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Le cercle des poètes disparus de Peter Weir

Ce film culte des années 1980 a passé le temps. Il est certes un peu naïf et grandiloquent mais pose les questions de toute éducation : comment la société prépare-t-elle les futurs citoyens ? comment les parents voient-ils l’avenir de leurs garçons ? comment les jeunes envisagent-ils eux-mêmes leur vie ?

L’école Welton, en 1959, est un collège américain calqué sur le modèle aristocratique anglais, les traditions de la noblesse en moins : on y vient bourgeois privilégié et l’on en ressort futur bourgeois privilégié. Les bâtiments sont ceux de Saint Andrew à Middletown dans l’État du Delaware. Les quatre piliers de l’école sont : Discipline, Excellence, Honneur et Tradition. Il s’agit de préparer les concours d’entrée dans les universités prestigieuses et d’obtenir ensuite une carrière rémunératrice de notable : pas grand-chose à voir avec le gentleman.

Le récit cueille un jeune Todd, presque 17 ans (Ethan Hawke, 18 ans au tournage), admis à l’école à la suite de son frère aîné prestigieux. Il est placé dans la chambre de Neil, espoir de l’école et bon élève (Robert Sean Leonard, 20 ans au tournage, qui deviendra le James Wilson de la série Dr House). Son groupe de travail et d’amis joue au potache en moquant la devise de l’école : Travestis, Décadence, Horreur, Excréments. Mais prendre systématiquement le contrepied est-il une preuve de liberté ? Est-ce une « révolution » ? Pas du tout ! Quand l’esprit devient lion qui se révolte contre le devoir, dit Nietzsche, il ne fait que se révolter, il ne crée aucune valeur nouvelle mais reste esclave de sa révolte, tout comme les gilets jaunes. Pour opérer une véritable révolution, il ne faut pas se contenter de nier la tradition mais en recréer une, la renouveler. Seule « innocence et oubli » – apanage de l’enfant – en sont capables.

Le nouveau professeur de lettres, Mr Keating (Robin Williams), un ancien de l’école, veut épanouir leur esprit et les révéler à eux-mêmes, dans la grande tradition de l’Antiquité revue par le pionnier américain Henry David Thoreau. C’est toujours la même appropriation yankee de la culture des autres : l’affirmation que l’Amérique recrée l’humanité sur une terre nouvelle. Keating veut faire penser les jeunes gens par eux-mêmes, ce qui est dangereux dans une société corsetée de convenances et de rites mais surtout – en 1959 – obsédée d’obéissance. Pour cela, le professeur les fait juger de la préface du manuel littéraire officiel dans laquelle un éminent agrégé traite de la poésie comme de tonnes d’acier, en quantité et qualité – les élèves sont incités à déchirer les pages : la poésie ne se mesure pas, elle se ressent. Il en fait marcher trois dans la cour, pour faire constater qu’ils se mettent d’eux-mêmes au pas – et que les autres applaudissent en rythme. Il les incite à monter sur le bureau professoral chacun leur tour – pour voir le monde d’un œil différent. Il cite le poète Robert Frost : « Deux routes s’offraient à moi, et là j’ai suivi celle où on n’allait pas, et j’ai compris toute la différence » (The Road not Taken).

Les photos de classes du passé, affichées dans le hall de l’école, incitent à la réflexion : ces jeunes gens naïfs et gonflés d’hormones – tout comme les nouveaux – ont-ils vécu pleinement leur vie ? En 1959, la guerre mondiale n’est pas éloignée et la guerre froide bat son plein : les anciens ont-ils eu le temps de vivre ? D’où le Carpe diem antique, cueille le jour présent en français, saisis le jour en anglais, suce toute la moelle secrète de la vie en américain pionnier (Thoreau, Walden ou la vie dans les bois). Cette dernière expression est assez ambigüe pour des adolescents entre eux, volontiers nus aux vestiaires après le sport, mais le film n’effleure jamais l’homoérotisme pourtant inéluctable.

La matière littéraire les ennuie ? Le professeur fait du théâtre, s’accroupit pour leur chuchoter un secret, susurre Carpe diem derrière leurs oreilles, imite la voix d’acteurs de cinéma. Il fait le clown pour capter l’attention de l’auditoire. Il est original par rapport aux autres professeurs, passionné, il captive. Dans l’annuaire de l’école, il est écrit qu’il avait créé un cercle avec quelques condisciples, le Cercle des poètes disparus, pour s’évader de la pesante tradition cuistre. Ils se réunissaient le soir dans une grotte indienne près de l’école et déclamaient des poèmes d’auteurs perdus ou leurs propres œuvres. Ils se libéraient sur l’exemple de Thoreau et de sa promotion de la vie dans les bois. « Pas sûr que l’administration voie cela d’un bon œil aujourd’hui », leur dit-il cependant.

Les ados sont séduits, peu à peu ils se libèrent. L’un d’eux (Josh Charles), tombé amoureux de la fille de son correspondant (Alexandra Powers), ose lui téléphoner, braver sa brute de copain le capitaine de l’équipe de football américain du collège public, et l’emmener au théâtre. Pour se motiver, il a dessiné en rouge un éclair de superman sur sa poitrine nue.

Todd, astre mort après son frère supernova, est ignoré de ses parents qui lui offrent pour la seconde fois le même « nécessaire de bureau » pour son anniversaire. Il se rencogne dans sa solitude mais Neil, dans l’enthousiasme de sa jeunesse et l’affectivité qui lui donne du charisme, ne l’accepte pas et l’inclut dans la bande. Le professeur le fait sortir de lui-même devant tout le monde en le pressant de questions, lui fermant les yeux et lui tournant la tête : une poésie sourd naturellement de ses mots, à l’ébahissement empathique de ses condisciples.

Las ! Ni les parents, ni la société ne sont prêts à la liberté. Face au communisme, l’Amérique maccarthyste se renferme dans ses valeurs sûres, figées, contrôlées – tout comme en 1989 à la fin de l’ère Reagan. Les adolescents sont considérés comme des mineurs qui doivent être dressés, disciplinés à obéir. Plus tard, une fois adultes, ils « feront tout ce qu’ils voudront » – mais ce sera trop tard, ils seront formatés, à jamais abîmés. Le père de Todd veut qu’il suive les traces de son frère, sans considération de sa personnalité ; le père de Neil est socialement minable, alignant de façon maniaque ses deux mules au pied de son lit, et projette sur son fils unique sa revanche en soumettant son épouse à sa volonté. Malgré ses bonnes notes dans toutes la matières et l’estime de l’école, Neil est trop faible pour opposer sa passion à son père et n’ose pas lui dire qu’il a postulé et a été pris pour jouer Puck, le jeune sauvage espiègle dans Le songe d’une nuit d’été, pièce de Shakespeare qui va être montée en amateur. Cette passion d’enfance pour le théâtre n’a pas été suscitée par Mr Keating, mais renforcée par la maxime de cueillir le jour présent. Le jeune homme pourrait en même temps réussir son année et jouer la pièce, mais son père considère qu’il se disperse, que le théâtre n’est qu’une futilité pour efféminé et n’a aucune utilité sociale pratique : il veut que son fils intègre Harvard puis qu’il fasse médecine – autrement dit qu’il dirige sa vie sans discuter durant les dix prochaines années !

Par son intransigeance, il n’obtiendra ni l’un ni l’autre mais perdra tout. Neil brave les ordres stricts de son père et joue la pièce – c’est un triomphe mais le père, venu impromptu, l’emmène aussitôt à la maison, le retirant de Welton pour l’inscrire dans « un collège militaire ». Pas question qu’il cède à ses penchants pour le travestissement et devienne pédé ! Neil, désespéré, ne voit aucune issue à sa vie : il est piégé. Incapable de tenir tête, il ne trouve qu’une unique solution, radicale. Symboliquement, il ouvre sa fenêtre à l’air glacial de la nuit de plein hiver, caresse la couronne de branchages du lutin Puck, se laisse glacer torse nu par la nature aussi hostile que sa famille et la société, et va vers son destin. Il n’a pu revêtir le pyjama bien plié et conforme aux normes bourgeoises que sa mère sa placé sur son lit. Il refuse définitivement de revêtir les uniformes.

Une éducation à la liberté, sans tomber dans la licence, est-elle possible dans la société américaine vingt ans après 1968 ? Le film dessine à gros traits les parents qui en ont peur, la société impitoyable aux faibles et les jeunes qui ont volontiers la paresse d’être conformes malgré quelques frasques hormonales vite passées. Sont-ils en train de s’éveiller ou aspirent-ils au bonheur d’adapter sans cesse leur opinion, leur idéal, leur devoir à ce qu’on leur demande – dans le troupeau ? Les élèves « sont choqués », comme on dit aujourd’hui, du retrait de Neil mais la tactique du bouc émissaire est toujours efficace. La traître du cercle (Dylan Kussman) – qui a symboliquement les cheveux roux, comme Judas – avoue et signe tout ce que l’administration veut et il incite tous les autres à faire de même – ce qu’ils font, sauf un, celui qui a séduit la fille et a éprouvé le bonheur d’être libre parce qu’il savait ce qu’il voulait : lui est renvoyé – inadaptable, non conforme. Tout comme le professeur trop original, que le père de Neil accuse d’avoir perverti intellectuellement son fils par son enseignement. Tel Socrate, l’éducateur est condamné et boit la cigüe de quitter l’école sans recommandation.

Lorsqu’il vient chercher ses affaires personnelles dans sa classe où le directeur de l’école lui-même (Norman Lloyd) reprend en main les élèves et leur fait relire la préface de l’agrégé cuistre sur la poésie (guère différent de ceux qui sévissent dans nos manuels littéraires), le jeune Todd se lève et lui crie qu’il a dû signer mais ne croit pas à sa culpabilité. Comme le directeur se fâche et ordonne, il monte sur sa table… et (presque) tous les élèves le font à sa suite. Au revoir Ô Capitaine, mon capitaine ! Keating est ému et les remercie : les germes de son enseignement sont en train d’ouvrir les personnalités. Il n’a pas œuvré en vain.

DVD Le cercle des poètes disparus (Dead Poets Society), Peter Weir, 1989, avec Robin Williams, Robert Sean Leonard, Ethan Hawke, Josh Charles, Gale Hansen, Dylan Kussman, Allelon Ruggiero, James Waterston, Norman Lloyd, Kurtwood Smith, Alexandra Powers, Touchstone Home Video 2013, 2h03, standard €7.98 blu-ray €17.83

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Herculanum la catastrophe

Nous prenons ce matin le train de Naples à Herculanum. Nous irons ensuite par la même ligne à Pompéi. En face de moi, dans le groupe de sièges suivants, est installée une bonne sœur avec une classe comprenant quatre filles et trois garçons de neuf ou dix ans.

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Herculanum était une petite ville romaine de Campanie entre la mer et le pied du volcan Vésuve. Ses quelques 5000 habitants vivaient de la pêche, de l’agriculture et de l’artisanat. Mais ce lieu au climat sain était aussi la villégiature des riches Romains et Campaniens qui y possédaient des villas avec vue sur le golfe. Quand le volcan s’est réveillé, il n’a épargné que Naples. Douze à vingt mètres de boue volcanique ont submergé Herculanum d’un coup.

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A Herculanum comme à Pompéi, les stations de chemin de fer se trouvent près des fouilles, ce qui est pratique et évite d’avoir à s’orienter. Tôt, vers 9h30, l’heure à laquelle nous débarquons du train, il y a très peu de monde et notre visite se déroule à loisir. Ce n’est qu’une heure plus tard que les groupes commencent à arriver. Un car déverse de jeunes Français émoustillés par le printemps, toutes contraintes desserrées. Les filles sont dans le même état d’ébriété hormonale, plus habillées mais parlant fort et riant sans cause. Seules les ruelles de la ville antique et les maisons couvertes conservent la fraîcheur de la nuit.

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Restes carbonisés, mosaïques et pavements boursouflés, portes des maisons encastrées – la catastrophe a dû être terrible à Herculanum, ensevelie le 24 août 79 sous une gigantesque coulée de boue. Les thermes mis au jour dès 1709 sont simples, comme il en subsiste aujourd’hui en Afrique du Nord. Les fouilles sont entreprises à partir de 1738 sous Charles III de Bourbon, mais surtout après 1927.

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Le tracé des rues, les décors, les restes des boutiques, laissent l’impression d’une existence paisible, campagnarde, bien rôdée. C’était une époque d’abondance et d’insouciance – et puis soudain, la mort. Une tragédie. 13 squelettes ont été trouvés en 1980 près des thermes, et un autre dans sa barque tentant de fuir par la mer, signe que la mort a frappé très vite.

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Comme si ce petit Italien de huit ans qui grimpe le Cardine V de la ville antique, joyeux, rieur, le corps en fête, offrant son sternum au soleil, si vivant à la tête de sa classe, était emporté en un instant par la coulée brûlante du volcan ! Cela a dû se produire tel. Je prends une conscience aiguë de l’éphémère à ce moment précis, de la fragilité d’une existence humaine. Devant cette vitalité de gosse, je ressens de façon poignante l’assommoir du sort, l’injustice du hasard, la foncière indifférence des choses. Ou alors il faut croire en un dieu – mais n’est-il pas injuste tout de même ? La beauté peut être fauchée en sa fleur, le rire s’étrangler brutalement dans la boue, la joie déraper dans l’horreur en quelques secondes. Comme par certains qui se prennent pour le Dieu lui-même avec leur faux sexe crachant leur sperme de feu – tels des démons. Ce ne sont pas des vierges qu’ils auront après la mort, mais le néant des bêtes, puisqu’ils en sont devenus.

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Avoir conscience des catastrophes soudaines toujours possibles permet d’apprécier plus encore l’instant présent, qui offre tant de bonheur, et de respecter plus encore cette existence si précaire, la nôtre mais surtout celle des autres dont la beauté, parfois poignante, est une offrande.

Carpe diem – cueille le jour – chantait Horace dans ses Odes en -23. C’était après la catastrophe.

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Plaisir de chatte en automne

Sous le dernier soleil de la saison, la chatte se paillarde sur la pelouse. Elle est mère et a fait son devoir d’élever deux portées de chatons. Elle jouit de la lumière et de l’odeur de plante comme une fillette en puberté.

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Vivre à poil toute la journée est un plaisir rare, surtout quand les rayons électrisent le derme, produisant des sensations comme une caresse. Hédonisme post-68 ? Ou savoir bien vivre le moment présent ? Le chat est naturellement libertaire.

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Se rouler dans l’herbe drue dont la rosée s’est évaporée permet de sentir la terre et de secouer les puces. Après le bonheur du jouir, on n’en dormira que mieux sur le canapé le soir.

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J’ai toujours apprécié chez le chat le sens du confort en même temps que l’éveil au moment présent. Ces félins prédateurs sont sur le qui-vive quand il s’agit de chasser, mais ignorent le monde entier dès qu’ils se sentent en confiance.

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Ils jouissent alors du temps qui passe, du soleil qui chauffe, de la pelouse embaumée. Ils sont philosophes du Carpe diem, de cueillir le jour qui passe.

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Jean d’Ormesson, Au revoir et merci

jean d ormesson au revoir et merci
Écrire à 38 ans ses mémoires est un peu présomptueux. Surtout lorsque l’on a presque rien à dire de soi. Après des romans « de jeunesse », ce premier livre de l’âge mûr laisse mitigé : avec le recul et la suite, c’est bien Jean d’Ormesson qui est en germe, mais immature encore, pas vraiment sorti de sa famille ni de son milieu. Il lui faudra des années, de l’imagination et des œuvres.

Car ce qui frappe en ces pages de 1966, est l’emprise des cadres qui enserrent ce pauvre jeune homme : « J’ai vécu toute ma vie entouré de rigueur, des mœurs les plus convenables, d’institutrices, de domestiques – et pas seulement de bonnes, mais de vieux serviteurs au relent féodal –, de châteaux, d’argent et même de l’appareil de l’État, sans parler des pompes de l’Église et de tous les réflexes conditionnés de la plus raffinée des éducations ». p.157. Comment peut-on exister dans cet enchevêtrement de tuteurs ? Comment peut-on se libérer de ce formatage familial et social tout pétri de bonnes intentions ?

C’est pourquoi l’auteur aborde la vie comme elle vient, en attente des événements. Il ne se sent pas libre de choisir et laisse pencher pour lui les circonstances : la première fille baisée la veille de l’agrégation, le saut en parachute, le fonctionnariat international, la découverte de Rome… Mais il a constamment cette qualité précieuse qui est la curiosité d’aller voir : « Quitte à jouer le jeu, je préférais le jouer mieux : il y a rarement avantage à ne pas pousser jusqu’au bout les expériences auxquelles ont se livre de gré ou de force » p.83.

L’amour ne surgit que « page 130 », pirouette l’auteur, pour passer pudiquement sur qui et quand, notant simplement que ce n’est « pas du temps perdu » p.141. L’amour, comme la littérature, remet en question ce qui existe déjà. « Dans le monde un peu uniforme, conformiste, ennuyeux, collectif que nous ont valu ensemble la bourgeoisie et le socialisme, il en est l’aventure solitaire et la secrète mythologie » p.142.

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Certes, mais tout cela méritait-il un livre ? « Je perdais ma vie à être bêtement heureux » p.93. Les hommes heureux n’ont pas d’histoire… à raconter. Aussi assiste-t-on à une généalogie, à quelques éléments personnels et à des digressions sur l’époque, bien surannées aujourd’hui. Jean d’Ormesson se pose bien souvent en Jean d’Ormeslecteurs sur l’éducation, l’information, le jugement social, l’art, l’argent, Dieu.

Tout cela assaisonné d’une fausse modestie trop affirmée pour être honnête, très catholique au fond, afféterie de milieu social où il est de bon ton de ne jamais « paraître » – tout en n’ambitionnant pas moins. L’abaissement forcé agace, en notre temps d’honnêteté démocratique. « J’ai, hélas ! toujours su que je n’’aurais jamais de génie, pas même de vrai talent, à peine une sorte d’habileté basse et que je méprisais de tout cœur » p.162. N’en jetez plus, Monsieur l’Immortel, auteur de La Gloire de l’empire et de Dieu, sa vie, son œuvre, et ancien directeur du Figaro !

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L’aspect positif de cette humilité est de rabaisser les importants, aiguisant non sans humour l’esprit critique, si rare chez nos intellectuels : « Devant les pouvoirs généralement formidables qui s’attachent aux importants, aux officiels, aux pontifes de tout poil, et même, selon les lois de la dialectique, à ceux tout récents de l’anticonformisme professionnel érigé à la hauteur des plus estimables institutions, tout ce qu’on peut faire c’est de gueuler, de se moquer, de rire tant que c’est permis et même un peu au-delà » p.127.

D’où un certain cynisme de ton, l’art de la pirouette, l’ironie, une désinvolture insolente à la Montherlant, le tout lié dans une sorte de tourbillon mondain, sur le ton de la conversation qui ne dédaigne pas d’abaisser le français parfois en expressions familières ou raccourcis d’oral.

Je n’ai lu que cette année ce « roman » autobiographique, moins bon que La Gloire de l’empire, lu à 17 ans, dont la langue sèche et l’ampleur classique m’avaient séduit. Mais une forme de sagesse est en germe. Accepter le monde tel qu’il est, le bonheur comme il vient. Carpe diem ! semble être pour Jean d’Ormesson la devise jamais reniée jusqu’au soir de sa vie. L’ombilic est cette église de Rome, San Giovanni a Porta Latina, dont le calme et l’immémorial révèlent combien il est juste et bon de vivre ici et maintenant, loin des chimères.

Jean d’Ormesson, Au revoir et merci, 1966, Gallimard collection blanche 1976, 257 pages, €21.00

Jean d’Ormesson, Œuvres, Gallimard Pléiade 2015, 1662 pages, €55.00

Les livres de Jean d’Ormesson chroniqués sur ce blog

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Le Clézio, Révolutions

Jean, Marie, Gustave Le Clézio est révolutionnaire… mais le mot révolution possède un double sens. En romancier, Le Clézio joue sur cette ambiguïté. La révolution est le soulèvement d’un peuple contre une condition injuste que les circonstances ont rendue insupportable. Elle est aussi, plus mystérieusement, la roue du temps sur lui-même, l’éternel retour des choses. Le Clézio évoque les unes avec l’autre ; il les lie dans l’histoire, son histoire, romancée, éclatée, humanisée.

  • Révolution est la mémoire de tante Catherine, aveugle comme Homère, qui conte si bien son enfance à l’île Maurice, son départ forcé, son exil.
  • Révolution est cet exil premier de l’ancêtre, Jean Marro, double de l’auteur qui s’appelle Jean lui aussi dans le livre et Marro par transmission de lignée. L’ancêtre a quitté la Bretagne à 18 ans en 1792 pour aller vivre l’idéal des Lumières à Maurice, nouvelle France, après avoir soutenu la Révolution – la grande – à Valmy.
  • Révolution encore ce retour de l’auteur à Nice, tout enfant, chassé de Malaisie par la révolution communiste, où il est né d’un père anglais. A son adolescence, c’est la guerre en Algérie et lui, à demi-français, doit faire son service militaire dans l’armée coloniale.
  • Révolution toujours, retour aux sources, il joue de son ambiguïté de demi-anglais pour s’exiler à Londres, y poursuivre des études de médecine. Puis il part au Mexique pour fuir l’incorporation.

Il y vivra 1968, une autre révolution que la verbosité idéaliste des intellos du quartier latin : de vrais morts, par centaines, sur la place des Trois Cultures à Mexico ! Aussi, quand un copain prend des airs mystérieux pour lui parler du « courant politique » auquel il adhère, il se fout carrément de sa gueule de petit-bourgeois planqué : la révolution, le parisien imberbe n’a aucune idée de ce que c’est.

Car la révolution, la vraie, est celle des astres et de la philosophie. Elle se trouve chez Parménide et Héraclite, dans ces Présocratiques qui sont la pensée d’Occident et que l’auteur révère en son adolescence, avec le Nietzsche de l’énergie et de l’éternel retour. Dans l’immensité de l’éther, les astres retournent à leur point de départ au cours d’une longue ellipse. Les humains ne font que revivre l’éternel retour du départ et du recommencement, inlassablement, imitant Sisyphe poussant son rocher. « N’oublie pas, disait la tante au gamin de 12 ans, tu es Marro de Rozilis, comme moi, tu descends du Marro qui a tout quitté pour s’installer à Maurice, tu es du même sang, tu es lui. (…) C’est lui qui est en toi, qui est revenu pour vivre en toi, dans ta vie, ta pensée » p.53.

Il y a de la réincarnation dans l’air, cette vieille idée indo-européenne, mais surtout l’obscure idée que tout humain accomplit sa destinée d’humain, quelles que soient les époques : grandir, s’imbiber de l’exemple et de la tradition, faire des petits, la transmettre, bâtir et rebondir.

Il y a de la quête identitaire – un retour aux sources – dans une époque qui exalte les valeurs humanistes tout en les niant par sa contrainte technique, son exploitation économique et sa manipulation politique. Sachant qu’une source n’est pas un puits : les intellos qui raillent la quête d’identité devraient méditer cet écart des mots. Si un puits stagne, une source ne cesse jamais de couler. « La philo, c’est être accordé au temps céleste, comprendre le cours des astres » p.97. Et ne pas suivre le dernier histrion politicard…

Jean le comprend, tout à fait vers la fin, page 505 : « C’était donc ça. C’était si simple, après tout. Un moment, juste un moment dans la vie pour être libre. Pour être vivant, sentir chaque nerf, être rapide comme un animal qui court. Savoir voler. Faire l’amour. Être dans le présent, dans le réel ». Pour être libre, quittez le temps ; pour quitter le temps, vivez intensément l’instant présent. Le réel, tout est là : carpe diem disaient les sages romains, goûte le jour qui passe. Ces Romains, qui savaient vivre, considéraient l’heure selon le cours du soleil : les 12 h de jour étaient réparties équitablement entre son lever et son coucher, quelle que soit la saison. Ainsi, les heures étaient plus longues en été et plus courtes en hiver, plus proches du temps psychologique que de l’abstraction mécanique inventée par les horlogers, ces ingénieurs des âmes ! Le temps n’est pas une machine qui impose également ses minutes, mais il est court ou long selon l’intensité des instants qu’on vit.

« Vent, vents, tout est vent », dit l’épigraphe. Tout passe, mais tout repasse dans la mémoire, tout revit dans l’imagination, tout renaît dans chaque enfant qui croit – au double sens de croître et de croire.

Ce roman est tout empli de personnages emblématiques leclézien, des exilés, des paumés, des amoureux, des vivaces. Ceux qui s’accrochent et ceux qui transmettent, ceux qui résistent aux modes, aux lâchetés, et ceux qui sont les soldats mécaniques et disciplinés des oppresseurs ou des principes. Aurore, petite Viet importée ; Amoretto réfractaire, torse nu sous son cuir au lycée ; Santos, peintre philosophe tué absurdement en Algérie ; Conrad, Ukrainien géant qui ne cesse de se révolter contre « les staliniens » qui renaissent n’importe où (le stalinisme est un état d’esprit) ; Allison, l’infirmière londonienne qui aime baiser ; John James, petit malfrat anglais haineux, sexuel et boule d’énergie ; Marcel le yogi de Nice, précurseur des babas cool au tout début des années 60 ; Mariam, Kabyle passant le bac, qui deviendra sa femme. Le Clézio aime à mêler les histoires, celle de Jean, celle de la tante, celle de l’ancêtre ; celle d’une esclave noire importée à Maurice, celle de petits Mexicains attachants qui passent aux Etats-Unis, et tant d’autres. Chacun de ces êtres est à lui tout seul une révolution minuscule.

Le roman se lit bien, fresque lyrique tissée d’histoire personnelle et de détails vécus, grand souffle du monde dans la France étriquée de la décolonisation. Parmi les nombrilistes, trop nombreux dans la littérature française contemporaine, J.M.G.L.C. fait « sa » révolution – et c’est bien meilleur que celle qui est chanté par les sédentaires de salons télé, surtout quand ils ont « des idées » politiques !

Le Clézio, Révolutions, 2003, Gallimard Folio, 533 pages, €7.41

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