

Xavier Girard, Matisse une splendeur inouïe, Découvertes Gallimard 2008, 176 pages, €6.54

Volkmar Essers, BA Matisse, Tashen Basic Art 2016, 95 pages, €10

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Randa Kassis, La Syrie et le retour de la Russie

La Syrie est d’actualité avec la réduction du dernier bastion islamiste d’Idlib, et la Russie est aux premières loges avec la défection trumpeuse des Etats-Unis qui se retirent de la régence du monde. Randa Kassis est née syrienne et demeure une femme politique « laïque et démocratique » jadis membre du Conseil national syrien ; elle milite depuis 2015 pour « la plateforme d’Astana » qui consiste à mettre tout le monde autour de la table sous l’égide des Russes, des Turcs et des Iraniens alliés, afin de trouver une solution politique à la guerre civile et au chaos syrien sur le modèle du règlement de la guerre civile au Tadjikistan entre 1992 et 1997.

Son essai est publié aux éditions des Syrtes, qui vise depuis Genève à éditer des textes russes méconnus en littérature et des études à contre-courant de la mode médiatique sur la Russie. C’est dire si le livre de Randa Kassis mélange allègrement propagande et recherche en histoire. Touffu, il mêle des invectives à des analyses, parfois d’une logorrhée qui rappelle les textes-fleuves gauchistes des années post-68 par la multiplication des qualificatifs, comme par exemple page 17 : « des faucons russophobes américains et de leur fidèle soutien français François Hollande » – qu’est-il besoin de multiplier ce genre d’étiquettes ? Mais chacun des chapitres se termine toujours par ce leitmotiv à la Cicéron à propos de Carthage : il faut que la Russie impose une solution politique.

Car la Russie serait la puissance stabilisatrice vers laquelle il serait nécessaire de se tourner. Dans l’urgence pour la Syrie, compte-tenu de l’égoïsme américain et de la lâcheté occidentale, c’est une vérité bonne à dire. D’autant que Daesh encourage les musulmans intolérants du Caucase russe et du Tatarstan aux frontières, ce qui menace la Russie du terrorisme à la tchétchène.

Sur le long terme, c’est accepter sans débat le néo-colonialisme d’influence de la Russie sur le Moyen-Orient comme du temps soviétique. Poutine « raisonnable » et « respectueux des autres » ? Demandez aux Baltes, aux Géorgiens ou aux Ukrainiens… L’auteur reprend sans recul les antiennes de la diplomatie russe affaiblie depuis la chute de l’URSS : le monde « doit » être multipolaire, les puissances « doivent » contrecarrer autant que faire se peut l’hyperpuissance américaine inégalée qui la pousse à l’orgueil solitaire, les nations « doivent » préserver leurs cultures tout en respectant celle des autres, l’usage de la force « doit » être réservé au dernier recours et avec l’aval de l’ONU (où la Russie possède un droit de veto). Avec ce rappel un peu court sur l’histoire de la Seconde Guerre mondiale : « Dans le sillage de la victoire de l’Union soviétique sur l’Allemagne nazie… » p.229 – il n’y avait bien-sûr ni Anglais, ni Américain pour débarquer en Normandie, ni prêt-bail des Etats-Unis pour livrer des camions et du matériel à l’URSS de Staline… Et cet amalgame inepte pour une historienne : « Etant donné qu’elle n’a pas un passé colonial dans la région du Moyen-Orient arabe, la Russie bénéficie de plus de confiance de la part des peuples arabes, dont beaucoup ont été déçus des expériences américaines… » p.267 – les Américains auraient-ils eu « une expérience coloniale » dans les pays arabes ? En bref, une « chercheuse » plus pro-russe que l’auteur est rare ces temps-ci, proche d’Alexandre dell Valle (Marc d’Anna) dont la thèse complotiste affirme que le gouvernement américain utilise l’islamisme dans le but de détruire l’Europe, et avec qui elle a co-écrit un livre (Comprendre le chaos syrien).

Il reste que, dans ce fatras enflammé, des analyses subsistent miraculeusement, comme si le « livre » était une compilation d’articles disparates hâtivement rassemblés en un semblant de plan qui n’évite ni les répétitions, ni les contradictions. Comme cette curieuse phrase page 20 : « l’administration américaine (…) soutient de moins en moins le PYD kurde, d’où une relation de plus en plus tendue avec la Turquie » (ah bon ?… si vous avez compris, laissez un commentaire).

Les Etats-Unis se retirent piteusement après avoir échoué en Afghanistan, en Irak, en Libye, et avoir laissé détruire le Syrie et le Yémen. Daesh est la conséquence de la guerre d’Irak qui a détruit l’Etat et n’a rien construit à la place, tout en poussant l’indigent Obama à retirer les troupes sans solution politique, conduisant à la débandade de l’armée et au chaos des milices. Comme si tout ce qui intéressait les « stratèges » en chambre de Washington était de contrer l’Iran pour protéger Israël, au prix d’un pacte avec le diable saoudien.

Car c’est bien l’Arabie Saoudite, aidée des émirats richissimes en pétrodollars, qui a financé les mosquées salafistes partout dans le monde (y compris aux Etats-Unis même) et exporté sa version archaïque et fondamentaliste de la lecture du Coran et des hadiths. Ce sont bien des Saoudiens qui sont majoritaires dans la liste des terroristes du 11-Septembre et le prince Bandar a largement financé dans les années 2000 les islamistes sunnites pour contrer les chiites. « Le résultat, après des décennies de propagande totalitaire théocratique wahhabite, est que le monde musulman, en pleine métamorphose néo-totalitaire, est en train de s’uniformiser de façon inquiétante autour de la vision obscurantiste wahhabite-salafiste » p.129. Arabie au demeurant fragile, car 4000 prétendants sur 20 000 princes peuvent revendiquer le trône et la lutte interne des familles polygames aux nombreux fils ne cesse jamais. Quant à la minorité chiite du pays, elle est massée justement sur les champs pétrolifères juteux de la côte est face à l’Iran.

Conséquence historique : « La résurgence du panislamisme conquérant, sur le terrain mythifié des premières conquêtes islamiques des VIIe et VIIIe siècle, est une lame de fond, un tsunami civilisationnel dont le terrorisme de Daesh n’est que la face émergée et la plus convulsive. Ce projet totalitaire d’une extrême brutalité que le politiquement correct occidental considère comme n’ayant « rien à voir avec l’islam » ne doit pas dissimuler la réalité profonde et l’étendue de la radicalisation du monde musulman (…) dans un processus qui remonte à la Première Guerre mondiale » p.73

L’Iran, seule puissance musulmane non-arabe du Moyen-Orient, conteste la lecture sunnite wahhabite saoudienne et veut s’imposer comme puissance régionale, utilisant pour ce faire du « croissant chiite » Téhéran-Bagdad-Damas-Hezbollah-Hamas qui coupe le Moyen-Orient en deux et assure l’équilibre confessionnel de la région.

L’Égypte, autre puissance, a été échaudée par l’expérience au pouvoir des Frères musulmans (branche salafiste moins ouvertement barbare que Daesh mais tout aussi intégriste) et s’est retirée de la diplomatie. La Turquie islamo-nationaliste, sous l’ego enflé du président Erdogan, a pour premier objectif d’éviter que les populations kurdes ne créent un Kurdistan à ses frontières, mais aussi pour ambition de recréer une influence perdue après la Première guerre mondiale sur les sunnites du Moyen-Orient.

Au total, il y a à prendre et à laisser dans ce livre d’actualité brûlante. Une fois passé le style agaçant qui multiplie les qualificatifs comme s’ils étaient explicatifs (l’équivalent des « voilà » à la télé de ceux qui ne savent pas s’exprimer), le lecteur pourra s’instruire en géopolitique régionale, mesurer une fois de plus le « moi-je » américain qui se croit une vocation messianique d’imposer la démocratie et le libre-marché aux autres (mais plus chez lui), l’indigence des Européens passivement arrimés à l’OTAN, et les ambitions qui s’aiguisent entre Turquie, Iran, Arabie Saoudite et Russie pour exister dans la zone. Il pourra aussi mesurer l’ampleur de l’intégrisme en islam, la vision partiale salafiste l’emportant par l’argent sur les autres visions plus savantes de la religion.

Randa Kassis, La Syrie et le retour de la Russie, 2018, éditions des Syrtes, 307 pages avec glossaire de 19 pages et bibliographie de 8 pages, €20.0

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 balustradecommunication@yahoo.com

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Bill Watterson, Calvin et Hobbes

Dans cette bande dessinée qui s’étire sur des années, Bill Watterson met en scène un petit garçon de 6 ans philosophe ; il est solitaire et turbulent, fils unique, et s’est fait pour ami son tigre en peluche, Hobbes.

Rien de tel que de se faire sauter dessus (atavisme de tigre), dévaler la pente en luge l’hiver, se couvrir de terre lors des bagarres homériques avec le tigre, d’herbe, de boue ou de neige quand c’est la saison. Ou, mieux, de balancer une grosse bombe à eau sur la fille d’en face (qui se croit plus intelligente) ou sur maman dont les mantras se résument à « va te coucher », « tu vas rater le bus pour l’école » ou « au bain ». Papa, moins présent, n’en répète pas moins « éteint cette télé » ou « va jouer dehors ». Ce n’est pas drôle quand on est seul enfant et que les adultes ne s’occupent pas de vous.

A l’école, les discours de la maitresse sont soporifiques et il y a toujours des exposés à faire ou des devoirs à réaliser. Comme c’est la mode, Calvin raconte les dinosaures ; sinon, il s’évade dans l’espace et atterrit brutalement quand on lui pose une question. En vacances, camping au bord du lac avec papa et maman, il fait trop chaud en tee-shirt, trop gluant de crème torse nu, trop froid à l’ombre ; il y a trop de sable qui entre dans le slip, trop de moustiques qui piquent la peau. Rien ne vaut sa chambre fermée avec un ventilateur ! L’enfance a horreur de sortir du nid climatisé et de la routine confortable – et les petits garçons doivent être stimulés par d’autres pour exercer leur corps. On ne sort de la solitude que par l’émulation.

Les parents sont limités et sans aucune fantaisie, empêchant de sortir tout nu dans la rue ou même dans la maison, et de jouer dans la boue par exemple ; l’institutrice n’est pas plus libérale, interdisant de se déshabiller en classe pour jouer à l’homme invisible.

La voisine Susie, 6 ans elle aussi, est une chipie ; elle joue à la dinette. Calvin et Hobbes ont fondé le club DEFI pour (traduction française bancale) Dehors Enormes Filles Informes. Les filles ne sont pas des garçons, on sait ça à 6 ans ; elles ne savent pas jouer aux jeux brutaux comme se battre, filer en luge, dompter le vélo ou lancer des bombes.

Il faut, pour être un garçon, exercer des superpouvoirs et être un héros comme au cinéma et à la télé, pulvériser les chiens au fusil laser avec de gros jurons cochons – et que tout explose à la fin. Que peut comprendre une fille au défi d’avaler tout cru un ver de terre ou au plaisir de la colère quand on se prend une superbombe à eau sur la tronche qui vous trempe en entier ? C’est l’âge où l’on préfère rester entre garçons même si les autres, à l’école, choisissent plutôt d’être conformes en jouant au baseball en équipe qu’individualiste à rêver des histoires imaginaires. Quand ils sont épais et cons, leur bonheur limité consiste à tabasser les plus faibles.

Calvin est égoïste, anarchiste, et se croit un génie. C’est un petit garçon incompris dont personne ne s’occupe ni ne joue avec lui. Il est insupportable et attachant mais les parents ne conçoivent pas qu’il vienne d’eux et songent parfois à s’en débarrasser. Le gamin gavé de télé se fait alors philosophe et s’évade dans le monde imaginaire où il est Spiff l’astronaute ou Hyperman plus que super. Une boite en carton fait office de vaisseau spatial tandis que le vélo est un bronco agressif qui vous rue volontiers dessus.

Monstres sous le lit la nuit, horreurs dans l’assiette quand on n’a pas saisi les ingrédients d’une recette qu’on a vu faire, peur d’être transformé en pop-corn quand le bain est trop chaud, Calvin est le mal-aimé. Il reste dans son monde ; lorsqu’il en sort, tout l’agresse, il s’angoisse d’un rien, de peurs d’enfant. Il compense avec Hobbes le tigre, qui aime les sandwiches au thon et les grosses bagarres.

Watterson nous offre un bain de jouvence, une liste interminable des bêtises des adultes, de fautes d’éducation, une satire du formatage social auquel s’affronte l’anarchie foncière de l’enfance.

Bill Watterson, Calvin et Hobbes BD, édition Hors collection, tome 1 Adieu monde cruel, 1991, 63 pages, €10.00

tome 2 En avant tête de thon €10.00 

tome 3 On est fait comme des rats €10.00

tome 4 Debout tas de nouilles €10.00

tome 5 Fini de rire €10.00

Intégrale tome 10 (volumes 20 et 21) €16.90

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The Undead de Roger Corman

Malgré la couverture racoleuse à tête de mort, il ne s’agit pas d’un film de zombies. L’histoire est tirée d’un fait divers réel survenu en 1952 aux Etats-Unis : un hypnotiseur amateur a plongé son épouse en transe et elle s’est retrouvée un siècle auparavant incarnée en Irlandaise nommée Bridey Murphy.

Roger Corman transforme le XIXe siècle en siècle du roi Mark, dans la Cornouaille médiévale de Tristan et Yseut. Un soir de brume intense à Londres, un psychiatre qui revient de longues années d’initiation au Tibet vient trouver son ancien professeur à l’Institut de psychologie américaine. Il tient une jeune femme à la main, pas frileuse car elle est décolletée comme si de rien n’était.

Parce qu’elle a plusieurs vies, sinon une vie éternelle en plusieurs corps. C’est ce que veut démontrer le psy. Il joue pour cela à l’apprenti sorcier en hypnotisant Diana pour la faire régresser dans ses vies antérieures. Avec ce qu’il a appris au Tibet et au Népal, il veut fusionner son esprit avec elle et donc explorer l’époque où elle reviendra de mémoire.

Ce qui est fait. Diana se révèle être Hélène, accusée d’être sorcière en ces temps où le christianisme peinait encore à s’imposer ; il fallait frapper par la terreur, comme Lénine le fit pour imposer la croyance communiste. Hélène est donc enfermée dans la tour de la mort et sera exécutée à l’aube. Pendragon, qui l’aime, veut la sauver mais ne sait trop comment faire. Il est poursuivi par une Diana ophidienne qui ondule de la croupe par lascivité et qui veut à tout prix le baiser. Lui refuse ; Diana est une véritable sorcière maléfique dont la mère a scellé un pacte avec le Diable. La jeune femme, pour parvenir à ses fins, propose alors à Pendragon de sauver Hélène s’il consent à vendre son âme au Diable.

Nous sommes évidemment dans la nuit du sabbat et le Prince des enfers apparaît à minuit juste dans le cimetière du lieu. Tous les exploités, les nullards, les bancroches, viennent signer pour accéder à une vie normale et Pendragon se laisse faire. Jusqu’à ce qu’un chevalier en armure – qui est le psy dont l’esprit a réussi à suivre sa patiente hypnotisée – l’en dissuade.

Nous avons jusque là une histoire de sorcières classique où les filles se transforment en chattes noires ou en chauve-souris et où Meg Maud, sorcière bénéfique vouée à soigner, amuse par sa laideur, sa canne torte et son gros bon sens paysan. Le film est tourné en noir et blanc dans une brume campagnarde édifiante, avec des cottages typiques et un croque-mort sentencieux qui se croit ensorcelé – peut-être parce qu’il dit la vérité ? Mais l’hypnotisme a changé le cours de l’histoire d’Hélène et de Diana dans le temps. Si Hélène est sauvée, sa vie s’achèvera à son terme et sans plus ; si elle meurt à l’aube comme prévu, elle aura des vies sans fin et sauvera Diana la sorcière.

Ce dilemme shakespearien fait tout le sel du film. D’autant que le deus ex machina, le psy revenu du Tibet, voit son orgueil puni de s’être pris pour Dieu. Et le Diable en rit encore.

DVD double The Undead, Roger Corman, 1957, avec Pamela Duncan, Richard Garlan, Allison Hayes, Richard Devon, 1h10 (+ bonus La cité des morts, John Moxey, 1960, 1h16), Pinnacle 2003, €15.98

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Dai Sijie, Le complexe de Di

Désopilant et loufoque, l’auteur conte, au travers des pérégrinations d’un émigré en France adepte de la psychanalyse, la Chine contrastée de l’an 2000. Les jeux olympiques de Sydney sont en effet cités. Le personnage qui dit « je » s’appelle Muo, une antithèse de Mao : « je suis myope, laid, petit, inintéressant, pauvre, mais orgueilleux » II.3. Il a quitté la Chine communiste (légalement) pour aller étudier en France Freud et Lacan. Il revient dans son pays on ne sait trop pourquoi, car « la psychanalyse » est considérée comme un divertissement bourgeois par l’orthodoxie communiste, et les paysannes confondent le psy avec un diseur de bonne aventure.

Mais cette exploration des tréfonds chinois par un écrivain issu de là-bas est prétexte à de multiples histoires et anecdotes, sur un ton cru et réaliste – et le roman n’est surtout pas réservé aux psychanalystes ! L’auteur nous fait sentir l’odeur de la Chine communiste, « de sueur, de mégots, de nouilles instantanées » III.1. Il nous fait écouter les bruits de la Chine communiste, « quand quelqu’un était admis au Parti communiste, ses tongs changeaient de timbre, de résonance, presque de signification et, pendant longtemps, elles semblaient chanter l’hymne national » II.3. Il nous fait pénétrer l’amour dans la Chine communiste : « Quand les Chinois font l’amour, c’est pour deux choses fondamentales, qui n’ont rien à voir entre elles. La première, c’est pour avoir des enfants. C’est mécanique, c’est un boulot. C’est idiot, mais c’est comme ça. La seconde, c’est pour se nourrir, pendant l’acte sexuel, de l’énergie de sa partenaire, de son essence féminine. Et celle d’une vierge, tu te rends compte ? » II.5.

Amoureux de son ancienne condisciple Volcan de la Vieille lune mais puceau, fétichiste des pieds, ami de l’Embaumeuse qui œuvre à la morgue et qui va le violer (III.3), Muo est en quête d’une vierge à offrir comme pot de vin au juge Di, un ancien exécuteur de criminels d’une balle dans la nuque, qui est gavé d’enveloppes remplies de billets pour influencer ses jugements. Car tout se monnaye dans la Chine communiste – et la « lutte pour la corruption » ne cache que des manœuvres de pouvoir. Il cherche une vierge dans la rue du Grand bond en avant où se vendent les domestiques communistes aux matrones communistes, mais la commissaire politique, appelée « Madame Thatcher » de la rue, veut l’épouser. Il en trouve une mais se dépucelle avec elle ; il en découvre une autre mais lui casse la jambe en empruntant une guimbarde pompeusement intitulée Flèche bleue dont le chauffeur refuse obstinément d’être aimable avec la minorité Lolo. Le juge Di n’attend pas, il va laisser croupir en prison Volcan et y mettra l’Embaumeuse, Muo doit-il fuir la Chine via la Birmanie avec des dollars dans le slip ?

C’est picaresque et édifiant sur les soubassements charnels et matériels de l’orgueilleuse Chine dont les prisons sont plus modernes que les trains ou les autos. Après un début un peu lent et déconcertant, le lecteur ne s’ennuie pas jusqu’au bout – en queue de poisson, aussi fuyant que l’animal, comme si l’auteur ne savait pas terminer un roman. Mais il sait raconter le chemin et c’est bien ce qui compte.

Prix Femina 2003

Dai Sijie, Le complexe de Di, 2003, Folio 2005, 416 pages, €8.30

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Haruki Murakami, Ecoute le chant du vent suivi de Flipper 1973

Ces deux premiers romans du célèbre Murakami sont restés longtemps inédits. Ils sont courts, 140 et 170 pages à peu près, et déroulent l’existence d’une jeunesse japonaise au début des années 1970. Le lecteur peut y trouver le style Murakami, ce présent inimitable où une certaine philosophie enseignée s’allie à l’observation poétique.

Le roman est pour Murakami ce qu’il était pour Stendhal, un miroir promené le long d’un chemin, avec le zen en plus, la vie intensément au présent. Le futur n’existe pas puisqu’il est chimère ; le passé n’existe que lorsqu’il est souvenir ramené au présent. Le chant du vent est ce souffle qui va, comme l’existence se déroule, et qu’il faut écouter pour en saisir le fil. Il n’a pas de sens, seulement un fil. « La seule chose que nous réussissions à connaître avec une certaine précision est le moment présent, lequel cependant ne fait que passer », dit le narrateur dans Flipper, p.306. Il faut le suivre, ce moment qui passe, sous peine de se perdre.

L’histoire se déroule donc comme au fil de la plume, un présent qui s’est passé, recréé par la mémoire ou l’imagination. Le narrateur d’Ecoute le chant du vent s’éveille un matin avec une fille dans son lit, à poil. Il ne la connait pas, elle ne le connait pas, et ce décalage engendre son lot de présent reconstitué sur une saoulerie la veille au soir. La fille enfile sa robe directement sur sa peau nue et part travailler. Ils vont se revoir, elle est vendeuse dans une maison de disques et le narrateur écoute beaucoup de disques, qu’il offre parfois à ses amis. Mais il se remémore : « du 15 août 1969 jusqu’au 3 avril 1970, (…) j’ai fait l’amour 54 fois » p.90. Ce qui ne fait guère que sept fois par mois si l’on compte bien, pas grand-chose dans ces années de b(r)aise.

Car le sexe est, avec la cigarette et l’alcool, la principale préoccupation des ex-teenagers des années soixante. L’université les ennuie ou les formate, le métier et le mariage arrangé les rebutent, ils préfèrent les petits boulots et les étreintes éphémères en attendant de choisir. Le fan de flipper recherche un modèle presque unique au Japon (trois exemplaires seulement) de machine à trois leviers ; il baise en attendant un couple de jumelles qui ne portent pour tout vêtement qu’un haut, et rien quand elles le lavent. Mais elles font divinement le café et caressent doublement.

Le J’s bar de Kobe accueille chaque soir le narrateur revenu pour l’été dans sa ville natale pour une bière (ou un Jim Beams) et le copain Le Rat étale son spleen de gosse de riche qui ne sait que faire de son existence. Il écrit des romans où l’on ne meurt ni ne baise… Au fond, ce sont des romans où il ne se passe rien, comme dans sa vraie vie.

Comment écrire se demande l’auteur ? En langue étrangère… car si l’on rédige avec un vocabulaire basique et des phrases simples, votre style s’épure de toutes les scories « littéraires » qui traînent inévitablement dans votre langue maternelle. Une fois cet exercice effectué (et avec un clavier différent puisque l’anglais de Murakami ne se tape pas en alphabet occidental), le retour à sa propre langue est plus simple : vous avez trouvé votre style.

Pourquoi écrire? Ça vous tombe dessus comme un destin, au bruit d’une balle frappé au baseball ou à la chaleur d’un pigeon blessé tenu au creux des mains. On « sent » qu’il faut écrire. Juste pour dire le bruit du vent et le chant des humains – ou l’inverse.

Ce ne sont pas de grands romans comparés aux suivants, mais un ton, doux-amer, apaisé, non sans humour parfois. Il vous donne envie de vivre simplement, tout simplement.

Haruki Murakami, Ecoute le chant du vent (1979) suivi de Flipper 1973 (1973), 10-18 2017, 309 pages, €7.80 e-book Kindle €12.99

Les œuvres de Haruki Murakami déjà chroniquées sur ce blog

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Marcel Conche, Le fondement de la morale

Agrégé de philosophie et professeur à la Sorbonne, Marcel Conche fut le maître d’André Comte-Sponville qui le cite plusieurs fois. C’est ainsi que m’est venu le désir de lire ses livres. Celui-ci est très actuel : « la morale se perd » comme dirait la concierge, mais elle n’a pas tort. Notre société ne sait plus très bien où elle en est. D’où l’importance de fonder la morale commune, issue des cultures universelles des Grecs et des Romains, et du christianisme, transmise par la révolution française et les droits de l’Homme.

Fonder la morale, c’est établir le droit de juger moralement, c’est-à-dire de donner valeur humaine universelle aux exigences de la conscience commune. Le fondement n’est pas l’origine, confusion de Nietzsche ; le fondement est « en raison », dans cet absolu qu’est la relation de l’homme à l’homme dans le dialogue. La liberté est le fondement négatif de la morale car elle rend possible l’exigence morale. La méthode donc est celle « du dialogue, la méthode dialectique dans sa forme originelle. Nous n’affirmerons rien d’autre que ce que l’interlocuteur ne peut manquer d’admettre, pourvu seulement qu’il consente à la discussion » p.32. « Ce que nous entendons par dialogue est un échange où le propos de l’un des interlocuteurs est rigoureusement fonction du propos de l’autre » p.34. Chacun présuppose l’autre capable de vérité, c’est-à-dire de dire ce qui est, absolument.

Cela implique la liberté : « quand je dis vrai, je suis libre à l’égard de toute cause de de détermination » p.37. L’égalité de tous les hommes à être capable, par leur raison, de dire la vérité, est un fait universel ; il s’agit d’une égalité de capacité et de droit, une essence (qui n’est ni une « nature » ni une « condition » de chaque homme). « Si le sage est supérieur à l’insensé, c’est en ce sens qu’il est meilleur, plus heureux, plus fort (mais) sur le fond de leur égalité fondamentale » p.46.

Une croyance, une religion ou un système, ne sauraient fonder la morale, qui est universelle – parce qu’eux sont particuliers. « Observons simplement que saint Paul n’est pas un interlocuteur socratiquement valable, car il n’accepte pas de s’en tenir aux vérités impliquées par le fait même d’engager la conversation (ou le dialogue ou la discussion) : il introduit des principes particuliers du bien-fondé desquelles la raison humaine n’est pas seule juge, et dont le sort ne peut se régler par la discussion » p.50. On ne peut que laisser de côté un tel discours qui, ne faisant pas appel à la seule raison, donc à la capacité de chacun de rétorquer, n’a pas de caractère universel. Il est « in–signifiant pour nous, car il n’a de sens que pour les membres d’une secte définie » p.50. L’appel à Dieu, le choc des émotions, la séduction du propos ou la force en guise de légitimité sont tous les moyens du discours pour éviter la vérité, donc pour manipuler les interlocuteurs.

« Chacun pense être, en jugement, aussi bien partagé qu’un autre. Et cela est vrai en droit. En fait, il y a bien des différences, car il y a bien des degrés dans la liberté intérieure et l’indépendance d’esprit. La liberté de jugement n’est possible que par cette énergie intime qui fait le caractère » p.75. Caractère = indépendance d’esprit = regard libre = jugement en raison – tel est l’enchaînement. Cette volonté, issue d’une énergie intime, est à l’origine du « devoir de se rendre libre à l’égard de tous les facteurs de détermination extérieure à la chose jugée, pour bien en juger » p.75. Ce devoir de liberté est la contrepartie nécessaire du droit à la parole. Ce qui fonde le caractère, selon Sénèque et Montaigne, c’est la mort. Elle rend possible le détachement vis-à-vis de l’éphémère et permet de discerner l’essentiel.

Le discours de sagesse est individualiste ; il s’agit de bien vivre par un équilibre moral de la personne, condition de la pensée droite, du bon exercice de la raison. Cette sagesse est le fondement nécessaire à l’homme, mais elle est insuffisante. Le discours moral s’intéresse aussi aux autres ; il est universaliste. Existe en effet un devoir de substitution « qui nous oblige à parler et à agir pour ceux qui ne le peuvent pas » p.57. Par exemple les enfants. Mais, plus généralement, ma propre dignité est intéressée à la dignité d’autrui. « Je dois ne pas m’abaisser par respect pour moi-même, mais aussi par respect pour tout homme ; et je dois vouloir qu’aucun homme ne s’abaisse non seulement par respect pour sa propre dignité, mais aussi pour la mienne » p.48. Ceci fonde la révolte comme droit. Non comme devoir, celui-ci dépendant des conditions : comme il faut toujours vouloir la victoire, il ne faut pas risquer la destruction s’il n’y a pas de chances raisonnables de succès.

« L’égalité de tous les hommes signifie le droit, pour chaque homme, de devenir et d’être homme à sa façon, conformément à sa nature singulière, donc dans la différence et l’inégalité. Chaque homme a droit à son auto-développement » p.91. Ceci condamne par exemple l’avortement, le fœtus étant humain en puissance (mais tout dépend des normes sociales). Les hommes vivent en société. La conscience morale n’est pas un produit de la nature, elle suppose une éducation, une formation morale. L’éducation a pour but de forger la confiance de l’individu en lui-même, en sa raison et en sa volonté, pour en faire un homme capable de dévoiler et de livrer la vérité. S’établit, dès lors, le principe de l’équivalence des services rendus. « L’individu doit (s’il le peut et dans la mesure où il le peut) rendre à la société l’équivalent de ce qu’il en reçoit, où en a reçu. D’autres ont travaillé, travaillent pour lui ; à lui de travailler pour eux » p.92.

Une action ne se justifie que par le bien qui en résulte : le principe du meilleur est le principe de conduite. Punir, c’est infliger une souffrance, ce qui est mal ; cela ne se justifie que si de ce mal peut sortir quelque bien. Ce pourquoi une grève peut être juste, jusqu’à une limite où elle pénalise l’ensemble de la société et de l’économie. La peine de mort par exemple n’est pas pour cela injustifiée : dans une société où cette peine (civile) a été abolie, l’assassin est privilégié, il peut donner la mort sans risque de mort pour lui-même. Sauf la mort sociale qu’est la prison « à vie » (en fait à pas plus de 30 ans), mais que Marcel Conche n’évoque pas.

Une société égalitaire est morale car elle fait ressortir seulement l’inégalité naturelle. « Les individus, dans les limites définies par un cadre social indépendant de leur volonté, peuvent réaliser ce qu’ils portent en eux » p.93. Il ne saurait y avoir d’injustice de la nature, car la nature n’a aucun devoir envers l’homme ; elle n’est pas un être supérieur, elle est indifférente. C’est à la société de compenser ces inégalités en fonction de sa propre morale.

Chacun a le droit de vouloir vivre – et a le droit de mourir. Mais si ce vouloir vivre n’est pas cause suffisante de vie (le bébé, le blessé, dépendent des soins des autres humains), chacun peut à volonté être cause de sa propre mort. Il faut, pour le justifier, de bonnes raisons – qui seront toujours subjectives. « À chaque moment de la vie, on peut faire un bilan. Le bilan est positif si l’on a le contentement de vivre, l’activité, la maîtrise de soi, une santé point trop détériorée, et la capacité de supporter les tracas habituels de la vie, plus quelques autres. À partir d’un certain moment, ou le déclin devient déchéance, la mort, lucidement choisie, semble préférable au sage » p.106.

Le bonheur est une triple proximité : à la nature, aux autres, à soi-même. « Le sage n’a besoin de rien car il comprend le langage des êtres, du monde, spécialement de la nature, des animaux, des arbres, de l’eau et des éléments ; il en saisit la poésie universelle et il est, en quelque manière, toujours heureux. L’ennui est signe d’inculture » p.117. Ce pourquoi une morale sociale est de développer la culture, ce qui permet d’épanouir la liberté de chacun.

L’amour est ce supplément de bonheur de la présence d’autrui. Cette cordialité, cette sympathie, qui fait que l’on est heureux avec quelqu’un, suppose la capacité de rendre justice, de voir autrui honnêtement, avec ses défauts et ses qualités. Ce que ne permet pas l’amour fusionnel ni la passion aveugle.

À tout cela je souscris même si je suis plus attiré par la sagesse, qui est de la personne, que par la morale, qui est universelle. L’amour des autres, de certains autres, est cependant la médiation de l’une à l’autre.

Marcel Conche, Le fondement de la morale, 1993, PUF 2003, 148 pages, €15.50 e-book Kindle €11.99

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Riad Sattouf, La vie secrète des jeunes

Le dessinateur syrien né à Paris saisit sur le vif les beautés et les travers de la gent parisienne pour l’hebdomadaire satirique Charlie Hebdo, dans les années 2000. Bobos branchés, racailles ignares, parents antisociaux, défilent dans ces tranches de vie comme autant de choses vues dans le métro, les trains ou les bars. L’auteur n’arrête pas d’observer, de s’imbiber, de restituer.

Il est plus vrai que nature, en bon élève des Gobelins. La vie des bêtes est captée au sens bovin : parler verlan, fantasmes rebeu, misère du sexe. Égoïsme et narcissisme se taillent des pipes tandis que des mères agissent comme des connes qui ont pondu un môme sans lire le mode d’emploi. Quant aux pères, ils zappent l’ami de leur fille.

La ville est un riad et sa touffe foisonne de désirs. Les filles veulent qu’on les baise, les mecs qu’on les admire et les renoi qu’on les suce. Les enfants veulent qu’on les laisse jouer. Et le taxi seulement qu’on croie en Dieu, même si le CD du Coran refuse diaboliquement de marcher.

Préjugés, peurs, haines, lâchetés, amour naïf et candeur des « je suis comme je suis » – tout Paris est dans sa bulle. Le secret est dans le politiquement correct qui refuse de nommer les comportements ineptes de ceux qui refusent de se voir tels qu’ils sont vraiment. Il est dans ce fantasme de jeunesse éternelle, même à soixante ans passés, pour ceux qui refusent de grandir. Dessins féroces, ton nonchalant : la réalité percute en ce contraste.

Une belle tranche de sociologie urbaine au ras du bitume. Deux autres volumes suivent, piqués dans la même veine.

Riad Sattouf, La vie secrète des jeunes 2004-2007, L’Association Charlie Hebdo, 2007, €20.00

Tome 2

Tome 3

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Christian de Moliner, Thanatos et Eros

Un presque soixantenaire malade du poumon sans avoir jamais fumé part pour quatre jours à Prague, invité à un colloque de gauchistes à la mode pour avoir publié un pamphlet iconoclaste, Panégyrique de l’empire. Il va représenter la contradiction « de droite » pour faire débat et justifier l’aspect « démocratique » de ceux qui savent mieux de vous ce qui est bon pour vous – et pour toute la planète.

Augustin a passé son existence à enseigner les maths à des étudiants apathiques, sans jamais inventer quoi que ce soit ni réaliser ses désirs. Il est l’homme « normal », époux et père, enseignant en petit travail tranquille dans une école de seconde zone où les ratés du système viennent se raccrocher aux branches d’une société sans pitié.

Son cancer génétique ne lui laisse que quelques mois à vivre et cette parenthèse bienvenue est pour lui « le » moment de tester ce qu’il n’a jamais osé. Il a donc frénétiquement usé de l’Internet pour trouver une escort-girl à son goût qu’il va payer une somme folle, 10 000 € pour quatre jours. Elle lui fera visiter la ville historique, le guidera en tchèque et assurera peut-être ses désirs la nuit. Jouer au macho dominateur qui paye une esclave sexuelle est un fantasme récurrent des romans de l’auteur. Pour qui paye, tout est permis, viol inclus : c’est dans le contrat.

Mais Lizaviéta est une prostituée novice qui n’a pas su résister au paquet d’euros pour financer ses études ; l’aura intellectuelle du pamphlet et la notoriété politique du colloque lui assurera peut-être aussi de solides relations utiles à son avenir.

Tout l’art du roman est de mettre en scène ces deux psychologies antagonistes, Thanatos côté Augustin désespéré en fin de vie et Eros côté Lizaviéta qui commence la sienne en adulte. Des paragraphes en italiques alternant avec le texte normal pour laisser entrevoir ce que la jeune femme ressent face au mâle décati. Elle est pauvre, lui riche ; ambitieuse, lui las ; inconnue, lui connu. Les deux se complètent et s’épaulent, malgré le contrat d’esclavage. Augustin croit dominer ce qui reste de son destin, mais c’est Lizaviéta qui prend la chose en main (voire en bouche).

L’empire, dont il dresse le panégyrique (l’éloge) devant les intellos internationalistes planétaires, c’est lui-même. Mais, comme dans la réalité géopolitique et sociologique, chaque nation résiste encore et toujours à l’envahisseur idéologique et économique – et gagne plus ou moins à la fin. L’être humain, comme les peuples, est pris entre les cadres de la morale et du droit (qui l’obligent) et l’anarchie de ses propres désirs (qui le font agir). La planification préalable du voyage sur le net ne résistera pas à la très concrète jeune fille, pas plus que le rôle de faire-valoir au colloque de la gauche tendance ne résistera à la réalité du discours critique de droite.

Augustin a des scrupules chrétiens : le sexe est bon mais exploiter une fille est mal ; Lizaviéta a des dégoûts physiques : baiser avec un vieux débris n’est pas une partie de plaisir mais ce débris-là est touchant et mérite qu’on le mette en valeur. Ainsi, cahin-caha, le couple improbable se soutient dans l’ivresse. Car ces quatre jours sont riches en péripéties, à commencer par le colloque empli d’hypocrites abscons qui sont en représentation. Et le soir à l’hôtel, toutes les positions sont requises, viagra en renfort. Lizaviéta veut que tout soit parfait et qu’Augustin en ait pour son argent.

Quel pourcentage de sincérité dans son attitude en apparence issue de la méthode Coué ? Le lecteur, comme Augustin, le saura à la fin – disons que le pourcentage augmente à mesure des journées. Lizaviéta s’aperçoit des bienfaits de connaître un polémiste ; son avenir est sur cette trajectoire. Va-t-elle traduire en tchèque le pamphlet et le discours de sa vie (en raflant 50% des profits) ? Va-t-elle rebondir avec un autre personnage, une fois introduite dans le circuit d’escort de haut vol ? Le roman reste ouvert.

Il est en tout cas celui qui précède Les voyages glacés, aux éditions Picollec et Guilaine Depis s’est arrachée une préface très positive sur l’auteur, son univers et sa fable. Thanatos et Eros est la version nettement enrichie et améliorée du roman paru en 2016 sous le nom de Panégyrique de l’empire, chroniqué ici.

Christian de Moliner, Thanatos et Eros, 2018, Les éditions du Val, 141 pages, €15.00 e-book version Kindle €4.00

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 balustradecommunication@yahoo.com

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André Comte-Sponville, Traité du désespoir et de la béatitude

Voici le livre de ma philosophie, écrit par quelqu’un de ma génération, né en 1952 et qui fut professeur agrégé à Paris-1. Une relecture de la pensée classique par un esprit d’aujourd’hui, exposé pour notre temps, requalifié pour notre agir.

Le discours est en deux parties :

  1. Chercher le bonheur par une pensée heureuse – tel est le premier tome intitulé Le mythe d’Icare. Rentrer en soi pour affronter l’angoisse des labyrinthes intérieurs, ceux de l’illusion (le moi, Narcisse), ceux du bavardage (la politique, Prométhée), et ceux du divertissement (l’art, Orphée).
  2. Comment vivre ? Ce but de la philosophie fait l’objet du second tome intitulé Vivre. Il s’agit de penser en matérialiste pour s’élever dans les labyrinthes extérieurs de la morale et du sens.

J’ai un plaisir immense à lire cette réflexion vécue à la Montaigne ou Alain. Le message est que la philosophie veut rendre heureux et aider à bien vivre. Pour cela, le courant matérialiste de la pensée classique est le mieux à même de répondre au souci principal de l’homme qui cherche le bonheur. Pourquoi ? Par la lucidité : « le matérialisme est le courage de la raison » II.8.

Commençons par désespérer, c’est-à-dire par laisser l’espoir de côté, à abandonner toute illusion et toute attente passive. Le désespoir est – littéralement – l’indifférence à l’espérance : « l’espoir est l’opium du peuple ». L’absence de tout espoir est salutaire, tonique, réaliste ; elle engendre simplicité, lucidité, samsara. Celui qui n’attend rien vit dans le pur présent, le seul moment du temps sur lequel il peut agir. Rien ne lui manque, l’acquiescement au réel est joie, « oui » à la vie qui jaillit sans cesse et dont nous sommes un bourgeon, éternité de l’instant. Tout un courant de pensée tient ce discours : Lucrèce, Spinoza, Epicure, Bouddha, Nietzsche, Marx, Freud. Et Heidegger, Sartre et Russel peut-être.

Le matérialisme est école de dé-sespoir. Nous sommes éphémères et sans justification ; nous sommes là comme le reste du monde est là, et il n’y a pas de sens. Ne plus « croire » à quoi que ce soit : le monde est jeu de forces, de lois, de désirs ; la nature est indifférente. Aucun sens – donc aucun espoir, ni crainte. Tout devient possible. Qu’est-ce alors qui nous fait vivre ? Notre force interne, cette énergie vitale qui nous fait manger, courir et aimer, qui nous rend joyeux sans cause au printemps et nous accroche à la vie en cas de coup dur : « ce que j’ai fait, aucune bête ne l’aurait fait ». Icare monte vers le soleil par la seule force de son désir qui le rend industrieux. Puissance vitale et volonté personnelle sont l’inverse de cet idéalisme, autre versant de la philosophie, toujours nostalgique d’un âge d’or perdu ou d’un modèle absolu inaccessible.

Le moi (Narcisse) est illusion, il faut s’en méfier à défaut de complètement s’en défaire, comme les bouddhistes. Il n’y a pas de moi à découvrir mais une existence à vivre. Il est vain de courir après « le fantôme hypostasié de ses désirs ». Mieux vaut être soi, simplement, c’est-à-dire non pas monolithe ni d’un bloc, mais création constante et cumulative, ouvert au présent, avec une histoire qui se fait à chaque instant. « En moi, la nature perpétuellement s’invente et crée. Et je ne suis vivant que par ces désirs qui, à chaque instant, me traversent, me guident et me constituent » p.57. Si tout se vaut, alors le désir fait la différence. Ni bien, ni mal en soi, mais il faut tout juger puisqu’il faut vivre. Le sage s’aime, mais « d’être aimé par ses amis et davantage encore de les aimer » p.81. La puissance d’être, simple joie d’exister, est le « vivre à propos » de Montaigne.

La politique (Prométhée) est une attente d’utopie, un bavardage : elle ne doit être prise que pour ce qu’elle est, une illusion nécessaire pour agir, sans plus, en aucun cas un absolu pour changer le monde ou faire accoucher un homme nouveau. Le pouvoir est toujours rapport de forces, absolu en droit, jamais en fait. Tout est politique car tout est jeu de pouvoir, heurt de désirs. « L’histoire est un processus sans origine, sans sujet ni fin parce qu’il n’y a rien en elle que l’éternité dispersée du désir et de la guerre » p.93. Tout a une cause, rien n’a de sens. La paix est désirable parce que la vie vaut mieux que la mort. Mais tout droit est à conquérir sans cesse ; la liberté est un combat. Pas de normes, pas de valeurs, pas de sens : aucune politique n’est « vraie » ni « juste », ni le bien dans l’absolu. Le matérialisme n’annule pas l’illusion mais la met à sa place. L’homme est mesure de toute chose. « L’illusion n’est pas d’être homme et au centre de son monde, mais de se prendre pour Dieu (ou son image) et au centre de l’univers. Parce que l’univers n’a pas de centre et qu’il n’y a pas de Dieu qui juge » p.121. Le militant matérialiste doit se garder de l’illusion : ses valeurs ne sont que relatives à lui et au groupe auquel il choisit d’appartenir, ici et maintenant. Sa force est au service de son désir et son désir n’a de droit que sa force. Lucide et désespérée, son action n’a pas de fin, pas plus que le présent, qui reste éternel. Car le présent invente toujours l’avenir et l’histoire, même s’il ne part pas de rien ; et l’histoire n’est pas à subir mais à faire.

L’art (Orphée) n’est pas inspiré, traduit de l’ailleurs, mais travail et création, joie sans motif et vision particulière ; ne le prenons que pour ce qu’il est, une jouissance personnelle que l’on partage par la culture. Le beau n’est pas universel, ni objectif. L’art s’éprouve, il ne se prouve pas. Le goût est solitaire et l’artiste un artisan. Car le poète n’existe qu’après le poème : il est son œuvre. « Le désir crée le ciel où il voyage » p.211. Lucidité car l’artiste ne « révèle » rien de ce qui serait caché et à seulement dévoiler ; dignité car son désir est sa force, son talent est sa joie, et cela est tout en lui. « Il y a une vérité du beau qui est la vérité du plaisir qu’il procure » p.214. Et c’est la seule vérité.

André Comte-Sponville, Traité du désespoir et de la béatitude, 1 Le mythe d’Icare, 2 Vivre, PUF Quadrige 2016, 720 pages, €19.00 e-book Kindle €14.99

Son site 
Autre site (non officiel mais beaucoup plus développé)

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Moi Ivan, toi Abraham de Yolande Zauberman

Ce film sensible et vivant met en scène deux enfants sur un fond historique tragique. Nous sommes en Pologne en 1933. Se côtoient juifs usuriers, paysans chrétiens et boyards ivrognes qui possèdent la terre et se ruinent en menant grande vie. Chez les humbles, règne superstition et archaïsme d’un autre siècle.

Dans cet univers, la jeunesse éternelle se révolte contre la fatalité. Un jeune juif communiste, Aaron (Vladimir Mashkov) s’évade de prison et s’enfuit avec sa bien-aimée Rachel (Mariya Lipkina). Elle est la grande sœur du petit juif Abraham (Roma Alexandrovitch), que son grand-père Nachman, patriarche biblique, rabbin de la communauté et chef absolu de la famille, veut dresser à la tradition. Lui ne veut pas être séparé de son ami Ivan (Sacha Iakovlev,) ni surtout reproduire la vie au Shtetl du grand-père ; il décide de  s’enfuir avec Ivan. Le garçon est un tout jeune adolescent qui a été placé chez lui, par de lointains parents goys pour y apprendre le métier de tailleur d’habit.

Les deux enfants s’aiment, de façon bourrue mais solide, par-delà les barrières ethniques et religieuses. Ivan a presque 14 ans, il porte une croix d’or orthodoxe au cou, il est dur et secret ; il s’éveille à l’adolescence et découvre les filles, l’aventure et le monde. Abraham, fils aimé et turbulent, n’a que 9 ans et adore les chevaux ; il découvre la méchanceté et la bêtise. S’il coupe ses papillotes pour ne plus passer pour juif, il a le teint basané et est pris pour un Tzigane. La stupidité crasse de ceux qu’il croise leur fait croire qu’un un simple regard de ses yeux noirs jette un sort.

Leur fuite commune est initiatique – mais salutaire puisqu’un pogrom détruit le village et massacre la famille d’Abraham durant leur absence. Au retour, ils découvrent le désastre et les ruines. Ils se retrouvent désormais tout seuls : Abraham est orphelin, Ivan a oublié depuis longtemps où étaient ses parents qui ne se souviennent pas de lui. Il ne plus reste aux deux enfants que leur amitié pour survivre.

C’est là le plus beau, peut-être, bien plus que « la peinture du judaïsme historique » auquel les bien-pensants voudraient réduire le film : cet instant où l’on assiste à la brusque maturation d’Ivan. Le frémissant, l’étincelant Sacha Iakovlev dans le film, protège son petit compagnon ; dans les dernières images, il le soutient et lui promet son aide pour toujours.

14 ans est l’âge où les serments ont un sens qu’ils n’auront jamais plus, où l’adolescent joue à l’homme avec sérieux, avec ferveur. Le visage du jeune Sacha, boudeur et déterminé, le corps tendre mais la tête solide de rigueur morale, a quelque chose de tragique. Cette initiation est aussi une passion.

Elle est d’autant plus vive que le jeune acteur russe a été sélectionné dans un orphelinat. Il est lumière dans ce film sans nuance, un diamant brut. Plus encore parce que le film a été tourné exprès en noir et blanc.

Prix de la jeunesse au festival de Cannes 1993

DVD Moi Ivan, toi Abraham, Yolande Zauberman, 1993, avec Roma Alexandrovitch, Sacha Iakovlev, Vladimir Mashkov, Mariya Lipkina, OF2B, 1h45, occasion (DVD très rare donc cher, VHS possible – à numériser éventuellement)

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Pierre Desproges, Des femmes qui tombent

L’humoriste a écrit un roman policier féroce avec son humour noir et son gai désespoir. Des femmes disparaissent dans un village du centre en Périgord et Limousin. Eventration de la mercière, déchiquetage au train de la secrétaire de mairie, mortelles jambes en l’air du gynécée apothicairial : meurtres ? Suicides ? Tueur en série ? Nul ne sait et les langues vont bon train. Le féminisme s’en mêle, appelant en réunion les femelles du canton pour un débriefing au château, forteresse bien gardée par la police.

Mais au matin… ce sont des dizaines de cadavres qui jonchent le pied des remparts : les femmes ont sauté – hors des bras de leurs maris ou amants, directement au sol. Qu’est-ce ? Le misanthrope caustique s’en donne à plume joie. Il met en scène un médecin alcoolique flanqué d’un fils demeuré. Qui découvre un ficusien extraterrestre la nuit au bord de sa voiture, en train de dévorer sa durit. Il faut dire que le potard a un coup dans le nez, mais quand même ! Lorsqu’il entraîne un copain de beuverie journaliste dans le bois, le bouffeur de caoutchouc venu des étoiles avoue son plan : éradiquer les terriens en douceur pour prendre possession des richesses mangeables de la planète. Et pour cela inoculer un inoffensif moustique – qui va rendre folles les femmes, seulement les femmes, les poussant à se suicider. Diabolique, non ?

Il faut parfois « laisser traîner des mystères à la sortie des livres », disait l’auteur dans l’un de ses moments de lucidité sur ses semblables. Ulysse de retour à Ithaque se veut aveugle aux années des prétendants, qui n’ont pas dû faire que prétendre ; en ce roman du XXe siècle, Desproges suit les traces d’Homère et rend hommage à la cécité du poète.

Mais son style en est à cent lieues. Il massacre les convenances, piétine le politiquement correct, pulvérise d’une formule les prétentions. Et c’est jouissif, le lecteur en redemande, même si l’intrigue de gare est un peu faiblarde.

Pierre Desproges, Des femmes qui tombent, 1985, Points Seuil 2016, 160 pages, €7.50

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Retour à Pise et envol

Adio à la casa familiale de Simone et des gamins. La nonna surveille leur sommeil tandis que Simone met au four les croissants et les boules de pain surgelés pour notre petit-déjeuner avancé à L’Ogliera.

Nous prenons près de l’église le bus de 7h40 pour Portoferraio : 1h30 de virages avec le soleil dans l’œil. Nous repassons par Zanca puis par Marciana, sur nos traces. Puis nous allons directement au ferry de 9h30, Un Moby nommé Kiss. Il est rempli de familles sur le retour.

A l’arrivée, avec retard, nous avons juste le temps de courir pour attraper le train qui nous mènera à Campiglio, d’où nous changerons pour le « rapide » de Florence qui s’arrête à Pise. Sur le quai de Campiglio est élevée une statue de pierre au chien Lampo, plus une peinture à l’intérieur du bar. Ce fameux chien était celui du chef de train, il le suivait partout. Un jour, il s’est fait écraser dans une manœuvre.

En attendant à la gare, je vois une fille de 15 ans au short en coton souple couleur chair si court et si tiré qu’il dessine le pli de la vulve comme le pli des fesses. Cette blonde a un joli visage mais met tellement en valeur ses jambes de pin-up que s’en est gênant.

Dans le train, outre deux Albanais gras et vulgaires, une bande de garçons de 16 ans accompagnés de leur coach vont à Milan. Ils rentrent semble-t-il d’un stage de voile et sont tout dorés par le soleil et blondis par le sel. Un costaud bouclé lit La case de l’oncle Tom en italien, un gros pavé dont il a laborieusement regardé deux pages avant de le refermer. Est-ce la mode ? Est-ce au programme ? Son copain Riccardo, appelé par ses copains Riki, écoute la musique téléchargée sur son smartphone ; il a la voix grave et roule les r à la perfection. Son italien est très agréable à entendre.

Nous ne sommes plus que cinq à prendre le vol EsayJet de 19h20 – qui sera en retard d’une bonne demi-heure. En attendant, nous faisons un petit tour dans Pise, des courses. Les filles cherchent du parmesan, de l’huile d’olive et du vin de Toscane. Au Coop, d’énormes barils de spaghetti de marque La Molisana attirent mon attention.

Les boutiques regorgent de charcutaille artistement présentées, de fromages divers, de pâtisseries.

Je retrouve le restaurant de l’autre jour et nous y mangeons des pizzas. Un caboulot spécialisé dans le tout-cochon, juste en face, nous fait acheter des sandwiches pour le soir. Ils sont assez bourratifs et de fait pas très utiles.

Pour rentrer, huit moyens de transport successifs sont requis : le bus, le ferry, le train 1, le train 2, la navette, l’avion, l’Orlybus, enfin le métro ligne 4 jusqu’à Odéon. L’une des filles me dit que cela fait partie du voyage, elle qui doit encore rejoindre La Rochelle, puis Surgères, puis le bled à côté où elle habite…

F I N du voyage sur l’île d’Elbe

Voyage réalisé avec l’agence Chemins du sud

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Mayonnaise médiatique

L’été a été caniculaire mais pas seulement dans l’atmosphère ; les esprits français étroitement urbains furent échauffés. Ne voilà-t-il pas que « l’affaire » d’un conseiller ayant commis des actes limites était assimilée au Watergate voire à l’affaire Dreyfus ? Le citoyen contre les pouvoirs (merci Alain, vilipendé par ces mêmes intellos trois mois plus tôt) est une grande chose ; l’hystérie bobote des éditorialistes et politiciens qui adorent jeter de l’huile sur le feu une autre. Ce pourquoi le « journalisme » est l’une des professions les plus mal considérées par les Français, juste après les politiciens démagos ou affairistes.

Pourquoi l’été sort-il des « affaires » ? Parce que la presse aux abois n’a rien à dire et que les acheteurs de journaux ou les auditeurs de chaîne sen continu désertent. Il y a quelques années c’était « le burkini », fake news habilement mise en scène qui avait remis en cause – à en croire les moralistes – les fondements mêmes de la République. Qui parle encore du burkini ? Aujourd’hui c’est un conseiller au nom arabe.

Ben Allah ! dénonce l’extrême-droite, Ben holà ! pose l’extrême-gauche. Un événement banal est devenu affaire d’Etat pour les petits esprits. Ce sont moins les faits en eux-mêmes, qui ressortent d’une sanction et d’une réorganisation des conseillers, sans plus, que le regard que porte sur eux « la presse » avant « les médias », puisque l’affaire a été orchestrée avant tout par ce parangon de vertu affichée qu’est Le Monde. Un tel « Comité de vigilance antifasciste » se reconstitue volontiers pour surveiller et dénoncer les pouvoirs modérés qui tentent de gouverner ; ils se font curieusement absents dès qu’il s’agit de surveiller et dénoncer les vraies menaces, comme celle du terrorisme islamiste, de l’extraterritorialité des lois américaines ou de l’influence des lobbies sur la loi… Soyez fort avec le faible et servile avec le fort !

Le prétexte Benalla était tout trouvé pour les procureurs cyniques de la morale pour les autres. Tous les impuissants battus aux élections se liguaient en cartel de jaloux anti-Macron. L’inquisition Mélenchon en profitait pour tenter de délégitimer les urnes qui avaient « mal » votées – puisque le Mélenchon n’était arrivé que QUATRIÈME au premier tour de la présidentielle. Quelle baffe démocratique pour ce prétendant calife, désormais trop âgé pour briguer le poste ! Sa haine rancunière le fait agir – l’avez-vous remarqué ? – comme le vieux Le Pen : ne pouvant parvenir au pouvoir, il a pris ce même ton de tribun qui agite les fantasmes mais qu’il serait bien en peine de mettre en œuvre si d’aventure le pouvoir lui échoyait. La démagogie dans toute son éternelle splendeur.

La rentrée des ratés se fait en ce lundi gris de pré-automne où France Culture, toujours à la pointe de l’extrême-mode intello, invite dans la première des Matins la virago gauchiste, féministe, écologiste, antisioniste, pro islamiste -en bref arriviste – Clémentine Autain. Cette fille de chanteur ressasse les poncifs à la mode avec cette légèreté intellectuelle issue du manque d’éducation post-68 et de culture propre à la génération Mitterrand. Peu importent les faits, seules les idées comptent. Yaka repeindre le monde – à condition qu’elle soit du bon côté du pouvoir. Le reste ne l’intéresse pas (toute ressemblance avec un certain Tromp n’est PAS fortuite). J’ai zappé Guillaume Erner et son penchant à se trouver toujours du côté du plus fort (en gueule).

Pour l’opposition d’extrême-mode, Benalla est un nervi du président, qui est donc fasciste – « le peuple » (qui parle évidemment par la seule voix du tribun) doit donc le démettre. Que les tabassés (mollement, ils n’ont même pas eu droit à l’hôpital) aient caillassé et insulté copieusement les forces de l’ordre auparavant, est pardonnable ; que lesdites forces et le conseiller « observateur » aient entrepris de faire respecter l’ordre, voilà qui est intolérable ! Curieuse conception de la force publique. Ceux qui veulent une VIe République montrent qu’elle serait plus celle d’histrions que de gouvernants.

Pauvre France petitement intello qui préfère les « principes » en chambre aux réalités du terrain et les « idées » générales à la tâche concrète de gouverner. Même Hulot se met de la partie.

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Plage de San Andrea

La plage de San Andrea est couverte de familles qui vont nager ou en plonger, des rochers figurent des animaux et même un crâne.

Passe le vendeur d’ananas glacé et de coco frais, dans la glace en panier. Il lance d’un ton inimitable « cÔco, cÔco bEllo ! anan » ! Il prononce ce dernier mot avec une voix nasale, quasi comme « anéné ».

La montée de la route vers Zanca – et la voie qu’emprunte le bus – est particulièrement pénible : rude, cagnardeuse et interminable. Je ne suis pas fâché d’arriver à l’arrêt de bus où je m’assieds à l’ombre sur le banc. Des affiches remercient la population des condoléances pour un décès.

De retour à la chambre d’hôte, je vais directement remplir ma bouteille d’eau à la source pour le voyage vers Pise demain, puis vais prendre une douche et ranger mes affaires. La bande de gamins d’hier se défonce à grands cris dans la piscine hors sol installée dans un jardin derrière, juste un bassin posé de 4 ou 5 m de diamètre.

Comme d’habitude William y sévit, s’éclatant dans l’eau comme s’il était poisson. La fille plus grande que lui saisit son corps luisant et le jette, il adore ça. Sa médaille brille au-dessus de sa poitrine bien dessinée comme une cuiller d’hameçon. Le chien, un peu gros, un peu con, s’appelle Pilo.

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Hommage à John Mc Cain

John McCain vient de mourir d’un cancer américain. C’est à la fin de 2002 que j’ai connu le sénateur de l’Arizona à Washington, lors d’une série de rencontres organisées par le père de la célèbre courbe de Laffer sur la relation entre prélèvements obligatoires et recettes de l’Etat (que le président qui « a fait HEC » aurait dû apprendre avant de faire sa monumentale erreur de 2013). McCain m’avait fait une forte impression, l’effet d’un vertueux, conservateur mais humain.

Il était Républicain, mais pas vraiment de la tendance Georges W Bush : ni héritier fils de famille, ni diplômé huppé par complaisance, ni bobo échappant au service militaire, ni affairiste rentre dedans. Militaire, fils et petit-fils de militaire, il savait ce qu’était l’honneur. Il mettait les relations humaines au-dessus des relations d’affaires et haïssait le mensonge comme les passe-droits. Ce pourquoi il avait été refusé d’être libéré par les Nord-vietnamiens avant les autres pilotes prisonniers parce que « la règle » voulait que le premier entré soit le premier à sortir.

Il s’est lancé en politique à 46 ans, après cinq années passées dans les geôles vietnamienne pour avoir été descendu lors de sa 23ème mission au-dessus de Hanoï. Il n’était pas un militant discipliné de son parti mais gardait sa façon de penser – ce qui est plutôt rare dans n’importe quel parti qui ne réclame que des supporters.

En bon libéral (au sens français), il considérait que l’égoïsme des intérêts privés devait être contrebalancé par le pouvoir d’Etat. En bon libre-penseur (même s’il était chrétien), il considérait que la bigoterie engendrait inévitablement « intolérance et corruption ». Toute croyance ancrée dans une unique et indéracinable Vérité donne des œillères et conduit les gens à mentir et à user de tous les moyens pour la faire triompher. Ainsi, lors des primaires républicaines de 2000 pour la présidentielle, le clan George W Bush l’a-t-il accusé des pires turpitudes de l’imaginaire yankee : engrossé une femelle noire, trahi au Viêt Nam, transmis la syphilis à sa seconde femme, avoir perdu la raison en captivité. Rien de vrai mais « plus c’est gros, plus ça passe » disait le bon docteur Goebbels. Trump reprendra en plus vulgaire cet usage des « fake news », terme délicatement tendance pour dire les « mensonges ».

Abus de pouvoir, abus d’influence, abus de richesse, John McCain s’élevait contre. Il était l’autre face de l’Amérique, celle des pionniers et des cow-boys opposée à celle des spéculateurs et des affairistes des banques et de l’industrie. Il était humain, pas politicien, pragmatique pas népotiste.

Bien que soutenu lors de la campagne présidentielle 2008 par Sylvester Stallone, Arnold Schwarzenegger, Clint Eastwood et Bruce Willis, il sera battu par Barack Obama qui lui aussi donnait une image d’honnêteté et d’intégrité – mais homme neuf et de couleur. Obama le démocrate a beaucoup déçu ; McCain le républicain aurait probablement pu faire mieux, moins empêtré dans sa couleur et moins inféodé au Government Sachs.

Mais la politique reste une saloperie : ce qui compte est de gagner et peu importent les moyens. Il faut malheureusement des politiciens pour gouverner le pays, mais les électeurs doivent les surveiller et les institutions les tempérer – et les médias enquêter plutôt que de faire la morale (comme notre imMonde). C’est ainsi que fonctionne une saine » démocratie ». Si John Mc Cain n’a pas pu, il reste un exemple.

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Plage de la Cala

La redescente vers la mer à la Cala et la Caletta est d’autant plus pentue.

C’est une crique de galets à l’eau transparente, celle couleur menthe à l’eau qui nous avait fait tant envie, un peu plus tôt, après la punta della Madonna. L’eau est chaude et salée.

Deux petits blonds de 5 et 7 ans, cette fois français, jouent avec leur père ; nous ne voyons pas de mère. Peut-être le père est-il divorcé et a-t-il pris ses enfants durant les vacances ? Il apparaît très préoccupé de bien faire mais assez directif et un brin autoritaire. Non sans contradictions : il fait mettre un maillot synthétique aux gamins à cause du soleil qui forcit, mais les laisse sans casquette en plein soleil. L’aîné est en tout cas très sociable, il raconte comment ils vont aller manger une glace après la plage, puis prendre la voiture pour le ferry et faire de longues heures de route pour rentrer chez eux. Mais il ne dit pas où.

Trois chatons assez grands viennent quémander à manger et se faire caresser. De faim, ils mangent même des pâtes au pesto tombées. Je leur donne ma ration de jambon qui donne soif.

Toute une bande d’Italiens jacasse devant la plage ; certains sont dans un bateau ancré dans la cale, d’autres arrivent par le sentier, des jeunes filles surviennent après. Tous sont ensemble et ne s’entendent pas sur la suite : faut-il se baigner ? Gagner le bateau ? Remonter ? Et ils s’interpellent à grands cris du bateau à la plage et entre eux sur la plage : « la commedia del arte », conclut Denis.

Un petit blond de 11 ans du groupe, à tête d’un ange de Ghirlandaio, en tee-shirt, chaussettes et chaussures de tennis blanche, bermuda kaki, cherche à se faire mignoter par son père à lunettes et casquette. Nous les retrouvons sur le chemin vers San Andrea, Denis parlera avec eux et il appert que le gamin est scolarisé au lycée français de Rome.

Nous reprenons la grimpée vers San Andrea. Denis nous parle du granit porphyrophile, avec inclusions.

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Un Indien dans la ville d’Hervé Palud

Ce film est une comédie sérieuse qui laisse un peu de nostalgie. Sont évoqués des problèmes graves de notre temps mais d’un ton léger : le couple et la paternité, la vie de famille ou les risques des métiers, l’arrivisme social, la ville où la nature, l’infantilisation ou la responsabilité des enfants… L’histoire me touche par les clins d’œil qu’elle me lance sur la bourse, les relations père-fils, l’Amazonie. Le père, Thierry Lhermitte, est un acteur français de ma génération préféré dans ses rôles énergiques, humains, de bon sens. Ici, il est un gnome de Wall Street, troquant en bourse des options sur matières premières. Le gamin, Ludwig Briand, a le corps fluet et très souple de ses 13 ans, des dents blanches, un nez mutin et de longs cheveux drus.

Le père et le fils ne se connaissent pas, la mère (Miou-Miou) étant en partie en Amazonie enceinte de lui parce qu’elle ne supportait plus d’être quantité négligeable dans la vie trépidante de son trader de mari. Lui fait du troc, comme les Indiens, mais pourquoi ? Quand le fils, à 13 ans, offre une casserole à une fille de son âge, c’est pour lui faire l’amour – mais son père, à Paris ? Il a de l’argent mais n’est finalement pas heureux. Sa « femelle » comme disent les Indiens, (Arielle Dombasle) est une illuminée dont les « chakras se referment » à la moindre contrariété et qui refuse de se marier l’année du porc. Rien de très naturel comme existence ! Lorsque le boursier se rend en Amazonie pour faire signer à sa femme l’acte de divorce afin de pouvoir se remarier, il découvre qu’il a un fils de 13 ans élevé en sauvage et appelé de façon cucul Mimi-Siku (nom qui signifie pisse de chat et que s’est choisi l’acteur infantile lui-même !).

L’adolescent, élevé à l’indienne au naturel, sait ce qu’est la vie : chasser, pêcher, allumer un feu, apprivoiser les animaux, connaître les dangers de la forêt et les beautés de l’affection comme de la nature. Dans la jungle de Guyane, son père se fait appeler Baboon (babouin) parce qu’il est différent des Indiens : il a du poil sur la poitrine. À Paris, lorsqu’il ramène son fils qui voulait voir la tour Eiffel, l’associé et le concierge traitent l’enfant de « singe » : il aime se balader en pagne et torse nu avec des peintures sur le nez. On est toujours le sauvage de quelqu’un. Mais que vaut-il mieux ? Savoir assurer sa survie dans la nature dans la lignée des primates, ou se créer des problèmes insolubles dans le stress social de la soi-disant civilisation ?

Le petit bonhomme de la jungle décille les yeux de son père lorsqu’il fait irruption brutalement dans l’existence artificielle de la ville. La Tour Eiffel « pique le cul du ciel » et le chat doit « manger bon » parce qu’après, « le chat sera bon à manger ». Le golden boy pendu au téléphone, qui se délasse avec une allumée, s’aperçoit que tout ce qu’il fait avec sérieux est vain – d’autant que son associé (Patrick Timsit) l’a embringué dans une sale affaire avec la mafia russe. Son fils, enfant sauvage mais considéré comme un homme par les Indiens après son initiation, apparaît plus adulte que lui – d’autant qu’il tombe en amour avec Sophie (Pauline Pinsolle) – dont le prénom signifie la sagesse – la fille de son âge qu’a cet associé colérique qui n’a jamais le temps de s’occuper de ses propres enfants. Baboon finit par choisir de se ressourcer en compagnie de son singe de fiston et d’abandonner le rôle artificiel inutile qu’il a tenu jusque-là dans la finance.

L’histoire est un peu naïve mais remplie de fraîcheur. Le film distille une tendresse pudique et montre bien quelle est la base des relations humaines véritables : elles sont moins sociales que personnelles. Il importe moins de jouer un rôle que d’être vrai.

Cette histoire de bon sauvage remplie de gags apparaît au milieu de la décennie 1990 comme un conte philosophique du temps. Depuis, évidemment, se balader torse nu sur les Champs-Elysées et baiser sa copine à 13 ans est devenu très mal vu de la société, retombée dans ses travers ; et les chakras redeviennent mode.

DVD Un Indien dans la ville, Hervé Palud, 1996, avec Thierry Lhermitte, Patrick Timsit, Ludwig Briand, Miou-Miou, Arielle Dombasle, Pauline Pinsolle, TF1 vidéo 2007, 1h37, €9.99

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Maxime Chattam, La théorie Gaïa

Les écolos sont (étaient ?) à la mode, la grande terreur millénariste du climat s’installe : quoi de meilleur pour faire un bon thriller ? Maxime Chattam a le chic pour plonger à pieds joints dans les peurs d’époque : avant-hier les tueurs psychopathes, hier le Mal biblique venu du fond des âges, aujourd’hui le retour des tempêtes… C’est écrit simple, au galop, avec des caractères bruts aisément reconnaissables. En bref, c’est d’époque et bien fabriqué. Mais vous n’apprendrez rien sur le climat, vous resucerez les fantasmes qui font bien dans les brunchs branchés, par exemple sur Adam Smith, et vous frémirez de toutes les émotions du temps (promotion des femmes, hantise pédophile, machos prédateurs, apprentis sorciers, théorie du Complot, services secrets, bureaucratie européenne…)

Nous sommes quelque part dans les années futures. « Depuis que les dégradations climatiques s’étaient transformées en catastrophes régulières, l’Europe avait gagné en pouvoir. Chaque pays avait décidé de ne plus travailler seul dans son coin… » (p.15). Sauf que, justement, l’un des pays a décidé de faire cavalier seul. Le pays, ou plutôt ses « militaires », c’est-à-dire un service très secret à l’intérieur du service secret. Avec cette imagination débordante qui consiste pour Chattam à transposer les fantasmes américains dans le prosaïque fonctionnariat français, voici le Complot réhabilité. Il use de même des techniques américaines d’évasion de financement, cette fois au détriment de la Commission européenne. Comme des îles désertes investies par de gros capitaux pour s’y livrer à des expériences « non-éthiques ». Ajoutez un couple de scientifiques bien sous tous rapports, dotés de trois enfants, de prénoms affronts pour les garçons (Zach ou Ben) et ragnagna pour les filles (Emma, Melissa, Lea). Secouez un peu en séparant tout ce beau monde, pimentez d’un peu de technoscience vite lue glanée sur Internet – et voilà ! Le cocktail frémissant de bulles et fort en alcool est prêt à servir.

Vous ne vous ennuierez pas. Mais vous serez pris pour un niais et c’est cela qui est désagréable. Que l’auteur présente comme une évidence la dégradation du climat en tant que réaction de la planète comme organisme est déjà hasardeux ; c’est prêter une « âme » à des matières mues par des lois physiques. Que l’auteur aille plus loin en présentant comme une théorie acceptable celle de l’être humain qui a bien réussi possédant en son sein les germes de sa destruction, tout comme les dinosaures hier et les espèces des quatre autres extinctions massives avant-hier, est plus vaseux. Mais qu’il fasse de l’agressivité poussée à son extrême la variable-clé de l’adaptation des meilleurs, voilà qui sent tranquillement son nazi. L’auteur ne s’en rend probablement pas compte mais il accuse carrément Adam Smith, le père du libéralisme, d’être à l’origine de l’égoïsme du profit, de la concurrence sans frein et de la culture du résultat. « Nous grandissons dans un système socio-économique qui nous façonne dès l’enfance, et ce depuis deux siècles » (p.310).

Tous les poncifs sont réunis : libéralisme = fascisme, c’est ce que disait la propagande de Lénine. Adam Smith serait préfasciste alors qu’il est l’auteur non pas de Mon combat mais de La théorie des sentiments moraux. C’est peut-être l’excès de liberté plutôt que de discipline, mais ce n’est pas le libéralisme qui crée par caractères acquis des tueurs en série, spécimens qui développent l’égoïsme de la jouissance immédiate au détriment des autres, avec la meilleure efficacité dans la réalisation du fantasme et une joie cruelle de faire souffrir longuement ? Car le libéralisme est adepte de la modération par des contrepouvoirs – dont l’éducation et la justice.

Chattam vous fera donc le récit de deux enfants de 6 ou 7 ans – évidemment « nus » – longuement trimballés et terrorisés par les psychopathes évadés de l’île du docteur Grohm (un avatar – comme par hasard allemand – du Docteur Moreau).

Quoi de réaliste dans tout ce fatras d’idées reçues et de bonnes intentions ? Pas grand-chose. Oui, le climat change, comme tout change sur cette planète depuis qu’elle existe. Sommes-nous sur la fin du réchauffement cyclique initié il y a 15 000 ans et qui ne serait peut-être pas étranger à la disparition de Neandertal ? Possible. L’industrie, accentue-t-elle le réchauffement ? Probable. Connaissons-nous une dérive génétique à cause de la concurrence et de l’individualisme ? N’importe quoi ! Staline était-il « capitaliste » pour être responsable de 22 millions de morts ? Et Mao ? Et Pol Pot ? Et les racistes du Rwanda ? Et les islamistes ?

A l’inverse, c’est probablement dans les pays capitalistes qu’il y a le moins de morts lorsque le libéralisme fonctionne au quotidien. L’argument des deux guerres mondiales, timidement objecté par l’auteur, décidément léger, ne tient pas : ces deux guerres sont le fait du nationalisme, pas du libéralisme. Les régimes militaires autoritaires ne font pas bon marché des règles de la liberté ou de négociation sur le marché. La lutte pour la vie, le lebensraum, l’éradication des minorités ethniques, la promotion de la race « pure », ne sont pas des fantasmes issus d’Adam Smith – pas même de Charles Darwin. L’écolo-gauchisme à la mode ne fait pas une pensée. Il récupère tous les poncifs marxistes contre l’industrie en les mêlant d’accusations propalestiniennes. La théorie Gaïa apparaît dans ce livre pour ce qu’elle est : une foutaise. Faire peur pour mieux imposer son idéologie. Agiter le millénarisme pour que chacun se « repente ».

A force de se vouloir « vendeur », Maxime Chattam récupère des théories bien scientifiques, piquées ici ou là et résumées en deux lignes « pour les nuls ». Il finit par fabriquer des thrillers formatés par la nouvelle marchandisation de l’édition. Que reste-t-il de la littérature, même policière ?

Et que reste-t-il du discours moralisateur quand celui qui le profère profite aussi bien du système marchand ? Le plus démago des thrillers de Maxime – à vous décourager de lire la suite. Je me suis d’ailleurs arrêté longtemps avant d’y revenir.

Maxime Chattam, La théorie Gaïa, 2008, Pocket thriller 2010, 500 pages, €8.30 e-book Kindle €9.99

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Plage de Capo San Andrea

L’orage prévu s’est déclenché en fin de nuit, ce matin du vendredi 1er septembre. Il y a eu un peu de pluie et au matin tout est frais et lavé, des odeurs de plantes flottent dans l’air. Le village s’éveille avec lenteur entre les vieux qui vont à la source, les gamins qui vont acheter un journal pour papa et les ados déjà partis tester la plage. Un macho velu et noir de soleil qui est allé se baigner de bon matin hésite entre les deux cafés, fait plusieurs allers-retours d’incertitude avant de s’installer en terrasse du café moderne, pieds nus, en caleçon, la serviette en travers du torse.

Derrière l’église, un petit marché d’artisanat s’installe, juste pour la saison touristique. Le bus est à 8h40 et nous conduit à Marciana Marina, dans le nord de l’île. Les nombreux virages rendent un peu nauséeux. Quelques matrones montent, sans âge après 30 ans, fatiguées par les travaux ménagers et la négligence. Un vieux en polo rouge, moustache blonde et valise reçoit un appel téléphonique, puis engage la conversation avec les filles et avec Denis, assis non loin. Il parle français appris à l’école et cite même du latin.

A Marciana Marina, sur le quai, quatre gamins de 5 à 11 ans en slip s’arrosent mutuellement d’eau du port. Frères couleur d’argile, ils sont unis dans le plaisir païen de l’eau et du soleil.

Nous longeons les quais jusqu’à la tour génoise. En face, une boutique de bijoux en vrai corail attire les filles ; deux d’entre elles s’achètent boucles d’oreilles et bracelet. Le temps pour moi de mignoter une chatte qui aime les câlins.

Puis nous empruntons le sentier côtier qui monte vers les hauteurs, vers un tronçon de route, puis redescend avant de remonter – en gros 300 m de dénivelée.

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Hervé Bazin, Qui j’ose aimer ?

La réponse à ce titre provocateur est simple : le mari de ma mère.

Nous sommes en 1956 dans la Bretagne nantaise et quatre femmes vivent dans une maison nommée la Fouve, au bord de l’Erdre, dans une région de marais. Ce matriarcat a vu passer les hommes – tous morts : le grand-père à la guerre (la première), un autre de faiblesse, jusqu’au dernier qui a divorcé pour épouser en Algérie. Car « l’Algérie c’est la France ! » dit à la même époque un certain « socialiste » venu de la droite royaliste qui deviendra président – par pure ambition – en 1981.

Isabelle, fille d’Isabelle, est une rouquine (comme Judas chez les cathos) que l’auteur nous présente nue au premier chapitre ; elle va piller un casier posté dans la rivière par la maison d’en face. Dans laquelle vivent le ténor et le ténorino, deux avocats père et fils, d’où leurs surnoms. Le plus jeune vient d’épouser la mère d’Isabelle prénommée elle aussi Isabelle. Le pays est en émoi : catholique, rural, et dans la France patriarcale des années cinquante, cela ne se fait pas. Les gens jasent, les commerçants se font mielleux pour n’en penser pas moins et le doyen (le curé breton) tonne en chaire. Isabelle la jeune, fille d’Isabelle la remariée, va-t-elle garder à l’église sa place de vierge parmi les « enfants de Marie » ?

Elle n’a pas froid aux yeux, ni au corps, et ce n’est pas sa sœur Berthe, un brin débile et plutôt grosse, qui va la faire changer d’avis. Maurice l’avocat, fils du propriétaire d’en face, a épousé parce que son amante lui a dit qu’elle était enceinte. Fausse alerte (ou mensonge délibéré), pas de poupon en vue, mais ce qui est fait est fait, même par main forcée. « Monsieur Bis », ainsi que l’appelle Berthe, s’installe à la Fouve. C’est la guerre entre lui et les femmes, sauf la sienne, soudain dolente. Nathalie, la bonne depuis belle lurette, n’a pas les yeux ni la langue dans sa poche ; elle n’a pas accepté ce remariage, elle accepte mal que Maurice devienne le nouveau père et qu’il régente la maison. Isabelle la jeune ne sait pas comment appeler ce parâtre, elle qui n’a que 19 ans et n’est encore ni majeure (21 ans), ni émancipée.

Maurice va habilement profiter des circonstances pour s’imposer, d’abord dans la maisonnée, puis dans le corps d’Isabelle la fille à défaut de son cœur. Il lui donne du travail à son étude, où il la baise à loisir entre deux clients ; étourdie, pâmée dès qu’il la touche, la fille se laisse faire. Isabelle la mère, son épouse légale, est malade ; elle couve une étrange chose qu’on appelle – après plusieurs semaines – un « lupus exanthématique » ; cette maladie auto-immune détruit les cellules de l’organisme car le système immunitaire dysfonctionne… Fièvre, desquamation de la peau, érythème : la patiente n’est pas belle à voir. Normalement on n’en meurt pas, mais c’était en 1956 et le besoin de l’histoire exige la fin de la victime.

Car Maurice se détourne d’Isabelle pour viser Isabelle ; marié forcé pour cause de grossesse imaginaire, il met enceinte la fille – qui refusera de l’épouser après la mort de sa mère. Non seulement « cela ne se fait pas » (une fille de divorcée mineure enceinte épousant le mari de sa mère tout juste décédée !), mais la Fouve exige que les femmes continuent de prendre soin d’elle. La maison est comme un nid et le pré-féminisme d’époque rejette tout ce qui porte culotte et viole l’intimité. Le bébé sera d’ailleurs une fille, comme il se doit.

Ce roman antique se lit très bien, tout d’abord parce qu’Hervé Bazin écrit bien, avec des formules, des descriptions concises et saisissantes. La situation dans laquelle il place son héroïne est acrobatique et il est un brin compliqué d’en démêler les fils sur la fin. Mais il prend de la hauteur pour sortir la femme du quotidien bébé-cuisine-maison et en faire l’Héritière d’une tradition. Celle même qui a naufragé en mai 68, avec la paysannerie, le patriarcat et la religion ; celle que certains regardent avec les yeux de Chimène et voudraient voir revenir.

A ceux qui sont contents que la société ait évolué, malgré ses excès, comme à ceux qui regrettent le temps passé, qu’ils idéalisent sans raison – je dis « lisez ce livre » : vous comprendrez beaucoup de choses que les romanciers narcissiques d’aujourd’hui ne vous apprendront jamais sur la nature humaine.

Hervé Bazin, Qui j’ose aimer ? 1956, Livre de poche 1979, 315 pages, €0.87

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