Bagarres au King Creole de Michael Curtiz

Elvis Presley a encore 22 ans lorsqu’il joue Danny Fisher, un redoublant en dernière année de collège que la directrice des études, la vieille fille Pearson (Helene Hatch) – trente ans d’enseignement – recale pour la seconde fois non en raison de ses connaissances, mais à cause de sa conduite trop directe. Il a en effet boxé un camarade devant qui il a embrassé une fille, puis traité la vieille peau de « chérie » en manifestant combien elle était loin de pouvoir autant séduire. Le principal du collège (Raymond Bailey) ne peut que prendre acte, même s’il comprend Danny qui est obligé de travailler avant d’aller au collège pour pallier la faiblesse de son père depuis qu’il a perdu sa femme.

Car c’est le drame du jeune homme, de voir combien son père est faible. Hier pharmacien, docteur diplômé, le père (Dean Jagger) a progressivement tout perdu : sa femme dans un accident de voiture, sa pharmacie parce qu’il s’est laissé aller, sa maison parce qu’il s’est ruiné, la légitimité envers ses enfants à l’âge crucial de l’adolescence. Danny ne veut surtout pas être comme lui, veule devant les brutes et rampant sous les ordres alors qu’il est aussi compétent, voir plus en raison de son expérience. Ce pourquoi il laisse « le diplôme » aux vieilles pies qui ne veulent pas le reconnaître : il se fera tout seul, en bon Américain pionnier, dans le quartier populaire de la Nouvelle Orléans.

Son atout, outre son énergie et sa capacité à se battre, est sa voix d’or. Il chante bien et la première scène le voit donner les répons à la mélopée d’une négresse qui passe en charrette dans la rue déserte au petit matin. Les filles du cabaret bordel d’en face lui font coucou du balcon car c’est un beau jeune mâle bien pris dans son tee-shirt immaculé et dont la mèche en banane balaye le front.

Il va devoir mettre en pratique aussitôt ces qualités qui le distinguent. Tout d’abord la bagarre. Le frère du boxé au collège, Shark (Jacques en VF – Vic Morrow), veut le rosser avec ses deux sbires dont un muet – il les met en déroute, s’attirant l’admiration du jeune dur qui lui propose aussitôt un coup en commun. Il s’agit d’utiliser son charme de chanteur pour détourner l’attention des clients et employés d’un bazar qui vend des bijoux afin de rafler de la marchandise. Tout se passe au mieux et Danny séduit. Mais surtout une jeune employée au bar, Nellie (Dolores Hart) qui comprend tout mais ne dit rien car elle est sous le charme. Elle devient amoureuse. Tout comme Ronnie (Carolyn Jones – la Morticia de La famille Adams), une ancienne chanteuse de talent décatie à force de boire pour oublier qu’elle s’est mise sous la coupe du malfrat local, le propriétaire du Blue Strade Maxie Fields (Walter Matthau). Vulgaire mais ambitieux, la face sombre de la même énergie du pionnier, il veut « prendre » tout ce qu’il désire et ne recule devant rien pour arriver à ses fins.

C’est dans ce cabaret que Danny va faire le ménage chaque matin avant d’aller au collège et, le dernier jour d’école avant la remise des diplômes, il sauve Ronnie des brutalités de deux saoulards machos encore au bar après la nuit blanche. Ronnie, bourrée mais sous le charme du garçon, l’emmène au collège et lui donne un baiser d’adieu devant tous les jeunes, d’où les lazzis et la bagarre, et l’ire de la vieille Pearson, et le châtiment de se voir refuser le diplôme de fin d’études secondaires. Le jour suivant, alors que Danny travaille comme serveur, il salue Ronnie devant Maxie et celui-ci, jaloux de cette familiarité avec l’une de ses « possessions », exige de savoir qui il est, où elle l’a rencontré et pourquoi il est si camarade. Ronnie esquive en déclarant qu’elle l’a entendu chanter et qu’il a une belle voix. Le Maxie veut savoir si c’est vrai et ordonne à Danny de se produire illico sur scène. La chanson a indéniablement du succès auprès des clients comme des musiciens et Maxie suppute le profit qu’il pourrait tirer à « avoir » Danny.

Mais celui-ci est abordé en premier par Charlie Legrand, le patron d’un cabaret rival et ancien condisciple de Maxie : le King Creole. Son cabaret ne va pas bien et la voix d’or de Danny Fisher pourrait le renflouer. Il l’engage sur une poignée de main malgré l’opposition du père, à laquelle Danny passe outre en lui reprochant son incapacité. Il l’a vu en effet se faire rabrouer par son patron (Charles Evans), un pharmacien acariâtre moins capable mais imbu de son autorité, comme l’époque d’après-guerre l’encourageait. Ce pourquoi la rébellion du fils adolescent en 1958 laissait déjà présager le mouvement d’émancipation des années soixante, les jeunes libertaires contre les vieux autoritaires, les premiers élevés sous les restrictions et la guerre, les seconds dans la consommation et la paix.

Danny Fisher a du succès et les femmes affluent au King Creole pour la voix d’or et le corps déhanché. Le jeune homme se dit qu’il va s’en sortir. C’est sans compter sur Maxie Fields qui ne lâche jamais : il le veut. Pour cela, il ordonne à Shark de monter un coup sur le point faible de Danny, son père à la pharmacie. Il s’agit de piquer la recette du jour lorsque le pharmacien ira la déposer à la banque et d’engager Danny à y participer pour se venger du patron de son père. Maxi alors le tiendra et il sera obligé de passer par sa volonté. Tout ne se passe pas comme prévu et c’est le père de Danny plutôt que le pharmacien qui porte la sacoche, revêtu de l’imperméable que lui a prêté son patron car il pleut fort à la Nouvelle Orléans. Shark l’a reconnu mais ne lui assène pas moins un violent coup de matraque sur la tête, le blessant sérieusement au point qu’il doit être trépané par un éminent chirurgien à l’hôpital. Le traitement est fort cher mais Maxie paye, trop heureux de lier ainsi Danny encore un peu plus. Celui-ci veut le rembourser mais Maxie exige qu’il signe chez lui pour chanter ou il racontera à son père qu’il était parmi ceux qui l’ont agressé. Danny finit par signer, malgré et à cause de Ronnie qui l’incite à fuir mais qui lui révèle qu’elle sera battue si elle ne l’amène pas à faire la volonté de Maxie.

Le père va remercier Maxie Fields des bons soins  qu’il lui a assurés mais celui-ci lui est tout content de lui révéler que Danny est coupable du coup ayant mené à son agression, de façon à le tenir un peu plus. Le père ne veut plus voir son fils, pour lui perdu par le milieu des cabarets à cause de ses chansons. Ce qui entraîne une entrevue orageuse entre Maxie et Danny où ce dernier assomme à coups de poings le malfrat malgré le pistolet qu’il tente de sortir d’un tiroir – entrée en scène de l’instrument de la tragédie qui va suivre.

Danny demande du temps à Nellie pour s’engager avec elle car il ne sait plus où il en est et ne veut pas tout de suite le mariage et les enfants, comme il était de coutume à l’époque. Rentrant chez lui, il est agressé par Shark et deux sbires de Maxie. Il s’en sort mais blessé au bras droit, après avoir fait se poignarder lui-même avec son propre cran d’arrêt ce Shark qui lui en veut d’être en tout meilleur que lui.

Son père refuse de lui ouvrir mais Ronnie le retrouve et l’embarque dans sa grand décapotable, péniche chromée de l’arrogance américaine des années cinquante qui consomme vingt-cinq litres aux cent kilomètres et dont le poids fait crisser les pneus dans les virages. Elle l’emmène dans une cabane sur les marais qu’elle possède et le soigne. Elle jouit ainsi d’une journée de vrai bonheur, connaissant l’amour (chastement vêtu et réduit au baiser sur la bouche de cette époque très puritaine).

Jusqu’à ce que Maxie surgisse avec le Muet, pistolet à la main, pour les descendre tous les deux et venger son orgueil doublement bafoué. Tirant de loin il descend Ronnie, qui meurt romantiquement dans les bras de Danny, tandis que le Muet se rebiffe. Danny l’a toujours considéré, au contraire de Shark et des autres, et a exigé le partage équitable avec lui du premier coup qu’ils ont fait. Il ne veut pas que Maxie le tue, aussi pousse-t-il son patron dans l’eau peu profonde sous le ponton, où il s’assomme et se noie.

Happy end – Danny Fisher fait son retour et chante au King Creole, connaissant le succès, aime Nellie tandis que sa sœur aînée fréquente Charlie, et son père vient l’entendre sur As long as I have you, finalement charmé par sa réputation dans la ville.

Ce qui est intéressant est le mélange d’intrigue policière et d’intermèdes musicaux, de film noir et de romance. Comme si la Nouvelle Orléans se tenait à la crête entre les deux, la fleur surgissant du fumier, la voix d’or réussissant à venir des bas-fonds pour le rêve américain. Un beau film en noir et blanc avec dialogues en français et chansons originales en anglais, un Elvis jeune au sommet de son charme.

DVD Bagarres au King Creole (King Creole), Michael Curtiz, 1958, avec Elvis Presley, Carolyn Jones, Dean Jagger, Walter Matthau, Dolores Hart, Paramount Pictures 2007, 1h51, €9.90

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Énigmatique sujet de philo

Un mien oncle qui a passé son bac Maths Elém (le précurseur de Maths Sup puis de Maths Spé) a eu en 1959 comme sujet de philo :

« Rien n’est dedans, rien n’est dehors, tout ce qui n’est pas dedans est dehors ».

Débrouillez-vous avec ça ! Il est vrai qu’en 1959 le bac n’était pas donné avec la fin de Terminale comme un bon débarras mais restait le premier grade de l’université. Aujourd’hui, le secondaire se défausse sur le supérieur pour assurer la sélection des talents (50% d’échec en première année de fac) et des métiers (très nombreuses reconversions en filières professionnelles, voire en… CAP)

L’époque était à Sartre avec L’Être et le Néant (l’ette et le nonette raillait Raymond Queneau) et peut-être le sujet proposé a-t-il en effet un rapport avec l’Être. Qui pourrait m’en dire plus ?

La formulation me suggère une resucée prétentieuse du « Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme » de Lavoisier dans son Traité élémentaire de chimie en 1789. Mais lui-même reprenait le grec présocratique Anaxagore pour qui « Rien ne naît ni ne périt, mais des choses déjà existantes se combinent, puis se séparent de nouveau ».

Qui éclairera-t-il ma lanterne (et celle de mon oncle qui est toujours vivant – et a eu son bac malgré cela) ?

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Jules Vallès, L’Insurgé

Dernier tome de la trilogie Jacques Vingtras, semi autobiographique, ce sont cette fois les années de l’empire puis la défaite et la Commune que décrit Vallès, soit de 1860 à 1871. Le lien avec l’enfance, c’est la révolte contre tout ce qui est établi : les institutions représentatives qui trahissent le peuple, la bourgeoisie qui impose ses intérêts, la religion catholique qui rend les gens moutons sous la houlette d’un berger, la religion laïque qui reproduit la précédente sous les Grands mots et les Grands principes qui font rugir mais n’accouchent de rien de concret.

En lisant Vallès, la Commune apparaît comme un foutoir où tout est spontané, ultra local, désorganisé. Chaque quartier s’empare du « pouvoir » mais ne maîtrise rien, aucun plan d’ensemble pour se défendre ni élaborer un programme. Certes la pression des Prussiens était là, celle du gouvernement légitime « versaillais » aussi, certes la Commune est née de hasard, du vide des légitimes et n’a duré que trois mois, certes la « sainte colère » et « la douleur » populaire s’exhalaient en émotion publique plus qu’en actes concrets – mais il semble que le propre des révolutionnaires était d’avoir chacun sa propre idéologie, au détriment du collectif. Marx ne s’y est pas trompé qui parle de « sac de pommes de terre » pour ceux qui n’ont pas la conscience unifiée de leur classe.

Vallès, dans tout cela, court d’un bout à l’autre des quartiers, élu commandant ici pour démissionner juste après, élu à nouveau délégué avec écharpe tricolore pour la rouler en boule sous le bras, jamais le coup de fusil, rarement le coup de main à la barricade, toujours en session à discuter encore et toujours avec les « comités ». Ce qu’il aime, c’est « planter le drapeau » plutôt qu’élaborer une politique. Ce moment historique est pour lui le couronnement de sa vie, le rachat de son enfance torturée par les autres dans la famille qu’il trouve avec les ouvriers révolutionnaires aux chand’vins, la revanche du corps brimé par le corsetage vestimentaire toujours trop cher et toujours trop rigide, la créativité du langage avec son argot, ses abréviations d’époque, ses métaphores – le seul instant de parfait bonheur. D’ailleurs, une fois la plume posée sur ce dernier tome, il est mort l’année qui a suivi, sans voir encore la publication en volume du texte cousu des instants de sa vie.

Le 4 septembre, dont il existe une rue à Paris, est celui où la République fut enfin proclamée en 1870, après la Restauration, le roi et l’empire, « grâce » à la défaite (et à l’amputation de l’Alsace-Lorraine, grosse de guerres futures). « 4 septembre, 9 heures du soir. Nous sommes en République depuis six heures ; « en république de paix et de concorde ». J’ai voulu la qualifier de Sociale, je levais mon chapeau, on me l’a enfoncé sur les yeux et on m’a cloué le bec » p.983 Pléiade. Le 6 septembre, il rencontre Auguste Blanqui, le premier communiste français (non marxiste mais léniniste) : « il a (…) la main nette et le regard clair. Il ressemble à un éduqueur de mômes, ce fouetteur d’océans humains. Et c’est là sa force. (…) Mathématicien froid de la révolte et des représailles, semble tenir entre ses doigts le devis des douleurs et des droits du peuple » p.989. Il le suit.

« La Sociale contre Marianne » : Vallès déteste à l’inverse Gambetta, républicain parlementaire et opportuniste, « mélange de libertinage soûlard et de faconde tribunicienne » p.922 qui se défile au dernier moment après avoir fait rouler les rrr du mot « patrie ». Où était-il lorsque le peuple excédé des politiciens se mit en armes ? « Gambetta a inventé une angine dont il joue à chaque fois qu’il y a péril à se prononcer » p.947.

Vallès fait un sort au mythe des « pétroleuses » qui auraient mis le feu à la ville alors qu’il s’agissait de tactique défensive pour réduire deux maisons envahies par les Versaillais. Il fait un sort aussi aux « massacres », l’exécution des otages s’est faite malgré les ordres, dans l’indiscipline d’une foule en colère qui voulait se venger des curés, des sergents et des mouchards. L’engrenage de la violence n’est pas toujours maîtrisable et il faut s’en souvenir avant d’appeler à n’importe quelle insurrection – comme les intellos de bureau le font souvent trop légèrement. Vallès en témoigne, qui a cherché à tempérer les hargnes.

Au total, un livre de combat où l’auteur à mis sa vie en jeu avant de la coucher sur le papier. C’est parfois haletant, écrit haché, empli de portraits acérés et de scènes populaires. Vallès observe et, s’il a parfois la tentation de créer des statues comme Hugo, se reprend vite lorsqu’il s’en aperçoit – ainsi de lui-même dans la glace « j’avais pris une attitude de tribun et rigidifiais mes traits, comme un médaillon de David ‘Angers. Pas de ça, mon gars : Halte-là ! » p.907.

Jules Vallès, L’Insurgé, 1883 publié 1886, Folio 1975, 410 pages, €8.60

Jules Vallès, Œuvres tome II 1871-1885, Gallimard Pléiade 1990, édition de Roger Bellet, 2045 pages, €72.00

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Il ne faut juger de notre bonheur qu’après la mort dit Montaigne

Le chapitre XIX du premier livre des Essais continue d’évaluer l’âme, mais cette fois en toute une vie. Après la peur, la constance.

Une vie n’est réussie que si, au dernier instant, elle est jugée ainsi. Car tout peut arriver avant le dernier jour, la fortune peut tourner – en bien comme en mal. C’est ainsi que l’avait dit Solon à Crésus – lequel fut pris par Cyrus et condamné à mort comme on sait. Rappelons aux incultes, car la culture a bien baissé depuis Montaigne, que Solon fut l’un des sept sages de la Grèce, qui donna une nouvelle constitution à Athènes au VIe siècle avant notre ère. Et que Crésus fut le dernier roi de Lydie, riche de tout l’or du fleuve Pactole, vaincu par le perse Cyrus et fait prisonnier dans Sardes. Qu’enfin Cyrus le Grand fut le fondateur de l’empire perse pour deux siècles, après avoir écrasé les Mèdes, la Lydie et pris Babylone. Cela pour dire qu’il n’y a qu’un pas du Capitole à la Roche tarpéienne – de la gloire à la chute.

Pompée de même vit son prestige terni d’avoir vécu quelques mois de trop et « la plus belle reine, veuve du plus grand roi de la Chrétienté, vient-elle pas de mourir de la main du bourreau ? » dit Montaigne. Il veut parler de Marie Stuart, que le cinéma a permis de rafraîchir aux mémoires (plus que les cours d’histoire). Elle fut reine d’Ecosse après avoir été reine de France pour deux ans, puis exécutée parce que catholique en pays protestant – en plus d’être une femme, potentielle héritière de la couronne anglaise – en 1587. « Et mille tels exemples », se remémore Montaigne.

Pour notre temps nous pourrions ajouter Jean-Paul Sartre dont la vieillesse sénile fait tache dans son existence philosophique, ou Olivier Duhamel passé de professeur respecté membre du Gotha à celui de paria pour écarts sexuels tolérés hier et réprouvés aujourd’hui. « Et semble que la fortune quelquefois guette à point nommé le dernier jour de notre vie, pour montrer sa puissance de renverse en un moment ce qu’elle avait bâti en longues années », observe le philosophe, citant Lucrèce et Macrobe, respectivement poète et philosophe latin.

Montaigne va plus loin en analysant le dire de Solon. « Je trouve vraisemblable qu’il ait regardé plus avant, et voulu dire que ce même bonheur de notre vie, qui dépend de la tranquillité et contentement d’un esprit bien né, et de la résolution et assurance d’une âme réglée, ne se doive jamais attribuer à l’homme qu’on ne lui ait vu jouer le dernier acte de sa comédie, et sans doute le plus difficile ». Car « il peut y avoir du masque », dit Montaigne, discourir philosophie est une chose, vivre en philosophe une autre – et ce n’est que le dernier instant qui permet de le prouver, car la mort est vérité. « Je remets à la mort l’essai du fruit de mes études. Nous verrons là si mes discours me partent de la bouche, ou du cœur ». Il y a tant d’intellos qui savent mieux que les autres ce qu’il faudrait faire et comment il faut vivre que le sage réclame de les voir à l’œuvre jusqu’au bout, avant de juger de leurs mérites. Et au bout, il n’en reste que très peu…

Pour sa part, Montaigne content de lui jusqu’ici, déclare qu’« au jugement de la vie d’autrui, je regarde toujours comment s’en est porté le bout ; et des principales études de la mienne, c’est qu’il se porte bien, c’est-à-dire quiètement et avec calme ». A chacun de s’analyser pour savoir si c’est pour lui le cas.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50  

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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Jules Vallès, Le Bachelier

Concilier la passion littéraire avec la passion sociale n’est pas une réussite. Après l’obsession de la mère dans L’Enfant, place à l’obsession de la dèche. Une fois bachelier, le jeune Jacques Vingtras est autorisé à résider à Paris pour quitter Nantes, son ennui, et le foyer familial, sa haine. Ses parents lui assurent 40 francs par mois, ce qui ne suffit qu’à grand peine pour se loger pauvrement et se nourrir un jour sur deux. Quant au reste… à lui de se prendre en main !

Mais Jacques, qui est largement Jules, préfère pérorer devant ses copains et imaginer « la révolution » en boute-en-train et foutraque qu’il est plutôt que de travailler un brin. Il donne certes quelques cours particuliers de grec ou de latin mais ne persévère jamais, toujours pris entre la honte sociale et l’ennui que cela lui cause. Il n’aime pas les collégiens. Il préfère carrément les petits à qui il faut « rentrer la chemise dans le pantalon », mais l’école où il le fait est en faillite et son directeur ne le paye pas au bout d’un mois.

Il cherche donc sans conviction d’autres métiers mais il n’est pas fait pour ça et les ouvriers comme les commerçants le lui signifient très vite. Il est toujours « trop » ou « pas assez » : trop diplômé pour être répétiteur privé ou pas assez pour les collèges ; trop mal sapé pour se présenter ou trop bien vêtu pour faire illusion devant les imprimeurs ou les débardeurs place de Grève ; trop féru de tournures latines et de préciosités littéraires pour répondre au courrier commercial ou pas assez soigneux pour faire des écritures… Les temps n’ont pas changé et quiconque est passé entre les griffes du fameux « Pôle » emploi le sait bien : pour les emplois offerts, on est toujours trop ou pas assez – sinon, on aurait déjà trouvé et pas besoin de « Pôle » d’emploi !

Le Bachelier est donc l’âge bête qui va de 1848 à 1860 environ, de 17 à 28 ans. Il n’est plus enfant contraint, ni encore insurgé par volonté, mais dans cet entre-deux incertain et inconfortable où il n’est pour le moment rien. « Ne voyant la vie que comme un combat ; espèce de déserteur à qui les camarades même hésitent à tendre la main, tant j’ai des théories violentes qui les insultent et les gênent ; ne trouvant nulle part un abri contre les préjugés et les traditions qui me cernent et me poursuivent comme des gendarmes, je ne pourrais être aimé que de quelque femme qui serait une révoltée comme moi » p.660 Pléiade. Une égale donc, pas une soumise. Vallès respecte les femmes malgré son temps.

L’œuvre est malheureuse, qui conte les années de misère entre échec de la révolution de 1848 et l’instauration de l’empire autoritaire : que des défaites, de l’illusion sociale à l’illusion de faire sa situation. Déjà le bac ne suffit plus, une licence est au moins requise ou alors rien – car si l’on est moins payé on paraît plus docile. La culture donnée par la société n’assure pas le pain – au contraire, elle apparaît comme inutile, une fioriture de nantis. Les « lumières » ne servent à rien pour travailler puisque la société devient industrielle et réclame des ingénieurs, ou commerçante et exige d’être pratique plutôt que poète ou lettré.

Pire, la culture isole du peuple d’où l’on vient, établissant dans les limbes sociaux un état ni paysan ni bourgeois ! Paris est toujours peuplé de nos jours de ces petits intellos déclassés qui croyaient à la vertu du « diplôme » et se retrouvent à gagner moins qu’à la chaîne en usine via des piges de hasard dans de « petites » revues ; on comprend qu’ils soient, comme Vallès, aigris et volontiers portés à renverser la table dans les manifs, les complots, les antis, les casseurs.

Rappelons cependant que la trilogie de Jacques Vingtras est un roman, pas une autobiographie. Vallès joue avec les dates, les lieux, les personnages ; si certains sont transparents, d’autres sont inventés ou décalés. Ainsi fait-il mourir son père à Lille alors qu’il meurt à Rouen, l’affuble d’une maîtresse qui le fait renvoyer alors qu’il est dans le réel muté dans un meilleur poste. Ainsi occulte-t-il son internement à Nantes à 19 ans, demandé à un médecin complaisant par son père qui a eu vent de ses débordements révolutionnaires parisiens (le complot de l’Opéra-Comique) et craint pour sa propre carrière. Ainsi fait-il l’impasse sur ses aventures érotiques, malgré sa vigueur de lutteur et son tempérament fougueux qu’il avoue, alors que les variantes gommées en révèlent de fort riches.

C’est qu’il écrit 1848 à la lumière de la Commune 1871 et l’adolescence à l’aune de l’âge adulte qu’il a fini par atteindre malgré lui. L’idéalisme romantique, qu’il a tant reproché à l’icône nationale Victor Hugo, a contaminé la jeunesse et a empêché la véritable révolution qui est pratique et sociale, non religieuse laïque (les Grands principes) et parlementaire. La bohème si chère à Murger et aux poètes maudits n’est que noire misère et fins de mois affamées. A chaque fois l’illusion a amené la force, le romantisme a suscité le bonapartisme : après 1789, après 1848. Nous pouvons même ajouter, pour notre temps, la Chambre introuvable gaulliste après mai 1968. L’idéalisme prépare au fascisme, si l’on caricature – et il n’y a qu’un pas de Hugo à Wagner : il s’agit toujours de « mythes » qui font mouvoir la masse, agitée par des fureurs et guidée par des gourous. Mélenchon ces dernières années a tenté de jouer cela, autant que les sbires intelligents que Marine Le Pen a viré successivement.

Vallès : « Mais tu nous le paieras, société bête ! qui affame les instruits et les courageux quand ils ne veulent pas être tes laquais ! » p.713. L’écrivain polémiste voulait faire l’histoire de sa génération ; il s’aperçoit au fond qu’elle n’existe pas, qu’elle est un trou noir de l’histoire sociale française. Ce n’est qu’à la fin de sa trentaine qu’il émergera… dans le volume suivant.

Jules Vallès, Le Bachelier, 1879-1881, Folio 2020, 512 pages, €5.70

Jules Vallès, Œuvres tome II 1871-1885, Gallimard Pléiade 1990, édition de Roger Bellet, 2045 pages, €72.00

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Jules Vallès, L’Enfant

Premier tome de la trilogie romancée de son autobiographie, Jules Vallès se met en scène sous les traits de Jacques Vingtras (mêmes initiales), de sa naissance en juin 1832 à 16 ans en 1848. Bien qu’il écrive au présent pour qu’on s’y croie, le personnage n’est pas lui. Il est l’enfant vu par la distance critique de l’âge (la quarantaine avancée) et à la lumière de la Commune de 1871 puis de la IIIe République qui suit. Il s’est rendu unique bien qu’il soit le troisième enfant du couple ; les deux autres sont occultés pour l’acuité de l’épure.

Les derniers lecteurs à pouvoir comprendre ces mœurs et cette époque sont encore vivants aujourd’hui car il subsistait de ces Folcoche abusives jusqu’avant les années post 1968, où la société a radicalement changé de paradigme. Seuls ceux qui ont vécu leur enfance au début des années soixante encore ont pu avoir une mère telle que décrite et un père fonctionnaire humilié tel qu’il est présenté. La mère est obsédante, l’enfant la craint, voire la hait car elle le bat par principe (on dit qu’elle « le corrige ») et le lave tout nu à grands coups de bassine d’eau froide dans la cuisine ; l’adolescent puis l’adulte la comprennent et pardonnent. Cette Julie, sortie de la paysannerie par son mariage avec un petit intello fonctionnaire, aspire à la bourgeoisie. Elle méprise ouvertement artisans et commerçants de la « petite » classe pour viser à la « moyenne », celle qui pose en société, le milieu cultivé. Ne travaillant pas comme le font les paysannes, les ouvrières et les commerçantes, sa seule activité valorisante est de « dresser » son moutard et de « tenir » la maison (et les cordons de la bourse). « Qui remplace une mère ? Mon Dieu ! une trique remplacerait assez bien la mienne » p.212 Pléiade.

Méfiante, avare, elle veut le mieux pour faire réussir l’enfant et, pour cela, il faut le « contraindre » – pour son bien. Tout ce qui est nature est proscrit, tout ce qui est domptage social requis. Voudrait-il avoir la liberté du corps ? On l’enferme dans des cols et des redingotes, on lui interdit de sortir jouer avec les petits du peuple, on l’enferme en classe et étude. Aime-t-il les poireaux ? On lui refuse. Déteste-t-il les oignons ? On le force. Nourri au gigot la première semaine du mois, cuit, réchauffé, froid, en hachis, en boulettes, le gamin est vigoureux et « râblé » ; il « a du moignon » (du muscle) et aime s’en servir. Dès 11 ans, il en remontre à ses cousines paysannes en sautant à pieds joints une barrière ; à 14 ans il porte les bagages ; à 15 ans il séduit (sans le vouloir laisse-t-il entendre) Madame Devinol, une femme mariée qui l’emmène à la campagne pour lui faire son affaire avant que, cocasserie où l’ombre de la mère paraît, sa classe de collège en goguette reconnaisse à l’entrée son chapeau prétentieux imposé par maman et interrompe l’idylle.

Le jeune Jacques/Jules aime la liberté, la nature, l’espace. Il est contraint par les convenances, les vêtements, la maison et le collège. Il se trouve enfermé et angoisse, ne s’évadant que par les livres, Robinson Crusoé enfant, le récit des grands hommes adolescent, puis celui de la Révolution. A 8 ans il ôte sa cravate pour aller col ouvert embrasser sa tante qui sent si bon ; à 11 ans sa cousine un brin amoureuse de sa vigueur lui fourre un bouquet souvenir à même sa peau nue par le col de sa chemise ouverte. L’enfant est énergique, sensuel. « Cet air cru des montagnes fouette mon sang et me fait passer des frissons sur la peau. J’ouvre la bouche toute grande pour le boire, j’écarte ma chemise pour qu’il me batte la poitrine » p.232.

Quant à son père, il est distant, il est « pion » même à la maison. Faible devant sa femme, il a peu de moments complices avec son fils. Celui-ci, dans le même lycée où il enseigne, peut lui faire honte et entacher sa carrière besogneuse, peu reconnue. « Je m’étais rappelé tout d’un coup toute l’existence de mon père, les proviseurs bêtes, les élèves cruels, l’inspecteur lâche, et le professeur toujours humilié, toujours malheureux, menacé de disgrâce ! » p.345. Si le gamin n’est pas mauvais en thème grec et en version latine, s’il comprend la géométrie parce qu’un maçon italien réfugié lui a montré avec les mains, il n’accroche à aucune abstraction, ni mathématique, ni philosophique, ni religieuse. Qu’il faille énumérer « les preuves de l’existence de Dieu » ou « les sept facultés de l’âme » le laisse froid ; d’ailleurs il pourrait y en avoir huit – ce qui lui fera rater son bac la première fois. Il préférerait comme ses oncles la vie à la campagne, « se dépoitrailler aux chaleurs comme un petit vacher » ou manier les outils d’artisans. L’exemple de son père ne lui fait aucune envie : « bien » travailler et « dur » – pour ça !

La famille à trois suit la carrière de Monsieur le professeur, d’abord répétiteur puis agrégé, du Puy à Saint-Etienne, enfin à Nantes. Le fils est envoyé à Paris à 15 ans après l’histoire de femme revenue aux oreilles du proviseur qui a conseillé à son père d’éloigner le scandaleux. L’adolescent découvre Paris, la pension minable certes, où il n’est pris que pour gagner les concours comme un veau de comices, mais aussi les copains avec qui il sort au café et déambule sur les boulevards. Et puis le journalisme sous les traits d’un républicain farouche qui loge son ami de collège et avec qui il découvre le peuple révolutionnaire (qui ressemble aux siens) ainsi que les fracas et senteurs de l’imprimerie. Au bout d’un an, sa mère vient le chercher pour qu’il retourne à Nantes ; il a quelques duvets de moustache et a beaucoup grandi. Ses vêtements confectionnés à la maison dans des chutes de vieux tissus le rendent ridicule et il exige, cette fois contre sa génitrice, un costume sur mesure.

Il a trouvé à Paris comment briser les chaînes de servitude qui lient l’individu, la famille et la société, l’enfant dressé contre sa nature pour « arriver », l’éducation idéologique qui force l’adhésion sociale, les postes conquis par l’entregent et le piston. Tout cela est décrit en phrases simples, charnues, qui reviennent vite à la ligne. Une ironie féroce court dans les descriptions de maman, l’auteur affectant de prendre son parti tout en montrant ses ridicules prétentions en même temps que son illusion de bien faire son travail de mère en le taillant, le dressant et le corrigeant pour son bien.

Une grande œuvre sur un moment de l’éducation enfantine – mais aussi sur un moment de l’évolution sociale.

Jules Vallès, L’Enfant, 1876 revu 1884, Folio 2000, 416 pages, €7.50

Jules Vallès, Œuvres tome II 1871-1885, Gallimard Pléiade 1990, édition de Roger Bellet, 2045 pages, €72.00

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Fargo de Joel Coen et Ethan Coen

Ne cherchez pas un sens caché, Fargo est la ville-frontière entre les Etats du Minnesota et du Dakota du Nord. Autrement dit un lieu vide au climat continental, agricole et religieux, très peu peuplé : la ville de Fargo compte à elle seule près d’un cinquième de tous les habitants de l’Etat. C’est l’Amérique « profonde » vue de New York, où les loosers et les frustrés sont légion.

C’est ce que mettent en scène avec une ironie affirmée les frères Coen en leur sixième film. Le looser phare est le vendeur de voitures pompeusement titré « directeur commercial » (William H. Macy) qui ne parvient pas à faire assez de marge et s’endette sans espoir de retour à meilleure fortune. Avec sa bouille de grenouille dès qu’il sourit et ses yeux bleus faussement candides, il est le menteur-type, celui qui veut vous fourguer un « supplément » pour l’anti-corrosion alors qu’elle est d’usine. Il n’imagine rien moins que de faire enlever sa femme (Kristin Rudrüd) par le copain malfrat d’un employé indien de sa concession (Steve Reevis) qui l’a rencontré en prison. Non seulement il épongera ainsi ses dettes mais se vengera par derrière de son beau-père autoritaire (Harve Presnell) qui a tout réussi et le considère pour ce qu’il est : un minable. Il ne pense pas un instant à Scotty (Tony Denman), leur fils adolescent qui a déjà des problèmes à l’école.

Rien évidemment ne se passe comme prévu. Le malfrat (Steve Buscemi) a déjà « un air bizarre » qui ne passe pas inaperçu dès qu’il parait quelque part. Il est flanqué d’un comparse imprévu qui ne dit quasiment pas un mot (Peter Stormare) mais se défoule avec brutalité pour régler les situations. D’où trois meurtres en dix minutes sur une route déserte après l’enlèvement effectué, ce qui n’était pas envisagé. C’est alors que la police, qui ne devait pas s’en mêler, s’en mêle et c’est l’engrenage.

La chef inspecteur du comté (Frances McDormand) apparaît comme une niaise de première mais elle cache un esprit obstiné et logique sous son apparence de femme enceinte. Le spectateur se demande pourquoi elle a épousé un gros nul, Norman, flic lui aussi mais subalterne (John Carroll Lynch), sauf que le couple est équilibré et s’aime – que demander de plus au fond ? Les frustrés devraient en prendre de la graine qui veulent toujours plus en se plaignant des autres. La chef enquête. Les témoignages des barmen et des putes qu’ont fréquentés les malfrats (air bizarre a l’obsession de baiser tandis que bouche cousue a l’obsession de bouffer) n’aboutissent qu’à pas grand-chose. Les témoins sont tellement terre à terre et conventionnels, ils ne remarquent rien. Mais le flic descendu lors du contrôle de la voiture avait noté sa marque et sa couleur sur son carnet de bord, en bon professionnel, ce qui est une piste et va mener au nid.

Le vendeur de voitures exige absolument de livrer la rançon pour s’en mettre 90 % dans la poche, mais le beau-père qui finance exige d’aller lui-même « régler ça ». Imbu de son autorité, et muni d’un revolver, il ne sait pas à qui il a affaire et Air bizarre agacé le descend. L’autre le blesse à la mâchoire mais ne l’empêche pas de mettre la main sur le fric, sans livrer la fille, et de s’en retourner auprès de Bouche cousue. Lequel en a eu marre d’entendre geindre cette demeurée de bonne femme et l’a claquée assez fort pour qu’elle clamse. Il faut dire que l’hystérique est restée sans réagir lorsqu’elle a vu un cagoulé s’approcher de sa fenêtre avec un pied de biche, qu’elle a tenté d’ouvrir durant plusieurs minutes une fenêtre qu’elle n’a pas eu le temps d’escalader, qu’elle s’est précipitée avec le rideau de douche devant les yeux pour fuir, puis que, ligotée et cagoulée, elle a couru comme un poulet sans tête pieds nus dans la neige pour tenter d’échapper à ses ravisseurs. Du grand n’importe quoi qui fait farce.

Sauf que le film est déclaré tiré « d’une histoire vraie » arrivée en 1987 comme nous l’apprend l’introduction écrite d’un ton sérieux et compassé (ce qui est une invention marketing des réalisateurs). Un contraste d’autant plus fort avec le corps du film qui multiplie les bouffons et les perdants dans une part d’Amérique où le mal-être se dissimule sous les apparences obligées des relations sociales. Même l’ancien copain d’école de la flic, qui lui téléphone en pleine nuit parce qu’il l’a vue à la télé, lui raconte une histoire sur ses amours au lieu de la réalité. Toutes les frustrations explosent en hiver, alors que l’apparence de la nature est à la pureté insoutenable.

Air bizarre enterre la plupart du fric dans la neige, ne conservant que les 80 000 $ prévus initialement. En parfait con, il ne devine pas que le climat continental va entraîner un violent dégel de printemps et un été caniculaire – qui mettra au jour sa valise laissée près d’une clôture interminable sans repère, au bord de la route principale… Planter une palette à gratter la glace n’y changera rien. Quand il retrouve son comparse, et le cadavre de l’enlevée, il ne peut que péter un câble, ce qui lui vaut la réaction primaire évidente de Bouche cousue. La flic inspecteur, en passant par hasard devant l’endroit isolé où ils se sont réfugiés, aperçoit la voiture ocre signalée et arrête le multi-tueur en train de passer son copain au broyeur à bois : cinq meurtres à son actif, et cela pour une maigre poignée de dollars. Le vendeur de voiture sera arrêté lui aussi et son ado se retrouvera orphelin de mère, de père et de grand-père.

Une vraie comédie humaine à l’américaine !

DVD Fargo, Joel Coen et Ethan Coen, 1996, avec William H. Macy, Frances McDormand, Steve Buscemi, Peter Stormare, Harve Presnell, MGM United Artists 2020, 1h40, €10.00

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Le populisme se nourrit des errements du gouvernement

Le constat :

« Les gens » en ont marre globalement. De « la crise » qui dure depuis 1974, de la démocratie représentative qui bavasse de ce qui ne les intéresse pas, ou qui « réduit les avantages acquis » des travailleurs, des pauvres, des sans voix, de la pandémie avec son cortège d’injonctions contradictoires et autoritaires, des « aides au développement » de pays qui vont de coups d’Etat et dictatures, à commencer par l’Afghanistan, le Mali, Haïti, la Guinée.

Ce sont plus les peu lettrés qui râlent en ayant l’impression qu’on ne les entend pas. Ainsi, selon une étude de la Fondation pour l’innovation politique, vague 4 de juin 2021, 65% des diplômés au-delà de bac+2 ont une opinion négative des gilets jaunes tandis que 54% des sans diplôme ou BEP en ont une opinion positive. Ce sont les mêmes qui ne font pas confiance aux médias traditionnels en déclarant à 61% que les médias « parlent de sujets qui ne les concernent pas ». Les mêmes encore qui disent le plus utiliser les chaînes d’information en continu, à 40 % des personnes proches du RN et 33% des personnes proches de LR – ou qui s’informent d’abord sur Internet (42% pourraient voter pour un(e) candidat(e) du RN au premier tour.

Selon l’étude, 4 Français sur 10 se situent à droite (en augmentation) et 2 sur 10 à gauche (en diminution) et un tiers des 18-24 ans se situent désormais à droite. Ce qui fait peur, comme partout en Europe, est l’immigration, jugée excessive car trop nombreuse trop vite pour être assimilée correctement, notamment à cause de l’islam radical qui effraie (la moitié des votants à gauche en France pensent de même selon une étude de la même Fondation sur quatre pays européens en mai 2021).

Les fractures territoriales et le rejet du centralisme alimentent en France la protestation électorale et ce vote croît fortement dans les communes rurales ainsi que dans les villes petites et moyennes, note l’étude. 74% des sondés réclament « que plus de décisions politiques soient prises dans les régions, les départements et les communes, et moins à Paris ». La position plus à droite est également favorable à plus d’autonomie pour les petites et moyennes entreprises, à moins d’assistanat centralisé d’Etat et à la réussite individuelle érigée en norme sociale.

Au global, 80% des électeurs ne font pas confiance aux partis politiques, 64% au gouvernement, 62% aux syndicats, 61% aux députés ou encore 60% au président de la République. Ce pourquoi l’idée d’un candidat qui ne viendrait d’aucun parti séduit majoritairement (55 %).

Mais qui ferait mieux ?

L’Opposante en chef Marine Le Pen n’a pas une aura de compétence reconnue mais pourrait être un vote de rupture si tout va mal ; si tout s’améliore, elle pourrait à la rigueur gagner par accident électoral en profitant de la nette droitisation de l’électorat.

C’est pourquoi le mythe d’une candidature Zemmour est très utile. Je ne crois pas qu’un polémiste solitaire qui ne dispose d’aucun parti puisse réussir à franchir même le barrage des 500 signatures pour accéder au premier tour, mais il fait d’ores et déjà du tort à Marine Le Pen en mordant sur ses électeurs. L’érosion du privilège de compétence accordé aux partis de gouvernement réduit le repoussoir du populisme, même si les Français sont plus rationnels en général que les Américains et autres Brésiliens. Le cas anglais du Brexit est différent, le chauvinisme îlien des Grands Bretons est bien plus fort et plus ancré que le simple patriotisme français qui ne date que de la Révolution mais s’est dilué avec la croissance des « issus de l’immigration » qui ont aussi d’autres allégeances.

Emmanuel Macron reste la meilleure option. Car si 78 % envisageaient en juin de voter pour un parti protestataire, de voter blanc ou de s’abstenir – c’était à un an des présidentielles, alors que ni le vaccin ni la reprise économique n’étaient encore visibles. La « première dose » pour le gros de la population adulte ne pouvait être obtenu avant mai au minimum. C’est là une erreur du gouvernement que d’avoir communiqué trop tôt sur « les vaccins », alors même que leur livraison n’était que prévue sur le papier et que l’organisation des centres était un foutoir sans nom. Le « c’est comme si c’était fait » ne tient pas face aux faits. Marine Le Pen avait alors un potentiel électoral de 10% minimum avec un intermédiaire à 20% tandis qu’Emmanuel Macron était à 5 % et 15%. L’été a remis les choses en place en montrant que tout finit par arriver – même le meilleur – et que les errements de com et d’administration n’étaient que provisoires. A l’époque déjà, « pour une majorité des personnes interrogées, les partis d’opposition, de droite ou de gauche, n’auraient pas fait mieux s’ils avaient eu à gérer la pandémie » – c’était en juin, c’est d’autant mieux en septembre.

Les sondages reflètent l’amertume ou l’espoir des électeurs au moment de leur déclarations. Il ne faut pas les prendre pour argent comptant jusqu’à leur vote réel, on l’a bien vu dans les divers scrutins récents. Ce pourquoi la stratégie du président actuel est la bonne : se saisir des doléances en décideur, même si aucune grande réforme ne pourra être mise à l’agenda du Parlement avant l’été prochain. Il montre qu’il écoute, qu’il a conscience, qu’il fait étudier. Lui travaille plutôt que de promettre. Lui agit plutôt que de battre seulement les estrades médiatiques.

Il n’est pas compétent en Covid 19 ? Mais qui l’est, si l’on écoute les divers « médecins » qui hantent les plateaux télé ? Rappelons aussi que la médecine est un art, pas une science exacte, et que le travail scientifique consiste à émettre des hypothèses puis à les tester avec tout l’appareil de vérification nécessaire, avant de conclure. Affirmer en gourou n’a rien de scientifique, même si formuler des hypothèses hors des normes a sa vertu.

Par exemple les écologistes français, avec leur positionnement d’urgence absolue et d’autoritarisme punitif ne passent pas. Pour les trois-quarts des électeurs, la croissance économique est parfaitement compatible avec la préservation de l’environnement. Il ne faut pas confondre l’élection écolo locale avec un mouvement national ; voter pour un maire ou un conseiller régional n’a rien à voir avec voter pour un président.

Par exemple aussi « la gauche », ardente à dénoncer en morale et beaucoup moins à proposer concrètement au-delà de ce qui a été fait quand elle était au pouvoir (et pas très bien fait si l’on en juge par l’état de l’éducation, la santé, la justice, l’armée… après cinq ans de Hollande).

Et la droite ? Elle se cherche, ses électeurs écartelés entre Le Pen et Macron, sans leader d’envergure comme le gaullisme le veut.

La politique est, comme la médecine, un art, celui de concilier les contraires, de ramener les personnalités diverses et les idées éparses en une équipe apte à proposer et à décider de ce qui est possible – avec le peuple qu’on a, les médias qu’on a et la conjoncture qu’on a – pas dans l’abstrait des grands mots et des grandes causes.

Tout le reste n’est qu’agitation de croyances que seuls suivent les idiots.

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Rien de pire que la peur dit Montaigne

En son 18ème chapitre de son premier livre des Essais, Montaigne parle de la peur. C’est le titre de son chapitre. Il n’en tire aucune leçon, sinon que la peur est bien réelle et peut prendre plusieurs formes mais surtout qu’il n’est aucune autre passion « qui emporte plutôt notre jugement hors de sa due assiette ». La philosophie, en ce chapitre, n’est pas d’enseigner mais d’observer.

« De vrai, j’ai vu beaucoup de gens insensés de peur », dit Montaigne. Et de citer ce porte-enseigne « saisi d’un tel effroi » qu’il s’est précipité droit à l’ennemi en croyant se réfugier chez les siens avant de tourner heureusement casaque, tandis qu’un autre durant un autre siège, « étant si fort éperdu de la frayeur » fit de même avant d’être mis en pièces.

Ce qui vaut pour les individus vaut pour les multitudes. Une troupe de Romains « ayant pris l’épouvante » lors de la première bataille perdue contre Hannibal « ne voyant ailleurs par où faire passage à sa lâcheté, s’alla jeter au travers le gros des ennemis, lequel elle perça d’un merveilleux effort, avec grand meurtre de Carthaginois, achetant une honteuse fuite au même prix qu’elle eût d’une glorieuse victoire ». Se trouver ainsi mis hors de soi a quelque chose d’abominable, comme si un démon tirait vos ficelles en faisant abdiquer tout ce que vous avez de raison.

« C’est de quoi j’ai le plus de peur que la peur », déclare Montaigne. Il n’y a rien de pire que cette peur-là, « ainsi surmonte-t-elle en aigreur tous autres accidents ».

En mêmes conditions, la peur fait la différence, observe finement Montaigne. « Ceux qui sont en pressante crainte de perdre leur bien, d’être exilés, d’être subjugués, vivent en continuelle angoisse, en perdant le boire, le manger et le repos ; là où les pauvres, les bannis, les serfs vivent souvent aussi joyeusement que les autres ». La différence ? c’est la terreur. Certains se tuent même de peur d’être tués ! L’exemple tout récent des Afghans qui n’ont pas su prévoir l’avancée des Talibans est là pour nous le rappeler, en notre siècle faussement apaisé. Les terroristes s’en amusent évidemment, qui mettent sur les nerfs pour jouer avec. Mais cette crainte diffuse qu’ils inspire peut être surmontée ; ce n’est pas le cas de la panique lors d’un attentat réel dans lequel on est pris sans s’y attendre.

Il faut distinguer, ce que Montaigne ne fait pas ou mal :

  1. la crainte qui est une émotion d’un péril attendu ou possible,
  2. l’inquiétude qui est une agitation d’esprit plus durable due à une menace pressentie mais incertaine,
  3. la peur qui porte sur une chose souvent imaginaire (ou grossie par l’imagination), de la frayeur qui est une peur passagère,
  4. l’épouvante qui est une peur amplifiée par une chose extraordinaire et qui contamine les autres,
  5. l’effroi qui est une frayeur durable due à un danger réel,
  6. la terreur qui ajoute l’imagination qui amplifie et fait trembler,
  7. l’affolement qui rend fou par perte de toute raison,
  8. enfin la panique, dont le terme vient du dieu Pan qui emporte toute raison, un affolement soudain, sans fondement et souvent contagieux. « Les Grecs en reconnaissent » cette espèce et l’attribuent à « une impulsion céleste » pour dire combien elle abolit toute compréhension et tout raisonnement. Il faut alors « apaiser les dieux » – ce qui est une façon de se rassurer collectivement en invoquant un au-delà de la raison.

Le nombre mots précis pour désigner en nos langues latines les divers gradations et états de la peur, individuelle ou collective, montre combien cette « passion » est forte, vécue et étrange pour nos facultés de penser.

Rien de plus en ce texte de Montaigne que l’inventaire des aspects de la peur. Aucun enseignement à en tirer sinon de savoir que cela existe, que l’on peut en être saisi, de soi-même d’un coup ou par la foule en se montant la tête. Certaines fois on peut surmonter la peur – et cela s’appelle le courage -, certaines autres fois nul n’y peut rien, le flot de panique vous entraîne et il faut laisser passer l’orage mental avant de se « ressaisir ».

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50  

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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Les parvenus de la plume selon Jules Vallès

Dans un article publié par Le Voltaire le 28 décembre 1878 – en pleine IIIe République – Vallès le Communard exilé écrit ses « notes d’un absent ». A propos de Zola, dont un article tacle les publications littéraires surannées de l’époque, l’écrivain insurgé évoque « les parvenus de la plume » qui « ne remplissent leurs œuvres que du vent de l’épopée, gonflent leurs personnages de poésie ou les enduisent de religion ». Ces gens-là « veulent avoir l’air élevé et anobli ». Ils se poussent dans la mode, ils se font voir, ils n’écrivent pas en écrivains mais « ils veulent, en tout cas, paraître avoir de beaux sentiments ».

Hélas ! Il n’y a pas qu’à son époque que le livre sert à parvenir et non à faire littérature.

« Quand ils écrivent, ils ne songent pas à quelque inconnu dont la misère ou la passion les a un jour frappés ; ils pensent à quelque salon où ils pourront être reçus, à quelque rédacteur en chef dont ils flatteront les goûts, ils pensent à ce que dira madame une telle, dont le sourire fait autorité. Pourquoi ne sont-ils pas domestiques ? » (p.125). En effet, pourquoi écrire, sinon pour se livrer et faire de son cas unique un universel ? Il faudrait « non pas se mirer, mais se confesser », dit Vallès, « écrire avec son sang » disait Nietzsche.

Mais « la fièvre du vrai » n’a que faire des parvenus. S’ils écrivent, c’est pour être à la mode, au goût du jour. Ils seront amoureux quand le vent est à l’amour, puritains quand le vent a tourné et que la « vertu », la « morale » et même « la religion » redeviennent des ancres d’une époque trop incertaine où les gens sont trop peu sûrs d’eux-mêmes. Les écrivains portés aux nues sont vilipendés sans vergogne, les gourous d’une époque se font tout petit et refusent les journalistes. D’autres se lancent sans merci dans la course à l’audience. Ecrire ? Mais c’est un moyen d’arriver, comme coucher ou spéculer !

Ce pourquoi il y a tant de mauvais romans qui paraissent, tant d’appel à la mode pour solliciter un peu d’attention, voire de l’amour. Chacun cherche à se faire aimer, mais dans le sens trop vaste de la langue française qui ne sait plus trop ce qu’aimer veut dire. Est-ce goûter comme un bon dîner ? Une addiction comme on aime le chocolat ? Un désir de sexe comme on dit aimer tous les jours ? Une ferveur spirituelle quand on dit aimer sa patrie, Dieu ou la Vierge Marie ? Il y a de l’infatué chez celui qui écrit. Regardez comme je suis intéressant.

Au lieu que la littérature qui reste est faite de romanciers qui mettent leur âme à nu, leurs yeux au service du vrai, leur esprit tout entier pris par la passion humaine. Vallès l’enfant devenu bachelier avant d’être insurgé en sait quelque chose, des passions humaines. Donc de la vraie littérature.

Jules Vallès, Œuvres tome II 1871-1885, Gallimard Pléiade 1990, édition de Roger Bellet, 2045 pages, €72.00

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Flaubert et les curés

L’Eglise catholique était à l’époque de Flaubert toute-puissante. Pleine de ressentiment pour avoir été bafouée à la Révolution, moins pour la perte de Dieu que pour celle de ses prébendes et de son pouvoir, elle a fait feu de tout bois jusqu’à la fin de l’Etat français instauré en 1940. La société moderne était anticléricale comme aujourd’hui les femmes sont anti-talibans, aussi naturellement. Flaubert avait été personnellement critiqué par les jésuites lors de la parution de son chef d’œuvre, Madame Bovary. Monseigneur Dupanloup, de l’Académie française, empêchait ses amis proches tels Renan, Taine et Littré entre autres, d’accéder à l’immortalité littéraire à ses côtés. Le « parti prêtre » sévissait en diable sous le Second empire puis la Troisième République. Résister était de salubrité morale.

Gustave Flaubert s’est donc moqué moins de Dieu (auquel il ne croyait que vaguement mais en respectait l’idée) que des pontifes imbus d’eux-mêmes de l’Eglise. Avec ses potes, il poursuit les farces de potaches du collège et croque des scénarios de théâtre et des textes de circonstances pour les fêtes entre garçons. Il se met alors dans le rôle convenu du Garçon, bourgeois épaissi dont on se gausse, ou du Cheick lors de son voyage en Orient, pacha à qui tout est dû. L’auteur de Madame Bovary n’est en effet pas un « ermite de Croisset » mais un bon vivant franchement rigolard qui aime la farce rabelaisienne et la vie bonne à la Montaigne.

Il signe parfois ses lettres R. P. Cruchard, révérend père du carafon, dont il finit par établir pour George Sand une biographie fictive dans Vie et travaux du R.P. Cruchard. Gamin, le futur révérend père gardait les bestiaux en chantant des cantiques et fut naturellement remarqué pour sa grâce angélique par Monseigneur Cuisse, évêque du diocèse de Lisieux, qui lui donna une bourse. A la fin de sa rhétorique, le jeune homme composa en hommage une tragédie intitulée La destruction de Sodome avant de s’intéresser à saint Thomas. Comme il en lisait toujours un ouvrage, « un de ses camarades disait spirituellement ‘qu’il couchait avec l’Ange de l’Ecole’ ». Quiconque a lu attentivement la Bible se souvient que les habitants de Sodome avaient abusés des anges de Dieu qui leurs avaient été envoyés, comme peut-être l’évêque de lui. Dans sa maturité, il prêcha aux Visitandines dont les Dames du Désespoir dépendent (nom inventé pour dire toute la mortification de chair que le christianisme impose à la gent femelle). Le R.P. Cruchard, en habile hypocrite d’Eglise qui sait manier la langue de bois cléricale, savait prendre les âmes : « Ne vous tourmentez pas du péché, disait-il, cette inquiétude est un levain d’orgueil. Les chutes ne sont pas toutes dangereuses et les vices deviennent quelquefois autant d’échelons pour monter jusqu’au ciel ».

Ce que Flaubert reproche au monde des curés est son hypocrisie : comment contourner « les jours maigres » imposés par la superstition destinée à assurer le pouvoir sur les âmes via leur estomac, alors qu’on est « Monseigneur » qui dit le vrai et le faux des Ecritures ? C’est simple : faites manger du poisson à un canard et il deviendra « viande maigre ». C’est ainsi qu’il le présente dans la comédie écrite avec Louis Bouilhet, intitulée d’un titre aussi ronflant qu’énigmatique La queue de la poire de la boule de Monseigneur. « M. le Grand vicaire est prêtre, il ne peut pas se tromper, nous sommes donc forcés de croire », dit une servante de Monseigneur.

La boule est un douillon de pâte qui cuit au four une poire dont la queue, avalée par le trop glouton Monseigneur, lui engendre une indigestion. Fort heureusement, ladite queue se retrouvera dans se selles que le fidèle zélé Onuphre, secrétaire de Monseigneur, touille d’une latte. Il faut dire que Monseigneur, archevêque in partibus, s’est tout d’abord goinfré de caviar, puis d’anguille, puis de canard « amaigri » par la velléité de manger le poisson avant que d’être tué, enfin des douillons. Dommage que son anniversaire tombe justement un vendredi maigre, quel festin aurait-il eu lieu un jour gras ! Monseigneur entraîne autour de lui le grand vicaire Cerpet (serre-pets), l’abbé Colard (qui colle), l’abbé Pruneau (indigeste) et l’abbé Bougon (râleur l’estomac vide), tous fort gourmands de chère à défaut de chair. Quoique Cerpet « traite comme son frère » Onuphre : « il a commencé avec lui »… lequel dévergonde sur cet exemple le jeune Zéphyrin encore adolescent, les yeux cernés, l’air bête : « voilà ce que c’est que de fréquenter Onuphre » sans compter en sus qu’il « prend sa leçon avec Monseigneur ». « D’ailleurs, ce n’est jamais décent de fréquenter si intimement les personnes de son sexe », ajoute Flaubert malicieusement pudibond. « Tout mon mal, comme dit Onuphre, est d’avoir avalée cette queue », rappelle Monseigneur. Une allusion grivoise dite comme on pense, sans y penser, tant c’est naturel aux curés de s’enfiler des queues. Onuphre, « le serpent qu’on a réchauffé dans son sein » en rajoute une couche dans le grivois ; il faut en effet prendre cette image au premier degré – physique.

Ce que reproche Flaubert à l’Eglise est d’avoir rendu le corps honteux et la pudibonderie obligatoire, dans la même ronde que la « punition des plaisirs sensuels » – tandis que les mœurs dans les alcôves demeuraient tout autres. Une hypocrisie physique reprise avec enthousiasme par la bourgeoisie qui, les aristos lanternés, s’est empressée de prendre leur place et d’imposer « les convenances » malgré la Révolution. Il en sera de même après mai 68, les pires gauchistes dévergondés se rangeront en bourgeois puritains, conservateurs en sexualité une fois la cinquantaine (et la méno ou andro pause) venue. C’est bête, les gens…

Gustave Flaubert, Vie et travaux du R.P. Cruchard, 1873

Gustave Flaubert, La queue de la poire de la boule de Monseigneur, 1867, avec la collaboration et les illustrations de Louis Bouilhet, Nizet Aubenas, imprimerie Habauzit 1958, occasion rare €150.00

Gustave Flaubert, Œuvres complètes IV 1863-1874 : Le château des cœurs, l’Education sentimentale 1869, le Sexe faible, le Candidat, La queue de la poire, Vie et travaux du RP Cruchard, Gallimard Pléiade, édition Gisèle Séginger, 2021, 1341 pages, €64.00

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Pierre Kast, Les vampires de l’Alfama

Pierre Kast est un être original. Militant communiste et organisateur de la manif antiallemande de 1940 à Paris, il a passé cinq ans dans la clandestinité en faisant le coup de main contre l’occupant avant de se consacrer au cinéma. Il a été critique, scénariste, assistant de Jean Renoir, metteur en scène. Il meurt à 64 ans d’un malaise cardiaque après un accident de tournage. Les vampires de l’Alfama sont l’un de ses rares romans.

En arabe, « alf maa » signifie « mille sources » et ce nom a été donné au quartier populaire de Lisbonne bâti en kasbah où jaillissent des sources chaudes. L’auteur en a fait un lieu de prédilection pour son histoire. L’époque est le 18ème siècle finissant, Louis XV et le cardinal de Bernis en France, un jeune roi pédé au Portugal et le cardinal libertin João en Premier ministre. L’histoire s’ouvre sur le lutinage de filles « aux frontières de la puberté » par l’homme d’Eglise et d’Etat.

Mais tout ceci se passe dans un univers parallèle où rien n’est réel, ni les lieux, ni les personnages, sauf « l’odeur de l’Alfama » comme l’écrit l’auteur en fond imaginaire. C’est un endroit de liberté où la police n’entre pas, une forteresse des pauvres et des marginaux où tout ce qui est interdit prolifère. Les mœurs y sont libertines, le savoir alchimiste répandu, les vampires tolérés. En bref tout ce qui va contre la Sainte et puissante Eglise et son Inquisition, armée du seul Livre autorisé du savoir : la Sainte Bible.

L’auteur, communiste athée, écrit en 1975, soit sept ans après l’explosion morale de mai 1968. Il tisse un hymne au jouir, bien que notre époque puisse voir écorchée sa moraline trop féministe. Les femmes sont parfois actrices du plaisir et indépendantes en une époque qui ne le tolérait pas, mais souvent aussi objets de plaisir, voire esclaves sexuelles. La police adore torturer les jeunesses entre deux viols. A l’inverse, les vampires sont paisibles et pas prosélytes ; ils offrent la possibilité de prolonger la vie par la morsure mais, au contraire des officiels défendus par la Sainte Eglise, ne forcent ni ne violent personne. L’époque prérévolutionnaire gardait, vous vous en doutez, des mœurs d’Ancien régime qu’il ne faut pas juger à l’aune de nos petits cœurs émotifs.

Car il s’agit d’un roman de fiction, même de « science » fiction puisque la recherche sur la mort y prend une large place. Carla, l’alchimiste qui soigne les pauvres dans tout l’Alfama, a communication par un instrument inventé par le suédois Swedenborg, lui aussi alchimiste en plus d’astrologue mais aussi inventeur et théologien, qu’un confrère pourchassé est en danger à Prague. Il n’est pas juif mais comte roumain ; il avouera plus tard être un vampire de 285 ans. S’il a débuté à 16 ans par le pillage et le viol, il a mûri, fait deux gosses et s’est cultivé auprès de maîtres éminents d’Europe centrale.

Dans ses recherches sur l’immortalité, pierre philosophale des alchimistes plus que l’or, il a découvert que le statut de vampire permettait une vie presque éternelle, à la frontière entre la vie naturelle au soleil et la mort sous terre en caveau. Vivre la nuit, dormir en cave le jour, tel est le destin des vampires mais, avec ce régime, ils peuvent vivre des centaines d’années. Il leur faut seulement régulièrement déménager. Le comte Kotor espère, par ses recherches, découvrir comment vaincre la seconde mort, celle des vampires par les rayons du soleil ou par un pieu dans le cœur. Un pieu, pas un crucifix comme tente de le faire croire la Sainte Eglise catholique et romaine, car un vampire juif ou musulman n’en meurt pas moins le cœur percé qu’un vampire chrétien.

Le comte Kotor et ses deux enfants, sa fille Barbara et son fils Laurent de dix ans plus jeune, abordent donc de nuit sur les rives de l’Alfama au bord du Tage et sont accueillis dans le palais forteresse de Clara sur ses pentes. Ils vivent reclus, tout entier tournés vers la recherche, mais Clara les convainc de sacrifier aux mondanités minimales car on commence à jaser dans la ville. Le comte accepte une réception en soirée chez lui où il invite tout le gratin de la capitale. Il lie ainsi connaissance avec le cardinal Premier ministre, qui est séduit par sa vaste culture et par ses idées libérales et libertaires.

Mais ce Premier ministre est surveillé par le Marquis, ministre de la police, et par le roi, qui veut garder ses plaisirs interdits tout en ayant parfois des retours névrotiques de religion. La volonté du Marquis de marier la belle Alexandra, vierge de 20 ans et nièce du cardinal Premier ministre, va déclencher la catastrophe. Laid et puant, le marquis fait horreur à Alexandra la libertine, qui flirte avec les damoiseaux tout en se gouinant avec ses servantes damoiselles. Pire, elle tombe net amoureuse du bel adolescent blond Laurent, lui-même raide de désir amoureux dans sa cape noire qui le déguise en cyprès sur la terrasse. Il la dévierge et ils osent toutes les positions à poil que le jeu du sexe leur permet. C’en est mignon.

Le chef des services secrets convainc le Marquis et son chef de la police d’investir l’Alfama pour récupérer la belle Alexandra et la livrer aux griffes du soupirant éconduit. Pour cela, rien de tel qu’un bon complot. Engager des sbires qui vont porter des gants à dents acérées afin de porter la marque du vampire sur la gorge de tous ceux et de toutes celles qu’ils vont éventrer en croix comme le font dit-on les vrais vampires. Devant l’horreur de la tuerie, l’ampleur des morts et la révélation du nombre important de vampires en la ville, le roi entre deux pages lutinés ne pourra que signer un décret autorisant l’armée à investir l’Alfama pour nettoyer ce nid du démon.

Ce qui fut fait. Mais la famille du comte s’échappe, aidée par Clara et par Alexandra, comme quoi même en libertinage Ancien régime, les femmes ne sont pas toutes du gibier de viol mais savent faire preuve d’initiative et de courage. Surtout si, selon Pierre Kast, elles pensent hors des normes de la Sainte Eglise et des valeurs « établies » par la « bonne » société.

Je ne vous dis pas la fin, elle laisse ouverte des perspectives intéressantes. Mais il s’agit, rappelez-vous, d’un univers parallèle où tout est possible et permis, hors des normes, des conventions et des interdits. Cette possibilité d’évasion érotique et libérale fait le sel du livre. Il fut édité en poche, comme quoi il fut assez populaire en son temps, mais n’a pas passé le mitant des années deux mille avec son moralisme puritain pro féministe en croissance grave. Je l’avais lu à l’époque et sa relecture toute récente m’a revigoré.

Pierre Kast, Les vampires de l’Alfama, 1975, J’ai lu 1979 réédité en 2006, 249 pages, occasion €3.00

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Christian de Moliner est mort

Né fin 1956, Christian de Moliner est décédé d’un cancer génétique rare en ce début septembre 2021. Fils d’un chef de chantier dans le bâtiment et d’une femme de ménage, aimait-il à dire, il a fait ses études à Dijon jusqu’à l’agrégation de mathématiques. Marié et papa d’une fille, il a enseigné au lycée Henri-Wallon de Valenciennes, principalement en classe préparatoire, avant de prendre une retraite anticipée pour cause de maladie.

Il a publié deux livres d’informatique, plusieurs thrillers politique, un roman apocalyptique et un roman de science-fiction, ainsi que des romans d’anticipation politique sur fond d’émeutes ethniques, reflétant son pessimisme politique sur l’avenir de la société française.

Pour diffuser ses convictions alarmistes (cependant raisonnables), il n’a pas hésité à collaborer à des médias numériques plus enclins à l’idéologie et à la croyance qu’à la vérité des faits, tels Breizh-infos, Boulevard Voltaire du complotiste Thierry Meyssan qui nie que les attentats du 11-Septembre soient dus aux islamistes, Causeur, et Atlantico. Comme je l’écrivais dans la première note consacrée au roman envoyé alors par son attachée de presse, cette dispersion polémique n’est pas la meilleure façon de bâtir une œuvre d’écrivain.

J’ai connu Christian en septembre 2016 pour son livre Panégyrique de l’empire, un roman inabouti bien que d’une certaine profondeur. Il avait l’ambition d’être un auteur mais peinait à construire une histoire détachée de ses « fantasmes et obsessions » comme il aimait à le dire. Il était nettement meilleur dans le roman d’anticipation, surtout politique comme 4 heures et 52 minutes, son ultime roman qui vient de paraître fin août de cette année. Mais on peut citer aussi La croisade du mal-pensant, La guerre de France ou L’année du Front.

Plus ludiques et plus appréciées, ses nouvelles de la chatte détective Jasmine Catou – la fourrure intime de son attachée de presse parisienne – donne une autre face de son talent : l’inventivité logique des énigmes. Il fait mentir l’adage selon lequel s’il y a des chiens policiers, on ne connait aucun chat policier. Maintenant, vous pouvez en connaître un.

J’ai déjeuné plusieurs fois avec Christian de Moliner, il était de grande taille, de paroles douces et d’une urbanité choisie. Il racontait simplement ce qui lui arrivait et l’urgence pour lui de délivrer toutes les histoires que son imagination fertile créait, avant que le crabe ne mette un point final à sa plume. Il avait tout récemment publié en texto en même temps que sur un réseau social la chronique étape par étape de sa mort annoncée.

Je conserve de lui un souvenir ému tant la volonté de lutter pour écrire est un signe de vie. J’espère avoir été pour ses derniers jours un maigre réconfort en publiant un compte-rendu de son tout dernier livre. Pour le souvenir.

24 œuvres de Christian de Moliner chroniquées sur ce blog

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Miss Oyu de Kenji Mizoguchi

Shinnosuke (Yūji Hori) est décorateur et sa tante veut le marier, comme c’est la coutume lorsque l’on approche de la trentaine. La famille choisit une autre famille pour des liens mutuels avantageux et une marieuse joue les intermédiaires. Pas d’amour dans ce contrat mais une alliance clanique. Le prétendant peut refuser la fiancée proposée et la fiancée peut elle aussi refuser le prétendant mais il est supposé qu’une certaine affection naitra de l’accoutumance et des enfants en commun, sinon l’amour. Pas le romantique, mais l’apaisé, acceptable pour le bien de la société.

L’histoire est tirée d’une novella de Junichirō Tanizaki, Le coupeur de roseaux, inspirée de son histoire de couple personnelle en 1916, où la sœur cadette de son épouse est attirée par lui. Le film se situe plutôt juste avant-guerre puisque l’on voit un train à vapeur passer au loin. La promise est Shizu (Nobuko Otowa) que sa sœur ainée Oyu (Kinuyo Tanaka) vient présenter avec ses deux servantes à la tante et à Shinnosuke. Parmi les feuilles tendres de la forêt au printemps à Kyoto, le jeune homme repère l’une des femmes qui s’avance. Elle est vêtue plus sobrement mais respire une dignité et manifeste une sensibilité à la nature qui lui plaît.

Hélas, ce n’est pas Shizu mais Oyu. Veuve et mère d’un petit garçon, Oyu est tenue par sa belle-famille de rester sans se remarier, le temps d’éduquer le fils. Quant à Shizu, elle est timide et effacée, tout entière dévouée à sa grande sœur qui l’aime beaucoup et voudrait la garder auprès d’elle. Ce pourquoi elle a déjà découragé plusieurs projets de mariages arrangés. Mais Shinnosuke lui plaît, elle en tombe amoureuse. Elle encourage pour cela Shizu à l’épouser, puisqu’elle ne le peut pas, afin de le voir souvent. Toute sa famille est contre, sauf elle, et Shizu qui ne dit rien. Mais le frère aîné, qui joue le rôle de chef de maison quand le père est mort, a voix prépondérante ; il suffit que Shizu manifeste ce qu’elle veut. Oyu s’emploie donc à convaincre sa petite sœur qu’elle veut voir souvent et celle-ci comprend : « elle aime quelqu’un mais elle reste liée par des règles qui la contraignent », dira Shizu à son mari.

Le couple à trois, dans une société d’ordres où chacun se surveille pour voir qui transgresse la règle, est impossible. Tout se sait et l’intimité – en tout bien tout honneur – d’Oyu et de Sinnosuke commence à faire jaser. Le jeune mari la porte sur son dos lorsqu’elle est fatiguée, joue avec elle aux chatouilles dans une auberge devant Shizu, au point que la tenancière croit qu’ils forment un couple. Le soir du mariage, accepté par Shizu, elle a fait jurer à son mari de ne pas la toucher car elle sait l’amour que porte sa grande sœur au jeune homme et veut le préserver pour le jour « où elle sera libre ». Ce qui ne signifie qu’une chose : la mort du petit garçon. Car la belle-famille n’acceptera jamais qu’elle se remarie sans avoir tout d’abord accompli son devoir d’épouse et de mère qui est d’élever la progéniture.

Comme si le destin jouait avec les humains, le gamin meurt et Oyu se trouve « libre », mais elle ne peut épouser son amour puisqu’il est déjà marié. Avec le scandale naissant, sa belle-famille la renvoie chez son père, qui ne peut lui assurer le train de vie qu’elle aime et lui propose un autre mariage arrangé avec un riche marchand de saké. Ce ne sera qu’un mariage d’apparences là encore, mais elle pourra s’adonner au chant et à la musique, ce qu’elle aime. Elle a juré de ne plus revoir Shinnosuke ni sa sœur Shizu, seule façon pour eux d’enfin consommer leur mariage et de vivre leur propre vie. Toutes ces émotions socialement gênantes emplissent les jeux de scène où chacun se détourne et fuit, où l’autre le rattrape jusqu’à ce qu’il se détourne à nouveau pour cacher son inconfort et fuit – ce qui est assez drôle lorsqu’un étranger comme nous s’en rend compte. Mais c’est l’usage au Japon : il est inconvenant de montrer que l’on est gêné.

L’amour individuel est impossible si les conventions sociales s’y opposent. Ce qui aboutit à deux morts, un veuf et un orphelin – belle façon « sociale » de conforter la famille ! Mais la règle est aveugle aux cas particuliers. La nature fait mieux les choses qui fait surgir les bourgeons sur les arbres au printemps sans exiger rien de quiconque, tout comme chassent les oiseaux de nuit avec leurs propres règles, ou que chantent les crapauds sous la lune. L’amour naturel est simple, l’amour social est l’antithèse de l’amour, une attraction forcée. Tout le film est empli de cet hymne à la nature et de cette critique sociale acerbe.

Le couple a un bébé et Shinnosuke s’est pris d’affection pour son épouse, comme le veut l’usage. Mais Shizu tombe malade et meurt. C’est au tour de Shinnosuke de se trouver libre, mais Oyu est remariée… Le jeune père dépose donc l’enfant vagissant devant le domicile d’Oyu ; il s’assure qu’elle est bien présente, elle joue de la musique et, lorsqu’elle s’achève, on entend les pleurs du bébé que deux servantes vont découvrir. La société hiérarchique japonaise va jusqu’aux servantes puisqu’on voit l’une chercher tandis que l’autre se contente de l’assister en parfaite gourde. Il va sans dire que le bébé avec on message long comme un drap qu’envoie Shinnosuke va faire adopter le bébé par sa tante et qu’il sera élevé comme s’il était le sien. Happy end ? L’amour saute une génération.

Et Shinnosuke chante à la fin la complainte du coupeur de roseaux dont les dernières paroles sont : « Il n’était pas nécessaire qu’il en fût ainsi ». Société contre nature…

DVD Miss Oyu, Kenji Mizoguchi, 1951, avec Kinuyo Tanaka, Nobuko Otowa, Yûji Hori, Kiyoko Hirai, Reiko Kongo, Films sans frontières 2008, 1h29, €19.80 blu-ray €24.29

En replay sur Arte.tv jusqu’au 14 janvier 2022

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11-Septembre Vingt ans après

Les moins de 20 ans ne savent pas quel monde alors a été perdu.

Le 11 septembre 2001 entre 8 h 14 et 10 h 03, dix-neuf terroristes armés de couteaux à lame rétractable détournent quatre avions de ligne et commettent attentats-suicides islamistes.  2 977 personnes sont tuées dont 310 étrangers (4 Français) à New York, Washington, Arlington et Shanksville, lieux symboliques des États-Unis. Les tours jumelles du World Trade Center à Manhattan s’effondrent. Ces attentats sont revendiqués par Al-Qaïda dans une vidéo diffusé le 17 avril 2002 par la chaîne de télévision arabe MBC, puis à plusieurs reprises par le saoudien Oussama ben Laden, qui sera tué au Pakistan par un commando américain le 2 mai 2011.

C’est la stupeur parmi les dirigeants, les militaires et la population. À 12 h 15, plus aucun vol commercial ou privé ne survole les États-Unis. À 13 h 04, George W. Bush met l’armée américaine en alerte et déclenche le FPCON DELTA, le plus haut niveau d’alerte terroriste. La bourse reste fermée jusqu’au 17 septembre et perd autour de 15%.

Depuis cette date, les Américains sont devenus « fous ».

Ils sont désormais paranoïaques, croyant que tout le monde leur en veut. Tout comme les islamistes, ils ont cristallisé une série de règles et d’interdits qui les rend introvertis, voire xénophobes. Les stratèges ont cru pouvoir jouer impunément avec le feu mais, avec la courte-vue habituelle aux Yankees les yeux sur la bourse, ils n’ont aidé les islamistes pour contrer le communisme que pour mieux les voir, désormais armés par leurs soins, se retourner contre eux. Car communistes ou capitalistes, tous sont des mécréants aux yeux fanatisés des musulmans ; tous sont à dominer ou à tuer car impurs aux yeux de Dieu.

Si Ben Laden réside alors en Afghanistan, sous la protection des Talibans, aucun Afghan n’est parmi les terroristes. Au contraire, ce sont en majorité des Saoudiens, un Égyptien, un Émirati et un Libanais. La responsabilité écrasante de certains Saoudiens est attestée par les enquêtes du FBI et les révélations des terroristes arrêtés ultérieurement. Le consulat saoudien à Los Angeles est notamment pointé du doigt ainsi que l’ambassade d’Arabie Saoudite à Washington et de riches Saoudiens de Sarasota en Floride. Ils savent qu’il y aura impunité faute de preuves directes et ces croyants islamistes ont continué à soutenir Al-Qaïda, puis Daech. En juillet 2016, le Congrès des États-Unis a publié un document de 28 pages crédibilisant les accusations de Zacarias Moussaoui, qualifié de « dérangé » par l’Arabie saoudite. D’autre part, les Saoudiens sont ses principaux actionnaires la banque Al-Taqwa par le biais de la banque privée saoudienne Dar al-Mal al-Islami, connue pour ses sympathies islamistes. Les plaintes concernant l’Arabie saoudite ont été déboutées en 2005, le juge responsable arguant que les supposées activités illégales de l’Arabie saoudite relevaient de son « pouvoir souverain » et lui conférait l’immunité. En mai 2020 encore, le FBI révèle par inadvertance l’identité d’un responsable de l’ambassade saoudienne à Washington soupçonné d’avoir fourni un soutien crucial à deux des pirates de l’air.

Mais l’Arabie Saoudite a-t-elle été inquiétée comme l’Afghanistan (envahi) et l’Irak (envahi) l’ont été ? Pas le moins du monde. Tout juste peut-on dire que les relations se sont un peu « rafraîchies », un charter en urgence ayant réexpédié en Arabie les membres des hautes familles dans les jours qui ont suivis le 11 septembre. Les riches Saoudiens, Emiratis, Qataris, Libanais, et tant d’autres, continuent à financer l’aide aux élèves en religion, qu’ils soient pacifiques, sous couvert humanitaire, nationalistes guerriers ou terroristes. Financer la foi, pas les actes, permet de se dédouaner la conscience à bon compte : telle est la charité, la zakât (aumône légale) qui est l’un des cinq piliers de l’islam. L’opinion américaine a été soigneusement tenue à l’écart de « mal » penser des « alliés » saoudiens contre l’Iran et des détenteurs des principales réserves de pétrole.

Au contraire, « on » a laissé fleurir les théories du Complot pour détourner les esprits des vraies causes du 11-Septembre…

Car la sécurité aux Etats-Unis est très dense mais très bureaucratisée, la rendant jusqu’ici peu efficace. Tout est mis sur le numérique… mais les pirates de l’air ont usé des bonnes vieilles cabines téléphoniques, de portables prépayés, des financements à crédit en plusieurs fois, et du transfert direct de liquide par des réseaux humains. Rien ne vaut l’enquête de terrain, mais les agences de renseignements préfèrent les gros budgets en matériel. C’est ainsi qu’ils ont failli rater Ben Laden, pourtant sous leurs yeux, dans une maison située entre deux régiments de l’armée pakistanaise. Quant aux avions, la porte de la cabine de pilotage n’était même pas sécurisée et la déclaration de piratage très longue à être envoyée.

Pour faire comme si tout cela n’était rien, l’implication saoudienne et la sécurité minable, le président Bush a décidé l’invasion de l’Afghanistan, désigné comme le siège opérationnel d’Al-Qaïda, dès octobre 2001 puis, dans la foulée du succès rapide, l’invasion de l’Irak et le renversement du régime de Saddam Hussein en 2003 au prétexte d’armes de destruction massive dans le pays (jamais trouvées).

Il en a profité aussi pour recentraliser la sécurité intérieure des Etats-Unis par deux lois qui restreignent nettement les libertés. L’USA Patriot Act voté le 26 octobre 2001, qui permet au FBI de pouvoir sans justification espionner les associations politiques et religieuses, de perquisitionner et saisir les documents et effets possédés par des citoyens, de pouvoir faire emprisonner quiconque, y compris des citoyens, indéfiniment et sans procès, sans qu’elles soient accusées, ni qu’elles puissent être confrontées à celles qui auraient déposé contre elles. Le Homeland Security Act, voté le 25 novembre 2002, crée le département de la Sécurité intérieure des États-Unis et permet l’accès par l’administration à des fichiers constitués par des firmes privées sur des citoyens en contournant la protection donnée par le IVe amendement. Si votre compte Facebook (et messagerie What’s app), Micorsoft (le Cloud) ou Google (gmail) est sous la loi d’un état américain, le FBI peut avoir accès à toutes vos données qui y transitent, sans que ni vous, ni la France, ni l’Europe, ne puissent s’y opposer ! Enfin le Military Commission Act, signé le 18 octobre 2006 par le président Bush, abroge avec effet rétroactif le droit des personnes jusqu’alors reconnu dans les traités internationaux signés par les États-Unis, et définit les « combattants illégaux » qui peuvent être traités selon les lois de la guerre.

Vingt ans après, les acteurs ont vieilli, ont-ils appris ?

Rien n’est moins sûr : les attentats de l’aéroport de Kaboul surveillé par les Talibans mais commis par une branche dissidente déjà connue pour son fanatisme – et toujours installée en Afghanistan même – montre que le foyer du terrorisme sunnite est loin d’être éteint. Le jeu de faux cul du Pakistan et de l’Arabie Saoudite, alliés par devant et traîtres par derrière, continuent d’être minimisé ou ignoré. La sécurité américaine est toujours plus intense, traquant toujours plus de données, sans qu’on en voie vraiment les effets concrets. Et la politique internationale, toujours aussi foutraque et arrogante, surtout à l’ère Trump, n’a en rien réconcilié l’Amérique avec le reste du monde. Alors, paranoïaques les Yankees ? Ils ont peut-être de plus en plus de raison de l’être.

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Jules Vallès contre les lycées de filles

Dans sa chronique du Réveil le 14 novembre 1881, Jules Vallès le révolutionnaire communard prend position cotre l’instauration de lycées destinés aux filles. La loi de Camille Sée de 1878 avait abouti le 21 décembre 1880 à la création de lycées de filles externes, enseignées par des femmes dans la morale laïque, la religion n’étant qu’un enseignement facultatif. Ce n’est pas que Vallès soit contre l’éducation des filles, il déplore seulement leur encasernement.

Lui serait pour l’abolition de tous les servages, l’éducation contrainte y compris. Il a beaucoup souffert dans les lycées de garçons, fils de prof lui-même inféodé au proviseur tout-puissant qui peut le révoquer ou le muter. « Cette Université ! – Elle est aussi bondieusarde que l’Eglise, et plus lâche ! » s’écrie-t-il. La morale laïque n’est pour lui pas meilleure que la morale catholique et le laïcisme est aussi forcené que le christianisme. « Enfermer des blondinettes, des brunettes, au nom de l’Etat et du bon Dieu, cela se ressemble ». Singer l’autre n’est pas s’en déprendre et Vallès en appelle à une révolution dans l’éducation. Il préférerait nettement l’éducation dans la famille, de type paysan, commerçant ou artisan.

« Ils disent qu’ils veulent arracher la jeunesse des femmes au despotisme des prêtres, et ils se font les sacristains d’une théorie aussi féroce et aussi dangereuse que celle du Vatican ! » Cette « théorie », le lecteur ne la connait pas car elle a le signe de l’évidence pour Vallès. La théorie est une pratique : c’est le dressage. Qu’il soit républicain plutôt que chrétien importe peu. « Le lycée avec les classes sombres, le réfectoire humide, le dortoir empesté, avec surtout ses habitudes de caserne, ses pions ou pionnes raides comme des sergent et ayant tous l’air d’obéir au doigt et à l’œil du Petit Caporal et du Grand Prévôt » – voilà ce qu’est « la tradition de l’Université ». Sans parler du risque « d’engarçonnement » des filles, les rendre « Sapho ou la Femme à barbe ». De ces amitiés particulières entre même sexe encaserné « peut naître je ne sais quel mépris de l’homme ! » Les couvents conservent la féminité car l’Eglise catholique elle-même a quelque chose de féminin – mais pas l’Université, cette caserne à discipliner sur le modèle militaire issu de Napoléon.

Dès lors : « abruties » ou « corrompues » ? Tel serait le destin des filles de lycées selon Jules Vallès en 1881. Nous savons qu’il n’en fut rien, ce qui donne une indication sur le tempérament de Vallès : tout dans la fougue, tout dans l’émotion. Un insurgé permanent contre tout ce qui change et tout ce qui devrait changer. Et en 1881, il n’a pas encore 50 ans !

Il donne l’exemple par sa personne de ce qui perdure chez ceux qui se piquent de politique, aujourd’hui y compris : toute réforme suscite aussitôt « des craintes », toute évolution une révolution (au sens 360°) dans les esprits. Il faudrait ne rien changer, qu’après de très longs débats précautionneux sur tout et avec tous, avant de s’avancer timidement, tout prêt à reculer devant la moindre résistance…

Jules Vallès, Œuvres tome II 1871-1885, Gallimard Pléiade 1990, édition de Roger Bellet, 2045 pages, €72.00

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Gustave Flaubert, Le candidat

Pour sa première – et heureusement seule ! – pièce de théâtre, ce fut un four (Le sexe faible ne compte pas, elle était la pièce de Louis Bouilhet que Flaubert a terminée par fidélité à son ami). Elle fut retirée en 1874 après quatre représentations. C’est que Gustave est un naturaliste, pas un matamore. Or il faut au théâtre accentuer le trait, forcer la caricature, donner l’illusion – simplifier (d’où le succès du théâtre aujourd’hui dans les collèges). Flaubert exècre l’illusion ; il lui préfère les petits faits vrais.

Le candidat est une comédie sur la politique. Flaubert aurait pu en faire une satire, ce qui était dans son tempérament. Il l’avait commencé dans L’éducation sentimentale avant de poursuivre avec Bouvard et Pécuchet et le fameux Dictionnaire des idées reçues. Hélas ! il ne réussit qu’à être plat. Son candidat est d’accord avec tout le monde – le type même du démagogue qui veut surtout accéder au pouvoir pour les honneurs. Il se dit donc légitimiste devant le comte qui veut le soutenir avant de virer libéral devant l’industriel qui le pousse, de se dire républicain face à son mentor en politique, puis carrément « socialiste » (le pire !) devant les ouvriers venus en populace brailler dans son salon. Cela aurait pu être du plus haut comique… si l’ornière du déjà-vu répétitif ne finissait par lasser.

Rousselin, le candidat, est un bourgeois riche retiré des affaires qui s’ennuie en province ; il se dit que le titre de député ne déparerait pas une carte de visite. Aucune conviction, aucune mission, aucun service : il s’agit seulement de se placer. Le comte de Bouvigny est un aristocrate ruiné par les révolutions, qui est légitimiste par désir surtout de conservatisme social ; il n’est candidat avec « ses » paysans que pour « faire barrage » (comme on dit aujourd’hui) aux affreux révolutionnaires que sont les républicains, les libéraux et les socialistes ou pour « faire pression » sur Rousselin afin qu’il marie sa fille à son fils : rien de positif, seulement une réaction. Gruchet, industriel de filature en mauvaise posture financière, se veut républicain et joue le démagogue avec « ses » ouvriers, mais il ne s’agirait pas d’encourager la chienlit (comme disait le général) : il n’est poussé à la candidature que par Murel qui veut lui aussi « faire pression » sur Rousselin afin qu’il finance son journal – Gruchet se retirera de la candidature après avoir négocié la remise de sa dette auprès de Rousselin. Lequel se retrouve donc au milieu, qu’il prend pour le « juste » milieu (comme disent aujourd’hui les socialistes). S’il est favori, malgré sa peur de ne pas l’emporter, c’est qu’il ne fâche à peu près personne en général, mais seulement certains en particulier – ce qui se négocie avec de l’argent et des honneurs. Il a surtout une fille, Louise, à marier. L’attrait de la fortune et de la position sociale vaut bien pour les adversaires un bulletin de vote…

C’est donc un constant mélange de politique et de famille, de corruption et de maquignonnage, qui se développe autour de Louise. Elle aime Murel, le mentor en politique de son père et principal actionnaire du journal local qui « fait l’opinion » (comme on le croit encore aujourd’hui alors que les gens votent bien souvent pas comme on croit). Mais son père hésite à la donner pour le prestige social au fils du comte, un gandin niais et religieux sans métier, ou à Murel, qui va le faire élire et qui aime la donzelle. Laquelle en pince pour lui bien que son père finisse par la « vendre » au vicomte pour assurer son élection. Quant à Julien le journaliste poète, jeune premier romantique qui aurait pu être sympathique, il n’est qu’un exalté miséreux, qui plus est amoureux d’une femme mûre, l’épouse Rousselin de 38 ans ! L’époque sait bien, avec Balzac, que « La femme de trente ans » connait son acmé et que la suite n’est que progressive ruine. Le spectateur ne peut adhérer à cet amour incohérent et surtout passé de mode.

Non seulement la pièce ne fait pas rire mais elle n’est pas engagée : l’auteur met tous les partis sur le même plan. Certes, l’opportunisme est le principal ressort de la politique, avec les intérêts particuliers et la corruption – encore eût-il fallu le mieux montrer. Une pièce politique qui est apolitique est un comble ! C’est tout régime représentatif qui se trouve ainsi dévalué, les individus étant peints comme des coquins qui ne poursuivent que leurs propres buts égoïstes au détriment de tout « intérêt général » (comme disaient les gens de 1789). Le suffrage « universel » (tout récent à l’époque) se réduit à la foire d’empoigne des petits intérêts qui se négocient en coulisse, les commerçants exigeant les libertés de faire et moins d’impôts, les paysans illettrés tenus par le curé voulant qu’on suive leur comte traditionnel et ses intérêts de caste, les ouvriers livrés à leurs instincts et pulsions restant sans conscience sociale (comme les gilets jaunes et Black blocs d’aujourd’hui).

Des candidats sans envergure et des électeurs sans jugement… n’est-ce pas encore un peu le cas de nos jours ?

Gustave Flaubert, Le candidat, 1873, Livre de poche 2017, 224 pages, €4.10

Gustave Flaubert, Œuvres complètes IV 1863-1874 : Le château des cœurs, l’Education sentimentale 1869, le Sexe faible, le Candidat, La queue de la poire, Vie et travaux du RP Cruchard, Gallimard Pléiade, édition Gisèle Séginger, 2021, 1341 pages, €64.00

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Jean-François Coatmeur, Yesterday

Le breton catholique Coatmeur né en 1925, prof de lettres en Afrique, fut un pape des thrillers à la française dans les années 1980. Le lire aujourd’hui est un brin décalé car, si les intrigues sont efficaces et rondement menées, les situer dans un pays imaginaire qui ressemble comme deux gouttes d’eau à la France de Mitterrand est une erreur, d’autant que le juge conduit une Tagora, un modèle français Talbot produit de 1980 à 83. Le thriller a besoin d’ancrer le lecteur dans la réalité vécue, il n’est pas un conte que l’on place dans un temps inventé, ni ailleurs.

Est-ce le souci de se ménager « la gauche » redoutée, arrivée conquérante en 1981 après des décennies de purgatoire ? Il faut dire que la trame du scénario a de quoi faire frémir les chatouilleux du nouveau pouvoir : pas moins que l’assassinat du président par un tueur à gage mandaté par un groupe politique qui manipule l’image d’une bande de terroristes gauchistes. C’est tordu, bien à l’image des années 1980 en France comme en Italie, et a des résonances avec notre époque.

En effet, la chienlit occupe la rue avec des manifs popu sans nombre, opposées à la façon de gouverner et de réformer social-démocrate du président. En effet l’armée commence à gronder qu’elle ne saurait laisser s’installer un climat de guerre civile sans intervenir pour rétablir l’ordre. En effet les mafieux d’extrême-droite, souvent d’ex-policiers révoqués pour mauvaise conduite, complotent dans l’ombre. En effet l’extrême-gauche a choisi le terrorisme plutôt que les idées. Rien de nouveau sous le soleil latin.

Tout vient des femmes et le président, qui en a assez du pouvoir et est tombé amoureux d’une ancienne copine de classe, a décidé de démissionner. C’est à ce moment que les tueurs frappent (et c’est un indice) ; il est assassiné dans sa baignoire. L’exécutant, ancien légionnaire italien devenu mercenaire à gage, n’exécute pas les ordres de repli à la lettre à cause d’une femme, une pas belle mais chaude et câline qu’il a rencontré la veille. C’est encore par une femme, celle du juge Melchior atteint d’un cancer incurable qui ne lui laisse que peu de temps à vivre, que va se résoudre l’affaire, l’amour jusqu’au bout sur l’air de Yesterday des Beatles donnant l’énergie nécessaire au juge pour faire toute la lumière. Au détriment des politiques, mais la vérité est à ce prix.

Coups de feu, filatures, coups tordus et autres poursuites en voiture font un bon thriller et ce livre n’en manque pas. Avec quelques bonheurs d’expression tels ces « gloussements vulveux ». Mais que le président se prénomme Igor reste bizarre, que « la Côte » et « la Capitale » soient désignées par leur fonction encore plus. Pourquoi ne pas avoir carrément situé le suspense en France avec des noms français et des lieux français ? Je ne le comprendrais jamais.

Peut se lire, mais par hasard ; n’a plus guère d’intérêt aujourd’hui, au contraire des grands thrillers américains de la même époque. L’auteur est décédé en 2017 après bien d’autres romans noirs.

Jean-François Coatmeur, Yesterday, 1985, Livre de poche 1988, 320 pages, €9.90 e-book Kindle €6.49

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On sert mieux par jugement que par obéissance dit Montaigne

En son chapitre XVII du premier livre de ses Essais, notre philosophe qui cueille toute anecdote personnelle pour en faire réflexion parle des ambassadeurs. Il faut entendre par ce terme tous ceux qui sont intermédiaires entre un chef qui commande et la tâche à réaliser. Dès lors, est-il meilleur d’obéir aveuglément à son maître ou de faire à son jugement ?

Être de raison, Montaigne choisit la seconde option. Ce pourquoi il commence son exposé par un détour : le constat personnel qu’« amener toujours ceux avec qui je confère aux propos des choses qu’ils savent le mieux » est la meilleure façon d’apprendre quelque chose. Trop de gens pérorent sur ce qui les intéressent mais ne savent pas, « croyant » et inventant ce qu’ils ne maîtrisent point. Nous en avons des exemples tous les jours : le médecin qui se prend pour un politique, le politique qui se prend pour un économiste, l’économiste pour un écologiste, et ainsi de suite.

« Que le marin se borne à parler des vents,

Le laboureur des taureaux, le guerrier de ses blessures

Et le pâtre de ses troupeaux », chante Properce, cité par Montaigne.

Chacun choisit plutôt à discourir sur un métier qu’il ne connait pas, « c’est autant de nouvelle réputation acquise », observe notre auteur. Ainsi de César qui nous entretient de « ses inventions à bâtir ponts et engins ». Mais « par ce train vous ne faites jamais rien qui vaille », conclut Montaigne avec bon sens. « Chacun à son gibier ».

Ainsi des ambassadeurs qui ne rapportent pas à leur roi les propos exacts proférés par l’adversaire. Est-ce bien le servir ou se prendre pour lui en jugeant sans le pouvoir de juger ? « M’eût semblé l’office du serviteur être de fidèlement représenter les choses en leur entier, comme elles sont advenues, afin que la liberté d’ordonner, juger et choisir demeurât au maître », expose Montaigne.

Mais cette évidence ne va pas de soi.

Aussi Montaigne expose-t-il « d’autre part » que l’on « pourrait aussi considérer que cette obéissance si contrainte n’appartient qu’aux commandements précis et préfix [on dirait de nos jours fixés à l’avance]. Les ambassadeurs ont une charge plus libre qui, en plusieurs parties, dépend souverainement de leur disposition ; ils n’exécutent pas simplement, mais forment aussi et dressent par leur conseil la volonté du maître ». Car c’est « leur gibier » d’observer, d’analyser et de conseiller, leur métier même.

Ainsi Montaigne revient, par le biais des ambassadeurs, à son propos initial qui est d’« apprendre toujours quelque chose par la communication d’autrui (…) de ramener toujours ceux avec qui je confère, aux propos qu’ils savent le mieux ».

Gageons que le Trump aurait mieux fait d’écouter les conseils de ses ambassadeur et militaires en charge de l’Afghanistan, avant de « négocier » un abandon en rase campagne de tout délai ou avantage du départ (de toutes façons programmé) de l’armée américaine. Mais Trump fut un mauvais président ; lui savait tout et décidait de tout, les autres ne savaient rien et n’avaient qu’à obéir. Le propre de la tyrannie du pervers narcissique.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00   

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Hélène Waysbord, La chambre de Léonie

La chambre de Léonie est un autre livre du Confinement. C’est en effet parce qu’elle se trouvait pour voter dans sa maison de Normandie lors des municipales de 2020 à Courseulles-sur-Mer que l’auteur s’est trouvé bloquée en province, oisive, sans possibilité de relations sociales autres qu’à distance. Dès lors, quoi faire sinon lire ? Un volume de Proust qui traîne et voilà que revivent les souvenirs. Car le jeune Marcel est un grand observateur sensitif et le Proust adulte un grand malade forcé à garder la chambre. Il ne vit dès lors qu’en imagination, recréant les sensations, les émotions, les réflexions. Ce pourquoi La Recherche du temps perdu est si précieuse.

Non seulement sur une époque, non seulement sur une sexualité particulière, mais surtout pour chacun. A 85 ans, la chargée de mission des grands travaux de Mitterrand se remémore sa vie en s’imbibant de Proust. Elle en avait fait son thème de mémoire en licence de Lettres à propos de la métaphore chez l’auteur. Ce fut un premier pas. Au crépuscule de sa vie, elle se redécouvre en lui. Comme Proust à sa mère juive, elle a en effet été très attachée enfant à son père juif ; comme lui elle a connu la ségrégation d’être différente ; comme lui elle a été éduquée catholique et insérée dans la vie mondaine parisienne ; comme lui elle a côtoyé les plus grands et a pu observer leurs mœurs.

De ces affinités électives, ce qu’elle conclut, à l’issue de chapitres d’impressions de relectures, est une révélation. « Au départ, j’avais mis mes pas dans les siens sans savoir où il conduisait. (…) Je comprends maintenant, il s’agit – comment dire ? – d’une remontée tactile née de sensations du présent qui en rappellent d’autres dans la profondeur du senti. Chaque être sans doute reste le corps vibrant des traces d’origine qui l’ont comblé, seules quelques-unes seront revivifiées. Proust apprend cela si on s’abandonne à lui » p.120. C’est un langage du corps indépendant de la mémoire raisonnée, où passé et présent coexistent dans la sensation. Une perception qui renaît comme un déjà vécu en certains moment rares de réminiscence. « L’intelligence de Proust s’est consacrée à élucider ces instants de temps à l’état pur, arrachés aux contingences du moment, à toute la chronologie de ce qui serait déjà joué. Des images instantanées de l’éternité » p.120.

Dans cette lecture à la Montaigne, qui suscite un écho en vous et vous fait dire ou écrire, le livre aide à vivre. Il prolonge l’élan spontané qu’a l’adolescence à « aimer » un livre ou un auteur – bien loin de la cuistrerie analytique sommaire des cours scolaires, qui incite au contraire par sa sécheresse et son décorticage sans but à « détester » un livre ou un auteur.

L’écoute des entretiens de Céleste Albaret, la bonne de Proust, a incité Hélène Waysbord à s’intéresser à la tante Léonie, la malade imaginaire d’Illiers-Combray qui se goinfrait de ragots de village autant que de madeleines au thé. De son poste d’observation au-dessus de la place, dans sa chambre close où elle recueillait la vie du dehors, la tante Léonie est le prototype de Marcel, la révélatrice que l’œuvre qu’on écrit révèle votre vie même.

La chambre de Léonie est un livre littéraire et passionnant de révélation de soi qu’on lit et qu’on relit, préfacé par l’actuel spécialiste de Proust, éditeur de ses œuvres en Pléiade, Jean-Yves Tadié.

Hélène Waysbord, La chambre de Léonie – préface de Jean-Yves Tadié, 2021, éditions Le Vistemboir (Caen), 125 pages, €19.90

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Les proies de Don Siegel

De l’ambiguïté de la séduction. Notre époque ne veut plus rien savoir de la séduction femelle, celle d’Eve dans le Livre, pour ne dénoncer que celle du mâle, le Violeur des réseaux. Mais la réalité est plus équivoque. En témoigne ce curieux film, tourné en 1970 juste après « la libération » sexuelle. Qui est la proie de qui ? Qui séduit qui ? Le mâle blessé, isolé des siens, qui cherche à survivre ? Les femelles délaissées en vase clos, qui rêvent chacune à un avenir différent en capturant dans leurs rets le seul mâle non armé du coin ?

Amy, 12 ans et « bientôt 13 » (Pamelyn Ferdin), marche pieds nus dans la forêt de Virginie à la fin de la guerre de Sécession, en 1864. Elle cueille des champignons comme un joli petit chaperon rouge. Elle découvre un homme blessé à la jambe et aux mains, le caporal nordiste John MacBurney (Clint Eastwood). Son petit cœur tendre fait boum et sa morale chrétienne lui interdit de le laisser crever, même s’il est un « ennemi ». Le Seigneur n’a-t-il pas dit « aime ton ennemi comme toi-même », ainsi qu’on le lit régulièrement au pensionnat ? Car Amy appartient à la couvée de jeunes oies blanches que garde dans sa grande demeure dans la forêt Martha Farnsworth, la directrice (Geraldine Page).

Celle-ci, une grande femme sèche, aigrie d’avoir perdu son seul amour à cause de la guerre, fait soigner le blessé mais n’a qu’une hâte, le livrer aux patrouilles sudistes pour qu’il soit incarcéré dans la prison avec les autres. Ce n’est guère chrétien mais patriote. Cependant, elle perçoit la réticence de certaines jeunes filles de 12 à 17 ans de son pensionnat, et surtout celle de son adjointe Edwina, et ne peut qu’en tenir compte. Lorsque la patrouille passe, elle parle avec le capitaine qu’elle connait mais ne se résout pas à dénoncer le nordiste chez elle.

C’est qu’après tout un homme à merci peut devenir utile en ces temps difficiles. D’autant qu’il semble inoffensif, se déclare Quaker et non armé, blessé en tentant de sauver un Sudiste. Le spectateur, qui voit en surimpression les événements réels, sait que c’est mensonge, mais comprend que c’est aussi une légitime tactique de survie. Rester au pensionnat lui permet d’être soigné et par de tendres mains, plutôt qu’être jeté avec les autres dans un cul de basse fosse et condamné à clamser.

Il tente donc de se couler dans le désir de chacune qui lui vient en aide : Amy qu’il a embrassé dans la forêt pour se l’attacher, Martha qu’il fait parler de son frère disparu qu’elle a trop aimé, Carol qui avoue 17 ans et le feu au cul (Jo Ann Harris), Edwina restée vierge et naïve à qui il promet le grand amour (Elizabeth Hartman). Chacune fantasme le prince charmant mâle dans ses rêves, dont Martha qui le voit en Christ nu à merci comme dans la pietà peinte qui orne sa chambre. Mais contenter tout le monde sous les yeux de tout le monde n’est pas facile. Lorsqu’une fois un peu rétabli, il se repose sous la tonnelle du parc, Carol vient l’embrasser et lui proposer de coucher, puis Edwina vient la renvoyer aux études et se propose ; mais Carol entend tout et les promesses que John lui fait à elle aussi. Jalouse, elle va attacher le chiffon bleu à la grille pour signifier qu’un prisonnier est disponible pour la patrouille. C’est Martha qui sauve le caporal nordiste en le faisant passer pour son cousin.

Le soir, il monte les escaliers avec ses béquilles pour aller baiser Carol qui l’attend à poil avec toute l’ardeur du désir diabolique, et dès lors tout s’écroule. C’est Adam qui a croqué la pomme et il est condamné à quitter le paradis. Edwina qui entend rire et divers bruits au-dessus de sa chambre monte avec sa chandelle et découvre la tromperie, John et Carol tout nus en train d’accomplir l’Acte qui est péché hors mariage. Effondrée de voir ce qu’elle aurait bien voulu subir mais dans l’ardeur du pur amour chrétien, elle pousse John dans les escaliers, ce qui lui brise la jambe en trois.

Est-ce réparable ? Sans médecin, ce n’est pas si évident, quoique l’on aurait pu essayer. Mais Martha, qui a des projets avec John pour gérer la ferme après la guerre, veut le rendre définitivement dépendant. Elle décide alors « pour éviter la gangrène » de lui couper la jambe au-dessus du genou. Acte fatal qui décidera du reste, cette fois c’est Eve qui croque la pomme et qui se chasse elle-même de son paradis rêvé. Lorsque John émerge des brumes du laudanum et s’aperçoit qu’il est châtré de l’un de ses appendices vitaux, il se met en colère et rejette toutes les femelles de la volière qui ont permis cela. Il soudoie Carol à son profit pour qu’elle laisse ouverte la porte de sa chambre, il fouille la commode de Martha pour prendre le seul pistolet de la maison, le médaillon des deux portraits du frère et de la sœur et les lettres de l’amour interdit qui prouvent l’inceste, il accepte avec Edwina de se raccommoder. Mais il accomplit le péché suprême qui est de tuer l’amour de la petite fille, la tortue Dominique d’Amy, en la jetant violemment par terre. L’alliance est renversée, Amy se rallie à sa directrice qui veut reprendre le pouvoir. Elle va lui cueillir une bolée de champignons puisque John les aime tant, qu’elle choisit soigneusement pour se venger.

Le caporal empoisonné, Edwina bloquée in extremis d’en manger, la tragédie du huis-clos psychologique est consommée. John meurt, il est enfermé dans une toile couse et enterré dans la forêt. Le chœur des jeunes filles pieds nus qui l’ont apporté blessé au manoir dans les premières scènes le remportent mort dans la forêt dans la dernière scène, avec en fond musical la même chanson populaire, Dove She is a Pretty Bird chantée par Clint Eastwood lui-même.

Lez film est audacieux, même pour son époque (encore plus pour la nôtre !). Le caporal adulte qui embrasse sur la bouche une enfant de 12 ans, qui baise ardemment une mineure de 17 ans, qui révèle à toutes le demoiselles l’inceste de la directrice Martha et de son frère ainsi que la tentative de viol de ce même frère sur l’esclave noire (Mae Mercer), et qui déclare, pistolet en main, que désormais il choisira lui-même avec qui coucher parmi le harem…

Qui est le séducteur ? Le sexe femelle face à la tentation mâle ? Le soldat armé qui n’a pas baisé depuis des mois et qui se voit offertes toutes les tentations ? L’armé ou la castratrice ? Eve ou Adam ? Don Siegel revisite la Bible en concluant que les deux sont coupables. De lâcheté envers leurs pulsions, des illusions de leurs cœurs, des plans sur la comète de leurs esprits – il révèle le vénéneux en l’humain. Ce n’est pas si mal pour un film yankee – un film évidemment incompris du même public yankee à sa sortie.

DVD Les proies (The Beguiled), Don Siegel, 1971, avec Clint Eastwood, Geraldine Page, Elizabeth Hartman, Jo Ann Harris, Darleen Carr, Mae Mercer, Pamelyn Ferdin, Universal Pictures 2017, 1h40, €4.80 blu-ray €28.50

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Vera Nova, La noble société de Bullford

L’autrice est écrivaine, peintresse, musicienne, danseuse, philosophiste. Dieu faite femme en Californie américaine, elle réinvente le paradis terrestre avec l’utopie d’une société dont la Règle d’or est l’inverse de celle de notre société moderne. Préfacée par le romancier graphique, journaliste et critique de jeux vidéo Bill Kunkel alias M. Burroughs qui est mort avant la parution du livre, elle livre en un minimum de pages sa réflexion sur la solution monétaire, la guerre, la nouvelle voiture et les activités de loisirs. Rien que les remerciements occupent une pleine page.

Suite de contes surréalistes à but édifiant, Vera Nova se situe comme Terra Nova dans l’utopie. Le futur sera comme le lointain passé un paradis où il n’y aura rien à faire, rien à produire, seulement s’amuser avec le Moi en bannière. Bullford est un anti-état peuple d’esprits uniques dont on se demande comment l’un d’eux est devenu « maire » et ce qu’il a à décider pour les autres.

Ne « jamais traiter les autres comme on aimerait qu’ils vous traitassent, sauf s’ils y consentent en premier lieu, car ce qui est bon pour vous peut causer aux autres des préjudices fatals » est la Règle d’or de Bullford. Les « autres » incluent les animaux mais pas les plantes et « les gens » ne se veulent pas une masse ni « des gens » mais des individus uniques qui coexistent de façon créative – et intelligence – en société. A se demander à quoi sert encore une « société » où chacun reste chacun comme un hérisson qui craint toute ingérence dans son Moi précieux. L’indépendance ne saurait se partager : nous sommes bien dans une philosophie américaine.

J’avoue que cette suite de contes illustrés par l’autrice et ornés de poèmes comme de réflexions d’une philosophie de base californienne ne m’a pas enthousiasmé. Ni ironie féroce à la Swift, ni humour à la Daninos, ni décalage étonné à la Montesquieu. La traduction est claire et en très bon français mais, dans les dialogues, mettre des points comme dans PowerPoint au lieu des tirets usuels est plutôt curieux.

A lire avec curiosité et pour la remise en cause de nos idées établies.

Vera Nova, La noble société de Bullford (The Noble Society of Bullford), 2002, traduction française Stéphane Normand, 2021, édition Les Impliqués-L’Harmattan, 117 pages, €16.00

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Gustave Flaubert, L’Éducation sentimentale

Frédéric Moreau est un jeune homme moyen ; en 1840 il vit sa jeunesse comme un dû. Moyen physiquement, il n’a aucune de ces fortes pulsions qui poussent un individu à agir ; moyen affectivement et moralement, il n’a aucune passion assez puissante pour lui permettre de s’imposer dans la vie ; moyen intellectuellement (et nul spirituellement), il n’est que velléitaire, sans études et sans métier, sans rien qui l’intéresse un tant soit peu : il ne peint pas, n’écrit pas, ne plaide pas. Frédéric Moreau est un raté et son « éducation sentimentale » durera toute sa vie. Il terminera fruit sec en se félicitant d’avoir connu un seul moment de bonheur : celui ou, avec son ami de collège Deslauriers, il va aux putes à 16 ans et décide par peur du ridicule de ne pas consommer…

Comme l’écrit Edmond de Goncourt, cela demeure « un roman qui raconte dans une sacrée nom de Dieu de belle langue l’histoire d’une génération » (lettre du 14 novembre 1869 citée p.618 Pléiade). Celle qui va de 1840 à 1851 et a vécu trois régimes, du légitimiste au bonapartiste en passant par l’orléaniste, sans compter « l’esprit de pion » du socialisme qui a flotté sur tout cela. Où les soubresauts de la société ont accouché du chacun pour soi ; où l’incertitude de tout lendemain ont incité à l’égoïsme, recentré sur le jouir ; où le peuple lâché dans les rues comme des barbares a conduit à voter pour l’ordre et le conservatisme. Tiens ! notre époque en serait-elle un reflet ? « La France veut un bras de fer pour être régie », fait dire Flaubert au père Roque. 1848 veut singer 1789 qui voulait singer les Romains : la somme des désillusions pourrit tout idéalisme politique dans un avortement général de l’esprit. La société est désormais condamnée au matérialisme bourgeois, à l’enrégimentement des convenances et à la platitude des idées reçues. Tout cela préparait le prurit égalitaire effréné de notre époque post-moderne, le triomphe de l’opinion que Tocqueville commençait à dénoncer, la loi du marché, la marchandisation de l’art comme des corps, la peur de tout. Eh ! nous y sommes.

Frédéric – dont le prénom signifie ‘protecteur de la paix’ en germanique – est un faible, velléitaire, lâche et impuissant ; un indécis travaillé de vastes illusions et qui se serait bien contenté de naître s’il eût été riche et noble. Mais voilà, dans ce siècle bourgeois il faut se faire par soi-même et le fils unique d’une veuve provinciale en est bien incapable.

Il tombe en amour à 18 ans sur le bateau qui le ramène en Normandie d’une femme adulte, déjà mère de famille, Madame Arnoux. Il gardera cet amour platonique sa vie durant, tel un chevalier courtois, sans jamais oser le réaliser. Monté à Paris pour étudier le droit (qui ne lui servira à rien), il soudoie une cocotte, puisque cela se fait par tout le monde dans le monde. Sa Rosanette, passée entre toutes les bites depuis l’âge de 15 ans où elle fut vendue par sa mère, est vulgaire et ignorante mais bonne fille ; l’enfant qu’elle met au monde est-il celui de Frédéric ? Rien n’est moins sûr car elle accueille plusieurs hommes, mais elle veut le lui faire croire et y croit peut-être elle aussi. Le marmot a la décence romanesque de mourir au bout de quelques mois d’une quelconque maladie, pauvre gamin. Ces deux femmes sont le jour et la nuit, l’amour et le sexe, encore que Frédéric soit peu ardent à la baise.

Deux autres vont se partager son cœur décidément irrésolu : Madame Dambreuse et Louise. La première est son idéal social, pas très belle mais sûre d’elle-même grâce à sa fortune et à sa position dans le monde. Elle n’aime guère son mari et préfère s’afficher avec de jeunes hommes qui lui font la cour, sans aller jusqu’à l’alcôve ; Frédéric est de ceux-là au bout de quelques années. La Dambreuse lui propose le mariage dès que son mari crève mais Frédéric l’indécis, flatté, finit par refuser sur un mouvement d’humeur lorsqu’elle acquiert par jalousie un coffret de Madame Arnoux vendu aux enchères après saisie des biens. Elle est l’intrigante et la bourgeoise, toute sociale, le contraire de Louise Roque, jeune oison campagnarde connue tout enfant par Frédéric, son voisin de Nogent. Le père Roque est riche car il a bâti sa fortune en maquignon avisé ; la mère de Frédéric verrait bien son fils épouser la donzelle, pas vraiment jolie mais vive et amoureuse, toute animale. Goncourt, dans sa lettre précitée, déclare « une scène bijou est la scène où la petite Louise, une de vos créations les plus délicieuses, envie la caresse que les poissons ressentent partout, on n’est pas plus cochonnement et plus enfantinement sensuelle, et le cri suave (voilà une épithète que je vous envie) qui jaillit comme un roucoulement de sa gorge. C’est du sublime de nature ». L’observateur Flaubert a su croquer les enfants, leur côté direct et animal, indompté socialement. Mais croquer n’est pas croquer et le dessin ne fait pas l’ogre : Frédéric est attendri mais préfère les mûres.

Entre ces quatre femmes, la jeune animale et l’adulte sociale, la femme idéale et la putain pratique, le jeune homme reste niais. Il ne peut choisir parce qu’il ne veut choisir. Décider en tout lui est un supplice, il préfère se laisser bercer par les événements comme un petit garçon dans les bras de maman. Dès lors, ce sera la société qui l’agira et non pas lui qui agira sur la société. Il subira et passera le siècle sans le vivre. Sans cesse il « aspire à » mais reste sans volonté, inapte à vouloir son désir.

Flaubert, en écrivain réaliste qui « fouille et creuse le vrai tant qu’il peut » (lettre à Louise Colet 12 janvier 1852 citée p.1043 Pléiade) – Zola en fera le précurseur du naturalisme -, montre comment un même tronc d’une génération de province peut se diviser dans la société : son ami Deslauriers épousera Louise et deviendra préfet raté, mal vu du gouvernement ; Frédéric, après avoir mangé les trois-quarts de sa fortune dans les futilités et les lorettes, deviendra rentier médiocre resté célibataire. Ces Bouvard et Pécuchet du grand monde illustrent la condition petite-bourgeoise du temps : beaucoup de désirs et peu de qualités, une ambition démesurée mais aucun entregent. L’Education sentimentale est le pendant des Illusions perdues balzaciennes (1843). Monsieur Frédéric, contrairement à Madame Bovary, ce n’est pas lui.

Gustave Flaubert, L’Education sentimentale, 1859 (relu 1880), Folio 2015, 512 pages, €6.30

Gustave Flaubert, Œuvres complètes IV 1863-1874 : Le château des cœurs, l’Education sentimentale 1869, le Sexe faible, le Candidat, La queue de la poire, Vie et travaux du RP Cruchard, Gallimard Pléiade, édition Gisèle Séginger, 2021, 1341 pages, €64.00

Gustave Flaubert, Madame Bovary – L’Éducation sentimentale – Bouvard et Pécuchet – Dictionnaire des idées reçues – Trois Contes, Laffont Bouquins 2018, €30.00 e-book Kindle €19.99

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Corine Braka, Balagan[e]

Balagan est une histoire juive, une histoire contemporaine de l’allia, l’immigration en Israël. L’allia est un fantasme, la réalité est tout autre. Balagan est un mot hébreu qui veut dire désordre, foutoir, en familier le bordel. Israël est un bordel sans nom pour qui débarque pour y vivre depuis l’ailleurs. Rien n’est organisé, tout dans la débrouille, mais les relations sont directes et les gens sont gentils. Ce roman vrai très proche de la réalité vécue d’une parisienne résolue à l’allia est à conseiller aux aspirants au Retour.

En un style plein de verve, l’autrice conte combien c’est beau et enthousiasmant vu de loin, combien c’est une vitrine de pâtisseries colorées, odorante et appétissantes vu de près, et combien s’insérer est une épreuve initiatique qui n’est pas de tout repos. En premier lieu ne pas rêver mais faire. Apprendre l’hébreu, cette langue artificielle reconstituée au XIXe. La langue seule permet d’appartenir en venant de tous les pays de la diaspora. En attendant, l‘anglais reste un sas d’usage.

En second lieu se faire des amis, ce qui n’est pas trop difficile si l’on s’insère dans des études, à l’armée ou dans un travail, tant les relations sont simples, chacun venant d’ailleurs ou presque. A condition d’être juif, nul ne se sent étranger. C’est un peu comme à New York, où l’on parle toutes les langues et où l’on côtoie toutes les races, sauf qu’en Israël, on est d’abord et avant tout juif. Le mot juif parsème les pages en litanie, l’autrice aimant à le chanter en apprenant la langue juive dans une université juive du pays juif, parmi les Juifs, guidée par Waze un logiciel juif (dit Sandra), conduisant une Mini Cooper (le Cooper automobile serait-il juif ? il n’est pas dans la liste). Un glossaire d’une cinquantaine de mots hébreux qui se dispersent dans le texte est donné à la fin. Qu’il est bon de se sentir « appartenir » !

Israël est le seul pays où les cosmopolites se retrouvent entre eux, formant nation, ce qui est paradoxal et réjouissant. Il y a de tout – mais le tout est juif. Sauf les Arabes israéliens, qui sont citoyens mais pas juifs. D’où l’amertume de Leïla, arabe musulmane israélienne qui ne pourra ni fréquenter ni épouser Jérémie dont elle est tombée amoureuse. Ou les demi-juifs que sont les alias de père juif seulement. Depuis la découverte de l’ADN on sait reconnaître la filiation, mais la Loi mosaïque n’a que faire de la connaissance scientifique : la Loi est la Loi, et seuls les êtres issus de mère juive sont considérés comme juifs aux yeux de la Loi juive. D’où la colère de Noah, de mère bretonne (et catholique) bien que son nom du père soit Epstein et que ses grands-parents paternels aient connus les camps (où il n’y avait que des juifs, comme chacun croit savoir). Et lorsque Noah veut se convertir, rien n’est simple, la conversion n’est pas encouragée et semble-t-il très peu spirituelle : respectez les rites méticuleux de la cacherout et de la décence religieuse et bientôt vous croirez. Soyez comme les Juifs pour devenir juif est une méthode existentialiste ; Sartre disait qu’on n’est juif que dans les yeux des autres.

« Israël est un pays de fou ! » dit Sandra qui ressemble à l’autrice. « Les choses les plus simples peuvent devenir un enfer, et inversement, j’ai souvent de fantastiques surprises ! Bien-sûr les Israéliens m’agacent parfois, et je n’aime pas leur sans-gêne, leur rudesse – mais ils sont si chaleureux et attachants ! On vient en Israël en se disant : je suis juive, pas de problème, c’est ma maison, mon pays ! Et puis on se rend vite compte qu’être juif, c’est une chose, et qu’être israélien, c’en est une autre – et je ne parle même pas des différences culturelles, des Ashkénazes qui ne bronzent pas, qui deviennent rouges comme des homards au moindre rayon de soleil, et qui sont froids comme des carpes farcies… (…) Tout ce qu’on vit en Israël est exacerbé, déraisonnable, c’est le pays de tous les contrastes, les gens sont tous dans l’intensité de l’action et de l’émotion ; ils sont à fleur de peau, ils réagissent au quart de tour – bref : ici, on ne s’ennuie jamais ! » p.109. Tel est le balagan (le e entre parenthèses est-t-il par mode féministe ?).

Pas facile donc de se faire sa place dans un pays compliqué où les plus sectaires comme Elie élevé en Yeshiva se dérident au contact de libertaires comme Rebecca venue des Etats-Unis, où les Arabes discriminés comme Leïla découvrent la chaleur de la fraternité universitaire, où les « vieilles » mères de famille comme Sandra (la quarantaine en alia) retrouvent leur fraîcheur au contact de la jeunesse étudiante. Le talent de l’autrice est de faire cohabiter, se heurter et finalement s’aimer tout ce petit monde le temps de quatre saisons bien marquées. Sans compter les attentats, sporadiques mais inévitables, qui mettent en transes les parents restés en diaspora et les incitent à l’antiécologique week-end transatlantique en avion pour un oui ou pour un non.

Portée par l’enthousiasme de se sentir enfin chez elle dans un pays donné par Dieu à son Peuple élu et ancré dans une Histoire multimillénaire figée dans une Bible, l’autrice en allia offre aux Juifs de la diaspora française qui hésitent à franchir le pas les clés de la maison, et aux étrangers au peuple et à la culture juive comme moi un attachant roman vécu d’aujourd’hui sur ce pays des paradoxes.

Corine Braka, Balagan[e], éditions Maïa 2020, 167 pages, €19.00

Corine Braka, Jérusalem j’aime je commente je partage, 337 pages, Format Kindle €0.99

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Christian de Moliner, 4 heures et 52 minutes

Les angoisses identitaires font leur rentrée et, avec elle, la grenade dans le PAF de Christian de Moliner. L’auteur n’a plus rien à perdre, pris par une maladie incurable il tire ses dernières cartouches pour dénoncer, fasciné et révulsé, la dérive extrémiste qu’il voit pointer en France.

Nous sommes quelque part en 20.., c’est-à-dire pas très loin, dans une hypothèse possible du futur qui fera bifurcation tragique. Le « mur de la dette » française répugne désormais aux « marchés financiers » qui ne veulent plus prêter qu’à des taux prohibitifs. Cela failli être le cas de la Grèce, de l’Italie, du Portugal dans les années récentes, ce pourrait être le cas de la France, ce qui serait cette fois un gros morceau. BCE et FMI sont impuissants cette fois, et la réalité frappe brutalement : les Français vivent au-dessus de leurs moyens. Un tiers de la Dépense publique est raboté d’un coup, faute d’argent. D’où les grèves (pour rien), les manifestations de déni (sans espoir), le chômage (massif), l’amertume des fonctionnaires. Le Parlement se déchire (sans agir) et le gouvernement est impuissant. A ne pas vouloir voir ce qui est, on se prépare des lendemains qui déchantent.

Dans ce décor possible, Moliner se déchaîne. Il prend tels quels dans leurs jus les extrémistes des deux bords, les identitaires blancs qui en ont marre de payer pour les autres, et les rebeus nés sur le sol qui se sentent rejetés et créent leur féodalité clanique autour des trafics dans les banlieues forteresses. De chaque côté ce sont des ados immatures, plus ou moins scolarisés mais sans espoir de futur, les diplômes ne valant plus rien quand il n’y a plus d’emploi, tout comme l’argent quand il n’y a plus rien à acheter.

Une équipe de jeunes cassés par « la crise » – qui ne peut que durer sous un gouvernement bavard style IVe République – décide de prendre en otage des enfants d’école maternelle pour faire passer leur message : « les étrangers dehors ». Rançon du marketing venu des Amériques, le « coup de pied dans la porte » est la première technique de vente. Ils vont « naturellement » aller dans le quartier arabe de la ville pour leur opération. Ils envahissent une classe, chassent trente enfants sur les quarante, et se barricadent en lançant un tract revendicatif : « Nous donnons un mois aux musulmans pour quitter la France » – après, tir à vue. La valise ou le cercueil, revanche de la guerre d’Algérie gagnée militairement mais perdue politiquement.

Ils menacent, si leur communiqué n’est pas repris sur les ondes, de tuer d’une balle dans la tête crépue un petit otage toutes les heures. Ces rodomontades agacent évidemment les jeunes arabes du quartier – on le serait à moins ! Les bandes saisissent leurs kalachs et entourent l’école ; ils veulent entrer et tirer dans le cas. Les mères – bien que femelles dont l’avis ne compte que pour la moitié d’un mâle selon la charia – les en dissuadent. Il est vrai qu’il ne reste quasiment que des petits garçons en otage… Les arabes vont donc chasser du gamin blanc alentour pour avoir eux aussi leurs otages, en menaçant de les égorger si les autres ne se rendent pas. Deux CRS, qui accouraient sans armes devant deux ravisseurs armés de kalachnikov sont descendus ; ils ont agi comme des imbéciles.

Les flics sont chez Moliner désarmés, la fin de leurs primes et les restrictions de salaire leur font faire la grève du zèle, surtout ne pas prendre de risques. La préfète temporise, elle attend le GIGN et les paras, comme Pétain en 17 les chars et les Américains. Le ministre ne moufte pas, quant au président, il est évanescent. C’est un peu le reproche qu’on peut faire à ce scénario haletant, prendre les autorités pour les larves. La France en Ve République (il n’est pas précisé dans le scénario que cela ait changé) est un pays à l’Exécutif puissant qui peut prendre des décisions rapides et fortes. Depuis Sarkozy, certaines unités de police sont armées comme les délinquants de fusils-mitrailleurs et de grenades, et pas seulement de lourds pistolets peu maniables. Et je ne vois guère un préfet (même si c’est une femme) ne pas « oser » prendre des mesures radicales au vu de la situation.

De même, le commando blanc semble vraiment composé de cons mollassons : ils n’ont même pas un mobile pour diffuser leurs communiqués ? ils se jettent volontairement dans la gueule du loup en transformant la classe en fort Chabrol suicidaire ? ils n’ont rien appris, rien compris, des techniques terroristes qui réussissent depuis des décennies ?

L’auteur cherche à tout prix à éviter « l’amalgame », scie des bobos irénistes de gauche pour qui tout le monde il est gentil. Son François, chef des extrémistes blancs, est amoureux d’une Léa-Fatima, beurette connue à la fac, laquelle est la sœur du chef de bande arabe en second qui entoure l’école. Les deux chefs répugnent à tuer des enfants car ils ne sont pas « racistes » (ils ne transforment pas l’ennemi en rats à gaz, même si les rebeus parlent de « rats » en évoquant les blancs). Ils sont seulement, de part et d’autre, « identitaires » – ce qui veut dire si peu sûrs d’eux-mêmes qu’ils en rajoutent dans l’appartenance à « la tradition » – la leu – la République, ils s’en foutent car elle n’assure pas le minimum : pain, jeux, sécurité, avenir.

En 4 heures et 52 minutes le destin va se jouer, non sans casse mais je vous laisse découvrir le déroulement et la fin de cette histoire lamentable. Moliner écrit un brûlot dans le vent actuel des droites pour décrire « ce qui pourrait se passer si… » Y a-t-il une solution possible pour éviter d’en arriver à cette quasi guerre civile où chacun se méfie de son voisin pas comme lui, abandonne la citoyenneté pour se regrouper en clans, se barricade et s’arme par méfiance tous azimuts, et fait sombrer « la France » dans le chaos d’une féodalité resurgie ?  

Son écriture urgente emporte le lecteur qui ne lâche plus le thriller jusqu’à la fin. Comment va se terminer cette équipée insensée ? Des gamins vont-ils crever à la balle ou au couteau ? Les fanatiques peuvent-ils gagner contre d’autres fanatiques ? La raison – de part et d’autre – peut-elle l’emporter ? La Politique a-t-elle encore un sens ? Avis à nos candidats politiciens…

Christian de Moliner, 4 heures et 52 minutes, septembre 2021, Editions du Val, 120 pages, €11.00 e-book Kindle €3.50

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Mary Higgins Clark, Ne pleure pas ma belle

Elisabeth est la petite sœur toujours protégée par son aînée Leila. Elle a fui avec elle à New York lorsqu’à 11 ans son beau-père, à poil et alcoolisé, a voulu abuser d’elle. Depuis, Leila est devenu mannequin puis actrice, sa chevelure rousse et ses yeux verts ont réussi. Elle est tombée amoureuse de Ted, jeune et beau promoteur millionnaire. Des amis ont financé une pièce de théâtre écrite pour elle où elle devait se révéler. Mais elle est morte, tombée du 37ème étage de son immeuble un soir l’alcoolémie et de dispute avec Ted. Suicide ? Meurtre ? Ted ne se souvient de rien, trop bourré, mais des relations plus ou moins bien intentionnées parlent. Et un témoin, certes à peine sortie d’asile, aurait vu…

Elisabeth doit témoigner au procès de Ted, laissé provisoirement en liberté faute de preuves suffisantes. Elle rentre d’Europe après deux mois elle doit témoigner dans une semaine. Son amie Mina, baronne pour avoir épousé un Autrichien chirurgien esthétique, l’invite dans le somptueux domaine de Cypress Point en Californie qu’elle dirige avec son baron Helmut. Là viennent se refaire une santé et une beauté les vieilles peaux friquées de toute l’Amérique.

Elisabeth hésite, le procureur le lui déconseille, puis elle se décide. La secrétaire de Mina, qu’elle connait bien, lui a dit par lettre qu’elle doit lui parler de quelque chose à propos de Leila. La curiosité est évidemment la plus forte.

Dans ce huis-clos de luxe de Cypress Point, où la marche matinale précède la gymnastique aquatique qui est suivie de massage puis de soins esthétiques avant le déjeuner diététique (tout un programme de remise en forme quotidien), les protagonistes du drame se retrouvent réunis. Mina l’a voulu. Elisabeth, furieuse de se retrouver devant Ted qu’elle aimait avant son crime, veut repartir, mais la secrétaire qui devait parler de quelque chose est mystérieusement retrouvée morte d’une chute dans les thermes en construction, endroit qu’elle détestait pour son marbre noir morbide. A-t-on voulu la faire taire ? Qui ? Et pourquoi ?

Elisabeth va s’apercevoir que rien n’est simple dans les relations qu’entretenaient sa sœur avec ses amis et son amant. Mina était jalouse d’elle à cause d’Helmut qui en pinçait au point de faire des folies. Cheryl aimerait bien mettre la main sur Ted redevenu libre tandis que son agent Syd a perdu beaucoup d’argent dans l’échec de la pièce que Leila devait jouer. Craig, ami d’école de Ted qui a gravi tous les échelons au point de se rendre indispensable au conglomérat, tente de le soutenir moralement et d’envisager une stratégie avec le réputé avocat Bartlett, mais Ted n’a plus le goût de rien. Est-il un assassin ? A-t-il pu balancer son amante par-delà le balcon comme il a vu son propre père en menacer sa mère lorsqu’il avait 8 ans ?

Tous ont des choses à cacher, tous ont pu contribuer à la mort de Leila et Elisabeth ne sait que penser. Jusqu’à ce qu’une gagnante à la loterie, qui s’est payé le luxe d’un séjour à Cypress Point, soit agressée. A-t-elle vu ou entendu quelque chose de compromettant pour l’un des hôtes ? Elle lit avec ferveur la presse people et se renseigne en ragots auprès de tout le monde. Quelqu’un a-t-il pris peur d’être percé à jour ? Elisabeth va aider le shérif Scott à débrouiller cet écheveau d’on-dit et de non-dit qui fermente dans la soie et le pétrissage des chairs fatiguées. Mais pourquoi va-t-elle nager toute seule tard le soir dans la piscine déserte alors qu’une menace plane sur les proches de Leila ?

Après un exposé initial laborieux (mais l’histoire est compliquée à introduire), le déroulement de l’intrigue à Cypress Point va d’un rythme régulier qui rend addictif. On ne peut terminer un chapitre sans immédiatement avoir envie de lire le suivant, ce qui est le propre d’une bonne maîtrise professionnelle du genre. Tous les protagonistes sont soupçonnés avant que le bon soit piégé. On s’en doutait un peu à un moment, avant d’être égaré volontairement sur d’autres pistes.

Mary Higgins Clark, Ne pleure pas ma belle (Weep no more, My Lady), 1987, Livre de poche 1990, 286 pages, €7.70 e-book Kindle €7.49

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Idées reçues

La « sagesse populaire » véhicule beaucoup d’âneries, répétées en slogans depuis des générations et devenues « vérités révélées » justement parce qu’elles sont à satiété répétées. Ainsi du fer dans les épinards : ils n’en comportent que très peu, beaucoup moins que la lentille ou le boudin noir au même poids… Popeye est une création du marketing, pas un héros du savoir.

C’est ce que chacun peut apprendre – du moins s’il est curieux – dans ce petit livre paru il y a désormais un quart de siècle sous la plume de sept auteurs agronomes, physico-chimistes, mathématiciens, neuroscientifiques sous la direction du prof (agrégé) de sciences-nat Jean-François Bouvet. Non les produits « allégés » ne font pas maigrir, pas plus que le rouge n’excite les taureaux. Non, le cuir ne « respire » pas, il est du derme bel et bien mort, pas plus respirant qu’un bout de carton. Non, il ne « faut » pas un jaune d‘œuf pour faire une mayonnaise mais tout liquide qui permet d’émulsionner l’huile et non la femme en règles ne fait pas « tourner » la mayonnaise. Non encore le brugnon n’est pas un croisement génétique de pêche et de prune mais une sous-espèce naturelle de la pêche. Quant au champagne, évitez de mettre une petite cuiller en argent dans le goulot, cela ne conservera pas les bulles ! Seul le bouchon à pompe permet d’éviter que le gaz carbonique du vin ne s’échappe au contact de l’oxygène.

Même « la science » produit ses niaiseries, bien souvent parce qu’une affirmation de savant paraît dans la presse avant d’être pleinement testée et rejoint une vague croyance préétablie. Nous n’utiliserions « que 10% des capacités » de notre cerveau ? Rien n’est plus faux car cet organe est plastique et peut remplacer une zone déficiente par une autre. De plus, il « travaille » sans repos même la nuit sans qu’on le sache. De même, les « grippes » seraient le plus souvent des coryzas et autres virus du rhume, la vraie grippe vous met sur les genoux avec fièvre et grosse fatigue. Non le cholestérol n’est pas en soit mauvais pour la santé, pas plus que le tabac en soit qui, s’il favorise malheureusement le cancer du poumon et de la gorge, stimule cependant les muqueuses et empêche la silicose des mineurs, la maladie de Parkinson, accroît la vigilance et stimule les performances – à condition d’en user (comme de tout) avec modération.

Ce petit livre remet en cause l’idée reçue que garçons et filles ont les mêmes aptitudes, de même que le sexe « fort » soit toujours le mâle dans la nature. En revanche, hommes et femmes sapiens ont le même cerveau, qui révèle la même activité au repos, même si chaque sexe utilise différemment les aires. Et l’homme ne descend pas du singe (pas plus que la femme, ni « le nègre ») : l’être humain descend d’un ancêtre commun au singe, il y a bien longtemps.

Quant au phoque, il n’a rien d’un pédé. L’expression viendrait du foc, qui est une voile d’avant d’un bateau, mais interprétée de curieuse façon : il ne prendrait le vent que par l’arrière. Or c’est faux, l’allure « au près » gonfle le foc à un quart du lit du vent – et fait avancer le bateau. De plus, la grand-voile (et pas seulement le foc) peut aussi fonctionner vent arrière. Ce serait alors « le souffle » du phoque qui remonte de sa plongée qui aurait suscité l’expression ? On ne voit pas pourquoi un pédé halèterait plus qu’un hétéro sur la besogne. Les phoques veau marin ont des ébats sexuels aussi précoces que collectifs, cela suffit-il à justifier le dire ? La sexualité avec le même sexe n’est pas un apanage de la déviance humaine car tout est testé dans la nature. Seule la culture interdit – par l’ordonner, surveiller et punir – la nature permet tout dans l’exubérance vitale. Ainsi les dauphins prennent du plaisir aux jeux sexuels entre eux tandis que les singes bonobos, une sous-espèce du chimpanzé qui nous est très proche génétiquement, font de l’érotisme homosexuel, mâles entre eux comme femelles entre elles, une composante fondamentale de leur culture sociale.

Parmi bien d’autres choses encore, le lecteur apprendra avec un certain effroi ce qui est rarement révélé dans les médias : que l’hôpital tue ! En ces temps de pandémie, autant être édifié sur les mœurs professionnelles de la gent soignante. Elle est certes très dévouée mais sujette aux oublis, aux négligences, aux urgences – donc pas toujours aseptisée selon les normes. Les maladies « nosocomiales » ne sont pas un mythe mais une triste réalité qui hospitaliserait environ un dixième des patients, notamment via les instruments intrusifs comme canules ou sondes et ferait en France entre 6000 et 18 000 morts par an ! Les soignants qui ne « veulent » pas protéger les autres en se faisant vacciner contre le coronavirus, « croyant » qu’il suffit de porter le masque et de se laver les mains, sont des tueurs en puissance. Allez donc voir en Martinique…

Jean-François Bouvert (dir.), Du fer dans les épinards et autres idées reçues, 1997, Points Seuil 1998, 176 pages, €4.25

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Une femme dont on parle de Kenji Mizoguchi

Le Japon d’après-guerre vit en transition. Le conflit des générations recouvre le conflit entre la tradition et la modernité. Le Japon, vaincu par la puissance scientifique et démocratique après sa dérive nationaliste et régressive, tourne la page. Mais la société résiste. Les hommes restent machos et les femmes soumises. Encore que… les hommes d’affaires rencontrent les femmes d’affaires.

Yukiko (Yoshiko Kuga) revient de Tokyo où elle a fait des études. Amoureuse d’un garçon, il l’a quittée lorsqu’il a appris le métier de sa mère : tenancière de bordel. On dit au Japon maison de thé et les putes sont des geishas plus soignées, cultivées et expertes que la vulgarité occidentale, mais quand même. La prostitution, qu’elle soit pour les meilleures raisons (quitter la terre, soigner son vieux père malade, sortir de la condition du peuple) n’est pas bien vue. Il s’agit de condition sociale, pas de péché sexuel – le Japon ne ressent aucune culpabilité biblique envers le sexe.

Yukiko retourne dans la maison de son enfance, bien connue des hommes d’affaires de Kyoto. Sa mère Hatsuko (Kinuyo Tanaka) la dirige d’une main experte et fait travailler quinze filles. Tout roule à merveille, les commerciaux apportant des fournées d’hommes à moitié saoul le soir pour s’amuser avec les putes, dîner et musique compris. La tenancière a de l’argent et de la considération mais il lui manque quelque chose : l’amour. Elle envie sa fille de l’avoir connu, même si c’était pour se tuer ou presque. Son mari à elle, arrangé selon la coutume, est mort jeune et elle songe à refaire sa vie maintenant que son aisance est établie.

Comme sa fille lui reproche son métier vil, elle voudrait acheter une clinique à Matoba (Tomoemon Otani), jeune médecin du syndicat qui s’occupe des filles. Celui-ci est flatté, posséder sa propre clinique le poserait socialement, mais il n’a pas les fonds pour monter une affaire et est réticent à épouser Hatsuko car trop vieille pour lui. Ce serait encore un mariage arrangé. En revanche, lorsqu’il rencontre Yukiko la fille, sur les instances de sa mère qui s’inquiète pour sa santé mentale et physique, il finit par tomber amoureux. D’autant qu’il redonne ainsi goût à la vie à la jeune femme. Il rêve donc de retourner à Tokyo avec elle, passer son doctorat (qui, semble-t-il, n’était pas obligatoire dans le Japon des années 50 pour exercer la médecine) et débuter une nouvelle vie. Elle serait moderne, moins socialement convenue et plus individuelle. Le mariage serait d’amour et non d’affaires.

C’est ce que comprend peu à peu Hatsuko à les voir, à surprendre leur conversation, mais aussi en regardant avec ses clients une pièce du théâtre Nô qui raille l’amour à 60 ans : ce n’est pas raisonnable et un brin répugnant. « Les jeunes doivent aller avec les jeunes » est la leçon de la tradition qui passe bien la modernité. Une Hatsuko de la cinquantaine est tombée amoureuse pour la première fois de sa vie du médecin de 30 ans, mais elle n’a aucune chance – sauf à l’acheter. Elle veut donc lui payer sa clinique, allant pour cela jusqu’à vendre le bordel. Mais Matoba est moins intéressé par l’argent et la position sociale que par l’amour, cette nouvelle donne individualiste de la modernité.

Va-t-elle s’effacer devant le désir des deux jeunes gens ? Elle y est presque prête mais sa fille, décillée de découvrir brusquement l’amour de sa mère pour le même homme qu’elle, se prend à croire qu’il les a trompées toutes les deux. Comme souvent chez Mizoguchi, l’homme est faible et hypocrite ; c’est un paresseux qui se laisse chouchouter en entretenant les illusions des femmes. Hatsuko saisit une paire de ciseaux et Matoba recule, effrayé, au lieu de faire face comme un vrai mâle. Il est déconsidéré. Le sens de l’honneur passe encore de la tradition à la modernité. Si Hatsuko arrête la main qui s’apprête à frapper, Matoba s’efface et ne reviendra pas.

Tombée malade de tant d’émotions, Hatsuko est alitée. Elle est remplacée au comptoir, au téléphone et à la caisse par sa fille, qui reprend les rênes de la maison et devient la nouvelle patronne. « La tradition se modernise », dit un client célèbre qui apprécie. Et c’est une nouvelle fournée de vingt-cinq clients qui s’engouffre dans le claque pour y jouir de tous les plaisirs.

DVD Une femme dont on parle, Kenji Mizoguchi, 1954, avec Kinuyo Tanaka, Tomoemon Otani, Yoshiko Kuga, Capricci 2020, japonais avec sous-titres français, 1h20, Combo Blu-Ray + DVD €24.98

Sur Arte-tv en replay jusqu’au 14 janvier 2022

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Rentrée

Bientôt le retour de l’école et des colles, passage du slip à l’anorak. Certains se préparent déjà, d’autres résistent de tous leurs pores.

Même les plus petits montrent leur ventre – et pas pour faire comme les plus grands.

Ceux-ci préfèrent les selfies musclés pour envoyer à leur copine et à leurs copains. Faire envie, c’est se faire admirer, b. a. ba de la vente, esprit véhiculé par toute la sous-culture américaine.

Hier c’était le temps des parents, les pat d’éph et la coiffure hippie.

Aujourd’hui le gars se veut warrior, en français dans le texte car guerrier fait par trop antique.

Les filles se veulent bimbo, une fois rentrées sur leur balcon parisien.

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Nul n’est mal longtemps qu’à sa faute dit Montaigne

Telle est la conclusion d’un long chapitre du premier livre des Essais, le chapitre XIV, intitulé « Que le goût des biens et des maux dépend en bonne partie de l’opinion que nous en avons ». C’est l’idée que nous nous faisons des choses qui les rend bonnes ou mauvaises – pour nous. Donc, « si les maux n’ont entrée en nous que par notre jugement, il semble qu’il soit en notre pouvoir de les mépriser ou contourner à bien ». Cette idée stoïcienne fait les choux gras du bouddhisme, qui considère que toute douleur en ce monde vient que nous nous en tourmentons et que surmonter la maladie, la vieillesse et la mort nous rendra libre, apte à l’éveil de la conscience, au nirvana. « Et en ayant le choix, si nul ne nous force, nous sommes étrangement fous de nous bander pour le parti qui nous est le plus ennuyeux », dit Montaigne en sa langue verte.

Ce que nous appelons le mal ne l’est pas en soi, mais seulement par l’opinion que nous en avons ; il peut d’ailleurs être un bien pour les autres – ainsi « d’éradiquer les mécréants » selon les Talibans qui n’ont que foutre des « droits de l’Homme ». La diversité des opinions dans le monde sur des sujets semblables montre que tel est bien le cas. Ainsi la mort, la pauvreté et la douleur, examine Montaigne.

Il donne force exemples de la mort acceptée et même recherchée par certains, soit parce qu’ils croient en quelque chose de plus fort, soit parce qu’ils ne veulent pas se soumettre. Ainsi de Socrate, premier grand exemple, cité par Montaigne, avant les pendus qui refusent la grâce parce que la garce qui leur est proposée à féconder ne leur convient pas. Ou de ces « femmes et concubines, ses mignons » qui se jettent allègrement au feu de leur chef mort. « Toute opinion est assez forte pour se faire épouser au prix de la vie ». C’est parfois ce que nous appelons fanatisme, dont le pendant positif est la foi.

Et de citer Pyrrhon, le philosophe stoïcien, qui se trouvait un jour sur un bateau pris dans la tempête. Aux plus effrayés, il montrait un cochon qui ne s’en souciait pas. « Oserons-nous donc dire que cet avantage de la raison, de quoi nous faisons tant de fête, et pour le respect duquel nous nous tenons maîtres et empereurs du reste des créatures, ait été mis en nous pour notre tourment ? » s’interroge Montaigne. L’intelligence nous conduit-elle à notre ruine ? Le raisonnement s’emballe-t-il au point de nous étouffer de craintes ? La vie exige la mort au bout et, si certains espèrent un au-delà, il n’est rien moins que certain. La mort viendra et peut-être le néant, pourquoi donc nous en tourmenter toute notre vie durant ?

Pire serait la douleur ? Car nos sens ne nous trompent pas : le pourceau de Pyrrhon « est bien sans effroi à la mort, mais si on le bat, il crie et se tourmente », expose raisonnablement Montaigne. Citant Ovide, il affirme même que « la mort fait moins de mal que l’attente de la mort ». Rien n’est pire que l’incertitude, elle fait travailler l’imagination et s’épouvante de fantômes grossis et amplifiés. « Et à la vérité ce que nous disons craindre principalement en la mort, c’est la douleur, son avant-coureuse coutumière ». Souffrir est bien pire que finir, la douleur est « le pire accident de notre être » dit Montaigne qui avoue la fuir autant qu’il le peut. « Mais il est en nous, sinon de l’anéantir, du moins de l’amoindrir par la patience, et, quand bien le corps s’en émouvrait, de maintenir ce néanmoins l’âme et la raison en bonne trempe ». D’ailleurs « la vertu, la vaillance, la force, la magnanimité et la résolution », que seraient-elles sans « la douleur à défier » ? Où serait l’aventure s’il n’y avait danger ? Le plaisir de l’effort si tout était confortable ? Et de citer Lucain en résumé : « il y a plus de joie dans la vertu quand elle nous coûte cher ».

En bon héritier des classiques de l’Antiquité, Montaigne hiérarchise ce qui nous fait humain : les pulsions sont toutes instincts et même la plante en a ; les émotions sont passions et les animaux en sont doués ; seul l’être humain est pourvu d’une raison évoluée, apte au langage et à l’abstraction, ce que l’époque de Montaigne appelle « l’âme ». Puisque nous sommes humains, il nous faut donc prendre notre principal contentement en l’âme et non dans le corps, c’est elle qui nous fera supporter, « seule maîtresse de notre condition et conduite », dit le philosophe. La douleur « se rendra de bien meilleure composition à qui lui fera tête. Il se faut opposer et bander contre ». Ce qui n’a rien à voir avec la jouissance sexuelle du masochiste, soit dit en passant, Montaigne parle dru mais sa langue est celle de son siècle. « Comme le corps est plus ferme à la charge en le roidissant, aussi est l’âme » – qui se laisse aller souffre bien plus que celui qui résiste. Et de citer les femmes des Suisses mercenaires qui accouchaient debout sans prendre de repos, le Romain Mucius Scévola qui se laissa griller le bras pour affirmer sa volonté de tuer son ennemi, ou encore le gamin spartiate qui, par discipline, laissa un jeune renard lui dévorer le ventre plutôt que de broncher à l’exercice. C’est « notre opinion [qui] donne prix aux choses (…) et appelons valeur en elles non ce qu’elles apportent, mais ce que nous y apportons » – ainsi « l’achat donne titre au diamant », alors que ce n’est qu’un vulgaire caillou dur et brillant, note l’avisé Montaigne.

La pauvreté, en ce sens, est un point de vue. Ce n’est pas la quantité de richesses qui importe mais le bonheur que l’on trouve en chaque instant avec les moyens que l’on a. Et Montaigne de citer son propre exemple :

1/ insoucieux jusqu’à 20 ans, « n’ayant d’autres moyens que fortuits », il fut fort heureux ;

2/ lorsqu’adulte il eut de l’argent, il s’en est tourmenté : en avait-il assez en cas d’accident ? suffisamment en ses voyages ? trop pour susciter la tentation et le vol ? « Tout compté, il y a plus de peine à garder l’argent qu’à l’acquérir » – l’avarice vient avec la richesse ;

3/ dans « une tierce sorte de vie », due au plaisir de certains voyages, « je fais courir ma dépense avec ma recette ; tantôt l’une devance, tantôt l’autre ; mais c’est de peu qu’elles s’abandonnent. Je vis du jour à la journée, et me contente d’avoir de quoi suffire aux besoins présents et ordinaires ; aux extraordinaires, toutes les provisions du monde n’y sauraient suffire ». Il se contente donc de ce qu’il a (quoi qu’il ait) et vit heureux – c’est-à-dire en accord avec lui-même. J’ai rencontré de ces gavroches au Népal qui vivaient au jour le jour de fruits ramassés et de vente de petites babioles, en guenilles et pieds nus mais fort heureux dans l’animation de la rue, avec leur fratrie et copains, qui s’initiaient à plusieurs langues pour faire guides, plus tard. « L’aisance donc et l’indigence dépendent de l’opinion d’un chacun », conclut Montaigne, et de répéter : « chacun est bien ou mal selon qu’il s’en trouve ».

« La fortune ne nous fait ni bien ni mal : elle nous en offre seulement la matière et la semence, laquelle notre âme, plus puissante qu’elle, tourne et applique comme il lui plaît, seule cause et maîtresse de sa condition heureuse ou malheureuse ». Oh, bien sûr, celui qui meurt de faim ne peut que rêver d’un peu, le feignant a tourment de l’étude, tout comme le luxurieux voit la frugalité qui le réfrène comme un supplice, mais c’est « notre faiblesse et lâcheté » qui font les choses difficiles et douloureuses, pas les choses elles-mêmes. « Pour juger des choses grandes et hautes, il faut une âme de même, autrement nous leur attribuons le vice qui est le nôtre ».

« Nul n’est mal longtemps qu’à sa faute » et il nous faut choisir entre résister ou fuir, vivre ou mourir. Mais c’est bien nous qui choisissons, même en laissant faire.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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