Jean d’Ormesson, Voyez comme on danse

L’amour de la vie fait vivre, comme le dit Flaubert. Et c’est bien cet amour qui est évoqué durant ces pages, la mémoire revivifiée par un enterrement en cimetière parisien, celui de Romain.

Il est une sorte de Romain Gary, demi-juif, pilote à 15 ans, engagé à Londres auprès du général de Gaulle à 17 ans après avoir tiré à pile ou face, lieutenant d’aviation de chasse en Syrie puis dans la brigade Normandie-Niémen auprès des Soviétiques, entré dans Berlin en flammes puis reconverti à la vie civile en commerçant des œuvres d’art. Entièrement autodidacte, pleinement au présent, physique, solaire et sans morale – il a un charme fou. Le lecteur sent l’auteur subjugué par son personnage au point de faire de lui plus qu’un vivant exemplaire : un mythe. Un être humain qui se contente de vivre sa vie sans s’en faire la moindre idée, sans jamais se torturer l’esprit sur les causes ou les fins. Une sorte d’Héraclès aux douze travaux dans le décor de cette Mare Nostrum qu’il affectionne : la voile entre les îles, la nage nue dans l’eau bleue, le ski l’hiver sur les pentes qui la bordent.

Le pendant de Romain est Margault, autrefois appelée Myriam puis Meg (en tout cas M, « aime »), une Levantine vaguement égyptienne entrée dans la troupe de mannequins de Coco Chanel avant d’être séduite à New York par le duo des mafieux Lucky Luciano et Meyer Lansky, de servir d’entremetteuse aux politiciens pour le débarquement allié en Sicile. Cette Meg, le narrateur fera sa connaissance à 19 ans sur une plage grecque. Marina, sa fillette de 5 ans, tombera amoureuse de Romain pour sa vie durant, sans espoir, et se réfugiera dans les bras du narrateur, ému aux larmes lorsqu’elle lui prend la main pour aller promener parmi les asphodèles.

Autour de ces deux astres qui éclairent une vie, gravitent divers personnages hauts en couleurs et dont le destin est conté. Béchir, musulman orphelin qui s’est attaché à Meg avant qu’elle ne parte pour les Etats-Unis et que, désœuvré, il soit renversé par la voiture de Fernand de Brinon et s’engage dans sa Légion des volontaires français contre le bolchevisme, élément de la division Charlemagne. Il connaîtra Stalingrad et en réchappera, il connaîtra Hitler qui se suicide avec son propre pistolet Walther 7.65 dans son bunker et en réchappera – grâce à Romain qui passait par là. Il y a « Gérard » l’odieux narcissique avide des médias qui épousera pour deux ans Marina et lui fera Isabelle ; il y a les Dupont Cazotte et Dalla Porta qui discutent d’astrophysique ; le médecin alsacien pied noir Schweitzer dont la famille est chassée d’Alsace par la Prusse puis d’Algérie par l’indépendance de 1962 ; le Juif futur prix Nobel Michel, sauvé à Paris de la rafle du Vel d’hiv par le bandit Carbone qu’il avait jadis soigné d’une balle à Marseille ; le linguiste centre-européen Victor Laszlo qui donne des cours à l’université ; la « Grande banlieue » des homos de salon et divers autres.

L’existence devient littérature via la mémoire. Et celle-ci évoque qui elle veut, quand elle veut, sans considération linéaire du temps qui passe. Car tout passé est un présent, comme tout futur l’est aussi puisqu’il n’existe pas encore sauf dans celui qui l’anticipe. D’où le simultané des souvenirs en des temps différents qui se télescopent. L’alchimie de la mémoire trame une légende de ce qui est passé, comblant les trous par l’invention plausible. Jean d’Ormesson conte l’histoire mouvementée de sa génération, elle qui a connu le grand exemple de celle qui l’a précédée. Les personnages sont aussi divers que les facettes de la même histoire. Un Juif Compagnon de la Libération devenu Héros de l’Union soviétique sauve un SS arabe : cette monstrueuse contradiction se justifie par la symphonie supérieure du hasard et de la nécessité qui font pour chacun un destin où la « liberté » n’a que peu de place. Cela parce que la vie emporte tout et sa trame, qu’on appelle l’Histoire, ne prend sens qu’après coup, dans les histoires particulières qu’on raconte, reconstituées, à laquelle on donne un sens.

L’avenir n’est écrit nulle part et nous n’avons pas à en avoir peur car le présent se contente d’avancer, comme toujours, et nous le suivons sans y penser. « Ce qu’il y avait de bien dans le nouveau qui s’avançait masqué, c’était qu’il ne ressemblait jamais à rien de ce que nous connaissions déjà, à rien de ce que nous étions capables d’imaginer et même de concevoir. Il n’y avait qu’une chose de certaine : nous allions, une fois de plus, comme toujours, nous adapter sans trop de peine à l’inimaginable et à l’inconcevable. Dans la douleur peut-être, dans l’émerveillement, dans l’effroi, dans l’impatience de l’avenir et dans sa crainte en même temps. Et tout ce qui nous paraissait, aujourd’hui, autour de nous, si évident, si assuré, si impossible à ébranler sans mettre fin d’un coup à la fragilité du monde serait frappé de vieillissement, d’aveuglement incurable et d’absurdité. Nous n’avions pas fini d’avoir peur, nous n’avions pas fini d’être heureux » p.892 Pléiade. Tout est dit et tout est bien.

Nietzsche a fait de Zarathoustra un danseur, léger et innocent, ne posant le pied sur la terre que pour s’élever vers le ciel. Jean d’Ormesson reprend cette figure de style en accentuant l’aspect catholique de sa culture et le tire vers la danse macabre. Dionysos et Jean de Patmos, auteur de l’Apocalypse, se battent en son âme de 76 ans lorsqu’il écrit ce roman qu’on dirait autobiographique. Lui aussi a-t-il aimé une femme plus jeune que lui qui en aimait un autre autrement plus vieux tandis que ce dernier n’aimait que la mère de la première ? Le désir sans cesse tourmente l’existence, il est rarement satisfait, d’où le tourbillon auquel quiconque s’astreint pour tenter de vivre – mais qui est un cadeau. A chacun de le reconnaître.

Cela donne un livre brillant, romanesque, qui séduit au-delà de ce qu’il dit. Sauf ces quelques pages de pensum sur « le temps », cette obsession névrotique de l’auteur, sur lequel on ne sait rien et sur lequel il enfile les paradoxes comme on « encule les mouches » (ainsi disait Romain), l’ensemble se lit avec bonheur. Un bonheur qui est le sens de la vie, ici-bas, quoi que l’on croie sur l’au-delà. J’ai beaucoup aimé ce roman que je viens de relire en collection pleine peau.

Jean d’Ormesson, Voyez comme on danse, 2001, Folio 2003, 378 pages, €7.40 e-book Kindle €8.99

Jean d’Ormesson, Œuvres tome 2 (Le vagabond qui passe…, La douane de mer, Voyez comme on danse, C’est une chose étrange…, Comme un chant d’espérance, Je dirai malgré tout…), Gallimard Pléiade 2018, 1632 pages, €64.50

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Pluie et rivière a la Sirena

La même rivière est traversée quatre fois, ce qui permet à Justin de tomber dans l’eau et de ne se tremper en entier qu’à la dernière fois. Puis c’est au tour d’un autre garçon sur le même gué, un arbre mort qu’ils s’obstinent à vouloir traverser pour rester au sec. Nous avons pour notre part préféré mouiller un peu nos chaussures plutôt que de glisser sur un tronc pourri.

Un caïman marron de petite taille, dont la tête triangulaire sortait de son terrier creusé dans la berge, a effrayé les filles qui ne font les bravaches qu’en bande. La rivière était trop tranquille. La bête était à l’affût d’une proie possible et il avait entendu du bruit : le nôtre.

En attendant les nageurs qui s’ébattent dans leur sac avec leurs appareils et qui s’ébrouent ensuite à grands bruits d’hippopotame, nous pouvons observer les petits crabes des arbres, les fourmis coupeuses de feuilles en procession, les fourmis soldats qui sortent aux vibrations des pas.

Sur un acacia, les fourmis rouges ont colonisé les épines et protègent l’arbre des prédateurs. Seul une espèce d’oiseau peut y faire son nid : il dépose un brin de paille, puis plusieurs. Les fourmis les coupent et en font une boule, ce qui réalise le nid de l’oiseau, qui se trouve en plus bien protégé par les fourmis ! De petites abeilles sauvages produisent un miel dont les locaux se servent comme médicament pour résorber les bosses ou désinfecter les plaies.

L’arbre crocodile a des piquants épais, mais jusqu’à deux mètres de hauteur du tronc seulement ; au-delà, c’est inutile, les prédateurs ne peuvent pas sauter assez haut pour ronger son écorce. L’eucalyptus arc-en-ciel porte une écorce multicolore. Le palmier à tiges piquantes veut se protéger des singes mais ceux-ci, plus malins viennent quand même manger les fruits. Une plante de la famille de l’ananas a des feuilles qui portent sur leur bord des piquants dans un sens puis dans un autre, cela pour éviter de se faire bouffer.

Le guide a attrapé une grande sauterelle, l’a tenue dans la main pour la photo, avant qu’elle ne saute directement sur un arbre. À la fin de la boucle de promenade, à proximité du restaurant, nous avons vu une mante religieuse sur une plante qu’avaient remarquée les enfants en chemise translucide. Le plus jeune, Antoine, l’a montrée à sa sœur.

La pluie a repris, tropicale, diluvienne, et dure un long moment. Un petit aéroport sur terre battue a été aménagé. Un avion pour quelques passagers qui a raté la piste, et dont il ne reste que la coque, est recouvert en bordure par la végétation.

La marée n’est pas assez haute encore pour remettre le bateau à flot et nous devons attendre un peu. Certains font une courte randonnée, d’autres, dont je suis, restent sous l’abri à regarder le large. Le retour est sur une mer aussi agitée qu’à l’aller mais le bateau tape moins et la route, plus proche de la côte, est plus directe. Je ne suis plus malade. L’épreuve dure encore une bonne heure et demie. Nous arrivons trempés du bas par la vague en montant sur le bateau, puis par les embruns sur le bateau, enfin par la pluie qui pénètre par les côtés ! Trois naïades hollandaises en maillot de bain deux-pièces noirs passent sur la plage lorsque nous débarquons ; elles reviennent d’on ne sait où ainsi légèrement vêtues. Il faut dire que, quand il pleut à 28°, inutile de mouiller ses vêtements !

L’après-midi libre s’achèvera sans que le déluge ne cesse, avec d’incessants grondements de l’orage. Je me demande comment la rencontre hostile de deux masses d’air, la chaude et la froide, peut générer un orage permanent en cataracte qui dure des heures. C’est peu compréhensible a priori.

Nous déjeunons tard d’un plat de riz, de salade et d’un chausson au reste de zébu sauce poivron mangé hier soir. Le petit-déjeuner était loin, nous l’avions pris dix heures plus tôt. La douche dans les bungalows est froide mais l’électricité permet de ventiler les affaires mouillées, faute de mieux. Les filles trouvent toujours une bête dans leur chambre : une araignée, deux cafards, un serpent. La bande des « ratons- laveur » s’est coagulée deux soirs plus tôt lorsque les affinités de table ont réuni les femmes célibataires ou divorcées qui ont demandé à l’autre bout le jus de fruits, la sauce à l’ail, la sauce brune – et ont tout dévoré. D’où leur surnom. Les rires et les glapissements envahissent parfois un peu trop fort l’atmosphère depuis.

Sieste et carnet pour le reste de l’après-midi. Que faire, en effet, dehors, sous une telle pluie ? Le groupe de Hollandais joue aux cartes avant de passer du temps au bar. Eff lit ou dort. Dans la chambre, j’entends le tapotement de la pluie sur le toit, le mugissement régulier des lames qui s’écrasent sur la plage proche, le grondement lointain du tonnerre, le coassement des crapauds. Ce sont tous les bruits qui surgissent lorsque nous coupons le ventilateur. L’après-midi s’étire à attendre le dîner de 19h30 sous l’éternelle pluie d’orage.

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Moi César, 10 ans ½, 1m39 de Richard Berry

Moi César est un film charmant, tourné en 2002 et sorti en 2003. Tout est filmé à hauteur d’enfant et avec le vocabulaire du CM2. Richard Berry, né Benguigui, tourne un film juif sur le modèle du Petit Nicolas. Mais les années 1960 sont loin et le début des années 2000 montre un Paris métissé, notamment dans le quartier de Montmartre, des familles éclatées et une école primaire où les profs sont carrément déjantés. Il s’agit donc d’un film d’époque en plus d’un film familial, vu avec cet humour juif à la Woody Allen qui donne sa magie tout au long.

Il y a beaucoup de tendresse dans l’histoire, racontée par le gamin d’un ton doux amer empli d’une amicale ironie. Tout commence par un enterrement au Père-Lachaise, où l’associé du père de César est enterré dans le carré juif. La pluie qui vient fait fleurir une forêt de parapluies noirs, à l’exception d’un rose contre le sida : l’atmosphère est donnée.

Le jeune César (Jules Sitruk) a pour nom Petit et son existence est tiraillée entre l’enflure ambitieuse de son prénom et le riquiqui social de son nom, peinture assez féroce des petits-bourgeois bohèmes habitant Montmartre. La mère (Maria de Medeiros) se contente d’attendre une petite sœur tandis que le père (Jean-Philippe Écoffey) est dans les « affaires », ce qui demeure un peu louche. L’enfant croit même qu’il part en prison alors qu’il déclare un voyage d’affaires. Il faut dire qu’un flic est venu le chercher et que sa mère comme son père le considèrent comme un bébé. Mais toute l’école le sait très vite et voilà le Juif célèbre parmi les Arabes de la classe lorsque la mèche est vendue involontairement par le meilleur ami de César, Morgan, un métis magnifique à la fois helvético-allemand et burkinabo-malien (Mabô Kouyaté).

Les acteurs ont plus que l’âge de leurs personnages et ce qui parait parfois incongru est ici pleinement justifié. À 13 ans au tournage, Morgan joue aisément l’athlète de la classe de CM2 et sa présence physique emplit l’écran tandis que son regard parfois émouvant ramène l’enfance au premier plan. César et lui sont amoureux de la même fille, Sarah (Joséphine Berry, la fille du réalisateur), « la plus belle de la classe », une mixte elle aussi puisque franco-anglaise. Le trio est déchiré entre l’amour qui naît et l’amitié qui demeure.

Les premiers émois sexuels se manifestent gentiment lorsque, par exemple, César regarde danser deux « pétasses » chez ses grands-parents en vacances, quand César et Morgan découvrent la nouvelle maîtresse du père de Sarah (Stéphane Guillon) les seins nus en train de bronzer (Cécile De France), ou lorsque les garçons de la classe s’exclament à la vue de leur maîtresse à demi dépoitraillée à son entrée en coup de vent, en retard dans la classe. Morgan donne d’ailleurs un cours d’éducation sexuelle à César en dessinant « les trois trous » de la femme sur une feuille de cahier, que le pion niais prend pour un dessin de « petite souris ».

Si les enfants sont décalés entre prison, divorce ou père absent, l’école de la République ne leur offre guère mieux. Le directeur (Didier Bénureau) est un autoritaire mielleux qui cherche plus à dominer qu’à comprendre les enfants, la maîtresse (Guilaine Londez) une envolée sexy dont les notes données au pif ne représentent pas le travail réalisé, le prof de gym (Jean-Paul Rouve) un rappeur à dreadlocks qui mêle le langage américain branché à toutes ses phrases dans un dynamisme forcé style Club Med, quant au pion, il arbore une tronche à cheveux longs et un œil concupiscent particulièrement glauque.

Toute l’histoire va consister à retrouver le père de Morgan à Londres où il est censé exercer le métier de journaliste. Les enfants profitent d’un week-end pour inventer un anniversaire chez Sarah tandis qu’ils prennent l’Eurostar pour Londres à l’insu de leurs parents. Seul César n’a pas de passeport et ne peut donc théoriquement pas sortir de France sans autorisation, mais il ruse et s’agrège à une classe pour passer les contrôles.

Une fois sur place, comment faire ? Déjà au début des années 2000 il n’y a plus d’annuaire papier et les enfants doivent aller en bibliothèque pour en trouver un. Heureusement que Sarah parle anglais. La liste des noms que porte le père de Morgan comprend plusieurs pages et ce serait bien le diable s’ils trouvaient le bon papa dans l’ensemble. Mais justement le diable est absent et le hasard fait qu’ils le réussissent, non sans péripéties et quelques peurs. Le père s’est mis en ménage avec une Noire et à trois autres enfants métis, signe quasi idéologique de modernisme et de mondialisation affichée.

Mais ce qui importe à Morgan, au regard plein d’émoi, est de trouver un repère : ce père qu’il n’a jamais connu. « Quand on veut, on peut ». Enfant beau, musclé et débrouillard qu’admire César qui n’est rien de tout ça, sa faille réside en sa solitude. Sa mère infirmière ne le voit que le week-end et ne communique avec lui entre-temps que par mobile et post-it collés un peu partout dans l’appartement. Lorsque l’orage gronde, Morgan n’est qu’un enfant et a peur ; il enfile à la hâte un sweat à capuche et court sonner chez César qui habite tout près. Il arrive trempé, ce qui lui vaut de montrer à l’image son torse nu pour la troisième fois. César, à l’inverse, reste constamment habillé et jamais aussi décolleté que Morgan, se trouvant trop enveloppé par amour des pâtisseries.

Le rythme de l’histoire veut que les enfants se fassent aider par une Française installée à Londres et qui tient un pub. Gloria a la cinquantaine et n’a pas d’enfant (Anna Karina), encore une solitaire.

Le message final est peut-être que, malgré les mélanges qui suscitent des angoisses identitaires, les états d’âme des adultes qui éclatent les familles, les liens d’amitié et d’amour qui se tissent au fil des jours finissent quand même par l’emporter dans une nouvelle forme de relation qu’est la tribu. Cela est conté avec humour et tendresse et donne un bon film où les acteurs jouent naturel.

Mabô Kouyaté est mort accidentellement à 29 ans le 3 avril de cette année.

DVD Moi César, 10 ans ½, 1m39, Richard Berry, 2003, avec Jules Sitruk, Maria de Medeiros, Jean-Philippe Écoffey, Joséphine Berry, Mabô Kouyaté, Anna Karina, Stéphane Guillon, Katrine Boorman, Jean-Paul Rouve, Didier Bénureau, Guilaine Londez, Cécile De France, EuropaCorp 2003, 1h31, standard €5.99 Blu-ray €21.50

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Poor Man’s Paradise

Sur la mer, un ou deux dauphins bruns sortent de l’onde, dont on ne voit que le dos et l’aileron. Au loin, un souffle : c’est une baleine et son petit. Nous nous approchons comme les autres bateaux, la baleine montre son dos, souffle, montre sa queue et plonge. Une fois ou deux, elle saute au large dans un une grande gerbe d’écume.

Nous accostons directement sur la plage, les pieds dans l’eau, un peu écœurés par le mouvement incessant du bateau et l’odeur d’essence. Nous marchons 500 m sur le sable noir, les cocotiers au ras de l’eau dont les palmes se détachent sur le ciel bleu. La plage est aussi sale qu’à Tahiti, la quasi absence de marée ne lave pas le sable.

Le lodge se trouve dans la forêt et le bungalow restaurant nous sert le repas de midi à 13h30 ainsi qu’à un autre groupe – avec un autre menu. Le nôtre est végétarien : riz épicé et salade mixte. Avec une citronnade et un café, c’est roboratif, varié, sain.

Adrian a proposé d’augmenter le goût de la noix de coco avant l’embarquement en versant de l’alcool local dedans, le guaro. Mais le cagnard et le mal de mer font mauvais ménage avec l’alcool, j’ai donc refusé, comme beaucoup. Le lodge est rustique, aménagé dans les bois en pavillons à étage qui comprennent une chambre au rez-de-chaussée et une chambre au-dessus, chacune pour deux personnes avec salle de toilette. L’électricité, fournie par un groupe électrogène, ne fonctionne qu’entre 19 et 21 heures seulement. Il n’y a pas de climatisation ni de Wi-Fi pour les accros. L’atmosphère dans cette forêt proche de la mer est chaude et moite.

Vers 15 heures, nous partons marcher le long de la plage sous les arbres de la rive pour aller voir une rivière où une cascade se jette 500 m en amont. Mais nous avons beau nager en remontant le faible courant de la rivière, nous ne parvenons pas à la voir, même Justin qui s’est avancé avec sa caméra au front plus loin que les autres. Les méandres la cachent toujours. Revenir vers la mer en se laissant porter par le courant est un délice. L’eau est autour de 25°, plus froide que l’océan mais agréable au corps. Sur le chemin, nous pouvons voir une centaine de bernard-l’ermite qui ont investi diverses coques et coquilles. Les pattes tricotent puis soudain, aux vibrations de nos chaussures, s’immobilisent et rentrent prestement dans leur refuge. Quelques crabes minuscules courent également entre les racines des cocotiers.

L’orage montait depuis un moment, il se déchaîne avec pluie, éclairs et tonnerre. Le soleil se couche dans les nuages et fait de belles vues photographiques pour le souvenir avec le brillant de la mer et les palmes acérées au premier plan. Je n’avais, je crois, jamais vu se coucher le soleil sous la pluie au-dessus du Pacifique.

Nous rentrons au lodge de nuit, car elle tombe brutalement sous les tropiques. Longer la plage évite de se perdre. Le camp et les activités nautiques sont la propriété de la famille Suazo Amaya qui exploite la proximité du parc national et améliore année après année l’aménagement hôtelier.

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Jean d’Ormesson, La Douane de mer

« Je suis mort » : ainsi commence le roman, un quart de siècle avant la réalité. L’auteur a 68 ans, il se voit mourir d’un arrêt du cœur à Venise, « devant la Douane de mer d’où la vue est si belle sur le palais des Doges et sur le haut campanile de San Giorgio Maggiore ». Les larmes de sa copine Maie ont fait hésiter l’âme au-dessus du Grand canal. Et c’est ainsi que O rencontre A. « C’était un esprit naïf et charmant », venu d’un monde d’ailleurs nommé Urql. Il venait s’informer sur la Terre – et sur les hommes. Durant trois jours, O va initier A à la complexité du monde et des relations humaines. Le temps, le corps, les passions, l’histoire forment la trame chatoyante d’un « inconcevable, mais avec des repères éblouissants », comme le dit Char en exergue.

Il faut entrer dans ce pavé, aussi inégal qu’une rue de Paris, parfois captivant, parfois ennuyeux (433 pages en Pléiade, près de 600 pages en Folio !). Ne le lire que par petites doses d’une soixantaine de pages tant les images se succèdent et rebondissent, des papes Cléments (et il y en a !) aux maitresses de Chateaubriand (adoré par l’auteur) et aux amours d’Alfred et George, les amants de Venise. « Explique-leur que les hommes sont des esprits comme toi, mais chamboulés par le temps qui passe, par la mort qui les guette, par le corps aussi qu’ils trimbalent, qui leur permet de souffrir, qui leur permet d’être heureux, qui leur permet de penser et sans lequel ils ne seraient rien », Troisième jour, XX. Le monde est éphémère et fait souffrir ; mais il est beau parce qu’il est laid et « il y a du bien parce qu’il y a du mal ». Nous sommes chez Nietzsche : amor fati, l’éternel retour, l’acceptation du tout tel qu’il est, le merci à la vie. « Ce qu’il y a de plus grand en vous surgit de vos limites » p.638 Pléiade.

Jean d’Ormesson aime à écrire des fresques depuis l’origine du monde ; il a une vague prétention de se prendre pour Dieu, comme tout écrivain qui crée de son souffle des êtres qui ne vivent que par lui. Il écrit là une « Histoire de l’avenir depuis les temps les plus reculés », selon ce qu’il expose le Deuxième jour, chapitre XIV (p.465). Il emmène l’esprit A dans une promenade historique et géographique au hasard des rencontres, qu’il raconte comme en conversation de salon, avec des anecdotes savoureuses et des chutes paradoxales. Savez-vous par exemple à quoi a pu servir ce petit disque dont deux-tiers sont rouge et vert ? Ou comment a pu se retrouver enceinte une baby-sitter d’un gamin de 11 ans ? Il intègre des vers, cite des correspondances, agit en historien romancier, en archiviste amateur.

O est Ormesson mais aussi Omega qui répond à Alpha le A. La fin du monde (le sien, du fait de sa mort) contée à l’esprit du début, qui peut être un ange, un extraterrestre ou un avatar de Dieu. Si Dieu s’est fait homme, il peut aussi, progrès aidant, se faire esprit et jouer au béotien sur les affaires terrestres pour contempler les effets de son grand Œuvre. Trois journées en vingt chapitres chacune font soixante séquences qui tentent de cerner la nécessité dans le hasard et la ligne dans le contradictoire. Le Rapport destiné à Urql est un vertige, moins un registre qu’un kaléidoscope. Ce pourquoi il séduit ; ce pourquoi il agace. Car la mosaïque des peuples et des événements fait sens, mais le naming incessant fait snob. On sait bien que Jean est bourré d’Ormesson, je veux dire de culture classique, bourgeoise, Normale et supérieure quoi. Il y a du Borges dans ce Voltaire-là. Il n’est pas créateur de monde mais conservateur des archives. Malgré son vocabulaire parfois vert et ses interjections comme « Oh là, là ! », il y a parfois de l’indigeste dans ses dissertations érudites. Et puis des envolées qui rivent les yeux à la page, qui font prendre à l’imagination son essor dans l’intensité des émotions et le brio des idées. Il y a de tout dans l’Ormesson.

Y compris la croyance en un dessein intelligent – qui viendrait de Dieu, bien sûr, cette explication ultime de tout ce qu’on ne parvient pas à saisir. Si la réalité est insaisissable, pourquoi ne pas invoquer l’Idée ? A moins que la mémoire, comme celle de Proust, ne parvienne à ancrer l’être humain dans des lieux qui rappellent des moments : Venise, Symi, Ravello… Ecrire en laisse la trace, racontée par le souffle, cet apanage humain du langage qui le rapproche du Dieu qu’il s’est créé dans la Bible, Lui qui crée un monde à partir de rien. C’est aussi tout l’art de la conversation qui fait exister dans les salons, sans cesse une autre et sans cesse la même. J’ai relu La Douane de mer ; je la relirai encore.

Jean d’Ormesson, La Douane de mer, 1993, Folio Gallimard 1996, 593 pages, €9.50 e-book Kindle €9.49

Jean d’Ormesson, Œuvres tome 2 (Le vagabond qui passe…, La douane de mer, Voyez comme on danse, C’est une chose étrange…, Comme un chant d’espérance, Je dirai malgré tout…), Gallimard Pléiade 2018, 1632 pages, €64.50

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Plage des émois adolescents

L’été en son plein annonce la fin des vacances, cet état où l’on vaque sans contraintes. Les adolescents déjà mûrs y sont particulièrement sensibles et, avec les semaines déjà passées, ont pris des usages décontractés.

Ils se frottent l’épiderme dans le sable mouillé pour exister plus intensément, surtout quand les copains et copines jouent à vous ensabler pour exacerber un peu plus le contact.

Les sensations s’y révèlent plus crues, les corps ont pris l’habitude d’être regardés et les physiques se détendent.

Ils sont tels qu’ils sont et se montrent.

Les filles sont fières de leurs seins, qu’elles moulent en bikini.

Ou les dévoilent sous le tee-shirt mouillé, plus excitants que s’ils étaient nus.

Les nymphettes mêmes captent cette exaspération du désir et imitent les grandes pour mouler leur poitrine encore imparfaite au-dessus de leur ventre plat et de leurs cuisses de sauterelle.

Les prime adolescents mâles jouent aux presque adultes, la peau fine et translucide remplaçant pour qui les regarde les muscles qui tardent à se galber.

Mais ils sont fièrement exhibés dès qu’ils ont poussé – ce qui est programmé par la génétique.

Si possible à deux pour accentuer l’effet.

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Palma Sur

Nous partons à neuf heures avec un petit sac pour trois jours ; nous laissons le reste dans le bus à la garde du chauffeur Tita qui dort dedans. Dans le ciel, des vautours planent avec les thermiques ; les Indiens disent qu’ils font tourner la terre.

Le bain de Drake est le lieu du trésor piqué dans la ville de Panama. Au Costa Rica, le ramboutan s’appelle Mammon, la richesse matérielle biblique : je me demande pourquoi, peut-être parce que son aspect chevelu évoque les couilles du diable ? Adrian nous apprend, parce qu’il parle toujours beaucoup, que le dendrobate est la grenouille venimeuse, très petite et très colorée. Elle est aussi très toxique en liberté, probablement par ce qu’elle mange. Les Indiens utilisent son mucus comme poison pour leurs flèches, mais aussi pour augmenter la couleur des plumes de queue des perroquets. La toxine permet une repousse beaucoup plus vive.

A Palma Sur, nous visitons l’église Saint-François-d’Assise.

Dans cette petite ville, de grosses sphères de pierre sont exposées dans un parc, découvertes dans les années 1930 lors de défrichages de jungle par l’United Fruit Company pour planter des bananes. Elles sont reconnues patrimoine culturel par l’UNESCO depuis 2014. Les sphères ont été retrouvées avec des morceaux de poterie de la culture d’Aguas Buenas (-200 à 600), ainsi que des sculptures de type polychrome de Buenos Aires (1000 à 1500). Est-ce un phénomène géologique ou une création artisanale ? Nul ne sait vraiment à quoi elles servaient. Ceux qui les ont percées n’ont pas trouvé d’or à l’intérieur comme la légende le voulait.

Le parc voit ses bancs de béton décorés de scènes peintes figurant les paysages du Costa Rica ; c’est naïf mais assez joli.

En face, un petit train à vapeur anglais du XIXe siècle a été le premier train roulant sur un chemin de fer au Costa Rica. La locomotive portant le numéro 87 conduisait des wagons destinés au transport des bananes. Aujourd’hui, le pays n’a plus aucun train car ce moyen de transport est trop lent et coûte surtout trop cher à entretenir.

Après avoir bu une noix de coco fraîche, nous embarquons pour le paradis du pauvre homme, traduction de l’anglais (obligatoire ici pour les touristes) de Poor Man’s Paradise. Ce sera le nom du lodge dans lequel le bateau va nous mener, dans le parc national du Corcovado cher à Cizia Zykë. Ce Français de père albanais et de mère grecque a été délinquant avant d’être légionnaire puis trafiquant en Argentine, au Canada et au Mali. Il s’installe au Costa Rica à 29 ans en 1980 avec son épouse et il publie en 1985 son autobiographie, Oro, relatant son orpaillage clandestin dans le pays, au sein même de cette réserve naturelle que nous allons visiter ! Je me souviens que ce macho affirmait avoir sodomisé une blonde dans les douches de fortune – et qu’elle aurait aimé ça. Bernard Pivot l’avait apostrophé avant de se faire remonter les bretelles par l’ambassadeur du Costa Rica pour faire de la publicité à une exploitation illégale.

Notre bateau descend la rivière à mangrove et méandres, rencontre la mer dans un grand mouvement, ce pourquoi nous passons plutôt à l’étale de marée. Il y a moins de vagues même si la vitesse fait que le bateau de dix personnes où nous sommes dix-huit tape.

Le capitaine est grêlé, sa femme plutôt ronde portant double rangée de crocs alignés comme des perles, haut et bas, et le neveu Slade a du poil aux jambes mais pas encore à la lèvre supérieure.

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Nelly et Monsieur Arnaud de Claude Sautet

Le mode de vie contemporain a bouleversé les relations humaines traditionnelles : celles du couple, de la parenté, de la famille, de l’amitié, des affaires. Le film aborde tout cela.

Il commence comme un Truffaut des années 1960, montrant un jeune homme et une jeune femme au début de leur union. Mais le personnage principal, contrairement à Truffaut, est ici la femme : fraîche, ingénue, décidée. Plus de chichi bourgeois victorien, elle dit oui ou non directement, sans fioritures ni faux-semblants. Première leçon de la modernité : les relations entre les êtres sont désormais directes, immédiate ; elles veulent se fonder sur la vérité et la sincérité des désirs.

Le mari de la jeune femme est au chômage depuis un an ; il ne cherche pas de travail, il s’en fout, il survit – tant que ça dure… Sa moitié cumule les temps partiels ici ou là, dans la saisie informatique, la mise en page, la vente en boulangerie. Seconde leçon de la modernité : les relations stables sont terminées, on vit le temps du provisoire et chacun se débrouille dans des activités éclatées. Le couple, bâti pour un autre temps où l’avenir pouvait se tracer, ne résiste plus au zapping contemporain. Chacun doit changer de peau comme il change de métier, de chemise ou d’habitudes. Les relations évoluent comme l’existence. Pour les deux jeunes gens, c’est la séparation, puis le divorce.

Nelly (Emmanuelle Béart) en parle à une amie plus âgée (Claire Nadeau), dont le mari a divorcé d’un premier mariage pour l’épouser et lui donner deux enfants. Cela ne l’empêche pas de revoir son ex–femme et de jouer les étalons au point qu’elle attend un autre enfant de lui. Troisième leçon de la modernité : le zapping imposé par l’existence contemporaine est plus facile aux hommes. Il est en phase avec leur tempérament explorateur et volage. Seules les femmes doivent s’inscrire dans la durée pour cause de maternité et d’enfants à élever.

L’amie présente Nelly à Monsieur Arnaud, l’un de ses anciens amants, un vieux magistrat entré dans les affaires. Quatrième leçon de la modernité : la succession des générations à l’image de celle des saisons, c’est terminé. On s’aime désormais transversalement, sans durée, sans projet, vieux et jeunes mêlés, les ex entre eux ; rien n’empêche plus rien, les tabous sociaux traditionnels ont sauté.

Monsieur Arnaud est incarné sur la toile par Michel Serrault, très français, très chic, humaniste et ronchon. C’est un sage, toujours critique mais attentif, tout à fait dans la culture française. Il se met à préférer brusquement les êtres aux livres, après avoir fait l’inverse toute sa vie. Cela parce qu’il passe de l’autre côté du miroir et se met à écrire lui-même un livre. Il vend tout ce qu’il ne lit plus parce qu’il crée : il rédige ses mémoires. Il embauche Nelly pour lui taper son texte. Cinquième leçon de la modernité : l’aujourd’hui exige de ne vivre qu’au présent. Lorsque l’avenir n’est plus écrit nul part, nul ne lit plus les histoires du passé et n’existe plus que dans l’instant. Et l’on prend les êtres tels qu’ils viennent, ici et maintenant, voire sur le tapis, dans le tout, tout de suite caractéristique de l’époque post-68.

Plus de livres donc plus de destin mais la vie telle qu’elle se présente, au hasard. Les mémoires ne sont plus des leçons pour l’histoire mais un recueil vivant d’anecdotes, d’instants humains dont on aime à se souvenir. Il y a peut-être ici une sixième leçon de la modernité concernant la littérature.

Monsieur Arnaud sera amoureux de Nelly mais la respectera. Elle n’aura de liaison qu’avec l’éditeur du magistrat, jeune et fringant célibataire qui veut « s’établir » comme dans la tradition (Jean-Hugues Anglade). Mais elle rompt, elle « est bien comme ça » dans l’éphémère, l’adolescence prolongée qui correspond si bien à l’époque au prétexte de « liberté ». Monsieur Arnaud a été mauvais époux et mauvais père, magistrat colonialiste puis homme d’affaires impitoyable. En écrivant ses mémoires, il revient sur lui-même, se juge, assume son existence à l’aide de sa vaste culture. Il apparaît comme un phare, une référence morale dans la tempête moderniste pour une Nelly à la dérive. Septième leçon de la modernité : la culture est ce qui reste quand tout a été emporté. La culture humaniste française permet de vivre, de s’accorder au monde tel qu’il va, de trouver le bonheur même dans les bouleversements chaotiques contemporains.

Monsieur Arnaud va aider Nelly à mûrir, il reprendra sa femme après un divorce de 20 ans parce qu’elle se retrouve brutalement seule à la mort de son second mari. Il soutiendra son adversaire en affaires, ruiné par lui. Il fera un voyage pour revoir son fils, informaticien à Seattle, que tout sépare en termes de conception de la vie. Huitième leçon de la modernité : la sagesse est avant tout de se préoccuper des êtres, non des choses. Mais l’on ne devient sage qu’une fois bien avancé dans l’existence.

Avis aux jeunes couples tentés de s’éclater avant d’éclater leur union : l’égoïsme sacré est une impasse. C’est un signe d’adolescence prolongée, une crispation névrotique sur la jeunesse. Dans le couple, la paternité, l’amitié, les affaires, le chacun pour soi, tout cela apparaît comme un leurre. Sauf à avoir la force de rester solitaire, il faut accepter le compromis, l’éternel compromis avec les êtres, où chacun met du sien, pour que perdure un semblant d’ordre humain.

Mais Claude Sautet est optimiste : même prolongée, attardée, l’adolescence finit par passer, et l’on découvre les valeurs de l’âge mûr, celles que l’humanisme classique a rendu éternelles.

DVD Nelly et Monsieur Arnaud, Claude Sautet, 1995, avec Michel Serrault, Emmanuelle Béart, Jean-Hugues Anglade, Claire Nadeau, Michael Lonsdale, Françoise Brion, Michèle Laroque, Charles Berling, StudioCanal 2001, 1h42, €12.49

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Parque Nacional Manuel Antonio

Le Parque Nacional Manuel Antonio se trouve après Quepos, petite ville de pêcheurs bouleversée par l’essor du tourisme américain : les prix ont augmenté et tous les plats sont « big size ». Nous descendons du bus pour aller au parc et, sur un grand arbre perché, deux toucans à bec jaune nous contemplent.

Dans le parc, une fois la queue très étoffée de touristes franchie – et les 300 colones dûment payés – nous passons par la fouille des sacs. Aucune nourriture non enveloppée n’est autorisée, seulement de l’eau.

Puis nous empruntons les passerelles métalliques au-dessus de la mangrove. Nous pouvons voir dans les arbres différentes sortes de singes.

Nous surprenons de près le capucin, assez mignon et pas sauvage. Le sentier est aménagé pour les familles et protégé de barrières à l’américaine. Des guides naturalistes se reconnaissent à leur télescope monté sur pied qui accompagne les touristes pour leur permettre de mieux observer les animaux.

Nous faisons un peu de hors sentier à défaut de hors-piste. Des marches nous font monter et descendre mais il y a moins de monde parce que c’est plus fatiguant, notamment pour les mémères et les kids. De jeunes Américains n’hésitent pas à passer torse nu.

Deux naïades en maillot très décolleté posent pour un selfie devant la mer avec une île au fond, dans un paysage très Robinson Crusoé. Nous observons aussi un lézard, un agouti rapineur et un crabe de cocotier.

Au bord de la forêt s’étend la plage Galardonada au sable bien blanc. La bande de sable n’a que quelques mètres entre les rouleaux de la mer et les arbres qui poussent jusqu’au bord de la rive.

Des capucins rusés tentent de voler de la nourriture et fouillent dans le sac des baigneurs. Adrian garde les nôtres quand nous allons nous baigner. C’est un baptême du Pacifique pour la plupart des filles. L’eau est chaude, dans les 28° centigrades, mais glauque. Un arbre mort flotte comme un gros crocodile entre deux eaux. La mer est calme, quelques vagues sur la plage mais pas trop.

Nous ressortons salés, l’eau est plus chargée en sel ici qu’en Méditerranée. Nous ne sommes pas seuls mais de nombreux touristes nous entourent, notamment des familles. Des tables de pique-nique sont installées en béton, nous permettant de manger et de poser nos affaires. Des points d’eau douce sont posés ici et là permettant de laver le sel sur la peau avant de se rhabiller. Nous pouvons observer, parce qu’ils ne sont pas sauvages et attirés par la nourriture, un singe paresseux, deux crabes cocotiers, et des singes hurleurs plus lointains.

Notre hôtel est le Luz de luna, la lumière de la lune, à 2 km de la mer. Nous avons des chambres sans bungalow. Le restaurant est réputé et il est plein en ce samedi soir. Sa spécialité est le fruit de mer, le poisson ou la pizza… Le tout est fort copieux, pour des appétits grande taille des yankees.

Ce soir, j’ai l’impression que le monde se retrouve cycliquement dans une phase de transition. Il refuse l’optimisme moderne de 1789 et des Lumières. Il subit les pressions à la fois des religions et de leur lecture intégriste, des déceptions de la globalisation pour la classe moyenne qui pousse au repli sur soi et au nationalisme, et des utopies écologistes locales. L’idéologie américaine véhiculée par Adrian vante le retour aux traditions paysannes catholiques comme étant la nouvelle modernité « bonne pour la planète ». Voter Trump et Brexit montre que les pays industriels avancés voient dans le nouveau système un moyen de survie sur l’exemple chinois. Si cela se confirme, l’Europe pourrait éclater donc s’appauvrir par le retour des dévaluations compétitives et la dispersion face aux menaces douanières et réglementaires des blocs américains, chinois et autres. La technique allant plus vite que les mentalités, ses conséquences font peur et leur vitesse ne permet pas à la génération de s’adapter. D’où le repli mental, l’appauvrissement intellectuel et industriel, la remise en cause de la démocratie représentative au profit du plébiscite et du réseau horizontal anarchique.

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Little Buddha de Bernardo Bertolucci

De belles images reconstituent la vie de l’Eveillé. Keanu Reeves à 29 ans fait un beau prince Siddhârta, magnifique de jeunesse dans ses parures barbares. Les moines du Bhoutan ont la placidité d’une sagesse plus de deux fois millénaire qui fait ressortir, par contraste, le prosaïsme insignifiant de la vie quotidienne américaine. Les problèmes d’affaires de l’architecte de Seattle (Chris Isaak), les états sentimentaux de sa prof de maths de femme (Bridget Fonda), les egos hypertrophiés évidents de ces Américains moyens englués dans le matériel, paraissent artificiels et même ridicules face à la vivacité des moinillons, à la richesse humaine des moines bouddhistes, à la spiritualité des actes simples de la vie telle que naître, jouer, apprendre, se nourrir, mourir… Tout le film se joue sur ce contraste.

L’enfant américain Jesse est banal, spontané et sans éducation (Alex Wiesendanger) – le parfait kid contemporain de 9 ans, son âge au tournage. Il n’a même pas la beauté ni la curiosité pleine de vie de ses pareils. À côté de Raju, le petit vif-argent de Katmandou (Raju Lal), combien il apparaît conventionnel et mollasson !

Des moines bouddhistes venus tout droit du Bhoutan annoncent à l’American kid qu’il est la réincarnation d’un grand lama, leur chef, récemment décédé – le spectateur n’y croit pas. Mais ils le veulent pour eux, dans l’Himalaya et lui donnent à étudier la vie du prince Siddhartha qui deviendra Bouddha – tout comme ils espèrent que le kid s’éveillera lui aussi. Après tout, « la voie » s’apprend, elle est une expérience. Le film alterne donc la banalité du petit mâle avec la somptuosité du prince mythique – au détriment de l’existence matérielle contemporaine.

Mais sa fin est mièvre. La réincarnation ne choisit pas, dans un ô-cul-bénisme fort peu bouddhique mais bien américain et bien commercial. Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil, acceptable, même la chipie indienne qui se croit l’intelligence suprême (Greishma Makar Singh). Que passe un souffle d’esprit ? il est considéré avec « respect », on « tente cette expérience » – et puis retour à la case départ : la petite vie banale et sans perspective reprend comme avant.

Ce film dédié à Francis Bouygues apparaît comme un CD-Rom pédagogique sur Bouddha aidé des conseils techniques de Dzongsar Jamyang Khyentse Rinpoché. Il est à l’usage de téléspectateurs ignares et surtout yankees. Et c’est dommage, on a le sentiment confus que le réalisateur est passé à côté de quelque chose, d’une histoire humaine, d’un mystère transcendant.

Mais la préoccupation de ce colonisé culturel était de gagner de l’argent, pas de s’ouvrir au spirituel. Et, dans notre système, son film a tout à fait réussi. On savait les Ricains portés à tout accaparer mais là, le bouddhisme au pays du gros bâton machiste et de la dévotion à la Bible, c’est un peu gros. La sagesse millénaire qui se prosterne aux pieds de l’Amérique a quelque chose de bouffon – encore plus une génération après !

A voir pour le somptueux Keanu Reeves en pleine jeunesse et pour la poésie des atmosphères himalayennes qui portent plus à la spiritualité que les centres commerciaux de Seattle.

DVD Little Buddha, Bernardo Bertolucci, 1993, avec Keanu Reeves, Ruocheng Ying, Chris Isaak, Bridget Fonda, Alex Wiesendanger, Raju Lal, Greishma Makar Singh, Sogyal Rinpoché, TF1 2003, 2h10, €29.90

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Philippe Delerm, Les chemins nous inventent

Philippe Delerm est devenu célèbre. Ses livres de peu de pages ont du succès. Il parle peu, de lieux hors du temps, de choses simples, de sensations éternelles. Je n’ai pas lu son œuvre entière mais seulement un volume, Les chemins nous inventent, paru en 1977. Je crains cependant qu’il ne répète à chaque fois le même livre avec des textes neufs.

Celui-ci a un beau titre, des narrations courtes, agrémentées de photographies léchées prises par sa femme : une promesse.

Hélas ! La déception est au tournant de chaque page. Les adjectifs se bousculent, agités comme des drapeaux, peut-être brandis comme des boucliers, en tout cas collés comme autant d’étiquettes pédagogiques sur les mots. Il ne qualifie pas les choses, il les cliche. Les lieux sont communs, dits « inspirés », l’intimité est « chaude », l’autorité « bienveillante », la promesse « effleurée », la sensation « sourde », les domaines « mystérieux » – et ce ne sont que quelques exemples. À croire que l’auteur a puisé dans le fameux dictionnaire du vieux Flaubert, revu et mis à jour, des stéréotypes d’aujourd’hui. Un répertoire de la bêtise qui se croit littéraire. Le langage est si apprêté, ornementé de mots précieux, qu’il me consterne. Tant de tics tintinnabulent : « c’est bon de… », « quel plaisir… », « le plus beau… ». Le ton est pompeux, solennel, comme si l’auteur écrivait pour de futures dictées.

Le pire vient lorsque l’on a achevé l’ouvrage, dans la vue que l’on a de l’ensemble. Ces textes qui prennent prétexte de flânerie recherchent en fait le mythique âge d’or. Fini la recherche du temps perdu, mais vivement le temps qui ne bouge plus. Delerm célèbre le dernier soleil d’automne, les promesses d’un printemps, les rouges et verts contrastés de l’été, la première gorgée de bière. On sent la flemme, le tropisme du bien-être, l’attrait de la rêvasserie, la grande aspiration au repos. Changer, bouger, vivre, quelle hantise ! Peut-être est-ce cela qui plaît aux lecteurs. Le rêve de l’auteur semble celui du temps immobile, de ne rien faire au milieu d’une nature toujours égale, dans les villages immémoriaux et les demeures ancestrales. C’est un bonheur de retraité, de fonctionnaire frileux, pantouflard, agressé par la ville et les bouleversements incessants de la modernité. Le succès fondé sur de telles bases me paraît faux. Il est celui, contingent, d’une époque particulière, celle de « l’horreur économique » de la fin des années 1990, d’une société stressée par le changement, la crainte de la mondialisation, de l’informatisation, la hantise de perdre son savoir-faire, ses repères, son identité.

La nature est pour Delerm un âge d’or de légende. Il s’en enivre, à l’opposé par exemple du Canadien Robert Lalonde qui lit le monde sur le flanc de la truite et à qui le vent et les nuages, le chien et les oiseaux, ou l’adolescent en fleur, parle, remue, hérisse.

Ce livre, « je tremble un peu de voir qu’il nous ressemble », écrit Delerm. Moi aussi. Est-ce cela la France d’aujourd’hui ? Cette nostalgie provinciale ? Cette aspiration au monde d’avant-guerre tout de lenteur paysanne ? Cette jouissance égoïste du jardin, du village et des vieux châteaux ? « On voudrait que les heures penchent vite vers la nuit et fassent naître des envies de bière, de café resserré, blotti dans la chaleur… » Le lecteur attentif notera la banalité du « on », tout comme l’infantilisme des « envies » du « resserré » et du « blotti » : une nostalgie de ventre de mère.

Même les personnages sont fossiles, réduits à leur fonction : papetier, jardinier, artisan, « enfant » sans distinction. Les personnages sont même parfois des statues de pierre, immobiles pour l’éternité : les singes du château de Champs-de-bataille, la Vénus de Bizy, les « moniales évanouies » de l’abbaye, les statuettes de chérubins du cimetière de Ferrières. Il y a bien-sûr « Sylvie », mais elle n’est plus… qu’un souvenir, figé lui aussi.

« On est toujours plus routinier qu’on ne le pense ». Malgré le « on » (qui est con, comme chacun sait), la remarque est juste et fait contraste à ces rares échappées, symptômes d’une vision meilleure. Par exemple : « Les petits joueurs de foot ne ferment pas les yeux de bien-être, comme les adultes amateurs de chaleur. Fascinés par la balle, ils ne la quittent pas du regard » p.94. Ces gamins ne sont pas fatigués mais Delerm l’est ; ils sont la vie, lui le repos. Et c’est dommage car il sait voir.

Philippe Delerm, Les chemins nous inventent, Livre de poche 1999, 170 pages, €6.60

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Herradura

Nous pouvons observer deux aras au petit-déjeuner, aussi gros qu’hier.

Sous un pont du rio Tarcoles des dizaines de crocodiles se prélassent dans l’eau chaude ; des touristes et des locaux les observent de haut.

Un crocodile rampe sur le ventre hors de l’eau… près d’une botte unique échouée sur la rive. Est-ce le dernier que le croco a bouffé ?

Quand il fait chaud, les crocodiles montent sur la plage pour lézarder au soleil. Le crocodile américain peut vivre en rivière et en mer ; l’eau salée ne le gêne pas. Raflés par Steve Erwin, Australien, les crocodiles qu’il a volontairement mis en mer sont tous revenus dans leur rivière.

De l’autre côté du pont, la police à l’arrêt cueille des citrons sauvages sur le bord de la route.

Nous nous arrêtons à Herradura, à 2 km de la plage, dans un auto-market différent des supermarchés de l’intérieur. Voué au tourisme, le magasin affiche un panneau d’interdiction d’entrer torse nu, pieds nus ou en maillot de bain. Il faut dire que la pudeur puritaine du gros voisin du nord n’est pas la seule raison : la climatisation est forte. Autour du supermarché, un centre commercial étale ses boutiques de surf, de mode, de chaussures, de lunettes solaires, de glaces. Nous sommes dans le tourisme pour les Américains. Adrian achète pour le pique-nique du midi des sandwiches Subway tout faits au poulet à 2750 colones (la monnaie du pays) pour 30 cm de long.

En suivant la « carretera national » Pacifico Hernandez, nous longeons des plantations de teck destinées au travail du bois. Mais comme il est trop dur, il est envoyé aux États-Unis et réimporté 20 $ le mètre carré de parquet. Nous longeons également des palmiers à huile plantés à la place d’anciens pâturages. Il faut trois ans pour produire de l’huile, le palmier dure quinze ans mais ne nécessite aucun entretien. Sur les terres inaptes à la culture après le passage des vaches, c’est un investissement qui se justifie selon Adrian, malgré les hululements effarouchés des écologistes de bureau loin des réalités des pays en développement. Le palmier produit un régime de fruits tous les 15 jours, et 8 ha font 800 $ à la vente ce qui permet de rentabiliser à partir de trois ans l’investissement. Mel Gibson et Gérard Depardieu ont acheté des terrains et payé 80 $ par an et par hectare pour ne rien faire : ni construire, ni planter – simplement pour assurer un poumon à la planète.

Nous passons devant la plage Hermosa, endroit huppé des surfeurs, éclairée même la nuit. Comme nous sommes samedi, l’animation du week-end commence.

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Poule rousse

Lorsque j’étais enfant, un conte m’enchanta : celui de Poule rousse. C’était « un vieux conte nouvellement raconté par Lida », comme indiqué en page de garde, avec des « images d’Etienne Morel ». Le livre était édité dans sa collection pour enfants du Père Castor, créée par l’éducatrice d’origine tchèque Lida Durdikova et son mari Paul Faucher, chez Flammarion. Le texte était simple et sonore, écrit au présent, et une image par page aérait le récit. Chaque fin de double page créait un suspense, donnant envie d’aller plus loin.

L’histoire est un conte populaire irlandais qui vante l’ordre et le bon sens mais aussi l’amitié et la lutte contre les méchants. La poule est cet animal pot-au-feu qui vit petitement mais avec bonheur, tenant « propre et bien rangée » sa maisonnette. Celle-ci est un havre de confort et un refuge, en hauteur sur la branche d’un arbre avec une chambre à l’étage comme un donjon. Alentour, le bûcher pour l’énergie et le potager où faire pousser de quoi manger. Un vrai rêve de Candide où cultiver son jardin en paix et en autarcie, tout en sacrifiant à l’amitié.

Car Poulerousse a une amie, la tourterelle, elle aussi pacifique et pleine de bon sens. Elles se voient tous les jours, s’embrassent et discutent en buvant « un tout petit verre de vin sucré » et croquant « des gâteaux secs » que l’on a vu Poulerousse préparer à la page d’avant. « Elles chantent et jouent aux dominos » ou « la tourterelle tricote. Poulerousse aime mieux coudre ou raccommoder », « toujours prête à rendre service aux uns et aux autres ». En bref une bonne ménagère bourgeoise, sage citoyenne avisée, organisée et vertueuse.

Son antithèse est le renard, avide et gourmand, vêtu d’une casaque déchirée qu’il porte à même la fourrure, ouverte sur la poitrine. Il ne prévoit pas son dîner mais chasse en razziant le bien des autres ; il convoite la poule grassouillette et en a l’eau à la bouche. Il « file comme le vent », « se cache », « saute dans la cuisine », « attrape et fourre dans son sac » en ni une, ni deux. Et les images rendent ce dynamisme, le renard sautant dans la cuisine a les pattes qui ne touchent pas terre.

Poulerousse affolée est dans le sac et le renard « s’en va en sifflant » comme un méchant gamin. La tourterelle, qui a tout vu, est bien faible toute seule pour empêcher l’enlèvement. Alors elle ruse : elle feint d’avoir une aile blessée, ainsi que font certains oiseaux pour éloigner le prédateur de son nid où dorment les oisillons. Le renard n’en a jamais assez, il ne sait pas se retenir, en plus de la poule, il veut la tourterelle. Il pose le sac, court après l’oiseau qui, habilement, lui échappe.

Pendant ce temps, Poulerousse, qui a entendu son amie lui chanter du courage, prend ses ciseaux, coupe la toile, puis recoud le sac avec les aiguilles et le fil qu’elle a toujours dans la poche comme un paysan avisé son couteau. Elle a pris soin de se remplacer par une grosse pierre pour que le renard feu n’y voie que du feu. Et tel est pris qui croyait prendre : le renard est ébouillanté avec sa renarde lorsqu’il jette sans regarder le contenu du sac dans la marmite qui bout déjà, avide de dévorer sans travailler.

Le méchant est désir immédiat et sans limites, il prend ce que son estomac lui commande, sans réflexion ni vergogne. Le renard est garçon non policé. Les bons sont des bonnes, la poule et la tourterelle, gentils oiseaux pacifiques aimables aux autres et industrieuses. Comme les scouts, les oiselles filles ont de l’initiative et du matériel de survie : Poulerousse « a toujours dans sa poche une aiguille tout enfilée, un dé et des ciseaux ».

La morale est qu’il est nécessaire aux garçons de prendre la vertu des filles, et aux filles de prendre le côté industrieux des garçons. Ainsi devient-on civilisé, donc autosuffisant, donc pacifique et amical aux autres. C’est une belle histoire, le soubassement d’une morale sociale. Elle me ravissait à 3 ou 4 ans par ce côté confort bien bâti, individualisme sociable, initiative préparée. La maison de la poule a tout du home – où d’ailleurs les deux amies vont vivre ensembles désormais. Et la poule a toujours son kit de survie dans la poche, prête à toute éventualité, prête à aider les autres ou à se sauver en cas de danger.

Le fait que le livre soit toujours édité, soixante ans et trois générations plus tard, montre combien il touche juste.

Poule rousse, Lida et Etienne Morel, Père Castor Flammarion 2018, 1956, 24 pages, €5.25

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Croisière sur la rivière

À l’embarcadère des bateaux pour croiser sur la rivière, nous prenons tout d’abord le déjeuner.

Nous montons ensuite sur l’embarcation protégée d’un tau et garnie de bancs.

Sur les rives, des iguanes en veux-tu en voilà, dont un le ventre en l’air. Plus un chénosaure basilic qui court sur l’eau ; l’animal guette les martins-pêcheurs à la sortie de leurs nids creusés dans la berge.

Nous voyons plusieurs crocodiles à fleur d’eau qui somnolent le long des rives. Des mini chauves-souris pendent des branches, attendant le crépuscule pour aller chasser. Le bonbon des singes est le haricot. Les singes hurleurs nous apparaissent comme des boules noires tout en haut des arbres. Il ne faut pas les confondre avec des nids de termites qui font également des boules sombres parmi les branches, de loin, mais ne bougent pas.

Un autre croco sur son territoire, puis un troisième croco de 3 m de long dont nous n’avons vu que la queue. Pour bien observer, il faut se mettre sur la droite du bateau, côté rive à l’ombre, là où se trouvent les nids et les prédateurs.

Sur la route, une pose ara nous permet d’en voir un bleu et rouge, puis un toucan dans le restauroute où le propriétaire les protège. Le toucan est muni d’une mandibule pour briser les cacahouètes. Nous avons vu aussi le fameux jaguar du pays, mais peint sur l’enseigne de la boutique de souvenirs.

La philosophie des animaux selon Adrian : il va me manger ou je vais le manger ; c’est pourquoi quand nous avons affaire à un plus gros, il faut fuir. Une application sur le net nous donne tous les noms et les descriptions des oiseaux : le Birding Field Guide. Dans l’élevage de tilapia des hélices battent constamment l’eau de l’étang.

Adrian nous raconte un accident entre un paresseux et une tortue. La police demande : « qu’est-ce qui s’est passé ? » Et la tortue de répondre : « je ne sais pas, ça s’est passé très vite ».

Il nous donne aussi sa recette de haricots noirs. Il faut les faire tremper une nuit puis les cuire avec quatre gousses d’ail écrasées, deux feuilles de laurier et beaucoup de coriandre fraîche.

Le Cerro Lodge est en pleine campagne. Les bungalows sont climatisés et la douche instantanée. Le dîner buffet a lieu à 19 heures. Nous sommes seuls avec une famille hollandaise, les parents et un fils de 9 à 10 ans blond. Je prends une soupe de légumes, de la purée au fromage, du porc coriace et un dessert qui est une charlotte à l’ananas (et pas « à la nana » comme s’insurgeait une fille un soupçon féministe).

La route que nous prenons est remplie de gros camions. Il s’agit de « l’autoroute » mais où les gens peuvent traverser d’après les panneaux avertisseurs. La vitesse est limitée à 80 miles par heure, à 60 ou à 40. La voie est bordée de terrains de foot boueux où jouent parfois (mais oui dans ce pays macho catho !) des filles dans les équipes. Quatre piquets et un espace suffisent pour le jeu.

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Charles Morgan, Portrait dans un miroir

J’avais l’âge du narrateur, « l’année de mes dix-huit ans » (donc encore 17 ans), lorsque j’ai lu pour la première fois ce roman d’un Anglais né en 1894 ; il aurait pu être mon grand-père, venu au monde autour de cette année-là. L’univers victorien, l’élégie de « l’Art », la jeunesse passionnée réfrénée par les convenances victoriennes, la conception platonicienne de l’âme, convenaient à l’époque de ma jeunesse dans les années 1970. Je ne m’identifiais pas au narrateur mais à son univers ; il n’était guère différent de celui de mon temps car la révolution des mœurs de mai 68 a tardé à infuser dans la société. Quant au jeune homme, ses élans étaient les miens mais point sa famille, trop idéale pour ma réalité.

Aujourd’hui est différent et ce roman est rejeté vers le XIXe siècle, bien que paru en 1929. Les hobereaux comme les Frew, les Trobey ou les Fullaton, vivant en manoir campagnard, ne sont plus qu’un souvenir. La famille « libérale » qui aime ses enfants et les oriente par la force du raisonnable a sombré dans le décomposé, l’individualisme exacerbé, la compétition ou la drogue. Le monde a changé et « les convenances » ne conviennent plus. « Un jeune homme obsédé par la nudité féminine, et dominé par son imagination, une jeune femme renonçant à toute fierté, fouettée par le désir et la vanité, et voulant inscrire dans sa vie un chapitre faussement romanesque » – voilà toute l’histoire, racontée à la fin par le narrateur devenu vieillard.

Sauf qu’entre temps la jeunesse a vécu, et la fièvre est l’essentiel. Nigel Frew est cadet de famille mais dessine admirablement et peint à l’occasion. Lors de sa première sortie dans le monde, chaperonné par sa grand sœur acerbe Ethel et son grand-frère bienveillant Richard, il séduit la société. Sa jeunesse, son air lunaire, sa gaucherie, touchent les gens. Notamment Claire, qui doit épouser Ned, le fils de la maison Fullaton qui invite. Nigel tombe amoureux de Claire et celle-ci, de trois ans plus âgée que lui, en est émue et l’aime aussi – ou croit aimer l’image candide et pure qu’elle s’en fait. Mais ils ne sont pas en phase : pour Nigel, cet amour vient trop tôt ; pour Claire, il vient trop tard. D’où la tragédie d’un amour impossible qui se développe au long des pages.

Nigel doit être envoyé à Oxford sur les traces de son frère aîné mais il décide de n’en rien faire. Il rencontre en cela les avis de son maître en dessin plus celui de son hôte, le père de Ned, peintre acceptable et influent dans les beaux-arts qui l’invite à venir compléter son apprentissage auprès de lui. Le père de Nigel est ennuyé, une solide éducation prépare à tout, même à la peinture, et elle reste un bagage solide en cas d’échec. Mais Nigel ne peut rester chez les Fullaton à cause de la présence de Claire. Après quelques mois sur des charbons ardents, séduit par un ange de pierre dans l’église qui lui paraît l’idéal d’incarnation de la chair désirée en art éternel, Nigel s’écartèle entre l’art et l’amour, ou plus exactement le travail et la chair. Il tente de réaliser, sur demande de Ned, un portrait de Claire, mais celle-ci lui échappe car elle est sans cesse différente. Il ne réussit que des dessins épars, pas l’œuvre à l’huile ambitionnée. Son œuvre restera inachevée.

C’est que, dans sa conception issue de Platon, un portrait est « l’image d’une âme reflétée dans le miroir d’une autre âme ». Trop d’impressions fugitives viennent parasiter sa main pour que le portrait soit possible, au contraire de celui de la tante Fullaton, une vieillarde qui n’a pas sa langue dans sa poche et qui a deviné sans peine les peines d’ardeur du très jeune homme. L’art ou l’amour ? Entre ces deux absolus, ces deux créations humaines, il faut dans la société de philistins qu’est la bourgeoisie anglaise fin XIXe, malheureusement choisir. Seule la fuite « à Paris » permettra de trancher le nœud gordien. Car la société bienveillante refoule toutes potentialités de conflits et noue les élans comme les aiguillettes, sous la conversation policée et les attitudes convenables. L’artiste seul y échappe, dans un milieu qui exclut l’art et ne considère la peinture que comme un substitut honorable et admis de la photographie. Qui peint la chair doit peindre l’âme, mais il faut pour cela transcender les convenances et lâcher les rêves dans la nature, eux qui ne sont que des ballons captifs retenus par la société.

Revenu trois ans plus tard, mûri et sa maîtrise d’artiste assurée, Nigel baisera Claire une fois dans la chambre d’enfant des Fullaton, manière d’exorciser à la fois leurs désirs à tous les deux et leur part d’idéalisme enfantin. La société reprend ses droits, dans la sagesse, et les convenances restent respectées malgré le feu qui a couvé sous la glace. J’aurais bien lu une suite où Claire donnait naissance à l’enfant de Nigel sous la paternité de Ned, mais cela aurait été trop osé pour les années 1920 et l’esprit « comme il faut » de l’auteur. Car il écrit bien, ses phrases coulent longuement et sans heurt, les descriptions psychologiques sont fouillées, avec quelques traits de paysage et de nombreuses sensations complaisamment éprouvées. J’ai trouvé bon pour rêver ce roman ancien ; il est toujours lisible, à la campagne, en vacances. Il me rappelle ma jeunesse et cet autre monde « d’avant » la libération des mœurs et la globalisation globish, le temps où les Anglais étaient des Anglais et les Français des Français.

Il a reçu le prix Femina en 1929.

Charles Morgan, Portrait dans un miroir, 1929, Phébus 2001, 256 pages, €7.44

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Liberia ville du Costa Rica

Le lendemain est un jour de route en bus. Nous nous arrêtons une heure dans la ville de Liberia pour faire quelques courses.

Puis visiter l’église moderne très lumineuse et aérée, avec sa statue de prêtre la main posée sur les épaules d’un jeune garçon en chemisette et short, les pieds nus : une condescendance très catholique, non sans arrière-pensée sensuelle peut-être.

Une statue de la Vierge toute chamarrée est entourée d’enfants et d’agneaux qui l’adorent dans le style mièvre du XIXe siècle.

Le bambin Jésus porte une tunique rose avec un triple rang de broderie au col et une auréole dorée derrière la tête.

L’église, consacrée en décembre 1972 par l’évêque Roman Arieta, est dédiée à l’Immaculée Conception – un dogme catholique qui ne date que de 1854 seulement.

Un canal gouvernemental amène l’eau depuis Arenal pour l’irrigation. Dans les champs se dressent des aigrettes blanches et un espaduro rose (spatule). L’oiseau trognon a le dos bleu-vert, le ventre jaune. Nous voyons aussi quelques cigognes. Le paysage est plus sec mais l’irrigation permet aux champs d’être plantés de riz ou de canne à sucre. Pour le riz, les Costariciens réalisent deux récoltes par an soient 250 quintaux à l’hectare. Dans la canne à sucre il y a des souris à cause du sucre, donc des serpents. Le chien qui accompagne son maître le prévient des serpents. « Il travaille de neuf heures à quatorze heures mais, lorsque le maître rentre chez lui, le chien va retrouver ses copains ». C’est ainsi qu’Adrian nous présente la chose. De même parle-t-il « d’aller nourrir le bus » pour faire le plein à la ville de Liberia.

Les arbres à calebasses étaient utiles aux Indiens, ils en faisaient des bols et des gourdes ; aujourd’hui, ils font seulement jolis dans le paysage. Sur le chemin passe en moto un macho dépoitraillé, velu avec une grosse croix en or sur la poitrine. Il plaît beaucoup à Cheyenne au point qu’elle le prend en photo pour l’envoyer à Lyon à ses copines. Cheyenne aime aussi beaucoup les énormes camions Mack américains qui passent en grondant sur les routes, pot d’échappement fumant sur le toit. Elle est attirée par la virilité exacerbée et paraît en manque depuis son divorce.

Des maisons à 10 000 $ sont données par le gouvernement à ceux qui ont vu leurs biens détruits. Une maison en béton coûte ici 300 000 $, une maison en bois et en tuiles 70 000 $ seulement.

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L’Aventure du Poséidon de Ronald Neame

Un film catastrophe post-68 tiré d’un thriller de Paul Gallico paru en 1969, avec une postérité filmée encore en 1979, 2005 et 2006 tant ces gros machins mécaniques que sont les paquebots hantent les angoisses des faibles humains qui se mettent à leur merci le temps d’une croisière insouciante.

Plusieurs thèmes traversent ce film choc : celui biblique – classique aux Etats-Unis – du « aide-toi, le Ciel t’aidera » ; celui de la démesure technique ou financière ; celui de la foi en les « autorités » au détriment de la réflexion par soi-même ; celui du travail d’équipe qui fait appel à la gestion des émotions.

Le vieux paquebot à vapeur SS Poseidon (filmé sur le modèle du Queen Mary) voyage de New York à Athènes où il sera démantelé. Mais le récent armateur présent à bord a peur de perdre de l’argent et fait forcer les machines pour rattraper le retard accumulé. Se « dépasser » physiquement n’a qu’un temps et fragilise, un organisme trop sollicité craquera d’un bloc lors d’un coup dur imprévu : une lame de fond pour le navire, une apnée trop prolongée pour la grosse vieille dame championne de natation, mais dans sa jeunesse.

Alors que les passagers fêtent joyeusement au champagne la nouvelle année, un séisme est signalé à 130 milles au nord-est de la Crète, formant un tsunami d’autant plus fort que la vague est proche des côtes. Le paquebot n’a pas le temps de s’abriter, il doit affronter la vague avec ses fragilités mécaniques et son ballast mal réparti. Donc il se retourne. Le pont supérieur est balayé, tous les officiers sont tués ainsi que l’armateur (il y a une Justice). Dans les fonds, les fêtards en sont tout retournés, les pieds sur le plafond : le monde leur est tombé sur la tête.

C’est là que deux attitudes se manifestent : la résignation ou la lutte. La majorité, passive, se dit qu’elle l’a peut-être bien mérité, les croyants que Dieu fait ce qu’il veut, le commissaire de bord qu’il faut faire confiance aux secours qui devraient arriver – donc qu’il ne faut rien entreprendre et ne pas bouger. La minorité décide de prendre son destin en main, emportée par un pasteur de choc (Gene Hackman) qui a l’habitude de faire des sermons sur les forts et à qui le capitaine, appelé en haut, a confié sa table (mais que sa hiérarchie envoie en Afrique à cause de ses vues dérangeantes dans une société portée au conformisme). « Aide-toi, le Ciel t’aidera ! ». Le pasteur des quartiers bourgeois (Arthur O’Connell) joue les empathiques en restant avec les morts en sursis, le pasteur Scott des quartiers difficiles joue les entraîneurs d’équipe pour descendre dans les fonds (c’est-à-dire monter) et rejoindre la coque à l’endroit où elle est la plus mince selon le gamin Robin, 12 ans et curieux de tout, qui a exploré le navire avec le chef mécanicien. La poupe où sort l’arbre d’hélice est l’endroit le plus favorable pour être sauvé, d’autant que le navire, plus lourd à l’avant pour résister aux vagues, coule en général par l’arrière en dernier.

Choqués, les bourgeoises emperlousées et leurs maris à leurs ordres et impuissants malgré leur statut social et leur fric, se laissent aller au lieu de regarder la vérité en face et de prendre leurs responsabilités immédiates. Le bateau est à l’envers, les officiers compétents ont disparu, le seul qui reste est un hôtelier, pas un marin. Ils ne savent que faire ni où aller et ils restent inertes, attendant comme des bébés braillards qu’on vienne les prendre et les conforter. Le pasteur Scott, lors d’un sermon sur le pont, a réussi à séduire quelques personnalités comme un vieux couple juif (Shelley Winters et Jack Albertson) qui va en Israël connaître leur petit-fils (symbole encore en 1972 d’un pays pionnier qui renouvelle le rêve américain) ; le jeune couple formé du frère (Eric Shea) et de la sœur (Pamela Sue Martin), 12 et 16 ans (symboles de la jeunesse aventureuse et de la curiosité) ; le serveur qui s’intéresse aux gens (Roddy McDowall) ; un chemisier de New York qui n’a pas eu le temps de se marier (Red Buttons) ; enfin le couple improbable du flic de la Mondaine (Ernest Borgnine) qui a épousé une jeune pute (Stella Stevens). Rejouant une Marie-Madeleine mâle le flic, pour sa pitié, sera sauvé.

Cet agrégat d’une dizaine ne convainc pas les autres qui désirent demeurer, par paresse, sous l’emprise volontaire du conformisme à l’autorité – ils seront engloutis par l’eau qui monte. Il ne convainc pas plus ceux du pont inférieur, provisoirement préservé par la poche d’air des compartiments étanches, qui se dirigent tous vers l’avant comme des moutons de Panurge sous la houlette du médecin du bord. Il y a eu explosion dans la salle des machines : la raison veut que l’on fuie de l’autre côté sans penser plus global. Or cet autre côté s’enfonce de plus en plus dans l’eau… est-ce bien raisonnable ? Mais qui s’occupe de penser lorsqu’un autre pense pour vous ? C’est le mérite du pasteur Scott d’expliquer, porté par sa profession qui consiste à convaincre – et par l’esprit de transparence « démocratique » cher (à cette époque) à l’Amérique.

De cuisine éventrée en tunnel de liaison et puits de ventilation, l’équipe éprouvée, salie, trempée, va rallier progressivement l’arrière et la salle des machines, perdant deux de ses membres dans l’aventure. L’un parce qu’il était blessé et a chu d’une échelle, l’autre parce qu’avec ses hauts talons dorés et ses seins nus sous la chemise a perdu l’équilibre au lieu de se tenir sur une passerelle agitée. La catastrophe sonne comme une sanction pour la faiblesse, la cérémonie ou l’inattention. Mais la plaie des egos sévit aussi entre mâles : le pasteur Scott se trouve constamment en butte au flic Rogo qui trouve illégitime sa façon de donner des ordres et voudrait bien, lui, faire comme tout le monde. Depuis qu’il a épousé la pute, il ne rêve d’ailleurs socialement que de faire comme tout le monde alors que le pasteur, justement parce que tout le monde rejette son quartier, s’est toujours trouvé obligé de faire autrement. Scott paye de sa personne, allant explorer avant de conduire son équipe ; il est sauvé sous l’eau par la grosse juive ex-championne de natation qui a enfin l’impression d’apporter sa pierre à l’entreprise, même si c’est trop pour elle et que son cœur finit par lâcher. Puis c’est au tour de Scott de se sacrifier en se suspendant à une vanne au-dessus d’une cuve en feu pour fermer le jet de vapeur qui empêche l’accès ultime à l’arbre d’hélice – mais sans pouvoir remonter sur la passerelle, encore que le gros con Rogo aurait pu l’aider.

Finalement, six seront sauvés sur mille, parabole biblique une fois encore des Justes élus et de ceux condamnés à l’Enfer : le Dieu invisible du ciel et le Poséidon musclé païen en décor de la salle à manger du paquebot se disputent les âmes ; le dieu de la mer emportera la plus grande part – les plus bêtes. En frappant sur la coque on viendra leur ouvrir (au chalumeau), selon la parole du Christ : « Frappez et l’on vous ouvrira ! », autre métaphore biblique pour dire et redire que Dieu sauve ceux qui croient en lui. Le pasteur Scott croyait probablement trop en lui-même et trop peu en la prière vers Dieu pour être sauvé…

Ancien et un peu prêcheur, avec son lot de filles hystériques habituel aux films machos de l’époque mais avec des personnalités originales bien présentées. Notamment le chemisier humble et effacé qui se révèle un liant d’équipe et un sauveur d’âme remarquable d’une hippie gnangnan (Carol Lynley) qui a tout perdu avec son frère musicien… De l’action, du suspense, de l’empathie. Un bon film catastrophe avant le spectaculaire qui viendra avec La tour infernale,Tremblement de terre et autre Odyssée du Hindenburg !

DVD L’Aventure du Poséidon (The Poseidon Adventure), Ronald Neame, 1972, avec Gene Hackman, Ernest Borgnine, Red Buttons, Carol Lynley, Roddy McDowall, Stella Stevens, Shelley Winters, Jack Albertson, Pamela Sue Martin, Eric Shea, Arthur O’Connell, BQHL éditions 2019, 1h56, standard €17.68 blu-ray €22.68

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Manuel Vasquez Montalbán, Histoires de politique fiction

Trois nouvelles qui reprennent des thèmes souvent abordés par l’auteur dans ses romans policiers. A chaque fois le détective Pepe Carvalho est sollicité pour résoudre une affaire, en général la mort suspecte d’un vieux. Il est intéressant de noter que, dans l’Espagne post-franquiste des années 1980, la vieillesse commence tôt : il n’est pas rare, dans ces histoires de politique fiction, de voir des « vieillards » en maison de retraite dès leurs 70 ans.

Les trois obsessions de l’Espagne, à cette époque, sont le coup d’état, les conséquences de la guerre civile des années 30 et la hantise d’une résurgence du fascisme catholique. Chacune de ces obsessions fait l’objet d’un court roman que les français appellent nouvelles.

Dans la première, un groupe de factieux appartenant à l’armée, à l’Eglise et aux affaires, mandate un spécialiste des coups de main pour renverser le « faux » roi Juan Carlos et mettre à sa place un fantoche, Federico III de Castille et de Léón, ainsi qu’il s’autoproclame lui-même dans les rues et les bars de Barcelone. C’est un pauvre vieux un peu fou qui se croit le seul descendant légitime des rois qui firent l’Espagne. Il est encouragé, enlevé, manipulé et… rien ne se passe comme prévu, avec Pepe Carvalho aux premières loges.

La seconde remémore la guerre civile dans un hospice (catholique) de vieux débris de 70 ans et plus qui attendent avec patience et résignation que « Dieu les rappelle à lui » selon le mantra des bonnes sœurs. Même si la cantine n’est pas mauvaise, ils s’ennuient. D’où l’effervescence de la volière usée lorsque l’un d’eux, un vieillard orgueilleux et solitaire, meurt. Il était encore jeune, à peine 70 ans, et il se trouve qu’il a été étouffé par son oreiller. De lui-même parce qu’il avait l’habitude de le mettre sur sa tête ? Par malveillance d’un autre qui en avait marre de l’entendre râler ? Pour motif politique remontant à une génération en arrière, lorsque rouges et noirs se battaient férocement pour le pouvoir ? Un cahier qu’il tenait de sa vie se montre beaucoup moins précis dès lors qu’il est envoyé en mission par son groupe de républicains radicaux pour régler une vague affaire de corruption. Est-ce le nœud de l’intrigue ?

La troisième est la plus sordide car elle met en scène la sainte famille en proie à l’avidité et à la prétention, qui cherche à se débarrasser du vieux qui a le fric. Rien de tel que de manipuler le fameux 23 février, tentative providentielle de coup d’état en Espagne en 1981, pour terroriser le vieux et l’isoler du monde jusqu’à ce que mort s’en suive. Reste la petite-fille, qui aimait bien l’ancêtre et qui veut savoir pourquoi cet « arrêt cardiaque ». Elle mandate Pepe Carvalho pour enquêter et celui-ci commence par aller au restaurant où il s’enfile des escargots au beurre de chèvre et de l’agneau avec une sauce nouvelle cuisine.

Militaires, bourgeois, catholiques et bonnes sœurs n’ont jamais digéré les rouges ni les communistes étudiants sous Franco, et l’Espagne vit encore à cette heure en cette fin des années 80. Nourrir la peur permet de raviver les plaies afin qu’elles ne s’éteignent, sinon jamais, du moins pas avant que tous les protagonistes qui ont vécu ces périodes ne soient enfermés sous terre. Carvalho est dans cet entre-deux inconfortable d’ancien étudiant rouge devenu sbire de la CIA et détective privé après Franco qui le rend apte à comprendre les deux bords et à résoudre les contradictions des Espagnols qui se font trucider et de ceux qui les trucident. C’est assez bien vu même si cela commence à dater.

Manuel Vasquez Montalbán, Histoires de politique fiction (nouvelles), 1987, 10-18 1993, 193 pages, occasion €0.99

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Parc du Rincón de la Vieja

Adrian notre guide, est né en 1975. Nous sommes quatorze dans le groupe.

Nous prenons le bus pour une demi-heure afin d’atteindre le parc naturel du volcan nommé le Coin de la vieille. Il s’agit plutôt de la sorcière, à cause des fumerolles et de l’odeur de soufre des terrains. A l’entrée du parc, un jeune homme employé comme gardien se fait embarquer par la police, ses bras musclés dument menottés dans le dos et le t-shirt déchiré : c’est un Nicaraguayen clandestin qui va être reconduit à la frontière. La pauvreté du pays incite les jeunes à passer la frontière pour travailler au Costa Rica.

Dans le parc, après quelques vipères en conserve à l’entrée (nous en verrons une sur le chemin), nous croiserons quelques cascades, des geysers d’eau chaude et d’argile, des arbres et des animaux. Nous allons marcher 14 km. Des panneaux comminatoires exigent de ne pas passer à plus de 300 kg sur les passerelles (soit à deux ou trois quand on est Yankee nourri au Coca et burger), ou défendent de se baigner dans les cascades en plusieurs langues.

Le mata palo (tue-arbre) est un ficus qui étouffe l’arbre hôte et prend sa place en se servant du tronc comme tuteur. Le javilio a son tronc bardé de piquants pour éviter d’être bouffé petit. « L’Indien à poil » (Burcera Simaruba) est un arbre curieux, sans écorce, couleur cuivrée de peau humaine : il réalise sa photosynthèse par sa surface pour éviter que les autres arbres qui grandissent plus vite que lui ne l’asphyxient en lui faisant trop d’ombre. C’est intelligent, un arbre…

Une délicate araignée aux longues pattes se tient au centre de sa toile. De nombreux scarabées courent sur le sol. Une guêpe rouge pique tarentules et mygales pour leur injecter ses œufs. Nous entendons les grondements furieux des singes hurleurs et les piaillements des singes capucins tandis que les singes araignées (attelle) sont très vifs dans les arbres mais minuscules à voir sans téléobjectif. Beaucoup de morphos et divers autres papillons volettent tandis que des geais bleus sortent parfois des branches (ni des « j’ai mal », ni des « j’ai faux », comme l’énonce Justin).

Plusieurs passerelles et traversées à gué de rivière nous mettent en train, mais les sentiers sont balisés pour les familles. Elles vont, depuis la cascade, voir les fumerolles et les geysers d’argile.

Pour nous commencera alors la vraie marche hors-piste avec Gregorio, 82 ans, propriétaire dans le coin qui sert de guide.

Nous sortons le pique-nique à un gué, les mêmes sandwiches mous habituels.

La fin d’après-midi nous voit prendre un bain dans la source chaude où coule une rivière. Le soufre n’est pas trop fort aux narines et l’eau détend les muscles. Evidemment il se met à pleuvoir. Mais dans l’eau chaudes des bassins, qu’en avons-nous à faire de la pluie ? Nous craignons plutôt pour nos affaires : elles vont être mouillées !

Dans ce hors-piste, un jeune Américain s’est « perdu », nous dit Gregorio ; on n’a retrouvé que quelques affaires, laissées en évidence sciemment pour faire croire à un enlèvement : il a probablement disparu volontairement pour se refaire une autre vie, il paraît que c’est assez courant. Nous rejoignons la route une heure et demie plus tard, où le bus nous attend. Nous avons passé de 9 h à 17 h dans le parc, ce fut assez fatiguant bien qu’avec peu de marche et de dénivelé mais les sous-bois sont accidentés.

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George Mosse, L’image de l’homme

Les stéréotypes sont des cubes de la pensée moyenne. Ils objectivent, rendent visible et jugeable. La nature humaine n’échappe pas à leur rage classificatoire et normalisatrice. George Mosse retrace l’histoire du stéréotype masculin qui nous régit encore aujourd’hui, depuis son émergence à la fin du XVIIIe siècle. Il montre que les valeurs de volonté de puissance, d’honneur et de courage, ont été imposées par la classe moyenne, en empruntant et déformant celles de l’aristocratie. Ces normes ont envahi tout le corps social, de l’ancienne noblesse à la classe ouvrière, au fur et à mesure de l’ascension bourgeoise. Formés à l’époque moderne, les stéréotypes masculins sont les symboles médiateurs d’une société désorientée par les bouleversements historiques.

L’auteur observe successivement la formation, la cristallisation, puis la crise du stéréotype masculin. Il s’interroge enfin sur les prémices d’un autre modèle de virilité.

La norme masculine moderne se forme à la rencontre du duel noble et du modèle grec. Les idéaux de l’aristocratie étaient ceux d’une caste guerrière. L’honneur était lié à la puissance du sang, à la noblesse du lignage. La lâcheté étant la pire des insultes, l’aspect physique était de peu d’importance. Ces idéaux se sont peu à peu abâtardis en « code chevaleresque » de simple appartenance sociale, au fur et à mesure que la société se pacifiait. L’apogée est vécu à la Cour avec ses rituels purement mondains et ses intrigues en coulisses. La sensibilité bourgeoise moralise les valeurs des guerriers, l’apparence l’emporte sur le comportement, la vertu est préférée à l’honneur, l’individu à la lignée. Le duel, des rencontres de salon au rite de passage des étudiants allemands, sont le symbole de cette émergence. L’idéal masculin, dans sa force et sa prestance, devient le symbole même de la société et de la nation dès la Révolution française.

Plus profondément, alors que le Moyen Âge croit qu’une âme vivante habite un corps inerte, les Lumières considèrent l’unité du corps et de l’esprit. La Renaissance a fait retrouver les principes antiques d’esprit sain dans un corps sain, la beauté physique devenant alors le reflet de la beauté morale. À la fin du XVIIIe siècle, ce modèle rencontre l’individualisme bourgeois en plein essor. La physiognomonie de Johann Lavater (1781), l’éducation d’Emile de Jean-Jacques Rousseau (1762) et l’histoire de l’art de l’Antiquité de Johann Winckelmann (1764), reflètent l’aspiration à la jeunesse, à la vigueur, à l’harmonie des athlètes grecs. La virilité devient puissance et maîtrise de son corps et de ses passions. Les édifices publics sont décorés à l’antique et les musées font entrer l’art académique dans la sensibilité bourgeoise.

La société avait besoin d’ordre et d’énergie : le modèle grec, revisité, est un accomplissement de la nature et de ses lois, il donne un fondement solide à un monde en rapide transformation industrielle et sociale. Pour se différencier et s’établir, la virilité s’oppose à la féminité, perçue comme un négatif. Le peintre David crée le Serment des Horaces (1784) pour dresser les vertus du mâle romain face aux faiblesses des passions féminines. L’enseignement des humanités n’aura dès lors de cesse, dans les collèges de la bourgeoisie, de faire de même jusque dans les années 1960.

Ce modèle bourgeois normatif n’était pas le seul possible pour l’époque. Le romantisme préférait plus de sentimentalité, de concret incarné au détriment de l’idéal abstrait, le prochain plus que la nation ou l’universel. Son modèle était plus androgyne, moins outré, Apollon plutôt qu’Héraclès. Il ressurgira périodiquement dans les utopies anarchistes, chez les « décadents » fin de siècle comme chez nos modernes hippies et routards des années 1970.

La cristallisation du stéréotype bourgeois s’est opérée différemment selon les pays : la gymnastique germanique, le fair-play anglais, la chrétienté musclée des calvinistes, le patriote français. La gymnastique alliait l’hygiène aux vertus éducatives ; il s’agissait de retrouver l’homme à l’état de nature, Apollon du belvédère ou guerrier indien, avant d’établir un équilibre bourgeois à la maturité entre témérité et couardise. La jeunesse devait être réunie en vraie communauté germanique sans distinction de religion, de région ou de caste. En France, la gymnastique a été liée au service militaire dès la Révolution. La bourgeoisie voulait éduquer de « vrais » hommes – pas efféminés – disciplinés, travailleurs, modestes et persévérants. Tel était l’idéal de la hiérarchie militaire et industrielle qui connaîtra son acmé en 1914.

Le Royaume-Uni fait figure d’exception en Europe en promouvant les sports d’équipe plutôt que la gymnastique des individus. Dans les collèges privés, réformés en 1830, la force morale du sport vient renforcer les enseignements de piété et de vertu. Ces comportements normatifs de chrétienté musclée remontent à Calvin : maîtrise des passions, tempérance, pureté sexuelle et morale. S’impose alors la vision victorienne de piété et de virilité, où la vertu chrétienne complète et tempère la virilité esthétique grecque. Cet idéal est adapté aux soldats modernes à qui l’on demande discipline, sacrifice, héroïsme. Les idéaux militaires pénètrent toute la société par l’idée de patrie et l’essor du nationalisme.

L’image de la femme en émerge en négatif. Le corps féminin est connoté d’une beauté sensuelle et sexuelle qui l’oppose au corps du héros viril. Les raisons de cette division entre les sexes trouvent leur fondement dans les mouvements de la société : établissement de la famille nucléaire, exclusion de la femme dans la société industrielle, besoin bourgeois d’ordre et de dynamisme.

Une fois cristallisé, le stéréotype établit son contretype : les parias de la société symbolisent le désordre physique et moral. On en crédite les juifs, les bohémiens, les vagabonds, les homosexuels, les dépravés, les classes dangereuses. La laideur est perçue comme un désordre : rien n’a d’harmonie, tout bouge, le dessin physique n’est pas clair et net, l’attitude « pas très catholique ». La sensibilité est assimilée à un désordre nerveux et sexuel (masturbation, luxure, vice). Le médecin remplace le curé comme arbitre de la morale. Le Juif devient le « sous-homme » concret d’Europe, son nez « crochu » s’oppose au nez droit grec, sa vieillesse rabougrie à l’idéal de jeunesse virile. Les nègres sont forts mais barbares (désordonnés) ; on les crédite d’une vie sexuelle débridée et d’un goût pour l’agitation violente (la « musique nègre »). Les homosexuels franchissent la barrière tranchée établie entre les sexes, et cette transgression angoisse profondément la société qui perd ses repères « naturels » ; ils sont persécutés surtout en période d’insécurité. Les femmes dangereuses sont celles que l’on appelle les « femmes fatales », insatiables, qui dévirilisent et pompent l’énergie du mâle, le détournant de ses devoirs (conjugaux, familiaux, professionnels, civiques et patriotiques).

« L’idéal de l’homme moderne fut vulgarisé par les textes et les images : pour l’atteindre, il fallait affermir son corps, faire la guerre, défendre son honneur et endurcir son caractère. Ce stéréotype est resté étonnamment constant depuis sa naissance jusqu’à récemment » p.81.

La crise de ce modèle allait engendrer l’idée de « décadence » et précipiter une réaction militariste. La médecine définit la santé et la beauté comme des valeurs morales, et le débat porte sur les déviances sexuelles et autres « dégénérescences » sentimentales et sensitives, volontiers qualifiées d’hystériques. Dès 1890, les homosexuels revendiqués, les efféminés, les garces, garçonnes et autres femmes masculines, suscitent les avant-gardes, les mouvements de jeunesse, le naturisme. Les Expressionnistes sont des révoltés actifs qui veulent renverser les mœurs, exagérant la virilité pour instaurer le règne des émotions. Les mouvements de la jeunesse allemande des Wandervögel parcourent la campagne, campant, chantant, exaltant pureté et endurance, exhibant de virils torses nus, symboles d’un authentique corporel et d’une sincérité morale. La force n’a rien à cacher et la santé s’impose d’elle-même.

La société tout entière se durcit : les ligues de pureté chrétienne, l’influence des médecins, la discipline des collèges et du service militaire visent à mettre au pas les déviances. « La volonté de puissance, le courage, la force face à la douleur, faisaient rempart contre la décadence » p.106. Le modèle encouragé est la virilité chaste des scouts. La première guerre mondiale va promouvoir le sens du sacrifice, la camaraderie, le courage. La virilité sera durablement associée au militarisme avec une nouvelle dimension : la brutalité. Montherlant (guerre, sport, tauromachie), Drieu (guerre égale vitalité), Jünger (guerre égale aventure virile), T.E. Lawrence (le courage guerrier des vrais hommes) mythifient l’aventurier, tandis que le pilote de guerre (Mermoz, Saint-Exupéry) joint l’aventure à la chevalerie. George Mosse note un écart révélateur entre les représentations des soldats sur les monuments aux morts : chez les Anglais, les expressions sont vives et radieuses ; chez les Allemands, elles sont sérieuses, dévouées, disciplinées. Ces derniers donneront les modèles jumeaux du nazisme et du stalinisme.

L’homme nouveau du socialisme est un impératif moral. Le mâle prolétaire, avant-garde de l’histoire, doit s’accomplir en servant une cause qui est de créer une société « plus humaine » ; il doit donc travailler à devenir plus libre et plus moral. La compétition est une valeur capitaliste et il faut lui préférer la solidarité. Mais le socialisme respecte la respectabilité : il a le goût du travail, de la sobriété, de l’ordre, de la moralité et du soin. Le communiste modèle est la virilité militante, en guerre contre la dégénérescence bourgeoise. Le militant est un combattant discipliné d’une URSS victorienne ; l’ouvrier est un soldat d’usine, magnifié dépoitraillé pour montrer ses muscles ou héroïquement à moitié nu sur les statues en bronze qui peuplent les places des villes socialistes.

Nazisme et fascisme ne procéderont pas autrement : regard droit, pose inspirée et port de tête altier dans l’iconographie des militants. Le nouvel homme fasciste est la virilité extrême. Le fasciste est un guerrier, en croisade pour sa foi nationaliste. L’énergie conduit à la violence, à la barbarie, au combat jusqu’au sacrifice. La culture va aux machines, pas aux livres, car la machine demande d’être actif alors que le livre laisse passif. La famille est un lieu de domination où l’on asservit plutôt que l’on aime : il s’agit de dresser plutôt que d’épanouir, de raidir le bras et la verge en guise de courage plutôt que de laisser la sensiblerie l’emporter. Le soldat de la première guerre mondiale est magnifié par Hitler et opposé au bourgeois, sa discipline portée au pinacle, à l’inverse des traîtres de l’arrière qui ne pensent qu’à l’argent et aux plaisirs. Le nu fasciste de la statuaire est musclé, discipliné et solidaire. Si l’homme nouveau du fascisme italien est flou (il devra se créer avec le temps), celui du nazisme est la froide exécution d’un projet national, hygiéniste et racial.

Mais, comme les communistes, fascistes et nazis restent englués dans le modèle de la respectabilité bourgeoise. Le corps doit rester abstrait, sa représentation cantonnée dans un rôle de symbole social héroïque. La nudité affichée est toujours préparée (peau lisse, imberbe, bronzée), dépourvue de toute charge sexuelle. La virilité pousse à l’extrême sa logique d’exclusion dans le fascisme : la femme nordique a des canons de beauté à l’exact opposé du beau masculin (hanches larges, épaules étroites, poitrine pleine). Quant au Juif, il est l’antithèse caricaturale de l’Aryen : courbé, poitrine creuse, teint blafard, toujours trop habillé par honte de montrer son corps.

Bourgeois, communistes et fascistes conservent le même idéal de virilité. « Si un monde semble séparer l’élégant gentleman britannique et le brave garçon américain du SS idéal, ils sont au fond façonnés dans le même moule réunissant en lui les qualités de force et de séduction esthétique, de réserve et de violence, de dispositions à la générosité et à la compassion ou au combat acharné et impitoyable. Le fascisme et le national-socialisme ont démontré les effrayantes possibilités de la virilité moderne, une fois celle-ci réduite à ses fonctions guerrières » p.179.

Une autre virilité est-elle possible ? L’auteur s’interroge. Même si elle risque d’être infléchie, il y a peu de chances que la vision traditionnelle s’évanouisse. La publicité contemporaine montre des hommes normatifs sur le modèle américain : grands, souples, athlétiques, aux traits ciselés. Ce sont des « durs », ex-joueur de rugby ou ex-commando des marines.

« C’est par érosion et non par confrontation que l’idéal masculin s’est modifié à la fin du XXe siècle » p.184. La « culture jeune » de masse à réhabilité l’androgyne : les Beatles, James Dean, la Beat generation, Jane Birkin. A côté, les punks allemands font plutôt kitsch. Mais, en opposition avec le stéréotype masculin traditionnel, la modernité exalte le joyeux déchaînement physique, valorise les décharges affectives indisciplinées, accepte les cheveux longs et les vêtements unisexes. David Bowie, Boy George, Michael Jackson, contestent la masculinité et la féminité traditionnelle ; le stéréotype masculin s’érotise. « Malgré une plus grande égalité entre hommes et femmes, au sein de la famille en particulier, l’idéal masculin a jusqu’ici tenu bon. Sans être purement dépendant des relations de pouvoir, il se nourrit de tout un réseau de valeurs morales, sociales et comportementales. En tant que ciment de la société moderne, il sera difficile à vaincre. L’histoire pèse de tout son poids » p.194.

Il est utile de comprendre ainsi les ressorts de nos comportements. Comprendre ne veut pas dire forcément accepter ni modifier. L’histoire pèse en effet de tout son poids et les inerties de société ne se changent pas par décret. Nous ne sommes que des êtres partiellement libres, ayant été élevés et éduqués dans une société et une époque données, avec des modèles mâles et femelles particuliers véhiculés par le cinéma, les arts et la littérature. Nous devons surtout y vivre en bonne entente avec nos contemporains.

Ce modèle masculin de virilité je ne peux faire autrement qu’il me convienne, sous peine d’être inadapté et asocial. Tout au plus puis-je préciser ici ma conception relative de la beauté. Pour moi, l’idéal esthétique de l’homme et de la femme résulte de leur vitalité. La beauté est avant tout le résultat de la santé. En cela, je rejoins en tous points les Grecs antiques. Leur idéal est celui de la jeunesse où la santé est la plus vigoureuse, et ils font les dieux sur le modèle de l’éphèbe. Ce modèle rejoint la beauté utilitaire des sociétés traditionnelles où est qualifié de « beau » celui qui accomplit pleinement son être : prestance sociale issue de ses qualités de chasseur et de guerrier. La générosité – le fair-play – résulte de la puissance. Est généreux celui qui est au-dessus de tout cela, le grand pour le petit, le riche envers le pauvre, le sage envers le commun.

La femme est pour l’homme une compagne qui a ses qualités propres. Elle peut être guerrière ou sportive, ce n’en est que mieux pour devenir compagne d’égal intérêt qu’un compagnon ; les films d’action américains en sont désormais remplis, loin du stéréotype de la femme hystérique, pauvre petite chose aux appâts sexuels hypertrophiés et qu’il faut protéger. Que sa physiologie et sa psychologie soit différentes, c’est un fait, mais la société ne doit en faire ni une antithèse, ni une ennemie du masculin. Laissons être chacun dans son essence et que mille fleurs s’épanouissent.

L’équilibre auquel j’aspire ressemble fort à celui de l’Antiquité, avec deux millénaires et demi d’écart. Je suis surtout très loin des enflures disciplinaires de la bourgeoisie industrielle comme de la barbarie des militarismes bottés. Pour moi, est beau qui s’accomplit pleinement comme la fleur s’ouvre au soleil.

George Mosse, L’image de l’homme – L’invention de la virilité moderne, 1996, Pocket 1999, 250 pages, occasion

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Parc Tenorio

Tandis que les autres se contentent de rester européens, je prends le petit-déjeuner local de riz épicé aux haricots rouges, les œufs sur le plat au chorizo, le pancake, le jus de pamplemousse et le café. De quoi tenir jusqu’au pique-nique du midi.

Vu sur un mur de la ville que nous quittons ce slogan dans la Calle 424 : « Cristo » avec une étoile juive à la place du O. Que signifie-t-il ? Adrian ne veut pas me le dire et élude la question. Sont-ce d’anciens nazis qui accusent le christianisme d’être d’origine juive ?

Nous partons ensuite en bus jusqu’au parc naturel du volcan Arenal, le parc Tenorio. Nous suivons un sentier balisé dans la forêt pluviale pour aller voir deux cascades et une rivière dite « céleste » en raison du bleu de son eau.

Le chemin est bétonné à l’américaine, puis seulement aménagé – mais il n’est pas question de sortir du sentier battu. Il faut descendre une centaine de marches pour accéder au point de vue sur la cascade et l’eau bleue. Nous passons un pont suspendu de métal qui danse quand plusieurs personnes passent à la fois.

Il y a autant à remonter pour atteindre la jonction vers le mirador dans la forêt – où il n’y a rien à voir car il pleut par intermittence et le paysage est dans la brume. Nous aurions dû voir trois volcans, dont le Rincón de la Vieja, le coin de la vieille. J’ai aidé un petit Américain de 5 ans à descendre la marche grande comme la moitié de sa taille pour monter au mirador.

Sur le chemin, nous avons vu une vipère lovée comme un champignon. Nous poursuivons la route boueuse vers la rivière aux ondes célestes. Son eau se situe entre le turquoise et le plomb. Cette couleur est due à la rencontre de deux bras dont l’un est chargé en silice. L’eau bouillonne et son odeur soufrée, dans un méandre où elle est plus calme, fait sentir plus fortement l’anhydride sulfureux.

Nous pique-niquons d’un sandwich au poulet très mince, devenu du caoutchouc dans le sac. Un coati surgit de la forêt pour grappiller quelques morceaux. Je lui donne la fin de mon sandwich immangeable, au grand dam d’Adrian qui dit qu’il est voleur et peut piller les sacs. Il veut chasser l’animal mais celui-ci, affriolé par la nourriture, reste pour les photos de tous.

Nous retournons au parking par le même chemin. Nous croisons des familles, des ados, la plupart Américains, quelques rares Français. La pluie intermittente nous fait mettre et ôter la cape. La plupart des touristes a décidé d’ignorer l’eau qui tombe et marche en débardeur ou même torse nu pour les machos locaux.

Nous avons trois heures de bus pour rejoindre l’hôtel dans le paysage plus sec du Guanacaste, côté Pacifique, en traversant la ligne de crête ornée de gigantesques éoliennes. La forêt pluviale disparaît versant Pacifique pour laisser la place à la forêt tropicale sèche et aux pâturages. La province où nous passons est peuplée de quelques Français ; ils élèvent des chèvres. Mais le fromage et le lait ont un goût fort et doivent être coupés avec du lait de vache pour être accepté par les locaux qui sont très conservateurs en matière de goût.

Sur la route, nous goûtons le fruit du dragon qu’Adrian appelle figue de barbarie, fruit dont était faite la glace d’avant-hier.

Le lodge Rinconcito est une suite de pavillons au milieu de nulle part. Les chambres sont confortables avec de grands lits et une terrasse privative avec hamac dans lequel se prélasser.

Adrian, qui parle beaucoup, nous apprend qu’il n’y a pas d’impôts au Costa Rica sauf une TVA à 13 % et l’impôt foncier. Tout le monde peut demander une parcelle à la mairie, à condition de la cultiver. La taille obtenue dépend de la taille de la famille. Il faut non seulement cultiver pour devenir propriétaire mais aussi acquitter l’impôt chaque année, sinon la terre revient à l’État. Mais peu d’impôts veut dire peu de services : pas d’armée, aucune aide sociale sauf pour les enfants scolarisés avec la cantine gratuite. Chacun gagne ce qu’il travaille – en net. Les ramasseurs d’ananas se font par exemple 150 $ américains par semaine. Adrian a la manie de sans cesse comparer le Costa Rica à la France, ce qui finit par être irritant. En spécialiste des avocats, Adrian nous dit qu’un avocat mûr a la peau noire et non plus verte. Pour aller plus vite, il faut laisser les avocats verts avec un ananas et le mûrissement s’effectue en une journée. Les supermarchés conservent les fruits et les légumes au frigo comme les Américains. Adrian nous vante « la sauce miraculeuse », ainsi dénommée sur les étiquettes : il s’agit d’une sauce anglaise, en fait de la Worcester sauce mais fabriquée ici.

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Socrate

A tort ou à raison, Socrate personnifie en Occident la conscience philosophique. Il quête la vérité, inlassablement étonné de tout, accoucheur des esprits, selon le profil qu’en fait Platon.

Né athénien, de père sculpteur et de mère sage-femme, il tente de réunir en lui les qualités de l’architecte et du médecin. Il raisonne en intellectuel impitoyable aux faux-fuyants et aux à peu-près. Il questionne son entourage, précise sa pensée dans le dialogue, accepte la répartie comme un défi où le seul vainqueur ne sera ni son protagoniste, ni lui-même, mais le vrai – attesté par le raisonnement et lumineusement mis à jour par la logique. Intellectuel, moral, dialectique, Socrate est un exemple pour les philosophes, pour ses jeunes disciples, pour le savoir lui-même. Il agit comme il pense ainsi que font les sages, au demeurant citoyen endurant et courageux au service militaire, bon maître qui questionne et accouche les âmes, et fin des dialecticiens qui éclaire sans pitié toutes les obscurités du langage et les facilités du jugement.

Son ennemi est la Doxa, l’opinion commune, l’arbitraire des conventions, les préjugés ancrés, les habitudes qui dispensent de penser. Socrate sait qu’il ne sait rien, contrairement au commun. Alors il interroge parce qu’il est convivial et que c’est dans l’échange que naît le vrai. Il s’interroge lui-même, éternel questionneur des choses, critique par fonction. Laid, il aime les jeunes gens ; il a plaisir à être en leur compagnie, à les persuader, à les séduire. Il pèle les âmes comme des fruits, ouvre les cœurs, les dénude comme les corps de ses amants. Il n’est pour lui de vérité que virile et nue. Comme son père il en sera le sculpteur, comme sa mère il en sera l’accoucheur. Esthétique et affection viennent conforter la froide raison pour dévoiler le chef-d’œuvre. Socrate aime les êtres, la vérité et tout ce qui surprend. « Étonne-moi », dit-il à chacun, et il le pouce par l’ironie.

Aucun voile pour la vérité, pas plus que de vêtement pour le beau corps. Aucune illusion pour l’esprit, aucune vanité ne peuvent tenir sous le feu roulant de ses questions. Sa raison est exigeante, son cœur assoiffé de relations, son corps avide de beauté. Mais il maîtrise l’amour du Bien, l’admiration du jeune et le désir de la chair. S’il se donne tout entier, c’est dans la pureté de sa méthode, au terme d’une interminable dialectique. L’inquiétude, la quête, la conscience, s’enclenchent et se répondent d’un même mouvement qui donne à son raisonnement sa cohérence et sa légitimité.

Sous l’œil de l’homme critique, il n’est plus d’évidence. Les corps sont nus, les cœurs ouverts, les esprits fouillés. Socrate, c’est Bouddha sur sous le soleil de Grèce, un prince de la pensée, un maître de sagesse. Son souvenir reste lumineux dans un monde d’ignorance.

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Sources chaudes du Paradis

À l’hôtel en fin d’après-midi, les jeunes Hollandais sont dans la piscine et sur nos lits les serviettes de bain sont pliées en forme de lapin aux grandes oreilles.

Nous préférons prendre une douche qu’un bain et mettons nos affaires à sécher. Des thermes sont prévus avant le dîner d’une entrecôte de zébu, promise cet après-midi lorsque nous avons vu des spécimens sur pied brouter dans les prés.

Les bains Paradise Hot Spings sont un hôtel fondé vers 1993 par un étranger et un Costaricien. Ils se sont séparés depuis.

C’est une suite de bassins alimentés par l’eau du volcan Arenal et les piscines titrent successivement 36°, 42°, 50° centigrades. Une fois l’eau dans les bassins, les degrés tombent vite. Il ne s’agit pas de nager mais de se tremper comme dans un bain romain.

La clientèle est très américaine avec par exemple une grosse Noire californienne aux lunettes à verre passés au mercure ; je ne sais pas ce qu’elle peut voir dans la nuit tombante. Elle se fait prendre par sa fille où elle se prend elle-même en selfie, se trouvant belle comme une naïade malgré sa corpulence plutôt limace. Une famille de Noirs américains a un garçon dans les 8 ans qui a gardé son T-shirt pour la pudeur puritaine qui règne en ce moment au pays de Trump. Costa est la plage des ricains.

Un jeune allemand avec sa sœur accompagne les parents dans les vacances exotiques en famille ; ils sont mieux proportionnés que les yankees. Nous nous sourions en nous croisant dans l’eau où le garçon joue à arroser la fille.

Adrian nous apprend qu’il a fait un MBA à New York en agroalimentaire (Food and beverages). Il a travaillé dix ans dans un restaurant américain à comptabiliser et optimiser les ingrédients des plats. Il est revenu chez lui avec quelque argent car il préfère avoir une famille et une existence plus douce dans son pays en gagnant moins, même s’il lui arrive de passer quelques mois d’été en Floride à vendre des glaces en camion. Il a en effet aussi la nationalité américaine et, ayant un permis de conduire de Floride, ses entrées gratuites à Disneyland ! Sa femme est pédiatre pour le gouvernement costaricien et gagne 1800 $ américains par mois. Lui exploite 7 ha en avocats qu’il vend aux restaurants de la capitale, aidé de Nicaraguayens payés au noir. Vue la forte inflation du pays, l’économie est surtout en dollars.

Au dîner, l’entrecôte promise est large comme la main et le restaurant ranchero empli d’Américains du nord en famille. Plusieurs couples sont flanqués d’enfants à peu près du même âge, affrétant un bus comme le nôtre, un Toyota de vingt places. Ils se déplacent en bande, craignant la barbarie et répugnant à parler autre chose que leur langue. Adrian nous apprend la recette de sa soupe : sur une base de bouillon de poule, il émince tomates, céleri et oignons, il ajoute des avocats en morceaux. Selon lui le résultat obtenu est très goûteux. Tout dépend de la maturité des légumes.

Après la randonnée sauvage et le long bain, nous sommes tous fatigués. Pendant la nuit pluie et orages se succèdent et la chaleur est moindre. Je dors très bien – sans la climatisation – Eff la craint, comme moi.

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Mensonges d’Etat de Ridley Scott

Peut-on faire la guerre efficacement sans obéir aux valeurs de sa nation ? C’est le thème de ce thriller d’espionnage très prenant où Ferris, un agent de la CIA sur le terrain (Leonardo DiCaprio) est confronté à son chef Hoffman dans un bureau à Langley (Russell Crowe). L’agent connait la réalité sur le terrain ; le bureaucrate ne connait que la stratégie globale. L’un se veut efficace par obéissance aux coutumes locales, l’autre estime que la fin justifie tous les moyens. Ce pourquoi « le mensonge au corps » est devenu pour lui une seconde nature.

La guerre de Bush en 2003 a déstabilisé l’Irak et rendu le pays en butte aux surenchères islamo-fascistes. La citation en début de film révèle le péché originel biblique de l’Amérique : « les enfants à qui l’on fait du mal feront du mal ». Arrogant, usant de tous les moyens techniques sophistiqués de « la guerre du futur », l’Américain de Langley croit écraser le moucheron par la force et le fric. Parlant bien l’arabe et connaissant son ennemi jusque dans le Coran, l’Américain du terrain s’adapte à ses interlocuteurs locaux et voudrait obtenir la confiance de chacun, telles que sont les relations humaines restées féodales des pays du Moyen-Orient.

C’est incompatible et le divorce sera prononcé à la fin. La CIA est puissante mais aveugle, l’orgueil technique est son talon d’Achille. Le renseignement humain vaut plus que la collecte de données, le « travail » du chef d’antenne à Amman le prouve : il n’arrive à rien. Quand son chef depuis Langley envoie DiCaprio pour le supplanter, il fait la gueule mais convient qu’il ne communique pas avec les renseignements jordaniens et, ne pouvant suivre tous les hommes qui entrent et sortent d’une planque repérée, il ne suit personne.

Les attentats terroristes explosent un peu partout sur la planète, commandités par un commandeur des Croyants planqué, mais docteur d’une université américaine. Celui-ci joue la guerre du passé contre la guerre du futur, n’usant plus d’Internet, ni de mél, ni de téléphone mobile, payant tout en liquide et délivrant ses messages enregistrés de la main à la main. Que peuvent donc les Grandes oreilles de la NSA et de la CIA contre ceux qui ne joue pas le jeu du modernisme ? – Rien. Ce pourquoi le terroriste se planque en pleine ville sans être repéré et manipule la foi pour faire exécuter ses ordres.

Après l’échec de la surveillance de la planque à cause d’une autre opération commandée par Hoffman depuis Langley, qui double celle sur le terrain avec Hani, le chef des services jordaniens (Mark Strong), Ferris menace de démissionner. Comme il est le meilleur agent sur le terrain, Hoffman lui laisse un peu plus d’initiative. Ferris monte alors une opération pour faire bouger le terroriste en chef. Il invente de toutes pièces depuis les ordinateurs de Langley un faux attentat sur la base américaine turque d’Incirlik, et implique un architecte saoudien qui bâtit des immeubles à Dubaï (Ali Suliman). Lui est complètement innocent et ne s’occupe pas de terrorisme, mais un faux compte, de faux virements d’argent, de faux mél l’impliquent jusqu’au cou. C’est alors que par « fausse humilité » (autrement dit par péché d’orgueil), le vrai terroriste fait enlever le faux pour le sermonner de jouer cavalier seul. L’autre tombe des nues, avoue le contact avec un « architecte » américain – il est retrouvé assassiné dans une décharge. Oui, le mensonge tue l’innocent : gloire aux valeurs américaines ! Ferris voulait le faire exfiltrer, Hoffman n’a pas voulu.

Mais le terroriste a bougé, utilisé un téléphone mobile. Il est repéré mais la CIA ne sait pas comment le prendre. C’est là que le service secret à l’ancienne retrouve son attrait. Hani, devant les vrais mensonges d’Hoffman et les simples omissions de Ferris, monte sa propre opération. La petite amie palestinienne de Ferris, une infirmière qui lui injecte le vaccin contre la rage après qu’il se soit fait mordre par deux chiens en poursuivant un tueur (Golshifteh Farahani), se fait enlever. Une voix au téléphone dit à Ferris de se livrer pour la libérer. Il s’exécute. Le satellite dédié de la CIA l’observe en permanence mais la ruse arabe se joue de l’orgueil technique : un ballet de 4×4 dans le désert crée un nuage de poussière avant que chacune des voitures ne parte dans une direction différente : où se trouve Ferris ? C’est un grand moment de jouissance pour le spectateur : Goliath est berné et le cynisme du gros Hoffman à son comble : « désolé pour toi, mon pote ». Ce sera Hani qui délivrera Ferris et arrêtera le terroriste, dans un tour de passe-passe habile et élégant qui a tout du grand art.

De l’action, de l’orgueil yankee insupportable que l’on aime haïr, des joujoux techniques efficaces mais aveugles, un satellite voyeur, des hélicoptères de combat noirs qui évoluent comme des requins au ras du sol, un chef des services secrets jordanien jeune, beau et bien mis, plus humain que la grosse lope de banlieue familiale washingtonienne Hoffman – voilà tout le sel d’un film qui n’a pas vieilli, et dont les « méchants » ne sont pas ceux qu’on croit.

DiCaprio en bad boy avec casquette qui lui réduit le ciboulot et barbiche locale change son image d’éphèbe romantique un brin inverti.

DVD Mensonges d’Etat (Body of lies), Ridley Scott, 2008, avec Leonardo DiCaprio, Russell Crowe, Mark Strong, Golshifteh Farahani, Oscar Isaac, Ali Suliman, Alon Aboutboul, Vince Colosimo, Warner Bros WHV 2009, 2h03, €6.90

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Jean d’Ormesson enseigne l’usage des temps

L’époque se veut au présent, sans passé ni futur. Du passé faisons table rase, chante-t-on chez les jeunes depuis 1968, une « jeunesse » qui se prolongent chez les retraités 2018 qui en sont restés à leurs 20 ans et se croient l’an zéro de l’histoire comme le socle humain du tout est possible. Sous les pavés, la page ? Rien n’est simple, tout se complique. Jean d’Ormesson dont l’art de la conversation n’est plus à vanter, ni la culture classique ignorée, donne aux béotiens les clés pour raconter convenablement – et le présent n’est pas le seul temps requis.

« Il faut d’abord savoir si tu emploies dans ton récit (…) le présent, l’imparfait, le passé simple, le passé composé ou le plus-que-parfait, voire le futur ou le futur antérieur, temps métaphysique par excellence ». Car l’allure et le sens en sont changés. En êtes-vous bien conscients, vous qui écrivez ? Sans l’être, vous n’êtes qu’écrivant ; le devenant, vous passez écrivain – voilà la différence.

« Le présent enregistre une sorte de sécheresse. C’est un procès-verbal un constat, une évidence ». Le moi est une force qui va, qui se croit et avance. Foin des autres et du reste, « je » n’est pas un autre mais enfant-roi du moi-je-personnellement. Dieu prédestine les êtres, selon la croyance protestante ou évangélique yankee qui contamine les cultures de toute la planète ; dès lors, il s’agit de constater cette force aveugle sans distance ni raison. C’est ainsi que l’époque égoïste étale son narcissisme invétéré au seul présent, dans le constat de sa gloire supposée. Je suis un fait et quiconque se trouve sur mon chemin se prendra sur la gueule. Ce que je dis est une « conclusion définitive », comme cette chronique des Matins de France Culte où un auteur éminemment contemporain (et au demeurant sympathique) assène ses évidences subjectives. « L’homme est né libre, et partout il est dans les fers », écrivait – déjà au présent – Rousseau, cet égoïste paranoïaque forcené qui a fait du social un contrat.

Hier s’écrivait à l’imparfait, temps qui charme car frappé d’un certain humour – qui est la tendresse tragique pour ce que l’on observe sans pouvoir agir sur l’objet de son observation. Il est le temps des écrivains par excellence. « L’imparfait, cher à Flaubert, est l’instrument du peintre qui se fait assister à une scène déjà close et frappé d’éternité dont, contrairement à ce qui se passe chez Stendhal, tu ne fais pas partie et que tu regardes du dehors sans pouvoir rien y changer. (…) Tout est réglé d’avance. Tu n’as plus qu’à contempler le destin en train de se dérouler sous tes yeux ». La littérature assimilée à la peinture, pour émouvoir et édifier, en tout cas faire penser. « Il y a de la tendresse dans l’imparfait ». Ce pourquoi, peut-être, les nouveaux auteurs du néo-nouveau-roman n’aiment pas l’imparfait de Flaubert ; ils mettent les émotions à distance comme le veulent la conjoncture économique, les forces sociales et l’ineptie politique. « C’était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d’Hamilcar… » Les éditeurs démagogiques ont même « retraduit » les romans pour enfants du Club des Cinq au présent simplifié pour ne pas « prendre la tête » des futurs ignares dont 88,1% auront le bac, quoi qu’ils fassent.

« Le passé simple est allègre, rapide, militaire, romanesque et stendhalien ». Mais il est trop compliqué pour les illettrés qui n’ont appris à lire seulement que depuis un demi-siècle – et les correcteurs des logiciels américains sont trop peu instruits pour maîtriser autre chose que les temps de base. C’est dommage car il y a « de l’aventure dans le passé simple ». C’est le temps de Fabrice : « Le 15 mai 1796, le général Bonaparte fit son entrée dans Milan à la tête de cette jeune armée qui venait de franchir le pont de Lodi… »

« Le passé composé est un regard en arrière, teinté de mélancolie ». Le roman proustien l’emploie à satiété : « Longtemps, je me suis couché de bonne heure » ; tout comme Jean d’Ormesson dans Le vagabond (etc.) : « Longtemps, je me suis demandé quoi faire ».

« Le futur antérieur, temps mystérieux s’il en est, t’expédie dans un avenir où tu n’es pas encore et d’où tu contemples un passé qui, au moment où tu parles, est à l’état de présent et parfois de futur. C’est le début vu de la fin, c’est la vie vue de la mort », exemple : quand tu seras parti, ils fermeront la porte. Il y a « du soupçon, voire de la menace dans le futur antérieur ». Le temps se gâte et devient d’autant plus intéressant.

Manier correctement les verbes, c’est rester maître du temps sans se laisser aller ni à la facilité, ni à la mode, ni aux rails de la grammaire. L’art de conjuguer fait partie de la plume et nul n’est écrivain sans maîtriser son art. Ecrire n’est pas une facilité qui coule comme on va chier ; c’est un métier – il s’apprend.

Jean d’Ormesson, La douane de mer, Deuxième jour IV, p.381 et 382, Œuvres tome 2, (Le vagabond qui passe…, La douane de mer, Voyez comme on danse, C’est une chose étrange…, Comme un chant d’espérance, Je dirai malgré tout…), Gallimard Pléiade 2018, 1632 pages, €64.50

L’art de conjuguer sur le net

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Forêt pluviale du Costa Rica

Nous prenons le petit-déjeuner tôt à 6h40, la salle est remplie de jeunesse hollandaise. Les œufs sur le plat sont retournés, le jus de fruits est du pamplemousse, les bananes plantains frites, le pancake américain et le café local.

Nous n’effectuons qu’une demi-heure de bus jusqu’à une école puis nous mettons sac au dos pour la journée qui sera mouillée.

Nous verrons deux cascades par le chemin de la forêt et traverserons cinq fois la même rivière avec les chaussures de marche. Le cuir résiste bien au premier, mais est trempé dès le suivant.

Nous marchons en forêt pluviale, d’ailleurs il pleut. Il s’agit d’une forêt tropicale toujours humide où les arbres ne résisteraient ni à la sécheresse ni au froid.

En permanence arrosée, la végétation est luxuriante. Certains arbres sont tombés car leurs racines restent superficielles en raison du climat toujours humide et ne connaissant jamais de saisons. Coupés, les arbres ne présentent pas de stries de montée annuelle de sève comme en Europe et il est difficile de mesurer leur âge.

Des fougères arborescentes côtoient un gros arbre qui n’est pas un kapokier mais un genre de ficus où l’on peut tenir à l’aise entre deux plis des racines. Le groupe veut d’ailleurs faire une photo. Il pleut et les feuilles goûtent car elles ont une pointe faite pour cela en forêt pluviale.

Le sentier est raviné et caillouteux, refait à la machette pour nous car la végétation envahit vite le terrain. Les lianes faisant une suite de S sont appelées échelles de singes ; le réservoir à graines d’un arbre est appelé brosse à singe pour son aspect ébouriffé.

Les cascades forment le haut de la vallée. Le bruit des chutes est apaisant, la brumisation et les ions négatifs font du bien. Les éternelles « photos de groupe » à partager sur le gogol ou les fesses-book de ces dames sont très à la mode globish et le groupe de filles y sacrifie volontiers. C’est pour moi hautement déplaisant mais je constate que tout le monde a son gadget-phone et se précipite sur le code Wi-Fi dans chaque hôtel pour consulter ses innombrables messages et répondre chaque soir à tous ses amis jaloux du voyage. Voire les narguer en envoyant des photos. Décidément, ce nouveau monde n’est pas celui de ma génération – à 10 ou 15 ans près, mais des années qui font la différence.

Le guide local du parc prénommé Fauricio et le fermier qui nous accueille pour le pique-nique dans son hangar nous ont accompagnés dans la forêt. Nous avons vu un morpho, quelques oiseaux, mais moins qu’hier. La pluie était peu dense dans la forêt mais exige la cape dès l’arrivée sur le plateau et jusqu’après le pique-nique.

Au sortir de la forêt, nous marchons dans l’herbe haute trempée autour d’un étang où est plantée une fontaine incongrue et autour duquel poussent quelques arbres fruitiers. Nous voyons un gros rongeur qui n’est pas un coati détaler dans les herbes.

Le pique-nique de tortilla caoutchouc au fromage local juste pressuré, aux tomates pas mûres, est nettement à l’américaine, c’est-à-dire sans goût. Le concombre est trop vieux et une viande à chien en conserve est carrément au goût de chiotte yankee.

Le fermier nous offre pour nous réchauffer son café local et une gnôle qu’il a fabriqué lui-même avec des cerises Nancy. L’alcool a bon goût et sa saveur un peu raide est masquée par le sucre. Le dé à coudre suppé paraît peu fort mais échauffe vite après une deux minutes. L’alcool titre bien 25°.

Le soleil n’apparaît aujourd’hui que sur les derniers cent mètres de marche durant le retour vers le bus, dans une atmosphère plus moite encore. Ce qui pousse un jeune local à enfourcher sa moto torse nu dans un village traversé et à foncer devant nous sur la route pour se rafraîchir la peau.

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Forrest Gump de Robert Zemeckis

« Heureux les pauvres en esprit car ils verront le Royaume des cieux ».

L’Amérique, toujours biblique, compose un film à la gloire de ces « pauvres en esprit », gloire qui apparaît aussi comme la sienne : les Etats-Unis ont été bâtis par les rejetés du vieux continent, ces pauvres pas très intelligents chassés du vieux monde.

Morale : chacun a un destin. Comme une plume au vent, celle que l’on voit au début puis à la fin du film, l’homme est entre les mains de Dieu. Qu’il renonce à son orgueil, qu’il se laisse mener et Dieu le conduira : il le rendra bon citoyen, bon époux et bon père…

Il suffit d’obéir aux commandements.

Forrest (Michael Conner Humphreys enfant et Tom Hanks adulte) est un gamin « tordu ». Physiquement handicapé, socialement sans père, les cheveux aussi courts que les idées, le col fermé, stricte comme la vertu de sa mère. Les autres, les « normaux », se moquent de lui. Forrest obéit à sa maman et aux autorités. On lui dit : « cours ! » et il court ; « ne te fais pas tuer » et il ne le fait pas ; « regarde toujours la balle ! » et il la regarde. Le tout jusqu’à l’absurde, jusqu’à l’héroïsme, sans le vouloir, sans le savoir.

Il est bête et discipliné, vertus qui font la force des armées comme celle des imbéciles. Il va, comme une force ignorante. C’est un innocent capable, mieux que les chameaux tout gonflés de postes et de mépris, de passer par le chas d’une aiguille pour entrer dans le royaume des cieux.

Forrest n’a rien pour lui mais, comme s’il ne réfléchit pas, il avance et réussit d’oser. Les gens le trouvent idiot mais il se sert de toutes les situations : réussir au collège, faire l’amour avec une fille, sauver ses copains au Vietnam, redonner à son lieutenant amputé le goût de vivre, créer des slogans publicitaires sans y penser (ils sont les plus efficaces !), gagner des tournois de ping-pong parce qu’il n’est qu’à son jeu sans distraction, être félicité trois fois par le président des États-Unis et concevoir même (toujours sans le savoir) un gamin intelligent !

Le spectateur sait que le gamin est intelligent parce que, dans le film, il a les cheveux plus longs que son père à son âge. On ne recule pas devant le symbole primaire dans les films américains. Forrest côtoie les hippies drogués, les coureurs de fond, les sectes – tous ces moyens modernes socialement acceptables de devenir idiot. Lui il est, autant s’accepter.

Le film est populaire et léger ; il se regarde avec plaisir. Chacun, en Amérique, devrait sourire des gags, frémir d’émotion dans les séquences classiques, et se sentir supérieur au « crétin d’Alabama ». Devrait.

Car il faut apprendre ses trois leçons :

  1. Leçon d’humilité : rien ne sert de chercher « un sens » à la vie – autant se contenter de vivre son destin.
  2. Leçon d’humanité : il faut aimer à perdre la raison, et l’enfant est « la plus belle chose que j’ai jamais vue » (Forrest devant le petit garçon qu’il apprend être son fils).
  3. Leçon d’autosatisfaction : vive les cons ! Vive les Américains !

Il suffit d’y croire, c’est fascinant.

DVD Forrest Gump, Robert Zemeckis, 1994, avec Tom Hanks, Michael Conner Humphreys, Haley Joel Osment, Robin Wright,  Gary Sinise, Mykelti Williamson,Sally Field, Paramount 2006, 2h16, standard €6.99 blu-ray €9.90

Coffret Tom Hanks : Pentagon Papers + Seul au monde + Forrest Gump + Apollo 13, Universal Pictures France 2018, €19,99

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Colibris, coati, paresseux

Le Costa Rica est réputé être le paradis des animaux.

Nous visitons en face du restaurant un jardin de colibris où de petits vases à embouchure étroite les attirent parce qu’ils contiennent de l’eau sucrée. Mais ce n’est pas le moment où les colibris vont boire, d’ailleurs difficiles à saisir en photo tant ils sont vifs. Dans le sous-bois s’étale un jardin de mousse naturelle. L’eau, le soleil et l’absence de saison, plus l’altitude, donnent un paysage luxuriant et très vert. Il ressemble à l’intérieur de l’île de Tahiti mais à une altitude plus élevée.

Un peu plus haut se dresse une boutique de souvenirs peinte aux couleurs vives et crues des hippies. Le terme « pura vida » est écrit en lettres formées de branches d’arbres courbées qui servent de barrières. Adrian nous dit que la boutique est tenue par deux Américaines « libérales » (au sens yankee de gauchistes) venues s’installer ici dans les années soixante-dix.

Sur la route, nous croisons un coati ; il est de la famille du raton-laveur et se laisse prendre en photo avec complaisance, la queue dressée toute droite comme un chat.

Une cascade, dans un virage, est l’occasion de nous dégourdir les jambes.

Nous voyons aussi l’iguane dont une Canadienne a voulu faire l’élevage – mais les contraintes administratives du pays ont fini par la faire renoncer. Un cafetier en a gardé un couple dans un « sanctuaire » pour attirer les touristes. Ils mangent de la salade et ne sont pas farouches.

Dans ce café à l’orée d’un pont, nous prenons une glace « à la figue de barbarie » nous dit Adrian ; c’est en fait le fruit du dragon (pitaya) et la glace est d’une belle couleur violette au goût acidulé.

Sous le pont, des caïmans se prélassent dans le fleuve boueux.

Cette journée est en bus avec beaucoup de paroles de la part d’Adrian. Le chauffeur se nomme Luis Angel mais tout le monde l’appelle Tita. Nous nous acclimatons, goûtons des boules de coco et des bananes séchées achetées au bord de la route. Les villes portent tous des noms importés : Marseille, Venise, Firenze, Monterey… Ecoliers et collégiens sont tous en uniforme. Ici, les manières sont notées, même la discipline (comportement, tenue, assiduité). L’école a lieu en deux horaires : 7 h-12h30 (avec cantine gratuite) et 12h30–17 h. Des bus scolaires emmènent les enfants. Le pays ne comprend pas d’armée depuis la guerre civile de 1948, c’est sa particularité. Il comprend aussi peu d’impôts, sauf la TVA et l’impôt foncier. Il attire donc tous les ultralibéraux des États-Unis et d’Europe. Le régime est présidentiel et, malgré l’épisode de dictature du général Federico Tinoco Granados de 1868 à 1931, le régime reste républicain et présidentiel. Le président élu est à la fois chef de l’État et du gouvernement. Le parlement élu pour quatre ans au suffrage universel comprend 57 députés, vote le budget et fait les lois. La plus haute instance judiciaire est la Cour suprême. Le président depuis le 8 mai 2018 est un journaliste et écrivain, Carlos Alvarado.

Notre hôtel-lodge de ce soir est à l’écart de la ville. Il est constitué de pavillons séparés pour deux personnes avec salle de bain dans un jardin. Son nom ? Hôtel Arenal Montechiari. Il a plu ces jours derniers mais nous avons du soleil aujourd’hui. Les animaux sortent et c’est la fête.

Près d’un supermarché nous pouvons observer des paresseux, au bord de la route des singes hurleurs. Dans les prés des vaches Holstein sont dites « du pauvre » car en noir et blanc comme les anciennes télévisions. Elles donnent moins de lait mais il est plus gras.

Nous partons à pied pour le restaurant à 18h30. Il est situé dans la ville et s’appelle La mancaderia del coyote (la boucherie du coyote). Il est clairement pour étrangers, avec musique obligatoire, même si nous assimiler à des chiens de prairie est un peu méprisant. Un jeune homme talentueux joue de la guitare et chante, reprenant des tubes américains. Mais cette ambiance trop bruyante tue toute conversation autre que celle avec ses voisins immédiats. Je fais connaissance de Zizi au surnom plutôt raide qui lui va bien, elle vend d’ailleurs de longs téléobjectifs photo. Mon vis-à-vis est Rice, en année sabbatique.

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Hervé Hamon et Patrick Rotman, Génération

20 ans après mai 68, deux « anciens » tentent de comprendre. Ils font de mai le mouvement d’une génération, celle née du baby-boom d’après-guerre avec la nostalgie de Malraux, grandie sous la guerre froide, dans l’appareil de jeunesse du parti communiste puis étudiante durant la guerre d’Algérie, sensible aux écrits de Sartre et de Jeanson. Le livre se veut un « roman vrai » à base d’interviews d’acteurs, ces étudiants militants qui ont eu 20 ans dans les années 1960. C’est son côté vivant, qui se lit bien.

A l’époque, la jeunesse explose. La société mute, le monde change. Tout cela expliquerait mai 1968 et les suites de mai. C’est une partie de mon histoire personnelle, le terreau qui a irrigué mon adolescence, dans lequel et contre lequel je me suis formé. Cet ouvrage ouvre une porte, éclaire un soubassement, me permet de comprendre un peu mieux.

En 1950,140 000 étudiants étaient inscrits à l’université ; ils étaient 215 000 en 1960 et déjà 308 000 en 1963. C’est l’explosion. La jeunesse plus nombreuse, plus longtemps aux études, impose sa culture, fait sa place dans une société rigide, hiérarchique, sclérosée – à droite comme à gauche. Sartre devient Socrate, Beauvoir libère la femme, Fellini rend le sexe culturel, le Che est un Robin des bois qui auraient lu Marx. Le jean–blouson–T-shirt–baskets, venu des États-Unis, est l’uniforme de la jeunesse. Le rock, la danse et les parties servent de signes de reconnaissance. La jeunesse est lyrique, romantique et hormonale. Il faut que craque le vieux monde alors que le nouveau offre sa consommation de masse à l’appétit tout neuf d’une génération née après les bouleversements de la guerre.

La victoire des Alliés en 1945 n’a pas débouché sur la justice sociale, au contraire, les vainqueurs de la barbarie ont reproduit parfois les comportements combattus : la torture, la répression, la rigidité. Cela en Algérie, au Vietnam, en Amérique du Sud. Les militants ont tenté de restaurer le vieil instrument révolutionnaire : le parti communiste français. Malgré le rapport Khrouchtchev, les staliniens dominent le parti en France et éjectent les trublions étudiants. Force est de construire à côté : les trotskystes de Krivine, la gauche prolétarienne. Ils se réclament de Guevara puis de Mao. Sartre, qui écrit sur Nizan en 1960, a très bien su capter ce courant de jeunesse : « Il peut dire aux uns : vous mourez de modestie, osez, désirez, soyez insatiables, délivrez les forces terribles qui se font la guerre et tournent en rond sous votre peau, ne rougissez pas de vouloir la lune : il vous la faut. Et aux autres : dirigez votre rage sur ceux qui l’ont provoquée, n’essayez pas d’échapper à votre mal, cherchez ses causes et cassez-les » II p.167. La jeunesse chrétienne et la jeunesse maoïste se rejoignent dans un romantisme boy-scout : s’embrasser à demi-nus dans les couloirs, s’immerger parmi les pauvres, renoncer à faire carrière, procéder aux examens de conscience et aux corrections fraternelles. Maurice Clavel aura bien vu cette parenté là.

Le mouvement de mai 1968 en a été la résultante. Une rencontre inattendue entre une idéologie ouvriériste du XIXe siècle et les forces de la fin du XXe siècle orientées vers la révolution culturelle, la libération sexuelle, la démocratisation politique. Le gauchisme d’appareil a rencontré le spontanéisme libertaire. La communion s’est effectuée dans la reconnaissance de ce moment clé de la vie qu’est l’adolescence – moment en soi à vivre, à reconnaître, et non simple transition. C’est la peur narcissique de s’intégrer au monde adulte, perçu comme politique, capitaliste, impérialiste ; c’est la volonté acharnée et sauvage de rester jeune, inachevé, idéaliste ; c’est la préférence pour l’action immédiate dans la société plutôt que l’attente collective d’un grand soir. Les prisons, les hôpitaux, l’école, la famille, la cité, deviennent les lieux concrets où l’on revendique ses refus : la répression, l’enfermement, la sélection, l’éducation, l’environnement. En conséquence, le PCF stalinien a été isolé, les « instruments de la révolution » (parti, dogme, centralisme) ont été récusés, le terrorisme refusé par la morale acquise dans les grandes écoles et auprès de Sartre, le renouvellement politique opéré par le changement du social, la méfiance envers le tout–état.

Les expériences de micro–totalitarisme dans les groupes gauchistes ont vacciné les militants contre le délire révolutionnaire, le jacobinisme, l’irrationnel des foules (Salmon II p.66, Burnier II p.82). « À Pékin, nous nous sommes définitivement débarrassés de l’idée du parti unique. Il suffit d’assister à un procès populaire pour mesurer l’importance des libertés formelles, d’un avocat, de l’État de droit, de la séparation des pouvoirs. Puis nous avons remis en cause de visu notre critique du capitalisme : la concurrence, le marché, ça fonctionne et ça procure de la liberté », Jacques Broyelle, II p.551. De tout cela est né la société moderne : le mouvement des femmes, l’écologie au Larzac, les médecins sans frontières de Kouchner, le parti socialiste rénové de Mitterrand.

Trop jeune en 1968, j’ai rencontré l’après–mai ensuite. J’ai participé à un sit–in dans la cour du lycée, attiré par le mouvement, grisé par la parole, en phase avec le groupe, fier de mes balbutiements intellectuels. Il est formateur de s’exprimer, seul au micro, attentivement écouté par les autres qui reprennent ensuite la parole pour confirmer ou infirmer ce que j’ai dit. Je l’ai fait quelques semaines, c’était nouveau pour moi. Cela ne m’est pas monté à la tête, mais j’en garde plutôt le souvenir d’un slogan, capté au vol, qui est resté pour moi le symbole de mai 68 : « la vérité est toujours révolutionnaire ».

Je n’ai jamais oublié cette leçon, c’est pourquoi l’Archipel du goulag de Soljenitsyne ne m’a pas surpris. J’étais déjà en révolte contre l’église de mon enfance, embrigadement et bon sentiments ; contre les convenances de la bourgeoisie bien-pensante ; je l’ai été contre le marxisme et ses dogmes, son infaillibilité pontificale, son inquisition policière, sa hiérarchie clientéliste, ses clercs arrogants qui se voulaient détenteur de la seule vérité…

Tant pis pour les jésuites de tous bords, je ne serai jamais le chien d’aucun dieu ni le sbire d’aucun chef.

Hervé Hamon et Patrick Rotman, Génération, 1988, Points 2008,

Tome 1 Les années de rêve, €8.60 e-book Kindle €8.99

Tome 2 Les années de poudre, €8.60 e-book Kindle €8.99

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Plantation de café Arenal : le café

Le café pousse surtout côté Pacifique qui est le plus arrosé.

Les charrettes à café de la récolte traditionnelle sont peintes de couleurs vives. Cette charrette de ramassage du café est devenue le symbole du Costa Rica, représentant sa principale richesse. La récolte s’effectue en paniers, notamment par des femmes ou des adolescents dont les mains plus petites cueillent facilement les grains.

Le café est traité en piscine : le meilleur tombe au fond. Les grains sont ensuite passés à la décortiqueuse, au lavage et au tamisage. Les plus petits grains sont séparés des autres.

Intervient ensuite le séchage au soleil sur des aires bétonnées, la masse des grains est remuée à la pelle et ratissée comme un jardin zen.

A lieu ensuite la torréfaction en trois durées selon le degré de caféine et le corsé désiré. Enfin le mélange : soit pour le petit-déjeuner, soit pour la dégustation, soit pour la machine expresso.

Nous déjeunons dans un restaurant vers 2000 m d’altitude. Il fait presque frais avec un petit vent. La boisson est du jus de fraise mixé avec de la glace, nous sommes au pays des fruits.

L’assiette principale est composée de riz, de haricots rouges, de christophines, de salades, puis d’une viande, un filet de dinde ou une côtelette de porc, ou enfin du poisson tilapia, plus rarement du bœuf. Le dessert que les locaux se croient obligés de servir (les costariciens n’en mangent pas) est une gelée avec coulis – très américaine. Je n’en prends pas. Le décor a le style rancho et des WC « sanitized » ; l’eau de boisson est évidemment potable.

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