Franck Linol, Le souffle de la mandragore

Un roman policier régionaliste qui se passe dans une région mystérieuse au centre de la France, le Limousin, délaissée des grands vents de la mondialisation mais affectée par ses déchets. A Bussière, près de Saint-Junien la ville longtemps communiste, une jeune fille de 15 ans est enlevée puis massacrée, écartelée nue sur la butte de Frochet où courent depuis la nuit des temps d’étranges légendes. Dont celle de la mandragore, un dragon des marais avide de sang frais féminin.

Marion était rentrée du collège par le car puis était allée voir sa copine à dix minutes de chez elle pour lui porter les devoirs car elle était malade. Père ivrogne et violent, mère faible qui se laisse faire, a-t-elle décidé de fuguer ? On dit qu’elle a un petit ami, plus âgé qu’elle, et qu’elle serait bien partie avec lui ; elle a en tout cas couché et le pater est furax.

Surtout que ledit copain se révèle un marginal vivant en caravane près d’un terrain de yourtes où d’ex-hippies, des écolos mystiques et autres repris de nature ont décidé de s’installer pour vivre légalement. Les paysans tradis n’aiment pas trop ces bobos urbains qui jouent aux sauvages, volontiers voyants ou rebouteux, chiant en toilettes sèches, cuisinant au bois et prenant leur bain à poil dans l’eau froide dehors, enfants compris.

Il n’en faut pas plus pour que des rumeurs naissent, entre légende noire et boucs émissaires commodes. Le commissaire Dumontel est pour le moment suspendu et s’ennuie, goûtant divers petits vins qu’il décrit avec gourmandise. Son lieutenant Marval est chargé de l’enquête par le divisionnaire qui joue sa réputation auprès des gendarmes. Car le procureur a cosaisi les deux armes, la gendarmerie parce que Bussière est en territoire rural, et la police parce qu’elle est plus experte en criminalité. Mais Marval est peu sûr de lui et fait appel en privé à son patron sur la touche pour qu’il l’aide dans son enquête. Mais c’est chacun pour soi dans ce grand jeu des énigmes.

Enquêtes de voisinage et prélèvements de police scientifique ne disent pas grand-chose, sinon que la fille a été asphyxiée avant d’être déchirée et démembrée, et que les traces sur le corps ressemblent furieusement à des morsures. La Bête du Gévaudan aurait-elle refait surface ? La mandragore de légende ? Un psychopathe fantasmant sur les loups garous ? D’autant qu’une seconde jeune fille est enlevée, du même âge, la fille d’un marginal volontiers gourou qui parle à l’oreille des chevaux (on appelle ça un « chuchoteur ») et qui s’est installé en yourte il y a des années. Mais lui ne va pas se laisser faire.

Le roman commence lent et se termine brusquement, l’énigme est révélée sans transition. C’est tout le cœur qui est bon mais les extrémités à revoir. L’auteur, prof d’IUFM (si ça existe encore), n’a pas la technique du suspense jusqu’au bout qui est celle des maîtres en genre. Mais tel quel ce roman policier se lit bien. Il accumule les piques contre l’époque, la montée de la violence, les attentats islamistes, la perte des repères, les égarés des guerres balkaniques jusque dans nos campagnes, les thébaïdes écolos, les gens qui se cherchent. Et ses personnages sont crédibles.

Franck Linol, Le souffle de la mandragore, 2017, réédité 2020, éditions La Geste (79260 La Crèche), 325 pages, €12.90, e-book Kindle

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Erskine Caldwell, Le petit arpent du bon Dieu

La vie réaliste est condamnable par les suppôts de la suppression du vice – et l’association du même nom a poursuivi en justice l’auteur pour pornographie, en plein XXe siècle. Il ne fait pourtant que décrire la vie réelle de paysans blancs bornés de Georgie, dans le sud des Etats-Unis, après la crise de 1929. Ty Ty Walden est un patriarche à l’ancienne, croyant en Dieu mais guère en l’église. Il a engendré trois fils et deux filles et il est content ; le petit arpent dont il a réservé depuis toujours les revenus au bon Dieu l’a protégé. Mais il a rusé, déplaçant ledit arpent d’un bout à l’autre de ses champs au gré des plantations. Le pasteur n’a donc rien eu, même si Dieu, qui est au-dessus de tout ça, a bien compris l’intention.

Sauf que le Malin l’a pris d’une fièvre de l’or. Ty Ty creuse la terre sans cesse depuis quinze ans avec ses fils et ses nègres, délaissant les plants de coton ou de melons pour nourrir sa famille, ébranlant dangereusement sa maison. Chaque année, il sent que ça y est, il va trouver « le filon ». Or sa terre n’est pas rocheuse et aucun filon n’y peut courir ; elle peut tout au plus révéler quelques pépites descendues des montagnes par les alluvions et le ruissellement, cela s’est déjà vu, « dit-on ». Mais Ty Ty est borné, préférant « croire » que raisonner. En cela il est bien un bouseux du sud des Etats-Unis, du même genre de ceux qui votent aujourd’hui Trump et ses faussetés alternatives : ils préfèrent « croire » à la belle histoire que réfléchir aux faits sous leurs yeux. Ty Ty a la manie de répéter plusieurs fois ce qu’il dit, comme pour s’en convaincre, persuadé bientôt que c’est la seule vérité.

Des trois gars, seul l’aîné Jim Leslie a réussi dans la vie. Il a compris en bon capitaliste que la fortune venait non à celui qui produit le coton, ni à celui qui le transforme, mais à qui se met entre les deux. Courtier en coton, il a bâti une belle maison sur la Colline de la ville de filatures Augusta et a épousé une femme malade mais riche. Est-il heureux pour autant ? Pas vraiment ; comme les autres, il ne trouve son bonheur que dans le désir de la chair. Il envie Griselda, qu’a épousé son frère Buck, et dont le vieux Ty Ty, émoustillé de la voir de temps à autre quasi nue lorsqu’elle se change, toutes portes ouvertes, vante les formes et les douceurs. Buck est jaloux, agressif, il ne sait pas « aimer » sa femme, c’est-à-dire la baiser avec passion comme la nature le veut et le désir des femmes. Shaw, l’autre frère, le suit dans tout ce qu’il fait. Les garçons reproduisent donc leur père, chacun pour une partie. Sans culture ni argent, ils ne trouvent jouissance que dans l’alcool et le sexe. Si le père a son rêve d’or, les garçons n’ont que leurs rêves terre à terre de baise.

Quant aux filles, Rosamund est marié à Will, ouvrier de filatures à la ville, qui déteste la campagne et méprise la fièvre de l’or du beau-père. Mais, comme lui, il a un rêve, faire redémarrer l’usine en grève depuis dix-huit mois et rétablir le courant pour que les ouvriers puissent produire à leur profit puisque la compagnie ne veut pas les payer plus d’un dollar dix par jour. Le Syndicat, intermédiaire dont le rôle est de ne jamais décider, tergiverse, négocie, attend l’usure inévitable du conflit. L’or de Will est le tissu, sa ferme est son usine, où il travaille torse nu comme les autres dans la chaleur du sud, les poumons emplis de bourre de coton. Il reluque les jeunes femmes aux seins droits qui passent, empli de désir vital. Il en baise régulièrement une ou deux, au grand dam de sa femme, qu’il baise aussi. La sœur la plus petite est appelée Darling Jill – Jill chérie – et a déjà des formes ainsi que le feu qui les allume. Elle baise avec qui lui plaît, et son père considère que c’est la nature. Elle fait attention aux phases de la lune pour ne pas se faire bidonner. Courtisée par Pluto, un gros qui veut devenir shérif, c’est-à-dire fonctionnaire, elle « s’amuse » avec le nègre albinos, garrotté par Ty Ty pour l’amener à sa ferme comme porte-bonheur, et avec Will, dont elle aime le désir et la poitrine musclée. Lorsqu’elle sera en cloque, elle épousera Pluto.

Les passions sauvages se vivent librement dans ce climat contrasté du sud ; elles compensent les écarts sociaux sous l’œil sourcilleux des églises et des patrons. « Le défaut des gens, dit Ty Ty dans un de ses moments de philosophie, c’est qu’ils cherchent toujours à se tromper eux-mêmes, à se figurer qu’ils sont différents de ce que Dieu les a faits. Vous allez à l’église et le prêtre vous dit des choses que, dans le tréfonds de votre cœur, vous savez n’être pas vraies. Mais la plupart des gens sont si morts en dedans d’eux-mêmes qu’ils le croient et qu’ils s’efforcent de faire vivre tout le monde comme ça. Les gens devraient vivre comme Dieu nous a faits pour vivre. Réfléchir en soi-même, sentir ce qu’on a en soi, c’est ça la vraie façon de vivre » p.215. Le Dieu qu’on a dans le corps est plus vrai que celui qui est dans les églises, vivre est obéir à ce que l’on sent en soi-même : la pulsion, le désir, l’affection, l’imagination, la raison, la foi. « Dieu nous a mis dans le corps d’animaux et il prétend que nous agissions comme des hommes », proteste-t-il. L’être humain « peut vivre comme nous sommes faits pour vivre, et sentir ce qu’il est au fond de lui-même, ou bien il peut vivre comme les curés le disent et être mort au fond de lui-même. (…) Les femmes comprennent, elles, et elles sont toutes prêtes à vivre la vie pour laquelle Dieu les a formées. Mais les garçons vont écouter des racontars d’idiots » p.243.

Will veut Griselda et Buck veut le tuer mais c’est son usine qui le tuera ; Jim Leslie veut Griselda et Buck le tue ; Darling Jill veut tous les vrais mâles, les a, et fait l’orgueil de son père, le seul peut-être à ne pas l’avoir prise. Elle épousera Pluto tandis que Buck, après son crime de Caïn, se tue. Ne restent que le vieux Ty Ty, Shaw le frère insignifiant, et Griselda désormais veuve et flétrie.

Au lieu de se contenter de ce qu’ils ont et de l’exploiter au mieux pour l’accroître, les hommes convoitent toujours la femme du voisin, la fortune impossible et les lendemains qui chantent. Incultes, ils sont dans la croyance ; et la réalité les baffe. Un petit roman excitant qui amène à réfléchir aux contes, à la morale, aux relations d’exploitation, entre autres choses.

Erskine Caldwell, Le petit arpent du bon Dieu, 1933, Folio 1973, 269 pages, €7,60

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Le plein de super d’Alain Cavalier

La France d’il y a cinquante ans… Sortie à peine de mai 68, hébétée par la modernité, tâtonnant dans de nouvelles relations humaines. L’intrigue est banale, un employé de garage que son patron oblige à aller livrer une voiture de Nord de la France à Cannes le week-end, une grosse américaine Chevrolet d’un client. Mais il ne se retrouve pas seul et les relations à quatre se développent, amicales, rivales, nouvelles.

Klouk (Bernard Cronbey) est un jeune homme inséré dans la vie, marié, un métier, un costume avec cravate ; il est vendeur de voitures mais ne peut pas avoir d’enfant. Son ami Philippe (Xavier Saint-Macary) est infirmier et sa compagne l’a quitté car il n’est jamais disponible ; il voit trop de malheur à l’hôpital, comme ce jeune homme qu’il enserre dans un drap mortuaire au début du film. A un arrêt sur l’autoroute vers Paris, ils rencontrent un de leur âge, Charles (Etienne Chicot), qui vient d’obtenir de l’avocat de son ex l’adresse de son gosse qu’il a envie de revoir ; il est près d’Aix. Dans Paris, Charles les invite à dîner et son colocataire Daniel (Patrick Bouchitey), un chômeur victimaire sans le sou malgré le plein-emploi d’époque, jeune lui aussi donc libre et libertaire, décide de venir avec eux. Les quatre vont peu à peu former une bande.

Klouk n’était pas très chaud d’emmener avec lui tous ces zozos mal intégrés mais ils finissent par lier connaissance, s’offrir des petits-déjeuners, fumer du haschich et rigoler un bon coup. Klouk défoncé répond sans la déférence requise par les mœurs bourgeoises mais avec ironie à son patron qui téléphone dans la voiture, puis écorne une aile plus tard sur une route étroite où il roule trop vite car il a peur d’être en retard. Il sera viré mais se sera fait des amis. Il est dans l’entre deux d’époque, intégré dans la machine sociale mais assez jeune encore pour découvrir qu’un autre monde est possible, du moins une autre façon de voir que la façon traditionnelle, la chemise ouverte plutôt que le costume cravate, employé qui s’amuse plutôt que de rester bien sage, mari dévoué mais qui s’émancipe pour échapper à la corvée des noces d’argent des beaux-parents, obéissance au gros client exigeant mais avec les aléas du voyage. Le monde d’hier est télescopé par le monde qui vient, plus libéré, moins contraint.

Les garçons entre eux se racontent encore les mille façons de baiser les femmes, les prendre par derrière étant semble-t-il la plus bandante tandis que l’asseoir sur sa queue, d’un coup, paraît le comble du jouir (faites-en l’expérience). Certains n’hésitent pas à aller voir un autre garçon, comme Philippe au restoroute, qui suit un jeune barbu pour se faire un peu de fric afin de payer les petits-déjeuners à ses potes. Avec cette réserve : « tu me touches pas, tu me regardes nu et prendre une douche, c’est tout ». Les volages sont ancrés par l’enfant, comme Charles, qui se languit de son petit blond aux cheveux mi longs. Son ex l’a jeté et ne veut pas qu’il vienne mais il s’impose, profitant du hasard de la voiture ; évidemment elle n’est pas là, dans la communauté où elle vit près d’Aix-en-Provence avec son nouveau mec, Jean-Louis.

Ce n’est que par un autre hasard qu’ils se rencontrent, dans le virage où la grosse Chevrolet a heurté la roche. En ces années légères, le hasard fait toujours bien les choses car on se fie à lui. Charles retrouve son petit Nicolas et l’emmène pour la journée. Un gosse de 3 ou 4 ans mal élevé (Nicolas Pecresse), à qui on laisse tout faire, comme à cette époque rebelle, mais qui réclame de l’attention et de l’amour comme à toutes les époques. Il raconte qu’il s’est coincé le zizi quelques semaines auparavant dans la fermeture éclair de son jean, peut-être parce qu’il ne portait pas de slip, c’était une façon de faire post-68 pour éviter la corvée bourgeoise de la lessive. Lorsqu’il a envie de chier, ce qui arrive brusquement aux petits enfants, son père s’en occupe avec naturel et l’essuie d’une feuille du cahier de Daniel. Charles l’aime et il est mal de ne pas le voir, puis de le quitter.

Dans le train du retour, Philippe évoque le problème de Klouk, ne pas pouvoir faire un enfant, la spermatose à zéro. Sa femme aimerait bien en avoir un mais lui ne peut pas. Les trois autres envisagent donc plus ou moins sérieusement de s’y mettre à sa place, si elle y consent. A trois, ce serait « la nature » qui déciderait du père biologique, « il n’y aurait aucun attachement », dit Charles. Ce serait l’enfant de Klouk. C’est dire la liberté des consciences et des expressions dans ces années enfuies. Rien n’est choquant, tout est question de point de vue et de relations affectives.

Cheveux longs, moustaches, pantalons pattes d’éléphant, billets de banque larges comme des mouchoirs froissés dans les poches de jean, plaquette de hasch dont on se sert pour fumer, pour garnir des biscuits ou comme réserve d’argent, un monde en sécurité sur les autoroutes, des stations-services nombreuses, le pétrole à gogo (deux fois le plein en moins de 1000 km pour la Chevrolet qui suce), les cendriers qu’on jette par la vitre, comme le journal une fois lu, l’aisance à se mettre nu devant les autres pour se changer ou à garder chemise ouverte. C’était un autre monde, ni meilleur ni pire que celui d’avant ou celui d’après. Le monde des vingt ans d’une génération qui s’y reconnaît et qui peut en garder la nostalgie. D’autres relations qu’aujourd’hui, moins prudes, plus incertaines dans l’exploration, plus chaleureuses peut-être car moins égoïstes. Un film spontané avec des acteurs au naturel dans leur road-movie en deux jours.

DVD Le plein de super, Alain Cavalier, 1976, avec Étienne Chicot, Bernard Crombey, Xavier Saint-Macary, Patrick Bouchitey, Gaumont 2109, 1h35, €17,00 blu-ray €16,93

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Ukraine et Souvenirs de Khrouchtchev

Nikita Khrouchtchev est né russe en 1894 dans la province de Koursk, dans l’ouest de la Russie proche de la frontière ukrainienne. Il s’est toujours dit russe, même s’il a émigré à 15 ans à Youzovka dans le Donbass en Ukraine, en suivant son père, mineur. Il devient apprenti ajusteur et continue à parler russe ; il dira plus tard à Staline, qui le nomme à la tête de l’Ukraine premier secrétaire du Comité central en 1938, qu’il parle très mal ukrainien. Khrouchtchev, devenu « avide lecteur de la Pravda » à 21 ans, est un rustre qui n’a pas fait d’études et n’a pas le temps de lire, même s’il s’inscrit à 35 ans – sur autorisation du Parti – à l’Institut d’études industrielles de Moscou. C’est surtout pour faire de l’agitprop et de la reprise en main communiste pour Staline. Un Staline dont il « dénoncera » les crimes au XXe Congrès du PCUS dans son fameux Rapport Khrouchtchev, resté longtemps secret car il révèle les dessous peu reluisants de la religion soviétique. Khrouchtchev est longtemps resté un naïf – ce pourquoi il a survécu aux purges. D’un marxisme-léninisme béat et primaire, il croit en la marche de l’Histoire comme un chrétien au Paradis. Malgré ses défauts dont la paranoïa n’est pas le moindre, Staline reste pour lui un génie.

Les Souvenirs qu’il laisse à sa retraite lorsqu’il est « écarté » du pouvoir en 1964 pour être remplacé par Léonid Brejnev, sont une suite de textes mal cousus remplis d’anecdotes mais qui révèlent des pans entiers de la façon de penser stalinienne et la façon d’opérer de la cour craintive autour du satrape. Nikita reste un homme pratique que les discussions idéologiques fatiguent. Il est convaincu du fond, le reste il s’en fout. D’où sa « fidélité » à la ligne – mouvante au gré des humeurs de Staline – et son application implacable des ordres, même lorsqu’il a élevé des objections. Il montre que, deux générations plus tard, c’est bien le même syndrome stalinien qui sévit chez Poutine :

  • La méfiance viscérale envers l’Europe, l’Occident, la modernité qui brise la morale et les traditions.
  • La mentalité de forteresse assiégée, les bourgeois de tous les pays unis par une même conscience de classe méprisante et corrompue pour ignorer et contrer les « petits » et les prolétaires, dont l’URSS devenue la Russie serait le champion.
  • La haine des « intellectuels » qui se manifeste par l’éradication dans tous les pays envahis par l’URSS de tous ceux qui ne sont ni travailleurs manuels, ni paysans, ni communistes. Tous ceux qui pensent ne peuvent qu’avoir des idées « petite-bourgeoises » et œuvrer donc pour les Allemands nazis ou la CIA américaine.

La première tâche du premier secrétaire du Comité central nommé par Staline en 1938 après les purges a consisté d’abord à « russifier » l’Ukraine en éliminant des postes d’autorité tous les Ukrainiens pouvant être soupçonné de « nationalisme bourgeois » et en décourageant l’usage de la langue à l’école et dans les administrations. Khrouchtchev le déclare en 1938, il veut sur ordre de Staline éliminer ceux qui : « voulaient laisser pénétrer les fascistes allemands, les propriétaires terriens et les bourgeois, et faire des travailleurs et paysans ukrainiens les esclaves du fascisme, et de l’Ukraine une colonie des fascistes germano-polonais » p.111. Poutine ne dit pas autre chose lorsqu’il parle de « dénazifier » l’Ukraine. Pour Staline, pour qui la force fait l’Histoire (comme les nazis le croient aussi), la brutalité et le fait-accompli sont « le droit ». S’il décide que l’Ukraine « est » russe, elle le devient – malgré sa population réticente, vite assimilée à l’ennemi extérieur fasciste et bourgeois (allemand et américain). Poutine a gardé la même façon de penser, un archaïsme du XIXe siècle. En 1945, Staline est pris d’une paranoïa antijuive lorsque le comité de Lovovsky (porte-parole officiel du Kremlin, juif et exécuté en 1948) prône dans un rapport à Staline l’installation des Juifs d’URSS en Crimée, une fois les Tatars collaborateurs des nazis déportés en Sibérie. Selon Monsieur K, Staline voit rouge : « Les membres du comité, déclara-t-il, étaient des agents du sionisme américain. Ils essayaient de créer un État juif en Crimée pour détacher celle-ci de l’Union soviétique et établir sur nos rivages une tête de pont de l’impérialisme américain qui constituerait une menace directe pour la sécurité de l’URSS. Staline, avec une fureur maniaque, laissa partir au grand galop son imagination » p.248. On dirait Poutine…

D’ailleurs Poutine traite l’Ukraine comme Staline a traité la Finlande en 1939 – avec les mêmes conséquences désastreuses pour l’Armée rouge qu’en Ukraine en 2022. Mal formée, mal dirigée et mal équipée, les troupes se cassent les dents sur l’armée nationale qui leur résiste. Ils ne l’avaient pas prévu, croyant naïvement qu’ils était l’Histoire en marche et que les Peuples devaient les accueillir en libérateurs… Quant au satrape du Kremlin, il croyait que dire c’est faire et que, puisque l’armée défilait en majesté sur la place Rouge, elle était surpuissante. « Pour sa part, Staline avait beaucoup trop surestimé la préparation de notre armée. Comme tant d’autres, il était sous l’emprise des films qui représentaient nos défilés et nos manœuvres. Il ne voyait pas les choses telles qu’elles étaient en réalité. Il quittait rarement Moscou. En fait, il sortait peu du Kremlin… » p. 163. Comme Hitler sortait peu de son bunker des alpages. D’ailleurs Khrouchtchev fait lui aussi le parallèle entre Staline et Hitler : « Des actes criminels ont été commis par Staline, des actes punissables dans tous les pays du monde, sauf dans les États fascistes tels ceux de Hitler et de Mussolini » p.327.

Pourquoi la guerre à la Finlande ? Pour les mêmes raisons fondamentales que la guerre en Ukraine : « Nous désirions que les Finlandais nous cèdent une certaine portion de territoire pour éloigner la frontière de Leningrad. Cela aurait satisfait notre besoin de sauvegarder la sécurité de cette ville. Les Finlandais refusèrent d’accepter nos conditions ; aussi n’avions-nous plus d’autre choix que de résoudre la question par la guerre » p.155. La « victoire » survient, mais par négociation. Khrouchtchev : « Le prix que nous avons payé pour remporter cette victoire en a fait, en réalité, une défaite morale. Bien entendu, notre peuple n’a jamais su que nous avions subi une telle défaite parce qu’on ne lui a jamais dit la vérité. Tout au contraire. Lorsque fut terminée la guerre de Finlande, on cria au pays : ‘Que retentissent les trompettes de la victoire !’ » p.160. Poutine fait de même en masquant l’information, interdisant les médias et même l’usage du mot « guerre ».

De Staline à Poutine, la continuité. Un immobilisme mental dans un monde qui change.

Khrouchtchev, Souvenirs, 1970, Robert Laffont 1971, 591 pages, €11,78 occasion

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Roberto Garcia Saez, Dee Dee Paradize

Le roman qui fait suite à Un éléphant dans une chaussette, chroniqué sur ce blog. Il est plus simple et plus déjanté, se terminant abruptement.

Nous avons laissé Patrick Romero amer, viré de l’ONU où il dirigeait un programme de lutte contre le SIDA et autres tuberculose en Afrique. Accusé sans preuves de s’être mis dans la poche des commissions occultes du fournisseur de médicaments par un flic anglais aigri et borné, il avait tout simplement mis fin à sa mission, permettant au bordel du Machin de ronronner à l’aise dans sa bureaucratie « transparente » mais inefficace. Ce coup de gueule d’un spécialiste en stratégie de santé était bienvenu et bien amené.

La suite est plus facile à lire, plus plaisante, mais moins efficace. L’auteur, comme gêné par son héros, tend à le diluer avant de le finir.

Romero s’est établi en Thaïlande, où il a acheté un appartement à Bangkok, la ville de tous les vices et de tous les plaisirs, avec son femme Isabella. Laquelle s’ennuie de jouer à rester jeune et branchée fêtarde alors que l’âge vient et l’envie d’enfants. Les deux ont bien parrainé un petit Sophea des rues, gamin cambodgien débrouillard et joyeux dans la misère, devenu adulte désormais. Mais Romero n’a jamais eu la vocation de père, bien trop occupé à ses plaisirs égoïstes et flamboyants. Il se voit en grand frère du gamin majeur, comme le Noir Bonaventure le fut pour lui lors de sa jeunesse en Afrique. Il s’affiche avec lui, loue ses services pour aller visiter un village de la frontière où des Chinois déforestent avec l’aval du gouvernement et où un programme de lutte contre le SIDA est en place avec l’association qu’il conseille.

Car il est revenu dans une direction de l’ONU avec un titre ronflant au profil sans objet, permettant à ceux qui l’ont embauché d’avoir un organisateur efficace pour dépenser l’argent facile de l’aide humanitaire. Une étude en double aveugle est entreprise par un labo américain afin de tester un gel intime pour les femmes, censé protéger à près de 80 % de la contamination par le VIH. Curieusement, dans ce village de la frontière où les ouvriers chinois baissent à couilles rabattues, la prévalence augmente au lieu de s’équilibrer entre les lots de placebo et les lots de soin. Y aurait-il une faille ?

Romero rend compte, ce qui le fait haïr de tout le monde, position qu’il adore. Se poser en justicier victime semble être sa tasse de thé. Le flic aigri Harrisson s’empresse de revenir à la charge et d’insinuer que le « pourri » pourrait bien faire du chantage afin d’obtenir encore plus de commissions occultes afin de nourrir son train de vie dispendieux. Sauf qu’on est en Thaïlande, où les prix des plaisirs ne sont pas ceux de Londres. Harrisson s’obstine, en bon puritain borné qui soupçonne le Mal en toute bonne œuvre. Ce qui l’empêche de s’occuper de lui (il sombre dans l’alcool), de sa femme (qui lui est devenue indifférente), de son fils de 14 ans (avec un père absent et une mère rigide, vite devenu pédé), de sa fille de 15 ans (qui veut faire de l’humanitaire en opposition frontale à papa).

Sa névrose rencontre les manigances d’un « révérend » d’une secte de « chrétiens talibans » – évidemment américains du sud – qui veut prouver au monde scientifiquement que tous les produits de soin et de prévention ne sont que des incitations à baiser, donc à « faire le Mal », à l’encontre des commandements de Dieu (qui ne dit rien). Pour cela il magouille les lots avec ses médecins infiltrés ; il veut fausser l’étude. Dommage que l’auteur passe rapidement sur la façon dont il sera contré, cela aurait développé le côté policier de ce roman un peu fade.

A l’inverse, l’auteur se fait une joie d’en rajouter côté baise tous azimuts entre garçons, entre filles, garçon et fille, dominateur et dominant, amis et prostitués. Agrémenté de doses de whisky à assommer un éléphant et de piquouzes diverses à assécher tout désir. Isabella finira par quitter la Thaïlande pour œuvrer en Afrique, quitter Patrick pour se faire monter par un Noir, quitter la vie de plaisirs pour se faire engrosser. Quant à Patrick, bien ravagé par tout ce qu’il consomme et entreprend, il finit mal. Et son Dee Dee bien pire.

Comme quoi le bonheur n’est jamais dans l’excès, qu’il soit de plaisirs ou de vertu.

Roberto Garcia Saez, Dee Dee Paradize, 2021, éditions Atramenta (Finlande), 229 pages, €22.00 e-book Kindle €9.99

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Salade composée diététique

Pour accueillir comme il se doit mon attachée de presse préférée qui fait régime avant l’été, je lui ai composé une salade diététique avant le pavé de cabillaud vapeur et ses légumes au citron, avec des fraises en dessert. Mais une bouteille de champagne quand même.

Prenez une salade mélangée, ici roquette, mâche et cerfeuil, ajoutez des champignons crus émincés en pourtour et de petites tomates coupées en deux au centre. Arrosez au dernier moment de la sauce avec un yaourt et un demi-jus de citron (2 cuillers à soupe selon le rendu du jus), mixé avec un peu de poivres mélangés et de sel.

J’ai ajouté des dés de saumon fumé mais vous pouvez rester végétal avec des morceaux de poire crues, ou des dés de tofu. Si vous n’êtes pas spécialement au régime, des tranches de gésir confit ou de canard fumé feront très bien l’affaire.

C’est simple et bon, à vous de goûter !

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L’inégalité entre nous est celle de notre caractère, dit Montaigne

En son chapitre XLII des Essais, livre 1, notre philosophe examine la « distance de bête à bête » ; il y en a plus entre les hommes, observe-t-il. Tout cela parce que nous n’estimons pas les gens par ce qu’ils sont mais par ce qu’il paraissent. « Si vous marchandez un cheval, vous lui ôtez son harnachement, vous le voyez nu et à découvert ». Faites de même des hommes, vous les verrez en leur natureté et non « tout enveloppé et empaqueté » de leur richesse et de leurs honneurs.

« A-t-il le corps propre à ses fonctions, sain et allègre ? Quelle âme a-t-il ? Est-elle belle, capable et heureusement pourvue de toutes ses pièces ? Est-elle riche du sien, ou de l’autrui ? La fortune n’y a-t-elle que voir ? Si, les yeux ouverts, elle attend les épées tirées ; s’il ne lui chaut pas où lui sorte la vie, par la bouche ou le gosier ; si elle est rassise, égale et contente : c’est ce qu’il faut voir, et juger par là les extrêmes différences entre nous. » A l’antique, Montaigne exige de l’humain un esprit sain dans un corps sain, une richesse intérieure due à sa vertu propre, le courage de voir la réalité en face (l’épée tirée) et de tenir son rôle au combat vital. « Comparez-lui la tourbe de nos hommes, stupide, basse, servile, instable et continuellement flottante en l’orage des passions diverses qui la poussent et repoussent, dépendant toute d’autrui ». C’est une heureuse fantaisie que ces considérations du 16ème siècle s’appliquent tout cru au 21ème. Nos dernières élections présidentielles n’ont-elles pas montré à l’envi la tourbe des passions populaires en butte à une certaine vertu des élites ? Ceux qui dépendent des autres ne sont pas libres ; ceux qui accusent la destinée ou la société se valorisent en victimes plutôt que de s’en prendre à eux-mêmes.

Car chacun ressemble à chacun, dit ensuite Montaigne. Les apparences « ne font aucunes dissemblances essentielles ». Les gens sont « joueurs de comédie » : sur les tréteaux « faire une mine de duc et d’empereur ; mais tantôt après les voilà devenus valets et crocheteurs misérables, qui est leur naïve et originelle condition ». L’empereur, « derrière le rideau, ce n’est rien qu’un homme commun ». Il aura la fièvre, connaîtra la vieillesse, craindra la mort – comme tout le monde. Même Alexandre, dont les flatteurs « lui faisaient accroire qu’il était fils de Jupiter », blessé un jour vit s’écouler de lui du sang humain et ironisa sur ces flatteries.

Les avoirs et les richesses ne rendent pas plus heureux car, citant Térence, « les choses valent ce que vaut le cœur qui les possède ; à qui sait en user elles sont bonnes ; à qui n’en use pas bien elles sont nuisibles ». Il faut être en bonne santé pour jouir des biens acquis, avoir de la vertu en l’âme pour les apprécier à leur valeur. « C’est le jouir, non le posséder, qui nous rend heureux », conclut Montaigne.

De même le pouvoir, il oblige, il ne sert pas. «Quant au commander, qui semble être si doux, considérant l’imbécillité du jugement humain et la difficulté du choix dans les choses nouvelles et douteuses, je suis fort de cet avis, qu’il est bien plus aisé et plus plaisant de suivre que de guider, et que c’est un grand repos d’esprit que n’avoir à tenir qu’une voie tracée et à répondre que de soi ». Obéir est plus facile que conquérir – et critiquer que faire. Le défoulement rituel des Français contre « le président » est de cette aune : ils seraient bien incapables de gouverner en arbitrant les intérêts contradictoires, de forcer les inconciliables à négocier, de fixer un objectif réaliste et les moyens de le réaliser de façon raisonnable. Le yaka permet de tout exiger – sans aucune objection des réalités ; les boucs émissaires permettent de se dédouaner de toutes les erreurs – sans aucune réflexion sur ce qui est possible ; l’envie permet toutes les audaces – sans aucune vergogne ni mise en cause de ses propres manques. Lui a réussi à l’école puis aux concours de la fonction publique ; eux n’ont rien foutu au prétexte de leur flemme ou de leurs hormones. Et ils réclament jalousement l’égalité ? Ils l’ont en droit en nos démocraties libérales, pas en fait – pour cela il faut la mériter. L’arrogance et le mépris sont dans les yeux envieux, bien plus que dans l’attitude de celui qui gouverne.

Pour tous les autres régimes, ils subissent. Montaigne cite Platon et son tyran du Gorgias, « celui qui a licence en une cité de faire tout ce qui lui plaît ». On reconnaît là Staline comme Hitler il n’y a pas si longtemps – un temps que certains regrettent. On reconnaît aujourd’hui Poutine ou Erdogan et peut-être demain à nouveau Trump et une descendance Le Pen. Ce sera la rançon de l’envie dans la tourbe, la jalousie du fumier pourtant fertile incapable de pousser une fleur.

De plus, « les avantages de princes sont sont quasi avantages imaginaires », poursuit Montaigne. Qui gouverne est contraint sans cesse par le protocole, les règles, les autres. « Le roi Alphonse disait que les ânes étaient en cela de meilleure condition que les rois : leurs maîtres les laissent paître à leur aise, là où les rois ne peuvent obtenir cela de leurs serviteurs ». Manger dans la vaisselle de l’Elysée, ce qui a suscité de la jalousie, ne rend pas le ragoût meilleur. Le monarque « se voit privé de toute amitié et société mutuelle, en laquelle consiste le plus parfait et doux fruit de la condition humaine », observe Montaigne, ému du souvenir de son ami La Boétie. Les respects se doivent à la royauté, pas au roi. Ce pourquoi chacun feint pour obtenir avantage et nul ne reste vrai. Le prince est seul.

Au fond, résume Montaigne en citant Cornélius Népos dans la Vie d’Atticus : « c’est le caractère qui fait à chacun sa destinée ». Ni la richesse, ni le pouvoir, ni les apparences. Les envier ne rend pas meilleur – au contraire.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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Elizabeth Peters, La pyramide oubliée

Je retrouve avec plaisir la famille Emerson, Amélia Peabody, Radcliffe Emerson, leur fils Ramsès et leur fille adoptive Nefret. Des années ont passé et les enfants ont grandi. Ramsès est désormais au début de sa vingtaine tandis que Nefret a toujours trois ans de plus. Lui n’a pas suivi l’université mais s’est formé tout seul aux langues de l’Égypte antique et a publié une grammaire égyptienne reconnue par les scientifiques de son temps. Il déchiffre aisément toutes les écritures hiéroglyphiques depuis les origines. Elle a suivi des études de médecine sans passer le diplôme, les femmes n’étant à cette époque pas admises.

Toute la famille se prépare au printemps à passer la saison en Égypte, comme d’habitude, pour fouiller une zone attribuée par le commissaire aux antiquités du pays. Ce sera cette fois une pyramide oubliée non loin du Caire, peu prestigieuse et peu connue. Mais, avant de partir, des objets égyptiens font leur apparition chez les antiquaires et Emerson en à vent. On lui propose notamment un gros scarabée de faïence bleue ouchebti gravé mais, lorsque Ramsès traduit le texte, il est incohérent, mêlant des fragments d’inscriptions hiéroglyphiques prises ici ou là à propos d’explorations maritimes. Il s’agit manifestement d’un faux, très bien imité, dont le scandale réside dans la provenance affichée : la soi-disant collection personnelle du pillage d’Abdullah, l’ancien raïs des Emerson, décédé il y a peu. Or Abdullah n’a jamais conservé des objets pour les vendre, il se serait attiré les foudres du Maître des imprécations qu’est Emerson. Quelqu’un en veut donc à la famille, surtout que David, le petit fils aîné d’Abdullah, s’apprête à se marier avec Lia, la nièce des Emerson, fille de son frère Walter.

Qui en veut donc à ce point aux Emerson ? Est-ce Percy, le neveu vil et lâche qui aimerait bien épouser Nefret et se fait mousser en publiant des livres d’aventures où il se donne le beau rôle ? Est-ce l’ennemi juré Sethos, déjà rencontré dans de précédents volumes ? Est-ce une jalousie de confrères qu’Emerson étrille trop souvent ? La famille est décidée à tirer cette histoire de faux au clair, laissant David en-dehors de tout cela durant son voyage de noces.

Une fois en Égypte, Peabody s’empresse d’aménager une maison confortable pour se reposer des fouilles, de leur poussière et de la chaleur infernale qui règne en été, tandis que Ramsès court les rues du Caire, déguisé comme il aime l’être, afin d’éviter à David, nationaliste égyptien, des mésaventures politiques. Un trafic de drogue est également établi qui aurait pour origine un Anglais et le chef de la police du Caire, anglais lui aussi, engage à l’insu de sa mère Ramsès comme espion pour en savoir plus. Le Frère des démons, ainsi est nommé en Egypte le garçon depuis son enfance turbulente, est à son affaire dans l’action et la ruse. Il n’a pas la carrure de son père mais le même teint brun et le corps svelte mais étonnamment musclé. Comme lui, il porte rarement une chemise sur les chantiers de fouilles ainsi qu’il est dit p.217, et dort torse nu comme tout garçon dès la préadolescence. Sa mère fait semblant d’enrager contre cette accroc aux convenances victoriennes mais est secrètement ravie d’avoir un mari aussi vigoureux et un fils aussi sain.

Ramsès est amoureux de sa sœur adoptive Nefret, laquelle est loin d’être insensible à cet ex-petit garçon devenu adulte. Mais les convenances, une fois encore, les empêchent de se déclarer leur désir, sauf une fois lors d’un danger pressant où Percy est mêlé. Un égarement passager car un proxénète du Caire connu vient proposer une fillette de deux ans qui ressemblent étonnamment à Amélia. Il suggère que Ramsès en est le père puisque la petite l’appelle papa, mais celui-ci dément ; il a connu la mère et l’enfant lors de ses pérégrinations déguisées dans les rues, les a mis hors du ruisseau, et croit qu’il s’agit de l’enfant bâtard de Percy, que celui-ci a rejeté comme un déchet de race. Il va donc s’occuper de la gamine avec l’aide de sa mère et du gros chat Horus, fasciné par l’enfant. Nefret, toujours absolue dans ses passions, ne réfléchit pas une seconde pour se sentir offensée et quitter la maison ; elle se marie aussitôt avec Geoffrey, un jeune anglais aimable et fluet qui aide aux fouilles et qui lui fait lui aussi la cour.

Des accidents mystérieux se produisent sur les fouilles, on tire sur Amélia, on fait s’écrouler une structure sur Ramsès, on précipite au bas d’un puits de plusieurs mètres l’amoureuse américaine du garçon, et ainsi de suite. Qui veut éloigner les Emerson du site de Zawaiet el-‘ Aryan ? Y aurait-il quelque chose à découvrir ? Une tombe royale peut-être ?

Tout se résoudra comme par magie à la fin, les petites cellules grises sollicitées et mises en commun, les émotions partagées et surmontées, les convenances mises à mal et courageusement rattrapées. Le lecteur sera surpris du coupable découvert, ce qui offre un plaisir supplémentaire à la lecture enlevée de ce récit d’aventure aux personnages bien typés, et toujours passionnant.

Elizabeth Peters, La pyramide oubliée (The Falcon at the Portal), 1999, Livre de poche 2008, 543 pages, occasion €3.11

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Donald E. Westlake, L’assassin de papa

Ray Kelly revient de l’armée où il était pilote pour trouver son père qui ne l’attend pas à la gare des bus de New York mais à son hôtel. Bien que son cadet n’ait pas vu la ville depuis trois ans, le père a de fortes réticences à sortir. Lorsqu’ils prennent la voiture pour se rendre à la maison, une Chrysler bicolore les dépasse et le passager tire, tuant mortellement Willy Kelly et suscitant un accident qui blesse grièvement Ray. Il sortira avec une jambe douloureuse, des chevilles mal remises et la perte de l’œil droit.

Lorsqu’il est à peu près remis, son frère Bill vient le voir. Son épouse a été victime elle aussi d’un accident et sa fillette n’a plus que lui. Les deux garçons ont perdu leur mère qui s’est suicidée il y a vingt ans faute de pouvoir revenir à New York. Ray ne comprend pas trop ce qui se passe mais désire le savoir. Il ne tardera pas à apprendre que l’origine de toutes ces morts est unique – et il doit se venger.

De fil en aiguille, il apprend que son père était l’avocat d’un truand, Ed Kapp, dont il a prononcé le nom juste avant d’être tué. Mais le malfrat est en tôle et doit sortir prochainement une fois ses vingt-cinq ans purgés pour non déclaration fiscale. Il faut dire qu’au sortir de la prohibition, le taux supérieur de l’impôt sur le revenu s’élève déjà s’élève à 79 % pour les plus hautes tranches et qu’en 1944, il atteint 94 % au-delà de 6,9 millions. Les truands ne veulent pas donner leur argent durement gagné à l’Etat.

Flanqué de Bill, Ray va attendre Kapp à sa sortie de prison, à temps pour le voir risquer de se faire descendre par la même Chrysler blanc et crème qui a descendu son père. Il pousse le vieillard dans la haie et le sauve. Il veut l’interroger sur les tueurs, les mêmes qui ont assassiné son père, mais Ed Kapp finit par le reconnaître comme le fils de Willy Kelly, c’est-à-dire son propre fils bâtard puisqu’il a couché avec sa mère avant qu’elle ne se marie avec Willy. Kapp est donc son père biologique et Bill son demi-frère.

Comme Ray veut châtier les tueurs, il va l’aider, ce qui sert bien en même temps ses affaires. Trop vieux pour reprendre un territoire dans New York, après ses décennies de tôle, il va présenter son fils à ses compères truands pour fédérer un groupe qui va reprendre le terrain. Ray est réticent mais survient le suicide maquillé de Bill, ce qui le convainc. Les tueurs sont impitoyables et n’auront semble-t-il de cesse d’avoir éliminé toute la famille des Kelly pour éviter le retour de Kapp. Ray joue donc le jeu avec son père biologique.

Ils ne tardent pas à apprendre que tout vient d’un truand nommé Ganolese et Ray va tout uniment le descendre, sans rien demander à personne. Kapp est ravi, son rival est éliminé et son territoire à saisir. Mais Ray en apprend de belles sur ses manipulations et sortira de ses rets d’une façon radicale. Il se retrouvera alors seul et diminué, mais vengé. Il pourra commencer une nouvelle vie.

Ce roman policier du début des années 1960 reste dans le ton viril des gangsters, les femmes et les filles n’apparaissent que comme décor ou objet de plaisir. Ray n’a jamais connu sa belle-sœur ni sa mère, il ne connaîtra pas sa nièce car cette gamine ne l’intéresse pas ; peut-être aurait-il changé d’avis si elle avait été un garçon. Il ne s’intéresse pas aux femmes mais préfère le whisky et les cigarettes, qu’il consomme à outrance comme il était de bon ton de le montrer pour être un homme à cette époque. C’est un univers décalé et direct, tout à l’américaine, qui fait passer un moment sans que l’on n’en apprenne plus sur l’humanité.

Donald E. Westlake, L’assassin de papa (361), 1962, Folio noir 1989, 256 pages, €6.05

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Les douze salopards de Robert Aldrich

Prenez une guerre mondiale industrielle mettant aux prises deux empires et deux conceptions du monde opposées ; prenez une brochette des pires salauds que la terre ait porté, tous condamnés à mort ou à 30 ans de prison ou travaux forcés après jugement ; prenez un commandement américain hardi qui tente tout pour réussir le Débarquement de juin 1944 – et vous avez cette aventure sans précédent des douze salopards réunis en commando pour attaquer un château breton rempli de hauts officiers nazis.

Il s’agit de péché et de rédemption, Dieu avec eux, la sauce idéologique habituelle aux Yankees imbibés de Bible. Mais, traité à la sauce Hollywood, cette épopée devient une aventure d’équipe où les relations humaines et la dynamique de groupe (très à la mode dans la psychologie du travail des années cinquante et soixante aux États-Unis) emportent l’adhésion. Bien que long, plus de deux heures, le film n’ennuie jamais. Il est pathétique et drôle, empli d’action et de personnages de caricature comme on les aime. Le pervers psychopathe religieux qui se croit missionné par Dieu lui-même est une sorte d’intégriste chrétien comme il y en a dans l’islam de nos jours (Telly Savalas) ; le colonel d’opérette imbu de sa tenue et de son rang (Robert Ryan) est ridiculisé par l’efficacité d’un commando de mal rasés rebelles à la discipline ; les officiers nazis du château ont tous des gueules d’ogre ou de démons.

Un jour proche de juin 44, le commandant Reisman (Lee Marvin) est convoqué par son général (Ernest Borgnine) qui le sait indiscipliné mais audacieux. Il lui propose un marché : entraîner un commando de douze hommes sorti des prisons où ils attendent leur peine longue ou capitale, pour attaquer un nid de nazis crucial pour la suite de la guerre. Reisman objecte qu’il faut une carotte pour les salopards, sinon aucun ne voudra se plier à la discipline minimum des armées. Le général consent à examiner la conduite de chacun en fonction des résultats et de commuer la peine une fois la mission terminée, comme il en a le droit en tant que général allié. A condition que les hommes en reviennent. De fait, il n’y aura qu’un condamné, Wladislaw, le moins con pour le spectateur, le plus digne de la rédemption aux yeux des croyants (Charles Bronson).

Le commandant Reisman va voir individuellement les prisonniers après les avoir soumis en groupe en domptant sous leurs yeux le plus offensif, Franko (John Cassavetes). Il leur propose le marché en s’adaptant à chaque caractère, laissant en suspens le contrat pour leur laisser le temps de penser tout seul dans leur cellule. Tous acceptent, se disant qu’un délai est toujours bon à prendre. L’entraînement n’est pas pour les fillettes et a lieu en pleine nature britannique, dans un champ où tout est à construire, y compris les baraquements (préfabriqués, à l’américaine).

Ce qui importe au commandant est de souder le groupe, le choc des individualités entraînant une dynamique où chacun trouve son rôle vis-à-vis des autres. Rien de tel que de les punir collectivement par exemple, lorsque Franko réclame de l’eau chaude pour se raser, comme en ont les gardes de la police militaire (MP sur leurs casque). Il entraîne les autres non sans réticence et Reisman décide qu’ils ne se raseront donc plus. Une fois le groupe soudé contre son commandant, il les motive contre les autres durant l’entraînement au parachute sous les ordres du colonel d’opérette à qui il fait croire qu’un général incognito vient avec les hommes. Puis il les soude enfin par une action collective sous ses ordres, d’abord en désarmant les gars du colonel venu visiter le camp des salopards sans étiquettes pour comprendre de quoi il s’agit, puis lors d’une manœuvre où il assure que son commando réussira à investir le PC du même colonel pris comme tête de turc. Il s’agit là du test auprès du général, pour valider son idée.

Le commando réussit au-delà de toute espérance, dans l’initiative et la bonne humeur. Ils sont donc parachutés près de Rennes en Bretagne, où un château accueille une trentaine d’officiers de haut rang nazis avec leurs putes et du petit personnel. Entraînés sur une maquette durant des jours, chacun sait ce qu’il a à faire : sécuriser le périmètre, s’introduire dans la place, escalader à la corde les balcons jusqu’au toit pour détruire l’antenne radio, puis forcer les officiers à se réfugier dans les souterrains barricadés avant de les griller vif à coup d’essence et de grenades via les bouches d’aération. Ce qui est fait. Le psychopathe intégriste prend un plaisir malsain à faire crier une femme venue chercher son amant à l’étage, puis la perce de son poignard comme une bite qu’il refuse d’utiliser par horreur des châtiments de l’enfer chrétien. Cet exploit quasi sexuel l’exalte et il tire sur tout ce qui bouge, ce qui conduit l’un de ses camarades à le descendre d’une rafale. La suite se passe comme prévu, malgré la défense de tous ceux qui ne sont pas au moins capitaine, interdits de souterrain par le plus haut gradé. Le nazisme, exaltant la race supérieure et la hiérarchie entre les hommes, réserve à son élite « au-dessus du grade de lieutenant » la protection du sous-sol. Petit message subliminal bienvenu pour qualifier les « vrais » salopards de l’histoire.

Le commando accomplit sa mission et les survivants s’évadent en volant un half-track nazi massif comme une forteresse – mais découvert (la bêtise de la puissance imbue d’elle-même). Le commandant se fait toucher à l’épaule tendis que Franko se fait carrément descendre sur le blindé décapotable. Ne survivent que les « bons », le commandant Riesman, le sergent chef de la police militaire et Wladislaw, plus intelligent que la moyenne et immigré d’Europe centrale, région méprisée par les nazis allemands (et les soviétiques russes – jusqu’à nos jours).

Il y a du plaisir à suivre une aventure grandiose du bon côté, mais les subtilités des relations humaines ne sont pas à négliger, l’action psychologique du commandant sur ses hommes est surtout à apprécier. Elle est éternelle depuis les petits groupes de chasseurs-cueilleurs dans la savane il y a des centaines de milliers d’années.

DVD Les douze salopards (The Dirty Dozen), Robert Aldrich, 1967, avec Lee Marvin, Charles Bronson, Ernest Borgnine, John Cassavetes, Warner Bros 2004, 2h23, €14.00

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Fleurs de mai

J’aime les fleurs, le printemps, la jeunesse, le délicat des pétales et de la peau.

Les parfums des lilas et des glycines.

Les couleurs géométriques des pensées, vers lesquelles j’ai couru tout petit la première fois que j’ai marché.

Et même ces petites fleurs de jardins et des prés qui font un clin d’œil à qui se promène. je me suis beaucoup promené, dans les jardins enfant, les parcs adolescent, les sentiers adulte.

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Jean Winiger, Un amour aveugle et muet

Un Savoyard d’Entremont, homme de théâtre séduit par les auteurs russes, découvre Vassili Grossman. Ce journaliste de guerre sous Staline devenu auteur littéraire élabore une réflexion sur le pouvoir, la foi, la totalité russe. Juif, il n’est pas ethno-nationaliste comme le Kremlin l’exige ; le KGB censure ses livres à la fin de sa vie et confisque son manuscrit, « y compris les rubans de sa machine à écrire » ! Sa grande œuvre, Vie et destin, sera passée en microfilm en Occident par Andreï Sakharov et éditée à l’Ouest, avant que la Perestroïka de Gorbatchev ne l’autorise en Russie. L’auteur, qui avoue avoir découvert Grossman durant le confinement, c’est-à-dire il y a peu, s’immerge dans cette œuvre pour en faire un théâtre. Il tente d’y adjoindre une passion amoureuse avec une jeune Russe, découvrant que seule la bonté permet de résister à toutes les contraintes.

Assia invite Pierre, marié mais lassé, à Saint-Pétersbourg, loin de sa ferme cocon où il oublie le monde dans les livres, protégé par ses montagnes. Il doit jouer une pièce tirée de Grossman et faire passer son message. Les destins broyés sous le totalitarisme en miroir d’Hitler et de Staline, chacun imitant l’autre par construction (cité p.42), fascinent les intellectuels de la Russie moderne car Poutine les imite à son tour. Mais ils sont peu nombreux face à la masse russe, rurale et éloignée des centres. Le pouvoir du Vieux-blond (Vladimir Vladimirovitch) se mure de plus en plus dans la certitude, donc la répression. Le peuple ne suit pas ? Abolissez le peuple, par le trucage des élections, l’éradication par les balles, le poison ou la prison pour tous les opposants, par la propagande et la censure. L’œuvre de Pierre le petit est bien insignifiante face au pouvoir absolu des Organes. Sa pièce, Un amour aveugle et muet, ne fera l’objet que de trois représentations. Même à Moscou le refus est net, l’Alliance française ne voulant pas froisser le Kremlin, bien qu’Assia remue ses relations de petite-fille du général Tchouïkov vainqueur à Stalingrad et d’épouse de l’oligarque Markov monté dans la communication sous Poutine.

D’ailleurs, le mari se venge, vexé qu’un obscur Français fané soit préféré à lui-même, exemple de réussite et de jeunesse conservée. La domination du pouvoir accompagne la domination de l’oligarque pour réduire l’individu à presque rien. Grossman n’avait plus pour espérance, dans le totalitarisme de son époque qui désormais revient, que les actes personnels et la bonté inhérente au fond humain. Rousseauisme naïf issu du christianisme que Tolstoï avait porté en Russie et qui est aujourd’hui peu convainquant. Il est le ressort de la passion qu’éprouvent le Français et la Russe, séparés par deux cultures, la libérale et l’autoritaire, par deux paysages intérieurs, l’entre-soi des petites provinces et l’immensité russe.

L’auteur, homme de théâtre, n’évite pas le piège de l’empathie sans issue. Son personnage joue un rôle, il semble n’avoir aucune personnalité, bercé depuis l’enfance par l’amour de sa mère et de sa grand-mère, maquisarde des Glières. Il se laisse mener et ballotter par les femmes, dont Assia, se laisse vivre, porté par les œuvres dont il s’imprègne et les auteurs dont il emprunte la personnalité. Un coucou dans le nid d’un autre. Après de multiples masques, il est Grossman, donc jamais au présent puisque Grossman est mort en 1964. Il ne voit les villes que comme des lieux de mémoire, arpentant Saint-Pétersbourg ou Moscou à la recherche de son auteur adulé ; il ne voit les gens que par le prisme de Grossman, vieille babouchka ou milicien armé, des gens ordinaires. D’où cette impression d’essai intellectuel, de carnet de théâtre avant l’écriture des dialogues, plutôt que de roman littéraire. L’action est presque inexistante, engrenée par le pèlerinage grossmanien, soumise aux caprices d’Assia la Russe qui ne sait pas elle-même ce qu’elle pourrait bien vouloir.

La réflexion de l’auteur sur la Russie, dont il connaît principalement la part européenne et intellectuelle de Saint-Pétersbourg et Moscou, me paraît un peu courte. « Pourtant, au cœur brisé des enfants du marxisme, l’exaltation, la passion, le désir n’est pas mort. Cela, ils l’ont à l’âme comme une raison d’exister, un héritage, et le fond de ce trésor n’a pas été dilapidé sous l’absolutisme des tsars puis durant le communisme ». Échec de l’Homme nouveau certes, vitalité intacte comme pour tout vivant certes, mais encore ? L’exaltation n’est-elle pas plus forte et plus utopique lorsqu’elle est constamment réprimée, comme une cocotte minute qui monte en pression ? « Ce que nous dicte notre conscience », enjoint Grossman p.132. Mais l’intérieur qui ne peut s’exprimer reste un quant à soi qui n’en pense pas moins mais n’ose rien. La population soutient son despote parce qu’il représente la patrie et l’État qui la structure. « Tout progrès de démocratie et de transparence » est infime, d’où le refuge de Grossman dans l’être intérieur, qui ne dit mot. « Cette conscience réclamée par Grossman est source d’empathie, de bonté, d’attention aux autres et à la nature, elle dicte notre responsabilité à tous, qui que nous soyons » p.133. Mais elle est plus facile à un Français vivant en France sous la « dictature » Macron qu’à un Russe vivant en Russie sous la « démocratie » Poutine…

Reste donc la niaiserie chrétienne rousseauiste : « Face au mal qu’apporte un État à la société, à une classe, à une race, la bonté insensée pâlit-elle en comparaison de la lumière qu’irradient les hommes qui en sont doués ? Elle est cette beauté folle, ce qu’il y a d’humain en l’homme, elle est le point le plus haut qu’ait atteint l’esprit humain » p.200. Un acte de foi, pas un acte politique ; un refuge intérieur, pas un combat social. Dans les tragédies, les héros meurent à la fin.

Jean Winiger, Un amour aveugle et muet – Une passion française et russe, L’Harmattan 2021, 280 pages, €23.00

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Sotte vanité mais bien humaine que la réputation, dit Montaigne

De ne communiquer sa gloire fait l’objet du chapitre XLI des Essais, livre 1.Montaigne résume tout en introduction : « De toutes les sottises du monde, la plus reçue et plus universelle est le soin de la réputation et de la gloire, que nous épousons jusqu’à quitter les richesses, le repos, la vie et la santé, qui sont biens effectifs et substantiels, pour suivre cette vaine image et cette simple voix qui n’a ni corps ni prise » – et de citer Le Tasse qui dit que la renommée n’est qu’un écho.

La suite du texte est une enfilade d’exemples historiques qui montrent – à l’inverse, Montaigne adore ça – combien les grands furent sages de laisser leur renommée aux jeunes ou aux vassaux, alors qu’ils eussent pu la tirer à eux. Et de citer la bataille de Crécy, où les Français furent vaincus, dont le prince de Galles « encore fort jeune, avait l’avant-garde à conduire ». Comme le principal effort fut en cet endroit, certains seigneurs autour du roi Edouard lui demandèrent de le secourir. Mais ce dernier « s’enquit de l’état de son fils, et, lui ayant été répondu qu’il était vivant et à cheval : « Je lui ferais, dit-il, tort de lui aller maintenant dérober l’honneur de la victoire de ce combat qu’il a si longtemps soutenu ; quelque hasard qu’il y ait, elle sera toute sienne ». »

La réputation, c’était l’honneur des nobles ; leur gloire était leur image, il ne suffit que de relire Corneille. Les Lumières ont remis la vertu antique au premier plan pour la réputation. Elle est plus individuelle, moins sociale, moins attachée au lignage et au « bon sang » qui « ne saurait mentir ». L’honneur, les honneurs, sont attribués collectivement ; la vertu est toute en négatif, une disposition interne qui se révèle. L’honneur ou la réputation est l’image qu’ont les autres de soi ; la vertu est un courage personnel qui se vit. L’honneur ou la gloire est le devoir que l’homme de condition accomplit pleinement sous peine de honte publique ; la vertu est la qualité de l’homme de qualité, le gentleman, le mec solide (ou la nana) dit-on dans les milieux d’aujourd’hui. La différence entre les deux est que l’homme de condition est de noblesse ancienne et illustre et donc qu’il « se doit » (noblesse oblige), tandis que l’homme de qualité a une vertu inhérente à lui-même qui ne doit rien à son rang, ni à sa famille, ni à son sang.

De nos jours, la seconde acception a submergé la première, encore que l’origine sociale ou être « fils ou fille de » compte encore dans certains milieux – notamment ceux liés à l’image (la politique, le spectacle, parfois l’université ou la médecine). On attend du rejeton ou de la rejetonne qu’ils illustrent le sang – donc la vertu – dont ils sont issus. La popularité est de nos jours la réputation qui est le plus recherchée : non pas auprès d’un petit nombre qui compte, mais auprès du plus grand nombre anonyme. C’est ainsi que les adolescents, qui s’engagent toujours avec passion dans les relations sociales, cherchent moins l’approbation de papa ou de seurette que celle de leurs pairs et de leur classe d’âge anonyme. L’effet mimétique de René Girard joue à plein. Il s’agit de faire pareil, d’être d’accord, de se poser comme normal. Sensuellement en exposant son corps sculpté selon les normes, affectivement en se mettant « en couple » pour se poser normal, beaucoup moins intellectuellement ou spirituellement, ce qui est mal vu chez les ados dont on dit qu’ils « se la jouent » ou qu’ils sont des « bouffons ». Par jalousie de ne pourvoir rivaliser, évidemment.

Ce pourquoi l’amitié est d’abord imitation et accord avant d’être sentiment ; encore plus l’amour. Il peut aller jusqu’à se vouloir fusionnel avec l’être aimé, de même sexe si l’on ne parvient pas à faire aussi bien que les autres (croit-on), ou de sexe différent si l’on recherche les vertus qu’on n’a pas, une certaine féminité pour les garçons ou masculinité pour les filles. La réputation que l’on cherche en cet intime est alors plus de la considération pour soi-même que la notoriété ou même la célébrité auprès des autres. Il s’agit de se connaître, pas de se révéler ; de se construire, pas de s’exposer tout fait.

La réputation est une sottise, dit Montaigne, mais qui importe même aux sages : pourquoi mettent-ils leur nom sur leurs livres s’ils y étaient indifférents ? Comme tous les attributs, la réputation peut être la meilleure ou la pire des choses. Le meilleur quand elle vous pousse à vos devoirs ou simplement à l’image que vous vous faites de vous-même : « un homme, ça s’empêche », disait le père de Camus face à la barbarie. Le pire lorsqu’elle vous pousse à l’enflure, au mensonge, à la gonflette, à jouer un rôle. Le pire aussi lorsque la non-conformité est honnie et harcelée, lorsque la déviance de la norme vous fait rejeter de la bande (ne pas « être d’accord », quelle honte en société totalitaire ou sur les réseaux de lynchage sociaux !). Donc rien de trop : la réputation qui émane de vous doit refléter votre être même, sous peine de n’être qu’outre gonflée de vent, grenouille qui veut se faire plus grosse que le bœuf ou faux personnage – qui sera un jour découvert. Ainsi les « affaires » en politique, piquer dans la caisse ou « violer » une collaboratrice, vous rattrapent toujours. D’autant plus que certains (et certaines) bâtissent leur réputation justement à dénoncer les autres. Moins comme « victimes » (parfois quarante ans après !) que pour se faire mousser, connaître « la gloire », cet écho creux de Montaigne.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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Jules Romains, Les copains

A 28 ans, Louis Farigoule dit Jules Romains, né en Haute-Loire, passe au roman après avoir longtemps taquiné la muse poétique comme il était chic de le faire en ces années de Belle époque. Il conte avec verve, mais en revenant souvent à la ligne, l’épopée canularde de sept copains parisiens dans la lignée de Normale Sup. En 1913, la France ne compte que 86 département, amputée des provinces d’Alsace-Lorraine prises par les Allemands comme Poutine a volé la Crimée en attaquant la nation. Ces 86 départements provoquent les intellectuels avinés que sont les copains de café. Ils voient en chacun un « œil » qui les regarde, l’encadré de la carte pour la préfecture ou la sous-préfecture. Issoire et Ambert notamment sont leur font de l’œil avec une certaine insolence, un nombril de la France au sud-est de Clermont-Ferrand.

Après avoir laborieusement rimaillé sur ces villes, cherchant à les associer à passoire et camembert, il faut aller les réveiller. Poser un acte. Le fameux acte pur ou acte gratuit dont Gide fera lui aussi un roman dans le genre policier avec Les Caves du Vatican. Mais un acte gratuit est-il de hasard et sans mobile ? Certes pas ! Prouver sa liberté est déjà un motif, la volonté n’agit pas de soi, ce qui serait réflexe. Sartre parlera plutôt de choix libre. Les copains effectuent donc un choix de rigoler ensemble aux dépens des institutions et autres fariboles du sacré bourgeois qui sent de plus en plus le rassis à la veille de la Grande guerre (de 14), et qu’elle finira de ridiculiser à jamais en Occident (les Russes ont un siècle de retard et y croient encore).

Les simagrées d’un oracle consulté pour 27 francs 50 les confortent dans ce qui, de toute façon, est leur projet de pochade estudiantine. Les voilà donc parti en vélo et via le train du matin pour la province. Chacun pour soi mais ils se retrouvent face à la mairie d’Ambert avec un léger bagage. C’est alors qu’ils réveillent en pleine nuit le planton de la caserne pour qu’il avise le colonel que le ministre vient inspecter le régiment et organiser un exercice de simulation d’attaque. Branle-bas de combat, tout se passe à merveille, les redingotes et hauts de forme style haut fonctionnaire, la rosette rouge de la Légion d’honneur à la boutonnière, le cerveau tombé dans les fesses comme il se doit pour un rond-de-cuir voué à attendre les ordres de l’État – le colonel marche et fait marcher son régiment à l’attaque.

Plus tard, ce sera dans une église de la ville que le curé laissera la place au frère prêcheur venu tout droit de Rome porter la bonne parole de la Curie : baisez-vous les uns et les autres, que les adolescents sautent sur les jeunes filles, car Jésus a dit… A Issoire, ce sera l’inauguration d’une statue de Vercingétorix qui sautera aux yeux de milliers de personnes : le drap retiré dévoile un Vercingétorix tout nu et velu, le sexe grossi et bien en évidence, doré et prenant la pose. Mais quand le discours commence, le héros n’est pas d’accord et s’ébroue, lançant des pommes cuites sur les bourgeois pérorant de hautes âneries pompeuses.

Laissant les officiels et les rassis effarés de ce réveil dans l’action dû à l’Acte et non pas au nécessaire ni au convenu, la petite bande s’égaye dans la forêt pour un pique-nique de pain-fromage et saucisson, arrosé comme il se doit d’une douzaine de bouteilles de crus divers pour sept. « Je veux louer en vous la puissance créatrice et la puissance destructrice qui s’équilibrent et se complètent », éructe un copain bourré, Bénin. « Vous avez restauré l’Acte Pur (…) vous ne vous êtes asservis à quoi que ce fût » p.187. Vivre dans l’instant, poser son acte mais entre copains, voilà qui est vivre. « Ils étaient contents d’être sept bons copains marchant à la file, de porter sur le dos ou sur le flanc, de la boisson et de la nourriture, et de trébucher contre une racine ou de fourrer le pied dans un trou d’eau en criant : ‘Nom de Dieu !’ » p.175.Bouffer, picoler, rigoler – mais surtout être ensemble, voilà qui pose un homme. La guerre la plus con jamais faite en France se chargera, dès l’année suivante, de raser la fine fleur de l’élite éduquée de la nation et jettera à terre toutes les « valeurs » jusqu’ici révérée comme tradition établie.

Ce court roman se lit vite aujourd’hui, plutôt faible au début, n’avivant l’intérêt que lors de la réalisation des canulars. Il est le début d’un cycle romanesque et Yves Robert en a tiré un film en 1965 avec Philippe Noiret (Bénin), Guy Bedos (Martin), Michael Lonsdale (Lamendin), Christian Marin (Omer), Pierre Mondy (Broudier), Jacques Balutin (Lesueur) et Claude Rich (Huchon) dans le rôle des sept copains.

Jules Romains, Les copains, 1913, Livre de poche 1968, 191 pages, occasion €10,75

DVD Les copains, Yves Robert, 1965, Gaumont 2012, 1h31, standard €17,00 blu-ray €17,98

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Parler de Cicéron pour parler de soi, écrit Montaigne

Montaigne intitule son chapitre XL des Essais, livre 1, Considération sur Cicéron. Les grands auteurs romains, notamment Pline et Cicéron, « sollicitent, au su de tout le monde, les historiens de leur temps de ne les oublier en leur registre ». Ils ont de même publié les lettres à leurs amis, y compris celles qu’ils n’ont pas envoyées. N’est-ce pas vanité ? N’est-ce pas tirer gloire d’un talent accessoire, le bien écrire, plutôt que du fond de sagesse ? « Plutarque dit davantage, que de paraître si excellent en ces parties moins nécessaires, c’est produire contre soi le témoignage d’avoir mal dispensé son loisir et l’étude, qui devaient être employées à choses plus nécessaires et utiles ».

Certes, mais où l’auteur veut-il en venir par ces « considérations » ?

A lui-même, n’en doutons pas. La deuxième partie du texte parle tout ingénument des Essais. Son langage, que certains louent, déprime le sens à son avis. « Pour en ranger davantage, je n’en entasse que les têtes [l’essentiel], dit Montaigne. Que j’y attache leur suite, je multiplierai plusieurs fois ce volume. » Quant aux citations (innombrables) qui parsèment les Essais, « elles portent souvent, hors de mon propos, la semence d’une matière plus riche et plus hardie, et sonnent à gauche [de côté] un ton plus délicat, et pour moi qui n’en veux exprimer davantage, et pour ceux qui rencontreront mon air [ma façon de penser]. » Parlant des grands auteurs, Montaigne parle de lui. Il se justifie d’avoir l’ambition d’écrire comme eux, pour la postérité, non sans se complimenter délicatement sur le choix des références.

Mais il regrette de n’avoir point de lettres à publier, n’ayant plus d’ami intellectuel de bon niveau depuis La Boétie. « Il me fallait, comme je l’ai eu autrefois, un certain commerce qui m’attirât, qui me soutint et me soulevât. Car de négocier au vent [parler en l’air], comme d’autres, je ne saurais que de songes... » Il nous donne ainsi la méthode pour bien penser : à la manière de Socrate, dialoguer.

En son temps, ce qui n’était pas le cas chez les Romains, il faut flatter et offrir « servile prostitution de présentation ». « Je hais à mort de sentir au flatteur ; qui fait que je me jette naturellement à un parler sec, rond et cru qui tire, à qui ne me connaît d’ailleurs, un peu vers le dédaigneux. » C’est justement ce style sec et direct qui plaît à notre époque. Celle de Montaigne exigeait « une si difficile dispensation et ordonnance de divers noms d’honneur », « ces longues harangues, offres et prières que nous logeons sur la fin », qu’il en était rebuté. Il ne publie donc pas de lettre. D’où ces considérations sur Cicéron qui publiait tel quel, et que Montaigne imite, sans considération des afféteries sociales. En effet, plus il y a d’effet, moins le fond est bon.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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Colin Dexter, Le dernier bus pour Woodstock

Il s’agit du premier roman policier du professeur d’université d’Oxford Colin Dexter, écrit après lecture d’un polar médiocre qui l’a incité à faire mieux. Pris au jeu, ce volume débute la série de l’inspecteur principal Morse qui lui vaudra des distinctions dans la littérature de crime. Ce premier opus cherche moins à découvrir le coupable qu’à présenter un personnage fascinant d’inspecteur du CID (Criminal Investigation Department) dont les petites cellules grises travaillent à coups de whisky et de tabac, sans toujours parvenir à une logique formelle. Son adjoint le sergent Lewis, homme simple et direct, en est dérouté.

Le lecteur aussi, mais ce n’est pas ce qui importe. Ceux qui importent sont les personnages de la petite ville d’Oxford, croqués sur le vif. Les professeurs titulaires surnommés « dons », érudits et maniaques bien que souvent mariés, les épouses qui s’ennuient à la maison à élever des gosses infernaux et vivent la dépression de la quarantaine tandis que leurs maris sacrifient au démon de midi, les jeunes filles qui cherchent le grand amour en vivant en colocation dans la même maison tout en jouissant parfois d’être « violées » (avec leur consentement), les sténodactylos et leur patron, les serveuses de bar, les chauffeurs de cars, les vieilles dames et ainsi de suite.

Un soir, deux filles font du stop et se font prendre en voiture par un homme parce que le bus pour Woodstock n’arrive pas. Le lendemain, l’une d’elle est retrouvée assassinée dans le parking d’un pub connu. Débute alors une enquête pour savoir qui a pris les filles en stop, quelle est la seconde passagère, qui avait un mobile pour assassiner cette jeune fille blonde à la jupe très courte qui ne portait ni culotte ni soutien-gorge et dont le chemisier à demi arraché laissait voir un sein entièrement nu. Une vieille dame a bien vu deux filles, dont l’une en pantalon ; un chauffeur routier a vu une voiture rouge les prendre en stop au rond-point ; la serveuse du pub Black Prince se souvient d’un jeune homme qui attendait régulièrement Sylvia, la fille assassinée, mais qui semble ne pas l’avoir trouvée ce soir-là avant qu’elle soit morte, en sortant dans l’obscurité.

Découvrir qui est le coupable ne sera pas simple car il s’agit d’une partie à quatre où chacun ment en croyant protéger l’autre, tandis que chacun croit savoir qui a fait le coup. L’inspecteur désinvolte papillonne d’hypothèses en questions, de planques en dépouillement de courrier, de recoupements en nouvelles questions. Le ton est moderne et suinte l’humour mais le profil de l’inspecteur principal Morse qui se dessine est plus typé et fantasque que l’acteur qui joue son rôle dans les téléfilms qui en ont été tirés. Morse est amoureux, c’est dommage car la jeune personne est éminemment suspecte…

Colin Dexter, Le dernier bus pour Woodstock (Last Bus to Woodstock), 1975, 18 Grands détectives, 2000, 318 pages, €5.70, e-book Kindle €7.49

Les romans policiers anglais de Colin Dexter chroniqués sur ce blog

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Le combat dans l’île d’Alain Cavalier

Un jeune couple parisien, lui fils à papa rebelle et politisé à la droite extrême de ces années-là, l’OAS, au point de jouer sa vie. Elle consumée et détruite par l’amour qu’elle lui porte, au point de s’annihiler. Deux destins réunis pour s’annihiler, comme matière et antimatière.

Lui, Clément, est beau et jeune (Jean-Louis Trintignant) ; il sort de la guerre d’Algérie et en veut au député de Paris qui a lâché le pays, pourtant contrôlé par l’armée. Il s’abouche avec un intriguant, Serge (Pierre Asso), instructeur de commando, qui fomente un attentat au bazooka en plein Paris contre le bureau en coin de rue sous les toits du député. Clément doit tirer, comme il a appris à le faire à l’armée. Tout se passe comme prévu, la pièce est pulvérisée, chacun repart sans être inquiété. Sauf que le lendemain, le chef téléphone à Clément de fuir ; il a été dénoncé. Lui est au bord des pistes d’Orly, en route vers l’Espagne (c’était avant la libre circulation de Schengen et Franco était dictateur).

Clément part donc se réfugier à la campagne, en Normandie, chez Paul (Henri Serre), un ami d’enfance avec qui il a conclu à 10 ans un pacte de sang au camp de jeunesse maréchaliste où ils étaient tous deux. Paul a deux ans de plus que lui et est plutôt de gauche, du moins républicain. Il est imprimeur à façon, notamment de tracts pour les syndicats.

Elle, Anne, est belle et jeune (Romy Schneider) ; elle sort d’une carrière au théâtre qu’elle a interrompue par amour. Elle se croit sans guère de talent et son couple est tout pour elle : sans lui, elle n’est rien. Elle exige que Clément l’emmène dans sa fuite. Ce qu’il fait, à contrecœur. Paul vit simplement, aidé pour sa cuisine et son ménage par la fille d’un ami bouilleur de cru en Calvados (Diane Lepvrier). Mais la dénonciation fait que la photo de Clément se retrouve dans tous les journaux et Paul n’est pas d’accord avec cette violence, cette agressivité rancunière ; la démocratie, c’est le débat et la décision majoritaire, tuer pour motifs politiques est immoral et certainement pas démocrate. Il exige que Clément parte de chez lui.

Mais le député n’est pas mort ; un mystérieux correspondant l’a prévenu par téléphone qu’un attentat se préparait contre lui et qu’il mette un mannequin à sa place, à son bureau. L’enregistrement est diffusé à la radio et Anne reconnaît la voix de Serge : il a joué double jeu, il a trahi tout le monde. Clément pourrait se livrer à la police, comme lui conseille son père, important industriel ; il écoperait d’une peine légère car il n’y a pas mort d’homme. Mais épris d’absolu, rancunier et habité d’une violence qu’il ne parvient pas à canaliser, Clément jure de traquer et de tuer le traître. Ce qu’il fait.

Anne reste chez Clément et le temps passe. Paul lui fait lire une pièce de théâtre, écrite sur un cahier d’écolier par sa défunte épouse, décédée d’un cancer. Il croit qu’elle peut la jouer car le personnage est tout elle. Confortée par la stabilité de Paul, Anne devient son amante ; encouragée par ce qu’il lui révèle de sa personnalité, elle revient sur la scène. Loin de Clément le destructeur, elle se reconstruit, au point d’attendre un enfant de Paul, de décider de le garder alors qu’elle est en route pour une clinique d’avortement suisse, et de percer au théâtre.

Lorsque Clément revient d’Amérique du sud, mission accomplie, il veut récupérer Anne mais celle-ci se dérobe. Toujours épris d’absolu et jaloux, il défie alors Paul en combat singulier au pistolet dans l’île, celle sur la rivière en face du moulin normand où il vit. L’amour ou la mort – rien entre les deux. La trahison de l’ami est aussi cruelle que celle du militant. Je laisse la fin tragique à ceux qui n’ont pas vu le film.

Le début des années 1960 en France était à l’absolu. Les guerres perdues en 40, en 54, en 62, le sentiment de déclin et de fin d’un monde malgré l’essor de la prospérité gaulliste, incitaient au tout ou rien – un peu comme aujourd’hui avec les desperados complotistes qui se réfugient dans la France d’avant. Clément est le symbole d’une jeunesse qui se consume dans le néant, pour des idées – donc pour rien. Mieux vaut la vie avec les autres que la solitude orgueilleuse contre eux. Anne contre Clément, le noir et blanc du tragique, l’instinct de vie contre l’instinct de mort. Un bien beau film.

DVD Le combat dans l’île, Alain Cavalier, 1962, avec Romy Schneider, Jean-Louis Trintignant, Henri Serre, Pierre Asso, Maurice Garrel, Diana Lepvrier, Arte éditions 2011, 1h40

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Henri Troyat, La neige en deuil

C’est un beau roman, une belle histoire. Elle pourrait permettre d’apprendre à lire aux collégiens rebutés par les livres. C’est aussi le choc de deux mondes et de deux époques, le village de montagne et la ville, la vie traditionnelle et la modernité.

Isaïe, surnommé Zaïe par son petit frère de 30 ans qu’il a aidé à mettre au monde tout seul alors qu’il avait déjà 22 ans, est un homme solitaire et robuste, ancien guide de haute montagne que trois accidents mortels sous sa conduite ont décidé à ne plus grimper. Le dernier la grièvement blessé et sa tête, opérée, est un peu vide. Il perd la mémoire et son attention n’est plus parfaite. Il vit désormais de son petit troupeau de moutons qu’il aime comme des bêtes familières et de deux chèvres qu’il traie pour cuire du fromage qu’il va vendre à la ville.

Marcelin son frère est un enfant sans mère, trop gâté par ce frère aîné qui n’a pu remplacer un père. Il est fainéant et peu courageux et voudrait gagner de l’argent sans presque rien faire en s’associant dans un commerce d’articles de ski ou en montant lui-même sa propre boutique. Pour cela, il lui faut un capital et rien de mieux que de vendre la maison d’altitude que son arrière-grand-père a construit au XIXe siècle de ses propres mains. Isaïe n’est évidemment pas d’accord puisqu’il y vit et les deux frères se querellent. Marcelin a le droit pour lui puisque nul n’est tenu de rester en indivision et il rage de l’entêtement de son aîné.

Il se trouve qu’une catastrophe aérienne vient de se produire sur la montagne, l’avion Calcutta–Londres s’est écrasé avec ses passagers. La saison n’est pas propice au sauvetage et une équipe partie au secours d’éventuels survivants rebrousse chemin, son guide principal étant mort dans une crevasse. Il se dit dans la presse que l’avion transportait de l’or, mythe habituel à tout ce qui vient de l’Inde. Marcelin trouve donc judicieux d’aller grimper lui-même sans rien dire à personne, mais avec son frère pour guide, afin de rafler portefeuilles et bijoux, appareils photo et objets de luxe, sinon des lingots d’or.

L’esprit confus, Isaïe consent à le guider par une autre voie que celle de l’équipe de secours, plus raide mais plus courte et qu’il connaît bien. Les deux hommes partent très tôt un matin et Isaïe retrouve ses réflexes de montagnard, son endurance et son acuité du paysage. Ils parviennent à l’épave de l’avion au sommet. Tout est éventré et des cadavres jonchent la neige en deuil. Sauf qu’une forme remue et gémit dans la carcasse, celle d’une jeune hindoue blessée.

Tandis que Marcelin pille les cadavres, Isaïe emporte la jeune femme. Pas question pour Marcelin de la sauver puisque cela indiquerait à tout le monde qu’ils sont venus à l’épave et on leur demanderait des comptes. Adieu le pillage et le capital qu’il pourrait procurer pour la boutique. Isaïe ne l’entend pas de cette oreille, digne et droit comme il a toujours été. Les deux frères se battent et Isaïe laisse Marcelin derrière lui en redescendant la montagne. Son frère le suit par ce qu’il ne sait pas s’orienter, mais il ne l’écoute pas. Il a choisi sa voie et lui une autre.

Un sauvetage vain puisque la jeune femme ne parvient en bas qu’à l’état de cadavre. Elle n’a pu résister à deux journées dans le froid et aux blessures qu’elle a subies. Mais Isaïe est heureux, il a accompli son devoir et tenté de sauver une vie. Quant à Marcelin, c’est un mauvais homme, il est mort pour lui il y a déjà longtemps. Son amour l’a trop longtemps rendu aveugle et son état diminué n’a rien arrangé. Mais le retour à la montagne et aux gestes professionnels qu’il avait avant son accident lui redonne son âme.

Grand prix du prince Rainier de Monaco 1952

Henri Troyat, La neige en deuil, 1952, Librio 2021, 160 pages, €3.00

DVD La neige en deuil, Edward Dmytryk, 1956, RéZolution Culturelle 2019, avec Spencer Tracy, Robert Wagner, Stacy Harris, Claire Trevor, William Demarest, 1h45, €13.00

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Lian Hearn, Le clan des Otori 4 – Le vol du héron

Si le héron est l’emblème du clan des Otori, le « vol » du titre français est dans le titre anglais un «harsh cry », un cri discordant. C’est en effet le volume qui voit la fin de Takeo. Il meurt selon la prophétie de la main de son fils. Il laisse deux filles survivantes, la troisième ayant tué d’un regard le bébé garçon tout juste né et s’étant jeté sur le pistolet fabriqué par le fils caché dans les ateliers de la Tribu pour protéger son père.

Ce volume est un peu flou avec les dates, il est censé se passé 17 ans après le précédent mais ne donner à Takeo qu’une mi-trentaine alors qu’il avait déjà 22 ans lorsqu’on l’a quitté. Il se passe également sur plusieurs années puisque les jumelles avaient autour de 10 ans en début de volume et 14 à la fin. La survivante, Miki, poussée par la puberté, ressemble d’ailleurs de plus en plus à Takeo adolescent.

Quant à Kaeda, l’épouse chérie de sire Takeo, elle devient carrément folle, ce qui n’étonnera guère le lecteur qui a assisté à sa progressive hystérie au fil des années. Après dix-sept ans d’épreuves puis dix-sept ans de bonheur dans un pays réunifié et apaisé, où les récoltes sont bonnes, les enfants sont bien nourris, les marchands s’enrichissent, les guerriers s’équipent. Une paix que va détruire Kaeda en un moment, lorsque son bébé sera retrouvé sans vie comme de mort subite du nourrisson. Mais c’est bien l’autre jumelle, Maya, qui l’a regardé avec cet œil particulier des Kikuta qui est capable d’endormir comme de tuer.

L’aînée des filles, Shigeko, est digne et sage comme son père et prendra sa succession par testament. Elle ne pourra régner seule mais devra se marier non pas avec son amour Hidoshi, de trop basse extraction pour elle et d’ailleurs grièvement blessé lors d’un combat, mais avec le général Saga, la coqueluche de l’empereur qui a soumis les Huit îles. Il ajoutera les Trois pays aux territoires qu’il contrôle en épousant cette fille–garçon qui monte à cheval comme un guerrier et tire à l’arc avec plus de précision que lui-même. Les deux autres filles sont jumelles, ce qui est mauvais signe dans la superstition japonaise des anciens temps. Autant l’aînée n’a aucun des pouvoirs secrets de la Tribu, autant Takeo a légué aux jumelles certains pouvoirs par hérédité. Non seulement se rendre invisible et le fameux regard mais aussi, pour Maya, la capacité à absorber un chat et à dialoguer avec les fantômes.

Les jumelles se sentent mal aimées par leur mère, au contraire de leur père qui prend son bain tout nu avec elles comme cela se pratique couramment au Japon, de même qu’avoir des relations sexuelles avec ses compagnons de même sexe avant de se marier à l’âge adulte. Maya surtout en souffre et est insupportable, rebelle à toute obéissance. Jalouse de l’amour qu’elle n’a pas, parce que jumelle et parce qu’elle n’est pas un garçon, elle en veut au monde entier – sauf à son père. Elle plonge par exemple son regard dans les yeux d’un jeune chat que tient un moine et qu’il adore. Ce faisant, elle le tue, mais en outre le chat passe en elle, aspiré par ses yeux. Maya va désormais se transformer de temps à autre en chat et aura du mal à maîtriser le phénomène. Le chat mort la possède comme fantôme, ce qui permet à la fillette de passer au travers des murs sans bruit ni se faire voir. C’est parfois bien utile pour s’enfuir ou pour écouter les conversations.

Zendo, le fils aîné de Shuzeki, fille de la Tribu qui a été la concubine du seigneur Araï, a vu son père dans le tome précédent tué d’une balle de fusil apporté par les étrangers, alors qu’il trahissait ouvertement sire Takeo. Il avait 12 ans à l’époque et est devenu un guerrier adulte orgueilleux comme son père et soucieux de reprendre le domaine. Takeo, qui l’a élevé comme son jeune frère Taku, l’a marié avec la sœur de Kaeda, Hana, qui désirait plutôt être la seconde épouse. Orgueil, jalousie, vengeance, soif de pouvoir, sont les ingrédients de la chute. La paix est à jamais compromise par les bas instincts et les passions humaines. Zendo complote contre Takeo et le fait convoquer par l’empereur à la cour, puisque son succès à gérer sa province à suscité des jalousies.

Takeo ne peut que se rendre auprès de l’empereur avec des cadeaux mirifiques, dont la « kirin », cet animal mythique du Japon qui n’a jamais existé mais que l’autrice figure sous les traits d’une girafe, acquise auprès des commerçants pirates. L’empereur est ébahi, la cour flattée, le peuple enthousiaste. Le général Saga défie Takeo à la chasse aux chiens, une épreuve de tir à l’arc sur des chiens lâchés dans une lice, dont l’enjeu est de la toucher sans les faire saigner ni les tuer. Takeo, qui n’est plus tout jeune (on vieillit vite lorsqu’on est un guerrier au Japon), mandate sa fille Shigeko, désormais dame de Maruyama, pour prendre sa place. Les points sont égaux mais l’empereur doit décider quel est le meilleur et la jeune fille est gagnante. Tout irait donc pour le mieux si Zendo ne commençait à mobiliser son armée en l’absence de Takeo, et que ce dernier soit obligé de revenir rapidement sur ses terres. La kirin, qui s’est prise d’amitié pour son cheval Tenba, pour son gardien Hiroshi et pour Shigeko qui l’a nourrie et flattée, ne peut supporter la séparation et s’enfuit de son enclos à la cour. Mauvais présage.

Le général Saga lance donc son armée pour arrêter Takeo et ramener l’animal mais il compte bien également mettre la main sur les Trois pays et contraindre sire Takeo à s’éventrer ou à s’exiler sur une île. Les deux armées se battent au col de la chaîne de montagne séparant les fiefs, et Shigeko parvient à blesser suffisamment Saga d’une flèche sans le tuer pour qu’il ordonne la retraite. Ébahi par cet exploit comme par la défense des armées de Takeo inférieures en nombre, Saga sera beau joueur en proposant le mariage à Shigeko et en obéissant à ces conditions.

Mais l’équilibre cosmique a été rompu et les malheurs s’enchaînent. Avant que Takeo puisse revenir, son fils bébé est mort, sa femme devenue folle, sa belle-sœur épouse de Zendo l’emmène avec elle après qu’elle eut ordonné de détruire le château des Otori à Hagi. Lorsque Takeo, usant de ces pouvoirs d’invisibilité, parviendra à la rejoindre dans un jardin d’une place forte au nez et à la barbe des gardes, il ne trouvera qu’une femelle aigrie, bornée par la colère, qui n’a plus rien à voir avec la femme qu’il a aimée d’un amour absolu toute sa vie. Elle l’accuse de lui avoir caché le fils élevé dans la Tribu, qu’il a eu sur ordre avec Yuki, la compagne d’Akio ; elle l’accuse de ne pas lui avoir confié la prophétie sur sa mort de la main de son fils ; elle l’accuse de l’avoir laissée avec un bébé à peine né ; elle l’accuse de ne jamais être là lorsqu’elle a besoin de lui. Ne pouvant rien faire, face à ce mur mental, Takeo abdique en faveur de sa fille aînée ; celle-ci épouse le général Saga et lui-même envoie son armée contre la rébellion de Zendo qui est obligé de s’éventrer de même que sa femme et son dernier fils. Seuls ses deux aînés, élevés quelque temps auprès de Takeo, suivent le sire déchu au monastère de Terayama où ils sont priés de rester jusqu’à leur dernier souffle.

C’est là que Takeo vit ses derniers jours en peignant des oiseaux auprès de Makoto, son ami devenu le supérieur du monastère. C’est là qu’Akio le haineux empli de vengeance et son fils secret Hisao le surprennent et le tuent, provoquant la mort de Maya en même temps qu’elle zigouille Akio à coup de griffes de chat. Hisao a désormais 16 ans, il n’a jamais vu son véritable père qu’il découvre, a été élevé à la dure et même cruellement dans la Tribu par un Akio jaloux et impitoyable, le dressant le jour à la douleur jusqu’à éventrer sous ses yeux un petit chat qu’il avait adopté et aimait bien, le violant systématiquement la nuit depuis son âge le plus tendre. Hisao ne manifeste apparemment aucun des pouvoirs propres à la Tribu mais est très habile de ses mains, jusqu’à reproduire un pistolet sur le modèle apporté par les étrangers portugais sur leurs bateaux. Il se découvre cependant, grâce à Maya, maître des fantômes et communique avec sa mère Yuki qu’Akio a forcé à se tuer juste après sa naissance. Il est l’instrument involontaire de la mort de Takeo, le dernier élément de la prophétie que Kaede ne connaissait pas.

Lorsqu’elle revient à quelque raison des semaines plus tard, l’épouse irascible Kaeda voit son domaine passé en d’autres mains, son mari et l’une de ses filles morts, et aucun bonheur futur possible pour elle. Elle veut se tuer mais la jumelle survivante, Miki, la supplie de l’aimer et elle se résoud à réparer ses torts, un peu tard mais tel est son expiation pour sa stupidité et sa folie. Ce tome 4 voit donc la fin de Takeo, les suivants devront parler de ses descendants. Nous restons dans l’aventure, épicée, exotique et haletante, avec des personnages qui gagnent à être connus même s’ils n’ont existé que sur le papier.

Lian Hearn, Le clan des Otori 4 – Le vol du héron (The Harsh Cry of the Heron), 2006, Folio 2021, 751 pages, €10.40,  e-book Kindle €9.99

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La solitude est sagesse d’être soi, dit Montaigne

Le chapitre XXXIX des Essais, livre 1, s’intitule De la solitude. Montaigne s’insurge contre l’opinion communément partagée que nous sommes nés pour les autres et non pour nous-mêmes. Il préfigure ainsi les Lumières, qui vont faire de l’individu la base de la société et non plus l’inverse. « Les états, les charges, et cette tracasserie du monde ne se recherchent plutôt pour tirer du public son profit particulier ». Tout politicien vous dira, la main sur le cœur, qu’il se dévoue à la collectivité – mais n’y trouve-t-il pas quelque satisfaction de vanité et d’orgueil ? Se faire reconnaître dans la rue, se faire écouter et avoir l’illusion de changer ainsi le cours des choses, avoir du pouvoir, ne sont-ce pas là des jouissances aussi fortes que le sexe et l’argent ? « Répondons à l’ambition que c’est elle-même qui nous donne le goût de la solitude », rétorque Montaigne.

Car côtoyer des gens de vices est dangereux pour la sagesse, « la pire part est la plus grande », constate notre philosophe. Et de citer ce « pressant exemple, Albuquerque, vice-roi en l’Inde pour le roi Emmanuel de Portugal, en un extrême péril de fortune de mer [tempête], prit sur ses épaules un jeune garçon, pour cette seule fin qu’en la société de leur fortune [partage de leur sort] son innocence lui servît de garant et de recommandation envers la faveur divine, pour le mettre à sauveté ». Le sage peut être content, seul dans la foule, dit Montaigne « mais, s’il est à choisir, il en fuir, dit-il, même la vue ». Il supportera s’il ne peut faire autrement mais évitera la contagion et la promiscuité des vices : il a déjà assez à faire avec les siens sans prendre de plus en considération ceux des autres !

Ce qui importe, pour le sage – et pour Montaigne – est de « vivre plus à loisir et à son aise ». Les affaires de la cour, celles du marché et celle de la famille, que le Périgourdin appelle joliment « la ménagerie », n’en sont pas moins importunes. Tous les instincts et toutes la passions nous suivent toujours, où que nous allions, en voyage comme au désert, dans les cloîtres comme dans les écoles de philosophie. Socrate dit que l’on s’emporte avec soi. « Notre mal nous tient en l’âme : or elle ne peut échapper à elle-même », dit Montaigne citant Horace. « Ainsi il la faut ramener et retirer en soi : c’est la vraie solitude, et qui se peut jouir au milieu des villes et des cours des rois ». C’est le quant à soi de qui pense par lui-même, le sire de soi des Normands attachés à la personne qui choisit ses allégeances, la reconnaissance de l’être unique créé par Dieu ou par le hasard naturel, l’humain désaliéné des entraves sociales et autant que possibles biologiques. « Faisons que notre contentement dépende de nous ; déprenons-nous de toutes les liaisons qui nous attachent à autrui, gagnons sur nous de pouvoir à bon escient vivre seuls et y vivre à notre aise. » Il y a une quête bouddhiste dans cette voie personnelle que Montaigne reprend au stoïcisme romain. Mesurer la vanité des choses, l’impermanence des rangs, les caprices de le fortune. S’y soustraire volontairement par le pouvoir sur soi contre les trois souffrances.

Chemin difficile, surtout lors de catastrophes. « Stilpon, étant échappé de l’embrasement de sa ville, où il avait perdu femme, enfants et chevance [biens], Démétrios Poliorcète, le voyant en une si grande ruine de sa patrie le visage non effrayé, lui demanda s’il n’avait pas eu de dommage. Il répondit que non et qu’il n’y avait, Dieu merci, rien perdu de sien. » Dur, mais blindé : c’est ainsi que l’on résiste aux forces naturelles, aux guerres, au terrorisme. Ne pas être atteint au fond de soi et recommencer à vivre et à construire. Une sagesse pour notre temps, qui a cru trop longtemps avoir échappé à la nature, aux dictatures et aux fanatiques. « Il faut avoir femme, enfants, biens, et surtout de la santé, qui peut ; mais non pas s’y attacher en manière que notre heur en dépende », explique Montaigne. En notre époque de divorces, de gestation pour autrui, d’orphelins, retrouver cette forme de renoncement est vital.

Cela ne veut pas dire indifférence aux autres ni au monde, mais « il se faut réserver une arrière-boutique toute nôtre, toute franche, en laquelle nous établissions notre vraie liberté et principale retraite et solitude. » Une amie à moi me disait jadis qu’elle était outrée d’une remarque entendue d’une de ses relations : « je ne m’ennuie jamais avec moi-même ». Elle prenait cela pour de l’orgueil, voire de l’égoïsme. C’est pourtant sagesse stoïcienne vantée par Montaigne, et il en cite Tibulle : « Dans la solitude, soyez-vous un monde à vous-même ». Puis de s’exclamer : « Notre mort ne nous faisait pas assez de peur, chargeons-nous encore de celles de nos femmes, de nos enfants et de nos gens. Nos affaires ne nous donnaient pas assez de peine, prenons encore à nous tourmenter et rompre la tête de celles de nos voisins et amis. » J’ai vu moi-même l’exemple déplorable des filles angoissées dans le RER le jour où les terroristes frères Kouachi étaient recherchés par la police après avoir tué ; elles se cramponnaient à leur smartphone pour avoir des nouvelles, sursautant au moindre bruit derrière elles, scrutant les quais aux arrêts de peur de voir surgir des démons en noir, arme à la main. Elles vivaient hors de soi, elles se faisaient un film, elles étaient possédées par leur imagination angoissée.

Il y a un temps pour tout, déclare Montaigne à la suite des Romains et des bouddhistes indiens : un temps pour apprendre, un autre pour vivre, un troisième pour se retirer et méditer. Et de citer Socrate qui « dit que les jeunes se doivent faire instruire, les hommes s’exercer à bien faire, les vieux se retirer de toute occupation civile et militaire, vivant à leur discrétion, sans obligation à nul emploi déterminé ». L’âge mûr venu, « prenons de bonne heure congé de la compagnie ; dépêtrons-nous de ces violentes prises qui nous engagent ailleurs et éloignent de nous » – ce que les politiciens, les chefs d’entreprises ou les chercheurs universitaires ont beaucoup de mal à faire, se croyant toujours indispensables aux affaires.

« La plus grande chose du monde, c’est de savoir être à soi », décrète Montaigne.

Mais il ne faut pas se retirer du monde comme un ermite si l’on ne s’y sent pas, notre sage reste toujours loin de toute radicalité vécue, morale ou politique. « Il se faut servir de ces commodités accidentelles et hors de nous, en tant quelles nous sont plaisantes, mais sans en faire notre principal fondement ; ce ne l’est pas ; ni la raison ni la nature ne le veulent ». La vertu excessive de qui jette tous ses biens, couche à la dure, se crève les yeux ou se châtre n’a rien de vertueux – avis aux écolos mystiques de notre tremps, volontiers imprécateurs d’austérité forcée, surveillée et punie. La vertu exemplaire est plutôt de se contenter de ce que l’on a et d’en être heureux. « Je ne laisse pas, en pleine jouissance, de supplier Dieu, pour ma souveraine requête, qu’il me rende content de moi-même et des biens qui naissent de moi. » Cela dépend du goût de chacun, dit Montaigne mais « ceux qui l’aiment, ils s’y doivent adonner avec modération. » Lui n’aime pas l’administration de sa « ménagerie » mais d’autres si ; lui aime les livres mais pas au point de s’en rebuter par trop d’ascèse : « ne faut point se laisser endormir par le plaisir qu’on y prend ». « Les livres sont plaisants ; mais, si de leur fréquentation nous en perdons en fin la gaieté et la santé, nos meilleurs pièces, quittons-les ». En toute activité, « il faut donner jusqu’aux dernières limites du plaisir, et garder de s’engager plus avant, où la peine commence à se mêler parmi », dit Montaigne.

Ainsi de la randonnée, activité que j’ai beaucoup pratiquée : l’âge venant, le niveau baisse, inutile de vouloir trop en faire. Moi qui ait l’âme commune, dit Montaigne, « il faut que j’aide à me soutenir par les commodités corporelles ; et, l’âge m’ayant dérobé celles qui étaient plus à ma fantaisie, j’instruis et aiguise mon appétit à celles qui restent plus sortables à cette autre saison ».

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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Mystères d’une élection

Emmanuel Macron est réélu, mais pas sans mystères. Non pas sur le scrutin, la victoire ne fait aucun doute et aucune fraude n’est avérée, pas même russe comme il y a cinq ans. Mais des questions sur les attitudes des uns et des autres : celle de Vladimir Poutine, sibylline ; celle des votants d’Outremer, antinomique avec ce qu’ils sont ; celle sur la nouvelle façon de gouverner encore plus « écologique ».

Poutine

« Je vous souhaite sincèrement du succès dans votre action publique, ainsi qu’une bonne santé », tel était le message du président russe au président français. Simple formule de politesse liée au protocole ? à la Pâques orthodoxe que l’ethno-nationaliste converti à la tradition (après son éducation athée au KGB) remet au goût du jour ? Menace implicite de thallium ou de polonium si la France – rare puissance nucléaire de l’OTAN – s’ingère un peu plus dans les affaires « intérieures » de l’agression d’un pays extérieur comme l’Ukraine ? « Empêcher » le président détenteur des codes nucléaires pourrait être un acte stratégique en cas de menace de conflit nucléaire tel que Lavrov, le ministre des Affaires étrangères russe, a encore récemment menacé. Ou Poutine, obsédé par lui-même, parle-t-il de sa propre santé, peut-être pas si « bonne » que cela ? Mystère.

Votants d’Outremer

Je suis sidéré que les citoyens d’Outremer aient choisi massivement Marine Le Pen (et son programme national étatiste) plutôt que le libéral Emmanuel Macron au second tour. 69,60% des suffrages en Guadeloupe, 60,87% en Martinique, 60,70% en Guyane, 55,42% à Saint-Martin Saint-Barthélemy, 59,57% à la Réunion, 59,1% à Mayotte : comment des « basanés » et autres « métis » (selon la nomenclature en usage à l’extrême-droite) peuvent-ils donner leurs voix à la représentante blonde de la blanchitude mâle autoritaire, soucieuse de pureté ethnique et de répression des allogènes ? Est-ce naïveté de « citoyen » assuré d’être Français ? Mais l’histoire nous apprend que la citoyenneté peut être remise en cause : celle des Juifs sous Pétain, le décret Crémieux abrogé par exemple ; la promesse Le Pen d’expulser tous les binationaux convaincus de délinquance ou de chômage de plus d’un an. La philosophie même de son programme : « Supprimer le droit du sol et limiter l’accès à la nationalité à la seule naturalisation sur des critères de mérite et d’assimilation. » Sans parler de ce qu’elle ferait, une fois au pouvoir… Le programme social de Le Pen est surtout un programme de souveraineté réaffirmée de type colonial sur l’Outremer avec priorité aux frontières, à l’immigration, à la défense maritime. Il y a de l’ignorance historique et politique, du ressentiment à courte vue et, disons-le, une certaine « bêtise » à choisir le pire pour soi (« l’esclave » qui vote pour « le maître »…) au prétexte que l’on « déteste » la soi-disant « dictature » libérale (oxymore) et sanitaire (combien de morts aux Antilles par refus de se faire vacciner) d’Emmanuel Macron ? Même si l’Outremer a plutôt voté Mélenchon au premier tour, ce qui était cohérent, voter fasciste au second tour est un mystère.

Nouvelle façon de gouverner

Le président l’a dit, il ne gouvernera plus comme ces cinq dernières années mais avec « une méthode refondée ». Quelle pourrait être cette fameuse méthode, sachant que nul ne change véritablement, même s’il sait s’adapter ? Ce pourrait être le choix de l’orientation politique : l’écologie unit la droite et la gauche, les jeunes et les actifs, dans une synthèse « et de droite et de gauche », dépassement qui reste la marque de fabrique Macron. Elle permettrait la réindustrialisation d’en haut (les centrales nucléaires, la transition automobile, etc.) comme les mesures sociales d’en bas (la rénovation énergétique des logements créatrice d’emplois de proximité dans les territoires « oubliés » et de demande de formation professionnelle pour les jeunes exclus du système méritocratique scolaire, une agriculture plus bio et moins énergivore). Ce pourquoi il pourrait surprendre, le nouveau président : nommer une femme Premier ministre plutôt qu’un homme, peut-être une femme de gauche (ce pourquoi Ségolène Royal frétille et dit qu’elle ne dirait pas non). Mais attendons les Législatives, le successeur de Castex ne sera que de transition : en régime parlementaire comme le nôtre (il le reste, malgré la présidentialisation accentuée par la réforme mal pensée Chirin-Jospac), le Premier ministre n’est pas seulement issu de la volonté présidentielle, il doit aussi représenter une majorité à l’Assemblée nationale. Mystère donc.

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Donna Leon, Brunetti entre les lignes

Une intrigue banale, le vol de livres et de gravures dans les bibliothèques, mais une plongée dans le cœur spirituel de Venise, ville-monde, centre de culture occidentale, diffusant le savoir depuis la Renaissance par ses presses à imprimer. La dégradation et le vol par cupidité, la manie compulsive de collectionner, le désir d’avoir pour soi tout seul un chef d’œuvre, montrent toute la décadence de la civilisation contemporaine obnubilée par les images et qui ne lit plus. Alors que les livres fixaient la pensée et permettaient de se faire un jugement par soi-même dans le silence des pages, la culture des flux agite les esprits et manipule les bas instincts des faibles. Lorsqu’on ne considère plus l’imprimé que comme objet marchand, la civilisation se perd, se dissolvant dans la monnaie. Et pour quoi faire ? S’acheter des pompes de luxe, des vestes chics, des chemises sur mesure ?

Sacrifier le temps à l’immédiat est bien le signe d’une dégradation humaine. En témoignent encore les paquebots de dix étages longeant les fragiles canaux de Venise, pour amuser les touristes. Donna Leon, vieillissante, est de plus en plus pessimiste sur l’humanité, notamment sur l’Occident. Venise en est pour elle le symptôme, les petits arrangements entre amis et relations sociales compensant la perte de l’Etat et de son contrôle, encourageant tous les vices.

Une bibliothécaire d’un lieu confidentiel mais très vénitien, la Merula, téléphone à la questure pour signaler un vol de livres antiques d’une valeur inestimable. Brunetti enquête. Le gardien n’a rien vu mais signale deux lecteurs assidus, un chercheur américain d’une université du Kansas et un ancien prêtre défroqué surnommé Tertullien parce qu’il vient lire tous les jours des écrits des Pères de l’Eglise en latin (le vrai Tertullien, berbère chrétien, n’a jamais été honoré de cette distinction de Père car il a été décrété un brin hérétique, soutenant une position que l’Eglise officielle n’a pas suivie).

La dottoressa (doctoresse en bon français et pas docteureueu) qui dirige la bibliothèque est effarée car elle n’a rien vu, parce que les puces de sécurité ne sont pas conformes au portique commandé en même temps et que tout traîne comme d’habitude en Italie bureaucratique et corrompue. Elle craint aussi que la généreuse donatrice, la comtesse Morosini-Albani, cesse son soutien de mécène, elle qui, d’origine sicilienne (mais quand même princesse), cherche à s’intégrer dans la bonne société très fermée des Vénitiens de souche.

Une enquête est un processus lent qui consiste à poser sans cesse de nouvelles questions et d’interroger plusieurs fois les mêmes protagonistes pour tenter d’avancer dans la compréhension des faits. Donna Leon délaie un peu trop cette sauce cette fois-ci pour assurer ses trois cents pages, au détriment de l’action. La psychologie des personnages est peut-être mieux abordée, encore faut-il qu’ils vaillent le coup. Or les voleurs et ceux qui laissent faire n’ont qu’une personnalité banale, lassés de tout et ratant leur vie, le sachant et ne faisant rien pour que cela change.

Non, le prêtre n’a pas été défroqué pour avoir manipulé certains organes de jeunes garçons à qui il enseignait le grec ancien, mais pour avoir dénoncé deux autres prêtres qui le faisaient – dont son directeur. Bénéficiant de protections dans la société, ce dernier a vu étouffée son affaire mais Tertullien a été licencié ; il subsiste désormais d’une pension mensuelle de 649 € mais reste logé dans l’appartement de ses parents, ce qui lui économise le loyer. Amer de ne plus avoir la foi, aigri de n’avoir pas vu ses ambitions dans l’Eglise se réaliser, déçu de constater que progressivement le latin et le grec n’intéressent plus les jeunes, il se réfugie dans les livres. Les plus anciens possibles, et en langue originale.

Pour fournir un peu plus son propos, Donna Leon se prête à citer en latin le vrai Tertullien lui-même p.194 : nihil non ratione tractari intelligique voluit (Text is CCL I, p.321. T « Il n’y a rien que Dieu veuille laisser incompris et non soumis à la raison ». L’idée est que la raison étant une propriété de Dieu puisque rien n’existe que par Lui, tout est prévu et arrangé par la raison, seule façon de comprendre sa Création. L’époque contemporaine justifie ainsi les mathématiques comme raison dans l’univers. Brunetti va s’employer à saisir par la raison, reléguant les instincts de lucre et la passion pour la collection ou le vol au second plan. Surtout que le Tertullien actuel est retrouvé mort à son domicile, frappé à coup de grosses bottes et cogné contre le mur.

Qui l’a fait ? Le faux chercheur américain, vrai voleur international dont la copie du faux passeport et l’attestation fausse d’université n’ont fait l’objet d’aucune vérification de la part de la bibliothécaire ? Un complice qui monnayait les livres auprès des collectionneurs ? Une histoire sentimentale avec une assistante un peu mûre de marquis fortuné dont l’ex-petit ami était un truand brutal ?

Vous saurez tout à la fin et ce n’est pas bien optimiste.

Donna Leon, Brunetti entre les lignes (By its Cover), 2014, Points policier 2017, 301 pages, €7.70 e-book Kindle €7.99

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Victoire  de la modernité sur le repli

C’est donc Emmanuel Jean-Michel Frédéric Macron dit Manu, né en 1977, qui l’emporte face à Marion Anne Perrine Le Pen dite Marine, née en 1968 – qui n’aime pas son année de naissance. Mais le président sortant ne l’emporte plus qu’avec 58,55% des voix contre 66.1% en 2017 contre la même, avec 28% contre 25.4% d’abstention. Avec parfois des bulletins nuls originaux…

J’ai regardé le débat du second tour entre les deux candidats le mercredi 20 avril. Un débat sans grand intérêt, un stage de rattrapage pour qui n’a lu aucun des deux programmes. Je juge plus sur la personnalité et la direction générale que sur le détail précis des « mesures » promises et pas toujours financées ni constitutionnellement possibles. Le président sortant a dominé le débat sans conteste, plus précis, plus pédagogique, plus sensé que sa rivale. Comme d’habitude, elle est trop légère, floue sur le financement, persuadée que « le peuple est souverain » donc que « tout est possible », sans réfléchir au fait que nous sommes dans un Etat de droit et qu’il y a des procédures à respecter, sans parler du Préambule de la Constitution. Rappeler les vérités, qui ne sont jamais bonnes à dire à ceux qui rêvent, fait taxer « d’arrogance ». Le populo envieux de l’intelligence et de la réussite scolaire, qu’il n’a pas été capable de suivre, préfère volontiers l’amoureuse des chats. C’est oublier que les chats, comme les enfants, sont mignons mais aussi cruels et sans morale ; ils sont routiniers et conservateurs, haïssant tout étranger survenant dans la maison. On voit bien que la candidate Le Pen se moque du droit et des procédures, qu’elle a fait sa chattemite pour mieux sortir les griffes une fois au pouvoir. Son but affiché pour qui sait lire entre les lignes est d’orbaniser la vie politique et les institutions, comme son congénère l’a fait en Hongrie.

Pour cela, violer le Parlement, tester l’Europe, plébisciter le principal par référendum en démocratie directe à la Mussolini – son idéologie le réclame. Elle a été moins agressive et moins nulle mais pas moins insuffisante. Même si Macron a été parfois condescendant, il est manifestement plus intelligent et surtout travaille plus ses dossiers que l’ancienne fêtarde qui n’a exercé que deux années comme avocate. Le talent, la vitesse de la pensée, la capacité de mémoire et de synthèse, n’est-ce pas ce qu’on demande à un président ? Naviguer à vue sous prétexte que « je veux » (en feignant que le Peuple veuille), n’est pas réaliste, même si c’est démagogique.

Le président sortant, réélu pour son second mandat, a un bilan plutôt bon par rapport à ses prédécesseurs. Sauf sur la dette à 112,9 % du PIB fin 2021, mais Covid oblige ; aurait-il fallu laisser se débrouiller toutes les entreprises et tous les salariés sans rien faire, comme dans les années 30 ? Les fascistes le rêvaient, puisque cela a permis alors de porter des autoritaires étatistes au pouvoir, Mussolini, Hitler, Horthy, Franco, Salazar. Mais nous sommes en démocratie libérale, pas en régime parlementaire à l’ancienne.

Emmanuel Macron a assuré + 6,0 % de pouvoir d’achat et de fortes créations d’emplois malgré une croissance deux fois plus faible que celle du quinquennat Chirac – pourtant si « populaire » ! Pour le présent, pas analysé par Le Pen, l’Europe et la France sont confrontés à trois chocs : un choc de confiance lié à l’incertitude géopolitique et énergétique croissante, un choc de demande par la hausse des prix sur le pouvoir d’achat des ménages et les coûts des entreprises, un choc d’offre lié au bouleversement des chaînes de valeurs du à la pandémie comme à la guerre et aux sanctions, conduisant à des interruptions de production et à une inflation par rareté. Le baril de pétrole s’envole et l’euro baisse – à cause de l’agressivité russe d’origine soviétique ; les transports et les billets d’avion vont prendre encore 10 à 20 % dans les mois qui viennent ; même le train devrait augmenter au-delà du plafonnement du prix de l’électricité jusqu’à l’été. Ce n’est pas « l’immigration » ni « la sécurité » qui résoudront ces problèmes comme par magie.

Le combat électoral a affronté deux France, celle des petits – volontiers frileuse, nationaliste, égoïste, pleine de ressentiment, adepte des yakas expéditifs et de la théorie du Complot – et celle des éduqués qui veulent poursuivre le progrès, adhèrent à la modernité du monde, ouverte et moins pessimiste, croient aux réformes progressives et à la négociation avec les autres. En gros la Contre-Révolution ou la Révolution, Joseph de Maistre ou Nicolas de Condorcet, le corps politique primant l’individu ou les droits de l’Homme, les anti-Lumières (comme en Russie) ou les Lumières. On sait, dans l’histoire, comment les élections d’un jour permettent parfois d’éviter les élections futures en bâillonnant la presse, muselant l’opposition, emprisonnant les dissidents, faisant disparaitre les rivaux trop populaires. Hitler élu une fois, resté au pouvoir jusqu’à sa mort ; Poutine pareil ; Orban le suit ; Marine le veut. Heureusement, pour les cinq prochaines années, le peuple de France ne l’a pas voulu. Un répit bienvenu avant les grandes tragédies, peut-être…

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Tootsie de Sydney Pollack

La grande question post-68 a été d’interroger le masculin et le féminin, genres portés au paroxysme par la morale puritaine bourgeoise du XIXe siècle. La figure du mâle guerrier dominant est une construction sociale outrée de la morphologie masculine ; la figure de la femelle maternelle effacée et craintive en est son pendant social. La réaction d’aujourd’hui cherche à revenir à ces tropismes. Dustin Hoffman est un caméléon qui sait jouer tous les rôles. Sa mère le surnommait Tootsie, peut-être issu de tootsy qui signifie petons, pour dire sa mignonne petitesse. Il n’était pas ce garçon impérieux, calme et droit qu’aurait voulu la norme.

Après les dix premières minutes intello chiantes où l’acteur expose sa façon d’exercer son art auprès de ses groupies des trois sexes, avec en filigrane Samuel Beckett et son idée que l’acteur est moins que le langage qu’il porte, le film commence enfin avec la véritable histoire : celle d’un acteur qui sait se convertir en ses personnages. Michael Dorsey le comédien de théâtre, Dorothy Michaels la comédienne de feuilleton télévisé (tous deux Dustin Hoffman). Son agent (Sydney Pollack lui-même) ne peut plus grand chose pour lui trouver des cachets car il a la réputation d’être un emmerdeur, critiquant sans cesse la vraisemblance des scènes qu’on lui fait jouer. Comme ce mourant qui devrait « traverser la scène pour que tous les spectateurs puissent le voir ». Il y a de l’ironie dans ce film, qui n’épargne ni les auteurs ni les metteurs en scène0. qui se prennent cependant tous pour des « créateurs ».

Son amie du moment Sandy (Teri Garr), doit auditionner pour une œuvre soupe de la télé (soap opera) sur l’hôpital. Elle devrait jouer une administratrice en butte au machisme des docteurs et aux récriminations des infirmières harcelées. Sandy est terrorisée, elle a peur d’échouer, Michael l’accompagne pour la motiver. Il voit très bien le rôle et exige que Sandy se mette dans la peau d’une femme en colère qui se révolte contre la domination mâle trop admise, surtout dans le milieu hospitalier. Mais Sandy n’auditionne même pas ; elle est rejetée sur sa simple apparence, « pas assez baraquée » pour le rôle. Outré, Michael se déguise en femme et passe l’audition, forçant la porte selon les bonnes règles du marketing américain.

Devenu self-made woman il s’impose, sa façon « différente » d’être et de jouer le pose comme une femme qui compte. Pour lui, il suffit d’oser. Ce tropisme très yankee en fait un pionnier du féminisme en actes. Son personnage de Dorothy a du succès et subjugue les hommes comme les femmes. Trop . Il devient vite dépassé par son rôle car il est impliqué doublement : en tant que Michael, en tant que Dorothy.

Comme garçon Michael, il s’éloigne de Sandy qui ne le comprend plus parce qu’il l’évite parfois à cause de sa double vie et qu’elle finit par le croire homo. Il vit en effet en coloc avec son ami Jeff (Bill Murray) qui est au courant de son rôle dans le feuilleton télé mais pas elle.

En tant que fille Dorothy, il est tombé amoureux de Julie (Jessica Lange) qui joue l’infirmière dans la soupe hospitalière et qui n’est pas insensible à son amitié ; mais elle le croit lesbienne lorsqu’un soir, pris par ses émotions, il veut l’embrasser. Pour ne rien arranger, le père de Julie, qui les invite dans son ranch très vintage, les fait coucher dans la même chambre et le même lit comme des gamines de dix ans, puis tombe amoureux de Dorothy, la vieille fille un peu coincée mais qui a le regard attendri pour la fille de 14 mois de Julie, jamais mariée et déjà séparée. Il lui offre même une bague de fiançailles avec un gros diamant.

Comment se sortir de cette ambiguïté ? Michael veut vivre sa vie d’homme, tout en montrant comme acteur qu’il peut jouer aussi une femme. Sa part féminine, qui remonte alors, le rend probablement meilleur homme. Il est moins dans la caricature offerte par ses compagnons de tournage : Ron le metteur en scène (Dabney Coleman), John le docteur macho (George Gaynes). Il se montre plus attentif en écoutant ses partenaires, plus sensible en empathie à leurs questions, moins prédateur en ne prétendant pas les embrasser puis les culbuter sur l’instant. Il avoue à Sandy qu’il est amoureux d’une autre ; il avoue à Julie qu’il n’est pas celle qu’elle croit et qu’il est « normal » qu’il veuille l’embrasser – la norme hétéro d’époque.

Car le film n’a rien d’un militantisme pour changer les genres, ni pour les abolir. Il tient la ligne de crête entre la part féminine du mâle et la part masculine de la femelle, que chacun a en soi et qu’il peut révéler sans déchoir. Aux femmes de s’affirmer comme le fait Dorothy dans le feuilleton (ce qui lui vaut des succès d’audience comme l’admiration de ses compagnes et compagnons) ; aux hommes de prêter une plus grande attention aux femmes pour ce qu’elles peuvent apporter de talent et d’intuition différente.

Ne sachant comment se dépêtrer d’un contrat qui le lie à la chaîne pour encore des années, Michael profite d’un incident de tournage – une bobine gâchée, à tourner impromptu en direct – pour se révéler tel qu’en lui-même : une Dorothy qui est en fait un homme, venu travailler à l’hôpital pour venger sa sœur disparue. Il se dépouille de sa perruque, de ses faux cils, de son maquillage, et apparaît en Michael devant les spectateurs ébahis et les techniciens sidérés. Il a en effet changé le scénario. Julie le frappe (elle est moins chochotte grâce à lui), Sandy fait une crise de nerf (indécrottable femelle restée dans son rôle social assigné d’hystérique), le père amoureux se pose des questions sur son attirance pour lui en tant qu’elle.

Tout espoir n’est pas perdu car les dernières scènes amorcent la résilience, d’abord avec le père autour d’une bière au bar western près du ranch, ensuite avec Julie sur un trottoir de New York. A voir ou revoir pour ce message implicite que ni les hommes ni les femmes ne sont assignés aux rôles sociaux obligatoires de leur temps. Être soi est bien plus important que d’être conforme.

DVD Tootsie, Sydney Pollack, 1982, avec Dustin Hoffman, Jessica Lange, Teri Garr, Charles Durning, Bill Murray, Sidney Pollack, Carlotta films 2020, 1h52, €10,08 blu-ray €8,69

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Roberto Garcia Saez, Un éléphant dans une chaussette

Utiliser les fonds de l’ONU pour une politique de santé dans les pays du tiers monde est aussi laborieux que de faire entrer un éléphant dans une chaussette. Le titre est ici bien choisi parce que le roman, un tantinet policier, évoque les tribulations d’une société de conseil embauchée par le programme mondial au Congo pour traiter le sida, le paludisme et autres choses encore. La société est efficace, remerciée pour son bon travail, mais hors procédures le plus souvent. Car la bureaucratie onusienne n’a rien à envier à la bureaucratie américaine – dont elle est dérivée. Il faut tout documenter, tout justifier, se barder d’autorisations après appels d’offre dûment effectués. La fameuse « transparence », si démocratique en théorie, est en termes d’efficacité redoutablement contreproductive. ONU signifie Ô nu, ce qui veut dire se mettre à poil devant les technocrates en pompes Gucci bien cirées des couloirs climatisés du siège de New York, alors que les besoins sur le terrain, dans la touffeur tropicale, la crasse et la poussière, sont incommensurables.

L’auteur s’est spécialisé dans le conseil aux politiques de santé, parfois fonctionnaire sur contrat de quelques années, parfois consultant. Il a œuvré à l’ONU, à l’OMS, au Fonds mondial, à l’Union européenne ; il est allé en Afrique, en Asie, à Genève. Il connaît bien ce milieu d’humanitaires de haut vol, passant leur temps dans les avions entre deux réunions, se sentant investis d’une mission de la plus haute Importance, au-dessus de tout pouvoir au nom du soin.

Si Patrick, son personnage de chef de projet sanitaire pour l’ONU officie en Afrique, qu’il aime bien, il se repose en Thaïlande, paradis de tous les plaisirs. Sa femme Isabella oscille entre Bangkok où ils viennent d’acheter un appartement, à Londres où elle poursuit une formation médicale spécialisée à l’international, et l’Espagne où elle a sa famille. Le traqueur de malversations est Paul, policier anglais parvenu à force de cours du soir et de persévérance au poste de représentant britannique au nouveau service des fraudes à l’humanitaire, une sorte de Tracfin onusien. Pétri de bonnes intentions presbytériennes contre la corruption, Paul ne voit pas plus loin que le rendement exigé de lui par les instances ; il ne voit pas que tout dollar claqué hors des clous bloque la machine de l’aide médicale et que les gens sur le terrain en claquent.

Un roman bien écrit, découpé en chapitres courts traitant chacun d’un sujet qui fait avancer l’histoire, avec des personnages bien typés, des parodies de jargon technocratique international en regard de la réalité du terrain, et des échappées sexuelles de tous genres en guise de récréations. Se lit avec plaisir.

Un éléphant dans une chaussette est suivi par Dee Dee Paradize, l’acte 2 du même théâtre, paru aux mêmes éditions et dont je rendrai compte bientôt.

Roberto Garcia Saez, Un éléphant dans une chaussette, 2021, éditions Atramenta Finlande, 232 pages, €22.00 e-book Kindle €9,99

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Elizabeth Peters, Un crocodile sur un banc de sable

Le premier opus de la série des aventures d’Amelia Peabody, ci-devant vieille fille anglaise de 31 ans ayant hérité d’une fortune de son père, et qui trouve en quelques mois – dans cet ordre – une belle-sœur, un beau-frère, enfin un mari et même un enfant. Tout cela parce qu’elle se décide enfin à bouger, papa une fois enterré, au lieu de rester tranquillement dans sa chambre. Comme quoi la vie est bien faite : qui ne tente rien n’a rien et seul celui qui ne fait rien ne commet jamais d’erreur.

En 1880, les femmes étaient moins que rien dans la société chrétienne, aristocratique et bourgeoise de l’empire britannique, surtout sous la reine Victoria, 1m52 de haut mais d’une superbe rare et d’une pruderie sexuelle restée célèbre, même si elle a eu neuf enfants. Elle régna de 1837 à sa mort, en 1901 seulement et a légué une hémophilie à son arrière-petit-fils Alexis Romanov, assassiné par les bolcheviques ancêtres de Poutine. Peabody s’affirme en prenant des décisions et fonçant comme un homme, ce pourquoi elle détonne. Ce pourquoi aussi elle séduit le grand et fort Radcliffe, ours pratique féru d’égyptologie, qui n’a que faire des pimbêches et pétasses. Son jeune frère Walter, en revanche, fin et racé comme l’Endymion des tableaux selon la narratrice Peabody, était tout à fait à même de charmer dans les règles de l’amour romantique la belle héritière déshéritée Evelyn qui, séduite par un Italien puis laissée pour compte une fois l’argent évaporé, s’est retrouvée un beau jour à défaillir au milieu des ruines de Rome, sous les yeux d’une Peabody en train de siroter son thé.

Il n’en faut pas plus pour qu’elle la prenne sous son aile, lui assure un gîte et le couvert, la rhabille et l’emmène comme dame de compagnie jusqu’en Égypte où elle poursuit son voyage. Ce n’est qu’à la page 48, au musée du Caire, qu’elle rencontre Radcliffe et son frère, puis vogue sur sa dahabieh louée avec Evelyn jusqu’à El-Amarna où les deux frères ont obtenu du conservateur du musée du Caire Maspero une concession de fouilles. L’ouverture est un peu longue mais la suite accélère et prend enfin son rythme de croisière. L’intrigue développe d’étranges événements, ponctués de bisbilles personnelles. Vont se produire la découverte d’un pavement décoré sous les ruines de la cité d’Akhenaton, dont Evelyn fait le relevé, la survenue d’une momie vociférante qui semble ne s’en prendre qu’à Evelyn à l’exception de tous les autres, et la fuite superstitieuse de tous les ouvriers égyptiens, pourtant désireux de gagner de l’argent tant leurs enfants vivent nus dans des villages de terre et de roseaux, parmi les immondices.

La scène est cocasse. Délaissant leur dahabieh confortable et leur cuisinier hors pair, les deux femmes – ou plutôt Evelyn traînée par Peabody – vont s’installer sur le chantier avec les hommes pour les soigner, les aider, et participer aux fouilles. Non sans heurts, mais non sans humour. Evelyn ne peut que tomber amoureuse du beau Walter, et c’est réciproque, jusqu’à ce que son cousin Lucas, qui n’était pas héritier du grand-père jusqu’à la fuite (organisée?) d’Evelyn, vienne la rejoindre pour lui proposer un mariage. Est-il amoureux ? Gentleman ? Perfide ? Peabody va passer par toutes les couleurs de l’arc-en-ciel à son sujet. Les femmes ont élu domicile dans une tombe sur le site, ce qui donne des phrases cocasses et incongrues comme « quand je sortis de ma tombe… », « Radcliffe émergea en trombe de sa tombe » et autres joyeusetés. Outre le pavement, une momie hellénistique (donc nettement plus récente qu’Akhenaton) est découverte dans une tombe royale par des villageois et Radcliffe la débande pour trouver les amulettes. Mais ne voilà-t-il pas qu’elle se réveille en pleine nuit et vocifère des malédictions avant de s’enfuir à toutes jambes ?

L’archéologie se mêle aux histoires intimes et aux escroqueries pour tisser un beau roman d’aventures exotiques dans la lignée d’Henry Rider Haggard – né en 1856 et qui commence ses romans dès 1885, époque de notre héroïne. Dédié à son fils Peter, ce premier roman de la saga Peabody par Elizabeth Peters vaut la lecture et prépare tous les suivants. Vous êtes déjà emporté à la 49ème pages.

Elizabeth Peters, Un crocodile sur un banc de sable (Crocodile on the Sandbank), 1975, Livre de poche 2007, 314 pages, occasion €1,35

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Comme nous pleurons et rions d’une même chose, dit Montaigne

Le chapitre XXXVIII de ses Essais livre 1 montre combien notre attitude peut être étrange car en même temps contradictoire : pleurer et rire d’une même chose ; en être triste et en même temps ravi ; heureux et malheureux. Car toute chose a ses deux faces et les enfants le savent « qui vont tout naïvement après la nature », dit Montaigne. Et de citer Antigonos devant la tête du roi Pyrrhus son ennemi, César devant celle de Pompée, le duc de Lorraine devant la mort de Charles le Téméraire, le comte de Montfort vainqueur de Charles de Blois.

C’est que nous avons un premier mouvement, aussitôt suivi d’un recul. « Quand je tance avec mon valet, je tance du meilleur cœur que j’aie, ce sont vraies et non feintes imprécations ; mais cette fumée passée, qu’il ait besoin de moi, je lui bien ferai volontiers ». C’est le Système 1 et le Système 2 de Kahneman, l’action réflexe suivie de la réflexion sur l’action, mais pas seulement : c’est aussi que l’on change d’avis selon l’angle que l’on prend. Montaigne prend avec humour son propre exemple : « il n’est jour auquel on ne m’entende gronder en moi-même et contre moi : bren du fat ! (merde pour le con! dirait-on aujourd’hui). Et pourtant, n’entends pas que ce soit ma définition. » On peut se morigéner sans faire essence de ce dont on se traite. Être bête arrive, ce n’est pas être bête tout le temps ni par construction. « Qui, pour me voir une mine tantôt froide, tantôt amoureuse envers ma femme, estime que l’une ou l’autre soit feinte, il est un sot ». C’est que les deux sont vraies – mais pas en même temps, ni pour le même objet.

« Il n’y a rien de changé, mais notre âme regarde la chose d’un autre œil, et se la représente par un autre visage », dit Montaigne, « car chaque chose a plusieurs biais et plusieurs aspect », observe-t-il sagement. Il n’y a que les sots – et les fanatiques – qui ne voient le monde que d’une seule couleur ; les autres relativisent. Le sages pensent comme Montaigne : ils balancent avant de se fixer… provisoirement.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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Mary Higgins Clark, La maison du clair de lune

Vous devenez le clair de lune, dit le titre américain. Il se réfère aux vieux et vieilles de la maison de retraite de luxe Latham Manor de Rhodes-Island, asile pour richissimes en fin de vie. Il faut dire que « l’achat » d’un appartement est à fond perdu, à vie certes, mais la vie passé 80 ans n’est guère longue, surtout si la rentabilité l’exige : 200 000 $ le studio quand même, le double pour une suite où vous pouvez apporter vos meubles – plus 200 à 400 $ par mois de loyers ! Avec vingt-cinq ans de plus depuis la publication du roman, les prix sont à ajuster à la hausse… Nous sommes loin de nos Ehpad, certes moins aimables mais nettement plus abordables !

La jeune Maggie, orpheline de mère très tôt, s’était trouvé une mère de substitution avec le remariage de son père avec Nuala, au prénom irlandais. Las ! le bonhomme est infernal et le divorce prononcé cinq ans plus tard. Exit Nuala que Maggie aimait bien, et tout de suite la pension jusqu’à sa majorité. Pas vraiment aimée la Maggie… Elle est devenue photographe de mode connue et appréciée. Il se trouve qu’une connaissance riche de son âge, Liam, la convie à l’accompagner en plastron à un cocktail mondain de New York. Il retrouve là sa famille, notamment son cousin Earl, héritier de l’entreprise de pompes funèbres de ses père et grand-père, et qui l’a vendue pour faire de l’enseignement en anthropologie et organiser un musée sur la mort. Cercueil, corbillard, cimetière, Earl est passionné par les rites funéraires et un brin inquiétant.

Mais c’est à ce cocktail que Maggie retrouve par hasard Nuala, mariée à l’oncle des cousins, Tom, qui vient de mourir. Elle habite une vieille villa fin de siècle XIX à Newport, station balnéaire chic de la côte est. Une villa qu’elle songe à vendre car trop grande pour elle seule et nécessitant pas mal de travaux. Elle voudrait se ranger dans la maison de retraite dorée où une place lui est d’ores et déjà réservée car une résidente vient de mourir. L’ex belle-mère et la jeune Maggie sont heureuses de se retrouver et la vieille dame invite sa pupille à venir passer une semaine à Newport.

C’est là que Maggie se rend compte que la mort frappe souvent dans la ville. Certes, la moyenne d’âge est élevée mais la maison de retraite connait des taux de décès indécents. Tous de causes naturelles, mais le médecin de l’établissement est âgé et cacochyme et le directeur renvoyé d’un précédent poste ; une nouvelle légiste ne va-t-elle pas se trouver intriguée comme Maggie de tous ces morts dont elle lit les nécrologies dans les chroniques locales ? D’autant que Nuala est assassinée juste avant que Maggie n’arrive ; elle avait changé in extremis son testament, la rendant légataire universelle, et bien sûr renoncé à vendre la villa et à se loger à la maison de retraite. Y aurait-il un rapport ?

C’est en déambulant dans le cimetière avec une amie de sa belle-mère qui distribue des fleurs sur les tombes de ses copines de retraite toutes décédées, que Maggie aperçoit des cloches reliées à un tube sortant de terre. Earl l’anthropologue mortuaire a fait une conférence à ce sujet auprès des vieilles de la maison, au point que l’une d’elle s’est trouvée mal. Les riches victoriens, craignant d’être enterrés vivants, exigeaient qu’on leur attache au doigt un cordon relié à une cloche sortant du sol par un tube depuis le cercueil, afin qu’ils puissent appeler à l’aide s’ils se réveillaient… Un gardien était payé durant une semaine entière pour veiller dans le cimetière à écouter si une cloche sonnait et déterrer daredare le paniqué enfermé six pieds sous terre.

Dès le premier chapitre, Mary Higgings Clark nous plonge dans le bain de l’horreur avec Maggie vivante dans un tel cercueil. Pourquoi est-elle arrivée là ? Qu’a-t-elle découvert qui lui vaut ce traitement ? Qui l’a ainsi emprisonnée ? Au nom de quel intérêt ?

Vous saurez tout en temps voulu, souvent égaré sur de fausses pistes car tout le monde qui gravite autour de Maggie et de feue Nuala peut éventuellement avoir un mobile. Maggie fera la connaissance plus intime de Neil, un fils à papa de parents aimants qui a repris la profession de son père dans le conseil financier. Liam, qui s’intéresse à elle sans vraiment lui prouver, est plutôt dans « les affaires », pour la plupart immobilières. Les années 1990 étaient propices à la bourse et à l’immobilier et l’investissement dans les résidences retraite était en plein essor. Avec la tentation de frauder pour s’enrichir plus vite, comme les grands-pères début de siècle avaient fait leur fortune.

Un très bon cru Clark, bien découpé, aux personnages munis d’une véritable personnalité sans caricature.

Mary Higgins Clark, La maison du clair de lune (Moonlight Becomes You), 1996, Livre de poche 1998, 381 pages, €7.90 e-book Kindle €7.99

DVD Mary Higgins Clark : La Maison au clair de lune / Dors ma jolie / Ce que vivent les roses – Coffret 3 DVD, Warner Vision France, €10,76

Les romans policiers de Mary Higgings Clark déjà chroniqués sur ce blog

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Patricia Cornwell, L’instinct du mal

L’experte en sciences légales de Virginie Kay Scarpetta est désormais aussi conseillère auprès du médecin-chef de l’institut médico-légal de New York de façon bénévole. Nous sommes en 2009 et la crise financière de 2008 vient de passer, précipitant l’économie dans la déroute et les gens dans le désespoir. Une jeune fille, Toni, est retrouvée morte dans un parc ; elle a été assassinée. Dottie, une folle dont s’occupe le mari de Scarpetta, Benton Wesley, lui envoie une carte de vœux vocale inquiétante. La fille d’un milliardaire de la finance a disparu. Ces trois affaires sont liées mais le lecteur ne le sait pas encore.

Contrairement à ses premiers romans, Patricia Cornwell stresse de plus en plus ses personnages, leur faisant faire des dizaines de choses à la fois et de nombreuses erreurs. Comme si ce qui arrivait au pays tout entier arrivait à chacun dans son propre métier. La médecine légale tient peu de place dans ce roman, plutôt centré sur les recherches informatiques de Lucy, la nièce adulte qui a fait fortune dans l’informatique avant d’en perdre les trois quarts dans la débâcle séculaire 2008.

L’action naît lorsque Scarpetta, invitée sur CNN par une productrice vieillissante qui cherche avant tout le scoop, a son téléphone BlackBerry volé alors qu’elle avait ôté par agacement son mot de passe. Elle reçoit un paquet suspect à son l’immeuble après l’appel d’une téléspectatrice qui s’avérera être la fameuse Dottie, la folle de Benton Wesley. Tout est lié et Lucy revient en hélicoptère d’un week-end de tempête passé en amoureuse avec son amie la procureur Jamie Berger juste à temps pour investiguer. Le grand flic Marino est aussi de la partie et toute cette fine équipe va tenter de débrouiller les écheveaux enchevêtrés des liens entre les disparitions et morts suspectes des diverses enquêtes en cours.

Wesley est limité par son statut de psychiatre légal qui ne l’autorise plus à faire des enquêtes comme lorsqu’il était au FBI. C’est donc Marino qui prend le relais, mais il le déteste depuis que Marino sous emprise de drogues et d’alcool a voulu violer Scarpetta dans un volume précédent. Lucy est toujours aussi butée et secrète tandis que son amie s’éloigne progressivement d’elle à cause de tout ce qu’elle ne lui dit pas.

Le lecteur ne s’étonnera pas de retrouver l’ennemi juré de Wesley et Scarpetta, le fameux Chardonne, anormal psychopathe venu de France qui a repris les affaires mafieuses de sa famille après le décès de son père et de son frère. Cet être machiavélique et suprêmement intelligent va chercher à les égarer tout en les menant dans un piège. Il faudra tout le talent des divers experts conviés par Cornwell, l’instinct de flic de Marino, l’expertise médicale de Scarpetta, le talent psychiatrique de Wesley, l’agilité informatique de Lucy et l’expertise en droit de Berger, pour percer à jour le monstre et déjouer ses plans, tout en retrouvant les disparus et qui a tué la morte du parc, à la mère de qui Scarpetta doit la vérité.

Nous sommes en 2009 lors de l’écriture de ce roman, et la technologie a galopé depuis les premières enquêtes de Kay Scarpetta. C’est par une montre connectable que Lucy parviendra à remonter la piste du tueur de Toni tandis que les mails échangés par le mari de la financière disparue mettront la puce à l’oreille de Lucie de Berger.

Ce gros roman un brin bavard semble avoir été dicté plutôt qu’écrit tant les dialogues s’étalent sur de longues pages. Mais le canevas général se tient et le suspense est là. C’est un assez bon cru Cornwell.

Patricia Cornwell, L’instinct du mal (The Scarpetta Factor), 2009, Livre de poche 2011, 669 pages, €8.90 e-book €8.49

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Julien Arbois, Petits et grands mensonges de l’Histoire de France

L’histoire non seulement est écrite par les vainqueurs mais aussi par ceux qui veulent galvaniser leurs troupes. L’auteur, historien, permet de séparer le bon grain de l’ivresse (comme dirait le populo), des Celtes jusqu’à François Mitterrand. En moins de 300 pages et 55 chapitres, l’honnête homme (s’il en reste) comme l’étudiant et l’historien pourrons en savoir un peu plus sur les mystères de l’histoire de France.

Ainsi, de plus en plus de monde sait que les Gaulois n’ont pas construit les dolmens, contrairement à ce qui est dit dans Astérix, ni que ceux-ci servaient à des sacrifices humains, comme on le croyait encore au XIXe siècle. Peu de gens savent aussi que Vercingétorix était un ami de Jules César avant de le combattre, ni que le fameux vase de Soissons ne fut non seulement jamais brisé mais de plus venait de Reims. Le roi Dagobert ne mettait pas sa culotte à l’envers et n’était pas le premier des rois fainéants. Charlemagne n’a pas eu non plus cette idée (folle) d’inventer l’école ni de punir les fils de nobles trop fainéants.

Les mensonges anciens sont de belles histoires que l’on conte encore dans les manuels du primaire, mais les fausses vérités plus récentes n’en sont pas moins d’autres belles histoires inventées pour faire croire. Molière n’est pas mort sur scène mais dans son lit et bien après avoir terminé la présentation de la pièce Le malade imaginaire. Louis XIV a bel et bien eu un ou plusieurs enfants noirs et la fameuse bataille de Valmy est loin d’être un miracle mais l’effet d’une corruption secrète entre la République et les assaillants. Quant à Cambronne, a-t-il vraiment prononcé « le » mot à Waterloo ?

Victor Hugo surtout a su écrire lui-même sa légende et rien de ce qu’il déclare n’est vérifié. Enflé comme il l’était, beaucoup plus conformiste qu’il n’a voulu l’avouer, il est conservateur avant d’être romantique, monarchiste avant d’être bonapartiste puis de virer casaque républicain contre Napoléon le Petit, exilé volontaire et absolument jamais banni comme il s’en glorifie.

Les taxis de la Marne, si célèbres en 1914, n’ont guère transporté que 7000 soldats sur les 150 000 du front lors d’interminables voyages cahotants à 25 km/h. Et Charles De Gaulle n’a été général qu’à titre provisoire et jamais confirmé. Quant à François Mitterrand, il a toujours ménagé la chèvre et le chou durant l’Occupation, volontiers vichyste jusqu’à réclamer la francisque des mains du maréchal Pétain avec l’aide de deux parrains membres de la Cagoule, avant d’aider la Résistance lorsqu’il a senti le vent tourner en 1943. Il fustige en 1936 dans un article de L’Echo de Paris la « tour de Babel » du quartier latin et sa population de métèques, il entre début 1942 à la Légion française des combattants volontaires de la Révolution nationale de Vichy avant d’être chargé des relations avec la presse par ce même gouvernement. Et il ne cessera durant ses mandats de faire fleurir la tombe du maréchal Pétain.

Il y aurait d’autres chapitres de la légende de l’histoire à écrire, comme quoi le storytelling n’est pas une invention récente mais a toujours aidé les gouvernants à magnifier leur camp et a célébrer leurs héros. Ce n’est qu’assez récemment, au fond, que l’exigence de vérité, due à l’essor de la pensée scientifique, délaisse les contes pour les réalités et somme les historiens de changer de registre.

Julien Arbois, Petits et grands mensonges de l’Histoire de France, 2015, Pocket 2016, 278 pages, €6.80 e-book Kindle €13.99

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