La tentation de l’Occident, c’est terminé !

En une décennie, l’Occident a pris un coup de vieux. Les Etats-Unis, leader du progrès, vacillent de plus en plus, leur bateau ivre étant piloté par un clown narcissique, infantile et dangereux. Leur modèle apparaît pour ce qu’il est devenu, la force pour le droit, l’avidité pour l’argent, l’égoïsme pour tous. Il y a pire : la Chine, l’Inde, le Brésil, le Venezuela, l’Équateur, l’Arabie Saoudite -sans parler de la Russie – contestent désormais ouvertement l’idéologie progressiste, démocratiste et droidelomiste de l’Occident en général. La “tentation” de l’Occident devient aversion. Il n’y a plus UN progrès – scientifique et humain – et promis à tous dans l’avenir, que seuls des archaïsmes résiduels empêcheraient d’advenir. Il n’y a plus de Raison obligée, hier des Lumières, chrétienne et colonialiste, aujourd’hui technologique, culturelle et de marché. « La crise du capitalisme financier ? C’est une crise de la tête, hé ! » disait, dans le journal de France-Culture, Abdoulaye Wade, Président de la République du Sénégal. Que dire de la crise démocratique du mandat Trump ?

Dans ce qui survient en finance, ce n’est pas « le capitalisme » qui est remis en cause (il n’est qu’un outil d’efficacité économique), mais la pensée malade de qui l’utilise. Comme si la société avait tordu toute une génération d’individus. Formaté télé, engraissé aux maths et au marketing, peu lettré donc peu réfléchi, préférant de beaucoup les jeux vidéo prévisibles, le col blanc financier d’aujourd’hui, formé dans les années 1980, est féru de laisser-faire parce que c’est dans cet univers virtuel qu’il fait les meilleures affaires. Ce qui est remis en cause dans le krach des subprimes, le domino financier et même les prévisions sur le climat est l’impérialisme des « modèles », du calculable, de la mathématisation du monde, du risque « maximum probable ». En bref tout ce qui fait l’originalité occidentale depuis le Platon de l’Idée et le Galilée de la Vérité jusqu’à Cox, Ross et Rubinstein, ces inventeurs du modèle des risques boursiers options en 1979.

Dans cette modernité proposée au monde, la rationalité règne mais les processus que cette forme de raison déchaîne n’ont rien de raisonnable. Car, lorsque la seule Raison guide les pas des progressistes, la violence naît. La Révolution française en a été la caricature dans sa période folle. Les Sans-culottes (que Mélenchon affecte d’imiter par son sans-cravate) ont voulu faire table rase selon un esprit de système orgueilleux. Ils ont allègrement vandalisé les monuments, les traditions et la sagesse des autres. En compensation, ils ont fait à leur esprit une confiance sans borne, le spontanéisme au pouvoir. La Révolution russe a poursuivi, avec les moyens offerts par la technique, tout comme Hitler avec ses fantasmes de purification « biologique » et de « race » scientifiquement parfaite. L’« homme nouveau » du communisme était aussi un fantasme de « pureté », idéologique mais pas plus désirable : Vassili Grossmann, dans Vie & Destin, parle de « la force implacable de l’idée de bien social ». Avis aux indulgents pour qui le Mélenchon démagauchiste émet de sympathiques « yakas » moralisateurs. Après Staline, on a pu voir les ravages de l’Idée en Chine, à Cuba, au Cambodge, dans les forêts colombiennes et ailleurs. Après Chavez et Maduro – ces « modèles » de Mélenchon, chacun peut voir les conséquences du populisme sur un pays : le Venezuela.

Tout cela était issu de l’Occident et des Lumières :

  • la Vérité-en-soi du calcul « scientifique »,
  • le scientisme qui allait apporter le Progrès au genre humain tout entier,
  • l’impérialisme qui allait apporter la démocratie à tous les attardés,
  • le colonialisme qui allait imposer travail, « décence », culture de masse et produits standards à tous les animismes,
  • jusqu’à la « transparence » exigée des media comme un « droit », avatar de la confession chrétienne accentué par la morale protestante, qui rassasie les instincts de concierge du bon peuple tout en restant une « apparence » de démocratie – l’opinion se réduisant à la dictature de la majorité conformiste.

Il s’agit d’une dérive des Lumières tenant à l’idée – sûre d’elle-même – d’avoir trouvé le fin mot de la Nature et de l’Histoire. Et d’être l’avant-garde du genre humain – macho, blanc, éclairé, dominateur.

Nombre de peuples du monde se détournaient déjà de la doxa occidentale :

  • Les ex-colonisés, vite déçus des recettes socialistes (avatar des Lumières et du scientisme), ont refondé leur destin sur la religion – que l’intégrisme leur réclame aujourd’hui en intégrale, comme si l’humanité ne pouvait évoluer depuis les bédouins médiévaux.
  • La Chine, toujours communiste, a compris l’efficacité incomparable de l’outil capitalisme pour le pouvoir – s’il est appliqué hors de l’idéologie libérale occidentale. Le capitalisme botté est un nationalisme où l’initiative n’est pas le laisser-faire et où les diverses strates du parti contrôlent étroitement l’économie (un fantasme qui a échoué pour la gauche jacobine française…).
  • L’Inde a adapté la démocratie aux castes et aux innombrables ethnies d’un pays immense.
  • Le Brésil a retourné la social-démocratie pour en faire le filet de sécurité d’une classe moyenne en plein essor et qui en veut. D’où la lutte du droit contre la pratique, la loi contre la corruption.
  • Venezuela et Équateur, fort du sous-sol, ont choisi le populisme, moins au nom du « peuple » que de la revanche ethnique des Indios contre les Gringos. Avec les déboires amers que l’on constate : pas plus le racisme que la guerre de classe ne réussissent à un quelconque pays…

Avec la crise 2008, le dollar n’est plus roi et, s’il va rester un temps monnaie de réserve, gageons que les échanges internationaux vont diversifier plus encore leurs devises. Malgré le Brexit et peut-être grâce à lui, l’Europe étant enfin dégagée du boulet anglo-saxon et la zone euro pouvant se constituer sans compromis. Argentine et Brésil échangent de plus en plus en monnaies locales pour éviter les écarts violents du dollar ; la Chine met une partie de ses réserves en euros ; l’Inde use de temps à autre de la livre sterling. Avec l’écroulement de l’arrogance néo-cons, du « fondamentalisme de marché » comme dit George Soros, de l’exemple démocratique américain avec Trump, c’est toute la voie vers le Progrès, la Démocratie, les Droits de l’Homme et le dollar-étalon qui s’écroule aussi.

Du moins ce que « nous » – Occidentaux – appelions jusqu’à il y a peu progrès, démocratie, etc. Pourquoi croyez-vous que le parangon de cette idéologie progressiste, le parti socialiste français, se soit écroulé ? Et que même Hamon-râ quitte le navire pour imiter Macron et Mélenchon en fondant lui aussi un « mouvement » ! – Parce que l’idéologie universaliste occidentale est morte. Désormais, chaque culture a envie d’ouvrir sa voie originale. Son progrès avec un petit « p », sans vouloir comme nous (dans les instances internationales) l’imposer au monde entier. Nous sommes dans un monde éclaté et plus dans un monde unique. Désormais, « les échanges » – ce phare de la mondialisation – ne se font plus à sens unique, des pays « développés » vers les « moins avancés » ; ni avec une méthode unique, prônée par les Américains du FMI et de la Banque Mondiale ; ni avec un objectif unique, tout déréglementer et laisser agir les forces entre elles. Il n’y a plus de Modèle – même s’il reste la force américaine à imposer sa loi où elle le peut (amendes record UBS et BNP, razzia sur Alstom sous peine de procès, coup d’épaule au président du Monténégro par un Trump imbu de sa personne…).

Reste seulement la puissance de distinguer le vrai du faux, qu’on appelle le ‘bon sens’ – ce que Trump refuse avec toute la force de son narcissisme : n’est « vrai » que ce que lui déclare comme tel – tous les autres sont des menteurs.

En situation de risque, lorsque l’incertitude règne, la décision relève du ‘sens commun’. Le vrai peut parfois se distinguer du faux par le calcul ; mais l’incertitude n’est jamais réduite par le calcul des probabilités. Confondre les deux, croire « la méthode » triomphante, conduit à former de faux savants, des apprentis sorciers imprudents. Ceux qui prennent le procédé pour la vérité, l’interrogatif pour l’impératif, se trompent. L’objectivable et le calculable sont leur seule métaphysique. Ils n’ont plus qu’un rapport purement technique au monde : les valeurs sont des marchandises, les gens des clients ou des pions, les électeurs des pantins, les collègues des « prix » via les écrans de trading. Au contraire, prônait Heidegger, il faut accueillir la présence énigmatique du monde sans y plaquer de suite le préjugé du calculable. Il faut demeurer ouvert à une possible simplicité des choses. Et Hannah Arendt déclarait qu’habiter la terre et partager le monde, c’est faire son deuil de toute conception exhaustive et d’accepter qu’il y ait du non-maîtrisable et de l’imprévisible justement parce qu’il y a d’autres hommes. Le réel n’est pas seulement le rationnel…

La puissance, la connaissance et la moralité changent de mains parce notre discours occidental au monde est dans une impasse intellectuelle, culturelle, économique – donc politique. La justice à laquelle aspirent les hommes n’est pas une puissance qui existe en dehors d’eux, qu’il suffirait de « découvrir » pour la révéler dans sa gloire. C’est bel et bien aux hommes qu’il appartient de faire naître la justice par un lent apprentissage des limites, des relations et de la mesure.

Nous l’avons oublié, dans notre arrogance occidentale dont les Etats-Unis ne sont que la caricature exacerbée. La science n’est pas le scientisme – cette croyance en la toute-puissance du calculable, accolée à l’ignorance de tout le reste. Maintenant que l’incertitude (financière, économique, climatique, biotechnologique, sanitaire, géopolitique, catastrophique) est logée au cœur de nos savoirs et de nos pouvoirs, nous allons peut-être sortir de cet enchantement purement technique pour bâtir un monde nouveau où nous cohabiterons avec les autres, sans l’arrogance qui a été la nôtre depuis cinq siècles (et qui devient celle de l’islam régressif, en retard de l’histoire).

C’est tout cela la leçon des événements récents: la faillite de la finance américaine est la faillite du tout-calculable, de la Raison pure sans débat, du Moi-je-sais-tout sans réflexion ; la faillite de la guerre « démocratique » en Irak et en Syrie est la faillite du « progrès » à l’occidentale, de la liberté imposée de l’étranger, du meccano des peuples et des ethnies ; la faillite du système républicain aux Etats-Unis (mais aussi des partis de gouvernement en Europe) est la faillite des promesses non tenues, de la manipulation des foules, des fausses sincérités idéologiques. La vérité n’est jamais absolue – ni « révélée », ni « scientifique », ni unique – elle se cherche à tout moment par des hypothèses qui se corrigent, des lois provisoires remises en cause, de nouvelles idées dues à de nouveaux savants et de nouvelles expériences. Les « bons élèves », on le voit, ne sont pas ceux qu’on croit !

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4 réflexions sur “La tentation de l’Occident, c’est terminé !

  1. Le billet portait sur la fin du modèle occidental. L’Équateur, comme d’autres pays depuis une douzaine d’années, a choisi sa voie personnelle, « nationale-populiste ». D’où les exemples du commentaire.
    Que le pays soit en meilleure santé que le Venezuela, pas de problème. Il n’en demeure pas moins que la tentation d’imiter l’Occident, son universalisme, son individualisme, sa liberté, c’est terminé.
    « La tentation de l’Occident, c’est fini » ne porte pas sur l’analyse de l’Équateur mais sur la fin du modèle universaliste. Où est donc la « surprise » ?

  2. Daniel

    Je suis très surpris et même un peu par ta réponse à mon commentaire.
    Je suis allé sur les sites qui dénoncent les cliniques privées qui guérissent de l’homosexualité. Je ne pense pas que cela date de l’ère Correa. En espérant que cela change rapidement ; il faut quand même rappeler que Les unions libres de couples homosexuels ont été légalisées en Equateur avec l’approbation de la constitution de 2008 « à la botte du Président » mais adoptée par référendum à 64%. (Le vote est obligatoire en Equateur). Ceci dit, il est vrai que Correa qui se réclame de la social-démocratie (plus proche de Lula que de Chavez disait-il ) reste sur le plan sociétal un chrétien conservateur autoritaire qui a menacé son parti de démissionner de la Présidence si le parlement voulait lui imposer de signer un texte de loi autorisant l‘avortement en cas de viol. Ca devrait pouvoir passer maintenant avec le nouveau Président Moreno.
    Il faudrait aussi rappeler que depuis la fin des dictatures militaires en 1979, le pays a connu une forte instabilité politique, notamment entre 1990 et le début des années 2000. Plusieurs Présidents sans majorité parlementaire furent contraints de démissionner. Il y eut aussi une crise économique avec hyper inflation qui nécessita de « dollariser » la monnaie. En 2006 Correa économiste reconnu se présentait à l’élection présidentielle qu’il gagna avec 56% au 2ème tour. Il n’avait pas de majorité parlementaire mais avait annoncé pendant la campagne un projet de nouvelle constitution qui fut donc adopté en 2008. Certes il y eut lors du 1er mandat des problèmes sociaux et politiques et ses rapports avec la presse furent mauvais (Mais il apparait que lors de la récente élection le calme soit revenu, Moreno semble moins arrogant que Correa). Correa s’est fait réélire au 1er tour avec 52% en 2009 et en 2013 avec 57%.
    Le bilan de ces 12 années de gouvernance Correa est certes contrasté mais différents organismes internationaux reconnaissent les avancées suivantes : Les budgets consacrés à la santé et l’éducation furent triplés ce qui a entrainé une augmentation de deux ans de l’espérance de vie entre 2007 et 2016 et a permis de réduire de 2/3 l’analphabétisme Dès 2009, l’Unesco déclare l’Équateur « libéré de l’analphabétisme ». En 2015 l’effondrement du cours du pétrole et un séisme dévastateur en avril 2016 ont interrompu le cycle de croissance. Cependant la Banque Mondiale donne un satisfecit pour ce qui concerne le recul de la pauvreté qui est passé de 36,7 % en 2007 à 22,5 % en 2014 avec des effets paradoxaux comme le désamour de populations qui maintenant doivent payer des impôts. Moreno successeur de Correa, humaniste de gauche, paraplégique suite à un attentat en 1998, Il fut choisi par Ban Ki-Moon, secrétaire général de l’ONU, comme envoyé spécial sur le handicap et l’accessibilité et fut même un temps envisagé comme prix Nobel de la paix en 2012 (Wikipedia ?)
    Voila ce que, sans prétention, je crois savoir sur l’ Equateur d’aujourd’hui.
    Je rappelle aussi que j’ai vécu et travaillé plus de 10 ans dans des pays africains ex-colonies françaises et que je crois savoir ce qu’est la pauvreté, la liberté de la presse, et le manque de démocratie. L’Equateur c’est bien mieux que ça, sans doute pas le Venezuela selon les images vues à la télévision. Par mon ancien métier (ingénieur BTP) je sais aussi reconnaitre la qualité des récents travaux d’infrastructures : Routes, Barrages, etc…
    En mars dernier nous n’avons, mon épouse moi, passé que 15 jours en Equateur (entre les deux tours de la présidentielle) et j’ai beaucoup aimé ce pays et les gens que nous y avons connus. Un ami équatorien m’a demandé de faire une revue de presse de ce qu’on dirait en France de l’élection présidentielle en Equateur. Ce que j’ai fait sur mon blog et transmis par mail :

    http://niduab.com/2017/04/l-invite-du-blog.lenin-voltaire-moreno-nouveau-president-de-l-equateur.html

    Voir aussi sur You tube un documentaire de Pierre Carle qui est passé sur Arte : Les ânes ont soif. (Intéressant mais je suis plus réservé quant au message … )

  3. L’Equateur, comme le Venezuela mais avec ses propres pratiques, tout comme la Chine ou la Turquie, rejettent le « progrès » à l’occidentale.
    Quant au populisme – façon « de gauche » selon les critères occidentaux d’être « nationaliste » – il a bel et bien fait des ravages dans la société et l’économie équatorienne récente : destitution de 57 députés sur 100 en 2007, démagogie pour une nouvelle Constituante en 2008 à la botte du président, mutinerie de la police en 2010, intervention des militaires pour rétablir la situation, cliniques privées qui prétendent guérir l’homosexualité, http://www.lci.fr/international/equateur-elle-photographie-l-enfer-des-centres-qui-guerissent-les-hommes-et-femmes-de-leur-homosexualite-2053946.html liberté de la presse qui n’a pas cessé de se dégrader au cours des trois mandats consécutifs de Rafael Correa (2007-2017), https://rsf.org/fr/equateur dépenses préélectorales de l’Etat qui ont conduit au surendettement et affecté sérieusement les finances publiques…

  4. Daniel

    Juste une petite critique : je pense qu’il n’est pas juste de mettre l’Equateur au même rang que le Venezuela. J’y suis allé au printemps, et même si on ne peut jurer de rien sur 15 jours de visites (en période d’élection présidentielle, là-bas aussi ) je fus plutôt agréablement surpris. J’ai beaucoup lu avant de partir et je l’ai constaté sur place le pays a fait de gros progrès pendant les deux mandats de gouvernance Correa. Le nouveau président Moreno assure une continuité politique d’un pays calme…..dans un cadre incontestablement démocratique, la misère a reculé et l’économie reste ouverte.(accords d’échanges avec l’Europe) A voir comment ça va évoluer mais il ne faut pas à l’avance faire de procès d’intention.

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