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Le carrefour de la mort

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Ce vieux film en noir et blanc de 1948 parle du bien et du mal, de l’envie sociale, de la rédemption, de la paternité et de ce qu’elle engage – en bref d’une époque de responsabilité virile bien loin de la nôtre…

Nick Bianco (Victor Mature), a été élevé dans la délinquance, son père tué en outre par la police. Il a déjà fait de la prison et ne peut trouver aucun travail. La société d’après-guerre est impitoyable à ceux qui ont un jour failli. Marié et père de deux petites filles, il veut fêter Noël et n’a aucun argent, depuis un an au chômage. Il se résout, sur commande, à braquer une bijouterie, située au 24ème étage d’un building. Mais lui et ses deux complices se contentent d’attacher les employés, sans vérifier qu’ils ne peuvent bouger pour appuyer sur l’alarme. Et c’est dans l’ascenseur qui descend interminablement, tant les clients sont nombreux pour Christmas, que la sirène se déclenche, faisant intervenir immédiatement les policiers du coin. Nick, pas très doué bien que costaud et dur, tente de s’enfuir ; il frappe un flic, qui tire et le blesse à la jambe.

Lui seul est pris. Il refuse par « honneur » du Milieu de donner les noms de ses complices, malgré l’insistance D’Angelo, substitut du procureur particulièrement humain  (Brian Donlevy) Il écope donc de 20 ans de tôle. Son avocat Earl Howser (Taylor Holmes) a une vraie tête d’affairiste cauteleux. Il « conseille » en effet le Milieu et n’hésite pas à désigner lui-même les braquages à faire et les receleurs à alimenter. Il promet à Nick que l’on va s’occuper de sa femme et de ses filles pendant sa détention. Evidemment, il n’en fait rien et Nick Brando apprend incidemment, par Nettie (Coleen Gray) la baby-sitter de ses filles, que son épouse a couché avec Rizzo, l’un de ses complices, pour avoir de l’argent, puis qu’elle s’est suicidée au gaz. Les deux fillettes sont placées dans un orphelinat de bonnes sœurs.

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C’en est trop. Puisque « l’honneur » affirmé n’existe pas plus dans la contre-société délinquante que dans la vraie, pourquoi s’en préoccuper ? Nick va donc prévenir le procureur qu’il est prêt à parler. Son jugement ne peut être remis en cause, mais il peut bénéficier d’une remise en liberté sous contrôle de la justice s’il consent à piéger la bande. Pour cela, le proc le met en cause dans une affaire ancienne, ce qui fait courir le bruit que Rizzo est un mouchard. Le Milieu, par la voix de l’avocat Howser, commandite le tueur Tommy Udo pour éliminer le mouchard présumé avant qu’il ne se mette à table.

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C’est Richard Widmark, alors 34 ans, qui incarne ce méchant sans scrupule avec un sourire désarmant et carnassier de gamin. Il est le diable incarné, blond fluet qui en rajoute dans la virilité auprès des femmes, qu’il traite comme des putes devant les grands bruns virils comme Nick. Il pousse mémère dans les escaliers (la mère de Rizzo, handicapée), n’hésitant pas à se venger sur la famille s’il n’accède pas directement à ses proies. Nick Bianco sera sa victime préférée, mais qui causera sa perte : la police le piège une arme à la main et son sort sera l’ombre pour des décennies.

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Si la société est inhumaine, globalement indifférente à la Faute, il existe des gens de bien. C’est le cas du substitut du procureur, lui-même père de quatre enfants, qui voit en Nick Brando une victime plutôt qu’un irrécupérable. Nous sommes en plein baby-boom et la société révère bien plus les enfants qu’aujourd’hui. L’affection qu’il a pour ses fillettes doit le sauver – belle parabole chrétienne de la rédemption par l’amour. Mais, comme nous sommes au pays des pionniers et de la lutte pour la vie, il lui faut se bouger. Nick devra faire acte positif pour se réhabiliter, changer de nom, se remarier avec Nettie pour les filles et trouver un emploi correspondant à ses capacités limitées (ouvrier dans une briqueterie). Mais il pourra alors recommencer à zéro et s’élever selon son initiative. D’où la complexité du personnage, servi par un acteur dont le rictus est la seule expression visible d’émotion, que ce soit pour aimer ou pour haïr.

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Film réaliste, dur, social et chrétien – un vrai film d’Amérique après-guerre. Noir pour la société, lumineux pour les bébés. Nous avons perdu cet avenir juvénile.

DVD Le carrefour de la mort (Kiss of Death), 1948, de Henry Hathaway avec Victor Mature, Brian Donlevy, Coleen Gray, Richard Widmark, Taylor Holmes, 20th Century Fox réédité par ESC Conseil 2016, blu-ray €19.00

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Fred Vargas, Temps glaciaires

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Voici un bon cru Vargas, après quatre ans de diète salutaire. Son précédent roman s’était en effet un peu fourvoyé en terroir et passéisme éternel. L’auteur, dont c’est le style, garde un peu de sa lenteur et de ses répétitions maniaques, expressions de « sagesse définitive » des hommes entre eux (« ça me gratte », « la fiente de corneille mantelée », « la pelote d’algues »…) – mais cette fois l’action avance. Certes à petits pas, pas vraiment pressés, mais pour mieux savourer l’ambiance. Chacun des 48 chapitres fait avancer l’histoire.

Une série de « suicides » apparaissent comme des meurtres prémédités, tout d’abord parce qu’aucun des morts n’avait de raison de partir volontairement, mais surtout parce qu’un mystérieux H barré d’une cupule est à chaque fois retrouvé près du cadavre. Le « signe » en forme de signature n’est pas une grande trouvaille, mais fonctionne. Les enquêteurs se trouvent entraînés vers une association en mémoire de Robespierre qui fait jouer chaque année le cycle de l’Assemblée sous l’Incorruptible. Chacun vient anonymement et se déguise en acteur de la Révolution, investissant parfois son rôle de façon saisissante. Est-ce de l’histoire expérimentale ? Un essai clinique ? Une façon de masquer des activités plus douteuses ? Un anonymat du meurtre garanti ?

La description de Robespierre est en tout cas impeccable : « Sa voix s’éleva dans l’enceinte, froide, grinçante, sans coffre. Déroulant son discours, parfois réitératif, parfois terriblement talentueux, pernicieux, apaisant, agressif, le ponctuant de quelques grands gestes mécaniques » p.177. Impassible, magnétique, au regard de reptile, cet orateur emporte par sa raison glacée les esprit affaiblis par les passions. « Nous voulons substituer dans notre pays la morale à l’égoïsme, l’empire de la raison à la tyrannie de la mode, le mépris du vice au mépris du malheur, la fierté à l’insolence, l’amour de la gloire à l’amour de l’argent, les bonnes gens à la bonne compagnie, le génie au bel esprit, le charme du bonheur à l’ennui de la volupté… » p.178. Il est vrai que le sire était impuissant, complètement coincé sur les femmes, compensant sa libido interdite par la puissance du pouvoir. Guillotiner, n’est-ce pas aussi châtrer ?

Reste le premier « suicide », celui d’une prof de maths pas si vieille (de celle que chaque collégien a envie d’assassiner parce qu’il ne comprend rien aux signes matheux). Cette aventurière de collège était allée en Islande une dizaine d’années auparavant, et son groupe de bobos français avait été pris sur une île dans la brume, devant survivre quatorze jours en chassant ou pêchant ce qu’ils pouvaient. Ils ont ainsi eu deux phoques, « un gros et un jeune », même si deux du groupe ne sont pas revenus, morts de froid. L’un des cadavres était la mère du jeune Amédée, dont le père se retrouve lui aussi « suicidé » deux jours après que le jeune homme ait rencontré la prof de maths, sur sa demande par lettre… Y aurait-il un lien ?

Comme toujours chez Vargas, l’intrigue est embrumée à loisir, l’esprit bordélique du commissaire Adamsberg épaississant les hypothèses et faisant tourner en bourrique toute son équipe. Il y a de la poésie dans ce type d’esprit, dit-on ; mais on se demande comment il a pu passer le concours rigoureux de commissaire selon les règles requises par l’Administration française. Disons qu’il s’agit de licence littéraire. Mais comme il garde tout des idées qui germent de sa vase cervicale, il apparaît comme un magicien lorsque sa raison émet enfin un rayon de soleil. Le final est de ce type, un « coup de théâtre » (en français dans le texte) à la Agatha Christie, les petites cellules grises alanguies et entourées de coton, mais quand même en fonction.

Le lecteur est égaré dans les paysages glaciaires de l’Islande nord, chère à Arnaldur Indridason, compère ès rompol (un clin d’œil ?). Il est fourvoyé dans l’esprit tordu de Maximilien Robespierre, vertueux jusqu’à la terreur, maniaque de pureté jusqu’au crime. Mais il assiste aussi à une belle histoire d’amour et de fidélité entre deux garçons abandonnés, à un geste de fidélité d’une femme rigoureuse qui se sent mourir, au courage superstitieux des pêcheurs d’Islande, au bonheur du vin blanc de Sancerre choisi par Danglard « chez un petit producteur » et de la douceur au doigt et au palais des pommes paillasson concoctées par une aubergiste inconnue des guides gastronomiques en forêt des Yvelines.

Il y a des nuages et de la lumière dans cette comédie humaine et, ma foi, le roman se lit bien, sans temps mort. Même si l’intrigue n’est guère originale, ce sont les personnages qui comptent le plus, et ils sont fouillés dans leurs retranchements pour le plaisir de la littérature. Je ne vous révèle rien du mécanisme et de qui est coupable, c’est le jeu de la critique, sauf que j’ai aimé ce bon cru Vargas 2015 – et je suis, comme vous le savez, exigeant.

Fred Vargas, Temps glaciaires, 2015, J’ai lu policier 2016, 477 pages, €8.20

e-book format Kindle, €7.99

Les romans de Fred Vargas sur ce blog

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Arapà contre la guerre

La guerre, n’importe quelle guerre, toutes les guerres. Du nationalisme le plus con de 14 à la religion déformée la plus con des daechistes islamiques. Mourir pour l’au-delà, quelle dérision… Mourir pour rien serait plus juste. Défendre sa patrie n’a rien à voir avec l’intolérance à l’autre. Qui ne le comprend pas devrait un peu réfléchir.

Que défend-t-on par la mort ? Soi-même, sa famille, son clan, son peuple, l’humanité ? Rarement, très rarement. S’il existe une légitime défense, il n’existe pas de guerre juste. Il s’agit toujours d’aller massacrer l’autre au nom d’une idéologie, qu’elle soit « la patrie en danger », « l’ennemi héréditaire », le « sous-homme » ou « la gloire de Dieu-Allah-Jéhovah ».

Les nantis au pouvoir envoient toujours le populo massacrer les autres avec les armes fournies par leurs copains industriels, au nom de leurs seuls intérêts, et sous le paravent de la religion ou ou de l’idéologie – ce qui est une pareille déformation du monde.

C’était vrai en 14, c’est encore vrai sous les islamistes. Qui donc se veut calife à la place du calife ? Qui donc interprète les volontés du peuple ou les désirs de Dieu ?

Quelle prétention ! Quelle bêtise bassement humaine… Comment un dieu quelconque, très-haut et miséricordieux comme on le croit, enverrait-il des bêtes ivres de haine massacrer des humains issus de lui ? A-t-il besoin de ces golems pour assouvir sa vengeance ou accomplir sa volonté ? Si tel est le cas, il a bien peu de puissance, le dieu. Il est bien trop ethnique, particulier, provincial, pour prétendre régenter toute l’humanité et les autres êtres dans l’univers – qu’il aurait « créés ».

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Arapà, chanteurs corses, composent un CD entièrement contre la guerre, toutes les guerres. J’ai déjà évoqué le groupe Arapà sur ce blog. In Memoriam a été pour la première fois interprété à Verdun dimanche 23 octobre de cette année en l’Eglise Saint Sauveur. Nous sommes le 11 novembre, armistice après quatre ans de massacre industriel ; nous serons dans trois jours le 13 novembre, anniversaire d’un massacre aussi lâche que méprisable, contre des jeunes qui ne sont pas de la même race, suivent une autre culture et qui croient autrement.

Si je mourais là-bas, poème d’Apollinaire à sa maitresse Lou, oppose amour à mort, l’amour à la mort, la vie au suicide. Journal d’un soldat corse, Verdun, Envoi du front, Lettre de soldat, Le chemin des Dames, La chanson de Craonne, La butte rouge, Tu n’en reviendras pas, sont des chants en français qui alternent avec des chants corses (traduits dans le livret). Pour dire non à la guerre, non à la haine, non à la connerie humaine.

Vaste programme ! Assez vain, mais fait du bien. La poésie pour la vie vaut mieux que la balle pour le mal. Et chante la voix chaude, vivante, sortie des tripes :

Ecoute mon enfant

Les oiseaux qui chantent

Regarde mon fils,

Comme sont belles les fleurs

Si toi, mon chéri, tu veux être comme eux

Reste près de moi, et gardons les agneaux

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Nous sommes le 11 novembre ; nous serons dans trois jours le 13 novembre. Où sont les anti-guerres dans ces « célébrations » ? Pourquoi brailler « plus-jamais-ça » alors que vous laissez toujours tout recommencer ? Intellos pseudo-penseurs, où est votre Front des intellectuels antidaechistes ? Bobos contents de vous, où est votre lucidité sur cette foi qui permet de violer, d’asservir et de massacrer ? Le même genre de foi que le nationalisme de 14 et des fameux fascistes des années 30 dont vous faites le diable incarné. Cette foi particulière du salafisme, si proche du wahhabisme saoudien dont vous faites « vos amis » en leur vendant des armes, alors que cette foi est la partie la plus raciste, antisémite, xénophobe, sexiste et intolérante de toute la planète ? Ce radicalisme que vous encouragez par votre laisser-faire, dont vous encouragez par là même son antidote radical : le Front national, qui insidieusement gagne toute la société « démocratique ». Pourquoi ne voulez-vous jamais regarder la réalité en face ? Par bêtise ? Par trouille ? Par lâcheté ?

Si chanter In Memoriam pouvait vous remettre les idées à l’endroit…

CD Arapà, In Memoriam 1914-1918, 2016, disponible via cdresa@arapa.fr

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Arapà, chanteurs corses

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Arapà est un lieu-dit, une colline à l’extrême-sud de la Corse.

Arapà est aussi la rencontre en 2008 de voix et d’identités complémentaires qui se nourrissent de leurs différences, Jacques Culioli (chant, prix du jury du Concours Eurovision des Langues minoritaires en 2008) et Don-Mathieu Santini (chant et guitare) – lorsqu’il n’enseigne pas à l’université de Corte les mythes et la communication. En concert, le groupe propose une troisième voix Marc Pittoru (chant et guitare) et Émilie Cahuzac (violon) ou une formule scénique avec Sébastien Tramoni (chant), Jo Franchi (guitare), Émilie Cahuzac (violon) et Grégory Gambarelli (piano).

Arapà est une tradition, mais dynamique. Pas question de s’enfermer sur son île, même si « les relations charnelles de l’homme et de sa terre » (présentation Olympia, octobre 2015) sont vitales pour savoir qui l’on est et d’où l’on parle. La Corse est plus qu’une île : une alchimie qui sublime, une « alchimîle ». « Nous sommes de sel et de soleil / De cette eau vive / Qui trace des voies ». Partis des « voiles minérales de Bonifacio », le groupe corse montre que « les chemins du jour sont proches de ceux de la nuit », pour aider chacun à « parvenir aux portes de l’être ». D’où leur message – universel – pour réenchanter le monde.

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Beau programme, qui se décline en chansons d’une belle voix mâle, grave, de baryton, qui rappelle un peu Serge Lama et beaucoup le chant russe. Les finales latines claquent et prolongent la mélodie. Car il y a une houle comme sur la mer, l’auditeur est emporté par la voix, même s’il ne saisit pas le corse. Les paroles sont traduites dans le livret qui accompagne chaque CD. « La mer superbe sous un ciel clair / La mer amère et démontée / Toujours la mer… » (Marinaru)

La résistance aux épreuves, à la violence, à la guerre, aux Turcs et Sarrasins venus piller depuis « vingt siècles – une résistance pour la vie » montre « ce lieu préservé jamais vaincu / où l’argent reste impuissant ». La Testa Mora, la tête de Maure, n’est pas une tête de mort mais celle qui montre le bandeau sur le front et pas sur les yeux. « Refusant toute barrière / la Testa a signé sa liberté / sa nature sauvage est sa richesse /sans clôture dans son unité / sa nature sauvage est sa beauté / un bien commun qui veut demeurer » (Vintilegna).

Arapà a chanté le Dio vi salvi Regina devant le pape Francesco sur la Place Saint-Pierre lors de l’audience générale du 24 février 2016.

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arapa-albumsLa guerre est toujours bête et toujours un échec. La pire a été la Première guerre mondiale : un carnage, détruisant dans le même geste apocalyptique, hommes, animaux, paysages et patrimoines. Cette guerre a sonné le glas de l’Europe des patries, de la terre mère, des traditions ancrées au terroir dont les savoirs et les savoir-faire prenaient leur source dans la nuit des temps. La Seconde guerre mondiale a au moins été justifiée par le combat éternel de la civilisation contre la barbarie, de la liberté contre l’asservissement.

Arapà sort un CD ‘1914-1918 In Memoriam’ pour dénoncer la guerre, la destruction, la joie mauvaise du suicide de civilisation. Le groupe ouvre une souscription « afin de financer ce projet alliant mémoire et sensibilité, histoire et conscience. Vous pouvez nous aider en contribuant par un don ou l’achat de CD ». Commander par cdresa@arapa.fr

CD Arapà, Olympia live 2015, édition Arapà Prumuzioni, €30.00, MP3 €9.99 

CD Arapà, Caminante, édition Arapà Prumuzioni, €30.00, MP3 €9.99 

CD Arapà, Corsu Mezu Mezu, édition Smart, €21.90, MP3 €10.99 

CD Arapà, D’Umani, édition Arapà Prumuzioni, €24.00, MP3 € 9.99 

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Gustave Flaubert, Madame Bovary

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Je ne vais pas écrire en 1500 mots une étude sur ce chef-d’œuvre de la littérature française, qui a introduit la modernité, mais seulement en livrer mes impressions de lecteur. C’est la troisième fois que je lis ce roman, profitant de sa réédition en œuvres complètes dans la collection la Pléiade. La première fois, j’étais au lycée et c’était au programme de seconde ; la seconde fois, c’était bien plus tard, par curiosité ; la troisième, c’est à l’âge mûr. A chaque fois mes lectures ont été différentes : jeune, j’ai surtout retenu l’histoire et suivi l’action ; plus mûr, je me suis délecté plutôt aux détails, aux descriptions, aux état psychologiques. Ne vous découragez pas si vous n’avez pas aimé ou si vous vous êtes ennuyés : attendez une dizaine d’années et reprenez, vous découvrirez des richesses insoupçonnées.

Car il s’agit d’un roman « total » : tout y est, la psychologie des personnages, une peinture de la société, un goût du siècle, les qualités et travers universels de l’humanité. Rien que les noms propres : Bovary, Tuvache, Leboeuf, montrent combien « la province », pour l’auteur, était assoupie à ruminer comme une vache. Flaubert s’est mis en entier dans cette œuvre et, s’il n’a probablement jamais prononcé « Madame Bovary, c’est moi » (« ici, je suis chez le voisin », écrit-il au contraire dans une lettre du 13 janvier 1852), nombre de traits de sa personnalité sont contenus en Emma (sa manière de sentir, sa maladie nerveuse, sa fêlure intime) comme en Charles (son obstination bovine, la vie de province), et nombre de ses personnages futurs : la servante Félicité (Catherine Leroux aux Comices), Bouvard et Pécuchet (le pharmacien Homais).

Si « total » que la bonne société de l’Empire ne s’y est pas trompé, qui a intenté dès janvier 1857 un procès à l’auteur et aux éditeurs pour « offense à la morale publique et à la morale religieuse » – en bref tout ce qui fait tenir une société ! Si le procès a été au final gagné par Flaubert, c’est non sans remontrances pour excès de réalisme descriptif dans les attendus. Alors, « histoire des adultères d’une femme de province » comme le dit l’avocat impérial ? ou « excitation à la vertu par horreur du vice », comme le prétend la défense ? Eh bien il y a de tout cela, ce qui confirme l’aspect « total » du roman.

En bref, c’est l’histoire d’une fille de fermiers élevée au couvent qui se marie avec un officier de santé (un sous-médecin sans bac ni doctorat) de la province de Rouen. Elle s’enterre à Yonville, village à l’écart des routes où il ne se passe rien. Son mari lui paraît vulgaire, sans ambitions, maladroit ; elle ne jouit pas et la fille qu’elle en a ne lui donne aucune joie. « La conversation de Charles était plate comme un trottoir de rue, et les idées de tout le monde y défilaient dans leur costume ordinaire, sans exciter d’émotions, de rires ou de rêverie » (I.7) Elle s’ennuie… Elle rêve au prince charmant, aux amours de luxe, à la danse avec un vicomte rencontré lors d’une invitation unique au château du coin. Idéaliste, elle se languit dans ce monde terne et sans passions. Il lui faudrait des drames, du théâtre, des amants : « Je déteste les héros communs et les sentiments tempérés, comme il y en a dans la nature », dit Emma à Léon (II.2). Le naturel ne la contente pas, elle veut le hors-nature, l’Idéal ! « Mais, s’il y avait quelque part un être fort et beau, une nature valeureuse, pleine à la fois d’exaltation et de raffinements, un cœur de poète sous une forme d’ange, lyre aux cordes d’airain, sonnant vers le ciel des épithalames élégiaques, pourquoi, par hasard, ne le trouverait-elle pas ? » (III.6).

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Elle flirte avec Léon, mais il est trop jeune et trop inexpérimenté. C’est avec Rodolphe, jeune vieux-garçon viveur d’une certaine aisance, qu’elle « s’abandonne » un jour de promenade à cheval en forêt. Elle va dès lors s’imaginer qu’il va l’enlever et passer avec elle des années torrides de transports passionnels en Méditerranée. Mais Rodolphe, qui a pris son plaisir, ne veut pas s’encombrer d’une sangsue et, au lieu du voyage convenu, lui fait porter une lettre de rupture au fond d’an panier d’abricots mûrs. « Ce qu’il ne comprenait pas, c’était tout ce trouble dans une chose aussi simple que l’amour » (II.12).

Évanouissement, drame, maladie de langueur qui dure… Jusqu’à ce que le pauvre mari Charles, un benêt bêtement amoureux de sa femme, lui propose d’aller au spectacle à Rouen. Elle a la surprise d’y retrouver Léon, dessalé à Paris, qui achève son droit par un stage comme clerc. Elle le séduit, elle se donne, elle invente des leçons de musique pour le voir une fois par semaine à la ville, où ils baisent toute l’après-midi à l’hôtel. Elle s’enfonce dans l’adultère, donc le mensonge, donc l’illusion. N’y connaissant rien en affaires (élevée par les sœurs !), elle se fait escroquer par le père Lheureux, un commerçant qui l’appâte avec de belles étoffes et lui fait signer avec procuration de son mari des billets à ordre.

Lorsque survient l’inévitable faillite, il n’y a plus personne pour aider Emma Bovary. Elle doit retomber sur terre et assumer personnellement son échafaudage de songes, d’illusions et de dépenses sans compter. Il n’y a plus qu’une voie pour échapper à la honte, aux regards des autres et des siens : le suicide. Elle va profiter de l’égarement qu’elle a allumé chez le préparateur en pharmacie Justin pour se procurer et avaler de l’arsenic, périssant ensuite dans d’atroces souffrances décrites avec une précision clinique par Flaubert (ce qui horrifia Lamartine, pourtant admiratif du roman).

Il y a de multiples personnages, bien croqués, mais la figure centrale reste cette femme, symbole de la niaiserie de province, des mensonges de la religion, des songes creux de l’idéalisme. Bovaryser est devenu nom propre, donné à celles (et parfois ceux) qui ne peuvent accepter le monde qui leur est donné et rêvent d’un autre monde possible, usant pour cela de toute la panoplie du déni, de l’illusion, des mensonges qu’on se fait d’abord à soi-même, puis aux autres, puis à la destinée… jusqu’à ce qu’elle vous rattrape brutalement.

Et pourtant, il y avait un amoureux vrai dans l’entourage d’Emma. Tout à ses rêves d’idéal, elle n’a jamais su le voir : c’était Justin. La chronologie du roman est floue (d’où l’aspect magique de ce « réalisme » flaubertien), les adultères se déroulent sur dix à quinze ans. Justin, encore « enfant » au début, peut avoir dans les neuf ou dix ans pour aider à la pharmacie (l’instruction obligatoire ne date que de 1882 avec Jules Ferry) ; il a donc au moins 20 ans à la mort d’Emma, peut-être près de 25… Or Flaubert écrit dans un paragraphe magnifique, soigneusement balancé : « Sur la fosse, entre les sapins, un enfant pleurait agenouillé, et sa poitrine, brisée par les sanglots, haletait dans l’ombre, sous la pression d’un regret immense plus doux que la lune et plus insondable que la nuit » (III.10). Le terme « enfant » doit être pris au sens d’innocent ou de puceau, comme au moyen-âge la « croisade des enfants ». Emma avait caressé sa poitrine nue vers ses 14 ans alors qu’il avait eu un étourdissement et qu’elle lui délaçait sa chemise ; il humait ses vêtures de femme au repassage ; il regardait de tous ses yeux Emma se coiffer ou converser… A force d’être dans la lune de ses songes prétentieux, Emma ne voit pas l’être réel qui l’aime tout près d’elle.

Gustave Flaubert a pris cinq années de sa vie pour accoucher de son premier roman publié, à 35 ans : plus de 1800 pages de manuscrit pour ne donner au final que 308 pages en format Pléiade. Un scénario revu maintes fois ; des passages biffés et réécrits, d’autres supprimés ; le style testé sur ses amis et dans le « gueuloir » où le passage à l’oral permettait de gommer les dissonances et de donner une harmonie musicale à la phrase… Car Gustave est un exubérant qui se laisserait volontiers aller au romantisme – comme Emma. Sauf qu’il a mûri, grâce aux voyages et aux lectures, et qu’il est devenu comme son père médecin, méticuleux et précis. Il lui faut écrire dans la fièvre de l’imagination pour plonger ensuite le texte dans l’eau glacée de l’analyse. C’est par cette alternance qu’il parvient au réalisme magique, plus vrai que la réalité.

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Or, voir le réel dérange les sociétés qui se croient, les gens qui prétendent et se font des illusions sur eux-mêmes. D’où le procès : le réalisme de l’auteur est immoral parce qu’il choque « la bienséance », ce qu’on doit croire. Notre époque d’intellos contents de leur moralisme, étiqueté « de gauche » pour faire bien, sont dans le même cas que l’avocat impérial de la « bonne » société face à Flaubert : ils répugnent à voir la réalité en face ; ils lui préfèrent – comme Emma Bovary – le monde Bisounours de l’idéal. Ils se croient « démocratiques » et avancés, ces bourgeois bohêmes, alors que le réalisme de Flaubert a justement été jugé comme issu de l’égalitarisme de la Révolution qui ramenait tout au réel, à la volonté pratique de faire de son mieux, sans s’abandonner au rêve démobilisant de l’irréalisable idéal… « Si elle était comme tant d’autres, contrainte à gagner son pain, elle n’aurait pas de ces vapeurs-là », dit fort justement la mère de Bovary de sa bru évaporée (II.7).

Peut-on vivre en situation ? Est-on obligé de passer par les béquilles de l’idéalisme pour supporter le monde mêlé de bon et de mauvais dans lequel chacun est forcé de vivre ? « Le style est en lui-même comme une manière absolue de voir les choses », écrivait Flaubert à une admiratrice, le 16 janvier 1852. Qui bovaryse ne vit pas dans ce monde mais en-dehors – avec toutes les conséquences que Flaubert démontre et qui restent vraies de nos jours.

Flaubert règle d’ailleurs leur compte aux bobos dès son époque : « la foule bigarrée des gens de lettres et des actrices (…) Ils étaient (…) prodigues comme des rois, pleins d’ambitions idéales et de délires fantastiques. C’était une existence au-dessus des autres, entre ciel et terre, dans les orages, quelque chose de sublime. Quant au reste du monde, il était perdu, sans place précise, et comme n’existant pas » (I.9). Il fustigera par la suite « la bêtise » des bourgeois, bêtise « au front de taureau » (qui nous ramène aux bovins ruminants Bovary, Tuvache et Leboeuf). Dans ce roman, Homais le cuistre, qui adore écrire des articles et faire valoir son érudition pédante, « vient de recevoir la croix d’honneur ». C’est la dernière phrase du livre, tant la société bête récompense ce (ceux) qui lui ressemble…

Gustave Flaubert, Madame Bovary suivi des actes du procès, 1856, GF Flammarion 2014, 606 pages, €3.80

e-book format Kindle, €3.49

Gustave Flaubert, Œuvres complètes tome 3 – 1851-1862, Gallimard Pléiade 2013, 1360 pages, €67.00

Gustave Flaubert chroniqué sur ce blog

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Roger Vailland, Les mauvais coups

roger vailland les mauvais coups
On ne lit plus guère Roger Vailland et l’on a tort. Libertin communiste, mort en 1965, il est sans égal pour décortiquer l’amour.

Milan est marié depuis 15 ans à Roberte. Les deux se sont aimés, puis quittés, puis repris, jalousés. Ils ont tué passivement à cause de leur attachement, puis la passion s’est apaisée pour laisser place à une sorte de camaraderie faite de rivalités et de peurs réciproques. La quarantaine venue, le bilan est lourd… Ne pas transformer l’amour-passion en amour paisible coûte.

Il y a bien la solution des liaisons dangereuses, en séduire une autre sous le regard de l’autre pour aviver le désir ; Milan s’y essai plus ou moins avec Hélène, institutrice-adjointe dans un village paysan de l’Ain où le couple s’est mis au vert pour une année sabbatique. Mais la fièvre persiste : alcool fort, cigarettes, chasse dans la campagne, jeu au casino – tout est bon pour s’étourdir, ne plus penser à « la Bête ».

Car « la vie est une bête affamée qui loge au creux de la poitrine », avoue Roberte. « Elle est plus ou moins gloutonne selon les natures (…) Tant qu’elle n’est pas repue, elle griffe, elle mord, elle me déchire et me voilà jetée dans les rues et sur les routes, les narines ouvertes, le cœur battant et le ventre brûlant » (chap.VI). Pour Milan, « c’est l’occasion. Deux êtres qui ne se plaisent pas se prennent si l’occasion fait qu’ils se trouvent ensemble et sans témoin, dans un instant où l’un ou l’autre ont besoin d’amour » (chap. VI).

L’amour, c’est le désir, l’imagination, l’assouvissement sexuel, le plaisir d’être deux, la camaraderie d’égaux. L’amour est un mot-valise que les naïfs croient tout contenir alors qu’il est déjà difficile d’en accepter une seule composante. Celles et ceux qui veulent tout, en fusionnel, se trompent. On ne peut avoir du désir, du plaisir et de l’accord en commun tout le temps. De ce manque surgit parfois la haine, qui est amour inversé, ou la haine de soi, qui conduit à se supprimer.

Ainsi de Milan et de Roberte, qui initient Hélène, âme pure de vingt ans. Le premier aux arcanes de l’amour complexe, la seconde à la séduction du maquillage et du vêtement. Pour se rendre mutuellement jaloux et raviver leurs imaginations, donc leur désir, et peut-être reconstituer la camaraderie. Mais ce n’est pas si simple.

Milan aime la campagne au matin, pas Roberte qui boit trop et a du mal à émerger. « Déjà la Prairie est nue, fraîche comme après la pluie, heureuse et détendue avec ses grandes mares sans rides où se reflètent les petits nuages roses de l’orient. – J’aime cela, dit Milan. C’est comme une fille qui se déshabille » (chap. I).

Milan aime maîtriser la passion, Roberte y succombe et ne peut s’en désengluer, « c’est Vénus tout entière à sa proie attache » (chap. VIII). Sa fin dans un étang boueux est révélatrice, ses pulsions l’ont emporté. À l’inverse, Milan : « Moi, je place au-dessus de tout cette possession de soi que Descartes appelle vertu et dont l’autre nom est liberté » (chap. IV). Son exemple est Stendhal : « Ce qui nous fait chérir Julien, Fabrice, Lamiel, Lucien ou la Senseverina, ce n’est pas l’abandon qui soumet à l’amour mais la force de caractère qui permet de l’assouvir, c’est l’appétit de bonheur qui prouve l’homme de cœur, et la tête froide qui trouve les moyens de le satisfaire » (chap. VIII). On ne peut connaître le bonheur que dans la maîtrise, l’esclavage des pulsions ou de la passion rend toujours malheureux.

Mais qui évoque encore « le caractère » ? Depuis l’hédonisme post-68, toute volonté est proscrite au profit de la circonstance, toute force au profit du courant, tout appétit au profit de l’abandon, toute camaraderie au profit du fusionnel. L’attrait pour les vampires et les loups-garous, chez les adolescentes américaines, en sont le symptôme le plus évident ; la mode du bi et du gai, chez les garçons, sont un autre symptôme. On veut être pareil, fusionner, pas être soi-même, en égaux.

Ce pourquoi relire Roger Vailland fait du bien. Sorti de la guerre qui forgeait les caractères malgré soi, l’auteur se voulait maître de lui, dompteur des passions. C’est bien plus fort que l’eau de rose de la littérature actuelle.

Roger Vailland, Les mauvais coups, 1948, Les Cahiers rouges, Grasset 2011, 168 pages, €7.95
e-book format Kindle, €5.99
film DVD Les mauvais coups de François Leterrier, 1961, avec Simone Signoret et Réginald Kernan, noir et blanc Pathé 2006, €12.90

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Français terroristes : que faire ?

Les massacreurs du Bataclan et des cafés bobos, les terroristes qui se sont fait sauter au stade de France et à Saint-Denis (plus celui qui est encore en vie pour n’avoir pas osé) étaient Français. D’origine immigrée arabe, mais nés et élevés en France, « sous la mère » si l’on ose accoler cette mention de qualité bio.

Ils ont connu ségrégation sociale, difficultés scolaires, petite délinquance, radicalisation religieuse de quartier et dans les prisons, emprise du financement saoudien et qatari donc de la version littérale salafiste de l’islam, rigidification laïque sur le voile, le halal, la piscine, les prières dans la rue, les minarets des mosquées, la question palestinienne et les conflits en Afghanistan, en Irak, en Syrie, la chienlit des printemps arabes « démocratiques ». Cela n’excuse rien ; cela permet d’analyser leur cheminement.

Comme le dit depuis des décennies Marcel Gauchet, toute religion se fond peu à peu dans la modernité, les réactions intégristes étant justement le symptôme qu’elles se diluent. Cependant, comme le monde est désormais global, Internet livrant opinions, slogans et vidéos de tout, en temps réel, ce qui demeurait friction culturelle ou adaptation malaisée devient aujourd’hui conflit identitaire, voire choc moral des civilisations. Ce pourquoi cette troisième ou quatrième génération issue d’immigrés s’intègre moins bien que les précédentes. Tout est plus dur pour la jeunesse, mais encore plus pour la leur, car leur visage et leur patronyme sont connotés.

musulmans exclus

Mais leur violence ne peut plus être vue seulement comme conséquence des discriminations sociales ainsi que le logiciel de gauche tend à le mouliner en boucle :

  • il y a violence du monde et de ses conflits au Moyen-Orient
  • il y a la violence de l’islam des premiers temps, réavivée par la lecture littérale du Coran
  • il y a la violence mimétique de l’adolescence et des fratries qui se monte volontiers la tête et se pose par la posture virile vengeresse pour exister dans une société qui valorise plutôt le savoir et l’intelligence.

Dans la sous-culture des banlieues françaises, les désaffiliés sont parfois victimes (ce n’est pas la majorité) – mais s’enferment dans la haine. Ces « exclus » ne sont pas de nouveaux Christs rédempteurs du genre humain, pas plus que des néo « prolétaires » dont la classe serait porteuse d’avenir radieux. Ils sont plutôt solitaires, dépressifs, recherchant la gloire et la fraternité comme compensation. Le pèlerinage en Syrie a fonction de voyage initiatique, dont ils reviennent soit hantés parce qu’ils étaient partis pour apporter de l’aide et qu’ils n’ont trouvé que les horreurs de la guerre – soit décérébrés, enveloppant de « sacré » leur violence ultime, tout esprit annihilé par le suicide programmé au nom d’Allah par d’habiles manipulateurs d’ex-services secrets de Saddam Hussein.

se faire sauter en slip

Être un héros n’est pas facile, et la religion semble offrir une voie rapide :

  • Elle permet d’assimiler un savoir déjà écrit et contenu tout entier dans le Coran – plutôt que des années scolaires prolongées aux perspectives sans cesse repoussées.
  • Elle permet de se voir assigner une place, garçon ou fille, avec des rites de discipline et une communauté d’entraide.
  • Elle permet d’inverser les rôles, d’insignifiants rasant les murs à juges impérieux de cette société qui les a oubliés, méprisés ou rejetés – société qualifiée facilement « d’impie » ou d’hérétique. Faites la guerre, pas l’amour : la kalachnikov est plus facile à manier pour tisser des relations de domination avec les autres que la bite pour se faire accepter des filles ; se faire sauter une seule fois pour toutes assouvit la frustration de ne pas être autorisée à se faire sauter maintes fois – c’est parfois aussi trivial que ça.

Le rêve de toute-puissance permet de se voir comme Exécuteur de Dieu, bras armé du divin. Ce pourquoi on se met en images, contrairement aux préceptes de l’islam mais selon le narcissisme de la jeunesse moderne.

se faire sauter ados

Dans l’ordre inverse de cet engrenage individuel, social et culturel, il serait donc nécessaire de :

  1. Désendoctriner les néo-convertis, plus royalistes que le roi dans leur ignorance des textes et de l’histoire
  2. Ventiler les prisons, pour que les radicaux ne subvertissent pas les tièdes
  3. Soigner la délinquance par d’autres mesures que la prison
  4. Offrir d’autres perspectives que le trafic, le racket ou le vol à la jeunesse des banlieues
  5. Former des imams français en France et contrôler étroitement les contreparties exigées des financements étrangers
  6. Réformer l’école (éducation au statut de citoyen libre) en n’y envoyant pas les profs débutants, mal formés et laissés pour compte par la sacro-sainte Administration (dont le seul but est de s’en laver les mains)
  7. Réhabiliter l’esprit français, universaliste mais ancré dans l’histoire (finie la repentance), les grands exemples des classiques (finie la démagogie des chansons de rap en cours de littérature), l’usage du grec ancien remettant tout le monde à égalité et décentrant la culture (alphabet à réapprendre pour tous, période hors des conflits actuels, matrice de la civilisation occidentale mais surtout de la laïcité et de la démocratie universelle)
  8. Faire montre de plus de tolérance (une fois l’identité de culture réaffirmée comme ci-dessus), croire en Allah ne faisant pas de vous ipso facto un terroriste en puissance, être religieux ne voulant pas dire rejeter la république ni la vie en commun. Liberté de croire, égalité de toutes les croyances pour l’espace public, fraternité de la vie commune par la tolérance mutuelle : la notion de « blasphème » est abandonnée depuis 1789. Pas de différentialisme à la Terra Nova ou à la Wievorka, pas de laïcité soupçonneuse et interventionniste à la jacobin-socialiste aimant tout régenter – mais une laïcité libérale : celle de ne pas intervenir dans la sphère privée.

Il y a un long travail à accomplir pour changer les mentalités…

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Le mal au paradis

La véritable femme de tout Polynésien est la bière Hinano qu’il consomme avec abus entre vendredi soir et dimanche soir. Le pakalolo (cannabis) et l’ice (metamphétamine) sont deux drogues dévastatrices ici, surtout lorsque mélangées à de la bière ou de l’alcool. Le résultat : des accidents de la route, des bagarres, des viols, des violences conjugales. Chaque fin de semaine voit des morts. Dans le cas des violences conjugales, la femme frappe avec un couteau son tane (mari) tandis que l’homme la bat à mort avec ses poings laissant, comme en juin, cinq orphelins de 10 à 2 ans. Ironie, le Français de Polynésie constate que le Français de France boit plus que lui sans être victime de tous ces maux ! Comme l’expliquent les journalistes en suivant les médecins, c’est que le Métropolitain boit certes trop aussi, mais sur huit jours – tandis que le Fenua (pays) avale la même quantité en deux jours, tout en le mélangeant avec d’autres drogues.

hinano biere tahiti

Pourquoi ? A cause du « fiu ». C’est un sentiment respectable et respecté. Quand un Polynésien vous dit : « je suis fiu », la Popaa que je suis se fait toute petite. Comment traduire : c’est peut être qu’il s’ennuie terriblement, qu’il est las de tout et que cela déclenche chez lui un sentiment de rejet, de ras-le-bol, et donc qu’il n’y a lieu de ne pas insister. C’est fiu de retourner acheter des allumettes oubliées chez le Chinois. Si le maçon est fiu, il s’arrêtera de travailler pour quelques jours ou pour plusieurs semaines. Si la serveuse du café est fiu, elle s’appuie sur son comptoir et reste là, donc pas de service. Je traduirais par mélancolie, langueur, dégoût de tout. Parfois, cela me gagne aussi. Est-ce que l’ennui n’est pas le revers du paradis ?

1932 lagon tahiti

Ne pas confondre le fiu avec le « burn out ». Une étudiante en médecine fenua, Sabrina Chan Lin, épouse Chanteau, a soutenu une thèse de doctorat sur l’épuisement professionnel. Il se manifeste par un épuisement émotionnel, une déshumanisation et la réduction de la compétence personnelle. A Tahiti, 12% des jeunes médecins présenteraient un tel syndrome.

Ils se suicident alors beaucoup aussi. Les jeunes de 15 à 35 ans sont les plus nombreux, même mariés, même chargés de famille.

Pour compenser, les festivités sont nombreuses, les dépenses en cadeaux importantes et les enfants gâtés pour la plupart. La nourriture d’exception, venue de Nouvelle-Zélande, prend ici de l’importance : les huîtres très laiteuses, les palourdes énormes, les moules vertes grosses comme des moules espagnoles, le veau débité en gros morceaux, le puaa (cochon) local grillé. On ne mange pas, ici, on bouffe.

Le mauvais cholestérol s’accumule car le Polynésien aime les moules farcies, les palourdes farcies, la volaille farcie et mange moins légumes et de fruits (produits locaux moins tentant). Le diabète apparaît avec les mœurs américaines de boire des sodas très sucrés, beaucoup et n’importe quand. Beaucoup de Polynésiens sont obèses, 30% selon les études, et 40% sont atteints de surpoids (soit 70% de la population au total !). Les jeunes et les vieux, les femmes et les hommes, les gamines et les gamins sont obèses, sauf ceux qui s’adonnent aux sports traditionnels comme aux sports introduits par la modernité, mais cela demande un effort.

bouffe barbecue Tahiti

D’autres font confiance aux horoscopes. Chaque jour dans « La Dépêche de Tahiti » ou hier dans « Les Nouvelles de Tahiti » (disparu…), vous pouvez consulter votre horoscope. Sur toutes les radios et sur les différents programmes de télévision on diffuse plusieurs fois par jour l’horoscope « normal » et, en plus, l’horoscope « chinois ». Les programmes de télé donnent tous les horaires.

Les nouvelles religions fleurissent. J’ai été conviée à assister à une conférence donnée par une voyante marseillaise qui invoque les « Maîtres », Ramtha, les archanges, les anges, qui soigne par les chakras et la respiration « essinienne » (?). Mais elle fait concurrence aux sorcières et prêtresses locales. Un sort a été lancé sur la Marseillaise par la meneuse de la prière à la cascade. En effet, chaque dernier samedi du mois, j’accompagne E. à la cascade de Faaone. Merci de ne pas rire, pas même de sourire. Il s’agit d’aller recevoir de l’énergie. Tous les participants se mettent en rond, pieds nus sur le sol, se donnent les mains, une main donnant, l’autre main recevant. La Prêtresse parle aux nouveaux adeptes, puis récite un Notre-Père. Les nouveaux en priorité s’en vont, huilés de monoï, dans le bassin pour recevoir l’eau de la cascade. Ils touchent la roche pendant que la Prêtresse prononce des paroles. Certains pleurent, certains crient. Quand tout est calmé, les participants font déborder le bassin et prononcent une autre prière. Séchage, rhabillage et le petit-déjeuner est pris en commun de l’autre côté de la route face à l’océan.

Hiata de Tahiti

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Pepita Dupont, La vérité sur Jacqueline et Pablo Picasso

pepita dupont la verite sur jacqueline et pablo picasso
Jacqueline Picasso, née Roque, est peu connue. Beaucoup moins que les enfants naturels du peintre qui ont beaucoup agi en justice pour se voir reconnaître des droits sur la fortune et sur les œuvres. Mais l’Andalou de Malaga, né en 1881, s’il collectionne les femmes, ne reste fidèle qu’à la dernière : Jacqueline.

Il la rencontre en 1952 à la boutique de poteries Madoura à Vallauris ; il a 71 ans et elle 26 mais elle ressemble à « la jeune femme assise dans un harem qui tient le narguilé des Femmes d’Alger d’Eugène Delacroix » p.59. Elle ne lui donnera pas d’autre enfant, ayant été mal opérée d’une appendicite et déjà mère d’une petite Cathy, mais ils se marient en 1961 dans l’intimité à Vallauris. Pablo Picasso avait attendu que sa première épouse de 1918 et mère de son fils Paulo, Olga, décède en 1955 : on ne divorce pas chez les Espagnols de mœurs catholiques.

Avant d’écrire ce livre de témoignage, Pepita Dupont, née à Genève en 1952 a été à l’École Supérieure de Journalisme de Paris entre 1969 et 1973 et a collaboré à une revue surréaliste, Supérieur inconnu. Elle a été reporter à Paris Match pendant 37 ans, de 1973 à 2010.

« Tout est faux sur Jacqueline Picasso ! » commence-t-elle son livre p.7.

delacroix femmes d alger detail

Elle fait la rencontre de l’épouse de Picasso en 1983 avant de devenir une amie durant quatre années, jusqu’au suicide de Jacqueline en 1986. Cette biographie vise à réhabiliter la personnalité de cette femme discrète et remarquable ; à remettre les pendules à l’heure après les contrevérités complaisamment répandues dans les médias par les héritiers et leurs affidés, tous avides d’argent ; à porter témoignage sur ces années complices.

C’est dire si cette biographie est affective, bien que documentée à l’américaine – et passionnelle, bien que fondée sur des entretiens enregistrés, des témoignages et des lettres. Le lecteur n’y trouvera peut-être pas « la » vérité en soi, mais une vérité amicale, peut-être très favorable mais en tout cas sincère.

Jacqueline Picasso et elle meme peinte par pablo

Car le mérite de ce livre sur l’épouse d’un monstre en peinture, décédé dans sa 92ème année, est qu’il est aussi un livre sur l’art :

  1. Nous y rencontrons les impressions d’artiste, l’optimisme de la lumière, la joie du vivant, l’originalité des objets et des êtres vue par le regard Picasso : « À La Californie, Jacqueline porte aussi en guise de bracelet l’ancienne chaîne d’arrêt d’eau de la baignoire. On aurait d’ailleurs dit une gourmette de chez Hermès » p.76.
  2. Mais aussi le travail forcené (Picasso a produit près de 50 000 œuvres), la générosité du don, les affres et la facilité du peintre en pleine possession de son art.
  3. Et l’avidité du fric, les mendiants de dessins et la cour qui se serait volontiers créée autour du Maître « qui vaut de l’argent » (paroles d’une petite fille qui a beaucoup peinée Picasso). « Mes enfants s’impatientent », dira-t-il à Piero Crommelynck l’année de ses 89 ans (p.173).

Jacqueline a donc été pour Pablo le havre qui le libérait des contingences matérielles, celle qui organisait ses repas, ses soins de santé et ses expositions, toute cette intendance qui agace le créateur. Différente des compagnes précédentes, notamment de Françoise Gilot (surnommée « Julot » par le Maître pour ses liaisons ailleurs) qui pensait rivaliser avec Picasso en peinture.

picasso et jacqueline

Car Jacqueline et Pablo s’aimaient, malgré la différence d’âge. Jacqueline n’a pu supporter la solitude sans lui, malgré ses œuvres à elle dédiées accrochées tout autour d’elle : elle s’est suicidée dans un moment de déprime en 1986. L’automne est redoutable au chagrin et aux souvenirs.

Un brin people mais pas trop, cette biographie affective d’une femme peu connue se lit d’un trait. Le style vivant de Pepita Dupont a beaucoup de charme. Et il était utile de réhabiliter une vérité de femme contre la seule vérité de l’argent. Le livre a fait l’objet de procès – mais l’auteur s’en est sortie la tête haute.

Pepita Dupont, La vérité sur Jacqueline et Pablo Picasso, 2007, collection Documents éditions Le Cherche-Midi, 286 pages, €22.80

Pepita Dupont traduite en espagnol Barcelone 2014

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Maoris entre bonne et mauvaises nouvelles

On célébrait il y a peu le 218ème anniversaire de l’arrivée de la Bonne nouvelle (Évangile) en Polynésie. Cela fait un jour férié de plus ! L’arrivée des missionnaires anglais à la Pointe Vénus à Mahina (nord de Tahiti) marque le début de l’évangélisation de la population, autrefois tournée vers d’autres cultes païens.

pointe venus mahina photo tahiti heritage

Dépôt de gerbes sur la tombe du pasteur Henry Nott, du roi Pomare II. Chacun des arrondissements de l’Église protestante ma’ohi avait organisé une journée de prière et de fête.

pasteur Henry Nott timbre

Comme le précise M. le Procureur de la République, les combats de coqs sont tolérés par la loi, en Polynésie comme dans le nord de la France où ils sont organisés dans des gallodromes. En Polynésie, cela existe depuis de nombreuses années, à Papara, à Punaauia, mais aussi dans les îles comme Moorea, Huahine, Raiatea, Bora Bora, Arutua, Rurutu et Tubuai. Un combat de coqs peut drainer jusqu’à un million de XPF, ils démarrent généralement à partir de 100 000 XPF à Papara, de 20 000 XPF à Hitia’a. Certains éleveurs de coqs de combat sont des passionnés qui dépensent des fortunes pour se constituer un cheptel, préparer les coqs à se battre, les entraîner. Tout autour de ce petit monde gravite des parieurs, mais aussi de l’alcool, du paka (drogue, cannabis), le kikiri (jeu de dés clandestin), et tout cela gêne le coqueleur.

combat de coqs tahiti

Sordide faits divers à Mahina où l’homme après avoir très grièvement blessé sa compagne au couteau a mis le feu à leur fare puis s’est suicidé… Un nouveau drame familial toujours à Mahina, un autre homme complètement ivre s’est disputé avec sa compagne, l’a aspergée de pétrole puis a mis le feu transformant cette dernière en torche humaine.

gamin muscle tahiti

Une histoire de ma’ohitude :

  • le lieu : une bringue sur les hauteurs de la Mission, Papeete.
  • dialogue entre un gamin et sa mère :

Sa, le petit Pa’umotu nerveux : – Maman, c’est quoi la zoophilie ?
Maman agacée : – Iiiiaaa, Mon Dieu ! Je t’ai dit de pas rester seulement avec tonton Charles, sauf si y’a un autre adulte avec toi !
Petit Pa’umotu nerveux : – A pai (en fait) ! On avait ho’i (aussi) papa avec moi !
Maman agacée : – Iiiiiiaaaaa ! Pas bon ça ! On va repartir ho’i (aussi) dans les îles !

Hiata de Tahiti

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Michel Leiris, Fibrilles – La règle du jeu 3

michel leiris fibrilles
L’auteur accentue ses défauts dans ce volume linéaire, divisé arbitrairement en quatre chapitres. On ne se refait pas, surtout passé 60 ans ; les défauts ressortent. L’auteur ne sait pas aller au but, il n’en a pas la volonté, il ne sait que penser autour, laissant l’impensé au cœur. Le lecteur ne peut s’étonner qu’il ait eu besoin de la psychanalyse.

Nous avons donc une suite de phrases, longues, souvent intellos, parfois avivées par l’action, « la formulation écrite de cet immense monologue » dit-il p.591 Pléiade. Quelques anecdotes égayent cette litanie du moi en voyage, « le tout s’accumulant sans grand profit en une profusion baroque » à la manière de cet « esbroufeur professionnel » (p.706) vu à l’Alhambra de Paris à 14 ans.

L’auteur rappelle ses errances accompagnées en Égypte et en Grèce, puis à Kumasi en Afrique et dans la Chine de Mao en 1955, et même son suicide raté volontairement (ce grand voyage), mais avoue qu’il faut toujours lui tenir la main. Il ne sortirait pas tout seul de sa coquille de confort – somme toute bourgeois. Révolutionnaire en idées, oui, en actes, surtout pas ! Cela dérangerait ce perturbé d’origine. Un bel exemple de l’égoïsme bobo parisien des années où les intellos se prenaient encore pour les juges des valeurs sur le monde entier… « Quand j’aimerais être ailleurs j’ai peur de m’en aller d’ici, et ailleurs, quand j’y suis, ne m’apporte guère de repos, soit qu’il continue d’être ailleurs et que je m’y sente désorienté, soit que m’y suive un regret de ce que j’ai quitté, soit que cet ailleurs ne puisse être un ici que de façon trop fugitive pour que je l’estime autre que dérisoire » p.599.

Les fibrilles sont les éléments allongés des fibres musculaires, une chair réactive qui se contracte et se rétracte selon l’environnement. Tout comme l’auteur, dont j’avoue non seulement qu’il m’ennuie, mais qu’il est humainement déplaisant, trop centré sur lui-même, trop velléitaire par la seule pensée sur les autres. Il n’aime que lui, et les images chéries que les souvenirs font ressurgir des autres. Il n’aime pas les autres, sinon de façon abstraite, le peuple « exploité » en général, les masses en mouvement chinoises, les « naturels » africains. Tous ces êtres ne sont que des catégories à classer, qu’il préfère aimer loin de lui, de son appartement au 4ème étage du quai des Grands Augustins, dans le 6ème arrondissement parisien. « Mauvaise conscience mise à part, le rigorisme des faiseurs de plans est cependant pour moi une cause de malaise et m’oblige à me poser personnellement cette question : est-ce agir dans un sens correct (pour soi comme pour ceux qui viendront après) que travailler à quelque chose dont on sait que chacun doit s’y consacrer pleinement (la demi-mesure étant exclue en matière de révolution) mais dont on sait aussi qu’y adhérer sans réserve peut amener à se nier en ce qu’on a de plus intime et tuer ainsi dans l’œuf ce qui serait votre véritable apport à l’œuvre collective ? » p.550.

Ce velléitaire n’est à gauche que par confort intellectuel, tout son milieu parisien des sciences humaines et de la littérature se voulant « révolutionnaire ». Il n’est pas authentique mais apparaît comme « un salaud » au sens de Sartre, un esclave du plus fort. « Me situer politiquement ‘à gauche’ (dernier et pâle avatar de ma croyance en l’impossibilité d’être à la fois poète et respectueux de l’ordre établi) » p.756.

Il se sent écartelé entre « la poésie » africaine (qui est plutôt sensualité pour le nu et la sexualité directe) et « la sagesse » chinoise du Grand bond en avant maoïste (avant la Révolution culturelle qui allait révéler ce que l’instituteur promu avait de dictatorial et de manipulateur, responsable de millions de morts dans son propre peuple, par famine et idéologie). Le passé et l’avenir, le bas-ventre et la raison – le cœur au milieu ? Jamais : Leiris est un « déséquilibré », alternant sans cesse entre le corps et l’esprit, « primitivisme » et rationalisme, sans jamais incarner la plénitude équilibrée des trois étages antiques (sexe, cœur, raison), plénitude revue par Montaigne puis par Pascal avec ses les trois ordres de la chair, du cœur et de l’esprit et par Nietzsche avec les instincts, les passions et l’intelligence. Il se tourmente, un brin sadique, sexuellement tourmenté.

torture ado

Fibrilles paraît en 1966, au moment même de la Grande révolution culturelle prolétarienne confiée aux cinq Espèces rouges (fils de paysans pauvres, d’ouvriers, de martyrs, de soldats et de cadres révolutionnaires) qui doivent rééduquer ou abattre profs et intellos – en même temps que les cadres du parti adversaires de Mao… L’effondrement socialiste du grand récit progressiste en Chine fait s’effondrer le modèle intime de la Règle du jeu : Leiris voulait progresser dans sa connaissance de lui-même par les règles de la raison, tout comme la masse chinoise progressait par la raison marxiste pour accoucher de l’Histoire. Las ! Il n’y a pas d’Histoire comme dessein intelligent, mais un chaos d’où émergent des forces qui s’imposent un moment. Les paroles dites ne créent pas l’être, elles en sont le masque ; les mots sont des caricatures et des prétextes – une illusion. Se raconter – « ce livre, tissé de ma vie et devenu ma vie même » p.728 – ne fait pas accoucher de soi mais ne fait qu’embrouiller les souvenirs dans l’imaginaire. L’auteur construit son personnage, il ne se révèle pas tout entier – surtout à ses propres yeux.

Ce livre est-il un échec ? Non, une tentative littéraire. Nous ne sommes pas obligés de le lire mais qui aime bien la masturbation intello peut s’y plonger avec délices, il sera bien servi.

Michel Leiris, Fibrilles, 1966, Gallimard L’imaginaire 1992, 308 pages, €9.00
Michel Leiris, La règle du jeu, 1948-1976, Gallimard Pléiade, édition Denis Hollier 2003, 1755 pages, €80.50
Les oeuvres de Michel Leiris chroniquées sur ce blog

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Nick Hornby, A propos d’un gamin

nick hornby a propos d un gamin 10 18
Autobiographique ? Le jeune Nicholas Hornby, lorsqu’il avait 11 ans, a vu ses parents divorcer. Hornby a écrit aussi sur le foot, la pop, la dépression, les relations humaines, notamment sur les adolescents. Il s’est marié deux fois et n’a eu que des fils ; il n’en avait encore qu’un seul – autiste – lorsqu’il écrit en 1998 About a Boy.

Nous sommes au début des années 1990 et Will est un solitaire rentier de 36 ans. Il s’est créé une bulle et des occupations routinières comme aller au pub, lire des revues branchées et regarder des films en vidéos. Pour mettre un peu de sel dans ses rencontres, il s’inscrit à une association de parents divorcés et s’invente un fils de deux ans. C’est dans ces circonstances compliquées qu’il fait la connaissance de Markus, 12 ans, cet âge où l’enfance se perd avant que n’explose l’adolescence. Markus n’est pas rebelle, ni geignard ; il observe, logique, et se demande quoi faire lorsque les adultes censés s’occuper de lui défaillent.

Les deux se cherchent, inaccomplis, solitaires. Markus est mal attifé, mal coiffé, mal intégré dans sa nouvelle école de Londres. On le prend pour un looser puisqu’il n’aime ni le foot ni les chanteurs à la mode des autres gamins. Des tortionnaires se font les muscles sur sa personne, piquent ses lunettes, se moquent de lui – façon d’exister et de s’affirmer.

Un jour, Will est en pique-nique avec les parents divorcés et doit broder sur l’absence de non fils inventé. Markus, le gamin d’une adhérente, lance des morceaux de baguette aux canards. Brusquement, il en tue un. On ne sait pourquoi, la bête coule – humour anglais de l’absurde. Le gardien croit que Markus est le fils de Will. Au soir de ce Jour du canard mort, la mère de Markus fait une tentative de suicide et Will assiste le gamin avec l’amie de sa mère. Ce coup double en un seul jour, est-ce le déclic ? Will considère autrement le gosse et Markus crée un lien avec l’adulte.

Obstiné, il va rompre la glace de solitude confortable de l’homme pour, chaque fin d’après-midi, aller le titiller à l’heure du thé qui coïncide – miracle anglais quotidien – avec la sortie de l’école. La conversation a du mal au début, puis s’engage ; Markus découvre qu’il existe d’autres adultes plus normaux que sa déjantée de mère, ex-hippie végétarienne qui enseigne la thérapie musicale… et que son père geignard qui l’a largué sans remord pour rester exilé à Cambridge où sa principale occupation est de tomber du rebord d’une fenêtre.

Le roman a du mal à démarrer car chacun est dans sa bulle d’individualisme tellement années 80 (notre génération Mitterrand). Puis les liens se tissent, sans en avoir l’air, jusqu’à former « une pyramide » de contacts mutuels et d’entraide, juste pour ne plus jamais être seuls. « Tu n’as pas tout inventé à propos de Markus. Tu es concerné, tu fais attention à lui, tu le comprends, tu t’inquiètes pour lui… », dit à Will sa nouvelle petite amie Rachel (p.241). Car Will n’est pas pédophile – précaution de l’auteur contre les préjugés du temps. Est-ce de l’amour filial ? Ou le début d’un lien plus vaste et moins fort, quelque chose comme la bienveillance envers un proche et les proches de ce proche ? « Il avait organisé toute sa vie de façon à ce que les problèmes de personne ne deviennent les siens, et à présent les problèmes de chacun devenaient les siens, et il n’avait de solution pour aucun » p.277.

hugh grant pour un garcon dvd

Pas grave. Le simple fait d’exister avec les autres et pour eux, en interactions, suffit pour que chacun trouve sa place en ce monde et dans cette société. Markus, 12 ans, devient ami avec Ellie, 15 ans, folle de Kurt Cobain ; Will devient ami avec Rachel et avec Fiona, la mère de Markus qui, lui, devient plus ou moins ami avec Alistair – dit Ali – le fils de Rachel… Ils se tiennent chaud, ils s’épaulent et n’ont pas besoin de ces grands sentiments gênants pour un Anglais moyen encore englué profond dans le puritanisme victorien.

Le véritable héros de l’histoire est Markus, ni enfant ni ado, qui va mûrir de trois ans en quelques mois, et entraîner avec lui la kyrielle d’adultes immatures chargé par les conventions sociales de veiller sur lui. « C’était un gamin compliqué et bizarre et tout ça, mais il avait ce truc pour créer des ponts où qu’il aille, et très peu d’adultes étaient capables de parvenir à ça » p.295. Les monomaniaques sortent de leur coquille, les familles déglinguées retrouvent un semblant de communauté. C’est drôle, émouvant, profond. Une réflexion existentielle sur le passage à l’adolescence, sur la paternité, sur le fardeau des mères, sur la société soi-disant « libérée » des années post-68, mais enserrée dans tout un tas de préjugés, manies et hystéries.

Hugh Grant a créé un beau rôle en endossant la défroque de Will, dans le film sorti en 2002. J’avais lu le roman avant d’aller voir le film ; puis j’ai relu le livre. Les deux se complètent sans fusionner. L’écrit est plus grave que l’imagier, mais l’acteur en beau spécimen de mâle anglais hétéro montre sa vulnérabilité touchante. Pour un gamin.

Nick Hornby, A propos d’un gamin (About a Boy), 1998, 10-18 2010, 317 pages, €7.50
Film DVD Pour un garçon, réalisation et acteur principal Hugh Grant, 2003, Studiocanal, €11.70

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Camilla Läckberg, La princesse des glaces

camille lackberg la princesse des glaces
Un beau roman policier sociologique à la Simenon, comme on les aime, avec lente découverte des ressorts psychologiques des personnages et une action qui se dévoile en marchant, aux rebondissements inattendus. Une jeune femme est trouvée morte dans sa baignoire, dans sa maison du bord de mer où la chaudière est tombée en panne, durant l’hiver suédois. Elle est glacée, bien conservée, princesse des glaces.

Qui a tué Alexandra Wikjner, la belle blonde revenue sur les lieux de son enfance ? Car c’est bien d’un meurtre qu’il s’agit, camouflé maladroitement en suicide en tailladant les veines. Car un droitier est plus habile sur le poignet gauche avec son rasoir que sur le poignet droit – avec son autre main… Quand deux entailles sont nettes et franches, il ne peut s’agir que de la même main, celle de quelqu’un d’autre.

Les policiers vont piétiner, surtout le gros commissaire Mellberg, content de lui et insupportable à tous, envoyé par ses supérieurs en exil à la campagne. Mais l’inspecteur Hedström, Patrick pour les intimes, va user de son intuition et de sa jeunesse pour en savoir plus. Il séduit notamment Erica Falck, écrivain biographe, qui vit dans la demeure de ses parents décédés dans la même petite ville de Fjällbacka, où elle a vécu son enfance comme Patrick (amoureux d’elle sans qu’elle s’en aperçoive) et Alex, sa meilleure copine (avant qu’inexplicablement ses parents déménagent en pleine année à Stockholm).

La vérité mérite-t-elle d’être sue ? Qu’en dira-t-on dans cette province puritaine, aux mœurs rigides et luthériennes ? « J’ai entendu toutes ses idées naïves sur le passé auquel il fallait régler son compte, sortir tous les vieux squelettes du placard et ainsi de suite à n’en plus finir. Du blabla des jeunes d’aujourd’hui, à mon sens. De nos jours, tout le monde semble obsédé par l’idée de laver son linge sale en public et trouve très sain d’exhiber ses secrets et ses péchés. Mais certaines choses doivent rester privées » p.464. Ainsi parle une vieille femme, mère d’un second personnage qui trouve la mort, un peintre alcoolique, génial et raté. Un meurtre lui aussi ? par le même assassin ?

Rien n’est simple dans les replis des âmes, surtout lorsque la « bonne société » s’en mêle pour imposer sa morale, ce qui se fait et ce qui ne se fait pas. Et que personne ne voit rien des tourments des enfants lorsqu’ils surviennent. Les incendies d’hier, les viols, les abus sur mineurs, les adoptions, les héritages, tout ce qui est survenu petit pèse son poids à l’âge adulte. Le monde d’hier n’était pas meilleur que le nôtre, au contraire ! Cacher le mal engendrait des maux psychiques sans nombre… Ils finissaient par rendre à son conjoint la vie impossible, à battre sa femme ou même à tuer, des années plus tard. Il est bon de réfléchir dans un roman d’action et Camilla Läckberg y entraîne le lecteur sans trop y toucher.

La traduction en français est malheureusement peu « littéraire », les accords du participe passé sont royalement niés – par manifeste ignorance – et les négations dans les phrases sont posées à la va comme je te pousse. Ces scories sont inadmissibles de la part d’Acte sud, éditeur avant l’édition de poche. Elles font désordre à la lecture, malgré l’affectation de bien parler des gens de lettre. Mais l’auteur sait entraîner et captiver et c’est heureusement ce qui compte le plus et donne envie de lire ses livres suivants.

Camilla Läckberg, La princesse des glaces, 2004, traduit du suédois par Lena Grumbach et Marc de Gouvenain, Babel noir 2012, 509 pages, €9.50 ou Kindle €9.99 (plus cher !)

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Martin Amis, La maison des rencontres

martin amis la maison des rencontres

La maison en question est au goulag sous Staline. Les détenus mâles peuvent y rencontrer les détenues femelles avec lesquelles ils sont mariés. Sur autorisation de l’administration des camps et sous l’œil minuté des instances d’État. Certes, Martin Amis ne cesse de se renouveler. Après l’Angleterre – sa patrie – il s’est essayé au roman noir américain ; le voici déguisé en Russe du dernier siècle. Bien qu’assez court, ce roman n’est pourtant pas des meilleurs.

Martin Amis réussit assez bien à se mettre dans la peau d’un zek, ce Russe moyen, patriote et apolitique, envoyé au camp de travail pour avoir prononcé un jour le mot Amérique – alors qu’il désignait une femme. La stupidité administrative s’ajoute à la paranoïa stalinienne et au système de surveillance d’État généralisé pour bâtir cet « avenir radieux » chanté par Marx, Lénine et Staline. Jusqu’au poussah abêti Brejnev, qui affirmait « le socialisme » réalisé… Si c’est cela le socialisme, il a bien fait de mourir, même si son cadavre bouge encore dans les esprits des idéologues jacobins.

Deux frères dans le même camp, l’un protège l’autre, l’autre justifie l’un. Ils sont amoureux de la même femme, Zoya, une Juive – donc suspecte à la xénophobie russo-stalinienne. Mais être juif n’est pas pire qu’être intellectuel ou penser par soi-même, en petit-bourgeois. Seul compte l’accomplissement du socialisme, les plans réalisés à 150% et le chant des littérateurs salariés de l’appareil de propagande comme cet Ananias, mari post-brejnévien de Zoya.

L’auteur a puisé aux meilleures sources publiées sur le goulag, le stalinisme et la période Brejnev – mais son roman a quelque chose de lisse, de seconde main, qui empêche de compatir. Nous sommes loin de Dostoïevski, malgré ce que la quatrième de couverture voudrait nous faire croire. Il se trouve que je connais bien l’histoire de l’URSS pour y avoir consacré une thèse : les récits de Kolyma de Soljenitsyne et Chalamov sont bien plus percutants que ce que nous conte Martin Amis. Même comme prétexte à une histoire humaine, on ne voit guère ce qui est le ressort du roman : est-ce le suicide assisté d’un peuple tout entier ? Pourquoi donc écrire en 2006 précisément sur un système qui s’est écroulé en 1991 ?

C’est un fait que la Russie a massacré allègrement ses serfs sous l’Ancien régime, puis ses soldats en 14, puis ses élites dans les années 20, ses paysans dans les années 30, ses soldats à nouveau dans les années 40, ses Juifs et ses intellectuels dans les années 50, puis à nouveau ses soldats dans les années 80 en Afghanistan, jusqu’aux 186 enfants tués de Beslan et aux 129 civils du théâtre de Moscou en 2002, pris en otage par des Tchétchènes. Poutine ne fait pas plus dans la dentelle pour prendre le pouvoir « démocratiquement », d’opportunes explosions d’immeubles dans les banlieues des grandes villes en 1999 (à Riazan, des membres du FSB sont reconnus et arrêtés, puis relâchés) permettant la dose de terreur suffisante pour assurer la victoire de sa conception de la Sécurité. Martin Amis : « En Russie, un homme risque neuf fois plus qu’un Israélien de mourir de mort violente. S’il s’en sort, il vivra à peu près aussi longtemps qu’un habitant du Bangladesh. Il existe un phénomène démographique : le village des babouchkas – les jeunes sont partis et les hommes sont morts » p.248.

Tout cela est bel et bon, mais quelle est l’histoire ? Elle n’est pas vraiment claire. Deux frères perdus, des mariages impossibles, une sexualité à jamais stérile, et lorsque l’enfant paraît, unique, il est sacrifié « pour la patrie » dans un lointain pays sans intérêt majeur et par une confusion d’aiguillages… L’esclavage d’État dégrade la personne ; elle n’a plus d’initiative, donc plus envie de vivre, ni de se reproduire.

L’auteur s’élève en faux contre cette phrase – tirée de Nietzsche – selon laquelle « ‘Ce qui ne te tue pas te rend plus fort’. Pas du tout ! Pas du tout. Ce qui ne te tue pas ne te rend pas plus fort. Cela te rend plus faible, et te tueras plus tard » p.279. Mais c’est toute la différence – essentielle – entre l’Allemagne et la Russie : la première s’est relevée du nazisme et de la guerre ; la seconde reste enfoncée dans le stalinisme et le souvenir de la guerre.

Hormis cette réflexion, somme toute utile, il n’y a guère de romanesque dans ce livre.

Martin Amis, La maison des rencontres (House of Meetings), 2006, Folio2009, 293 pages, €7.03
Les autre romans de Martin Amis chroniqués sur ce blog

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Martin Amis, Train de nuit

martin amis train de nuit
Pourquoi mourir quand on est jeune, belle, équilibrée et que l’on explore la physique des origines de l’univers ? Jennifer est retrouvée entièrement nue, sur une chaise, avec trois balles dans la tête. Le suicide est douteux, et pourtant tout concorde. Car on n’est pas fille de flic pour rien…

Le commissaire Tom ne peut accepter que sa fille chérie se soit fait disparaître ; il lui faut une explication rationnelle, un coupable ferait vraiment l’affaire car un homicide, ce n’est pas beau, mais logique. Il charge la virago de service d’enquêter, l’inspecteur femme « Mike » Hoolihan, plus mec que nana, à la voix de rogomme au téléphone. Mike au nom de mâle a été violée par son père de 7 à 10 ans : « est-ce qu’il était pédé ? » s’interroge-t-elle. Elle a laissé poussé, aiguisé et renforcé ses ongles « au vinaigre » pour qu’« une fois atteint les deux chiffres », il ne la prenne plus jamais. Mission réussie : le visage ravagé, la mère horrifiée, le couple divorcé, Mike envoyée aux services sociaux se reconstruit peu à peu. Elle garde de l’amour pour son père mais ne peut avoir de vie sexuelle stable, allant d’échec en échec.

femme morte

Ce pourquoi la mort de Jennifer est pour elle comme le train de nuit qui passe sous ses fenêtres, une secousse brutale. Elle va donc s’acharner à tout décortiquer, à commencer par ce suicide en trois balles : est-ce possible ? Il semble que oui, on a même vu quatre balles avec certains revolvers. Mais cela semble tellement inouï que l’information permet de cuisiner les éventuels coupables, à commencer par Trader, le mari de Jennifer, prof sec et intello dont on a connu les accès de violence, des années auparavant, Arn le gros Texan macho qui se croit irrésistible et qui avait rencart ou Baz le prof médiatique auprès duquel Jennifer travaillait à l’université.

La massacrée de la vie enquête sur la vie massacrée ; la grosse laide vieille sur la svelte éblouissante jeune. Martin Amis aime à saisir les contrastes pour cette dialectique entre la vie et la mort. Il prend le ton des romans noirs américains – un brin vulgaire – pour faire de la littérature. Car ce roman n’est pas vraiment policier. La souffrance intime est-elle le véritable héroïsme des temps nouveaux ? Jennifer sentait ses pensées de plus en plus en décalage avec son existence. Janus avait deux faces, l’humanité aussi, même la plus lisse, la plus belle et la plus riche – en apparence.

Martin Amis est bien plus profond qu’il ne paraît.

Martin Amis, Train de nuit, 1997, Folio 2003, 239 pages, €6.46

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Emmanuel Steiner, Nouvelles bartlebyennes

emmanuel steiner nouvelles bartlebyennes

Onze nouvelles épuisantes, illustrant la figure de l’épuisé selon Deleuze, un jargon intello pour dire « exclu ». L’auteur, ayant étudié la philo, cisèle de courts textes sans majuscules aux paragraphes numérotés pour dire le retrait de l’existence, la pulsion de suicide, le méphitisme du métro, le renoncement au sexe, la castration du pénis, l’effacement de l’auteur – en bref la pulsion de mort qui serait induite par l’époque contemporaine occidentale (blanche, nantie, sans transcendance).

Il y a un certain charme de froid intellect à égrener cette écriture sèche, directe, sur le ton du constat.

Mais quelque agacement des clichés à la mode : l’absurde, la solitude, la déconstruction, le minimalisme, l’anonymat, le SDF dont il déplore la disparition alors qu’il ne lui a jamais adressé un mot. Et cette façon anglo-saxonne d’écrire samurai (en français prononcé SAMU-raie) plutôt que samouraï (qui se prononce samou-rail). Est-ce une façon d’appeler au secours ? Ou un snobisme littéraire de very Happy few ?

Surnagent quelques réflexions intéressantes comme à la page 42 : « Il n’a plus envie d’exister en tant qu’être singulier, il s’agirait là, lui semble-t-il, du dernier mensonge de cette société, alors pourquoi ne pas retirer aux individus jusqu’à leur identité, pourquoi conserver ce dernier ‘particularisme’ ? » En effet, si elle cherche déjà à éradiquer la différence des sexes et si parler d’identité est gros mot chez les bobos de gauche, la passion égalitaire n’a pas encore éradiqué les noms ni les personnalités. A quand l’interchangeable du numéro ?

Ou encore sur les vertus du masque, de la fausse identité, qui permet de se « dissoudre » tout en continuant à vivre : « il ne veut plus d’existence propre et n’a d’autre solution, pour continuer, que d’entretenir cette absence d’identité » p.78. Les réseaux sociaux sont remplis de cette fausse apparence, qui déguise la faiblesse ou occulte la force dans le pseudo anonyme, bien commode pour tout dire sans en avoir l’air.

Mais il manque à ce genre de littérature un élan qui induise le lecteur à désirer poursuivre et à penser plus loin. L’impasse de la dissolution apparaît comme un appel au suicide, une négation de littérature. L’auteur mortifère préfère la fermeture, il peut ensorceler un moment, à condition pour le lecteur d’être en compagnie, au soleil brillant à travers la vitre, et de faire ensuite tout autre chose. Mais c’est à déprimer un soir de pluie, dans la solitude de la campagne. Quelle œuvre bâtit donc Steiner, né en 1974 ?

On le dit féru de japonisme, mais a-t-il compris l’excès de vie du samouraï ? Que le suicide est un accomplissement et non un renoncement ? L’honneur de sa lignée, la fidélité à son allégeance, le respect de l’ordre supposé du monde. Le vide n’est pas le rien mais au contraire le tout. L’auteur place volontairement ses nouvelles sous l’apanage d’Herman Melville, où le personnage Bartleby préférerait ne pas (« I would prefer not to »). Mais cette expression de la culture anglaise (bien différente de la nôtre en noir et blanc) démontre un robuste quant à soi qui se réserve, plus qu’un tout ou rien (je veux ou je ne veux pas). Le pragmatisme anglo-saxon ne limite pas les possibles ; Steiner en ses textes conduit toujours à l’impasse. Ni vrai samouraï ni décent Bartleby, il est un filet d’eau qui se perd dans le sable.

Emmanuel Steiner, Nouvelles bartlebyennes, 2013, éditions Chroniques du ça et là, 93 pages, €4.60

Attachée de Presse Guilaine Depis http://www.guilaine-depis.com/

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Stefan Zweig, La pitié dangereuse

stefan zweig la pitie dangereuse

Intitulé en allemand par l’auteur Impatience du cœur, ce roman est traduit aussi en anglais et en français par La pitié dangereuse. Les deux sont justes, le second donne directement la leçon du roman, le premier ouvre sur le balancement des êtres, tour à tour anges et bêtes. Car le sous-lieutenant de uhlans Anton Hoffmiller et la handicapée des jambes Edith von Kekesfalva, juive, de noblesse achetée, vont se rencontrer et se heurter comme deux électrons qui se voudraient libres mais qui se cognent aux convenances de la société.

Anton est un jeune homme sain, tout en muscles et en camaraderie, voué dès l’âge de 10 ans à l’armée. Quinze ans plus tard, il est candide, pauvre et plein de bonne volonté. Mais un peu lâche aussi car sa générosité naturelle ne sait pas dire non ; il a peur de faire du mal, de vexer. Edith est une jeune fille paralysée à la suite d’une tuberculose osseuse (ou d’une hystérie, ce n’est guère développé) et qui rêve de danser et d’aimer comme toutes les jeunes filles. Elle est exigeante, opiniâtre, tyrannique – ces traits « juifs » valorisés par Zweig chez le père de la jeune fille sont ici accentués par le handicap. Anton, invité pour la première fois chez les Kekesfalva, ne s’aperçoit de rien et invite la belle à danser… Crise d’hystérie et scandale. Il ne sait comment rattraper sa bourde et en fait trop, comme toujours, envoyant une brassée de roses avec le reste de sa solde du mois.

Edith tombe alors fatalement amoureuse d’Anton, ce beau jeune homme prévenant, qui représente tout ce qu’elle n’est pas : valide, joyeuse de son corps, heureuse de vivre. C’est ce balancement constant des deux êtres entre générosité et honte, courage et lâcheté, qui donne son ressort à l’intrigue. Peut-on, dans la bonne société viennoise d’avant 1914, épouser une juive ? Est-on autorisé par les bonnes mœurs de l’armée à se marier pour capter une fortune ? Est-ce décent, pour un officier de cavalerie, de s’afficher avec un « pantin désarticulé » ? Qu’en sera-t-il de la réputation ? des éventuels enfants ? de l’héritage ? Anton ne veut pas faire de peine à Edith, mais il n’est pas amoureux. Edith est follement amoureuse d’Anton, mais comprend qu’elle n’est pas à la hauteur.

Seul l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand, héritier d’Autriche à Sarajevo le 28 juin 1914, a pu trancher le nœud gordien. Anton aurait dû obéir à sa promesse de se marier avec l’infirme, sans amour et sous la tyrannie narcissique de la belle ; il aurait vécu dans la honte de s’être parjuré auprès de ses camarades officiers devant lesquels il avait nié le soir même s’être engagé. A l’inverse, la guerre l’a délivré, l’engagement pour la patrie, plus vaste, prenant la place de l’engagement pour le mariage. Avec pour conséquence le suicide d’Edith, assez fine pour comprendre qu’on ne veut pas d’elle, que la guerre va lui prendre Anton et que ses chances de guérir sont de toutes façons infimes.

Le roman est construit comme une poupée russe. Zweig n’est à l’aise que dans la nouvelle ; pour faire un roman, il encastre donc des nouvelles dans la nouvelle pour trouver la bonne longueur. Cela ne va pas sans étirements littéraires sur la psychologie de l’un ou l’autre, rendant le lecteur impatient de passer à la suite, mais l’ensemble est plutôt réussi. Le narrateur raconte son histoire à l’auteur, dans laquelle il conte l’histoire de la fille et se fait dire l’histoire de son père, petit juif pauvre devenu grand bourgeois à particule, par le docteur de la famille qui est un cas à lui tout seul. Condor est autant médecin des corps que celui des âmes, il n’hésite pas à aller « scientifiquement » contre les idées reçues : « Au début la pitié – comme la morphine – soulage le malade, est un remède, une médication, mais si on ne sait pas la doser et en arrêter l’utilisation, elle devient un poison mortel. (…) Vient immanquablement, dans un cas comme dans l’autre, le moment où il faut dire non sans se préoccuper de savoir si l’autre nous voue une haine plus féroce pour ce dernier refus que si nous n’avions jamais accordé notre aide. (…) Avant de se mêler de la vie d’autrui, un homme adulte doit réfléchir au point jusqu’où il est prêt à aller – on ne joue pas avec les sentiments d’autrui ! » C’est mettre la volonté avant l’instinct de pitié selon Nietzsche ; c’est préférer l’éthique de responsabilité à l’éthique de conviction selon Max Weber (auteurs tous deux prisés de Stefan Zweig). A noter que les politiciens, notamment les démagogues, pourraient utilement en prendre de la graine. Il n’y a pas que dans les affaires d’amour que la pitié est dangereuse !

C’est ainsi que s’imbriquent les intrigues, donnant de la profondeur sociale et historique à une tragédie amoureuse entre deux êtres jeunes que tout oppose. L’enfer est pavé de bonnes intentions, et l’on peut se demander si ce bon sauvage d’Anton, élevé comme l’Émile de Rousseau dans la nature et hors des filles, n’est pas victime de la société dans laquelle il vit. L’enfer serait-il les autres ? Sa bonne âme veut faire plaisir à tout le monde, mais le monde interdit les mésalliances et il doit choisir entre aimer la fille ou aimer ses camarades, la fortune ou l’honneur, le mariage ou la patrie. La synthèse n’a qu’un temps, on ne peut tout garder, il est un moment où il faut décider.

Où est la liberté des individus dans ces déterminismes sociaux ? « Le sujet élevé depuis l’enfance dans le dressage à la discipline militaire reste soumis à un conditionnement d’obéissance absolue à l’ordre reçu qui équivaut à l’état de contrainte psychotique », écrit l’auteur. Ni la logique, ni la volonté n’ont de prise sur ces réflexes instinctifs – l’inverse de l’homme libre de Nietzsche. Notre époque ne peut le comprendre, mais Stefan Zweig éclaire ainsi le comportement discipliné des soldats allemands durant la Seconde guerre mondiale. Il montre par inversion combien la société d’hier, confite en religion austère et patriarcat tyrannique, était mortifère pour les êtres humains.

Atermoiements et procrastination sont-ils les seules réponses possibles ? Le monde d’hier, titre d’une œuvre future de Zweig en forme de mémoires, était contradictoire dans ses fausses sécurités. Il fera naufrage en 1939… année de publication du roman. Vous vouliez la pitié ? Vous aurez le chagrin.

Stefan Zweig, La pitié dangereuse (Impatience du cœur), 1939, Livre de poche 2012, 504 pages, €7.22

Stefan Zweig, Romans, nouvelles et récits tome 2, Gallimard Pléiade 2013, 1584 pages, €61.75

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Yukio Mishima, La musique

yukio mishima la musiqueMishima s’amuse, il mène le lecteur en bateau, il joue l’acteur d’un ton sérieux, mimant le psychanalyste. Ce roman étrange de sa dernière période, 1965, est en décalage avec tous ceux jusqu’ici traduits en français. Mais l’auteur était caméléon, capable d’écrire à toute vitesse des romans à l’eau de rose. Celui-ci est une satire, d’un ton badin, de cette invention juive européenne qui connaît dans les années 1960 un grand engouement aux États-Unis et aborde le Japon où elle est considérée avec intérêt par les intellectuels snobs : la psychanalyse.

Une jeune femme, Reiko, vient se faire analyser au cabinet du docteur Shiomi, elle est atteinte d’hystérie. En fait, elle est frigide et le lecteur, après des récits embrouillés où le mensonge, la manipulation et les impasses pullulent, comprend qu’un inceste a eu lieu avec son frère et que le désir du pénis comme le complexe de castration ont poussé la jeune fille à ne plus entendre « la musique ». Cette musique est la métaphore de la jouissance sexuelle.

Il y a, comme dans tous les romans de Mishima, le beau jeune homme vigoureux (Ryûichi amoureux de Reiko), l’adolescent transi qui poursuit des idées de suicide par impuissance sexuelle (Hanai), le frère vieux beau tombé entre les griffes des yakuzas – et des maitresses femmes : Reiko en premier, manipulatrice et fabulatrice, Akemi en second, assistante du docteur, qui le mène par son intuition.

Mais, à l’inverse des autres romans classiques de Mishima, la nature est fort peu présente et le style volontairement neutre, en apparence objectif, tourné vers la dérision. La « science » occidentale est surtout un discours ; le psychanalyste enfile les mots-clés d’une abstraction et croit avoir sondé les reins et les cœurs. Reiko la femelle, sinueuse comme une renarde, déjoue tous les pièges. Et, vers le milieu du livre, Mishima avoue : « la psychanalyse, c’est la destruction de la culture japonaise traditionnelle » p.172. Certes, cette charge est faite sous le couvert d’une carte anonyme écrite par le rageur Hanai sur le ton de l’extrême-droite nationaliste pour se venger du docteur de Reiko. Mais il y a un cri du cœur que l’auteur reprendra avec ampleur dans sa tétralogie de La mer de la fertilité.

Il tourne ses obsessions intimes en ressentiment contre la psychanalyse occidentale : « la névrose obsessionnelle observée chez les hommes [dont lui, Kimitake Hiraoka, dit Yukio Mishima] a pour principal symptôme les souffrances mentales. C’est donc – et l’on remarquera l’aspect éminemment ironique d’une telle situation – grâce à la névrose que les jeunes d’aujourd’hui, dans ce monde où personne ne lit plus, et eux moins que quiconque, sont amenés à connaître directement les tourments de ces souffrances » p.179. Le sexe, intellectualisé, donne ces tordus névrosés dont les romans de Mishima sont remplis – et dont les victimes se font romanciers.

Ce n’est pas le meilleur roman de l’auteur et l’on comprend qu’il ait fallu attendre l’an 2000 pour qu’il soit enfin traduit en France – et directement du japonais cette fois, sans passer par l’anglais. Mais le ton de raillerie, l’enquête quasi policière, les fabulations d’une hystérique attachante rappellent en moins fort et en très japonais la Lisbeth de Stig Larsson.

Yukio Mishima, La musique, 1965, traduit du japonais par Dominique Palmé, Folio 2012, 320 pages, €7.03

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Stefan Zweig, La peur et autres nouvelles

stefan zweig la peur

La Peur (ou Angoisses) est la montée progressive de ce monstre tapis au sein de la conscience d’une bourgeoise de Vienne qui s’est livrée, par désœuvrement et avancée de l’âge, à l’adultère. Il faut dire que le mari est avocat et l’amant pianiste : se désennuyer du droit par l’art était très viennois, surtout pour une femme de trente ans. Rien de pire dans une société confite en statuts sociaux où l’ordre bourgeois est tout entier centré sur les biens et les héritiers. Fauter, c’est engendrer le soupçon sur la transmission du patrimoine, dont la réputation familiale fait partie. D’où cette boule qui naît dans le ventre, puis enserre la gorge, lorsqu’une fille vous reconnaît sortant de chez votre amant, malgré la voilette.

Elle demande de l’argent. Que faire ? Ignorer superbement et se voir convoquer au tribunal conjugal ? Devoir peut-être quitter le confort de l’épouse installée pour la honte du retour flétri dans la famille ? Laisser les enfants ? Elle paye. Non seulement de l’argent, mais aussi du remord et de la constante menace de devoir encore une fois payer. Toujours plus. Autant le désir fait s’envoler dans les escaliers avant le septième ciel, autant la matérialité du chantage fait redescendre dans la réalité.

Je ne dévoilerai pas le reste, tant cette nouvelle est ciselée comme une nouvelle policière. La psychologie est au service de l’action, tout comme chez Hitchcock dans Psychose.

Révélation inattendue d’un métier (ou Découverte inopinée d’un vrai métier) révèle à l’écrivain qu’il est voleur à la tire, tout comme le pickpocket observé à Paris boulevard de Strasbourg. Écrire est un vrai métier tout en finesse, comme le vol en virtuose sur la personne même des bourgeois. L’écrivain dérobe aux gens leurs traits, fouille leur personnalité comme leurs poches, et s’enrichit grâce à ces larcins. La victime est troublée, fascinée, presque consentante…

Leporella est encore un une histoire de suicide, après une fouille psychologique minutieuse. Une servante dévouée à son maître, qui la surnomme selon un personnage de Mozart est tellement dévouée à son maître qu’elle favorise ses amours adultérins et va jusqu’à empoisonner au gaz et au véronal son épouse haïe. Mais voilà que cet acte engendre la méfiance dudit maître, qui la chasse. Telle la statue du Commandeur, elle lui jette sa propre mort à la face en se jetant dans la Danube. De la passivité à la liberté, nul ne sait ce que la passion peut révéler en chacun d’énergie insoupçonnée !

La Femme et le Paysage est l’histoire très romantique du narrateur, transporté par les éléments dans un rôle d’amant passager d’une très jeune fille. Nous sommes dans le Tyrol, c’est l’été, et il fait étouffant. La nature extérieure se confond avec la nature intérieure, le paysage est un état d’âme. L’orage menace, la terre aspire à la pluie. La jeune fille, de même, entre en transes la nuit venue ; elle aspire à être arrosée par le mâle. Mais le principe de plaisir se heurte aux convenances, cela « ne se fait pas » quand on a 15 ans et que l’on est avec ses parents. La nature jouit sans entraves et le fait savoir dans le vacarme de la foudre et les cataractes les nuages crevés. Comme somnambule, elle va dans la chambre du narrateur, se fait prendre sous l’orage. Le lendemain, elle a tout oublié.

Le Bouquiniste Mendel (ou Buchmendel) dit la mort de l’art à cause de la politique et de la guerre. Un vieux libraire très érudit ne lit pas les journaux, il ne vit que pour les livres. Ne sachant rien du déclenchement de la guerre, il continue d’écrire à l’étranger pour recevoir des catalogues. La police secrète s’intéresse à cet « espion » – qui se révèle étranger (juif russe). Il est interné en camp. A sa libération, son monde est détruit et sa passion morte. Il finit pauvre et vide. La guerre et la politique ont dévasté en l’homme tout humanisme.

La Collection invisible décrit les effets de l’inflation galopante qui suivit en Allemagne la première guerre mondiale. Un collectionneur compulsif, épargnant sous par sou pour augmenter sa collection de gravures célèbres, devient aveugle. Sa femme et sa fille se liguent pour vendre pièce à pièce la collection sans qu’il le sache, juste pour manger. Elles remplacent les gravures par des feuilles de papier de même texture et l’aveugle ne voit rien. Le passage d’un libraire de Berlin, qui raconte cette histoire à l’auteur, risque de révéler le pot aux roses. Zweig, qui était collectionneur farouche, dit ici sa peur d’être spolié par les événements à venir. Mais il reste une situation très humaine, déchirée entre le devoir et l’estomac, entre l’art et la nourriture.

Stefan Zweig, La peur, 1913, Livre de poche 2002, 250 pages, €5.43

Stefan Zweig, Romans nouvelles et récits, Gallimard Pléiade tome 1, 2013, 1552 pages, €61.75

Stefan Zweig, Romans nouvelles et récits, Gallimard Pléiade tome 2, 2013, 1584 pages, €61.75

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Marguerite Yourcenar, Mishima ou la vision du vide

marguerite yourcenar mishima ou la vision du vide folio

L’auteur des Mémoires d’Hadrien, premier académicien femme, livre en ce court essai une biographie littéraire de l’auteur le plus sulfureux du Japon. J’avais cru, à la première lecture il y a des décennies, que dame Marguerite était passée à côté de maître Yukio, sollicitée seulement par la spécialité qu’on lui attribuait volontiers, celle des amours interdites. Mais il faut lire cette prose admirable avec la lenteur qui convient. L’essai est plus profond qu’il n’y parait, s’ouvrant sur une épigraphe de William Blake, « l’Énergie est le délice éternel » et se terminant sur les mystères intimes du suicide par seppuku face à la foule.

Marguerite Yourcenar considère Mishima, mais sans le recul du temps, comme elle avait considéré Hadrien, en distinguant et reliant tout à la fois l’individu, l’œuvre et le personnage. L’individu ressort de la biographie formelle, l’œuvre des vibrations profondes de son existence en l’auteur, le personnage du masque qu’il prend en société. Mishima (nom de plume) est autre que Hiraoka (son vrai nom), mais il est lui en son intime, imaginé, magnifié, fantasmé. « Je est un autre », « Madame Bovary, c’est moi », le paradoxe du comédien (un écrivain en est un puisqu’il devient personnage) est que l’on est soi-même jouant à quelqu’un d’autre. Ce pourquoi il faut rechercher la vie dans les œuvres et le masque sur la vie. L’essai s’y hasarde avec pudeur et intuition.

Mishima, ayant eu l’enfance qu’on sait et l’adolescence chétive et tourmentée qu’il a décrite, est toujours resté écartelé entre Apollon et Dionysos, entre la froide raison (le personnage de Honda) et le feu de la passion (le personnage de Kiyoaki). « Dans tous les cas, repliement ou crainte précède l’abandon désordonné ou la discipline exacerbée, qui est la même chose », écrit Yourcenar p.17. Mishima se méfie de ses désirs, il ne s’y lâche que par l’excès orgiastique ou par l’excès obsessionnel d’ordre. Le soleil et l’acier. Avec ce mélange d’Occident grec et de Japon ancien, « le besoin presque paranoïaque de normalisation, l’obsession de la honte sociale, dont l’ethnologue Ruth Benedict a si bien dit qu’elle avait remplacé dans nos civilisations celle du péché » p.24.

Marguerite cherche à « voir par quels cheminements le Mishima brillant, adulé, ou, ce qui revient au même, détesté pour ses provocations et ses succès, est devenu peu à peu l’homme déterminé à mourir » p.86. Recherche un peu vaine, avoue-t-elle, mais qui rejoint le goût stoïcien sur le bien vivre qui est se préparer à bien mourir. Pas l’exotisme donc, d’un Mishima trop japonais pour être compris de nos sociétés occidentales, mais un universel qui rejoint l’antique – pour la transcendance, contre le matérialisme. A l’issue de l’existence il n’y a pas Dieu mais le Vide : le bouddhisme n’est pas le christianisme. La mort par éventrement est pour Mishima l’équivalent mâle d’un accouchement (décrit pour l’épouse de Yûichi dans Les amours interdites) ou d’un avortement (celui de Satoko dans Neige de printemps) : il s’agit de donner la vie – donc de mourir – par les entrailles, loin des enfumages de la tête ou des flambées du cœur. Donner la vie, donner sa vie, sont le serpent de l’éternel retour qui se mord la queue et enroule ses anneaux dans le Vide.

Ni fasciste, ni impérialiste, Yourcenar montre combien Mishima était nationaliste par tradition, charnellement attaché à la terre du Japon et à sa culture shinto, symbolisé par l’empereur-soleil. « L’erreur grave du Mishima de quarante-trois ans, comme celle, plus excusable, de l’Isao de vingt ans en 1936, est de n’avoir pas vue que, même si le visage de Sa Majesté resplendissait de nouveau dans le soleil levant, le monde des ‘ventres pleins’, du plaisir ‘éventé’ et de l’innocence ‘vendue’ resterait le même ou se reformerait, et que le même Zaibatsu, sans lequel un État moderne ne saurait subsister, reprendrait sa place prépondérante, sous le même nom, ou d’autres noms » p.107. Mais Yukio Mishima n’était pas un politicien, il ne prenait de la politique de son temps que ce qui pouvait servir à son dessein de témoigner de la Tradition. Son suicide est politique – les Japonais s’en souviennent encore aujourd’hui – mais vain puisque la société ne va pas changer pour un énergumène, même symbolique. Mishima en était conscient, lui qui était attiré par lui-même face au Vide. Il n’y a donc pas « erreur grave », à mon sens, mais fin personnelle, assumée, consciente, malgré les « excuses » japonaise que devront faire ceux qui restent à l’empereur, au gouvernement, à la société, aux lecteurs, à la famille, aux enfants…

têtes de Mishima et de Morita son second Time Magazine 1970

« Pour la première fois de sa vie, il a fait ce qu’il désirait faire », déclare sa mère après son suicide p.127. Marguerite Yourcenar trouve cette remarque « exagérée » mais elle me semble pourtant très juste : Mishima, par son acte individuel, est sorti des convenances et autres liens obligés de la société japonaise. Certes, il a revendiqué la Tradition et accompli son acte comme un ancien samouraï, mais c’est bien tout seul (avec son compagnon choisi Morita qui ressemblait à son amour collégien Omi), et non pas collectivement comme les kamikaze.

L’auteur classique Yourcenar, nourrie de latin et de philosophie stoïcienne, avait du mal à pénétrer la ferveur et la profondeur shinto d’une personnalité comme Mishima. N’écrit-elle pas également que Le soleil et l’acier est « un essai quasi délirant » ? p.89. C’est probablement cela, ce goût excessif pour la tempérance, qui m’avait gêné à première lecture. Je le relativise aujourd’hui, où la mesure sous toutes ses formes est passée de mode – au détriment d’un jugement juste et d’une pensée haute.

Marguerite Yourcenar, Mishima ou la vision du vide, 1980, Gallimard, 129 pages, réédité en Folio 1993, 132 pages, €5.93

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Yukio Mishima, Le temple de l’aube

yukio mishima le temple de l aube folio

Après le Japon ancestral 1912, la réaction fasciste 1932, nous voici dans la défaite et l’après-guerre, 1941 et 1952. Mais cette chronologie en forme de saga de réincarnation peut se lire autrement. Mishima a livré son roman du sexe avec Neige de printemps, son roman du cœur avec Chevaux échappés, il nous livre son roman de l’esprit avec Le temple de l’aube. Restera le domaine de l’âme pour le dernier tome, L’ange en décomposition. Ce qui relie l’ensemble, c’est bien sûr l’auteur, mais aussi le personnage masculin qui traverse les périodes : Honda le rationnel, celui qui veut comprendre.

Le temple de l’aube est un temple thaï de Bangkok, mais aussi la princesse Ying Chan fille du prince siamois qui a fait ses études au collège des Pairs avec Kiyoaki et Honda, enfin la forme du mont Fuji lui-même qui symbolise le Japon et la japonité. L’âme du Japon se réincarne toujours dans des êtres beaux qui se sacrifient : Kiyo, Isao, Ying… Car il y aura trois morts dans ce tome, dont l’héroïne mordue par un cobra, serpent royal protecteur de Bouddha. Les deux autres sont de pâles caricatures des deux héros précédents : un poète sexuellement actif et personnellement minable, et une mère toujours éplorée dix ans après d’avoir perdu son fils à la guerre. Mishima montre que ce ne sont pas les situations qui font le tragique d’une destinée mais la qualité des êtres.

Honda part pour affaires en Thaïlande l’an 1941. Il se laisse envoûter par la chaleur du climat et la luxuriance de jungle des jardins comme par le baroque doré des temples. Il voit la princesse de sept ans, fille de son condisciple ; elle se croit japonaise réincarnée. Mais, bien que l’observant se baigner nue avec ses gouvernantes, il ne parvient pas à distinguer si elle a ces trois grains de beauté qui sont la marque de Kiyoaki, en-dessous du sein gauche. Il n’aura dès lors de cesse de le savoir. Lorsqu’en 1952 la princesse viendra étudier au Japon, Honda la poussera dans les bras d’un étudiant pour qu’il lui dise ; mais le rendez-vous n’aboutit pas. Il fera construire une piscine, invitera la jeune fille, jouera au voyeur en perçant un trou dans le mur de sa chambre, comme le préado du Marin rejeté par la mer. Vieil homme de 57 ans, il tombera amoureux de cette jeunesse – mais découvrira vite qu’elle est gouine ! La réincarnation a parfois de ces pieds de nez…

grains de beauté sous sein gauche

La réincarnation, justement, forme le plus pesant du roman. Honda, en bon juriste (comme Mishima le fut), explore les centaines de textes des centaines de sectes bouddhistes qui évoquent ce mystère, des origines indiennes aux applications japonaises. Je soupçonne la traduction du japonais en anglais puis de l’anglais en français de rendre parfois difficilement compréhensibles les concepts bouddhistes. Une nouvelle traduction serait bienvenue, malgré le vœu de Mishima que ses œuvres soient publiées en français à partir de leur traduction anglaise. Les années 1960 ne connaissaient probablement pas beaucoup de japonisants littéraires en France, mais ce temps est révolu (et pourquoi pas en Pléiade ? Il y a bien la Duras, nettement au-dessous en termes d’universel). Honda s’applique aussi à lister tout ce qui, dans la philosophie occidentale, pourrait venir conforter la tradition bouddhiste : des Upanishad aux lois de Manou qui filtrent vers Pythagore et Héraclite, repris par Campanella et Vico jusqu’à Nietzsche.

Honda le raisonnable n’a certes pas eu le destin météoritique d’Achille, mais il est là pour analyser tous les excès du Japon – et ceux de Mishima. L’auteur agit et s’observe en même temps ; il a déjà choisi son destin, qui est de mourir selon la tradition, mais il n’incite pas tout le monde à faire de même. « Si l’on veut vivre, on ne doit pas se cramponner à la pureté comme l’avait fait Isao. (…) Y avait-il moyen de vivre honnêtement avec le Japon sinon en répudiant toutes choses, sinon en répudiant le Japon d’aujourd’hui et les Japonais ? N’était-il pas d’autre moyen de vivre que celui-là, si difficile, qui, finalement, conduisait à l’assassinat, puis au suicide ? (…) En y réfléchissant, la tribu la plus pure avait en elle l’odeur du sang et la tare de la sauvagerie » (chap.2). Mishima se montre ici non pas fasciste, mais égotiste : c’est lui qui veut mourir, avec des compagnons choisis, il ne veut pas entraîner le pays tout entier dans l’orgueil névrosé de « la simplicité et de la pureté des choses au Japon (…) La soie blanche, l’eau froide et claire, le papier blanc en zigzag du bâton de l’exorciste qui flotte dans la brise, l’enclos sacré que borne le torii, la demeure marine des dieux, les montagnes, le vaste océan, le sabre japonais à lame étincelante, si pure et si effilée » (chap.2). L’obsession perfectionniste, l’austérité maniaque, le souci simplificateur du détail, sont des excès culturels ou éducatifs qui frappent le visiteur attentif du Japon. Kimitake Hiraoka en a été torturé tout enfant et n’est devenu Yukio Mishima que par cet art du bonzaï éducatif. Adulte, par la voix de Honda, il analyse ce travers : « Les gens ont trop longtemps vécu dans la crainte de trop de liberté, de désirs trop charnels » (chap.3).

Or la « vie est action. La conscience alaya fonctionne. Cette conscience est le fruit de toutes récompenses, elle entrepose toutes semences qui résultent de toutes actions. (…) Cette conscience est en flux constant comme la chute d’eau, blanche d’écume. Tandis que la cascade est toujours visible à nos yeux, l’eau n’est pas la même d’une minute à l’autre » (chap.18). Le motif de la cascade revient dans chaque roman, celle du chien mort dans le premier, la purificatrice dans le second, les flots thaïs en crue dans celui-ci. Elle montre que tout passe, bien que tout paraisse éternel. Telle doit être la tradition, revivifiée pour rester vivante, telles sont les réincarnations des êtres qui cherchent l’ultime conscience (alaya), au-delà du moi qui – lui – ne se réincarne pas.

Chaque tome qui passe est un peu moins bon. Mishima excelle dans la sensualité de la jeunesse, peine à nous emporter dans la passion de la pureté sacrificielle, il englue ici le lecteur dans l’exégèse bouddhiste. Restent ces personnages bien croqués piqués dans la société japonaise, réalistes et parfois amusants, que l’auteur peint d’un regard critique.

Yukio Mishima, Le temple de l’aube, 1970, Folio 1992, 416 pages, €7.98

Yukio Mishima, La mer de la fertilité (Neige de printemps – Chevaux échappés – Le temple de l’aube – L’ange en décomposition), Quarto Gallimard 2004, 1204 pages, €27.55

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Yukio Mishima, Chevaux échappés

yukio mishima chevaux echappes folio

Ce tome deux de la tétralogie mishimienne qu’est La mer de la fertilité est le plus long, signe que l’auteur y tenait. Il est le plus lourd aussi pour nos consciences contemporaines, l’univers mental qu’il décrit étant largement ‘ancien régime’, se passant en 1932. Il ne fera vibrer que ceux qui chantent les traditions millénaires d’enracinement d’une race dans une terre.

Isao est un jeune homme de vingt ans, expert en kendo, les yeux clairs brûlant d’une aspiration à la pureté, symbolisée par le lis sauvage du sanctuaire d’Isé. Pour sa fin d’adolescence encore chaste, son honneur est sa fidélité. Pénétré de l’appartenance charnelle du peuple japonais à son domaine éclairé par le soleil levant, symbolisé par l’empereur, il n’a que réprobation pour l’occidentalisation, « un capitalisme dépourvu de tout loyalisme national » (chap.21), et même le bouddhisme venu de Chine « parce que celui-ci niait l’existence, et en conséquence, qu’on puisse mourir pour l’empereur » (chap.22). Il ne voit pas le compromis nécessaire, en ce monde fini, de l’esprit avec la matière, mais la corruption d’une âme du Japon dont il fait un mythe éternel, intangible, né de la terre Yamato. Il brûle donc d’une flamme ardente pour créer l’événement en attirant l’attention de l’empereur-soleil sur les turpitudes commises en son nom. Il se pénètre de la réaction d’un groupe de samouraïs sous l’ère Meiji pour créer à leur exemple une Société du Vent Divin afin de repousser, comme dans la tradition, l’invasion venue d’ailleurs. Entouré de jeunes comme lui, enthousiastes et purs, il compte assassiner des personnalités du monde des affaires et entraîner l’armée à opérer un coup d’État. « Nous sommes tout entier résolus à nous sacrifier pour cette Restauration » (chap.24). Il dit bien l’aspiration au retour à l’âge d’or fantasmé d’un Japon isolé et immobile d’ancien régime.

ephebe japonais

Un Japon aristocrate où les meilleurs font leur propre loi, au-dessus de la loi destinée à encadrer le vulgaire : « La pureté extraordinaire d’une poignée d’hommes, le dévouement passionné qui ne veut rien savoir des règles du monde… la loi est un système qui essaie de les dégrader vers le ‘mal’ » (chap.33). Malgré les apparences, nous sommes bien loin de Nietzsche, qui demandait aux happy few d’être Par-delà le Bien et le Mal pour créer eux-mêmes leurs propres valeurs. Mishima se détache là aussi du philosophe allemand qui l’a le plus influencé, parce qu’il n’est pas japonais et ne ressentait pas cet enracinement charnel des êtres dans leur île et leurs traditions préservées de toute influence étrangères durant deux siècles. Nietzsche incitait à penser par soi-même pour former son propre jugement de valeur – et surtout pas à se laisser dicter sa conduite par les traditions, l’empereur ou l’honneur !

Rien, bien entendu, ne se passe comme prévu et la jeunesse trop effilée ne peut que briller en vain avant de mourir. Car il y a encore un jeune homme sacrifié à la fin, thème éternel de Mishima. A cause d’une femme amoureuse, autre thème cher à l’auteur pour qui la virilité active doit se conquérir sur la part féminine passivement accueillante de chaque garçon.

Le héros, Isao, est fils de l’Iinuma précepteur de Kioyaki, héros du précédent volume. Kiyo est mort mais, mystérieusement, ses trois grains de beauté en-dessous du sein gauche existent de même sur la poitrine musclée d’Isao. Rien de commun pourtant au physique comme au moral entre ces deux jeunes êtres – mais plane ici l’anti-occidentalisme de Mishima, affirmé une fois de plus malgré ses influences profondes. Non seulement il récuse l’humanisme, qu’il qualifie d’ « usine d’idéalisme d’Europe occidentale » (chap.28), mais il veut croire aussi, contre la logique d’Aristote, à la réincarnation de la philosophie asiatique, à la transmigration de l’Esprit dans des corps différents. Après tout, Kiyoaki comme Isao sont Mishima, deux facettes successives de son être, l’adolescence chétive et passionnée, puis la jeunesse qui se cuirasse d’une armure de muscles et s’exerce au kendo. Ce qui nous vaut d’admirables descriptions de combats au sabre de bambou qui ne laissent aucun adepte des arts martiaux indifférent. C’est le mérite de Honda, vingt ans plus vieux, que de reconnaître son ami Kiyo dans le jeune Isao en le voyant nu sous une cascade, se purifiant dans un sanctuaire shinto.

kendo torse nu

Le complot est dénoncé et Honda n’hésite pas à sacrifier sa carrière de magistrat pour devenir avocat et défendre le jeune homme. Non par attirance homosexuelle, comme peuvent le croire des lecteurs obnubilés par l’idéologie du mariage gai, mais par fidélité profonde à l’être jeune qu’il fut et à l’amitié d’alors – conduite très japonaise. Si attirance il y a, elle est peut-être à chercher du côté du père d’Isao, ce précepteur rigide du trop beau Kiyo qui n’a jamais consenti à le voir nu : « Dans l’embarras où se trouvait Iinuma, ses traits rudes se contractèrent et le sang monta à ses joues basanées. ‘Quand le jeune maître était dévêtu, je n’ai jamais pu me résoudre à le regarder’. » (chap.8). Peut-être est-ce la raison qui le poussera à trahir son fils, pour sauver ce beau corps de garçon façonné par lui (double fusionnel idéal), contrairement à Kiyo auquel il ne peut penser sans être encore ému aux larmes ? Mais les rebondissements ne manquent pas sur la fin, que je vous laisse découvrir.

L’indigeste de ce gros roman réside dans la profession de foi nationaliste de tout le chapitre 9, exaltation absurde de valeurs qui n’ont plus cours tels l’honneur rigide, la pureté sacrificielle, la fidélité jusqu’à la mort à refuser tout changement. La jeunesse qui n’a encore jamais connu le sexe s’enivre de grands mots et de grands sentiments, croyant devoir régénérer le monde par ce qu’il a de plus précieux : le suicide exemplaire de sa fleur. Il y a de la pensée magique en cette offrande du meilleur « aux dieux » : « Un sacrifice, au sens le plus large, est le fait de renoncer à quelque chose de précieux pour obtenir autre chose que l’on estime encore plus précieux » (dit-on ici).  Tous les mouvements totalitaires ont joué de ce dévouement des hormones, de cette énergie prête à servir, de ces « chevaux échappés ». Ce pourquoi je serais tenté de suivre Wilhelm Reich lorsqu’il montre que le fascisme et le nazisme sont nés des frustrations sexuelles de la société bourgeoise – frustrations qui n’étaient pas celles des temps aristocratiques. Les cas plus anecdotiques de Merah et de Breivic vont aussi dans ce sens. C’est pourquoi Mishima fait de la femme amoureuse un danger, le personnage de Makiko étant redoutable, maîtresse femme comme l’auteur sait en créer, habile et intelligente à modérer la virilité.

Moins séduisant que le premier tome, mais qui peut se lire indépendamment, Chevaux échappés est plus idéologique que romanesque. Il tenait fort au cœur de l’auteur, expliquant ainsi ce qu’il va accomplir dans la vie réelle : son suicide médiatique en 1970.

Yukio Mishima, Chevaux échappés, 1969, Gallimard Folio 1999, 499 pages, €8.46

Yukio Mishima, La mer de la fertilité (Neige de printemps – Chevaux échappés – Le temple de l’aube – L’ange en décomposition), Quarto Gallimard 2004, 1204 pages, €27.55 

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Yukio Mishima, La mort en été

yukio mishima la mort en ete

Ces dix nouvelles de Mishima donnent la palette des talents de l’écrivain. Il passe en virtuose de la culpabilité maternelle d’avoir perdu ses deux enfants noyés avec sa sœur au coût d’un bébé pour un jeune couple, de la terreur d’un petit garçon au bruit de l’air s’échappant du bouchon de la thermos de thé au brutal atterrissage spirituel d’un moine zen tombé raide dingue d’une femme juste entrevue, de la superstition des prières dites en passant sept ponts alors que tout concours à vous en empêcher à la superstition du grand amour romantique par-delà la mort, de la sensibilité d’un acteur de kabuki à l’hypocrisie sociale des femmes entre elles et à l’inhumanité d’envelopper un bébé juste né dans de vieux journaux…

La nouvelle la plus emblématique de Mishima s’intitule Patriotisme. Pas un mot en trop dans ce récit dépouillé à la morale glacée. Un jeune officier, en 1936, doit combattre des camarades qui se sont révoltés. Impensable ! L’armée impériale ne peut se battre avec l’armée impériale. Pour garder son honneur, seul le suicide est digne. Par éventrement ou seppuku, le plus lent, le plus douloureux, le plus méritant à titre symbolique. L’officier est jeune, musclé, beau ; son épouse est pareille et va le suivre dans la mort, soumise tant au mari qu’à la tradition de l’honneur. « Mais ce grand pays qu’il était prêt à contester au point de se détruire lui-même, ferait-il seulement attention à sa mort ? Il n’en savait rien, et tant pis » p.181. Mishima est là tout entier : rigueur jusqu’à la rigidité, extrême beauté détruite par la mort, énergie vitale au service de principes. Lui aussi ira jusqu’au bout, transformant cet imaginaire et action réelle en 1970. Nous ne pouvons suivre cette philosophie conservatrice de l’existence, mais nous pouvons comprendre cette exigence de pureté et d’immobilité dans un monde qui change sans cesse et se corrompt.

La mort en été contraste avec cet « idéal » de la tradition. Deux beaux enfants joyeux meurent par noyade, mort horrible qui fait longtemps suffoquer et se débattre avant de périr. Mais les parents, êtres modernes, choisissent de faire le deuil et de célébrer la vie. Faire un autre enfant est préférable à se supprimer pour expier car « dans la cruauté même de la vie régnait une paix profonde » p.41. La nature est indifférente, le destin n’est écrit par personne, seule l’énergie vitale existe, et y renoncer montre sa faiblesse intime.

Même chose avec Le prêtre du temple de Shiga : sa discipline personnelle à respecter la tradition bouddhiste l’amène au bord du nirvana, mais la vue d’une belle femme remet tout en cause. Plutôt que de céder au désespoir ou de tenter de chasser son image obsédante, il l’entretient au contraire, il entre en elle complètement, va jusqu’à la rencontrer – et ce jusqu’auboutisme va paradoxalement le sauver. Il faut suivre sa Voie.

« Rien de ce qui peut m’arriver ne pourra jamais me changer le visage » p.231 – sauf peut-être le théâtre, « présent tout au long du jour » p.265. D’où la vie romancée, la vie par procuration, la vie des autres que l’on crée. Sans cesse, Mishima est balancé entre ses rêves et la réalité, son désir et les possibilités de le réaliser, son existence réelle et les romans qu’il invente. Tout Mishima est là, dans ces nouvelles.

Yukio Mishima, La mort en été, 1966, nouvelles traduites de l’anglais sur la demande de Mishima par Dominique Aury, Folio 1988, 307 pages, €7.32

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Yukio Mishima, Confession d’un masque

yukio mishima confession d un masque

Le masque est Mishima, mais aussi celui d’un fils du Japon dans la société machiste et disciplinée des années 1930 à 50, très conformiste, où se distinguer d’une quelconque façon est être rejeté. La confession est celle de la sexualité déviante de l’auteur, attiré depuis l’âge de 4 ans par ses semblables plutôt que par les modèles féminins que sont ses sœur, mère ou copines. Être élevé en enfant fragile par une grand-mère autoritaire et rigide prédispose-t-il à rejeter les femmes ? La vue du cuissard moulant d’un très jeune vidangeur lui a donné ses premiers émois avant même de savoir lire.

Ce furent ensuite les images, associées sans cesse au tragique et à la mort, qui enfiévrèrent son imagination. Amoureux d’un beau jeune homme en cuirasse, il le délaisse dès qu’on lui apprend qu’il s’agit de Jeanne d’Arc. Sa mauvaise santé d’enfant lui fait désirer vivre par procuration, être le héros qu’il ne pourra jamais devenir, le mâle qu’il aurait voulu être. L’odeur de sueur des soldats et des jeunes porteurs vigoureux à demi nus des fêtes locales lui rappellent la brise marine, tandis que leur déchaînement dionysiaque l’emplit d’admiration.

A 12 ans, il redessine les images des contes pour combler ses fantasmes d’éphèbes dénudés tordus de douleur, une balle dans la poitrine ou le crâne ouvert après une chute ; leur simple évocation le fait bander malgré lui. Le saint Sébastien de Guido Reni le ravit, fouaillé dans son corps par le spectacle des souffrances du supplicié : « Les flèches ont mordu dans la jeune chair ferme et parfumée et vont consumer son corps au plus profond, par les flammes de la souffrance et de l’extase suprême » p.44. Il connaît à cette vue sa première éjaculation irrésistible.

A 14 ans, il tombe amoureux d’un condisciple, Omi, plus mûr et bien plus vigoureux que lui. « Dans ce premier amour que je rencontrais dans la vie, je semblais être un oisillon gardant caché sous son aile des désirs animaux vraiment innocents. J’étais tenté, non par le désir de la possession, mais simplement par la tentation toute pure » p.73. Mais au fond, rien que de très normal : à 14 ans il est encore comme tous les autres, « c’était l’admiration de la jeunesse, de la vie, de la suprématie. (…) C’était avant tout cette extravagante abondance de force vitale qui subjuguait les garçons » p.78.

Cet amour pour le sauvage, pour l’animalité vitale, que l’on retrouve un peu partout dans son œuvre romanesque, se mue avec les années en « amour pour le gracieux et le doux », pour les plus jeunes que lui. La lecture de Magnus Hirschfeld lui démontre qu’il a les sentiments des « éphébophiles, qui aiment les jeunes gens entre quatorze et vingt et un ans » p.121. Il avoue sa prédilection, dans la rue, « pour le corps souple d’un jeune homme tout simple, d’environ vingt ans, un corps pareil à celui d’un lionceau » p.170. Mais il est poussé, comme Gilles de Rais, à le torturer en pensées, le soir dans son lit, « tu te presses contre lui et tu chatouille la peau de sa poitrine tendue avec la pointe du couteau, légèrement, comme pour une caresse ». Le couteau se plante, pénètre le corps, le sang coule sur la peau blanche, la victime arque son corps gracieux, gémit, « la joie profonde d’un sauvage renaît dans ta poitrine », avoue Mishima p.171.

velo ado torse nu

Il ne passera jamais à l’acte, son Surmoi social étant trop puissant, mais ces atrocités donnent une idée de sa sincérité à se mettre à nu, bien plus que Gide, bien plus brutalement que Proust, bien plus directement que son aîné Kawabata. Les sociétés répressives, spartiate, aztèque, catholique, samouraï, victorienne, bismarckienne, favorisent-elles l’inversion ? Faut-il jouer la comédie sociale affublé d’un masque pour survivre « normal » aux yeux du grand nombre prompt à haïr qui n’est pas comme tout le monde ?

Mishima l’a longtemps jouée, cette comédie humaine ; il a sacrifié aux conventions, allant jusqu’à se marier, à avoir deux enfants. Il a cru tomber amoureux de filles, comme Sonoko à ses vingt ans. Il a certainement éprouvé de l’affection, un sentiment de protection, un goût d’être ensemble. Mais sans aucun désir sensuel. Dans ce livre aussi cru que la pudeur autorisée des années 1940 pouvait le permettre, il analyse honnêtement ce qu’il ressent. Il transforme son être en littérature.

Adolescent, il vivait ses désirs sans penser plus loin ; jeune homme, il pensait que la guerre allait lui offrir un « suicide naturel » soit sous les balles au combat, soit dans un bombardement ; homme mûr, il n’a plus supporté ce divorce entre la chair vivante et le masque social. Il a monté son suicide comme un événement médiatique, poussant au réveil nationaliste. Mais c’était le dernier masque de ses pulsions intimes pour l’existence idéalisée du samouraï : enfant admiratif des guerriers, page fidèle faisant l’objet de l’attention passionnée de l’adulte qu’il sert, chevalier prenant sous son aile un éphèbe… Il aurait aimé vivre en ces temps plus crus, où l’inversion était admise et socialement utile.

Un livre étrange, plus autobiographique que romancé, qui éclaire l’œuvre et surtout les étapes progressives d’une existence minoritaire, bien plus efficace pour comprendre l’homosexualité que les revendications militantes et les exigences de « droits ».

Yukio Mishima, Confession d’un masque, 1949, traduit de l’anglais par Renée Villoteau, Folio 1988, 247 pages, €7.32

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Yukio Mishima, Le Pavillon d’or

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Construit en 1397, brûlé en 1950, refait entièrement en 1955 et rénové en 1987, le Kinkaku ji – temple d’or – est inscrit depuis 1974 au Patrimoine mondial de l’humanité de l’UNESCO. Il est prétexte au roman de Mishima, publié en 1956. C’est l’œuvre la plus célèbre de l’écrivain, parce que culturelle, parce que mettant en scène Kyoto, l’ancienne capitale jumelée avec Paris, épargnée par les bombardements américains sur l’ordre exprès de Mac Arthur durant la Seconde guerre mondiale.

Ce n’est pourtant pas l’œuvre que je préfère, trop bavarde, un rien datée, parfois à la limite de la vraisemblance. A qui n’a jamais lu Mishima et voudrait aborder son œuvre, je conseille plutôt de commencer par Le tumulte des flots, bien plus sec, tragique et vraisemblable, d’une pureté très japonaise, le meilleur de Mishima.

Le Pavillon d’or est cependant un symbole : celui du Japon traditionnel, confronté à l’occupation yankee après la défaite des militaristes. Donc celui de Mishima, écrivain très japonais mais aussi largement influencé par les œuvres occidentales. N’écrit-il pas ici son Crime et châtiment sur le modèle de Dostoïevski ? Détruire le Pavillon d’or, n’est-ce pas, pour Mishima, tenter d’exister par lui-même comme on « tue » le père ? Il fait du Pavillon d’or et de son reflet dans l’étang une vision philosophique à la Platon, auteur du mythe de la caverne. La beauté « idéale » écrase ; elle empêche de vivre. Seule la sensualité, dans le présent, permet d’exister. Détruire la Beauté-en-soi, symbolisée par le Pavillon d’or, c’est enfin être individu, ici et maintenant, sans référence métaphysique. Ce pourquoi le personnage principal fume à la dernière page une cigarette, tandis que fume le Pavillon d’or qu’il vient d’incendier.

L’écrivain se met dans la peau du bègue, laid, pauvre et orphelin Mizoguchi, empli de solitude et de ressentiment (l’accumulation des tares, n’est-ce pas un peu trop ?). L’adolescent de 17 ans qui entre au temple fait une fixation obsessionnelle sur ce que révérait son père, le Pavillon d’or comme essence du religieux au Japon. Mishima lui-même, à 45 ans, détruira son propre temple, le corps siège de son âme, par suicide traditionnel seppuku. Pris sous l’aile du prieur du temple d’or, le jeune homme se lie d’amitié avec deux personnages contrastés – ses extrêmes possibles. Tsurukawa est empli de lumière, mais noire, parce que son optimisme apparent dissimule une sensibilité aux autres qui va le pousser au suicide. Kashiwagi, à l’inverse, est un cynique fini, qui exploite les sentiments des autres pour se pousser dans la société, par ressentiment contre son pied bot. Mishima, dans sa vie personnelle, est tiraillé entre les deux : sensible mais fluet, attiré par le cynisme mais incapable de l’accomplir, il devient écrivain pour évacuer ces contradictions. Il fait donc du novice incendiaire – qui a réellement existé – une sorte de double personnel, adolescent attardé qui se cherche, désirant exister sans trouver en lui-même les forces nécessaires. Si le Beau lui est barré, explorer le Mal serait-il la solution ?

Kyoto pavillon d or photo argoul

Photo Argoul 2004

Le Pavillon d’or, avec son triple style de l’art japonais, est l’essence même de la japonité. Une tradition qui s’impose, dont on doit se rendre digne, malgré la cuisante défaite de la guerre. Comment réinventer le Japon sans que le passé pèse ? Le novice incendiaire a 21 ans lorsqu’il commet son forfait ; Mishima en a 25 la même année. De style Heian au rez-de-chaussée, samouraï au premier étage, temple zen au second, c’est tout le Japon d’un coup qui se dresse, face à l’étang qui le renvoie en miroir – le Miroir d’eau. Il resplendit, tout d’or vêtu, il élève l’âme et la contraint par ses formes. Mais, tel est le message de Mishima : la libération réside au Japon même, dans l’application de la doctrine bouddhiste. « Oui, c’était la première ligne du passage fameux du chapitre de l’Éclairement populaire, dans le Rinzairoku (…) : ‘Si tu croise le Bouddha, tue le Bouddha ! Si tu croises ton ancêtre, tue ton ancêtre ! (…) Alors seulement tu trouveras la Délivrance. Alors seulement tu esquiveras l’entrave des choses, et tu seras libre’… » p.371.

A lire de retour de Kyoto, ou après avoir déjà abordé Mishima. Tout premier lecteur sans préparation risque d’être déçu car il faut connaître la tradition japonaise et la vie de Yukio Mishima avant de bien saisir ce qui fait le sel de ce roman, au fond moins japonais qu’occidental.

Yukio Mishima, Le Pavillon d’or (Kinkakuji), 1956, traduit du japonais par Marc Mécréant, Folio 1975, 375 pages, €7.32

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Ian McEwan, Amsterdam

ian McEwan amsterdam

Ce roman est probablement le plus compliqué et le plus ambigu de McEwan ; je ne suis pas certain que la rationalité latine puisse en goûter tout le sel. Le pragmatisme anglais se conjugue avec la restriction des émotions pour engendrer ces faux-fuyants, ces circonvolutions, ces hypocrisies. Le thème lui-même est délicat : faire passer l’ambition personnelle avant le devoir collectif.

Amsterdam est une ville non anglaise – mais d’où est sortie la dynastie royale d’Orange. « Ah ! Les Néerlandais et leurs lois raisonnables ! » p.252. C’est qu’il est permis aux médecins de délivrer des ordonnances de médicaments pouvant donner la mort, à condition que le patient soit consentant avec deux signatures de sa main. Mais Amsterdam est paisible, bien entretenue, tolérante. Amsterdam n’a rien à voir avec Londres où l’individualisme le plus exacerbé sévit dans des quartiers bien tranchés selon son statut social.

L’auteur met en scène trois anciens amants de Molly, qui vient de mourir. Clive est musicien compositeur de symphonies célèbres ; Vernon est directeur d’un quotidien qui périclite ; Garmony est ministre des Affaires étrangères. Tous ont les dents qui rayent le parquet : Clive est obsédé par la création et refuse de venir en aide à une randonneuse agressée par un violent (qu’il ne sait pas violeur en série) ; Vernon est obsédé par le tirage pour se maintenir en place et piétine toute vie privée du moment qu’il s’agit d’un scoop médiatique ; Garmony est obsédé par la volonté de devenir Premier ministre, bien que réactionnaire et mauvais en politique – comme il aime parfois se déguiser en femme, le « scandale » lui pend au nez.

L’action a peine à démarrer et ce n’est que lorsque le scandale arrive que le lecteur prend intérêt à l’histoire. Ian McEwan semble dans la peau de son compositeur Clive Linley lorsqu’il peine à saisir la petite variation qui permet la cohérence du thème. Mais chaque destin monte en puissance avec la force irrésistible d’une tragédie : chacun va au bout de ce qu’il est, Clive créateur, Vernon fouille-merde et Garmony politicien.

Mais comme chacun des personnages a atteint la cinquantaine (comme l’auteur cette année-là), leur puissance de vie est réduite : Clive crée avec plus de difficultés, dans les affres, il a besoin de plus de calme et de temps, ce que la société contemporaine n’est pas prête à lui concéder ; Vernon a de l’intuition, mais aucun sens des retournements de situation, il veut aller jusqu’au bout alors qu’il lui aurait suffit de savoir s’arrêter à temps ; Garmony est sincère et maladroit, soutenu par sa femme, mais moins par son Premier ministre. Lui va s’en tirer en douceur, pas les autres.

Car surgit la haine entre soi. Clive et Vernon, stressés, bourrés, en sont venus à avouer leurs sentiments d’horreur l’un pour l’autre. Moins dus à la personnalité de chacun qu’au souvenir de Molly dans les bras du concurrent. C’est dont la femme morte qui va les réconcilier dans l’unité ultime : la mort. Ils vont se « suicider » l’un l’autre… à Amsterdam l’originaire, la bien entretenue, la tolérante.

Ce n’est pas simple à saisir, la trame est entrelacée et embarrassée à l’envi. L’esprit anglais n’a rien de cette raison méditerranéenne dont les Français ont quand même hérité via les Romains (le droit) et les Grecs (la philosophie et l’art Renaissance). Nous sommes déroutés, séduits, embringués.

Il faut à mon avis ne pas lire ce roman sans avoir lu d’autres romans d’Ian McEwan. Mais la complexité de sa trame littéraire, si loin de la nôtre, mérite le détour. Il a d’ailleurs reçu pour ce roman le Booker Prize en 1998, mais non sans controverse.

Ian McEwan, Amsterdam, 1998, traduit de l’anglais par Suzanne Mayoux, Folio 2003, 255 pages, €6.27

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Yasunari Kawabata, Nuée d’oiseaux blancs

Voici le roman japonissime de Kawabata, où tous les ingrédients sont là : la sexualité libre, la tradition du thé, l’esthétique des choses, la sensibilité aux plantes et aux éléments, l’existence torturée par ce qui est convenable ou pas, le destin qu’on subit ou choisit.

Kikuji est un jeune homme incertain, la trentaine. Ses parents sont morts et il se souvient, enfant, de la maîtresse de son père, Chikako. Âgé de 8 ans, il l’a surprise en train de se couper les poils d’une tache de naissance au-dessus du sein gauche. Adulte, il garde de la répugnance pour ce corps de maîtresse, entaché d’une sorte de tare morale. Il faut dire que dame Chikaku est une langue de vipère, volontiers manipulatrice. Ne voila-t-elle pas qu’elle veut marier le jeune homme ? L’entremise est une tradition japonaise, mais l’auteur et personnage se révolte à l’idée d’obéir aux traditions sans avoir rien à dire.

couple japon

Il est plutôt attiré par une autre, Fumiko, la fille d’une seconde maîtresse de son père, Madame Ota. Il est séduit par la grâce de la jeune fille, mais cède à l’admiration naïve et au désir physique de la mère. Celle-ci voit-elle le fantôme rajeuni de son ex-amant dans le fils ? Par honte, elle se suicide ; peut-être pour ouvrir la voie à sa fille qui a bien aimé quand elle était enfant l’amant de sa mère.

D’où un couplet sur le suicide, que l’auteur commettra lui-même en 1972, à 72 ans. « Mourir, c’est refuser toute compréhension, et pour toujours, de la part des autres. Nul ne peut plus comprendre les actes d’un mort ; personne n’est jamais plus en mesure de les excuser » (Eschino, II). Mourir, c’est figer le temps ; dire non à la vie mais aussi au destin ; refuser les traditions qui obligent, mais aussi obéir aux traditions dont le suicide fait partie. Sembazuru – le titre japonais du roman – est la cocotte en papier, métaphore du destin qui plie les êtres à sa volonté, mais aussi de la dérision du destin qui aboutit à ne faire qu’un oiseau artificiel…

Tout se passe dans le rituel. Les cérémonies du thé se succèdent, en groupe ou à quelques intimes. Tout est bon : célébrer l’anniversaire de la mort du père, l’arrivée du printemps, la promesse de mariage… Tout est blanc, symbole de lumière – et de mort en Asie. Car l’existence a pour but de faire émerger l’âme à la lumière, le lotus bouddhique émerge de la fange au grand soleil des mares. Mais une fois la lumière atteinte intervient le nirvana, la fusion dans le grand Tout, lumière de la lumière. D’où l’idée qu’au fond, tout se vaut : le père, le fils ; la mère, la fille. Les amours croisés ne sont que la conséquence de ces liens intimes entre les êtres. Seule l’entachée Chikako est exclue. Ce qui la rend acerbe et démoniaque ; elle tente d’influer sur le destin en s’imposant et mariant.

Mais n’est pas dieu qui veut : elle échoue. Le roman laisse dans le vague l’avenir de Kikuji et de Fumiko. Le lecteur optimiste peut croire qu’ils vont enfin se marier, relier ce qui devait l’être de toute éternité. Mais rien n’est sûr car tout est changement dans ce monde. C’est ce qui fait l’inquiétude métaphysique des romans de Kawabata. Et l’universalité de la littérature japonaise.

Yasunari Kawabata, Nuée d’oiseaux blancs (Sembazuru), 1949, traduit du japonais par Bunkichi Fujimori, éditions Sillage 2009, 192 pages, €12.83

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Pierre Drieu La Rochelle, Gilles

pierre drieu la rochelle gilles

Gilles est le « grand » roman de Drieu, roman fleuve qui emmêle trois romans différents en un seul, voulant tout embrasser d’un coup, de la Grande guerre à la Seconde guerre. Mais la première était nationaliste, ligne bleue des Vosges et Alsace-Lorraine ; la seconde est européenne, fusion du communisme et d’Action française en fascisme pour régénérer la race.

Fascisme, pas nazisme : Drieu n’aime pas ce que les Juifs représentent, « la misère du ‘monde moderne’, son immonde hypocrisie de capitalisme, de franc-maçonnerie, (…) de démocratie socialisante, (…) toute son impuissance » p.1005. Avec l’absence de racines, la servilité envers le plus fort, l’amour de l’argent, la psychanalyse et le rationalisme. Ce qui ne l’empêche pas de coucher avec les juives, mais il n’a aucunement l’idée de les éradiquer de la surface du globe : « L’antisémitisme, c’est donc une de ces ratatouilles primaires, comme tous les ismes » p.927. Gilles va cependant des gueules cassées au casse-gueule, car l’histoire a tranché et lui s’est retranché, repris une dernière fois par le mépris de soi et la « bouderie d’enfan» du suicide.

La mode d’époque était au roman fleuve : Roger Martin du Gard, Jules Romains, Louis Aragon… Mais tous créaient plusieurs volumes, chacun présentant un moment. Drieu, lui, met tout en un, ce qui fait fatras, avec des longueurs. Son style se relâche ou se resserre selon ce qu’il conte. Rien n’est plus fastidieux que ses coucheries à répétition (« la quête des filles » p.1014) pour se prouver qu’il est un mâle alors qu’il en doute en son intime. Il aurait voulu jouer les Fabrice Del Dongo, né à 17 ans à la bataille de Waterloo, mais n’est pas Stendhal qui veut. Drieu reste entre Céline et Montherlant. L’intrigue policière autour de l’Élysée est assez sombre et psychologiquement réussie, proche d’Aragon. L’aventure espagnole, qui clôt le livre en Épilogue a la sécheresse d’Espagne d’un roman de Malraux.

annees folles fille seins nusL’ensemble fait disparate, déconcertant. Il écrit bien, désormais fluide, mais avec des fautes de français étonnantes (ex. expatriement pour expatriation). La psychologie est décortiquée mais pas à pas, au gré de son âme inquiète, ce qui n’améliore pas son image. Il apparaît dandy fasciné par l’argent, cynique et moraliste, décadent et fasciste. Quel est donc cet être caméléon qui crache sur la démocratie mais admire l’énergie américaine, qui refuse le capitalisme mais épouse Myriam Falkenberg, qui vante la fraternité fasciste mais garde le souci de soi égotiste (p.894), qui louange la race mais persiste dans le libertinage stérile ?… Il se décrit lui-même : « Rêveur et praticien, solitaire et pèlerin, initié et homme du rang » p.1306. Sincérité de l’asthénie, sous les mêmes signes des précédents livres : luxure, faiblesse, suicide.

Un enfant mal aimé ne conquiert jamais l’estime de soi. Il cherche un père dans la force du chef, une mère dans la race nordique, une régénération dans ce qui l’a créé adulte : la guerre. Est-ce un « roman » cet exercice spirituel qui mêle récit autobiographique, analyse psychanalytique, profession de foi et engagement politique ? Nous sommes quelque part en confession catholique, entre Jean-Jacques Rousseau et Julien Sorel. On peut aimer ce baroque, on peut rester indifférent comme c’est mon cas. Je crois que nulle décadence ne peut être rachetée par l’action à tout prix, nulle faiblesse intime par une rigidité d’esprit, nul désespoir par la baise tout azimut.

Drieu raconte sa vie, bien qu’il la romance et que les personnages prennent leur vie propre. Il ne parvient pas, une fois encore, à se détacher de lui-même. La romancée Myriam est la vraie Colette Jéramec (juive qu’il sauvera de Drancy avec ses deux moufflets), Alice est Marcelle Jeanniot, Dora est Constance Wash (qui reproduit l’existence de sa mère, « femmes mariées, il savait quelles chiennes enchaînées c’était » p.1238), Pauline est Emma Besnard, Berthe est Christiane Renault (femme du constructeur de voitures). De même, Caël est André Breton (« un Robespierre sans la moindre guillotine, sans le moindre canif » p.1034, « Grand Inquisiteur de café » p.1158), Galant est Louis Aragon, Preuss est Emmanuel Berl, Clérences est Gaston Bergery, Chanteau est Herriot le gros radical-socialiste et Paul Morel un peu Philippe, fils de Léon Daudet.

Ce pauvre Paul, 18 ans, fils du Président de la République, a été circonvenu par le groupe Révolte (surréaliste) et entraîné par Galant (Aragon) aux Bains où il s’est promené nu, attouché par les vieux messieurs avant d’être fini par son mentor dans un recoin (p.1069). Une fois tenu, on exige de lui le vol de certains papiers… L’inversion est pour Drieu, avec la drogue, le cynisme velléitaire des intellos et l’esprit petit-bourgeois, le symbole de la décadence parisienne, ce qui donne quelques pages acides sur l’époque. « Les bourgeois : s’en fourrer jusque là et puis rien d’autre » p.833. Il a la nostalgie, chez les hommes comme chez les femmes, de l’« être fort, libre, sincère, un de ces rares êtres qui sont entiers » p.962. Ils sont si rares dans le Paris 1917-1937… A notre époque si conformiste dans l’anticonformisme, c’est assez rafraîchissant.

annees folles parisienne

Gilles, entre je et il, personnage de sain Français peint par Watteau, est donc un témoignage qui dépasse le petit moi solitaire de l’auteur. Il décrit comment un garçon intelligent peut devenir fasciste, après avoir tâté du communisme, du radicalisme et de l’anarchisme. Mais son fascisme est plus proche de Franco que d’Hitler. Il appelle la Tradition plus que la révolution, « il faut rouvrir les sources » (p.1029), « le catholicisme mâle du Moyen âge » (p.1290), « le chemin de Jeanne d’Arc, catholique et guerrière » (p.1304), « le Christ des cathédrales, le grand dieu blanc et viril. Un roi, fils de roi » (p.1311).

Il analyse finement le glissement bien-pensant : « Le fascisme n’avait-il pas été fait dans une pareille inconscience par des gens de gauche qui réinventaient ingénument les valeurs d’autorité, de discipline et de force ? » p.1234. Rien que de très actuel, n’est-ce pas ? Avis aux mélenchonistes et autres antilibéraux… Ce qui fait qu’on peut relire Drieu aujourd’hui sans vergogne malgré ses longueurs.

Pierre Drieu La Rochelle, Gilles, 1939, Folio 1973, 683 pages, €8.64

Pierre Drieu La Rochelle, Romans-récits-nouvelles, édition sous la direction de Jean-François Louette, Gallimard Pléiade 2012, 1834 pages, €68.87

Les numéros de pages des citations font référence à l’édition de la Pléiade.

Tous les romans de Drieu La Rochelle chroniqués sur ce blog

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Pierre Drieu La Rochelle, La comédie de Charleroi

En six nouvelles, Drieu décrit sa guerre de 14 avec le recul des années. Il avait 21 ans en 1914 et était encore capable d’exaltation guerrière, cette « puberté de la vertu » à la suite des légendes de Napoléon et de Marathon qui avaient enfiévré son enfance. Lorsqu’il publie La comédie, en 1934, il a vingt ans de plus et l’amertume de constater que la guerre n’a décidément rien appris aux démocraties parlementaires, toujours aussi affairistes, démagogues et bureaucrates. C’est cette même année 1934 qu’il publie l’essai Socialisme fasciste, tirant progressivement vers les nazis. Il n’entrera au PPF de Doriot qu’en 1936, mais sur son expérience de guerre, des vrais « chefs » qu’il décrit dans La comédie de Charleroi.

Pierre Drieu La Rochelle La comédie de Charleroi

Ce livre est peut-être son meilleur, mais je n’ai pas encore lu le reste. Il est en tout cas bien composé, style entraînant et réflexions utiles. Drieu parlant de lui est véridique, même si « le narrateur » n’est pas toujours son double, n’ayant pas combattu exactement comme lui. Il s’agit bien d’une expérience romancée, Drieu a passé un peu plus de 5 mois au front, le reste du temps blessé ou malade ou un temps pistonné par une femme. Cela n’enlève rien à la fraîcheur et à la violence de ses expériences vécues : Charleroi, Verdun, les Dardanelles.

« Alors, tout d’un coup, il s’est produit quelque chose d’extraordinaire. Je m’étais levé, levé entre les morts, entre les larves. J’ai su ce que veulent dire grâce et miracle. Il y a quelque chose d’humain dans ces mots. Ils veulent dire exubérance, exultation, épanouissement – avant de dire extravasement, extravagance, ivresse. (…) C’était donc moi ce fort, ce libre, ce héros. (…) Qu’est-ce qui soudain jaillissait ? Un chef. (…) l’homme qui donne et qui prend dans la même éjaculation » (I.IV). Au cri d’exubérance exaltée du jeune homme de 21 ans en 14 – « l’explosion suprême de l’enfance » (IV) – répond le cri de peur sorti des entrailles sous l’obus à Thiaumont en 17. Entre les deux, le passage de la charge à l’attente, du guerrier au bombardement industriel. « La guerre aujourd’hui, c’est d’être couché, vautré, aplati. Autrefois, la guerre c’était des hommes debout » (I.II). De la chevalerie à la masse, du combat d’homme à homme à l’écrasement de fer anonyme. En cause : la démocratie et la technique.

La démocratie, cela fait « ces paysans alcooliques, dégénérés, maladifs », « des ouvriers tous sournoisement embourgeoisés », des officiers « ronds-de-cuir qui attendaient leur retraite », « cette armée si peu militaire, parquée dans les casernes » qui ne connaît « que l’exercice imbécile dans la cour et la théorie ». Sur le terrain, contrairement aux Allemands en feldgrau, « seuls nos pantalons rouges animaient le paysage. Stupide vanité, consternante idiotie de nos généraux et de nos députés ». En bref « l’accablement de toute cette médiocrité qui fut pour moi le plus grand supplice de la guerre, cette médiocrité qui avait trop peur pour fuir et trop peur aussi pour vaincre et qui resta là pendant quatre ans, entre les deux solutions » (I.II). « Depuis que j’étais né dans ce pays (…) on n’entendait parler que de défaites. Enfant, on ne me parlait que de Sedan et de Fachoda quand ce n’était pas de Waterloo et de Rossbach » (I.VII). La guerre va-t-elle retremper les âmes ? « Cet espoir, c’était que l’événement allait faire justice de la vieille hiérarchie imbécile, formée dans la quiétude des jours » (I.IV). Mais nous sommes en 1934 et les parlementaires sont toujours aussi médiocres. Le 6 février n’est pas loin ! « Je suis contre les vieux » (I.VIII). Car la Grande guerre a vaincu les hommes, elle ne les a pas régénérés.

cadavre allemand tranchee 14-18

En cause, la technique. « Cette guerre moderne, cette guerre de fer et non de muscles. Cette guerre de science et non d’art. Cette guerre d’industrie et de commerce. Cette guerre de bureaux. Cette guerre de journaux. Cette guerre de généraux et non de chefs. Cette guerre de ministres, de chefs syndicalistes, d’empereurs, de socialistes et de démocrates, de royalistes, d’industriels et de banquiers, de vieillards et de femmes et de garçonnets. Cette guerre de fer et de gaz. Cette guerre faite par tout le monde, sauf par ceux qui la faisaient. Cette guerre de civilisation avancée » (I.IV). Avancée comme le camembert lorsqu’il est fait… Il n’y a pas que les démocrates français, les impériaux allemands sont pris aussi dans cette absurdité industrielle : « J’ai vu ça en 1918, cette chère vieille infanterie allemande crever décidément sous le flot de l’industrie américaine. Ah ce tonnerre énorme, omnipotent, si bien installé, si sûr de lui. Dieu était avec eux » (I.IV). Quant aux fascistes, nés après guerre, ils seront pris aussi : « La guerre moderne est une révolte maléfique de la matière asservie par l’homme » (I.IV). Heidegger le pense au même moment. « Trop de ferraille (…) un supplice inventé par des ingénieurs sadiques pour des bureaucrates tristes. Mais ça n’est pas une guerre pour guerriers » (IV).

Drieu est contre la démocratie, contre la ville, contre la technique – « Je haïssais le monde moderne » (IV). La modernité, c’est aussi le nationalisme, dévoiement politicien du patriotisme pour les masses. Drieu est pour l’Europe, contre les nations. « Le nationalisme, c’est l’aspect le plus ignoble de l’esprit moderne ». Il est fabriqué par la mémoire reconstruite, « on définit le passé (…) Et ce sont les politiques qui font ces définitions ». Or « une culture aujourd’hui, c’est une nomenclature fixée par les ministères et les agences de tourisme, et interdite par les douanes du pays voisin (…) Je ne veux pas me battre pour une chose frelatée (…) Car plus on défend une culture, plus elle devient sèche, moins elle est digne d’amour » (V). Aujourd’hui lui donne raison, qu’aurait-il dit des lois mémorielles et de l’identité nationale ? Mais sa contradiction est d’avoir rejoint le fascisme qui était plus totalitaire encore dans l’exaltation de l’identité raciale.

Car l’Europe pour Drieu est le berceau d’une race, et il considère le mélange comme une dégénérescence biologique : « C’était plein de nègres, de Chinois, d’Hindous, et d’un tas de gens qui ne savaient pas d’où ils étaient – ils étaient nés dans le grand tunnel où, entre les deux tropiques, la misère et le lucre se battent et copulent » (III.IV). Le problème du Juif est qu’il a délaissé sa race pour les patries : « Ils s’en sont donné du mal pour les Patries dans cette guerre-là, les Juifs », tandis que les chrétiens n’osent pas croire en leurs propres dieux européens mais en cette religion « qui humilie la chair comme le vice » (IV). « Qu’est-ce qu’un chrétien ? Un homme qui croit dans les Juifs. Il avait un dieu qu’il croyait juif et, à cause de cela, il entourait les Juifs d’une haine admirative » (I.IV). Son ami Claude Praguen est juif, qui sera tué en août 14 ; le Jacob qu’il évoque devant son capitaine est aussi juif français. Drieu n’a pas de haine pour « les Juifs » dans ce livre ; il considère que les patries ne sont pas leur place et que l’Europe doit se bâtir sans eux, sans leur mentalité d’affaires « un peu servile », « un peu relâchée » (I.II), selon les stéréotypes d’époque. Il aurait probablement bien accueilli Israël.

jeunesse allemande

Reste qu’au-delà de ces considérations politiques, pas simples en 1934 lorsque l’on n’a le choix qu’entre Staline, Hitler et les ploutocrates de la démocratie parlementaire – Drieu reste Drieu. Il n’est jamais aussi bon que lorsqu’il parle de lui, lorsque son narrateur coïncide avec sa personne intime. Ni officier, ni homme du rang, Drieu sera caporal, puis sergent, jamais vraiment à sa place, toujours entre deux. « Je ne suis pas un intellectuel parce que je ne reconnais que l’expérience et la pratique. (…) Je ne suis pas un bourgeois, car j’ai toujours mis mes besoins au-dessus de mes intérêts. Je ne suis pas un prolétaire, car je profite d’une éducation. Peut-être suis-je un noble ? Mais non, je ne suis pas assez égoïste et mégalomane. Peut-être suis-je un homme ? Mais vous allez me parler d’humanisme. Je suis moi et qui m’aime me serre la main » (V). Certes, ce n’est pas Drieu directement qui parle, ni son masque le narrateur, mais un déserteur. Mais lorsque tout fout le camp, ne faut-il pas déserter ? Cette grande tentation, Drieu l’a éprouvée tout au long de la guerre et tout au long de sa vie. Son suicide final sera dix ans plus tard une désertion, aussi le déserteur parle en son nom.

Reste une alternance de témoignages et de satires, de récits et de comédie, de personnages positifs et négatifs. Car si la mère Praguen est négative, son fils Claude est positif ; si le lieutenant est couard, le colonel est fier ; si tant de galonnés sont planqués, le général est en première ligne. Il y a donc des capitaines courageux, comme avait dit Kipling – c’est bien la première fois dans un roman de Drieu La Rochelle. Une bonne réflexion sur la guerre industrielle donc toujours d’actualité, malgré quelques mots égarés sur les Juifs.

Pierre Drieu La Rochelle, La comédie de Charleroi, 1934, Gallimard l’Imaginaire 1996, 238 pages, €8.60

Pierre Drieu La Rochelle, Romans-récits-nouvelles, édition sous la direction de Jean-François Louette, Gallimard Pléiade 2012, 1834 pages, €68.87

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Pierre Drieu La Rochelle, Le feu follet

Le feu follet est cette flamme éphémère qui naît sur les marais. Une âme surgie de la boue, un élan du méphitique. Tel était Jacques Rigaut, ami de Drieu et d’Aragon, qui s’est suicidé en 1929. Encore cette hantise de l’auteur, le suicide, avec « la faiblesse », mot répété à satiété. Rigaut était son ami et il en a fait un personnage, Alain, prénom à la mode en ce temps là. Il l’a rendu absolu. « Il y avait, somme toute, du chrétien chez Alain. Mais par-dessus ce chrétien, il y avait un homme qui, s’il acceptait sa faiblesse comme allant de soi, pourtant ne voulait pas s’arranger avec cette faiblesse, ni essayer d’en faire une sorte de force ; il aimait mieux se raidir jusqu’à se casser » p.324.

Pierre Drieu La Rochelle Le feu follet

Le jeune homme commence sa trentaine et voit se faner la fleur séduisante de sa jeunesse. Tout lui était dû à 18 ans, les femmes venaient à lui, les hommes même le draguaient. Comme beaucoup d’adolescents attardés, narcissiques et mal dans leur peau, il croyait qu’il suffisait de paraître pour que le sexe, l’argent et pourquoi pas l’amour leur soient donnés. Mais il y a loin de l’idéal à la réalité. La société bourgeoise d’entre-deux guerres est près de ses sous, sa jeunesse déboussolée par le massacre industriel 14-18, l’esprit écrasé par la technique. Il faut faire sa vie comme tout le monde : travailler, concourir, conquérir. Une œuvre ne naît pas toute armée, elle demande du temps, de l’observation et de la maturation ; elle doit être élevée comme un enfant.

C’est demander l’impossible à la génération Dada et futuriste qui désire vivre à cent à l’heure et tout posséder. Point de demi-mesures, il faut tout tenter jusqu’au bout. Cette morale sans limites est totalitaire, sans vertu ni garde-fous. Elle fait le lit moral des totalitarismes qui surgissent à ce moment en Russie, en Italie et en Allemagne – devant lesquels Aragon comme Drieu vont se prosterner. Jacques Rigaut n’aura pas vu ça. « Je me tue parce que vous ne m’avez pas aimé, parce que je ne vous ai pas aimés » p.338. Autoportrait d’État civil : l’enfant mal aimé, mal armé pour la vie, sans confiance en soi. Au fond, Le feu follet est le roman de la dépendance : aux autres, au sexe, à la notoriété, à l’argent, au luxe, à l’alcool, à la drogue. L’individu exacerbé veut se perdre pour se trouver, mais il ne rencontre que la solitude, née de sa peur d’agir et de séduire. Lorsqu’on offrira à ce nihiliste le confort du Collectif, où la pensée s’abolit en obéissance, il s’y vautrera avec délices et soulagement. Ce que feront Drieu dans le Parti populaire français de Doriot et Aragon dans le Parti communiste.

Car Drieu joue le matamore, tous ses personnages sont de carton-pâte, outres de vent, gonflés de leur importance, croyant que tout leur est dû. Mais Drieu voit en même temps l’autre face, la faiblesse intime, l’absence d’énergie vitale, qu’il décrit très bien. Ce pourquoi il réussit à se hisser à un niveau d’écrivain. Le lecteur n’aime pas ses antihéros mais il les comprend car ils sont tirés de sa chair même. Il ne crée un personnage que pour mieux parler de lui, de l’une des facettes de sa personnalité. Et la satire n’est jamais meilleure chez Drieu que lorsqu’il crache sa haine avec férocité : les gens du monde, les psys contents d’eux, les baroudeurs cassants (Brancion qui est Malraux) les littérateurs écartelés entre réalité et mystique (Urcel qui est Cocteau), les dévoreuses mal éduquées yankees, les décadents, les petit-bourgeois popote… « Les gens du monde qui sont des demi-intellectuels à force d’être gavés de spectacles et de racontars, les intellectuels qui deviennent gens du monde à force d’irréflexion et de routine, toute la racaille parisienne se disait enchantée de ce nouvel excès, de cette nouvelle faiblesse » p.308. Mais Drieu ne se hausse ni à la truculence Zola ni à la froideur analytique Balzac, il est trop impliqué personnellement dans ce qu’il appelle ces « saletés » pour prendre du recul. Chaque personnage principal est un peu lui, il n’arrive pas à s’en détacher.

Il faut dire que Rigaut et lui étaient proches et que son suicide l’a bouleversé, comme s’il perdait un frère, et plus peut-être : « J’aurais pu te prendre contre mon sein et te réchauffer », va-t-il jusqu’à écrire dans son petit carnet noir 1929… Après La valise vide et L’adieu à Gonzague, Le feu follet est l’ultime hommage à l’ami mort, une « libation d’encre » à ses mânes. Roman de la nausée sociale d’époque, il est aussi un bon roman d’empathie qui cherche à se glisser dans la crise intime d’un disparu. Même si je ne peux décidément pas aimer les personnages – question de tempérament.

Pierre Drieu La Rochelle, Le feu follet, 1930, Folio 1972, 185 pages, €5.03

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