Economie

Kevin Escoda, De la machine qui calcule à la machine qui pense

Qu’est-ce que la pensée ? En 2022, la société australienne Cortical Labs a tenté l’expérience DishBrain : 800 000 neurones (humains et de souris) cultivés sur une puce ont appris à jouer au jeu Pong. Et l’auteur d’analyser : « Les neurones existent. La plaque existe. Ce qui n’existe pas, c’est le petit être conscient que votre imagination a glissé dans le bocal en lisant le titre. Il n’y a personne là-dedans. » C’est de la matière qui dépense de l’énergie. Pas d’esprit pur, mais de la physique.

D’où trois affirmations :

1 – « penser est un acte physique, qui se paie en énergie »

2 – « ce qu’on appelle intelligence artificielle est une compression de la mémoire écrite de l’humanité, ce qui la rend dépendante, pour toujours, de ceux qui possèdent cette mémoire »

3 – « cette faculté est en train de devenir une infrastructure qu’on possède et qu’on loue, et la question décisive qu’elle pose n’est donc pas technique mais politique »

« L’énergie apprend à s’organiser depuis l’origine de l’univers. » Une étoile qui naît de la pression, une feuille qui opère la photosynthèse, un animal humain qui respire et mange pour acquérir de l’énergie, mettent de l’ordre dans le désordre ambiant et « vivent ». « Le neurone passe son temps à maintenir une différence, une tension électrique entre son intérieur et son extérieur, en pompant sans relâche des particules chargées à travers sa membrane. » Une pensée est une configuration en réseau de ces décharges électriques, et rejette de la chaleur. Mais le cerveau est bien plus efficace que la machine pour rationner l’énergie en produisant de la pensée. L’intelligence n’est pas affranchie de la matière.

Ensuite, toute machine créée doit d’abord absorber la création humaine des bibliothèques. Ce qui donne sa valeur à l’IA est donc le savoir accumulé, donc le droit d’auteur pour les textes, images et vidéos les plus récents. Or qui pille et possède le plus ? Quel est le prédateur ? Le Yankee, bien-sûr ! « Celui qui possède les plus grandes réserves de données de qualité possède, littéralement, les mines d’or de la nouvelle économie. Voilà pourquoi les mêmes entreprises qui détenaient déjà nos recherches, nos courriels, nos photos, nos vidéos, nos messages, sont devenues les puissances de l’intelligence artificielle. » Ou comment privatiser les biens communs. Mais on arrive au bout, car tout ce qui est de qualité a déjà été pompé. « Génération après génération, le modèle nourri de lui-même perd d’abord les queues de la distribution, c’est-à-dire le rare, l’étrange, le minoritaire, puis dérive vers une bouillie moyenne, confiante et pauvre. Les biologistes reconnaîtront le tableau : c’est une consanguinité. La copie de la copie de la copie ». La création humaine est irremplaçable. Créer n’est pas le fait des machines, qui ne peuvent qu’assembler différemment des textes déjà pensés.

Quoique… puisque tout va très vite ! Récente chronologie qui s’accélère (source Le Grand Continent) :

Le 21 juillet 2026, OpenAI reconnaît que l’un de ses modèles de recherche interne, au cours de deux mois de tests de sécurité informatique, a contourné son propre environnement de test, obtenu un accès à Internet, ouvert des canaux de communication clandestins entre agents et, enfin, compromis les serveurs de Hugging Face, la plus grande plateforme mondiale de modèles d’IA. Le rapport publié le 26 août parle d’un « coup de semonce » et décrit des agents qui trichent, s’obstinent, se coordonnent et entreprennent « des actions dangereuses qu’aucun être humain n’a ordonnées ».

Le 8 septembre, Jacob Coxon, ancien chercheur chez Anthropic et OpenAI, publie un post sur X dans lequel il annonce sa démission, en affirmant que « ceux qui développent l’IA croient sincèrement qu’elle pourrait tous nous tuer d’ici la fin de la décennie ». Avec plus de 150 millions de vues en deux jours, ce message est repris par plusieurs chercheurs d’Anthropic, d’OpenAI et de DeepMind, qui confirment partager cette crainte, exprimée dès le 6 septembre par Jakub Pachocki, le directeur de la recherche d’OpenAI, et relayée le 12 septembre par Dario Amodei, le PDG d’Anthropic, dans un long texte appelant l’industrie à ralentir.

Le 10 septembre, le Sénat a ouvert une enquête sur l’incident de Hugging Face. Le 3 septembre, Bernie Sanders avait annoncé un projet de loi, élaboré avec le député texan Greg Casar, visant à suspendre le développement de l’IA avancée et à interdire purement et simplement la super-intelligence.

ChatGPT (transformeur génératif pré-entraîné en français) n’est qu’un algorithme statistique qui devine le mot suivant dans une phrase, en se fondant sur sa mémoire de milliards de phrases (surtout en anglais…). D’où les développements récents qui font croire que la machine pense tout seule : « La devinette du mot suivant, poussée à l’extrême sur la totalité des textes humains, oblige la machine à construire à l’intérieur d’elle-même un modèle du monde, non parce qu’on le lui a demandé, mais parce que c’est la seule façon de bien deviner. La compréhension apparaît comme un effet secondaire de la prédiction. Elle n’était pas le but ; elle est le moyen que la machine s’est trouvé, à l’aveugle, pour gagner au jeu. » Il n’y a pas d’apprentissage au sens humain, seulement la répétition à l’infini des essais, les erreurs peu à peu corrigées pour sculpter une carte du langage humain et du monde qu’il décrit. L’informatique est un outil de systématisation des règles ; elle est née de la transformation intellectuelle du savoir pratique, pensé comme une suite de règles exactes exécutées mécaniquement. Et cela « brûle l’électricité d’une ville », dit l’auteur, d’où ses limites physiques… La connaissance se dépose d’elle-même, par statistique, pas par intuition ni « pensée ». Les grandes infrastructures sont un manuel de corrélations statistiques de taille énorme.

Dès lors, le travail va-t-il disparaître ? Pas du tout. Il se transforme – et chacun doit devenir meilleur (ce qui n’est pas évident pour le grand nombre). « Ce qui vaut désormais, c’est la clarté de l’intention, la capacité de dire exactement ce que l’on veut, de juger ce qui revient, de savoir ce qui est bon. La machine n’a pas supprimé le travail ; elle l’a poussé d’un cran vers le haut, vers le jugement, et elle a laissé béant, en dessous, tout l’espace des gestes qu’elle sait désormais faire seule. » Il faut transformer notre savoir-faire en savoir-vouloir, ce qui est une autre paire de manche, au vu de l’éducation scolaire soumise au bachotage et de l’éducation sociale soumise au conformisme. C’est une révolution du haut en bas de la société qu’il est nécessaire d’entreprendre. Cela prendra bien deux générations. Mais quand l’intelligence à grande échelle dominera et que les machines produiront l’essentiel de la richesse, la question est QUI possède les machines ? Peut-on croire à l’utopie d’un savoir partagé si la propriété n’est pas également partagée ?

Savons-nous programmer efficacement les machines ? Pas du tout. Parce que nous ne savons pas vraiment ce que nous voulons et ne savons le traduire en langage que l’automatisme des machines comprend. « Obtenir une réponse juste sur un sujet précis demande deux savoir-faire que personne n’enseigne encore : poser la bonne question, et construire autour d’elle le bon contexte. Cela s’apprend ». Parce que nous confions de plus en plus de décisions à des optimiseurs plus puissants et qui coûtent moins cher. Et parce que plus l’optimiseur est puissant, plus il exploite finalement l’écart entre la lettre et l’esprit de sa cible. D’où les dérives comme chez Meta, où les algorithmes rendent addictifs les ados parce que c’est rentable, répandent les fake news parce que l’indignation engendre des réactions en like ou commentaires, donc de la pub. D’où le déplacement de la fenêtre d’Overton, les idées qui sont politiquement correctes ou moralement acceptables : « stratégie, cynique et efficace : pour faire passer une idée, n’en faites pas la promotion ; faites la promotion d’une idée plus extrême, et regardez la vôtre glisser vers le centre. » Ça marche pour la politique : Zemmour et ses outrances a fait plus pour Marine Le Pen que sa stratégie de « dédiabolisation » ; on ose croire que les colères et l’ego démesuré (dictatorial) de Mélenchon ont rendu plus raisonnables les gens de gauche sur « le socialisme ». Mieux, ça marche pour les affaires : les patrons d’entreprises de la Tech qui réclament un moratoire sur l’IA et des barrières par crainte que la machine supplante l’humain… s’empressent de retourner dans leurs labos pour accélérer encore plus leur production, lever des milliards en bourse.

Parce qu’au fond, premier arrivé, premier servi ; l’entreprise qui présente la meilleure Tech rafle la mise, tant les capitaux sont énormes à mobiliser pour les défier. « Il en résulte que la faculté même de penser à grande échelle, cette nouvelle infrastructure de l’esprit, se concentre entre très peu de mains, plus vite et plus étroitement que ne l’a jamais fait l’argent. » Peut-être est-ce le nouveau capitalisme, moins centré sur le risque en capital que sur la prédation de données et la captation mondiale des sources d’énergie et des terres rares ? Peut-être est-ce un capitalisme où l’État est embarqué, comme en Chine ou aux États-Unis, où les oligarques du Parti ou la Tech dominent les politiciens ? « L’argent n’aura plus d’importance en 2036 », a assuré Elon Musk dans un entretien à The Economist. Nous, les Européens, adoptons un système ici ou là, pour décider ça et là, dans le recrutement, la finance, la relation client, la psychologie, l’écriture de livres ou d’articles, l’organisatiion d’entreprise, sans ordre, sans mesurer les risques. « Voilà le vrai visage du danger, et il n’a rien d’un dieu machine : une négligence de masse, une adoption plus rapide que la compréhension ».

Dès lors, deux futurs, à mon avis :

1 – les meilleurs modèles et leurs poursuivants se rejoignent car les gains deviennent de plus en plus faibles ; c’est le modèle chinois qui a défié ChatGPT avec beaucoup moins de moyens, en reliant autrement par distillation ce qui se fait déjà en open source. Le but est de conquérir des parts de marché avec de smodèles de haute qualité à coûts moindre que ceux de la Tech américaine. Meta a vu le problème, et a lancé Spark 1.1 le 9 juillet 2026 à un cinquième du prix des modèles haut de gamme.

2 – les capacités progressent de façon exponentielles, avec des puces toujours plus fines et plus puissantes, mises en réseau, voire quantique, tandis que les modèles servent à entraîner les suivants, et l’écart ne cesse alors de se creuser. La puissance de l’IA devient alors analogue à la puissance nucléaire il y a moins d’un siècle…

Et l’Europe dans cette course ? Ses meilleures sociétés se font avaler par le vortex financier américain, tandis que les financements européens ne suivent pas, trop dispersés, trop frileux, sans marché unifié évident. Dès lors, peut-on orchestrer l’intégration en entreprise en utilisant le savoir-faire du logiciel métier, de la connaissance des processus et de l’expertise sectorielle ? C’est ce que fait l’auteur avec sa société de conseil. Mais elle ne saurait être la solution unique. Les modèles de puissance sont essentiels à la Défense, au renseignement, aux cyberattaques, à la coordination des armes sur le terrain. Sauf que les infrastructures exigées de cette productivité de l’IA, sans commune mesure avec la traditionnelle pour toute fonctions de traitement de données, vont nécessité une capacité massive de production d’électricité. En avons-nous les moyens, alors que nous dépendons de l’étranger pour le pétrole, le gaz et l’uranium pour les centrales nucléaires ? Il faudra développer en même temps les énergies renouvelables à grande échelle (solaire sur les bâtiments, les parkings, les champs où réduire l’évaporation…) et les batteries nouvelle génération lithium-fer-phosphate pour la stocker.

Écrit clair, didactique, à croire que l’auteur a dicté plutôt qu’écrit. Cinq chapitres suivis d’ateliers pratiques pour « ouvrir le capot » et « adopter la machine en entreprise », des notes, une chronologie repère, des sources, des films et séries pour prolonger.

Un livre récent, fondamental pour comprendre le monde non qui vient – mais qui est déjà là.

Kevin Escoda, De la machine qui calcule à la machine qui pense – L’aube d’une nouvelle intelligence, 2026, édition indépendante, 227 pages, €14,76, e-book Kindle €7,99

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

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https://argoul.com/2026/09/19/kevin-escoda-geopolitech/
https://argoul.com/2026/09/24/kevin-escoda-de-la-finance-decentralisee-a-la-defi-institutionnelle/

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Kevin Escoda, De la finance décentralisée à la DeFi institutionnelle

Dès la page 16, l’auteur se lâche : «Nous avons construit des choses que mon moi maximaliste aurait refusé de croire : le premier écosystème italien d’émission de security tokens, puis des projets de fonds tokenisés au sein de la sandbox réglementaire du gouvernement, et enfin le projet dont je suis le plus fier, le premier Automated Market Maker de niveau institutionnel pour titres numériques en Europe, un marché secondaire opérationnel où banques, gérants et dépositaires échangeaient des actifs tokenisés contre une bonding curve, en simulation, sous les yeux de l’autorité. » Vous n’avez rien compris ? Rassurez-vous, moi non plus initialement. Mais tel est le nouveau langage technanglais de la monnaie, que tout le livre explique largement. Et l’auteur livre un lexique à la fin.

Il décrit en cinq chapitres les étapes de la monnaie telle qu’elle se transforme avec les techniques. Et beaucoup plus vite depuis moins de dix ans parce que la technique s’est accélérée rapidement (la taille des puces, la sophistication des algorithmes, l’explosion de l’IA). Stratège en technologies, à la frontière où les institutions les rencontrent, Kevin Escoda expérimenté les innovations technologiques dans la finance en IA et Blockchain. Il est aujourd’hui conseiller indépendant d’entreprises et banques au travers de sa société diShine.

La monnaie est désormais « au point de rencontre de la monnaie programmable, de l’intelligence artificielle et de l’énergie, où s’écrit le système d’exploitation de la prochaine économie. » Il faut donc nous y faire. La monnaie, d’immatérielle, est devenue matérielle, dépendante de l’IA, donc des puces, des logiciels, des centres serveurs – et en ressort ultime de l’énergie. Ce pourquoi les impérialismes s’empressent de capter l’énergie matérielle disponible dans le monde, d’en faire leur chasse gardée : le pétrole du Venezuela, la route d’Ormuz et les terres rares du Groenland ou d’Ukraine pour Trump, le pétrole et le gaz russe et le quasi monopole du raffinage des terres rares pour Xi Jinping. Seule l’Europe contemple bouchée bée cette lutte démesurée en restant impuissante, faute surtout de volonté, hésitant encore par naïveté idéo-écologique, entre énergie solaire, éolienne, nucléaire, les plus réactionnaires rêvant d’en revenir au gaz et au pétrole russe. Quant à Poutine, il fait la guerre pour la guerre, pas pour l’avenir.

Jadis, la monnaie était certains disques de pierre sur une île perdue du Pacifique, trop lourds pour être déplacés ; les habitants les utilisaient comme monnaie d’échange parce que leur propriété ne résidait pas dans la pierre mais dans la mémoire partagée du village, dans un accord tacite sur qui possédait quoi. Les cauris, les lingots de cuivre ou d’étain, puis de fer, l’or en barre, les lingots d’argent, les tommes de Parmesan, sont ce genre de monnaie matérielle que les pièces et les billets ont dématérialisée en partie pour la fluidité des échanges. Tout d’abord en pièces d’or et d’argent, dont la valeur résidait dans leur poids, puis dans le système d’État où les billets papier sont tirés sur la banque centrale, exigeant la confiance dans le système. Avec une garantie or, jusqu’à ce que les États-Unis ne la suppriment en 1971 pour laisser aller la planche à dollars, monnaie impériale que tout le monde voulait. Au prix d’une inflation qui a fait baisser la valeur de la monnaie américaine de 90 % depuis 1971. Jusqu’à la crise financière de 2008 qui a « rappelé au monde entier, d’un coup, que le pouvoir d’achat de la monnaie fiat [émise par une autorité publique]est un résultat de politique publique, posé sur le jugement de comités, et que les comités peuvent se tromper. » L’inflation est un impôt, l’euthanasie des rentiers, disait-on jadis. En 2008, « les positions vivaient dans des registres cloisonnés, réconciliés lentement, enveloppés dans des dérivés qui remballaient douze fois la même hypothèque, et les régulateurs les plus sophistiqués du monde découvrirent qu’ils ne pouvaient pas cartographier le système qu’ils surveillaient. » Les réserves ne sont pas une propriété, mais une permission : on peut geler les avoirs, les confisquer, dévaluer sa monnaie, la fiscaliser, contrôler le change, traquer les fonds. D’où l’attrait de l’or physique pour qui se méfie des banques, du système financier et surtout des États-Unis. Ou pour qui veut blanchir de l’argent ou dissimuler ses transactions.

Tout se numérise, et depuis des décennies les titres physiques sont dématérialisés. La transformation numérique (ou digitale) permet de repenser le métier autour de ce que la technologie rend désormais possible. « Alipay et WeChat Pay rendirent le paiement par QR code si universel en Chine que le liquide disparut presque du commerce urbain, et les deux plateformes enflèrent en écosystèmes financiers complets (paiements, fonds monétaires, credit scoring, assurance) ». La Chine est bien plus en avance que les États-Unis ne ce domaine, malgré Apple Pay ou Google Pay.

« En 2008, au milieu de la pire crise financière de l’ère moderne, un anonyme [Satoshi Nakamoto] proposa une monnaie dont l’offre ne pourrait être altérée par aucun comité sous aucune pression » : le Bitcoin. C’est un argent électronique uniquement pair à pair, par un réseau informatique décentralisé basé sur une blockchain (chaîne de blocs) et chiffré selon un protocole informatique, sans tiers de confiance comme une banque. Les acteurs du réseau possèdent, stockent et vérifient leurs propres versions de la chaîne, depuis le tout premier bloc et une blockchain est jugée « valide » lorsqu’il est possible de la vérifier totalement en partant du bloc genèse. En contrepartie, la perte du portefeuille par la perte ou le vol d’une clé USB ou d’un ordinateur fait perdre le capital en crypto-actif, de même que le décès du propriétaire sans tiers de confiance pour maintenir le code. « Bitcoin est étonnamment simple à énoncer : c’est un registre, une liste publique de qui possède quoi, étendue toutes les dix minutes par une nouvelle page de transactions, chaque page enchaînée cryptographiquement à la précédente de sorte que l’histoire, une fois écrite, ne puisse être réécrite en douce. » Quand un bloc est créé et validé, chaque participant à sa création se voit attribuer un montant de cryptomonnaie selon l’effort qu’il a fourni : le minage. Pour Bitcoin, la preuve de travail exige du participant de résoudre un problème cryptographique complexe prouvant un effort de calcul important de sa part. Cette génération de blocs, de plus en plus ralentie au fil du temps pour éviter de créer de la monnaie à l’infini, consomme de plus en plus d’énergie, ce qui coûte, donc sécurise le système.

Bitcoin est de la monnaie parce qu’il consomme de l’énergie. On disait autrefois que la monnaie était du travail rendu fongible, une énergie que l’on pouvait conserver. Mais les frais bancaires, les dévaluations et l’inflation pouvaient modifier la valeur de la monnaie. Pas avec le Bitcoin où la relation est directe, transparente et infalsifiable, convertible au taux du marché en monnaie classique. « Le 22 mai 2010, un programmeur de Floride nommé Laszlo Hanyecz publia une offre sur le forum Bitcoin : dix mille bitcoins à quiconque lui ferait livrer deux pizzas à domicile. Un jeune homme de dix-neuf ans du forum accepta l’affaire, téléphona à un Papa John’s de Jacksonville avec sa carte de crédit, et le premier achat connu d’un bien physique en cryptomonnaie fut consommé en pepperoni. »

Une autre cryptomonnaie, Ethereum, a réécrit le blockchain en faisant chuter de 99,95 % la consommation d’énergie. Il a remplacé la preuve de travail par la preuve d’enjeu, la mise sous séquestre d’une partie de son capital. Les usagers sont récompensés de l’indisponibilité temporaire de leurs Ethereum en recevant la monnaie créée simultanément avec le nouveau bloc. « Entre 2018 et 2021 (…) monnaie dure, ordinateur mondial, smart contracts, legos, s’auto-organisèrent en quelque chose de sans précédent : un système financier complet, bourses, marchés monétaires, stablecoins, dérivés, assurance, gestion d’actifs, tournant comme du logiciel ouvert sur une infrastructure publique, possédé par personne, fermé à personne, ouvert chaque heure de chaque année. » C’est la finance décentralisée : DeFi.

Depuis, elle se développe rapidement. « En mars 2024 BlackRock, le plus grand gérant de l’histoire, lança BUIDL, un fonds de bons du Trésor tokenisé sur Ethereum public, qui collecta des milliards et, en quelques mois, était accepté comme collatéral de trading par les bourses crypto : un fonds monétaire du gouvernement américain se comportant, opérationnellement, comme un stablecoin. » Les cryptomonnaies stables (stablecoins) répliquent la valeur d’un actif tel que le dollar, l’or, l’euro ou un panier de devises, contrairement aux autres cryptomonnaies qui sont soumises à une forte volatilité. Nous sommes à l’aube d’une nouvelle finance que l’auteur décrit très bien. Mais problème juridique : « quand une fonction régulée est exercée par du code sans opérateur, qui, exactement, est le destinataire de la loi ? »

L’essentiel de cette nouvelle finance, dit Kevin Escoda, est que « l’ancien système cache tout et demande au public de croire les auditeurs ; le nouveau révèle tout et demande aux institutions de se blinder délibérément. » Car les failles existent : « Ronin, 625 millions de dollars, perdus par cinq clés de validateurs compromises, les attaquants identifiés plus tard par les enquêteurs américains comme le Lazarus Group nord-coréen, dont les milliards cumulés de vols crypto, finançant, selon les rapports de l’ONU, un vrai programme d’armement ». Mais la marche en avant est inéluctable, cheminant avec la technologie. Ce n’est pas une hypothèse, dit l’auteur, c’est un calendrier. « Le remplacement du travail cognitif et physique humain par les machines n’est pas une question de si mais de quand et dans quel ordre ». Et encore : « L’économie numérique que ce livre a décrite, monnaie programmable, actifs en tokens, marchés en protocoles ouverts, identité en accréditation, n’est pas une alternative spéculative à l’économie réelle. C’est la seule architecture économique conçue à ce jour que machines et humains puissent habiter ensemble ». La transformation d’actifs tels que l’immobilier, les fonds d’investissement et le private equity en tokens (jetons) basés sur la blockchain, rend ces actifs non liquides plus accessibles aux investisseurs, car échangeables comme une monnaie. Sauf que, juridiquement, ce n’est qu’un « droit » sur un actif, pas une part de l’actif. Un « crypto-actif » est un bien meuble incorporel dans la loi française, donc imposable à l’impôt sur le revenu. A noter que la Chine populaire, comme la plupart des pays totalitaires (Algérie, Bolivie, Égypte, Irak, Maroc, Népal, Nigeria, Ouzbékistan, Pakistan, Qatar, Émirats arabes unis, Vietnam) a interdit depuis 2021 toute transaction en crypto-actif, pour mieux contrôler les échanges ; elle propose une devise numérique d’État en contrepartie

« Ce qui se passe maintenant, c’est que nous apprenons à convertir l’énergie directement dans les deux produits les plus précieux imaginables, la vérité et l’intelligence, du calcul qui ne peut pas mentir et du calcul qui sait penser, et la courbe de demande pour ces produits est, pour la première fois de l’histoire, effectivement sans borne. » La distribution de ce travail perdu a comme réponse la propriété. Celle, infiniment fractionnable du token pour n’importe quel actif. « Les mêmes rails qui permettent à une machine de payer une machine permettent à un réseau de verser à sept milliards de micropropriétaires leur part de ce que les machines produisent, en continu, en transparence, à coût marginal nul. »

Suivront deux notes sur deux autres livres du même auteur et qui se complètent :

Géopolitech

De la machine qui calcule à la machine qui pense

Kevin Escoda, De la finance décentralisée à la DeFi institutionnelle – L’aube d’une nouvelle finance, 2026, édition indépendante, 218 pages, €13,70, e-book Kindle €6,99

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Kevin Escoda, Géopolitech

Ce livre est « la vision d’un technophile curieux qui a eu la chance de toucher les fils, et qui a essayé, honnêtement, de vous montrer où ils mènent », écrit l’auteur. Lequel a œuvré des années dans la finance, pour y adapter les nouveaux outils de l’IA, avant de fonder sa société de conseils aux entreprises et institutions. Ses formations pédagogiques, qui expliquent son style parlé, ses explications détaillées, ses anecdotes, son art du suspense, ont donné lieu à une trilogie, De la Finance Décentralisée à la DeFi Institutionnelle, De la machine qui calcule à la machine qui pense, et Géopolitech.

L’historien Fernand Braudel a étudié l’histoire du capitalisme et a déterminé trois étages dans la vie économique :

1 – l’économie matérielle au ras de la terre,

2 – l’économie des échanges marchands,

3 – l’économie de la pure spéculation et du risque – étage où se situe le véritable capitalisme fait de risques, commerce au loin, spéculation, pratiques de monopole, concurrence déloyale – en bref un univers économique libertarien affranchi de toutes règles.

Je me propose donc de vous chroniquer ces trois ouvrages, non dans l’ordre de leur parution selon l’auteur, mais dans l’ordre de l’actuel capitalisme, dont je rappelle qu’il n’est pas une « idéologie » mais une technique d’efficacité économique maximum, mesurée par le profit. Pour moi, les puces et les logiciels, en bref la technologie, est l’étage de base, l’économie matérielle qui permet aux superstructures que sont la monnaie pour les échanges marchands, et la course au pouvoir monopolistique et à la domination par tous les moyens via l’IA, lieu du véritable capitalisme de prédateurs aujourd’hui.

La technologie n’est rien sans base matérielle, caractérisée par deux questions : « Par où ça passe ? Et qui peut fermer ? » Celui qui tient les goulets d’étranglement du système économique commande. Par exemple les puces électroniques.

Morris Chang, Chinois immigré aux Etats-Unis, devenu ingénieur, fit sa carrière chez Texas Instrument avant d’être recruté par Taïwan pour diriger son institut de recherche technologique. Il avait 55 ans et a tout recommencé en 1987 pour fonder TSMC (Taïwan Semiconductor Manufacturing Company). « Son entreprise ne concevrait jamais rien en propre. Elle se contenterait de fabriquer, avec une précision obsessionnelle et sans rien signer, les dessins imaginés par d’autres. Une fonderie pure, dit-on, qui imprime les puces des autres comme un typographe imprime les livres d’autrui, sans prétendre en être l’auteur. » Cette entreprise est la base qui permet aux téléphones mobiles, aux cartes vidéo, à l’IA dans les ordinateurs, de se déployer. Rien sans elle, elle commande l’aval et le prend en otage. Or, avec les années, elle est la SEULE au monde à le faire aussi bien, aussi vite, aussi précisément. « Aujourd’hui, TSMC fabrique plus de la moitié de toutes les puces produites à façon dans le monde, et la quasi-totalité des plus avancées ». D’où l’intérêt stratégique de Taïwan, qu’un éléphant ignare, Sa Majesté Foutraque 1er, empereur des Amériques, ne comprend pas, laissant la Chine Pop avec l’idée que l’envahir ne serait pas si grave et qu’aucun Américain ne mériterait de mourir pour elle. Heureusement, pourrait-on dire, « TSMC ne peut graver ses dessins infinitésimaux que parce qu’elle possède une machine (…) qu’une seule entreprise au monde sait construire, (…) ASML », aux Pays-Bas. Toute l’intelligence a quelque chose de matériel, elle se trouve dans un lieu, et elle a un maître.

On peut la fermer en restreignant les exportations ; on peut la taxer. Et les Etats-Unis ne s’en privent pas. Pour eux, pour le monde, la course vers l’IA est « la » course géopolitique qui seule permettra la puissance. Donc le capitalisme doit s’appuyer sur l’État, seul à même de contrôler la base matérielle : les terres rares, les investissements énormes dans les usines de puces et des data centers, la course à l’énergie, l’usage de l’IA. La Chine développe son propre système, puisqu’elle est restreinte par la politique américaine.

Dans cette course, tous les coups sont permis. Et l’usage de matériels, de logiciels et de GPS permettent, via les métadonnées présentes dans chaque photo, dans chaque trace sur le net, dans chaque appli, de savoir qui vous êtes, où vous vous trouvez, rendant l’espionnage, donc le contrôle, facile à opérer pour quiconque, un service, un parti, un État, qui le voudrait. De plus, les virus et autre spywares permettent de vous traquer, de vous modifier, de vous immobiliser. Quand tout est connecté, tout est atteignable. Stuxnet l’a fait pour les centrifugeuses iraniennes. Le pire est que l’on ne peut attribuer l’attaque à personne avec certitude, ce qui dissout la dissuasion. Ainsi l’attaque de 2017 qui a paralysé l’Ukraine, remontant aux multinationales qui commerçaient avec elle. Aucune signature – un fort soupçon : celui à qui le crime profite. Quant aux bipeurs qui ont explosé aux oreilles des militants armés du Hezbollah au Liban, en 2024, ils montrent que « la route qui mène un objet jusqu’à toi, la longue chaîne invisible de mains, d’usines, de navires et d’entrepôts par laquelle arrive ce que tu achètes, est elle-même un champ de bataille. » Les arnaques au faux PDG qui ordonne un virement, au faux Brad Pitt qui pleure pour qu’on l’aide, minent la confiance. Comme dans les mauvaises séries télé, l’agresseur est celui que l’on trouvait le plus sympathique. Autre version, la sécurité ne vaut jamais que par son maillon le plus faible, sa famille, ses dettes, ses secrets.

Le pouvoir de voir, d’espionner et d’agir est tombé, avec l’essor de la technique, des mains des États aux mains de n’importe qui. Pour le pire avec les hackers qui volent et qui rançonnent, pour le meilleur avec les bénévoles qui traquent les pistes des registres et reconstituent les crimes d’État : l’avion néerlandais abattu au-dessus de l’Ukraine le 17 juillet 2014 par des pro-Russes du Donbass, l’empoisonnement en mars 2018 par Novitchok, neurotoxique de fabrication militaire russe, l’empoisonnement de Navalny en août 2020 dans un avion par le même poison russe.

Les mines, les usines de raffinage, les détroits du commerce, les câbles sous-marins, le réseau de paiement international SWIFT, le GPS, sont autant de nœuds du pouvoir. Attaquables, donc sensibles. Sans signature ni évidence, donc sournois. « Et ce que les armes invisibles risquent de rompre est précisément cet équilibre, parce qu’elles rendent l’agression économique, presque gratuite, et la riposte impossible, poussant tous à devenir, peu à peu, sans s’en apercevoir, des faucons. » Plus un voisin s’arme, plus cela vous inquiète et vous fait armer davantage. Et si les deux puissances sont convaincues que l’affrontement est inévitable, cela devient une prophétie autoréalisatrice.

Mais les lois physiques imposent une limite. La loi de Moore qui prophétisait que la puissance des puces doublait à intervalles réguliers touche un mur physique. « Les transistors les plus avancés sont désormais grands comme une poignée d’atomes, et sous l’atome on ne peut pas graver, parce que sous l’atome la matière cesse de se comporter comme nous le voulons et commence à obéir à des lois fantômes, probabilistes ». Pour augmenter la puissance, il faut multiplier les puces, donc en revenir au matériel : usines, terres rares, savoir-faire. Quant au cryptage, fondamental pour les cryptomonnaies, il ne tient que par l’impuissance provisoire des ordinateurs à calculer. Reste une chose que les machines ne posséderont (peut-être) jamais : le jugement humain. « C’est la faculté exacte que j’ai passé tout le livre à vous demander d’entraîner : la suspension, le doute, le refus de croire la première chose qui apparaît, fût-elle criée avec la certitude maximale par une machine. »

L’Europe ne produit quasiment pas de puces, n’écrit presque pas de logiciels, ne raffine pas de terres rares, dépend des satellites américains pour sa défense. Mais cette position soumise n’est pas éternelle ; il faut seulement le vouloir. Chaque monopole technique enseigne à s’en passer, à le contourner, à inventer à côté. Pour cela, les citoyens doivent apprendre à voir, à décrypter, à douter, à lire la géographie du pouvoir : cela s’appelle la géopolitique. « Tout ce qui semble dématérialisé, les données, l’argent, même l’intelligence, repose sur très peu de choses physiques, concentrées en très peu de points ; et qui tient la chose tient le flux qui y passe. »

Eclairant, facile à lire, divertissant pour qui n’y connaît rien.

Kevin Escoda, Géopolitech – La géopolitique secrète de la technologie, 2026, édition indépendante, 315 pages, €31,64, e-book Kindle €11,99

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https://argoul.com/2026/09/26/kevin-escoda-de-la-machine-qui-calcule-a-la-machine-qui-pense/

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Frédéric Vissense, Bioutifoul Kompany

C’est un monde de l’absurde que décrit l’auteur, sous pseudo par précaution managériale. Issu des sciences politiques, il a intégré le monde de l’entreprise. Après des expériences variées dans les secteurs à dominante technologique, en France et ailleurs, il est devenu DRH. Il décrit la dérive machiniste du management des grandes entreprises, l’ironie de ses contradictions, les limites inhumaines de la bureaucratie. Ce monde devient de plus en plus notre monde – à moins que le néo-capitalisme des ploucs des collines à la JD Vance, tonitrué par le vaniteux bouffon à mèche blonde, ne change la donne pour un retour à Hobbes, là où l’homme est un loup pour l’homme (ne parlons même pas de la femme !).

Le DRH moderne n’utilise plus les tests de personnalité tangents, ni les entretiens d’embauche soumis aux biais cognitifs. Le management a inventé une machine à scanner les pensées, même les plus intimes. Une sorte de détecteur de mensonges (dont on sait qu’il a peu de fiabilité), mais qui se veut omniscient. L’IA pénètre les cerveaux pour évaluer – régulièrement – chaque employé. Cette « note » (manie omniprésente de notre monde informatisé) mesure l’adhésion consciente et inconsciente aux « valeurs » de la compagnie (qui ne sont le plus souvent que des slogans creux). Tout écart est enregistré, analysé, menant à une correction pouvant aller d’une simple remarque au licenciement pur et simple : pas assez conforme !

Fifi est un salarié moyen qui tente de naviguer entre conformité et survie dans ce monde-là. Ce n’est pas pour rien que ses collègues le surnomment le Prudentissime. Une fois branché à la machine de la Compagnie Universelle d’Innovation, il focalise ses pensées sur des images neutres, et sur une couleur : le gris de l’uniformité, le métissage de toutes les teintes en une seule. Cette neutralité mentale peut rapidement devenir suspecte. Le Doktor Stürmer, ancien consultant berlinois reconverti en architecte du management des esprits, s’interroge : pourquoi ce salarié anonyme, qui ne fait pas parler de lui, diffère-t-il tant de ses collègues qui, eux, ne peuvent s’empêcher de penser en-dehors ?

L’objectif est de faire de chaque employé de la Kompany un galet bien lisse, permettant de rouler sur les autres galets sans aspérité qui accroche. Un management d’huile, pour bien faire actionner les rouages. Car l’entreprise est de plus en plus perçue par les technocrates « consultants » qui la gouvernent comme une vaste machine, qu’il s’agit de faire tourner au mieux. Efficacité : tel est le mantra. Toute émotion humaine interfère avec l’application des règles ; toute humanité est bannie des processus ; tout salarié est soumis volontaire pour devenir galet brillant. Agrippine est la souveraine de la novlangue d’entreprise ; elle pense à votre place.

J’ai connu les prémisses de cette évolution d’un capitalisme « de papa », volontiers paternaliste et que certains ont appelé « rhénan » pour le distinguer du capitalisme purement comptable des Américains. Au début des années 1990, les banquiers issus des meilleurs lycées de la capitale, bons élèves conformistes, se sont mis au « management » (mot qu’ils découvraient) ; ils ont singé l’anglais globish (sans comprendre le plus souvent les faux-amis, comme ce « benchmark » qui ne signifie ni objectif à atteindre, ni carcan à respecter, mais simple niveau de référence). J’en ai ri. Je l’ai subi. J’en suis parti en creusant mon trou là où la machine technocratique ne pouvait pas m’atteindre : dans l’intelligence du métier (qui n’avait rien d’artificielle).

J’ai vu comment le management pouvait devenir une doctrine totalitaire comme celle du parti communiste, avec ses experts « scientifiques » suivant les lois de l’Histoire (américaine), avec sa hiérarchie (mesurée au conformisme le plus absolu), avec ses employés réduits à l’état de béni oui-oui et de rouages anonymes, répudiant toute amabilité au nom d’une efficacité de papier. Il fallait se soumettre (en apparence), faire chorus aux réunions (obligatoires) à la majorité (qualifiée selon la hiérarchie). Une servitude volontaire était exigée ; ainsi était-on récompensé par une prime ou par une promotion. Les plus méritants devenaient « directeurs », soumis à plus directeurs qu’eux. Il fallait adopter les bons discours, afficher les bons sentiments, exprimer son engagement (enthousiaste) dans des processus validés par l’entreprise.

Les outils ont pris le pouvoir dans les grands machins bureaucratiques que sont devenues les firmes d’une certaine taille. Les hommes s’effacent derrière la régulation, l’humanité derrière les process. Les nouvelles technologies imposent leur logique, chacun doit s’y adapter sous peine de disparaître. Même si, comme le Grand Actionnaire du livre, on s’alarme dans les bureaux feutrés des dirigeants d’une « baisse continue de la productivité, l’absentéisme, les défaillances techniques ». Sans en chercher les causes : la machine ne saurait défaillir, il n’y a que des rouages usés ou rouillés, à remplacer. « Il est urgent que d’autres machines viennent ajouter un peu d’humanité au sein du Groupe », dit le Directeur général persistant et signant dans l’erreur conceptuelle (p.93).

La transparence, exigée du monde puritain yankee sous prétexte (religieux) de traquer les péchés les plus cachés, prend prétexte d’efficacité et de performance (de société) pour contrôler les humains (ces bêtes à dresser). La technologie de contrôle, de surveillance, et les réseaux, le système de notations exigé à chaque action, y aident grandement. « Voyons Fifi : de nos jours on ne peut plus faire comme si un fantasme était affaire privée ne prêtant pas à conséquence collective, ce serait inconscient, avec tous les outils de communication qui existent ! » p.126. Cette contrainte s’exerce sans violence ouverte, l’intériorisation de la norme pousse chacun à se rendre employable, à noter selon la norme admise, non par ce qu’il pense. Il se lisse, comme un galet ; ceux qui regimbent se poussent d’eux-mêmes vers la sortie.

Il manque une belle histoire pour faire de ce roman un émule d’Orwell et de son 1984, mais l’auteur livre un bon diagnostic sur les tares du management actuel, ce délire corporatif. Il est peut-être déjà insuffisant : l’IA et les idéologues autour de Trompe ne nous préparent-ils pas pire ?

Frédéric Vissense, Bioutifoul Kompany, 2025 éditions La route de la soie, 488 pages, €27,00

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Francq et Van Hamme, Largo Winch – 1. L’Héritier

Tout financier digne de ce nom aura lu au moins une partie de la série BD Largo Winch.

Le personnage est né en 1973 dans l’imagination du belge Jean Van Hamme, licencié en sciences financières, en journalisme et en droit administratif, agrégé d’économie politique devenu ingénieur commercial pour Philips. C’étaient les années finance, depuis l’envolée des cours du pétrole 1973 au krach boursier mondial 2008. Passé du roman de gare à la bande dessinée (Thorgal, XIII, Les Maîtres de l’orge, Blake et Mortimer, Lady S), il a créé Largo Winch avec Philippe Francq. Jean Van Hamme a assuré le scénario de 1990 à 2015, jusqu’au tome 20. La saga se poursuit depuis avec un autre scénariste, mais il faut savoir s’arrêter.

Le vieux Winch est à la tête d’un empire financier de dix milliards de dollars : le Groupe W. Il est formé de 562 entreprises et de leurs filiales et emploie 400 000 employés dans 57 pays avec un chiffre d’affaires de 44 milliards. Nerio Winch est vieux et fait envie. Le numéro trois du groupe, qui a détourné de l’argent, est découvert et convoqué. Il y a un prétexte que je vous laisse découvrir, mais au final il ne voit d’autre issue que de pousser dehors le vieux pour prendre sa place. Il le jette du haut de la tour Winch à New York. Un procédé à la Trump : brutal et direct, selon la loi du plus fort.

Sauf que… le vieux avait tout prévu, y compris sa fin prochaine. Depuis vingt-quatre ans, il a adopté en secret un enfant, un Yougoslave comme son arrière grand-père, et d’ailleurs le gamin, Largo Winczlav, est de sa famille, Winczlav était le nom que le grand-père a américanisé en Winch. Sa mère n’a pas voulu dire de qui et est morte en laissant le bébé à l’orphelinat. Nerio l’a reconnu et fait éduquer.

Largo Winch est un aventurier comme tout financier a rêvé un jour d’être : universités prestigieuses dans trois pays, parlant cinq ou six langues, formé aux arts martiaux et à la débrouille. Mieux : « du culot, du sang froid, le goût du plaisir et un petit quelque chose qui ressemble vaguement à du charme ». C’est ainsi que Charity, la fille du consul de Grande-Bretagne en Turquie, fait son premier portrait à 26 ans.

Évidemment, dès qu’il est découvert par les sous-patrons du groupe, ils ne pensent qu’à le faire disparaître. On l’assomme pour le faire accuser du meurtre d’un commerçant turc ; on le colle en taule pour le miner ; on le traque chez le consul de Grande-Bretagne où il s’est réfugié avec un voleur, évadé comme lui de la prison turque ; on tente d’assassiner toute la maison pour faire croire à du banditisme ; on l’attend sur le tarmac où un avion s’apprête à le cueillir, puisqu’il a téléphoné à son copain Freddy, de Nice, mais que l’appel a été écouté… Mais Largo parvient à s’échapper, torse nu, et à retourner d’un coup de pied toutes les situations.

En bref, la finance, c’est du sport. Et des filles, comme Charity, fille de consul. Mais Largo ne tombe pas amoureux : trop jeune, trop inquiet de sa fortune, trop risqué de s’engager. Les requins de la finance n’ont aucune morale, Largo si – c’est ce contraste qui fait le sel des aventures. Une saga qui s’étire sur plus d’une vingtaine de volumes, dont les vingt premiers de Van Hamme me suffisent. Ce sont les meilleurs, le reste est commercial.

Philippe Francq et Jean Van Hamme, Largo Winch – 1. L’Héritier, 1990, Dupuis 2013, 48 pages €15,95, e-book Kindle €8,99

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Henri Vincenot, Rempart de la Miséricorde

Le chantre de la Bourgogne rurale, restaurateur d’un hameau en ruines, est né dans une famille de cheminots. Il ne chante pas, comme Christian Signol, les regrets de l’harmonie paysanne d’enfance car son enfance, ce furent les trains. Son père, son oncle, ses grand-pères furent employés de la compagnie PLM Paris-Lyon-Marseille, alors privée. Les grands-parents des deux côtés ont débuté comme Compagnons-Passants-du-Devoir, adeptes des théories sociales Saint-Simon et de Prosper Enfantin. Ils étaient pour le Progrès, pour l’industrie, pour les avancées sociales.

Henri Vincenot en fait un roman où il croque cette époque d’entre-deux guerres où le train à vapeur fait les beaux jours de la ville de Dijon, où il est né et habite, dans la cité cheminote du Rempart de la Miséricordes, tout près de s trains. Les machines sont dangereuses et polluantes, toute la ville est couverte de suie et les cheminots meurent jeunes, les poumons silicosés. Mais les locos halètent et soupirent comme des femmes, on les titille comme elles et on leur fait donner leur puissance avec doigté.

L’électrification, qui survient après-guerre mais dont on parle déjà avant, n’a plus le même charme. Beaucoup moins dangereuse que la vapeur pour la santé des cheminots et la pollution de l’air, elle ravale le travail viril de force, torse nu sur le tender à pelleter le charbon de la goule insatiable, au rang de technicien-fonctionnaire du rail. Même si les cheminots gardent les avantages sociaux de l’ancien temps presque jusqu’à aujourd’hui (coopérative, mutuelle, retraite dès 52 ans, logements, voyages gratuits), leur métier n’est plus le même : sa poésie a disparu. Le goût du travail bien fait aussi : si le fret est en ruines, c’est parce que les délais ne sont pas fiables, sans cesse malmenés par les grèves de réseau ou de chauffeurs.

Enfant, le petit Claude (personnage du roman), parle déjà le jargon du métier, évoquant les grosse C, des locomotives, la Mountain, la perfection de la 241 A, puis B, C, D, la tonne par essieu, le calcul de la vitesse en observant les bornes hectométriques, et ainsi de suite. A 10 ans, il se trouve confronté à la mort du père d’un camarade, écrasé entre les tampons par une manœuvre imprévue alors qu’il attelait deux wagons. Dès lors, Marcel et lui vont s’efforcer d’inventer l’attelage automatique par crochets, que les ingénieurs ne daignaient pas mettre en œuvre, orientés tout vers la vitesse et la charge, sans souci des cheminots.

C’est tout un univers pittoresque et fermé, une caste cheminote, que fait revivre Vincenot, avec ce talent de conteur qui est sa marque propre, révélée par Bernard Pivot jadis à la télé. Une caste éprise de république et de progrès pour tous, orientée résolument vers l’avenir des échanges et du commerce, bien loin des syndicalistes étriqués d’aujourd’hui qui font grève pour n’importe quel prétexte, tout en gaspillant l’énergie sans compter. Un autre état d’esprit.

Henri Vincenot, Rempart de la Miséricorde, 1998, Livre de poche 2001, 382 pages, €2,70 occasion

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Jean-Jacques Dayries, Jungle en multinationale

Comment vit une entreprise multinationale ? Comme un être vivant, elle est soumise aux affres de la création, au vieillissement, au renouvellement pour grandir et garder sa santé, à une concurrence féroce, mais aussi aux aléas de l’existence. Le groupe hôtelier bâti par le fondateur a bien réussi. Le vieux, après 80 ans, a passé la main à son fils Jean, qui est moins entrepreneur que gestionnaire – il faut un tempérament pour cela (la dureté, l’égoïsme, la volonté). Le fondateur garde 80 % des actions à son bon vouloir, 20 % étant données à son ex-maîtresse Ingrid, et refuse toute entrée en Bourse comme toute arrivée d’un autre investisseur dans l’univers familial. Mais les circonstances vont changer.

D’abord par un caprice de vieillard : la donation faite à Marie, sa gouvernante de la cinquantaine qu’il aime bien. Il lui donne aussi 20 % des parts de l’entreprise, ce qui dilue automatiquement le capital. Lorsque le Fondateur va décéder, l’entreprise sera fragilisée par la multitude des héritiers qui se connaissent mal, issus d’unions différentes. Le Fondateur a eu Édith et Jean de son mariage, le couple a deux enfants, Jeanne et Carole ; Jean gère les affaires désormais et Jeanne s’investit dans le groupe. Puis il a eu pour maîtresse Ingrid, laquelle a eu deux fils londoniens, Yann et Timothée. Enfin Marie, laquelle est mariée mais n’a pas d’enfant. Seuls les héritiers directs sont actionnaires, leurs enfants n’ont pas de parts, ils hériteront au décès de leurs parents. Mais l’avenir exige qu’ils soient peu à peu associés à l’entreprise, sous la forme d’un pacte d’actionnaires des parents qui les engage pour dix ans, afin d’éviter tout délitement du capital et prise de pouvoir intempestive.

Il y a aussi les pièces rapportées : les conjoints des mariés comme André, mari d’Édith, Helmut, petit ami de Carole, Georges, mari de Marie. Puis les avocats et banquiers conseils, le directeur général du Groupe qui travaille bien. Ils ne sont pas au capital ; peut-être faudrait-il les intéresser pour qu’ils restent dans le cercle ?

Tout cela cogite, s’agite, bouillonne. Rien n’est fait mais il faut prévoir l’avenir – toujours incertain. Le Fondateur a déjà eu plusieurs alertes cardiaques, il n’est pas éternel. Des investisseurs du Golfe se sont montrés intéressés à prendre des parts, prouvant l’intérêt du marché pour le Groupe. Des opportunités naissent pour investir dans des emplacements de luxe au centre de Paris et de Milan et, pourquoi pas, sur l’île des milliardaires, Saint-Barthélémy. Il faut étudier soigneusement le marché, les coûts, le financement, les tendances à venir. L’entreprise est une jungle (« jungle corporate », dit volontiers l’auteur dans la langue du capitalisme). Les petits sont croqués par les gros, les prédateurs sont rois, le sentiment n’a pas sa place. L’efficacité, au contraire, doit régner à tous les bouts de la chaîne. Les erreurs doivent être comprises, réparées, des leçons tirées.

Justement, un cyclone violent arase l’île de Saint-Barth, rendant imprévisible et coûteux tout projet d’investissement de luxe à long terme. Des maisons d’hôte suffisent, mais ce n’est pas le créneau de l’entreprise. Pire, un virus chinois inconnu commence à opérer ses ravages un peu partout dans le monde ; l’Italie est très touchée et le projet à Milan n’est plus d’actualité. Il faut tenir durant la crise – qui dure plusieurs mois. Une fois la crise passée, les liquidités tant bien que mal restaurées et les clients affaires ou loisirs (« business/leisure » dit l’auteur inutilement en globish), il faut tirer parti des opportunités d’investir. Qui ne croît pas stagne et meurt, dans la jungle des affaires.

D’où l’irruption de Charles, anglo-franco-grec, en bref un métèque qui a trouvé la façon de s’imposer dans la société multinationale en entreprenant plus audacieusement que les autres. Il a racheté et rénové des hôtels vieillissants à Londres et a réussi à créer un groupe conséquent. Mais la crise pandémique rend difficile pour son entreprise d’honorer ses dettes, considérables. D’où l’exigence de s’adosser au Groupe de Jean. Les actionnaires y sont favorables, non sans avoir râlé un peu à cause des dividendes qui seront réinvestis, donc pas distribués. Et Jeanne, qui se prépare a de hautes fonctions dans le Groupe à l’avenir, est sensible au charme et au rentre-dedans de Charles.

D’ailleurs Antoine, Directeur-général du Groupe, est pris la main dans le sac des rétrocommissions pour certaines fournitures aux hôtels : il est viré malgré ses bons (mais pas loyaux) services. Pourquoi Charles ne le remplacerait-il pas ?

L’auteur s’ingénie à montrer tous les aléas de l’entreprise, surtout multinationale. Il démontre que les relations humaines sont aussi importantes que le calcul correct des risques et des rentabilités : choisir les bons employés, les surveiller, veiller à leur intéressement ; choisir les bons banquiers, les bons conseils, conserver avec eux des relations amicales et professionnelles de long terme. Qu’une division des actionnaires ne peut qu’être préjudiciable à tous, par exemple en introduisant un loup prédateur dans la bergerie qui fonctionne bien. En bref, c’est la jungle. Il faut y retrouver ses réflexes de survie, doublés d’expertises de haut niveau. Un entrepreneur se doit être complet.

La psychologie est un peu sacrifiée à la description minutieuse des manœuvres et des risques qui surviennent à tout moment, mais voici un bon livre où des « faits réels » sont utilisés pour une fiction éclairante sur les requins de la finance à l’affût des pachydermes de l’entreprise.

Jean-Jacques Dayries, Jungle en multinationale, 2023 éditions Code 9 Groupe Philippe Liénard, 297 pages, €24,00

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Les autres romans de Jean-Jacques Dayries déjà chroniqués sur ce blog

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Jean-Philippe Bozek, Paul et Suzanne 1932-1950

De 1932 à 1950, que de bouleversements ! La montée du Front populaire et des congés payés, la guerre d’Espagne, la montée concomitante du fascisme puis du nazisme, la drôle de guerre puis la guerre ouverte t la défaite immédiate, le vote de 60 % des socialistes pour les pleins pouvoirs à Pétain, vieux maréchal ambitieux…

Tout commence en 40 par le bombardement de l’aviation allemande sur Ambleteuse, petite ville balnéaire peuplée de civils. Déjà la terreur. La famille ne cesse de se regrouper entre la proximité des usines et les villas loin du front provisoire, en Normandie. Entre les affaires et les enfants, le partage des tâches et vite trouvé : aux hommes les affaires, aux femmes les enfants, le ravitaillement, le soin aux blessés.

La saga familiale se poursuit dans l’esprit paternaliste et ingénieur du « capitalisme rhénan » propre à l’Europe continentale. Rien à voir avec l’esprit financier anglo-saxon, plus soucieux de profits que de production. Ce qui compte en France du nord, est de produire de bons produits sur la demande de bons clients. La guerre est évidemment le trublion dans cette façon irénique de voir l’entreprise.

Ce second tome est très vivant par son côté romanesque, reconstitué à partir des témoignages des membres encore vivants, des lettres, documents et photos. Il montre comment une famille aisée pouvait survivre en temps de guerre et d’Occupation. Comment les patrons d’usine devaient négocier avec l’Occupant pour éviter de trop servir l’effort de guerre, comment aussi faire tourner a minima les machines avec les rares ouvriers non mobilisés ou prisonniers.

La famille est partagée entre la production et l’élevage des enfants. Ceux-ci poussent en liberté, peu instruits par l’éloignement des villes. A Jullouville, dans le Cotentin, n’existe qu’une école primaire. Le petit Paul Jean-Marie (Paul JM), né en 1934, aura du mal à s’adapter aux contraintes et à la discipline lorsqu’il entrera en sixième chez les Jésuites à 11 ans, lui qui a vécu libre depuis ses 7 ans, voyant des avions descendus en flammes, des hommes sauter sur des mines, des morts et des blessés. Il reprendra l’usine, une fois adulte, mais ce sera pour le tome suivant.

Tome 3 à paraître sur l’époque contemporaine.

Jean-Philippe Bozek, Paul et Suzanne – Histoire de la famille Dubrule-Mamet, tome 2 Guerre et paix 1932-1950, éditions Place des entrepreneurs 2023, 256 pages, € 25,00

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Tome 1 : 1800-1932 déjà chroniqué sur ce blog

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Jean-Philippe Bozek, Paul et Suzanne 1800-1931

C’est une histoire vraie, une histoire d’entreprises au pluriel, une analyse de l’esprit d’entreprendre. Nous sommes dans les grandes familles du Nord de la France qui aiment la sociabilité et l’ingénierie. Ces deux penchants font les bonnes entreprises : de la technique et du commercial.

Jean-Philippe Bozek, lui-même entrepreneur et coach de dirigeants, montre que la psychologie plus que la comptabilité influence leur façon d’entreprendre. Il ne s’agit pas de finance, qui n’est qu’un outil, mais de volonté : d’innover, d’entretenir de bonnes relations clientèle, de soigner ses ouvriers qui travaillent bien, de s’adapter au marché. C’est un tempérament. Il faut être un homme complet, pas seulement une tête bien pleine. Les exemples des grands-pères fascinés par la technique mais qui n’ont pas su écouter la demande sont éclairants.

Dans cette épopée en trois tomes, fondée sur les archives familiales et les témoignages des vivants, Les aïeux décrivent l’aventure de la famille Dubrule et Mamet au XIXe siècle. L’actuel Paul Dubrule (tous les fils aînés portent ce prénom), né le 6 juillet 1934 à Tourcoing, est coprésident Fondateur du Groupe Accor. On le voit, de la ferronnerie à l’hôtellerie, de l’industrie lourde aux services, la famille a su s’adapter.

La Révolution délivre des normes contraignantes et des droits seigneuriaux, la révolution industrielle anglaise donne l’exemple technique des machines, la demande sous Napoléon 1er offre un marché. L’ancêtre Paulus crée un atelier de fonderie, armes, outils agricoles,matériels de transport hippotractés. Son fils Paul, devenu ingénieur Arts et métiers (l’école portait alors un autre nom), inventa de nouvelles machines textiles.

Ce fut un grand succès, porté par l’essor de la société notamment sous Napoléon III, et de l’armée. La guerre 14-18 va détruire les usines du Nord, les Boches du Kaiser agissant comme les barbares de Poutine avec une volonté vengeresse. L’auteur passe sur la reconstruction et saute directement des ruines de 1918 à la prospérité 1925. On aurait aimé en savoir plus sur la façon de remettre en état, les financements, les initiatives. De même après « la crise de 29 », qui a au fond assez peu touché la France, sauf par contrecoup.

Le livre est illustré de documents d’époque, cartes postales anciennes, affiches d’événements, lettres, photos de famille. Il se lit avec intérêt.

Paul Dubrule, né en 1905, épouse Suzanne Mamet, née en 1912 et l’épouse en 1931. Auparavant, il a accompli un rêve : voyager dans l’Orient-Express, de Paris à Istanbul ; il en gardera un souvenir émerveillé. Car l’entreprise signifie aussi s’ouvrir au monde, être attentif aux changements. Dès son mariage, le couple génère quatre enfants, dont un petit Paul, destiné à prendre la suite. Ce sera l’objet du tome suivant.

Jean-Philippe Bozek, Paul et Suzanne, histoire de la famille Dubrule-Mamet, tome 1 Les aïeux, 1800-1931, 2023 éditions Place des entrepreneurs, 248 pages, €25,00

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Francis Coulon, Sortir de la société en crise

Un livre de philosophie ? Ou un livre d’économie ? Les deux en synthèse, soit un livre « d’économie politique », comme on en faisait avant la mode de l’économétrie et de la mathématisation rationaliste du monde. On sait les errements du tout mathématisable, des délires de la raison rationaliste, les cygnes noirs jamais envisagés, les queues de distribution négligées, le racornissement de l’être humain dans les cadres préformatés des modèles. On sait que cela a conduit à la crise des subprimes en 2008, à l’effondrement de l’hôpital sous le quantitatif, à l’écart croissant entre les élites formatées maths qui « croient » en leur vérité calculable et le peuple qui demande des relations humaines. Francis Coulon, qui a beaucoup vécu, retourne aux sources.

L’une des voies européennes est libérale, pragmatique, utilitariste ; c’est celle des pays anglo-saxons et des pays du nord européen. Ceux qui réussissent le mieux à s’adapter au monde dans l’histoire. L’autre voie européenne est autoritaire, dogmatique, idéologique ; c’est celle des pays latins et orthodoxes, dont la France. Les pays trop rigides et bureaucratiques qui s’adaptent le moins bien au monde tel qu’il va.

Pour mieux faire, et régler « la crise » qui ne cesse de tourmenter la France et les Français depuis un demi-siècle (la fin du septennat Giscard), il faut réévaluer la philosophie utilitariste. En 5 parties et 21 chapitres, l’auteur étaie sa démonstration, d’une plume alerte et sans jargon, facile à lire – et passionnante en ce qu’elle brasse des dizaines de philosophes, de littérateurs et d’économistes, depuis Aristote jusqu’à Gaspard Koenig.

Qu’est que l’utilitarisme ?

C’est tenir compte des conséquences de ses actions plutôt que de ses intentions, résume Jeremy Bentham, l’un des pères. « Michel Foucault vint à mon secours en déclarant : Bentham est plus important pour notre société que Kant et Hegel » p.12. Cette façon de voir est proche de celle d’Aristote dans son Éthique à Nicomaque. « J’avoue avoir une grande admiration pour Jeremy Bentham et John Stuart Mill. Ils m’apparaissent comme modernes, ouverts et profondément humanistes. Ils vont contribuer au progrès de leur pays, en favoriser la libéralisation et faire reconnaître les droits de nombreuses minorités. Les deux philosophes ont un point commun : ce sont de grands intellectuels, capables de produire un énorme travail de réflexion et de conceptualisation dans des domaines aussi divers que la philosophie, la politique, l’économie, le droit » p.39.

L’enfer est pavé de bonnes intentions, dit la sagesse populaire ; le paradis consiste à plutôt considérer leurs effets. Stuart Mill ajoute à cette définition la liberté individuelle et la justice. Les actions sont « morales » si les actions assurent le plus grand bonheur au plus grand nombre – et non pas si elles obéissent sans discuter aux lois, règles et « déontologie » (en grec, discours sur ce qu’il FAUT faire), la « science de la morale » selon Jeremy Bentham, dont il fait le titre de l’un de ses livres. Les cultivés reconnaîtront la célèbre distinction de Max Weber entre éthique de conviction (dogmatique et morale) et éthique de responsabilité (pragmatique et utilitariste). Les deux évidemment se complètent, les règles admises étant des rails pour leur adaptation en fonction des circonstances (p.67). D’où la liberté… régulée.

C’est inverser le tropisme catholique, romain et français d’édicter les commandements avant de vérifier si les actions y obéissent, ou de faire toujours d’autres lois sans vérifier leur application. A l’inverse, il est plus utile de considérer la balance des avantages et des inconvénients de toute décision, car chacune est particulière : le mensonge n’est pas moral – mais peut-on mentir au Nazi pour protéger le Juif qui se cache chez vous ?

L’auteur prend toujours des exemples concrets et actuels, pour sa démonstration, y compris dans les films. Un récent exemple est celui du vaccin contre le Covid : fallait-il vacciner massivement avant d’avoir tout le recul nécessaire pour mesurer l’ensemble des effets secondaires possibles (et sauver ainsi la majorité de la population) ou attendre « selon les règles » que toutes les procédures aient été évaluées ? J’ajoute (ce n’est pas dans le livre, qui évite toute polémique) que c’est la propagande russe, jalouse de la réussite occidentale en matière de vaccins bien meilleurs que le sien, qui a tenté de faire croire au complot absurde des nanoparticules inoculées pour rendre docile (et il y a des cons pour le gober !) Faut-il préférer la manière russe des élections truquées, de l’emprisonnement des opposants, du poison, du goulag et de la balle dans la tête pour rendre docile ?

Une utilité n’est pas un expédient, pas plus que le bonheur n’est le plaisir. Affiner la pensée par la différence de sens des mots permet de mieux raisonner. La souveraineté de l’individu, grande conquête des Lumières, est en faveur de la liberté en premier ; l’égalité ne peut être que de moyens, pas de résultats. Contrairement à Kant et aux moralistes bibliques, il faut préférer l’expérience aux principes. Ce qui marche doit être encouragé, pas ce qui obéit à l’idéologie. John Stuart Mill : « La justice est que chaque personne obtienne (en bien ou en mal) ce qu’elle mérite. » La loi raisonnable est celle qui assure le respect de la liberté de chacun, dans le respect de celle des autres. Pas plus, pas moins.

On ferait bien d’en tenir compte avec les « agriculteurs » : jusqu’à quel scandale de santé faut-il autoriser les pesticides ? L’accaparement de l’eau, bien commun ? Mais aussi avec « les syndicats » en France. « On peut opposer l’approche des centrales syndicales nationales, politisées, démagogiques, qui adoptent devant les médias une posture souvent négative – et le réalisme, la recherche de l’utilité, des syndicalistes de terrain au sein de l’entreprise. La contradiction la plus manifeste étant celle de la CGT qui, au niveau central, défend une position critique, anticapitaliste, et qui, au niveau local, accepte de signer 50% des accords d’entreprise » p.62. L’auteur, qui a travaillé chez Danone plusieurs années, prend l’exemple de son patron Antoine Riboud et de son fameux « discours de Marseille » en 1972 (les années Pompidou!) où il a prôné pour son entreprise un projet économique ET qui prend en compte l’humain. Son fils Frank élargira cet humanisme des salariés (formation, participation, intéressement, dialogue social) aux clients et aux collectivités locales, prenant en compte dans ses objectifs économiques une responsabilité humaine, environnementale et citoyenne. J’avais donné ce même exemple il y a une douzaine d’année à mes étudiants en école de commerce.

L’ancien roi du Bhoutan a voulu, en bon bouddhiste, mesurer le bonheur de son peuple. Le Produit national brut ne suffit pas car l’argent et les biens ne font pas à eux seuls le bonheur. Il a donc imaginé ajouter d’autres critères, que l’ONU a repris dans l’indice de Bonheur intérieur brut (World Happiness Report). Les résultats montrent que les fondamentaux économiques sont évidemment importants (le revenu par tête), mais que la liberté de faire des choix, l’espérance de vie à la naissance, la politique sociale, la générosité, la perception de la corruption, le sont aussi. En tête de liste apparaissent les pays du nord de l’Europe : Norvège (numéro 1), Danemark, Islande, Finlande, Suède, en queue les pays africains puis communistes (Cuba, Vietnam, Corée du nord en bon dernier) – La France n’est que 31e : en cause, les tracasseries réglementaires et administratives sans nombre et les prélèvements obligatoires élevés qui brident l’initiative.

Francis Coulon milite donc pour un libéralisme régulé à la danoise : le maximum de libertés dans le cadre défini par la société. Daron Acemoglu, économiste turco-américain né en 1967, étudie pourquoi certains pays réussissent mieux que d’autres et observe une corrélation entre institutions et développement économique. Selon l’économiste français Philippe Aghion, qui préface l’ouvrage en français, « Les pays prospères disposent d’institutions inclusives permettant à la population de limiter l’exercice du pouvoir politique, et à chacun d’exercer des activités économiques conformément à son choix et ses talents – tout particulièrement si celles-ci sont innovatrices et entraînent la destruction créatrice des industries obsolètes. En d’autres termes, les structures démocratiques permettent le développement économique alors que le despotisme confisque la croissance au profit d’une élite, à travers une économie extractive » p.182. Les exemples opposés de la Russie et des États-Unis est flagrant. Dans l’histoire, les deux Corées ou les deux Allemagnes ont montré l’écart qui se creuse de façon abyssale entre un régime de libertés et un régime despotique pour un même peuple dans une même géographie.

Il reste que « la gauche » en France, tout imbibée de marxisme depuis ses jeunes années, ne « croit » pas au système capitaliste, et même deux fois moins que les Chinois, pourtant en régime toujours communiste ! (p.203). L’idéologie de la redistribution les aveugle, un égalitarisme de principe ne conduit pas à l’optimum du bonheur pour le plus grand nombre mais crée des assistés permanents et une économie inefficace. Plutôt que de renforcer son industrie pour exporter, la France a choisi « d’aider » les canards boiteux et les filières en déclin (les aciéries, le textile) et elle a développé la dépense publique (la plus élevée de l’OCDE) par l’impôt et la dette, qui handicapent l’investissement. Le rapport qualité/coût de l’État-providence à la française est négatif par rapport aux pays anglo-saxons plus souples et surtout aux pays d’Europe du nord sociaux-démocrates ou sociaux-libéraux (comme « nos » socialistes n’ont jamais réussi à être). Les tableaux de comparaison pages 206 et 207 sont éclairants ! La croissance française sur vingt ans (depuis 2000) est plus faible, le chômage plus fort, le déficit public plus élevé, la compétitivité nettement inférieure, la liberté personnelle et économique plus discutable (34e pour la France, 8e pour la Danemark), le Bonheur intérieur brut minable, le rang Pisa affaibli et l’indice de Gini des inégalités pas franchement meilleur.

« Je trouve qu’en France il y a trop d’État, trop d’impôts, trop de normes, trop de bureaucratie, ce qui a comme conséquence de brider le marché et génère moins de croissance, plus de chômage et même à une insatisfaction générale. Une répartition équitable doit être l’objectif mais il ne faut pas passer ‘de l’autre côté du cheval’ et décourager l’initiative et l’innovation, les principaux leviers de la croissance. Il faut tirer vers le haut l’ensemble de la population : plutôt que ‘toujours plus’ d’assistance, il faut être sélectif et, chaque fois que c’est possible, dynamiser les moins favorisés par la formation, l’incitation et la sacralisation de la valeur travail » p.210. La flexisécurité danoise est un très bon exemple : liberté de licencier vite, mais formation obligatoire et suivi attentif des chômeurs.

L’auteur fournit pages 225-259 (soit plus de 10 % du livre) dix cas concrets d’application de l’utilitarisme (partie 5). Il évalue aussi les présidents de la Ve République sur le meilleur compromis entre efficacité, liberté et équité. Georges Pompidou en ressort vainqueur, mais aidé par son époque pré-crise. Chirac reste le pire, n’ayant aucune volonté d’une quelconque réforme, forcément impopulaire. Sarkozy a été brouillon, Hollande n’a pas assumé et Macron a été peu efficace au début, avant de comprendre que l’autoritarisme payait. Mais la réforme des retraites reste un échec et sera à remettre sur le métier, l’organisation de l’État en millefeuille n’a même pas été abordée.

Un très bon livre d’actualité qui offre une profondeur historique des idées et apporte à toute critique une solution pragmatique possible. Très intéressant.

Préface de Christian de Boissieu professeur émérite à l’université de Paris 1 (Panthéon-Sorbonne), vice-président du Cercle des Économistes.

Francis Coulon, Sortir de la société en crise – La philosophie utilitariste au service du bien commun, VA éditions 2023, 281 pages, 20,00

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Daniel Kahneman, prix Nobel d’économie 2002, est mort à 90 ans le 27 mars 2024

J’ai publié deux notes sur ses œuvres, importantes en économie, sur la psychologie des acteurs, notamment les « biais » de raisonnement de chacun.
Son ouvrage principal est Système 1 / Système 2
Malgré un titre peu attrayant et une traduction plus qu’approximative, il traite de tous les biais de notre façon de penser, de toutes les distorsions de la réalité effectuées malgré nous, dans notre cerveau.
Un second ouvrage, en collaboration, précise les enjeux pratiques et est fort intéressant : Noise

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Libéral, libertin, libertaire, ultra-libéral, libertarien – Partie 1

Tout est confondu et ce n’est pas nouveau. Dans un billet publié il y a 20 ans (déjà…), je tentais de clarifier le sens de ces mots que l’on voit surgir dans les débats comme des slogans pour nuire ou des étiquettes pour outrager. Car personne ne se réclame de l’un de ces qualificatifs, sauf peut-être Michel Onfray, mais c’est un rebelle de naissance contre l’Establishment. Combattons donc les fantasmes et les émotions véhiculées par ces mots et prenons conscience de leur sens.

D’où cette note en deux parties. Une aujourd’hui : libéral, libertin ; l’autre demain : libertaire, ultra-libéral, libertarien.

LIBÉRAL

Le libéralisme est né de l’exigence de libertés des Lumières. Apparu sous l’Ancien régime, autoritaire, de droit divin, patriarcal et soumis à la hiérarchie de l’Église, la philosophie libérale de Montesquieu, Voltaire, Rousseau, Diderot, Beaumarchais est tout entière contenue dans la Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen de 1789 : liberté de penser, d’opinion, d’aller et venir, de croire ou non, de posséder et d’échanger… Les Lumières voulaient libérer l’être humain de ses déterminismes biologiques, religieux, nationaux, sociologiques, familiaux.

Au 19ème siècle, l’Angleterre industrielle et commerçante est porteuse de valeurs libérales, elle place la liberté de l’individu au cœur de sa politique, de son économie et, plus tard, du social. France, Royaume-Uni et États-Unis d’Amérique se sont constitués en « sociétés », en opposition aux « communautés » holistes que furent l’Allemagne de Bismarck puis de Hitler, le Japon militariste, l’URSS et aujourd’hui la Russie de Poutine, l’Inde de Modi ou le monde arabe islamique. Communauté ou société ? Sparte ou Athènes ?

Les sociétés reposent mythiquement sur un contrat (Locke, Rousseau). C’est leur projet social : au Royaume-Uni l’Habeas Corpus, en France ou en Suède la protection sociale, aux États-Unis la libre-entreprise su self made man, en Allemagne la cogestion. Leur régime est celui de la confrontation des opinions en libre débat dans les assemblées représentatives, avec assentiments réguliers du contrat par le vote. Elles vont bien lorsque l’optimisme règne.

Lorsque c’est moins le cas, elles se replient sur les communautés, organisation archaïque qui repose sur une unité mythique, celle du sang et du sol. Les sociétés communautaires sont organiques, elles se représentent comme un corps vivant qui assigne ses sujets aux traditions sans débat. L’unanimisme est requis, comme dans une foule, noyant les individus et leur pensée propre sous l’élan des déterminismes. Leur régime est de démocratie directe, « illibérale » car l’opposition et les contre-pouvoirs sont muselés (voire éradiqués comme sous Staline et Poutine). Le plébiscite est roi, désignant un dirigeant charismatique pour incarner le Peuple tout entier et le Pays dans sa tradition immobile.

Les pays communistes ont débuté comme des sociétés à contrat (celui de faire advenir le communisme), avant de virer démocratures puis dictatures sous la résistance du réel. Un homme providentiel, déifié par les masses comme Staline, Mao, Castro, a accentué le virage de la société à la communauté, se repliant sous la force du mal-développement en nationalisme. A noter que les pays soumis à la religion prennent la même pente : l’Inde de Modi, l’Iran des ayatollahs, la Turquie d’Erdogan, la Hongrie d’Orban ; Poutine voudrait faire de même en Russie largement laïcisée par 70 ans de communisme athée, et les cathos tradis en France rêvent d’un pays contre-révolutionnaire réunifié par l’Église.

Mûre avec les Lumières, cette conception des libertés vient peut-être d’Aristote (chez qui l’homme est un animal politique) opposé à Platon (à la république très aristocratique), du stoïcisme contre le césarisme romain, de Montaigne opposé aux guerres de religions. En tout cas, elle s’élève contre tous les dogmes, tous les fanatismes, toutes les contraintes de naissance, de croyance, d’apparence. Elle prône l’analyse lucide, le débat contradictoire, l’équilibre des intérêts en présence, la « décence commune » en guise de morale. Ni la religion ni l’État n’ont le droit de tout faire ni de tout décider. L’État est nécessaire, régulateur et garant du droit et de la sécurité, pour le reste, l’initiative individuelle et la responsabilité personnelle sont de mise.

Libre-arbitre et arts libéraux sont les soubassements de la citoyenneté et les libertés réelles ont pour préalable nécessaire les libertés formelles. Adam Smith, économiste philosophe qui a incarné ce courant libéral au XIXe siècle, est à la fois partisan du marché (La richesse des nations) et de la Théorie des sentiments moraux ; pour lui, l’économie n’est qu’un outil social. Keynes, après-guerre, définira un nouveau libéralisme tempéré par l’intervention publique quand nécessaire (mais pas à tout va comme les socialistes français l’ont traduit !)

Le libéralisme classique va bien au-delà de la réduction économique que lui ont concocté les Jacobins ou les colbertistes, les « alter » comme les souverainistes. C’est une conception du monde qui place la liberté de l’homme avant toute chose. Cette liberté n’est pas un état de nature qu’il faudrait conserver mais une disposition toujours à construire avec chaque enfant qui naît, un combat toujours à mener contre la tentation du privilège, de l’hégémonie, du volontarisme impatient et autoritaire.

LIBERTIN

D’où l’accusation de libertin que formulait volontiers l’Église, en réaction à ces libertés que prenaient les peu croyants ou les carrément athées en leur temps, les libre-penseurs à la Dom Juan de Molière ou les hédonistes à la Casanova ou Laclos. Libertins qui non seulement fleuretaient avec les femmes ou les mignons, au grand dam de la pruderie ecclésiastique, mais aussi professaient des opinions non conformes au canon exigé des « bonnes » mœurs. Les libertins sont contre le politiquement correct et contre la moraline petite-bourgeoise – ils sont pour la liberté de dire et de faire dans le cadre intime ce qu’ils désirent, avec pour limites la simple décence humaine (ne pas forcer, torturer, faire mal).

La propagande d’Église a associé la déviance de pensée à la déviance des mœurs, accusations aujourd’hui complaisamment reprises par toutes les sectes politiques ou féministes. Accuser quelqu’un de turpitudes sexuelles met le doute sur sa moralité donc sur sa pensée et ce qu’il dit en est désormais déconsidéré. « Cancel ! » hurlent les fanatiques.

A notre époque, l’Église était le Parti communiste (cela devient l’Écologisme). Le vocable « libertaire », porté par les anti-staliniens, fleure bon Mai 1968 et ses aspirations à sortir d’une société autoritaire au profit de la liberté individuelle de penser, de s’exprimer et de désirer. « Faites l’amour, pas la guerre », s’opposait à l’État présidé par un général autant qu’à une gauche dominée par le PC et l’idéologie communiste. Jouir sans entraves était préféré aux grandes manifs collectives où les esprits et les corps se perdaient dans le panurgisme des foules, habilement manipulées par les apparatchiks. Ceux qui se réclament de Mai 68 sont désormais d’une génération vieillissante et contestée pour machisme », « viols » et autres libertés prises avec le sexe. La pruderie et l’abstinence remontent. Tant pis pour le plaisir : il faut au contraire se châtier et expier la sur-consommation de la planète… J’y vois, comme Nietzsche, un symptôme de déclin de l’énergie vitale.

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Vian et Tousart, Effectual impact – Partir de soi pour changer le monde

Malgré le globish énervant du vocabulaire (effectual, repris directement d’un anglais abâtardi, en français veut dire tout simplement effectif), le livre expose une méthode élaborée il y a vingt ans par Saras D Sarasvathy, économiste américaine de l’esprit d’entreprise, pour s’adapter au monde alors que l’on constate que l’on ne peut plus le contrôler comme on le croyait. Ce qui est plutôt intelligent. Les philosophes antiques prônaient déjà de se changer soi plutôt que de vouloir changer le monde. Et ce fut (c’est encore !) la maladie bien française de l’abstraction intello, du yaka idéaliste, que de vouloir que les choses répondent à une épure, plutôt que de les apprivoiser.

En situation d’incertitude, que faire ? Prévoir l’avenir est une vaste blague alors que tout peut changer en un instant : on l’a vu avec le Covid, la guerre en Ukraine, le pogrom du Hamas, la roquette imprévue tombée sur l’hôpital de Gaza… Notre logique habituelle cherche les causes puis les moyens de s’en prévenir pour atteindre un but. La nouvelle logique « effectuale » renverse la situation : tout sur les moyens – les effets atteignables arriveront naturellement.

Autrement dit : qui suis-je ? Quels sont mes atouts par rapport aux autres ? Que puis-je faire concrètement et avec quelles ressources ? – A partir de là, quels sont les objectifs que je peux atteindre ?

L’entrepreneur – le créateur – est alors le pilote dans l’avion ou le capitaine dans la tempête. Il fait avec l’environnement et contrôle son appareil.

Les auteurs sont un professeur à Skema Business School (issue de la fusion de l’ESC Lille et du CERAM Business School de Sophia Antipolis) et un entrepreneur ayant réussi dans les start-ups. Leur manuel pratique permet de décider quand on ne sait pas comment faire. Deux parties : 1/ cas d’applications et 2/ description des méthodes « effectuales ».

Il faut partir de soi, traduire sa « surcapacité », ce qui vous fait différent des autres, unique, pour « changer le monde à son échelle (créer des opportunités) », et « concilier liberté financière et épanouissement ». Une fois parti, « comment discerner simplement des futurs proches bénéfiques à tous », « prendre des décisions plus conscientes » et « libérer l’action collective en simplifiant notre manière de raisonner (agir à partir du problème plutôt que de chercher à tout comprendre) ».

Les méthodes concrètes sont décrites : ISMA Talents TM (identifier les qualités perçues par les proches et rechercher l’effet communs des super-talents), Space setting (stratégie par les enjeux du problème en agissant sur les effets), Focal (penser l’action à partir du positif), Effectual goals (changer la manière de concevoir ses objectifs), ISMA360 TM (quel segment de marché désire votre invention).

Au total, un manuel pratique utile pour prendre une décision et se lancer dans un projet – alors que le futur est imprévisible.

Dominique Vian et Quentin Tousart, Effectual impact – Partir de soi pour changer le monde à son échelle, 2023, autoédition Amazon, 134 pages, €12,99 e-book Kindle €9,99 ou emprunt gratuit avec abonnement

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Raymond Aron, L’opium des intellectuels

Raymond Aron est mort le 17 octobre 1983 à 78 ans – il y a 40 ans. Il était l’intellectuel critique par excellence, le chantre de la liberté qui pensait par lui-même. Loin des modes il ne s’était engagé que contre la nazisme et contre le soviétisme, deux tyrannies du siècle. Il était pour la modération, le milieu juste plutôt que le juste milieu. Il était pour la raison contre la foi – toute foi, même laïque (et il y en a !).

Son souvenir mérite d’être rappelé en notre période de retour progressif (et progressiste) à l’obscurantisme : la Contre-révolution à droite, l’islamisme woke à gauche.

Il a été condisciple à Normale Sup de Pierre-Henri Simon, Paul Nizan et Jean-Paul Sartre : un chrétien social et deux marxistes, dont un devenu mao à la fin de sa vie. Il sera prof à l’ENA, à Science Po, à Paris 1 et au Collège de France. Il admire Karl Marx qu’il a beaucoup étudié, mais pas pour le dogmatisme apparent de ses œuvres philosophiques, plus pour son sens de l’analyse politique en tant que « spectateur engagé » (notamment sur la Commune de Paris).

Pour Karl Marx, la religion est l’opium du peuple. Pour Raymond Aron, en 1955, elle est « l’opium des intellectuels » – surtout français. Bien avant le cannabis et l’héroïne des babas cool façon 1968, l’islamisme et les intégrismes catholiques et juifs des années 2000, le droit-de-l’hommisme des bobos années 1990, ou encore le woke des années 2020, le marxisme était la drogue à la mode. D’autant plus forte qu’on n’y comprenait rien et que le prophète barbu lui-même a tâtonné dans ses écrits, les deux-tiers étant à l’état de brouillons, publiés après sa mort. Plus c’est abscons, plus les intellos se délectent : ils peuvent enfin dire n’importe quoi sans risque d’être contredits ! Voyez le Coran…

L’opium qui monte après le marxisme remis sous naphtaline serait-il l’écologisme woke, mâtiné d’Apocalypse climatique, d’austérité chrétienne monastique et de culpabilité mâle, virile et blanche.

Il reste que tous les gens de ma génération sont tombés dans le marxisme étant petit, absorbé à l’école, dans les cours, à la récré, durant les manifs, à la télé, chez les « écrivaintellos » évidemment « de gauche », toujours à la pointe de l’extrême-mode. Certains (dont je suis) en ont été immunisés à jamais. D’autres non. La gauche radicale balance entre syndicalisme de coups et dictature du prolétariat, des « socialistes » plus pervers inhibent tout changement, freinant des quatre fers dès qu’il s’agit de réformer mais condamnés à l’impuissance publique et rêvant de finir leur vie en couchant avec la Révolution. Comme dit Aron, « dire non à tout, c’est finalement tout accepter » (III,7). Car le mouvement se fait de toutes façons, et sans vous pour l’influencer. Mélenchon le radical-islamiste, par tactique électorale et croyant des damnés de la terre, fait le lit douillet du Rassemblement national et de sa frange encore plus radicalement à droite, les zemmouriens. L’anarchie de provoc’ trotskiste appelle les les milices et les sections d’assaut de la réaction à tant de chienlit malfaisante et menteuse. A populisme, populisme et demi ! Aron se serait délecté de démonter l’idéologie de « gôch » contemporaine, comme il a démonté le marxisme des intellectuels – qui avait peu à voir avec le marxisme appliqué dans les pays non libres.

Ce qu’Aron révèle est que marxisme n’est pas la pensée de Marx. Il en est la caricature amplifiée et déformée, tordue par le bismarckisme botté des partis allemands, puis par l’activisme pragmatique de Lénine, enfin par le Parti-Église de Staline qui reste le modèle inégalé du parti Communiste français.

Mais il faut mesurer combien cette pensée « totale » a pu séduire les petits intellos, comme toute pensée totale continue à le faire depuis le catholicisme romain. Elle a pour ambition de brasser toute la société, le social expliqué par l’économique, lui-même induisant la politique, donc une philosophie. Le marxisme hier était analogue à l’islamisme, cette déclinaison totalitaire de la religion musulmane – ce pourquoi de nombreux intellos « de gauche » ont encensé l’ayatollah Khomeini et sont depuis compagnons de route soumis des terroristes barbus – même ceux qui commettent des pogroms. Aron : « Marx réalisa la synthèse géniale de la métaphysique hégélienne de l’histoire, de l’interprétation jacobine de la révolution, de la théorie pessimiste de l’économie de marché développée par les auteurs anglais » (Conclusion). Si l’on renverse tous les termes… on obtient l’écologisme : pratique historique concrète coupable et respectueuse de tout, décentralisation universelle, marché local exacerbé.

Le marxisme a offert aux laïcs déchristianisés une alternative au christianisme : appliquer les Évangiles dans ce monde en reprenant l’eschatologie biblique sans l’église. Aron : « La société sans classes qui comportera progrès social sans révolution politique ressemble au royaume de mille ans, rêvé par les millénaristes. Le malheur du prolétariat prouve la vocation et le parti communiste devient l’église à laquelle s’opposent les bourgeois-païens qui se refusent à entendre la bonne nouvelle, et les socialistes-juifs qui n’ont pas reconnu la Révolution dont ils avaient eux-mêmes, pendant tant d’années, annoncé l’approche » (III,9). Rares sont les intellos qui ont lu l’œuvre de Marx, largement inachevée, touffue, contradictoire, publiée par fragments jusque dans les années 1920. La pensée de Marx est complexe, sans cesse en mouvement. Figer « le » marxisme est un contresens. Marx est en premier lieu critique, ce qui ne donne jamais de fin à ses analyses. En faire le gourou d’une nouvelle religion du XXe siècle nie ce qu’il a été et voulu.

Mais le besoin de croire est aussi fort chez les intellos que chez les simples. Il suffit que le Dogme soit cohérent en apparence, décortiqué en petits comités d’initiés, réaffirmé en congrès unanimiste et utilisable pour manipuler les foules – et voilà que l’intello se sent reconnu, grand prêtre du Savoir, médiateur de l’Universel. Dès lors, l’analyse économique dérape dans le Complot, les techniques d’efficacité capitalistiques deviennent le Grrrand Kâââpitâââl arrogant et dominateur, consommateur égoïste des richesses de la planète. Un Kapital d’ailleurs américain, plutôt financier, et surtout juif (« Government Sachs »), porté à l’hédonisme LGBTQA+ (et j’en oublie).

On en arrive à la Trilatérale, ce club d’initiés Maîtres du monde, dont Israël serait le fer de lance pour dominer le pétrole (arabe)… La doxa mélenchonnienne et celle des islamistes intolérants, tout comme celle des poutinistes d’extrême-droite. Toute religion peut délirer en paranoïa via le bouc émissaire. Aron : « On fait des États-Unis l’incarnation de ce que l’on déteste et l’on concentre ensuite, sur cette réalité symbolique, la haine démesurée que chacun accumule au fond de lui-même en une époque de catastrophes » (III,7).

Marx n’est plus lu que comme une Bible sans exégèse, ses phrases parfois sibyllines faisant l’objet de Commentaires comme le Coran. Les intégristes remontent aux seuls écrits de jeunesse qui éclaireraient tout le reste. Sans parler des brouillons Apocryphes et des Écrits intertestamentaires d’Engels ou Lénine. Les gloses sont infinies, au détriment de la pensée critique de Karl Marx lui-même. Raymond Aron : « Les communistes, qui se veulent athées en toute quiétude d’âme, sont animés par une foi : ils ne visent pas seulement à organiser raisonnablement l’exploitation des ressources naturelles et la vie en commun, ils aspirent à la maîtrise sur les forces cosmiques et les sociétés, afin de résoudre le mystère de l’histoire et de détourner de la méditation sur la transcendance une humanité satisfaite d’elle-même » (I,3). L’écologisme, par contagion marxiste, a gardé ces tendances, malgré la poussée des racialisés, féministe et autres réveillés.

Fort heureusement, la gauche ne se confond pas avec le marxisme ; elle peut utiliser la critique de Marx sans sombrer dans le totalitarisme de Lénine et de ses épigones. Raymond Aron définit la gauche par « trois idées (…) : liberté contre l’arbitraire des pouvoirs et pour la sécurité des personnes ; organisation afin de substituer, à l’ordre spontané de la tradition ou à l’anarchie des initiatives individuelles, un ordre rationnel ; égalité contre les privilèges de la naissance et de la richesse » (I,1). Qui ne souscrirait ? Notamment la social-démocratie. Mais la gauche s’est fourvoyée dans la Nupes, cette « alliance » de la carpe et du lapin où celui qui fait les gros yeux emporte tout.

Raymond Aron pointe la dérive : « La gauche organisatrice devient plus ou moins autoritaire, parce que les gouvernements libres agissent lentement et sont freinés par la résistance des intérêts ou des préjugés ; nationale, sinon nationaliste, parce que seul l’état est capable de réaliser son programme, parfois impérialiste, parce que les planificateurs aspirent à disposer d’espaces et de ressources immenses » (I,1). C’est pourquoi « La gauche libérale se dresse contre le socialisme, parce qu’elle ne peut pas ne pas constater le gonflement de l’État et le retour à l’arbitraire, cette fois bureaucratique et anonyme. » (I,1) Marx traduit par l’autoritarisme du XXe siècle rejoint volontiers les autres totalitarismes dans le concret des gens.

Raymond Aron : « On se demande par instants si le mythe de la Révolution ne rejoint pas finalement le culte fasciste de la violence » (I,2). Ce ne sont pas les ex-Mao mettant qui contrediront ce fait d’observation. Quant aux manifs des radicaux écolos…

Inutile d’être choqué, Aron précise plus loin : « L’idolâtre de l’histoire, assuré d’agir en vue du seul avenir qui vaille, ne voit et ne veut voir dans l’autre qu’un ennemi à éliminer, méprisable en tant que tel, incapable de vouloir le bien ou de le reconnaître » (II,6). Qui est croyant, quelle que soit sa religion, est persuadé détenir la seule Vérité. Ceux qui doutent ou qui contestent sont donc des ignorants, des déviants, des malades. On peut les rééduquer, on doit les empêcher de nuire, voir les haïr et les éliminer. Ainsi des Juifs pour le Hamas. L’Inquisition ne fut pas le triste privilège du seul catholicisme espagnol et les excommunications frappent encore au PS, voire chez les écolos quand on ose mettre en doute la doxa du parti…

Ce pavé de 1955 est construit en trois parties : 1/ mythes politiques de la gauche, de la révolution et du prolétariat ; 2/ Idolâtrie de l’histoire et 3/ Aliénation des intellectuels. Il évoque des questions désormais passées, celles d’une époque d’après-guerre portée au fanatisme avec Sartre et Beauvoir après la lutte contre le nazisme.

Mais l’analyse rigoureuse et sensée résiste à toute ringardise. La méthode de Raymond Aron est applicable aujourd’hui, la sociologie des intellos demeure et la critique de la croyance comme opium est éternelle. La preuve : cet essai intellectuel est constamment réédité et les idéologies qui prennent la place du marxisme chez les intellos sans cesse nouvelles !

Raymond Aron, L’opium des intellectuels, 1955, Fayard Pluriel 2010, 352 pages, 10.20€, e-book Kindle €10,99

Raymond Aron, Mémoires, Bouquins 2010, 1088 pages, €31,00

Raymond Aron, Le spectateur engagé, Livre de poche 2005, 480 pages, €9,20

Raymond Aron sur ce blog :

Karl Marx : 1 – le Manifeste

Karl Marx : 2 – le Capital

Karl Marx : 3 – Les objections

Penser la guerre : Clausewitz

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Romain Kroës, Surchauffe – L’inflation ou l’enflure économiste

L’économie dite « politique » est un enjeu de débat scientifique, politique et social. L’auteur y participe à 86 ans après une carrière de commandant de bord puis d’instructeur et surtout de syndicaliste. Il a publié au fil des années divers livres sur Les erreurs humaines 1992, Le capitalisme fin d’une histoire 1993, La perversion du capital 2007, Décrochage 2020, et Malades de la dette en 2021. C’est dire s’il se situe au niveau critique de la doxa ambiante. Il déclare lui-même avoir renoncé à présenter une thèse à l’université après que son directeur d’études lui ait dit qu’il sortait des rails. Comme il existe des artistes incompris, il existe des économistes incompris.

Le mérite de l’auteur est d’exposer sa thèse dans un livre accessible, sauf les annexes écrites en style mathématique. Lui introduit la rareté des ressources naturelles, donc l’écologie, dans le système économique, ce que la science économique est selon lui inapte à faire pour raisons « idéologiques ». Je laisse à l’auteur ce qualificatif, qui s’applique habituellement à tous ceux qui ne pensent pas comme vous, pour examiner plutôt ses arguments principaux.

« L’économie est avant tout un caractère du vivant en relation avec son environnement naturel », écrit-il. Comment ne pas être d’accord avec cela ? L’auteur prétend que l’économie qu’il appelle du terme vieillot « politique » oublie les échanges entre l’espèce et l’écosystème au profit des seuls échanges entre humains. Ce n’est pas tout à fait exact car les économistes d’aujourd’hui considèrent également les « externalités » de la production comme de la consommation.

Curieusement, l’auteur ne définit pas la productivité, pourtant au centre de toute économie. Le terme économie signifie en effet produire le plus et le mieux avec le moins, ce qui induit à la fois une notion de prix, une notion de marché une notion de rareté. La véritable écologie devrait donc être la plus productive possible en économisant comme une ménagère à la fois les ressources naturelles, les forces humaines, et les désirs illimités. Nous sommes bien d’accord là-dessus. Il semble qu’il y ait imprécision sur ce que l’on entend par « productivité » habituellement et ce qu’entend l’auteur.

Les ressources sont limitées et « l’exploitation de l’écosystème demande de plus en plus de travail par unité transformée » c’est ce que l’auteur appelle une « surchauffe sur les prix, connue sous l’appellation d’ailleurs discutable d’inflation » p.17. Mais cette inflation quasi métaphysique n’est guère mesurable. La hausse et le niveau des prix ont bien d’autres causes que la seule rareté des ressources naturelles. Il y a les salaires, il y a le marketing forcené, il y a les monopoles, il y a la guerre de la concurrence, et ainsi de suite.

Je ne vais pas discuter les quelques 200 pages du livre car il se trouve que je m’intéresse de moins en moins à l’économie. Ce n’est pas une science exacte mais une science humaine, ce que conteste aussi l’auteur en disant que toute science est « physique », jusqu’aux mathématiques mêmes qui forment avant tout des hypothèses. Je veux bien mais, à ce niveau hors du temps, il s’agit du sexe des anges. Les êtres humains font avec les instruments qu’ils ont à leur disposition, à commencer par leur cerveau qui est limité, induisant une certaine façon de penser due aux sens et à l’interprétation que les neurones peuvent en faire dans les circuits cérébraux.

Je préfère évoquer le cheminement de l’auteur et renvoyer à son livre. Il commence par la productivité, qu’il définit de façon assez abstraite par la limitation des ressources naturelles donc première cause de surchauffe « et d’inégalité » ajoute-t-il ; il poursuit par la machine qui ne remplace pas le travail humain ; la vitesse de la monnaie comme forme symbolique de la productivité ; les politiques monétaires, puis une série de chapitres sur les raisons pour lesquelles l’économie « échappe » à l’esprit scientifique. C’est intéressant à lire pour qui s’y intéresse. J’avoue que, dans le concret des actions tant des entreprises que de la finance, cela nous passe un peu au-dessus de la tête. Mais c’est un point de vue légitime qui peut être débattu.

L’auteur serait au fond pour la planification des politiques monétaires, la convertibilité or de la monnaie, un crédit libre d’intérêts et l’encadrement de la libre concurrence. Rien de très révolutionnaire et il semble que ce soit plus ou moins le chemin des économistes raisonnables – si l’on excepte le principal : la géopolitique.

Car l’auteur n’en parle pas, mais la course frénétique à l’avance technologique des États-Unis, et à la production de la Chine comme de l’Inde ou du Brésil, sont bien plus importants pour l’économie de la planète que la simple théorie. Le « capitalisme » et l’idéologie « du libéralisme » sont des boucs émissaires faciles. Les nationalismes et leur guerre féroce sont à considérer si l’on veut parler de véritable « économie » pour la planète.

Romain Kroës, Surchauffe – L’inflation ou l’enflure économiste, 2023, éditions Libre et solidaire collection 1000 raisons, 214 pages, €18.50

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Retraite à 65 ans en Suisse et fond de pension

Ils partent à 65 ans, les hommes, à l’âge légal, et à 64 ans les femmes. Ils sont Suisses et ne braillent pas dans la rue pour dénoncer cette « injustice ». Ils sont contents de leur système de retraite, de leur économie qui va bien et de leurs votations qui leur demandent leur avis (et pourquoi pas en France ?). Ils ont des multinationales qui font de gros bénéfices et ils en sont heureux, pas jaloux.

Ils travaillent, les Suisses, au lieu de râler contre ce qu’on leur donne pourtant largement et d’en vouloir toujours plus. Ce pour quoi leur Production intérieure brute par habitant fin 2022 est de 87 410 millions d’euros contre 38 590 millions d’euros pour les Français (plus du double), et leur dette publique de 32 545 euros par habitant contre 41 595 euros par Français. Si les dépenses publiques par habitant de 28 249 euros sont supérieures en Suisse, contre 21 766 euros en France, c’est que la dépense publique en pourcentage de la Production intérieure brute est déjà de 59 % en France contre 35,6 % en Suisse… (chiffres publiés ici). Produire plus pour gagner plus, on n’a jamais fait mieux. Répartir, c’est bien ; produire d’abord, c’est préférable. Donc travailler plus longtemps puisque l’on vit plus longtemps.

En tenant compte de la pénibilité des métiers, bien sûr, qui a dit le contraire ? Mais à en croire les clowns parlementaires de la lamentable Nupes, les travailleurs français seraient des Cosette exploitées et violées constamment par des patrons Thénardier et les privilégiés du rail, du métro, de l’électricité, du gaz, de la Banque de France, du Sénat et d’autres seraient des Oliver Twist sous-alimentés menés par une chiourme de vertueux hypocrites. Il ne faut pas exagérer, le misérabilisme du siècle des enflures politiques n’est plus de mise. Les conditions de travail en Europe sont à peu près équivalentes et les gens vivent plutôt bien. J’ai moi-même travaillé en Suisse aussi bien qu’en France et la différence est que les Suisses sont moins assistés et se sentent plus responsables de leur propre existence. Ils n’attendent pas tout de « l’État », dont ils se méfient au point de préférer une confédération au jacobinisme centralisé et une présidence tournante plutôt qu’un président unique.

Le système suisse de prévoyance retraite est composé de trois piliers :

1. l’assurance vieillesse et survivants (AVS), l’assurance invalidité (AI) et les prestations supplémentaires. Ce pilier est obligatoire, comme la cotisation à notre CNAV français. Sauf que, dès l’âge de 20 ans, « les personnes sans activité lucrative sont tenues de payer les cotisations AVS » jusqu’à l’âge légal de la retraite (environ 500 francs suisses minimum par an). Donc TOUT LE MONDE participe, qu’il travaille ou pas. Pour ceux qui travaillent, les cotisations sont versés par les employeurs et les employés comme chez nous. La retraite perçue est au prorata des années cotisées, des revenus et des bonus pour éducation d’enfants ou assistance aux handicapés ou dépendants. Cette AVS est plafonnée au double de la rente minimale.

2. la prévoyance professionnelle (caisse de pension), l’équivalent de notre Agirc-Arrco, est obligatoire elle aussi, mais gérée par capitalisation (comme les réserves de nos caisses Agirc-Arrco, j’en ai été moi-même l’un des responsables dans une banque française). Elle est surtout décentralisée, et pas administrée par un organisme paritaire nébuleux : l’entreprise choisit son organisme gérant (banque, compagnie d’assurance, ou prestataire dédié), mais l’employé peut en choisir librement une autre qu’il connaît. La seule contrainte est que cotiser est obligatoire. Le Suisse peut demander qu’un quart de son avoir lui soit versé en capital au moment de sa retraite, ce qui n’existe pas chez nous où tout est « réparti » quelle que soit le montant de cotisations versées (au nom de la « solidarité »). Une retraite anticipée est possible dès 58 ans si le règlement de l’institution de prévoyance le prévoit, ou reportée à 70 ans sur demande – pas chez nous, où c’est le couperet du « j’veux voir qu’une tête ») – pourquoi ne pas s’inspirer de cet aménagement suisse ?

3. le troisième pilier est facultatif. Il est constitué d’une épargne volontaire en vue de la retraite qui dispose d’avantages fiscaux. Il est l’équivalent de notre assurance-vie ou de nos plans d’épargne-retraite dans les banques, qui disposent eux aussi d’avantages fiscaux. Le sénat y pense, à raison. En plus de la répartition, mais encouragé. Une bonne chose : les Suisses, qui sont prévoyants, l’ont fait, pourquoi pas les Français ?

Donc plus de responsabilité personnelle en Suisse, au-delà d’un socle commun. Le Français a pris l’habitude, avec l’Église et le droit romain, d’être traité en enfant incapable de se réfréner et de se gérer tout seul ; pas le Suisse. Lui peut choisir, même si « le collectif » (cette friandise démago dans les bouches de gauche) s’impose à lui dès ses 20 ans – même s’il ne travaille pas – a fortiori lorsqu’il travaille. Mais il n’est pas tenu par son employeur et verse ses cotisations à bons escient pour le deuxième pilier.

Il n’a pas non plus « peur de la bourse » selon l’idéologie marxiste encore en vogue dans nos syndicats et partis à gauche. Certes des krachs surviennent périodiquement, après des euphories sans lendemain ou des crises majeures, mais sur le long terme (au-delà de dix ans) la bourse suit la tendance générale de l’économie, c’est-à-dire de la production et de la productivité. Elle protège comme l’immobilier contre l’inflation car les actions sont des biens réels, des parts d’entreprises. La clé est de diversifier ses avoirs et de gérer ses positions, les gérants d’actifs chargés des caisses de retraite ne font pas de la spéculation à la Zola. Pas plus que ceux qui, en France même, gèrent les fonds de réserve des caisses de retraite Agirc-Arrco comme je l’ai fait. Mais la gauche ignare et les syndicats idéologiquement bornés le savent-ils ? Le reconnaissent-ils ?

Il est trop facile de chanter l’air romantique du bac pour tous, de l’université gratuite, du diplôme assuré, de l’emploi garanti, du Smic à 2000 €, des 30 heures par semaine, des deux mois de congés payés, de la retraite à 60 ans et de la dépendance prise en compte. Mais pour cela il faut TRAVAILLER, pas brailler.

Les entreprises françaises ne sont plus protégées par des frontières comme dans les années cinquante ou soixante, où il « suffisait » de dévaluer le franc pour retrouver de la compétitivité érodée par les largesses sociales sans contrepartie de productivité. Elles survivent dans un monde concurrentiel qui ne fait aucun cadeau. La « retraite à 62 ans » est une anomalie en Europe (67 ans en Italie et Islande, bientôt en Allemagne, un peu plus de 66 ans dans les pays nordiques, 65 ans en moyenne) : ce n’est pas tomber dans l’esclavage que de faire comme les pays voisins. Surtout que l’on compte de moins en moins d’actifs pour un nombre croissant de retraités, faute d’enfants – l’hédonisme a un prix.

Dominique Motte, De la démocratie en Suisse, éditions La route de la soie, 2021, 816 pages, €18,38

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Paul Lafargue, Le droit à la paresse

La vulgate croit, au vu du seul titre, qu’il s’agit d’une revendication à la flemme par un fout-rien révolutionnaire. Il n’en est rien. Il s’agit certes d’un pamphlet, certes du gendre de Karl Marx, certes pour contester le culte du travail, mais qui rappelle quelques évidences de bon sens. Un bon sens tordu par deux mille ans de christianisme et par deux siècles de bourgeoisie capitaliste.

Ce bon sens est : le travail fatigue, il doit être effectué pour vivre, mais limité pour bien vivre.

Paul Lafargue est né à Cuba, d’où son expérience enfantine de l’indolence propre aux tropiques où la nature offre en surabondance ses fruits – mais où il a aussi connu l’esclavage des nègres dans les plantations. Issu d’un Bordelais et d’une Juive à ascendance caraïbe, il appartenait donc à « trois races » comme on disait alors, faisant de lui l’exemplaire métèque d’une humanité en soi, sortie des glèbes et des gènes. Étudiant en médecine à Bordeaux, il devient proudhonien et franc-maçon avant d’adhérer à l’Internationale, où il va beaucoup s’investir en faveur des ouvriers et rencontrer Karl Marx. Il tombera amoureux de Laura, sa fille gâtée surnommée Kakadou, et l’épousera.

Il réunit en 1883 en un pamphlet de moins d’une centaine de pages une série d’articles qu’il a fait paraître en 1880 dans la revue hebdomadaire L’Égalité. Il réfute surtout le « droit au travail », de 1848, réclamé par les ouvriers alors qu’il faisait d’eux des esclaves. Il lui oppose un « droit à la paresse » qui n’est pas une fainéantise de chômeur (vue bourgeoise) ou de SDF hippie antisystème (vue gauchiste après 68) mais une saine régulation du labeur (vue démocratique et écologiste d’aujourd’hui). La Constituante de 1848, cette fameuse « révolution » chantée par toute la gauche après celle de 1789, dont par le « charlatanesquement romantique Victor Hugo », avait en effet instaurée la journée de douze heures, enfants de 8 ans et vieillards décrépits compris. Quel progrès depuis les Grecs raille Lafargue ! Ceux-ci considéraient en effet le travail comme une fonction d’esclave ou de machine ; les vrais hommes préféraient le sport et la philosophie, s’entraînant à être plutôt de parfaits citoyens votant aux assemblées et participant à la défense de la cité.

La bourgeoisie du XIXe siècle industriel, au contraire, reprend la vilenie chrétienne de l’homme voué à la souffrance ici-bas, selon le discours de Thiers. « Aux XVe et XVIe siècle [la bourgeoisie] avait allègrement repris la tradition païenne et glorifiait la chair et ses passions, réprouvées par le christianisme ; de nos jours [1880], gorgée de biens et de jouissances, elle renie les enseignements de ses penseurs, les Rabelais, les Diderot, et prêche l’abstinence aux salariés. La morale capitaliste, piteuse parodie de la morale chrétienne, frappe d’anathème la chair du travailleur ; elle prend pour idéal de réduire le producteur au plus petit minimum de besoins, de supprimer ses joies et ses passions et de le condamner au rôle de machine délivrant du travail sans trêve ni merci. » Une idéologie de l’exploitation qui fait croire au salut par le travail tout en organisant la misère : payer juste ce qu’il faut pour la survie, mais sans aucun surplus qui entamerait le profit. Capital et goupillon, même combat ! Assuré par le sabre qui est aux ordres et ne produit rien. Il s’agit d’une religion du capital, dit Lafargue, dont l’excommunication est le chômage, l’exclusion de la communauté des vrais hommes qui, eux, travaillent.

Or exercer un travail est bienfaisant au corps et à l’esprit tout en étant utile à la société, dit encore Lafargue, à condition qu’il soit limité dans le temps. Pour lui, « trois heures par jour » devraient suffire ! « Pour forcer les capitalistes à perfectionner leurs machines de bois et de fer, il faut hausser les salaires et diminuer les heures de travail des machines de chair et d’os. »

Assez prémonitoire sur l’essor de la technique et de la productivité, convenons-en.

La production poussée par le surtravail aboutit à la surproduction cyclique, analyse Lafargue. C’est alors « la crise » – économique avec ses destructions d’emplois et de marchandises afin d’assainir les prix, – sociale avec l’essor de la misère et de la grogne allant jusqu’aux émeutes de banlieues, de casseurs ou de gilets jaunes, – et politique avec la montée de la défiance, le recours aux croyances et au Complot, la démagogie populiste qui favorise l’élection des extrêmes. Le travail excessif provoque donc du gaspillage et du désordre qui, par contrecoup, encourage l’aspiration à la dictature.

Dans le même temps, les bourgeois oisifs qui vivent de la rente se sentent obligés de s’empiffrer, au mépris de leur santé, et d’attifer leurs grognasses jamais contentes de colifichets luxueux et inutiles, qui sont d’autres gaspillages, tout en allant aux putes pour tenir leur rang social et ne pas déranger l’ordonnance de la coiffure de Madame.

Quant aux capitalistes actionnaires, ils attisent les désirs pour conquérir de nouveaux marchés : intérieurs par l’obsolescence programmée (« tous nos produits sont adultérés pour en faciliter l’écoulement et en abréger l’usage »), la publicité et le marketing afin de susciter des besoins inutiles ; extérieurs par l’exportation, voire la colonisation, et l’évangélisation afin que « les culs noirs qui vont tout nu » soient forcés de se vêtir des cotonnades de Manchester. « Ils forcent leur gouvernement à s’annexer des Congo, à s’emparer des Tonkin, à démolir à coups de canon les murailles de la Chine, pour y écouler leurs cotonnades. » En attendant notre moderne soft power où les Américains sont devenus experts, imposant leurs logiciels qui aspirent sans notre consentement nos données, leurs fiestas commerciales de la Fête des mères, d’Halloween et du Black Friday, fourguant leurs « marques » et leurs « produits dérivés » à tout va – encore un gaspillage de ressources et de temps.

Assez prémonitoire sur nos préoccupations écologiques, convenons-en.

Même sous l’Ancien régime, au temps des corporations les artisans avaient des jours fériés et des fêtes religieuses qui coupaient le temps de travail. « Ils avaient des loisirs pour goûter les joies de la terre, pour faire l’amour et rigoler ; pour banqueter joyeusement en l’honneur du réjouissant dieu de la Fainéantise », s’exclame Paul Lafargue. Aujourd’hui, la natalité décline et la « fête » est droguée pour s’évader.

Assez prémonitoire sur notre aspiration aux trente-cinq (puis trente) heures et sur les revendications à ne pas augmenter l’âge légal de la retraite, convenons-en.

Surtout que Paul Lafargue s’est suicidé au cyanure à l’âge exact de 70 ans avant que la vieillesse ne le dépouille de ses forces et des plaisirs de l’existence – d’où sa revendication à une retraite précoce. Il y a entraîné sa femme qui n’avait que 66 ans, mais l’époque imposait à la femme le pouvoir de l’homme.

Au total, ce court pamphlet écrit d’un ton allègre recense nombre d’arguments utiles et toujours d’actualité sur le temps de travail, la souffrance au travail, l’épanouissement au travail. Il mérite d’être (re)lu.

Paul Lafargue, Le droit à la paresse, 1880, Fayard Mille et une nuits 2021, 80 pages, €3,00 e-book Kindle €0,99 ou emprunt abonnement

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Jeremy Rifkin, L’âge de la résilience

Le prospectiviste juif américain de La Troisième révolution industrielle revient en caméléon ; il s’adapte aux idées à la mode pour les théoriser pour le plus grand bonheur des technocrates. Il est anti bœuf depuis 1992 déjà, pointant le méthane dégagé par ces grosses bêtes. Il milite pour l’hydrogène depuis 1994 et enseigne à l’université de Pennsylvanie tout en conseillant la Commission européenne et le Parlement européen. Du genre : moi, j’ai reçu la révélation de l’avenir et je vous porte la bonne parole, du haut de mes États-Unis leaders du monde moderne.

Hier, il écrivait que l’ère industrielle du travail de masse et de rapports hiérarchiques s’achevait, au profit d’une nouvelle ère d’information partagée et de rapports « latéraux », dans l’euphorie du tout technologique. Cette troisième révolution industrielle théorisait le sablier social : des emplois spécialisés et rémunérés en haut, une masse d’emplois sans qualification et mal payés en bas avec, au milieu, le col du sablier (la classe moyenne) qui se réduit à presque rien. Il faudrait développer la semaine de 30 h et l’économie sociale et solidaire dans les associations tout en faisant du « care » (qu’il appelle « empathie ») l’essentiel du lien social. Cette vision somme toute simpliste, qui baigne encore à peu près tout ce qui se pense comme avenir aujourd’hui, est renouvelée par ce nouvel ouvrage.

Il s’agit cette fois non pas d’une révolution mais d’un nouvel âge. A 77 ans, Jeremy Rifkin affirme donc que la révolution a eu lieu et que nous sommes après. Quelques facteurs clés selon lui forment désormais le nouveau système : le déploiement simultané des trois Internet (information, électricité, mobilité) côtoient cette fois la politique de « glocalisation » (les bio-régions, la « pairocratie » – le pouvoir des pairs -, la démocratie participative), dans une ambiance carrément anthropologique (développement d’une « conscience biophile »). L’objectif va « de la productivité à la régénérativité, de la croissance à l’épanouissement, de la propriété à l’accès ». Pour cela, la méthode va « des caractéristiques des parties aux propriétés systémiques, des objets aux relations, des systèmes fermés aux systèmes ouverts, de la mesure à la détection et à l’évaluation de la complexité, de l’observation à l’intervention ». En bref, pas mal de jargon pour faire savant et donner des éléments de langage aux technocrates, mais concrètement ?

Cela m’apparaît un peu simpliste – une fois encore. Le lien entre la technique et l’anthropologie, en passant par la politique, est mal défini. S’agit-il de la vieille théorie marxiste que l’infrastructure commande la superstructure, autrement dit que les conditions matérielles façonnent l’idéologie et que nous nous adaptons tout simplement aux conditions climatiques et technologiques ? S’agit-il d’un apaisement de l’industrialisation qui entrerait dans une phase de développement plus apaisée, fondée surtout sur l’information ? S’agit-il de l’interconnexion obligée des systèmes entre eux (la fameuse cybernétique des années 50), qui forcerait à la coopération les territoires, les humains et les éléments naturels ? Comment relier cette nouvelle réflexion sur la résilience à la précédente, récente (dix ans seulement…), sur la révolution industrielle ? Et qu’en est-il des rapports de pouvoir ? Des rapports de classe ? De la montée du conservatisme et du nationalisme crispé de la classe moyenne en réaction à tout ce qui change ? Qu’en est-il de Trump le trompeur et de son populisme de crétin foutraque pour qui « la résilience » consiste au droit du plus fort de faire ce qui lui plaît dans le plus parfait égoïsme ?

J’y vois beaucoup de marketing pour raconter une belle histoire ; beaucoup plus qu’une réflexion prospective car tout ce qui est ainsi révélé forme déjà l’essentiel des conversations. Comme toujours avec ce genre de livre américain, il est écrit pour gens pressés, à lire dans l’avion, offrant une synthèse utile pour tenir sa place dans les colloques et autres réunions politiques ou internationales. Une sorte de digest des idées dominantes… jusqu’au prochain livre, évidemment best-seller. Si vous voulez penser vite et briller dans les salons (et après tout, pourquoi pas?), ce livre est fait pour vous. Pour ma part, je n’en garderai que cette note.

Jeremy Rifkin, L’Âge de la résilience – la terre se réensauvage, il faut nous réinventer, 2022, Les Liens qui

libèrent, 400 pages, €24,90 e-book Kindle €18,99

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Culpabilisation écologiste

Je viens de recevoir ma facture annuelle d’électricité. Je constate que ma consommation ne représente qu’un tiers de la facture totale. Le reste est l’abonnement, les diverses taxes plus la TVA.

Autrement dit, si je baisse ma consommation de 20 %, ma facture ne baissera que de seulement 10 % si je calcule à peu près. C’est cela le mensonge écolo : faire croire que l’on est coupable de « consommer » (oh, le vilain mot !) alors que ce sont les structures d’Etat qui engloutissent la majeure partie du gâteau.

1 € 2012 vaut 1.0796 € de (fin) 2021 selon Le Particulier. Sur dix ans, 2012-2022, compte tenu de cette évolution de l’inflation, je constate que :

  • l’abonnement a grimpé de 60 %
  • la « contribution » d’acheminement (CAT) de 115 %
  • les taxes diverses (dont l’imagination est infinie…) de 88 %
  • ma consommation, elle, est restée quasiment stable…

Et je gage que ce n’est pas fini ! Les écolos nous mentent lorsqu’ils laissent croire à une transition douce et « sociale ». L’explosion de tout nous attend.

Ne faites jamais confiance à un écologiste, surtout français, car idéologique, sectaire et manipulateur, biberonné au trotskisme depuis tout petit et parfois sur trois générations.

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Enchaînement de crises et monde nouveau

Comme il y a un siècle, tout a commencé par une crise financière qui a dégénéré en crise économique puis en crise sociale, avant d’aboutir à une série de crises politiques – puis à la guerre. Il n’a fallu que dix ans entre 1929 et 1939 pour franchir les étapes. Notre siècle a vu cette histoire se répéter à peu près, de la crise financière de 2008 à la guerre en Europe en 2022. Les sociétés ne sont pas les mêmes, mais les enchaînements automatiques des structures économiques et sociales perdurent.

Tout a commencé après le krach d’octobre 1929

D’abord par une violente déflation due à l’austérité budgétaire, le freinage du crédit et la stagnation voire la régression des salaires, dans les balbutiements inexpérimentés des Banques centrales d’alors et une absence complète de coopération internationale. Tout a continué par des dévaluations monétaires encouragées ou subites, donc à la hausse des prix importés. D’où l’inévitable protectionnisme, à la fois industriel et social. Chacun faisant la même chose dans son coin, l’époque de l’égoïsme sacré a conduit aux nationalismes avec la prise de pouvoir de Mussolini en 1921, d’Hitler en 1930, les grèves du Front populaire en France, la purification idéologique de Staline par les grands procès des années trente à l’intérieur tandis qu’il attendait à l’extérieur l’effondrement moral occidental aux économies minées. Cette attente vaine l’a conduit à pactiser avec Hitler, autre pouvoir autocratique en miroir du sien, pour dépecer la Pologne.

Dans les années trente, la « crise » augmente le chômage, participe à l’effondrement moral dû à la hausse de la pauvreté et à l’absence de perspectives d’avenir, à un accroissement de l’anxiété des gens comme des entreprises, qui diminuent l’investissement pour protéger le capital. On assiste au divorce entre salaire et productivité, ce qui n’encourage pas le pouvoir d’achat, bien que la baisse de certains prix importés l’augmente paradoxalement dans certains secteurs.

La détresse populaire ne tarde pas à devenir politique quand les difficultés économiques s’affaiblissent. Les grands moyens de communication de masse comme la radio puis le cinéma parlant après 1929, alimentent l’état d’esprit pessimiste, tel le film de King Vidor en 1934 Notre pain quotidien. La peur de l’indignation ouvrière, des bandes de jeunes errants aux États-Unis, de tous les hors-système, incite la bourgeoisie et les gens installés à une réaction politique qui va parfois jusqu’aux extrêmes. Nous avons bien eu notre Zemmour, 5% des inscrits, le « Z », ironiquement Zidov, le Juif en croate qui figurait sur les étoiles jaunes de l’époque. Les économies militaires de l’Allemagne, de l’Italie et du Japon sont devenues autarciques et agressives, tout comme celles de la Russie et de la Chine aujourd’hui, tandis que le réformisme a tendu à l’emporter en Angleterre avec la loi sur les retraites en 1925, aux États-Unis avec le New deal de Roosevelt en 1930, et les réformes sociales du Front populaire en France en 1936. Allons-nous choisir cette voie réformiste plutôt que la voie nationaliste et xénophobe ?

Car ne sommes-nous pas dans une situation comparable ?

La crise financière de 2008 a conduit dès 2011 à une crise monétaire en Europe, forçant l’Union européenne a exiger des réformes drastiques de certains pays comme la Grèce, l’Italie ou le Portugal, la France répugnant à changer comme en témoignent les sempiternelles grandes grèves des transports publics « contre la loi El Khomri, contre la fin des régimes spéciaux, contre la réforme des retraites, contre la construction d’un aéroport ou d’un barrage, contre l’inaction envers le climat, contre le résultat des élections » et ainsi de suite. Politiquement, cela s’est traduit en France par le balayage des anciennes élites politiques en 2017 (PS et LR se sont alors effondrés, ils le sont toujours), le surgissement d’un président nouveau et de parlementaires novices, la crise sociale des gilets jaunes à peine pansée par 17 milliards accordés sans contrepartie, le prurit du Brexit au Royaume-Uni suivi de son interminable négociation des modalités de sortie (non résolues en ce qui concerne l’Irlande du Nord), les contraintes liberticides (mais nécessaires) de la pandémie de Covid 19, et la montée des populismes aux États-Unis avec Donald Trump, en Italie avec Salvini, au Royaume-Uni avec Boris Johnson, en France avec Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon.

La montée aux extrêmes et l’exacerbation du ressentiment social poussés à renverser la table sont attisés par les menaces géopolitiques – comme dans les années trente : le revirement de la Russie vers l’agressivité de guerre à l’extérieur et les menaces de la Chine sur Taïwan, les attentats islamiques à l’intérieur. Les maladresses insignes des gouvernements américains durant cette période, le renoncement d’Obama a faire respecter sa ligne rouge en Syrie, le foutraquisme de Trump à abandonner l’Afghanistan aux talibans sans aucune contrepartie, ses bravades ridicules contre la Chine et la Corée du Nord, son refus de négocier avec l’Iran sur le nucléaire – et sous Joe Biden la lamentable opération américaine de retrait sans consultation de ses alliés ni protection suffisante, la trahison militaire des alliés non anglo-saxons par la rupture unilatérale du contrat de sous-marin australien, voire l’alimentation en armes de plus en plus sophistiquées de l’Ukraine par quasiment les seuls États-Unis, sans que les buts de guerre aient été débattus à l’OTAN – tout cela n’augure rien de bon pour résoudre les problèmes cruciaux qui nous attendent.

La guerre va-t-elle assainir les mentalités et les économies ?

La différence avec 1939 est que nous avons désormais des armes nucléaires qui peuvent détruire la terre entière en quelques clics. Cela devrait inciter à la raison, ce qui est proprement l’objet de la dissuasion, mais ne laisse jamais à l’abri d’un acte paranoïaque ou d’un enchaînement automatique de systèmes (c’est déjà arrivé, stoppé in extremis). Souvenons-nous cependant à propos de l’usage de telles bombes en Ukraine que la catastrophe nucléaire de Tchernobyl a montré que la diffusion des particules radioactives s’effectuait plutôt vers le nord-ouest selon le régime des vents et les dépôts de césium 137 surtout en Biélorussie et en Russie du sud-ouest, ce qui devrait dissuader Poutine de tenter la même chose, au risque de voir contaminer sa propre population (et son armée) sur une grande échelle.

Les errements de la finance, l’avidité des actionnaires mal contrôlés, la stagflation qui vient, alimentée par la hausse brutale de l’énergie et la chute de la productivité donc de l’augmentation des salaires (le lien entre énergie et croissance n’est pas net), la baisse de l’euro par rapport au dollar (monnaie réputée la plus sûre en cas de crise), les Etats empêtrés dans leurs dépenses contraintes et leurs marge de manœuvre réduites, la remontée des taux pour s’endetter (Etats comme entreprises et particuliers), le carcan lourdingue des bureaucraties tant aux États-Unis qu’à la tête de l’Union européenne (mais aussi en Chine et en Russie) – exigent des audaces, de la réactivité, des réformes inévitables, le souci des classes défavorisées – donc des politiciens bien différents de ceux qui ont régné jusqu’ici. Ils se trouvent tous malheureusement contraints par les systèmes institutionnels qu’il est très difficile de bouger. Rien d’impossible mais il faut convaincre ; et cela prend du temps…

Je ne sais pas ce qu’augure l’avenir, mais gageons qu’il nous surprendra – je ne sais pas dans quel sens.

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Conférence libérale demain !

François de Coincy, auteur de plusieurs livres dont Sept idées libérales pour redresser notre économie, présentera ses travaux et conseils aux représentants des partis politiques intéressés, aux journalistes et à tous ceux que le sujet intéresse.

L’entrée est gratuite, le cocktail offert, il faut seulement s’inscrire par mél ou texto auprès de Guilaine Depis, attachée de presse.

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Transposition des styles de vie exposée par Fourquet et Cassely

Quarante ans d’écart séparent la France d’avant de la France d’après, telle qu’exposé par le livre bilan de Fourquet et Cassely, déjà chroniqué sur ce blog, Du point de vue des classes sociales, hier c’était la moyennisation, aujourd’hui la polarisation. Toute la société s’écarte de la moyenne, précédemment l’étalon idéal auquel mesurer son écart-type : le revenu moyen, le niveau moyen, la classe moyenne. Cette démoyennisation se fait par le haut, par le bas, et par les côtés.

L’effet de sablier du haut en bas se manifeste par les styles de vie liés à la consommation. Les campings passent de la tente au bungalow, articulés entre Premium ou de seconde main. Les clubs de vacances passent des VVF au Club Med de luxe. Les stations de ski délaissent les logements collectifs pour les chalets haut de gamme. L’altitude pour la neige et la qualité architecturale déterminent le prix des stations et la sociologie des skieurs. Ce sport devient d’ailleurs une niche de plus en plus élitiste (et peu écologique). Les cafetières passent du filtre à la dosette tandis que les boîtes de nuit voient leur public baisser au profit de lieux plus privatifs ou carrément de rave parties populaires en pleine campagne où le petit commerce des drogues diverses s’épanouit à plein.

De l’autre côté, c’est la France du discount, de l’occasion et de la débrouille. L’électroménager et l’électronique ne sont plus des vecteurs de statut social, ils sont démocratisés. Mais coexistent des modèles très haut de gamme fort chers et des modèles bas de gamme accessibles. C’est la même chose dans l’automobile avec (outre les modèles électriques ou hybrides onéreux malgré les aides gouvernementales), les berlines allemandes ou japonaises de luxe et le modèle Dacia de base, fabriqué initialement pour les pays pauvres.

La désindustrialisation a fait baisser les moyens de consommation et augmenté les achats délocalisés. Le luxe est de consommer français et artisanals, le commun est de consommer chinois et industriel. Lidl, Gifi, le Bon coin sont les magasins populaires de la débrouille tandis que Carrefour Market, les boutiques d’alimentation bio et le Bon marché manifestent le haut de gamme. Dans les transports, Blablacar, Uber, les cars Macron et les trains Ouigo permettent de voyager sans guère de moyens, tandis que le TGV aux heures de pointe et les avions court-courriers sont réservés à ceux qui sont à l’aise.

Question travail, la débrouille se manifeste par la microentreprise, la chasse aux promotions, les achats d’occasion sur le net, les vides-greniers et les transactions sociales hors marché. Ils fournissent un revenu complémentaire alors que le nombre de chômeurs reste important parce que l’emploi en France n’est pas fluide. Les CDI laissent la place de plus en plus souvent aux CDD, à l’intérim, aux stages pour les plus jeunes qui courent après l’emploi, et aux multi activités, souvent au noir, pour les faibles revenus de province.

Les jeux de hasard et les paris en ligne explosent pour arrondir les fins de mois tandis que les plus éduqués, restés pauvres faute de trouver du travail qualifié, spéculent sur le Bitcoin et rêvent au trading en ligne vantés par des étudiants (souvent maghrébins) agissants depuis Dubaï (où la fiscalité est quasi nulle). Les crédits à la consommation s’envolent, comme aux États-Unis, tandis que la dimension symbolique de certains produits permet, comme aux Etats-Unis, de se poser socialement en profitant des promotions et du nom des marques. On se souvient de l’émeute sur le Nutella qu’un magasin avait proposé à bas prix pendant un temps limité. La surconsommation est une incitation permanente pour imiter l’élite. Elle aboutit à une paupérisation objective et à une forme d’aliénation car on ne reste pas soi-même quand on veut singer l’autre.

Le nouveau modèle commercial est fondé sur l’e-commerce flanqué de quelques boutiques de prestige en centre-ville. Cela dégrade l’attrait de la périphérie pour ceux qui ont les moyens et la change en ghetto pour ceux qui ne peuvent en sortir. Des néo-boulangeries artisanales bio avec pain au levain et blé choisi s’opposent aux boulangeries de rond-point à grande capacité. La différenciation se fait par l’image d’authenticité et par le prix. Les cavistes, les épiciers haut de gamme aux produits bios, locaux et durables, les microbrasseries, les distilleries artisanales de whisky, les cafés de spécialités, recréent un lien social entre soi pour la classe aisée. Le prix et l’ambiance rejettent les revenus et les habitus qui ne sont pas à la hauteur.

Comme sous l’Ancien régime, la noblesse de patrimoine et de revenus donne le ton et entraîne par imitation les classes immédiatement inférieures qui voudraient accéder à leur niveau de vie, puis les classes populaires qui triment à courir derrière. Ce qui explique certains désengagements sociaux et politiques d’une partie de la jeunesse qui n’a aucun espoir d’ascension sociale et préfère se retirer hors de la culture, hors des diplômes, hors du travail régulier reconnu, hors de la consommation, hors des villes, pour vivre une petite vie individualiste de petits boulots, de bricolage et d’assistance sociale. C’est la démoyennisation par le côté, la fuite du « Système » et de la roue du hamster.

La France d’après est déjà celle d’aujourd’hui et ces tendances ne peuvent que s’accentuer, l’américanisation mondialisée suscitant un déracinement propice aux dérives spirituelles, mentales et politiques. Encore une fois, les gilets jaunes et Zemmour n’ont pas surgis par hasard. Comme dans les années trente, la société des riches et des pauvres se polarise sur le capitalisme ou le communisme, Biden ou Poutine. Si l’histoire ne se répète jamais, elle bégaie souvent.

Jérôme Fourquet et Jean-Laurent Cassely, La France sous nos yeux – économie, paysages, nouveaux modes de vie, cartes de Mathieu Garnier et Sylvain Manternach, Seuil 2021, 494 pages, €23.00 e-book Kindle €16.

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Une nouvelle hiérarchie des territoires montrent Fourquet et Cassely

Le livre bilan sur quarante années de changements en France de Fourquet et Cassely, déjà chroniqué sur ce blog, montre qu’avec les changements de mode de vie initiés par la désindustrialisation, une nouvelle hiérarchie des territoires s’installe. Plus de vacances, plus de RTT, plus de retraités, le loisir devient crucial. Les auteurs ont mesuré la désirabilité des territoires par l’audience des pages Wikipédia des communes, des villes, et des régions. Ils montrent l’attrait touristique pour le soleil, pour le sud au-delà d’une ligne Genève Foix.

Ce sont la côte atlantique, la côte normande, les montagnes, le Périgord, les vignobles d’Alsace et de Bourgogne qui l’emportent. En négatif, les banlieues et le périurbain ainsi que le nord-est et tout ce qui est en retrait des côtes. Il s’agit de la France de la logistique, de l’arrière-cour des soutiers du loisir et du commerce. Ce tropisme est accentué par la télévision dans ses sagas de l’été et ses séries policières tournées dans quelques régions seulement : la Côte d’Azur, la côte basque, la côte atlantique, Saint-Malo. L’entre soi fait que des groupes sociologiques proches s’imitent, notamment via les photos postées sur Instagram.

Ce qui explique la hausse du prix de l’immobilier dans certaines villes et certains lieux particulièrement. C’est le cas de Bordeaux où le prix au mètre carré a explosé en raison de l’arrivée du TGV, du tramway, du Vélib’, faisant passer la ville devant Nantes et Lille pour son attrait. Depuis le centre-ville et le bord de mer s’étale toute une strate décroissante de riches jusqu’aux pauvres. Les habitations de catégorie A étant difficilement accessibles aux non-héritiers, les ménages se rabattent sur le second rang, et ainsi de suite. Les banlieues anciennement ouvrières de Paris avec leur écosystème artisanal, créatif culturel, laisse place à l’islamisation d’une partie de la société locale, désormais bien établie.

La Californie française passe de la Côte d’Azur hier à la côte basque aujourd’hui. Les acteurs, les influenceurs, les intermédiaires culturels, jouent le rôle de leaders dans cette transhumance. La réputation d’une ville ou d’un territoire se développe par imitation au service de microcosmes qui s’observent et s’influencent mutuellement. C’est ainsi que le Perche, à 2h30 de Paris, attire les bobos qui veulent se mettre au vert. Le parc naturel régional limite les constructions et valorise le foncier. La qualité de vie est excellente durant les confinements et le réseau Internet développé permet le télétravail. La bi-résidence y remplace la résidence secondaire.

La maison individuelle avec jardin est aujourd’hui majoritaire auprès des deux tiers des sondés. Si cela va contre le tropisme écologique, cela rend aussi la voiture obligatoire. La vie privée montre peu de mixité sociale, c’est la culture du barbecue, la toupie sociologique de Mendras, ce qu’il appelait « la moyennisation » (un centre ventru et des extrêmes filiformes). Les piscines, le trampoline, le petit bouddha de jardin, montrent cet entre soi de bulle protectrice centrée sur la famille et les amis, à l’inverse des plages publiques, des piscines municipales comme des terrains de sport. Les années 2010 ont été l’âge d’or des romans de lotissement comme ceux des auteurs nés dans les années 1980-1990 tel Nicolas Mathieu ou Aurélien Bellanger. L’urbanisation pavillonnaire des années 1970–1990 a été de l’Ouest au Sud-est en comprenant les Alpes. Le bâti d’avant la première guerre mondiale est resté à l’écart, rural et périphérique.

Le périurbain d’après sera très différent. Il verra la diversification, la gentrification, la relégation. Plus de moyennisation mais au contraire un renflement des extrêmes riches et des extrêmes pauvres, la classe moyenne étant laminée par les nouvelles tendances. Il s’agit du mouvement constaté aux États-Unis, avec 30 ans de décalage pour la France.

La campagne devient alors une utopie de rechange, moins chère, plus accessible- plus désirable par nécessité. La puissance d’entraînement de l’écologie politique, voire de la mystique de l’écologisme, rend certains territoires particulièrement attractifs auprès des intellectuels comme la Drôme bio qui expérimente la démocratie participative. Il s’agit d’un cluster intello-politique pour classe moyenne supérieure en déclassement. La lassitude urbaine d’une partie de la jeune génération, même diplômée, anti consumériste, anti mondialisation, encourage ce genre de lieu où l’on peut vivre en yourte ou dans les nouvelles maisons écologiques en bois et matériaux naturels. Les écolieux alter cooptés entre familles encouragent les écoles alternatives comme Montessori, les activités de bien-être oriental comme le yoga ou le massage ayurvédique. Dans ces oasis, l’hybridation des styles et des façons de vivre s’érigent en nouveau modèle.

Jérôme Fourquet et Jean-Laurent Cassely, La France sous nos yeux – économie, paysages, nouveaux modes de vie, cartes de Mathieu Garnier et Sylvain Manternach, Seuil 2021, 494 pages, €23.00 e-book Kindle €16.99

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La désindustrialisation change la société disent Fourquet et Cassely

Dans leur livre bilan sur quarante années de changements en France, déjà chroniqué sur ce blog, les auteurs pointent en premier les bouleversements dans l’industrie. En bonne sociologie influencée par le meilleur du marxisme, l’infrastructure commande (ou influe, selon votre degré de marxisme) sur la superstructure – l’économie sur la société. Depuis les années 1970 – deux générations – la France a profondément changé. Elle s’est massivement désindustrialisée, s’orientant de plus en plus vers les services et le loisir, devenant sociologiquement une société à l’américaine. Pour le meilleur (destiné aux privilégiés) et pour le pire (laissé aux petites mains).

La France sous nos yeux est donc la France d’après, celle qui va voter pour le prochain président. La crise sanitaire a révélé l’ampleur de la désindustrialisation qui a eu lieu depuis 40 ans dans toutes les filières. Sauf dans le luxe, seule excellence où la « marque France authentique » est reliée à la mondialisation. Mais généralement, les écolâtres formés aux méthodes américaines les ont appliquées de façon scolaire – sans rien du pragmatisme yankee. C’est ainsi que la vision erronée de la grande entreprise « sans usine » a ruiné Alcatel. Ou que les magouilles qu’Alstom a laissé accomplir – avec une légèreté toute française sur le droit – ont conduit à sa vente forcée à General Electric sous peine d’une amende record. La dépense publique financée par la dette a pris le relais de l’investissement industriel, laissant la plupart des secteurs sous perfusion, ce qui n’est pas une situation durable. On le voit avec EDF, entreprise semi-publique et semi-privée dans laquelle l’État vient d’imposer de perdre de l’argent pour motif électoraliste.

Les gens peu formés n’ont pour débouchés désormais que la santé, le social et la grande distribution, ce qui change la sociabilité. Les anciens liens de l’usine, du syndicat, de la cité, du parti ou du stade sont dénoués. Les travailleurs sont désormais seuls, ce pourquoi certains ont été tourner autour des ronds-points, seuls centres anonymes qui pouvaient les réunir. Ce pourquoi aussi les peu lettrés des banlieues n’ont pour recours que le trafic de drogue et les petits casses.

Le secteur primaire s’est effondré avec brutalité, la pêche comprenant 11 500 bateaux en 1983 contre 4500 seulement aujourd’hui, transformant les ports de pêche en havre de plaisance. La fermeture des mines et des carrières les a transformés en musées ou en bases de loisirs, conduisant à l’essor d’un nouveau tourisme très différent du précédent – où l’on allait à la rencontre des gens et du paysage. L’agriculture s’est effondrée d’un tiers depuis 1970 et la grande distribution a imposé ses prix dans l’alimentaire. Les grandes surfaces ont quadrillé la France en remodelant le paysage et ont dévitalisé les centres-villes.

Les anciens magasins d’usine, transformés en villages de marques, sont un nouveau tourisme conditionné par les points d’accès. D’où l’importance des autoroutes, dont a profité la logistique du commerce en ligne. L’axe Londres-Milan qui génère 60 % des achats en ligne en Europe, a conduit à installer des centres logistiques sur d’anciens sites industriels le long des autoroutes, à l’aide de primes publiques. Les camions remplacent le train : en 1974, 45 % du total des marchandises était transporté par le ferroviaire contre 9 % seulement en 2020. Au détriment de l’écologie, évidemment. Les sempiternelles grèves pour tout et n’importe quoi des cheminots en ont rajouté sur la perte d’attractivité, comme quoi l’ancien monde précipite la survenue du nouveau, comme par pulsion suicidaire (ce fut aussi le cas des taxis, des hôtels, de la presse papier, de la télévision …). Le trafic de drogue profite également des autoroutes et les go-fast vont du sud de l’Espagne jusqu’à Amsterdam en passant par tous les points relais de l’Hexagone et de la Belgique.

C’est ainsi que hors des axes, une partie du territoire a été mise en tourisme. Les compagnies low-cost offrent des vols à bas prix, ce qui démocratise l’avion (pour les classes moyennes) au détriment de l’écologie une fois encore. La voiture est de plus en plus taxée via l’essence, les assurances, le contrôle technique, la limitation de vitesse, l’interdiction progressive du diesel, les restrictions de circulation. Rien de cela ne gêne les classes aisées qui vivent dans les grandes villes où la voiture est moins utile et dont le budget transport ne représente de toutes façons qu’un faible pourcentage des revenus, tandis que cela impacte à plein les classes populaires qui ne peuvent pas toujours bénéficier des transports publics dans leurs périphéries et campagnes. L’État joue donc un rôle crucial par son laisser-faire dans la montée des inégalités sociales comme dans l’aménagement du territoire depuis Mitterrand. Les endroits où le TGV ne passe pas deviennent des déserts progressifs, d’où les services publics partent et que les médecins libéraux désertent.

Dans le même temps, le recul des heures travaillées augmente le désir social pour les loisirs. Les parcs d’attraction surclassent les musées et autres lieux culturels traditionnels. Les pandas attirent plus que Chambord, le zoo-parc de Beauval et Disneyland plus que le musée du Louvre ou le palais de Versailles. Ainsi passe-t-on de la culture classique française à la pop culture de masse à l’américaine. Les festivals de rock se multiplient, tout comme les clubs de danse inspirés des USA et la mode western. Les cinémas multiplexes font déserter les centres-villes pour le plus grand profit des périphéries commerciales vouées à la consommation de masse.

Tout cela change une société et ne va pas, à mon avis, dans le bon sens. Ainsi s’explique en partie la « réaction » politique à la fois des classes populaires autour des gilets jaunes, et des classes aisées autour d’Éric Zemmour. Tous ont la nostalgie du monde d’avant, alors que la pandémie a précipité le monde d’après. Aucun des politiciens, hors les plus pragmatiques, ne voit clair dans ce qui survient et comment il faudrait s’y adapter sans y perdre son âme. C’est cela qui va se jouer d’ici la prochaine génération.

Jérôme Fourquet et Jean-Laurent Cassely, La France sous nos yeux – économie, paysages, nouveaux modes de vie, cartes de Mathieu Garnier et Sylvain Manternach, Seuil 2021, 494 pages, €23.00 e-book Kindle €16.99

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Kahneman et al., Noise

Daniel Kahneman, déjà rencontré sur ce blog pour ses travaux sur les biais cognitifs applicables en économie comportementale, se joint cette fois à Olivier Sibony, professeur à HEC en stratégie de la décision, et à Cass R. Sunstein, professeur de droit à Harvard et ancien membre de l’équipe Obama. Ils écrivent ce nouveau livre, mal titré en français parce que le mot noise existe et n’a pas le même sens. Les éditeurs n’ont plus aucune culture. Le mot noise en français signifie la discorde au sens de querelle, alors que, passé en anglais avec les Normands, il a pris le sens de d’écart dans le jugement, de bruit.

Or « dès lors qu’il y a jugement, il y a bruit », disent les auteurs p. 18. Si le biais est un écart systématique, le bruit est une dispersion aléatoire, statistique. Elle est pour les auteurs la part la plus importante des écarts de jugement constatés. L’avocat américain Marvin Franckel a montré en 1973 que les jugements des cours de justice américaines sont arbitraires et dépendent des juges eux-mêmes plus que de la loi, les peines pouvant doubler pour la même infraction. Il a noté que les jugements étaient plus favorables en début de journée ou après déjeuner et plus sévères le lundi et quand l’équipe de foot locale a perdu. De même, les études ont constaté que les demandes d’asile sont moins accordées lorsqu’il fait chaud que lorsqu’il fait froid. Ces écarts de jugement sont non seulement contre la loi, qui doit être égale pour tous, mais aussi contre la raison qui fait qu’au même crime ou délit doive être appliqué les mêmes peines, compte tenu des circonstances particulières. Or ce ne sont pas les circonstances qui justifient les écarts mais les diverses considérations que l’on rassemble sous le vocable de bruit statistique qui peuvent faire varier les peines prononcées de plus de 40 %.

Il est donc nécessaire d’effectuer un audit du bruit dans les différentes professions dans lequel cela paraît indispensable : la justice, l’université, l’analyse financière, le recrutement, l’immigration, la police scientifique, le diagnostic médical par exemple. La sagesse des foules a constaté que la moyenne des jugements est plus proche de la vérité qu’un seul jugement, à la condition que chacun des jugements reste indépendant, sinon les biais d’imitation et d’excès de confiance se manifestent. L’humeur colore l’environnement et la façon de penser, la météo, le stress, la fatigue, l’effet de séquence par ordre de passage, l’influence sociale, tout cela influe sur le jugement porté. Tout cela fabrique du bruit durable. En groupe, la polarisation fait que les jugements deviennent plus extrêmes (les réseaux sociaux le savent bien qui se radicalisent dans l’entre soi dû aux algorithmes des GAFAM).

L’étude Meehl en 1954 montre que les règles automatiques sont supérieures au jugement humain, étude confirmée par une méta étude en 2000 sur 136 expériences. La confiance n’est pas une garantie d’exactitude, et l’intuition ou le sentiment ne compensent pas l’ignorance objective. Il existe une incertitude irréductible, une information imparfaite, malgré cela les écarts subsistent. Les prédictions des économistes et des journalistes politiques, selon Tetlock, montrent que « l’expert moyen est à peu près aussi précis qu’un chimpanzé qui joue aux fléchettes » p.146.

Il sacrifie au biais de cohérence qui exige de belles histoires. L’erreur du prévisionniste est de croire qu’il peut réussir à prévoir l’imprévisible, c’est-à-dire l’avenir. On ne peut faire que des hypothèses, qui se confirment ou non. Les prévisions sont d’ailleurs meilleures si elles concernent l’année en cours et non pas une durée supérieure. Mais les modèles ne font pas mieux. Renoncer à la récompense émotionnelle de la certitude instinctive n’est pas facile, c’est le déni de l’ignorance. Reconstruire le passé permet de se conforter mais est source d’erreur : avec des si… Le calcul statistique est un moyen d’éviter ce genre d’erreur.

D’où vient le bruit ? Il s’agit des opérations simplificatrices du Système 1 du cerveau qui commande les processus mentaux automatiques, étudiés par Daniel Kahneman dans Système 1, système 2 : Les deux vitesses de la pensée. Il s’agit des biais de disponibilité, de préjugement, de confirmation, du biais émotionnel, d’ancrage, d’excès de cohérence, d’excès de confiance, de polarisation de groupe, d’effet de halo. Une étude Todorov sur les personnes ayant jugé les mêmes personnes à quelques semaines d’intervalle montre 80 % de bruit (écart). Il est plus facile de trouver des histoires sur les causes car elles donnent un sens, alors que le bruit est statistique, ce qui demande un effort de pensée.

Comment améliorer les jugements ? Tout d’abord en prendre conscience d’où l’audit de bruit sur la variabilité des jugements que toute organisation, administration ou entreprise doit effectuer avec des spécialistes. Il s’agit ensuite de remplacer le jugement humain par des règles ou des algorithmes, ceux-ci venant aider à la décision, mais la décision restante humaine à la fin ; le bruit est alors nettement diminué. Il s’agit enfin de réduire les biais personnels via un observateur de la décision indépendant, et de promouvoir une hygiène de la décision qui met en œuvre tous ces processus. Les auteurs donnent plusieurs exemples très intéressants, qui sont le meilleur du livre à mon avis parce que qu’ils sont pratiques.

Par exemple la police scientifique doit séquencer l’information pour éviter le biais de confirmation, ce qui signifie que chaque spécialiste va travailler tout d’abord dans son coin, sans connaître les hypothèses des autres, avant de se réunir en équipe pour que chacun apporte son point de vue à la vision finale.

Par exemple le recrutement ou les entretiens classiques sont inutiles pour les performances futures dans le poste en raison des biais d’ignorance objective sur le futur, du biais de ressemblance entre le recruté et le recruteur, du biais d’apparence, des bruits occasionnels du climat, de la chaleur, de la façon de s’habiller, du biais d’ancrage sur la première impression, et la recherche via le CV et les expériences racontées d’un excès de cohérence. Il vaut mieux décomposer le jugement en éléments séparés, faire évaluer le candidat par plusieurs personnes indépendamment, puis différer le jugement global dans une réunion d’ensemble où chacun apporte sa pierre à l’édifice.

Par exemple en analyse financière, où le chapitre est extrêmement utile aux analystes et évaluateurs pour les fusions et acquisitions. Il permet d’éviter les erreurs de jugement en étant le plus rationnel possible, sans pour cela ôter une quelconque évaluation humaine, à condition qu’elle soit personnelle et indépendante, avant d’être discutée avec les éléments objectifs et les évaluations des autres.

Le livre est très pédagogique, certainement trop bavard, rédigé comme un manuel de MBA, mais il se lie bien et est très utile aux professions qui pensent que le jugement personnel est le meilleur.

Daniel Kahneman, Olivier Sibony, Cass R. Sunstein, Noise : Pourquoi nous faisons des erreurs de jugement et comment les éviter, Odile Jacob 2021, €27.90 e-book Kindle €19.99

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François de Coincy, Sept idées libérales pour redresser notre économie

Je suis et demeure un libéral, malgré hier les sirènes de la gauche social-démocrate et, aujourd’hui, celle de la souveraineté radicale. Être libéral signifie que l’on préfère la liberté par principe à l’égalité forcenée, laquelle liberté se doit cependant d’être encadrée par des règles décidées en commun, démocratiquement, imposées par la loi et surveillées sans laxisme par le gouvernement en charge (qu’a-t-il surveillé la spéculation bancaire avant la crise de 2008 ? qu’a-t-il surveillé de l’islamisation de haine des mosquées salafistes ? qu’a-t-il contrôlé des EHPAD ?…). Être libéral ne signifie donc pas être libertarien, tels les trumpistes et les zemmouriens semblent le souhaiter, tout en prônant un pouvoir fort – une contradiction flagrante.

Dans un livre précédent, François de Coincy, qui fut entrepreneur et a désormais du temps, réfléchit à ce que l’économie peut et doit nous donner : la production la plus efficace possible dans le moins de contraintes possibles mais avec la volonté d’être soutenable et durable. Je l’ai chroniqué il y a peu.

Dans ce nouveau livre, destiné aux candidats à la présidentielle qui vont pour cinq ans orienter le pays, l’auteur expose un certain nombre d’idées originales assez faciles à mettre en œuvre mais qui restent iconoclastes. Il faudrait ainsi remplacer les aides et subventions par le produit social, selon les besoins de chacun, rendre l’investissement des entreprises déductible des impôts, sécuriser les dépôts bancaires pour éviter la dérive spéculative des banques sur les marchés, libérer le système monétaire, régionaliser l’Education nationale pour une meilleure adaptation aux terrains et aux populations, rendre l’écologie plus libérale que dévote, enfin réformer avec bon sens le système de retraite.

Entre les extrémismes, la philosophie libérale est celle des limites. L’État est utile mais les entreprises aussi ; les employés et ouvriers sont indispensables mais les ingénieurs et les cadres également ; les moyens sont vitaux mais l’organisation fait l’essentiel. Rien ne sert de réclamer toujours plus si c’est pour le gaspiller en ne changeant rien aux façons de faire ni au millefeuille de l’administration. Il serait plus efficace de calculer l’apport de chacun (le produit social), d’inciter les entreprises à innover plutôt qu’à tenter de maquiller les bénéfices (l’investissement immédiatement déductible), de sécuriser les dépôts bancaires à la Banque centrale pour éviter tout krach systémique par effet domino, d’éviter aussi au secteur financier le dirigisme qui n’a jusqu’ici pas vraiment réussi, de rendre l’éducation plus souple, l’écologie moins prophétique et plus concrète.

L’écologie, justement, est tiraillée entre la volonté de contraindre par les règles et les taxes, et l’idéal de libérer par l’initiative locale et les économies personnelles d’énergie, de matières premières et de sobriété dans la consommation. Il y aurait un volume entier à écrire sur une écologie soutenable. Or rien de mieux que le libéralisme pour l’assurer.

Ces sept idées simples forment un réservoir pour les équipes de ceux qui concourent à la magistrature suprême. Loin des slogans et des mesures idéologiques toutes faites, des principes comme la charge sociale négative, les dépôts tenus de fait à la Banque de France, la libération des initiatives dans l’éducation, un prix du carbone pour inciter aux économies d’énergie, la distinction des cotisations pour les retraites de celles du transfert social, et ainsi de suite. Facile à lire, sous forme d’exposé clair, un livre qui peut fournir des énergies neuves en politique.

François de Coincy, Sept idées libérales pour redresser notre économie, 2022, éditions L’Harmattan, 120 pages, €14.00

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Thierry Paulmier, Homo emoticus

On connaissait homo consumans, homo economicus, homo democraticus, homo faber, homo festivus, homo loquens, homo ludens, homo reciprocans, homo sovieticus – entre autres : voici homo emoticus. L’homme émotionnel. Ce sont les multiples faces du genre homo, sans oublier homo eroticus. A noter pour les ignares complotistes qu’homo désigne le genre humain tout entier, et pas seulement le mâle ; il comprend donc aussi les femmes, et les enfants avant qu’ils « choisissent » un sexe.

Thierry Paulmier a étudié l’économie et la politique, il a trouvé sa voie dans la formation et la consultance pour les écoles de l’élite en France, au Brésil, au Liban et même au gouvernement, au Secrétariat général, à la Guerre. Il a été formé à la négociation à l’Academy of Dramatic Arts de New York après un passage par les plus fins spécialistes de la manipulation douce, la John Kennedy School of Government d’Harvard.

Ce qu’il dit ? Que l’être humain n’est pas purement rationnel comme le voudrait le concept d’homo economicus au XIXe siècle, mais que quatre émotions universelles orientent les « choix » rationnels : l’envie et l’admiration, la peur et la gratitude. Ce que savaient les philosophes antiques, que la raison est mue par la passion poussée par les instincts, a été « oublié » sous le millénaire de chrétienté où la foi devait remplacer tout. Le succès relationnel est de se connaître soi et autrui selon quatre vertus : l’optimisme, la douceur, la patience et la sagesse – et cela par quatre moyens d’action sur les émotions : le corps, la pensée, la parole et l’action. Vous avez en cette première partie l’essentiel de l’intelligence émotionnelle.

La suite est résolument pratique. Après avoir étudié les diverses bandes des quatre (phénomènes essentiels, émotions premières, sentiments d’infériorité, soucis de soi, points cardinaux de l’existence), puis les douze émotions secondes, place au « management » – autrement dit la manipulation (positive ou négative) sur les autres pour les faire agir conformément à vos vœux. Le terme management viendrait de l’italien qui signifie « manier » en parlant de la prise en main et du dressage des chevaux… C’est dire combien l’organisation du travail en commun et les ordres sont menés par les émotions animales : le désir de service côtoie le désir d’abus de pouvoir, l’isolement du manager les équipes au travail.

L’homme-machine a été celui de l’âge industriel où fordisme et taylorisme les ont transformés en robots (métro-boulot-dodo) tout comme les totalitarismes en politique (soviétisme, fascisme, maoïsme). Désormais la robotisation supprime carrément des emplois et l’homme intelligent (sapiens) requis par l’économie se heurte à la politique qui pousse les castes à conserver le pouvoir. L’algorithme et le traitement massif des données devrait transformer « l’intelligence » en artificielle et évacuer encore un peu plus l’humain. C’est du moins ce qu’on nous prévoit. D’où la difficulté (et c’est peu dire) de motiver les nouveaux entrants au travail qui sont encore appelés de la « ressource » humaine – comme une vulgaire matière à traiter.

« Le modèle homo emoticus espère convaincre les managers de la nécessité d’accorder la priorité à la dimension humaine et relationnelle de leur fonction et les guider dans une meilleure prise en compte de la vie émotionnelle de leurs collaborateurs et dans l’amélioration de leur bien-être au travail » p.15.

Suivent alors trois chapitres de management : de projet, de personne, d’équipe, forts utiles à ceux qui veulent réussir. Puis plusieurs chapitres de comportement, par la parole et l’action, par la peur, par l’envie, par l’admiration, par la gratitude – qui agitent les figures totémiques du Tyran, du Magicien, du Maître, du Parent. Deux chapitres portent sur la communication interpersonnelle et la négociation, points-clés de tout management efficace, qui n’est au fond qu’une situation de « vente ». Le dernier chapitre, mais pas le moindre, porte sur le management de crise, de plus en plus actuel ces dernières décennies entre krachs, guerres, attentats, catastrophes naturelles ou industrielles, pandémie… Aux causes courantes dans les équipes, les remèdes à la crise d’autorité, d’unité, d’identité. Tiens, vous avez dit identité ? Dommage que cela ne prenne qu’une seule page. Ce simple thème devrait faire l’objet d’un chapitre entier. Tant en politique que dans les entreprises, où « limage » compte de plus en plus.

Anne Lauvergeon, ancienne sherpa de Mitterrand avant de présider Areva, a préfacé cet ouvrage, fruit de sept ans de recherches et de présentations. Il est clair, organisé, sans jargon et immédiatement utile dans sa vie personnelle et professionnelle.

Thierry Paulmier, Homo emoticus – L’intelligence émotionnelle au service des managers, 2021, éditions Diateino (groupe Guy Trédaniel), 495 pages, €23.00 e-book Kindle €15.99

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Jules Vallès, L’argent

Jules Vallès, né en 1832, est surtout connu pour ses œuvres majeures d’après la Commune de Paris, L’Enfant, Le Bachelier, L’Insurgé, où il raconte au travers du personnage de Jacques Vingtras sa vie, son milieu et son époque. Mais avant que l’Histoire n’ait rencontré son talent, sa première publication fut consacrée à la littérature… sous le titre de L’argent. Lire Vallès pour les 150 ans de la Commune, est une bonne introduction mais la Pléiade publie deux tomes de Vallès : le premier avant 1870, le second après.

Dans L’argent, il s’agit, au travers de la bourse et de la spéculation, de condamner dans un pamphlet persiffleur la littérature « morale » de son temps. Si l’on ne veut pas être rejeté par son temps, il faut être de son temps. Or, le temps du Second empire est celui de la bourgeoisie, dont le seul intérêt et le seul passe-temps est l’argent. D’où le titre, d’où l’œuvre. Comment en faire plus, comment connaitre les acteurs, comment pénétrer dans les coulisses ? L’auteur livre les clés.

L’artiste ne doit plus être romantiquement pauvre et bohème, vivant affamé en habits râpés dans les soupentes, criblé de dettes envers son logeur – comme Jules Vallès l’a connu. L’artiste dans le monde doit s’intéresser au monde, à son monde. Sans argent, pas de littérature et c’est l’argent qui juge la littérature, ceux qui font l’opinion sont riches et ont le temps de lire, pas les pauvres qui se contentent des journaux et des feuilletons (avant aujourd’hui la télé et les séries). Jules Vallès, auvergnat monté à Paris après avoir enfin réussi son bac après trois échecs pour commencer son droit qu’il ne finira jamais, est un aigri. Il a voulu devenir écrivain, il n’est que journaliste. Il se venge. Le ressentiment social est un puissant ressort de la littérature, notamment pamphlétaire (voyez Céline). La Commune lui promettra des lendemains qui chantent mais il déchantera devant la répression, les Prussiens et la réaction provinciale. Mais nous ne sommes encore qu’en 1857, en plein Empire prospère et quinze ans avant la défaite ignominieuse, l’occupation (déjà…), et la révolte parisienne. Jules Vallès veut exister et son pamphlet littéraire sur l’argent le rend célèbre.

Ce n’est pas une grande œuvre, l’auteur a recopié la partie technique sur ses prédécesseurs, dont le Manuel du spéculateur à la bourse de Pierre-Joseph Proudhon,mais il impose un style. Plus de pauvre romantique, pur et innocente victime de la méchanceté sociale, plus de misérabilisme à la Cosette ni de moralisme à la Dumas fils. Vallès rend hommage à la spéculation et distingue « les habiles » des « moutons ». La bourse est un théâtre où chaque personnage tient son rôle, des agents de change aux coulissiers en passant par les commis, des grands banquiers qui brassent des millions aux petits vieux qui viennent miser leurs économies. Vallès y met le diable au corps, « attache un pétard à la queue du chapitre », parsème « d’adjectifs écarlates » le manuel pour faire de l’argent, y « fourre des accents d’insurgé », dira-t-il (Le candidat des pauvres, 1880, cité p.1162).

Si le livre est dédié au millionnaire français juif Mirès (1809-1871), ce n’est pas par antisémitisme comme l’époque en était infestée (et Proudhon le premier), mais par une certaine admiration pour l’habileté et pour l’industrie. Voltaire comme Beaumarchais furent des spéculateurs dans le joyeux XVIIIe siècle. Pourquoi pas aujourd’hui ? Rousseau ne fut méchant que par pauvreté, nous dit Vallès, tant pis pour lui. « Mieux vaut être un bon boursier qu’un méchant écrivain », va-t-il jusqu’à écrire (p.10 Pléiade).

C’est du second degré, le cri d’un écorché qui a raté sa poésie, son théâtre et sa littérature ; qui a raté l’éphémère révolution de 1848 parce que le peuple n’a pas suivi, votant massivement pour Napoléon le Petit ; qui a raté ses études et n’a pas su rester dans un métier. Vallès n’est pas spéculateur, il ne sera jamais riche, mais sa dérision à vanter la spéculation et la richesse imposent un ton hardi, une force bien loin des jérémiades humanistes (dont nos « droit de l’Homme » sont l’héritier et la mode victimaire le dernier avatar). Vallès est tout négation, ressentiment majuscule, il est enfin lui-même, réconcilié avec sa nature. Il a mis le pied dans la porte, comme on apprend aujourd’hui en formation de vente ; il est reconnu comme journaliste incendiaire, on lui confie de la copie. Le lecteur peut ne pas aimer l’homme ni sa vie, il est une force littéraire.

Jules Vallès, L’argent, éditions Paléo 2014, édition de 1857, préparée et préfacée par François Marotin 212 pages, €25.00

Jules Vallès, Œuvres tome 1, Gallimard Pléiade 1975, 1856 pages, €68.00

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Jacques Attali ou l’écologie pour les autres

Jacques Attali livre un bien intéressant article dans le journal les Échos du 5 mars. Il relate son expérience personnelle d’un voyage en avion aller-retour à l’autre bout de l’Asie. Ce témoignage est doublement intéressant en ce qu’il montre concrètement le laxisme des contrôles et des gestes barrières de la part de ceux qui prennent l’avion, et combien l’écologie est toujours pour les autres mais surtout pas pour les élites qui se croient le sel de la terre.

Les contrôles des multiples documents demandés à Roissy se font à la va-vite, sans regarder. Cet état de fait me rappelle les « contrôles » à l’embarquement pour les Etats-Unis juste après les attentats du 11-Septembre. Ils étaient effectués à Roissy par… des Arabes ! Il est vrai que les sociétés de sécurité attirent les sans-diplômes et que la perspective d’avoir un petit pouvoir attire les délaissés des banlieues. Les Américains, pas idiots, complétaient ce soi-disant « contrôle » anti-islamiste par des musulmans par un second contrôle avec du personnel à eux. Ils se méfiaient, à juste titre, du laxisme français qui édicte des Règles et croit que leur seul énoncé fait peur à tout contrevenant. Les protestants n’ont pas cette crainte révérencieuse du Dieu tonnant qui assène ses Commandements sous peine de griller en enfer pour l’éternité : ils vérifient.

Selon Attali, les queues à l’embarquement de Roissy, pourtant quasi vide depuis un an, seraient dignes du métro parisien juste avant 18 heures (heure du couvre-feu), les « papiers » passant de mains en mains sans gel ni gant avant d’être rendus à leurs propriétaires, tandis que la promiscuité des sièges d’avion côte à côte et des repas servis à bord qui permettent de manger sans masque et de converser comme si de rien n’était à trente centimètres de la tablette qui renvoie les postillons sont considérés comme « normaux ». Pas question d’un siège sur deux ni de masque obligatoire. Les compagnies aériennes, si elles veulent sortir du marasme suscité par la pandémie et attirer à nouveau des clients, devront sans tarder se mettre sérieusement à faire respecter les mesures désormais banales contre la pandémie de Covid-19 (et des suivantes) : la distance permanente, l’organisation de l’embarquement, le gel et le masque systématiques. Pour ma part, au vu de ces témoignages, je ne suis pas prêt de reprendre l’avion !

Jacques Attali avoue ingénument avoir fait un aller-retour en deux jours pour aller à une réunion en Asie, c’est-à-dire à l’autre bout de la terre. Lui qui prône l’écologie pour tout le monde, il s’en dispense manifestement. Ce voyage probablement inutile, qui aurait pu être remplacé par une visioconférence, a consommé du carburant fossile qui devient rare et engendré des kilos de gaz carbonique qui dégrade le climat. Mais Jacques Attali n’en a cure, l’écologie, c’est pour les autres. Lui se targue d’appartenir à une élite hors-sol d’hypernomade – c’est lui qui le dit en 2010 –, probablement élu par Dieu lui-même pour commander par leur intelligence supérieure aux autres hommes et leur indiquer la « bonne » voie à suivre. Mais ces Commandements ne s’adressent qu’aux autres, pas au prophète lui-même. L’écologie c’est donc très bien, cela fait quinze ans que Jacques Attali la prône en économie et pour la planète, mais lorsqu’il s’agit d’agir concrètement dans sa vie personnelle, pas question.

Cet homme expert, sur éduqué et très influent qui a écrit un nombre étonnant de livres, souvent composé à partir de fiches de lecture concoctée par des petites mains qui l’admirent, a accouché de trois présidents en moins de dix ans. Sherpa de François Mitterrand, il est devenu ami avec Nicolas Sarkozy, a eu sous ses ordres François Hollande et Emmanuel Macron. C’est d’ailleurs lui qui a présenté l’actuel président au précédent, dans son propre appartement. Ces états de service le dispensent probablement, à ses yeux, de mettre en conformité ses actes quotidiens avec la morale qu’il prône. Un voyage aller et retour en avion en Asie sur deux jours n’a rien d’écologique, loin de là – un trajet aller-retour Paris-Pékin correspond à un bilan carbone d’une année de chauffage d’un foyer moyen – mais peu importe. Jacques Attali fait partie de ces hypernomades qui croient penser le monde global et se dispensent ainsi de penser leurs actes quotidiens, sans doute trop triviaux pour l’importance de leur mission.

Son témoignage dans les Échos, que je vous invite à lire, prouve deux choses : que les avions sont infects et que l’écologie c’est pour ceux qui y croient.

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Espoirs 2021

Les variants du virus font galoper les contaminations tandis que la vaccination patine pour diverses raisons industrielles et administratives, montrant combien la machine étatique est peu capable d’anticiper, de faire travailler ensemble des baronnies établies et de définir une stratégie au-delà d’une semaine. Malgré cela, il faut penser à l’avenir.

A partir de l’été prochain nous pouvons espérer un relâchement des contraintes de circulation et un redémarrage économique. Mais les mesures de soutien seront progressivement réduites puis retirées, montrant, comme l’anecdote favorite des économistes, quels sont les nageurs qui n’ont pas de slip lorsque la marée se retire. Nombre d’entreprises vont disparaître, réduisant l’activité globale, l’emploi, les impôts versés. Un nouveau monde va naître… en Europe. Car le reste du monde se porte plutôt bien, merci : la Chine en plein essor, les Etats-Unis résilients après le show du clown, les pays émergents qui continuent d’émerger.

Côté économique, la pandémie et ses conséquences ont accentué les tendances à l’œuvre. Les secteurs marchands les plus touchés ont été les services – trop nombreux, redondants, parfois inutiles – et les moins touchés ont été ceux qui sont apparus fondamentaux : l’agroalimentaire, la distribution, la santé, l’Internet – et les transports. La capacité industrielle compte plus que la communication, produire des masques et des vaccins est plus important que faire de « l’événementiel », de la spéculation, du traitement de données commerciales ou du « consulting ». Les filières d’études devraient se réorienter et les étudiants choisir des formations plus concrètes que Staps, psycho ou social… Sauf à rêver d’être fonctionnaire de bureau en « passant un concours » (en général juridique) – et à accepter leur soumission au bon vouloir des Yankees pour la technologie et aux Célestes pour les produits vitaux de consommation.

Côté politique, les Etats-Unis viennent de le montrer, capitalisme et démocratie divorcent. Longtemps ils ont marché de concert, la liberté permettant la curiosité pour la science, l’entreprise et l’exploration, tandis que l’égalité fraternelle assurait une redistribution des richesses collectives. Aujourd’hui, l’exemple emblématique de la Chine montre que l’essor économique est possible et que la santé est mieux assurée sans libertés. Aux Etats-Unis, le marché se porte bien et le désintérêt pour les droits des individus et des minorités ne cesse de grandir au profit d’une resucée du fascisme. Les droits et libertés ont été rigidifiés tandis que la souveraineté collective s’érodait par la concurrence « libre et non faussée » exigée de la mondialisation qui, en même temps, a affranchi le droit de propriété de toute limite en termes de devoirs et de fiscalité. Si les règles sont identiques, les puissances ne le sont pas, ce qui engendre la dépendance des salariés (dont les usines ferment pour être ouvertes dans des pays plus flexibles et à coûts plus bas) ou des sous-traitants (incités à auto entreprendre pour éviter toute garantie collective). Un quart des jeunes récusent les valeurs démocratiques au profit d’une radicalité afin d’assurer une redistribution autoritaire des fruits de la croissance. La démocratie ne sait plus maîtriser le capitalisme. Les inégalités sapent les valeurs citoyennes au profit du chacun pour soi et de la loi de la jungle, valeurs affectionnées par Trump en plus du machisme et de la suprématie de race de son camp – lui n’est qu’un dealer de ce que les gens veulent entendre.

La mondialisation a incité les Etats à déréguler, ce qui accroit l’influence des élites, plus riches et tenant plus de levier du pouvoir. Elle a réduit la légitimité du régime démocratique et l’intérêt pour la politique tout en attirant vers les propos anti-élite, anti-progrès et antiscience. Les libertés personnelles et les mécanismes institutionnels destinés à prévenir l’abus du pouvoir et les dérives autoritaires semblent devenus des entraves à une prospérité partagée. Or l’ajustement par les marchés n’est ni légitime ni économiquement efficace face à des chocs tels que le Covid ou les probables suivants. D’autres catastrophes sanitaires, climatiques, géopolitiques vont nous frapper plus fréquemment à l’avenir, et ils sont très différents des chocs d’accumulation de déséquilibres économiques tels que les bulles boursières ou les « crises » du pétrole que nous avons connues.

Le citoyen s’aperçoit que le rôle de l’État ne peut être remplacé par aucun autre pour répondre à cette exigence essentielle qu’est, dans toute société, l’avantage mutuel. L’avenir est à une maîtrise du capitalisme sous d’autres formes que celles que nous connaissons, devenues impossibles sauf à agir de concert partout sur la planète (ce qui n’est pas pour demain). Ainsi la richesse acquise sera moins taxée que la richesse transmise (ce qui apparaît plus juste et évite l’évasion fiscale ou l’expatriation des plus hauts revenus), le patrimoine mort (l’immobilier non occupé ou de loisir, l’or, les comptes épargne hors livret A) sera plus taxé que le patrimoine dynamique (l’investissement en actions ou en entreprises), l’accès aux biens essentiels comme la santé et l’éducation seront sortis du cadre marchand, des revenus de base pourront être envisagés.

Les institutions construites dans l’après-guerre ont répondu aux chocs d’accumulation. En Europe, modèle de libéralisme régulé, l’économie sociale de marché est inscrite dans les traités fondateurs. L’État se porte garant du cadre dans lequel les acteurs privés évoluent en toute autonomie et assure le fonctionnement efficient des marchés pour empêcher la constitution de monopoles. Mais son intervention est limitée en régulation conjoncturelle et protection sociale. Or le « capitalisme de plateforme » (Robert Boyer), qui propose des services numériques et logistiques à distance tout en fonctionnant en semi-monopoles d’acteurs-clés (tous américains) profitant des rendements d’échelle exceptionnels, incitent les États-nations à accroître leur intervention dans le domaine économique. En Europe, il apparaît nécessaire de bâtir une politique budgétaire et industrielle commune à long terme, pour résister par l’innovation technologique. Mais aussi pour répondre au besoin d’État fort que la pandémie a renforcé. La coopération et la complémentarité entre institutions monétaires et institutions budgétaires est préférable en taux faibles, risques déflationnistes avérés et dettes élevées. La sortie de la crise mettra à l’épreuve la capacité de chaque pays à intégrer les nouvelles filières technologiques et à débureaucratiser pour gérer cette grosse dépense publique tout en emportant le secteur privé dans sa dynamique.

Pas sûr que la France soit si bien placée – car la « réforme de l’Etat » reste un serpent de mer depuis des décennies.

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