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Philippe Zaouati, Discours sur l’état de l’Union

2034, dans trente ans au premier janvier, le président des États-Unis doit prononcer son rituel discours sur l’état de l’Union, immuable depuis 1913. Mais l’heure est grave, le monde va s’effondrer. La crise climatique atteint son paroxysme avec inondations, canicules, feux de forêt, ouragans et, malgré les efforts, tout continue comme avant. Inertie sociale, habitudes de comportement, effet système du capitalisme, c’est toujours la même chose : encore plus de croissance, encore plus de technologie, encore plus de progrès.

Malgré les efforts vertueux dont la Suède est l’exemple parfait, sous la houlette de la Thunberg, devenu Première ministre : « Son pays est un exemple de sobriété célébré par toutes les bonnes consciences écologistes, un pays tout proche d’atteindre la neutralité carbone, en avance de dix ans sur les prévisions, un pays où la vente de véhicules à essence est interdite depuis trois ans, où toutes les centrales thermiques ont été fermées, un pays dans lequel le recyclage est devenu une filière industrielle majeure. Quel bénéfice les Suédois en tirent-ils, au-delà du respect de la communauté internationale ? Pratiquement aucun » p.27.

Le plan de bon sens d’adapter le modèle de production à une énergie décarbonée, de pousser la recherche de solutions technologiques, de promouvoir la coopération internationale – tous ces poncifs des années 2010 ont échoué. Pourquoi ? Par ces vices vieux comme le monde et les hommes : le nationalisme, l’égoïsme, le chacun pour soi – sans aucun Dieu pour tous.

Aujourd’hui, 2034, la démographie est la principale cause : « Quelques pays seulement sont responsables de la moitié de cette hausse : en Asie, ce sont l’Inde et le Pakistan, en Afrique, ce sont le Nigeria, le Congo, l’Éthiopie, la Tanzanie et l’Égypte. Dans ces pays, la fécondité reste à un niveau élevé et rien ne laisse entrevoir une évolution suffisamment rapide de cette situation » p.58. Le nombre pollue comme les sauterelles ; le réguler est une exigence. Ces pays commencent à faire du chantage à la déforestation, l’huile de palme, les espèces à protéger, les métaux rares : payez ou nous détruisons. Dès lors, l’intérêt national des Américains est atteint, sans parler de l’intérêt de l’humanité sur la planète.

Une seule solution : « Nous devons passer à l’action et lancer la plus grande opération militaire de tous les temps, utiliser notre puissance pour imposer les changements indispensables à l’échelle mondiale. Nous en avons les moyens » p.71. Un néo-colonialisme pour imposer aux barbares et aux sauvages climatiques la morale planétaire. « Nos armées interviendront en priorité dans deux zones, l’Afrique de l’Ouest et subsaharienne, afin de reprendre le contrôle démographique, et l’Amérique centrale, pour tarir immédiatement le flux migratoire en direction des États-Unis. Par ailleurs, nous renforcerons notre présence au Moyen-Orient. La production de pétrole doit être maîtrisée » p.75. En accord avec Pékin, Moscou et Londres – la France voulant comme toujours faire cavalier seul et rester « morale ».

Voilà en quelques mots le constat, voilà la solution – radicale, mais efficace. Philippe Zaouati, qui travaille dans la finance verte, baigne dans la dégradation climatique. L’exaspération qu’elle suscite entraîne des réactions extrêmes, voire populistes. De là à imaginer une dictature mondiale au nom du Bien, il n’y a qu’un pas. Il le franchit. Il sera vraisemblablement approuvé par un certain nombre.

Mais il recule au dernier moment. Dans ce texte de fiction, l’action ne va pas jusqu’au bout. Une frêle jeune fille va se lever, comme Antigone plus que comme Jeanne d’Arc. Elle est la voix qui dit « non ». Mais pour proposer quoi, en alternative ? Il manque son manifeste, si tant est qu’elle en ait un. Ce pourquoi ce petit opuscule de combat est efficace mais me paraît tronqué. Dire non n’est pas toujours facile, mais récuse toute autre solution. Alors quoi ? Attendons 2034, ce n’est pas si loin.

Un libelle à offrir à vos amis pour les faire penser (c’est si rare) et à vos meilleurs ennemis pour les faire enrager (c’est si bon).

Philippe Zaouati, Discours sur l’état de l’Union, 2022, Le métier des mots, 90 pages, €12,00 e-book Kindle €9,99

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L’inconnu du Nord-Express d’Alfred Hitchcock

Le crime parfait, ou presque, inspiré du premier roman policier de Patricia Highsmith. Deux inconnus se rencontrent par hasard dans un train ; l’un deux propose d’échanger les crimes : lui tuera la femme de l’autre qui refuse de divorcer et s’envoie en l’air avec le premier venu ; l’autre tuera son père, tyran autoritaire qui veut le faire enfermer, à défaut de travailler. Pas de mobile pour chacun, inconnus de l’entourage, sitôt arrivés sitôt parti – des tueurs sans traces.

Sauf que le plan ne se passe pas comme prévu. Bruno Anthony (Robert Walker), fils unique à maman et gosse de riche, n’est pas net mais un brin psychopathe. La trentaine sonnée, il adore encore mystifier les gens en leur racontant des horreurs, joignant parfois le geste à la parole au point que les vieilles dames emperlousées s’en étranglent. Le jeune et beau tennisman Guy Haines (Farley Granger, 25 ans au tournage), célèbre par les revues de sport, le rend presque jaloux. Il a ce que Bruno ne parvient pas à avoir : un travail dans lequel il est bon, la notoriété, une nouvelle fiancée Anne (Ruth Roman, 28 ans au tournage), fille de sénateur, qui lui a offert un briquet gravé à leurs deux initiales – bien que Guy ne fume quasiment pas. Si Bruno le tente par le meurtre prémédité de sa femme Myriam (Laura Elliott) devenue encombrante et enceinte d’un autre, le jeune Guy agit comme le Christ au désert, il refuse. Mais le diable a mille ruses, dont la première est le fait accompli. Et la seconde la malice : prenant une cigarette, il demande du feu et omet de rendre le briquet.

Même si Haines lui a dit non, interloqué de voir que n’importe qui connaît presque tout de sa vie intime par la presse, Anthony va le faire – et réclamer sa réciproque. La première scène du film où ne sont vues que les chaussures, disent tout des bonshommes : la frime bicolore du raté, les richelieus sobres du jeune homme bien dans sa peau. C’est en se faisant du pied que les deux inconnus se rencontrent dans le train et se parlent. Une vraie passe de drague pour le fils raté qui veut être reconnu et aimé. D’où la provocation des meurtres. Ce que le bon sens du champion refuse. L’autre va donc insister, s’obstiner, s’imposer. Jusqu’à la haine, une inversion d’amour.

Mais ce sentiment négatif ne le servira pas, il se prendra à sa propre toile et terminera comme il se doit. Bruno suit Myriam, serpent à lunettes qui s’amuse follement avec deux jeunes avec qui elle va faire la fête avant de coucher. Il profite d’un moment où elle est seule dans la nuit pour l’étrangler, sur l’île d’amour du parc de Metcalf, alors que les deux jeunes sont en train d’amarrer le bateau. Il se voit en miroir dans les lunettes de la fille et jouit de sa terreur progressive. Il la laisse morte et empoche les lunettes pour preuve, ainsi que le briquet de Guy, qui est tombé de sa poche. Cela lui donnera une idée.

Pendant ce temps Guy, en colère parce que Myriam a refusé de divorcer et qu’elle est enceinte, a téléphoné à Anne qu’il voudrait la supprimer – il l’a même répété trois fois, comme le reniement de Pierre dans les Évangiles. A l’heure du meurtre, qui est très vite découvert par les petits amis de Myriam, le tennisman est dans le train pour New York en compagnie d’un vieux prof aviné qui lui explique les intégrales (John Brown). Le problème est qu’il ne se souviendra de rien, trop bourré pour faire un témoin. Guy ne peut donc offrir qu’un demi alibi aux inspecteurs : il a cité un passager effectivement dans le même train, mais a pu monter en route à Baltimore. Les flics le surveillent donc constamment pour voir s’il va se couper.

Bruno le maniaque harcèle Guy pour qu’il accomplisse son meurtre en retour, celui de son père haï. Il lui téléphone, le rencontre « par hasard » au musée, dans la rue, s’incruste même aux invitations du futur beau-père, sénateur, se lie de relations mondaines avec des amis de l’entourage. Il envoie par la poste un plan de la maison avec une clé, puis un pistolet. Excédé, Guy décide d’en finir : il déjoue (facilement) la surveillance des flics sous sa fenêtre et se rend à la maison de Bruno, jusqu’à la chambre du père indiquée sur le plan. Il veut parler avec lui de son fils et lui dévoiler la machination du fou. Mais le vieux n’est pas là et c’est Bruno qui l’attend. Ce qui est curieux est que Guy aurait pu tirer sur la forme dans le lit, pour accomplir sa mission et tuer ainsi le psychopathe net. Bruno joue avec la mort, la donnant sans remord mais désirant aussi qu’on la lui donne pour expier sa mauvaise nature. La devoir au beau jeune homme amoureux et à qui tout réussit serait peut-être une grâce, un geste d’amour peut-être. Il y a une ambiguïté homosexuelle, consciente ou non, dans le film. Peut-être était-ce l’époque, au masculinisme accentué du fait de la guerre toute récente.

Mais Guy repart de la maison sans même que Bruno ne lui tire dessus. Guy a-t-il même pris le soin d’ôter les balles du chargeur, puisqu’il n’avait pas l’intention de tirer ? Il est probable que non, ce qui montre sa légèreté, voire son innocence au sens psychologique. Il a même oublié de débrancher le téléphone chez lui, qui a sonné interminablement la nuit, sans doute Anne toujours inquiète et cherchant le réconfort en vrai femelle du temps, ce qui a intrigué les flics. Ils se sont alors aperçus, mais un peu tard, que l’oiseau s’était envolé. Anne a en effet découvert le pot aux roses en observant Bruno évoluer en intrus parmi les convives d’une soirée organisée par son père le sénateur, où il a parlé crime avec deux épouses qui s’ennuient et a mimé l’étranglement sur l’une d’elle. Hypnotisé par les lunettes de Babette (Patricia Hitchcock), la sœur d’Anne qui le regardait, il en a oublié de ne pas serrer trop fort et s’en est même évanoui. Guy a alors tout avoué à Anne, sa rencontre, la proposition des deux meurtres sans mobile, son refus et le harcèlement. Mais le dire à la police serait devenir coupable aux yeux de la loi, sans témoin fiable pour le corroborer.

Bruno a une autre idée : aller remettre le briquet sur l’île du parc d’attraction pour faire accuser directement Guy et se venger de son refus de tuer son père. Il l’en informe et le jeune tennisman veut alors le rejoindre pour l’en empêcher mais sa fiancée lui fait remarquer qu’il doit tout d’abord subir l’épreuve du championnat de tennis, ce serait louche s’il déclarait forfait. Guy va donc s’efforcer de gagner en trois sets, malgré un adversaire coriace, pour attraper un train vers Metcalf avant la nuit tombée, heure où le meurtrier ira incognito déposer la preuve sur l’île. Ce qui donne une séquence de suspense bien construite où les images du match serré où tout est à l’initiative de Guy et les images du voyage inexorables de Bruno vers Metcalf sont intercalées.

Grâce à Babette, efficace personnage secondaire qui prépare un taxi pour lui, Guy parvient à attraper le train pour Metcalf et arrive au soleil couché. Les flics qui le surveillent préviennent leurs collègues sur place et il est suivi en force dans le parc d’attraction. Bruno est retardé par la foule qui se presse sur l’île, voulant voir « les lieux du crime » ; aucun bateau n’est disponible et la queue est longue. Il est reconnu par son chapeau enfoncé sur les yeux et son air sévère, halluciné plus que fêtard, par le loueur de canots (Murray Alper), qui l’indique aux flics. Mais, voyant Guy, il tente de lui échapper en grimpant sur un manège qu’un con de flic fait tourner en folie lorsqu’il tire un coup de feu en pleine foule qui tue le machiniste, poussant le levier à la vitesse maxi.

Le combat entre Guy et Bruno est un autre moment de suspense, avec le sempiternel gamin innocent des films américains. Juché sur un cheval de bois, il tape avec enthousiasme sur Bruno le méchant qui l’envoie bouler, manquant in extremis d’être éjecté si Guy ne l’avait pas retenu puis sauvegardé dans une baignoire. Lorsque le manège est enfin arrêté par un employé qui passe dessous afin d’accéder au frein d’urgence, tout s’écroule dans un fracas pré-hollywoodien au milieu de la foule hystérique, et Guy s’en sort alors que Bruno y reste. Il mentira jusqu’au bout, sans se repentir une seconde en mauvais larron, niant avoir le briquet et accusant Guy de l’accuser. Alors qu’il l’a dans la main, qui s’ouvre à son dernier soupir devant le flic qui comprend tout.

Le côté destinée, version protestante de la grâce innée ou du mal sans recours, est très fortement souligné dans ce film noir. Guy est la jeunesse championne, énergique et innocente – en bref l’Amérique juste après-guerre ; Bruno est la version décadente d’enfant gâté, pourri de l’intérieur, jaloux et paresseux, voué à détruire. Le pendant féminin est entre Anne, fille de riche mais non gâtée, amoureuse – et Myriam, dont la fêlure intime est révélée par le port de lunettes, qui veut jouir sans payer, égoïste et menée par le vagin.

Un thriller efficace qui n’a rien perdu de son mordant ni de son attrait. Je l’ai vu et revu régulièrement. En connaître la fin n’a aucune importance car ce qui compte est la progression tragique de la prédestination au mal.

DVD L’inconnu du Nord-Express (Strangers on a Train), Alfred Hitchcock, 1951, avec Farley Granger, Robert Walker, Ruth Roman, Leo G Caroll, Warner Bros Entertainmenent France 2001, 1h39, €7,40 blu-ray €15,81 – avec version bis britannique, 2 mn de différence.

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Le Prête-nom de Martin Ritt

Nous sommes en 1952, à l’ère McCarthy aux États-Unis, en pleine guerre froide. L’URSS est l’Ennemi et vient d’acquérir la Bombe à cause de la trahison de sympathisants juifs du communisme, les Rosenberg. Ces personnages sont repris dans les actualités en début de film. L’époque est au soupçon, au resserrement des rangs, à la traque idéologique des déviances. Le communisme est une peste pour l’esprit américain et les vrais « patriotes » doivent isoler ceux qui en sont contaminés. Quelques années plus tard, ce sera au tour des Soviétiques de traquer les « dissidents » et de les envoyer se faire « rééduquer » dans des camps de travail. Aux États-Unis, il s’agit seulement d’isoler.

Circulent alors des listes noires (blacklists) élaborées par le FBI du paranoïaque homosexuel avéré ou refoulé Edgar Hoover, qui « conseillent » fortement aux compagnies de divertissement d’éviter d’employer les acteurs et scénaristes qui ont été atteints par le virus communiste à un moment ou à un autre de leur vie. Plus de trois cents artistes (dont Charlie Chaplin) ne pourront plus travailler aux États-Unis. La « transparence » exige « la vérité » et qu’on avoue par écrit ses « tendances » de gauche.

Alfred Miller (Michael Murphy) est l’un de ces écrivains qui ne peuvent plus travailler. Les scénarios qu’il écrit sont très bons mais la pression psychologique du FBI est trop forte sur les producteurs ; notamment ces agents qui font du zèle en se faisant payer pour enquêter officieusement afin d’éviter tout ennui, comme Hennessey (Remak Ramsay) et profiter de la manne financière récoltée par la télé. Celle des patrons aussi, comme ce commerçant aux trois succursales de supermarché qui veut afficher son boycott au cas où la chaîne de télé passerait outre. Un vrai « réseau social » avant la lettre ! Il s’agit de lyncher en bonne conscience, ni de comprendre, ni de pardonner. Ce qui est fort peu chrétien, bien que les Yankees proclament haut et fort leur foi biblique – mais orgueil et égoïsme avant tout.

Un ami de classe (Woody Allen) est alors approché pour faire le prête-nom. Lui n’est pas fiché car il n’est que caissier de bar. Il se laisse convaincre par l’ami de ses 12 ans, juif comme lui, de livrer les scénarios contre un pourcentage des recettes. Puis il y prend goût. Il tombe amoureux d’une productrice de télé qui l’admire et veut en faire plus, Florence Barrett (Andrea Marcovicci). Il engage Miller à contacter des amis dans la même situation pour livrer d’autres scénarios. Ils lui sont livrés selon la vraie méthode des espions, en se croisant dans la rue sans s’arrêter pour échanger une enveloppe. Il acquiert ainsi une certaine aisance qui lui permet de ne plus apparaître comme un raté aux yeux de son frère fourreur comme à ses propres yeux. Il est courtier entre le talent et la production et cela lui suffit.

Sauf que l’amour s’en mêle. La fille est idéaliste et écœurée de la lâcheté des producteurs face à la pression de l’opinion « bien-pensante » officielle. Elle décide de démissionner de son poste lorsqu’elle assiste au licenciement pour motifs hypocrites de l’acteur fétiche de l’émission, Hecky (Zero Mostel – lourdingue), un autre juif nommé Bronstein. Il a tenté d’espionner Howard pour le compte du FBI qui ne le connaît pas (ce qu’il fait dans ses loisirs, qui sont ses amis), mais n’a pas obtenu d’être blanchi. Après une fête en solitaire dans un grand hôtel, il saute par la fenêtre. N’y aurait-il que des Juifs dans les listes de proscription ? L’exemple des Rosenberg fait-il de tout juif un traître car sans-patrie ? C’est ce que disait Hitler, c’est ce que pensera Staline – et Poutine après lui – mais aux États-Unis ? Ce film est aussi une charge contre l’antisémitisme latent.

La fille déclare qu’il suffit de dire « non ». Que pourrait-il arriver ? Ces listes noires ne sont pas officielles et le droit d’expression est garanti par la Constitution – tout comme le 5ème amendement qui permet de ne pas répondre aux questions qui pourraient vous inculper.

Howard Prince resterait bien confortablement dans sa position neutre mais le fait qu’il aime l’oblige à choisir. Il est justement convoqué par le Comité parlementaire sur les activités antiaméricaines (dissout seulement en 1975), composé de membres du Congrès. Il peut invoquer le 5ème amendement ou s’y rendre. Dans le premier cas il sera blacklisté, dans le second il devra répondre aux « questions ».

Il décide d’y aller et d’éluder les réponses. Ainsi lorsque le juriste lui pose cette simple question « connaissez-vous Alfred Miller » (dont il connaît déjà la réponse), Prince demande pourquoi, puis quel Alfred Miller parmi les homonymes (il en existe des tas !). Mais la « démocratie » américaine est fondée sur vérité et transparence – mentir est le péché suprême – donc il faut tout avouer en public à la façon protestante (alors que les catholiques se contentent de la confession privée au prêtre). Excédé, Howard Prince décide de suivre le principe de son amoureuse : « Je conteste au comité le droit de me poser de telles questions ». Jusque-là, il aurait pu l’emporter en droit. Mais il ajoute, comme tout juif qui en fait toujours trop : « Et allez tous vous faire foutre ». Il est donc inculpé, au moins d’injure au comité. Il est emmené menotté tandis qu’une manifestation de soutien brandit des pancartes en hurlant autour de lui.

Le générique rappelle pour chaque acteur de 1976 sa position sur liste noire 1952. Le réalisateur Martin Ritt a été lui-même placé sur liste noire durant ces années-là. Il se venge avec ce film juste après la dissolution du Comité.

Ce n’est pas un grand film, même si Woody Allen est drôle. C’est un film engagé, ce qui lasse un peu une fois la cause entendue. La guerre du Vietnam venait, au début des années 1970, rappeler à la fois que le communisme restait un ennemi et que la liberté de s’exprimer restait constamment menacée au nom de la raison d’État.

Aujourd’hui, c’est moins la raison d’État que la pression des réseaux sociaux auto-intoxiqués qui pose question. Ils sont la tyrannie de la majorité – manipulée. Les listes noires existent toujours : elles s’appellent woke et mitou. Peu importe la justesse morale de leur cause, le mouvement même de submerger le droit de s’expliquer et de se défendre par la réprobation publique immédiate et le boycott violent doit être combattu.

Vaste programme !… comme disait De Gaulle de la connerie humaine – qui est sans fin.

DVD Le Prête-nom (The Front), Martin Ritt, 1976, avec Woody Allen, Zero Mostel, Wild Side video, 1h35

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Un crime dans la tête de John Frankenheimer

Pas facile d’être un héros… Raymond Shaw (Laurence Harvey) est un sergent de l’armée américaine en Corée en 1952. Il combat les communistes chinois et russes qui voudraient envahir le pays. Sous les ordres de son capitaine de compagnie Bennett Marco (Frank Sinatra), sa patrouille s’avance en reconnaissance vers les lignes ennemies mais, selon l’indigène traducteur qui les conduit, un marécage les empêche de marcher selon la procédure et ils doivent s’avancer en colonne. Ce qui leur est fatal : une compagnie les assomme et les enlève.

Elle ne les tue pas mais les conditionne selon les principes de Pavlov, le savant soviétique du réflexe conditionné. Additionné ici d’hypnose et de pas mal de psychologie sur les névroses (pourtant science juive donc « bourgeoise » selon les sbires moscovites), les soldats sont reconditionnés comme on le dit d’un produit de masse. Leurs cerveaux sont « lavés » et leurs souvenirs réimplantés. Une scène désopilante désoriente un temps le spectateur avant qu’il comprenne : une grosse botaniste chiante parle à une assemblée de bourgeoises emperlousées coiffées de chapeaux à fleurs tandis que le groupe de soldats américains, assis derrière elle s’ennuient à mourir. On ne sait pas ce qu’ils font là mais on ne tarde pas à le comprendre. La grosse est un épais communiste de Moscou, membre du Politburo, qui étale sa science devant un parterre de militaires chinois, coréens du nord, castristes et évidemment soviétiques. Il se vante d’avoir lessivé les cerveaux et d’avoir implanté un programme de tueur dans celui de Raymond Shaw. A titre d’exemple, il lui donne l’ordre d’étrangler l’un de ses hommes qu’il déteste le moins – ce qu’il fait – puis de tirer une balle dans la tête du plus jeune, la mascotte du groupe – ce qui est accompli sans un battement de cil.

Mais pour que l’arme fonctionne, il faut que Shaw rentre aux États-Unis, que ses hommes chantent ses louanges et que son capitaine le propose pour une décoration. Ce qui est fait : chacun se voit implanter son rôle et le groupe resurgit indemne trois jours plus tard dans les rangs américains. Le sergent Shaw est crédité d’avoir sauvé neuf hommes malgré la perte de deux autres au combat. Il est accueilli par plusieurs généraux au garde à vous à sa descente d’avion, puis par le président des États-Unis qui lui remet la médaille d’honneur, plus haute distinction militaire du pays. Sa mère ne manque pas de s’ingérer dans ce succès pour vanter les mérites de son sénateur Iselin de second mari, beau-père de Raymond. Celui-ci, un con fini paranoïaque du style MacCarthy dont le rentre-dedans ressemble au style de Trump, brigue la candidature du parti Républicain aux prochaines présidentielles. Pour cela il dénonce les communistes infiltrés dans l’armée et jusqu’au sénat, citant des chiffres fantaisistes, jamais les mêmes, mais qui font impression. Comme quoi les histrions des fake news à la Donald ne sont pas une nouveauté aux États-Unis, déjà les années soixante les connaissaient bien ; ils étaient même élus !

Le machiavélique de la chose est que tout le monde manipule tout le monde dans ce thriller politique. Le sénateur Iselin (James Gregory) est une marionnette aux mains de sa femme (Angela Lansbury), laquelle se révélera agent de Moscou et manipulée comme telle, et qui manipule elle-même son fils Raymond rentré de guerre, lequel est manipulé par son conditionnement pavlovien mais aussi par son ancien béguin d’avant-guerre, la blonde Jocelyn (Leslie Parrish), fille du sénateur de l’État voisin (John McGiver), qui l’a sauvé en slip d’une morsure de serpent. Le complot est d’assassiner le candidat républicain en pleine convention afin qu’Iselin, second de la liste, soit choisi par défaut et devienne le nouveau président des États-Unis. Il instaurera un pouvoir fort, voire dictatorial (comme Trump a tenté de le faire). Une fois le pouvoir bien assuré, les liens avec Moscou permettront au communisme de l’emporter dans le monde, au moins aux deux Grands de gouverner de concert (ce que Trump a été tenté de faire, si l’on en croit ses liens affairistes avec les poutiniens).

La mère Iselin demande donc à Moscou de lui envoyer un tueur. Elle ne sait pas qu’il s’agit de son propre fils et, lorsqu’elle le découvre, jure de se venger. Mais les soviétiques ont déjà fait assassiner à Shaw son patron, un grand journaliste libéral, puis le sénateur Jordan qui savait des secrets sur Iselin, et sa fille Jocelyn dans la foulée parce qu’elle était accourue. Tout cela sans le savoir, conditionné par une réussite au jeu de carte où la dame de carreau sert de déclencheur et un coup de téléphone lui désigne la cible. Sans dévoiler la fin, lui aussi se vengera, à sa façon.

Mais les gens ne sont pas des machines que l’on programme comme des robots. Même implantés, les souvenirs se superposent aux souvenirs gravés en mémoire, qui restent dans l’inconscient. Il suffit de peu de choses pour les faire ressurgir : un cauchemar où la désinhibition du conscient parle, une scène qui déclenche l’ouverture d’un compartiment fermé de la mémoire, un déconditionnement à base des cartes mêmes. C’est ce que va entreprendre le capitaine Marco, devenu commandant, tourmenté par un cauchemar récurrent où il voit Shaw tuer deux hommes du groupe devant une assemblées de gras communistes. Mis en congé maladie pour malaises et manque de sommeil, il se rend à New York pour voir Shaw et lui en parler. Il se croit l’objet de fantasmes culpabilisants avant de s’apercevoir que le soldat Allen Melvin de sa section revenue des lignes nord-coréennes, qui a écrit à Shaw son héros (implanté), fait le même cauchemar. Il trouve en outre engagé comme domestique chez lui le traître nord-coréen qui a fourvoyé volontairement la patrouille dans les bras de l’ennemi. Pour le commandant, il y a donc anguille sous roche.

Aidé du FBI et de la CIA, il va donc examiner la situation, observer le comportement parfois aberrant de Shaw et tenter de le déprogrammer une fois découvert le pouvoir de la dame de carreau sur son cerveau. Il utilise un vieux truc de magicien : le jeu composé d’une seule carte, rien que des dames de carreau. Raymond Shaw est donc « retourné » dans le bon sens et feindra d’obéir aveuglément aux ordres tout en les accomplissant à sa sauce jusqu’au final.

Un bon thriller en noir et blanc tiré d’un roman de Richard Condon, The Manchurian Candidate, sorti en 1959. Certes, Richard Condon n’est pas Truman Capote mais son histoire se tient, tout à fait dans le style scientiste et paranoïaque de ces années de guerre froide qui culmineront avec la crises des missiles de Cuba, l’assassinat du président Kennedy, puis la guerre du Vietnam. Les services secrets tenteront à l’époque des expériences de manipulation psychologique à base de conditionnement et de drogues, infiltrant des espions qui se feront retourner, parfois en agents triples. Tout cela pour pas grand-chose, tant c’est l’économie qui mène la puissance – ce que prouveront l’effondrement du bloc soviétique et son contre-exemple jusqu’ici réussi : l’essor de la puissance chinoise.

DVD Un crime dans la tête (The Manchurian Candidate), John Frankenheimer, 1962, avec Frank Sinatra, Laurence Harvey, Janet Leigh, Angela Lansbury, Henry Silva, Riminiéditions 2018, 2h01, €7.45 blu-Ray €12.00

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La lance brisée d’Edward Dmytryk

C’est un western puisque cela parle de l’Ouest, de ses grands espaces de l’Arizona jadis à prendre (aux Indiens), de ses têtes de bétail à parquer et soigner, de ses hors-la-loi plus prompts à voler qu’à travailler et bâtir. Un hymne au Pionnier, l’homme qui s’est fait tout seul : Matt Devereaux. Une grande gueule d’Irlandais macho et implacable comme un Jéhovah d’Ancien testament (Spencer Tracy), qui a fait crever sous lui nombre de chevaux, une femme et trois gosses, aujourd’hui adultes mais toujours dépendants.

C’est que le vieux ne veut pas lâcher ; il ne veut rien écouter. Il sait mieux que tous ce qui est bon pour tous, comme tous les tyrans. Avec ses milliers d’hectares et ses quelques cinquante mille têtes de bétail dont il vend dix mille chaque année pour nourrir les villes de l’Est, il se croit avisé. Or il décroche de son temps. Il n’a vu que les pâturages et pas les droits miniers ; il croit encore à la loi de l’Ouest et pas aux tribunaux établis ; il pense que sa fortune et ses relations de copinage le préservent de la loi.

Ce n’est évidemment pas le cas, mais il n’écoute pas. Ni le gouverneur qu’il a fait élire, ni son fils ainé (Richard Wydmark) qu’il a fait trimer seize heures par jour depuis ses 10 ans (mais pourquoi est-il donc resté une fois adulte ?), ni même son dernier fils, qu’il a eu avec une Indienne, une « princesse » du lieu (Katy Jurado), la seule qu’il écoute pour les relations humaines parce qu’elle n’a aucun droit de citoyenne. Son petit dernier est son préféré (Robert Wagner), sûrement parce qu’il est né après que sa fortune ait été en bonne voie, certainement parce qu’il est plus intelligent que ses frères, mais peut-être aussi parce qu’il est pour lui inconsciemment l’héritier légitime de la terre de ses ancêtres comanches.

Ce métissage est insupportable à la société américaine chrétienne protestante du temps. Epouser une bougnoulesse est du dernier vulgaire et la « bonne » société de la ville le fait sentir. Curieusement, les épouses des amis invités ont la migraine ou attrapé un refroidissement juste au moment des réceptions au ranch du vieux. Les autres, ceux qui viennent, appellent la dame « señora » pour faire espagnol, un degré de bougnoulité moindre et semble-t-il plus acceptable aux « apparences ». Seul le fils Joe est exempté de l’opprobre parce qu’il est un mâle et fils de – encore que…

La première scène le voit sortir de trois ans de prison pour être convoqué aussitôt devant le gouverneur qui l’a vu grandir. Ses trois demi-frères ont une proposition à lui faire : empocher 10 000 $ cash et s’exiler à jamais en Iowa où de la terre est à prendre. Autrement dit rompre tout lien avec sa famille et son pays car il fait tache dans le paysage social et affairiste des bons Blancs entre eux. Le spectateur apprendra qu’il a servi de bouc émissaire à son père irascible qui a fait détruire par ses hommes une mine de cuivre qu’il avait pourtant autorisée sur ses terres, parce qu’elle pollue l’eau de la rivière et fait crever quelques bêtes. Le vieux ne pouvait socialement pas être condamné, les fils se sont défaussés, seul le dernier l’avait mis en garde et « avoue » s’être énervé parce qu’on le traitait de métis – ce qui est pure invention pour sauver l’honneur de la famille.

S’il n’y avait pas de haine véritable entre Ben et Joe, elle nait à ce moment. Joe avait en effet sauvé du renvoi ses deux demi-frères intermédiaires pris en train de voler du bétail. L’aîné a sacrifié son enfance et une partie de sa vie sans en retirer plus que 40 $ par mois et sans être associé à une quelconque décision par son père. Le benjamin est arrivé après la bataille, choyé plus que les autres parce qu’il était de sang impur. Dans la lutte, chaque race reprend ses affinités. Aux funérailles de son père, terrassé d’une crise cardiaque alors qu’il donnait le fouet à Ben, pourtant adulte), Joe sorti provisoirement du pénitencier où il purge sa peine à charrier des blocs de rocher qui lui font des muscles, plante une lance entre lui et ses frères félons. Selon la coutume comanche, c’est une déclaration de guerre. Ben Caïn veut tuer Joe Abel mais c’est le contremaître indien qui tranche d’une balle bien ajustée la querelle. Ben, qui l’avait attendu dans un guet-apens, allait tuer Joe qui n’était pas armé.

Une fois sorti de taule, une fois refusée avec mépris la proposition des frères, une fois débarrassé de l’aîné qui le poursuivait de sa haine revancharde, Joe peut laisser tout cela derrière lui : le vieux mort et son rêve de grandeur brisé, les deux frères restants qui sont parmi les plus cons, la tribu indienne dans laquelle sa mère s’est réfugiée – et la tombe de son père devant laquelle la lance est plantée. Il la brise sur son genoux, brisant ainsi le destin tracé par le père et prêt à commencer une nouvelle vie par lui-même à partir de rien, avec sa bien-aimée.

Plus que l’action, c’est la psychologie qui compte. Comment un self made man dans l’esprit pionnier a réussi et comment, par orgueil et égoïsme, il a tout détruit. Parodie de la tour de Babel, les frères ne parlent plus la même langue. Le ranch ne se relève pas de ses erreurs : parcelle cédée pour amende, terre vendue à l’encan pour payer la représentation commerciale à la ville, zizanie familiale, crise cardiaque, haine fratricide aboutissant à la mort de l’un et à la fuite de l’autre qui ne veut plus rien avoir à faire avec la terre. Mais l’espoir de renaissance aussi pour une autre famille dans un autre lieu. Joe emporte avec la lui Barbara dont il est amoureux (Jean Peters), la fille du gouverneur un brin raciste (E. G. Marshall), ancien comptable sorti de son trou par le vieux qui n’en peut mais devant la modernité, la majorité légale – et l’amour !

DVD La lance brisée (Broken lance), Edward Dmytryk, 1954, avec Spencer Tracy, Robert Wagner, Jean Peters, Richard Widmark, Katy Jurado, Sidonis Calysta 2010, 1h33, €9.33 blu-ray €9.98

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Cronin, Étrangers au paradis

Médecin écossais, Cronin ne pouvait mettre en scène avec réalisme qu’un médecin écossais. Tel est le docteur Murray, flanqué de nurse Benchley, protagonistes de cette histoire. Tous deux sont Américains, pays fort à la mode depuis 1918 dans le monde occidental, et vivent d’exaltantes aventures sous les tropiques. De la science, de l’amour (pour l’époque le sentiment, pas le sexe), des aventures palpitantes à la Bob Morane pour adulte, et voilà le travail. Un roman qui se lit à la perfection avec un zeste de piment policier dans la balance.

Chirurgien réputé d’une clinique privée, Murray est envoyé par son patron pour un mois suivre la convalescence d’un gros riche d’origine française qui s’est fait tirer dessus et n’en a réchappé que par miracle, aidé de la science médicale avancée de la clinique. Le planteur Defreece vit sur une île des Caraïbes, San Felipe, au large des côtes brésiliennes. L’île est indépendante et vivait fort bien de canne à sucre et de rhum jusqu’à la découverte d’un grand gisement de bauxite. Le propriétaire du terrain l’a vendu à une société de façade brésilienne qui, en fait, est gérée par Moscou. D’où agitation communiste auprès des indigènes, déstabilisation de l’État et menace physique sur les riches patrons, dont Defreece.

Dont la seconde femme, névrosée droguée, veut d’ailleurs se débarrasser pour vivre son idylle avec son nouvel amant, le docteur Da Souza. Malgré son nom portugais, il est pleinement caraïbe et méprise les Blancs tout en tenant les indigènes de sa race pour des enfants crédules. C’est dans ce panier de crabes que débarquent Murray et Benchley.

Médecin et nurse ne courent pas dans la même catégorie et leur position sociale respective les fait se « gober », comme il était traduit jadis pour snober. Il est vrai que la posture d’avalage met assez bien en lumière l’attitude du snob devant qui il ne peut sentir. Mais, comme de bien entendu, ce sont les circonstances qui vont révéler à l’une et à l’autre leurs qualités et affinités réciproques. Non sans qu’une fille à papa, alcoolique notoire, n’entreprenne de draguer impunément le beau jeune docteur dans l’ennui îlien. Séparée (mais non divorcée, catholicisme oblige) d’un baroudeur ex-footeux à succès devenu débardeur dans ce trou où ses talents ne trouvent pas autrement à s’occuper, elle saute sur le premier venu pas trop foncé qui passe. Elle aussi vivra sa résilience, dans une atmosphère de vaudou et de révolution que les orages de plus en plus fréquents annoncent.

Defreece craint pour sa vie une fois de plus, un lustre de plusieurs kilos s’étant effondré opportunément sur la méridienne où il aurait dû être assis s’il n’avait eu envie d’un rhum interdit pour sa santé par l’équipe médicale. Mais c’est sa femme qui va être touchée pour avoir bu d’une carafe qui ne lui était pas destinée, déplacée par une certaine personne qui se méfie. Carafe que le bon docteur de famille De Souza, équipé d’un laboratoire dernier cri financé par la mine, a lui-même préparée…

Le lecteur avisé devra passer par toute une série d’invraisemblances et d’erreurs de débutant de chacun, qui fonce sans réfléchir pour faire avancer l’intrigue, malgré les années d’éducation « scientifique » passée à la faculté et à la clinique. Le pire arrivera jusqu’au retournement final, expédié un brin rapidement, mais en apothéose.

Entre Mary Higgings Clark et Henri Verne, ce roman pour adulte se dévore comme un autre.

Archibald Joseph Cronin, Étrangers au paradis (The Native Doctor), 1961, Livre de poche 1971, 188 pages, occasion

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Red de Robert Schwentke

Lavez-vous la tête après Covid, élections ou examens et passez une bonne soirée avec un film d’action, satire de la CIA et de tous ceux qui se prennent pour des dieux. Les gens enivrés de pouvoir sont dangereux et doivent être stoppés, tel est le message.

Franck Moses (Bruce Willis à son meilleur pince sans rire) est un retraité de la CIA mais son passé le rattrape car il « sait » des choses sur certains. Lui se tient à carreau, ne rêvant que de lier connaissance avec la voix de sa caisse de retraite, Sarah (Mary-Louise Parker), dont il est tombé amoureux par téléphone. Mais ces coups de fil et les lieux évoqués font tilt dans les bases de données des écoutes et il est repéré. Une sous-fifre ambitieuse de la CIA aux dents qui rayent le parquet est mandatée pour l’éliminer et elle en charge l’agent William Cooper (Karl Urban), jeune et ambitieux lui aussi mais rationnel. De qui viennent les ordres ? Nul ne sait et le spectateur le découvrira en même temps que les protagonistes.

Une insomnie – ou un sixième sens – fait se réveiller Franck à trois heures du matin chez lui pour descendre au rez-de-chaussée alors que des hommes en noir armés s’introduisent silencieusement dans la maison. Entraîné, il les surprend un à un et les met hors d’état de nuire. Comme tout un troupeau s’avance dehors, il fait sauter des balles dans une poêle pour les faire intervenir et quitte sa maison en emportant le nécessaire. Le comique irrésistible du film réside dans la démesure « à l’américaine » : un mitraillage général qui fait s’écrouler les murs en carton-pâte de la maison (pas chère et provisoire, typiquement yankee) et un tapis de douilles fort peu écologique et sans aucune efficacité. Evidemment, tout saute pour l’effet Hollywood.

C’est le début d’une cavale avec cette énigme : qui veut le tuer ? Il rejoint Sarah à Kansas City pour la mettre en garde mais, là encore, un commando survient pour leur faire leur affaire. Sarah, petite dinde désorientée, ne le croit pas et Franck est obligé de la ligoter et de la bâillonner pour l’emporter en voiture comme un vulgaire Creeper. Il la laisse ainsi dans un motel pendant qu’il va rendre visite à son ancien mentor de la CIA Joe (Morgan Freeman). Franck lui a apporté en cadeau les doigts coupés des homes qui se sont introduits chez lui, ce qui permet à Joe, qui a gardé des codes de Langley, de trouver leur identité et leur dernier forfait : l’assassinat d’une journaliste du New York Times qui enquêtait sur une liste de noms. Tous ceux de la liste sont tués les uns après les autres, leur mort déguisée en accident, en suicide ou en règlement de comptes.  

Bien que Sarah se soit libérée de ses liens et ait appelé le FBI, Franck réussit à l’enlever à nouveau et à lui injecter le somnifère qui lui était destiné par un agent. Il réussit à la convaincre de rechercher Marvin (John Malkovich), un autre ancien copain de sa vie active. Ce dernier, les neurones grillés par le LSD expérimenté par la CIA dans les années cinquante (fait authentique), est devenu paranoïaque. Il vit non dans sa maison au bord du bayou en Floride mais en sous-sol, l’accès se faisant de façon désopilante par le capot d’une voiture-épave dans la cour. Il se méfie de tout, des cartes bancaires, des téléphones mobiles, des téléphones fixes, des ordinateurs, de l’Internet, des caméras de surveillance, des satellites, des hélicoptères, des gens qui les suivent. Et avec raison, la technologie multipliant le pouvoir surtout depuis George W. Bush.

Dans les archives (papier) qu’il a conservé, il découvre que la liste correspond à une mission de son groupe du service action de la CIA au Guatemala en 1981 où, avec Franck et Joe entre autres, il a dû « nettoyer » le massacre d’un village qui cachait l’enlèvement d’un personnage important. Le dernier de leur groupe, Singer, travaille dans un aéroport et n’est pas encore descendu ; lorsqu’ils vont le trouver, il est assassiné par un tireur en hélico, repéré par Marvin et par une rousse en tailleur qui les suivait, repérée elle aussi par Marvin, malgré les « mais non » de Sarah et de Franck. Même les paranoïaques ont des ennemis. Marvin avec son petit revolver, réussit à faire exploser le missile tirée par la rousse dans une parodie des duels de westerns chers à la digne Amérique.

Mais quelle était cette mission de la plus haute importance au Guatemala ? Pour le savoir, il faut s’introduire dans les archives secrètes de la CIA à Langley. Et pour cela, quoi de mieux que de contacter l’ancien Adversaire de la guerre froide Ivan (Brian Cox), en poste à l’ambassade de Russie ? Après une tournée de vodka et l’aveu que le cousin « boucher » n’a pas été tué mais a été retourné et vit grassement aux Etats-Unis avec une chaîne d’épiceries, le deal est vite conclu : les codes d’entrée et les identités pour entrer à Langley comme général et savante atomiste – comme quoi toute la technologie et le « secret » sont vite éventés ! Le dossier est sorti des archives mais Franck se collette dans son propre bureau  à Cooper, l’agent chargé de l’éliminer ; il est blessé. 

Tout le groupe va le faire soigner au « nid d’aigle », le repaire très chic de Victoria (Helen Mirren), une ancienne tueuse du MI6 qui a dû démissionner pour être tombée amoureuse, il y a cinquante ans, d’Ivan. Victoria non plus ne peut raccrocher et elle effectue quelques « missions » d’élimination de temps à autre pour garder la main. Le dressage des services secrets est devenu une seconde nature.

Le dossier révèle une chose : seul un nom ne figure pas sur la liste à tuer, celui d’Alexandre Dunning (Richard Dreyfuss), reconverti en marchand d’armes prospère ayant pignon sur rue et ne désirant pas que son passé trouble le rattrape, pas plus que le personnage exfiltré qui n’était autre que… l’actuel vice-président des Etats-Unis (Julian McMahon). Il veut aujourd’hui se présenter à l’élection présidentielle. Tout jeune et lieutenant inexpérimenté à l’époque, il a massacré tout le village, dommage « collatéral » semble-t-il trop habituel de ce genre de mission où la « raison d’Etat » fait bon marché de la vie humaine, surtout celle de « bougnoules ».

Le groupe d’ex va donc rendre visite à Dunning dans sa propre maison sécurisée mais le FBI, prévenu on ne sait par quelle taupe, entoure la demeure. Fusillade : Joe, à 80 ans et avec un cancer en phase terminale pour la consolation, se sacrifie pour faire diversion en se faisant passer pour Franck ; il est descendu sur un ordre d’on ne sait qui alors que Cooper avait expressément ordonné que personne ne tire. Le spectateur connaîtra ce « qui » à la fin lorsque Cooper fera le ménage sans ménagement.

Mais Sarah, la dinde, s’empresse de « tomber » alors qu’elle fuit dans la neige ; elle est prise. Satire du cinéma traditionnel où les femelles sont hystériques, avec un pois chiche dans la tête, courent de travers avec de hauts talons et trébuchent sans arrêt. Sarah n’a rien d’une Victoria. Moyen de pression sur Franck ? c’est mal le connaître : il téléphone directement à Cooper et s’arrange pour faire durer suffisamment la conversation pour que son interlocuteur sache qu’il est dans sa propre maison, près de sa femme et de ses enfants qui jouent (et ne l’ont pas vu). L’agent Cooper s’aperçoit que le combat de l’ombre n’est pas un jeu de pions et qu’obéir aveuglément aux ordres peut mettre en danger ses proches. Il s’engage à ce que Sarah ne soit pas inquiétée – d’ailleurs elle ne sait quasiment rien – mais la garde au frais pour la protéger de tout le monde.

Le vice-président étant la clé, le groupe s’infiltre à son gala de récolte de fonds pour la présidence et finit par l’enlever, après fusillades et courses-poursuites dignes de James Bond. Il s’agit de faire la lumière sur le Guatemala, sur qui a donné les ordres de tuer, et de l’échanger contre Sarah. Tout va se passer non sans tension et les méchants seront tous finis à la fin. Franck pourra vivre paisiblement son happy end avec Sarah – à moins que… Car Ivan réclame un service après celui qu’il a rendu. Ce sera le propos de Red 2.

Un excellent Bruce Willis et une comédie romantique pleine d’actions spectaculaires et d’ironie sur les totems de « l’Amérique » : le pouvoir, la CIA, la surveillance généralisée après le 11-Septembre, l’esprit pionnier, la défense individuelle, l’honneur, le vrai patriotisme et ainsi de suite. Moins superficiel qu’il n’y parait et divertissement assuré.

DVD Red (Retired and Extremely Dangerous), Robert Schwentke, 2010, avec Bruce Willis, Helen Mirren, John Malkovich, Morgan Freeman, Mary-Louise Parker, M6 vidéo 2011, 1h47, €5.45 blu-ray €10.99

Coffret Red 1 et Red 2, M6 vidéo 2013, 3h38, €9.99 blu-ray €22.96

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Jeff Abbott, Faux-semblants

Un roman policier américain curieux pour nous, tant les systèmes juridiques diffèrent là-bas d’ici. La police est en effet locale et les juges sont élus. C’est pourquoi le jeune Whit Mosley, fils de famille, a été élu juge sous l’influence de son père, riche et connu. Il officie dans sa propre région au Texas, cadet de cinq frères avec lesquels il s’est baigné à poil avec tout ce que comptait la jeunesse de son temps, et a fréquenté à gogo les filles et les bars.

Mais Whit se prend à aimer son métier de justicier et potasse le droit. Sa réélection se joue dans les semaines qui viennent lorsque tombe une affaire peu banale. Le fils aîné d’une sénatrice qu’il connait qui, elle-même, postule à un nouveau mandat, est retrouvé mort par balle dans son bateau. Ce serait une histoire banale de jalousie pour une femme, mais Peter James Hubble est devenu une star du film pornographique. Belle carrosserie dotée d’un outil remarquable, il se met complaisamment en scène devant la caméra et entreprend fille après fille par tous les trous. Aussi, ce n’est pas d’un bon œil que sa mère sénatrice le voir rentrer dans le pays.

L’enquête révèle progressivement que Peter est surtout revenu pour son jeune frère Corey, disparu mystérieusement une dizaine d’années auparavant à l’âge de 15 ans. Il veut tourner un film sur sa vie car il se reproche obscurément de ne pas l’avoir protégé. 15 ans est justement l’âge de Sam, le fils qu’il a eu avec la meilleure amie et conseillère de sa mère et qu’il n’a pas connu. Sam est un garçon sensible mais de taille adulte et qui baise comme tel. Il est tombé amoureux par hasard de la dernière jeune partenaire de son père Peter dans les films pornos. Les deux jeunes gens veulent partir loin mais tout le poids des liens familiaux et des non-dits les en empêchent.

L’inspectrice Claudia Salazar va aider le juge Whit Mosley à débrouiller cette enquête particulière, premier tome d’une série qui se poursuivra dans des romans policiers suivants. Mais tout se ligue contre la vérité : la crainte des électeurs pour la sénatrice, la jalousie de l’ex-femme de Peter, le traumatisme du fils que son père a abandonné et qui vient tout juste de le retrouver, les liens mafieux du propriétaire du yacht dans lequel Peter a été retrouvé nu baignant dans son sang, soi-disant suicidé, la mystérieuse disparition de sa partenaire sans domicile fixe qui aime le jeune Sam, sans parler des cadavres de femmes qui font penser à un tueur en série.

Mensonges et manipulations font rebondir le rythme et égare le lecteur jusqu’au dénouement imprévu. Le roman se lit bien avec un peu d’action et le piment érotique mais les personnages sont, somme toute, peu attachants, sauf peut-être Claudia.

Jeff Abbott, Faux-semblants (A Kiss gone Bad), 2004, Livre de poche 2009, 442 pages, €0.98 occasion

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Top secret ! d’Abraham et frères Zucker

Avant la chute du Mur puis celle de l’URSS, les Soviétiques étaient déjà considérés comme des sortes de nazis avec répression des opinions (dissidentes), unanimisme de façade (élections à 99%), camps de travail (qui rend libre), surveillance généralisée et délation. Les auteurs d’Y a-t-il un pilote dans l’avion s’en donnent à cœur joie pour ridiculiser ces fossiles de l’Histoire qui sévissent en RDA. Ils n’imaginent pas moins qu’un complot militaire pour attaquer les forces de l’OTAN censées traverser le détroit de Gibraltar un samedi à 8 h du matin. Ils ont emprisonné pour ce faire un savant pour lui faire réaliser dans les temps une mine magnétique si puissante qu’elle attire les sous-marins. Toujours le gigantisme foutraque d’une armée à la soviétique, férue de technologie délirante mais incapable de contrôler ses hommes de troupe. On le voit avec Poutine et son fiasco ukrainien.

Le miroir entre nazis et soviétiques n’est pas nouveau, je ne l’ai pas inventé en évoquant Poutine. Il existait déjà à la fin des années 1930 sous la plume d’intellectuels russes, puis en 1945 sous celle du journaliste de guerre Vassili Grossman (Vie et destin). Il se ravive aujourd’hui avec le despote asiatique Poutine, convaincu sincèrement du bien-fondé de faire le bonheur du peuple malgré lui et de conforter l’État avant les individus. Ce film américain des années Mitterrand se moque de ces prétentions totalitaires en mettant en scène des résistants, en cheville avec les Occidentaux, qui veulent délivrer le professeur et empêcher la guerre.

La propagande de l’Est n’est jamais en reste et veut récupérer les vedettes internationales pour servir son image. Rien de nouveau sous le soleil rouge, du festival de la jeunesse de Khrouchtchev aux jeux olympiques de Sotchi de Poutine, les Soviétiques imitent les Nazis des JO de Berlin 1936. La République démocratique allemande invite donc officiellement Nick Rivers, un jeune rocker américain, à venir se produire dans un festival international de musique. Les vieux sbires du régime ne connaissent rien au rock’n roll mais la célébrité du chanteur leur suffit ; c’est un gage d’ouverture qui ne coûte rien et fait bien dans le monde.

Le gamin (Val Kilmer jeune, étonnamment frais avec une chevelure mi-longue qui lui va mieux que les cheveux courts) arrive donc en train à Berlin-est, flanqué de son impresario (Billy Mitchell). Il assiste à l’arrestation sur le quai d’un homme qui porte un paquet dans les bras et que les chiens policiers repèrent tout de suite. Molesté par les nervis en uniforme nazi, le double S des SS est remplacé par deux traits, le paquet tombe et les bergers allemands l’éventrent : il s’agit de biscuits pour chien ! L’homme est emmené pour avoir résisté et l’on entend un coup de feu. Les gags ne sont jamais loin des horreurs, ce qui fait le sel du film.

Le beau Nick se voit refuser l’entrée au restaurant de son hôtel de prestige car il porte une chemise au col largement ouvert ; on l’invite à aller se changer dans un salon annexe. Pendant ce temps Hillary, la fille du professeur en prison, membre de la résistance (Lucy Gutteridge), a rencontré un espion anglais (Omar Sharif) qu’une dénonciation a fait enfermer dans un taxi que le chauffeur a mené dans une casse où la voiture est happée et rétrécie en cube. L’espion n’est pas écrabouillé mais peut encore marcher, avec son uniforme d’acier autour de lui ; il confie les deux places d’opéra qui permettront à Hillary de prendre contact ; elles sont « dans la boite à gant ». Mais la jeune fille est traquée, la police politique à ses trousses ; elle se réfugie dans l’hôtel où Nick Rivers va dîner seul, son impresario ayant du travail. Voyant qu’elle va être refoulée, il l’invite. Le menu, traduit par elle, est révélateur des pénuries soviétiques, enjolivée dans un style de chef français : tripes de porc garnies d’intestin de cochon finement émincé entourant des roustons de porc flambés. Hilarant.

Le général comploteur, venu avec le chanteur classique d’opéra à ses côtés, demande au maître d’hôtel de le présenter pour qu’il donne aux convives un exemple de ses talents. Nick Rivers, en bon yankee égocentré, croit qu’il s’agit de lui et s’élance sur la scène avant que le vieux ne se soit seulement levé de sa chaise. Il distribue une partition aux musiciens et se lance dans un rock endiablé, qui ne tarde pas à enflammer la salle et l’orchestre, ravi. Le général, réactionnaire comme tous les Soviétiques, sort, outré. Il envoie la police armée mais Hillary entraîne Nick vers une sortie pour fuir. Lequel fouette tous les vélos qui hennissent comme des chevaux avant d’en enfourcher un.

Il est invité à l’opéra où l’on joue Casse-noisette. Dans une loge, il revoit Hillary, venue pour son contact, mais il s’avère que c’est un policier au masque en caoutchouc. Le voyant aux jumelles de théâtre sortir un pistolet, Nick se rue et entraîne Hillary. Le chanteur américain ne tarde pas à se retrouver dans les sous-sols de la prison pour avoir résisté aux policiers qui envahissaient sa chambre, Hillary fuyant par le balcon dans une parodie de James Bond. Son impresario vient lui rendre visite et lui apprendre que ni le gouvernement américain, ni l’ONU, ne peuvent rien pour lui, ce qui n’a guère changé depuis car l’URSS-Russie a droit de veto au Conseil de sécurité et des bombes nucléaires. Nick lui offre un godemiché électrique made in RDA, en vente dans la prison, pour sa femme. Il apprendra plus tard qu’il en a usé pour lui-même et est mort électrocuté – piètre qualité soviétique !

Le jeune homme va être fusillé si le sergent qu’il a laissé tomber du balcon en s’esquivant meurt – ce qui est le cas, le général attend la nouvelle au téléphone bien que les huit étages soient de fait mortels. Nick est d’abord torturé, battu aux poings par un demeuré puis fouetté « comme à l’école », ce qui semble le faire jouir. Mais sa chemise reste soigneusement repassée et sans une toile d’araignée quand il s’enfile dans les conduits d’aération pour s’évader. Il se retrouve avec le professeur Flammond (Michael Gough) dans son laboratoire-prison. En touchant l’engin de mort presque prêt, il déclenche l’attraction magnétique et… un sous-marin défonce les murs, attiré irrésistiblement. Les policiers casqués soviéto-nazis entrent et mettent en joue tout le monde, capitaine du sous-marin compris.

Nick est conduit au poteau d’exécution mais le politburo de RDA déclare qu’il ferait mauvais effet qu’il ne se produise pas sur scène avant, comme prévu. Il est donc évadé officiellement et reconduit à son hôtel pour sa prestation. Il joue et les groupies se pâment comme devant Elvis. Sa guitare, montée par une corde, redescend au final et Hillary, d’en haut des coulisses, lui fait signe de grimper. Il serait arrêté sinon et fusillé.

Dans une librairie scandinave, les deux jeunes trouvent un refuge pour la huit et Hillary raconte à Nick son histoire, naufragée enfant sur une île déserte avec un garçon de son âge, Ange (Christopher Villiers). Très Lagon bleu, elle a connu avec lui ses premiers émois et le sexe avant qu’un jour il disparaisse à la pêche, sans doute noyé. Sauvée par un bateau qui passait par là, elle a vu son père réprimé puis mis en prison afin qu’il réalise l’engin de guerre qu’il ne voulait pas construire. La science est abâtardie par le soviétisme pour ne servir que le mal et pas le bien de l’humanité. Rien de changé avec Poutine, notez-le. C’est le cas de tous les nationalistes, étroitement réduits à leur petit territoire et à leur population génétiquement pure. Nick avoue avoir été perdu à 6 ans par sa mère dans un grand magasin, élevé par une vendeuse, puis repéré pour avoir amélioré un jingle publicitaire pour le magasin quand il était jeune ado. Des gags d’histoires familiales merveilleuses. D’ailleurs, ils tombent amoureux.

Le libraire les fait évader dans une charrette de foin conduite par un cheval qui braie l’opéra, façon de décrire une Allemagne restée dans son jus du siècle précédent. La ferme où ils arrivent abrite la résistance, un commando d’une dizaine de déjantés portant tous des surnoms loufoques qui les décrivent : Déjà-vu, De quoi, Mousse au chocolat (car il est noir) et ainsi de suite. Leur chef, la Torche, n’est autre qu’Ange qu’Hillary croyait perdu et qui se révèle dans sa beauté des îles, en pagne, un collier de longues coquilles ornant sa musculature nue. Hillary est partagée entre son amour d’enfance et son amour adulte. Mais la ferme ne tarde pas à être attaquée, le général prévenu par pigeon voyageur casqué. Un traître est parmi eux !

Qu’importe, Nick Rivers apporte des informations sur le professeur et l’endroit où il se trouve. Il s’agit de le faire évader de la forteresse et c’est tout un plan qui est élaboré par Ange, les autres se contentant d’opiner et de suivre, habitués à obéir à la discipline nazie puis soviétique. Deux se déguisent en vache pour se mêler au troupeau rentré chaque soir par les soldats qui gardent la prison ; une vache avec des bottes, mais une vache est une vache et les sbires soviétiques n’ont pas à prendre l’initiative d’observer ni de penser. La vache va couper le courant dans une cabane située à l’écart des murs (ce qui est peu stratégique) tandis que les autres lancent des grappins pour prendre d’assaut les remparts et neutraliser les gardiens, parodie du film Les Douze salopards. Mais le traître sévit et sabote l’opération en faisant remettre le courant, ce qui déclenche l’alarme. La vache entraîne des allusions sexuelles très en vogue au début des années 1980, un veau vient téter les pis et suce Ange, qui est à l’arrière-train ; ensuite le taureau entreprend de le monter, ce qui occasionne du plaisir dans la douleur. Mais Ange à l’habitude, violé et séduit par tout l’équipage du bateau soviétique qui l’a recueilli en mer lorsqu’il était jeune et ingénu, vite convaincu par les caresses des bienfaits du régime (parodie des Cinq de Cambridge).

Le professeur évadé ne veut pas partir sans sa fille, or celle-ci est prise en otage dans la camion Mercedes qui devait les emporter par le traître qui la braque. Nick n’écoute que son courage et enfourche une moto tel un cheval fougueux pour rejouer une scène de La Grande évasion en sautant par-dessus les barbelés. Il rattrape le camion, délivre la belle, et les autres le rejoignent après avoir arrosé une Kubelwagen remplie de soldats mais fonctionne encore après avoir juste touché une Ford Pinto, ce qui la fait exploser – qualité germanique ! Ce modèle de Ford, pire des quatorze voitures de tous les temps, avait le réservoir d’essence très peu sûr à l’époque : une voiture modèle cercueil.

Le finale est grandiose dans le sirupeux style Magicien d’Oz de rigueur, le savant, sa fille et Nick partent en avion, un vieux Dakota de la Seconde guerre mondiale pour rallier l’Angleterre tandis que le commando de résistants reste pour résister. Mais l’OTAN est sauvée, leurs sous-marins pourront passer Gibraltar sans se faire attaquer.

Bien servi par un Val Kilmer épatant, bien qu’il ne change jamais ses doigts sur le manche de sa guitare lorsqu’il sort des arpèges, la suite de gags dans la lignée d’Y a-t-il un pilote dans l’avion 1 et 2 ne relâche jamais le rire. Un très bon moment.

DVD Top secret !, Jim Abraham, David et Jerry Zucker, 1984, avec Val Kilmer, Lucy Gutteridge, Billy J. Mitchell, Christopher Villiers, Michael Gough, Parmount Home Entertainment 2002, 1h30, €7,91 blu-ray 14,99

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Erskine Caldwell, Le petit arpent du bon Dieu

La vie réaliste est condamnable par les suppôts de la suppression du vice – et l’association du même nom a poursuivi en justice l’auteur pour pornographie, en plein XXe siècle. Il ne fait pourtant que décrire la vie réelle de paysans blancs bornés de Georgie, dans le sud des Etats-Unis, après la crise de 1929. Ty Ty Walden est un patriarche à l’ancienne, croyant en Dieu mais guère en l’église. Il a engendré trois fils et deux filles et il est content ; le petit arpent dont il a réservé depuis toujours les revenus au bon Dieu l’a protégé. Mais il a rusé, déplaçant ledit arpent d’un bout à l’autre de ses champs au gré des plantations. Le pasteur n’a donc rien eu, même si Dieu, qui est au-dessus de tout ça, a bien compris l’intention.

Sauf que le Malin l’a pris d’une fièvre de l’or. Ty Ty creuse la terre sans cesse depuis quinze ans avec ses fils et ses nègres, délaissant les plants de coton ou de melons pour nourrir sa famille, ébranlant dangereusement sa maison. Chaque année, il sent que ça y est, il va trouver « le filon ». Or sa terre n’est pas rocheuse et aucun filon n’y peut courir ; elle peut tout au plus révéler quelques pépites descendues des montagnes par les alluvions et le ruissellement, cela s’est déjà vu, « dit-on ». Mais Ty Ty est borné, préférant « croire » que raisonner. En cela il est bien un bouseux du sud des Etats-Unis, du même genre de ceux qui votent aujourd’hui Trump et ses faussetés alternatives : ils préfèrent « croire » à la belle histoire que réfléchir aux faits sous leurs yeux. Ty Ty a la manie de répéter plusieurs fois ce qu’il dit, comme pour s’en convaincre, persuadé bientôt que c’est la seule vérité.

Des trois gars, seul l’aîné Jim Leslie a réussi dans la vie. Il a compris en bon capitaliste que la fortune venait non à celui qui produit le coton, ni à celui qui le transforme, mais à qui se met entre les deux. Courtier en coton, il a bâti une belle maison sur la Colline de la ville de filatures Augusta et a épousé une femme malade mais riche. Est-il heureux pour autant ? Pas vraiment ; comme les autres, il ne trouve son bonheur que dans le désir de la chair. Il envie Griselda, qu’a épousé son frère Buck, et dont le vieux Ty Ty, émoustillé de la voir de temps à autre quasi nue lorsqu’elle se change, toutes portes ouvertes, vante les formes et les douceurs. Buck est jaloux, agressif, il ne sait pas « aimer » sa femme, c’est-à-dire la baiser avec passion comme la nature le veut et le désir des femmes. Shaw, l’autre frère, le suit dans tout ce qu’il fait. Les garçons reproduisent donc leur père, chacun pour une partie. Sans culture ni argent, ils ne trouvent jouissance que dans l’alcool et le sexe. Si le père a son rêve d’or, les garçons n’ont que leurs rêves terre à terre de baise.

Quant aux filles, Rosamund est marié à Will, ouvrier de filatures à la ville, qui déteste la campagne et méprise la fièvre de l’or du beau-père. Mais, comme lui, il a un rêve, faire redémarrer l’usine en grève depuis dix-huit mois et rétablir le courant pour que les ouvriers puissent produire à leur profit puisque la compagnie ne veut pas les payer plus d’un dollar dix par jour. Le Syndicat, intermédiaire dont le rôle est de ne jamais décider, tergiverse, négocie, attend l’usure inévitable du conflit. L’or de Will est le tissu, sa ferme est son usine, où il travaille torse nu comme les autres dans la chaleur du sud, les poumons emplis de bourre de coton. Il reluque les jeunes femmes aux seins droits qui passent, empli de désir vital. Il en baise régulièrement une ou deux, au grand dam de sa femme, qu’il baise aussi. La sœur la plus petite est appelée Darling Jill – Jill chérie – et a déjà des formes ainsi que le feu qui les allume. Elle baise avec qui lui plaît, et son père considère que c’est la nature. Elle fait attention aux phases de la lune pour ne pas se faire bidonner. Courtisée par Pluto, un gros qui veut devenir shérif, c’est-à-dire fonctionnaire, elle « s’amuse » avec le nègre albinos, garrotté par Ty Ty pour l’amener à sa ferme comme porte-bonheur, et avec Will, dont elle aime le désir et la poitrine musclée. Lorsqu’elle sera en cloque, elle épousera Pluto.

Les passions sauvages se vivent librement dans ce climat contrasté du sud ; elles compensent les écarts sociaux sous l’œil sourcilleux des églises et des patrons. « Le défaut des gens, dit Ty Ty dans un de ses moments de philosophie, c’est qu’ils cherchent toujours à se tromper eux-mêmes, à se figurer qu’ils sont différents de ce que Dieu les a faits. Vous allez à l’église et le prêtre vous dit des choses que, dans le tréfonds de votre cœur, vous savez n’être pas vraies. Mais la plupart des gens sont si morts en dedans d’eux-mêmes qu’ils le croient et qu’ils s’efforcent de faire vivre tout le monde comme ça. Les gens devraient vivre comme Dieu nous a faits pour vivre. Réfléchir en soi-même, sentir ce qu’on a en soi, c’est ça la vraie façon de vivre » p.215. Le Dieu qu’on a dans le corps est plus vrai que celui qui est dans les églises, vivre est obéir à ce que l’on sent en soi-même : la pulsion, le désir, l’affection, l’imagination, la raison, la foi. « Dieu nous a mis dans le corps d’animaux et il prétend que nous agissions comme des hommes », proteste-t-il. L’être humain « peut vivre comme nous sommes faits pour vivre, et sentir ce qu’il est au fond de lui-même, ou bien il peut vivre comme les curés le disent et être mort au fond de lui-même. (…) Les femmes comprennent, elles, et elles sont toutes prêtes à vivre la vie pour laquelle Dieu les a formées. Mais les garçons vont écouter des racontars d’idiots » p.243.

Will veut Griselda et Buck veut le tuer mais c’est son usine qui le tuera ; Jim Leslie veut Griselda et Buck le tue ; Darling Jill veut tous les vrais mâles, les a, et fait l’orgueil de son père, le seul peut-être à ne pas l’avoir prise. Elle épousera Pluto tandis que Buck, après son crime de Caïn, se tue. Ne restent que le vieux Ty Ty, Shaw le frère insignifiant, et Griselda désormais veuve et flétrie.

Au lieu de se contenter de ce qu’ils ont et de l’exploiter au mieux pour l’accroître, les hommes convoitent toujours la femme du voisin, la fortune impossible et les lendemains qui chantent. Incultes, ils sont dans la croyance ; et la réalité les baffe. Un petit roman excitant qui amène à réfléchir aux contes, à la morale, aux relations d’exploitation, entre autres choses.

Erskine Caldwell, Le petit arpent du bon Dieu, 1933, Folio 1973, 269 pages, €7,60

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Donald E. Westlake, L’assassin de papa

Ray Kelly revient de l’armée où il était pilote pour trouver son père qui ne l’attend pas à la gare des bus de New York mais à son hôtel. Bien que son cadet n’ait pas vu la ville depuis trois ans, le père a de fortes réticences à sortir. Lorsqu’ils prennent la voiture pour se rendre à la maison, une Chrysler bicolore les dépasse et le passager tire, tuant mortellement Willy Kelly et suscitant un accident qui blesse grièvement Ray. Il sortira avec une jambe douloureuse, des chevilles mal remises et la perte de l’œil droit.

Lorsqu’il est à peu près remis, son frère Bill vient le voir. Son épouse a été victime elle aussi d’un accident et sa fillette n’a plus que lui. Les deux garçons ont perdu leur mère qui s’est suicidée il y a vingt ans faute de pouvoir revenir à New York. Ray ne comprend pas trop ce qui se passe mais désire le savoir. Il ne tardera pas à apprendre que l’origine de toutes ces morts est unique – et il doit se venger.

De fil en aiguille, il apprend que son père était l’avocat d’un truand, Ed Kapp, dont il a prononcé le nom juste avant d’être tué. Mais le malfrat est en tôle et doit sortir prochainement une fois ses vingt-cinq ans purgés pour non déclaration fiscale. Il faut dire qu’au sortir de la prohibition, le taux supérieur de l’impôt sur le revenu s’élève déjà s’élève à 79 % pour les plus hautes tranches et qu’en 1944, il atteint 94 % au-delà de 6,9 millions. Les truands ne veulent pas donner leur argent durement gagné à l’Etat.

Flanqué de Bill, Ray va attendre Kapp à sa sortie de prison, à temps pour le voir risquer de se faire descendre par la même Chrysler blanc et crème qui a descendu son père. Il pousse le vieillard dans la haie et le sauve. Il veut l’interroger sur les tueurs, les mêmes qui ont assassiné son père, mais Ed Kapp finit par le reconnaître comme le fils de Willy Kelly, c’est-à-dire son propre fils bâtard puisqu’il a couché avec sa mère avant qu’elle ne se marie avec Willy. Kapp est donc son père biologique et Bill son demi-frère.

Comme Ray veut châtier les tueurs, il va l’aider, ce qui sert bien en même temps ses affaires. Trop vieux pour reprendre un territoire dans New York, après ses décennies de tôle, il va présenter son fils à ses compères truands pour fédérer un groupe qui va reprendre le terrain. Ray est réticent mais survient le suicide maquillé de Bill, ce qui le convainc. Les tueurs sont impitoyables et n’auront semble-t-il de cesse d’avoir éliminé toute la famille des Kelly pour éviter le retour de Kapp. Ray joue donc le jeu avec son père biologique.

Ils ne tardent pas à apprendre que tout vient d’un truand nommé Ganolese et Ray va tout uniment le descendre, sans rien demander à personne. Kapp est ravi, son rival est éliminé et son territoire à saisir. Mais Ray en apprend de belles sur ses manipulations et sortira de ses rets d’une façon radicale. Il se retrouvera alors seul et diminué, mais vengé. Il pourra commencer une nouvelle vie.

Ce roman policier du début des années 1960 reste dans le ton viril des gangsters, les femmes et les filles n’apparaissent que comme décor ou objet de plaisir. Ray n’a jamais connu sa belle-sœur ni sa mère, il ne connaîtra pas sa nièce car cette gamine ne l’intéresse pas ; peut-être aurait-il changé d’avis si elle avait été un garçon. Il ne s’intéresse pas aux femmes mais préfère le whisky et les cigarettes, qu’il consomme à outrance comme il était de bon ton de le montrer pour être un homme à cette époque. C’est un univers décalé et direct, tout à l’américaine, qui fait passer un moment sans que l’on n’en apprenne plus sur l’humanité.

Donald E. Westlake, L’assassin de papa (361), 1962, Folio noir 1989, 256 pages, €6.05

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Les douze salopards de Robert Aldrich

Prenez une guerre mondiale industrielle mettant aux prises deux empires et deux conceptions du monde opposées ; prenez une brochette des pires salauds que la terre ait porté, tous condamnés à mort ou à 30 ans de prison ou travaux forcés après jugement ; prenez un commandement américain hardi qui tente tout pour réussir le Débarquement de juin 1944 – et vous avez cette aventure sans précédent des douze salopards réunis en commando pour attaquer un château breton rempli de hauts officiers nazis.

Il s’agit de péché et de rédemption, Dieu avec eux, la sauce idéologique habituelle aux Yankees imbibés de Bible. Mais, traité à la sauce Hollywood, cette épopée devient une aventure d’équipe où les relations humaines et la dynamique de groupe (très à la mode dans la psychologie du travail des années cinquante et soixante aux États-Unis) emportent l’adhésion. Bien que long, plus de deux heures, le film n’ennuie jamais. Il est pathétique et drôle, empli d’action et de personnages de caricature comme on les aime. Le pervers psychopathe religieux qui se croit missionné par Dieu lui-même est une sorte d’intégriste chrétien comme il y en a dans l’islam de nos jours (Telly Savalas) ; le colonel d’opérette imbu de sa tenue et de son rang (Robert Ryan) est ridiculisé par l’efficacité d’un commando de mal rasés rebelles à la discipline ; les officiers nazis du château ont tous des gueules d’ogre ou de démons.

Un jour proche de juin 44, le commandant Reisman (Lee Marvin) est convoqué par son général (Ernest Borgnine) qui le sait indiscipliné mais audacieux. Il lui propose un marché : entraîner un commando de douze hommes sorti des prisons où ils attendent leur peine longue ou capitale, pour attaquer un nid de nazis crucial pour la suite de la guerre. Reisman objecte qu’il faut une carotte pour les salopards, sinon aucun ne voudra se plier à la discipline minimum des armées. Le général consent à examiner la conduite de chacun en fonction des résultats et de commuer la peine une fois la mission terminée, comme il en a le droit en tant que général allié. A condition que les hommes en reviennent. De fait, il n’y aura qu’un condamné, Wladislaw, le moins con pour le spectateur, le plus digne de la rédemption aux yeux des croyants (Charles Bronson).

Le commandant Reisman va voir individuellement les prisonniers après les avoir soumis en groupe en domptant sous leurs yeux le plus offensif, Franko (John Cassavetes). Il leur propose le marché en s’adaptant à chaque caractère, laissant en suspens le contrat pour leur laisser le temps de penser tout seul dans leur cellule. Tous acceptent, se disant qu’un délai est toujours bon à prendre. L’entraînement n’est pas pour les fillettes et a lieu en pleine nature britannique, dans un champ où tout est à construire, y compris les baraquements (préfabriqués, à l’américaine).

Ce qui importe au commandant est de souder le groupe, le choc des individualités entraînant une dynamique où chacun trouve son rôle vis-à-vis des autres. Rien de tel que de les punir collectivement par exemple, lorsque Franko réclame de l’eau chaude pour se raser, comme en ont les gardes de la police militaire (MP sur leurs casque). Il entraîne les autres non sans réticence et Reisman décide qu’ils ne se raseront donc plus. Une fois le groupe soudé contre son commandant, il les motive contre les autres durant l’entraînement au parachute sous les ordres du colonel d’opérette à qui il fait croire qu’un général incognito vient avec les hommes. Puis il les soude enfin par une action collective sous ses ordres, d’abord en désarmant les gars du colonel venu visiter le camp des salopards sans étiquettes pour comprendre de quoi il s’agit, puis lors d’une manœuvre où il assure que son commando réussira à investir le PC du même colonel pris comme tête de turc. Il s’agit là du test auprès du général, pour valider son idée.

Le commando réussit au-delà de toute espérance, dans l’initiative et la bonne humeur. Ils sont donc parachutés près de Rennes en Bretagne, où un château accueille une trentaine d’officiers de haut rang nazis avec leurs putes et du petit personnel. Entraînés sur une maquette durant des jours, chacun sait ce qu’il a à faire : sécuriser le périmètre, s’introduire dans la place, escalader à la corde les balcons jusqu’au toit pour détruire l’antenne radio, puis forcer les officiers à se réfugier dans les souterrains barricadés avant de les griller vif à coup d’essence et de grenades via les bouches d’aération. Ce qui est fait. Le psychopathe intégriste prend un plaisir malsain à faire crier une femme venue chercher son amant à l’étage, puis la perce de son poignard comme une bite qu’il refuse d’utiliser par horreur des châtiments de l’enfer chrétien. Cet exploit quasi sexuel l’exalte et il tire sur tout ce qui bouge, ce qui conduit l’un de ses camarades à le descendre d’une rafale. La suite se passe comme prévu, malgré la défense de tous ceux qui ne sont pas au moins capitaine, interdits de souterrain par le plus haut gradé. Le nazisme, exaltant la race supérieure et la hiérarchie entre les hommes, réserve à son élite « au-dessus du grade de lieutenant » la protection du sous-sol. Petit message subliminal bienvenu pour qualifier les « vrais » salopards de l’histoire.

Le commando accomplit sa mission et les survivants s’évadent en volant un half-track nazi massif comme une forteresse – mais découvert (la bêtise de la puissance imbue d’elle-même). Le commandant se fait toucher à l’épaule tendis que Franko se fait carrément descendre sur le blindé décapotable. Ne survivent que les « bons », le commandant Riesman, le sergent chef de la police militaire et Wladislaw, plus intelligent que la moyenne et immigré d’Europe centrale, région méprisée par les nazis allemands (et les soviétiques russes – jusqu’à nos jours).

Il y a du plaisir à suivre une aventure grandiose du bon côté, mais les subtilités des relations humaines ne sont pas à négliger, l’action psychologique du commandant sur ses hommes est surtout à apprécier. Elle est éternelle depuis les petits groupes de chasseurs-cueilleurs dans la savane il y a des centaines de milliers d’années.

DVD Les douze salopards (The Dirty Dozen), Robert Aldrich, 1967, avec Lee Marvin, Charles Bronson, Ernest Borgnine, John Cassavetes, Warner Bros 2004, 2h23, €14.00

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Tootsie de Sydney Pollack

La grande question post-68 a été d’interroger le masculin et le féminin, genres portés au paroxysme par la morale puritaine bourgeoise du XIXe siècle. La figure du mâle guerrier dominant est une construction sociale outrée de la morphologie masculine ; la figure de la femelle maternelle effacée et craintive en est son pendant social. La réaction d’aujourd’hui cherche à revenir à ces tropismes. Dustin Hoffman est un caméléon qui sait jouer tous les rôles. Sa mère le surnommait Tootsie, peut-être issu de tootsy qui signifie petons, pour dire sa mignonne petitesse. Il n’était pas ce garçon impérieux, calme et droit qu’aurait voulu la norme.

Après les dix premières minutes intello chiantes où l’acteur expose sa façon d’exercer son art auprès de ses groupies des trois sexes, avec en filigrane Samuel Beckett et son idée que l’acteur est moins que le langage qu’il porte, le film commence enfin avec la véritable histoire : celle d’un acteur qui sait se convertir en ses personnages. Michael Dorsey le comédien de théâtre, Dorothy Michaels la comédienne de feuilleton télévisé (tous deux Dustin Hoffman). Son agent (Sydney Pollack lui-même) ne peut plus grand chose pour lui trouver des cachets car il a la réputation d’être un emmerdeur, critiquant sans cesse la vraisemblance des scènes qu’on lui fait jouer. Comme ce mourant qui devrait « traverser la scène pour que tous les spectateurs puissent le voir ». Il y a de l’ironie dans ce film, qui n’épargne ni les auteurs ni les metteurs en scène0. qui se prennent cependant tous pour des « créateurs ».

Son amie du moment Sandy (Teri Garr), doit auditionner pour une œuvre soupe de la télé (soap opera) sur l’hôpital. Elle devrait jouer une administratrice en butte au machisme des docteurs et aux récriminations des infirmières harcelées. Sandy est terrorisée, elle a peur d’échouer, Michael l’accompagne pour la motiver. Il voit très bien le rôle et exige que Sandy se mette dans la peau d’une femme en colère qui se révolte contre la domination mâle trop admise, surtout dans le milieu hospitalier. Mais Sandy n’auditionne même pas ; elle est rejetée sur sa simple apparence, « pas assez baraquée » pour le rôle. Outré, Michael se déguise en femme et passe l’audition, forçant la porte selon les bonnes règles du marketing américain.

Devenu self-made woman il s’impose, sa façon « différente » d’être et de jouer le pose comme une femme qui compte. Pour lui, il suffit d’oser. Ce tropisme très yankee en fait un pionnier du féminisme en actes. Son personnage de Dorothy a du succès et subjugue les hommes comme les femmes. Trop . Il devient vite dépassé par son rôle car il est impliqué doublement : en tant que Michael, en tant que Dorothy.

Comme garçon Michael, il s’éloigne de Sandy qui ne le comprend plus parce qu’il l’évite parfois à cause de sa double vie et qu’elle finit par le croire homo. Il vit en effet en coloc avec son ami Jeff (Bill Murray) qui est au courant de son rôle dans le feuilleton télé mais pas elle.

En tant que fille Dorothy, il est tombé amoureux de Julie (Jessica Lange) qui joue l’infirmière dans la soupe hospitalière et qui n’est pas insensible à son amitié ; mais elle le croit lesbienne lorsqu’un soir, pris par ses émotions, il veut l’embrasser. Pour ne rien arranger, le père de Julie, qui les invite dans son ranch très vintage, les fait coucher dans la même chambre et le même lit comme des gamines de dix ans, puis tombe amoureux de Dorothy, la vieille fille un peu coincée mais qui a le regard attendri pour la fille de 14 mois de Julie, jamais mariée et déjà séparée. Il lui offre même une bague de fiançailles avec un gros diamant.

Comment se sortir de cette ambiguïté ? Michael veut vivre sa vie d’homme, tout en montrant comme acteur qu’il peut jouer aussi une femme. Sa part féminine, qui remonte alors, le rend probablement meilleur homme. Il est moins dans la caricature offerte par ses compagnons de tournage : Ron le metteur en scène (Dabney Coleman), John le docteur macho (George Gaynes). Il se montre plus attentif en écoutant ses partenaires, plus sensible en empathie à leurs questions, moins prédateur en ne prétendant pas les embrasser puis les culbuter sur l’instant. Il avoue à Sandy qu’il est amoureux d’une autre ; il avoue à Julie qu’il n’est pas celle qu’elle croit et qu’il est « normal » qu’il veuille l’embrasser – la norme hétéro d’époque.

Car le film n’a rien d’un militantisme pour changer les genres, ni pour les abolir. Il tient la ligne de crête entre la part féminine du mâle et la part masculine de la femelle, que chacun a en soi et qu’il peut révéler sans déchoir. Aux femmes de s’affirmer comme le fait Dorothy dans le feuilleton (ce qui lui vaut des succès d’audience comme l’admiration de ses compagnes et compagnons) ; aux hommes de prêter une plus grande attention aux femmes pour ce qu’elles peuvent apporter de talent et d’intuition différente.

Ne sachant comment se dépêtrer d’un contrat qui le lie à la chaîne pour encore des années, Michael profite d’un incident de tournage – une bobine gâchée, à tourner impromptu en direct – pour se révéler tel qu’en lui-même : une Dorothy qui est en fait un homme, venu travailler à l’hôpital pour venger sa sœur disparue. Il se dépouille de sa perruque, de ses faux cils, de son maquillage, et apparaît en Michael devant les spectateurs ébahis et les techniciens sidérés. Il a en effet changé le scénario. Julie le frappe (elle est moins chochotte grâce à lui), Sandy fait une crise de nerf (indécrottable femelle restée dans son rôle social assigné d’hystérique), le père amoureux se pose des questions sur son attirance pour lui en tant qu’elle.

Tout espoir n’est pas perdu car les dernières scènes amorcent la résilience, d’abord avec le père autour d’une bière au bar western près du ranch, ensuite avec Julie sur un trottoir de New York. A voir ou revoir pour ce message implicite que ni les hommes ni les femmes ne sont assignés aux rôles sociaux obligatoires de leur temps. Être soi est bien plus important que d’être conforme.

DVD Tootsie, Sydney Pollack, 1982, avec Dustin Hoffman, Jessica Lange, Teri Garr, Charles Durning, Bill Murray, Sidney Pollack, Carlotta films 2020, 1h52, €10,08 blu-ray €8,69

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Mary Higgins Clark, La maison du clair de lune

Vous devenez le clair de lune, dit le titre américain. Il se réfère aux vieux et vieilles de la maison de retraite de luxe Latham Manor de Rhodes-Island, asile pour richissimes en fin de vie. Il faut dire que « l’achat » d’un appartement est à fond perdu, à vie certes, mais la vie passé 80 ans n’est guère longue, surtout si la rentabilité l’exige : 200 000 $ le studio quand même, le double pour une suite où vous pouvez apporter vos meubles – plus 200 à 400 $ par mois de loyers ! Avec vingt-cinq ans de plus depuis la publication du roman, les prix sont à ajuster à la hausse… Nous sommes loin de nos Ehpad, certes moins aimables mais nettement plus abordables !

La jeune Maggie, orpheline de mère très tôt, s’était trouvé une mère de substitution avec le remariage de son père avec Nuala, au prénom irlandais. Las ! le bonhomme est infernal et le divorce prononcé cinq ans plus tard. Exit Nuala que Maggie aimait bien, et tout de suite la pension jusqu’à sa majorité. Pas vraiment aimée la Maggie… Elle est devenue photographe de mode connue et appréciée. Il se trouve qu’une connaissance riche de son âge, Liam, la convie à l’accompagner en plastron à un cocktail mondain de New York. Il retrouve là sa famille, notamment son cousin Earl, héritier de l’entreprise de pompes funèbres de ses père et grand-père, et qui l’a vendue pour faire de l’enseignement en anthropologie et organiser un musée sur la mort. Cercueil, corbillard, cimetière, Earl est passionné par les rites funéraires et un brin inquiétant.

Mais c’est à ce cocktail que Maggie retrouve par hasard Nuala, mariée à l’oncle des cousins, Tom, qui vient de mourir. Elle habite une vieille villa fin de siècle XIX à Newport, station balnéaire chic de la côte est. Une villa qu’elle songe à vendre car trop grande pour elle seule et nécessitant pas mal de travaux. Elle voudrait se ranger dans la maison de retraite dorée où une place lui est d’ores et déjà réservée car une résidente vient de mourir. L’ex belle-mère et la jeune Maggie sont heureuses de se retrouver et la vieille dame invite sa pupille à venir passer une semaine à Newport.

C’est là que Maggie se rend compte que la mort frappe souvent dans la ville. Certes, la moyenne d’âge est élevée mais la maison de retraite connait des taux de décès indécents. Tous de causes naturelles, mais le médecin de l’établissement est âgé et cacochyme et le directeur renvoyé d’un précédent poste ; une nouvelle légiste ne va-t-elle pas se trouver intriguée comme Maggie de tous ces morts dont elle lit les nécrologies dans les chroniques locales ? D’autant que Nuala est assassinée juste avant que Maggie n’arrive ; elle avait changé in extremis son testament, la rendant légataire universelle, et bien sûr renoncé à vendre la villa et à se loger à la maison de retraite. Y aurait-il un rapport ?

C’est en déambulant dans le cimetière avec une amie de sa belle-mère qui distribue des fleurs sur les tombes de ses copines de retraite toutes décédées, que Maggie aperçoit des cloches reliées à un tube sortant de terre. Earl l’anthropologue mortuaire a fait une conférence à ce sujet auprès des vieilles de la maison, au point que l’une d’elle s’est trouvée mal. Les riches victoriens, craignant d’être enterrés vivants, exigeaient qu’on leur attache au doigt un cordon relié à une cloche sortant du sol par un tube depuis le cercueil, afin qu’ils puissent appeler à l’aide s’ils se réveillaient… Un gardien était payé durant une semaine entière pour veiller dans le cimetière à écouter si une cloche sonnait et déterrer daredare le paniqué enfermé six pieds sous terre.

Dès le premier chapitre, Mary Higgings Clark nous plonge dans le bain de l’horreur avec Maggie vivante dans un tel cercueil. Pourquoi est-elle arrivée là ? Qu’a-t-elle découvert qui lui vaut ce traitement ? Qui l’a ainsi emprisonnée ? Au nom de quel intérêt ?

Vous saurez tout en temps voulu, souvent égaré sur de fausses pistes car tout le monde qui gravite autour de Maggie et de feue Nuala peut éventuellement avoir un mobile. Maggie fera la connaissance plus intime de Neil, un fils à papa de parents aimants qui a repris la profession de son père dans le conseil financier. Liam, qui s’intéresse à elle sans vraiment lui prouver, est plutôt dans « les affaires », pour la plupart immobilières. Les années 1990 étaient propices à la bourse et à l’immobilier et l’investissement dans les résidences retraite était en plein essor. Avec la tentation de frauder pour s’enrichir plus vite, comme les grands-pères début de siècle avaient fait leur fortune.

Un très bon cru Clark, bien découpé, aux personnages munis d’une véritable personnalité sans caricature.

Mary Higgins Clark, La maison du clair de lune (Moonlight Becomes You), 1996, Livre de poche 1998, 381 pages, €7.90 e-book Kindle €7.99

DVD Mary Higgins Clark : La Maison au clair de lune / Dors ma jolie / Ce que vivent les roses – Coffret 3 DVD, Warner Vision France, €10,76

Les romans policiers de Mary Higgings Clark déjà chroniqués sur ce blog

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Patricia Cornwell, L’instinct du mal

L’experte en sciences légales de Virginie Kay Scarpetta est désormais aussi conseillère auprès du médecin-chef de l’institut médico-légal de New York de façon bénévole. Nous sommes en 2009 et la crise financière de 2008 vient de passer, précipitant l’économie dans la déroute et les gens dans le désespoir. Une jeune fille, Toni, est retrouvée morte dans un parc ; elle a été assassinée. Dottie, une folle dont s’occupe le mari de Scarpetta, Benton Wesley, lui envoie une carte de vœux vocale inquiétante. La fille d’un milliardaire de la finance a disparu. Ces trois affaires sont liées mais le lecteur ne le sait pas encore.

Contrairement à ses premiers romans, Patricia Cornwell stresse de plus en plus ses personnages, leur faisant faire des dizaines de choses à la fois et de nombreuses erreurs. Comme si ce qui arrivait au pays tout entier arrivait à chacun dans son propre métier. La médecine légale tient peu de place dans ce roman, plutôt centré sur les recherches informatiques de Lucy, la nièce adulte qui a fait fortune dans l’informatique avant d’en perdre les trois quarts dans la débâcle séculaire 2008.

L’action naît lorsque Scarpetta, invitée sur CNN par une productrice vieillissante qui cherche avant tout le scoop, a son téléphone BlackBerry volé alors qu’elle avait ôté par agacement son mot de passe. Elle reçoit un paquet suspect à son l’immeuble après l’appel d’une téléspectatrice qui s’avérera être la fameuse Dottie, la folle de Benton Wesley. Tout est lié et Lucy revient en hélicoptère d’un week-end de tempête passé en amoureuse avec son amie la procureur Jamie Berger juste à temps pour investiguer. Le grand flic Marino est aussi de la partie et toute cette fine équipe va tenter de débrouiller les écheveaux enchevêtrés des liens entre les disparitions et morts suspectes des diverses enquêtes en cours.

Wesley est limité par son statut de psychiatre légal qui ne l’autorise plus à faire des enquêtes comme lorsqu’il était au FBI. C’est donc Marino qui prend le relais, mais il le déteste depuis que Marino sous emprise de drogues et d’alcool a voulu violer Scarpetta dans un volume précédent. Lucy est toujours aussi butée et secrète tandis que son amie s’éloigne progressivement d’elle à cause de tout ce qu’elle ne lui dit pas.

Le lecteur ne s’étonnera pas de retrouver l’ennemi juré de Wesley et Scarpetta, le fameux Chardonne, anormal psychopathe venu de France qui a repris les affaires mafieuses de sa famille après le décès de son père et de son frère. Cet être machiavélique et suprêmement intelligent va chercher à les égarer tout en les menant dans un piège. Il faudra tout le talent des divers experts conviés par Cornwell, l’instinct de flic de Marino, l’expertise médicale de Scarpetta, le talent psychiatrique de Wesley, l’agilité informatique de Lucy et l’expertise en droit de Berger, pour percer à jour le monstre et déjouer ses plans, tout en retrouvant les disparus et qui a tué la morte du parc, à la mère de qui Scarpetta doit la vérité.

Nous sommes en 2009 lors de l’écriture de ce roman, et la technologie a galopé depuis les premières enquêtes de Kay Scarpetta. C’est par une montre connectable que Lucy parviendra à remonter la piste du tueur de Toni tandis que les mails échangés par le mari de la financière disparue mettront la puce à l’oreille de Lucie de Berger.

Ce gros roman un brin bavard semble avoir été dicté plutôt qu’écrit tant les dialogues s’étalent sur de longues pages. Mais le canevas général se tient et le suspense est là. C’est un assez bon cru Cornwell.

Patricia Cornwell, L’instinct du mal (The Scarpetta Factor), 2009, Livre de poche 2011, 669 pages, €8.90 e-book €8.49

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Y a-t-il un pilote dans l’avion de Jim Abrahams et des frères Zucker

Un film catastrophe, qui sera doublé d’un petit frère deux ans plus tard. Il est traité au plus haut comique, voilà ce qui a détonné dans le panorama ciné 1980 aux Etats-Unis. Que le pilote, le copilote et le navigateur aient été intoxiqués par le même plat de poisson au point de tomber dans le coma, ce n’est guère rassurant. Mais les passagers sont chacun dans leur bulle d’égoïsme et ne voient midi qu’à leur porte. Quand l’hôtesse leur annonce d’une voix suave que l’avion est sans pilote et qu’ils en recherchent un parmi les passagers, pas de réaction ; qu’il a perdu un réacteur par surchauffe, pas de réaction ; mais quand elle leur dit qu’il n’y a plus de café, c’est la révolution !

Chaque personnage est soigneusement caractérisé et le drame se double d’une romance qui s’achève entre une hôtesse et un ancien pilote de guerre traumatisé par sa dernière mission. Ted (Robert Hays) et sa femme Elaine (Julie Hagerty) sont tirés tout droit du film A l’heure zéro de 1957 . Elle veut le quitter et il la suit, cherchant à la convaincre de lui donner une autre chance, au point d’abandonner son taxi sur le trottoir – avec un passager dedans – et d’acheter un billet pour Chicago afin de monter dans l’avion. Pendant ce temps le passager attend et le compteur tourne. Le pilote du Boeing Clarence Oveur (Peter Graves) – « over » signifie « à vous » à la radio – s’avère pédophile, caressant le jeune Joey qui vient admirer le cockpit tout en lui demandant s’il aime les films de gladiateurs ou s’il a déjà vu un homme tout nu (on pouvait tourner en dérision ces troubles désirs, en 1980).

Le copilote Roger (Kareem Abdul-Jabbar) qui répond à chaque fois que l’on dit « roger » à la radio (il signifie « reçu ») s‘avère un joueur de basketball connu des Lakers de Los Angeles mais qui a des faiblesses de jeu, comme le révèle le gamin. L’hôtesse Elaine se révèle une blonde évaporée qui aime la fête et l’amour mais n’a pas grand-chose dans le ciboulot, sinon d’adorer les héros. Le rescapé de guerre Ted stresse post-traumatiquement depuis des années en ressassant « la décision » qu’il a dû prendre pour son escadrille et qui a conduit à sa perte. Il ne se réveille que lorsqu’il est valorisé… et sauve le Boeing 767 de Los Angeles à Chicago en plein brouillard en le faisant atterrir sans savoir le piloter.

Mais c’est l’ensemble des gags qui ne cessent de surgir dans le scénario qui font le succès du film, certains en arrière-plan. Le gamin lit un magazine sur les nonnes tandis que la nonne lit un magazine sur les garçons, inversion comique de ce qui devrait être. Le post-traumatisé raconte interminablement son histoire aux passagers assis successivement à ses côtés qui finissent par se pendre, se faire hara-kiri ou se flinguer. La scène de rencontre entre lui et sa femme devenue hôtesse de l’air, dans un bar de guerre, montre une bagarre de jeux… entre deux femmes qui se boxent et se font des prises de catch. Une petite fille dans l’avion, très collet monté, accepte qu’un garçon de son âge du même genre Moral Majority lui offre un café mais affirme qu’elle le prend noir, « comme les hommes »… à 12 ans ! L’épouse du pilote pédo, prévenue du drame en pleine nuit, réveille son amant qui se trouve être un étalon – au sens littéral – et demande au cheval de sortir par derrière. Une femme hystérique (scie habituelle des films yankees depuis des décennies) se voit secouée et baffée par une suite de femmes et d’hommes qui se succèdent pour « la calmer ».

L’hôtesse qui voit le pilote automatique se dégonfler – au sens strict car c’est un ballon gonflable – le regonfle par un tuyau à sa ceinture mais le docteur Rumack (Leslie Nielsen) qui entre dans le poste de pilotage pour lui donner des nouvelles des passagers malades la croit en train de tailler une pipe et se détourne discrètement. Une fillette, transportée à Chicago pour une transplantation cardiaque urgente, est distraite par une hôtesse qui emprunte la guitare de la nonne pour lui chanter une chanson entraînante ; ce faisant, elle détache la perfusion et la petite fille agonise sans que personne ne s’en rende compte… La position d’atterrissage d’urgence est la tête entre les genoux – mais pas ceux de sa voisine, « n’est-ce pas révérend ? ». Je ne me souviens pas de tout tant il y en a, mais tout est comme ça !

Le clone tourné deux ans plus tard par Ken Finkleman, Y a-t-il enfin un pilote dans l’avion en français, reprend les personnages et les acteurs, à l’exception de quelques-uns, et rejoue les gags pas toujours dans le même sens – et en plus lourd. Il est moins réussi.

Cette fois la catastrophe se passe dans la navette spatiale qui décolle pour la lune. Un ordinateur HAL 9000 à la 2001 Odyssée de l’espace devient fou parce que la navette a été lancée pour motifs financiers sans avoir été vraiment homologuée (le vol inaugural de la navette spatiale américaine remonte au 12 avril 1981, différents incidents ayant repoussé son lancement). L’ex-pilote de guerre, réhabilité après son sauvetage du Boeing, a été chargé de la tester mais il s’est crashé avec en déclarant que les circuits avaient faillis. Il a été viré et le procès intenté par les bailleurs de fonds l’a condamné à un séjour en hôpital psychiatrique, l’hôpital Ronald Reagan qui « soigne à l’ancienne ».

On se souvient que Reagan s’est fait élire fin 1979 sur un « c’était mieux avant » et le retour à la morale traditionnelle. L’Amérique se demande d’ailleurs à l’époque, si, avec cet ancien acteur, il y a un pilote dans l’avion gouvernemental. Les soins à l’ancienne sont une suite de coups de matraque et d’électrochocs. Ted Striker (Crochet en VF) peint une toile de fleurs tandis que son modèle est… une fille à poil. En arrière-plan, une infirmière vérifie le niveau d’huile d’un patient avec la tige habituelle aux automobiles et rajoute de l’huile de moteur dans la perfusion au-dessus du lit. La petite fille qui n’a jamais baisé mais voudrait le faire avant de mourir dans le crash programmé de la navette est plus âgée (de deux ans ?) et invite tous les passagers mâles à la monter, y compris un étalon (un cheval, évidemment). Le gamin visiteur du cockpit est brun et cravaté, au lieu du blond col ouvert du premier opus, mais ouvre sa chemise à mesure que la température grimpe car la navette est dirigée par l’ordi fou droit vers le soleil.

C’est en bref un festival de rire !

Coffret 2 DVD, avec Kareem Abdul-Jabbar, Lloyd Bridges, Peter Graves, Julie Hagerty, Robert Hays, Paramount Pictures 2021, €13,39

Y a-t-il un pilote dans l’avion ? (Airplane), Jim Abrahams et les frères Zucker, 1980, 1h20,

Y a-t-il enfin un pilote dans l’avion ? (Airplane 2 – The Sequel), Kim Finkleman, 1982, 1h16

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Histoires fausses

Faites l’humour, pas la guerre, telle semble être la raison d’être de ce recueil de nouvelles de la science-fiction américaine des années 1950 à 1980 environ. Elles sont présentées de façon assez cuistre au milieu des années 80 par Demètre Ioakimidis, anthologiste de SF né en Italie, résidant suisse et de nationalité grecque…. Mais on peut zapper la préface sans aucun problème, les distinguos de linguistique universitaire n’ayant aucun intérêt littéraire. Ce ne sont pas moins de seize récits qui montrent combien les choses ne sont pas ce qu’elles semblent et que tout, au fond, reste imprévu, même dans l’imaginaire.

Observez d’abord les livres qui s’envolent – littéralement – en battant des pages de couverture pour rejoindre la migration vers les forêts originelles. Ecologique mais bizarre, non ? Comme si l’ignorance était notre futur – durable. C’est ensuite un poêle hollandais qui « irrite » suffisamment un soulier pour que celui-ci s’anime et se carapate tandis que le savant fou qui l’a « inventé » convoque la presse et les sommités universitaires. C’est encore le coffre-fort absolu, celui qui fuit quand on l’approche, invulnérable aux rets, aux pièges et au lance-flamme, qu’un millionnaire en faillite tente de récupérer pour les (faux) diamants qu’il contient. Ou un docteur robot surnommé Tic-Tac qui vous sait malade avant même que vous ne lui parliez et qui vous enferme dans son hôpital mutualiste afin de persévérer dans sa fonction : qui n’a pas connu un docteur de ce genre ? Knock n’est pas le seul à vous persuader de recourir à ses indispensables soins.

Dans l’espace, rien à bouffer : lorsqu’on débarque sur une planète lointaine où se trouvent des êtres vivants, comment savoir si ce qu’ils mangent est bon pour nous ? Le poison d’un homme est peut-être la délectation de l’extraterrestre. De même la colonisation des planètes pour exploiter ses matières premières : la manière habituelle (forte) est-elle la bonne ? Evelyn E. Smith, adroite polygraphe née en 1927, met en scène deux fils à papa, l’un d’amiral, l’autre de sénateur, entrés dans l’armée spatiale parce que trop sensibles et… en bref trop chochottes. Le commandement les envoie seuls sur une planète maudite où toutes les expéditions précédentes pour récupérer un minéral se sont fait massacrer : quand on est inverti, autant mourir en héros pour masquer l’opprobre sociale. La nouvelle a été écrite en 1962, autrement dit dans un autre monde. Mais il s’avère que le couple des deux jeunes hommes s’en sort à merveille. Au lieu de s’imposer, il se donne en exemple ; au lieu d’interroger, il se laisse observer. Leur goût pour aménager le baraquement standard de l’armée, leur artisanat aux couleurs délicates, séduisent tant les indigènes, eux aussi sensibles à l’art, qu’ils leurs apportent les fameuses pierres requises par l’expédition : il faut de tout pour faire un monde. Pour d’autres, c’est la vie de pionnier qui importe et, lorsque les semblables rappliquent, c’est la fuite immédiate vers l’inconnu – même si l’épouse souhaite se fixer. Mais pourquoi pas d‘enfants ?

Lorsque les aliens envahissent la Terre, c’est pour la soumettre, à la Poutine, miroir de notre désir d’asservir les planètes. Obéissez et vous serez préservés ; résistez et vous serez pulvérisés. Le général Milvan des hordes galactiques a tout du Vladolf Poutler avec ses « 2m10, musclé à rendre jaloux un professeur de culture physique et noblement revêtu d’un tissu aussi chatoyant que collant (…) le front superbe, les yeux lumineux très écartés – il avait tous les attributs d’un être supérieur » – ce qu’il croit être. Sauf qu’il n’est sans aucune humanité : « une flotte aérienne sympathisante détruite sans avertissement ; une douzaine de villes bombardées avec une efficacité impitoyable… Cela, ajouté à l’arrogant sourire de mépris errant sur ses lèvres » p.188. Il a tout de Poutine, ce conquérant de Lebensraum galactique. Mais il trouve plus malin que lui, et plus fort, cela va de soi : Satan en personne, qui considère la Terre comme sa chasse gardée et renvoie Milvan Poutinovitch à ses étoiles. Qui sera donc le diable du Mongol nazi au Kremlin ?

Il y a d’autres histoires, comme celle de ce craqueur de sécurité bancaire, originalement présentée ; de ces voyages dans le temps qui cherchent à modifier le présent mais n’y parviennent jamais parce que le présent… est toujours présent, sinon il ne serait pas « le » présent, vous comprenez ? Ou ce vieux cinéphile qui, lassé des scies et convenances des scénarios de films, finit par les modifier mentalement à l’écran sans que la bobine en soit changée, pour le plus grand plaisir des autres spectateurs. De l’inconvénient aussi de se retrouver homme invisible, un matin au réveil, pour avoir absorbé la veille une pilule de laboratoire pharmaceutique avide de vendre. L’épouse a du mal à s’y faire, la fille de 10 ans s’évanouit d’horreur, mais le petit de 4 ans trouve cela merveilleux : c’est toujours son papa. Heureusement, l’antidote existe car c’était un secret du Pentagone, le labo travaillait pour eux.

Une exploration dans les antres de la machine à imaginer les futurs qui, cette fois, en rit franchement. Ce qui fait du bien en ces temps retrouvés de guerre et de nationalisme, d’occupants et de collabos. Les années 1980 avaient du bon !

Histoires fausses – La grande anthologie de la science-fiction, Livre de poche 1984, 409 pages, occasion €1,54

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La liberté française ?

En-dehors du court terme de la guerre entre une démocratie et un pays totalitaire, où sont nos idéaux de liberté ?

Le choc des cultures a du bon car l’exemple des autres enrichit réciproquement les pays. À la condition évidemment que le pays qui vous choque ne tente pas de vous imposer sa façon de voir. A condition aussi d’assurer la diversité continue des cultures, ce qui signifie refuser le métissage généralisé de l’idéologie commerciale du divertissement qui ne veut affecter personne : pas de genre, pas de race, pas de religion, pas de sexe, pas de nu… La mixité fade ou tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil, n’enrichit personne mais appauvrit tout le monde.

Le divertissement commercial, dans son excès, aboutit à la revendication communautaire des sous-cultures revendicatrices, radicalisées, donc figées dans une essence qui n’a rien d’historique mais tout d’une construction idéologique. L’islam se dit ainsi discriminé en France tandis que les Noirs se disent racialisés aux États-Unis. Les minorités, plus ou moins discriminée socialement, franchissent le pas d’énoncer une essence radicale de leur culture, au risque de voir leur discrimination latente se changer en discrimination affirmée, assumée, dans un rejet pur et simple. C’est ce que l’on a constaté aux États-Unis sous l’ère Trump et que propose en France le candidat « sauveur » d’Afrique du Nord, collabo de l’agresseur mongol.

La France n’est pas les États-Unis, n’en déplaise aux Yankees qui voudraient que tout le monde leur ressemble.

La France ne reconnaît que des individus, pas les communautés, même si les « associations » tendent à réduire l’écart citoyen entre les deux. Une association n’est pas l’opinion, mais seulement un courant militant. C’est aux citoyens de décider par le vote de leurs représentants ou par référendum de ce qu’ils veulent vraiment, pas à des minorités agissantes. La liberté d’expression est limitée par la loi en France, elle n’est pas absolue comme aux États-Unis, ce qui encourage certaines communautés a exiger ici des lois « mémorielles » pour criminaliser la négation de crimes historiques plus ou moins documentés. Il n’y a pas en France de religion officielle, contrairement aux États-Unis, mais une mentalité plutôt laïque depuis le XVIIIe siècle. La croyance est du domaine personnel et non pas du domaine collectif.

Ces écarts de ne pas être pareil empêchent d’imiter, d’être « d’accord » (cette scie des réseaux sociaux). La pulsion névrotique de l’internaute qui commente n’est rien de moins que la passion mimétique de René Girard qui évalue, se compare et jalouse, allant jusqu’au lynchage de foule des injures et de la Cancel sous-culture.

Cette incapacité à comprendre l’autre, à songer même qu’il puisse penser autrement que soi, exacerbe la radicalité. Le fascisme d’entre-deux-guerres revient, récupéré dès les années 50 par le stalinisme communiste, avant les sectes gauchistes des années 70 et l’intolérance grandissante depuis l’élection de Trump. « Tout est politique » était le slogan. Dans ce contexte, le militant est un croyant et fait de la morale, il n’est pas un citoyen qui dit le droit mais juge les autres et les réprime par la force ou par l’ostracisme. C’est tout le contraire du débat démocratique et aboutit, par force d’inertie, au totalitarisme, qu’il soit d’opinion comme aux États-Unis, ou de pouvoir comme en Russie.

Ces dernières années en Occident, nous avons préparé Trump, nous avons préparé Poutine, nous préparons peut-être le collabo Zemmour. Mussolini et Hitler reviennent, dans un siècle nouveau.

Nous sommes le 22 mars : où serait donc un nouveau Mouvement du 22 mars qui a libéré 1968 ? Je vois plutôt de l’enfermement venir.

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Chester Himes, Couché dans le pain

Chester Himes est Noir, né en 1909 dans le Missouri. Barman et groom, il devient délinquant à moins de 20 ans et en prend pour vingt ans. Libéré en 1935 (il a fait moins de dix ans), il se lance dans le roman policier dont il a lu des exemples dans un magazine. Il s’installe à Paris en 1954 où Marcel Duhamel le traduit pour la Noire de Gallimard (ironie de l’histoire). C’est la gloire. Il meurt en 1984 à Alicante.Chester a goûté à tout dans son milieu ségrégué et décrit avec une ironie corrosive qui nous fait encore rire aujourd’hui ce qu’on n’appelait pas encore « la communauté » noire américaine. Il situe son roman dans Harlem, « le » quartier « nègre » des années 30 à 70 et les qualifie volontiers de « négros ». L’époque n’est pas au politiquement correct et les mots veulent dire tout cru ce qu’ils disent. Puisque « la race » est un concept remis avec délectation à l’ordre du jour par les « racisés » dont les Noirs se font une exclusivité (pas question d’y inclure les Asiatiques ni les Juifs, semble-t-il), ce roman des années de racisme peut être relu à point nommé.

L’auteur n’y est pas tendre avec les travers des ses coracisés. Il décrit leur clinquant, leur frime, leur mauvais goût, leur jalousie morbide pour des questions « d’honneur » emprunté aux latins, leurs métiers glauques : « flambeurs, maquereaux, putains, maquerelles, garçons de wagon-restaurant » p.101. Ces gens-là se pavanent en Cadillac à dérives tel Johnny le balafré, le teneur de maison de jeux, portent des vestons vert pomme sur des chemises rouge vif, ou des blousons directement sur leur torse nu comme Ibsen dit Mâchoire d’acier, le truand plumeur de volailles chez le juif Goldstein « ainsi que plusieurs petits  Goldstein » p.150, ou se croient mandatés par Dieu, tel le révérend Short de l’église autoproclamée de la Sainte-Culbute. Les fidèles s’excitent mutuellement et entrent en extase, se roulant par terre les uns sur les autres, en général un homme « avec la femme d’un autre » p.67. Les filles sont soumises et se lamentent, quand elles ne prennent pas de grosses baffes en pleine tronche pour « leur apprendre ».

L’intrigue débute par le révérend éméché qui chute du balcon de veillée funèbre d’un big boss appelé Big Joe, direct dans un panier à pains. D’où le titre français, différent de l’américain. C’est Chick qui l’a poussé ou bien Dieu qui l’a voulu, tout dépend de l’état d’ébriété alcoolo-opiomisée du révérend Short, frustré sexuel. Il a vu un patron blanc de supérette poursuivre un jeune noir qui venait de lui voler un sac de pièces dans sa voiture laissée ouverte alors qu’il était occupé à ouvrir son rideau. Les pains amortissent la chute et le religieux remonte à la fête. Mais l’on découvre peu après que le panier recèle un cadavre, celui de Val. Qui l’a tué ? Beaucoup de gens ont une bonne raison. Il tourne, tout comme Chink, autour de Dulcy, la copine à Johnny, lequel est jaloux comme un mac, mais Chink sait quelque chose sur Dulcy que lui a dit Val et qui concerne Johnny, il entend se faire payer 10 000 $ pour la boucler. Mamie, la femme de feu Big Joe, tente d’apaiser les tensions. En bref, tout est embrouillé et les cerveaux noirs embrumés. Rien n’y fera et couteaux comme pistolets et même fusil à pompe parleront, faisant plusieurs morts avant la fin.

Ce sont les inspecteurs de Harlem Jones et Johnson, alias Ed Cercueil et le Fossoyeur, qui sont chargés de l’enquête. Ils sont noirs eux aussi et connaissent bien leur terrain : « les gens à Harlem agissent pour des raisons auxquelles personne d’autre au monde ne songerait » p.245. De fait, tout sera irrationnel, incongru, stupide, borné. La rue étouffante voit défiler les paradoxes : « on y voyait des jeunes filles-mères allaitant leurs bébés, se nourrissant d’espoir ; des gros gangsters noirs circulant les poches bourrées de fric dans leurs gigantesques cabriolets aux couleurs éclatantes, en compagnie de leurs pouffiasses de grand luxe. Des ouvriers éreintés par leur journée de travail, les épaules collées aux murs des immeubles, profitaient de ce que leurs patrons blancs ne pouvaient pas les entendre pour discuter à haute voix. De jeunes voyous, qui se réunissaient pour aller rosser une autre bande, fumaient de la marijuana afin de se donner du courage » p.113. Les plus beaux sont les plus bêtes et les plus intelligents les plus tordus, comme si « la race » ne pouvait s’en sortir.

C’est écrit direct, drôle, aigu. Les gens sont saisis sur le vif, sans jugement, juste décrits tels qu’ils se veulent apparaître. L’intrigue progresse pas à pas dans les intrigues des uns et des autres, les mensonges des filles qui n’osent pas de peur que, engendrant une cascade d’événements imprévus et tous pires. Les inspecteurs jouent les uns contre les autres, donnant le choix du passage en jugement et de la prison ferme pour des années ou d’une simple contravention de trente jours au ballon s’ils livrent des informations. Dieu est convoqué pour justifier tout ce qui arrive d’humain trop humain, tournant en dérision la croyance comme superstition. Un bon roman d’une Amérique séparée, ignare et paumée mais qui cherche le fric et l’amour dans n’importe quel ordre.

Chester Himes, Couché dans le pain (A Jealous Man Can’t Win), 1959, Folio policier 2002, 247 pages, €7.00

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Tremblement de terre de Mark Robson

L’un des premiers films catastrophe, sorti en 1974 juste après le premier choc pétrolier qui allait remettre en cause tout le mode de vie (et la domination) de l’Occident. Dans les profondeurs de la psyché américaine, « Dieu » rappelait aux bâtisseurs de Babel qu’ils étaient dans sa main et que sa Création était, est et restera plus forte qu’eux. Los Angeles, la cité des anges, s’est construite sur une faille sismique mais sans en tenir compte, faisant comme si de rien n’était. Les immeubles sont aux normes minimales, voire moins, tant le coût de construction de l’anti-sismique est élevé. Orgueil, insouciance, appât du gain, voilà des péchés punissables !

Donc la terre s’ébroue et gronde. Oh, une petite secousse au départ pour dire que le dragon se réveille ; juste de quoi faire dévier les boules de billard et s’empoigner des rustauds qui en sont restés à mesurer la plus grosse. Querelle de bac à sable qui indiffère au pochetron coiffé d’un chapeau claque rouge cardinal qui écluse whisky sur whisky, tout à son vide intérieur. Qui laisse de marbre aussi le flic Lew (George Kennedy) – prononcez Lou – suspendu pour avoir empiété sur le comté voisin et endommagé une clôture de milliardaire, dans sa poursuite échevelée d’un « jeune » (évidemment con) qui a renversé sans s’arrêter une fillette bougnoule – pardon, « mexicaine », en 1974 aux Etats-Unis, c’est pareil.

Et puis c’est une secousse plus grave et plus longue qui agite toute la ville. Elle pousse la fille à papa gâtée dans la quarantaine Remy (Ava Gardner, insupportable) à se jeter dans les bras de son mâle Stewart (Charlton Heston), l’ingénieur en chef en bâtiment de l’entreprise de son riche père Sam (Lorne Green), qui devrait prendre sa suite. Lequel en a marre de cette infantile alcoolique et collante (tout à fait Ava Gardner) et passe voir sa protégée Denise (Genevieve Bujold) plus jeune et nantie d’un gamin fan de soccer (Tigger Williams), dont le mari est mort sur ses chantiers et dont il n’a pas encore fait sa maîtresse ainsi que les compte-rendus ignares l’affirment. Justement, tout le (mince) ressort du film est là, dans cette tension entre l’épouse légitime avec la position sociale, et l’amour bohème qui renaît dans les ruines. Qui sauver quand on est obligé de choisir ?

Car la ville s’écroule, les bâtiments s’effritent et se délitent déjà par pans entiers tandis que les orgueilleuses maisons sur pilotis construites dans la pente voient leurs poutrelles sombrer dans le sol qui se dérobe. Les maisons de carton-pâte et de plâtre se plient comme des châteaux de cartes et ne sont vite que débris dans lesquels des humains se trouvent empêtrés. Le commissariat du comté s’est effondré sur les flics et seul le suspendu est indemne parce que hors les murs. Lui est un flic à l’ancienne, qui croit que la loi est faite pour protéger les plus faibles et non pas les plus riches et puissants ; il organise le sauvetage en équipes – les hommes valides à la pioche pour relever les blessés, les femmes avec les gosses dans les maisons indemnes (nous sommes dans l’ère encore machiste des années 1970).

Un assistant au centre d’observation sismique de la ville (Kip Niven) croit à la théorie de son maître, parti sur le terrain installer des instruments de mesure, selon laquelle une grande secousse serait précédée de deux plus petites en intensité croissante. Selon ses calculs de probabilité, la première ayant été de 3,5 sur l’échelle de Richter, si une seconde plus forte se produit, la Big One de 7,5 à 8 se produira alors dans les 48 h. Le professeur parti sur le terrain meurt dans une faille et le directeur du centre (Barry Sullivan) doit décider de prévenir ou non les autorités. Si la théorie s’avère, il sauvera des centaines de milliers de gens ; si c’est une fausse alerte, il sera ridiculisé et le centre probablement fermé. « Mais à quoi sert un centre d’observation, si c’est pour ne pas prévenir lorsque l’on craint ce qu’on observe ? », dit alors à peu près le jeune assistant sans grade mais avec bon sens. La seconde secousse se produit et le directeur alerte le maire (John Randolph), lequel active le gouverneur (d’un parti opposé au sien, ce qui ajoute de la réticence), qui active à son tour la garde nationale.

Celle-ci est composée de citoyens réservistes qui, alertés par la radio, doivent quitter sur le champ leur travail pour revêtir l’uniforme et patrouiller armés dans les rues afin d’éviter les pillages. L’organisation des secours n’est pas de leur ressort, propriété d’abord, nantis en premiers. Le gérant d’une supérette est justement l’un d’eux (Marjoe Gortner), fana mili, grand admirateur de muscles et d’armes, et même sous-officier. Ses voisins racailles se moquent de lui et l’accusent d’être pédé – injure suprême du machisme prégnant en ces années 1970, et qui revient en force avec les trumpiens. Le film ne lui fait d’ailleurs pas de cadeau ; apparemment puceau et attiré par les grands mâles demi nus qui tapissent les murs de sa turne, Jody a flashé dans sa boutique sur une jeune fille sexy, Rosa (Victoria Principal), qu’il retrouve arrêtée par la garde nationale pour « pillage » – elle a volé un petit pain dans une boutique en ruines, tout en lorgnant sur la caisse mais sans avoir le temps d’y toucher (on ne saura pas si elle l’aurait fait). Il la prend sous son aile et la séquestre dans un coin pour la séduire avec l’intention de la violer et de se prouver ainsi qu’il est un homme. Il n’en aura pas le temps, la crise précipitant les choses. Le flic Lew, qui passait par là avec Stewart dans son 4×4 rempli de blessés qu’ils mènent au centre de soins le plus proche, entend les appels à l’aide de la jeune femme à qui il a été présenté par un cascadeur en moto vaguement copain (Richard Roundtree) le matin même au bar ; c’est la sœur de son associé Sam (Gabriel Dell) et elle arbore sur une paire de seins bien tendus le nouveau tee-shirt publicitaire de la cascade. Le flic ruse et intervient à temps pour descendre le proto-violeur devenu fou et dont les hommes se sont égaillés à la recherche d’un officier. Celui qui se croyait un héros n’est pas celui qui en prend l’apparence.

Stewart, dans son immeuble de bureaux qui croule, sauve sa femme et son patron qui est son beau-père dans une séquence haletante où un escalier qui donne sur le vide après l’effondrement d’une partie de la façade permet, avec le tuyau d’incendie en guise d’encordement, de se laisser descendre un à un douze mètres plus bas pour retrouver un escalier intact. Les imbéciles qui ont pris l’ascenseur dans la panique sont tous morts écrabouillés lorsque la cabine – inévitablement – s’est détachée. On vous le dit bien, pourtant, et on vous le répète, de NE JAMAIS PRENDRE L’ASCENSEUR en cas d’incendie ou de tremblement de terre. Si l’électricité est coupée, la cabine devient un cercueil ; si les câbles sont coupés, elle devient un shaker pour viande humaine. Une fois sa famille à l’abri, dans le centre de soins en sous-sol d’un immeuble qui a résisté, Stewart part à la recherche de Denise la jeune comédienne et de son fils Corry, lequel est parti se promener en vélo autour de la maison.

Lorsque j’ai vu ce film au cinéma à la sortie il y a cinquante ans, avec ces fameux infrasons du procédé sensurround qui vous mettaient illico dans l’ambiance tendue du stress sismique, j’ai retenu moins l’histoire générale (banale) que deux séquences : la première était cet homme poussé par la foule dans l’escalier béant sur le vide et qui se raccrochait à une poutrelle en acier qu’il ne pouvait tenir, chutant alors dans le vide avec un hurlement que l’attaque terroriste des Twin Towers a renouvelé à la mémoire; la seconde était ce gamin en vélo précipité en bas d’une passerelle en bois surplombant le canal de dérivation du barrage de Los Angeles, vide d’eau, et ces câbles à haute tension rompus par la secousse qui crépitaient et sautaient comme des serpents autour du jeune corps inerte. La maman a agi en tigresse en descendant le prendre contre elle, mais elle n’a pu remonter seule ; le cascadeur moto noir et son associé, qui ont vu leurs espoirs de spectacle s’écrouler avec le tremblement de terre, passant justement en camion pour l’aider.

Tous les protagonistes se retrouvent alors dans le centre de soins où le beau-père de Stewart décède d’une crise cardiaque, Remy sa fille erre dans le parking en sous-sol en attendant des nouvelles, Corry est soigné de son traumatisme crânien léger par le docteur Vance (Lloyd Nolan) et sa mère attend la suite. C’est là que la grande secousse survient, comme prédit par la théorie. Evacuer des millions d’habitants en 48 h aurait été la panique, aussi les autorités n’ont rien fait d’autre que préparer les soins et les refuges pour après. Avis à la population : démerdez-vous. Après tout, l’Amérique est le pays des pionniers, il ne faut pas compter sur la cavalerie pour vous sauver de votre bêtise si vous avez choisi d’habiter sur les pentes instables, sur les collines sous le barrage, ou dans des immeubles du centre-ville construits à l’économie.

Ce Big One fait s’effondrer en grande partie l’immeuble des premiers secours et les proches de Stewart, ainsi qu’une soixantaine d’autres personnes, sont enfermés par les gravats au troisième sous-sol. Le barrage se fissure et, bien que des eaux soient lâchées dans le canal, arrivant à flot pour le suspense juste au moment où le cascadeur sauve la mère et l’enfant, il s’effondre à son tour. Les eaux rugissantes s’engouffrent dans les égouts et les sous-sols, pour le suspense final juste au moment où Stewart et Lew sont parvenus à percer au marteau-piqueur le mur de béton du troisième parking et à sauver les gens pris au piège. Mère et fils sont ramenés à la surface, Remy monte à l’échelle mais le grimpeur précédent lui marche sur les mains, ce qui lui fait lâcher prise ; elle se retrouve dans le flot écumant. Stewart hésite : sauver sa femme qu’il veut quitter ou rejoindre sa future maîtresse ? L’acteur Charlton Heston a fait inscrire dans le scénario qu’il voulait que le héros meure à la fin, ne désirant pas tourner un Tremblement de terre 2. Il choisit donc la morale de son temps et la fidélité au couple plutôt que la transgression post-68 de l’amour d’abord.

Sans les infrasons, le film paraît bien-entendu plus fade. Il permet de mesurer le scénario de Mario Puzo (l’auteur du Parrain), pas simple à synthétiser en deux heures avec George Fox, et réduit à quelques protagonistes seulement dans la grande catastrophe de la ville. Seul le canevas autour de l’ingénieur en bâtiment Stewart est crédible, les autres ne sont que des comparses à peine esquissés : le flic, le cascadeur, la sœur de l’associé. L’époque ne montre que le minimum, sans hémoglobine ni râles d’agonie, le spectaculaire est réservé aux choses. Nous avons vu pire depuis, dans la réalité comme au cinéma, mais il est doux de se remémorer le temps où l’humanité au spectacle était plus douce.

DVD Tremblement de terre (Earthquake), Mark Robson, 1974, avec Charlton Heston, Ava Gardner, George Kennedy, Genevieve Bujold, Universal Pictures France 2002, 2h01, €12,38

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Fourquet et Cassely font l’archéologie des nouvelles couches culturelles

Le livre bilan sur quarante années de changements en France de Fourquet et Cassely, déjà chroniqué sur ce blog, montre le chemin depuis 40 ans des traditions à la globalisation en France.

La religion catholique qui formait « la roche mère » selon les auteurs, n’affleure plus qu’épisodiquement. Elle reste dans les noms de lieux, les monuments, mais l’Eglise a perdu son rôle central de synthèse. Les baptisés chutent de 70 % en 1970 à 27 % en 2018. Les anciennes Fête-Dieu deviennent des marches festives ou des marches blanches pour telle ou telle cause. On marche pour le climat, contre le chômage, pour une enfant tuée, au lieu de marcher en glorifiant la vierge Marie ou le pardon local. Désormais, 74 % des moins de 35 ans ne savent pas ce qu’est l’Ascension, bien que ce soit un jour férié. Ils sont indifférents à la religion, mais favorables à garder week-end de trois jours que Chirac a voulu leur reprendre…

Les identités régionales se perdent avec la baisse des accents locaux dont seulement 20 % de la population est affectée aujourd’hui, surtout dans le sud et dans le nord. Les emplois et les transports opèrent un grand brassage de population. Le rugby par exemple, est encore connoté sport du sud, mais de moins en moins. Cette homogénéisation réduit le sentiment de communauté, alors même que la décentralisation voudrait redonner de la vitalité aux régions. Il se trouve également que lesdites régions sont désormais plus administratives que culturelles, Nantes n’étant par exemple pas rattachée à la Bretagne, et la région Centre-Val de Loire étant le résidu de toutes les autres régions alentour. L’huile d’olive, de culture méditerranéenne à l’origine, opposée aux régions du beurre ou du lard, est devenue aujourd’hui le marqueur des couches sociales aisées. On assiste à une hausse de la consommation de bière aux repas (sur « la mode craft américaine des microbrasseurs ») alors que la France est une nation de multiples vins régionaux. La galette des rois s’est répandue sur tout le territoire bien que la brioche existe encore dans certains lieux du Sud.

La raison en est sociologique, les études faisant rompre les amarres avec le terroir natal avant les divers emplois, la retraite et la fin de vie ailleurs. Les zones de stabilité démographique sont plus restreintes : l’Alsace Moselle, le Nord-Pas-de-Calais, la Manche et le Finistère. Les auteurs observent que 78 % des décédés sont désormais nés dans un autre département. Les marqueurs régionaux anthropologiques pointés par Emmanuel Todd en 1990 ne jouent plus. Les écarts sont liés de nos jours à l’immigration (fécondité plus forte) et à l’autonomisation des individus (divorce, monoparentalité : 24 % en 2018, deux fois le chiffre de 1980).

Cette culture déjà brassée possède une surcouche yankee : l’américanisation des années Mitterrand a suivi les chanteurs, le cinéma et, dès les années 1990, les séries télévisées des chaînes privées. Depuis 1986, les meilleures entrées cinéma sont des films américains. Coca-Cola, McDonald’s, Disney, sont autant de « garnisons romaines réparties dans les provinces de l’empire » p.387. La fête d’Halloween a surgi alors qu’elle n’existait pas en France, le Black Friday remplace les soldes et les Buffalo Grill les brasseries tandis que les clubs de danse country s’installent un peu partout. L’imaginaire du Far-West est le plus populaire. Les clubs de bikers sur le modèle américain se répandent parmi les jeunes. L’Île-de-France et les grandes métropoles du Sud sont les plus touchées, « un bon terrain d’implantation de l’imaginaire américain sur un substrat culturel qui a été fortement chamboulé », jargonnent les auteurs p.398. La pop culture commerciale devient une culture « hydroponique » p.399. 27 % des Français sont allés aux États-Unis une fois au moins. Tout ce qui est « bien » vient des États-Unis, du mimétisme entrepreneurial des écoles de commerce au style de vie yuppie de Wall Street (aérobic, footing, loft, surf, business english), jusqu’aux plus récentes utilisations des réseaux sociaux pour les campagnes électorales. Même les gilets jaunes imitent les routiers canadiens qui imitent les partisans de Trump lorsqu’ils bloquent la capitale Ottawa. L’usage de la langue anglaise est un marqueur social, 29 % des jeunes la parlent mais surtout les bac+5 à 75 %. Les Masters et grandes écoles regardent les films et lisent volontiers livres ou magazines en version originale.

Il n’y a pas que les États-Unis dans la globalisation de la culture. À partir des années 1990, existe une influence japonaise : manga, sushi, Nintendo, dessins animés à la télévision (dès Goldorak), ainsi que les films comme Le dernier samouraï, Lost in translation, Wasabi. 6 % des Français se sont rendus au Japon, destination plus élitiste que les États-Unis ou même la Chine.

Une autre couche culturelle qui vient se superposer est la couche maghrébine : halal, kebab turc, chicha. La réislamisation frériste et la hausse globale du pouvoir d’achat ont engendré un commerce de charcuterie halal (à base de volaille), de viande de bœuf tuée selon les rites et de bonbons sans gélatine de porc (Haribo). La formule tacos est une invention de banlieue, une bombe calorique générationnelle des moins de 35 ans. Nous assistons à l’« avènement d’une génération d’entrepreneurs de banlieue nourrie de culture managériale à l’américaine » p.427. Les prénoms arabes sont passés de 7,3 % en moyenne en 1983 à 15 à 20 % en 2019. Ils forment 40 % des prénoms en Seine-Saint-Denis et 25 % dans le Rhône.

Pour la nourriture, le Vegan et le bio sont à Grenoble, illustrant « la gentrification, la patrimonialisation et le détournement », ces trois étapes indispensables à une culture pour s’imposer dans la durée. Le bœuf bourguignon et la blanquette de veau baissent au profit du couscous et de la pizza, tandis que steak frites et poulet frites demeurent stables. La variété française est moins écoutée tandis que la musique des quartiers (le rap) se répand dans la toute nouvelle génération.

Au total, qu’est-ce qu’être de culture française ? User de la langue sans doute, mais rester ouvert à tous les vents du large comme de ceux qui montent des profondeurs de la transition démographique : place à l’islam, à la culture du Maghreb, aux allégeances multiples. L’empreinte américaine demeure cependant la teinture principale, touchant toutes les strates sociales et désormais toutes les générations.

Jérôme Fourquet et Jean-Laurent Cassely, La France sous nos yeux – économie, paysages, nouveaux modes de vie, cartes de Mathieu Garnier et Sylvain Manternach, Seuil 2021, 494 pages, €23.00 e-book Kindle €16.

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La grande évasion de John Sturges

Un grand film d’aventures avec pour prétexte la Seconde guerre mondiale, à une époque qui préférait célébrer les héros que se repentir sur les victimes. Prenez des aviateurs abattus – des deux camps – mettez-les dans le Stalag Luft III spécial exilé en Pologne et renforcé « à l’allemande », agitez et servez. « Inspiré d’une histoire vraie » relaté dans le récit publié de Paul Brickhill, ce film est drôle et optimiste. Il raconte l’honneur et le courage mais aussi la débrouille et la ruse. Les Allemands sont un peu lourds, de leur philosophie à leur musique, de leurs voitures à leur nourriture. De cette caricature (qui garde un fond de vérité), le réalisateur américain tire un bon film de gendarmes et de voleurs.

Qu’a-t-il passé par la tête d’un lourdaud galonné ou d’une gestapette fascinée par la force plutôt que par la réflexion, pour rassembler ainsi derrière les mêmes barbelés d’un camp de campagne les as de l’évasion de tous les Alliés ? La Luftwaffe a gardé l’honneur de tenir elle-même ses prisonniers mais la Gestapo veille, armée privée de petits bureaucrates sadiques, pleins de ressentiment contre l’ancien système qui les méprisait. Mais l’honneur ne commande pas de donner sa parole de ne pas s’évader, c’est même un devoir d’officier de le tenter.

L’intelligence collective est supérieure à l’intelligence personnelle, lorsqu’elle est multipliée par les compétences reconnues à chacun et organisée par un maître d’œuvre qui les fait travailler ensemble. C’est ce qu’apprend à ses dépens l’Américain individualiste captain Hilts (Steve McQueen) lorsqu’il s’évade et est repris. Il souscrit dès lors à l’œuvre commune qui n’est pas moins de faire évader jusqu’à 250 prisonniers par des tunnels sous les barbelés pour les disperser dans toute l’Allemagne. Leur traque prendra des moyens qui ne seront pas affectés aux fronts et affaibliront d’autant les nazis.

Tout est donc prévu pour réussir. Trouver le bon endroit, évaluer la distance à creuser – neuf mètres sous terre pour éviter tout bruit -, évacuer les tonnes de déblais, trouver des vêtements civils, des cartes et des boussoles mais aussi des ausweis et des papiers d’identité crédibles, des billets de train. L’expertise de chacun est mise à contribution pour fabriquer des pioches avec des crics volés aux véhicules ennemis par une habile diversion dans le camp même, des étais de tunnel avec les lattes des châlits, un chariot sur rail pour ramper dans le tunnel, des éclairages… Les chefs prennent le surnom de leur spécialité.

Des activités culturelles et sportives sont donc organisées pour masquer toute cette activité, du jardinage pour répandre les déblais via des poches de pantalon astucieuses, des chorales pour masquer le bruit de la pioche, des ateliers de dessin pour les faux papiers au prétexte de dessiner des oiseaux, des guetteurs pour prévenir de toute inspection.

Un tunnel est découvert par Werner, un soldat allemand bien brave et un peu niais (Robert Graf), mais deux autres sont en construction et l’évasion peut avoir lieu à la nouvelle lune par le tunnel le plus avancé : Harry. Astuce suprême, Hilts accepte auparavant de s’évader pour se faire reprendre, ayant simplement reconnu les environs et minuté l’accès à la gare la plus proche. Une fois sa période de « frigo » révolue (la prison du camp), il peut livrer les précieux renseignements à tout le monde. Cette mise en avant de l’apport yankee est une invention d’Hollywood, la réalité fut plus européenne… il n’y avait qu’un seul américain dans le camp, et il était membre de l’armée britannique.

Le grand jour arrivé, le tunnel est ouvert à son extrémité mais… il manque sept mètres ! Les bois sont tout proches mais les miradors aussi et restent donc dangereux. Seul le va et vient des sentinelles permet un créneau régulier pour évacuer un par un les sortants du tunnel. Cela ralentit la cadence, même si une alerte aérienne qui fait éteindre toutes les lumières permet d’aller plus vite un temps. Il faut bien sûr qu’un maladroit fasse tomber son paquet d’un blanc impensable pour s’évader de nuit et qu’un sous-officier de garde soupçonne quelque chose. Le tunnel est découvert, les sortants repris. Mais soixante-seize ont pu s’évader.

C’est alors que commence la dispersion et la traque, objet de multiples aventures et du suspense ad hoc. Quelques-uns partent par le train, pourtant surveillé, mais les faux papiers semblent passer, sauf pour le commander Ashley-Pitt qui se fait tuer (David McCallum). Le Matériel (James Coburn) part en vélo, il réussira à gagner la France puis l’Espagne, via la Résistance. Deux autres volent un avion d’entraînement piloté par le Chapardeur (James Garner) et s’élancent vers la Suisse, mais se crasheront faute de carburant et le Faussaire qui voit mal (Donald Pleasence) n’avertira pas à temps son compagnon que les soldats arrivent ; il sera descendu et l’autre renvoyé au camp. Le captain yankee volera une moto et, poursuivi par une horde brune, tentera de sauter les barbelés de 3,70 m de haut à la frontière suisse mais échouera d’un cheveu. Le chef (Richard Attenborough), évadé dix-neuf fois, sera fusillé par la Gestapo en même temps que quarante-neuf autres repris, sur ordre du maréchal Wilhelm Keitel – qui sera condamné et pendu à Nuremberg pour ce crime de guerre. Seule une petite dizaine sera renvoyée au camp, dont le colonel commandant (Hannes Messemer) sera déchu. Le reste ? Il réussira.

Des situations cocasses et des situations dramatiques, l’investissement de chacun dans une œuvre collective, elle-même part d’une grande œuvre d’éradication du nazisme et du combat contre l’ennemi. C’est un excellent film « patriotique » du camp de la liberté.

DVD La grande évasion (The Great Escape), John Sturges, 1963, avec Steve McQueen, James Garner, Richard Attenborough, James Donald, Charles Bronson, MGM United Artists 2020, 2h45, €10.00 blu-ray €13.39

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Marathon Man de John Schlesinger

Un doctorant juif en Histoire de Columbia nommé Thomas Lévy (Dustin Hoffman), court autour de Central Park pour s’entraîner au marathon, fort à la mode au milieu des années 1970. Son père est mort des suites du maccarthysme, suicidé pour avoir été accusé à tort, les « vérités » de ce temps de soupçon étant aussi relatives que celles de Trump. Vous êtes ce que je crois que vous êtes, pas ce que vous croyez être. Le jeune garçon en a été marqué à vie et entreprend des études d’histoire justement pour savoir. Son directeur de thèse le lui fait remarquer, son sujet sur les tendances autoritaires dans la démocratie américaine ne saurait se limiter à la période du sénateur McCarthy durant la guerre froide des années 1950.

Le frère aîné de Thomas, Henry (Roy Schneider), est « dans les affaires », le pétrole comme il était de mise à l’époque. Il gagne bien sa vie, aime les plaisirs du luxe, grands hôtels, bons vins, bonne chère lorsqu’il voyage. Et il voyage souvent, notamment à Paris. Le spectateur français a plaisir à revoir ce Paris des années 1970 qui nous semble si exotique avec son fouillis dans les rues, ses antiques automobiles aux formes bizarres comme l’Ami 6 Citroën aux lunettes de vieille folle et à la vitre arrière à angle aigu ou la 204 Peugeot au train arrière raboté comme s’il était sans queue. Les hommes portent tous des cheveux dans le cou, même les flics, ce qui fait genre sous la casquette. Des post-soixantuitard pré-écolos défilent en vélo, braillant « contre la pollution » tandis que les soutiers de la CGT laissent s’entasser les sacs poubelle dans les rues en raison d’une sempiternelle « grève » productiviste. Mais ce paysage exotique cache de redoutables pièges pour Henry, qui travaille en fait pour une organisation gouvernementale secrète chargée de traquer les anciens nazis.

Justement, l’ancien dentiste SS hongrois des camps Szell (Laurence Olivier), inspiré du Dr Mengele, qui s’est exilé en Uruguay, compte récupérer un trésor de diamants qu’il a déposé dans une banque de New York avec son frère. Lequel, tombant en panne en Mercedes dans le quartier juif, se fait prendre à partie par un irascible rescapé qui le pousse à bout – et notamment dans un camion de fuel qui explose (bien que le fuel n’explose pas…). Tous deux meurent, cramés comme à Auschwitz, ce qui est un clin d’œil ironique comme il n’en manque pas dans le film (à l’époque, on pouvait rire de tout et le blasphème, même sur la Shoah, n’était pas haram). Szell, au prénom de Christian (encore un trait ironique pour un nazi), ne fait pas confiance aux courriers qui convoient ses diamants vers Paris régulièrement et veut prendre en main lui-même l’opération. Henry Lévy est agent double, lui servant de courrier tout en travaillant pour le gouvernement. Szell veut l’éliminer, à moins que ce ne soient ses collègues… Le problème de l’agent double est que tous les côtés sont ses ennemis.

Il échappe de justesse à un attentat à la bombe en poussette au marché aux puces à Paris, puis à un égorgement de dacoït par un asiatique particulièrement retord dont il finit par faire craquer les vertèbres, torse nu au balcon après sa musculation, ce qui est bien dans l’esthétique des années 1970. Mais il finira mal, Szell l’aura personnellement à New York, avec sa lame rentrée sous le coude. Henry parviendra à rejoindre son petit frère Thomas dans son studio de Broadway et s’écroulera mort dans ses bras.

A-t-il dit quelque chose ? Le spectateur sait que non, Szell comme l’organisation soupçonnent que oui. Dès lors, il s’agit de faire parler le jeune homme innocent et tout est bon pour cela, depuis la jeune fausse Suissesse qui le séduit à la bibliothèque (Marthe Keller) jusqu’à la fausse évasion après les tortures dentaires de Szell par Janeway (William Devane), le collègue de son frère. « Is it safe ? » lui demande Szell comme une énigme ; mais le petit frère ne connaît pas le mot de passe ni l’allusion. La traduction française est ambiguë car le mot « safe » désigne, outre le sans danger, aussi le coffre-fort…

Thomas court pour sa vie, il court après la vérité, il court pour aller plus vite que le mensonge et les balles. Mais, Juif qui veut sauver sa peau contre tous les fascismes, du nazisme de Szell au maccarthysme qui a tué son père et au complotisme secret du gouvernement de son temps, Thomas saura se défendre. Il les descendra tous, juste revanche de Superman contre l’hydre du Mal. De bons symboles américains ajoutent à l’histoire pour faire percuter le spectateur dans ce grand film d’espionnage devenu culte. 

DVD Marathon Man, John Schlesinger, 1976, avec Dustin Hoffman, Laurence Olivier, Roy Schneider, William Devane, Marthe Keller, Paramount, 2h03, €8.15 blu-ray €15.24

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Robert Heinlein, Une porte sur l’été

Daniel B. Davis est ingénieur et invente le Robot maison avant le Robot universel. Mais voilà qu’une femme s’en mêle, une panthère prédatrice experte en escroquerie. Avec l’aide de son associé et meilleur ami Miles, elle va systématiquement dépouiller Davis de son œuvre en suçant ses actions de sa société d’automates dont il est le directeur technique, au prétexte de ses fiançailles avec lui.

Outré, blessé, Davis décide d’entrer en Long sommeil, une hibernation permise par la technique, pour ne se réveiller que dans trente ans, en l’an 2000. Ce qui, pour un ouvrage écrit en 1957, représente un saut dans le temps de deux générations. Mais le propos n’est pas pour déplaire à l’auteur. Il anticipe assez bien l’avenir dans ses grandes tendances : la panique de 1987 (nous avons connu un krach), l’essor autoritaire de la Grande civilisation asiatique (de fait depuis 1978), l’effondrement du communisme (acté dès 1989), l’automatisme de la dictée, du dessin industriel, des tâches ménagères et de la tonte de la pelouse.

Le Long sommeil est une façon de trouver une porte sur l’été, tout comme son chat en hiver, un vieux mâle couturé qui veut trouver une porte ouverte sur l’extérieur sans avoir les pattes mouillées par la neige en hiver. Robert Heinlein connaît très bien les chats, il les observe attentivement et décrypte aisément ce qu’ils expriment, comme tout maître de félin le reconnaît aussitôt.

Avant de plonger dans le Long sommeil, notre ingénieur va affronter une dernière fois ses adversaires. Il ne veut pas qu’ils profitent de leurs malversations. Cela ne tourne pas très bien pour lui, mais pas si mal car il apprend l’essentiel, ce qui peut lui servir. Car on peut refaire le passé, contrairement au dicton : l’homme technique sait comment.

Trente ans plus tard, lorsqu’il se réveille du sommeil dans un monde changé – mais pas tant que cela – il découvre que son Robot universel a été perfectionné, que la machine à dessiner pour architecte qu’il avait seulement imaginée a été créée avec succès – et selon ses propres idées. Alors il enquête, par curiosité, pour rencontrer l’ingénieur qui pense comme lui. Et il découvre qu’il est lui, paradoxe du voyage dans le temps. Lui qui est reparti en 1970 puis revenu en 2000 pour assurer la justice immanente qui plaît tant aux lecteurs. Il a trouvé la bonne porte pour l’été.

Il a retrouvé d’abord son amour véritable, Rickky, 11 ans à l’époque et belle-fille de Miles, une enfant qui voulait se marier avec lui. Trente ans plus tard, elle peut le faire légalement et moralement puisque lui est resté jeune (son âge en 1970) et qu’elle-même est devenue adulte (trente ans de plus en 2001).

Davis a retrouvé aussi son chat Petronius qui devait aller en Long sommeil avec lui mais que la mégère ex-fiancée avait chassé, non sans se faire lacérer à coups de griffes. Pete ne l’a jamais aimée, cette prénommée Belle comme un antonyme, pas plus que Rickky enfant, ce qui aurait dû alerter Davis. Mais l’amour est aveugle, surtout l’amour puceau de l’ingénieur qui ne vit que pour ses inventions.

Ce roman d’anticipation est original et passionnant, dans la veine inventée de la science-fiction américaine des années 1950.

Robert Heinlein, Une porte sur l’été (The Door into Summer), 1957, Livre de poche 2010, 288 pages, €8.30

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Clifford D. Simak, Demain les chiens

Cette anticipation du destin de l’humanité a quelque chose d’inéluctable en même temps qu’elle pourrait ne pas se produire tel que décrit. L’homme est un tueur, il domine et en veut toujours plus. Péché d’orgueil pour la Bible, dans le même mouvement que Dieu a reconnu l’homme « maître et possesseur de la nature » en le créant.

Il y a bien longtemps que l’homme a disparu lorsque ces contes au nombre de huit servent de légendes aux chiens. Les défauts comme les qualités de l’humain vont influer sur son évolution. En 10 000 ans depuis le XXe siècle, l’auteur nous montre comment la technique va inciter à la paresse, puis au retrait individualiste qui aboutit au mutant libertarien, tandis qu’une minorité quitte la terre en vaisseau spatial pour explorer les planètes. Des endroits où certains trouvent un paradis non humain dans lequel se fondre.

Sur terre, la dynastie des Webster se transmet de père en fils (un à chaque fois, sans aucune fille). Les inventions ou les renoncements des Webster font bifurquer le destin de l’humanité avec celui de la terre : abandonner les cités, partir pour les étoiles, refuser le renouvellement apporté par la philosophie de Mars (Juwain pas Karl), opérer les chiens pour qu’ils puissent parler et lire. Seul le robot Jenkins fera le lien.

Le péché originel Webster est d’avoir par frivolité refusé l’ouverture à l’autre, la rédemption consistera à laisser les chiens inventer leur monde où les hommes resteront des dieux mythiques dont on se demande à la fin s’ils ont vraiment existé. D’où ces huit contes, commentés doctement par des érudits. Les huit étapes sont les suivantes :

Premièrement, le concept de cité disparaît grâce à la décentralisation de l’énergie nucléaire sans limite et des robots qui font le travail. Chacun vit à la campagne d’une vie écologique en cueillant le bois, les récoltes et le gibier. Seule la pression sociale tient l’unité contre l’individualisme ; si elle se relâche, l’individu se perd car l’être humain est construit depuis des millénaires pour vivre en groupe.

Deuxièmement, cette absence de relations conduite à l’agoraphobie, le désir de rester chez soi dans le familier, la peur de l’autre et de bouger. Ce qui conduit à refuser le nouveau concept issu des martiens pour renouveler l’humanité car il faudrait aller sur Mars. C’est donc la décadence.

La troisième étape est la culpabilité du Webster descendant du refus qui fait muter les chiens pour une nouvelle pensée. Le chien Nathanaël parle. Les humains curieux ont divorcé de ceux qui sont restés ; ils sont partis explorer les planètes. Joe, le génie solitaire resté sur terre, ne sert à rien pour l’humanité.

Quatrième étape sur Jupiter : pour s’adapter l’humain est converti en être apte à vivre sous des pressions impossibles. S’ouvrent à lui d’autres sensations, d’autres horizons mentaux et il se libère –jusqu’à ne plus vouloir revenir. L’homme s’est perdu dans un autre être.

Cinquième étape, lorsqu’il fait l’effort de revenir sur terre pour dire quel orgasme c’est d’être devenu un être de ce paradis de Jupiter, il est rejeté par les instances mondiales : ce serait la fin de la race humaine. Et de fait, lorsqu’il alerte les médias pour le raconter, la plupart des humains s’en vont sur Jupiter pour trouver le paradis espéré et ainsi disparaître.

Sixième étape : sans vaste projet et une certaine stabilité imposée, aucune civilisation ne peut survivre. Ceux qui restent travaillent sans but ni endroit où aller, lorsqu’ils travaillent, sans liens familiaux ni commerciaux qui sont des raisons de vivre. Ils cessent tout effort et vivent au jour le jour tandis que les robots et les usines tournent de façon automatique. Ils sont les dieux des chiens qui parlent et des robots qui s’autoproduisent mais l’avant-dernier Webster actionne le mécanisme de défense qui isole la seule cité qui reste, Genève, siège du gouvernement mondial qui règne sur les quelques cinq mille humains qui n’ont pas voulu partir sur Jupiter. Il veut donner une chance aux chiens en les isolant des hommes. Mais son fils, rebelle et un brin écolo, est parti jouer avec ses amis à l’homme des cavernes muni d’un arc et de flèches. Lui ne sera pas confiné.

Septième étape : l’homme qui n’apparaît plus sur la terre a-t-il vraiment existé ? Les chiens se le demandent et véhiculent ces contes comme une légende mythologique. Il faut 5000 ans pour créer la civilisation des chiens et oublier l’humain. La société animale est unique et fraternelle, contrairement à celle des prédateurs tueurs que sont les hommes car, quoiqu’on fasse, l’homme réinventera toujours l’arc et la flèche, le meurtre.

Huitième étape, le robot Jenkins, qui a 7000 ans mais s’est régénéré périodiquement en pièces de rechange, est le seul lien entre le monde d’avant et le monde d’après. Il se souvient mais décide de faire passer les humains sauvages qui restent dans un monde parallèle pour laisser aux chiens leur chance.

Ce qui est intéressant dans cette fiction, ce sont les étapes logiques du développement humain. Si la technique nous permet de vivre dans un monde de dieux, à quoi bon faire un quelconque effort d’observation, de découverte et de compréhension ? Il suffit de se laisser vivre, voire de se droguer comme sur Jupiter, et de passer la main aux êtres vivants plus aptes à affirmer leur élan vital.

Clifford D. Simak, Demain les chiens (City), 1952, J’ai lu 2015, 352 pages, €8.00 e-book Kindle €7.49

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Boire et Déboires de Blake Edwards

Le comique 1987 est un brin daté mais reste drôle bien qu’un peu retenu pour nos goûts. Les excentricités de chacun restent dans le bon ton sans jamais déborder. A Los Angeles, Walter Davis (Bruce Willis dans son premier grand rôle) est un ancien joueur de guitare célibataire et sans liaison reconverti dans la banque où il analyse des dossiers pour que son patron (George Coe) puisse conseiller des placements à ses clients. Il est bordélique, mal fagoté, stressé comme un artiste dans la finance ; l’inverse du cool dragueur Denny (Mark Blum) son collègue toujours tiré Armani à quatre épingles.

Le trio doit rencontrer un gros entrepreneur japonais (le Japon est alors maître du monde, avant son krach immobilier de 1990). Le Nippon est traditionnaliste et conservateur, le genre à garder sa femme soumise à trois pas derrière lui, qui ne parle que sur son autorisation et est la seule à lui proposer et à allumer sa cigarette. Walter se dit que, pour se faire bien voir, il doit venir accompagné. Malgré son frère vendeur de voitures et menteur comme un commerçant yankee, il ne voit pas d’autre solution que la cousine de sa femme, Nadia (Kim Basinger), qui vient de fuir David (John Larroquette), son riche fiancé avocat immature et trop collant. Il se méfie, avec raison. Son frère Ted (Phil Hartman) lui a bien transmis les conseils de sa femme de surtout ne pas faire boire Nadia, Walter le bordélique s’en moque : c’est entré par une oreille et sorti par l’autre.

Il ne peut donc s’en prendre qu’à lui-même si la suite de catastrophes du plus haut comique émaille sa soirée. Avant le dîner prévu dans un restaurant chic, il va la chercher à son hôtel pour faire connaissance. Il l’emmène au studio d’enregistrement où il a fait ses premiers pas de guitare jazz et où Stanley Jordan (par lui-même) est en train d’enregistrer un morceau. Il offre le champagne, bien-sûr. Nadia se transforme vite en gremlin, l’alcool ne lui réussissant absolument pas. Elle fait tout de travers, provoque, insulte, met les pieds (à hauts talons) dans le plat, bref se comporte comme une harpie jetée dans un magasin de porcelaine sociale.

Le serveur snob du restaurant (évidemment français) prend un accent belge tellement outré pour requalifier les plats de la carte que lui lisent les clients qu’elle l’insulte en bruxellois pour le remettre dans ses origines. Comique de situation, elle rembarre Denny, venu draguer une aussi belle poule faisane qu’elle, lui arrache sa pochette de veste, court raconter à sa fiancée ce qu’il est, ce qui la fait se défiler. L’épouse japonaise (Momo Yashima) de Monsieur le chef d’entreprise Yakamoto (Sab Shimono) est une caricature médiévale avec son fard blanc de craie, sa coiffure apprêtée aux épingles et son kimono qui l’oblige à marcher à tout petits pas serrés (pour l’empêcher de fuir). Nadia va donc à sa table pour lui vanter la liberté des femmes californiennes, lui arracher sa perruque (ce qui couvre l’épouse de honte et l’incite à courir aux toilettes) et, pour se faire pardonner, lui assure que la loi de Californie permet aux épouses de garder 50% des revenus de leur mari : « y a-t-il un avocat spécialiste en divorce dans la salle ? » – trois costumes se lèvent…

Aucun doute, Walter est viré. Au lieu d’être mieux vu, il perd son poste lucratif. Il veut raccompagner Nadia-la-folle à son hôtel mais elle veut finir en boite. Soudain surgit son ex, qui veut la récupérer et s’en prend à Walter. Courses en voiture et comique de répétition, David rentre dans une devanture de marchand de couleurs, puis une autre fois dans une animalerie, une troisième fois dans une boutique de farine en gros.

Enfin dégrisée à demi, elle donne une adresse d’amie à Walter, dans une banlieue mal famée. Au moment d’appuyer sur la sonnette, comique d’excès, la maison se défile sur des roulettes, emportée par les déménageurs. Pendant ce temps des malfrats démontent à moitié la voiture tandis que des flics déboulent mais ne font rien, que s’arrêter pour interroger la victime sans poursuivre les voleurs.

Pour Walter, c’en est trop. Rajoutant sur le comique d’excès, il emmène Nadia dans une fête qu’elle a mentionnée et déboule avec elle dans une party chic où il se goinfre exprès de petits fours et avale coupe sur coupe… avant de retrouver, comique de répétition, le David déchaîné. Bagarre, flics, arrestation, une nuit en cellule.

Fin de l’histoire ? Non pas : au matin, Walter se retrouve libéré sous caution, payée par… Nadia, 10 000 $ quand même. Il ne voulait surtout pas la revoir mais se sent obligé d’aller lui rembourser, ce qui conduit Nadia à renouer avec l’avocat David, son ex, afin qu’il défende Walter pour l’avoir lui-même agressé. Au tribunal, le juge (William Daniels) s’avère le père de David et consent à le libérer sans charges si ledit fils promet de s’exiler loin du comté de Los Angeles. Nadia a promis le mariage sans consommation à David pour qu’il sauve Walter.

Il doit se faire à la propriété du juge où David a gardé sa chambre d’enfant et dort en pyjama boutonné jusqu’au cou avec ses peluches. Walter ne veut pas qu’elle se sacrifie pour elle ; en fait il est amoureux et sent que c’est réciproque. Il imagine alors un stratagème à base d’alcool pour faire rater le mariage et assiste à la scène, caché dans une dépendance proche de la piscine, malgré le doberman de garde. Ce qui engendre la nuit durant des quiproquo amusants en comique de répétition.

Tout finira comme il se doit, après une heure trente de rigolade sans cesse relancée. Bruce Willis n’est pas au mieux dans ce rôle de fonceur niais et Kim Basinger n’est finalement pas aussi sexy que l’on en avait gardé le souvenir. En fait, ce n’était pas mieux avant – il suffit de revoir les films du passé. Mais on passe un bon moment.  

DVD Boire et Déboires (Blind Date), Blake Edwards, 1987, avec Kim Basinger, Bruce Willis, John Larroquette, William Daniels, George Coe, ESC éditions 2021, 1h32, €14.99 blu-ray €19.99

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Lilian Jackson Braun, Le chat qui parlait aux fantômes

Lilian de Caroline du nord, née en 1916 et décédée en 2011, a inventé un monde. Son Jim Qwilleran, au nom d’origine écossaise, est un ancien journaliste d’investigation qui vit retiré des affaires à 50 ans dans un pays imaginaire, le comté de Moose (l’orignal) « à 600 km au nord de partout ». Ancien pays minier au climat tempéré qui ressemble à l’Amérique profonde dont l’histoire n’a guère qu’un seul siècle.

Mr Q, appelé plus communément Qwill, est riche par héritage mais a confié sa fortune à une fondation pour être dégagé de tout souci. Célibataire sans enfant mais avec deux chats, il entretient une relation surtout intellectuelle avec la bibliothécaire du coin. Il est connu, respecté, pris dans un tissu de liens sociaux qui tiennent la démocratie américaine selon Tocqueville. Il est donc libre d’œuvrer pour la vérité quand cela lui chante et est volontiers porté à penser qu’un accident déguise un suicide, lequel pourrait être en fait un meurtre. Ses deux chats l’aident de leur intuition féline. Ce sont deux siamois, un mâle et une femelle, Kao K’o Kung (artiste chinois du 13ème) dit Koko et Yom Yom qui miaule « yao ! » comme seule une siamoise à voix grave sait le faire.

Les chats policiers sont rares et ceux-ci sont d’autant plus précieux. Ils flairent et mettent sur la piste ; ils dressent leurs oreilles et se tendent pour mettre en éveil ; ils courent direct au lieu à prospecter pour avertir. En bref ils sont des compagnons essentiels pour compléter les sens émoussés de l’homme et monter la garde.

La vieille Iris, gardienne du musée du coin Goodwinter, une ancienne ferme qui accumule les objets d’un siècle, téléphone un soir affolée à Qwill qu’elle connait bien. Elle a entendu des bruits bizarres ; ce n’est pas la première fois mais elle n’en peut plus. Le shérif venu la veille n’a rien entendu ni vu mais cette fois les lampes s’éteignent, le mur est tapé, des gémissements s’élèvent, des ombres sont à la fenêtre, aaahhh !

Qwill laisse ses chats et fonce dans la nuit depuis sa petite ville jusqu’à la ferme à 45 km de là. Lorsqu’il arrive, la porte n’est pas fermée, les lumières sont toutes éteintes, et Iris gît dans sa cuisine, morte d’une crise cardiaque avec une expression de terreur sur le visage. « Morte de peur », conclut le coroner le lendemain.

Le journaliste décide alors de s’installer dans l’appartement jouxtant le musée, chez Iris elle-même, jusqu’à ce qu’un nouveau conservateur soit nommé par le conseil d’administration. Il part faire une valise et emporter ses chats, qui n’aiment pas le dépaysement mais se font une raison. Qwill enquête, il découvre peu à peu les voisins, notamment Baby, une fillette de 2 ans intrusive – il n’aime pas les enfants. Sa mère Verona est gentille mais faible et son compagnon, Vince Boswell, un ancien aboyeur de commissaire-priseur a une voix très désagréable. Il furette dans la grange où sont les machines à imprimer anciennes, collectionnées par le donateur du musée décédé. Il se dit spécialiste et prépare un catalogue. Les chats ne l’aiment pas et Qwill se méfie.

Il préfère Kristi, jeune femme revenue de la ville où elle a divorcé d’un gigolo bon à rien devenu drogué. Elle a réinvesti la ferme manoir de ses parents et élève des chèvres dont elle fait un fromage que les siamois apprécient par-dessus tout. Comme le pâté d’Iris d’ailleurs, fine cuisinière qui a écrit un cahier de recettes personnelles d’une écriture hiéroglyphique qu’elle lègue par testament à Qwill en même temps qu’une armoire allemande de deux mètres trente de haut, une « shrank » dont les siamois investissent le haut pour régner en maître sur la chambre. Mais le cahier est volé. Par qui ? Pourquoi ?

C’est par la vieille bible de Kristi, qu’elle donne à Qwill pour le musée, qu’il va découvrir des renseignements intéressants sur la généalogie de la famille Goodwinter et sur le mystère du vieil Ephraïm, avaricieux propriétaire de la mine qui a tué 32 hommes en 1904. Il a été retrouvé pendu quelques mois plus tard, « suicidé » selon une lettre qui pourrait être un faux, certains disent « lynché ». Son fantôme hante la maison musée, dit-on ; certains jurent l’avoir vu traverser les murs. Qwill ne croit pas au surnaturel mais reste ouvert à toute expérience. Et ses chats vont l’aider !

Enquête d’une longue série sympathique où les minets ont le beau rôle, observés finement par l’autrice.

Lilian Jackson Braun, Le chat qui parlait aux fantômes (The Cat Who Talk to Ghosts), 1990, 10-18 2011, 287 pages, €3.91

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Woke, la nouvelle idéologie de la gauche bobo

Taubira ira ? n’ira pas ? Echo ou appel ? « Quitte ta maison et viens » pour prêcher avec moi. Car la gauche anéantie n’a plus rien à dire, sauf aux extrêmes minorités, individualistes en diable, exclues, sexualisées, genrées, racisées, immigrées. Or c’est « le peuple » qui vote dans sa majorité et pas les minorités. Les intellos qui étaient jadis avec le peuple comme des poissons dans l’eau se sont retirés dans leurs mares plus chaudes de l’entre-soi – et le peuple a repris ses idées.

Que fait aujourd’hui la gauche pour « le peuple » ? Elle a montré avec Mitterrand (et Hollande) qu’elle était nulle en économie ; elle a épuisé le social sous Jospin en exacerbant le « toujours plus » doublé du « et moi, et moi ! » ; elle a arpenté le minoritaire avec le mariage gay, le mitou néo-féministe qui inverse la domination (pour instaurer une nouvelle domination d’opinion), sans compter l’écologie punitive et la distribution à guichets ouverts des « droits » sans devoirs. Le peuple – la majorité démocratique – se dit qu’il n’est guère qu’un cochon de payant et se trouve même accusé de beaufitude, , de réaction, de racisme (mais qui évoque le mot, sinon les racisés ?). Le peuple en a marre. Il se méfie désormais des « élites » car 24 ans de gauche au gouvernement sur 43 ans depuis Giscard l’ont déçu et son espoir s’est envolé pour les fameux lendemains qui chantent. Toujours demain, comme chez Poutine.

La droite, qui n’a régné que 19 ans, fait désormais l’envie de ses yeux de Chimène. Elle parle des « vrais » problèmes populaires : ceux de l’immigration trop rapide et mal assimilée, des familles sans père (ni Nom du père pour les psys), du nouveau privilège féminin, des fins de mois difficiles. Car le multiculturalisme de fait laisse place à un multiculturalisme de normes. Le regretté Laurent Bouvet avait mis en évidence cette identity politics venue de la gauche américaine. Les groupes sociaux ne sont plus considérés en tant que classes en lutte pour leur part du gâteau économique mais par leur « identité » religieuse, leurs caractéristiques ethniques, leur orientation sexuelle ou leur genre, toutes ces micro-différences qui éparpillent le sentiment de classe – et qui préservent les nantis de toute revendication économique ! Le woke est un raffinement du « capitalisme ».

Le pire est cette nouvelle idéologie des bobos en manque d’idéal révolutionnaire. Le peuple a déçu, changeons le peuple ! Le parti socialiste, il y a quinze ans vivier de la modernité pour les petit-bourgeois fraîchement diplômés et devenus financièrement privilégiés, est devenu le nid de cette idéologie nouvelle, secrétée par cette nouvelle base sociale. Cette gauche « morale » compense ses privilèges de nouvelle classe économique par un affichage idéaliste accru. Le « woke », cet éveil venu des Etats-Unis, se veut d’un infini respect (affiché car dans les faits concrets, c’est autre chose) pour tous les déviants, qu’ils soient de sexe ou de « race » – un mot que l’on croyait banni des dictionnaires sérieux, les scientifiques ayant démontré que « les races » n’existaient pas. Mais balivernes !

L’idéologie a besoin de croire, comme toute religion, et « le racisme » est ce nouveau diable surgi des âmes coupables. Cette discrimination raciste ne touche curieusement que les Noirs aux Etats-Unis et les Maghrébins en France, pas les Indiens ni les Chinois, considérés comme « dominants » parce qu’ils défient le pays le plus puissant de la planète… Soutenir les minorités extrêmement minoritaires permet de se croire une supériorité morale qui ne coûte guère, puisque que ces minoritaires ne sont pas assez nombreux ni assez doués pour venir défier les nouvelles positions économiques et sociales des bobos fraîchement installés.

L’argent, beurk ! mais « les valeurs », super ! Les valeurs, personne ne sait trop ce que c’est puisque chacun a les siennes dans l’individualisme systémique ambiant. Mais ça fait bien en société : « J’ai des valeurs, moi, Monsieur ! » Ça impressionne. Surtout lorsqu’il s’agit de titiller le vieux fond de culpabilité chrétienne qui subsiste en tout Français (ou Américain) de tous sexes, même laïque, même incroyant, même revenu de l’Église, de ses histoires de quéquette et de dogmes antédiluviens. « La charité, Monseigneur ! la charité »… Quoi de mieux que l’Exclu majeur de notre temps : l’immigré en femme, noire, lesbienne, violée, battue ou tuée « par la police », malade, sans abri et sans le sou ? Il serait « raciste » selon le woke bobo de croire que la race n’existe pas ! Il serait inconvenant de croire qu’un homme n’est pas une femme, et réciproquement ! Renversons les valeurs.

Mais le peuple n’est pas d’accord. Depuis la Révolution, oui pour accorder tout aux exclus (immigrés ou sexuellement différents) en tant qu’individus, mais rien en tant que communauté – au prétexte que « ça se voit sur leur figure », que « c’est la guerre chez eux », que « la situation économique est effarante », ou encore « que la dictature y est féroce ». Si l’Europe devait accueillir toutes les populations qui réunissent ces critères, le territoire serait trop petit pour survivre. D’ailleurs les Etats-Unis woke de Biden ne respecte les déviants sexuels qu’en les parquant à distance par les principes (mais pas de ça chez moi) et n’accueillent pas plus les immigrants, la frontière est bien gardée, surtout au sud… En effet, question anti-woke : pourquoi tant de gosses (y compris par PMA encouragée), si la situation est si mauvaise ? Pourquoi enfanter ou accueillir de nouveaux exclus qui seront malheureux (racisés, battus par la police, violés, etc.) ? Pourquoi encourager ces familles trop nombreuses du tiers-monde à tenter de venir s’installer dans les Etats-providence d’Occident ?

C’est donc une lutte des classes qui nait entre « le peuple » et la gauche morale plus que contre les patrons (certains financent même Zemmour) . Celle-ci n’a rien à dire sur la montée des inégalités – qui lui profite amplement ; rien à proposer pour y remédier, sauf une rituelle invocation à « faire payer » les (très) riches : ceux qui le sont plus qu’eux. Ce pourquoi François Hollande a été éliminé, il avait évoqué 3500 € par mois comme seuil où l’on était considéré comme « riche » : vous vous rendez compte de l’effet dans un foyer bobo moyen ? Un président ne devrait pas dire ça, mais Hollande ne peut jamais s’en empêcher.

Les bobos, ces bons bourgeois issus du peuple d’hier, sont électeurs des grandes villes et montrent comme préoccupation majeure le climat ; ils se foutent du « social », ils ne sont pas concernés. D’où les gilets jaunes, frappés de plein fouet dans les provinces et les périphéries par les mesures antibagnoles, le contrôle technique renforcé, l’écotaxe sur le carburant, surtout diesel, et même le 80 à l’heure. Que les salaires stagnent et que la formation soit nulle pour la classe ouvrière ou la classe moyenne, ils s’en battent, les bobos. Que « le peuple » ait l’impression de régresser, que l’ascenseur social soit non seulement en panne mais en chute, n’est pas leur problème. L’immigration est morale, « il faut les aider », car les immigrés seront de toutes façons loin de venir piétiner leurs platebandes riches et diplômées – au contraire, les bobos pourront trouver à très bas prix de bonnes nounous pour leurs (rares) niards et des jardiniers pour leurs (superbes mais épuisants) jardins, sans parler des peintres, plombiers, éboueurs, sous-aides soignants, ramasseurs de fruits, livreurs de (la sempiternelle) pizza, videurs de poubelles, etc. Ouvrez les frontières ! accordez encore plus de droits aux minorités ! C’est bon pour la fluidité du commerce, coco ! C’est bon pour les jouissances du bobo.

La déconstruction, qui a conduit au woke, doit s’appliquer également au woke : rechercher ses bases sociales, les intérêts de classe que ses adeptes peuvent avoir, l’utilité de cette nouvelle idéologie par rapport aux précédentes pour mener une guérilla de prestige pour capter les postes – et garder le pouvoir. Déconstruisez les déconstructeurs, c’est de bonne guerre !

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Thomas Disch, Génocides

Nous sommes dans un présent possible aux Etats-Unis. Des graines ont brutalement germé qui font pousser de hautes Plantes avides d’eau dont les racines enfoncées profondément dans le sol pompent absolument tout. Les autres plantes s’assèchent, meurent, les insectes avec elles donc les oiseaux, puis les autres mammifères, les herbivores faute d’herbe et les carnivores faute d’animaux. Restent les hommes.

Ils ont tout essayé, la chimie, l’arrachage, l’incendie. Mais rien n’y fait. Affamés dans les villes, ils s’autodétruisent et quittent la civilisation urbaine. Dans la campagne, les bandes de pillards sont impitoyablement massacrées, leur chair transformée en saucisses pour manger par les paysans, ancrés sur leurs terres. Ils les cultivent à grand peine en incisant les troncs lisses des Plantes et en répandant leur sève nourricière à seau sur les plans de maïs. De quoi passer l’hiver. Mais cela demande un rude effort, torse nu dans la chaleur, tandis que la raréfaction de l’eau et des végétaux assèche le climat.

Les Plantes se défendent car elles ont un maître. Il est venu des étoiles et se sert de la Terre comme d’un jardin ouvrier : il sème, il récolte, il cultive sur brûlis. Des sphères métalliques automatiques incinèrent tout ce qui bouge et qui est vivant hors la Plante. Ainsi le dernier troupeau de vaches que le fils cadet Neil, bien bâti mais bête, a laissé s’échapper de la grange à cause du taureau. Les sphères grillent toute cette viande en course, ainsi que le dernier garçon du patriarche, 12 ans.

La société s’est réduite. Dans ce nord du Minnesota, le paysan Anderson s’est mué en patriarche biblique, engrossant douze femmes et régnant sur la tribu. Son pouvoir tient à sa Bible et au dernier revolver de la contrée. Congrégationniste protestant, il gère sa paroisse en indépendant, interprétant lui-même le Dogme. Et tous lui obéissent. C’est très américain.

Tous, sauf un étranger, Jeremiah Orville, rescapé des villes où il a exercé un temps la fonction de gardien de camp pour le gouvernement, impuissant à juguler les Plantes. Incendiée par les sphères, la ville est détruite et ses survivants errent dans la campagne, à la merci des autres bandes de pillards comme des paysans sur leurs terres. Orville voit sa belle compagne zigouillée sous ses yeux et sa chair passer dans la vis sans fin de l’appareil à saucisse. Lui ne doit d’être sauvé que parce qu’il a exercé un métier qui intéresse : ingénieur des mines. Les humains ne peuvent en effet échapper aux sphères que sous la terre, dans des grottes.

La plus jeune des filles du patriarche, Blossom, à peine pubère de 13 ans, s’entiche d’Orville qui a près de 40 ans. Elle a entendu parler d’une grotte près du lac asséché et emmène la tribu après que les sphères eussent grillé en pleine nuit l’habitation commune tressée, les réserves de nourriture et les trois-quarts des habitants, surtout les enfants. La grotte est étroite mais des racines de Plantes la traversent. Le groupe découvre qu’elles sont creuses et que l’on peut s’y enfoncer. Comme des tiges de pissenlit, elles recèlent une sève visqueuse en filaments tels que ceux de la barbe à papa, et que c’est bon à manger.

Les humains s’enfoncent dans le labyrinthe pour y trouver protection, chaleur et nourriture, vers dans le fruit. Le patriarche autoritaire est dépassé, et il a perdu sa Bible, grillée dans la plus complète indifférence de Dieu. Orville qui veut se venger de la mort de ses compagnons et de cet égoïsme cruel de paysan bigot intrigue pour prendre la tête. Blossom s’accroche à lui et le vieux se dit qu’il pourrait les marier pour qu’il prenne sa succession. Ce qui ne fait pas l’affaire du musclé Neil, amoureux incestueux de sa demi-sœur depuis qu’elle a pris des formes.

Mais les prédateurs interstellaires n’ont que faire des parasites que sont les humains. Ils viennent au printemps récolter la sève des Plantes à grands coup d’aspirateur puis, l’été venu, grillent les Plantes mortes pour en faire un brûlis apte à la germination de l’année suivante. Après la fin de la civilisation, c’est la fin de l’espèce humaine.

L’apocalypse verte existe, elle n’est pas due aux humains coupables, forcément coupables. Des êtres intelligents et sans aucun scrupule, venus d’ailleurs, peuvent l’initier. Du grand art, analogue aux visions de H.G. Wells et de J.G. Ballard sur l’extinction de notre espèce.

Thomas Disch, Génocides (The Genocides), 1965, Mnemos 2019, 272 pages, €9.90 e-book Kindle €5.99

Ou J’ai lu 1983, occasion €5.00

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New York 1997 de John Carpenter

Le Watergate vient de se terminer, les Etats-Unis se méfient des politiciens et la violence urbaine explose. En 1980, le réalisateur voit la criminalité monter en flèche dans les dix ans à venir et, dès 1988, l’île de Manhattan transformée en prison sur le modèle du Phnom-Penh des « Pot » implacables (encensés alors par la gauche française). Les détenus se démerdent et peuvent crever, toute évasion est rendue impossible par un mur entourant l’île et par des mines sur les ponts. En 1997, année où se déroule l’histoire, la jungle urbaine a suscité des gangs qui exploitent les faibles et les rares ressources, gitant dans les sous-sols.

Il se trouve que cette année-là, des terroristes gauchistes s’infiltrent dans l’avion du président, Air Force One, et le font se crasher sur Manhattan, tout près du World Trade Center, symbole des Amériques (ce qui donnera des idées au barbu en sandales à nom de marque de machine à laver). Ce ne sont pas (encore) des islamistes mais des égéries blanches du gauchisme propalestinien, crachant avec hystérie leur haine du « système », raison d’Etat, inégalités et monopoles industriels confondus. Le président (Donald Pleasance) est encapsulé dans un module à l’intérieur d’Air Force One et sort indemne du crash dans lequel tous les autres crèvent.

Le chef de la police Hauk (Lee Van Cleef) qui se rend en hélico sur les lieux ne voit que l’avion en trois fragments et la capsule vide. Le président a été enlevé par les bandes du coin. Un inverti hâve et dépoitraillé qui crache comme un chat en colère lui intime l’ordre de dégager, avec le sadisme des faibles, sous peine de tuer le président. Ce ne devrait pas être une grande perte mais cela ne se fait pas : une importante conférence internationale est prévue le lendemain et le président des Etats-Unis doit offrir en gage de paix une intervention cruciale sur l’énergie nucléaire. Il porte pour cela une mallette (mal) sécurisée attachée à son poignet droit.

Le temps est compté et la force inefficace. Le chef de la police pense alors à un détenu qui vient d’arriver et doit être envoyé à la prison à ciel ouvert de Manhattan. Il s’agit du célèbre « Snake » Plissken (Kurt Russell), ancien des forces spéciales de 30 ans qui a braqué la Réserve fédérale et a été condamné pour cela. Snake refuse tout d’abord, puis est convaincu par la promesse déjà écrite de voir lever toutes les charges contre lui s’il ramène le président en 24 h. Par précaution, la police lui injecte un « vaccin » contre toutes les maladies qui se révèle un explosif en microparticules. Il fera sauter ses artères s’il ne revient pas à l’heure dite pour qu’on le désactive aux rayons X. Nous sommes dans la science-fiction et tous les gadgets sont surdimensionnés (talkie-walkie, émetteur, montre…).

Snake est équipé d’armes de poing et d’un planeur qui est traîné sur l’une des tours du World Trade Center où il atterrit in extremis en plantant au dernier moment une ancre harpon. Snake le solitaire se met alors en quête. Il est vite reconnu par un chauffeur de taxi qui le croyait mort (Ernest Borgnine) et le conduit auprès de ceux qui pourront l’aider. Notamment auprès de « Brain » (Harry Dean Stanton) dont le cerveau a reconstitué le plan des mines sur les ponts de Manhattan. Il vit avec sa copine Maggie (Adrienne Barbeau) aux seins provocants sous la robe décolletée – rouge pute. Le milieu carcéral est sans tabous et la seule loi qui règne est celle du plus fort. Ainsi un jeune camé se fait-il rudoyer, arracher ses vêtements et violer en bande dans l’une des premières scènes. L’inversion, en 1980, était encore un crime honni par la religion et mal vu de la société.

Snake apprend vite que le président est détenu par le « duc », un nègre de caricature aux gros muscles, petit cerveau macho et torse nu à chaîne d’or sous sa veste de cuir. Il roule en Cadillac sur laquelle sont montés deux lustres grand siècle… Il règne sur une bande de suiveurs, dont l’inverti feulant qui se colle à ses muscles. Après diverses péripéties, Snake force Brain et Maggie à le conduire à Grand Central Station, repaire du fameux duc. Mais il se fait prendre et dépouiller, se retrouvant torse nu et blessé d’une flèche à la jambe droite. Il devra combattre à la batte cloutée un épais lutteur sur un ring pour amuser la galerie pendant que le duc s’amuse à faire un carton tout autour du président, comme les indiens le faisaient des Blancs capturés.

Mais Snake est rusé, il parvient à vaincre le Goliath et à rejoindre Brain et sa moitié qui ont réussi à délivrer le président. C’est alors la fuite, pour respecter le temps imparti. Le planeur est précipité par les hommes du duc en bas de la tour, empêchant de repartir avec. Brain guide Snake qui pilote un taxi jaune récupéré afin de passer le pont de Queensboro. Nous avons alors une course-poursuite entre la Cadillac lustrifiée et le Yellow cab, slalomant entre les explosions. Une mine plus rusée que les autres coupe en deux le taxi et Brain est zigouillé. Le président fuit à pied vers le mur tandis que Snake tente d’emmener Maggie mais elle ne veut plus vivre, seulement se venger du gros nègre frimeur. Elle tire sept fois avec un pistolet à six coups mais de trop loin pour faire le moindre mal à la voiture qui fonce sur elle – et l’écrase.

Le duc se lance à la poursuite de celui qui l’a baisé et du président à qui il veut faire son affaire. Un harnais est descendu du mur par la police et le président s’échappe. Ne reste que Snake qui doit affronter le méchant. Il est en mauvaise posture… lorsque le président saisit une arme et descend le nègre pour se venger d’avoir été humilié et torturé par la racaille. Snake remonte au harnais et est libéré des explosifs a quelques secondes près (pour le suspense), tandis que le président est lavé, rasé et habillé pour conférencer à distance.

Sauf que la cassette audio rapportée par Snake n’est pas la bonne… Il l’a remplacée – volontairement – par une cassette de jazz du taxi parce qu’il n’a pas apprécié que ledit président, en politicien cynique, n’ait aucun remord de tous ceux qui sont morts pour sa vieille peau sans intérêt. Anarchiste antisystème à sa manière (celle des pionniers, pas celle des idéologues), Snake renie son surnom de serpent pour reprendre son nom blanchi grâce au Noir, et détruit la vraie cassette qui livre les secrets de la fusion nucléaire. Nous sommes en prison mais c’est « notre » prison, suggère-t-il, l’année où les Soviétiques envahissent l’Afghanistan pour le « libérer ».

Ce n’est pas un grand film mais un exercice de science-fiction original où il y a de l’action, malgré les personnages de caricature. Il montre combien on peut se tromper sur l’avenir et combien on peut aussi en avoir l’intuition : faire s’écraser un avion sur Manhattan était un fantasme qui est devenu réalité vingt ans après.

Los Angeles 2013 est une suite avec le même Kurt Russell en 1996.

DVD New York 1997 (Escape from New York), John Carpenter, 1981, avec Kurt Russell, Lee Van Cleef, Donald Pleasance, Ernest Borgnine, StudioCanal 2008, 1h39, €7.99 blu-ray €14.00

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