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Le mythe du naturel

Nous débarquons la nuit venue dans un hôtel à paillotes, le « Maya tulipanos » comme il est inscrit sur les serviettes de bain, ou le « Panchan las cabañas » selon la pancarte à l’entrée. Il est très étendu, dans un parc boisé d’essences tropicales. Des odeurs caractéristiques de la végétation capiteuse s’élèvent. L’endroit paraît calme, les paillotes sont isolées entre les bosquets. Mais beaucoup d’étrangers y résident et le calme apparent n’est dû qu’au bar qui fait le plein à cette heure. Une fois le dîner terminé, les fêtards rentreront et, saouls comme seuls des anglo-saxons peuvent l’être, ils se lâcheront de toutes contraintes pour brailler, jouer du tambour sur les murs, haleter en luttes viriles ou sexuelles – qui sait – chanter et faire tous ces bruits d’une humanité hors de son état normal. C’est du moins ce que nous diront certains autres car, en notre paillote, Gilles et moi n’avons rien entendu qui nous ait éveillé.

Avant cela, nous prenons une douche chaude avant de nous habiller de frais pour le dîner. Ce sera notre premier repas véritable depuis hier soir et nous avons faim. Le problème est l’orchestre, installé là, tout près des tables. C’est plutôt sympathique, une famille tout entière qui joue et chante : la voix du père, la guitare maternelle, le rythme de la fille aînée et les cymbales du petit dernier, un garçonnet de 9 ou 10 ans. Sauf que la mode du badaboum fait que le son est monté très fort et que l’une des baffles est à trois mètres de mon oreille gauche. Pas question de supporter ça. Je détourne l’engin, ce qui me vaut une explication avec le père – qui finit par l’accepter – mais je pars quand même avant le dessert. Le bruit ne remplace jamais le talent.

Je suis le seul, ce matin, à prendre un petit-déjeuner mexicain, des œufs brouillés au lard, à la tomate et au piment, accompagnés d’une purée de frijoles et d’une petite salade de tomate, concombre et oignon. Les autres penchent pour les fruits à la « crema » (épaissie de farine) ou des « pancakes ». Ah ! La saveur « naturelle » de la farine à crêpe et le sucre « biologique » du sirop d’érable ! C’est se croire naïvement ailleurs que là où l’on est : des érables au Mexique ? Fi !

Il suffit de lire ce qui est écrit sur la fiole plastique du fameux « sirop » : « miel de maiz » – pas besoin même de savoir l’espagnol pour comprendre qu’il s’agit d’un résidu de distillation, une mélasse en fin d’extraits, et pas de la sève d’arbre. Quant à la crêpe, la farine est elle aussi de maïs, additionnée de bicarbonate de soude et d’autres produits stabilisants. Après ce que j’ai lu en avion dans « El Financiero », une bonne part est d’ailleurs du maïs transgénique.

Je ne leur dit pas. Pas plus que je ne leur décris le pancake d’hôtel comme de la vulgaire chimie. Pourtant, étant venu il y a 15 ans au Mexique pour un périple en kayak sur la mer de Cortez (dont le nom m’enchante toujours), je me souviens avoir acheté ces paquets tout prêts au supermarché : il suffit de rajouter de l’eau à la poudre, selon la dose prescrite, pour obtenir une « pâte à pancake » tout à fait réaliste. Une fois de plus, je me gausse intérieurement des croyances et des candeurs de ces ferventes adeptes du « bio » qui préfèrent le « pancake » (incongru au Mexique) mais dont l’image et l’odeur charment le sentiment écolo.

Ce sont elles qui ne mangent pas de poulet ici de peur qu’il soit « aux hormones », qui n’achètent que de l’eau purifiée plutôt que d’introduire une pastille de chlore dans l’eau du robinet, qui ne prennent pas de thé pour cause d’insecticides (apportant même leurs sachets personnels estampillés « Bjorg bio »), qui refusent parfois tout vaccin de crainte que l’on fasse « des expériences » sur leur corps… Jusqu’où va se situer la paranoïa, ce mal du siècle occidental ! Certainement pas dans l’observation de ce qui est ni dans la réflexion dictée par le bon sens. Des érables au Mexique…

La pathologie de l’autorité est probablement la névrose obsessionnelle. Les symptômes pathologiques du moi sont, selon Freud, la transformation du conflit inconscient pour diminuer les tensions psychiques internes entre le surmoi et le ça. L’autorité frustre et le sujet, incapable de médiatiser son désir, se défend en s’isolant, en adoptant une attitude de « refus du désir » qui se manifeste par des conduites maniaques : doutes, superstition, gestes propitiatoires, scrupules excessifs, ordre exacerbé, phobie du « sale », du contaminé, des « odeurs ». Ainsi l’une du groupe avec l’odeur de bière.

Mais la nouvelle pathologie sociale qui se répand, dans notre monde d’indépendance et de responsabilité individuelle croissante, est plutôt la paranoïa. Elle se caractérise par des idées délirantes systématiques, ce qui n’exclut pas de temps à autre une argumentation pénétrante mais impossible à raisonner, à faire avancer, à mettre en doute. Cette nouvelle obsession rapporte tout à soi : les autres, le monde, l’Etat – tout est perçu en fonction de son propre ego. Les relations prennent alors une tonalité affective, agressive, le sujet manque de critique, de distance, de contrôle. La paranoïa prend la forme soit du délire passionnel, soit du délire d’interprétation, soit du délire d’influence. « Le délire affirme la croyance en l’existence d’une AUTRE réalité qui, loin d’être fausse, restitue des investissements primitifs liant archaïquement l’enfant à son premier objet d’amour » (Encyclopaedia Universalis, article « psychose »). Où la vogue du « bio » (dans ses excès) rejoint l’anti-« tout » (dans son illusionnisme manipulateur).

Croire ainsi que le « miel de maïz » (un résidu, qui concentre donc les pesticides) et la crêpe de maïs (transgénique à 47% selon El Financiero) est plus « bio » que l’œuf à la tomate et au piment servi au petit déjeuner est la preuve d’un déni et de satisfactions hallucinatoires ! « Le délire de revendication est caractérisé par le besoin prévalent et la volonté irréductible de faire triompher une demande que la société se refuse à satisfaire. Le patient a la conviction inébranlable de détenir la vérité et d’être d’une entière bonne foi » (Encyclopaedia Universalis, article « paranoïa »). Foin de la réalité mondiale, « rêvons d’un autre monde » et tant pis si nous sommes les seuls à le faire.

Les traits de caractère des paranoïaques sont l’orgueil narcissique, la méfiance générale, la fausseté du jugement, la psychorigidité, l’inadaptabilité. Cette pathologie viendrait de la surestimation du moi, l’égocentrisme primitif n’ayant jamais été éduqué par la société (les parents laxistes après 1968 s’y reconnaîtront-t-ils ?).

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La fermeture sociale du Yucatan

Le petit-déjeuner est correct avec son omelette granuleuse (qui se voudrait « œufs brouillés ») avec des morceaux de jambon et ses bananes frites. Mais il ne faut pas être pressé : la table n’est mise et la cuisine préparée que lorsque les clients arrivent. Le café, en grosse thermos à robinet sur un coin de table, est bouillant.

La terrasse qui prolonge la salle de restaurant sur les toits de la ville est curieusement fermée d’un auvent de plexiglas opaque. Tout, dans cette ville ex-coloniale espagnole, semble caché ; aucun café n’ouvre ses tables en terrasse sur la rue, seulement dans les profondeurs des patios. Les habitants vivent dissimulés, même leur existence sociale est à l’intérieur. Peur du soleil ? De l’espace libre ? Du regard des autres ? Austérité catholique propre à l’Espagne de la Contre-Réforme ? Précaution devenue seconde nature contre l’Inquisition qui, dès 1560, se préoccupe de châtier ceux qui ne respectent pas les sacrements, ceux qui blasphèment ou qui tiennent des propos suspects portant atteinte au dogme ? Peur sociale du qu’en-dira-t-on dans une société hiérarchique à statuts ? Peur – tout simplement – de la liberté, mot suspect à chaque société catholique, à ce qu’il me semble ?

Le Chrétien catholique est sous le regard constant de Dieu qui, tel l’œil de Caïn, surveille ses faits et gestes, guettant le « péché » ; il est sous l’œil des prêtres qui le confessent ; sous l’œil de la société tout entière qui l’observe, l’évalue, le juge. Cette fermeture des terrasses vers l’extérieur est-elle le reflet qui survit aujourd’hui de cette société espagnole du Siècle d’Or si intégralement catholique ? Société fermée, figée, sectaire qui vit entre soi et exclut « conversos », « morisques » et autres « indios » au nom « d’el sangre puro » ?

C’était la volonté de Cortès d’encourager le métissage mais Cortès n’était pas hidalgo. Ce qu’il voulait était « vulgaire ». Pour le bon ton, on ne fréquente pas n’importe qui lorsque l’on se veut de la « bonne » société. Tous les pays métis ont une identité fondée sur le socio-racial et le préjugé en faveur de la couleur claire est net. Sur ces deux siècles d’or espagnol, l’élaboration d’un empire éclaté, improbable et multiple, a connu de telles constructions sociales réactives. Pour approfondir ce sujet qui reste actuel dans toute société imprégnée de catholicisme (même dans la France d’aujourd’hui), il faut lire le livre éclairant et passionné de Bartolomé Bennassar (professeur à l’université de Toulouse) & de Bernard Vincent (directeur d’études à l’EHESS), Le temps de l’Espagne 16ème-17ème siècles, 1999 Livre de Poche Pluriel.

Pour faire la route, nous est attribué un nouveau bus, un Mercedes Spider climatisé de quinze places. Il a l’air confortable et luxueux mais il est en pratique plutôt pénible à vivre. Il apparaît comme un modèle « gonflé » donc un palliatif, mal adapté à l’usage intensif. Les sièges uniques de la rangée de droite sont trop inclinés et non réglables. La climatisation, rajoutée sur le plafond arrière, n’est pas répartie dans tout l’habitacle et fait un boucan d’enfer. La boite automatique oblige à jouer trop souvent du frein, ce qui produit ces infra-vibrations désagréables comme une fièvre. Avis aux futurs voyageurs : les meilleures places dans ce véhicule se situent sur les sièges doubles, près d’une fenêtre qui s’ouvre. Les vitres ont été recouvertes d’un plastique fumé agréable par fort soleil mais pénible dès que le jour descend. Nul à l’extérieur ne nous voit, encore un exemple pratique de cette fermeture sociale des « privilégiés » contre les « extérieurs ». Le crépuscule apparaît très tôt dans l’habitacle, renforçant l’impression de rouler dans un cercueil, ce qui rend plutôt dépressif lors des longues traversées…

Les deux premières heures de route sont pénibles. Les cassis artificiels, « gendarmes couchés » placés tous les trois cents mètres aux approches et dans les agglomérations, obligent à un presque arrêt à chaque fois et ce « stop and go » n’est pas heureux pour l’estomac. Les « topes » sont d’une grande mode ici, affichés sur des panneaux triangulaires jaunes représentant des bosses de chameaux en noir. Le bus est trop lourd pour passer dessus avec de la vitesse.

On dirait que chaque village du Chiapas veut ainsi affirmer sa souveraineté sur « sa » portion de route. Ces ralentisseurs se transforment parfois en un octroi pur et simple, une corde tendue au milieu de la route à cet endroit permettant de rançonner les voyageurs d’un péage conséquent. La notion même d’Etat – qui a construit ces routes – est remise en cause par ces jacqueries locales permanentes. Ces obstacles ne sont pas un moyen de créer un climat propice au développement et confortent au contraire les comportements mafieux. Les petits chefs locaux peuvent s’en donner à cœur joie et renforcer le mépris dans lequel les capitalistes (qui sont aussi les habitants de la capitale) tiennent les « péquenots » d’ici. Trop longtemps délaissés, ces derniers ne font rien pour mieux s’intégrer, préférant l’attitude infantile du refus pur et simple.

La fermeture, toujours.

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Conversation anticomplotiste au petit-déjeuner

Nous passons une bonne nuit sous la tente. Il faut dire qu’Herberto, le « Maître de jade » et accessoirement le directeur de l’agence locale de trek, avaient bien fait les choses. « Il aime les touristes », nous avait dit Thomas. Il a envie de voir se développer les villages, se désenclaver la région, de créer des emplois pour les « muchachos » comme il les appelle. Cet homme est un entrepreneur. Il ose. Pour la tente, il avait prévu le superflu, comme si nous étions américains ! Un matelas mousse chacun, deux couvertures, des draps de coton… J’ai quand même dormi dans mon duvet, par habitude et avec le sentiment d’être dans un cocon. Nous sommes réveillés peu après 6h, non par les coqs, mais par des haut-parleurs ! Il s’agit de la « radio locale » sur l’exemple de Cuba et de la Chine maoïste. Ici, la commune diffuse informations et félicitations communautaires. Je note au vol un merci « à Rosa Martinez », puis « aux élèves de l’école Machin… »

Marie arrive la dernière au petit-déjeuner ; elle prend ses aises. « Bonjour Marie… », lui dit Jacques, « …pleine de grâce », ajoute Guillermo. Cela déclenche chez Hélène le souvenir de sa lecture du Da Vinci Code, que Gilles a presque terminé dans l’avion.

Est-ce de l’histoire ? Du roman ? C’est un fatras de « mystères » divers mixés à la sauce marketing. Comme roman, cela se lit bien et est efficace. Les Américains ont su inventer un nouveau genre littéraire, le thriller, et y exceller. J’ai aimé ce disneythriller. Tout a été dit sur les spéculations invraisemblables et les erreurs historiques mais, si nul ne peut raisonnablement y croire, jeux de piste, complot des Méchants, culte de la Femme et happy end familial sont ramassés en une action pleine de rebondissements qui conservent l’attention intacte. On rejoue Peter Pan mais c’est palpitant !

Il y a tant d’erreurs factuelles qu’il faut avoir suspicion sur tout le reste. Il faut vraiment ne jamais être allé à Paris – ou ne pas même faire l’effort de consulter un plan (sur internet) – pour remonter les Champs-Élysées « en quittant le Louvre » pour aller à l’ambassade américaine, place de la Concorde ! Des livres ont été écrits pour « décoder » ce déconnage, dont le meilleur est sans doute celui de Marie-France Etchegoin et Frédéric Lenoir, Code Da Vinci : l’enquête. Bien plus sérieux que Cox, l’autre décrypteur qui a écrit en une nuit tant c’est un résumé de fiches mal ficelé ! En revanche, Etchegoin, « grand reporter » au Nouvel Observateur, et Lenoir, directeur du « Monde des Religions », rassemblent 86 références bibliographiques pour faire le tri des faits et des déformations browniennes. La « précision des informations » est telle qu’elle a même incité les Américains à faire publier en livre ce dossier, initialement paru dans « Le Nouvel Observateur ».

Le Prieuré fondé par un antisémite sous Vichy, Léonard, l’Opus Dei, les lieux du roman, sont passés au crible de la raison et des documents. Reste avérée la névrose chrétienne du sexe. Le « Da Vinci Code » est un bon roman et un succès commercial, ce qui est aussi une performance qu’il faut saluer (25 millions d’exemplaires vendus dans le monde, dont près de 2 millions en France). Mais les gens s’empressent de se dire que ce qui est « plausible » ne saurait qu’être « vrai ». Et là, il faut s’élever en faux avec tout le savoir de la culture et la connaissance de la méthode historique.

Le glissement s’opère d’autant plus que la peur ambiante, depuis la fin du monde d’avant, depuis la Chute quasi biblique que fut celle du Rideau de Fer, engendre une paranoïa tous azimuts. « C’est vrai qu’on nous cache des choses », dit la conversation du petit-déjeuner, « ah, oui », renchérit un autre. « Ce sont l’Opus Dei et les Francs Maçons qui nous gouvernent, c’est sûr ! » Que répondre à ce dernier avatar de la bien classique « théorie du complot » ? Et voilà que l’excès d’information, le culte du scoop et le moutonnisme des media engendrent l’ignorance. Au fond, les gens sont désorientés devant tant d’abondance. Ils ne savent plus rien de ce qui gouverne les hommes et de ce qui fait l’histoire… Je n’argumente pas, nulle croyance ancrée ne s’est jamais rendue aux arguments de raison. A quoi bon perdre son temps ? A chacun de se documenter – s’il le souhaite. Le « décryptage » de l’actualité comme de l’histoire est abondamment documenté dans les bibliothèques et sur internet. A condition d’acquérir de la méthode, de garder l’esprit ouvert et sa raison critique, n’importe qui peut « savoir ». Pas besoin de « complot » pour cela ! Mais si l’on préfère croire à l’astrologie, aux extraterrestres, aux « vibrations » des plantes et aux « énergies » de la terre, on n’a guère la bonne méthode pour décrypter l’information et décortiquer les manipulateurs… Le rêve a son confort : il évite de penser.

Le petit-déjeuner d’Herberto est plantureux. Il comprend de l’artisanal mexicain avec de l’omelette, de la purée de frijoles, de la papaye et du melon. Et de l’industriel américain avec des céréales Kellogs, des barres de chocolat et du cake sous cellophane. Mais c’est là encore la foi qui sauve : « il est délicieux, non, ce cake fait maison », me dit une femme du groupe, assise en face de moi. Je lui demande d’observer avant d’affirmer. Par exemple d’examiner la texture bien régulière de la pâte et la forme géométrique de la base, moulée, d’examiner aussi la cuisson homogène de l’ensemble : tout cela sent l’industrie. Rien de « fait maison » là-dedans ; cela n’enlève rien au fait que ce cake est assez savoureux, mais il faut se débarrasser de ces illusions qui entretiennent le mythe. Nous découvrirons l’emballage dans les réserves, un jour ou deux plus tard : le cake est fabriqué aux Etats-Unis. Le café servi ici est transparent, dosé « à l’américaine » et probablement issu de torréfaction locale. Son goût ressemble fort aux productions villageoises de Cuba. Il n’a pas grand goût mais ne risque pas de nous faire de mal.

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