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Et le Covid dans tout ça ?

Au 1er août, l’état « d’urgence » sanitaire est levé. Plus d’obligations, sauf quelques rares concernant l’hôpital et les voyageurs. La grande « liberté ». Les anti-tout son ravis, les médecins le sont moins. La foule à tête de linote croit que tout est terminé alors que tout ne fait que commencer. Il subsiste chaque jour autour d’une centaine de morts en France.

Il va falloir désormais vivre « avec » le Covid, comme on vit avec la grippe, la peste et autres sida. Il est de mode de s’élever contre cette expression de « vivre avec » pour lui préférer « vivre contre ». C’est une absurdité : bien sûr que nous allons vivre « avec » ! Non pas « coucher avec » le virus de façon incestueuse en lui faisant des mamours, mais vivre en acceptant sa présence, constante, insidieuse, parfois mortelle.

Ce n’est que parce que c’est « Macron » qui l’a dit qu’il faut s’insurger contre : un bel illogisme. Les enfeignants « de gôch », repris par les opposants politiques qui surfent sur la mode, avaient réagi de même lorsque Sarkozy s’était demandé publiquement en 2006 pourquoi un roman archaïque de 1678 (trois siècles auparavant), La princesse de Clèves, figurait au programme d’un concours de la fonction publique de simple attaché d’administration. Se poser la question était légitime : ni le niveau requis, ni le travail demandé ne justifiaient de s’intéresser à une œuvre, certes littéraire, mais plutôt ennuyeuse à lire (vous l’avez lue ?) et se perdant dans les méandres d’une psychologie amoureuse d’un autre temps (sans égalité homme-femme ni droit mitou). Les engouements idéologiques aveuglent la raison.

Donc le Covid : il subsiste, à sa 7ème vague. Il n’a pas fini de muter. Même s’il semble moins dangereux, il est encore plus contagieux. Ce qu’il veut ? Survivre. Ce qu’il fait ? S’adapter. A nous de faire de même, donc vivre « avec », comme on vit avec son ennemi – sans pour autant coucher « avec ».

Tout comme Poutine à nos portes, et son rêve de Grande Russie impérialiste pour mille ans, le Covid reste une menace constante. La stratégie de « zéro virus » comme la Chine l’a tenté est vouée à l’échec ; le Covid s’infiltre partout où il peut, comme de l’eau. La stratégie du laisser-faire pour atteindre l’immunité collective, comme la Suède et le Japon l’ont tenté, est peu acceptable étant donné le nombre élevé de morts. Reste le « faire avec » qui combine vaccins et prévention. Vivre « avec » veut dire se protéger, autant que faire se peut, et se préoccuper plus particulièrement des populations à risque (vieux, gros, cardiaques, insuffisants respiratoires, affaiblis par de multiples pathologies).

Donc rester vigilant, le nombre de réanimations à l’hôpital, comme le nombre de morts quotidiens, n’étant que la statistique ultime, celle qui dit combien nous avons échoué a posteriori à sauver des vies.

Bien sûr, l’idéologie qui domine de plus en plus, sur l’exemple du Grand frère Trump et des libertariens américains, est de déclarer l’égoïsme sacré et la liberté du plus fort : les autres, on s’en fout ! (traduction : ils peuvent crever). Ce qu’ils font lorsque la majorité ne porte pas le masque en milieu confiné, reste cas contact sans s’en préoccuper lorsqu’ils vont embrasser mamie, refuse tout vaccin au nom d’on ne sait quelle superstition médiévale (injecter un « sort » par des nanoparticules qui contrôleraient les individus) ou antisémite (le complot des labos américains – évidemment juifs – pour contrôler la planète et surtout « faire du fric »). Les ratés, les exclus, les imbibés de ressentiment contre tout et personne, ceux qui ont une peur infantile des piqûres, s’engouffrent naturellement dans la brèche. Les Zemmour et autres extrémistes au front bas national inféodés à Moscou s’empressent d’affaiblir ainsi la société en la divisant pour mieux instiller leur propagande.

Il est un temps pour la politique et un autre pour la santé. Il est bon que l’état d’urgence politique s’arrête, afin de préparer un « vivre avec » durable – qui est le temps de la santé. Le Covid n’a pas disparu, il n’a pas été éradiqué, ni par le vaccin (qui booste seulement l’immunité), ni par une improbable immunité collective. La grippe mute sans arrêt, le SRAS Cov-2 aussi : a-t-on jamais connu une immunité collective contre ce genre de virus ? Le seul avenir que l’on puisse espérer est que le Covid 19 devienne une sorte de grippe comme une autre, qui tue mais seulement à bas bruit les organismes affaiblis, comme la grippe le fait plus ou moins chaque année. Si ce n’est pas le cas, si une nouvelle mutation rend le Covid encore plus dangereux que les variants existants, alors la politique reviendra sur le devant de la scène avec des mesures de contrainte. La santé publique est à ce prix, la protection de la population est aussi une « liberté », n’en déplaisent aux matamores et autres partisans du droit de faire ce qu’on veut (aussi partisans d’une dictature à la Poutine, à la Castro ou à la Mussolini…).

Nous vivrons désormais « avec » tout en luttant sans relâche contre, comme on le fait pour la grippe : avec des vaccins mutés eux aussi chaque année, en espérant avoir prévu la bonne direction ; mais aussi (et surtout!) avec la prévention du lavage des mains et du masque en milieux confinés.

Nous n’en avons pas fini avec le Covid – pas plus, malheureusement, qu’avec les ignares qui font passer leur égoïsme sacré et leurs lubies idéologiques avant la vie sociale et la santé.

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Vivons jeunes avant tout, dit Montaigne

Montaigne, qui avance en âge, se préoccupe de penser ce thème dans ce chapitre LVII des Essais, livre 1. « Les sages l’accourcissent bien fort au prix de la commune opinion », s’insurge-t-il. Caton estimait qu’on était vieux à 48 ans. Mais à l’inverse, « quelle rêverie est-ce de s’attendre de mourir d’une défaillance de forces que l’extrême vieillesse apporte, et de se proposer ce but à notre durée, vu que c’est l’espèce de mort la plus rare de toutes et la moins en usage ? » s’étonne Montaigne. La « mort naturelle » n’est-elle pas aussi celle issue d’une chute, d’une noyade ou d’une peste ?

Je voudrais d’ailleurs rectifier cette croyance des faux-savants qui confondent « espérance de vie » et « âge moyen au décès ». L’espérance de vie est une statistique qui se calcule à la naissance. Autrement dit, la mortalité infantile est cruciale. Passé l’âge de 2 ans, l’espérance de vie « par âge » augmente nettement car les bébés meurent plus souvent, et pire encore dans les siècles où l’hygiène était faible (moins dans l’Antiquité, plus au Moyen-Âge et jusqu’au XIXe siècle). L’âge moyen au décès montre à l’inverse que les hommes préhistoriques pouvaient vivre jusqu’à 70 ou 80 ans, nous en avons retrouvé des squelettes. De même chez les Romains. Il est donc imbécile de « croire » que les humains n’espéraient vivre que jusqu’à 30 ou 35 ans en ces âges reculés. C’est se vêtir d’un orgueil bien naïf que de se dire que nous faisons mieux.

Du temps de Montaigne, les « pestes » et autres guerres de religion tuaient plus que les accidents ou la vieillesse. Lui s’en est préservé, prudent comme toujours, équilibré en sa vie comme en son esprit. « Puisque d’un train ordinaire les hommes ne viennent pas jusque-là, c’est signe que nous sommes bien avant », écrit-il. Mais ce n’est pas le cas général.

Ce pourquoi la société agit mal de ne permettre aux jeunes d’agir dès qu’ils le peuvent. Ainsi, durant l’Ancien régime, un homme ne pouvait administrer ses biens avant l’âge de 25 ans. Chez les Romains, les charges n’étaient accessibles qu’à 30 ans, et c’est encore Auguste qui a réduit l’âge qui était de 35. Or, dit Montaigne, cet empereur a commencé dès l’âge de 9 ans. « Servius Tullius dispensa les chevaliers qui avaient passé 47 ans des corvées de la guerre ; Auguste les remit à 45 ». L’homme n’était donc pleinement actif politiquement qu’entre 35 et 45 ans ! Notre époque récente a fait de même avec l’emploi, particulièrement en France, pays latin et catholique qui a gardé la manie du Pater familias maître et despote. Avant 30 ans, que des stages et des petits boulots car « pas assez d’expérience » ; passé 50 ans, licenciement ou pas d’embauche car « inadapté » et « trop cher ». Mais il faut pour autant « travailler » 42 ans pour avoir une retraite !

« Je serais d’avis qu’on étendit notre vacation et occupation autant qu’on pourrait, pour la commodité publique ; mais je trouve la faute, en l’autre côté, de ne nous y embesogner pas assez tôt », pense Montaigne. Il est vrai qu’infantiliser les hommes jusqu’à un âge avancé ne sert ni la société, ni la politique. Cela ne sert qu’à créer des aigris inconséquents qui n’ont pas appris la responsabilité qui va avec la liberté. « Quant à moi, j’estime que nos âmes sont dénouées à 20 ans ce qu’elles doivent être, et qu’elles promettent tout ce qu’elles pourront », dit Montaigne. Et de citer Hannibal et Scipion ; il aurait pu citer Alexandre ou César. « Il est possible qu’à ceux qui emploient bien le temps, la science et l’expérience croissent avec la vie ; mais la vivacité, la promptitude, la fermeté, et autres parties bien plus nôtres, plus importantes et essentielles, se fanent et s’alanguissent. » Rien de plus vrai, à observer sur nous-mêmes.

Trop de temps consacré à l’oisiveté et à l’apprentissage, conclut Montaigne, il faut faire servir la jeunesse sans que les vieux gardent trop de privilèges, gâtés qu’ils sont par leur engourdissement. Avis aux politiciens, qui s’accrochent trop souvent alors qu’ils se rigidifient. Qu’ils laissent donc la place à d’autres !

Et c’est par ce 57ème chapitre que se clôt le Livre premier des Essais. Nous les avons tous chroniqués dans l’ordre, sur 57 notes comme il se doit. Ils montrent un Montaigne soucieux d’imiter les Anciens et inclinant vers les Stoïciens, se nourrissant des livres de sa bibliothèque mais n’hésitant pas à en sortir pour observer la vie. Il faire montre d’un souci d’harmonie : se couler dans les mœurs de son temps sans s’y perdre ; penser par soi-même sans avoir l’outrecuidance de croire penser mieux que les institutions établies ; garder son quant à soi tout en participant à la vie familiale, sociale et publique. Il est un exemple encore actuel.

Le Livre II commence.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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Trop de paroles sont vanité, dit Montaigne

En cette approche finale du Livre 1 des Essais, Montaigne examine combien les paroles peuvent devenir enflées et leurs auteurs des enflures. « Un rhétoricien du temps passé disait que son métier était, de choses petites les faire paraître trouver grandes ». C’est ainsi que l’on flatte l’orgueil des gens en leur métier, ou des citoyens en leurs votes. L’exaltation théâtrale des attitudes n’incite pas au compromis mais plutôt au fanatisme. Telles furent la Révolution française et ses orateurs, l’enflure Victor Hugo en exil, les rodomontades des badernes de 14-18, la Grandeur de la Vrounze gaullienne alors que le pays était vaincu et soumis au catho tradi Pétain (ex ambassadeur auprès de Franco), le Changer la vie socialiste que le machiavélien Mitterrand laissa faire jusqu’au bord de la faillite avant de mettre le marché en main des démagogues : ou vous changez et quittez la communauté européenne, ou vous faites des compromis.

Compromis : nous y sommes. L’Assemblé nationale ne dispose plus de majorité absolue et le pays est enfin parlementaire comme les autres, plus que présidentiel à l’américaine. Les enflures vont se retrouver baudruches et leur ridicule absolutiste, une fois crevé, les déconsidérera. Le « nous ne lâcherons rien » des bornés fera d’eux des lâches, inaptes à gouverner bien qu’aspirant avec fascination à la proportionnelle. Le compromis allemand, les accords scandinaves, les négociations italiennes vont devenir notre lot, au détriment de la gestion techno. C’est sans doute un progrès, si les Français savent s’y adapter.

Rien n’est moins sûr selon Montaigne, qui se réfère aux Antiques pour brocarder les vanités de son pays. « On eût fait donner le fouet en Sparte, de faire profession d’un art pipeur et mensonger ». Or la politique est en France particulièrement cet art pipeur et mensonger. Emmanuel Macron, peu politique et plus technocrate, a changé la donne cinq ans, mais elle revient en force avec des histrions comme Mélenchon, Le Pen ou Zemmour, qui séduisent les foules – lesquelles adorent la flatterie et se faire courtiser. « Ariston définit sagement la rhétorique : science à persuader le peuple ; Socrate, Platon : art de tromper et de flatter. » Nous n’avons pas fini d’être Trumpé en fausses vérités et mensonges staliniens qui deviennent vérités par la force. Ainsi d’une supposée « victoire de la gauche » en cette nouvelle Assemblée : il suffit de regarder la répartition dans l’hémicycle pour voir que « la gauche » (même rebaptisée Nupes) est en nette minorité. Le Mélenchon « pipeur et mensonger » a fait « de choses petites les faire paraître trouver grandes ». Une enflure qui vise à tromper le peuple ignorant et versatile pour masquer sa défaite imposer sa loi au rebours du vote (« la République, c’est moi ! »).

« C’est un outil inventé pour manier et agiter une tourbe et une commune déréglée, et est un outil qui ne s’emploie qu’aux états malades », observe Montaigne. Là où « les choses ont été en perpétuelle tempête, là ont afflué les orateurs ». Car il est plus facile de suivre et « d’être d’accord » (cette scie des commentaires sur les réseaux sociaux) que de penser par soi-même et de réfléchir à tête reposée. Notre philosophe du milieu juste vilipende « la bêtise et facilité qui se trouve en la commune, et qui la rend sujette à être maniée et contournée par les oreilles au doux son de cette harmonie, sans venir à peser et à connaître la vérité des choses par la force de la raison ».

Il ajoute : il « est plus aisé de le garantir par bonne institution ». Or la Ve République voulue par De Gaulle, malgré les dégradations apportées par les apprentis sorciers Jospin-Chirac, donne à l’Exécutif les moyens de gouverner, même avec un Parlement rétif. Tout le réglementaire (art. 37) est prévu pour, tout comme l’art. 40 pour freiner les initiatives dépensières des députés ou l’art. 47 pour assurer un Budget malgré le blocage du Parlement (contrairement aux États-Unis).

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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Radicalisation politique

L’intolérance croit, la « vérité » de quelques-uns s’impose par la force, les mensonges font recette s’ils sont accompagnés de violence. Le droit devient celui du plus fort, du plus gueulard, du plus brutal. C’est ainsi que l’on peut analyser nos sociétés depuis moins d’une décennie, encore « démocratiques » mais pour combien de temps ? Non que « la crise » soit pire, ce concept de « crise » n’est que prétexte récurrent pour dire l’ennui qu’on a de s’adapter au changement perpétuel du monde. Mais les gens sont de plus en plus impatients, bornés et égoïstes, comme des gamins de 2 ans qui font leur « crise » et trépignent de frustration quand tout ne marche pas comme ils veulent.

La radicalisation politique n’est que la conséquence dans la cité de ce travers psychologique. « Yaka », « faucon », disait-on autrefois pour se moquer des propos de café du commerce. Aujourd’hui, on ne peut plus, le yaka est devenu politique par les voix des tribuns. L’un au nom de « l’urgence » sociale se prend pour Robespierre (ce délicat démocrate…) et déclare en direct « la République, c’est moi ! » ; l’autre au nom de « l’urgence » démographique veut déporter tous les arabes et africains posés en France par le hasard ou les passeurs ; l’autre encore, toujours au nom de « l’urgence » mais cette fois écologique et climatique, veut imposer par la force restrictions et interdits. Le débat ? Connais-pas. Le droit ? On l’impose. La constitution ? On la change par plébiscite populiste. Les traités signés ? On s’asseoit dessus.

Ce qui est intéressant est que cet épisode politique s’est déjà produit dans l’histoire.

En témoigne l’historienne romaine Claudia Moatti dans une note de la Vie des idées du 24 juin dernier, Réflexions sur la fin de la république romaine. Au IIe siècle avant, le refus des réformes par le sénat romain a entraîné la radicalisation des revendications de la plèbe puis une montée de la violence jusqu’à la guerre civile… appelant très vite les dictateurs, puis l’empire.

Il s’agissait à l’époque moins de défendre les « zacquis » des nantis que de déconsidérer l’Autre comme sujet de droit et citoyen, au nom de la Res publica indivisible, rendue essentielle. En posant ce nouveau dieu, la fin justifie les moyens. C’est ce que font aujourd’hui Poutine en posant la société traditionnelle russo-soviétique, Erdogan la société musulmane impériale turque, Trump le petit Blanc chrétien pionnier, Xi Jinping la Chine impérieuse forte de son milliard et demi d’habitants – ou nos politicards leur petite soupe cuite à petit feu dans leur petit coin (blanchitude, national socialisme à la cubaine, écologisme de punition).

De la Vérité d’un seul considérée comme absolue découlent l’intolérance et les mensonges.

Peu importe le chemin, le but est d’arriver. Mentir n’est qu’enjoliver la vérité, faire croire n’est qu’un moyen habile pour convaincre de suivre, chauffer la salle, la foule ou les médias une façon d’emporter par la force les choses. Ainsi Trump lorsqu’il refusait d’être battu par les urnes ; ainsi Mélenchon qui a fait croire que « la gauche a gagné » à la nouvelle Assemblée alors qu’elle est nettement minoritaire en sièges, même regroupée frileusement en Nupes sous l’égide d’un seul dictateur. Mais lorsque les choses résistent, ou que le peuple reste sceptique, quoi de mieux que la violence ? Elle sidère, elle effraie, elle précipite dans les bras du sauveur. Ainsi de Robespierre et de sa Terreur ; ainsi de Xi et de sa répression ; ainsi de Poutine qui n’hésite pas à faire empoisonner ses opposants ou a les flanquer en camp comme un vulgaire nazi. Hitler a fait pareil sans vergogne et assassiné les SA de façon expéditive. Ah mais ! La vérité ne se discute pas, pas plus que le Chef ne se conteste. Avis à ceux qui voudraient résister ! Même se vouloir « neutre » est un crime dans la Russie de Poutine comme au temps de Hitler.

Notre France n’en est pas (encore) là mais elle y vient peut-être.

La radicalisation des positions des uns et des autres se fait sentir, bien que les Français aspirent manifestement à être gouvernés « raisonnable », sinon au centre. Ce pourquoi Macron a été élu et réélu. Les assauts des adversaires qui l’accusaient de « dictature » sanitaire et sociale ont chauffé les esprits, prêts désormais à ne tolérer aucun compromis au nom des « compromissions ». Quelle belle bande de démocrates que ces radicaux révolutionnaires ! Vont-ils mettre de l’eau dans leur alcool fort ? Même le vin ne leur convient plus, trop faible. Vont-ils participer aux débats à l’Assemblée et voter des lois constructives, après les avoir négociées ? Mais négocier signifie admettre que l’on n’a pas toujours raison sur tout et qu’il faut laisser certaines revendications parce que les autres n’en veulent pas.

Leur vérité n’est pas une juste cause si elle n’est pas partagée par au moins une majorité, donc amendée, nuancée, rétrogradée parfois. L’intransigeance n’est pas démocratique mais conduit au diktat – mot russe, d’ailleurs… Je ne vois pas Macron faire assassiner Mélenchon ou Le Pen, mais l’inverse me paraît moins improbable – à terme. Sauf si le discours change et que les actes suivent – mais peut-on changer passé 60 ans ? S’opposer est normal, se créer en alternative d’un bloc en refusant tout compromis est anormal.

Ce serait alors la guerre totale, à l’intérieur comme, très vite, à l’extérieur. Sylla le Romain, comme Poutine le kaguébiste l’ont montré. Emprisonnement, réduction en esclavage, annexions territoriales, sont le lot des tyrannies. Sylla, Hitler, Poutine, demain Mélenchon ou Le Pen/Z – même combat. La société se polarise, la tolérance recule, l’envie de tout foutre en l’air croit avec le sentiment de no future et de n’être rien dans un pays en indifférence générale aux autres.

Seule la pratique démocratique, qui passe par le débat et le compromis, par le respect du droit et des procédures, par les contre-pouvoirs, peut permettre de dépasser cette « crise ». Les mois qui viennent diront s’il y a blocage, donc dissolution, et peut-être guerre civile, ou non. Mais rappelons que l’abstention a été la grande gagnante des Législatives et que la nouvelle Assemblée, même en apparence plus « proportionnelle », n’est pas le reflet réel du peuple réel.

Qui pourrait bien (se) manifester en réaction aux excès des uns comme des autres.

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Antilibéralisme français

Le libéralisme, au sens premier (politique), est le règne du droit, la liberté dans les règles du jeu : liberté de conscience, liberté d’expression, libertés politiques. Ces libertés sont voulues comme individuelles, opposées aux communautés, ordres et corporations. De cette conception philosophique découle une attitude, le respect à l’égard d’autrui et une règle pratique, la tolérance envers les opinions. Politiquement, elle se traduit par une charte des droits et devoirs, par la règle de droit et par la participation du plus grand nombre au gouvernement du pays. L’économie, n’est qu’une annexe, tardivement autonome, surtout un outil de la puissance d’une société et de son Etat. Nous ne parlerons que du libéralisme politique.

La France, en ses profondeurs, n’est pas politiquement libérale, pourquoi ? Une comparaison avec le voisin immédiat qui a cofondé avec nous le parlementarisme est éclairante. La sortie de la féodalité, la montée de l’individualisme moderne et la conception de l’Etat diffèrent radicalement.

La féodalité est un mode d’organisation politique et social englobant qui fait de la Force le Droit. Les relations sont hiérarchiques et entraînent le ralliement de clans au féal. Très efficace en période de guerre civile de tous contre tous, ce regroupement de bandes armées ne permettent pas l’établissement de relations « modernes » de confiance, de règles et d’échanges qui, seules, permettent l’essor de la science, du commerce et des régimes représentatifs. La modernité a été vécue différemment en France qu’ailleurs. Au Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d’Irlande, la sortie de la féodalité s’est faite progressivement et en douceur depuis 1215. A cette date, le Roi se voit obligé de signer la Grande Charte qui limite son absolutisme et crée l’embryon d’un gouvernement représentatif. A l’inverse, la France attend le 17ème siècle pour mettre au pas les Grands, au prix d’un absolutisme royal devenu par étape absolu (Henri IV, Louis XIII avec Richelieu et son apogée Louis XIV).

L’individualisme moderne est né de la philosophie grecque, du droit romain et la transcendance chrétienne. Il a été poussé par l’essor des échanges assuré par une nouvelle classe de commerçants et d’artisans regroupés en villes. Il s’est trouvé favorisé pour raisons politiques par le pouvoir central avec l’octroi de franchises et « libertés ». Ce mouvement a eu lieu dès le 17ème siècle au Royaume-Uni où l’accès aux métiers artisanaux et aux industries s’est très vite ouvert, les corporations ne survivant que peu à la dissolution de la féodalité. Rien de tel en France, où il a fallu attendre 1789 et sa fameuse Nuit du 4 août pour que corporations et privilèges soient abolis d’un trait, brutalement. Durant tout ce temps, la société française est restée figée en société d’ordres, tropisme qui court toujours dans les profondeurs sociales et qui renaît à chaque occasion, faute d’alternative.

L’Etat est devenu le sommet régulateur d’une hiérarchie de corps intermédiaires au Royaume-Uni. Il s’est au contraire trouvé le seul créateur du lien social dans une France radicalement révolutionnaire qui avait tout aboli (jusqu’aux syndicats, qui n’ont été recrées qu’en 1884). L’Etat absolu français ne voulait face à lui que des individus atomisés, aucun corps intermédiaire. C’est le sens de « la volonté générale » exprimée dans la rue d’abord et par le suffrage ensuite, l’Exécutif n’étant considéré que comme l’exécutant du Législatif, seul légitime, et l’Administration comme un rouage destiné seulement à « fonctionner ».

L’Etat français est politique, l’Etat anglais est juridique, voilà l’écart essentiel. La Révolution française a réalisé d’un coup l’étape libérale (établissement du droit) et démocratique (le suffrage), télescopant les deux et confondant dans un lyrisme gros de conséquences corps intermédiaires et « privilèges ». J’veux voir qu’une tête ! D’où les palinodies durant plus d’un siècle sur la fonction publique dont le statut n’a été établi qu’en 1941 par Vichy ! (repris et à peine modifié en 1946). Le Royaume-Uni a établi un statut de Civil Service dès 1855 et la Prusse dès 1873.

La trop longue rigidité historique française, la sortie antilibérale et anti-démocratique de la féodalité, la rupture brutale et radicale de 1789 ont laissé le citoyen-individualiste tout seul face à l’Etat Léviathan. Celui-ci a dû produire la nation, après en avoir détruit ses composantes. Dès 1790, les provinces historiques sont supprimées au profit de départements géométriques et abstraits, un système unique de poids et mesures est établi contre les coutumes, une langue uniforme est imposée sur tout le territoire par anéantissement des langues régionales méprisées en patois.

La centralisation administrative qui poursuit celle des rois se trouve désormais doublée d’une volonté d’être « instituteur du social » (Rosanvallon) par appropriation de tous les biens rares (télécoms dès le télégraphe Chappe de 1794 jusqu’aux nationalisations de 1982), par l’obsession scolaire à former des citoyens préparés à la vie collective (et pas des individus épanouis), par « l’instauration de l’imaginaire » avec institutions culturelles et fêtes d’Etat, par l’hygiénisme du 19ème, le Plan des années 1950, l’urbanisme des années 1960, le « travail social » des années 1970, le moralisme sanitaire et social des années 2010… L’Etat unanimiste de la « volonté générale » veut un citoyen toujours mobilisé (d’où le long attrait pour l’URSS), farouchement jaloux d’égalité, collectiviste par mépris des « intérêts » dits égoïstes des individus (et des entreprises). Pour Rousseau dans le Contrat social, il s’agit carrément de « changer la nature humaine » comme Lénine l’a entrepris, avant Mussolini, Hitler, Mao et les autres.

Avec l’essor de la prospérité, de l’éducation et de l’ouverture au monde, cette prétention étatique (efficace en période de reconstruction d’après-guerre) est devenue insupportable. Les individus se veulent « laïques » par rapport aux églises mais aussi par rapport à l’Etat, représenté par l’instituteur, l’adjudant, le policier, l’assistante sociale et le technocrate. 1968 a opéré cette rupture, aussi brutale que le fut 1789 (d’où l’ampleur des « événements » en France, comparée aux autres pays). Elle est irréversible, marquée par la révolte de 1984 contre le système unique d’éducation d’Etat, les privatisations d’après gauche, le lent mouvement des énarques vers le privé, tout comme par le vote systématique du « sortez les sortants » qui rythme la vie politique française. L’Etat français qui n’est pas un arbitre mais se veut acteur est aujourd’hui un frein. L’évolution de la société tout entière pousse à ce changement de rôle.

Il ne s’agit pas de « moins d’Etat » car la complexité des sociétés modernes et l’interdépendance des actes (du terrorisme à la pandémie en passant par la guerre en Ukraine et le réchauffement du climat) nécessite un Etat complexe, donc puissant. Mais il s’agit d’un « Etat autrement », qui arbitre et qui régule – pas qui se mêle de tout. Fini le paternalisme, surtout à l’ère de la construction européenne et de la globalisation. L’histoire comparée est éclairante.

Pourtant, nos gouvernants, trop monarchiques, trop isolés dans leur cour élyséenne, ne l’ont pas vraiment compris. L’infantilisme du premier confinement avec ses pages byzantines de questions à cocher (et à imprimer soi-même !) pour simplement sortir pisser autour de chez soi, les « interdictions » formelles, surveillées et punies par des bataillons de gendarmes (y compris en hélicoptère en montagne !) d’errer seul dans la nature sans contaminer personne, sont encore l’indice que l’Etat-peut-tout et que le citoyen en est réduit à obéir – et à voter (heureusement encore à peu près librement) qu’une fois tous les cinq ans.

Mais, au premier tour, pas moins de sept candidats sont illibéraux, partisans d’une société autoritaire où il faut faire plier l’individu et dompter l’entreprise !

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La France au premier tour

Le premier tour d’une élection présidentielle en France est la seule élection à la proportionnelle intégrale. Elle est hors partis, bien que ceux-ci puissent y participer en désignant un candidat, mais des électrons libres peuvent se présenter, tel Macron en 2017 ou Lassalle aujourd’hui après le pas de deux Taubira. Le résultat 2022 montre que la France est un pays « normal », comme ses voisins. Sa seule exception est que le régime y est semi présidentiel et non pas intégralement parlementaire et que la réforme du quinquennat avec législatives dans la foulée empêche tout compromis du genre Programme commun (pour éviter la cohabitation), contrairement aux alliances responsables des pays germaniques.

Cette normalité prouve qu’il y a un centre libéral, laïc et européen, aujourd’hui leader derrière Emmanuel Macron, flanqué d’une droite conservatrice populaire et identitaire et d’une gauche radicale anti-tout qui captent les mouvements sociaux (gilets jaunes pour la droite Le Pen, mouvement contre la réforme des retraites pour la gauche Mélenchon). Plus un quart des votants potentiels qui se sont abstenus ou ont voté blanc ou nul. Le centre, la droite, la gauche et l’abstention forment chacun environ un quart des Français. Rien que de plus normal dans une démocratie : ceux qui ont la charge de gouverner sont plus modérés par la force des choses que ceux qui refusent carrément le système ou s’en moquent, et que ceux qui, dans l’opposition, goûtent aux délices de la démagogie.

Droite et gauche sont radicales aujourd’hui avec Le Pen et Mélenchon ? C’est que les partis de chaque tendance qui ont gouverné se sont effondrés dans la réalité (le désastre du quinquennat Hollande et la déroute affairiste de la candidature Fillon), et qu’ils n’ont guère que des idées éculées à proposer comme « désir d’avenir » (la pâle synthèse Pécresse entre Zemmour et Macron, le programme très scolaire d’Hidalgo, voire le « retour à » l’industrie, le nucléaire, la chasse et la viande Roussel). D’où ces « nouvelles » droites et gauche qui se créent dans des mouvances hors partis, effet d’une nouvelle génération de quadras qui ont vécu les attentats islamistes, les crises financières, l’échec des printemps arabes, les gilets jaunes, la pandémie et désormais la guerre au cœur même de l’Europe. Le « nouveau centre » d’Emmanuel Macron, en marche vers l’adaptation des Français aux changements du monde, rallie les adultes responsables éduqués ; les autres, évidemment, préfèrent la radicalité infantile du « tout, tout de suite » et du « yaka ». C’est l’effet de l’infantilisation sociale française depuis la maternelle jusque fort tard dans la vie. L’inepte « attestation » pour sortir pisser hors de chez soi durant le premier confinement l’atteste.

Hors abstention, les électeurs qui s’expriment se répartissent en trois blocs de même force, un peu plus de 30 % chacun : Macron et environ la moitié Pécresse pour le centre de gouvernement ; Le Pen, Zemmour, Dupont-Aignan et la part Ciotti pour la droite ; Mélenchon, Roussel, Hidalgo et les deux résidus trotskistes pour la gauche. Les reports de voix devraient faire gagner Emmanuel Macron, mais tout dépendra de la campagne d’ici le second tour et de l’intensité du rejet des votants pour celui oucelle qu’il ne veulent absolument pas voir accéder au pouvoir. Un peu plus de proximité et de social pour le président sortant pourrait l’avantager, de même qu’une menace russe avancée ; un attentat islamiste ou un événement obérant gravement le pouvoir d’achat avantagerait en revanche Marine Le Pen.

Ce qui est surprenant dans ce premier tour est moins le score minable d’Hidalgo (qu’allait-elle faire dans cette galère, la mairie de Paris ne lui suffisait-elle pas ?), voire de Pécresse (on savait bien LR gangrené par l’exaspération démographique sécuritaire), que celui de Jadot l’écolo. Je ne crois pas que la radicale chic féministe Rousseau aurait fait mieux, au contraire, si elle l’avait emportée aux vertes primaires. Les spécialistes parlent de « vote utile » pour ce collapsus du projet écologique, pourtant qualifié sans cesse « d’urgent » et « d’avenir ». Mais les jeunes, les plus en avance dans l’idéologie, n’ont voté qu’à 40 % et le parti Mélenchon a repris des thèmes écolos. Ce qui montre que les électeurs ne font pas confiance à un parti purement dédié à l’écologie en France. Il reste trop marqué par le gauchisme post-68, l’intellectualisme urbain et la secte des egos. L’écologie est un concept trop important pour être laissé aux écologistes autoproclamés et tous les partis doivent le prendre en compte. L’électeur, qui n’est pas si niais que les spécialistes semblent le croire du haut de leurs études, le prouve par son bulletin dans l’urne.

Quant à Zemmour, l’expression d’une bourgeoisie pétainiste, conservatrice et ancrée dans la religion (sans forcément croire), il a fait pschitt ! – comme disait si bien Chirac. Amuseur intello, fomenteur d’infox, collabo notoire des fascistes d’hier et d’aujourd’hui, grand admirateur affirmé du despote asiatique Poutine, il ferait un bien piètre président pour une France qui a une histoire, une tradition internationale et un rôle d’exemple dans le monde. Le vieux Le Pen, dont l’humour ravageur n’a pas été altéré par ses presque 94 ans, déclarait que « Zemmour n’a pas le physique d’un président ». Un second degré délicieux lorsqu’on connait les origines du candidat et les convictions profondes du commentateur. Bien sûr, ceux qui « y croyaient » crient au complot et à la manipulation, surtout les jeunes, volontiers fascistes lorsqu’ils sont à droite, mais ce ne sont que vains mensonges. Il y a longtemps que le « bourrage des urnes » propre au parti communiste stalinien et en vogue dans les années 1950 et 60 est désormais étroitement surveillé. Il suffit d’avoir participé hier à un dépouillement avec lampes électriques en cas de « coupure » opportune d’électricité au moment de renverser les urnes pour le comptage, puis d’avoir vécu un dépouillement récent, pour le savoir. Marine Le Pen n’a rien perdu de son national socialisme mais l’irruption du trublion sectaire l’a automatiquement recentrée, la faisant paraître moins pétainiste, le socialisme passant devant national dans son discours – mais sans l’abandonner dans le programme pour autant !

Reste l’inconnue des Législatives après le second tour car élire un président ne suffit pas, il faut encore meubler une Assemblée. Là, les partis traditionnels, laminés par le scrutin présidentiel, sont implantés, ont des réseaux d’élus et de militants, tiennent des villes et des régions. Le ou la nouvel(le) hôte de l’Elysée devra en tenir compte car aucun des deux n’a d’implantation locale directe. Le PS, les LR, le PC, EELV existent ; gouverner se fera avec eux. A moins qu’ils ne réussissent à intégrer les parties neufs et à les assagir sous les responsabilités. Mais qui sera le mieux à même de négocier d’Emmanuel Macron et de Marine Le Pen avec les groupes isus de la nouvelle Assemblée ?

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A une semaine des présidentielles

Qui s’y intéresse encore ? pas grand monde. Non qu’il n’y ait pas d’enjeux, mais les personnages sont peu attirants. À gauche, l’écologiste est insignifiant, la socialiste anecdotique, le communiste égaré dans les années 1950 ; seul le grand méchant… Mélenchon attire le vote utile. À droite, les citoyens sont attirés par les extrêmes, la fachote Le Pen fan de Poutine étant portée à la modération par les excès du trublion Zemmour, qui laisse hurler ses partisans à l’assassinat. Les Républicains sont pris en sandwich entre les vociférations exaspérées des conservateurs de plus en plus ultra et le bon sens centriste du président sortant. Je ne sais quel seront les deux au second tour, mais il est probable que l’on reverra en scène comme en 2017 Emmanuel Macron et Marine Le Pen. Mélenchon est trop coléreux pour rallier à lui d’autres gens que son camp. Nous saurons dans une semaine.

Les lycéens que j’observe non loin de chez moi à Paris donnent une indication sur l’état d’esprit de la jeunesse éduquée selon l’épidermique, l’émotionnel et le superficiel des réseaux sociaux. Sur les affiches électorales posées sur les douze panneaux, la première à avoir été lacérée a été celle du collabo Zemmour. A suivi dès le lendemain celle de Marine Le Pen avec même une inscription injurieuse traditionnelle des réseaux, tandis que Mélenchon a été le troisième à avoir été dégradé. Ont suivi Dupont-Aignan et Macron, puis Lasalle. Le premier parce qu’il n’a pas grand-chose d’original à dire, le second parce qu’il est en place et suscite évidemment la jalousie comme l’effet de bouc émissaire pour tout ce qui ne va pas, le troisième parce qu’il apparaît comme un régionaliste archaïque, pour la chasse et contre les ours. Il est vrai que le slogan Macron « avec vous » évoque plus le marketing d’une lessive que l’humanité d’un candidat. Le slogan Poutou, adepte d’une idéologie d’il y a un siècle, secte alors déviante du stalinisme, est nettement plus parlant auprès de la jeunesse. Son « nos vies valent plus que leurs profits » est plus efficace que « le camp des travailleurs » d’Arthaud, qui laisse indifférent voire hostile (rejetant tous les fout-riens tels les jeunes, les chômeurs, les retraités, en plus de l’extrême minorité des « rentiers » visés), tout comme le « faire face » de Jadot.

Que dira « le peuple » ? Le peuple est une fiction qui réunit des intérêts largement divergents, les principaux étant liés au niveau de vie et aux perspectives d’avenir. Tous les extrêmes sont ainsi populistes parce qu’ils flattent la majorité du peuple selon son désir de plus d’argent et d’élévation sociale. Les programmes des candidats, aussi bien à l’extrême-droite qu’à l’extrême-gauche, favorisent massivement la dépense publique tout en négligeant la dette et les impôts. Ce ne sera pas tenable dans le temps, signe qu’ils sentent bien qu’ils ne pourront pas gagner la présidentielle. À moins que le candidat retenu au second tour, s’il en est, ne mette de l’eau dans son vin sur ce sujet. Ou que, ce qui est plus probable, les promesses extravagantes ne soient jamais tenues – comme d’habitude.

L’agression du tsar Poutine sur un pays « frère » en voie de démocratisation qu’est l’Ukraine a eu probablement une influence sur le sentiment des électeurs envers les extrémistes. Poutine est l’exemple même du dirigeant devenu progressivement autocrate faute de contre-pouvoir, à la manière de Castro à Cuba ou de Chavez au Venezuela, sans parler d’Erdogan en Turquie et de Xi en Chine. Confier les clés du pouvoir à une personnalité portée à l’autoritarisme risque toujours de dégénérer : le pouvoir corrompt, le pouvoir absolu corrompt absolument ! En ce sens, Zemmour et Mélenchon sont les plus mal partis. La blonde, en revanche, a des chances de figurer au second tour parce que femme et par ce que « blonde » (avec tout ce que ce vocable connote). Mais cela n’enlève rien aux côtés mussoliniens de son programme où le socialisme tend à l’emporter sur le national pour le moment. C’était l’inverse il y a quelques mois encore, contre les étrangers, l’immigration, les diktats de Bruxelles et la souveraineté nécessaire. Aux extrêmes, le national ne reste jamais loin du socialisme.

Il reste au Rassemblement national une haine contre-révolutionnaire issue des royalistes, reprise sous Pétain et avivée par les déçus de la guerre d’Algérie contre le parlementarisme, la liberté libérale, les institutions démocratiques et la promotion de l’individu. Tout est orienté vers le collectif : la famille, l’église, le parti, l’État, la nation. Tout est bon pour y parvenir, les promesses comme le mensonge, la mise en scène comme la provocation. Les souverainistes ne croient pas aux traités internationaux et considèrent que chaque État n’a que des intérêts particuliers. Les nationalistes ne croient pas à l’individualisme et considèrent que chaque patrie doit imposer sa morale. En cela la religion y aide, comme à Moscou avec Kirill, et elle est chrétienne catholique en France. La religion musulmane est conçue comme un défi de civilisation qu’il faut combattre, bouc émissaire commode qui a pris aujourd’hui la place qu’avait le judaïsme avant Hitler. L’Etat peut tout, croit-on aux extrêmes, à condition que le chef donne les directives. Les syndicats sont réduits au corporatisme contre les intérêts marchands. Les médias sont contraints par les règles, les lois et une autre conception de la liberté d’expression, comme en Pologne et en Hongrie. L’école est favorisée comme lieu d’élevage des portées saines de petits nationaux, voués à une propagande patriote. C’est ce qui se fait en Russie, en Turquie et en Chine, c’est ce que Marine Le Pen, comme le Z, voudraient voir s’établir en France.

Le débat va probablement se produire entre deux conceptions du monde, le « retour à » et la « marche en avant », la réaction vers l’ordre moral et la liberté laissée à chacun avec la responsabilité nécessaire qui va avec – la contre-révolution et la révolution, pour faire simple. Quant au « peuple », Proudhon le disait déjà : « rien n’est moins démocratique, au fond, que le peuple. Ses idées le ramènent toujours à l’autorité d’un seul ».

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La désindustrialisation change la société disent Fourquet et Cassely

Dans leur livre bilan sur quarante années de changements en France, déjà chroniqué sur ce blog, les auteurs pointent en premier les bouleversements dans l’industrie. En bonne sociologie influencée par le meilleur du marxisme, l’infrastructure commande (ou influe, selon votre degré de marxisme) sur la superstructure – l’économie sur la société. Depuis les années 1970 – deux générations – la France a profondément changé. Elle s’est massivement désindustrialisée, s’orientant de plus en plus vers les services et le loisir, devenant sociologiquement une société à l’américaine. Pour le meilleur (destiné aux privilégiés) et pour le pire (laissé aux petites mains).

La France sous nos yeux est donc la France d’après, celle qui va voter pour le prochain président. La crise sanitaire a révélé l’ampleur de la désindustrialisation qui a eu lieu depuis 40 ans dans toutes les filières. Sauf dans le luxe, seule excellence où la « marque France authentique » est reliée à la mondialisation. Mais généralement, les écolâtres formés aux méthodes américaines les ont appliquées de façon scolaire – sans rien du pragmatisme yankee. C’est ainsi que la vision erronée de la grande entreprise « sans usine » a ruiné Alcatel. Ou que les magouilles qu’Alstom a laissé accomplir – avec une légèreté toute française sur le droit – ont conduit à sa vente forcée à General Electric sous peine d’une amende record. La dépense publique financée par la dette a pris le relais de l’investissement industriel, laissant la plupart des secteurs sous perfusion, ce qui n’est pas une situation durable. On le voit avec EDF, entreprise semi-publique et semi-privée dans laquelle l’État vient d’imposer de perdre de l’argent pour motif électoraliste.

Les gens peu formés n’ont pour débouchés désormais que la santé, le social et la grande distribution, ce qui change la sociabilité. Les anciens liens de l’usine, du syndicat, de la cité, du parti ou du stade sont dénoués. Les travailleurs sont désormais seuls, ce pourquoi certains ont été tourner autour des ronds-points, seuls centres anonymes qui pouvaient les réunir. Ce pourquoi aussi les peu lettrés des banlieues n’ont pour recours que le trafic de drogue et les petits casses.

Le secteur primaire s’est effondré avec brutalité, la pêche comprenant 11 500 bateaux en 1983 contre 4500 seulement aujourd’hui, transformant les ports de pêche en havre de plaisance. La fermeture des mines et des carrières les a transformés en musées ou en bases de loisirs, conduisant à l’essor d’un nouveau tourisme très différent du précédent – où l’on allait à la rencontre des gens et du paysage. L’agriculture s’est effondrée d’un tiers depuis 1970 et la grande distribution a imposé ses prix dans l’alimentaire. Les grandes surfaces ont quadrillé la France en remodelant le paysage et ont dévitalisé les centres-villes.

Les anciens magasins d’usine, transformés en villages de marques, sont un nouveau tourisme conditionné par les points d’accès. D’où l’importance des autoroutes, dont a profité la logistique du commerce en ligne. L’axe Londres-Milan qui génère 60 % des achats en ligne en Europe, a conduit à installer des centres logistiques sur d’anciens sites industriels le long des autoroutes, à l’aide de primes publiques. Les camions remplacent le train : en 1974, 45 % du total des marchandises était transporté par le ferroviaire contre 9 % seulement en 2020. Au détriment de l’écologie, évidemment. Les sempiternelles grèves pour tout et n’importe quoi des cheminots en ont rajouté sur la perte d’attractivité, comme quoi l’ancien monde précipite la survenue du nouveau, comme par pulsion suicidaire (ce fut aussi le cas des taxis, des hôtels, de la presse papier, de la télévision …). Le trafic de drogue profite également des autoroutes et les go-fast vont du sud de l’Espagne jusqu’à Amsterdam en passant par tous les points relais de l’Hexagone et de la Belgique.

C’est ainsi que hors des axes, une partie du territoire a été mise en tourisme. Les compagnies low-cost offrent des vols à bas prix, ce qui démocratise l’avion (pour les classes moyennes) au détriment de l’écologie une fois encore. La voiture est de plus en plus taxée via l’essence, les assurances, le contrôle technique, la limitation de vitesse, l’interdiction progressive du diesel, les restrictions de circulation. Rien de cela ne gêne les classes aisées qui vivent dans les grandes villes où la voiture est moins utile et dont le budget transport ne représente de toutes façons qu’un faible pourcentage des revenus, tandis que cela impacte à plein les classes populaires qui ne peuvent pas toujours bénéficier des transports publics dans leurs périphéries et campagnes. L’État joue donc un rôle crucial par son laisser-faire dans la montée des inégalités sociales comme dans l’aménagement du territoire depuis Mitterrand. Les endroits où le TGV ne passe pas deviennent des déserts progressifs, d’où les services publics partent et que les médecins libéraux désertent.

Dans le même temps, le recul des heures travaillées augmente le désir social pour les loisirs. Les parcs d’attraction surclassent les musées et autres lieux culturels traditionnels. Les pandas attirent plus que Chambord, le zoo-parc de Beauval et Disneyland plus que le musée du Louvre ou le palais de Versailles. Ainsi passe-t-on de la culture classique française à la pop culture de masse à l’américaine. Les festivals de rock se multiplient, tout comme les clubs de danse inspirés des USA et la mode western. Les cinémas multiplexes font déserter les centres-villes pour le plus grand profit des périphéries commerciales vouées à la consommation de masse.

Tout cela change une société et ne va pas, à mon avis, dans le bon sens. Ainsi s’explique en partie la « réaction » politique à la fois des classes populaires autour des gilets jaunes, et des classes aisées autour d’Éric Zemmour. Tous ont la nostalgie du monde d’avant, alors que la pandémie a précipité le monde d’après. Aucun des politiciens, hors les plus pragmatiques, ne voit clair dans ce qui survient et comment il faudrait s’y adapter sans y perdre son âme. C’est cela qui va se jouer d’ici la prochaine génération.

Jérôme Fourquet et Jean-Laurent Cassely, La France sous nos yeux – économie, paysages, nouveaux modes de vie, cartes de Mathieu Garnier et Sylvain Manternach, Seuil 2021, 494 pages, €23.00 e-book Kindle €16.99

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Fourquet et Cassely, La France sous nos yeux

Voici un livre somme, illustré de cartes, qui fait le bilan de l’évolution de la France de 1980 à 2020, soit 40 ans, l’âge d’une génération qui passe aujourd’hui la main, désormais à la retraite. Cette génération est la mienne. Ce que mes semblables ont fait de ce pays se trouve là sous mes yeux en quelques 500 pages que je vous incite vivement à lire : elles sont éclairantes. Ce livre de sociologue est en cinq parties : l’économie d’abord, les territoires, la société, le nouveau visage des classes sociales, enfin les évolutions de la culture.

Le livre aurait pu s’intituler « la France d’après » si ce thème n’était pas celui utilisé à tort et à travers pour l’après pandémie. Les tendances de fond sont beaucoup plus lentes que les évolutions dues au Covid, mais il a accéléré les tendances déjà à l’œuvre. Nous vivons très clairement un changement d’époque commencée avant le virus et qui se poursuivra après. Avant, c’était la nouveauté Macron, le surgissement spontané des gilets jaunes, les grèves archaïques contre la réforme des retraites. Tout cela marquait un nouveau monde fait de grave désindustrialisation, de métropolisation, de polarisation sociale, d’américanisation culturelle et de bricolage identitaire.

L’économie française n’est désormais plus guidée par l’industrie. Nous assistons au contraire à l’apogée de la société des loisirs où les services tiennent le haut du pavé. Cette économie de services ne donne majoritairement que des emplois non qualifiés tandis que le territoire tout entier devient le support de la consommation avec ses autoroutes autour desquels sont bâtis des entrepôts logistiques pour le commerce électronique et par où passent les go fast du cannabis, et ses ronds-points près desquels s’élèvent des centres commerciaux multiplexes dans les périphéries urbaines.

La hiérarchie des villes s’effectue selon les lignes de TGV, les métropoles au niveau supérieur, bien intégrées dans la nouvelle économie mondialisée, leurs habitants bien formés, à tendance plutôt écologique (au point que deux Parisiens sur trois n’ont pas de voiture et se moquent des taxes et désagréments faits aux automobilistes). S’égrènent en hiérarchie descendante les villes moyennes qui perdent leurs services publics et leurs emplois, puis les périphéries et la France rurale, abandonnées de tous, loin des centres de pouvoir et de commerce, soumises de plein fouet à la politique anti bagnole et pro écologique du social-gauchisme en marche écologique vers la nouvelle religion.

La gentry vit au centre et se décentre parfois en bord de mer, surtout depuis l’épidémie, mais le périurbain reste déclassé et les campagnes agricoles vides. La polarisation sociale se fait désormais en sablier, la bourgeoisie du haut tirant très bien son épingle du jeu dans la mondialisation tandis que les petites mains du bas n’ont aucun espoir de s’élever dans la hiérarchie sociale, assignées à leur manque de formation et de savoir-être. Le projet de la société démocratique était à l’inverse la figure de la toupie où très peu étaient au sommet et très peu au bas de l’échelle, la plus grosse partie étant au centre, ce que l’on nommait la classe moyenne. Celle-ci disparaît avec les métiers médians tandis que d’anciens métiers valorisés perdent progressivement de leur attrait comme les professeurs, les agents de maîtrise, les infirmières et les fonctionnaires de catégorie B jusqu’au bas de la catégorie A.

Surgit une nouvelle culture, beaucoup moins enracinée dans le terroir comme c’était le cas dans les années 1970, beaucoup moins culturellement française comme c’était le cas encore au début des années 1990, mais clairement dans le rêve américain, et cela du haut en bas de la hiérarchie sociale. Les fast-foods conjointement avec les modes vestimentaires, la musique rap venue des ghettos noirs, le cinéma hollywoodien et les séries télévisées de masse, forment une nouvelle culture hors-sol qui change les façons de penser et parsème de mots anglais la nouvelle langue en vogue chez les jeunes. Les influences religieuses du puritanisme, de l’évangélisme, du woke et du vegan envahissent peu à peu la sphère médiatique et se diffusent par imitation dans tout le reste de la société. Ce qui engendre évidemment des réactions de groupes bousculés dans leurs certitudes et traditions tels les catholiques, les chasseurs, les ouvriers et les oubliés sans conscience de classe des ronds-points. La certitude culturelle se perd dans le bricolage identitaire, où l’islam qui monte dans les territoires perdus de la République est en concurrence avec le chamanisme, la méditation orientale les médecines alternatives des quartiers bourgeois.

La politique ne peut être qu’impactée par la hausse du niveau éducatif, les positions dans la nouvelle division du travail, les rapports à la consommation au cadre de vie. Les métropoles sont plutôt LREM, les plus diplômés se sentant dans le sens de l’histoire mondiale, tandis que les villes de l’arrière-cour sont plutôt RN, corrélés à la désindustrialisation et à la désocialisation, emplies de ressentiment contre cette relégation culturelle et sociale des moins diplômés et des moins mobiles.

L’écologie a cependant du mouron à se faire, car une contradiction majeure commence à fissurer ceux qui s’en réclament. D’un côté les gens de gauche prônant l’ouverture et la mixité tout en refusant la maison individuelle, la voiture, l’avion, Amazon et la viande – et de l’autre les nouvelles tendances du style de vie qui se décentralise à la campagne à grand renfort de transports, de résidences fermées et sécurisées et de néo-artisans, dont le localisme durable ancré dans un terroir en vélo est incompatible avec les tendances de la mondialisation et de l’américanisation.

Un exemple est Marseille, les nouveaux électeurs arrivés en TGV pour s’établir au soleil ont fait basculer la ville à gauche dans une union écologiste. Cela ne concerne que le centre-ville, radicalisant à l’inverse la périphérie au profit du Front National.

Ce livre très riche sur l’histoire récente fera l’objet de notes ultérieures sur des points précis tant il donne d’informations sur ce qui est, permettant de voir plus clair et d’envisager l’avenir à partir du terrain et non plus des seules spéculations.

Jérôme Fourquet et Jean-Laurent Cassely, La France sous nos yeux – économie, paysages, nouveaux modes de vie, cartes de Mathieu Garnier et Sylvain Manternach, Seuil 2021, 494 pages, €23.00 e-book Kindle €16.99

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Sondages

Rappelons qu’un sondage n’est pas une élection et que 1500 personnes, même triées selon la méthode des quotas, ne font pas 47.9 millions d’électeurs

L’opinion publique est une cristallisation de la diversité des opinions privées en « courant ».

  • D’un côté, l’opinion est soumise à la contrainte sociale, culturelle et historique. Elle est convenue, stéréotypée, elle recherche le semblable.
  • De l’autre, chaque opinion est relativement libre, non-conformiste, originale, issue de l’histoire personnelle affective, familiale, sociale, éducative et professionnelle de l’individu.

C’est le propre de la raison grecque que d’avoir fait émerger l’individu pensant ; c’est le propre de la politique grecque que d’avoir fait se rencontrer les individus-citoyens sur une agora pour en débattre de façon démocratique.

Via les Lumières et sa valorisation de l’éducation, nous sommes héritiers de cette « libération » du biologique, du clanique, du social et du dévot. Ces clans, traditions et religions qui restent si prégnantes dans d’autres civilisations visent à empêcher chacun de se faire par lui-même une opinion éclairée.

Publique, l’opinion assure la cohésion de groupe nécessaire à tout projet politique.

Privées, les opinions préparent les changements lents de la société.

La gageure des sondeurs est de transformer l’opinion individuelle, recueillie en expression personnelle de face à face, en une opinion commune censée représenter au mieux l’état du sentiment public.

  • Pour schématiser la France entière, la méthode est de recourir à un échantillon statistique représentatif de la population. Cet échantillon ne doit pas être trop grand pour des raisons d’efficacité (trop de temps et trop de coût), mais pas trop petit non plus sous peine de ne plus signifier grand-chose (notamment pour les proportions faibles). Il est souvent autour de 1500 personnes, sachant qu’il faut en contacter le double pour avoir des réponses sur un peu plus de 1000.
  • La loi statistique de Laplace-Gauss permet d’estimer avec, par exemple, une probabilité de 95 chances sur 100 que les réponses se situent dans un intervalle d’écart peu significatif (écart-type), dit « de confiance ». Pour réduire de moitié l’intervalle de confiance, il faut multiplier par quatre la taille de l’échantillon.
  • Plus la fréquence relative observée de la réponse est faible, moins la donnée est précise. C’est l’une des raisons pour lesquelles le vote Le Pen a été sous-estimé en 2002 et le vote Mélenchon mal situé fin 2011.

Est utilisée le plus souvent la méthode des quotas qui est un modèle réduit de la population en âge de voter à partir des grandes variables que sont le sexe, l’âge, la situation matrimoniale, la catégorie socioprofessionnelle, la préférence politique, le niveau d’instruction, le revenu, la religion, la commune habitée, etc. Il ne s’agit donc pas d’interrogations au hasard de personnes dans la rue, par téléphone ou Internet, ni d’une seule région, ni de gens qui se connaissent entre eux.

Les limites de cette méthode sont connues : elles exigent un recensement récent et fiable de la population ce qui, malgré les progrès de l’INSEE, n’est jamais qu’approximation. Surtout que le recensement général est abandonné car trop cher, au profit d’estimations par sondages de population. Le calcul des chances qu’a un individu d’appartenir à l’échantillon est impossible à préciser, on le met donc arbitrairement dans des « cases » préétablies ; le contrôle scientifique des instituts d’enquêtes est difficile, chacun ayant sa méthode d’interrogation, ses approximations statistiques pour catégoriser l’échantillon et ses « recettes » empiriques de redressement des sous ou surévaluations connues.

Le questionnaire soumis à l’échantillon sondé doit être examiné avec attention.

  • Un sondage qui soumet la préférence pour le candidat à la Présidentielle à des choix de « couples » (Macron/Pécresse ou Pécresse/Zemmour) : induit une idée reçue de monarchisme, de pipolisation et même de staracadémisation. Ce point de vue est biaisé – car le vote est pour un décideur sur un projet politique, pas sur une future dynastie destinée à assurer un héritier…
  • Plus la question est compliquée, moins la réponse sera claire.
  • Moins l’alternative est nette (oui ou non), moins le résultat sera « estimable » (au sens statistique). Notamment les alternatives négatives « n’avez-vous pas déjà… » : en bonne logique on peut répondre « oui, je n’ai pas déjà » ou « non, je n’ai jamais » – ce qui est inexploitable.
  • Plus le questionnaire est long, plus la tendance est de répondre vite sur la fin.
  • Plus les mots sont évaluatifs (pire, meilleur, plus apte…), moins la réplique sera fiable.
  • Certaines questions suggèrent même la réponse dans leur formulation : « ne pensez-vous pas que M. X est le meilleur pour… ».
  • Quant aux questions dites « ouvertes » pour ne pas enfermer les réponses dans la seule alternative oui ou non, elles intimident, elles engendrent incompréhension ou réplique maladroite, envie de « faire plaisir » à celui qui pose la question… bref, elles biaisent sérieusement les résultats quand la population n’est pas homogène !

Le principe de tout sondeur devrait être de partir de l’idée cynique que tout questionné est borné, changeant et de mauvaise humeur. Cet ours mal léché, on l’ennuie avec ces questions persos un peu intellos. La possibilité de se voir répondre n’importe quoi, même du ton le plus froid, ne doit jamais être négligée. Il faut donc être clair, utiliser un langage approprié à la population enquêtée en évitant le jargon, les poncifs, le technocratique, les mot-valise, la résonance affective ou polémique, etc. Rien n’est simple quand tout se complique, dessinait Sempé…

Depuis une soixantaine d’années que les sondages se sont acclimatés en France, les méthodes se sont affinées et sont devenues professionnelles. Mais la course au résultat, notamment lorsque la politique est en jeu, fait souvent aller trop vite.

Il faut notamment remettre en cause de façon régulière les méthodes de « redressement ».

Il s’agit de vérifier, par des échantillons superposés, que les taux de réponses reçues par catégorie statistique ne varient pas trop. Éventuellement de « corriger » les écarts trop grands par des coefficients testés.

  • Les personnes aux deux extrémités de l’échelle sociale sont moins facilement joignables et répugnent plus que les autres à répondre, par exemple.
  • Les personnes âgées sont plus méfiantes envers les questions.
  • Les habitants des villes, très sollicités par les démarcheurs en tous genres, se mettent aux abonnés absents ou bloquent les numéros signalés comme spams.
  • Les électeurs portés à voter autrement que politiquement correct ont soit tendance à en rajouter « pour emmerder le monde », soit à minimiser leurs préférences pour cacher leurs convictions intimes.
  • Les jeunes (18-30 ans) sont hésitants, parfois peu informés, souvent indifférents, ou alors extrêmement convaincus… par ce qu’ils entendent des autres comme eux. Auquel cas les sondages successifs accentuent leurs convictions – jusqu’au second tour où ils doivent choisir un autre candidat quand le leur n’est pas passé.
  • Les réponses par Internet sont hautement fantaisistes, attirant les geeks qui se foutent de la politique ou, à l’inverse, des réseaux bien organisés qui boostent une réponse standard pour influencer.

Et cela change selon les époques ! Ainsi, le vote Le Pen apparaissait-il comme « honteux » en 2002, mais beaucoup moins depuis 2012 où il s’est normalisé. Il était même « de mode » jusqu’à ce que survienne le trublion Zemmour qui, à la fois, attire et repousse. Une sous-évaluation il y a 5 ans peut devenir une surévaluation aujourd’hui si les statisticiens ne surveillent pas attentivement le phénomène. Ledit Zemmour, apparu tout récemment, est probablement surévalué faute de références longues.

Sonder est un métier, interpréter les sondages aussi. Plus une science se veut opératoire, plus elle doit avoir conscience de ses limites.

  • Les chiffres bruts ne sont jamais à prendre au premier degré, surtout lorsqu’on est loin de l’élection.
  • Et encore moins anticiper le second tour alors que le premier n’est pas encore passé !
  • Les tendances importent, les évolutions au fil du temps qui dégagent des courants.
  • Mais il faut surtout observer les sous-catégories où les variations se partagent. Si le résultat électoral ne compte ni les abstentions ni les votes blancs, il ne faut jamais oublier les « non réponses » ou les « indifférents » dans les enquêtes.
  • Moins les gens répondent, moins le sondage doit être pris au sérieux.

En bref, la méthode du sondage est empirique ; elle n’a rien de scientifiquement prédictif. Elle est manipulée par ce qu’on attend comme réponse, utilisée comme propagande par les gagnants. C’est curieux comme les politiciens affectent de mépriser les sondages quand ils ne leur sont pas favorables… et s’empressent de les valoriser quand la tendance se raffermit pour eux !

Mais c’est bien ça la politique : la mauvaise foi, la caricature, la calomnie. De quoi se méfier encore et toujours des politiciens, de quelque bord qu’ils soient, et leur opposer encore et toujours des contrepouvoirs. Dont le premier est la vérification des faits et des affirmations.

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Woke, la nouvelle idéologie de la gauche bobo

Taubira ira ? n’ira pas ? Echo ou appel ? « Quitte ta maison et viens » pour prêcher avec moi. Car la gauche anéantie n’a plus rien à dire, sauf aux extrêmes minorités, individualistes en diable, exclues, sexualisées, genrées, racisées, immigrées. Or c’est « le peuple » qui vote dans sa majorité et pas les minorités. Les intellos qui étaient jadis avec le peuple comme des poissons dans l’eau se sont retirés dans leurs mares plus chaudes de l’entre-soi – et le peuple a repris ses idées.

Que fait aujourd’hui la gauche pour « le peuple » ? Elle a montré avec Mitterrand (et Hollande) qu’elle était nulle en économie ; elle a épuisé le social sous Jospin en exacerbant le « toujours plus » doublé du « et moi, et moi ! » ; elle a arpenté le minoritaire avec le mariage gay, le mitou néo-féministe qui inverse la domination (pour instaurer une nouvelle domination d’opinion), sans compter l’écologie punitive et la distribution à guichets ouverts des « droits » sans devoirs. Le peuple – la majorité démocratique – se dit qu’il n’est guère qu’un cochon de payant et se trouve même accusé de beaufitude, , de réaction, de racisme (mais qui évoque le mot, sinon les racisés ?). Le peuple en a marre. Il se méfie désormais des « élites » car 24 ans de gauche au gouvernement sur 43 ans depuis Giscard l’ont déçu et son espoir s’est envolé pour les fameux lendemains qui chantent. Toujours demain, comme chez Poutine.

La droite, qui n’a régné que 19 ans, fait désormais l’envie de ses yeux de Chimène. Elle parle des « vrais » problèmes populaires : ceux de l’immigration trop rapide et mal assimilée, des familles sans père (ni Nom du père pour les psys), du nouveau privilège féminin, des fins de mois difficiles. Car le multiculturalisme de fait laisse place à un multiculturalisme de normes. Le regretté Laurent Bouvet avait mis en évidence cette identity politics venue de la gauche américaine. Les groupes sociaux ne sont plus considérés en tant que classes en lutte pour leur part du gâteau économique mais par leur « identité » religieuse, leurs caractéristiques ethniques, leur orientation sexuelle ou leur genre, toutes ces micro-différences qui éparpillent le sentiment de classe – et qui préservent les nantis de toute revendication économique ! Le woke est un raffinement du « capitalisme ».

Le pire est cette nouvelle idéologie des bobos en manque d’idéal révolutionnaire. Le peuple a déçu, changeons le peuple ! Le parti socialiste, il y a quinze ans vivier de la modernité pour les petit-bourgeois fraîchement diplômés et devenus financièrement privilégiés, est devenu le nid de cette idéologie nouvelle, secrétée par cette nouvelle base sociale. Cette gauche « morale » compense ses privilèges de nouvelle classe économique par un affichage idéaliste accru. Le « woke », cet éveil venu des Etats-Unis, se veut d’un infini respect (affiché car dans les faits concrets, c’est autre chose) pour tous les déviants, qu’ils soient de sexe ou de « race » – un mot que l’on croyait banni des dictionnaires sérieux, les scientifiques ayant démontré que « les races » n’existaient pas. Mais balivernes !

L’idéologie a besoin de croire, comme toute religion, et « le racisme » est ce nouveau diable surgi des âmes coupables. Cette discrimination raciste ne touche curieusement que les Noirs aux Etats-Unis et les Maghrébins en France, pas les Indiens ni les Chinois, considérés comme « dominants » parce qu’ils défient le pays le plus puissant de la planète… Soutenir les minorités extrêmement minoritaires permet de se croire une supériorité morale qui ne coûte guère, puisque que ces minoritaires ne sont pas assez nombreux ni assez doués pour venir défier les nouvelles positions économiques et sociales des bobos fraîchement installés.

L’argent, beurk ! mais « les valeurs », super ! Les valeurs, personne ne sait trop ce que c’est puisque chacun a les siennes dans l’individualisme systémique ambiant. Mais ça fait bien en société : « J’ai des valeurs, moi, Monsieur ! » Ça impressionne. Surtout lorsqu’il s’agit de titiller le vieux fond de culpabilité chrétienne qui subsiste en tout Français (ou Américain) de tous sexes, même laïque, même incroyant, même revenu de l’Église, de ses histoires de quéquette et de dogmes antédiluviens. « La charité, Monseigneur ! la charité »… Quoi de mieux que l’Exclu majeur de notre temps : l’immigré en femme, noire, lesbienne, violée, battue ou tuée « par la police », malade, sans abri et sans le sou ? Il serait « raciste » selon le woke bobo de croire que la race n’existe pas ! Il serait inconvenant de croire qu’un homme n’est pas une femme, et réciproquement ! Renversons les valeurs.

Mais le peuple n’est pas d’accord. Depuis la Révolution, oui pour accorder tout aux exclus (immigrés ou sexuellement différents) en tant qu’individus, mais rien en tant que communauté – au prétexte que « ça se voit sur leur figure », que « c’est la guerre chez eux », que « la situation économique est effarante », ou encore « que la dictature y est féroce ». Si l’Europe devait accueillir toutes les populations qui réunissent ces critères, le territoire serait trop petit pour survivre. D’ailleurs les Etats-Unis woke de Biden ne respecte les déviants sexuels qu’en les parquant à distance par les principes (mais pas de ça chez moi) et n’accueillent pas plus les immigrants, la frontière est bien gardée, surtout au sud… En effet, question anti-woke : pourquoi tant de gosses (y compris par PMA encouragée), si la situation est si mauvaise ? Pourquoi enfanter ou accueillir de nouveaux exclus qui seront malheureux (racisés, battus par la police, violés, etc.) ? Pourquoi encourager ces familles trop nombreuses du tiers-monde à tenter de venir s’installer dans les Etats-providence d’Occident ?

C’est donc une lutte des classes qui nait entre « le peuple » et la gauche morale plus que contre les patrons (certains financent même Zemmour) . Celle-ci n’a rien à dire sur la montée des inégalités – qui lui profite amplement ; rien à proposer pour y remédier, sauf une rituelle invocation à « faire payer » les (très) riches : ceux qui le sont plus qu’eux. Ce pourquoi François Hollande a été éliminé, il avait évoqué 3500 € par mois comme seuil où l’on était considéré comme « riche » : vous vous rendez compte de l’effet dans un foyer bobo moyen ? Un président ne devrait pas dire ça, mais Hollande ne peut jamais s’en empêcher.

Les bobos, ces bons bourgeois issus du peuple d’hier, sont électeurs des grandes villes et montrent comme préoccupation majeure le climat ; ils se foutent du « social », ils ne sont pas concernés. D’où les gilets jaunes, frappés de plein fouet dans les provinces et les périphéries par les mesures antibagnoles, le contrôle technique renforcé, l’écotaxe sur le carburant, surtout diesel, et même le 80 à l’heure. Que les salaires stagnent et que la formation soit nulle pour la classe ouvrière ou la classe moyenne, ils s’en battent, les bobos. Que « le peuple » ait l’impression de régresser, que l’ascenseur social soit non seulement en panne mais en chute, n’est pas leur problème. L’immigration est morale, « il faut les aider », car les immigrés seront de toutes façons loin de venir piétiner leurs platebandes riches et diplômées – au contraire, les bobos pourront trouver à très bas prix de bonnes nounous pour leurs (rares) niards et des jardiniers pour leurs (superbes mais épuisants) jardins, sans parler des peintres, plombiers, éboueurs, sous-aides soignants, ramasseurs de fruits, livreurs de (la sempiternelle) pizza, videurs de poubelles, etc. Ouvrez les frontières ! accordez encore plus de droits aux minorités ! C’est bon pour la fluidité du commerce, coco ! C’est bon pour les jouissances du bobo.

La déconstruction, qui a conduit au woke, doit s’appliquer également au woke : rechercher ses bases sociales, les intérêts de classe que ses adeptes peuvent avoir, l’utilité de cette nouvelle idéologie par rapport aux précédentes pour mener une guérilla de prestige pour capter les postes – et garder le pouvoir. Déconstruisez les déconstructeurs, c’est de bonne guerre !

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O’Macron, un variant très contagieux

Le président hier a parlé, dommage que ce fut sur TF1 et non pas sur une chaîne du service public. La soirée aura quand même empêché les accros au petit écran d’écouter les sempiternelles téléfilms yankees qui diffusent la propagande féministe et puritaine du colonisateur d’Occident. Le format était original par rapport à ce qui s’est fait jusqu’à présent, en courtes séquences successives ponctuées d’images et parfois d’émotion.

Le tout a duré 1h52 mn et non pas « deux heures » comme répètent à l’envi les médias – chacun peut le vérifier sur le replay de la chaîne. Dans l’ordre, les séquences les plus longues ont été celles consacrées à la crise sanitaire (20 minutes), aux réformes (17 minutes), à l’endettement de la France (12 minutes), à la république (11 minutes), et au style du président (10 minutes). D’autres séquences ont concerné les institutions, les inégalités, la parole des femmes, le terrorisme, et le « quoi qu’il en coûte » assumé.

Le président ne « voulait pas faire de politique » mais présenter une rétrospective des cinq ans passés à l’Élysée. Sa candidature viendra probablement, mais plus tard, au début de l’année prochaine, alors qu’il lui reste encore quatre mois pour prendre des décisions, peut-être difficiles. Nul ne doute qu’il ne soit candidat, sauf si un événement exceptionnel devait le conduire à renoncer.

Le ton général a été celui d’une certaine satisfaction pour le travail entrepris, mais aussi une reconnaissance des difficultés imprévues. Un « en même temps » qui a permis d’apprendre et de résister. Emmanuel Macron est passé de la situation « d’aimer la France » en début de quinquennat à celle « d’aimer les Français » en fin de quinquennat. Il a toujours « envie de faire », même s’il a commis des erreurs – il a le souci de ne pas les répéter. La philosophie du « en même temps » est celle d’être à la fois « efficace et juste ».

Cela se décline sur tous les sujets :

  • Sur la crise sanitaire où le confinement a été nécessaire alors que personne ne savait comment la pandémie allait se développer (« tous les pays ont confiné », à commencer par la Chine, pourtant productrice de masques). Pour les autres vagues, la vaccination a pris le relais et le confinement est devenu moins nécessaire (jusqu’à présent).
  • En économie, où le « quoi qu’il en coûte » est assumé et, en même temps, les réformes concernant la fiscalité et l’encouragement à l’investissement des personnes aisées – car le mérite doit aller avec la solidarité pour « un pays juste ». Pourquoi reconnaître le mérite dans les arts ou le sport et pas en économie ? Une phobie morale de « l’argent » ? « Je n’ai pas l’obsession de l’argent » (comme Nicolas Sarkozy – c’est moi qui rajoute) mais la culture du succès économique (pas comme François Hollande – idem).
  • Sur le chômage, où la réforme a permis des créations d’emplois et des entrées en apprentissage beaucoup plus fortes qu’auparavant.
  • Sur le débat démocratique avec les nombreuses lois débattues au Parlement et le Grand débat sur le climat qui a permis aux « invisibles » et aux « empêchés » de découvrir qu’ils avaient leur place alors que des décisions bureaucratiques concernant la taxe carbone et les 80 km/h avaient été prise par des fonctionnaires depuis Paris.
  • Sur le pouvoir d’achat, source d’inégalités – compensées pour les classes moyenne et populaire par le chèque énergie, l’allocation adulte handicapé, le minimum vieillesse agriculteurs, la suppression de la taxe d’habitation, la prime d’activité… Mais en même temps permettant l’investissement qui crée de la richesse pour financer le modèle social.
  • Sur la parole des femmes contre les violeurs et les maris violents, mais avec la présomption d’innocence et le respect des procédures judiciaires plutôt que le lynchage médiatique et des réseaux.

Inutile de récapituler tout ce qui a été accompli durant cinq ans malgré les grèves, les gilets jaunes et le Covid. Aucune réforme n’a été vraiment marquante mais une suite de réformes allant dans le même sens, vers la responsabilité et le mérite, en faveur du travail et du goût du risque.

La dette est importante mais on la remboursera par plus de travail, pas par les irresponsables « on l’annulera » ou par « les générations futures s’en débrouilleront », ni par la posture de « père fouettard » en augmentant massivement les impôts et les taxes – « cela a été essayé et cela n’a pas marché » (ce qu’a tenté François Hollande avec le désastre qu’on connait et ce que propose Valérie Pécresse un peu légèrement). Plus travailler implique une réforme des retraites afin d’être en emploi plus longtemps et mieux aux deux extrémités des âges, des jeunes comme des seniors. La réforme sera simplifiée en trois régimes plutôt que les 42 existants pour réduire les inégalités de privilèges historiques.

Le service public devra être modernisé pour être plus efficace mais le problème n’est pas « le nombre de fonctionnaires » comme le répète la droite. Ou peut-être (le président ne l’a pas évoqué) dans les régions et les départements où les postes sont mal définis et les horaires pas toujours respectés. Au niveau national l’armée, la police, les magistrats, l’enseignement, l’hôpital, sont des fonctions régaliennes qui manquent de fonctionnaires – et aussi de simplification bureaucratique.

Le simplisme des propos des extrêmes-droites comme de la droite qui se durcit, est plaisant même s’il ne s’agit que de promesses électorales qui seront sans lendemain parce qu’irréalistes :

  • Diviser les Français n’augmentera pas la sécurité.
  • Accuser « l’islam » ne résoudra ni le terrorisme, ni l’obligation de laïcité.
  • Proposer de dépenser encore et de fournir toujours plus de moyens ne résoudra pas la question de l’organisation des rôles et des fonctions des services de l’État.

Il faut augmenter les moyens, certes, mais selon ce que l’on peut et non pas selon ce que l’on désire. Il faut surtout former et réformer avant de lancer des slogans irresponsables. Or il n’y a aucune responsabilité dans les braillements violents des extrémistes, qu’ils soient gilets jaunes ou zemmouriens. Incendier une préfecture ou casser les sculptures de l’Arc de Triomphe ne démontrent ni un sens civique développé, ni un amour de la France.

Les peurs existent, le ressentiment global augmente, la méfiance aussi – et les réseaux sociaux amplifient les comportements de foule, tel le lynchage de Samuel Patty comme les ralliements complotistes que l’on constate ici ou là. Le président a raison de garder raison face à ces débordements infantiles que quiconque parvenu au pouvoir ne pourrait plus tolérer.

Il regrette un certain nombre de propos malvenus, mais souvent sortis de leur contexte. Ainsi le jeune homme à qui il conseillait de traverser la rue pour trouver un nouvel emploi lui avait demandé s’il avait un poste d’horticulteur ou tout autre boulot, alors que le patron du restaurant en face cherchait des serveurs. Le président ne l’a pas dit, mais les médias sont souvent dans la caricature, faute de professionnalisme. Le scoop immédiat plutôt que le contexte, le buzz valorisant plutôt que l’effort de rechercher, réfléchir et recouper.

À chacun, il demande d’être pleinement citoyen, ce qui implique certes des droits, mais « d’abord des devoirs » – ce que déclarait justement Joséphine Baker. Il parle aux jeunes indifférents à la politique, à ceux tentés de se radicaliser, aux musulmans qui se demandent s’ils peuvent exercer leur religion, aux femmes qui ont peur de porter plainte. « Tout ce qui divise affaiblit » rétorque-t-il au polémiste Zemmour. La démographie change, en effet, mais ce qui compte n’est pas de fermer les frontières, slogan illusoire, mais de maîtriser à la fois les flux qui entrent et l’intégration de ceux qui sont là. Il faut des frontières, notamment européennes, et en même temps développer l’Afrique, continent qui envoie ses pauvres et sa démographie en surplus vers l’Europe.

Sur son style personnel, le président évoque sa « vitalité », sa « volonté de bousculer et de transgresser » mais est plus conscient du respect qu’il doit aux gens, et aux mots qui peuvent blesser. « J’ai appris », répète-t-il plusieurs fois. La photo où il pose avec un Noir torse nu qui fait un doigt d’honneur n’aurait jamais dû être diffusée, c’était une erreur. « J’ai été naïf », dit-il. C’était à la suite de l’ouragan à Saint-Martin, lorsqu’il avait été convié par une famille à visiter son appartement. Là encore un instant sorti de son contexte.

Sur l’avenir, qu’il évoque à grand traits : « où va la France ? ». Elle va :

  • vers la transition écologique et sociale qu’il faudra organiser,
  • vers l’innovation pour garder une place dans la mondialisation,
  • vers le niveau nécessaire pour résister à la guerre technologique qui ne fait que commencer.

Ce qui implique de réformer l’éducation et l’apprentissage pour s’adapter à un monde en changement. « Nous sommes le pays de tous les possibles » dit-il en conclusion.

À part sur l’international, où la séquence n’a duré que deux minutes à propos du contrat australien révoqué, tout le reste a été consacré aux affaires et questions intérieures que tout le monde se pose. C’était pédagogique et varié, très illustré, même si les journalistes comme le président portaient curieusement la même couleur de costume bleu pétrole – couleur incongrue en transition écologique.

Le président est jeune, intelligent et pédagogue, dynamique et capable d’apprendre. Il se dit « affectif » mais en même temps apparaît comme cérébral, ce qui paraît un bon compromis lorsque l’on doit prendre des décisions pour le pays.

S’il est à nouveau candidat, il sera à mon avis un variant redoutable car très contagieux.

Je ne crois pas qu’Éric Zemmour, Marine Le Pen, Anne Hidalgo ou Yannick Jadot fassent le poids contre lui. Pour Jean-Luc Mélenchon ou Valérie Pécresse, c’est peut-être différent mais le premier a peu de chance d’accéder au second tour. La droite veut prendre sa revanche sur la victoire qu’elle escomptait avec François Fillon, mais ce n’est pas gagné, surtout si elle se crispe sur l’illusoire (moins de fonctionnaires, restrictions budgétaires, fermeture culturelle).

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5G, la panne

Le tout dernier sondage Ipsos Sopra Steria France-info Le Parisien-Aujourd’hui en France (ouf !), réalisé du 6 au 8 décembre sur 1500 électeurs représentatifs, montre la gauche en capilotade et l’extrême-droite en érection. Un sondage à quatre mois des présidentielles ne pronostique en rien du résultat final mais donne une indication de tendance. C’est net : la France est à droite et la gauche déconsidérée.

Si l’on additionne tous les pourcentages de gauche, seulement 27% des électeurs disent vouloir voter pour elle, soit à peine plus que pour le président sortant tout seul. Dont 25% pour la 5G (Mélenchon, Jadot, Hidalgo, Montebourg, Roussel – le reste, résidus archaïques du gauchisme des années 70, étant négligeable).

D’où l’appel désespéré d’Anne Hidalgo à une nouvelle « primaire », comme si voter et revoter encore et encore, après les primaires dans chacun des partis, allait changer la donne. « Annie », comme l’appellent volontiers les gens de province qui ne connaissent d’elle que son image de bobote parisienne pro-gays de tous sexes et antibagnole, favorable au 10 km/h en ville et à 110 km/h sur autoroute, « Annie Dalgo » donc n’est pas populaire hors des arrondissements de l’est parisien. Elle apparaît trop tard dans le socialisme, avec une personnalité trop apparatchik pour les désirs d’avenir aujourd’hui.

L’extrême-droite a le choix entre Le Pen, Zemmour et Dupont-Aignan (laminé) et forme 31.5% des intentions déclarées. Mais ce socle est divisé et ne parviendra peut-être pas au premier tour : faudrait-il une « primaire » à l’extrême-droite dans la lignée de l’appel Hidalgo ? C’est peu probable tant chaque ego tient à briller tout seul, au détriment de ses idées. Car les idées sont des habits qu’on endosse, pas la chair même car, si tel était le cas, chacun s’allierait sans état d’âme pour conforter « la France »… Gageons qu’ils s’en foutent bien de « la France », c’est la leur qui compte, ni « le peuple », ni « le pays ».

L’extrême-gauche, à 9% d’intentions de vote déclarées aujourd’hui ne paraît plus crédible (je ne mets pas Jadot dans cette extrême, avec Rousseau cela eût été différent). L’écologie reste de témoignage, trop divisée, trop idéologique, trop portée à se prosterner avec une soumission de secte devant tout ce qui vient des USA : l’ultra-féminisme de dénonciation, le décolonial avancé jusqu’au néolithique, l’anticulture woke, les sempiternel « offensés ».

C’est clairement la droite qui séduit, à 33.5% sans Macron. Il est probable que les extrêmes à droite se rallieront en majorité à Pécresse en cas de second tour contre tout candidat de gauche ou de quasi-gauche contre le président actuel.

Nous verrons comment va évoluer la tendance une fois que la campagne sera officiellement commencée, probablement en janvier. Il me semble raisonnable de penser que Montebourg va descendre – ou se rallier à Hidalgo, étant le maillon faible – que Zemmour va stagner à mesure que Pécresse reprendra certains de ses thèmes sans la haine ni l’extrémisme qui vont avec, et que Macron peut se conforter en jouant habilement les diagonales, proposant ce que ses adversaires les plus sérieux proposent aussi, pour le réaliser lui-même : l’en même temps du changement sans le risque.

Qu’en sera-t-il de Marine Le Pen ? C’est la grande question en ce début décembre.

L’envol Zemmour l’a fait paraître plus sérieuse et plus raisonnable à l’extrême-droite (c’est dire), mais l’exaspération des exclus légitimistes réactionnaires de la vie politique depuis la fin de la guerre d’Algérie sort renforcée de l’expérience Trump et bénéficie du soutien actif des réseaux de déstabilisation stratégique russe ; elle ne risque pas de retomber d’un coup. Coincée entre l’extrémisme d’idées et l’aptitude à gouverner, Marine Le Pen a peu de marges de manœuvre.

En Marche pourrait encourager tactiquement les parrainages en faveur de Zemmour afin de diviser l’extrême-droite – mais ce serait assurer pratiquement un second tour Macron-Pécresse, plus redoutable que Macron-Le Pen. Si Zemmour ne parvient pas à obtenir les signatures de 500 élus, craignant leur marquage extrémiste si cela se sait, est-il certain que les voix pro-Zemmour se porteraient sur Le Pen ? Rien n’est moins sûr pour une bonne partie d’entre elles, surtout si Pécresse muscle son programme sécuritaire avec Ciotti en bonne place.

Ce sont les délices de la politique que ces pronostics avant la fête. Une fois les lampions éteints, c’est moins drôle.

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Tout change

Tout passe, tout lasse, tout casse, tout se recycle – éternellement. C’est la seule éternité – qui n’est pas celle de la Bible ou du Coran. Les religions du Livre, en effet, décident que tout est figé par un seul Dieu, une fois pour toutes, qui a créé « le » monde, donc avec un commencement et une fin. Alors qu’il n’y a aucun début ni aucune fin mais un éternel retour du même, un univers en expansion jusqu’à s’évanouir en trous noirs de plus en plus denses qui vont à leur tour exploser en de futurs univers en expansion qui…

Hors le Livre, qui a contaminé la mentalité de nombreuses générations en Occident par son fixisme hors de toute réalité, les sagesses et philosophies autres depuis l’antiquité sont en résonance. Marguerite Yourcenar traduit la pensée romaine païenne lorsqu’elle dit : « Mais tout change sans cesse en nous comme hors de nous ; même les paroles que je prononce en ce moment me changent. » Swami Prajñanpada traduit la pensée orientale lorsqu’il profère : « Tout change continuellement. Vous devez l’accepter et agir en conséquence. » Le politicien bien oublié aujourd’hui, Alain Juppé, traduit la pensée libérale lorsqu’il énonce : « Tout change. Tout va continuer à changer. De plus en plus vite. Sans sommations. »

Nous sommes dans le changement incessant. Tout évolue et se transforme, à commencer par nous, notre corps, nos passions, nos idées – et le monde qui nous entoure. Pourquoi, dès lors, vouloir revenir au passé ? Pourquoi vouloir « fixer » une fois pour toutes un Âge d’or qui n’est qu’un mythe, une reconstruction idéale volontaire qui n’a jamais existé et n’existera jamais ? Pourquoi penser un seul instant que « c’était mieux avant » ?

Peut-être parce ce que le monde va trop vite à mesure qu’on vieillit, et qu’on regrette tout simplement le temps où il allait comme nous, disons entre 30 et 60 ans. Avant, il ne va pas assez vite, trop de normes insupportables, trop de « vieux cons » qui empêchent, trop d’obstacles naturels. Après, il va trop vite, plus de règles ni de respect, trop d’égoïsmes individualistes, trop de nouvelles technologies qui vous larguent.

Je suis pour ma part héritier des Antiques, pour le milieu juste. Si l’histoire n’a pas de sens, elle a du sens – ce qui n’est pas la même chose. Chacun peut reconstituer les causes et les conséquences, les interactions passées devenues logiques – après coup. Quant à spéculer sur les causes d’aujourd’hui qui produiront les conséquences nécessaires de demain – c’est illusoire. Il y a tant de changement partout en même temps que les interactions ne cessent de modifier à chaque instant les paramètres et qu’il n’y a guère que les lois (grossières) de la physique qui paraissent à peu près stables (dans notre seul espace-temps).

Le milieu juste consiste à analyser ce qui est, sans rêver à ce qui aurait dû être ; à proposer ce qui se peut, sans ambitionner l’impossible ; à accompagner les changements de fond – contre lesquels on ne peut rien – sans regretter un autre temps où tout était autrement.

La France va mal ? Qu’est-ce précisément qui va mal ? L’islam sans les garde-fous des lois inappliquées de la République ? L’économie bradée sans contrôles aux Américains et aux Chinois ? L’Europe représentée par le Conseil (composé des chefs de chaque Etat) qui décide sans que le Parlement – trop peu démocratique et proche des citoyens européens – n’ait grand-chose à dire ? La démocratie représentative – en France trop centralisée à l’Elysée ?

Proposons donc de réformer ce qui est possible de ces problèmes concrets – et déjà d’appliquer la loi qui existe, souvent bien suffisante mais prolifique et mal connue, parfois déviée par des juristes idéologues.

Sur les changements de long terme, le climat, la démographie, les ressources, la géopolitique, il va nous falloir faire avec, user des instruments que l’on se donne qui ne peuvent qu’influer sans modifier vraiment, tant les forces d’inertie sont lourdes et inéluctables.

  • Le climat se réchauffe et, en attendant la prochaine glaciation naturelle, tentons de remédier à nos émissions de gaz à effet de serre : intelligence et économie, sans les fanfreluches de la mode et les futilités des paillettes qui continuent de sévir trop souvent.
  • La démographie des cinquante ans à venir est déjà dans les naissances de ces dernières années et le déséquilibre entre ceux qui font des bébés et ceux qui n’en font pas va s’accentuer ; tenter de contrôler les naissances là où elles nuisent au développement et aux ressources, tenter d’encourager les naissances là où elles manquent (je dis aux pénistes et autre zemmouriens : faites donc des gosses au lieu de reprocher aux autres de nous en envoyer !). Et dénoncez donc ce Pape qui refuse pilule et avortement et encourage l’immigration dans le grand métissage indistinct de tous les fils de Jéhovah – en position du missionnaire exclusivement.
  • Pour économiser les ressources, rien de tel que l’économie capitaliste – qui produit le plus avec le moins – mais régulée par les Etats ; et la recherche scientifique – qui rationalise et découvre de nouvelles voies – mais contrôlée par les pairs pour écarter les charlatans à la Raoult.
  • En ce qui concerne la géopolitique, le poids territorial et démographique de la Chine et de l’Inde va permettre que ces Etats prennent leur place « naturelle » dans le monde, tandis que l’Afrique est divisée, comme l’Europe, que la Russie décline et vieillit comme le Japon, et que les Etats-Unis se colorent et s’exacerbent dans des conflits internes qui vont probablement les miner comme jadis l’empire romain.

Tout change et il ne sert à rien de regretter le « bon vieux temps ». Il n’est que la reconstruction des souvenirs, pas la réalité vécue.

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Les R le retour

Enfin l’affiche est pleine, tous les candidats sont en lice. Les Républicains se sont fait attendre, tergiversant par peur panique de réitérer le désastre de 2017, Nicolas Sarkozy sèchement viré, Juppé éliminé et Fillon qui explose en vol. Après « procédure » sur « procédure », les nouveaux adhérents (+60% en deux semaines !) ont voté un premier tour, faisant surgir un Ciotti du chapeau tel un Zemmour plus respectable (issu d’immigré lui aussi, mais italien, et depuis le début du XIXe). Au second tour, c’est la légitimité qui l’a emporté dans un « grand remplacement » inédit dans le parti gaulliste : une femme !

Valérie Anne Émilie Roux, épouse Pécresse, coche toutes les cases : née à Neuilly, bac à 16 ans au lycée privé de Versailles, parlant russe et japonais, HEC puis ENA, trois enfants, plusieurs fois ministre, bébé Chirac adoptée par Sarkozy, au RPR et ses suites depuis 20 ans, catholique dans son intimité mais laïque dans la société.

Elle a surtout acquis depuis six ans une expérience de gestion régalienne dans la plus grande région d’Europe, l’Île-de-France, confrontée aux problèmes sociaux des banlieues et de l’immigration, au chômage et aux nouvelles industries. Elle peut faire jeu égal avec Emmanuel Macron sur le plan des compétences, même si elle est un peu moins jeune.

Est-ce à dire que LR s’est chiottisé (ci en italien se prononce chi, comme Cinecitta ou la Cicciolina) en adoptant les propositions radicales de son challenger qui a recueilli 39% des voix au second tour ? C’est en fait toute la société française qui s’est droitisée, dans la ligne des sociétés occidentales (Trump, Brexit) et même mondiales (Chine, Inde, Russie, Turquie, Brésil, Philippines…). Il faut dire que la resucée en France du Bataclan avec l’interminable procès six ans après, qui montre le laxisme des polices d’alors et la lâcheté des gouvernants à réagir « de peur de faire le jeu de » a exaspéré les citoyens qui ne voient guère ce qui a été accompli dans l’ombre depuis – mais voient surtout les migrants partout : dans la Manche quand ils sombrent, dans la rue quand ils errent, aux frontières polonaises, grecques, espagnoles et italiennes quand ils se massent, dans le discours niaiseux du pape qui « croit » qu’on est tous frères.

Ce dont a profité le Jean d’Arc venu du bled, frère Zemmour, qui a éructé contre tous ceux venus d’Outre-Méditerranée qui croient qu’être au Coran veut dire être branché. Mais sa hargne de roquet et son ressentiment haineux ont fait se détourner ceux qui n’avaient que son discours à se mettre sous la dent il y a peu avec une Marine Le Pen flottante, une gauche évanescente, des écolos marginaux radicaux, et une droite qui cherchait encore son candidat. Maintenant que tous sont arrivés (Macron sera sans aucun doute candidat lui aussi), chacun peut commencer à évaluer les personnes et à mesurer les différences.

A droite, il y a pléthore ; à gauche aussi mais le total de tous les candidats de gauche reste peu audible, faute d’avoir quelque chose à dire sur ce qui préoccupe les gens : les libertés, l’avenir du travail, le vivre en république. C’est à droite que cela se passe désormais et Valérie Pécresse aura à se garder autant des extrêmes tentés par Zemmour/Le Pen que des centristes tentés par Macron.

Ce qui est délicat est que Zemmour abaisse le niveau de qualification pour le second tour en divisant l’extrême. A condition qu’il réussisse à obtenir ses 500 signatures (ce qui n’est pas acquis) et à ouvrir sa campagne à des thèmes plus rassembleurs que la seule haine des immigrés. A condition aussi de s’entourer de compétences, et elles ne se bousculent pas à sa porte. Marine s’est réveillée et elle tient le peuple ; Emmanuel tient les patrons et les intellectuels mais Valérie peut tenter certains d’entre eux, même si l’électorat LR est surtout âgé, retraité et conservateur. Les petits patrons, les artisans et commerçants, les professions libérales, pourraient être tentés par sa revendication de libertés accrues dans l’autorité retrouvée – l’essence du courant bonapartiste. Sauf qu’un général Bonaparte (ou Boulanger, ou de Gaulle) en femme oblige à remonter à Jeanne d’Arc – et à tailler des croupières à Eric Zemmour, qui en avait endossé l’armure.

Identité, laïcité, république sont les thèmes de Valérie Pécresse ; il recoupent les revendications de droite à la liberté (de faire), à l’autorité (de l’État) et à la protection (des citoyens). Il y a donc un coin à enfoncer dans le macronisme libéral ancré dans les valeurs plus « jeunes » des mœurs et d’un certain laisser-faire. Mais rien n’est joué chez Madame « un tiers Tchatcher et deux-tiers Merkel » comme elle se dit. Le tropisme vers le « nouveau » (une femme à la tête des gaullistes, du jamais vu !) n’a qu’un temps ; encore faut-il convertir l’attention à la durée, ce que Macron a su faire en 2017 et pas Zemmour pour l’instant.

Un duel Macron/Pécresse aurait quand même de la gueule aux présidentielles. Je ne suis plus sûr de qui gagnerait.

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Z est arrivé

Sans se presser. Malheureusement sans épée ni style, et à contretemps, au moment même où le dézemmour commence à sévir sévèrement avec des sondages en baisse. Ce n’est pas sa « vidéo » sur la chaine branchée qui va le rattraper.

Une mauvaise vidéo

Lisant trop vite et d’un ton monocorde, Zemmour a récité son Talmud sans élan ni nouveauté. Il n’a pas regardé les Français dans les yeux mais constamment son texte théorique, à se demander s’il ne s’y soumettait pas comme devant un Destin ou une parole de Dieu. Quand on se pose en néo de Gaulle, Napoléon ou Jeanne d’Arc, c’est un brin risible. Il évoque plutôt le vieux maréchal Pétain qui chevrote le 17 juin 40 à 84 ans.

Les images rapides à vocation subliminale des années glorieuses n’ont réussi qu’à répéter que « c’était mieux avant » en réécrivant l’histoire. Car les guerres coloniales, les attentats OAS, les morts arabes de Charonne, l’atmosphère de quasi guerre civile entre pieds-noirs et métropolitains sur la propriété d’outre-Méditerranée, les accidents de la route sur la nationale 7 en été, les curés pédophiles, les pensions tortionnaires, les petits chefs, le statut inférieur des femmes (ni pilule, ni avortement, ni carnet de chèques, ni travail sans autorisation du « chef » de famille)… tout cela est-il vraiment à regretter ? C’est son enfance que pleure Zemmour et nombre de zemmouriens avec lui (les soixantenaires et septantenaires tentés par son droitisme). Songe-t-il aussi à ses frères, les Zemour, escrocs et proxénètes juifs de Sétif qui sévissaient ces années-là, dézingués au fil des années par des « immigrés » corses ?

Mais que veut-il politiquement ?

Revenir aux années soixante étant utopique, il faut chercher du côté de la mentalité « glorieuse » de ces années-là (malgré les défaites successives en 40 face aux Allemands, en 54 face aux Viêt-Cong, en 62 face au FLN algérien). De Gaulle avait su renverser le pessimisme des faits en épopée optimiste sur « le destin de la France » : par son appel du 18 juin, sa résistance face aux anglo-saxons qui voulaient marginaliser le pays défait en 42, par son social-populisme qui a entraîné les communistes en 45, puis par l’atome et la fusée en 60 qui ont redonné du panache à la France après les humiliants retraits coloniaux.

Mais n’est pas de Gaulle qui veut. Le général parlait lent, pour que tous puissent le suivre ; le général parlait clair, sans intellectualisme ; le général regardait les Français dans les yeux, pour les faire rêver. Dans sa vidéo, Zemmour n’apparaît que comme un polémiste gonflé, pas comme un homme d’Etat.

Pour le fond, il racle la marmite contre-révolutionnaire qui survit depuis le XVIIIe siècle et radote les mêmes rengaines sans aucun succès en plus de deux siècles. La société continue d’avancer, malgré les « réactionnaires » – peut-être devrait-il s’interroger ? :

  • La société serait un être vivant, d’où le rejet de l’universalisme comme de l’immigration non « assimilable » (comme en cellule, le corps étranger est assimilé ou expulsé).
  • Son unité serait menacée par la globalisation économique et par le juridisme sans contrôle de « Bruxelles ». Elle doit donc être régénérée ; souveraineté d’abord, islam dehors, hiérarchie sociale (et « biologique » ?) retrouvée – l’assimilation, qui abolit sa propre différence, est au fond une soumission au plus fort et plus intelligent.
  • Il serait nécessaire et urgent de sauver la planète France du réchauffement sexuel venu d’ailleurs, donc de « réagir » à la décadence de la société (tout changement étant vu comme dans le mauvais sens, d’où le « c’était mieux avant »). Décadence qui est économique (désindustrialisation – mais l’intelligence ne compte-t-elle pas plus que les machines ?), politique (parlotes parlementaires, corruption et délégation aux Machins internationaux, UE, CdH, ONU, OMS, OMC, ONG…), culturelle (colonisation du langage par l’américain abâtardi, de la pensée par le consumérisme Levis-Coca Cola-McDonald’s, des données et de l’identité par les GAFAM), des mœurs par le puritanisme Disney comme par le wokisme intello-gauchiste, démographique par l’immigration et les « droits » des anti-gosses (plus de 200 000 avortements de convenance par an en France, promotion des lesbiennes et des gays, de l’idéal trans ou sans genre, culpabilisation écologiste qui conduit 10% des jeunes à ne pas vouloir d’enfants, etc.).
  • Pour cette régénération, partir de la base, du « peuple ». Considéré comme sain et encore non contaminé par les modes intellos (mais de moins en moins avec le net, les séries américaines à la télé et les réseaux sociaux), « le peuple » devrait se dresser contre les élites cosmopolites contaminées par le mode de vie dominant (financier, américain, macho, « juif » – en bref Madoff, Zuckerberg, Strauss-Kahn, Epstein…).
  • Le peuple ne fait pas de « sentiments », terme maurassien que le maître assimilait au romantisme pleurard germanique et rousseauiste, en l’opposant au rationalisme « méditerranéen ». Pas de sentiments envers les immigrés, mais la froide raison du leucocyte qui détruit les virus allogènes à leur entrée dans la cellule.

Au total, beaucoup de régressif et de mythes dans l’intervention Zemmour. Rien qui fasse le début d’un programme concret pour les cinq prochaines années.

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L’Aveu de Costa-Gavras

Un film d’il y a 50 ans… de plus en plus actuel. Le récit autobiographique d’Artur London publié en France en 1968 a plus fait pour la chute du sentiment communiste que les dénonciations théoriques d’intellectuels. Il a été vu à sa sortie par plus de 2 millions de spectateurs. Les « crimes » de Staline, révélés en 1956, n’ont percuté les mentalités politiques en France qu’à la faveur des événements de mai 68 et de l’invasion de la Tchécoslovaquie par les chars du Pacte de Varsovie menés par les Soviétiques. Le film de Costa-Gavras bénéficie d’un scénario découpé par Jorge Semprun, communiste antifranquiste, résistant français déporté, futur ministre de la Culture de Felipe Gonzalez. Il a aidé l’acteur principal, Yves Montand, à se libérer de l’emprise communiste.

L’histoire est celle – véridique – d’Artur London, ancien vice-ministre des Affaires étrangères de Tchécoslovaquie qui sera au bout d’un an d’interrogatoires, de tortures et de procès collectif, l’un des trois seuls rescapés des procès de Prague en 1952, sur le modèle des procès de Moscou. Staline les a voulus pour « purger » le pays de l’est le plus industriel sous son influence des « éléments cosmopolites » – autrement dit des Juifs.  Rudolf Slansky, secrétaire général du PCT, était lui-même juif. La bande des anciens communistes des Brigades internationales durant la guerre d’Espagne était une preuve de plus de leur cosmopolitisme car ils furent en contact avec des Anglais et des Américains, donc des « ennemis du Peuple ». Nous étions en pleine guerre froide et chaque camp régressait sur son identité propre. Pour Staline, il s’agissait « d’aligner » tous les pays du « bloc » de l’Est sous sa coupe étroite. Staline mort, en 1953, le timide « dégel » s’arrêtera aux intérêts stratégiques de l’URSS et l’invasion de la Tchécoslovaquie par les chars soviétiques en août 1968 (images finales du film) seront la dernière vague de cette crispation identitaire.

Mais le totalitarisme ne peut pas gagner, seulement gagner du temps. L’idée communiste s’est trouvée dévalorisée par le pouvoir des apparatchiks exercé « au nom du Peuple » qui, comme chacun sait, est inapte à comprendre. Il lui faut des images, des symboles, des slogans. L’avenir radieux restant éternellement dans l’avenir, tant la nature comme la nature humaine répugnent à la révolution purement rationaliste et scientiste du marxisme, il est nécessaire de débusquer sans arrêt des « complots » qui mettent un nom et une chair sur la résistance des choses. Ce seront les « espions », démasqués lors de procès spectaculaires, retransmis en direct à la radio. Qu’y a-t-il de vrai là-dedans ? Rien. Sauf la vérité d’Etat, la Pravda soviétique, qui énonce sa propre vérité alternative parce qu’elle a le pouvoir. Trump n’a pas dit mieux.

Artur se trouve donc suivi par ces étranges voitures tchèques Tatra 600 de Škoda aux yeux rapprochés et au moteur V8, puis arrêté sans mandat par « les organes », bien que son ami le ministre de la Sécurité ne soit pas au courant. Il sera lui-même arrêté quelques jours plus tard ainsi qu’un aréopage de communistes éminents du Parti et de l’Etat. C’est que des « conseillers » soviétiques se sont imposés auprès des organes tchèques et ont prescrit la façon stalinienne de voir. Peu importent les faits, il s’agit « d’avouer ». – « D’avouer quoi », s’exclame à plusieurs reprises Artur ! – D’avouer vos crimes, point ! » rétorque le sbire qui « a des ordres ».

Car le scénario est bien rôdé en pays totalitaire. Chacun suit les ordres donnés par la hiérarchie ; l’individu n’est pas responsable car il se contente d’obéir au collectif (comme le bon nazi de camp d’extermination). Staline imite à la perfection Hitler lors qu’il instaure la religion d’Etat communiste dont le clergé est le Parti et le Pape lui-même. Il est infaillible et ses diktats ont force de loi. Les pécheurs doivent se confesser par « autocritique » et se repentir en « aidant le Parti » à établir la Ligne officielle. Pas question de vérité mais de « belle histoire » retouchée pour les besoins de la propagande (storytelling). Le scénario sera monté par les organes sur la foi de déclarations signées par petits bouts par les accusés et devra être récité par cœur devant le tribunal « du Peuple », sans en bouger une virgule. Sous peine de mort. La politique est un théâtre à destination du Peuple mais surtout de l’Histoire (rouage implacable en marche comme une Bible qui s’écrit). L’un des prévenus qui perd son pantalon à l’audience parce que sa ceinture lui a été retirée et que la détention l’a fait maigrir de plusieurs kilos est pendu parce qu’il a fait rire la salle. On ne rit pas du Peuple et de sa Justice. La religion, fût-elle laïque et athée comme la communiste, est sacrée et c’est blasphème que de s’en moquer. Les islamistes ne disent pas autrement aujourd’hui et depuis toujours.

L’épouse d’Artur, Lise (Simone Signoret), croit encore au communisme, bel idéal qu’elle a opposé auparavant aux nazis et aux occupants allemands. Elle ne croit pas son mari coupable, même après ses « aveux » publics ; elle ne croit pas non plus que le Parti puisse se tromper. Elle comprendra bien vite combien le stalinisme a dévoyé le communisme – sans comprendre encore (cela viendra plus tard) que Lénine en est le principal coupable. Des étudiants tchèques bombent à la peinture sur un mur de Prague envahie, en août 1968, « Lénine, réveille-toi ! Ils sont devenus fous. » Mais Lénine était déjà fou en captant le pouvoir des soviets populaires au profit du seul Parti élitiste dont il était le chef tout-puissant. Staline n’a fait que mettre ses pas d’ancien séminariste dans ceux de l’activiste. Quant à Trotski, bien plus intelligent que lui mais juif, il a été sa bête noire et l’accusation de « trotskiste » valait sous Staline condamnation à mort.

Le film montre l’effarement du bon communiste méritant de se voir accusé de complot et de crimes qu’il n’a pas conscience d’avoir commis ; puis sa fatigue devant les pinaillages des accusateurs, surtout un ancien commissaire de police sous l’ancien régime puis sous le nazisme (Gabriele Ferzetti) qui lui fait « avouer » par syllogisme de vrais-faux faits tels que « vous avez pris contact avec Untel en 1947, lequel Untel a été reconnu coupable d’espionnage au profit de l’Ouest en 1949, donc vous avez eu un contact avec un espion de l’Ouest ». C’est imparable car à la fois véritablement faux (comment savoir en 1947 qu’Untel était un espion puisqu’il n’a été démasqué qu’en 1949 ?) et formellement vrai (puisque ledit Untel était réellement un espion).

Ce genre de syllogisme (appelé alors « dialectique ») est aujourd’hui largement utilisé par les poutinistes, xijingpingistes, trumpistes et autres zemmouriens tant ce qui compte à leurs yeux totalitaires et croyants n’est pas la vérité (haro sur la science et la vérité scientifique lorsqu’elle ne dit pas ce qu’on veut entendre !) mais leur propre affirmation que la chose est vraie (donc croyable par les religieux que sont les suiveurs béats).

Rien de nouveau sous le soleil !

DVD L’Aveu, Costa-Gavras, 1970, avec Yves Montand, Simone Signoret, Gabriele Ferzetti, Michel Vitold, Jean Bouise, Arte éditions 2021 (version restaurée), 2h14, €15.71

Artur London, L’Aveu, Folio Gallimard 1986, 640 pages, €12.30

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Eric Zemmour, l’homme qui ne s’aimait pas

Éric Zemmour fait frémir la droite qui en a marre d’être dans l’opposition. La société française devient plus conservatrice, la droite française se radicalise. La radicalisation est d’ailleurs à la mode, puisque tous les partis font dans la surenchère pour exister médiatiquement. L’exemple de Donald Trump a donné des ailes à tous les candidats aux fonctions suprêmes. L’étrange est qu’Éric Zemmour semble obsédé par un certain nombre de thèmes politiques que les partis de gouvernement refusent d’aborder tranquillement, publiquement et honnêtement. Il s’agit de la sécurité, de l’immigration, de l’intégration, de l’islam. Tous ces éléments fabriquent une identité inquiète, comme si les Français ne savaient plus ce que signifie être français.

Éric Zemmour, 63 ans, adore transgresser les règles depuis qu’il a échoué deux fois à l’ENA, cette école de l’élite à laquelle il n’appartiendra pas. Né à Montreuil mais issu d’une famille juive de tradition, rapatriée d’Algérie, le garçon au père ambulancier et à la mère au foyer a été élevé surtout par des femmes. Il se lance dans le journalisme plutôt à droite, au Quotidien de Paris, à Valeurs actuelles et au Spectacle du monde, au Figaro et au Figaro-Magazine, avant d’aborder l’audiovisuel avec RTL, i-Télé et CNews. Au milieu des années 2000, il se radicalise avec Le premier sexe, publié en 2006, un essai sur la féminisation de la société et la perte des valeurs masculines. Petit frère, roman publié en 2008 insiste sur l’angélisme antiraciste tandis que Le suicide français en 2014 montre l’affaiblissement de l’État-nation à cause des idéologies gauchistes de mai 1968. Son dernier livre, paru en septembre 2021, La France n’a pas dit son dernier mot, a été refusé par Albin-Michel, scandale de la liberté d’expression pour cet anarchiste de droite à la Edouard Drumont.

Mais son livre initiateur, qui révèle son auteur, est sur Jacques Chirac : L’homme qui ne s’aimait pas, paru en 2002. Car Éric Zemmour lui non plus ne s’aime pas. Originaire d’Algérie, français par hasard d’un décret de 1899, il déteste les immigrés algériens. Issu d’une famille juive, élevé dans la tradition, il affirme que la patrie est le sol où l’on est enterré et que l’assimilation pure et simple doit gommer les identités, donc la judéité qui est la sienne. Petit mâle guère sportif dont l’agressivité n’a pas permis de gagner la compétition au concours des grandes écoles, il affirme le pouvoir masculin contre le féminisme. Il se dit gaullo-bonapartiste, oubliant volontiers que c’est le général De Gaulle qui a donné l’indépendance à l’Algérie, sa patrie originelle. Pour lui, les peuples sont en lutte pour une compétition à mort et seul l’État-nation conduit par un homme providentiel, César, Duce, Führer ou populiste gueulard à la Trump ou Le Pen (mâle), peut permettre de survivre à l’évolution darwinienne. Son obsession de la décadence, son souverainisme intégral en faveur de l’État national, son affirmation qu’une nation doit être unitaire, donc homogène culturellement, religieusement et ethniquement, le situent dans les courants autoritaires d’il y a un siècle.

Toutes ces idées sont opposées à celles les Lumières, mouvement qui a pourtant accordé aux Juifs l’égalité avec les autres citoyens, à l’inverse d’un Ancien régime raciste (le sang bleu), aristocratique (par la naissance) et totalitaire (l’Etat c’est moi). Décidément, Zemmour ne s’aime pas. Ni en tant qu’homme, ni en tant que Juif, ni en tant que citoyen, ni en tant que Français. Il considère l’État de droit comme contraire à une mythique « volonté populaire » et préférerait le plébiscite. C’est ainsi que Mussolini a gagné il y a un siècle et qu’Hitler a remporté les élections en 1933. Ces deux modèles, nationalistes allant jusqu’au racisme, inspirent notre polémiste. Faut-il rappeler que les Arabes sont aussi des Sémites et qu’être antisémite, pour un Juif, est une forme de la détestation de soi ? Pour la France, travail, famille, patrie, cette devise du catholique conservateur autoritaire Pétain, maréchal de France et cacochyme en 1940, représente pour Zemmour le nec plus ultra de la politique. Est-ce vraiment s’adapter au monde moderne pour la compétition mondiale ? L’éducation caserne qui disciplinait les garçons (seulement) dans le rabâchage du par-cœur ? Le calvaire des quelques 330 000 garçons (au moins) de 10 à 13 ans violés par quelques 3000 religieux catholiques en France de 1950 à nos jours est-il le modèle patriarcal hiérarchique autoritaire des citoyens pour l’avenir ? Vraiment, c’était mieux avant ?

Les soutiens du futur ex-candidat probable sont à l’extrême-droite, Jacques Bompard maire d’Orange, Sarah Knafo d’origine juive algérienne née en 1993 et énarque depuis 2017, ou dans les milieux libertariens tel Charles Gave, financier millionnaire international, et quelques banquiers de chez Rothschild. Tous ces gens flattent l’ego zemmourien et l’incitent à se présenter à l’élection présidentielle. Éric Zemmour observe surtout l’envolée des ventes de son livre, publié par sa propre maison d’édition en guise de libre parole. Sera-t-il vraiment candidat ? Rien n’est moins sûr tant il faut réunir des parrainages d’élus, ce qui est loin d’être gagné, et présenter un vrai programme économique et social aux électeurs. Parler de ce qui fâche ne suffit pas. Si le milieu médiatique est essentiellement parisien et intello, la France qui vote est en majorité provinciale et soucieuse de son pouvoir d’achat comme de la façon d’élever ses enfants. Rembarquer les immigrés n’est pas un programme. Non seulement parce qu’il faudrait changer le droit et dénoncer les traités européens et un certain nombre de traités internationaux, abandonner ce qui fait le fond de l’identité française sur la scène internationale – les droits de l’Homme – mais aussi parce que la remigration engendrerait des conséquences économiques extrêmement fortes avec un bouleversement dans l’emploi, comme le montre dans une moindre mesure le Brexit pour les Anglais.

Éric Zemmour profite de l’usure de Marine Le Pen, toujours aussi nulle depuis son débat il y a cinq ans avec l’actuel président, de la lassitude des incantations de l’extrême gauche – de la néo-Rousseau aux Jacobins trotskistes – de l’effondrement des idées de gauche qui s’éclatent en egos démagogiques (allez que je te double le salaire des profs fonctionnaires en 5 ans !), ainsi que – ce qui est pire – des incertitudes de la droite traditionnelle. Elle ne parvient ni à trouver une procédure de choix incontestable de son candidat, ni à faire émerger un candidat crédible, ni même à faire figurer dans son programme quelques idées fortes pour la prochaine législature… Vers qui donc se tourner lorsque le débat politique ne fait figurer aucune de vos idées ? Ce fut Coluche en 1981, Zemmour en 2021.

Un Éric (dont le prénom – scandinave – signifie le roi) qui profite des tabous idéologiques refusant le parler vrai sur l’islam et sa dérive islamiste, sur la culture française et ses dérives mondialistes, sur la place des femmes et sa radicalité victimaire anti domination, sur la génération fragile élevée dans du coton depuis 25 ans et qui mesure à peine les menaces actuelles du climat, de la santé, de l’énergie, de l’agriculture, des migrations, et des religions. Mais pour réussir il faut d’abord être soi, donc s’aimer un tantinet ; cela afin d’établir un programme complet avec des objectifs à long terme. Décadence et pessimisme ne sont pas des projets. Je crois pour ma part à un prochain dézemmour dans les sondages, la plupart étant actuellement effectués par Internet pour des raisons d’économie auprès de ce qui veulent répondre, donc des plus militants. La réalité est bien au-delà de cette illusion.

Sur Zemmour et son courant

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Adrien Louis, Les meilleurs n’auront pas le pouvoir

Dans l’histoire des idées politiques, André Louis est original. Son propos porte sur le mérite des gouvernants, thème crucial s’il en est de la science politique. Mais s’il convoque Aristote et Tocqueville, auteurs reconnus légitimes en la matière, il introduit Pascal, ce qui est plus inattendu. C’est que l’heure est au pessimisme et Pascal en est le représentant éminent.

Aristote fonde le droit des meilleurs à gouverner

La science du bien est une science politique qui met en œuvre le bonheur des hommes. Si la richesse fait plaisir, le plaisir n’est pas la même chose que le bien qui lui est supérieur. C’est l’excellence humaine qui est la mesure du bien, excellence à comprendre (intelligence) et à agir (caractère). Il s’agit de trouver une juste mesure dans nos passions et sentiments pour avancer en commun. L’homme de jugement a l’intelligence des circonstances, faisant preuve dans l’action de modération et de courage. L’exemple récent d’Angela Merkel est là pour le montrer ; on pourrait citer aussi Churchill, de Gaulle et Obama. Les meilleurs sont sélectionnés par un processus qui conjugue une bonne éducation avec l’expérience. L’image du capitaine de navire est la plus adéquate pour qualifier un gouvernant. L’ironie de Fabius sur Hollande « capitaine de pédalo » était juste sur la forme ; sur le fond, chacun jugera.

Pascal consacre la défaite du mérite

Pour lui, l’amour-propre est le mouvement fondamental de l’âme humaine. René Girard le qualifiait de « désir mimétique », imiter celui que l’on jalouse au prétexte que l’on est son égal. Il y a évidemment contradiction entre sa présomption et son être réel. Le désir de reconnaissance dissimule par les honneurs l’absence de caractère et le paraître assure une domination – ce qui était le propre de l’Ancien régime. Raison et vérité sont incapables de faire naturellement autorité.

Tocqueville analyse le règne des égaux dans le régime américain

Si dans l’Ancien régime le rang social faisait correspondre en chacun l’estime de soi et sa capacité réelle d’agir, dans la société des égaux rien ne fait plus obstacle à l’accès aux positions les plus élevées – mais aussi aux positions les plus basses – car la réussite dépend de son propre mérite. D’où l’angoisse de la responsabilité induite par la liberté. Chacun doit se faire lui-même (self-made man) ; il ne peut donc s’en prendre qu’à lui-même s’il échoue. Ce qui est admis aux Amériques, continent de pionniers, l’est moins en Europe où les médiocres se réfugient derrière l’Etat protecteur de droits (que fait le gouvernement ?). Si le régime démocratique induit à penser par soi-même (les distinctions divines ou « de nature » disparaissent), la foi rationaliste fait se défier de toute autorité. Seule l’opinion majoritaire apparaît comme l’autorité (tout humaine) qui est de raison et acceptable, car l’expression naturelle des égaux. Même si le conformisme dû à « la passion de l’égalité » peut devenir une tyrannie douce et si le politiquement correcte inhibe de penser vraiment par soi-même.

Dès lors, comment concilier ces trois auteurs, qui ont chacun analysé un aspect de l’humain politique ?

« Le meilleur gouvernant, dans notre perspective, est celui qui garde en vue les diverses excellences de l’homme, et qui se montre attentif aux conditions qui les rendent possibles, comme à celles qui pourraient les compromettre », écrit l’auteur. Ces conditions sont « certains biens comme la rigueur critique, le goût de la vérité, la civilité, la délicatesse des sentiments, l’amour de la liberté ». Le tempérament nécessaire aux gouvernants sont des « marques de courage, de justice, d’honnêteté et d’intelligence ». Ce ne sont pas les qualités du plus grand nombre – et les gouvernants ne les ont pas toutes, ni au même niveau.

« Nous voulons que nos dirigeants poursuivent les meilleures des fins de la meilleure des manières ». Mais si le mérite est la manière d’envisager l’accès au pouvoir, les jalousies qu’il suscite de la part des amours-propres blessés des egos égalitaires remettent en question la légitimité même des institutions et même « détruiraient tout régime ». Sauf si une Loi fondamentale y est déjà établie et des biens reconnus qui font consensus. Parmi ces biens, la prospérité ne suffit pas, même si l’on espère son « progrès ». « Il existe une place pour un désir de conservation, s’attachant à des biens tirés du passé national ».

Comment être conservateur soucieux aussi de progrès en temps de populisme ? « Être conservateur, c’est avant tout être attaché à certaines qualités humaines qui ont été plus honorées dans le passé des nations européennes, qu’elles ne le sont dans le présent démocratique », affirme Adrien Louis. Marc Bloch le disait déjà dans L’étrange défaite, écrit juste après l’effondrement de 1940 : « Il est deux catégories de Français qui ne comprendront jamais l’histoire de France, ceux qui refusent de vibrer au souvenir du sacre de Reims ; ceux qui lisent sans émotion le récit de la fête de la Fédération ». C’est peut-être cela le « conservatisme » : une écologie des valeurs sociales historiques. Toute distinction n’est pas injuste, l’intelligence et la vertu sont des grandeurs humaines naturelles qui font consensus mais qui sont inégalement partagées du fait de l’histoire de chacun.

L’auteur montre que si la méritocratie n’est pas le meilleur des systèmes, les contre-pouvoirs que sont les lois fondamentales et les biens sociaux (appelés vulgairement « valeurs ») assurent par les élections périodiques et les institutions de contrôle le moins mauvais des systèmes. A comparer avec les différentes formes de domination dans les autres pays… Le « populisme » qui oppose arbitrairement « le peuple » (comme entité mythique non définie) et « les élites » (comme bouc émissaire commode de tous les maux), n’apparaît donc pas comme une analyse juste et opérante en politique mais un simple instrument de propagande. La « radicalité » fait beaucoup parler d’elle mais ne remue pas en profondeur le corps électoral, volontiers conservateur.

L’auteur est lauréat du 10ème Prix Emile Perreau-Saussine décerné le 12 octobre 2021

Adrien Louis, Les meilleurs n’auront pas le pouvoir, 2021, PUF, 208 pages, €19.00 e-book Kindle €14.99

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Jules Vallès, L’Insurgé

Dernier tome de la trilogie Jacques Vingtras, semi autobiographique, ce sont cette fois les années de l’empire puis la défaite et la Commune que décrit Vallès, soit de 1860 à 1871. Le lien avec l’enfance, c’est la révolte contre tout ce qui est établi : les institutions représentatives qui trahissent le peuple, la bourgeoisie qui impose ses intérêts, la religion catholique qui rend les gens moutons sous la houlette d’un berger, la religion laïque qui reproduit la précédente sous les Grands mots et les Grands principes qui font rugir mais n’accouchent de rien de concret.

En lisant Vallès, la Commune apparaît comme un foutoir où tout est spontané, ultra local, désorganisé. Chaque quartier s’empare du « pouvoir » mais ne maîtrise rien, aucun plan d’ensemble pour se défendre ni élaborer un programme. Certes la pression des Prussiens était là, celle du gouvernement légitime « versaillais » aussi, certes la Commune est née de hasard, du vide des légitimes et n’a duré que trois mois, certes la « sainte colère » et « la douleur » populaire s’exhalaient en émotion publique plus qu’en actes concrets – mais il semble que le propre des révolutionnaires était d’avoir chacun sa propre idéologie, au détriment du collectif. Marx ne s’y est pas trompé qui parle de « sac de pommes de terre » pour ceux qui n’ont pas la conscience unifiée de leur classe.

Vallès, dans tout cela, court d’un bout à l’autre des quartiers, élu commandant ici pour démissionner juste après, élu à nouveau délégué avec écharpe tricolore pour la rouler en boule sous le bras, jamais le coup de fusil, rarement le coup de main à la barricade, toujours en session à discuter encore et toujours avec les « comités ». Ce qu’il aime, c’est « planter le drapeau » plutôt qu’élaborer une politique. Ce moment historique est pour lui le couronnement de sa vie, le rachat de son enfance torturée par les autres dans la famille qu’il trouve avec les ouvriers révolutionnaires aux chand’vins, la revanche du corps brimé par le corsetage vestimentaire toujours trop cher et toujours trop rigide, la créativité du langage avec son argot, ses abréviations d’époque, ses métaphores – le seul instant de parfait bonheur. D’ailleurs, une fois la plume posée sur ce dernier tome, il est mort l’année qui a suivi, sans voir encore la publication en volume du texte cousu des instants de sa vie.

Le 4 septembre, dont il existe une rue à Paris, est celui où la République fut enfin proclamée en 1870, après la Restauration, le roi et l’empire, « grâce » à la défaite (et à l’amputation de l’Alsace-Lorraine, grosse de guerres futures). « 4 septembre, 9 heures du soir. Nous sommes en République depuis six heures ; « en république de paix et de concorde ». J’ai voulu la qualifier de Sociale, je levais mon chapeau, on me l’a enfoncé sur les yeux et on m’a cloué le bec » p.983 Pléiade. Le 6 septembre, il rencontre Auguste Blanqui, le premier communiste français (non marxiste mais léniniste) : « il a (…) la main nette et le regard clair. Il ressemble à un éduqueur de mômes, ce fouetteur d’océans humains. Et c’est là sa force. (…) Mathématicien froid de la révolte et des représailles, semble tenir entre ses doigts le devis des douleurs et des droits du peuple » p.989. Il le suit.

« La Sociale contre Marianne » : Vallès déteste à l’inverse Gambetta, républicain parlementaire et opportuniste, « mélange de libertinage soûlard et de faconde tribunicienne » p.922 qui se défile au dernier moment après avoir fait rouler les rrr du mot « patrie ». Où était-il lorsque le peuple excédé des politiciens se mit en armes ? « Gambetta a inventé une angine dont il joue à chaque fois qu’il y a péril à se prononcer » p.947.

Vallès fait un sort au mythe des « pétroleuses » qui auraient mis le feu à la ville alors qu’il s’agissait de tactique défensive pour réduire deux maisons envahies par les Versaillais. Il fait un sort aussi aux « massacres », l’exécution des otages s’est faite malgré les ordres, dans l’indiscipline d’une foule en colère qui voulait se venger des curés, des sergents et des mouchards. L’engrenage de la violence n’est pas toujours maîtrisable et il faut s’en souvenir avant d’appeler à n’importe quelle insurrection – comme les intellos de bureau le font souvent trop légèrement. Vallès en témoigne, qui a cherché à tempérer les hargnes.

Au total, un livre de combat où l’auteur à mis sa vie en jeu avant de la coucher sur le papier. C’est parfois haletant, écrit haché, empli de portraits acérés et de scènes populaires. Vallès observe et, s’il a parfois la tentation de créer des statues comme Hugo, se reprend vite lorsqu’il s’en aperçoit – ainsi de lui-même dans la glace « j’avais pris une attitude de tribun et rigidifiais mes traits, comme un médaillon de David ‘Angers. Pas de ça, mon gars : Halte-là ! » p.907.

Jules Vallès, L’Insurgé, 1883 publié 1886, Folio 1975, 410 pages, €8.60

Jules Vallès, Œuvres tome II 1871-1885, Gallimard Pléiade 1990, édition de Roger Bellet, 2045 pages, €72.00

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Le populisme se nourrit des errements du gouvernement

Le constat :

« Les gens » en ont marre globalement. De « la crise » qui dure depuis 1974, de la démocratie représentative qui bavasse de ce qui ne les intéresse pas, ou qui « réduit les avantages acquis » des travailleurs, des pauvres, des sans voix, de la pandémie avec son cortège d’injonctions contradictoires et autoritaires, des « aides au développement » de pays qui vont de coups d’Etat et dictatures, à commencer par l’Afghanistan, le Mali, Haïti, la Guinée.

Ce sont plus les peu lettrés qui râlent en ayant l’impression qu’on ne les entend pas. Ainsi, selon une étude de la Fondation pour l’innovation politique, vague 4 de juin 2021, 65% des diplômés au-delà de bac+2 ont une opinion négative des gilets jaunes tandis que 54% des sans diplôme ou BEP en ont une opinion positive. Ce sont les mêmes qui ne font pas confiance aux médias traditionnels en déclarant à 61% que les médias « parlent de sujets qui ne les concernent pas ». Les mêmes encore qui disent le plus utiliser les chaînes d’information en continu, à 40 % des personnes proches du RN et 33% des personnes proches de LR – ou qui s’informent d’abord sur Internet (42% pourraient voter pour un(e) candidat(e) du RN au premier tour.

Selon l’étude, 4 Français sur 10 se situent à droite (en augmentation) et 2 sur 10 à gauche (en diminution) et un tiers des 18-24 ans se situent désormais à droite. Ce qui fait peur, comme partout en Europe, est l’immigration, jugée excessive car trop nombreuse trop vite pour être assimilée correctement, notamment à cause de l’islam radical qui effraie (la moitié des votants à gauche en France pensent de même selon une étude de la même Fondation sur quatre pays européens en mai 2021).

Les fractures territoriales et le rejet du centralisme alimentent en France la protestation électorale et ce vote croît fortement dans les communes rurales ainsi que dans les villes petites et moyennes, note l’étude. 74% des sondés réclament « que plus de décisions politiques soient prises dans les régions, les départements et les communes, et moins à Paris ». La position plus à droite est également favorable à plus d’autonomie pour les petites et moyennes entreprises, à moins d’assistanat centralisé d’Etat et à la réussite individuelle érigée en norme sociale.

Au global, 80% des électeurs ne font pas confiance aux partis politiques, 64% au gouvernement, 62% aux syndicats, 61% aux députés ou encore 60% au président de la République. Ce pourquoi l’idée d’un candidat qui ne viendrait d’aucun parti séduit majoritairement (55 %).

Mais qui ferait mieux ?

L’Opposante en chef Marine Le Pen n’a pas une aura de compétence reconnue mais pourrait être un vote de rupture si tout va mal ; si tout s’améliore, elle pourrait à la rigueur gagner par accident électoral en profitant de la nette droitisation de l’électorat.

C’est pourquoi le mythe d’une candidature Zemmour est très utile. Je ne crois pas qu’un polémiste solitaire qui ne dispose d’aucun parti puisse réussir à franchir même le barrage des 500 signatures pour accéder au premier tour, mais il fait d’ores et déjà du tort à Marine Le Pen en mordant sur ses électeurs. L’érosion du privilège de compétence accordé aux partis de gouvernement réduit le repoussoir du populisme, même si les Français sont plus rationnels en général que les Américains et autres Brésiliens. Le cas anglais du Brexit est différent, le chauvinisme îlien des Grands Bretons est bien plus fort et plus ancré que le simple patriotisme français qui ne date que de la Révolution mais s’est dilué avec la croissance des « issus de l’immigration » qui ont aussi d’autres allégeances.

Emmanuel Macron reste la meilleure option. Car si 78 % envisageaient en juin de voter pour un parti protestataire, de voter blanc ou de s’abstenir – c’était à un an des présidentielles, alors que ni le vaccin ni la reprise économique n’étaient encore visibles. La « première dose » pour le gros de la population adulte ne pouvait être obtenu avant mai au minimum. C’est là une erreur du gouvernement que d’avoir communiqué trop tôt sur « les vaccins », alors même que leur livraison n’était que prévue sur le papier et que l’organisation des centres était un foutoir sans nom. Le « c’est comme si c’était fait » ne tient pas face aux faits. Marine Le Pen avait alors un potentiel électoral de 10% minimum avec un intermédiaire à 20% tandis qu’Emmanuel Macron était à 5 % et 15%. L’été a remis les choses en place en montrant que tout finit par arriver – même le meilleur – et que les errements de com et d’administration n’étaient que provisoires. A l’époque déjà, « pour une majorité des personnes interrogées, les partis d’opposition, de droite ou de gauche, n’auraient pas fait mieux s’ils avaient eu à gérer la pandémie » – c’était en juin, c’est d’autant mieux en septembre.

Les sondages reflètent l’amertume ou l’espoir des électeurs au moment de leur déclarations. Il ne faut pas les prendre pour argent comptant jusqu’à leur vote réel, on l’a bien vu dans les divers scrutins récents. Ce pourquoi la stratégie du président actuel est la bonne : se saisir des doléances en décideur, même si aucune grande réforme ne pourra être mise à l’agenda du Parlement avant l’été prochain. Il montre qu’il écoute, qu’il a conscience, qu’il fait étudier. Lui travaille plutôt que de promettre. Lui agit plutôt que de battre seulement les estrades médiatiques.

Il n’est pas compétent en Covid 19 ? Mais qui l’est, si l’on écoute les divers « médecins » qui hantent les plateaux télé ? Rappelons aussi que la médecine est un art, pas une science exacte, et que le travail scientifique consiste à émettre des hypothèses puis à les tester avec tout l’appareil de vérification nécessaire, avant de conclure. Affirmer en gourou n’a rien de scientifique, même si formuler des hypothèses hors des normes a sa vertu.

Par exemple les écologistes français, avec leur positionnement d’urgence absolue et d’autoritarisme punitif ne passent pas. Pour les trois-quarts des électeurs, la croissance économique est parfaitement compatible avec la préservation de l’environnement. Il ne faut pas confondre l’élection écolo locale avec un mouvement national ; voter pour un maire ou un conseiller régional n’a rien à voir avec voter pour un président.

Par exemple aussi « la gauche », ardente à dénoncer en morale et beaucoup moins à proposer concrètement au-delà de ce qui a été fait quand elle était au pouvoir (et pas très bien fait si l’on en juge par l’état de l’éducation, la santé, la justice, l’armée… après cinq ans de Hollande).

Et la droite ? Elle se cherche, ses électeurs écartelés entre Le Pen et Macron, sans leader d’envergure comme le gaullisme le veut.

La politique est, comme la médecine, un art, celui de concilier les contraires, de ramener les personnalités diverses et les idées éparses en une équipe apte à proposer et à décider de ce qui est possible – avec le peuple qu’on a, les médias qu’on a et la conjoncture qu’on a – pas dans l’abstrait des grands mots et des grandes causes.

Tout le reste n’est qu’agitation de croyances que seuls suivent les idiots.

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Christian de Moliner est mort

Né fin 1956, Christian de Moliner est décédé d’un cancer génétique rare en ce début septembre 2021. Fils d’un chef de chantier dans le bâtiment et d’une femme de ménage, aimait-il à dire, il a fait ses études à Dijon jusqu’à l’agrégation de mathématiques. Marié et papa d’une fille, il a enseigné au lycée Henri-Wallon de Valenciennes, principalement en classe préparatoire, avant de prendre une retraite anticipée pour cause de maladie.

Il a publié deux livres d’informatique, plusieurs thrillers politique, un roman apocalyptique et un roman de science-fiction, ainsi que des romans d’anticipation politique sur fond d’émeutes ethniques, reflétant son pessimisme politique sur l’avenir de la société française.

Pour diffuser ses convictions alarmistes (cependant raisonnables), il n’a pas hésité à collaborer à des médias numériques plus enclins à l’idéologie et à la croyance qu’à la vérité des faits, tels Breizh-infos, Boulevard Voltaire du complotiste Thierry Meyssan qui nie que les attentats du 11-Septembre soient dus aux islamistes, Causeur, et Atlantico. Comme je l’écrivais dans la première note consacrée au roman envoyé alors par son attachée de presse, cette dispersion polémique n’est pas la meilleure façon de bâtir une œuvre d’écrivain.

J’ai connu Christian en septembre 2016 pour son livre Panégyrique de l’empire, un roman inabouti bien que d’une certaine profondeur. Il avait l’ambition d’être un auteur mais peinait à construire une histoire détachée de ses « fantasmes et obsessions » comme il aimait à le dire. Il était nettement meilleur dans le roman d’anticipation, surtout politique comme 4 heures et 52 minutes, son ultime roman qui vient de paraître fin août de cette année. Mais on peut citer aussi La croisade du mal-pensant, La guerre de France ou L’année du Front.

Plus ludiques et plus appréciées, ses nouvelles de la chatte détective Jasmine Catou – la fourrure intime de son attachée de presse parisienne – donne une autre face de son talent : l’inventivité logique des énigmes. Il fait mentir l’adage selon lequel s’il y a des chiens policiers, on ne connait aucun chat policier. Maintenant, vous pouvez en connaître un.

J’ai déjeuné plusieurs fois avec Christian de Moliner, il était de grande taille, de paroles douces et d’une urbanité choisie. Il racontait simplement ce qui lui arrivait et l’urgence pour lui de délivrer toutes les histoires que son imagination fertile créait, avant que le crabe ne mette un point final à sa plume. Il avait tout récemment publié en texto en même temps que sur un réseau social la chronique étape par étape de sa mort annoncée.

Je conserve de lui un souvenir ému tant la volonté de lutter pour écrire est un signe de vie. J’espère avoir été pour ses derniers jours un maigre réconfort en publiant un compte-rendu de son tout dernier livre. Pour le souvenir.

24 œuvres de Christian de Moliner chroniquées sur ce blog

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Gustave Flaubert, Le candidat

Pour sa première – et heureusement seule ! – pièce de théâtre, ce fut un four (Le sexe faible ne compte pas, elle était la pièce de Louis Bouilhet que Flaubert a terminée par fidélité à son ami). Elle fut retirée en 1874 après quatre représentations. C’est que Gustave est un naturaliste, pas un matamore. Or il faut au théâtre accentuer le trait, forcer la caricature, donner l’illusion – simplifier (d’où le succès du théâtre aujourd’hui dans les collèges). Flaubert exècre l’illusion ; il lui préfère les petits faits vrais.

Le candidat est une comédie sur la politique. Flaubert aurait pu en faire une satire, ce qui était dans son tempérament. Il l’avait commencé dans L’éducation sentimentale avant de poursuivre avec Bouvard et Pécuchet et le fameux Dictionnaire des idées reçues. Hélas ! il ne réussit qu’à être plat. Son candidat est d’accord avec tout le monde – le type même du démagogue qui veut surtout accéder au pouvoir pour les honneurs. Il se dit donc légitimiste devant le comte qui veut le soutenir avant de virer libéral devant l’industriel qui le pousse, de se dire républicain face à son mentor en politique, puis carrément « socialiste » (le pire !) devant les ouvriers venus en populace brailler dans son salon. Cela aurait pu être du plus haut comique… si l’ornière du déjà-vu répétitif ne finissait par lasser.

Rousselin, le candidat, est un bourgeois riche retiré des affaires qui s’ennuie en province ; il se dit que le titre de député ne déparerait pas une carte de visite. Aucune conviction, aucune mission, aucun service : il s’agit seulement de se placer. Le comte de Bouvigny est un aristocrate ruiné par les révolutions, qui est légitimiste par désir surtout de conservatisme social ; il n’est candidat avec « ses » paysans que pour « faire barrage » (comme on dit aujourd’hui) aux affreux révolutionnaires que sont les républicains, les libéraux et les socialistes ou pour « faire pression » sur Rousselin afin qu’il marie sa fille à son fils : rien de positif, seulement une réaction. Gruchet, industriel de filature en mauvaise posture financière, se veut républicain et joue le démagogue avec « ses » ouvriers, mais il ne s’agirait pas d’encourager la chienlit (comme disait le général) : il n’est poussé à la candidature que par Murel qui veut lui aussi « faire pression » sur Rousselin afin qu’il finance son journal – Gruchet se retirera de la candidature après avoir négocié la remise de sa dette auprès de Rousselin. Lequel se retrouve donc au milieu, qu’il prend pour le « juste » milieu (comme disent aujourd’hui les socialistes). S’il est favori, malgré sa peur de ne pas l’emporter, c’est qu’il ne fâche à peu près personne en général, mais seulement certains en particulier – ce qui se négocie avec de l’argent et des honneurs. Il a surtout une fille, Louise, à marier. L’attrait de la fortune et de la position sociale vaut bien pour les adversaires un bulletin de vote…

C’est donc un constant mélange de politique et de famille, de corruption et de maquignonnage, qui se développe autour de Louise. Elle aime Murel, le mentor en politique de son père et principal actionnaire du journal local qui « fait l’opinion » (comme on le croit encore aujourd’hui alors que les gens votent bien souvent pas comme on croit). Mais son père hésite à la donner pour le prestige social au fils du comte, un gandin niais et religieux sans métier, ou à Murel, qui va le faire élire et qui aime la donzelle. Laquelle en pince pour lui bien que son père finisse par la « vendre » au vicomte pour assurer son élection. Quant à Julien le journaliste poète, jeune premier romantique qui aurait pu être sympathique, il n’est qu’un exalté miséreux, qui plus est amoureux d’une femme mûre, l’épouse Rousselin de 38 ans ! L’époque sait bien, avec Balzac, que « La femme de trente ans » connait son acmé et que la suite n’est que progressive ruine. Le spectateur ne peut adhérer à cet amour incohérent et surtout passé de mode.

Non seulement la pièce ne fait pas rire mais elle n’est pas engagée : l’auteur met tous les partis sur le même plan. Certes, l’opportunisme est le principal ressort de la politique, avec les intérêts particuliers et la corruption – encore eût-il fallu le mieux montrer. Une pièce politique qui est apolitique est un comble ! C’est tout régime représentatif qui se trouve ainsi dévalué, les individus étant peints comme des coquins qui ne poursuivent que leurs propres buts égoïstes au détriment de tout « intérêt général » (comme disaient les gens de 1789). Le suffrage « universel » (tout récent à l’époque) se réduit à la foire d’empoigne des petits intérêts qui se négocient en coulisse, les commerçants exigeant les libertés de faire et moins d’impôts, les paysans illettrés tenus par le curé voulant qu’on suive leur comte traditionnel et ses intérêts de caste, les ouvriers livrés à leurs instincts et pulsions restant sans conscience sociale (comme les gilets jaunes et Black blocs d’aujourd’hui).

Des candidats sans envergure et des électeurs sans jugement… n’est-ce pas encore un peu le cas de nos jours ?

Gustave Flaubert, Le candidat, 1873, Livre de poche 2017, 224 pages, €4.10

Gustave Flaubert, Œuvres complètes IV 1863-1874 : Le château des cœurs, l’Education sentimentale 1869, le Sexe faible, le Candidat, La queue de la poire, Vie et travaux du RP Cruchard, Gallimard Pléiade, édition Gisèle Séginger, 2021, 1341 pages, €64.00

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Jean-François Coatmeur, Yesterday

Le breton catholique Coatmeur né en 1925, prof de lettres en Afrique, fut un pape des thrillers à la française dans les années 1980. Le lire aujourd’hui est un brin décalé car, si les intrigues sont efficaces et rondement menées, les situer dans un pays imaginaire qui ressemble comme deux gouttes d’eau à la France de Mitterrand est une erreur, d’autant que le juge conduit une Tagora, un modèle français Talbot produit de 1980 à 83. Le thriller a besoin d’ancrer le lecteur dans la réalité vécue, il n’est pas un conte que l’on place dans un temps inventé, ni ailleurs.

Est-ce le souci de se ménager « la gauche » redoutée, arrivée conquérante en 1981 après des décennies de purgatoire ? Il faut dire que la trame du scénario a de quoi faire frémir les chatouilleux du nouveau pouvoir : pas moins que l’assassinat du président par un tueur à gage mandaté par un groupe politique qui manipule l’image d’une bande de terroristes gauchistes. C’est tordu, bien à l’image des années 1980 en France comme en Italie, et a des résonances avec notre époque.

En effet, la chienlit occupe la rue avec des manifs popu sans nombre, opposées à la façon de gouverner et de réformer social-démocrate du président. En effet l’armée commence à gronder qu’elle ne saurait laisser s’installer un climat de guerre civile sans intervenir pour rétablir l’ordre. En effet les mafieux d’extrême-droite, souvent d’ex-policiers révoqués pour mauvaise conduite, complotent dans l’ombre. En effet l’extrême-gauche a choisi le terrorisme plutôt que les idées. Rien de nouveau sous le soleil latin.

Tout vient des femmes et le président, qui en a assez du pouvoir et est tombé amoureux d’une ancienne copine de classe, a décidé de démissionner. C’est à ce moment que les tueurs frappent (et c’est un indice) ; il est assassiné dans sa baignoire. L’exécutant, ancien légionnaire italien devenu mercenaire à gage, n’exécute pas les ordres de repli à la lettre à cause d’une femme, une pas belle mais chaude et câline qu’il a rencontré la veille. C’est encore par une femme, celle du juge Melchior atteint d’un cancer incurable qui ne lui laisse que peu de temps à vivre, que va se résoudre l’affaire, l’amour jusqu’au bout sur l’air de Yesterday des Beatles donnant l’énergie nécessaire au juge pour faire toute la lumière. Au détriment des politiques, mais la vérité est à ce prix.

Coups de feu, filatures, coups tordus et autres poursuites en voiture font un bon thriller et ce livre n’en manque pas. Avec quelques bonheurs d’expression tels ces « gloussements vulveux ». Mais que le président se prénomme Igor reste bizarre, que « la Côte » et « la Capitale » soient désignées par leur fonction encore plus. Pourquoi ne pas avoir carrément situé le suspense en France avec des noms français et des lieux français ? Je ne le comprendrais jamais.

Peut se lire, mais par hasard ; n’a plus guère d’intérêt aujourd’hui, au contraire des grands thrillers américains de la même époque. L’auteur est décédé en 2017 après bien d’autres romans noirs.

Jean-François Coatmeur, Yesterday, 1985, Livre de poche 1988, 320 pages, €9.90 e-book Kindle €6.49

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Christian de Moliner, 4 heures et 52 minutes

Les angoisses identitaires font leur rentrée et, avec elle, la grenade dans le PAF de Christian de Moliner. L’auteur n’a plus rien à perdre, pris par une maladie incurable il tire ses dernières cartouches pour dénoncer, fasciné et révulsé, la dérive extrémiste qu’il voit pointer en France.

Nous sommes quelque part en 20.., c’est-à-dire pas très loin, dans une hypothèse possible du futur qui fera bifurcation tragique. Le « mur de la dette » française répugne désormais aux « marchés financiers » qui ne veulent plus prêter qu’à des taux prohibitifs. Cela failli être le cas de la Grèce, de l’Italie, du Portugal dans les années récentes, ce pourrait être le cas de la France, ce qui serait cette fois un gros morceau. BCE et FMI sont impuissants cette fois, et la réalité frappe brutalement : les Français vivent au-dessus de leurs moyens. Un tiers de la Dépense publique est raboté d’un coup, faute d’argent. D’où les grèves (pour rien), les manifestations de déni (sans espoir), le chômage (massif), l’amertume des fonctionnaires. Le Parlement se déchire (sans agir) et le gouvernement est impuissant. A ne pas vouloir voir ce qui est, on se prépare des lendemains qui déchantent.

Dans ce décor possible, Moliner se déchaîne. Il prend tels quels dans leurs jus les extrémistes des deux bords, les identitaires blancs qui en ont marre de payer pour les autres, et les rebeus nés sur le sol qui se sentent rejetés et créent leur féodalité clanique autour des trafics dans les banlieues forteresses. De chaque côté ce sont des ados immatures, plus ou moins scolarisés mais sans espoir de futur, les diplômes ne valant plus rien quand il n’y a plus d’emploi, tout comme l’argent quand il n’y a plus rien à acheter.

Une équipe de jeunes cassés par « la crise » – qui ne peut que durer sous un gouvernement bavard style IVe République – décide de prendre en otage des enfants d’école maternelle pour faire passer leur message : « les étrangers dehors ». Rançon du marketing venu des Amériques, le « coup de pied dans la porte » est la première technique de vente. Ils vont « naturellement » aller dans le quartier arabe de la ville pour leur opération. Ils envahissent une classe, chassent trente enfants sur les quarante, et se barricadent en lançant un tract revendicatif : « Nous donnons un mois aux musulmans pour quitter la France » – après, tir à vue. La valise ou le cercueil, revanche de la guerre d’Algérie gagnée militairement mais perdue politiquement.

Ils menacent, si leur communiqué n’est pas repris sur les ondes, de tuer d’une balle dans la tête crépue un petit otage toutes les heures. Ces rodomontades agacent évidemment les jeunes arabes du quartier – on le serait à moins ! Les bandes saisissent leurs kalachs et entourent l’école ; ils veulent entrer et tirer dans le cas. Les mères – bien que femelles dont l’avis ne compte que pour la moitié d’un mâle selon la charia – les en dissuadent. Il est vrai qu’il ne reste quasiment que des petits garçons en otage… Les arabes vont donc chasser du gamin blanc alentour pour avoir eux aussi leurs otages, en menaçant de les égorger si les autres ne se rendent pas. Deux CRS, qui accouraient sans armes devant deux ravisseurs armés de kalachnikov sont descendus ; ils ont agi comme des imbéciles.

Les flics sont chez Moliner désarmés, la fin de leurs primes et les restrictions de salaire leur font faire la grève du zèle, surtout ne pas prendre de risques. La préfète temporise, elle attend le GIGN et les paras, comme Pétain en 17 les chars et les Américains. Le ministre ne moufte pas, quant au président, il est évanescent. C’est un peu le reproche qu’on peut faire à ce scénario haletant, prendre les autorités pour les larves. La France en Ve République (il n’est pas précisé dans le scénario que cela ait changé) est un pays à l’Exécutif puissant qui peut prendre des décisions rapides et fortes. Depuis Sarkozy, certaines unités de police sont armées comme les délinquants de fusils-mitrailleurs et de grenades, et pas seulement de lourds pistolets peu maniables. Et je ne vois guère un préfet (même si c’est une femme) ne pas « oser » prendre des mesures radicales au vu de la situation.

De même, le commando blanc semble vraiment composé de cons mollassons : ils n’ont même pas un mobile pour diffuser leurs communiqués ? ils se jettent volontairement dans la gueule du loup en transformant la classe en fort Chabrol suicidaire ? ils n’ont rien appris, rien compris, des techniques terroristes qui réussissent depuis des décennies ?

L’auteur cherche à tout prix à éviter « l’amalgame », scie des bobos irénistes de gauche pour qui tout le monde il est gentil. Son François, chef des extrémistes blancs, est amoureux d’une Léa-Fatima, beurette connue à la fac, laquelle est la sœur du chef de bande arabe en second qui entoure l’école. Les deux chefs répugnent à tuer des enfants car ils ne sont pas « racistes » (ils ne transforment pas l’ennemi en rats à gaz, même si les rebeus parlent de « rats » en évoquant les blancs). Ils sont seulement, de part et d’autre, « identitaires » – ce qui veut dire si peu sûrs d’eux-mêmes qu’ils en rajoutent dans l’appartenance à « la tradition » – la leu – la République, ils s’en foutent car elle n’assure pas le minimum : pain, jeux, sécurité, avenir.

En 4 heures et 52 minutes le destin va se jouer, non sans casse mais je vous laisse découvrir le déroulement et la fin de cette histoire lamentable. Moliner écrit un brûlot dans le vent actuel des droites pour décrire « ce qui pourrait se passer si… » Y a-t-il une solution possible pour éviter d’en arriver à cette quasi guerre civile où chacun se méfie de son voisin pas comme lui, abandonne la citoyenneté pour se regrouper en clans, se barricade et s’arme par méfiance tous azimuts, et fait sombrer « la France » dans le chaos d’une féodalité resurgie ?  

Son écriture urgente emporte le lecteur qui ne lâche plus le thriller jusqu’à la fin. Comment va se terminer cette équipée insensée ? Des gamins vont-ils crever à la balle ou au couteau ? Les fanatiques peuvent-ils gagner contre d’autres fanatiques ? La raison – de part et d’autre – peut-elle l’emporter ? La Politique a-t-elle encore un sens ? Avis à nos candidats politiciens…

Christian de Moliner, 4 heures et 52 minutes, septembre 2021, Editions du Val, 120 pages, €11.00 e-book Kindle €3.50

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Pauline Gedge, La dame du Nil

La dame date du XVIe siècle avant notre ère, elle est égyptienne, elle est reine et un temps pharaonne. Elle se nomme Hatchepsout. La romancière canadienne en son premier roman d’histoire antique la cueille à 10 ans lorsqu’elle est déjà garçon manqué, déambulant en simple pagne dans le palais et ses jardins, rêvant de tirer à l’arc et de conduire les chars comme un adolescent. Ce qu’elle fera dès 12 ans, comme un garçon, car son père Touthmôsis 1er en est fière et son frère, le futur Touthmôsis II préfère la nourriture et la compagnie des femmes à l’exercice et au pouvoir.

C’est un beau roman historique que nous propose l’autrice préféministe, dans la lignée des grandes femelles qui ont fait l’Histoire d’Egypte bien avant l’islam, telles Néfertiti et Cléopâtre. Le pays autour du Nil séduit par son climat doux, ses monuments célèbres et la sensualité de ses corps quasi nus. Mais il n’est pas simple de gouverner un état rendu opulent par la crue annuelle et dont les richesses sont convoitées par les pillards des marges, moins chanceux par la nature mais aussi moins enclins à faire l’effort de travailler la terre.

Hatchepsout va assister à l’empoisonnement de sa grande sœur de 14 ans par le grand prêtre d’Amon pour raisons politiques. Les religions, partout sur la planète, sont de constantes plaies car elles profitent des peurs pour imposer la Croyance, donc le pouvoir des prêtres. Sonnée, la fillette qui va être mariée à son demi-frère de 16 ans, se précipite le soir dans les jardins, sème sa nounou et son gardien, et va nager dans le lac sacré… d’où elle est tirée d’une poigne de fer par un novice adolescent du temple d’Amon, Semnout, fils de paysans du Nil qui rêve de devenir architecte. Le garçon, qui a 14 ans et déjà de robustes épaules selon la romancière, la sèche et la console avant de savoir à qui il a affaire. Mais Hatchepsout lui est reconnaissante de s’être intéressée à sa personne plus qu’à son titre et elle lui voue une fidélité qui durera jusqu’à la fin de sa vie.

Entreprenant son papa pharaon qui ne peut rien lui refuser, elle fait de Semnout un apprenti architecte auprès du plus grand du temps, puis son vizir, le second du pouvoir après elle lorsqu’elle assure la régence après la mort de son époux Touthmôsis II. Elle aurait pu l’épouser, le faisant pharaon qu’on sort, mais elle reste fidèle aussi à la tradition qui veut que la détentrice du sang royal se marie de préférence avec un demi-sang royal, en l’occurrence son frère issu d’une autre mère puis, au décès de celui-ci par maladie, le fils, son neveu. Car elle-même n’a eu que deux filles de sa liaison avec Touthmôsis II et celui-ci a dû faire d’une danseuse sa seconde épouse officielle pour engendrer un fils.

Ledit neveu, futur Touthmôsis III qui ressemble à son grand-père Touthmôsis 1er, aurait bien épousé à 17 ans sa tante, à la mort de son père, mais Hatchepsout de vingt ans plus âgée a refusé. Elle voulait régner seule encore un petit peu de temps tout en admirant la force, la vitalité et le sens politique du garçon. Ce n’est que quelques années plus tard que, devenu jeune homme athlétique et bon guerrier, Touthmôsis s’est lassé d’attendre et a fait assassiner ses soutiens, à commencer par Semnout, avant de l’engager à se retirer du pouvoir. Elle a donc bu la coupe – empoisonnée comme il se doit.

Hatchepsout jeune a conduit les troupes à la guerre et a combattu elle-même sur un char lorsqu’elle n’était encore que princesse héritière. Son seul amour, hors son père, a été pour Semnout par qui elle a fait construire son tombeau, le complexe de temple de Deir-el-Bahari qui se fond avec la falaise, face à Louxor.

Un beau roman de rêve, de pouvoir et d’amour, dans lequel manque un peu de la sensualité du Nil – mais l’époque de sa parution était encore imbibée de la morale coincée évacuée par 1968 mais qui, malheureusement, revient.

Pauline Gedge, La dame du Nil (Child of the Morning), 1977, Balland 1980, 404 pages, occasion €1.68 ou J’ai lu 2 tomes, €19.00  

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Gustave Flaubert, Le château des cœurs

Flaubert adorait le théâtre ; il aurait bien voulu être auteur joué. Malheureusement, son tempérament baroque rendait ses pièces injouables : il y avait trop de tout, trop de personnages, trop de dialogues, trop de décors. Il imagine ici une féérie, genre alors à la mode – qui met en scène des fées bénéfiques opposées aux gnomes maléfiques. Ces derniers ont confisqué les cœurs des hommes, avec leur assentiment égoïste. Les fées veulent reconquérir le pouvoir du cœur et rendre aux humains ces organes vitaux trustés. L’intrigue est élaborée principalement par son ami Louis Bouilhet mais c’est Gustave qui écrit les dialogues.

La pièce est un peu bêta, populaire, mais le comique Gustave fait passer aisément son message : le repli sur soi, le confort à tout prix (matériel comme moral), dessèchent l’humanité. Et les trois régimes depuis Napoléon n’ont fait qu’illustrer combien la politique n’y change rien, ce qu’est qu’illusion idéaliste : la Restauration légitimiste férue de mode futile, la monarchie de Juillet qui instaure la société bourgeoise libérale, puis la tyrannie bonapartiste sur l’Empire de Napoléon le petit.

Mais Flaubert porte sa verve sur son sujet social favori : le « bon » bourgeois. A ses yeux, c’est un triste sire, homme d’habitudes qui dîne immuablement à six heures et se couche à huit en bonnet de coton contre les courants d’air ; vêtu avec austérité comme tout le monde d’une « redingote à la propriétaire », la « barbe en collier » et « le chapeau tromblon », surtout ne pas déroger ! Mémère à la maison à astiquer le plancher, mignoter les gosses et mitonner le pot-au-feu. Car ledit pot-au-feu, « emblème des intérêts matériels, autrement dit des plus chers ! » (VI-1), est la version bourgeoise de la poule au pot paysanne d’Henri IV. Un plat niais par excellence : foutez tout en casserole et attendez que ça se passe ! Et ça se passe toujours comme prévu, tranquillement, légumes et viandes servis après le bouillon par économie (l’estomac déjà lesté) et aucun reste. Toutes les vertus de petitesse, d’avarice et d’obstination de la classe bourgeoise selon Flaubert. Qui réclame la tranquillité politique pour vaquer paisiblement à ses affaires et s’enrichir par le travail et par l’épargne.

« Vous vous êtes tenus philosophiquement dans vos maisons, ne pensant qu’à vos affaires, à vous-mêmes seulement, et vous vous êtes bien gardés de lever jamais les yeux vers les étoiles, sachant que c’est le moyen de tomber dans les puits. Continuez votre petit bonhomme de chemin, qui vous mènera au repos, à la richesse et à la considération ! Ne manquez point de haïr ce qui est exorbitant ou héroïque – pas d’enthousiasme surtout ! – et ne changez rien à quoi que ce soit, ni à vos idées, ni à vos redingotes ; car le bonheur particulier, comme le public, ne se trouve que dans la tempérance de l’esprit, l’immutabilité des usages et le glouglou du pot-au-feu ! » (VI-1). Tout est dit du conservatisme et de l’esprit étroit, tout entier orienté vers l’égoïsme matériel.

Avec pour vertu le conformisme et le puritanisme, comme en témoigne cette tirade à un artiste qui veut réussir : « Agenouillez-vous devant le public, servilement, et ne lui donnez rien qui dépasse la force de son esprit, les facultés de sa bourse, la largeur de son mur ! (…) Alors (…) vous serez un maître, une gloire, presque une religion. Le despotisme de votre médiocrité pourra abêtir toute une race ; il s’étendra même sur la Nature, car vous la ferez haïr, ô grand homme, puisqu’elle rappellera de loin vos barbouillages » (II-3).

Le mot, la chose et le réel, une combinaison qui hante Flaubert écrivain. C’est l’illusion sociale, l’illusion de la langue, l’illusion de l’esprit. Il suffit de rêver à la mode pour se croire une princesse, parler affiquets pour s’imaginer séduisante. Ainsi de Jeanne, humble paysanne et sœur du domestique Dominique, qui voudrait se faire aimer de Paul de Damvilliers, vicomte au nom bien français déchu de son héritage par l’escroquerie du banquier Kloekher au nom judéo-germanique et élevé par le couple de paysans parents de Dominique et Jeanne. Pour séduire Paul, aidée par le roi des gnomes, Jeanne se travestit à la dernière mode dans l’Île de la Toilette, affecte les clichés de la morale bourgeoise dans le Royaume du Pot-au-feu, se mue en reine impérieuse au pouvoir absolu dans les Etats de Pipempohé  – mais Paul résiste aux apparences. Sur la suggestion des fées, il cherche l’authentique.

Il était là sous ses yeux mais, en idéaliste, il ne l’a pas vu et c’est par une véritable initiation qui passe par l’héroïsme chevaleresque de vaincre les gnomes pour rendre leurs cœurs aux humains qu’il parviendra à voir les choses telles qu’elles sont et Jeanne comme une jeune fille aimable et aimante, l’amour de sa vie. « Plus on s’aime, plus on devient bon ; l’habitude seule de la tendresse conduit à l’intelligence de tout », dit-il (VI-6).

Lors du dernier tableau, le prêtre philanthrope Letourneux, « homme de bien », est le dernier à avaler un cœur – ce qui en dit long sur l’hypocrisie sociale : tout dans la gueule, rien dans les actes ; la vertu affichée haut et fort, la conduite individualiste et antisociale ; les mots du Bien, les actes du Mal. Une peinture criante de nos « bobos de gauche », au fond.

Il faut relire Flaubert.

Gustave Flaubert, Le château des cœurs, 1863 revu 1880, Arvensa éditions 2019, e-book Kindle €0.99

Gustave Flaubert, Œuvres complètes IV 1863-1874 : Le château des cœurs, l’Education sentimentale 1869, le Sexe faible, le Candidat, La queue de la poire, Vie et travaux du RP Cruchard, Gallimard Pléiade, édition Gisèle Séginger, 2021, 1341 pages, €64.00

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Face aux risques, l’Etat

Afghanistan, Haïti, Liban, Mali, Venezuela, de plus en plus nombreux sont les Etats faillis qui sombrent dans la corruption et le chaos. Sans Etat solide, sans le sentiment d’appartenir à une même communauté de destin, pas de cité mais le règne du chacun pour soi dans la loi de la jungle. Retour au clanisme, à la féodalité prémoderne. C’est ce que réussissent les trafiquants de tous ordres qui préfèrent leurs affaires aux peuples, dans les pays aux charnières géopolitiques, comme ceux cités plus haut. C’est ce que voudraient réussir les corrupteurs de tous ordres pour faire prospérer leurs affaires dans les pays démocratiques : les industriels, les histrions, les vendeurs de sécurité, les trafiquants de drogue et de chair humaine.

Pourquoi Trump aux Etats-Unis sinon le désir de voir triompher la lutte pour la vie libertarienne, là où prospère le mieux le capitalisme ? Pourquoi les antivax, black bloc et autres gilets jaunes en France sont-ils soutenus par les fascistes des extrêmes (gauche et droite) sinon par le désir de déstabiliser les opinions et préparer dans le chaos la divine surprise d’arriver au pouvoir comme cela a failli se faire en 2002 comme en 2017 ? Méfions-nous de ceux qui clament « la liberté » alors qu’ils prônent l’autorité sur le ton d’Orwell en 1984 : la guerre c’est la paix, la liberté c’est l’esclavage, la vérité c’est le mensonge ! Ceux que j’ai rencontrés qui refusent « le vaccin » (sans distinguer aucunement les anciens des modernes, les inactivés des ARN) n’ont aucun argument rationnel pour le faire ; ils mentent sciemment et préfèrent leur mensonge, qui est « croyance » à la simple observation des faits, qui est « vérité ». Pour eux la vérité est le mensonge car ce n’est pas la leur.

Le sinistre imbécile, syndicaliste de l’est, qui affirme ce lundi matin sur les ondes comme vérité révélée que « nous n’avons pas assez de recul pour juger de l’innocuité « du » vaccin (lequel ?) » n’a aucune conscience de l’énormité qu’il profère et qu’un zeste de bon sens suffit à détruire : quoi, 3 milliards de personnes vaccinées dans le monde depuis un an et pas de recul ? quelques très rares cas de complications alors que « l’immense majorité » (scie du vocabulaire de gauche) s’en sort très bien et pas de recul ? la hausse des contaminations mais de moins en moins de cas graves et de morts dans les hôpitaux grâce à la campagne vaccinale et pas de recul ? l’effondrement sanitaire des Antilles en raison de trop peu de vaccinés par méfiance des peu éduqués et pas de recul ? Prend-t-on vraiment les citoyens pour des cons ?

La pandémie comme les catastrophes climatiques, naturelles ou humaines des pays cités en tête montre que sans Etat qui dirige et coordonne, pas de sécurité : ni militaire, ni policière, ni économique, ni sociale. Il faut un Etat pour lever les impôts correctement, réprimer la corruption, briser les monopoles trop criants, assurer le transport alimentaire et sanitaire, créer un minimum de revenus lors des empêchements de travailler. Il faut un Etat pour réguler la recherche et inciter à ce que les productions vitales restent assurées sur le sol du pays (le gel, les masques, l’oxygène, le Doliprane…) malgré les tentations du moins cher dans la mondialisation. Il faut un Etat qui finance la recherche fondamentale et encourage les start-up pour réagir rapidement à tout ce qui survient de nouveau – comme un coronavirus, une invasion d’insectes ou l’élévation des températures (la France a été à la traîne et c’est aux Etats-Unis qu’un Français a assuré un vaccin ARN chez Moderna, tout comme l’allemand BioNtech a dû s’associer à un industriel américain pour produire son vaccin Pfizer).

Brailler contre le Covid, se dire scandalisé par la « dictature » sanitaire de devoir porter un masque ou de présenter un test négatif à défaut de vaccin (gratuit), est un luxe de riche, d’enfant gâté qui devrait faire un séjour en Haïti, au Liban ou en Afghanistan pour mesurer combien leur mentalité est pourrie. Ils méprisent comme des ingrats ce qu’on leur donne au nom de Grands principes ou d’un Idéal qu’ils sont bien infoutus de réaliser eux-mêmes : les gilets jaunes, quelle politique ? les antivax quelles mesures sanitaires ? les fascistes à la Trump ou Castro, version Le Pen ou Mélenchon, quel autoritarisme ? C’est curieux, Poutine exige une vaccination d’au moins 60% des travailleurs et son grand admirateur souverainiste français Florian Philippot la refuse ?

Notre problème est celui de l’éducation et de la communication.

L’enseignement scolaire à la science est médiocre, presque tout entier centré sur l’écologie ; l’éducation à l’économie reste écartelée entre la simple comptabilité et l’idéologie anticapitaliste par principe ; la transmission des savoirs est considérée comme reproduction bourgeoise à combattre pour prôner à l’inverse une sorte d’anarchisme de moutons ; car l’esprit critique n’est développé que contre (tout ce qui ne va jamais) et pas en positif (comment pourrait-on faire ?).

Le gouvernement et les institutions ont leur part. Le premier parce qu’il a menti sciemment sur les masques et vanté les vaccins alors qu’il y avait encore pénurie, laissant proliférer le n’importe quoi des charlatans et des manipulateurs sans que chacun puisse juger auprès de ses proches. Les secondes parce que la France, pays de mythologie révolutionnaire, a conservé jalousement la centralisation et la hiérarchie « de droit » des rois, et que tout remonte à l’Elysée qui ne peut tout savoir, tout prévoir ni tout faire.

Il faudrait… mais chacun le sait depuis plus d’un demi-siècle si j’en crois mes premières études à Science Po : bien situer le cadre d’intervention de l’Europe et ne pas se défausser sur elle à chaque fois qu’on ne veut pas ; décentraliser véritablement pouvoirs et moyens en responsabilisant chaque niveau ; réduire les lois, les bureaux et les obstacles administratifs à tout ce qui est neuf ; supprimer l’inepte « principe de précaution » de la Constitution, encore une lubie de Chirac avec le quinquennat et le « je promulgue la loi mais je demande à ce qu’elle ne soit pas appliquée » qui a détruit en un moment toute légitimité à l’Exécutif en remplaçant la règle par le bon-vouloir…

Faut-il une VIe République ? probablement pas car ce serait retourner au régime des partis qui a fait tant de mal aux Français des années 1950. Mais il faudrait sérieusement, hors des querelles de Grands principes et de chapelles intéressées uniquement par le Pouvoir, réfléchir à adapter la France au monde qui vient. Face aux risques, seul l’Etat permet de réagir, pas le citoyen tout seul, ni son clan prêt à la guerre civile. Encore faut-il un Etat démocratique qui écoute ses citoyens et pas un diktat non négocié venu d’en haut – au risque des promesses illusoires des démagogues.

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Guerre civile et tribunes de militaires

Les « tribunes de militaires » publiées sur le site et dans l’hebdomadaire Valeurs actuelles (la dernière le 11 mai) n’interviennent pas à n’importe quel moment. Elles prennent exemple sur les initiatives de Trump aux Etats-Unis pour gagner les présidentielles de 2016 : plus c’est gros, plus ça passe (c’est ce que disait Goebbels – et il ajoutait : plus c’est énorme, plus il en restera quelque chose). Elles se positionnent pour la présidentielle française de 2022. Les réactions d’orgueil offensé du gouvernement sont ineptes (qui c’est qui commande ? je vais sévir ! on se croirait au collège dans les années cinquante). Mieux vaut décortiquer le texte et le contexte.

Valeurs actuelles est un hebdomadaire conservateur et national-européen. Fondé par Raymond Bourgine, venu de la finance et fondateur d’un « hebdomadaire de la droite intelligente et capitaliste » dans les années 1950, partisan de l’Algérie française, défenseur de la mémoire du maréchal Pétain mais proche de Georges Pompidou et Jacques Chirac, l’hebdo passe entre les mains de la famille Dassault (l’avionneur) puis de Pierre Fabre (le pharmacien). Il a été longtemps dirigé par Yves de Kerdel, catholique élève de l’école Saint-Thomas d’Aquin à Paris, puis du collège Stanislas, d’études de droit à Assas (la fac d’extrême-droite des années post-68), et le diplôme de la Société française des analystes financiers – avant que soit nommé le président actuel de son comité éditorial, François d’Orcival, aristocrate du Périgord ayant étudié les lettres et l’histoire avant de s’intéresser… aux affaires. Qui fut, très jeune, partisan de l’Algérie française et compagnon de militantisme d’Alain de Benoist à France Information et Jeune Nation avant la Fédération des étudiants nationalistes (FEN) puis aux revues Défense de l’Occident de Maurice Bardèche, Europe-Action de Dominique Venner et Nouvelle école d’Alain de Benoist, ainsi qu’aux travaux du GRECE (c’est une certitude, une source de toute confiance l’y a vu au début des années 1970).

Le positionnement de Valeurs actuelles est donc très clair : conservateur patronal, économiquement libéral mais avec un Etat fort colbertiste, catholique pour les mœurs et « ethnique » pour la culture. Il ne se reconnait ni dans le Rassemblement national ni dans Les Républicains mais peut-être dans un mouvement français-européen identitaire futur que prépare Marion Maréchal. Nous y voilà.

Après le contexte, le texte. Que disent donc ces tribunes « de soldats » ?

La première laisse entendre que l’armée pourrait intervenir en cas d’urgence, comme durant la guerre d’Algérie, souvenir de jeunesse nostalgique de certains dirigeants de l’hebdo. Mais le putsch des généraux (qui n’étaient pas un quarteron mais seulement quatre) a fait pschitt au bout de quelques jours car la nation n’était pas prête à revenir au pétainisme après avoir subi l’Occupation et bien observé le conservatisme catholique de Franco. Quant aux Arabes, ils pouvaient rester dans leur chez eux tout neuf. La seconde laisse croire qu’en cas de « guerre civile », les politiques donneraient l’ordre à l’armée d’intervenir, ce qui est plus réaliste mais tient pour acquis qu’une guerre civile est à nos portes et qu’il suffit d’une étincelle. Or les gilets jaunes n’ont fait que tourner en rond, tout comme les nuits debout des intellos n’avaient pas passé les aubes dorées ; quant au terrorisme islamiste, il ne touche que très peu de gens, même si leurs meurtres frappent l’opinion par leur sauvagerie. Mais il y a bien plus de morts d’accidents de la route ou de grippe chaque année que d’attentats arabes.

La rhétorique – trop bien rédigée pour être celle de « soldats » lambda – en appelle évidemment au « simple bon sens », cet argument suprême du populiste qui affirme que le citoyen de base a non seulement la raison du monde la mieux partagée mais aussi la pureté d’opinion que ne sauraient avoir ni les bourgeois, ni les intellos, ni les politiciens. Mais le bon sens se travaille par l’observation, la comparaison et la critique, la raison s’éduque à penser par elle-même.

Autre argument du nationalisme le plus classique, le sacrifice : « Ils ont offert leur peau pour détruire l’islamisme auquel vous faites des concessions sur notre sol. Presque tous, nous avons connu l’opération Sentinelle. Nous y avons vu de nos yeux les banlieues abandonnées, les accommodements avec la délinquance. Nous avons subi les tentatives d’instrumentalisation de plusieurs communautés religieuses, pour qui la France ne signifie rien – rien qu’un objet de sarcasmes, de mépris voire de haine. » Certes, mais il s’agit de sociologie et de politique, pas de guerre. Le droit existe, il est appliqué, même s’il faut des preuves… que nombre de flics sont incapables de produire, alors ils braillent, ils manifestent : que ne font-ils leurs enquêtes correctement pour que les juges aient de quoi condamner sur des bases solides ! Le coup de poignard dans le dos était la rhétorique classique du nazisme qui voulait « purifier » le pays. Quant au « c’était mieux avant »…

Enfin le seul, le véritable argument final, préparé par les violons ci-dessus est très clair : l’islamisme. Car tel est l’ennemi et il faut le désigner, même s’il apparaît sous un vocable euphémisé dont les Alain de Benoist ont par exemple le secret pour ne pas braquer (appris dans le militantisme issu de l’agit-prop d’Algérie) : « Nous voyons le communautarisme s’installer dans l’espace public, dans le débat public. Nous voyons la haine de la France et de son histoire devenir la norme. » Mais non, c’est bien excessif pour quelques braillards, nous ne sommes vraiment pas dans les années trente…

Il s’agit de résister à la multiculture, de rejeter l’islam comme un corps étranger (et les Arabes dehors, en subliminal), car ils sont vecteur de « déchéance ». « Nous l’avons vue dans bien des pays en crise. Elle précède l’effondrement. Elle annonce le chaos et la violence, et contrairement à ce que vous affirmez ici où là, ce chaos et cette violence ne viendront pas d’un ‘pronunciamiento militaire’ mais d’une insurrection civile. » Elle couverait en France selon la paranoïa habituelle des extrémistes : grand soir à gauche, guerre civile ethnique à droite. Avec, comme d’habitude chez les partisans de l’action, ces « légalistes, transis de peur, [qui] misaient déjà sur les concessions avec le mal », comme en 40. Un auteur a publié un roman d’anticipation sur le sujet, il n’a pas eu le succès national que la paranoïa aurait pu escompter. Alors la guerre civile…

Elle est le fantasme de l’extrême-droite française depuis la guerre d’Algérie et leur soutien inconditionnel à Israël, pays ethnique et nationaliste à leurs yeux (bien que de constitution démocratique). Les tensions identitaires des Arabes israéliens les ravissent : enfin les prodromes que ce qui va (inévitablement ?) se produire en France. Si les citoyens arabes d’Israël se sentent Israéliens, collectivement ils se sentent Palestiniens et musulmans. La révolte ethnique et religieuse d’aujourd’hui pourrait préfigurer une vraie « guerre civile ». Moins ils sont légitimes comme citoyens israéliens aux yeux de la population majoritaire juive, plus ils se perçoivent comme ethniquement Arabes. C’est le cas aussi en France depuis les attentats de Merah, ceux du Bataclan et de Nice. Avec, dans les deux pays, la montée de l’extrême-droite qui accroît le malaise identitaire à la fois des deux ethnies ou des deux allégeances religieuses et culturelles. La radicalisation religieuse des uns appelle à la réaction identitaire des autres.

Sauf que nous ne sommes pas en guerre (malgré les rodomontades en son temps de Hollande puis de Macron) ; nous ne sommes pas un pays qui occupe illégalement une part de territoire (depuis que nous avons quitté l’Algérie il y a deux générations) ; nous ne sommes pas surarmés ni obligés à la préparation militaire annuelle (comme Israël, pays assiégé) ; nous ne sommes pas enfin un pays à base ethnique (nous ne l’avons jamais été, même si trop et trop vite d’immigration n’est pas intégrable), même si le catholicisme a été la religion des rois et les guerres de religion un fait cruel – mais il y a quatre siècles. Alors la guerre civile…

Il s’agit plus d’un fantasme pour flatter un lectorat avide de lire ce qu’il a envie de lire et que le panorama des médias en France lui offre peu ; de faire du buzz, de faire du fric, de se positionner pour la – sait-on jamais ? – « victoire » de Marine Le Pen aux prochaines présidentielles. De l’histrionisme à la Trump, pas de l’analyse politique ni de la sociologie française qui, pourtant, serait d’actualité avec la responsabilité de la gauche dans le renouveau du racisme. La droite extrême, même avec Zemmour, manque décidément d’intellos à la hauteur.

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Nikos Aliagas, Allez voir chez les Grecs

Un tri après succession me fait découvrir de vieux livres oubliés. Celui-ci a quasi 20 ans mais demeure d’actualité, autant que l’Europe et notre idée du pouvoir. Son auteur, né juste après 1968, est un Français d’origine grecque https://fr.wikipedia.org/wiki/Nikos_Aliagas qui parle cinq langues et qui se sent européen. Il ne renie aucune de ses racines : intégré, il est Français à Athènes et Grec à Paris car, dit-il, « pour être bien partout, il faut être bien avec soi-même ». Avis aux « immigrés » qui croient leur destin entaché d’un handicap sans espoir. Comme nous l’apprend Œdipe, condamné par les dieux à tuer son père et à épouser sa mère sans le savoir, « chacun naît avec un patrimoine génétique, familial, social qui lui est propre. A cela, nous ne pouvons rien changer. En revanche, il faut apprendre à construire son avenir en fonction de ces données, en les assumant, en en faisant une force ». Il est trop facile de reprocher aux autres ses propres insuffisances, trop facile de penser sans cesse que ce n’est pas sa faute, trop facile de râler pour se dédouaner. Retroussez-vous les manches et agissez au lieu de demeurer dans le ressentiment !

Jeune journaliste de télé, Nikos s’est laissé grisé par le quatrième pouvoir et la starisation de l’image, notamment via la Star Academy. Mais le souvenir de son grand-père Spyros l’a ramené à la raison. Il a relu l’Odyssée, puis fait son miel (dans son thé fumé) de la mythologie. Toutes ces expériences humaines restent valables – il a voulu en écrire un livre. « Sans l’intelligence grecque, notre histoire, notre politique, notre philosophie, nos sciences, ne seraient pas ce qu’elles sont. La pensée grecque est vraiment aux fondements de notre culture ».

La démocratie est notre idéal, l’aristocratie notre gouvernement de fait, la ploutocratie une dérive trop souvent victorieuse, la tyrannie une tentation permanente via la démagogie : ce sont tous des mots grecs ainsi que le mot politique (de polis, la cité). Le demos est le peuple, l’aristos le meilleur, le ploutos le riche, la turannia le pouvoir absolu et la demagogia art de flatter le peuple. Notre système de gouvernement vient de Périclès avec l’assemblée (Ecclesia), le parlement par tirage au sort des citoyens libres de 18 ans et plus (la Boulé) et les ministres (les prytanes) dont un seul est désigné chaque jour pour présider. Les Romains ont embrouillé le pouvoir avec leur césarisme et leur sénat, leur droit pointilleux mais leurs plaideurs habiles (si on a les moyens de les payer). L’allégorie de la caverne chez Platon permet de comprendre combien l’illusion peut être prise pour la réalité et qu’il vaut mieux chercher le vrai au-delà des apparences, sans croire « tout ce qui se dit à la télé » (ni sur les réseaux sociaux). L’auteur nous rappelle que l’essentiel vient des Grecs.

En trois parties, vivre, aimer et penser, Nikos Aliagas arpente la mythologie et l’histoire grecque antique pour servir à la vie d’aujourd’hui – dont la sienne. Le fil d’Ariane suggère de ne pas se perdre dans l’existence, le voyage d’Ulysse permet de faire de l’exil une force, la chute d’Icare dit comment vivre ses rêves en gardant cependant les pieds sur terre et le chant des sirènes comment suivre son chemin sans céder à la tentation. Ulysse, Achille, Héraklès et les autres sont des héros grecs qu’il faut admirer car aucun n’est Superman (cette gonflette vengeresse du ressentiment juif durant le nazisme) https://fr.wikipedia.org/wiki/Jerry_Siegel mais des hommes comme les autres, affrontés à un destin obstiné.

Avec la belle Hélène (de Troie), l’auteur nous convie à mesurer combien les femmes grecques mènent le monde et montre que la parité existait chez les dieux (bien loin du Dieu Père tonnant ses Commandements aux élus). Avec le mythe d’Orphée et d’Eurydice, la façon d’aimer l’autre pour se retrouver soi-même. Par les frasques des dieux et des déesses sur l’Olympe le sexe est aussi un chemin vers la sagesse. Car il ne faut pas craindre la mort, dit Socrate : quand vous êtes vivant elle n’est pas et quand elle est là, vous n’êtes plus. Donc vivre pleinement cette vie selon Epicure, le plaisir avant toute chose, qui n’est pas orgie mais fête, pas n’importe quoi mais danse et musique, tout ce qui transporte l’humain hors de soi en remuant le soi. Ainsi la danse de sainte Agathe en Grèce qui soigne les âmes et qui faisait partie de l’éducation militaire des éphèbes, ou les jeux olympiques qui tuaient la haine dans l’effort.

Les clins d’œil à l’actualité du début des années 2000 gâchent un brin la longueur en bouche du propos (et ne disent plus rien à la génération qui lit aujourd’hui), mais l’ensemble vaut d’être lu et médité, écrit familièrement et rempli d’anecdotes personnelles, avec des inserts pédagogiques (encore un mot grec, paidés : l’enfant). Cette biographie intellectuelle d’une star du showbiz d’alors 33 ans (l’âge des prophètes) vaut bien des traités savants d’humanité car elle est plus accessible (et encore disponible). Allez voir chez les Grecs – vous n’êtes pas obligés de vous y faire voir.

Nikos Aliagas, Allez voir chez les Grecs – La mythologie ou l’école de la vie, 2003, Jean-Claude Lattès, 218 pages, €18.20

Actualité de l’auteur : La chaîne publique grecque ERT1 a diffusé mercredi 24 mars 2021 un entretien exclusif du président français Emmanuel Macron interviewé par Nikos Aliagas

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