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Les guêpes

Lesdits « gilets jaunes » sont comme les guêpes, ils tournent en rond indéfiniment autour des fleurs plantées sur les parterres, bourdonnant et piquant qui se met en travers de leur désir de pomper comme les autres le nectar. Ils sont industrieux et inutiles – dans le monde où nous vivons. Déclassés car obsolètes, ignorés car périphériques, méprisés car sans avenir. Ils ne sont rien. Veulent-ils être tout, comme les sans-culottes de jadis ? Non point, disent les ronds-points, mais quelque chose au moins.

C’est leur malheur et le nôtre. Ils savent bien qu’ils sont dans une impasse et ne voient d’autre futur que simplement durer. Même la retraite leur est insuffisante avec leurs avantages rognés et le carburant comme l’énergie de plus en plus taxés. Ils ne sont pas les pauvres – ceux-là sont aidés. Ils sont la frange inférieure des classes moyennes, celle qui paye des impôts mais ne reçoit aucune aide sociale, coincé entre le plancher des assistés et le plafond des évadés fiscaux. Ils sont la grande masse des « petits Blancs » en voie de déclassement qui ne voient pas pourquoi ils payent tant pour ne recevoir rien, et que les « autres » leur passent devant : immigrés venus des pays chauds inondés d’aides sociales ou dealers qui se moquent de la loi comme de la civilité et se font de la thune pour rouler en BMW.

Que faire ? Changer de régime ? Elire un « homme » fort ? Instaurer la république autoritaire ? Restaurer l’Identité et la préférence nationale ? Virer les élites (au profit de qui) ? Faire un référendum pour n’importe quoi ? L’outrance des solutions montre combien les remèdes restent flous dans cette désespérance. C’est tout un système de société qui a pris le mauvais chemin. Les gens de peu habitent en périphérie car l’immobilier est moins cher ; mais ils doivent prendre leurs voitures pour aller travailler, se ravitailler, se soigner, éduquer leurs gosses. Et les entreprises se font plus rares, plus proches des grands centres logistiques.

Les maires dans les campagnes accordent à tour de bras des permis de construire et détruisent le paysage au profit des « zones » industrielles, des centres commerciaux et du pavillonnaire, au détriment des terres cultivables pour l’alimentation de proximité. Ils enlaidissent et dégradent, alourdissent la dette des collectivités, tout en investissant dans du non-productif, du prochainement inutile en raison du pouvoir d’achat en baisse continue – argent qui ne va pas à la recherche ni au développement du pays. Les industriels confrontés à la concurrence des zones à bas coûts délocalisent ou restructurent, ils compressent la masse salariale, trop élevée en France en raison des charges sociales ; ils embauchent des précaires et licencient selon les normes internationales. Même dans les services non délocalisables, la chasse aux coûts est le mantra, supprimant les caissières au profit des machines, les guichets au profit des automates, le travail à la chaîne par des robots. Cette déshumanisation progressive, très française par amour de la technique comme par les habitudes de la toute-puissante administration qui font tache d’huile, dégrade tous les rapports sociaux. Chacun se replie dans sa sphère étroite du couple, de la famille et des amis. Les autres sont hostiles et la société retrouve le chemin de l’état de nature où l’homme est un loup pour l’homme.

Tiens ! C’est justement le projet des blacks blocs et autres autonomes qui font de l’anarchie un idéal et cherchent à pousser les forces de l’ordre à la bavure. Ils investissent massivement les queues des cortèges des gilets jaunes qui les regardent à la fois consternés et attirés, car la violence existe bel et bien chez les gilets sur les réseaux sociaux. Menaces de viol ou de mort pullulent envers ceux qui ne pensent pas comme la horde. Et le spectacle plaît aux médias, vautours qui se repaissent des cadavres. Le « mouvement » des gilets jaunes est né de Facebook et des télés en continu qui, pris par l’événement, ont oublié leur métier de filtre et d’analyse pour une complaisance sans bornes aux groupuscules qui font le théâtre (et les gros sous de la pub). Les partis extrémistes s’y sont agglomérés comme des mouches sur la merde, agissant en sous-marin, aidant à l’organisation. Après des débuts poujadistes de petits commerçants et artisans contre la modernité capitaliste, des stars ont émergé : Eric Drouet et Maxime Nicolle. Ils ont pris soin de soigneusement effacer leurs posts Facebook d’avant le mouvement ; mais ils ne peuvent éradiquer les commentaires de leurs « amis », ni les reprises. Ils montrent que l’extrême-droite est leur milieu, le complot leur vivier et les yakas populistes leurs thèses. Oh, Mélenchon a bien tenté de récupérer ce mouvement populaire de « la base » comme il le théorise depuis des années, mais les anarchistes ne veulent surtout pas d’un Caudillo, ni d’un porte-parole aussi guignol. Ils veulent exister, pas faire la révolution.

Or l’existence passe par le spectacle à court terme mais par l’identité à long terme. Et celle-ci est en crise. Deux Occidents s’affrontent plutôt que deux « France » : ceux qui profitent de l’ouverture mondialisée et ceux qui en pâtissent. Les premiers vivent dans les villes et ont à leur disposition tous les instruments de la culture mondiale, les échanges et les enrichissements à la fois économiques, culturels et politiques, ou bien les aides sociales de proximité, les classes dédoublées et l’accès aux HLM. Les seconds vivent dans la diagonale du vide français, ces petites villes ignorées des centres où il ne se passe rien ou presque, qu’un festival l’été ; ils n’utilisent pas vraiment les théâtres, les opéras, les musées de la culture officielle métissée ou avant-gardistes et vivent en pavillons. Mais ils financent ces aides sociales et cette culture hors-sol par l’impôt. Mettre les villes à la campagne, comme le prônait Alphonse Allais, n’était pas une bonne idée. Avec cette fracture qui s’agrandit, l’intérêt général se perd et l’intérêt de la France ne se distingue plus que contre « le terrorisme ».

L’écologie bien pensée pourrait faire revivre ces « vides », mais elle est en France trustée par une caste de politiciennes et politiciens tombés dans le gauchisme étant petits et qui préfèrent leurs vils jeux de pouvoir aux bien-être concret. Faire la morale est le tropisme de cette gauche-là – et taxer tant et plus. Jusqu’au ras-le-bol des bonnets rouges et gilets jaunes, ces « beaufs » plutôt « fachos » que fantasme la gauche bobo.

Pour rectifier la route, cela demandera une génération au moins. Il s’agit de réinventer un système qui permettra de faire une société où se distingue un avenir en commun.

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Vide socialiste

Le monde a changé, pas le socialisme.

Idéologie dominante du siècle dernier, née au siècle encore avant en réaction à l’individualisme croissant dû à l’essor démocratique et industriel, le socialisme est désormais mort et Macron vient de l’enterrer. Il restera désormais comme une secte de gauche parmi d’autres, un parti-croupion analogue au parti radical, cet ex-faiseur de rois de la IIIe République.

J’ai connu cette génération socialiste qui a intronisé Mitterrand en 1981 – ex-ministre de l’Intérieur hostile à l’indépendance de l’Algérie puis ministre de la Justice donnant les pleins pouvoirs à l’armée – avant de crever sous Hollande, secrétaire de parti une bonne décennie à gérer les egos entre 1997 et 2008. Ceux qui ont poussé le machiavélien né camelot du Roy, présenté à Pétain avant de virer résistant, gaulliste puis ministre, étaient ces petit-bourgeois arrivistes des années 1980 qui avaient fait quelques études et avaient soif de participer aux décisions. Fils amers de ceux qui n’avaient pas su résister durant la guerre de 40, ils ont cru bon de porter les valises des terroristes FLN, futurs dictateurs soigneusement planqués jusqu’aux accords d’Evian – et toujours au pouvoir en Algérie. Comme la « résistance » allait bien pour les autres ! Comme la bonne conscience jouissait à s’éclater pour « les pauvres, les déshérités, les damnés du colonialisme… justement terminé » !

A ceux-là, leurs ados ont « fait » 68 contre la guerre et la consommation, avant de se réfugier dans la prébende d’Etat comme profs ou politiciens. Ce sont ces ados jamais vraiment grandis qui ont joué du synthétiseur hollandais contre l’agitation sarkozyste, croyant apaiser le pays par un train de réformettes que la revancharde Aubry a taclé via les députés qu’elle fit nommer. Car ce n’était « jamais assez à gauche, ma chère ! » comme Jospin – qui n’avait pas démérité – l’apprit à ses dépens en avril 2002. Le socialisme battu par Le Pen, quelle honte déjà ! Les « frondeurs » ont achevé l’ouvrage en faisant battre au premier tour de la présidentielle tous les socialistes – le frondeur Hamon comme le radical Mélenchon – à la fois par Le Pen et Fillon.

Car le ver était dans le fruit… Qu’a donc « le socialisme » à dire sur le monde actuel ?

De plus en plus globalisé, faisant la place à l’ancien « tiers » monde qui lui taille des croupières à marche forcée, emporté par le numérique, l’informatique, la robotique, les algorithmes et les nanomachines, le monde change à grande vitesse – et pas le socialisme. Le libéralisme au contraire – et c’est là sa vertu – sait s’adapter puisqu’il accepte par construction ce qui vient, « liberté » étant le maître-mot.

Mais le socialisme, loin de pencher vers les associations de base du modèle français selon Proudhon, a vivement préféré les grandes idées philosophiques du prophète juif qui prenait la suite des Evangiles : Marx. Lequel a été récupéré par tout ce que l’Allemagne compte de fumeux et de proto-totalitaires sous la houlette de l’hégélianisme, avidement repris par les Sartre et autres petits intellos français qui avaient honte d’apparaître trop rationnels (comme Bergson, Valéry ou Alain) à l’époque où l’Allemagne dominait l’industrie mondiale. Les années antitotalitaires post-68, après les révélations de Soljenitsyne puis de Solidarnosc, ont emporté le marxisme en acte du « socialisme réel » (ainsi se disait-il)… et tout le socialisme avec !

La société de cour, idolâtre du Mitterrand-soleil, a fait le reste, remplaçant les militants enthousiastes et la fraîcheur des idées par les technocrates d’appareil et les slogans de parti. Comment penser le monde quand vous faites allégeance à une bande où l’entre-soi compte plus que l’universel ? D’où ce « gauchisme culturel » décrit par Jean-Pierre Le Goff, qui acheva de faire divorcer les intellos bourgeois urbains du populo des périphéries et des villages. Le « socialisme » réduit aux bons sentiments et aux mot-valise, avec l’écologie comme nouvel horizon de croyance.

Libéralisme des mœurs adulé, libéralisme économique honni : quelle magnifique contradiction ! Car cela signifie « tolérance » aux intolérants – par exemple poutiniens, trumpiens ou islamistes ; ouverture des frontières – juste pour les migrants, pas pour les marchandises ni pour les capitaux ; incantation au « collectif » – et préoccupations uniquement focalisée sur les « droits » aux minorités infimes (homo, voilées, féministes).

La plus vaste blague a été la candidature de Benoit Hamon. Lui, un renouveau du socialisme ? Apparatchik né dans le système, dont le seul métier a toujours été la politique, adepte de l’entre-soi fanatique par ses réseaux multiples cultivés depuis toujours – comment aurait-il pu représenter un homme neuf dans « le système » ? Quant à son programme, il reste l’utopie-reine de toute croyance millénariste : demain on rase gratis (revenu universel, hédonisme, RTT avant retraité, annulation de la dette, taxation de tous ceux qui dépassent la norme d’Etat, imposition des robots – avant de leur accorder des « droits » en tant que minorité visible ? -, loi contre la torture des chatons, agnelets et autres petits veaux). Comment gouverner dans la réalité si l’on reste guidé par le principe du plaisir ?

Que reste-t-il en 2017 du « socialisme » ? Rien. Ce vide est le vide de « la croyance » face aux faits.

Et c’est tant mieux : le champ est enfin libre pour créer autre chose.

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Libertés en Chine

Article repris par Medium4You.

Le pays, sous domination impériale, a été colonisé et humilié pendant plus d’un siècle. Sa première exigence de liberté a donc été nationaliste et révolutionnaire : renverser l’empereur pour secouer le joug colonial des puissances occidentales et la menace militariste des Japonais en Mandchourie. L’idéal de Mao était le marxisme appliqué à une société rurale. L’égalité de tous était un principe, mais l’organisation de la transition communiste exigeait que l’élite du Parti commande. La masse était donc soumise à la tyrannie de « l’appareil ». Mao a joué en fin politique de cette contradiction entre égalité proclamée et hiérarchie réelle. « Feu sur le Quartier général » était un moyen de déstabiliser le Parti par la jeunesse en masse, ignorante et fanatisée, pour mieux assurer le pouvoir du « Secrétaire » général.

Mao éliminé par l’usure biologique, ses successeurs ont voulu apaiser la société en lui permettant l’initiative en affaires. L’économie a été rendue au privé depuis 1978, peu à peu et dans certaines zones. Le slogan était : « peu importe qu’un chat soit blanc ou noir s’il attrape des souris ». 35 ans plus tard, cette stratégie a porté ses fruits. S’avive alors la contradiction de toute société développée entre ceux qui ont créé la richesse (donc un certain pouvoir) et la masse qui en a moins et les jalouse. Les inégalités criantes sont considérées comme illégitimes, tandis que la liberté du commerce permet à chacun d’émerger socialement par lui-même. Le fait que ceux qui sont arrivés usent de corruption pour empêcher les autres de faire de même engendre des frustrations que seul un État central et neutre peut arbitrer.

Or l’État chinois est entre les mains d’une oligarchie politique très peu démocratique, qui se coopte entre copains et n’admet que ceux qui font allégeance. Cette hiérarchie brutale d’une secte fermée entre en contradiction de plus en plus forte avec une société civile désormais dynamique qui arrive à l’aisance par ses propres moyens et comprend de moins en moins en quoi « le Parti » est utile au pays. Si de trop fortes inégalités sociales entravent les libertés par la puissance qu’elles donnent à quelques-uns, un pouvoir non légitimé par le vote démocratique entrave les libertés par son arbitraire. La Chine en est là aujourd’hui.

rue de pekin 1993

La tradition confucéenne, très présente dans la culture, donne comme idéal social l’harmonie et la paix, rendues possibles par la pratique de la vertu de chacun. L’ordre du monde exige l’ordre en soi. La liberté individuelle est donc limitée par la norme sociale, mais l’individu n’existe que par la force du groupe – d’où l’idée qu’être maître de soi, c’est être maître du monde. Cette liberté est donc différente de cet absolu abstrait que pense l’Occident. L’être humain n’est pas cet atome solitaire flottant dans le vide égalitaire, mais une particule en interaction constante avec les autres, plus petites, égales ou plus grosses. La liberté chinoise s’écrit au pluriel ; les libertés acceptent aussi bien la hiérarchie du pouvoir qu’une certaine dépendance – à condition qu’il y ait réciprocité. L’idée qu’un Centre moral puisse contrôler une Périphérie corrompue est admise et même recherchée. Ce qui rend encore le Parti communiste légitime aux yeux des masses, pas toutes urbanisée ni éduquées, qui ont à se défendre contre la captation des terres par les cadres locaux du Parti à des fins mercantiles, et contre les abus des pouvoirs locaux très fréquents.

Mais les migrations de plus en plus fortes vers les villes, le développement industriel et la hausse des salaires, font qu’éclate la société traditionnelle maoïste reconnaissante au Parti d’avoir émancipé la Chine ; qu’éclate aussi la famille clanique dirigée par le père et les anciens ou le groupe local contrôlé par le Parti. La conscience personnelle se développe au détriment du groupe et le développement par la richesse et l’éducation ne fait qu’accentuer le phénomène. Les libertés chinoises retrouvent désormais l’usage séculaire de contester et de résister.

Or la rigidité policière est inadaptée à une société en mutation rapide. La répression sans dialogue inhibe toute tentative de réforme et rend dangereux le blocage du pouvoir. Les déficits de solidarité et les égoïsmes lors de plusieurs accidents de personnes laissées sans secours dans l’indifférence générale s’expliquent ainsi. L’appel à la police pour dénoncer des abus, ou l’aide à une personne en détresse, peuvent se retourner directement contre les bonnes intentions. Ce qui a incité le Comité central du Parti à vouloir « corriger la manière de penser de la société pour la remettre en cohérence avec les valeurs du système socialiste ». Mais pour cela, il conserve les bonnes vieilles recettes socialistes du surveiller et punir : « Nous devons rehausser nos capacités d’encadrement de l’opinion publique (…) et renforcer les contrôles d’internet ». Les élections libres dans 43 000 cantons entre l’été 2011 et l’été 2012 ont montré l’aversion des autorités locales du Parti pour les candidats spontanés. Ce qui s’est traduit par des harcèlements policiers, intimidations, convocations et mises au secret, accusations publiques d’être « ennemis de l’état » et « suppôts des forces étrangères hostiles à la Chine ».

Chinois Tintin Le Lotus Bleu

Or Internet se développe, malgré la censure et les intimidations. Près de 500 millions de Chinois ont accès aux réseaux, formidable caisse de résonance des dénonciations d’abus et désirs de changement. Les révoltes du printemps arabe ont inquiété les autorités chinoises, qui voient bien comment un blocage du pouvoir peut dégénérer en révolte brutale de tout un peuple. D’où l’ouverture économique renforcée (les citoyens, occupés à leurs affaires, ont moins intérêt à la politique), et la critique morale. Le Quotidien du Peuple (14 février) a ainsi analysé le cas égyptien, doutant que « la démocratie » à l’occidentale soit la solution. « La classe moyenne égyptienne est faible, la bureaucratie, la corruption dominent le système politique, les écarts de revenus sont considérables. La démocratie à elle seule ne viendra pas à bout de ces problèmes. Il y faudra d’abord un long et difficile processus de développement de toute la société égyptienne ». Mais les intellectuels ne croient pas à cette simplification. He Wenping, chercheur à l’Académie des Sciences Sociales, cite Samuel Huntington pour dénoncer les blocages chinois : les désordres se développent quand les réformes politiques sont trop lentes pour les nouveaux groupes sociaux.

Problème : sur Tien An Men en 1989 comme au Tibet depuis 1959, le Parti communiste chinois centralisé ne veut pas lâcher le pouvoir, selon l’expérience historique que toute force qui se fissure ne tarde pas à s’effondrer (le seul contre-exemple de transition réussie est la démocratie espagnole après Franco).

L’harmonie sociale, vieil idéal confucianiste, passe par la création d’un État de droit et l’instauration d’une justice indépendante du pouvoir politique. Mais la multiplication des « incidents de masse » montre combien la corruption et l’abus de pouvoir sont fréquents dans le Parti. Une justice autonome détruirait le Parti, seule colonne vertébrale de la société politique en Chine en l’absence de toute tradition démocratique.

Plus grave, l’historien Xiang Lanxin a montré comment le Parti captait la richesse publique au profit d’une étroite oligarchie, alors que l’essor de l’économie rend la société plus réceptive au mérite personnel. Les juristes pointent les écarts criants entre la lettre de la Constitution chinoise et son application très politique. Une centaine d’intellectuels chinois viennent de mettre en ligne une lettre ouverte demandant tout simplement la ratification du Pacte international sur les droits civils et politiques, que la Chine a signé… en 1998.

Le Parti est conscient de ces multiples contradictions politiques et sociales. Mais il réclame que tout passe par lui, que tout dialogue se fasse en son sein, que toute réforme soit conduite sous sa direction. Est-ce tenable longtemps ? Pas sûr, d’autant que le ralentissement des exportations pour cause de marasme économique dans les pays développés renvoie la Chine à son développement intérieur – donc à ses propres contradictions.

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Marie-Claire Bergère, Histoire de Shanghai

Cette spécialiste de la Chine depuis les années 1950, professeur désormais émérite des universités, a beaucoup écrit sur la sociologie du plus gros pays émergent. Elle a choisi une ville emblème, Shanghai, pour raconter l’histoire de l’essor économique, poussé ou rembarré par la politique selon les époques. Shanghai n’est pas Pékin et tout développement de la périphérie commerçante ouverte sur l’international fait de l’ombre aux mandarins impériaux ou rouges de la capitale. Ils veulent garder le pouvoir, or le premier pouvoir est celui des moyens. D’où le stop and go du développement des ports côtiers, jusqu’à la libération post-Mao de Deng Xiaoping : « qu’importe qu’un chat soit blanc ou noir, l’important est qu’il capture des souris ».

La Chine, orgueilleuse et nationaliste, utilise l’étranger pour son intérêt dès l’ouverture forcée fin XIXème. « Lorsque les barbares disposent de la supériorité militaire, il faut les apaiser par des concessions ponctuelles, les amadouer par de bons traitements et les neutraliser en les dressant les uns contre les autres, ou bien en les cooptant et en les intégrant aux structures administratives de l’Empire » p.27. Cette stratégie est toujours d’actualité…

Dès l’origine, « le principal moteur de la croissance, c’est l’entreprise privée » p.33. Avis aux socialismes qui croient que taxer et punir permet le développement. La bureaucratie impériale a recueilli les bénéfices fiscaux de l’expansion économique de la ville, mais en accompagnant l’évolution, pas en l’entravant. Marie-Claire Bergère fait bon marché de la thèse marxiste selon laquelle la Chine aurait été mise en coupe réglée par des exploiteurs capitalistes étrangers. Elle montre fort bien la symbiose qui s’est construite dès le début entre le pragmatisme des commerçants et artisans chinois et le système légal de propriété établi dans la concession étrangère en 1862. « Le nouveau dispositif juridique attire de nombreux investisseurs chinois qui, tout autant que les étrangers, se sentent rassurés par les garanties qu’il offre. Il facilite donc la réorientation, à des fins productives, de fortunes marchandes traditionnellement utilisées pour l’acquisition de titres officiels [aujourd’hui on parlerait d’emprunts d’État et de livrets A], le financement d’œuvres philanthropiques ou encore l’achat de faveurs bureaucratiques » p.85.

La révolution nationaliste de 1911 est née à Shanghai en voie de la modernisation et de démocratie, mais le pays ne va pas suivre. Le mouvement de boycott des produits japonais ou américains pour arracher des concessions aux étrangers est né là aussi dans les années 1920, mais les insurrections communistes en 1927 échouent. Il faudra Mao et la Seconde guerre mondiale pour que le fascisme du Guomindang laisse la place à la bureaucratie totalitaire rouge. Ce n’était pas l’idéal de la ville, plus portée à un bon gouvernement et une harmonie sociale par la porosité entre politique et économie, entre pouvoir et société.

« Le Haipai, ou ‘style de Shanghai’, est l’expression de la culture commerciale et cosmopolite de la Chine moderne » p.255. Elle s’oppose au Jingpai, style de Pékin, marqué par la répulsion des mandarins lettrés pour tout ce qui touche à l’argent et au pragmatisme. Masse contre élite, commerçants qui créent de la richesse contre fonctionnaires imbus de leur caste et du pouvoir. Toute l’histoire récente de la Chine – et pas seulement en Chine – se résume à cette rivalité entre Pékin et les ports côtiers tels Shanghai. L’échec du Grand bond en avant est suivi de la répression anarchique de la Révolution culturelle. C’est de Shanghai que partent les premières attaques de presse contre Mao Zedong, qui conduit par mégalomanie le pays à la misère. Bien que la Bande des Quatre (avec la veuve Mao) soit implantée à Shanghai, Jiang Zemin devient maire de la ville en 1985 ; avec son adjoint Zhu Ronji, il va négocier avec la capitale pour que son développement ne bouleverse pas trop les habitudes. Pékin désire en effet que la réforme économique soit graduelle, et mise en forme à la périphérie d’abord, pour ne pas menacer le pouvoir du centre. La revendication étudiante de la place Tian’anmen en 1989 donnera raison à Deng, mais ne remettra pas en cause la réforme. Au contraire, Shanghai en profite enfin, pour accélérer le développement économique et apaiser les tensions politiques. L’avenir chinois est aujourd’hui à Shanghai, Canton et Shenzhen-Hongkong plus qu’à Pékin.

C’est donc l’histoire contemporaine de l’essor chinois que Marie-Claire Bergère expose par l’histoire de Shanghai. Un livre utile pour comprendre les tendances longues de l’émergence et les imbrications croisées de l’économie et de la politique, du nationalisme et de l’ouverture. Utile aussi pour saisir ce qu’il ne faut pas faire en politique si l’on veut de la croissance : contraindre et punir par la multiplication des règlementations et des taxes.

Marie-Claire Bergère, Histoire de Shanghai, 2002, Fayard, 520 pages, €26.03 ou €18.99 format Kindle 

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