Economie

Le processus historique du capitalisme

Le capitalisme, tout le monde en parle, rare sont ceux qui savent ce que c’est.

Il est en premier lieu une technique d’efficacité économique née avec la comptabilité en partie double à la Renaissance dans les villes italiennes, puis développé par le crédit – basé sur la confiance. Il devient avec la révolution technique puis la révolution industrielle un système de production qui prend son essor et submerge progressivement les velléités du politique. Si les guerres et les grandes crises ramènent l’Etat sur le devant de la scène, le système de production, par son efficacité, reprend très vite le dessus.

La démocratie n’est pas indispensable au capitalisme, puisque les régimes autoritaires comme la Chine l’utilisent à leur plus grand profit ; mais c’est en démocratie, où règne le maximum de libertés, que le capitalisme peut s’épanouir le mieux. Tout le processus démocratique réside cependant dans le délicat équilibre à tenir entre le politique et l’économique, l’intérêt général et les intérêts particuliers. L’historien Fernand Braudel a défini le capitalisme comme outil de la puissance d’Etat pour fonder une économie-monde (aujourd’hui les Etats-Unis, demain peut-être la Chine) : « Puissance dominante organisée par un État dont l’économie, la force militaire (Hard Power), l’influence culturelle (Soft Power) rayonnent partout ailleurs, dominant les puissances secondaires ».

Ce n’est qu’à la pointe du système d’efficacité économique que « le capitalisme » prend la forme idéologique répulsive de l’opinion commune. Fernand Braudel : « Les règles de l’économie de marché qui se retrouvent à certains niveaux, telles que les décrit l’économie classique, jouent beaucoup plus rarement sous leur aspect de libre concurrence dans la zone supérieure qui est celle des calculs et de la spéculation. Là commence une zone d’ombre, de contre-jour, d’activités d’initiés que je crois à la racine de ce qu’on peut comprendre sous le mot de capitalisme, celui-ci étant une accumulation de puissance (qui fonde l’échange sur un rapport de force autant et plus que sur la réciprocité des besoins), un parasitisme social, inévitable ou non, comme tant d’autre. » Civilisation matérielle, économie et capitalisme, XVE –XVIIIe siècles, 1979, t.2 p. 8.

David Djaïz, « haut fonctionnaire » mais diablement intelligent, livre dans le numéro 209 de la revue Le Débat, mars-avril 2020, une brève histoire du processus capitaliste dans l’histoire. S’il est né dans les villes italiennes et flamandes au XVe siècle, il est resté « en taches de léopard » dans les villes libres et les grandes foires, « espaces de transaction d’où étaient exclues la violence et la ruse ; [né] d’une accumulation ‘primitive’ de capital par des marchands devenus des banquiers et des assureurs ; de la construction d’un réseau d’infrastructures et de moyens de transport (ports, routes, flottes de bateaux) ; d’une sécurité juridique naissante des contrats et des lettres de change ».

En revanche, l’expansion « systématique » du capitalisme ne fut est possible qu’avec la formation de l’Etat-nation moderne. « L’Europe a été le berceau de ce processus puisqu’elle a vu, entre le XVIe et le XIXe siècle, se produire une triple révolution : spirituelle (la Réforme et la Contre-Réforme), politique (la Révolution française et ses épigones), et productive (la révolution industrielle) ». Le capitalisme a cependant dû s’émanciper du carcan des Etats-nations pour repousser les frontières du possible, au-delà du cadre institutionnel, réglementaire et politique. Le pays de la Frontière (les Etats-Unis) est le lieu où le capitalisme s’est épanoui le mieux parce que la mentalité du pionnier encourageait de repousser n’importe quelle borne (l’Ouest, le monde, l’espace, le « trans » humanisme). « Lorsqu’un marché intérieur approche de la saturation, que l’équilibre épargne/investissement est rompu à l’intérieur d’un territoire donné (le plus souvent en raison d’un excès d’épargne qui n’arrive pas à ‘s’allouer’), les capitaux cherchent à se déployer à l’extérieur du périmètre géographique dans lequel ils se sont formés ». D’où les liens avec l’impérialisme hard (colonialisme européen ou soviétique) ou soft (hégémonie culturelle, économique, militaire américaine ou chinoise). D’où la pression pour désocialiser de l’intérieur les Etats en repoussant les limites du travail et de la fiscalité. Enfin la sape systématique de la propension à « économiser » des individus en poussant la consommation par la publicité et en suscitant le désir via le prestige social et la mode.

La disposition à créer sans cesse de nouvelles inégalités sociales est la règle, puisqu’elle permet l’émulation du désir, donc du commerce. Il s’agit « d’intégrer au circuit de l’échange marchand non plus simplement les biens matériels qui sont produits, mais les facteurs de production eux-mêmes – la terre, la force de travail, le capital financier, les savoir-faire – et ce afin d’intensifier et d’optimiser leur utilisation dans le cadre du processus productif ». Je vous le disais : le capitalisme est la forme d’efficacité économique la plus avancée. En tant que méthode de production, il peut s’appliquer à tout : y compris l’écologie. Car produire le plus avec le moins est son système – donc l’épargne maximum des ressources et l’optimisation du savoir. Sauf que « le capitalisme » n’a pas de but autre que persévérer dans sa propre technique. C’est le rôle des politiques de le faire servir – aux Etats-nations puisque nous en sommes toujours là, à la planète Terre puisque c’est indispensable. L’outil n’agira pas de lui-même, il servira ceux qui l’utilisent.

Ce pourquoi nous assistons à une « réaction » – analogue à celle des années 1930 après la Grande guerre puis la Crise de 29 – contre « le capitalisme ». Mais c’est accuser le marteau d’écraser plutôt que celui qui le tient… « Lorsque la marchandisation du travail et de la terre atteint un degré tel que la dignité humaine, la culture, les traditions, le cadre de vie sont menacés par la transgression du marché en dehors de la sphère économique, la société cherche à se protéger ». Après 1945 par exemple, le capitalisme « fut reterritorialisé, resocialisé et respécialisé ». Les Etats devant se reconstruire, les entreprises ne visaient pas le grand large. La croissance forte des Trente glorieuse a servi à financer plus de protection sociale et « le pouvoir d’achat réel des salariés a triplé en 25 ans » (1950-1975). Le développement du droit du travail et du droit international a démarchandisé le travail humain (durée maximum du travail, interdiction du travail des enfants, etc.). Mais ces « progrès » ne sont pas acquis une fois pour toutes car ils ont été permis par « les bas coûts de l’énergie, ainsi que la fluidité et la disponibilité des réseaux d’extraction et de circulation du pétrole » – avec les « perturbations irrémédiables que celle-ci engendra sur le système Terre ».

Le « système » de progrès indéfini – économique, social – n’est donc pas possible sans énergie abondante et bon marché. Dès lors que nous ne l’avons plus, deux voies s’ouvrent : la voie autoritaire (à la chinoise) où le capitalisme devient « vert » au prix du rationnement ; la voie démocratique qui négocie capitalisme et soutenabilité dès la base locale en associant le citoyen à « la production de la politique publique ». La troisième voie existe, mais elle est purement réactive, comme un combat désespéré pour persévérer selon le passé, par refus de voir la réalité et sans véritable espoir : « du Brésil à l’Inde, en passant par les Etats-Unis, nous voyons surgir un néonationalisme morbide, viril et excluant, peu soucieux des libertés individuelles, dont il est peu niable qu’il soit le résultat de la polarisation des sociétés provoquée par la grande crise de 2008 et, plus structurellement, par quarante années de mondialisation libérale mal maîtrisée ».

Où l’on en revient à Fernand Braudel : le capitalisme efficace exige un Etat puissant qui organise l’économie et la société et qui fait face à l’extérieur. L’article a été publié avant, mais la maladie Covid-19 l’a démontré sans conteste.

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Dominique Iogna-Prat, Ordonner et exclure

Stupeur ! A la lecture de cette étude austère au titre à rallonge d’un chercheur au CNRS de Nancy, je découvre que la doctrine en formation de l’Eglise de France, formulée dans les écrits de l’abbé de Cluny Pierre le Vénérable (1122-1157), contient en germe les doctrines ultérieures appliquées en France : L’Etat royal louisquatorzien, la volonté générale rousseauiste, la Terreur jacobine, le bonapartisme et ses avatars gaulliste et radical-socialiste jusqu’à Valls et Chevènement, et même la tentation du communisme ou du social-écologisme d’autorité qui pointe…

Mon étonnement demeure devant une telle exception idéologique française, cette globalisation sociale venue d’en haut qui ne lui permet pas d’admettre l’individualisme anglais, ni même le quant-à-soi luthérien ou calviniste suisse, scandinave ou allemand. Elle serait venue de l’an mille et de la soumission au papisme romain, à ce moment où l’Eglise établit les bases idéologiques de sa domination entre les allégeances féodales. Pour l’Eglise romaine, la féodalité médiévale est comme l’individualisme pour les jacobins et pour les gauchistes du XXe siècle : la tentation du diable – qu’il faut exorciser. L’Eglise de France conçoit le peuple chrétien comme une grande famille, de la cellule parentale à l’ordre seigneurial et royal, en passant par les liens spirituels et les relations de fidélité d’homme à homme. La charité doit irriguer l’ensemble du corps social, au miroir du sacrifice du Christ. Et le clergé en son Eglise se veut l’intermédiaire obligé du lien social ici-bas comme des rapports avec l’au-delà. Il indique aux humains les médiations nécessaires pour s’agréger en société : l’eucharistie manifeste le divin dans l’humain et permet la communion des fidèles, la morale du péché définie par l’Eglise régit les rapports entre les hommes, et les dons des riches pour assurer leur salut sont redistribués aux nécessiteux, « ayant-droits » et autres « exclus » de l’époque – à condition qu’ils se soumettent aux règles morales et cultuelles.

L’Eglise d’hier est devenue l’Etat d’aujourd’hui, avec le même rôle idéologique. La communion est le vote, la morale est la réglementation toujours volontariste, incitative et tatillonne, le don est l’impôt (dont celui, très symbolique, sur la fortune) et les taxes sont les dîmes dues à l’Eglise/Etat de par le « droit » (divin ou de « volonté générale »). Le salut est l’incantation permanente au « social », comme si tout tarissement de la redistribution rompait la sainte alliance avec on ne sait quel Dieu transcendant. Je ne peux que me demander pourquoi le contre-modèle américain, par exemple, très inégalitaire et qui s’en glorifie, continue d’attirer en permanence autant d’immigrants. Est-il cet « enfer » que les politiciens démagogues français nous agitent ?

La logique de l’Eglise de l’an mille, comme celle du communisme hier et du gauchisme écologiste d’aujourd’hui, est englobante, totalisante. Elle vise à contrôler la vie humaine pour le service du Royaume de Dieu, du Social ou de Gaïa la terre-mère. L’Eglise veut que le monde se confonde avec elle-même – elle n’est pas la seule, l’islam et le communisme aussi. D’où son intolérance, ses prescriptions morales, sa chasse aux hérétiques et aux « déviances ». Cela lui permet de définir son espace et la dynamique de son expansion. Un équilibre comme celui de l’Espagne judéo-islamo-chrétienne autour de l’an 1200 n’est pas la voie choisie ; sa fin est d’ailleurs décrite dans le roman de Gilbert Sinouhé Le livre de saphir, paru en 1996.

Pour Cluny, le Juif est un résidu de l’histoire, assassin du Christ et figé hors du temps dans le rôle du peuple témoin ; l’islam est un concentré diabolique qui récapitule toutes les hérésies et les déviances possibles, dont celles du sexe. L’Eglise, pas encore catholique, impose sa conception de l’ordre aux laïcs enserrés dans les liens du mariage et de la surveillance morale du curé, comme aux clercs chastes et obéissants sous peine de cachot et de fouet, qui doivent se consacrer sans mélange au divin. Les femmes, héritières de l’Eve biblique, sont considérés comme impures, tentatrices et diaboliques car elles ont ancré l’humanité dans la sexualité et le labeur (labourer la terre est analogue à labourer la femme pour faire germer la nature). Ceux que l’on rejette sont ainsi identifiés au corps : l’enfant non baptisé, la femme (avide et volontiers adultère ou prostituée), le Juif (attaché à la lettre qui tue tout esprit), le Sarrasin (voluptueux, adepte des harems, aspirant aux houris et aux échansons pour l’au-delà), l’hérétique (toujours considéré comme sexuellement déviant, sodomite ou obsédé). Comme sous Staline, on trouve toujours un écart à la ligne digne d’être réprimé pour alimenter la flamme du pouvoir.

La hantise sexuelle d’hier est aujourd’hui devenue celle de « l’argent ». La sublimation du sexe était conçue pour rendre les clercs plus proches du sacré, donc de contrôler les échanges de la société avec l’au-delà : la communion et la confession pour les vivants, les messes pour les morts. Ce sacrifice de la sexualité, comme une grâce divine, permettait aussi d’être légitime à définir qui faisait ou non partie de la communauté chrétienne. Aujourd’hui, les fonctionnaires ont remplacé les clercs et conservent le même rôle. Non enserrés dans les liens du capital et de la course à l’argent ils définissent « l’intérêt général » – curieusement comme celui du fonctionnaire moyen – et contrôlent l’impôt comme la redistribution – qualifiant de « riche » toute personne qui touche plus de 3470 € par mois, si l’on en croit un récent rapport. Cela ne serait pas moralement contestable si un contrepouvoir existait qui permettrait d’en débattre, mais l’Etat aujourd’hui comme l’Eglise d’hier prolifère et impose sans justification autre que celle de l’entre-soi, les partis idéologiques générant des politiciens technocrates qui mettent le Parlement à leur botte et contrôlent l’Administration. Créez un service et aussitôt une bureaucratie s’installe, qui étend ses pouvoirs comme l’huile fait tache, et produit ses règles propres pour justifier son existence. Il est très difficile ensuite d’en limiter les pouvoirs si le besoin initial qui l’a créé a changé.

Cluny est mort parce que le monastère ne s’est jamais préoccupé de produire une quelconque richesse, mais seulement de redistribuer celle qu’on lui assurait par les dons. Il est une loi mystérieuse mais bien réelle qui montre que toute distribution voit le nombre de nécessiteux porté à croître alors que celui des donateurs reste limité. La société d’égaux parfait n’existe qu’en idéologie ; l’Eglise a fait peur aux croyants avec le diable et l’Enfer pour pressurer les dons et assurer son pouvoir. L’Etat-providence d’aujourd’hui agite le spectre des manifestations de masse, des blocages du transport ou de la révolution sociale pour arriver aux mêmes fins. Or nul ne peut redistribuer que ce qu’il a : sans production, ni impôts ni taxes, donc pas de manne à distribuer. La faiblesse du modèle français, issu de l’Eglise de l’an mille, est qu’une majorité de la population rêve d’être fonctionnaire plutôt que de produire, tandis qu’une majorité d’entrepreneurs qui ont réussi rêvent de quitter la France pour échapper à la voracité fiscale, l’une des plus élevée de toute l’OCDE.

Il serait peut-être temps de réviser un modèle qui a mille ans et qui est loin d’avoir montré son efficacité dans la modernité. Même le conservatisme a ses limites !

Dominique Iogna-Prat, Ordonner et exclure – Cluny et la société chrétienne face à l’hérésie, au judaïsme et à l’islam – 1000-1150, 1998, Champs Flammarion 2004, 508 pages, €11.00

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George Sand, La ville noire

Pour le premier roman industriel français (un exploit !), pas de préface morale (ouf !) et une longueur raisonnable (c’est heureux !). La ville noire, c’est Thiers que George Sand a visité en 1859, la coutellerie et la papeterie enserrée dans la gorge de la Durolles, ses ateliers d’artisans bâtis de bric et de broc sur l’à pic de la cascade qui fournit l’énergie de l’eau. Il y a la ville basse populaire des besogneux, jusqu’au Trou d’Enfer où la gorge est la plus étroite et le rocher le plus branlant, et la ville haute de la grande usine et des bourgeois qui ont construit une ville « peinturlurée ».

Etienne, dit Sept-Epées, a déjà douze ans d’expérience en coutellerie à 24 ans. Il a commencé apprenti à 12 ans lorsque ses parents sont morts tous deux de maladie, recueilli par son parrain coutelier célibataire, colérique mais généreux. Il est salarié et travaille bien mais a de l’ambition. Il sait lire, écrire et compter et veut monter son propre atelier pour, un jour, émerger à la ville haute. Il tombe amoureux de Tonine, dite la Princesse, qui n’a que 18 ans et qui est la petite sœur d’une fille montée à la ville haute par mariage mais que son mari débauché a délaissée jusqu’à ce qu’elle meure. Tonine n’a aucune ambition, sinon de rester parmi les siens, dans son milieu, dans l’enfer de la ville basse.

Ces deux-là sont comme l’eau et le feu, bien mâle et femelle, celui qui veut grimper et celle qui veut rester. D’où les deux étapes de l’amour que Tonine appelle encore « amitié » : « Il y a amitié et amitié ! Il y a celle qui fait qu’on ne peut pas vivre l’un sans l’autre et que l’on se marie ensemble ; (…) mais il y a une amitié plus tranquille et qui n’enchaîne pas tant : c’est celle qui fait qu’on s’intéresse aux peines d’un autre et qu’on voudrait l’en tirer » p.868 Pléiade. Ils mettront des années à se convenir, amoureux mais incompatibles, jusqu’à ce que le destin s’emmêle ou que Dieu s’en mêle (Sand mélange volontiers les deux). Tout finira bien mais dans un délire rousseauiste habituel à l’auteur avec hymne au socialisme suprême en chapitre final. Et l’égalité entre l’homme et la femme sera réalisée : « Avec le changement de position, l’horizon de Tonine s’était grandi. Elle avait voulu entendre de son mieux la science et les arts de l’industrie qu’elle avait à gouverner et, sans être sortie de son Val-d’Enfer, elle s’était mise au courant du mouvement industriel et commercial de la France. Sept-Epées fut donc très heureux de pouvoir causer, devant elle et avec elle, de tout ce qu’il avait acquit et observé, sans craindre de trouver en elle des préoccupations étrangères à la nature de ses connaissance » p.924.

Malgré le rousseauisme béat, le roman se lit bien, sans aucun de ces excès d’autres romans de « sentiment ». Le travail semble ancrer les personnages à la réalité bien plus que « l’art » d’une Elle ou d’un Lui ! La fable morale ne se fait pas trop sentir même si les héros sont toujours beaux, gentils et avisés. Leur initiation sera de montrer qu’ils peuvent errer avant de trouver – de droit – la voie. Etienne fera son chemin de croix semé d’embûches de caractère, de travail et d’argent tandis que Tonine se contentera de s’épanouir naturellement en femme de raison maternant tout le monde. Si l’homme agit, la femme se contente d’être : telle est la faiblesse de George Sand.

L’ambition de l’ouvrier à devenir son propre patron contredit trop le socialisme naïf de l’idéalisme à la Pierre Leroux que Sand a fréquenté : ce serait devenir « capitaliste », déjà un gros mot il y a deux siècles en France ! Aussi, lorsque le phalanstère se crée et que les ouvriers parviennent à devenir maîtres de leur outil de travail, ce n’est pas par leur initiative mais par la main d’en haut. Le bourgeois qui avait épousé la sœur meurt en laissant l’usine en héritage à Tonine. Elle n’a plus qu’à se laisser vivre dans l’idéal réalisé, sans avoir rien fait pour le mériter. Elle attire à elle par mariage le pauvre Etienne dont l’atelier à demi en faillite est emporté par les eaux, malgré ses efforts et sa bonne volonté. Le travail ne paie pas et seule « la vertu » est récompensée par le ciel. Voilà qui n’est guère révolutionnaire pour une soi-disant « socialiste » !

Une telle conception du destin écrit d’avance et de l’administration des choses par une super maman reste bien dans le socialisme français, comme en témoignent les nationalisations-sanctions de 1981, la faillite des énarques mis par les copains de leur bord à la tête des grandes entreprises devenues nationales et la gabegie distributrice sans souci de produire qui s’en est ensuivi. Pour ce genre de socialisme encore imbibé de Bible, donnez et Dieu y pourvoira (il a bien multiplié les pains et les poissons) ! Il y aurait même un orgueil un brin diabolique à vouloir maîtriser la nature et assurer sa propre destinée. C’est ce que n’est pas loin de penser George Sand lorsqu’elle fait dire à Etienne, à propos du parcours qu’il a tenté : « La vie de fer et de feu de l’industriel est un délire, une gageure contre le ciel, un continuel emportement contre la nature et contre soi-même. Celle du paysan est une soumission prolongée, demi-prière et demi-sommeil. Le mépris des tourments et des joies qui nous consument est écrit sur sa figure, qui ne sait ni rire ni pleurer. Il contemple et médite » p.904. Déjà l’écologisme pointait sous le socialisme version idéaliste !

Nous sommes dans une fiction expérimentale, avec le talent de l’auteur pour disséquer avec minutie les sentiments des uns et des autres. C’est bien cette dissection, ici raisonnable, qui est le sel du livre, ainsi que la description du milieu ouvrier français milieu XIXe. L’utopie du familistère n’est qu’un greffon final peu convainquant : l’autogestion ouvrière, que ce soit dans les coopératives ou les phalanstères, a montré clairement ses limites car aucune n’a survécu aux années. Quant à la critique de l’ambition qui serait menée par l’individualisme et l’argent, elle tombe à plat car ce qui hante George Sand est qu’un jour l’ouvrier devienne « bourgeois » (autre gros mot né alors en France). C’est pourtant ce que les Trente glorieuses ont réalisé un siècle plus tard, et je ne sache pas que les « ouvriers » s’y sentent plus malheureux. Si l’inégalité sociale subsiste, elle n’est criante que pour quelques milliers d’individus réellement plus « riches » que la moyenne, en général grâce à leur propre talent de créateur (footeux, écrivains, chanteurs, comédiens, en plus des créateurs d’entreprise et des inventeurs). Pourquoi donc « s’enrichir » serait-il un « péché » moral ? Le profit n’est que la résultante de tout un enrichissement intellectuel, personnel et technique, en général partagé par tout une série de métiers induits. C’est cette naïveté moralisatrice qui agace le plus aujourd’hui chez George Sand comme chez Jean-Jacques Rousseau.

Un court roman agréable à lire qui réconcilie avec la prose diarrhéique de l’auteur, montrant que dans le flux issu des entrailles peuvent naître parfois de bonnes histoires.

George Sand, La ville noire, 1861, Amazon media, €2.24 e-book Kindle €1.74

George Sand, Romans tome 2 (Lucrezia Floriani, Le château des désertes, Les maîtres sonneurs, Elle et lui, La ville noire, Laura, Nanon), Gallimard Pléiade, 1520 pages, €68.00

Les romans de George Sand chroniqués sur ce blog

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Il y a 20 ans la Chine…

Il y a 20 ans, je lisais ce livre majeur de Jacques Gravereau. Tout ce qui est écrit s’est réalisé. La Chine a pris son essor silencieusement, ne relevant la crête qu’avec l’éléphant yankee qui barrit de la trompe pour faire le clown devant ses partisans, petits blancs frustrés et chrétiens mystiques.

Dans ma jeunesse, le monde intellectuel voyait l’avenir à l’est, dans la Russie immense et rouge. Il s’agissait de s’adapter, au moins dans sa tête, à l’inéluctable prééminence de l’Etat-Léviathan, à son discours manipulateur à destination des masses et aux réseaux soigneusement entretenus de sa nomenklatura bureaucratique. Et l’on voit aujourd’hui les « révolutionnaires » hier les plus affichés s’être installés avec cynisme dans la société française des privilèges, en fonctionnariat confortable, en mandarinat professoral et dans les lieux de pouvoir médiatique. Certains, plus en retard ou plus provocateurs, avaient poussé l’avenir jusque dans la profondeur des masses chinoises, alors guidées à coup de pensée unique par un instituteur primaire. La simple démographie a donné raison à ces derniers, mais ce phénomène n’a rien d’idéologique. Il est resté « physique » : c’est le nombre qui impose ses idées et non les idées qui mènent le monde. L’URSS en déclin de population s’est effondrée, la Chine en plein essor démographique s’est imposée.

C’est ce que montre Jacques Gravereau, professeur à HEC, dans ce livre de 2001 où il dissèque cette révolution asiatique, non plus tonitruante sous les drapeaux rouges mais silencieuse par l’entreprise et l’intérêt des hommes – jusqu’au dernier empereur rouge qui, désormais, relève la crête. Mais, pas plus que l’idéologie marxiste, ce n’est l’idéologie libérale à l’américaine via la mondialisation qui l’a emporté. « La standardisation des normes techniques n’entraîne pas l’uniformisation des valeurs par la grâce des médias et du consumérisme (…) L’économie de marché n’entraîne pas un alignement sur des principes occidentaux d’égalité, d’individualisme et autres valeurs absolues » p.18. Il suffit d’observer le Japon depuis 1945 ou la Corée depuis 1950 : ils n’ont rien renié de leur civilisation tout en surfant à la pointe de la modernité.

Si la pensée occidentale est logique, causale, analytique, abstraite, la pensée chinoise enregistre des alternances d’aspects appariés tels l’endroit et l’envers, le yin et le yang. A la raison seule, elle préfère les sensations, les émotions, l’empathie pour les choses. L’Occidental se croit le maître d’une nature qu’il vise à expliquer par une science objective et neutre. Le Chinois suspend son jugement et laisse venir les choses pour se couler dans leur mouvement. Si la pensée logique aboutit à l’idéal d’objectivité scientifique, elle exige la liberté de recherche et de critique, donc des droits individuels au scepticisme et, in fine, une propension à un régime politique démocratique. La pensée chinoise, englobante et toute de mouvement, s’accommode de la hiérarchie collective, du respect aux anciens et des devoirs envers la tradition (fût-elle celle du parti), comme de la structure sociale. Les individus sont enserrés dans des familles, des quartiers, des clans, des groupes d’intérêt. Le rite social prime la critique et la honte est la punition. La valeur n’est pas à une « vérité » abstraite mais à la confiance, qui nait d’un dialogue évolutif avec le pouvoir. Ce qui est visé n’est pas la connaissance mais l’harmonie. Ce qui s’écrit en chinois « avoir des céréales plein la bouche », et qui rapproche cette conception de notre épicurisme.

Le « vide » n’est pas le silence à emplir de discours mais une « possibilité totale ». Les choses naissent du mouvement et des transformations, et non pas toutes armées de la cuisse d’un penseur. L’ordre est en perpétuelle altération et le pouvoir n’est que l’action d’accompagner le mouvement avec la même souplesse et obstination que l’eau qui coule et s’infiltre partout où elle peut. Il s’agit de se fondre dans les apparences pour vaincre sans bataille.

Cette conception du monde donne à la Chine une bonne capacité à gérer le long terme. L’ordre y est confortable car les situations y sont prévisibles. La tactique de la non-confrontation permet de s’adapter au mouvement constant tout en restant au pouvoir. L’horreur absolue est l’impatience – et Xi Jinping, dirigeant la Chine depuis 2013, devrait se rendre compte de cet écart à l’harmonie. Le langage n’a pas à être précis ou sincère mais « joli » et « acceptable ». C’est à cela que sert la langue de bois, une sorte de politiquement correct issu des choses mêmes.

Il ne s’agit pas de respecter un contrat politique ou juridique mais de maintenir la relation humaine entre le dirigeant et le peuple. « C’est particulièrement vrai au Japon où l’adhésion est fondée sur une émotion partagée en commun, presque d’ordre esthétique » p.114. Le chef n’est pas celui qui décide mais celui qui, par sa seule présence, permet au groupe hiérarchique de fonctionner et de s’épanouir. Les ralliements y sont féodaux et cette société apparaît peu capable de créativité. En revanche, l’imitation minutieuse et le perfectionnement technique y sont poussés à l’extrême. Le conformisme y est grand, bâti sur la relation personnelle, la parole donnée et un faisceau d’obligations réciproques construit au fil du temps.

« 1960 : L’Asie du sud-est est à parité exacte avec l’Afrique en termes de revenus par habitant » p.142. On voit ce qu’il en est aujourd’hui. « La volonté de s’en sortir puise aux mêmes sources que les Chinois de la diaspora. (…) Trois facteurs communs : le traumatisme de sociétés déplacées par l’exil (…), la guerre d’abord, les valeurs confucéennes de travail, de discipline, de respect de l’autorité et de passion pour l’éducation ensuite, enfin le pragmatisme et la vitalité des entrepreneurs » p.153. Nul « péché » ne s’attache à l’argent, l’éducation est un investissement, le réalisme d’expérience règne à tous niveaux, y compris au sommet de l’Etat. « En Asie, les relations humaines sont un enchaînement de compréhensions réciproques et non le résultat automatique de l’application de principes démocratiquement admis. Le pragmatisme importe plus que les grands concepts abstraits. La discipline est importante et la liberté individuelle est sévèrement limitée au bénéfice des intérêts de la communauté » p.250.

Le matérialisme qui règne changera peut-être cet état d’esprit ; il s’adaptera, mais cela demandera deux ou trois générations. Les Asiatiques ne deviendront pas Occidentaux pour cela ! Même après deux siècles de révolution industrielle, nous Européens restons régis par des conceptions qui remontent au christianisme de l’an mille, au droit romain et à l’éthique grecque. Ne rêvons donc pas de transformer les Chinois et autres Japonais en Américains bien tranquilles : observons-les, apprenons de leurs initiatives te de leurs erreurs, gardons-nous de leurs capitaux et de leurs promesses de coprospérité.

Jacques Gravereau, L’Asie majeure : l’incroyable révolution de l’Asie pacifique, 2001, Grasset, 280 pages, €22.40 e-book Kindle €5.99

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Paula Marchioni, N’en fais pas une affaire personnelle

Ecrit au présent par une autrice qui l’a vécu, ce roman « vrai » un brin arrangé pour les besoins de la clause drastique de non-concurrence après séparation, donne le ton du management dans les sociétés multinationales. Notamment les françaises qui imitent servilement le modèle américain sans bénéficier du même écosystème de liberté d’entreprise. Au lieu de faciliter l’innovation et l’efficacité par le meilleur, le management de la peur conduit les egos surdimensionnés à révéler leur perversité narcissique pour manipuler à leur profit (et non à celui de la firme) inférieurs et sous-traitants.

Ce n’est pas nouveau, ayant débuté dans les années 1990 avec l’ouverture à la mondialisation yankee, mais l’apprentissage du « modèle » est difficile car il doit entrer de force dans le carcan mental, bureaucratique et juridique français pour avoir la possibilité de se mesurer aux grands du monde. Nous ne sommes pas formatés pour ça comme aux Etats-Unis depuis l’enfance. La formation par les maths ou le droit n’a rien à voir avec le laisser-faire sportif yankee selon lequel le (ou la) meilleur gagne. L’université américaine est moins un lieu où l’on apprend qu’un lieu où l’on révèle ses instincts, alors que les écoles de commerce en France sont un lieu de diversité où l’on cumule les expériences – mais seulement après une sélection sur les connaissances.

La narratrice, qui se surnomme Bobette, se retrouve en fin de carrière dans la même agence de pub, appelée Chabadabada qui a pour client principal une sorte de L’Oréal ou de Clarins appelée la National Cosmectic Company (en abrégé NCC). Le danger d’avoir un gros client fait qu’on en devient dépendant et, au lieu de stratégiquement tenter d’en acquérir un autre comme contrepouvoir, on en vient à désirer se soumettre totalement à tous ses désirs. D’où le stress, les changements par caprice, les engueulades perpétuelles, les exigences folles, le burnout. L’autrice abuse des mots anglomaniaques car telle est la loi de la pub : la soumission au modèle ultime qui est américain. La France n’est pourtant pas trop mal placée dans le luxe et les cosmétiques, pourtant ! Mais comme devant Allah, il faut effectuer la grande prosternation cinq fois par jour devant le Maître du monde, en abdiquant sa propre personne humaine…

Rien d’étonnant à ce que se perde le sens du travail, que la saine émulation devienne harcèlement et que l’effort devienne paranoïa égoïste. Ladite Super Power, qui représente NCC auprès de l’agence de pub, presse le citron – qui se laisse faire. Elle manifeste sa toute-puissance par des demandes impossibles et contradictoires, des changements de cap in extremis, des hésitations sans fin, une inflation de l’absurde… Le lecteur se dira avec bon sens : à métier inepte, pratiques ineptes d’un modèle inepte. Car il s’agit d’exploiter la nature pour crémer belles et bellâtres, de profiter de l’image du naturel pour faire vendre ce qui ne sert à rien, de manipuler le mythe de la pureté originelle comme une vulgaire religion au service du fric. Pourquoi donc se lancer dans la pub, cette activité inutile à l’existence, nocive à ceux qui y travaillent, mauvaise pour la planète ? Paula Marchioni n’analyse pas le pourquoi de ce choix, ou très peu. Elle donne pourtant en contre-modèle son père, Guy Marchioni, décédé à 86 ans, qui était ingénieur, donc dans le concret, et qui a vécu une carrière en humaniste, n’hésitant pas à dénoncer les egos nocifs lorsqu’il n’était encore que stagiaire. Mais il était d’une autre génération.

Ni la rentabilité, ni l’exigence d’efficacité n’exigent la perversion : ce sont bien les hommes qui gouvernent, pas les choses. La gestion de la pandémie Covid-19 le confirme à l’envi : les incapables sont au pouvoir depuis Hollande, malgré les mesures prises par les gouvernements qui précédaient après le premier SRAS en 2003. Nous étions pourtant bien dans la même « idéologie néo-libérale » comme on le dit un peu vite pour évacuer toute analyse sérieuse. Il est contreproductif d’accuser on ne sait quel « capitalisme » ou « néolibéralisme » des maux auxquelles on se soumet trop volontiers, évitant ainsi notre propre implication. Les jeunes le montrent, qui évitent soigneusement les entreprises toxiques dont l’image se dégrade : ils souhaitent rejoindre une société où ils contribuent à rendre le monde meilleur. Les plus de 50 ans croient ne pas avoir le choix, mais aux Etats-Unis ils le prennent. La mentalité fonctionnaire d’Etat-providence, qui nous a été inculquée depuis tout-petit dès la génération Mitterrand (née vers 1980), n’encourage pas à se prendre en main, hélas, contrairement à la génération précédente (née vers 1960) et la quête boucs émissaires est commode pour se dédouaner de toute responsabilité… La bourse le montre pourtant : les sociétés familiales sont les mieux gérées, les plus durables et font le plus de profits dans le temps. C’est qu’elles tiennent à l’humain et pas aux mots fumeux à la mode comme co-llectif, co-entreprise, co-décision, co-développement – en bref co-nneries du green washing – pour rester dans le ton américano soumis !

Le récit romancé de Paula Marchioni, tiré de son expérience professionnelle de pub dans l’agroalimentaire, la cosmétique ou le service, reste à ras du présent, se développe en histoire – ô combien classique – de la Brune qui remplace la Rousse, éjectée à la demande de la Cliente pour reprendre une équipe épuisée et désorientée de « chatons » tout juste pubards (entre 20 et 30 ans) et tenter d’avancer dans le flou. Avec humour et un recul salutaire, la narratrice sait s’entourer : Petit Papa décédé qui lui parle au-delà, Nounours son mari chéri (qui se fera virer lui aussi), Psychiatre préféré qui l’aide à se connaître, la Coach qui la motive, Retors la Belle son avocate, « la » médecin du travail, l’atelier d’écriture. Il ne faut en effet pas se laisser bouffer, ni par le boulot qui boulotte la personne, ni par les exigences paranoïaques des clients exigeants (au moindre coût) qui ne veulent pas reconnaître le travail de qualité. Il faut résister : les pervers narcissiques en sont tout étonnés (j’en parle d’expérience). Bobette réussira à livrer ses contrats et certains seront plébiscités ; elle sera remise en concurrence par pur plaisir pervers de rabaisser les talents de l’équipe mais, pour une fois, son patron ne se laissera pas faire malgré les conséquences ; son agence perdra son gros client et elle sera virée mais non sans avoir pu recaser ses « chatons » sans dommage.

Cette fiction réelle est prenante et se lit agréablement. Ecrite en style très familier au ras du terrain et du vocabulaire branché de la pub (un vrai dépaysement), elle parlera à beaucoup de ma génération qui a vécu cela depuis les années 1990 (l’affairisme servilement imitateur des Yankees sous Mitterrand II) et il faudra probablement que celle qui arrive aujourd’hui se débarrasse de tous ces inadaptés au management moderne qui trustent les places au sommet malgré leur incompétence avérée, donc leur peur que cela se sache, donc leurs exigences sans bornes et leur mépris anxieux pour tous ceux qui pourraient leur faire de l’ombre dans les étages immédiatement inférieurs. Un bon roman d’entreprise qui sonne comme une vérité vécue.

Paula Marchioni, N’en fais pas une affaire personnelle, Eyrolles collection Roman, 2020, 319 pages, €16.00 e-book Kindle €7.99

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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La bourse du Coronavirus

Le marché est une chambre d’échos des peurs et des rêves des investisseurs. La peur l’emporte en cas de crise non prévue, surtout lorsqu’elle survient dans une conjoncture de hausse longue des actions comme nous en avons connu depuis 2010. Les banques centrales ont injecté massivement des liquidités pour faire face à la crise financière de 2008, l’Europe avec retard, ce qui a créé un optimisme un peu factice : quand l’argent est abondant et bon marché, le risque de l’investissement compte moins. D’où le choc boursier dû au Coronavirus : il était inédit, imprévu et impossible à quantifier.

Plus les semaines avancent, plus le marché va s’ajuster. Il semble jouer aujourd’hui un scénario moyen dans lequel les bénéfices des entreprises seraient annulés ou en forte baisse cette année mais se reprendraient dès 2021, une fois le risque sanitaire évacué. L’économie ne connaîtra pas alors de crise en spirale dépressive comme en 1929 et en 2008 mais rebondirait d’autant plus fort et plus vite que l’espoir renaîtrait. Sans pour cela que « tout redevienne comme avant ». Des restructurations drastiques devront avoir lieu dans les chaînes de valeur pour éviter un tel choc d’offre sur la production des biens essentiels et probablement les Etats-nation comme l’Union européenne devront intervenir.

Les marchés financiers, tout « ultralibéraux » qu’il paraissent être, comptent toujours sur une intervention des pouvoirs publics pour enrayer la panique et reconstruire des rails pour sortir du marasme. Ce n’est pas la première fois. La Banque centrale européenne a annoncé un plan d’achats d’actifs de 750 milliards €, la Banque du Japon une augmentation des achats en Bourse, la Banque d’Angleterre a de nouveau réduit son taux directeur. La Chine se prépare à dévoiler un plan de soutien à son économie de 1.000 milliards de yuans (131,4 milliards €). L’Allemagne crée un fonds de soutien aux entreprises doté de 500 milliards €, la France de 300 milliards. Le plan d’aide voté hier au Congrès des Etats-Unis de près de 2.000 milliards de dollars, est destiné à protéger les ménages américains les plus vulnérables et à apporter un bol d’air aux PME.

Mais investir, même en actions d’entreprises connues ou en titres de dette d’Etat stable, c’est toujours faire un pari sur l’avenir : il arrive que de très grandes entreprises fassent les mauvais choix (Nokia, Alcatel, Lehman Brothers) et que des Etats soient déclarés insolvables (Russie 1917 et 1998, Croatie 1996, Ukraine et Equateur 2000, Argentine 2001, Venezuela 2004, Grèce 2010). Tout pari sur l’avenir devra donc tenir compte de la géopolitique (les chaînes de valeur, les matières premières), de la politique des banques centrales, des interventions publiques sur l’économie, de la réactivité des entreprises chacune en particulier, de l’optimisme social qui poussera – ou non – à reprendre de l’activité et de la consommation. Mais aussi des nouvelles tendances vers le durable et le « vert » qui ne vont pas sauver certaines sociétés mais en encourager d’autres. Toutes ces incertitudes ne militent pas pour un rebond immédiat et constant, mais plutôt sur une volatilité des cours qui devrait durer plusieurs mois.

Cours du pétrole

Il n’y a pas de phénomène de survente « panique » comme lors de certaines crises car celle-ci est complètement inédite. Il faut donc attendre que la purge des « mains faibles » soit achevée pour un rebond plus sain : c’est la fameuse figure en W des graphiques boursiers, une première chute suivie d’un rebond où les mains faibles effrayées sortent, d’où rechute, avant la vraie reprise.

D’autre part, juger de la fiabilité d’une entreprise aujourd’hui, sur la base des « valorisations » effectuées sur un passé qui n’a plus rien à voir avec le présent ni avec le futur proche est un calcule inepte. Il faut avant tout, entreprise par entreprise, évaluer les conséquences structurelles à prévoir en termes de restructuration de la production, des chaînes de valeurs, des perspectives de la demande et des possibilités d’investissement. Cela durera plusieurs mois.

Des rebonds et des rechutes sont donc à prévoir sans qu’une tendance fiable ne puisse se dégager durant la crise sanitaire. Ce n’est que lorsque les plus grands pays verront plus clair, la Chine en premier, les Etats-Unis en second et l’Allemagne en Europe, que les boursiers pourront envisager un futur mieux prévisible, donc un retour à une phase de rebond des titres.

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Confinés

Le deuxième discours du président a été, comme le premier, celui d’un intello plutôt que d’un politique : trop long, trop de mots, trop peu de clarté, des phrases à l’envers qui sont un style à l’écrit mais qui passent mal à l’oral (« allez voir votre médecin… bla-bla… mais d’abord téléphonez » au lieu de « n’allez pas voir votre médecin, sauf si… »). Il parlait trop vite, ne martelant pas les points importants. Il a répété six fois « nous sommes en guerre » sans que cela signifie quoi que ce soit de concret (on fait quoi ?). Sinon un rappel de son prédécesseur Hollande qui parlait de « guerre contre le terrorisme » – tout en maintenant « l’Etat de droit » pour les terroristes (!). Sinon aussi un fâcheux rappel à l’Exode de 40 où « la guerre » (un virus étranger qui pénétrait sur le territoire) avait fait fuir les Parisiens hors de la capitale : justement ce qui s’est produit dimanche et lundi.

Le confinement est là, même si le président n’a pas prononcé le mot, un étrange tabou. Serait-ce du politiquement correct que d’appeler un chat autrement qu’un chat ? Toujours est-il qu’il fallait en arriver là, tout comme les Chinois, les Coréens, les Italiens, les Espagnols un mois ou dix jours avant. Les Français insouciants ou volontiers dédaigneux qui n’avaient pas pris la menace au sérieux se sont retrouvés le bec dans l’eau et le frigo à sec. Les Anglo-saxons, partisans du darwinisme revu par Spencer décident pour l’instant « que les loosers crèvent » ou que « les meilleurs gagnent » (ce qui est la même chose). Ils n’ont pris aucune mesure : que le virus se développe, qu’il contamine, qu’il fasse ses morts nécessaires, après, tout le monde sera tranquille.

Le pire étant (comme d’habitude) le gros paon vantard de Trump, pour qui le coronavirus est un « virus étranger » (suivez mon regard) à qui l’on doit interdire les frontières en les fermant drastiquement, comme à tout immigré. D’où annulation de tous les vols en provenance d’Europe – sauf du Royaume-Uni – dont les contaminés inévitables feront crever les cousins Ricains plus vite.

La bourse ne s’en remet pas, y compris à Wall Street, patrie pourtant du « deal ». Mais qu’y a-t-il à « dealer » lorsque l’ennemi est mortel ? La bourse ou la vie ? Le dealer en chef étant incompétent, sinon impotent, la Fed ayant baissé ses taux trop fort et trop vite pour garder une quelconque marge de manœuvre – tout en montrant ainsi que la situation était PLUS grave que prévue ! – il ne reste plus RIEN entre le virus et l’économie. Qui va mal, qui ira plus mal. Qui se redressera une fois la crise passée, mais pas avant un trimestre au moins.

La débâcle boursière est « normale » : la crise est imprévue (donc risque croissant) et inédite (donc futur inconnu). C’est à mon avis presque le moment de réinvestir pour ceux qui ont des liquidités. La crise sanitaire ne va pas durer des mois mais probablement jusqu’à l’été (où la chaleur assèchera le virus plus efficacement). En revanche, les conséquences économiques seront graves (récession en 2021 et résultat des entreprises en baisse) et exigeront des recentrages anti-mondialisation, donc des bouleversements utiles mais boursièrement anxiogènes : tout ce qui dérange les programmes automatiques nécessite de les reprogrammer, d’où délai – et vente d’abord.

Il est banal de le redire mais si la bourse baisse, c’est qu’il y a plus de vendeurs que d’acheteurs… Les acheteurs existent donc toujours (sinon il n’y aurait AUCUNE transaction, comme quelques semaines en 2008), mais ils sont moins nombreux. Il faut avoir 1/ des liquidités en attente et 2/ une position à moyen terme optimiste (ou professionnelle) pour se lancer à l’achat. A court terme, ce sont les robots automatiques aux algorithmes aveugles qui font le jeu. C’est un effet de la technique : la donne a changé. En revanche, sur le moyen-long terme, les fondamentaux classiques restent plus que jamais valables. Or ces fondamentaux montrent une récession probable avant tout rebond. L’économie et la bourse étaient d’ailleurs fragiles, dopés par les liquidités injectées de force depuis des années par « les » banques centrales, en premier lieu la Fed américaine.

L’examen des graphiques de l’indice américain Dow Jones sur 10 ans, 5 ans et 3 mois le montre : la bourse s’est envolée depuis de trop nombreuses années pour qu’un retour à des niveaux plus compatibles avec la réalité ne soit nécessaire (et désirable). La chute est brutale, à la mesure de l’envolée. L’analyse graphique montre que la baisse n’est pas terminée mais doit faire un petit rebond avant de retomber à un plus bas (une figure en W). Peut-être sera-ce au moment où les Etats-Unis seront touchés par la pandémie, dans quelques semaines, peut-être vers le point bas atteint en 2018 ? Nous avons en effet, depuis 2015 et le W caractéristique sur le graphique à cette époque, connu la dernière phase de hausse boursière, effacée de 32% en quelques semaines. Le CAC 40 a surréagi, avec la brutalité en un mois des algorithmes automatiques, crevant son support à 4000 ; on peut supposer que la fin de la purge est proche, réalisée à 95%. Mais les indices européens ne pourront se redresser sans un redressement des indices à Wall Street : encore un peu de patience.

Pour le futur, l’économie renaîtra, elle renaît toujours. L’échéance est probablement à situer vers la fin de cette année. Le rebond des achats et contrats différés sera fort, comme d’habitude, mais des réorientations stratégiques sont inévitables. On ne traverse pas une crise sanitaire mondiale de cette ampleur sans prendre la mesure de l’éloignement des producteurs de pièces détachées, des médicaments, et d’une part de l’alimentation. Ni sans prendre en compte, désormais, les frontières : elles existent, elles se manifestent par leur fermeture politique – brutale et unilatérale, sans « deal » possible. D’où une certaine « démondialisation » dans les années à venir et le rapatriement d’une part « stratégique » de la production sur les territoires nationaux. Et un retour de l’Etat dans le pilotage.

Ce réflexe est assez sain et il est seulement dommage qu’il faille une crise pour l’y forcer. La Chine est peut-être un pays qui ne cesse d’émerger, mais il est avant tout un concurrent sévère, sinon un ennemi bientôt dominateur. Il ne faut pas le perdre de vue. La Russie, riche de matières premières, d’un immense territoire (vide) et d’investissements militaires privilégiés, est moins dangereuse pour l’Europe que la Chine à terme. En effet, la démographie russe décline et le prix des matières premières qu’elle possède en abondance (pétrole et gaz) décline aussi. La faute aux énergies renouvelables mais aussi à la politique étrangère inepte de Trump, au Moyen-Orient comme ailleurs, qui voit l’Arabie Saoudite et la Turquie se rapprocher de la Russie et contrer les Etats-Unis sur le prix du pétrole et le choix des armes. Le prix du baril chute dramatiquement, le gaz et le pétrole de schiste américain deviennent moins rentable à exploiter… entraînant un peu plus la récession aux Etats-Unis.

Il y a donc un créneau pour l’Europe dans son processus d’union fédérale. Chaque Etat montre qu’il reste à la fin souverain (le chacun pour soi des mesures sanitaires le prouve) mais aussi qu’une attitude commune sur les frontières (Schengen) et sur la production (par exemple les masques) reste indispensable pour ne pas se diluer et devenir inféodé à l’un ou l’autre des blocs antagonistes pour ce qui est essentiel (médicaments, alimentation, énergie).

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Sandrine Voizot, L’après-crise en 60 leçons

La crise en deux étapes de 2007 et 2008, a rebattu les cartes du monde. Exit les Etats-Unis et leur capitalisme trop financier, leur globalisation impérialiste et leur économie industrielle. Place au capitalisme plus centré sur le client, aux pays émergents tels la Chine et l’Inde où la croissance s’envole tandis qu’elle stagne ailleurs, à l’économie numérique où le géant chinois fait merveille. Dès lors, deux questions : pourquoi en est-on arrivé là ? Quand et comment espérer la sortie de crise ?

C’est à ces interrogations que tente de répondre de façon didactique et précise Sandrine Voizot, analyste financier indépendante et membre du comité de gestion d’un fonds biotech. Ce sont 60 leçons de précision sur les sigles abscons tels CDS, subprimes, IAS, MIF, loi Dodd-Franck, et ainsi de suite. Ce sont 60 leçons sur les arcanes de la finance, leurs soubassements théoriques en économie (y compris la neuronale), les recettes plus ou moins adaptables de Keynes, Bastiat, Kuznets, Prebisch, les actions des banques centrales (politique monétaire, assouplissement quantitatif, LTRO) et la régulation qui avance lentement, avec une forte résistance des banques américaines.

Mais ce sont aussi les bombes à retardement que sont les CDS (Credit default swap ou couverture de défaillance sur titres de crédit), la spéculation sur les matières premières en marchés opaques, le dollar-roi qui risque d’être détrôné par le yuan dès que celui-ci sera convertible sur les marchés, les ETF (traqueurs), l’effet de levier et les fonds alternatifs (hedge-funds). La bancassurance ou le mutualisme sont-ils des solutions ? Le risque de marché pour les banques sera-t-il plus fort que la rentabilité des activités de marché ? La dette publique est-elle un mal français qui ne pourra être résolu que par une hausse des impôts à terme ou l’éclatement d’une bulle obligataire ? Qui va financer les retraites, jusqu’ici intégralement par répartition, quand les actifs seront vraiment moins nombreux que les retraités ?

En bref, une mine de renseignements précis et ajustés sur ce monde financier qui bouge plus vite que les têtes qui nous gouvernent, et encore plus vite que celles qui commentent à longueur de clavier sur les réseaux.

Sandrine Voizot, L’après-crise en 60 leçons, 2014, Michalon, 334 pages, €19.50 e-book Kindle €14.99

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Décroissance

Signe de mentalité fatiguée, la décroissance est à la mode. Encore faut-il s’entendre sur ce que ce terme polysémique signifie. En bonne logique, il s’agit de croissance négative, autrement dit de régresser. Mais cela peut aussi vouloir dire changer les paramètres de ce que l’on a considéré jusqu’ici comme de la croissance. Ou encore limiter le nombre des humains qui forcent à croître pour vivre ou au moins survivre. On le voit, la « décroissance » attire tous les phalènes qui cherchent désespérément à croire en quelque chose sans pour autant penser.

La croissance négative est bel et bien arrêter de faire plus ou mieux. Il ne s’agit pas de développement « durable » qui ménage les ressources en économisant les matières, l’énergie et le travail humain. Non, il s’agit d’un « retour » à l’ère préindustrielle où chaque famille vivait en ferme autarcique ; ou, mieux, à l’ère prénéolithique où la prédation des chasseurs-cueilleurs était limitée par les ressources naturelles, animales et végétales – et par les groupes humains ennemis, ce qui bornait la croissance humaine. Car qui dit plus d’humains dit plus de besoins, donc plus de prédation sur le milieu. Les décroissants seraient donc bien avisés de prôner la limitation des naissances plutôt que de vanter l’austérité de tous sur tout – sauf pour les pays émergents.

Le refus du progrès se niche dans le christianisme qui « regrette » le paradis où tout était donné pour rien, rendant insignifiante toute « croissance ». Léon Tolstoï en est le représentant conservateur traditionnel le plus abouti. Quant à Gandhi, il faisait de nécessité vertu : s’il vantait le rouet pour tisser son propre dhoti, ce n’était pas par écologie mais parce que son peuple était pauvre et exploité par les filatures d’Angleterre. Les Verts, Yves Cochet et les antiproductivistes se reconnaissent dans ce courant. Il n’est pas le mien, vous l’aurez compris. Décroissant signifie pour moi « des croissants ».

En revanche, la croissance jusqu’ici mesurée par la production intérieure brute peut être remise en cause et j’y souscris. Il s’agit d’améliorer l’indice pour en faire non plus celui de la quantité mais celui du bien-être. Le « toujours plus » n’accroît pas forcément le bonheur – au contraire. Il suscite l’envie du voisin, donc le désir de se hausser du col, entraînant compétition sociale et esbroufe par le fric et le pouvoir – les deux allant très souvent de pair. Le « dernier » Smartphone n’est pas utile, il suffit qu’il remplisse au mieux les fonctions de base d’un téléphone communiquant sur le net. Le champagne à 30 € la bouteille n’est pas forcément meilleur qu’un crémant (de Bourgogne) à 6 € la bouteille – qui, en plus, est « biologique ». Payer la marque n’est pas s’assurer un meilleur produit mais montrer socialement qu’on a les moyens, donc se valoriser. On entend très peu de « décroissants » vilipender ces travers vicieux de la bête humanité. Non, il s’agit toujours des autres, du « système », de l’idéologie libérale, jamais de soi.

Consommer moins n’est pas toujours consommer mieux. En ce sens, la critique de la Technique par Heidegger est utile : progrès oui, mais pour quoi ? L’emballement du tout technique, qui se réalise simplement parce qu’on le peut, n’est pas un idéal de vie ni de société. Les valeurs supérieures doivent prédominer et ne faire de la technique – utile – qu’un outil en vue de fins autres que la simple sophistication et multiplication des objets. A quoi cela sert-il d’acquérir une automobile qui peut rouler jusqu’à 240 km/h alors que partout les vitesses sont limitées à 130 km/h ? L’indice de développement humain ou l’empreinte écologique pourraient devenir des indicateurs plus pertinents que le PIB. La qualité de la vie m’apparaît plus importante que la possession personnelle de tous les objets du désir. D’autres façons d’user des choses sont possibles : covoiturage, location entre particuliers, troc, prêts, droit d’usage, etc.

Pour moi, la capacité à inventer de nouvelles technologies grâce à la curiosité insatiable pour le savoir est la clé du futur. Pas un « retour » réactionnaire à un avant-qui-était-mieux (pur fantasme !) mais un futur maîtrisé où le désir immédiat du tout-tout-de-suite n’est pas reconnu socialement (le contraire du laxisme post-68 européen, du gaspillage égoïste américain comme des enfants gâtés uniques chinois). La morale peut quelque chose car « le système » est opéré par des humains (hommes ET femmes) dont les désirs sont pour l’instant des ordres mais qui peuvent prendre conscience qu’il y a mieux que les assouvir là, sur le tapis : il y a les enfants, la nature, les ressources. C’est bien sûr, les réseaux sociaux en sont pleins de ce genre de remarque : « la crise » est toujours la faute des autres. Mais les monades de la société des réseaux peuvent prendre conscience qu’il y a quelque chose au-dessus de leur petit moi : ce serait un progrès, une « croissance » morale utile !

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La Forêt d’argent d’Emmanuel Bourdieu

La Commission européenne accorde une subvention de 900 millions d’euros pour construire une autoroute permettant de désenclaver la Roumanie : une forêt d’argent contre « la » forêt d’argent. Car les banques sont sur les rangs, alléchées par le montant de leurs commissions possibles sur les prêts – mais la population roumaine ne veut pas de cette modernisation forcée, du passage d’une économie paysanne et religieuse à l’économie consommatrice et capitaliste.

La Banque européenne de développement emploie un couple, lui qui n’est jamais passé directeur et s’occupe de financements, et elle qui vient de passer directrice pour l’Asie. Jeunes, ils étaient ambitieux tous les deux. Et puis, pour lui, David (Nicolas Duvauchelle) la flamme est devenue la flemme aux yeux de sa femme Elisabeth (Julia Faure) qui a gardé les dents longues. Lui non ; il préfère regarder grandir son fils, George s(Albert Carpentier), « 8 ans, 1m30, les cheveux bruns », dit son père. Le gamin est élevé surtout par sa baby-sitter Roxana (Marina Palii), une Roumaine de 30 ans car ses parents sont souvent absents, retenus par le boulot, sa mère surtout. Roxana est devenue sa mère de substitution, elle lui parle en roumain et il apprend la langue (proche des langues latines).

David préfère aux bureaux de verre et de béton de Strasbourg les forêts de sapins de Belgique, où il a vécu enfant, ou la forêt de bouleaux de Roumanie. Car il a une idée : pour faire passer la pilule aux bureaucrates de la Commission et que sa banque l’emporte, il faut lui vendre non un projet économique (la Roumanie a peu d’industries) mais un projet culturel : l’autoroute des monastères. C’est en faisant parler Roxana de son pays qu’il lui est venu cette idée, en phase avec son côté plus humain que calculateur.

Ce concept plaît bien à sa chef Valeria (Dominique Reymond), directrice aux dents encore plus longues que celles de sa femme. Elle l’envoie en mission avec Roxana comme assistante interprète dans la partie moldave de la Roumanie pour convaincre la population qui manifeste contre. La mère supérieure d’un monastère est surtout particulièrement remontée, ne voulant ni que l’autoroute dévaste la forêt d’argent composée de bouleaux frissonnant à la brise, ni qu’il amène des dizaines de cars de touristes qui vont troubler la paix des lieux de recueillement et acheter avec vulgarité la morale des habitants resté traditionnels.

Econduit par le chef de la majorité au Parlement, peut-être achetable (question de prix) mais devenu subitement injoignable, il va à la rencontré de la supérieure du monastère via la mère de Roxana qui habite le même village et la connait bien. Il se permet de « négocier » une modification du tracé qui épargne le village et évite que l’on touche à la forêt d’argent où Roxana l’a emmené promener. Mais il n’y a aucun réseau de téléphonie mobile dans la région et il ne peut communiquer, restant quatre jours sans donner de nouvelles. Le spectateur, un peu dérouté, se dit qu’il existe quand même un téléphone fixe ou même le bon vieux télégramme ? Qu’il pourrait quand même aller à la ville voisine d’où la maman de Roxana utilise Skype couramment pour parler avec sa fille à Strasbourg. Mais non, le digital native ne connait rien à ces archaïsmes préhistoriques de la communication et fait le mort. Ou plutôt il a des états d’âme. Il sait au fond de lui que ce projet routier va éventrer le pays, forcer la modernisation, violer les habitudes des habitants.

Conclusion : la direction est passé par-dessus sa tête, il est viré du dossier, repris d’une main de fer par Valeria sa chef, pour qui l’ambition consiste à faire ce qu’on lui dit de faire, pas à considérer les habitants. Le projet va donc en force, tout droit, massacrant la forêt et expropriant une partie du village – dont la maison ancestrale de la famille de Roxana. David voit bien que l’ambition est une impasse car elle mène à déshumaniser le travail et les relations avec les gens. Son voyage avec Roxana lui a permis de retrouver les valeurs simples de la famille et de la campagne, certes envahissantes toutes les deux mais plus apaisées. Il se verrait presque vivre dans une ferme en Roumanie à élever des brebis avec la douce Roxana qui aime son fils plutôt qu’avec la technocrate sans âme qu’il a épousée et qui ne voit l’enfant que rarement. Elle compense avec des cadeaux démesurés, un camion de pompier aussi gros que lui, un projet de Nouvel an à Hong-Kong, alors que le petit garçon réclame surtout, comme tous les enfants, présence et attention.

Roxana répond bien plus à la définition d’une mère qu’Elisabeth qui a le droit pour elle. Ce pourquoi, après l’échec de la mission et les avances prudentes qu’il lui a faites sans insister, lorsqu’elle décide une nuit de quitter l’appartement et son travail pour rentrer chez elle, Georges qui l’appelle, découvre qu’elle est partie. Il l’a senti dans son sommeil, lui qui fait souvent des cauchemars parce que ses parents sont absents. Il enfile un blouson sur son pyjama, lace ses chaussures et sort dans la nuit à sa recherche. Il ne pense même pas à réveiller sa mère biologique qui dort à côté ; pour lui, elle n’est qu’une étrangère, bien plus que l’étrangère en droit Roxana.

Au matin, Georges a disparu. Roxana aussi, et les parents portent plainte, croyant qu’elle l’a enlevé.  Rattrapée par la police dans le bus pour Bucarest, Roxana tombe des nues. Elle aime Georges comme son propre enfant, ne l’a ni enlevé ni fait du mal, elle ne peut plus vivre avec son patron pour raisons professionnelles, parce qu’il lui a fait miroiter un accord avec son pays qu’il a été incapable de tenir. Le gamin est retrouvé à une vingtaine de kilomètres, en état de choc ; on ne sait pas comment il a pu en faire autant (pas à pieds, quand même !), on ne sait pas si quelqu’un a profité de lui, on ne sait rien.

Toujours est-il que tout semble bien qui finit bien, sauf que s’ouvre alors le début d’une autre histoire : le divorce probable du couple désuni, la démission du métier de banquier pour lequel David n’est pas fait, la bataille pour la garde du fils que la mère est incapable d’élever, le divorce entre l’exploitation des gens par le système et la relation humaine de la famille…

Filmé d’après le roman Kidnapping de Gaspard Koenig (mais qui se passe à Londres avec un Georges de 2 ans), la leçon est dans cet accord qui ne se fait plus entre l’ambition et l’humanisme, entre la technocratie calculatrice individuelle et les rapports humains sociaux. Qui kidnappe l’autre ? La Roumanie par l’Union européenne ? La jeune fille paysanne de l’est par la richesse bourgeoise de l’ouest ? La tradition respectueuse de la nature par la technocratie industrielle ? Le cœur par l’argent ? La maman de droit par la maman quotidienne ? A un moment, il faut choisir ; on ne peut mener de front tous les combats.

David, en jeune homme tourmenté, est un personnage révélateur des contradictions du présent. Roxana, en candide venue d’un pays de l’est retardataire mais attirée par la modernité en est un autre. Entre les deux, Georges, un enfant déchiré entre ses affections et qui voudrait comprendre.

Film La Forêt d’argent, Emmanuel Bourdieu, 2019, avec Nicolas Duvauchelle, Marina Palii, Albert Carpentier, Julia Faure, 1h30, pas de DVD, visible en streaming gratuit

Roman Gaspard Koenig, Kidnapping, 2016, Livre de poche 2019, 384 pages, €8.20

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Chute du communisme

Il y a 30 ans, le 9 novembre 1989, le Mur de Berlin s’ouvrait aux habitants communistes des pays de l’Est. Il y avait bien longtemps qu’ils ne croyaient plus à la religion de « l’avenir radieux », ne voyant toujours rien venir après trois générations. Mais, outre la pénurie qui emprisonnait les corps, l’expression muselée et la culture officielle emprisonnaient les esprits et les âmes. C’est pour cela que le Mur – cette « nouvelle frontière » version utopie communiste, a explosé en une seule nuit.

Les habitants ont voté avec leurs pieds… La démocratie n’est pas fondée d’en haut mais se vit à la base. Elle suppose un mouvement populaire indépendant de l’idéologie officielle ou de la croyance socialement correcte. L’aspiration à la justice, la revendication d’égale dignité, les moyens d’épanouir sa personnalité et de faire famille sont les revendications de base.  A cela, l’URSS et son système n’ont pas répondu. L’Union des Républiques socialistes soviétiques était une société bloquée. Pour cause d’urgence sous Staline, pour créer un Etat et combattre les armées blanches ; puis pour résister à l’invasion hitlérienne ; pour cause de cafouillage brouillon sous Khrouchtchev ; pour cause de médiocrité pour durer sous le très long règne de Brejnev.

La seule évolution possible est le retour à une certaine autonomie de la société, manifestée par la libre expression, le pluralisme des partis et des élections libres, mais cela mettrait tout le système par terre. L’instauration une économie de marché où se rencontrent une offre libre et une demande libre serait l’étape suivante, mais aucun pays totalitaire ne peut se permettre de relâcher son contrôle – même la Chine capitaliste-communiste a du mal à réussir un grand écart précaire, alternant entre développement sans frein et répression brutale (les événements de Hong Kong après ceux de Tien An Men le montrent).

Faire des Etats-Unis une caricature négative n’a fait que renforcer leur attrait, surtout auprès des jeunes, portés à contester par programmation psychologique les a priori de leurs aînés. Martin Malia dans son livre Comprendre la Révolution russe, paru en 1980 écrit p.227 : « C’est ainsi que l’on se penche dans un premier temps sur l' »American way of life » : tableau sinistre de la vie des travailleurs, insistance sur l’abrogation de certains programmes sociaux au profit du budget militaire, description haute en couleur de la vie des ghettos noirs ou des réserves indiennes et, pour couronner le tout, diffusion d’un film américain – chose rare s’il en est – « On achève bien les chevaux » de Sydney Pollak, qui récite au présent le drame de la récession de 1929. »

Le Parti communiste est né du positivisme, où le savant devait se faire aussi bâtisseur de cathédrales, où le révolutionnaire professionnel devait devenir ingénieur des âmes. Saltykov-Chtchedrine écrit en 1870 Histoire d’une ville où il montre la destruction de la ville des Imbéciles par un de ses gouverneurs, et la construction en rase campagne d’une ville géométrique avec des maisons identiques, les habitants en uniforme vivant selon un horaire militaire, des espions surveillant chaque unité d’habitation. Le marxisme s’est consciemment distingué de l’utopie en définissant l’action révolutionnaire comme le prolongement d’une pratique déjà à l’œuvre dans l’histoire. Science, foi et politique étaient ainsi miraculeusement réconciliés, donnant à cette idéologie une vaste portée, dans un monde nihiliste où Dieu se mourait.

On pense à la définition du narcissisme donnée par René Girard : « le narcissisme intact de l’autre, c’est le paradis ineffable où paraissent vivre les êtres qu’on désire et c’est bien pour cela qu’on les désire. Ils nous donnent l’impression qu’il n’y a pas d’obstacles pour eux et qu’ils ne manquent jamais de rien », Des choses cachées depuis la fondation du monde, p.520

Toute frontière se veut rempart, limite physique et symbolique, mais surtout magique. C’est pourquoi Romulus a fondé Rome en traçant un sillon sur le sol, une frontière transcendante, un enclos moral, un refuge comme un pentacle. Le socialisme « réalisé » désirait éviter la « contamination » des marchandises capitalistes et le virus de la consommation désirante – tout comme la comparaison (défavorable) des libertés de penser, de dire et de faire). Ce pourquoi le Mur fut construit, emprisonnant les citoyens de l’Est dans un filet protecteur, conservant une masse de main d’œuvre propice à l’esclavage idéologique, politique et économique. Après des années de pouvoir établi, le Parti a pris l’habitude du pouvoir et n’a plus le ressort de la concurrence ; il s’enfonce dans l’absolutisme, la bureaucratie, le népotisme. Sa légitimité ne réside que le seul fait qu’il existe.

La fameuse queue devant les boutiques était signe de pénurie, de mauvaise organisation, d’échec de la distribution planifiée des biens. L’économie socialiste, loin d’être « scientifique » comme elle se disait, échappe à toute rationalité. Il ne s’agit pas de « survivance du passé » ou de « défauts en voie d’élimination », mais de sous-produits inévitables d’une organisation bureaucratique, à la fois autoritaire et anarchique. Courait à Moscou une anecdote savoureuse sur la viande : « Avant la Révolution, la boucherie avait une enseigne sur laquelle était écrit le nom du propriétaire, Vassili Ivanovitch, et à l’intérieur on trouvait de la viande. Depuis la Révolution, la boucherie a le mot « viande » écrit sur l’enseigne, et à l’intérieur on trouve Vassili Ivanovitch ». On a calculé qu’en 1979 l’ouvrier soviétique devait travailler 42,3 heures pour acheter son panier hebdomadaire, alors que l’ouvrier américain ne devait travailler que 12,5 heures et l’ouvrier français 18,1 heures. Selon l’Humanité du 7 janvier 1982, « le principal obstacle au vote communiste (en France), c’est bien la peur de vivre comme dans les pays socialistes ». Le Plan était toujours rempli, voire dépassé selon le storytelling en vigueur, mais il manquait toujours autant de biens dans les magasins, et le matériel souffrait toujours autant de malfaçons. Lénine connaissait peu l’économie et imaginait tout régenter sur le modèle de l’armée.

De quoi comprendre pourquoi le Mur est tombé et pourquoi les socialistes n’ont rêvé que d’une chose : devenir capitalistes comme tout le monde. Non sans épreuves, car le système du libre marché et de la concurrence (même en politique) est une culture qui ne s’apprend qu’avec le temps.

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Mille milliards de dollars par Henri Verneuil

Paul Kerjean (Patrick Dewaere) est grand reporter à l’hebdomadaire La Tribune (rien à voir avec le quotidien économique qui portera ce nom plus tard). Un informateur rejoue la Gorge profonde du Watergate en 1974 (récent à l’époque) en convoquant le journaliste dans un parking tout en restant dans l’ombre. Il veut lui faire une révélation : le PDG de L’Electronique de France, l’ancien résistant et homme politique Jacques Benoit-Lambert, aurait touché un pot de vin d’1,75 milliard de francs via la société immobilière de son beau-frère en quasi faillite. Elle a promu deux immeubles de bureaux qui ne trouvent pas preneur en raison de la crise économique due à la hausse vertigineuse du pétrole (prix multipliés par 3 à cause de Khomeiny en 1979 après avoir été multipliés par 4 en représailles à la guerre du Kippour en 1973). Kerjean enquête, confirme et publie.

Le lendemain de la Une, on retrouve Jacques Benoit-Lambert mort d’une balle en plein front, le pistolet à la main, dans sa voiture. Pour la police comme pour le public, c’est l’évidence, il n’a pas supporté le scandale et s’est suicidé ; sa maitresse se demande pourquoi, tant il avait l’air gai le soir même. Le journaliste vautour en est tenu pour responsable, avatar de la théorie du Complot qui sera édictée et répétée par Mitterrand lui-même lors du suicide de Pierre Bérégovoy en 1993. Car la gauche adore le Complot : cela lui permet de se donner le beau rôle moral de Résistant et à ses membres de jouer aux agents secrets comme des scouts frustrés de sexe qui cherchent des semblables pour une fraternité interdite.

Les années 1950 à 1980 voient les esprits français colonisés par le marxisme, version simplifiée du Lénine de L’Impérialisme stade suprême du capitalisme (théorie jamais vérifiée depuis un siècle entier !), et la théorie du Complot fait des ravages à gauche – de quoi mieux comprendre pourquoi elle sévit autant chez les anarco-gauchistes d’aujourd’hui. La grande hantise n’est pas l’Etat centralisé tentaculaire style 1984 d’Orwell (côté socialiste), mais « les multinationales » (côté capitaliste).

Ces puissances économiques privées réalisent un chiffre d’affaires qui donne le tournis lorsqu’on le met (artificiellement) en regard de la production intérieure brute de certains pays. C’est ainsi qu’en 1981, lors du tournage du film, les 30 premières entreprises mondiales font, à elles seules, un chiffre d’affaires annuel de mille milliards de dollars – soit une fois et demi celui de la France. De quoi inquiéter la gauche paranoïaque qui parvient au pouvoir cette année-là.

Remarquons ironiquement que paranoïa n’est pas raison et que, malgré le temps qui a passé, aucune « multinationale » n’a pris le contrôle politique d’un Etat, ni a dicté sa conduite aux Etats – sauf peut-être au Chili, Etat faible sous la coupe des Etats-Unis, en 1973. C’est qu’aucune multinationale n’a obtenu le monopole de la violence légitime comme les Etats et qu’elle est obligée de faire avec les lois. Même Google, la pieuvre tentaculaire contemporaine, sert les intérêts militaires de la NSA par ses cookies et autres captations de données. Et les Etats peuvent résister : en témoignent la Chine, la Russie, et ceux qui coupent de temps à autre le net pour contrer les manifestations comme en Egypte, en Algérie et ailleurs. La « multinationale » est la sorcière Disney qui fait peur aux enfants gauchistes en leur proposant une belle pomme rouge pour mieux les rendre esclaves – mais ce mythe permet de masquer ce qui se passe vraiment en sous-main.

Par exemple les paradis fiscaux, dont la multinationale américaine GTI, dans le film, use et abuse pour faire des bénéfices sans avoir encore vendu le tissu commandé – les paradis fiscaux n’existeraient pas si les Etats (notamment les Etats-Unis) n’avaient pas intérêt à disposer de finances opaques pour leur politique internationale. Ou l’augmentation du chiffre d’affaires, signe de puissance, qui incite à vendre à tous les belligérants d’un conflit sans autre morale que son propre intérêt de firme, comme GTI le montre en germanisant son usine nazie et offrant tous les brevets américains sur la détection des sous-marins à l’ennemi de l’Amérique – mais l’Etat patriote peut l’empêcher, comme en témoignent les Etats-Unis aujourd’hui qui interdisent Android à Huawei . Ou encore l’absorption de concurrents pour faire monter les prix ou vendre, via un pays tiers, des produits à un Etat ennemi interdit par la loi américaine – sauf que la loi américaine a été étendue arbitrairement par l’Etat américain au monde entier pour contrer l’Iran, la Chine, la Russie. Quand GTI veut prendre le contrôle de L’Electronique française, entreprise fictive nationale qui fait commerce avec l’est et probablement l’URSS (non citée pour raisons diplomatiques), c’est par secrète bénévolence de son gouvernement ou en violation flagrante de ses lois – ce n’est pas une situation stable qui la mènerait à la puissance en solitaire : elle continue de dépendre de son Etat. D’autant qu’aucune entreprise n’est éternelle – contrairement aux Etats, ancrés sur un territoire défini : ITT a disparu, IBM s’est transformé en société de services, les multinationales des années 1980 ont été remplacées par d’autres, surgies de la technologie et qu’une nouvelle technologie va pousser à la poubelle.

Paul Kerjean ne croit pas au suicide de Jacques Benoit-Lambert, il pense qu’il a été assassiné. C’est qu’il a connu GTI l’année d’avant lors d’une convention de la firme à Bruxelles, tenue à 4 h du matin pour éviter le décalage horaire à son PDG charismatique (Mel Ferrer). Celui-ci apparaît au journaliste plein de bon sens franchouillard comme « un mystique de la bourse » : il veut faire graver sur sa tombe en lettres d’or le cours de l’action GTI le jour de sa mort et forcer par testament tous les nouveaux PDG à venir se recueillir devant, une fois l’an, afin de comparer leur cours de bourse au sien. C’est bien la manière de signifier que seul l’intérêt de l’entreprise compte, aucune autre considération morale ni patriotique. Les agents incapables de remplir les objectifs sont virés, les Etats qui interdisent ou qui taxent sont évités. Les critiques 1982 ont pensé à ITT et à IBM, qui ont fait des affaires avec les nazis malgré la guerre mondiale.

Contre cet hubris – qui va rencontrer un os dans la France où règne le mythe du village gaulois à l’ère Astérix – le valeureux héros n’est pas un politicien courageux, ni un intellectuel de gauche, évidemment de gauche, mais un journaliste de la presse écrite, dite d’investigation. C’est ce combat que reprendra Edwy Plenel à Médiapart après Le Monde, autre mythe du chevalier blanc destiné à sauver le peuple, quitte à inventer des complots ou à forcer le trait des affaires. Patrick Dewaere a le visage suffisamment naïf et la démarche morale suffisamment simpliste pour être comprise comme un réflexe de bon sens plutôt qu’un combat mythique. C’est ce qui fait du film un bon thriller plus qu’un vaseux message militant. Le côté « force tranquille » qui était le slogan de Mitterrand pour la présidentielle, sur fond de village campagnard avec clocher, est renforcé par le recours au Courrier de Vesons, une feuille de chou locale dans laquelle le journaliste-parti-de-rien-dans-sa-province a débuté avant de « monter » à Paris, tel Rastignac, et se frotter à l’international.

Le film, tiré du roman de Robert Lattès et Max Dordives, Mille milliards de dollars : le monde économique de demain, paru en 1969, est fort bien monté, alternant les scènes de suspense et celles d’explications dialoguées, entrecoupant l’action par du familial, femme en instance de divorce (Caroline Cellier) et petit garçon mignon vêtu de jaune canari (Rachid Ferrache). Un film pour replacer les hantises contemporaines dans l’histoire culturelle.

DVD Mille milliards de dollars, Henri Verneuil, 1982, avec Patrick Dewaere, Jean-Pierre Kalfon, Jeanne Moreau, Mel Ferrer, Caroline Cellier, Fernand Ledoux, Charles Denner, Michel Auclair, Anny Duperey, Rachid Ferrache, Pathé 2017, 2h06, €7.65

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Emeric Lebreton, Robot révolution

Au secours, les robots nous envahissent ! Ou plutôt, bienvenue les robots, adaptons-nous Folleville !

Ce livre de combat, écrit par un entrepreneur en conseils d’orientation professionnelle, est un manuel militant. « Toute destruction est création », aurait dit l’économiste Joseph Schumpeter en exergue – il parlait surtout de « destruction créatrice », du genre le roi est mort, vive le roi. Ce qui signifie qu’il n’existe plus de métier d’allumeur de réverbères ni de chaisière dans les parcs et jardins car la technique a remplacé ces travaux devenus inutiles. Il en est de même aujourd’hui et parler de « révolution » est un brin exagéré, sauf que cela va plus vite.

Le terme « robot » a été inauguré en 1924 sous la plume d’un Tchèque à propos des ouvriers artificiels fabriqués par sa firme (déjà !). Il vient du mot tchèque et russe « travail » : « corvée » plutôt en tchèque, « esclavage » plutôt en russe – question de culture. Désormais, avec les puces électroniques de plus en plus puissantes, tous les métiers sont envahis. Algorithmes et « intelligence » artificielle détrônent les fonctions de service, les smartphones eux-mêmes remplacent appareil photo, caméra, boussole, thermomètre, GPS, courrier, montre, calculatrice, lampe de poche, mètre, scanner, babyphone et ainsi de suite. Ils ne font pas encore le café mais vous pouvez le commander avec eux au bar le plus proche. Babbel supprime des profs de langue (d’ailleurs inutiles, au vu des performances des élèves après 6 ans de cours !), Linky supprime des employés EDF (et leurs avantages indus en consommation d’énergie gratuite à l’heure du combat pour le climat), les chatbots (robots parlant) suppriment le secrétariat médical, le conseil bancaire ou d’assurance, les algorithmes automatiques rendent superflus les traders et certains robots écrivent même des articles de journal.

Cinq facteurs permettent de prédire la robotisation des métiers : 1/ les économies (de salaire, d’emplois, de valeur ajoutée), 2/ la solidité et la fiabilité (humains malades, mortels, fragiles, non formés), 3/ les réglementations (code du travail, code civil, code pénal), 4/ les facteurs sociaux (démographie, chômage, volonté politique, morale, attirance pour les nouvelles technologies)… et c’est tout, il en manque un car il ne nous en est présenté que quatre et pas cinq. De quoi avoir encore faim.

Six questions sont à se poser selon l’auteur pour prédire l’automatisation d’un métier : cet emploi est-il 1/ répétitif ? 2/ complexe ? 3/ pénible ? 4/ attractif ? 5/ d’interagir avec des humains ? 6/ bien payé et concerne de nombreux salariés ? Si oui – robotisation en marche forcée !

Comment s’adapter ? Se poser la question de ce que les consommateurs veulent encore acheter seulement à des humains et si des entreprises veulent encore travailler. Ce que les salariés doivent faire ? Réponse assez basique : 1/ un bilan de compétences, 2/ se former, 3/ évoluer professionnellement (expertise, reconversion, créer sa boite) – en bref de l’hyperindividualisme capitaliste.

Compétences à développer : la base (rechercher et trouver des infos, capacité à créer des relations, influencer et convaincre, curiosité et ouverture d’esprit), compétences techniques (couplées au digital, maîtrise des langues étrangères), aptitude à changer (contrer routine et stress grâce à l’intelligence émotionnelle). Autrement dit, mieux vaut une tête bien faite, qui allie cœur et sens, plutôt qu’un crâne d’œuf inapte aux relations humaines ! C’est plutôt encourageant – mais « les diplômes » ou « le concours », ces sésames bien franchouillards, sont nettement dévalorisés par la nouvelle donne… et les « écoles de commerce » (globishées en Business Schools) nettement avantagées !

Comme à chaque génération, de nouveaux métiers vont apparaître. L’auteur en cite 15 exotiques, parmi eux coach en curiosité, fermier urbain, croque-mort numérique, praticien en désintoxication digitale, coach holistique (travailler sur toutes les dimensions de son être…), pilote de drone. Il oublierait presque le sien : conseil en formation globale.

Emeric Lebreton est aussi radical qu’un écolo sur le climat : « les entreprises (y compris l’entreprise-Etat) qui ne prendront pas le virage de l’automation seront balayées ». Je ne crois guère à la disparition des Etats pour cause de paperasserie non digitale… Pour les entreprises, « il faut » élaborer « un plan à trois ans » pour évaluer les compétences digitales des salariés, mettre en place des outils de communication et former ses employés. Quant à l’Etat, il doit fabriquer les infrastructures de télécommunication (très haut débit, télétravail, autoroutes de l’information), offrir un crédit d’impôt pour favoriser l’automation des entreprises et des particuliers, créer un système de formation digital, agir sur l’éducation, réduire la fiscalité sur le travail pour protéger l’emploi en phase de transition – autrement dit plus de dépenses et moins d’impôts ! Mais « veiller à ce que le monde reste humain » parce que les règles se multiplient dans le même temps que les capacités de contrôle social se renforcent, restreignant la liberté. Le capitalisme le plus implacable assaisonné d’une couche de « social » pour faire passer. L’auteur a très bien appris sa leçon de culture yankee, sans même songer à un autre modèle à l’heure où les Yankees se rencognent en leurs frontières et font la guerre économique, culturelle et militaire au reste du monde, « alliés » inclus.

« La France fait du surplace, donc elle recule », alors qu’en 2034 les robots seront moins chers que la main d’œuvre africaine selon l’Overseas Development Institute et que les classes moyennes, moyennement qualifiées, seront les plus touchées, créant une société en sablier : les riches en haut, les pauvres en bas et presque rien au milieu.

Une bibliographie sommaire de cinq titres seulement, dont deux sur les tares françaises et deux de l’auteur lui-même, éminemment modeste – manière de dire que la réflexion théorique c’est bien, mais que la pratique décisionnelle c’est mieux. Orient’action, société de conseils en orientation professionnelle créée en 2014 par l’auteur, a tout intérêt au développement des robots (en général américains) pour mieux « coacher » les salariés déboussolés. Simple à lire pour se faire peur, cet essai stimulant n’est donc pas innocent, même s’il est intéressant.

Emeric Lebreton, Robot révolution : les robots vont-ils détruire nos emplois et notre économie ? 2019, éditions Orient’action, 335 pages, €24.90 e-book Kindle €9.99

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Bourse en avril

La situation globale reste favorable parce que la bourse américaine commande et qu’elle va bien. Moins qu’avant, d’où la forte hésitation de l’automne, mais pas si mal, d’où le rebond depuis. Les dernières Minutes du comité fédéral des marchés (FOMC) déclarent une pause dans les actions de politique monétaire de la Banque centrale américaine. L’opinion des gouverneurs sur la croissance passe de Forte à Solide, ce qui est moins optimiste mais encore soutenu.

L’inflation américaine reste sous les 2% avec un quasi plein emploi et 3.9% de chômeurs seulement. La croissance se tient, bien qu’inférieure à ce qu’elle était au dernier trimestre de l’année 2018. La consommation croit un peu avec les hausses de salaires tandis que les entreprises profitent toujours des impôts qui ont baissés grâce à Trump. Seul l’investissement immobilier résidentiel décline, mais n’est-ce pas sain au vu du niveau de l’endettement privé des citoyens américains ?

La création de monnaie favorable au crédit ne sera pas limitée et la taille du bilan de la Réserve fédérale ne sera pas réduite pour le moment. Donc ni hausse de taux attendue, ni retour sur le marché des achats fédéraux précédents.

Tout irait donc bien s’il n’existait le reste du monde, ce boulet pour les Américains, et s’il n’existait également le Trump, ce trublion pour le monde.

Car l’éléphant dans un magasin de porcelaine continue à sévir. Après avoir joué des matamores avec les Coréens du nord pour un « deal » ridicule où n’a rien obtenu de concret ; après avoir roulé des mécaniques pour relocaliser les usines tournevis du bon côté de la frontière avec le Mexique et juré de bâtir un mur (d’à peine 200 km) sans que le Congrès veuille lui avancer les fonds ; après avoir trompeté, tempêté, menacé l’ennemi principal – la Chine – le voilà qui se tourne, faute de mieux, contre ses alliés. Car la Chine résiste, pas l’Europe, qui s’effrite et doit bientôt voter, tandis que les Anglais clament qu’ils la quittent tout en refusant de le faire depuis trois ans. Le Boeing 737 Max est cloué au sol ? Attaquons Airbus ! Une bonne amende antisubventions, selon la loi territoriale américaine, ferait du bien à l’ego.

Tout va mieux côté chinois, donc soulagement ; tout va aller mal côté européen et la guerre commerciale va toucher les proches alliés, mais c’est tout bénéfice pour les spéculateurs du nord-est et les bouseux du centre-ouest : aux Etats-Unis, seuls comptent les bénéfices et on ne les obtient que le Colt à la main et la Bible juridique dans l’autre. La Turquie, alliée de l’OTAN, se tourne vers la Russie, cet ennemi juré du Département d’Etat ? Trump n’a pas le même ennemi : il est pour lui chinois et, au contraire de son Administration, il aime bien les Russes, même s’il a été « blanchi » officiellement de toute collusion avec leurs hackers pour être élu. Trump a ralenti le commerce mondial avec ses droits de douane ? Touché les exportations et fait monter les prix ? Que lui importe puisque le marché américain est très peu ouvert au reste du monde et presque autosuffisant.

Donc tout va bien pour la bourse américaine malgré le ralentissement de la croissance mondiale, l’escalade des tensions commerciales, la hausse des dettes publiques et privées, le ralentissement accentué en Chine et les risques politiques dans de nombreux pays. Si la bourse américaine va bien, les bourses du reste du monde n’iront pas trop mal car la planète finance est globale. Il reste probablement plusieurs mois de hausse des marchés actions.

Si l’on observe un graphique du SP 500 (indice Standard & Poors des 500 plus grandes valeurs de la bourse américaine), nous semblons nous situer à la fin de la phase de correction qui devrait précéder la dernière vague de hausse du cycle. Le schéma graphique de la période récente ressemble à la correction de fin 2015 et début 2016 – avant la grande hausse 2017-2018. Commence aujourd’hui une phase plus dangereuse car plus spéculative, mais aussi plus rapide et plus brutale peut-être.

Se terminera-t-elle à l’automne 2019 (les mois d’octobre sont meurtriers) ou courant 2020 ? Difficile de le savoir pour le moment : 2020 sera l’année où Trump joue sa réélection, avec toutes les outrances possibles d’un tel clown – mais représentatif d’un Américain réel sur deux. D’ici la fin de cette année auront lieu le Brexit et les élections au Parlement européen, Macron devra montrer qu’il baisse autant les impôts qu’il le dit, mais aussi la dépense publique pour compenser – faute de quoi la dette dépassera les 100 % du PIB comme en Italie, et Merkel sera remplacée par AKK à échéance dans deux ans.

Il y a donc des risques – il y a toujours des risques. Mais les autres actifs ne rapportent rien ou peu, seules les actions ont un rendement compatible avec l’évolution de l’économie et supérieur à la hausse des prix.

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Karl Marx par Raymond Aron 2 – le Capital

Marx est, selon Raymond Aron, « avant tout l’auteur du Capital », dont seul le Livre premier a été publié par lui (les deux autres sont restés des brouillons inachevés, publiés ensuite par Engels). Partant de la philosophie, passant par la sociologie politique, Marx se veut économiste scientifique héritier du courant anglais. Les lois économiques capitalistes ne sont pas pour lui universelles mais liées à un régime économique particulier. Tout régime économique ne peut être pris qu’en regard de sa structure sociale, insérée dans l’histoire (Marx est ici héritier du rationalisme de Hegel).

L’essence du capitalisme est la recherche du profit avant tout. La raison à cela est qu’il est fondé sur la propriété privée des moyens de production et qu’il incite à l’appât du gain.

Elevons ici une objection (que Raymond Aron, pris dans l’ambiance unanimiste de son temps, ne formule pas) : Marx fond en un seul concept capitalisme et régime de domination politique fondé sur l’économie. C’est sa méthode philosophique d’embrasser le tout, mais un analyste scientifique se doit de distinguer l’outil de son utilisation – et la philosophie n’est pas « scientifique ». Le capitalisme au sens strict est une méthode de gestion efficace qui consiste à produire le plus et le mieux avec le moins en capital, en matière et en compétences. L’origine du capital et l’appropriation du profit ne sont pas du ressort de cet outil d’efficacité. Marx appelle ‘capitalisme’ l’outil et son usage, ce qui n’est pas scientifique. C’est l’idéologie libérale, qui est celle de la bourgeoisie, qui fait du désir individuel la mesure de toute chose, donc de la propriété privée du capital et de l’incitation du profit un « bien ». Rien n’empêcherait un groupe associatif, menés par une autre idéologie, par exemple le souci collectif écologique, de produire le mieux avec le moins – par souci d’empreinte humaine minimum sur l’environnement. Le capitalisme serait alors un outil utilisé pour d’autres fins que l’appropriation privée. Mais il demeurerait cette technique issue de la comptabilité (et qui remonte aux Etats antiques d’Asie pour raisons fiscales et militaires) de produire aux moindres coûts – sachant que tous les coûts sont à considérer (y compris humains et environnementaux).

Pour Marx, tout rapport d’échange de marchandises serait un rapport d’égalité. En revanche, quand l’échange est constitué d’argent (tout en portant sur in fine la marchandise), le rapport devient inégal, il recherche du surplus d’argent : le profit. Marx élabore donc une théorie de la valeur, une théorie du salaire et une théorie de la plus-value.

  • La valeur de la marchandise serait proportionnelle à la quantité de travail nécessaire à la produire, tout en oscillant selon l’offre et la demande.
  • La valeur du travail se mesurerait comme toute marchandise. Le salaire est un minimum vital qui varie suivant les époques (les marchandises dont on a besoin pour survivre), avec un aspect social et psychologique (relatif au niveau de vie acceptable et au souci de tenir son rang dans son milieu).
  • La plus-value serait la quantité de travail non payée aux salariés, captée par l’entrepreneur, pour payer l’Etat, ses actionnaires et lui-même, après la rémunération des employés, des impôts et des investissements de production et d’innovation. Le ratio plus-value/valeur ajoutée mesurerait le « taux d’exploitation ». Il y a hausse de la plus-value quand la durée du travail ou l’intensité du travail (la productivité) augmente sans que les salaires bougent.

Comme le taux de profit est remis en cause par la concurrence, le moteur du capitalisme est l’innovation. Elle permet de produire plus avec moins et reconstitue, pour le temps limité du brevet, un monopole hors d’atteinte de la concurrence.

Ici s’arrête le Livre premier du Capital’, seul publié par Marx lui-même. Les Livres 2 et 3 l’ont été par Engels sur les brouillons de Marx et contiennent nombre de contradictions. Marx y esquisse une théorie macro-économique sur l’innovation, une théorie des crises cycliques fondée sur la concurrence, une théorie sur le devenir du régime économique capitaliste fondée sur la baisse tendancielle du taux de profit. La concurrence permanente oblige à innover pour être toujours en avance d’un potentiel de profit. Mais le rattrapage des concurrents exige d’être plus compétitif, donc de prélever une plus-value croissante sur la part ajustable des coûts que sont les salaires. La baisse du pouvoir d’achat engendre surproduction, ce qui aboutit aux récessions périodiques où les faillites permettent d’assainir le paysage des producteurs. Marx théorise une baisse tendancielle du taux profit qui devrait aboutir à la paupérisation croissante du plus grand nombre, ce qui inciterait à changer de régime par une révolution. Ce qui n’est pas avéré depuis qu’il l’a écrit.

Depuis un siècle et demi que cette théorie a vu le jour, aucune révolution politique ne s’est produite pour ces motifs. Au contraire, le régime d’efficacité capitaliste a été employé comme outil avec succès par des régimes non libéraux (parti communiste chinois, Etats jacobins ou dictatures éclairées). Ce qui a permis aux pays « sous-développés » de devenir « en développement » avant d’être désormais clairement « émergents ». Ce n’est pas à une paupérisation croissante que l’on assiste dans le monde entier mais à une hausse générale du niveau de vie. Il ne subsiste des poches de pauvretés que là où l’outil d’efficacité capitaliste n’est justement pas employé : Cuba socialiste, Corée du nord social-dictature, chefferies africaines en guerre permanente, régimes claniques du Moyen Orient et de Russie. Raymond Aron, avec les exemples qu’il avait en 1967, écrivait qu’il n’y avait aucune « démonstration concluante de l’autodestruction du capitalisme ».

Il ne reste que des raisons morales théoriques, prolétarisation et paupérisation, qui ne sont ni « scientifiques », ni même économiques, mais philosophiques et politiques. Que la collectivité régule les égoïsmes et que les groupes sociaux revendiquent une part du gâteau, c’est la démocratie (idéal philosophique) et toute la politique des groupes d’intérêts (réel pratique) : qu’y aurait-il de « scientifique » en cela ? Comment pourrait-on en déduire une « loi de l’Histoire » déterministe ? Marx partageait avec Ricardo l’idée (archaïque, propre aux sociétés paysannes) que plus le niveau de vie augmente, plus le taux de natalité augmente. La réalité sociale, depuis lors, va exactement à l’inverse : plus le niveau de vie augmente, plus les couples règlent leur nombre d’enfants vers l’équilibre de reproduction, autour de deux enfants par femme. Et cela dans le monde entier, quelle que soit la culture ou la religion : voir l’excellent livre de Youssef Courbage et Emmanuel Todd, Le rendez-vous des civilisations

La crise récente, issue de la spéculation et des mauvaises politiques de contrôle des Etats, change l’idéologie dominante ; elle ne change en rien l’outil capitalisme. Il s’agit toujours – et plus que jamais pour des raisons de rareté des ressources et des compétences humaines – de produire le plus efficacement possible (le plus et le mieux avec le moins), ce que seul l’outil capitalisme sait bien faire. En revanche, le libéralisme se reprendra des dérives égoïstes propres à sa version anglo-saxonne pour retrouver ses racines plus communautaires d’Europe occidentale, du Japon ou de l’Inde.

Raymond Aron, Les étapes de la pensée sociologique, 1967, Tel Gallimard, 659 pages, €18.00 e-book Kindle €12.99

Raymond Aron, Le marxisme de Marx (son cours des années 1970), de Fallois 2002, 600 pages, €29.00 

Karl Marx, Le Capital livre 1, Folio essais 2008, 1056 pages, €12.10

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Largo Winch de Jérôme Salle

Un bon film d’aventures à la gloire des affaires, tourné juste avant le krach retentissant de 2008 qui fait encore des vagues. Il est tiré des seize volumes de la bande dessinée inventée par Jean Van Hamme au début des années 1980 avant Thorgal et dessinée par Philippe Francq.

Nerio Winch, « métèque » parti de rien, a réussi à bâtir un conglomérat mondial. De double nationalité suisse et américaine, il a établi son siège social à Hong Kong « parce que la Chine lui promettait un grand développement ». Le spectateur trouve ici l’acmé du mondialisme sans scrupules, le pur intérêt privé allant là où les profits allèchent, sans aucun lien personnel. Ce monde, qui disparait dans l’hubris affairiste et la concurrence féroce des nationalismes qui ressurgissent, est une curiosité. Le scénariste introduit des passions humaines shakespeariennes dans le monde froid de l’économie.

Car Nerio (Miki Manojlovic), qui croque une pomme vespérale sur le pont de son yacht ancré dans les eaux de l’île Victoria à Hong Kong, se penche sur un bruit d’eau qui provient de la mer. Il est happé par un plongeur tout en noir qui le noie tout simplement. Il est déclaré mort par accident. Qui va capter son empire ? La belle et glacée Ann Fergusson (Kristin Scott Thomas) aux crocs aiguisés et à la volonté de fer ? L’ex-trafiquant d’armes Mikhaïl Korsky (Karel Roden), épave camée, alcoolisée et pas rasée à la Houellebecq ?

Coup de théâtre : un fils est révélé. Adopté mais réel, élevé en secret en Croatie puis en Suisse, probablement aimé mais devenu routard chic au Brésil après sa rébellion ado contre son « père ». Le garçon se prénomme Largo, terme venu de nulle part mais qui a été fortement donné aux petits garçons après la sortie du film. Un prénom de crise ? Une façon bobo d’exorciser la mauvaise fortune ? L’acteur qui joue le jeune homme de 26 ans, Tomer Gazit, en a 33 ans au tournage. Il représente la quintessence du cosmopolitisme façon XXe siècle : né en Allemagne de parents juifs israéliens mais élevé en France dès 9 ans, il aurait des grands-parents biélorusses et lituaniens côté paternel et yéménites côté maternel. Rien de bien grave à titre personnel, mais une charge symbolique forte dans le film. Emacié et peu émotif il va, comme poussé par les circonstances, ballotté par les affaires.

La performance de casting a été de découvrir des acteurs crédibles pour jouer Largo bébé, enfant puis adolescent. Jake Vella, Kerian Mayan, Benjamin Siksou ressemblent tous à un Tomer Sisley à 1 an, 11 ans, 20 ans.

Tandis qu’il se fait tatouer un scorpion sur l’épaule par un Chinois du Brésil pour se rendre « invincible » (sic !) il entend une femelle se faire violenter par de gros mâles flics. Il vole à son secours et à coup de krav maga les met en fuite ; il s’échappe torse nu sur une moto avec la blonde (Mélanie Thierry), ce qui donne une course poursuite haletante dans les favelas. La fille se révélera une pute au sens capitaliste, une fille de haut vol qui loue son sexe sans affect pour de l’argent, beaucoup d’argent, n’hésitant pas à jouer les agents doubles et même triples si elle peut gagner de tous les côtés. En bref après la baise (évidemment torride mais surjouée), le bel étalon endormi est piqué par l’hétaïre et se retrouve serré par les flics à côté de deux paquets de cannabis bien épais. Il est condamné à 50 ans de prison. Exit donc l’héritier, même s’il ne sait pas que son père adoptif vient de mourir.

Mais il a appris à se débrouiller seul. Il joue donc au camé et maîtrise sans problème les deux geôliers qui viennent le tirer de sa cellule ; il les y enferme et va récupérer son passeport chez le chef… où il trouve Freddy, le garde du corps de son père qu’il connait bien et qui l’a tiré de mauvais pas, adolescent. Freddy (Gilbert Melki) a posé un paquet de dollars pour acheter sa libération mais Largo n’en a pas besoin ; il assomme le chef, empoche les dollars et saute dans un 4×4 avant de défoncer les voitures et motos de flics qui peuplent la cour (« c’est ma méthode ») puis la porte de la prison.

Le spectateur en aura dès lors pour tous ses yeux : si la psychologie est sommaire et les expressions d’acteurs réduites au minimum, les scènes d’action sont réussies, rythmées par une musique adaptée comme dans James Bond. Trahisons et finance font bon ménage, l’intelligence consistera à les contrecarrer, mais surtout le culot comme au poker (dont l’acteur Tomer est un adepte fini).

L’héritier aura du mal à se faire reconnaître des grosses têtes qui composent son Conseil d’administration – mais il possède 65% des parts dans une Ansalt du Lichtenstein (trust privé très utilisé pour l’évasion fiscale) qui évite les droits de succession car les titres sont au porteur. Mais lorsqu’il faut les produire, tout est bon pour pister l’héritier qui sait et mettre la main sur les papiers… Largo s’abouche avec Korsky, Freddy joue les traîtres, Fergusson ordonne et contrôle – jusqu’à l’assemblée générale du groupe où tous les coups tordus se révèlent aux actionnaires ravis.

DVD Largo Winch, Jérôme Salle, 2008, avec Tomer Sisley, Kristin Scott Thomas, Miki Manojlovic, Mélanie Thierry, Gilbert Melki, Karel Roden, Steven Waddington, Anne Consigny, Radivoje Bukvic, Nicolas Vaude, Benjamin Siksou, Kerian Mayan, Jake Vella, Wild Side vidéo 2009, 1h44, standard €4.70, blu-ray €11.94

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Une économie catholique selon Claudel

Qui lit Paul Claudel aujourd’hui ? L’édition de son Journal, disponible en 2009 en librairie, date de 1995 : signe qu’il y a bien peu d’acheteurs… Entre deux siècles, entre deux mondes, Claudel a eu 50 ans en 1918.

Elevé chez les sœurs, premier communiant, il ne devient vraiment croyant qu’à 18 ans, lors d’une extase derrière le pilier droit du chœur de Notre-Dame à Paris. Les curieux peuvent voir encore la plaque au sol, apposée par la hiérarchie pour cette recrue de choix. Son Journal commence tard – sur les conseils de son confesseur – mais ne s’arrête qu’avec la mort, en 1955. Claudel est un poète mystique dont la sœur est devenue folle, cette fameuse Camille Claudel maîtresse de Rodin dont un film a exhumé le souvenir voici quelques années. Le poète est intolérant, conservateur, sectaire. Il pointe dans son Journal chacune de ses confessions et messes ; il ne parle des autres que lorsqu’ils se sont convertis, surtout grâce à ses livres ; il cite abondamment les Ecritures, les docteurs de l’Eglise et les curés de sa connaissance – souvent en latin. Il note chaque « preuve » de l’existence de Dieu et de la vérité de la foi, tourmenté de cette inquiétude incessante de la conscience coupable tellement ancrée dans le tempérament catholique. Il se reproche de ne pas vivre normalement, de ne pas s’intéresser assez à ses enfants et aux gens qui l’entourent, tout à cette angoisse permanente de savoir s’il a raison de croire…

Serait-il naïf de penser qu’une foi sereine donne une assise dans la vie ? Ce ne sont pour lui, au contraire, que chocs permanents entre l’idéal au-delà et l’existence ici-bas. Telle cette obsession de la nudité qui affecte Claudel au spectacle de ces plages d’Amérique, sur lequel il revient maintes fois, et ce dégoût fasciné pour ces « enfants tout nus » de Nîmes (en fait en short), « jouant aux taureaux ». Les répulsions pré-68 d’un Bayrou, entre autres vierges effarouchées des réseaux sociaux, trouvent ici leurs racines.

Claudel hait les juifs et les protestants, encore plus que les athées peut-être. Ne trouvent grâce à ses yeux que les musulmans, prosternés devant le Dieu écrasant qui ressemble au sien, et les bouddhistes (qu’il appelle ‘les Hindous’) parce que leur façon de voir s’approche du christianisme.

Pour lui, la décadence a commencé avec la Révolution. La démocratie est une aussi vaste blague que le nationalisme qu’il a abondamment vécu durant ses deux demi-siècles. Il déteste Renan, Vigny, Lamartine et Hugo. Victor Hugo surtout n’a aucune « imagination de la proportion. Simplement une énorme capacité gazeuse résultant de la possession de beaucoup de mots » (juillet 1908, I p.63). Ce n’est pas trop mal voir l’enflure romantique… Il n’aime ni Goethe, ni Flaubert, ni Rimbaud (dont il ne parle que pour sa conversion in extremis, selon sa sœur, très catholique), ni Proust (évidemment, juif et homosexuel, pensez !). Il trouve Gide et Montherlant « dégoûtants ». Il se déclare « violemment contre » Joseph Kessel et sa ‘Belle de jour’. Il voit dans « tous les écrivains irlandais », dont Yeats et Joyce, un « galimatias d’apostats ».

Il voit chez les Français un esprit sec, allergique à la poésie de l’œuvre divine. Chez les poètes français : « L’alexandrin est bien le vers d’un peuple qui sait compter » (octobre 1921, I p.524). Il brocarde même les croyants, ses frères nationaux : « Chez les mystiques français, un peu de cet esprit de retranchement, de parcimonie, de castigation minutieuse de soi-même qui est un des traits de notre caractère, pas celui qui me plaît le plus » (avril 1915, I p.319). Notons que « castigation » est le mot snob pour punition, un anglicisme. Parce qu’il doute au fond de lui, il se veut avec orgueil un catholique : « Les catholiques à qui l’univers revient de droit. Seuls ils sont les enfants de Dieu et ils ont hérité de la terre en vertu de l’un et de l’autre Testament. Les hérétiques n’en possèdent que des morceaux déformés » (décembre 1919, I p.461).

En bref, voilà un personnage anachronique, peu recommandable et tourmenté, avec lequel notre époque ne peut « être d’accord ». Et alors ? Je ne fais pas pour ma part du fait « d’être d’accord » avec quelqu’un le préalable absolu à le fréquenter ou à le lire. Cet héritage du manichéisme stalinien qui a marqué la génération post-68 grève toujours le débat intellectuel français, au contraire des autres Européens. Il se double d’une volonté cocon qui me paraît régressive. Il s’agit de se protéger du dehors, de la contestation, de la remise en cause pour rester dans son coin, entre soi. Foin de la vérité ou du savoir, mieux vaut « être d’accord » – avec sa bande, son clan, sa tribu, ses potes. Et se défier de tous les miasmes contaminants… Le nazisme avait commencé comme cela. Au minimum, le risque est de se trouver sectaire, mou par indifférence. Mais bel et bien sectaire, autant que ces cathos d’hier et que les islamiques d’aujourd’hui (voire des archéos de la « gauche »). Tous enfiévrés de leur usage cabalistique du Livre, interdisant de dessiner la Création et de penser autrement que les prophètes, Marx y compris, cachant les femmes sous les falbalas victoriens ou les burqas afghanes.

Cet enfermement, de quelque secte qu’il vienne, n’est pas le mien. N’étant ni catho à la Claudel, ni intolérant, ni antimoderne, je lis cet auteur par liberté et bon plaisir. Tout comme Jaurès le faisait, loin du sectarisme socialiste d’aujourd’hui, selon Claudel lui-même : « Valentine Thomson me raconte que sur la table de nuit de Jaurès (après son assassinat), on trouva ‘L’Annonce faite à Marie’ qu’il était en train de lire » mars 1921, I p.505). C’est que cet homme Claudel, qui a eu la tentation du monastère, s’est marié et a eu cinq enfants. Après un bac philo et des études de droit, un passage par Science Po lui permet de réussir premier le concours des Affaires étrangères. Il sera en poste dans le monde entier, à Shanghai, Prague, Francfort, Hambourg, Rome, Rio de Janeiro, Copenhague, et notamment ambassadeur à Tokyo durant le grand tremblement de terre et l’incendie, puis à New York durant la crise de 1929. Malgré sa fermeture religieuse, il ne cessera d’observer, de comparer et de noter.

Mystique, Claudel n’en connaît pas moins l’économie. Poète, il sait négocier en diplomate. Il a cette définition catholique de l’économie qu’il nous faut méditer tant elle est dense dans sa concision : « L’économie est le sens et le besoin du juste » (mars 1920, I p.469).

Le sens du juste, car il s’agit de compter, d’ajuster, de mesurer la juste dose. Mais ni en mathématicien ni en comptable : il s’agit de compter… ce qui compte. Cette façon de faire est un besoin : produire ce qui convient à la communauté avec le moins de ressources rares disponibles (matières premières, énergie, capitaux, savoir-faire humain), administrer ce qui est possible selon la justice, c’est-à-dire l’harmonie entre les citoyens et, dans l’entreprise, l’équilibre entre employés, entrepreneurs et actionnaires. Cette façon de faire est la seule qui fasse sens : ne produire que ce qui convient, selon les ressources possibles et selon la demande de la communauté ; répartir selon les besoins, en fonction de la contribution et des moyens de chacun. Rien de plus, rien de moins. Ni spéculation ou lucre, ni macération austère ou privation inutile, ni caporalisme ou copinage. Nous traduirions aujourd’hui par : ni traders fous, ni écolos mystiques, ni bureaucrates partisans. L’économie est une science de la mesure – tout comme on dit « économie » de parole ou de moyens.

J’aime cette définition de l’économie. Elle rejoint celle de l’antiquité comme celle du libéralisme politique français. N’est-ce pas le sens qu’un catho comme François Bayrou et son courant politique veulent promouvoir ? N’est-ce pas ce que dit de façon plus brouillonne le mouvement informel qui porte un gilet jaune ? Pour comprendre le monde présent, il n’est pas inutile de relire ce vieux ringard de Claudel.

Paul Claudel, Journal I – 1904-1932, Pléiade Gallimard 1968, 1499 pages

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Philippe Rosinski, Leadership et coaching global

Philippe Rosinski enseigne l’art d’organiser et de gérer les hommes en entreprise – autrement dit le management. Diplômé scientifique de Stanford, il enseigne à Tokyo et en Europe, notamment l’approche interculturelle, ce qui devient crucial. Il vit près de Bruxelles pour être au cœur de la globalisation.

Le monde globalisé a besoin de nouveaux dirigeants, surtout en entreprise. Les dirigeants ont besoin de nouveaux formateurs, appelés coach en globish, qui les entraînent à la complexité. L’ouvrage vise à fournir les outils et les techniques pour cela. Beaucoup de jargon branché du fait du traducteur, comme « complétude », « potentiel », « approche intégrative », « durable », « parlant »… mais la vision pratique américaine est déclinée en trois parties :

  1. L’approche du coaching global
  2. Explorer six perspectives
  3. Connecter les six perspectives

L’approche une est « pour un monde meilleur » avec les mots : équipe, organisationnel, objectifs et sens, développement durable, démocratie. L’économie de marché est accessoire. Tout ça pour se placer dans le courant et paraître dans le vent de la mode.

Les six perspectives sont : physique, managériale (autrement dit diriger), psychologique (autrement dit relations et émotions), politique (pouvoir et service), culturelle (avec l’inévitable « diversité » et une ode à la « créativité »), spirituelle (un grand mot pour dire qu’il faut du sens et de l’unité en entreprise).

Comment les connecter ? Par un modèle « holographique » (image en trois dimensions dont chaque partie comprend le tout). Il faut de plus « accéder à ses héros intérieurs » (hum !) et chercher « l’unité par le lien profond » (on se croirait chez les bouddhistes). Lesdits « héros » sont des archétypes de Jung : le Sage, l’Explorateur, le Souverain, le Bienfaiteur, l’Orphelin, le Destructeur, le Guerrier… En bref, il s’agit de déterminer un tempérament qui vous va et de sélectionner un modèle auquel se conformer par la musique, les films, le sport, la santé et les images dynamiques. La méthode Coué fera le reste, sauf voler sans ailes fiables (modèle Icare). Rien de nouveau sous le soleil, il s’agit toujours « d’en vouloir » et d’être sans cesse « mobilisé » – le capitalisme est à ce prix. Mais avec un prétexte spirituel, pas moins. Il s’agit non seulement de se connecter à son potentiel caché, mais aussi de s’interconnecter au monde entier, en attendant l’univers. C’est toujours bon de le croire et de le dire mais cela ne doit pas décourager. Les approches de « coaching » avaient vraiment besoin d’être dépoussiérées et renouvelées ! Ce livre y aide sans conteste.

Il y est dit que le « modèle du ruban de Möbius » permettrait intellectuellement de connecter l’unité et l’infini, manière de dire que tout est dans tout et réciproquement. Pas sûr que cela serve beaucoup dans les cas concrets, mais enfin… du moment que ça fait réfléchir sur soi, ses relations et sa pratique. En outre, dans cette réédition, « 40 pages inédites » après l’édition première en 2008, juste au moment de « la crise ».

En tout cas, ce manuel vise à « motiver » les cadres dirigeants à encadrer et encore plus diriger en monde incertain – avec l’aide de la tradition talmudique. Pourquoi pas ? Nous qui quittons ce monde hyperactif de moins en moins intelligent ne pouvons que leur souhaiter bon courage ! Il en faudra du talent pour faire semblant d’être branché et n’en faire qu’à sa tête créative (car les deux sont contradictoires). Mais le livre se lit plutôt bien, le jargon étant surtout sur la couverture peut-être du fait de l’éditeur, pour faire « saliver » les niais qui se réfugient derrière les mots ?

Philippe Rosinski, Leadership et coaching global (Global coaching), 2018, éditions Valeurs d’avenir, 385 pages, €28

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 balustradecommunication@yahoo.com

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Risques boursiers donc politiques

Le 24 octobre, c’est bientôt. Le 24 octobre 1929… krach ! Le jeudi noir, premier jour d’une série.

Le risque n’est jamais univoque : tout risque fait tache d’huile telle l’aile de papillon censée provoquer un cyclone à l’autre bout de la terre. La bourse est un baromètre de beaucoup de choses : de la façon qu’ont les entreprises de produire, des contraintes qui pèsent sur elles du fait du prix des matières premières, des taxes et impôts, des règles à n’en plus finir, des revendications salariales, de la satisfaction de leurs employés, de la confiance de leurs clients, de leurs innovations, des concurrents – et de l’ambiance générale de la société qui est à l’optimisme ou à l’avenir sombre.

C’est ainsi que Trump le paon ricain massacre la croissance. En déclarant « la guerre » à ses alliés comme à ses adversaires, il force chacun à se replier sur lui-même et à contre-attaquer – donc à devenir plus fort, bien que plus maigre. En jouant au poker le très court-terme pour « gagner » (son mot-fétiche) les élections à mi-mandat et être réélu deux ans plus tard, il fait s’envoler le déficit du budget par ses baisses d’impôts et ses dépenses, coupant toute marge de manœuvre lorsque des vents mauvais se lèveront inévitablement. Après lui le Déluge : c’est ainsi que résonnent les infantiles – on ne peut pas dire « raisonnent », ce serait dévaluer la raison. Je n’achète plus rien qui vienne des États-Unis : puisqu’ils le désirent en majorité en élisant un clown, qu’ils restent donc entre eux.

La situation économique globale devrait rester stable l’an prochain en raison des déficits américains et chinois qui soutiennent – à bout de bras – la consommation donc le commerce, donc la production. Mais la bourse anticipe toujours… Comme l’équilibre n’est pas tenable, c’est le prochain coup qui compte : anticiper est tout l’art de l’investisseur.

Or les intérêts politiques américains et chinois sont pour le moment en phase et poussent les déficits afin de maintenir artificiellement une croissance – à visée électorale aux États-Unis et sociale en Chine. Il y a donc surchauffe, des capacités à plein qui engendrent des hausses de prix. Dans le même temps le pouvoir d’achat n’augmente pas, il régresse. Car, si la richesse globale peut augmenter, elle ne va pas dans toutes les poches et reste donc théorique : à quoi servent les millions de dollars d’une œuvre de Jeff Koons (par exemple) puisque qu’elle ne « vaut » que le prix du snobisme des rares richissimes ? Elle n’est pas en or ni en farine, elle n’est pas fongible, elle ne passera peut-être même pas les décennies tant « l’art » change avec le temps et que le kitsch néo-pop apparaît un brin superficiel.

La croissance au-delà du potentiel économique engendre des excès que les banques centrales ont le statut de contrer : d’où les hausses de taux d’intérêt qui restreignent le crédit en le rendant plus cher. La Fed américaine a commencé, la Banque centrale européenne devrait suivre. La croissance, déjà anémique en Europe en raison des lourdeurs réglementaires et de la concurrence entre membres de la même zone, devrait retomber sans vraiment décoller. Et les Ricains sont en embuscade pour tendre des pièges aux champions européens : les banques avec les condamnations records, l’automobile avec le dieselgate et les sanctions contre l’Iran, les avions bientôt, peut-être la pharmacie… Tout est bon pour intenter procès au nom de la loi américaine, décrétée « universelle » par droit du plus fort, et pour « négocier » de monstrueuses amendes, tandis que des Européens sont très frileux face aux géants américains, on le voit avec les GAFAM et la lâcheté allemande sur le sujet. Tandis que Steve Bannon, le Daphnis du grand paon ricain, vient encourager dans tous les pays européens la dissidence national-égoïste : l’Union européenne fait peur au grand ricain, elle est une vraie puissance quand elle est unie : la désunir est donc stratégique pour le grand paon qui se croit expert dealer.

Le prix du pétrole monte et fait monter le dollar, l’Arabie Saoudite est au maximum de ses capacités et ne peut augmenter sa production. Les taxes douanières Trump font baisser la croissance globale et augmentent les prix. Nous sommes proches de la situation de « stagflation » connue dans les années 1970 : finie la croissance mais prix en hausse. Cette fois, c’est la « décroissance » qui menace, ce qui réjouit les Cassandre et les écolos : moins d’emplois, moins de recettes fiscales, trop de déficit et de dette publique, moins d’aides sociales et de retraites – cela veut dire moins de dépenses et une austérité qui s’ancre dans les mœurs. Les technocrates de l’Administration, cette nouvelle Église, savent évidemment mieux que vous ce qui est bon pour vous : ils ont encouragé en France le diesel depuis des décennies ; depuis qu’ils ont été « convaincus » par le Ciel de la Science que c’est mauvais pour la planète et la santé, ils interdisent le diesel en ville et restreignent la vitesse partout. Ce qui veut dire que les gens n’ont plus confiance : jeunes, ils répugnent à passer leur permis de conduire ; adultes, à « acheter » une voiture, préférant la location longue durée ou la location-vente. Ils peuvent ainsi zapper à tout moment la bagnole au profit d’Uber, du train (quand il n’est pas en grève) et d’autres moyens en ligne. Ils ont moins confiance dans la monnaie et créent leurs propres monnaies locales ou le troc de proximité. Ils consomment de plus en plus voisin et délaissent les marques mondiales telles que les ricaines emplies de saloperies chimiques.

Les populistes de gauche en ont marre de l’austérité pour l’immense majorité et de la goinfrerie de l’infime minorité – on peut les comprendre. Ils ne rêvent que de tout bazarder, de faire « l’inverse » des économies et des réformes sociales qui s’appliquent depuis une décennie ou deux avec des résultats mitigés. Ils veulent arrêter de réformer (toujours en pire) et distribuer gratuitement du pouvoir d’achat avec de la dette publique, « garantissant » par exemple un revenu universel sans travailler. A condition d’arrêter toute immigration – car un État social se réserve à ses propres citoyens. Et tant pis pour les générations futures qui devront rembourser la dette et se heurter aux immigrants au détriment de leur bonne conscience de gauche. Tant pis pour les niais qui achèteront des emprunts d’État en croyant se faire rembourser un jour… Soit l’inflation grignotera leur capital, soit un oukase voté par un Parlement aux ordres annulera leur créance ou la rendra « perpétuelle » dans l’avenir.

Rien de cela ne sera tenable et le lecteur a désormais compris que « le système » est en permanence instable et qu’il faut naviguer sans cesse sur le mouvant. Les beaux jours ne durent donc jamais et la tempête menace, surtout lorsque la bourse américaine a dépassé son record de durée en hausse et que l’évaluation des cours est à 50 % au-dessus de sa moyenne historique. Quand et où se lèvera la tempête sont les bonnes questions, auxquelles nul ne peut répondre car – jamais – une crise n’a été prévue (elle ne serait pas un choc). Tout retournement est brutal parce que tout le monde inverse ses positions comme sa façon de voir les choses au même moment, tels les moutons du sieur Panurge que nous conte Rabelais.

C’est ainsi : c’est lorsque tout va bien qu’il est temps de se poser la question du pire.

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Le rêve secret des écolos français

La Chine nous le révèle dans un projet grandiose : Xiong’an. il s’agit rien de moins que de créer ex nihilo une nouvelle capitale écologique, étatisée, anticapitaliste.


Les habitations seraient propriétés de l’État et aucun propriétaire privé n’y serait autorisé pour éviter la spéculation sur les prix, les loyers pilotés d’en haut. Les industries ne seraient que des centres de hautes technologies d’État auprès de centres universitaires d’État déménagés depuis Pékin. Salariés subventionnés, emplois garantis, modèle de développement écologique et densité de soins et de services sociaux constitueraient le paradis socialiste de l’État-providence définitivement réalisé.

Mélange de socialisme utopique et d’écologie durable, ce projet ne peut qu’être imposé autoritairement par un centre d’élites qui savent forcément mieux que vous ce qui est bon pour vous. C’est tout à fait dans la ligne de l’écologie « politique » française, chevauchant les Grands principes et biberonnée au gauchisme maoïste des années post-68 avec l’utopie caprine du Larzac en plus. Sauf que se vautrer tout nu dans la paille en niquant des chèvres n’a abouti qu’au pire narcissisme de l’individualisme petit-bourgeois honni des marxistes. D’où le retour à l’État, hier « exploiteur », aujourd’hui paré des vertus du Dieu créateur de monde.

Volontarisme et grands moyens, voilà ce qui manque à l’écologie, les vacances de Monsieur Hulot en témoignent. Des estimations chiffrent entre 180 et 350 milliards de dollars américains ce projet pharaonique des post-Mao écolos. La modernité plus le durable, vise à allier le productivisme industriel du marxisme et l’avenir radieux écologique nécessaire.Une « synthèse dialectique » bien dans la ligne du timonier d’hier…

Les Chinois renouvellent le marxisme bien plus que les petits socialistes français, ex-phares du monde. Foin de l’individualisme, source d’égoïsme, place nette est faite au collectivisme centralisé d’État, dans un monde orwellien déjà rêvé par les utopistes du XIXe siècle. Chacun peut s’en rendre compte, « l’opinion » répugne à changer, les industriels répugnent à investir, les gouvernement répugnent à s’imposer aux lobbies : seule la dictature permettra d’imposer le nouveau monde.

La tyrannie qui vient des écolo-gauchistes sur le modèle chinois semble l’avenir de la « pensée » politique –  qu’on se le dise !

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Le prochain krach en octobre ?

1929, (…) 1987, 1998, 2001, 2008… Tous les dix ou douze ans un krach imprévu survient, venu de nulle part, anticipé par personne ou seulement par ceux qui crient au loup pendant des années et ont un fois sur dix ans raison. Or c’est dans la panique que l’on fait les meilleures affaires parce que la raison est lâchée et que tout le monde crie sauve-qui-peut. Mais il n’y a jamais urgence à intervenir car une panique s’étend par vagues comme un incendie et qu’elle ne s’éteint pas de suite, pas avant que les « mains faibles » aient éradiqué jusqu’à la dernière trace de risque en vendant tout ce qui leur est possible. Trump trompe les Etats-Unis en déclenchant une suicidaire guerre commerciale (surtout à ses alliés) et booste artificiellement la croissance par des baisses massives d’impôts – au détriment de l’équilibre budgétaire et de l’endettement d’Etat. Mais Trump s’en fout, il ne joue qu’à court terme : les élections à mi-mandat puis sa réélection dans deux ans –– et que crève l’Amérique du moment que la Vérité qui est la sienne, l’histoire qu’il se raconte, est crue par les gogos.

Nous vivons dans un monde tragique. Contrairement au monde platonicien où tout est dans l’ordre – hors du monde – le monde tragique est mi-figue mi-raisin, toujours. Il n’y a pas « d’autre monde possible » ni de Dieu salvateur, ni de souverain Bien, ni de Loi de l’Histoire, ni de Vérité qui n’attend que d’être « révélée » comme si elle existait déjà, sous-jacente : il y a au contraire l’infini complexité du monde naturel et des profondeurs humaines. Le pire et le meilleur – toujours. Le yin et le yang, mêlés, ce petit point de couleur opposée dans la virgule de l’autre. Le tragique est notre monde ; le monde des Idées (de Platon, de Hegel, de Marx et des marxistes, du Pape et des croyants de la finance) n’est pas le monde réel mais le monde rêvé.

Si la crise financière a été si grave et si longue depuis 2007-2008, qu’un moment rien n’a valu plus rien, c’est à cause de la croyance souveraine en la Vérité en soi, la Modélisation et la Sophistication.

La vérité

Lehman Brothers, la banque qui a fait la retentissante faillite dont on fête les dix ans ces temps-ci et qui a déclenché la panique financière globale en quelques semaines dans le monde entier, a fait comme toutes les entreprises : elle a parqué des engagements dans le hors-bilan. Enron avait fait pareil (ce pourquoi elle a elle aussi fait faillite en 2002) et cela continue. Pourquoi ne pas changer le modèle comptable ? Pourquoi croire tellement en la Vérité – la transparence, la confession publique, le grand déballage pipole à l’américaine – qu’il faille autoriser que certaines dettes ne figurent pas au bilan et évaluer en comptabilité tous les engagements à terme au seul prix de marché instantané ? Cela fonctionne tant qu’un marché fonctionne ; mais quand il n’y a plus que des vendeurs (dans les situations de panique) le meilleur actif ne « vaut » plus rien ; il n’a « pas de prix » parce que personne n’est capable de proposer un quelconque prix – personne ne veut acheter ! La Vérité platonicienne n’a que faire des pauvres larves qui se traînent sur le sol : pas de prix, pas de valorisation – et que tous les Lehman du monde fassent faillite du moment que la Vérité comptable et immuable rayonne.

Les modèles mathématiques

Se souvient-on encore du fonds LTCM, en faillite virtuelle en 1997 avant que la Fed n’appelle à la rescousse un pool de banques (dont Lehman…) pour le sauver ? Ce fonds qui spéculait sur l’avenir avec un effet de levier colossal avait été fondé par des prix dits « Nobel » d’économie et était alimenté de modèles mathématiques qui tournaient dans de jeunes têtes bien pleines. Sauf qu’un modèle n’invente rien : il ne sort que ce que vous lui avez entré, la moulinette en plus… Or, rien de ce qui est humain n’obéit aux lois impeccables de la physique – ce pourquoi on désigne les sciences en question d’« humaines ».

Si vous entrez dans un modèle des données passées, il vous sortira la probabilité que le passé ressemble à l’avenir – jusqu’à ce qu’une aile de papillon engendre un cyclone (ce qu’on appelle par euphémisme les « queues de distribution »). Le risque est très peu « probable » mais, lorsqu’il survient les 1 % du temps calculé, vous le subissez à 100 % ! Où a-t-on modélisé le comportement de foule et la panique des marchés ? Si, chez les analystes, le risque disparaît si volontiers qu’ils projettent à l’infini le taux de croissance long terme évalué aujourd’hui (oui, à l’INFINI !) – dans le monde réel, humain, qui a une fin, le risque existe. On ne fait pas boire un âne qui n’a plus soif, mais un analyste ou un modélisateur, si. Il a « raison » puisque le calcul le démontre – et que tous les Lehman du monde fassent faillite du moment que le Modèle mathématique immuable rayonne et que les procédures de théoriques sont rigoureusement appliquées.

La sophistication financière

L’économie, au fond, c’est assez simple : faire avec ce qu’on a pour produire plus que les éléments épars. Mais l’économie est trop simple, trop vulgaire de bon sens pour les sectateurs de Vérité armé du Modèle mathématique. Tout est calculable, disent-ils, et du moment que tout est Vrai (transparent, étalé, disséqué, oublié à force d’être sous votre nez) – rien de faux ne peut arriver. Tous les établissements financiers (banques, assurances, fonds de pension) qui détiennent des actifs ont procédé à des échanges de ces actifs par swaps et autres opérations à terme ; à de la titrisation de prêts plus ou moins risqués, au mélange dans des produits sophistiqués des risques pour offrir une façade acceptable ; à des ventes et des couvertures de ces mêmes produits dans un sens et dans l’autre.

Tout cela théoriquement se calcule, volatilité historique et risque instantané, perte maximum probable. Avec cela, on se croit invulnérable. Voire… comme les opérations sont complexes, très nombreuses et conclues pour des années, toute situation de panique fait entrer dans le brouillard. Plus personne ne sait qui a quoi et qui doit quoi à qui. Il y a pour des années de cadavres dans les placards, subprimes, asset-backed security (ABS), Special Purpose Vehicle (SPV), Special Purpose Company (SPC), Structured Investment Vehicle (SIV), Asset-backed security (ABS), Residential Mortgage Backed Securities (RMBS), Commercial Mortgage Backed Securities (CMBS), Collateralised debt obligation (CDO), Collateralised Bond Obligation (CBO), Collateralised Loan Obligation (CLO), Collateralised Commodity Obligation (CCO), Collateralised Fund Obligation (CFO),    Collateralised Foreign Exchange Obligation (CFXO), Whole Business Securitisation (WBS), etc. Trop compliqué, trop répandu, trop abstrait. Il suffit de seulement 8 % de l’actif en réserve pour obtenir des agences la meilleure notation AAA…

Une grande banque française que je connais bien, farcie de tête d’œuf formatées aux seuls maths dans leur courte existence, ne craignait pas d’affirmer que leur « modèle des spreads de swap » avait « recours à un modèle de corrections d’erreurs qui permet de distinguer les tendances de long terme des chocs court terme éphémères. » Et d’assurer, un peu plus loin dans le texte que « la modélisation offre une robustesse et un pouvoir prédictif élevé. » Certes… quand toutes choses sont égales par ailleurs. Ce qui justement n’est jamais le cas dans les périodes de panique mais qu’importe – et que tous les Lehman du monde fassent faillite du moment que la Sophistication raffinée de la finance rayonne.

Vérité, Modélisation et Sophistication sont la rançon de la Raison pure, ce tropisme platonicien qui sépare le souverain Bien (toujours hors du monde, dans l’abstrait des idées) de la dégradation réelle, concrète, terrestre. A long terme ? « Mais nous serons tous mort ! » s’écriait John Maynard Keynes. Lui, au moins, était un économiste qui avait compris que la science humaine n’est pas mathématisable de part en part et que subsistera toujours cette incertitude du risque : justement parce que nous sommes mortels et que nous n’avons pas le temps. Keynes fut l’un des rares économistes à être devenu riche en investissant personnellement en bourse. En 1929, il a élaboré sa fameuse Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie que tout le monde cite encore sans probablement l’avoir lue.

L’excès de dettes pourrait engendrer une panique, donc un retrait de tous de tout, et un krach. Pas l’équivalent de 1929 ou de 2018, qui n’a lieu semble-t-il qu’une fois par siècle, mais quand même. Et avec le paon gonflé d’ego à la tête de la (pour l’instant) première puissance mondiale, le risque croit très fort. Soyez-en avisé !

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Philippe Gallot, L’identité des marchés financiers

Ce livre très récent fait le point sur la bourse et sa place dans l’épargne des particuliers – donc des professionnels qui gèrent pour eux. Il se lit bien, présenté assez logiquement mais, malgré ses qualités, présente un défaut majeur et trois mineurs. On aimerait qu’il soit encore meilleur, ce pourquoi les quelques faiblesses sautent aux yeux.

Le défaut majeur est d’être publié au mauvais moment, dans une période où rares sont les particuliers à s’intéresser encore vraiment à la bourse, perçue comme un « casino » où les requins sans scrupules s’en mettent plein des poches sur le dos des entreprises comme des épargnants, tandis que « les autorités » ne voient rien, ne font rien et se contentent (des mois ou des années après) d’un appel à la morale.

Les défauts mineurs sont d’une part son titre mal choisi, dans la mode « identitaire » qui n’a pas grand sens pour une entité telle que « le » marché, mais aussi de ne jamais prendre clairement position avec un ton porté à la synthèse, enfin de ne pas dégager véritablement les « conseils » donnés aux particuliers.

Le trading à haute fréquence, plus ou moins défendu par l’auteur, améliorerait selon certains la liquidité du marché mais la submergerait de faux mouvements pour d’autres. A mon avis, cette façon de contourner la concurrence de marché par une série de micro-monopoles techniques (algorithmes automatiques, serveur local gagnant de la microseconde à se trouver plus proche du serveur central, afflux d’ordres pour faire monter les cours et affoler les indicateurs puis aussitôt les « annuler »), devrait purement et simplement être interdite. L’ampleur des volumes et les feintes de traders sont une mise en danger systémique de tout « le marché » financier.

Malgré cela, ce livre est rare en français, émis par un praticien de la finance sur une trentaine d’années, surtout comme vendeur actions puis analyste. Il se situe dans la suite des ouvrages de Paul Gagey, Didier Saint-Georges, Alain Sueur et Edouard Tétreau, pour citer les plus significatifs. L’auteur a le mérite de faire état des études américaines sur le sujet, bien plus nombreuses qu’en Europe, car il existe un vrai engouement pour « le marché » aux Etats-Unis, bourse toujours leader de la planète.

L’investisseur avisé, qu’il soit particulier ou même professionnel, lira donc Philippe Gallot avec profit. Le livre est en trois parties, la première sur les rumeurs et les informations, la seconde sur l’efficience attribuée au marché boursier, les exceptions et les conseils (la meilleure, à mon avis) et la dernière sur les acteurs, les malversations et la non-transparence.

Bien-sûr, il y a abus d’adverbes et des phrases parfois alambiquées, une erreur sur les Exchange Traded Funds (ETF) qui ne sont pas « Electroniques » (p.171) et Gustave Le Bon qui s’écrit en deux mots. Il y a aussi le dédain pour l’analyse technique ou graphique, sans expliquer vraiment pourquoi (sinon que l’auteur a été longtemps analyste, donc opposé à toute vue directe des mouvements). S’il évoque la finance comportementale avec profit, il manque d’exemples pris dans la pratique de gestion boursière et ne donne de conseils que généraux pour éviter ces erreurs humaines. Sur le trading et ses risques, il ne cite pas Jérôme Kerviel, pourtant LE cas français, ce qui est curieux pour un ouvrage destiné à un lecteur français.

Il est cependant très vivant lorsqu’il fait état de sa propre expérience, ce qu’il aurait dû mieux développer et imager. Ce livre apparaît plus comme un essai que comme un manuel pratique mais expose de façon utile la manière de fonctionner des « marchés », c’est-à-dire des acteurs qui le composent, chacun dans sa propre fonction. Le lecteur aura une compréhension large de ce qui se passe et pourra donc, avec ce recul, gérer au mieux sur le long terme, ses avoirs en actions, obligations ou monétaire.

Je ne crois pas, à la différence de l’auteur, au « moyen » terme, car les techniques automatiques de passations d’ordres en masse biaisent le moment : entre le trading au jour le jour (pour jouer les écarts) et la gestion à long terme (type assureur ou Warren Buffet), il n’y a plus rien. Comment un particulier ou un professionnel classique pourraient-ils « se battre » avec les algorithmes automatiques et faire triompher le bon sens là où n’existe que la curée du plus rapide et du plus fort ?

source : Boursorama.com

Philippe Gallot aime à citer les adages boursiers issus de la longue tradition anglaise d’abord, puis américaine ensuite. Il est cependant un adage qu’il ne cite pas : « Sell in May and go away – but buy back on Derby Day”, vendez en mai et quittez la bourse, mais rachetez dès le jour du Derby passé (premier dimanche de juin). L’observation – graphique, n’en déplaise à l’auteur – de cette année 2018 montre qu’effectivement, il était judicieux de de délester autour du 15 mai pour racheter dès le 1er juin, comme quoi les adages ont un fond de sagesse. L’explication en est probablement la publication des résultats à venir après la clôture du 30 juin, anticipés par le marché. Or, toute anticipation étant un risque, la prudence prévaut. Le premier trimestre est traditionnellement meilleur que les autres, avec les ventes de Noël et les perspectives de l’année entière ; le second trimestre suscite des doutes, donc du retrait de la part des investisseurs – même automatiques, car les modèles amplifient tous les mouvements moutonniers.

Au total un livre utile aux boursicoteurs (pour qu’ils prennent conscience de l’inanité de se battre contre les machines) et au épargnants long terme (qui verront pourquoi le bon sens et les grandes tendances emportent tout sur la durée).

Philippe Gallot, L’identité des marchés financiers – Conseils aux épargnants avisés, mars 2017, L’Harmattan, 276 pages, €29 e-book Kindle, €22.99

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Tobias Hill, Le cryptographe

Le roman anglais contemporain se porte bien. Dépouillé, original, il raconte des histoires à vocation universelle. Nous sommes à Londres, capitale de la finance, en 2021. Rêve de Chine, une monnaie mondiale unique détachée de tous les Etats a été adoptée par le plus grand nombre, le Soft Gold. Les monnaies nationales d’hier, le dollar, l’euro, le yen, le yuan, ont quasiment disparu. Un petit génie de la finance a inventé en effet un code ultime, incraquable, qui se renouvelle de lui-même tous les jours, pour sécuriser les transactions. Une sorte de Bitcoin qui aurait réussi, en somme.

Ecrit juste après les mirages de la « nouvelle » économie (innovation permanente, croissance permanente, plus besoin de fonds propres), le roman anticipe étrangement le krach des subprimes qui allait survenir quelques quatre ans plus tard… et peut-être le prochain à venir sur quelques cryptomonnaies. Il faut vraiment être Anglais et baigner dans l’atmosphère de la City pour capter ces prémisses de fin du monde dans l’air. Tobias Hill, né à Londres en 1970, a cette âme sensible. Il sait la traduire en mots précis, en phrases directes, en personnages attachants.

John Law est le premier. Petit délinquant des faubourgs de Glasgow, le visage buté sur une photo à 14 ans, il laisse toutes études pour s’adonner à l’informatique. Génie hacker, il crée le fameux virus Pandora qui infecte tous les ordinateurs de la planète. Redressé en maison, il sort à 20 ans pour créer le Code et lancer la Monnaie. Ce n’est pas un hasard que le nom choisi soit celui d’un banquier célèbre à la cour de France, Contrôleur général des finances sous la Régence. Comme lui, il est écossais. Devenu multimilliardaire, il fait exproprier en 12 ans plus de 13000 résidents pour acheter tout un quartier de la périphérie de Londres où il refaçonne le paysage pour son agrément. Il aime les arbres et l’eau, le verre et l’acier. Ses enfants se perdent dans le parc et adorent y jouer aux sauvages, se baignant dans le lac en novembre, entre deux cours particuliers.

Anna Moore est le second personnage, le grain de sable dans les rouages du Code. Inspecteur du Fisc (anglais mais à majuscule dans le texte), elle est chargée d’enquête sur un compte de dépôt d’or et d’argent métal, créé sans rien dire par John au nom de son fils de 11 ans, Nathan. Pourquoi cette dissimulation infime au regard de la fortune ? Pourquoi ce métal physique alors que la monnaie virtuelle connaît un tel engouement ? Pourquoi ce don au fils alors qu’il est encore enfant, qu’il a aussi une sœur et qu’ils ne manquent de rien ?

Annali, l’épouse de John, est le troisième personnage. Finlandaise tombée amoureuse du rêveur, appréciant la vie sans souci que donne l’argent, attachée à ses enfants : Muriet, une délicieuse petite fille de 8 ans ; Nathan, maigre et austère garçon de 11 ans qui n’aime pas le poisson à cause des arêtes mais adore nager dans l’eau très froide. L’autre grain de sable est le diabète, dont est atteint le garçon par transmission héréditaire paternelle. Une altération du code génétique… L’arête dans le poisson.

L’histoire va se dérouler comme une tragédie grecque, remuant les grands mythes de l’humanité : voler aussi haut que le soleil, transmuter le silicium en or, créer un Golem en apprenti sorcier, ouvrir la boite de Pandore. Rien de ce qui est humain n’est fait pour durer, le meilleur code sera craqué un jour, la fortune est toujours jalousée et le bonheur envié. Le Fisc, instance neutre, administrative, même si les petites ambitions et les mesquineries ne manquent pas en son sein, fonctionne comme les Parques chargées d’appliquer les arrêts du Destin. Parce que, pour le Soft Gold, les jours sont comptés : il y a trop d’envieux qui rêvent de se faire un nom en démolissant l’œuvre.

Entre les trois personnages principaux, flanqués d’une foule de personnages secondaires bien typés, l’intrigue se noue et la destinée se déroule. Ecrit au présent, sans fioritures ni digressions, ce roman implacable marque le lecteur. Il s’attache aux personnes : John Law est resté ce petit garçon hâbleur, génial mais qui doute, la peur de la réalité agrippée au ventre, allant jusqu’à la nier quand elle dérange. Anna Moore est cette rigide solitaire qui sait très bien faire parler les gens et entrer dans leurs secrets, mais sans jamais pouvoir nouer une quelconque relation affective durable. Anneli a cru au matin, avant de s’apercevoir qu’on ne pouvait jamais le croire. La petite Muriet a ce regard aigu des enfants intuitifs car trop solitaires, cet amour pour son frère qui teste sans cesse ses limites, rongé de doutes lui aussi, comme son père. Il y a encore Lawrence, ce vieil inspecteur du Fisc qui boit et double comme un ex-agent des renseignements ; Terence, chargé de la sécurité de John et qui l’aime sans démêler s’il s’agit d’admiration pour ce qu’il a fait ou d’attachement mystérieux à sa personne ; Carl, l’ambitieux technocrate rongé d’envie qui se coule dans sa mutation aux étages supérieurs comme s’il avait toujours fait partie de l’élite cynique de l’Administration ; Eve, la mère d’Anna, sautant d’amant en amant quelque part aux Amériques mais soucieuse du Noël en famille à Londres ; et encore Martha, la sœur d’Anna, Crionna, la mère de John…

Il est encore plus beau de lire le roman aujourd’hui, alors que la crise financière a fait exploser en vol tout un système établi « pour mille ans » et que les cryptomonnaies se développent à grande échelle pour tenter d’échapper à la prochaine et au « Système ».

Tobias Hill, Le cryptographe, 2003, Rivage Poche 2009, 369 pages, €9.65

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Bitcoin : jouer ou investir ?

La bourse n’est pas un casino, comme le croient les ignorants ; ni une exploitation des travailleurs, comme le croient les croyants embarqués pour « un autre monde » possible. Vieille phobie de l’argent, inconsciente chez les catholiques laïcisés en socialistes et dévoyés en écolo-communistes. La bourse est un marché où se rencontrent les offres et les demandes de capitaux pour les entreprises, marché régulé par l’Etat, la monnaie étant pilotée par la Banque centrale européenne et les accords internationaux.

La loi de la jungle est justement de sortir des Etats et des règlementations : en témoignent le bitcoin et les autres monnaies virtuelles – elles ne sont régulées par personne. Or cet à-côté du « Système » plaît fort à nos gens de gauche phobiques de « l’exploitation ». Tous comme les mafieux et les terroristes (et accessoirement quelques services secrets), ils voient dans le bitcoin le moyen « d’échapper » aux contraintes régulatrices, à la surveillance des Etats. Donc, croient-ils, à « l’exploitation »… Y a-t-il pire spéculation que ce pari sur le virtuel, comme si les bits n’étaient pas le paravent des bites qui œuvrent par-derrière ? Car si « les ordinateurs » sont les garants soi-disant neutres de la monnaie virtuelle, ils sont bel et bien actionnés par des humains, des mâles pour la plupart, dont certains (assez malins – à défaut russes ou coréens du nord) parviennent à hacker sans trop de difficultés l’extraction des autres.

Là est le jeu, le pari, la pure spéculation. Il est moins en bourse traditionnelle, arbitrée, surveillée et contrôlée – et que l’on peut suivre en fonction des informations.

Car le bitcoin est créé depuis 2009 (juste après le dernier krach financier américain) par un logiciel qui rétribue les agents qui ont vérifié, sécurisé et inscrit les transactions (ce qu’on appelle l’activité de minage ou d’extraction) dans un registre virtuel appelé blockchain. Il ne fonctionne que par consensus, l’universelle bénévolence de ceux qui jouent le jeu. Il se soustrait aux Etats et à tout contrôle et n’offre aucune garantie de cours ni de liquidité. Le bitcoin peut être échangé contre d’autres monnaies, des biens ou des services – en-dehors des banques centrales et du contrôle de quiconque. Son prix est fixé libéralement sur des marchés spécialisés… selon la loi de l’offre et de la demande.

Le bitcoin est la monnaie la plus ultra-libérale qui soit, car régulée par personne. Il est la monnaie universelle et libertarienne par excellence, offrant un anonymat total. Or la tempérance et les contre-pouvoirs sont le propre du libéralisme. La tendance ultra (qualifiée de droite) rejoint les libertaires (qualifiés de gauche) dans l’anarchie totale du chacun pour soi. Le système pour tous ne peut fonctionner que si tous respectent « les règles du jeu », donc acceptent une certaine régulation… Cercle vicieux de ceux qui veulent absolument être « contre » ce qui existe, mais ne peuvent rien créer qui ne ressemble à ce qui existe – l’aventurisme en plus.

Mais investir n’est pas jouer, c’est un métier. Le jeu n’en est que l’une des dimensions, celle issue des pulsions. Il devra être alimenté par les informations économiques (épargne, consommation, investissement) et financières (résultats nets, endettement, image de marque) – et mis en œuvre par des techniques d’investissement (arbitrage, ventes à découvert, options) et de prévision (graphiques, analyses techniques). Il devra surtout être dominé par le bon sens stratégique qui ressort de « l’intelligence » au sens anglais du renseignement et de l’analyse globale.

Le bon investisseur est celui qui combine ces quatre dimensions. Tous les autres sont borgnes ou manchots et prennent un risque maximum à ignorer le reste.

Or, dans le bitcoin, qu’y a-t-il hors du seul « jeu » ? Sur quelle richesse est fondée cette monnaie d’échange ? La limite d’émission arbitraire de 21 millions de blocs, fixées par l’inventeur tout seul, n’encourage-t-elle pas la spéculation effrénée ? Que se passe-t-il si la majorité des extracteurs veulent sortir ? Et si le réseau Internet connait une panne ou une attaque massive ? Ou si la neutralité du net est remise en cause comme Trump le veut ? Quant à la consommation électrique du système décentralisé, équivalente à la consommation du Danemark, on ne peut pas vraiment dire qu’elle soit « écologique » ou « durable » !

  1. Le jeu, c’est le plaisir quasi sexuel de parier, l’anxiété à suivre les positions, l’explosion de gagner – ou la dépression de perdre.
  2. L’information, c’est la prudence de l’enquête sur les chiffres publiés et la hauteur d’analyse sur la conjoncture.
  3. La technique est le bon usage des outils, choisis avec soin en fonction des circonstances et de la psychologie du marché.
  4. Le bon sens est d’allier tout cela, psychologie, économie, techniques et plaisir de jouer pour établir et augmenter son portefeuille.

Le bonheur du travail bien fait – des prévisions bien anticipées, des positions gagnantes au moins 6 fois sur 10 – va au-delà du gain financier.

Mais qu’y a-t-il d’heureux dans le bitcoin ?

Il n’y a que le jeu, sans aucune réflexion ni prévision possible, la pire des motivations pour investir et la plus instinctive des quatre dimensions exposées ci-dessus.

 

En savoir plus sur le bitcoin :

Jacques Favier et Adli Takkal Bataille, Bitcoin, la monnaie acéphale, 2017, CNRS éditions, 280 pages, €23.00, ebook format Kindle €16.99

Prypto (entreprise), Bitcoin pour les nuls, €12.50, ebook format Kindle €9.99

 

Et pour ceux qui veulent jouer :

Ledger Nano S, Portefeuille Matériel (Hardware Wallet) de Crypto-monnaies multi-devises, Tjernlund Products, Inc, €179.99

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Capitalisme chinois

Le président Macron est en Chine. Comment comprendre le capitalisme particulier de ce pays ?

Qu’est-ce donc que « le capitalisme » ?

De façon descriptive, il s’agit d’une technique d’efficacité économique à user des ressources rares pour produire au moindre coût. Cette efficacité engendre du profit, qui peut être réparti sur l’investissement, les salaires, la rémunération du capital, ou mis en réserve. C’est cette « répartition » qui est un acte politique – donc soumis à idéologie. Elle peut être coopérative, sociale, étatiste, clanique ou libérale. Les coopératives ouvrières partagent les gains après répartition décidée par tous ; l’entreprise sociale n’a pas de « but lucratif » mais redistribue à ses clients, ses fournisseurs et ses salariés les surplus ; l’entreprise d’Etat abonde le budget du pays en contrepartie de la présence de fonctionnaires pour administrer l’entreprises et de décisions politiques pour investir ; l’entreprise clanique assure la richesse à une famille ou à un clan, ne se préoccupant que de la rentabilité ; l’entreprise libérale se soumet à la loi de l’offre et de la demande tant pour vendre ses produits que pour acheter aux fournisseurs, rémunérer ses actionnaires et payer ses salariés – le pouvoir est en ce cas un rapport de négociations successives avec les uns et les autres.

La comptabilité en partie double, les méthodes de marketing, les innovations technologiques, l’organisation fordiste de la production, les sociétés juridiquement à responsabilité limitée, le commerce au loin, sont des techniques du capitalisme. Elles évoluent, se transforment, s’adaptent depuis le XVe siècle. Le cœur de l’économique réside en cette efficacité recherchée à chaque instant, de la production à l’échange, efficacité dont « le profit » est le résultat final (et pas le but en soi) – en même temps qu’il y a goût du risque (marchands aventuriers, inventions mises sur le marché, prospection de nouveaux clients, innovations). Ce risque, apporté par les détenteurs de capitaux qui le prêtent à l’entreprise (obligations) ou prennent une part (actions) doit être rémunéré – sinon personne ne prêterait et « l’Etat » (on l’a vu avec M. Haberer, énarque au Crédit lyonnais nationalisé) est un piètre gestionnaire ! Cette technique double peut être adaptée différemment, suivant les pays et les sociétés qui l’utilisent.

Le capitalisme en Chine

Il fut d’abord d’Etat avant d’être livré aux clans (comme dans la Russie post-soviétique mais sous le contrôle du Parti communiste au pouvoir). Le deal est le suivant : faites des affaires mais ne remettez jamais en cause le pouvoir ; quiconque le remet en cause de quelque façon se voit accusé de « corruption » et mis en prison. L’entrepreneur individualiste, le self-made-man à l’américaine, n’existe pas en Chine. Selon la tradition, ce sont des familles entières qui sont actionnaires et les réseaux de relations personnelles (y compris avec les fonctionnaires d’Etat et les influents du Parti) qui sont au cœur des affaires. D’où ces relations paternalistes à l’intérieur des entreprises, ce sens des responsabilités sociales comme il existait dans l’ancien capitalisme familial français ou allemand au début du XXe siècle – mais aussi ce que les protestants puritains anglo-saxons appellent « la corruption », qui est là-bas un échange de bons procédés. La « vertu » des entrepreneurs chinois est à la fois sociale (le réseau, d’où « la corruption ») et morale (le confucianisme). On peut la mettre en parallèle avec ce qui animait les maîtres de forges européens : le statut social et le christianisme.

L’usage social de l’outil capitalisme n’est pas né en Chine d’une parole d’Etat. Deng Xiaoping a certes débloqué la situation en 1978 et tiré un trait sur le volontarisme brouillon des maos. Car le Grand Bond en avant fut un grand bond en arrière qui fit périr de faim des millions de Chinois et nul ne veut plus le voir revenir. La mégalomanie d’Etat ignore l’économie et ses lois toutes simples qui permettent de produire, d’échanger et d’élever le niveau de vie. Pour conserver le pouvoir après l’extinction de Mao, le Parti n’avait d’autres ressources qu’une perestroïka contrôlée. Elle fut conduite en douceur et dans le temps, aboutissant à l’essor que l’on observe depuis trois décennies.

Mais la Chine ne part pas de rien.

Son histoire illustre combien la société chinoise a depuis longtemps su marier la bonne économie à la bonne politique. Au moyen-âge, la production agricole et les réalisations des artisans spécialisés étaient largement diffusées dans l’empire par une classe marchande pleine d’initiatives. Le forçage anglais des ports par le traité de Nankin oblige au XIXe siècle l’empire immobile à bouger. L’ouverture commerciale à la concurrence de l’Occident montre aux Chinois le retard qu’ils prennent sur la révolution industrielle. L’équipement passe par la puissance publique, comme souvent dans les phases de décollage. C’est l’armement qui intéresse les fonctionnaires des provinces côtières. Qui dit armement dit acier et qui dit acier dit charbon – et c’est ainsi que commencent les infrastructures et la production industrielle. Se développent alors l’armement, les bateaux à vapeur, le textile, le téléphone.

La fin du XIXe voit la création d’entreprises mixtes dont le financement est à capitaux privés, la gestion par des marchands issus des ports ouverts, et le contrôle celui des fonctionnaires locaux. Le début du XXe siècle verra l’Etat central codifier et réguler le commerce. Le capitalisme n’est pas une importation d’Occident – c’est confondre la technique d’efficacité économique (le capitalisme) avec l’idéologie libérale (le laisser-faire). Les pratiques traditionnelles chinoises ne sont pas balayées et remplacées, elles amalgament les techniques nouvelles venues d’ailleurs à leur culture, habitudes et mentalité. Tout comme l’a fait le Japon à l’ère Meiji et la Corée du sud dans les années 1960. C’est bien la preuve que « la mondialisation » n’est une américanisation du monde que dans les fantasmes politiciens. La globalisation est l’ouverture des marchés à l’ensemble de la planète mais « le capitalisme » n’est pas un néo-colonialisme occidental. Si des pays aussi divers que la Chine, le Japon et la Corée ont su adapter la technique capitaliste à leur culture proprement originale – sans perdre leur âme comme on le voit tous les jours – c’est bien la preuve qu’il est sot d’amalgamer capitalisme, libéralisme et américanisation. Le propre de l’analyse est de distinguer pour comprendre. La science économique n’a rien à voir avec la croyance idéologique.

Au début du pouvoir communiste, les structures économiques familiales et claniques, mêlées de privé et d’Etat, sont conservées. Les propriétaires ne sont expropriés que pour moitié et restent actionnaires à dividendes en parallèle avec l’Etat, tout en poursuivant leur gestion. Il n’y a pas de nationalisation « idéologique » mais une inflexion en douceur qui permet à la production de continuer au profit du collectif et à la distribution d’assurer « le bol de riz » aux masses. Au nom du redressement national, les ouvriers sont même incités par l’Etat à travailler plus en gagnant moins, tout comme dans la conception organique de Vichy. La réaction « antidroitière » qui suit les Cent Fleurs de 1957 fait disparaître le secteur privé – mais pas physiquement les entrepreneurs (au contraire des propriétaires terriens). Ce qui permettra le redressement économique dès la mort de Mao. C’est ce que n’a pas su faire la Russie ex-soviétique qui a envoyé tous les spécialistes en camp de « rééducation ».

La conception « communiste » du capitalisme à la chinoise

Les officiels chinois parlent d’« entrepreneurs patriotes » (comme Bismarck) et de « socialisme de marché » (comme jadis certains socialistes français). Ce n’est pas le niveau de vie qui est mis en avant (conception individualiste hédoniste) mais la grandeur de la nation (conception collective souverainiste). Toutes les grandes entreprises ont des liens familiaux et de réseaux, et naturellement avec le pouvoir local et central. Nombre d’entrepreneurs sont membres du Parti communiste. Nul ne peut se passer des autorités pour obtenir les autorisations nécessaires à la production (trouver un terrain, bâtir, obtenir des crédits, entrer en bourse) – ou la protection contre d’éventuelles sanctions (tout le monde fraude parce que la bureaucratie est comme partout rigide et lente).

Dès lors, s’ouvre la voie royale des Quatre modernisations (agriculture, industrie, défense, science et technologie), qui passe par l’ouverture aux échanges mondiaux avec l’adhésion chinoise à l’OMC, puis la reconnaissance internationale par les Jeux Olympiques de 2008.

L’économie de commande disparaît par étapes pour l’économie de marché :

  • 1979, décollectivisation de l’agriculture ;
  • 1979, création de zones économiques spéciales pour attirer les capitaux étrangers ;
  • 1984, autorisation des petites entreprises privées de services urbains (réparateurs de vélos, de chaussures, marchands de beignets, coiffeurs…) ;
  • 1990, création de la bourse de Shanghai, 1991 création de la bourse de Shenzhen ;
  • 1992, fin de la planification, transformation des sociétés d’Etat en sociétés par actions, réforme de la fiscalité ;
  • 1995, restructuration du système bancaire qui rend l’autonomie de gestion aux banques ;
  • 2004, reconnaissance de la propriété privée.

Restent les problèmes collectifs, dont l’Etat a pour rôle de se préoccuper :

  • Les filets sociaux de toute société industrielle (santé, droit du travail, chômage, retraite)
  • La protection de l’environnement et la répartition des infrastructures (routes, chemin de fer, aéroports, barrages, centrales)
  • La lutte contre les excès de la corruption locale qui menace la cohésion sociale, donc le pouvoir du Parti.
  • Une relative libéralisation des mœurs, du savoir, de l’Internet des réseaux (à monopole national), donc de l’opinion…
  • Mais aussi la place de la Chine dans le monde, à commencer par la mer de Chine (donc renforcement de l’armée, occupation d’îlots, prospection pétrolière, chemin de fer jusqu’en Europe, nouvelle « route de la soie »).

Les Chinois réclament moins « la démocratie » que le « bon gouvernement ». Tant que le parti « communiste » assure un bien-être croissant (ce pourquoi le taux de croissance est scruté avec attention, et probablement « piloté » politiquement), même au prix de restrictions de libertés, d’une morale inquisitrice et d’un autoritarisme d’Etat venu du centre à Pékin, le système politique n’est pas vraiment contesté. L’élection du bouffon Trump montre combien « la démocratie » à l’occidentale peut être ridicule et déstabilisatrice, voire dangereuse pour un pays. En revanche, la technique d’efficacité du capitalisme apparaît (depuis 30 ans) comme le meilleur instrument pour produire, vendre et augmenter le niveau de vie. Car « les masses » ne se nourrissent pas longtemps de slogans…

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Chacun selon ses courses

Faire les courses, lorsqu’on est observateur, apprend beaucoup sur les autres. Sans collecter des milliers de « data » par le vol systématique de toutes les requêtes faites sur votre ordinateur, le simple regard attentif et non intrusif permet de mieux connaître ceux que vous rencontrez. Dans les boutiques, à la caisse des supermarchés, l’étalage des achats sur le tapis roulant vous permet de détecter des profils types.

Vous avez le beauf ventre à bière qui a peu de moyen, peu de culture et peu d’intellect – il en faut, car qui ferait le métier qu’il fait ? – mais il est reconnaissable entre tous. Dans son chariot, une pizza surgelée, deux packs de bière, des chips, un savon de Marseille et des saucisses préemballées.

La variante familiale, plus populaire que laisser-aller, entasse pâtes, boites de sauce tomate, Coca-cola, corn-flakes (probablement pour les ados), tranches de jambon sous blister, lessive en poudre, eau de javel, une bouteille de rosé et un cubitainer de rouge Côtes du Rhône (probablement pour les parents), quelques paquets de biscuits et un sac de friandises (probablement pour les petits).

Le petit-bourgeois reste entre le traditionnel et l’écolo branché, prenant par habitude ce que prenait sa mère et osant parfois essayer du bio ou du nouveau. Un paquet de lard fumé mais des croquettes de céréales bio, un filet de merlan mais de temps à autre une daurade, le bon vieux saumon fumé mais aussi du tarama, les sempiternels poireaux pour la soupe mais de temps à autre un artichaut, du savon de Marseille pour les sols mais une savonnette parfumée pour le bain.

Le grand bourgeois ne vient pas faire ses courses en supermarché, il envoie sa bonne ou se fait livrer via Internet. Mais, quand il s’y hasarde, notamment dans certains quartiers de Paris où il habite, sa consommation est révélatrice : champagne, bordeaux rouge, glace Häagen-Dazs cookies et crème ou caramel au beurre salé, beurre d’Echiré, sole portion ou cœur de filet de saumon, carottes bio, aubergines, poulet de Loué élevé au grain sans OGM en plein air, gigot d’agneau de prés salés, shampoing bio usages fréquents au miel et huiles essentielles olive et orange douce…

Outre les classes, vous avez aussi les âges. Une petite vieille au fichu de plastique sur la tête en raison du temps qu’il fait, portant lunettes de vue à monture Sécurité sociale, achète devant moi une tranche de tripes pour une personne, une part de pâté en croûte, une barquette de céleri rémoulade. Ce sont là des plats anciens, tout comme la tête de veau ou le pâté de foie. Elle prendra aussi un chou-fleur et une betterave rouge à préparer en vinaigrette avec de l’ail.

Une mature probablement célibataire regarde les conserves de légumes exotiques, tajines de légumes du sud, raviolis à la provençale, caviar d’aubergine. Elle demandera deux tranches de petit salé, du jambon de pays et une ribambelle de boudins blancs, plus du pâté de porc noir de Bigorre. Dans le caddie se trouvent aussi deux endives, un pot de rillette de saumon, un pack de yaourts au café, une brioche au beurre pré-tranchée, une boite de thé parfumé et des fruits exotiques, des ramboutans je crois.

Vous reconnaissez les couples jeunes à ce qu’ils achètent force jus de fruits et Coca, un peu de vin rouge, les plus gros paquets de corn flakes existant en rayon, deux pots de miel et de la confiture de fraise, deux glaces grand format aux parfums passe-partout (style vanille ou coco), des pommes et des oranges à l’exclusion de tout autre fruit, des lingettes et des kleenex, du sopalin en promotion par paquet de douze et j’en passe.

Les ados passent en coup de vent, entassant chips, sandwiches en barquette, pack de bière ou de Cubanisto (bière + rhum), cacahuètes et plaques de chocolat au lait. Ils payent en espèces, sortant de diverses poches billets roulés en boule et pièces de monnaie.

Je ne m’ennuie jamais en observant mes contemporains.

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Supermarché

Les supermarchés d’aujourd’hui sont un peu les jardins d’autrefois. On s’y promène comme un roi en son royaume qui contemple ses richesses. Toutes les productions de notre monde sont offertes : pour boire, pour manger, pour se vêtir ou se parer, pour nettoyer ou se coucher, pour bricoler, pour se cultiver ou se divertir, pour faire la cuisine ou meubler sa maison. Comme au jardin, les produits sont alignés en rangées ordonnées. Des allées mènent aux rayons comme les parterres de légumes ou de fleurs.

J’aime les supermarchés, leur abondance, leur variété, les gens qui s’y promènent. Comment ne pas être tenté ? Carte bancaire, espèces ou chéquier en poche rassurent, la réalisation des désirs peut être immédiate – au cas où. Se promener sans aucun moyen de paiement n’est pas drôle : on regarde les objets avec animosité car ils sont inaccessibles, et les gens avec ressentiment car eux ont et pas soi.

Peut-être n’achèterons-nous rien, ou peu de choses, mais ainsi aura-t-on assouvi notre gloutonnerie de voir, de palper, de soupeser, d’évaluer, de feuilleter, de faire le tour. Que la civilisation de consommation est donc généreuse d’offrir ainsi à l’œil – sinon à la bourse – ce rassasiement d’objets ! Le supermarché serait-il le temple où chacun sacrifie au dieu du commerce ? Tout est là à portée, tout nous sollicite et nous permet de choisir, les prières formulées sont aussitôt exhaussées. Composer un menu, remplir un garde-manger, habiller un enfant ou compléter ses effets pour l’hiver ou l’été, prévoir les jeux, les sports et les loisirs : on peut tout faire, tout rêver. Il suffit d’anticiper, de choisir, de composer soi-même le tableau d’une existence désirée – elle se réalise au supermarché. Il suffit de prendre et de déposer dans le caddie, puis d’aller payer.

Les enfants ont d’instinct cette attitude de prédateur qui va de l’œil à la main, du désir à l’appropriation. Je les vois longer les rayons des jouets ou des films, ceux des biscuits ou des sucreries, le regard vague, la main qui traîne, comme s’ils étaient dans un autre monde enchanté où tout est possible, tous les désirs réalisés. Ils saisissent une chose, puis une autre, les portent au chariot familial où le père ou la mère qui regarde plus haut et pense à autre chose, laisse faire. Pas toujours : c’est alors une âpre négociation qui commence entre le désir et la frustration nécessaire pour apprendre que tout n’est pas possible, qu’il existe des limites et qu’il faut se discipliner ; ou un accord qui est une offrande d’amour à son petit et qui n’a pas toujours besoin de justification.

Le supermarché est fait pour l’esprit d’enfance : on peut toucher et tous les appétits sont avivés. Combien en ai-je observé, des bambins aux adultes, en passant par les adolescents, parcourir les rayons comme les stands d’une fête foraine ou les attractions d’un parc, seuls, ouvert au désir, à la curiosité, comme perdus dans une sorte de mirage, avant-goût de paradis.

Dans la cité, le supermarché est le substitut de la foire. S’il ne s’y raconte plus d’histoires, l’ailleurs est toujours disponible, de quoi sortir du quotidien, participer au monde et à son abondance. Tout comme un jardin où cueillir les fruits ou arracher les légumes.

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Arnaque rom

A la poissonnerie sur le marché, je fais la queue. Deux femmes roms attendent leur tour, venues du camp provisoire voisin. Elles achètent un thon entier pour 13,22 euros. Très bien.

Au moment de payer, l’une d’elles tend un billet de 200 euros. Est-il vrai ? est-il faux ? Une telle coupure est en tout cas très rare et la commerçante refuse un si gros billet, elle n’en a pas la monnaie. Pas de problème, un billet de 100 euros surgit. Très bien.

La poissonnière tend le poisson, puis rend la monnaie, en comptant comme font les petites filles qui jouent à la marchande : « 78 centimes, 6 euros, puis 80 euros qui font 100 ». La femme ramasse la monnaie, puis dit : « moi pas compris, il manque 10 euros ». Ah bon ? La poissonnière recompte à haute voix comme tout à l’heure pour bien signifier qu’elle a donné toutes les pièces et les billets nécessaires. Ça ne va pas. Alors elle reprend le thon, rend le billet, et puis basta. « Vous n’en voulez pas, au revoir ! »

Mais l’autre ne l’entend pas de cette oreille. Au courant du droit malgré son français basique, elle dit : « Vous refusez de nous vendre ? » La commerçante balance entre culpabilité devant témoins et désagrément de l’incident, le doute s’installe, a-t-elle bien compté ? « Bon, on recommence ». Pesée, prix de 13,22 euros, monnaie sur 100. Dans le même temps, l’acolyte de la femme rom, jusqu’ici silencieuse, le billet de 100 euros à la main, ajoute : « et deux soles, ça fait combien ? ». Pesée des soles, annonce du prix. « Non, on les prend pas ».

Et les deux s’en vont tranquillement, affaire faite, leur sac de thon à la main.

Sauf que… le billet de 100 euros est resté entre leurs mains et que personne n’a rien vu.

Arnaque classique, si l’on veut bien y réfléchir, que de détourner l’attention après avoir fait exprès monter la tension. Le billet dans la main de la première est passé dans la main de la seconde, qui l’agite bien en évidence, pour signifier : « j’ai de quoi payer, je suis prête à payer ». Mais c’est la première qui a interpellé la poissonnière sur la monnaie qu’on lui rend, et celle-ci recommence avec elle sur la monnaie qu’elle lui tend. Elle ne pense pas une seconde que l’autre a gardé le billet puisqu’elle l’a mis dans sa caisse avant de le rendre en reprenant le poisson.

Ce n’est que quelques minutes plus tard, en vérifiant que le billet de 100 euros est bien rangé à part –seul billet d’un tel montant – que le constat est fait : il n’y est pas. Et c’est trop tard. La commerçante en est de sa poche pour 13,22 euros de thon et pour 86,78 euros de monnaie. Cela aurait été encore plus juteux avec le billet de 200.

Alors, si j’ai un conseil à vous donner : détaillants, méfiez-vous ! De tous évidemment, des gros billets inusités naturellement, mais de certains clients en particulier. Les Roms n’ont pas d’adresse fixe, ils disparaissent aussi aisément qu’ils sont venus, ils ont une longue habitude des entourloupes – puisque « personne ne les aime ». C’est un fait. Il ne s’agit pas d’une essence ou d’un gène, mais de pratiques apprises dès l’enfance, entre soi, le monde extérieur étant a priori hostile.

Oh, je sais, les Grands principes ! Tout le monde est blanc comme neige et naturellement bon. Sauf que nous sommes dans la vie réelle et non dans l’utopie. Faire confiance est spontané, dans les sociétés démocratiques régies par le droit ; mais faire confiance aveuglément à n’importe qui est une bêtise. Certaines communautés n’ont aucune envie de s’intégrer à la vie du pays, aucun intérêt à aider ceux qui ne sont pas de leur tribu ni à inspirer confiance aux commerçants dont elles ne sont pas des clients fidèles. Elles s’excluent par leur attitude et par leurs pratiques du droit commun – comme de la confiance commune. Le savoir n’empêche pas de compatir à leur sort ni d’aider leurs enfants. Mais pas sans faire très attention.

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Survivre dans la mutation mondiale

J’ai eu le plaisir intellectuel de rencontrer Henri de Castries, ancien PDG d’Axa aujourd’hui volontairement retiré des affaires à 63 ans (mais devenu président Europe pour le fonds américain General Atlantic). Cet ancien scout catholique élevé à Passy, issu d’une famille de vieille noblesse et marié à une famille de vieille noblesse, a suivi les étapes de la méritocratie républicaine : HEC, ENA, colonel de réserve parachutiste, Inspecteur des Finances durant quatre ans avant d’intégrer l’entreprise privée d’assurances Axa, dont il a prolongé la stratégie de Claude Bébéar par une adaptation mondiale et numérique.

Dans un brillant exposé sans notes il a donné sa vision de l’avenir de la France, compte-tenu de la dynamique historique. C’est un message puissant, à la Fernand Braudel, pour déterminer les courants de long terme qui s’imposent malgré qu’on en ait, les tendances à moyen terme sur lesquelles on peut encore peser, et les actions à court terme prises dans le jeu pervers des ego et de la petite politique.

Ce qui détermine le monde global aujourd’hui, et qui s’impose à tous, c’est le climat, la démographie et le combiné éducation et technologies numériques.

Sur le climat, le réchauffement est inévitable. Ce qui veut dire montée des eaux marines, ouragans, modification de la flore et de la faune. Comme près de la moitié de la production mondiale se trouve à moins de 50 km de la mer, chacun peut imaginer les bouleversements induits – que l’on peut et que l’on doit prévoir.

La démographie est inscrite dans les naissances passées, dans les pratiques culturelles d’enfanter aujourd’hui, dans les progrès fulgurants de la médecine… et dans les pandémies inévitables en monde global. Le risque est majeur pour l’Europe, Russie comprise. Car, sur les douze pays à démographie déclinante, neuf se trouvent en Europe, notamment la Russie et l’Allemagne. En même temps, aux portes mêmes de l’Europe se trouvent une Chine démographiquement puissante et avide des matières premières des étendues dépeuplées de Sibérie, et une Afrique qu’une courte distance méditerranéenne sépare de l’eldorado économique fantasmé. D’ici 25 ans, 4 à 5 millions d’Africains ne trouveront pas de boulot chez eux chaque année. Où vont-ils aller ? Nous avons donc l’impératif devoir de développer l’Afrique (qui commence à bouger) et à encourager l’entreprise locale, parce que l’intégration de millions d’allogènes à cultures différentes menace le destin de la civilisation européenne. C’est moins la menace d’un islam radical que la menace du nombre et la rapidité de l’appel d’air qui doivent être gérés. Envers la Russie, confrontée aux mêmes problèmes que nous, il nous faut négocier et s’entendre. En restant ferme sur nos intérêts mais en reconnaissant des questions communes (sur le Moyen-Orient, l’énergie).

Le numérique chamboule toute l’éducation. Les gens de sa génération (et de la mienne) ont été formés à l’écriture à la plume et à la lecture de gros livres érudits. De « lire, écrire, compter » ne reste plus guère que compter… Les écrits se dictent ou se tapotent, la lecture se réduit à sa plus simple expression, l’image remplaçant très vite le texte et l’orthographe (voire la grammaire) étant ignorées comme inutiles. Ce qui est indispensable aujourd’hui est moins la faculté de lire que de rechercher et de juger des informations pertinentes. Notre école publique est-elle préparée à ce monde déjà là ? La formation professionnelle tout au long de la vie, puisque chacun va changer dix fois de métier et plusieurs fois de statut (salarié, autoentrepreneur, libéral, peut-être un temps fonctionnaire), devient impérative ; faut-il la laisser entre les mains de partenaires sociaux moins soucieux d’avenir que de cette manne ?

Les tendances à moyen terme se trouvent pour nous surtout en Europe. L’Amérique s’éloigne avec Trump et la mentalité de ses électeurs qui préfèrent ériger un mur entre eux et le Mexique, ériger une barrière mentale contre l’idée de réchauffement climatique, et une solide barrière monétaire sur leurs intérêts immédiats. Sans l’Europe, la France n’est rien, peut-être bientôt plus « une nation » tant les politiciens nationaux sont déconsidérés, leurs partis en miettes, et que le local (commune, intercommunalité, région) est nettement plus populaire. Sans parler du communautarisme qui vient, pas seulement religieux mais aussi idéologique, sectaire – dans les médias et le politiquement correct.

Partout en Europe est menacée la classe moyenne et, avec elle, la démocratie et les libertés. Car le libéralisme est associé aux classes montantes, avec pour fond mental le christianisme qui a assuré deux choses : chacun est considéré comme individuellement responsable pour discerner le bien et le mal, et on ne peut faire société sans considérer le sort des autres. Ce qui veut dire que la raison prévaut et que la modération doit être. Le « juste » n’est pas seulement la justice mais aussi la modération. C’est ainsi qu’il y a une « religion » de la laïcité qui va au-delà de ce qui est raisonnable, alors que nous devons associer les croyants d’autres religions que chrétienne dans la même nation.

Dans le court terme politicien, tout cela doit se traduire par une adaptation à l’Europe sur la fiscalité, le droit du travail, le fonctionnement commun des traités. Mais aussi par un effort crucial français sur l’éducation et la formation professionnelle, pour assurer un niveau de chômage moins indécent comparé aux pays voisins que nos 10% de la population active. Car on ne fait pas société sans travail, c’est le chômage qui a conduit historiquement aux extrémismes, avec la crispation religieuse en sus comme dans toutes les périodes de grand bouleversement du monde (Renaissance, Révolution, guerre de 14).

En ce sens, le gouvernement Macron va dans la bonne direction, même s’il ne va pas assez loin.

Que sera la France en 2025 ? Peut-être une nation qui continue de compter (avec le seul siège permanent de l’Europe au Conseil de sécurité de l’ONU depuis le Brexit) – mais à condition d’être soi-même un exemple. Ce qui ne va pas sans redéfinition de la dépense publique, qui dépasse aujourd’hui 56% du PIB pour des avantages d’Etat-providence qui se réduisent. Ce qui ne va pas non plus sans sélection des meilleurs, dans la bonne tradition républicaine (et sur l’exemple chinois actuel), pour assurer des élites de l’administration et des entreprises à la hauteur des défis permanents. Quand des gens de 30 ans créent en dix ans plusieurs entreprises qui valent des milliards, la génération des installés doit se poser la question du comment. La hiérarchie traditionnelle et la production classique sont-elles adaptées aux nouveaux besoins et aux nouvelles façons de vivre ?

Penser loin et analyser global est rare parmi nos dirigeants – notamment sous les socialistes et avec François Hollande. Henri de Castries a couché dans la même chambrée, comme Jean-Pierre Jouyet, lors de leur service militaire commun en 1977 à Coëtquidan. Il sait de qui il parle. « Ne pas jouer les hamsters qui tournent sur place dans leur roue » est le mantra qu’il récite… mais que trop peu appliquent parmi ceux qui ont à diriger aujourd’hui.

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