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Patricia Highsmith, Ripley entre deux eaux

Tom Ripley a fait sa fortune dans Monsieur Ripley (qui a donné le film Plein soleil avec Alain Delon et Le Talentueux Mr Ripley avec Matt Damon) lorsqu’il était encore jeune et ambitieux. D’inquiétant, il est devenu époux et artiste dans le cinquième opus de la série. Il coule des jours paisibles avec sa femme française Héloïse, dans une villa chic du village (imaginaire) de Villeperce, près de Moret-sur-Loing, non loin de Fontainebleau. Le couple est à l’aise, Héloïse bénéficiant d’une allocation paternelle, et Tom du partage des bénéfices d’une galerie de peinture à Londres. Il est parti de rien et son destin est de vivre en parasite sur la société en exploitant ses failles par des arnaques.

Ripley est devenu cultivé et expert en peinture. Il a notamment lancé des années auparavant la carrière du peintre anglais Philip Derwatt et entretenu habilement la flamme après son suicide par noyade en Grèce par des faux réalisés par un certain Bernard Tufts. Comme jadis Tom, le peintre s’est identifié à sa victime, l’admirant au point de se fondre en lui, poursuivant son art en prenant sa patte. Il est désormais impossible de distinguer les vrais Derwatt des faux Tufts. Mais un tableau est-il estimé pour sa qualité artistique ou par le prix de marché que lui donne la mode ? Outre l’intrigue policière, Patricia Highsmith se livre à une intéressante analyse du marché de l’art contemporain : il respecte peu le talent, beaucoup la valeur marchande.

Jadis, les peintres ne signaient pas personnellement leurs œuvres et elles étaient souvent réalisées collectivement en atelier, l’artiste ne mettant que sa touche finale. Aujourd’hui, rien ne compte plus que le fric et la marque. Il y a longtemps que Ripley l’a compris et il l’exploite. En bon Yankee, il s’agit de faire sa fortune par soi-même et, pour cela, piétiner toutes les plates-bandes qui se présentent, tel un pionnier en terrain vierge. La réussite crée le respect, pas l’inverse. Si le snobisme suscite l’arnaque, qu’y a-t-il à redire ? La société est mauvaise et celui qui veut s’en sortir doit jouer selon ces règles. C’est pourquoi Tom Ripley est sympathique au lecteur, bien qu’il soit plusieurs fois meurtrier.

Ceux qui volent lui voler son talent sont antipathiques parce qu’ils ne lui arrivent pas à la cheville. Il ne suffit pas de faire chanter pour gagner. Tom Ripley, au milieu de la trentaine, est un cynique arrivé. Il a compris son époque et en profite pour bien vivre : il habite une villa originale et confortable non loin de Paris et des aéroports, il croque et peint à ses heures perdues, se promène dans la campagne française dans l’une de ses trois voitures, goûte la cuisine de Madame Annette sa bonne, jardine pour produire de superbes dahlias, cultive l’amitié avec les relations du voisinage, dont la famille d’un architecte aux deux enfants. En bref, une vie d’aristocrate, de riche arrivé – tout ce qu’il a toujours désiré.

Ce bonheur risque brutalement d’être remis en cause par un remugle du passé. Un certain Pritchard, américain comme lui, vient s’installer dans le village avec sa femme Janice et cherche à faire sa connaissance. Au point de s’imposer en le harcelant au café, dans la rue, devant chez lui où il photographie même sa maison, durant ses courses à Fontainebleau, en vacances à Tanger… Est-ce lui l’auteur de ces mystérieux coups de téléphone passés sous le nom de Dickie Greenleaf, la victime de Ripley dans Plein soleil ? Il semble ressentir un pur plaisir sadique à faire du mal, ce qui rend par contraste Ripley attachant.

D’autant que ledit Pritchard semble battre sa femme – qui parait aimer ça ! Tom aperçoit plusieurs fois des bleus sur ses avant-bras et dans son cou et Janice ne veut ni quitter ni dénoncer son mari. Cette relation sadomasochiste apparaît en complet contraste avec la relation tendre qu’entretient Thomas avec Héloïse, bien qu’ils baisent peu ou pas du tout. Mais ne voilà-t-il pas que Pritchard se met en tête de draguer toutes les rivières et canaux qui environnent Villeperce dans un rayon de 10 km ? Ne cherche-t-il pas les restes de Monsieur Murchinson, que Ripley a fait disparaître cinq ans auparavant parce qu’il avait découvert l’arnaque des faux Derwatt ? La veuve de Bernard est au courant, la presse a fait état de soupçons à l’époque, mais Ripley n’a pas été inquiété : Pritchard veut-il exploiter le filon pour le faire craquer ?

Mais le solide Ripley ne se laisse pas faire et le lourd Pritchard apparaît comme un désaxé morbide bien malhabile. L’auteur distille à demi-mots que Tom lui ferait bien son affaire à lui aussi mais, et c’est là une faiblesse de l’intrigue, Pritchard se mettra lui-même dans le pétrin par ses manœuvres tordues et finira comme il se doit.

Tout le talent de l’auteur est d’amener progressivement l’intrigue à sa conclusion par petites touches de peintre, égrenant les moments d’action aventureuse, de mystère du passé, de psychologie fouillée, le tout dans un décor bucolique français d’avant l’Internet. Ceux qui l’ont vécu retrouveront avec une certaine nostalgie cette époque sans téléphone mobile, ni micro-ordinateur, ni réseaux sociaux, où joindre quelqu’un nécessitait des trésors de patience avec les « demoiselles » qui branchaient les fils, un temps plus lent où trouver des informations exigeait des heures de bibliothèque à potasser la presse. Du grand art qui se lit avec un bonheur paisible.

Patricia Highsmith, Ripley entre deux eaux (Ripley under water), 1991, Livre de poche 1993, 411 pages, €7.60

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Celui par qui le scandale arrive de Vicente Minnelli

Le titre français tire le film du côté biblique par cette citation de Matthieu (18.7) : « Malheur à l’homme par qui le scandale arrive ». Abandonner la voie droite pour celle du démon est certes un bon résumé de la vie du pater familias texan (Robert Mitchum), riche de 25 000 hectares et cavaleur de filles en sa jeunesse. Mais l’injonction morale rigide est nuancée par les progressives révélations sur son couple, qui le rendent moins coupable. Tiré d’un roman de William Humphrey intitulé L’Adieu du chasseur, le film y ajoute un personnage, celui du fils bâtard. Le mélodrame du mâle américain blanc des années cinquante est ici joué à la perfection. Hollywood savait s’intéresser à la psychologie avant la décadence des décennies qui suivront.

Qui va à la chasse est chassé… telle est l’acte par où commence le film ; il finira de même. Le grand mâle blanc patron Wade Hunnicutt se fait tirer dessus lors d’un tir aux canards par un bouseux dont il a lutiné la femme – apparemment consentante. Il n’avait qu’à « la tenir » comme on disait alors. La Bible reconnait que la femelle de l’homme, issu de sa côte, est douée d’insatiable désir qu’il s’agit de dompter par le mariage, le « devoir conjugal » régulier et surtout les enfants. Mais Hannah sa femme (Eleonor Parker) lui a fermé ses cuisses comme une huître depuis la naissance dix-sept ans auparavant de leur seul enfant, Theron (George Hamilton un peu âgé, 20 ans au tournage). Le spectateur ne saura pas pourquoi elle a cristallisé une telle haine envers son mari (haine de classe ? haine de réputation ? haine du sexe ? haine chrétienne ?) – mais la guerre du couple a bien lieu.

Au détriment du fils, comme de bien entendu. A 17 ans, le gamin est mince et naïf, élevé par sa mère qui l’a voulu pour elle seule, condition mise pour rester en couple et sauver les apparences. Sauf qu’à l’aube de l’âge adulte, la niaiserie n’est plus de mise. Les fermiers du patron bizutent un soir Theron en le conviant à participer à une chasse à la bécassine, la nuit dans la forêt (alors que chacun sait que les oiseaux dorment, sauf les rapaces nocturnes). Il doit se tenir avec un grand sac ouvert et siffler, tandis que les « rabatteurs » lui feront déverser le gibier tout droit. L’adolescent le croit, propre et bien mis, les boutons tous attachés, en mocassins dans les fourrés. Le père se rend alors compte qu’il doit prendre en main l’éducation de son fils pour en faire le digne héritier du domaine. Celui-ci l’exige d’ailleurs de lui, après son humiliation par les hommes : « tu es mon père, c’est à toi de m’apprendre ». La « parole » donnée à sa femme tombe d’elle-même, malgré son amertume.

Wade convie son fils Theron dans son sanctuaire, un bureau orné de trophées de chasse et de carabines, ses trois chiens soumis à ses pieds, le bourbon dans le verre, la pipe à la gueule. Il lui donne des conseils de tir et manifeste par une balle dans la chemisée, son intention de prendre en main son garçon à toute la maisonnée, un brin terrifiée. Il mandate comme « grand frère » Raphaël (George Peppard), son autre fils bâtard issu d’une précédente liaison, pour enseigner et surveiller Theron dans son initiation. Celui-ci, avide d’exister contre maman, délaisse ses « collections » de timbres, papillons et autres cailloux (loisirs bourgeois féminins) pour se vouer au tir et à la chasse (loisirs pionniers masculins). Il est habile, passionné, au point de vouloir abandonner ses études – contre son père, mais qui ne récolte que ce qu’il a semé.

Un gros sanglier ravage la contrée et les fermiers demandent au patron d’intervenir, tel un seigneur d’Ancien régime en ce Texas resté au fond peu « démocratique ». Wade mandate Theron pour ce faire : c’est son initiation. Mais il sera sous la tutelle de Rafe. La traque se prolonge le long des marais sulfureux dans lesquels il ne faut pas s’aventurer, symboles de la frontière infernale ; le sanglier semble issu de l’enfer et le vaincre une victoire contre le Mal. Les deux hommes doivent passer la nuit dehors car les chiens sont épuisés et l’un est tué. Mais Theron veut prouver à son père qu’il est digne de lui et se prouver à lui-même qu’il peut le faire et devenir un homme, un vrai. Il ne réveille pas Rafe et quitte le bivouac en léger appareil, torse nu sous sa veste ouverte. Il montre les muscles… et tire effectivement le sanglier.

La suite de l’initiation va consister à la chasse aux filles. Mais comme Theron n’est pas Wade, pas question de papillonner de l’une à l’autre comme la réputation du père, qui le précède, le voudrait. Theron ne jette son dévolu que sur une seule, Elisabeth (Luane Patten). Mais il est trop timide pour aller draguer lui-même et mandate Rafe à sa place (qu’il ne sait pas encore être son grand frère). Celui-ci, sans copine, est ébloui par la belle et trouve les mots choisis pour la convaincre. Commence alors une idylle d’adolescent entre elle et Theron, encore une fois chemise ouverte avec elle comme à la chasse. La symbolique du vêtement ne s’arrête pas là. L’adolescent, pour faire viril, imite les grands et déboutonne largement sa chemise sur son poitrail encore étroit – l’inverse des convenances enseignées par maman toujours impeccablement coiffée et en hauts talons, même sur la pelouse. Il trouve du travail comme ouvrier à l’égreneuse de coton pour s’éprouver et quitter le cocon.

C’est que les rêves des parents pour leurs enfants se heurtent à la réalité de ces mêmes enfants : ils ont leur personnalité et ne sont pas façonnés à partir de rien. Le rêve maternel se brise sur l’exigence de virilité de la société ; le rêve paternel sur le dégoût de « la vie de famille » qu’a connu le fils avec des parents séparés en guerre permanente ; le rêve d’Elisabeth sur la volonté de Theron d’éviter de reproduire le modèle familial… Les rêves sont des volontés de domination sur les autres, qui doivent y résister s’ils ont quelque consistance. Il n’y a guère que le rêve de Rafe (qui n’ose pas en avoir vraiment) qui se réalise : épouse, fils, maison. Car Theron a engrossé Elisabeth sans le savoir, dans sa naïveté, et l’enfant est réputé être celui de Wade, le dragueur impénitent. Mais Elisabeth ne dit rien à Theron car il a déclaré ne pas vouloir se marier pour ne pas reproduire l’antimodèle de ses parents, surtout lorsqu’il apprend que Rafe est son demi-frère. Alors Rafe, qui a toujours aimé Elisabeth mais s’effaçait comme d’habitude devant son frère chéri, se dévoue pour épouser l’engrossée et endosser la paternité de l’enfant. Lui sera un bon père. Surtout lorsqu’il sera reconnu – post mortem – par son véritable géniteur avec son prénom gravé sur sa pierre tombale afin que tous le voient.

Wade disparaît d’un coup de fusil réussi, après la parenthèse de l’initiation du fils par le fils. Mais il est cette fois tiré par le père d’Elisabeth parce que la rumeur l’accuse de l’avoir engrossée – alors qu’il n’y est pour rien, semble-t-il. Mais le film reste ambigu : l’enfant (qui ressemble à Wade pour autant qu’un bébé puisse réellement ressembler à un adulte) est-il son propre fils ou celui de son fils ? Je penche pour la seconde hypothèse mais la réputation sociale penche pour la première. Lorsque le père d’Elisabeth l’apprend (Everett Sloane), il entre chez Wade et le tue. Theron se lance à sa poursuite et le tue. Désormais meurtrier, inapte à la famille à cause de ses parents, il n’a comme héritage que la destruction : le goût du sang et de la chasse, l’alcool, le dégoût du couple et de la progéniture, l’absence d’instruction. Un bel exemple !… Seul Rafe est conscient de ses manques, une enfance orpheline, l’absence de reconnaissance, un savoir concret dans la nature. Il prend la vie comme elle vient, sans rêver, et la vie le récompense.

Robert Mitchum en chef de tribu est magnifique, son fils George Hamilton moins ; il fait pâle figure avec sa silhouette de gamin monté en graine contradictoire avec un sternum velu. Il expiera les « péchés » d’être riche et fils chéri en délaissant son domaine pour partir travailler au loin, et en laissant sa fiancée à son demi-frère, avec le bébé qu’il ignore couvant dedans. Le fils bâtard héritera de tout, par compensation biblique (les premiers seront les derniers). La mère, Eleonor Parker, en frigide rigide est la poupée sociale corsetée en devoirs, enfermée dans ses certitudes moralisantes et inapte à comprendre son enfant comme son mari… et les autres. Il faut la « violer » au sens métaphorique pour qu’elle se bouge : imposer la virilité au fils, imposer la réconciliation comme remède à l’asthénie du fils, imposer le voyage de noces à Naples pour à nouveau coucher ensemble, l’appâter avec le petit-fils pour qu’elle sorte de sa grande maison vide après la mort de son mari et le départ de Theron. C’est une potiche, dont la « volonté » n’est que cuirasse de refus, pas une action positive.

DVD Celui par qui le scandale arrive (Home from the Hill), Vicente Minnelli, 1959, avec Robert Mitchum, Eleanor Parker, George Hamilton, George Peppard, Warner Bros 2006, 2h24, €24.99 blu-ray €22.77

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Solaris d’Andreï Tarkovski

L’espace, pour les Soviétiques, n’est pas une odyssée mais une méditation. Peu d’action donc mais beaucoup de réflexions. Qui suis-je ? Où vais-je ? Que signifie mourir ou vivre ? Mais que pouvons-nous attendre d’autre du régime marxiste pour qui la vérité scientifique de l’Histoire ne fait aucun doute ?

Sauf que la découverte d’autres entités vivantes défient la prééminence de l’humain et le cours de l’Histoire… Le « Contact » représente une remise en cause radicale de la croyance en « la science » – humaine, trop humaine. Et avant tout celle que promeut le marxisme, plus que celle qui aboutit aux techniques.

Un pilote d’engin (Vladislav Dvorjetski) survolant Solaris, une planète océan, est entré dans le brouillard – métaphore du doute. Il a vu, ou cru voir, un enfant nu de quatre mètres de haut gluant d’une brume visqueuse comme un miel émerger de l’eau. Mais ses caméras n’ont « objectivement » (terme adoré de l’époque marxiste) filmé que des nébulosités sans personnage. D’après « les savants » soviétiques ès psychologie humaine du temps, il s’agirait d’hallucinations. D’autant que l’enfant en question ressemblait fort à celui d’un collègue. Revenu sur terre et interrogé par la commission du collectivisme voué à justifier « socialement » la poursuite de l’exploration de la planète Solaris qui dure depuis des décennies et ne comprend plus que trois savants sur place au lieu des quatre-vingt-cinq à l’origine, il ne peut dire que ce qu’il a vécu, ce qu’il a vu.

Un psychologue académique, Khris Kelvin (Donatas Banionis), est donc envoyé au rapport sur la base qui analyse la planète. Il découvre que ses deux compagnons sont un peu bizarres et que le troisième, son professeur et ami Guibarian, est mort ; il s’est suicidé en laissant une cassette à son ami Kris. L’océan protoplasmique est vivant et envoie des « ondes » qui modifient la réalité mentale, en réaction au bombardement de rayons X destiné à le tester. Des personnages aimés apparaissent donc physiquement aux savants, qui ont bien du mal à en tenter une explication plausible aux yeux de « la science ». Ils seraient constitués uniquement d’ions, de simples simulacres.

Pourtant, s’ils se régénèrent quand ils sont blessés ou tués, ils souffrent et éprouvent de la peine. Le plus rationaliste des savants tente de les disséquer, d’analyser leur sang, de les soumettre aux tests dont on use envers les animaux afin de « savoir ». Mais savoir quoi ? La méthode scientifique permet-elle de savoir tout ? Kelvin a eu « la chance » (mais n’est-ce pas dû à lui-même ?) que le simulacre qui s’attache à ses pas soit celui de sa femme aimée, morte dix ans auparavant (Natalia Bondartchouk). Il l’aime toujours, se sent coupable de ne pas l’avoir aimé autant qu’il faudrait en son temps, et le double s’humanise à cet amour.

Jusqu’où ? Sera-t-il la réincarnation de l’épouse d’hier ou une nouvelle personne d’aujourd’hui ? Survivra-t-elle à la disparition de Kelvin ? Va-t-elle s’annihiler par amour pour celui qui l’aime ? Peut-on parler pour elle d’une « vie » au sens humain du terme ? Agit-elle dans l’Histoire en influant par exemple de sa propre initiative sur le cours des choses ? Ou s’agit-il seulement des désirs humains personnels qui se matérialisent – loin du matérialisme obligé de la pensée marxiste ?

Auquel cas, reste-t-on « humain » en demeurant près de Solaris, au risque de s’enfermer dans ses souvenirs et que l’Histoire tourne en rond ? Ce pourquoi le cinéaste multiplie les plans tournés sur la Terre, les arbres, les feuilles, l’eau, les enfants, la datcha familiale : il veut ancrer le sujet dans le réel terrestre plutôt que de l’envoyer rêver dans les étoiles, comme 2001 odyssée l’espace le proposait au même moment dans l’autre bloc. L’homme, réconcilié avec la nature selon le marxisme, est aussi réconcilié avec sa nature : seuls les savants emplis de culpabilité ou de complexes développent une paranoïa agressive qui les empêche d’accéder au savoir « scientifique » de ce qu’ils étudient. L’amour, au contraire, permet la vibration de cristal de la connaissance ; il est le souvenir qui permet de maîtriser le temps.

Adapté du roman du polonais Stanislas Lem Solaris, paru en 1961, le film est long, trop long pour nos yeux (2h40 dans l’Intégrale Tarkovski) mais bien de son époque où les Secrétaires généraux du Parti communiste de l’Union soviétique discouraient devant le Plénum six à huit heures durant : plus c’était long, plus l’Histoire semblait en marche.

Il n’empêche que cette méditation en forme de fable inaugure une critique historique du marxisme en tant que science. L’humain confronté à d’autres formes de vie ne peut plus se croire unique comme dans la Bible (d’où est dérivé le marxisme de Marx). Il doit remettre en question la marche « scientifique » de l’Histoire, admettre que l’homme ne fait plus la loi du devenir à lui tout seul.

Il doit remettre en question aussi l’acte dominateur et destructeur de la méthode scientifique pour accepter ce qui ne se dissèque pas, ne se calcule pas mais se constate. La science, et plus encore la science marxiste, a un tropisme guerrier et impérieux qui empêche de voir la réalité telle qu’elle est. Agresser le monde permet-il vraiment de le comprendre ?

Grand prix du Festival de Cannes 1972, version soviétique censurée de 2h40 au lieu de 3h18.

DVD Solaris, Andreï Tarkovski, 1972, avec Natalia Bondartchouk, Donatas Banionis, Jüri Järvet, Anatol Solonitsyne, Vladislav Dvorjetski, Potemkine films 2011, 2h05, €22.71 blu-ray €15.83

Intégrale Tarkovski (version restaurée sous-titrée français), Potemkine films 2017, standard €68.32 blu-ray €73.28

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Gabriel Matzneff, Carnets noirs 2007-2008

AgoraVox le vendredi 27 mars 2009

Noirs, ils le sont doublement, ces Carnets d’auteur : physiquement parce qu’ils sont de moleskine entourée d’un élastique, le tout tenant en poche ; littérairement parce qu’ils présentent la face sombre d’une existence inapte au bonheur, perpétuellement décalée, amère à la Cioran. Inapte au bonheur parce que cet état est installation durable dans le tiède et la sécurité – mais pas inapte à la joie, qui est toute d’instant, irradiant au plus profond de l’être. Carpe diem est la devise de cet épicurien contemporain qui préfère Lucrèce, Horace et l’abbé de Saint-Cyran, entre autres, à mainte littérature du temps. Matzneff est tourmenté, du côté de Pascal plutôt que de Descartes, de Nietzsche plutôt que de Kant, de Bakounine plutôt que de Lénine, bien plus anarchiste libertaire que partisan de l’État bourgeois.

Or la société a changé. La jeunesse soixante-huit a pris 40 ans, le baby-boum s’est étiolé en papy-boum et la liberté est désormais contrainte par la frilosité de l’âge. Le libertinage adolescent, casanovesque et Renaissance, qui a refleuri dans les années 70 après les années 20, se casse les dents sur le SIDA, la xénophobie et le protectionnisme. Matzneff a surfé sur la vague libertaire, il s’est obstiné à publier le journal de ses conquêtes – souvent de moins de 16 ans – mais avec 20 ans d’écart. C’était louable pour les personnes, dont ne subsistaient que le prénom et l’initiale ; c’était en complet décalage avec le social, travaillé d’ordre moral et de sécurité. L’archange Gabriel s’est vu affublé de pieds fourchus, surveillé d’avocats par ses ex et par la police des mœurs, ostracisé par le marigot lâche et les jalousies du très étroit milieu littéraire. Pourquoi ne pas carrément user de la fiction romanesque, laissant le Journal reposer pour le futur ? Son précédent Carnet, évoquant 1988, ressassait ses caracoles de la cinquantaine avec des lycéennes. Gallimard, avec la tartufferie de règle dans les élites parisiennes, a laissé traîner les corrections, d’où le Gallimatias ; il a fait s’abattre un vol de juristes pour veiller au politiquement correct, d’où le Gallimatois. Échec inévitable du livre, répétitif, dissimulé, presque vide. L’auteur déclare que l’existence est faite de répétitions – certes ! mais une œuvre n’est pas un copié-collé – elle exige un style, et le style, c’est un choix qui tranche. L’auteur déclare aussi que Désir n’a point de loi, comment donc croire à la subite « sagesse » 1988 de ses amours ? Etait-ce l’angoisse de la cinquantaine ? Toujours est-il qu’agir ado lorsqu’on a l’âge d’être grand-père, libertiner comme à 20 ans quand on en a plus du double, et ce dans une société qui est devenue hystérique de Salut moral et de frileux comportements – voilà qui passait mal.

Loin de cette impasse d’hier, les Carnets Noirs 2007-2008 chez un éditeur moins bureaucratisé ont la fraîcheur de l’adéquation. L’auteur accuse son âge, restreint ses amours, beaucoup moins mécaniques, il se donne le temps d’observer, de sentir et de penser. Rattrapé par ses 70 ans bien sonnés, il ne captive plus les lycéennes et ses maîtresses ont désormais la correction d’afficher la trentaine ou la quarantaine. Bien loin des frasques contemporaines à la Catherine Millet ou des partouzes à la Houellebecq, Matzneff apparaît désormais plus proche d’un Philippe Sollers, en moins pontifiant. La période toute récente qu’il raconte le rend plus familier, mieux ancré dans la réalité d’époque avec internet, téléphone mobile et blogs. Le littéraire qu’il est adopte d’ailleurs des mots charmant pour ces nouveautés TIC : émile pour e-mail, telefonino pour mobile. Il ne voyage plus lointain comme dans les années 70-90 mais tout près, en Belgique, au Maroc, en Italie surtout dont il a appris la langue. La musique des mots s’infiltre dans son français, lui donnant saveur nouvelle. Il évoque toujours ses amours féminins, ses dîners avec Untel et sa précieuse santé (jusqu’à trois chiffres après la virgule pour son poids au jour le jour !), mais ces aspects concrets, ancrés dans la réalité vivante, sont entrelardés de réflexions sur les livres qu’il lit, les articles de journaux auxquels il réagit, les paroles des messes orthodoxes qu’il médite. Tout cela fait écho à sa culture classique et nous ravit. Ces Carnets Noirs sont bien meilleurs que les précédents, fors ceux de ses premières années. Ils transmettent un style, nous entraînent dans un univers d’auteur – ce qui est vraie littérature.

Gabriel Matzneff reste égotiste, anarchiste, tourmenté. Mais ce ne sont là qu’étiquettes car ce sont les passions et les tourments qui font la littérature : l’homme heureux n’a pas d’histoire. « Ce mixte d’indifférence et d’hostilité… Je ne pense pas qu’il y ait un seul écrivain français vivant qui soit autant tenu à l’écart que je le suis » (23 avril 2007). C’est pour cette phrase que j’ai envie de parler de Matzneff sur ce blog. J’avais, en son temps (1981), aimé Ivre du vin perdu (indisponible sauf occasion à 200€), l’une de ses meilleures œuvres à ce jour, à mon goût, avec Les lèvres menteuses et Boulevard Saint-Germain (ces deux toujours disponibles). Ma copine de fac, Dominique M., prof à l’université de R. (ainsi qu’on écrit en Gallimatois) l’aimait beaucoup elle aussi. De même que Philippe Sollers, qui s’était fendu d’un article dans Le Monde sur ce « libertin métaphysique ». Et Mylène Farmer, dit-on ! Cette joie de vivre, cette légèreté de pensée, cette ivresse des sens qui conduisaient aux idées saisissantes, étaient en phase avec l’époque optimiste, avec les utopies libertaires issues de mai 68 portée par l’espoir politique de la gauche au pouvoir. La gauche, pas la social-démocratie tiède toujours prête à se coucher devant le premier homme fort venu. Matzneff a aimé la grandeur de Gaulle, apprécié Mitterrand ; il n’a que révulsion, en revanche, pour « la Royal », « cette quakeresse, sortie tout droit des ligues puritaines américaines, sotte, sectaire et méchante » (20 avril 2007). Il a voté Bayrou aux présidentielles, puis blanc, Sarkozy ayant « tonné contre l’hédonisme, l’esprit de jouissance avec des accents rappelant (…) les paladins de la Révolution nationale qui, sous l’occupation allemande, expliquaient que si la France avait perdu la guerre c’était la faute d’André Gide et d’autres artistes sulfureux pourrisseurs de notre belle jeunesse » (2 mai 2007). C’est pour ce genre de remarque que Matzneff nous séduit : « Sans cette liberté absolue, de refus de faux devoirs, cette victorieuse allergie aux corvées de l’arrivisme, cette indifférence au ‘status symbol’, je n’écrirais pas les livres que j’écris, je n’aurais pas la vie amoureuse qui est la mienne » (14 mai 2008).

Il parle très bien des femmes, de la psychologie du sexe, aimant à sauter sans mollir du plume à la plume. Il note fort justement « cette maladie spécifiquement féminine qu’est la réécriture, la réduction du passé » (17 mai 2008). Or la société ne se contente pas de vieillir, ses valeurs se féminisent : voilà qui explique en partie pourquoi les galipettes joyeuses des adolescentes années 70 sont aujourd’hui niées par les mêmes, comme si elles n’avaient jamais eu lieu. « Dieu merci, je n’ai pas eu dans ma vie que des renégates, des truqueuses, des petites-bourgeoises superficielles et oublieuses ; j’ai eu aussi des femmes au cœur généreux et tendre, qui dans leur âge adulte ne se croient pas obligées de calomnier leur premier amour, d’avoir honte du poète qu’elles ont, à l’aurore de leur vie amoureuse, passionnément aimé » (8 septembre 2008). Tartuffe ne gagne jamais tout à fait, malgré les intégristes, les ayatollahs et les ligues de vertu. Pourquoi cacher ce sein que je ne saurais voir, s’il est joli et créé ainsi ? La turpitude n’est-elle pas plutôt dans le regard ?

C’est pourquoi Matzneff, descendant de comte russe blanc, préfère tant l’orthodoxie : « Le catholicisme semble avoir irrémédiablement réduit la sublime folie de l’Incarnation, de l’Esprit qui se fait chair, à un catalogue de quéquettes interdites (…) Plus que jamais, j’ai conscience que seule une bonne théologie de la liberté, c’est-à-dire une bonne théologie du Saint-Esprit, pourrait délivrer l’Église romaine de la tentation moralisatrice, de l’obsession sexuelle » (27 juillet 2008). Tentation qui a contaminé les laïcs ! « Les intellos franchouillards y vont eux aussi très fort : les ‘droits de l’homme’, c’est leur spécialité. Hier c’était au gouvernement russe qu’ils expliquaient doctement ce qu’il convenait de faire. Aujourd’hui, Jeux olympiques obligent, c’est au gouvernement chinois. Le grotesque de ces perpétuels donneurs de leçons (droite libérale et gauche caviar confondues) me fortifie dans la satisfaction de n’être pas un Français pur sucre, dans le bonheur d’être un métèque. Né et grandi en France, c’est sans nul doute à mon sang russe que je dois d’être immunisé contre cette maladie française de la vanité, de la suffisance, de la ridicule prétention à morigéner les autres nations » (8 août 2008). Convenons que « milieu » aurait été plus adéquat que « sang » mais l’idée y est bonne. Elle motive une vision non anglo-saxonne du monde réjouissante et pleine de bon sens, notamment sur la Palestine (p.310, 504, 506), la Syrie, la Géorgie… En politique comme en amour, Matzneff a « horreur de la coercition, seule me captive la réciprocité, le plaisir de l’autre est à mes yeux aussi important que le mien » (16 mai 2008).

« Venere, Baccho et Sol invictus (Vénus, Bacchus et le Soleil invaincu) sont les trois divinités les plus importantes de mon Olympe personnel » (28 mars 2007). Je n’ai pour ma part ni les mœurs ni le genre de vie de l’auteur, mais par quel mystère apprécier une lecture forcerait à en imiter l’auteur ? Lecteurs de romans policiers, devenez-vous meurtriers ? « Nous devons au contraire nous opiniâtrer à demeurer celui que nous sommes, à persévérer dans notre singularité. Si mes carnets noirs présentent un intérêt humain (…) c’est que de la première à la dernière page on y voit vivre un homme en proie à lui-même et à ses passions » (28 septembre 2008). Il y aurait beaucoup à citer et à commenter mais, pour cette invitation à se découvrir tel qu’on est, dans la lignée de Montaigne, pour sa langue fluide, classique et inventive, pour le plaisir de lecture érudite et primesautière qu’il nous donne, lisez donc ce gros livre – il incite à bien vivre. Pourquoi bouder notre plaisir ?

Gabriel Matzneff, Carnets noirs 2007-2008, éd. Léo Scheer, mars 2009, 513 pages

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Camus le généreux

Il y a exactement 60 ans mourait accidentellement Albert Camus, né en 1913. Il avait 46 ans. Michel Gallimard conduisait la Facel Vega 3B qui a dérapé, pneu avant éclaté, avant de s’enfoncer dans un arbre. Sans ceinture de sécurité, le « coup du lapin » a tué net l’écrivain. Philosophe, journaliste, romancier, Albert était né du peuple près de Bône en Algérie et n’a pas connu son père, happé en zouave par l’imbécile guerre de 14. Mais il a, notamment après-guerre, développé une pensée humaniste qui n’a pas été contaminée par le marxisme stalinien comme Sartre. Être libre, observateur indépendant, écrivain du Moi social, Camus reste aujourd’hui un phare, bien plus que le Normalien existentialiste, compagnon de route des dictatures à la mode. Plus que Sartre, il aime les humains ; mieux que lui, il poursuit la tradition occidentale venue des Grecs et tordue par le christianisme. Il est généreux comme la terre qui l’a vu naître, lumineux comme le soleil qui irradiait sa vie, empathique comme la mer qui l’a baigné.

Dans ses Carnets IV, de 1942 à 1945, Albert Camus note au vol les idées qui lui viennent. Il ne les développe pas toujours mais ses intuitions persistent. Ainsi de l’humanisme en psychologie.

« On aide plus un être en lui donnant de lui-même une image favorable qu’en le mettant sans cesse en face de ses défauts. Chaque être normalement s’efforce de ressembler à sa meilleure image. » Tout parent le sait, tout éducateur devrait le savoir (sic !), un enfant et a fortiori un adolescent qui exacerbe en lui les réactions d’enfance, est extrêmement sensible à ce que les autres pensent de lui. Ses référents, parents, adultes et professeurs ; ses pairs pour se comparer ; ses frères et sœurs et tous ceux qui comptent dans sa vie. Un ado est une éponge sensible à tout ce qui renvoie une image de lui. L’exemple qu’on lui donne est le meilleur, l’encouragement pour ce qu’il entreprend une méthode, les félicitations pour ce qu’il accomplit devraient être une exigence.

C’est loin, malheureusement d’être toujours le cas. « Peut s’étendre à la pédagogie, à l’histoire, à la philosophie, à la politique », précise Camus. Sauf que les pédagogues, les historiens, les philosophes et les politiciens ont d’autres chats à fouetter que de rendre hommage à la vertu. Confits en eux-mêmes et occupant une position dominante, ils tentent d’en profiter. Lorsque leur petit moi est fragile, ils adorent écraser les autres, notamment les immatures qu’il est trop facile de prendre en défaut. Combien de profs jouent les fachos ? Combien de parents les caporaux ? Combien d’aînés les petits chefs ?

Mais il y a plus grave. C’est notre civilisation que Camus met en cause. « Nous sommes par exemple le résultat de vingt siècles d’imagerie chrétienne. Depuis 2000 ans, l’homme s’est vu présenter une image humiliée de lui-même. Le résultat est là. » Il est là, en effet : écrasement par les corps constitués, les privilégiés, les riches, les puissants, les sachants imbus, les âgés acariâtres, les aînés physiquement plus forts sans parler des curés pédophiles, les mâles, blancs, bourgeois et croyants en l’une des religions du Livre ! Ni le Juif, ni le Mahométan n’ont mauvaise conscience. Mâles ils sont, érudits s’ils le peuvent, ils n’ont pas honte d’être hommes. Mais le Chrétien ? Certes, les femmes y sont peut-être mieux traitées par l’idéologie (depuis peu), mais l’être humain reste quand même réduit au péché originel, fils déchu qui doit mériter la grâce de son Père, redevable d’avoir vu crucifier comme esclave le Fils venu les racheter…

Comment peut-on glorifier un esclave souffrant nu sur un instrument de torture pour en faire une religion, s’interrogeaient les antiques ? En effet, au lieu d’encourager les vertus humaines, comme le bouddhisme le fait ; au lieu d’appeler au meilleur en chacun, comme le zen le tente ; au lieu de prôner une élévation spirituelle en ce monde – et pas dans l’autre – le christianisme a écrasé l’homme, l’a humilié, l’a rendu pourriture vouée à l’enfer éternel – s’il ne rendait pas hommage ni ne faisait allégeance complète et inconditionnelle au Père. Le christianisme, peut-être pas le Jésus des Évangiles, mais le texte (déjà idéologiquement sélectionné) est submergé depuis deux mille ans par la glose d’Église. Albert Camus ne croyait pas en Dieu mais en quelque chose de supérieur à l’Homme : la vie – absurde mais désirable par seule énergie intérieure qui permet la révolte, sans que jamais la fin ne justifie les moyens. Il avait la grâce.

« Qui peut dire en tout cas ce que nous serions si ces vingt siècles avaient vu persévérer l’idéal antique avec sa belle figure humaine ? », s’interroge Camus. En effet, qui ?

Albert Camus, Carnets 1935-48, Gallimard Pléiade tome 2, 2006, p.941, €68.00

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Boris Cyrulnik, Les vilains petits canards

L’homme est un être social qui ne se développe qu’en relation. Pour l’auteur, l’identité narrative des parents, issue de leur histoire personnelle, compose l’alentour sensoriel qui encadre le développement de l’enfant. Cela commence dans le ventre de sa mère. La septième semaine, le toucher est un contact ; dès la 11e semaine apparaissent le goût et l’odorat via le liquide amniotique. La 24e semaine introduit le son. Tout cela s’imprime dans la mémoire sensorielle.

La naissance est l’inscription dans une filiation par le jeu des ressemblances. Dès le premier jour, le comportement du nouveau-né influe sur la manière dont l’entourage se comporte envers lui. La culture intervient très tôt dans la stabilisation d’un trait de tempérament. En Chine, où la vie traditionnelle du foyer est paisible, ritualisé et imperturbable, les tout-petits se stabilisent tôt. Aux États-Unis, les parents remuants et sonores, versatiles, alternent l’ouragan de leur présence avec le désert de leurs départs répétés ; les tous petits s’y adaptent en alternant frénésie d’action et gavage par les yeux et la bouche pour combler le vide affectif. Les deux parents comptent et composent un triangle de relations avec l’enfant. Il existe des familles coopérantes où le père et la mère alterne pour les soins ; des familles stressées où règne le moi-je d’un seul parent ; les familles abusives où un parent s’allie à l’enfant au détriment de l’autre parent ; les familles désorganisées où règne l’anarchie.

La pulsion génétique donne l’élan vers l’autre, mais la réponse de l’autre est grandement culturelle ; elle donne un tuteur de développement. La figure d’attachement, qui peut être la mère, le père, le grand frère ou tout adulte qui s’occupe régulièrement de l’enfant, agit comme une base de sécurité pour l’exploration par le petit du monde physique et social. Dans une relation à plusieurs (au minimum le triangle), l’enfant répond à une représentation ; ses émotions sont déclenchées par ses perceptions autant que par l’écho qu’elles ont parmi ses relations. L’attachement sécurisant produit chez l’enfant le comportement de charme qui attendrit les adultes et les transforme aussitôt en base de sécurité. Les attachements évitant, ambivalents ou désorganisés, dissuadent les adultes de s’occuper d’eux car ces petits-là sont difficiles à aimer.

Mais les enfants sont malléables. Si les styles persistent dans la mémoire inconsciente qui façonne le tempérament, le développement est infléchi par tout changement social. À chaque étape de développement, les enfants deviennent sensibles à d’autres informations et à d’autres tuteurs : sensoriels chez le bébé, rituels à la crèche, le dessin puis la parole par la suite. La mère ou le père, les autres membres du groupe parental, les familles de substitution, les associations et clubs de sport, l’art, la religion ou la politique, peuvent à leur tour étayer l’enfant. Un père qui toilette, joue, nourrit, gronde et enseigne à un effet de « rampe de lancement ». Pour le bébé, la sensorialité d’un homme et d’une femme n’a pas la même forme : les mères sourient plus, vocalisent plus, mais bougent moins le nourrisson. Les pères parlent moins mais taquinent, et ces tentative de déstabilisation incitent l’enfant à s’adapter à la nouveauté et à la prise de risque.

La Shoah puis le Vietnam, le Liban et le Kosovo, ont déclenché le travail clinique sur le traumatisme. Le choc n’est pas seulement organique mais aussi narratif. L’accueil de la société, les réactions de la famille, l’interprétation des journalistes, orienteront la narration vers un trouble durable secret ou vers une intégration de la blessure. Si la société et la culture ne disposent autour de l’enfant blessé d’aucune possibilité d’expression, le délire logique et le passage à l’acte fourniront des apaisements momentanés et aboutiront à l’extrémisme intellectuel, la délinquance ou la psychopathie. D’où la supériorité des sociétés qui permettent d’exprimer, soit par le rituel, soit par le débat démocratique. C’est la conviction qu’il est responsable de ce qui lui est arrivé qui permet à l’être humain de devenir sujet de son destin et auteurs de ces actes, et non plus objet ballotté par les circonstances et soumis. L’absence de cadeaux ou de reconnaissance crée un vide. Mais quand l’enfant blessé devient celui qui donne, il éprouve le bonheur de ne plus être victime fautive mais celui qui aide. Il se socialise. Depuis les bombardements de Londres en 1942, on sait que les réactions psychologiques des enfants dépendent de l’état des adultes qui les entourent.

Dans un milieu sans loi, un enfant qui ne serait pas délinquant aurait une expérience de vie très brève. Quand la société est folle, un enfant ne développe une estime de soi qu’en réussissant de beaux coups contre les adultes empotés. Quand la famille disparaît, l’approbation parentale cède la place à l’approbation des pairs. Ce qui façonne un enfant est la bulle affective qui l’entoure chaque jour et le sens que son milieu attribue aux événements. La réponse émotionnelle de la famille soutient ou enfonce en partageant l’émotion ou en faisant la morale et en rejetant. Pour résilier un traumatisme, il faut le dissoudre dans la relation et l’incorporer dans la mémoire organique. Faute de quoi se laisse fasciner par le vide ou bien on se débat et on travaille à le remplir par la création. L’art n’est pas un loisir mais une contrainte à lutter contre l’angoisse du néant. L’orphelinage et les séparations précoces ont fourni beaucoup de créateurs : Balzac, Nerval, Rimbaud, Baudelaire, Dumas, Stendhal, Voltaire, Dostoïevski, Kipling…

Les aptitudes acquises tout petit permettent de surnager et de faire face aux catastrophes sa vie durant par la confiance, le comportement de charme et la prise de risque. On peut retisser des liens, redonner sens et redevenir acteur. La vie n’est donc pas un destin écrit mais une voie sur laquelle des bifurcations se présentent, que l’on emprunte ou pas selon les autres qui aident ou qui repoussent.

Boris Cyrulnik, Les vilains petits canards, 2001, Odile Jacob poche 2004, 241 pages, €8,90 e-book Kindle €9.99

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La littérature vue par Sartre et Beauvoir

Je n’envisage dans cette note que ce que Beauvoir et Sartre disent de la littérature dans La force des choses et dans Entretiens avec Sartre. Écrire, pour eux, est un métier. Mais, parmi les écrits, l’exercice de la littérature garde une place à part. Elle est exigence de vérité et, en même temps, reste l’irréductible espace de liberté de l’individu. Pour des auteurs « engagés », cette contradiction est féconde.

D’abord, la littérature apparaît comme autre chose qu’un divertissement. L’auteur n’est ni un fabulateur ni un pisse-copie, il est en premier lieu un témoin : « Pour qu’elle ne se dégradât pas en divertissement, il fallait que l’homme la confondit avec son existence même, sans faire de sa vie plusieurs parts. L’engagement, somme toute, n’est pas autre chose que la présence totale de l’écrivain à l’écriture » Beauvoir I p.64.

Mais le témoignage n’est pas une illustration idéologique. L’écrivain doit s’intéresser aux lecteurs, leur parler page après page. « L’écrivain ne doit pas promettre des lendemains qui chantent mais, en peignant le monde tel qu’il est, susciter la volonté de le changer. Plus le tableau qu’il en propose est convaincant, mieux il atteint ce but » Beauvoir I p.162. Pouvoir des mots : nommer, s’est montrer, dévoiler, faire prendre conscience. Or la conscience est la première étape du changement, au moins dans les esprits.

La littérature est subjective mais le bon écrivain, témoin de son temps et de son milieu, réalise une œuvre qui le dépasse. Bien écrire, c’est être soi : « Tous les matériaux que j’ai puisés dans ma mémoire, je les ai concassés, altérés, martelés, distendus, combinée, transposés, tordus, parfois même renversés, et toujours recréés » Beauvoir I p.367. La littérature est une gestation, un cri qui vient de l’intérieur. Henry de Montherlant, Marguerite Yourcenar, Julien Green, disent la même chose que Simone de Beauvoir : « J’y pense longtemps à l’avance. J’ai rêvé aux personnages des Mandarins jusqu’à croire à leur existence » I p.372. Si une philosophie est faite pour être dépassée, la littérature reste éternelle par ce qu’elle inventorie le présent.

Mais, à la différence du journal qui est de premier jet, la littérature est un travail. Il s’agit de conter de belles histoires avec un développement, de susciter une attente, de créer des personnages crédibles par les mots. « La littérature commence avec le choix, le refus de certains traits et l’acceptation d’autres. C’est un travail qui n’est pas compatible avec le journal dont le choix est quasiment spontané et ne s’explique pas très bien » Entretiens p.253. Le risque de la littérature, c’est l’élégance, l’esthétisme qui enjolive l’objet et peut le séparer de sa vérité. Le roman doit reconstituer le monde, être « un rapport à la vérité » Beauvoir p.309.

Les écrivains bourgeois, pour nos deux auteurs, ignorent le corps et ses besoins. Ils ne connaissent des limites et des forces physiques que le sexe et la mort. « L’identification d’un homme avec son corps les scandalise » Beauvoir II p.74. Le Nouveau roman ? Une tentative où l’homme est arrêté. L’humain est considéré comme objet, apolitique, anhistorique, selon la pente des économistes et des technocrates. « C’est là le point commun entre Sarraute et Robbe-Grillet ; elle confond vérité et psychologie tandis qu’il refuse l’intériorité ; elle réduit l’extériorité à l’apparence, c’est-à-dire à un faux-semblant ; pour lui, l’apparence est tout, défense de la dépasser : dans les deux cas le monde des entreprises, des luttes, du besoin, du travail, le monde réel se volatilise » Beauvoir II p.459.

Au total, « tout ce qu’on peut demander à une œuvre romanesque : la recréation d’un monde qui enveloppe le mien et qui lui appartient, qui me dépayse et m’éclaire, qui s’impose à moi à jamais avec l’évidence d’une expérience que je n’aurais jamais vécue » Beauvoir II p.66. Tout un programme.

Simone de Beauvoir, La force des choses et Entretiens avec Sartre, 1976, Folio

  • Tome 1, 384 pages, €8.40 e-book Kindle €7.99
  • Tome 2, 507 pages, €9.00 e-book Kindle €8.99

Simone de Beauvoir, La Cérémonie des adieux, suivi de Entretiens avec Jean-Paul Sartre : Août – Septembre 1974, Folio 1987, 624 pages, €10.20 e-book Kindle €9.99

Simone de Beauvoir, Mémoires, tome 1 et 2, Gallimard Pléiade 2018, 3200 pages, €139.00

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Charles Morgan, Portrait dans un miroir

J’avais l’âge du narrateur, « l’année de mes dix-huit ans » (donc encore 17 ans), lorsque j’ai lu pour la première fois ce roman d’un Anglais né en 1894 ; il aurait pu être mon grand-père, venu au monde autour de cette année-là. L’univers victorien, l’élégie de « l’Art », la jeunesse passionnée réfrénée par les convenances victoriennes, la conception platonicienne de l’âme, convenaient à l’époque de ma jeunesse dans les années 1970. Je ne m’identifiais pas au narrateur mais à son univers ; il n’était guère différent de celui de mon temps car la révolution des mœurs de mai 68 a tardé à infuser dans la société. Quant au jeune homme, ses élans étaient les miens mais point sa famille, trop idéale pour ma réalité.

Aujourd’hui est différent et ce roman est rejeté vers le XIXe siècle, bien que paru en 1929. Les hobereaux comme les Frew, les Trobey ou les Fullaton, vivant en manoir campagnard, ne sont plus qu’un souvenir. La famille « libérale » qui aime ses enfants et les oriente par la force du raisonnable a sombré dans le décomposé, l’individualisme exacerbé, la compétition ou la drogue. Le monde a changé et « les convenances » ne conviennent plus. « Un jeune homme obsédé par la nudité féminine, et dominé par son imagination, une jeune femme renonçant à toute fierté, fouettée par le désir et la vanité, et voulant inscrire dans sa vie un chapitre faussement romanesque » – voilà toute l’histoire, racontée à la fin par le narrateur devenu vieillard.

Sauf qu’entre temps la jeunesse a vécu, et la fièvre est l’essentiel. Nigel Frew est cadet de famille mais dessine admirablement et peint à l’occasion. Lors de sa première sortie dans le monde, chaperonné par sa grand sœur acerbe Ethel et son grand-frère bienveillant Richard, il séduit la société. Sa jeunesse, son air lunaire, sa gaucherie, touchent les gens. Notamment Claire, qui doit épouser Ned, le fils de la maison Fullaton qui invite. Nigel tombe amoureux de Claire et celle-ci, de trois ans plus âgée que lui, en est émue et l’aime aussi – ou croit aimer l’image candide et pure qu’elle s’en fait. Mais ils ne sont pas en phase : pour Nigel, cet amour vient trop tôt ; pour Claire, il vient trop tard. D’où la tragédie d’un amour impossible qui se développe au long des pages.

Nigel doit être envoyé à Oxford sur les traces de son frère aîné mais il décide de n’en rien faire. Il rencontre en cela les avis de son maître en dessin plus celui de son hôte, le père de Ned, peintre acceptable et influent dans les beaux-arts qui l’invite à venir compléter son apprentissage auprès de lui. Le père de Nigel est ennuyé, une solide éducation prépare à tout, même à la peinture, et elle reste un bagage solide en cas d’échec. Mais Nigel ne peut rester chez les Fullaton à cause de la présence de Claire. Après quelques mois sur des charbons ardents, séduit par un ange de pierre dans l’église qui lui paraît l’idéal d’incarnation de la chair désirée en art éternel, Nigel s’écartèle entre l’art et l’amour, ou plus exactement le travail et la chair. Il tente de réaliser, sur demande de Ned, un portrait de Claire, mais celle-ci lui échappe car elle est sans cesse différente. Il ne réussit que des dessins épars, pas l’œuvre à l’huile ambitionnée. Son œuvre restera inachevée.

C’est que, dans sa conception issue de Platon, un portrait est « l’image d’une âme reflétée dans le miroir d’une autre âme ». Trop d’impressions fugitives viennent parasiter sa main pour que le portrait soit possible, au contraire de celui de la tante Fullaton, une vieillarde qui n’a pas sa langue dans sa poche et qui a deviné sans peine les peines d’ardeur du très jeune homme. L’art ou l’amour ? Entre ces deux absolus, ces deux créations humaines, il faut dans la société de philistins qu’est la bourgeoisie anglaise fin XIXe, malheureusement choisir. Seule la fuite « à Paris » permettra de trancher le nœud gordien. Car la société bienveillante refoule toutes potentialités de conflits et noue les élans comme les aiguillettes, sous la conversation policée et les attitudes convenables. L’artiste seul y échappe, dans un milieu qui exclut l’art et ne considère la peinture que comme un substitut honorable et admis de la photographie. Qui peint la chair doit peindre l’âme, mais il faut pour cela transcender les convenances et lâcher les rêves dans la nature, eux qui ne sont que des ballons captifs retenus par la société.

Revenu trois ans plus tard, mûri et sa maîtrise d’artiste assurée, Nigel baisera Claire une fois dans la chambre d’enfant des Fullaton, manière d’exorciser à la fois leurs désirs à tous les deux et leur part d’idéalisme enfantin. La société reprend ses droits, dans la sagesse, et les convenances restent respectées malgré le feu qui a couvé sous la glace. J’aurais bien lu une suite où Claire donnait naissance à l’enfant de Nigel sous la paternité de Ned, mais cela aurait été trop osé pour les années 1920 et l’esprit « comme il faut » de l’auteur. Car il écrit bien, ses phrases coulent longuement et sans heurt, les descriptions psychologiques sont fouillées, avec quelques traits de paysage et de nombreuses sensations complaisamment éprouvées. J’ai trouvé bon pour rêver ce roman ancien ; il est toujours lisible, à la campagne, en vacances. Il me rappelle ma jeunesse et cet autre monde « d’avant » la libération des mœurs et la globalisation globish, le temps où les Anglais étaient des Anglais et les Français des Français.

Il a reçu le prix Femina en 1929.

Charles Morgan, Portrait dans un miroir, 1929, Phébus 2001, 256 pages, €7.44

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Christian de Moliner, L’orée de la nuit

Dernier opus de la série Les voyages glacés, après Thanatos et Eros et L’ombre d’un père, ce volume apaisé est dédié à son petit-fils. Augustin Miroux, ce professeur de maths polémiste de droite, qui avait brillamment conféré à Prague dans le premier volume, aidé de son escort débutante, s’est découvert une fille « adoptive » à Dijon lors du second volume lorsque, désespéré, il revenait hanter les lieux de son adolescence et de ses premiers fantasmes.

Nous avions quitté un Miroux qui avait honte de ses désirs et se méprisait de sa lâcheté, nous le retrouvons à la dernière extrémité, réglant ses comptes en famille. Caroline n’est pas sa fille mais celle de son ami de lycée ; il a cependant bel été bien été amoureux de sa mère et lui a extorqué une pipe qui le hante, depuis qu’elle s’est jetée du haut de la tour de Bar à Dijon, laissant Caroline orpheline à 2 ans. Dans un élan fort chrétien, même s’il n’apparaît pas croyant, Augustin a beaucoup péché, comme son homonyme père de l’Eglise, et s’est racheté en laissant croire à Caroline qu’il est son père.

Elle le désirait avidement, elle rattrape le temps perdu, elle trouve un sens à sa vie. Et Augustin Miroux n’a pas le cœur à la détromper, à lui dire qu’il a menti encore une fois, qu’il s’est laissé guider par ses fantasmes égoïstes plutôt que par elle. Quoique : lui offrir ces mois de bonheur en lui laissant supposer qu’elle avait retrouvé son père, elle qui n’a connu ni papa ni maman, n’est-ce pas une forme d’offrande généreuse ?

Caroline s’entête, elle force le destin. Augustin a préparé sur son ordinateur une lettre d’explication pour lui dire la vérité, mais il diffère de la lui donner, préférant – lâchement – en charger son notaire après son décès. Mais, lorsqu’elle s’impose devant lui dans la famille, il n’a plus le cœur d’en parler et déchire l’impression papier qu’il avait préparé. Sans pour autant effacer cette histoire, comme celle de ses maitresses, de son disque dur !

Ce pourquoi Adam, son fils aîné rationnel et plutôt froid la découvre. Lui va dire la vérité… ou peut-être pas après tout, mais les dés roulent encore. La femme d’Augustin, Clémence n’a pas digéré d’avoir ignoré l’existence de cette « fille », ni en plus de savoir lus ses échanges électroniques avec son amant en titre qui n’attend que la mort du propriétaire pour investir la maison et le lit. Mais la vie est ainsi faite que chacun doit compter avec chacun, et ménager autant que faire se peut les affections.

Augustin Miroux disparaît, sous oxygène, dans le lit de Caroline qui se croit sa fille, avec un seul de ses trois fils, Mathieu, celui qui lui ressemble le plus, à ses côtés. C’est une belle fin, équivoque, humaine, qui laisse bien des choses en plan.

Moins hanté par le sexe, plus enclin à explorer la psychologie intime de chacun, ce dernier roman est probablement le meilleur de la série. L’auteur a sondé son personnage pour en extirper un peu plus ce qu’il est (et qui est différent de lui-même, mieux que dans les autres livres). Comme si, en bonne littérature, le héros avait supplanté l’auteur et guidé la plume qui le décrit. On se surprend à rester captivé, de longues pages durant, et l’on en ressort avec une conception de la vérité un peu différente des a priori confortables. Si vous ne deviez en lire qu’un sur les trois de la série, ce serait celui-là.

Christian de Moliner, L’orée de la nuit, 2019, éditions du Val, 156 pages, €9.00

Les livres de Christian de Moliner déjà chroniquées sur ce blog

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Elisabeth George, La punition qu’elle mérite

« Elle », c’est tout un tas de personnages féminins dans le roman : Havers, gros sergent bulldog qui n’en fait jamais qu’à sa tête et que l’on voudrait bien virer aux confins de la province, Ardery, commissaire alcoolique de plus en plus dépendante et qui déraille trop souvent pour rester à son poste, plus une pléthore de mères abusives de filles et de garçons…

Mais le titre n’explique rien, il est seulement la trame psychologique de l’intrigue vainement compliquée qui se déploie sur plus de 650 pages découpées au petit bonheur la chance par des lieux et des dates. C’est captivant mais pas retord et le lecteur devine le coupable bien avant la fin, ne gardant un doute sur un comparse qu’assez avant dans l’histoire.

Tout commence par une biture express d’étudiants anglais dans la petite ville de Ludlow dans le Shropshire. Ils fêtent la fin du trimestre et se saoulent au cidre ou à la Guiness (il faut en boire des litres !). Les filles sont bourrées et ne savent plus ce qu’elles font, les garçons sont bourrés et n’ont qu’une idée en tête – s’ils peuvent. Tous ont 18 ans à peine, juste sortis du lycée et pour la première fois en colocation, indépendants de maman. La liberté devient la licence et les scènes de baise crue ne manquent pas : attouchements, fellation, sodomie, pénétrations. L’auteur jouit de mettre en scène des adolescents à peine mûrs dans ce pays de sauvages qu’est le Royaume-Uni déstructuré d’aujourd’hui. La bite anglaise remplace le flingue américain mais c’est bien la même absence de tout scrupule dans l’assouvissement du désir qui est décrit par une Susan Elizabeth George de 70 ans, née en 1949 : son fantasme.

L’ilotier du coin surnommé Gaz remplace les flics disparus pour cause de compression de personnel due aux économies budgétaires. Il se préoccupe d’enfourner la viande saoule dans sa voiture les soirs de beuverie et de ramener au bercail les ados déglingués avant qu’ils ne se battent et cassent tout. Il est peu payé, vit seul faute de moyens et ne pense qu’à monter dans la hiérarchie en faisant de la lèche à son grand chef femme, qui l’a remarqué lors du stage. Elle lui a demandé comme une faveur de surveiller tout particulièrement son fils unique chéri Finn, en pleine rébellion adolescente, qui vit pour la première fois hors du domicile familial. « Il avait des dreadlocks d’un côté de la tête et le crâne rasé de l’autre. Et, sur son cuir chevelu à découvert, un tatouage représentant une femme sauvage hurlante, la bouche grande ouverte sur sa luette et des canines démesurées, dont une dégouttait de sang » p.169. Un portrait de sa mère, sans doute.

Ludlow, Shropshire

Un diacre de la commune très empathique et frénétiquement actif dans les associations pour les enfants a été retrouvé suicidé par pendaison à l’aide de son étole dans le local de l’ilotier ; il avait été arrêté sur ordre du central et devait être transféré pour interrogatoire après une accusation anonyme de pédophilie. Son père, homme influent qui ne peut le croire, mandate son député pour faire une enquête approfondie sur ce suicide. Pour une fois que la queue remue le chien, la Met est donc conviée immédiatement à aller voir sur place si « la procédure » a bien été respectée. Pas plus. La commissaire Ardery se voit confier la tâche, flanquée du sergent Havers pour tester sa capacité à obéir aux ordres. Une mutation lui pend au nez et elle file doux.

Ardery ne voit rien, pressée de retourner à Londres retrouver ses jumeaux de 9 ans dont son mari a la garde parce qu’elle est alcoolique et qui vont bientôt partir en Nouvelle-Zélande où il est muté. Havers s’acharne, ne lâchant aucune piste, souvent à tort mais parfois à raison. C’est elle qui met en avant les fâcheux 19 jours de latence entre l’accusation et l’arrestation – sans qu’aucune enquête n’ait été entreprise entre temps pour vérifier les faits. Le suicide aurait donc eu lieu à tort ? Ne s’agirait-il pas d’un suicide ? Auquel cas qui aurait intérêt à faire taire le diacre ? Qui a été pédophile dans l’histoire ? La pédophilie n’aurait-elle été qu’un prétexte à la mode pour masquer autre chose ?

A cause de cette faille qu’elle n’a pas remarquée, Ardery, plus dépendante de la vodka que jamais, est dessaisie au profit de Lynley (qui avait refusé d’être commissaire à sa place) et l’enquête reprend avec Havers sur de nouvelles bases. C’est le prétexte, comme à chaque fois chez Elisabeth George, de se plonger dans la sociologie des petites villes du Shropshire : Ludlow, Worcester, Burway, Hindlip, Wandsworth… L’auteur est allé voir sur place, faire les repérages nécessaires des lieux et se documenter sur des personnages plausibles du coin, ce qui donne à son roman un air de vérité. C’est toujours passionnant.

Il y a Ding (Dena), fuyant sa famille où son père s’est pendu tout nu et sa mère remariée, ce pourquoi sa fille s’est jetée dans le sexe à 12 ans pour n’en plus jamais sortir, baisant, pipant, picolant tant et plus – mais pas mauvaise fille, au fond, amoureuse de Bruce son colocataire beau gosse qui a faim de chairs nouvelles mais en pince pour elle quand même. Il y a Missa, semi-indienne intégrée, brillante étudiante en maths qui brutalement chute de niveau passé Noël après une soirée trop arrosée, et qui veut se marier sans le consentement de sa mère à un artisan un peu simplet qui anime la forge de la ville pour touristes. Il y a Finnegan le rebelle que sa mère flic haut gradé couve et surveille et qui en a assez. Il y a Gary l’ilotier, appelé Gaz, élevé dans une secte en Irlande d’où il s’est enfui à 15 ans, initié au sexe dès qu’il a pu bander, dans la promiscuité encouragée du groupe. Il y a Peace, le serveur polyvalent de l’hôtel, prénommé par une mère gauchiste Peace-on-Earth comme sa sœur End-of-Hunger. Et bien sûr Ian Druitt, le suicidé accusé d’être pédocriminel même si personne ne s’est jamais plaint de lui, au contraire, mais qui vivait seul dans une chambre donnant au-dessus d’une école maternelle…

Depuis plusieurs romans, le chemin compte plus que l’objectif chez Elisabeth George. Il faut aimer les gens pour apprécier le déroulement sinueux de l’histoire à prétexte policier. Peu d’action et beaucoup de psychologie et de sociologie, telle est la recette de cette prof formée à la psychopédagogie. Avec plus ou moins de bonheur – ce roman-ci se situant dans la moyenne. Le lecteur amateur passe un bon moment, captivé par les portraits de ces drôles de British. La fin est téléphonée et prévisible, mais la vie des enquêteurs se poursuit, Havers reste et présente un spectacle de claquettes, Ardery part (provisoirement) et Lynley procrastine à nouveau dans ses amours.

Elisabeth George, La punition qu’elle mérite (The Punishment She Deserves), 2018, Presses de la Cité mars 2019, 670 pages, €23.50 e-book Kindle €15.99

Les romans policiers d’Elisabeth George chroniqués sur ce blog

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Le discours d’un roi de Tom Hooper

Comment l’histoire d’un bègue peut-elle passionner le spectateur ? Mais quand l’Histoire surveille et que le bègue est roi, tout défaut devient intéressant. Albert Frederick George (Colin Firth), fils cadet de feu George V (Michel Gambon), est devenu roi à la place de son frère aîné Edouard (Guy Pearce), alors qu’il n’y était pas destiné et qu’il avait ce handicap. Il bégaie en effet depuis l’âge de quatre ans et il lutte désespérément pour surmonter cette particularité fort gênante surtout lorsqu’on est un homme public.

Le film insiste sur l’origine psychologique due à la peur de mal dire du petit enfant, déjà gaucher contrarié et aux genoux cagneux, que sa nounou n’aimait pas. Il insiste sur l’inhibition renforcée par son père irrité qui l’incitait à « cracher le morceau ». Une prédisposition génétique n’est pas à exclure, la famille ayant tendance à la consanguinité, ne trouvant jamais les prétendants extérieurs assez bien pour elle. Très émotif, Albert duc d’York explose volontiers de colère mais, en même temps, s’accroche, obstiné de volonté, ayant intégré ce caractère anglais qui fait rester stoïque sous les épreuves. C’est probablement là qu’est le message universel du film.

Après avoir tout essayé des traitements en cour, son épouse (Helene Bonham Carter) prend l’initiative d’aller voir anonymement un « alternatif » de bonne réputation mais qui n’est pas passé par la faculté (Geoffrey Rush). Pire, le praticien est Australien – autrement dit descendant de putain et de bagnard, pour la haute société post-victorienne. Il est aussi autodidacte et acteur raté – ce qui n’est pas vraiment recommandable. Mais il est doué. Lionel Logue a trois enfants et donne des cours d’élocution, il réussit plutôt bien auprès des jeunes.

Lionel impose à Bertie (diminutif d’Albert que seuls ses frères ont « le droit » de lui donner) une relation d’égalité, afin que le soin puisse fonctionner. Les deux hommes vont progressivement devenir amis, malgré les régressions et les progrès, les détentes et les orages. C’est dans l’adversité que se forment les liens les plus puissants et le futur roi n’avait jusque-là aucun ami, hors son frère. Par expérience, en soignant les traumatisés du front après 1918, Lionel a inventé une méthode pragmatique qui mélange exercices d’orthophonie et prise de conscience psychique de ses blocages. Par exemple, lire un discours en écoutant de la musique lève les inhibitions et Albert a la stupeur de s’entendre citer Shakespeare sans jamais bafouiller sur l’enregistrement qu’a fait Lionel et qu’il lui a donné avant leur première rupture. Je me demande d’ailleurs pourquoi Albert, devenu le roi George VI, n’a pas utilisé cette méthode – fort efficace pour son cas – lorsqu’il a dû lire à la TSF son premier discours à la nation et à l’empire…

Albert ne venait qu’en second dans l’ordre dynastique mais son aîné Edouard VIII a abdiqué, préférant baiser sa maîtresse américaine deux fois divorcée à la charge de l’empire et aux convenances conjugales. Le Premier ministre Baldwin l’y a clairement poussé, tandis que l’archevêque de Westminster a fait du mariage royal avec une divorcée un casus belli ecclésiastique. George VI a donc été couronné le 11 décembre 1936, à 41 ans, comme roi en tous points conforme au modèle : marié légitimement avec une vierge, Elisabeth Bowes-Lyon de noblesse écossaise, fidèle époux et père de deux filles, Elisabeth (Freya Wilson) – future Elisabeth II – et Margaret (Ramona Marquez), s’intéressant aux affaires du royaume et du monde plus qu’au sexe. Il mourra à 56 ans dans son sommeil en 1952.

Logue a quinze ans de plus que lui et joue le rôle d’un aîné, moins écrasant qu’un père, professionnel sans a priori et lui-même père de trois garçons. Fils de brasseur, « kangourou sorti du veld » comme l’accuse Bertie en colère, Lionel est patient et jamais irrité comme George V, tout en n’hésitant jamais à dire des vérités insupportables au cant. Mais il l’aide et ne l’humilie pas. L’ordre de son père de prononcer le discours à l’exposition du British empire en 1925 a été une catastrophe ; Bertie ne veut plus jamais que cela se reproduise. Exercices de détente musculaire, traits rouges sur le papier pour scander les phrases et mieux faire passer ses hésitations, présence constante dans une atmosphère neutre, tels sont les ingrédients du succès. Le discours sur la déclaration de guerre est une réussite et même Churchill (Timothy Spall) le félicite.

Même non-anglais, non-royaliste, à deux générations de distance, le spectateur d’aujourd’hui réussit à être captivé par cette histoire somme toute plus humaine que politique. C’est à mes yeux un excellent film avec beaucoup de charme, intimiste et subtilement diplomate, faisant surgir la tension dramatique du heurt des émotions et de la raison, fût-elle d’Etat.

DVD Le discours d’un roi, Tom Hooper, 2010, avec Colin Firth, Helena Bonham Carter, Derek Jacobi, Geoffrey Rush, Jennifer Ehle, Wild Side Video 2012, 2 h, standard €6.20 blu-ray €11.72

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Christian de Moliner, Trop loin de Campo Villa

Dans une république bananière d’Amérique du sud parlant espagnol, un étudiant de bonne famille revient au pays. Sa mère, à la tête du parti libéral, l’a suppliée de ne pas le faire mais la queue est plus forte que le sentiment et le jeune homme veut absolument revoir son grand amour, la gauchiste rouge Virginia.

Il manque de se faire tuer par les éléments « progressistes » qui occupent l’université où siège Virginia au comité central. Elle ne veut plus le revoir car il est d’une famille exploiteuse et elle dans l’autre camp. Elle use cependant de son autorité pour le faire sortir du piège dans lequel il s’est volontairement fourré.

La bêtise succède alors à la stupidité. Francesco veut absolument assister au meeting libéral que va tenir sa mère, malgré les risques insensés que tous les « modérés » prennent toujours dans un pays en proie aux affres de la guerre civile. Il faut choisir son camp et la neutralité n’est pas de mise. Evidemment maman est assassinée par un garde que l’on a menacé en prenant sa famille en otage. Francesco appelle à une manifestation de protestation où – évidemment – des provocateurs viennent tuer encore plus.

Va-t-il s’en tenir là et quitter le pays comme le bon sens le voudrait ? Hélas, non. Le pays est pris entre révolutionnaires soutenus par Cuba et nationalistes soutenus par les Etats-Unis. Où se situer ? Les circonstances réclament un choix clair – tout comme en 1940. Francesco hésite et finit par se laisser enlever par les nationalistes qui voient en lui une belle prise politique.

Il râle, vocifère, refuse de collaborer, mais il n’a désormais plus le choix. Ou il choisit le refus et c’est la mort, ou il collabore même du bout des lèvres et il reste un espoir. Pour lui et pour son pays. Comme l’heure est grave, il est envoyé avec le grade de capitaine au fort de Campo Villa, qu’il doit défendre à la tête de sa compagnie. Il n’a aucune formation militaire mais l’instinct de survie et son intelligence font qu’il s’adapte au combat très vite et réussit à tenir. Au fond, ses scrupules de conscience se sont évanouis dès qu’il a vu que le Mal lui tirait dessus tandis que le Bien le défendait. Peu importe qui représente le bien et le mal, il s’agit d’abord de survie, « tel un fauve acculé » p.61.

L’instinct dicte aussi le sexe et il a une aventure d’un coup avec Héléna, docteur qui soigne les blessés et dont c’est « la première fois ». Ce sera le coup de trop, engendrant sa cascade de conséquences que je vous laisse découvrir. Rien de « romantique » mais le pur et simple chantage à l’engrossement, dont il est très difficile de croire que cela puisse s’affirmer au bout de seulement une semaine. Mais il fallait cette rapidité pour faire avancer l’histoire.

Car le roman est écrit comme un thriller, d’un style direct aux phrases rapides qui se lit avec avidité. Reconnaissons-le, même si la psychologie des personnages et les dialogues parfois un peu lourds ne restent pas dans les mémoires, la lecture tient en haleine car Christian de Moliner a un style. Il excelle dans le récit haletant.

Quant au cas de conscience posé par la guerre civile, il est clair : la révolution ou la réaction, tout modéré s’exilera. Embringué par sa bêtise, le jeune homme se retrouvera dans le camp des possédants qui veulent garder leur pouvoir et les richesses. Il ne choisit pas, les circonstances l’y conduisent. Bien que… « Il ressentait la barbare attirance du fascisme, de cette communion sauvage dans laquelle ses camarades de combat se fondaient. Son esprit savait combien cette idéologie était morbide et nihiliste mais il n’arrivait pas à réprimer l’attraction qu’elle exerçait sur lui » p.81. C’est assez finement analysé : en cas de crise, la peur exige l’unité de son camp, le fusionnel de la communauté. Le « fascisme » peut être aussi bien rouge que brun, ce qui compte est la foi qui amalgame le groupe. L’idéologie n’est qu’un prétexte à cette union animale en horde, dans laquelle on se sent au chaud, programmé par des millénaires de survie.

L’auteur cite le cri de ralliement des franquistes espagnols, mais bizarrement : Viva la muerte ! est transformé en viva EL muerte comme s’il s’agissait d’un personnage. Or Arrabal en a fait un film, sorti en 1971. Rien que ce souvenir suffirait à qui connait mal l’espagnol.

Christian de Moliner, Trop loin de Campo Villa, Les éditions du Val 2018, 157 pages, €9.00

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 balustradecommunication@yahoo.com

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Martha Grimes, Meurtre sur la lande

L’Angleterre provinciale est une mine de décors pour films ou intrigues policières. Les secrets enfouis, les haines familiales, les voisins qui surveillent, sont autant de moteurs propices à de palpitantes péripéties. Martha Grimes en rajoute dans la psychologie et les détails sociologiques. Elle porte son regard, cette fois, sur les groupes de rock qui foisonnent dans les années 1980. Leur jeunesse, leur énergie, leur dur travail et leur charme dénudé sous les sunlights engendrent une atmosphère.

Elle contraste avec celle de la lande du West Yorkshire où un commissaire Jury, sorti de Londres pour se reposer un moment, assiste en direct à un meurtre dans une auberge presque vide : une femme tue son mari d’un seul coup de revolver après avoir brûlé une lettre que celui-ci refusait de prendre. Elle est coupable, cela ne fait aucun doute, mais jusqu’où ? Le mari était-il innocent ?

Très vite se rappelle la disparition, douze ans auparavant, du fils du couple, Billy, 12 ans, et de son ami Toby, 15 ans. Toby sera retrouvé plus tard, mort percuté par une voiture, mais Billy non. L’intrigue va se nouer sur ce drame familial d’hier qui expliquerait celui d’aujourd’hui. Le père aurait refusé de payer la rançon réclamée par les ravisseurs.

Tous les protagonistes favoris de la romancière se retrouvent sur la lande à enquêter et à fouiner. Melrose le lord sympathise avec une petite fille campagnarde, Abby, qui vaque sur la lande avec son chien et rassemble les moutons du voisin après avoir enterré sa chatte ; elle échappera de peu à une balle tirée avec précision. Il sympathise aussi avec une punk américaine, devenue millionnaire par un livre qu’elle a publié sur New York, et qui chevauche le pays en grosse moto BMW. Le commissaire principal Macalvie s’obstine aux détails et est en quête d’un scénario cohérent, ce qui le fait contredire un éminent professeur d’ostéologie sur les restes retrouvés d’un enfant et de son chien. La brave Vivian doit prendre le train pour Venise de façon imminente, où elle va épouser son comte italien, tandis que l’agaçante Agatha, tante du lord, est égarée par un tour de passe-passe en taxi.

Le roman aurait gagné à choisir son intrigue et à ne pas s’égarer autant dans des voies secondaires, à croire que son auteur ne savait trop en écrivant comment conclure. Quant au dernier chapitre, il parait inutile et lasse un peu. Mais les lecteurs habitués de Martha Grimes retrouveront avec bonheur ses personnages fétiches en leurs manies ; ils feront connaissance de quelques personnalités bien croquées, telles la petite Emily toute proprette et le jeune Charlie Haine à la guitare qui électrise. A lire lors d’un long voyage en train ou en avion. Le dépaysement est garanti.

Martha Grimes, Meurtre sur la lande (Old Silent), 1989, Pocket 2001, 535 pages, €7.50

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Wendy Walker, Emma dans la nuit

Les sœurs Tanner ont disparu. Les deux adolescentes américaines avaient 17 et 15 ans. Dans ce roman policier psychologique l’auteur, avocate du Connecticut, décortique la psychologie de la mère narcissique qui contamine ses filles. L’agente du FBI, elle-même fille de narcissique, a du mal à se dépêtrer de cette emprise et se trouve impliquée plus que nécessaire dans cette affaire qui dure. Car, cinq ans après, aucune des filles n’a été retrouvée…

C’est alors que se produit le coup de théâtre : Cass, la plus jeune, sonne un matin à la porte de sa mère. Etonnement, drame. Commencent alors quelques jours fiévreux où chacun se demande où est la grande sœur, pourquoi elles se sont toutes deux enfuies, qui les a aidées ou enlevées. Cass décrit une île où elles étaient séquestrées, la grossesse d’Emma qui l’a fait fuir en refusant de donner le nom du père, la première tentative sans lendemain de la cadette pour revenir, sa séduction du pilote du hors-bord qui les ravitaillait pour s’enfuir définitivement. Mais pourquoi revenir chez maman avec qui elle était en conflit, et pas chez papa qui l’aime plus que tout ?

Le psychiatre Abigaïl, qui a fait sa thèse sur mères et filles narcissiques, met en doute le récit trop construit de Cassandra la cadette, dont le prénom est destiné à annoncer le pire. La famille est dysfonctionnelle. La mère narcissique divorcée du père de ses filles mais qui en a obtenu la garde est remariée à un adorateur qui commence à aller chasser de plus jeunes ; son beau-fils obsédé de sexe tournait autour d’Emma dès qu’elle a eu 13 ans avant de draguer sa belle-mère au moment d’aller à l’université. Mais ce n’est pas lui qui a pris des photos d’Emma à 15 ans, seins nus, postées sur les réseaux sociaux.

Le récit de Cass ne colle pas, tout se complique de plus en plus. Puis le FBI découvre l’île en question, qui existe bel et bien parmi les centaines du Maine. Mais pas d’Emma ni de ravisseurs… Que s’est-il vraiment passé pour expliquer la fuite des deux filles en même temps, la séquestration durant cinq ans, le retour de Cass seule ?

Ecrit d’un ton plat comme un rapport au procureur, ce roman intéresse surtout par sa construction, très habile et qui monte en puissance. La psychologie du narcissique semble être la maladie du Yankee, élevé dans une société de l’apparence où il s’agit sans cesse de réussir mieux que les autres par sa beauté, ses atours, son intelligence ou sa ruse. Au lycée, en amours ou en affaires, il faut mettre en spectacle qui l’on est pour avoir ce qu’on veut. Les sentiments vrais sont mis sous le boisseau. Sous forme d’intrigue policière, le message sonne haut et clair : « chacun ne voit que ce qu’il veut voir ». L’autre le répète maintes fois.

Et le final est un ébahissement. Tout s’emboite mais rien n’était prévisible. Mal écrit mais bien construit, Wendy Walker se laisse lire et donne à réfléchir.

Wendy Walker, Emma dans la nuit, Sonatine 2018, 312 pages, €21.00 e-book format Kindle €14.99

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Martha Grimes, L’énigme de Rackmoor

Le lecteur est plongé dans l’Angleterre profonde, celle du Yorkshire, sur la côte brumeuse battue par les flots glacés, surtout en hiver. Car c’est la Nuit des rois qu’un meurtre est commis dans ce repaire jadis de contrebandiers aux ruelles tortueuses. Un meurtre étrange, par un instrument à dents.

C’est l’occasion pour l’inspecteur Jury, venu de Londres sur la demande de l’inspecteur local Harkins, de déployer tous ses talents. Et ils sont nombreux, Jury devant bientôt être nommé commissaire, bien qu’il rechigne à passer des enquêtes de terrain au commandement des hommes. Car Jury sait faire parler les gens, il s’intéresse à eux, il est bienveillant. Ainsi pour cette Juive réchappée des camps qui croit sans cesse qu’on la suit ; ou pour Bertie, gamin de 12 ans aux grosses lunettes flanqué d’un chien terrier nommé Arnold, que sa mère a laissé pour aller faire la vie à Londres, et qui se débrouille tout seul, ma foi pas trop mal ; ou encore pour Julian, beau à se damner, fils du colonel Craël, hobereau local anobli baronnet, mais qui erre mélancolique sur la lande, sans véritable alibi pour le soir du meurtre.

D’autant que la victime est une certaine Miss Temple qui s’est fait passer pour une Miss March, elle-même pupille du colonel durant sa jeunesse et qui s’est enfuie brusquement à Londres, nul ne sait pourquoi. On la dit croqueuse d’homme depuis l’âge de 14 ans. Mais qui est vraiment la victime ? Celle qu’elle était ou celle qu’elle est ? Un peintre qui passait par là l’a vue passer sous un réverbère à une certaine heure du soir, déguisée pour la soirée des rois, juste avant le crime. Il a l’œil perçant et la mémoire photographique – à moins qu’il ne joue aux faux souvenirs pour se disculper ?

Un ami du colonel qui est aussi celui de l’inspecteur séjourne dans la demeure ; il est lord mais n’utilise pas son titre pour se faire appeler simplement Melrose Plant ; il est flanqué d’une tante Agatha qui se prend pour un détective, mais lui ne dédaigne pas d’aider la police car il fait impression et reste affable, curieux de l’être humain.

Nous sommes dans l’atmosphère, nous voilà guidés au travers des arcanes sociales de ce Royaume-Uni ancestral, nous pénétrons l’intimité des familles. Martha Grimes n’est pas anglaise mais américaine ; elle a cependant l’art d’assimiler son milieu d’adoption comme personne. L’humour est toujours là, malgré la cruauté ; le pays en son brouillard est rendu à la perfection ; le sexe et l’argent sont en première ligne sous les illusions de statut social et d’apparences.

Malgré son âge, 36 ans, c’est un grand roman policier comme on les aime, tout en psychologie et en énigmes que l’on prend un plaisir délicat à lire et relire.

Martha Grimes, L’énigme de Rackmoor (The Old Fox Deceiv’d), 1982, Pocket policier 2006, 349 pages, €5.00

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Vladimir Nabokov, Lolita

Avec ce grand roman en anglais, fondamental dans l’œuvre de l’auteur, nous abordons le scandale. Qu’il en soit ainsi : la morale est sociale et non universelle ; la Bible elle-même regorge d’exemple de fillettes livrées aux hommes. Mais il s’agit ici du portrait esthétique d’une passion irrésistible d’un homme mûr pour une préadolescente de douze ans, Dolorès Haze, alias Dolly, Lola, Lo ou Lolita. Ce prénom est devenu un terme de psychologie, c’est dire si l’auteur a frappé juste.

Ecrit entre 1947 et 1954, le roman ne fut édité qu’en 1955 en anglais à Paris, après cinq refus d’éditeurs américains, puis immédiatement interdit au Royaume-Uni et, sur leur demande, en France. Mais cette censure moraliste fit scandale et le roman fut enfin publié aux Etats-Unis en 1958 et traduit en français par Gallimard en 1959. Ce fut un succès immédiat, signe que le public était mûr (et que les années folles des sixties se préparaient) ; Stanley Kubrick (toujours dans les bons coups) en arracha les droits pour un film paru en 1962 avec la sensuelle Sue Lyon et l’infâme James Mason.

« Bien que le thème et les situations soient indubitablement chargés de sensualité, l’art en est pur et le comique hilarant », écrit Nabokov à Edmund Wilson le 30 juillet 1954. La passion existe, même si elle est condamnable, et se déploie avec tous ses chatoiements. Le lecteur est impliqué dans le récit, sollicité d’images, bercé d’allitérations et d’assonances, abreuvé de références. Cette passion est tragique parce qu’il y a mort inévitable et que Lolita ne jouit pas – le contraire serait immoral pour la morale chrétienne des années 50. Humbert Humbert, le narrateur (qui n’est pas l’auteur !) a pour mythologie personnelle une scène primitive vécue à 13 ans avec une fille de son âge, Annabel, sur les bords de la Méditerranée. Les deux adolescents s’étaient excités et allaient consommer lorsque deux baigneurs sortis de la mer ont crié des encouragements obscènes, ce qui a coupé leur élan. Le lecteur retrouvera cette scène dans un roman ultérieur, Ada. De cette frustration est née la fixation de l’adulte sur les nymphettes.

Qu’est-ce donc qu’une nymphette ? La réponse est approchée en 1ère partie chapitre V : « On trouve parfois des pucelles, âgées au minimum de neuf ans et au maximum de quatorze, qui révèlent à certains voyageurs ensorcelés, comptant le double de leur âge et même bien davantage, leur nature véritable, laquelle n’est pas humaine mais nymphique (c’est-à-dire démoniaque) ; et, ces créatures élues, je me propose de les appeler ‘nymphettes’ » p.819 Pléiade. Toutes ? Non. Certaines très jeunes filles résistent à « ce charme insaisissable, sournois, insidieux, confondant », à « cette grâce elfique ». Certains « signes ineffables – la courbure légèrement féline d’une pommette, la finesse d’une jambe duveteuse » p.820 – ne trompent pas la victime trop sensible. L’auteur (ou plutôt le narrateur) se place délibérément en défense passive : un démon l’a saisi, une enfant l’a charmé, il n’y est pour rien et n’a fait que réagir. Lolita ressemble « à la Vénus rousse de Botticelli » dans La naissance de Vénus (p.1094). Le roux est souvent associé au Malin dans la mythologie chrétienne ; on dit même que Judas était roux. D’ailleurs, après moult pages d’approche où Humbert, prêt à refuser la chambre vieillotte qu’il doit louer dans la petite ville où il va enseigner la littérature, tombe en arrêt devant Lolita en maillot de bain au jardin, prend la location puis finit par épouser la mère, se voit démasqué parce que la garce a fracturé sa commode pour en lire les carnets intimes, mais sauvé parce que la futile insane est sortie en courant poster trois lettres et s’est fait renverser par une voiture, Humbert se fait violer par Lolita et non l’inverse au chapitre XXIX : « ce fut elle qui me séduisit » p.945.

C’est que la soi-disant petite fille de 12 ans s’est fait initier à la nymphomanie par une copine en camp de vacances à 11 ans, puis a sauté le pas à 12 ans avec une autre et Charlie, « un gamin espiègle aux cheveux roux » (chapitre XXVII p.921), le fils de la directrice de 13 ans, le seul mâle à la ronde. « Chaque matin pendant tout le mois de juillet » Lolita, sa copine et Charlie partaient en canoë et dans « la somptueuse forêt innocente qui regorgeait de tous les emblèmes de la jeunesse, rosée, chants d’oiseaux, et alors, en un certain endroit, au milieu du sous-bois luxuriant, on postait Lo en sentinelle, tandis que Barbara et le garçon copulaient derrière un buisson. (…) Et bientôt elle et Barbara le faisaient chacune leur tour avec le silencieux, le grossier, le bourru mais infatigable Charlie » chapitre XXXII, p.950. Constat sur l’Amérique des années cinquante par un émigré européen de fraîche date : « Les nouvelles méthodes d’éducation mixte, les mœurs juvéniles, le charivari des feux de camp et je ne sais quoi encore avaient totalement et irrémédiablement dépravé » Lolita, p.946. Vladimir Nabokov avait un garçon de cet âge pubère, Dmitri, né en 1934 et 13 ans en 1947. Ce ne sera pas la seule fois où le narrateur (et probablement l’auteur) note le pragmatisme yankee en matière sexuelle, la directrice du collège où Lolita sera placée exprimera les mêmes attentes éducatives : rencontrer les autres, se frotter aux garçons, apprendre son rôle de future épouse et mère – plutôt que l’histoire ou la littérature. Mais l’initiation physique trop tôt semble conduire à la frigidité, le jeune garçon « n’était pas parvenu à éveiller les sens de la petite. Je crois en fait qu’il les avait plutôt anesthésiés, même si ç’avait été ‘rigolo’ » p.951. Rigolo est ce que dit Lolita de cette expérience juvénile. Quant à Charlie, punition moralement chrétienne, il sera tué à 18 ans en Corée.

Humbert Humbert profite honteusement de la situation : puisque l’activité sexuelle est un jeu, il le pratique matin et soir avec elle, qui finit par s’en lasser. Pour ne pas se faire remarquer, le couple se lance dans un tour d’Amérique, de motel en hôtel, dans la vieille guimbarde des Haze. L’adulte est « cet homme au cœur tendre, à la sensibilité morbide, infiniment circonspect », comme le décrit l’auteur en apostrophant le lecteur au chapitre XXIX p.942. Il veut protéger sa nymphette tout en la gardant pour lui jusqu’au temps fatidique des 15 ans où elle deviendra trop femme. Or, « en raison peut-être de ses exercices amoureux quotidiens et malgré son physique encore très enfantin, elle irradiait une sorte de nitescence langoureuse qui plongeait les garagistes, les chasseurs dans les hôtels, les vacanciers, les ruffians au volant de luxueuses voitures, les béjaunes boucanés au bord de piscine bleues, dans des accès de concupiscence… » p.973. Lolita en « était consciente, et je la surprenais souvent coulant un regard en direction de quelque beau mâle, quelque type armé d’un pistolet à graisse, avec des avant-bras musclés et mordorés et une montre au poignet » p.973. Le lecteur notera l’humour de l’expression et la somme de significations qu’elle contient : Lolita devient pute et elle aime la vulgarité brute (à la Charlie), intéressée par tout ce qui brille (ici la montre, ailleurs la belle voiture). La préadolescente aura d’ailleurs un orgasme en plein air parce qu’elle est regardée par son nouvel amant, auteur dramatique pervers et manipulateur mais musclé et moustachu, p.1057.

Deux années passeront, de 12 à 14 ans, avant que Lolita ne s’échappe de l’hôpital où elle se remettait d’un mauvais virus avec un autre que papa Humbert. Lequel la poursuivra de motel en hôtel sans jamais la rattraper, enquêtant pour retrouver celui qui l’a ravi à son ravisseur. Les indices sont donnés mais le sens échappe toujours, jusqu’à retrouver le sale type et à le massacrer. D’ailleurs l’âge de nymphette s’est enfui lui aussi. Une lettre de Lolita rappelle Humbert ; il la découvre mariée à un ouvrier velu, enceinte jusqu’aux yeux, « irrémédiablement ravagée à dix-sept ans » (partie II, chapitre XXIX, p.1101). Il l’aime toujours, mais comme un être, plus comme un corps. Ce qu’il se reproche le plus, c’est de l’avoir « privée de son enfance » p.1107. Même si elle usait de son corps en dépravée avec ses petits copains, il faut bien que jeunesse se passe… entre jeunes, pour apprendre la vie. Il se sentira coupable « tant que l’on ne pourra pas me prouver (…) que cela est sans conséquence aucune à très long terme » (II, XXXI). La « pédonévrose » (partie II, chapitre XXV, p.1079) est une maladie, pas une passion saine malgré « mon amour pour elle ».

Ce gros roman est riche et fera le bonheur du lecteur qui voudra bien se déprendre de son aversion moraliste. Il ne s’agit pas de prôner les amours illicites – et l’auteur montre combien ils sont toxiques pour les deux parties, même si l’auteur note finement aussi combien la législation de certains Etats américains autorisait le mariage de la fille à 12 ans. Il s’agit de sonder une passion qui existe – dans l’histoire comme de nos jours – de démonter ses mécanismes de fonctionnement, de montrer combien l’environnement éducatif et social « pragmatique » et « permissif » qualifié de « moderne » aux Etats-Unis favorise les dérives, d’exposer combien un amour fusionnel au-delà même de la chair peut être destructeur. Lolita est un grand roman de Nabokov, une expérience humaine qui ne laisse pas indifférent. Bien que le film soit un conte moral réussi, malgré l’ire des puritains, le livre offre des diaprures littéraires et une satire des milieux yankees inégalables. Je le préfère nettement.

Vladimir Nabokov, Lolita, 1955, Folio 2001, 551 pages, €9.40

DVD Stanley Kubrick, Lolita, 1962, avec James Mason, Shelley Winters, Peter Sellers, Sue Lyon (16 ans au tournage), Marianne Stone, Warner Bros 2002, 2h27, standard €8.33 blu-ray €10.65

Vladimir Nabokov, Œuvres romanesques complètes tome 2, Gallimard Pléiade 2010, édition de Maurice couturier, 1755 pages, €76.50

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Mirage d’Edward Dmytryk

Dans un immeuble de Manhattan, toutes les lumières s’éteignent. Deux petites secrétaires en profitent pour convier un beau gosse qu’elles aperçoivent à la lueur d’une bougie (Gregory Peck), à les suivre dans un amphi vide pour « s’amuser ». Mais celui-ci, nommé David, décline, trop solitaire et sérieux pour une « orgie », comme il le dit à son patron qui doit aller voir le directeur.

Il quitte l’immeuble par l’escalier et descend les vingt-sept étages à l’aide d’une lampe de poche (il faut toujours avoir une lampe dans les gratte-ciel…). Là, il rencontre une belle femme (Diane Baker) qui reconnait sa voix et évoque des souvenirs récents, mais David Stillwell ne sait rien de tout cela. La fille qui avouera plus tard s’appeler Sheila s’enfuit par les sous-sols et David, qui la suit pour en savoir plus, croit descendre quatre étages alors qu’il n’en existe qu’un…

C’est le début d’une suite de décalages entre la réalité et ce qu’il croit être : son barman favori ne l’a pas vu depuis un certain temps, sa serviette est vide alors qu’on lui réclame un papier, chez lui un homme à pistolet lui ordonne de s’envoler pour les Antilles où « le commandant » (Leif Erikson) l’attend, son frigo ne contient rien comme s’il n’avait pas vécu ici ces dernières années. Il est suivi, menacé, poursuivi. De mystérieux comparses tiennent absolument à récupérer quelque chose qu’il est censé posséder, ou le conduire au mystérieux « commandant ». Et ils n’hésitent pas à tuer, même les leurs !

David va voir un psychiatre célèbre (Robert H. Harris), dont le livre en vitrine (trait d’humour : il est soldé au quart du prix) annonce la célébrité. Celui-ci ne le croit pas ; une amnésie peut être temporaire, quelques heures ou deux jours, pas durer depuis deux ans. David avise donc une agence composée d’un seul détective privé (Walter Matthau) dont c’est la première affaire (autre trait d’humour du film) pour enquêter sur sa propre personne. Il se croit comptable dans une société à New York qui n’existe pas, ne sait pas même en quoi consiste le métier de comptable.

Il s’avère qu’il a subi un choc psychologique grave et que la mémoire ne lui reviendra que par bribes ; sa conscience a refoulé un événement impensable. Pourquoi cela a-t-il eu lieu dans cet immeuble de Manhattan, au moment même où le célèbre Charles Calvin (Walter Abel) un politicien partisan de la paix mondiale vient de tomber par sa fenêtre et s’écraser sur le trottoir ? Qui cherche à manipuler un petit comptable dont le bureau n’existe même pas ? A le désorienter pour le faire passer pour fou ? A lui faire endosser la responsabilité d’un crime sur un portier qui le connaissait ? David a dans l’esprit l’image d’une conversation de deux hommes sous un arbre, dans un parc californien ; l’un d’eux, il finit par le reconnaître, est lui-même – mais qui donc est l’autre et pourquoi refuse-t-il de s’en souvenir ?

Dans les années soixante, Hollywood savait faire d’autres films que du sexe torride, des fusillades monstres, des super-héros et des explosions spectaculaires. Nous sommes ici dans un film psychologique à l’américaine, c’est-à-dire moins théoricien du sexe à tout prix qu’observateur du comportement pratique. Tout repose sur le jeu des acteurs et Gregory Peck en beau ténébreux amnésique est parfait. La séduisante Diane parvient à jouer la passion avec quelque succès et « les méchants » sont tout à fait déplaisants.

Mais il y a plus grave : « la paix mondiale » est-elle possible par la seule volonté humaine ? Ne faut-il pas que la technique (cette fée américaine qui exhausse tous les vœux) lui vienne en aide ? Si l’on découvrait un moyen de rendre inoffensive la radioactivité des bombes, cela serait-il la meilleure ou la pire des choses ? Car l’homme est un loup pour l’homme – et pas seulement les mâles comme le croient les ignaresses (féminisation d’ignare qui fait genre) – mais dans le sens générique et neutre de l’espèce, comme « la » langue française (appelée aussi « le » français) connote ce terme.

Un noir et blanc des années soixante au suspense élaboré et récemment réédité qui se laisse regarder sans temps mort.

DVD Mirage, Edward Dmytryk, 1965, avec Gregory Peck, Diane Baker, Kevon McCarthy, Jack Weston, Leif Erikson, Walter Abel, George Kennedy, Walter Matthau, Robert H. Harris, 1h48, Movinside 2018, anglais-français, standard €16.99 blu-ray €19.99

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Vladimir Nabokov, La Méprise

Quand on est riche, content de soi et que l’on se prend pour un génie, la rencontre de son double peut générer de vilaines pensées. Comme par exemple faire jouer le rôle d’acteur au double pour mieux escroquer une compagnie d’assurance avant de disparaître.

Vladimir Nabokov change à nouveau de style. Il me met dans la peau d’Hermann, un chef d’entreprise de chocolat qui sillonne l’Europe en cosmopolite pour placer sa marchandise. L’auteur n’est pas son personnage et il joue avec ce double qui dit « je » et qui écrit lui-même un roman. Bien vêtu, presque maniaque sur le luisant des chaussures et les guêtres assorties, sur la finesse des chemises de soie et la cravate assortie, sur le manteau épais et doux et le chapeau assorti, il songe à arrêter cette course de la modernité commerciale pour se retirer quelque part dans le sud de la France. Pourquoi pas à Pignan ?

C’est alors qu’en se promenant alentour d’une ville tchèque en attendant un rendez-vous, il rencontre un vagabond, Félix, dont il se persuade qu’il lui ressemble fort. Ce hasard le stupéfait et il sympathise, condescendant, ne sachant pas encore trop à quoi un tel double peut servir. Mais il va vite trouver, très bavard sur le fil de ses pensées et les digressions assorties. Hermann est allemand mais d’origine à demi russe ; il parle le tchèque et l’allemand que parle Félix. Il va donc échafauder un plan.

Naturellement rien ne fonctionne tout à fait comme l’auteur l’avait prévu. Sa femme n’est pas aussi fidèle ni aussi bêtasse qu’il paraît, le « cousin » artiste pas suffisamment nul ni assez éloigné de Berlin, le double pas assez ressemblant pour les autres, les détails pas assez passés au peigne fin. Nous sommes entre roman psychologique et roman policier avec une théorie sur la littérature. L’auteur se moque de Dostoïevski en quelques phrases bien senties, et imite son histoire de son crime suivi d’un châtiment par un destin connu d’avance. Non, le crime n’est pas une œuvre d’art et le crime parfait ne pourrait être que l’œuvre de Dieu, pas d’un affabulateur suffisant un brin schizo qui avoue se « dissocier » en faisant l’amour.

L’histoire éditoriale de ce roman écrit en 1932 en russe, publié en feuilleton, traduit en anglais en 1937 et complété par l’auteur, à nouveau complété et traduit en français en 1939 puis repris en anglais et amélioré pour convenir à l’édition américaine en 1966, est assez emblématique du thème du double. Nabokov mute en un autre lui-même en passant du russe au français puis à l’anglais, et de Berlin aux Etats-Unis. Il déconstruit avec dérision ce fantasme d’avoir un double dans le monde et de pouvoir manipuler à son gré le destin.

Vladimir Nabokov, La Méprise (Despair), 1934 revu 1962, Folio 1991, 256 pages, €8.30

Vladimir Nabokov, Œuvres romanesques complètes tome 1, édition de Maurice Couturier, 1999, Gallimard Pléiade, 1729 pages, €77.00

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Elisabeth George, Une avalanche de conséquences

Après un précédent roman raté, Juste une mauvaise action, l’auteur reprend ses personnages fétiches de l’inspecteur Lynley, du sergent Havers et de la chef Ardery, pour composer un roman mieux dans la ligne. Lent à démarrer, avec des incidentes qui sont parfois des impasses, la mayonnaise commence à prendre vers le milieu et accélère sur la fin. Comme s’il fallait se remettre dans le bain. Mais le lecteur sent la répugnance de l’auteur : ne devrait-elle pas arrêter ?

Ses caractères bien connus sont de plus en plus la caricature d’eux-mêmes, comme si Elisabeth George l’américaine s’enfonçait, comme toute l’Amérique, dans un repli sur soi frileux qui fige chacun dans son essence. Thomas Lynley est et reste inspecteur, éternel procrastinateur en amour, le sera-t-il toute sa vie malgré ses succès d’enquêteur ? Barbara Havers est et reste le gros sergent au poil hérissé et au tee-shirt informe dont on se demande s’il n’est pas inspiré du sergent Garcia dans Zorro. Isabelle Ardery, commissaire, est et reste cette psychorigide qui ne sait que menacer de sanction et risque à tout moment de sombrer dans l’addiction alcoolique. Ces soi-disant britishs seraient-ils donc des marionnettes dans les pattes cette yankee qui les traite comme des sujets ? En a-t-elle marre de ses créatures ? Ses tentatives d’explorer d’autres voies ont semble-t-il nettement moins de succès, ce pourquoi elle se résigne à revenir au duo Lynley-Havers, mais le cœur n’y est pas.

Elle compose donc une histoire glauque à souhait, tout emplie de ces hantises à la mode que sont le viol, l’inceste, la pédophilie et le féminisme. Mettez une dose de chaque, agitez le shaker et servez très frais avec des petits garçons. Vous aurez une trame compliquée et des crimes bien empoisonnants, des aveux masqués et des faux coupables. Tout cela dans une avalanche de conséquences à partir d’un fait de famille, et incarné par des personnages qui se contentent de persister absurdement dans leur être : India la conne ne veut pas quitter Charlie le pleurard, la Barb n’en fait qu’à sa caboche obtuse de sous-fifre, l’éditrice Rory reste désespérément amoureuse de la féministe Clare qui aime s’envoyer en l’air… avec des hommes, Caroline la manipulatrice de tous se prend sans cesse les pieds dans le tapis des mensonges, et ainsi de suite.

Ce roman est meilleur que le précédent, mais pas à la hauteur des premiers. Le lecteur perçoit trop la fabrique et soupçonne le vrai coupable avant la fin. La psychologie apparaît fouillée mais laborieuse, bâtie en fiches prédéterminées. Une question intéressante : la fin est-elle morale ? Dans les Etats-Unis qui allaient élire Trump, la « morale » semble en effet bien élastique… Faut-il vraiment continuer à lire de la littérature venue des Etats-Unis ?

Elisabeth George, Une avalanche de conséquences (A Banquet of Consequences), 2015, Pocket 217, 759 pages, €8.60 e-book Kindle €13.99

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Mary reine d’Ecosse de Thomas Imbach

Tiré de la biographie de Marie Stuart par Stefan Zweig, ce film ambitieux et dépouillé se perd un peu. Le lecteur non initié à l’histoire de l’Ecosse ne sait trop à qui il a affaire. Cependant, l’histoire s’élève jusqu’à un beau portrait de femme. Elle se voulait indépendante, élevée un peu comme un garçon et montant son cheval à califourchon mais n’a jamais su trouver, dans ses maris successifs, l’homme qui l’aurait épaulée. Sauf le dernier, peut-être… dans le film.

Reine d’Ecosse à 6 jours après la mort de son père Jacques V, Mary est envoyée en France par précaution, tant les ambitions des nobles ne cessent de menacer sa couronne. Elle y est d’abord la reine des gosses avant d’épouser à 15 ans celui qui deviendra François II et qui n’a que 14 ans. Le garçon, maladif et sous la menace constante des querelles de religion, ne s’intéresse pas au sexe mais aux armes et à la chasse. Roi pour un an et demi à 15 ans, il meurt d’une otite mal soignée, laissant le royaume à son frère de 10 ans, Charles. Mary, ex-reine de France, reprend alors son titre de reine d’Ecosse et rentre au pays.

Revenue d’un pays nettement plus civilisé que le royaume pas encore uni, elle se trouve en butte aux intrigues et aux austérités d’Ecosse, pays de landes sauvages battues par les lames. Le film se perd parfois dans des séquences de brume et d’herbe trempée, sur une musique inquiétante. Mary voudrait la concorde civile, mais les fanatiques réformés, tel John Knox, font régner l’intégrisme. Tout fier de pouvoir lire la Bible tout seul depuis la diffusion de l’imprimerie à peine un siècle plus tôt, le théologien collabo de Calvin n’a pas le sens de lire l’Ancien testament à la lumière du Nouveau. Plus hébreu que chrétien dans son interprétation des écrits sacrés, il tonne contre l’autorité des femmes et contre les fantaisies de la cour. Mary Stuart ne sera pas sa copine. Il prêche que les autorités subalternes (comme lui) ont le droit divin de résister à un « tyran », celui (ou pire : celle) qui n’applique pas la discipline presbytérienne qu’il a créée. Et le demi-frère de Mary, James Stuart comte de Moray, le suit.

C’est le chaos. Est-ce pourquoi le film passe alors des images tressautantes, la caméra à ras de cheval en forêt ou sur la lande, qui font mal aux yeux et donnent la nausée ? Le bouleversement de Mary doit-il provoquer un malaise chez le spectateur ? On se demande si le souci de dépouiller et d’être à tout prix original ne gâche pas l’ouvrage. Mary a 21 ans mais n’est guère plus sage. Elle voudrait la paix mais ne sait pas trancher. Elle garde son protestant de frère comme conseiller et l’aide à se défaire du parti catholique qui est pourtant celui qui la soutient, mais elle ne veut ni se convertir pour faire comme son peuple, ni épouser un Anglais réformé pour unir les deux couronnes. Elle parle alternativement en français, en écossais et en anglais, ce qui fait un peu désordre dans la bande son, le sous-titrage surgissant incongru dans la version en langue choisie.

Mary Stuart décide de marier sur un coup de tête lord Darnley, un bellâtre qui est son cousin sous le nom d’Henri Stuart, petit-neveu d’Henri VIII. Celui-ci s’empresse de lui enfourner un fils, Jacques ou James, et se prend désormais pour le roi alors qu’il n’est que celui qu’on sort quand on en a besoin. Mary ne lui pardonnera pas d’avoir aidé à assassiner son conseiller français Rizzio et lui condamnera désormais son lit.

La reine d’Ecosse envisage alors comme amant le viril Jacques Hepburn, quatrième comte de Bothwell, qui l’a accueillie dès son arrivée au pays. Darnley est étranglé après que sa maison eut sauté à l’aide de barils de poudre. Le complot était-il de Bothwell ? Il en fut accusé aussitôt par tous ceux qui avaient intérêt à sa perte. Le film, cette fois, s’écarte de l’histoire officielle où il est dit qu’il « enleva » la reine avant de « la violer ». Mary reste maîtresse d’elle-même et couche volontairement avec Bothwell, l’encourage à lever des troupes pour résister aux lords, ne le laissant fuir que lorsqu’il n’y a plus aucune issue. Enceinte, on ne sait pas ce que l’avenir sera. Le film passe négligemment sur la suite, la perte par fausse couche de ses jumelles, déclarant que « la vie de Mary Stuart s’achève à 25 ans ». En fait, elle vivra jusqu’à 45 ans avant d’être décapitée par trois coups de hache d’un bourreau bourré, dernière punition pour une femme trop indépendante qui se croyait reine plutôt que jouet entre les pognes mâles des lords politiciens.

En rivalité mimétique avec Elisabeth, qui régnait en Angleterre, Mary écrivait des lettres et des poésies ; elle l’avait appris à la cour de France. Elle voulait rattacher le pays du mouton et du whisky au royaume civilisé, en pleine Renaissance, plutôt qu’aux rustres angles et saxons du sud. Mais la religion, ce paravent de tous les intérêts les plus vils, a empêché ce dessein. Malgré la lenteur un peu suisse du film, l’absence d’action malgré les beaux décors, reste un portrait féminin remarquable, tout en psychologie, superbement incarné par la sensuelle Camille Rutherford.

A voir rien que pour elle.

DVD Mary reine d’Ecosse de Thomas Imbach, 2013, avec Camille Rutherford, Sean Biggerstaff, Aneurin Barnard, Condor Entertainment 2016, 2h, €9.99

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I… comme Icare d’Henri Verneuil

Cela pourrait se passer n’importe où et notamment aux Etats-Unis ; un président est assassiné et cela évoque John Kennedy – mais toute ressemblance avec des personnes ou des scènes ayant réellement existés serait bien sûr purement fortuite. Bien que roulent des Cadillac, le spectateur peut apercevoir des Renault 12 et les cabines téléphoniques portent le mot « téléphone » en français ; il peut aussi reconnaître les tours de la ville nouvelle de Cergy. La fin des années 1970 étaient paranoïaques (c’est revenu avec le 11-Septembre 2001), le complot du « complexe militaro-industriel » ou « des multinationales » était imminent. Dans les années Giscard, en France, la tentation était grande de renverser le Système dix ans après 68.

Il n’en fut rien, dieux merci, et les années 80 verront que « le capitalisme » reste quand même la méthode la moins pire pour assurer un niveau de vie correct (en 1989, les Allemands de l’est fuiront massivement le « paradis » socialiste) et que « la démocratie libérale » reste quand même le pire des régimes à l’exception de tous les autres (jusqu’à la bouffonnerie trumpiste).

Le président Jarry (Gabriel Cattand) est tué de trois balles dans la face alors qu’il vient d’être réélu pour nettoyer les écuries d’Augias où règnent les liaisons dangereuses entre services secret et mafia. Un lampiste est opportunément découvert – mort, suicidé d’une balle en plein front – dans l’ascenseur d’où sont partis les coups de feu. Il est déclaré paranoïaque, donc fou et l’affaire est close. Une commission parlementaire (qui ressemble furieusement à la commission Warren) décide au bout d’un an d’enquête qu’il n’y a rien de plus à dire. Sauf que l’un de ses membres, le procureur Henri Volney (Yves Montand) déclare qu’il ne signera pas. Sur les six conclusions, il a six doutes.

La loi préconise que celui qui refuse l’unanimité doit lui-même reprendre l’enquête, ce qui est fait. Le procureur découvre que nombre de témoins qui ont contacté spontanément la commission n’ont volontairement pas été entendus ; que le témoin principal qui déclare avoir vu le tireur sur la terrasse en haut (Henry Djanik) ne voit rien sans lunettes alors qu’il ne les portait pas à ce moment-là ; que les douilles auprès du fusil sur la terrasse ne pouvaient se retrouvées groupées aussi soigneusement ; que le tireur présumé, le jeune blond Daslow (Didier Sauvegrain), est photographié le fusil à la main devant chez lui mais que ni les ombres ni la floraison des hortensias ne peuvent accréditer la date – et que le portrait est truqué ; que ceux qui ont « vu tirer » non pas en haut mais du deuxième étage sont tous morts dans des accidents divers les dernières semaines – sauf un, un inconnu (Jean Lescot). Retrouvé, il confirmera… et identifiera un homme qui a ouvert son parapluie noir en plein soleil juste avant les tirs – comme par hasard un parrain de la mafia (Jean Négroni) ; des films amateurs, sollicités, montreront la silhouette d’un second tireur comme dans l’affaire Kennedy (dont toute ressemblance, etc…).

Donc le psychopathe désigné coupable n’est pas l’assassin, CQFD. Qui est donc Daslow ? Il a participé à une expérience au département de psychologie de l’université de Layé (Yale à l’envers). Un moniteur est chargé de punir par des décharges électriques croissantes l’élève qui ne répond pas correctement à un test de mémoire. Là est le cœur du film : l’obéissance et le pouvoir des autorités « légitimes ».

L’expérience n’est pas inventée mais celle de Stanley Milgram entre 1960 et 1963. Certains humains sont plus ou moins soumis à l’autorité, évacuant leur propre responsabilité s’ils sont couverts par leur chef ou par la bureaucratie, ou s’ils n’ont qu’un petit métier à bien faire (comme sous Hitler) – mais la moyenne, en ces années pré-68, montre un pourcentage d’obéissance moyen de 62 % ! Le conformisme est la pire des choses.

Sommes-nous moins enclins à obéir aujourd’hui ? On pourrait le croire au vu de l’anarchisme ambiant et des théories du complot qui mettent en doute systématiquement tout ce qui vient d’une autorité (même la terre serait plate alors qu’on peut faire le tour du monde et que les fusées montrent une boule bleue ! – sauf que l’autorité est ici celle du Coran, donc crue « supérieure »). Or l’expérience de 2009 du faux jeu télévisé (La Zone Xtrême) qui reproduisait l’expérience de Milgram – avec une présentatrice de télévision en guise de « scientifique » – a montré un taux d’obéissance de 81 % !…

Les fonctionnaires des services secrets, chacun dans leur petite bulle, dérivent peu à peu vers le complot politique, se renforçant l’un l’autre sans guère y penser. On déstabilise un pays du tiers-monde pour le bien du commerce, on renverse un dictateur pour en mettre un autre… et on assassine son propre président pour le bien de la nation. Le procureur trouve un lien entre le vrai tireur mafieux venu d’Italie, le mafieux au parapluie et le directeur des activités secrètes des services spéciaux (Jacques Sereys). Ses collaborateurs vont visiter l’appartement de ce dernier et découvrent par hasard une cassette audio où, à l’intérieur d’une musique d’orgue, est inséré un message qui rend compte d’une opération de déstabilisation. Volney décrypte la cassette en ralentissant son débit et découvre que le jour même avant minuit, la suite de l’opération, baptisée I… comme Icare devra avoir été bouclée.

Icare, c’est lui, Volney qui, comme le jeune Grec, s’est trop approché du soleil de la vérité. Ceux qui menacent le soleil voient leurs ailes griller et leur chute programmée. Je ne vous dis rien de la fin pour ceux qui n’ont jamais vu le film, mais c’est efficace.

On peut cependant se demander pourquoi « la paranoïa » ne contamine ni le président assassiné qui roule en décapotable, ni les services de protection qui ne sécurisent aucun des grands immeubles à l’arrivée, ni le procureur enquêteur qui se balade seul et officie dans un bureau vitré… Même les paranoïaques ont des ennemis !

Yves Montand est à la fois sérieux et inventif, excellent dans son rôle. Les comparses jouent comme des comparses, ce qui le met en valeur. Même le tireur Daslow, dans sa candeur un peu niaise, parvient à être touchant, surtout lorsqu’il explique pourquoi il a poussé l’expérience de psychologie aussi loin pour 6 $. Le cinéma a fait mieux depuis dans le complot et la paranoïa (la série des Jason Bourne par exemple) mais le film simple d’Henri Verneuil est bien monté en même temps qu’il délivre un message : pensez par vous-mêmes et ne vous laissez pas manipuler par l’autorité si votre conscience se révolte.

Pas sûr que les jeunes cons qui se laissent embrigader par n’importe quelle secte soi-disant mandatée par Dieu aient une conscience ; pas sûr non plus que les vieux cons « qui ont fait 68 » et qui croient que tous les humains sont camarades (même les bêtes) soient plus conscients et moins conformistes ; pas sûr non plus que moi-même je sois exempt de biais… Mais il faut faire avec – et ce film montre combien il faut se méfier des comportements humains.

DVD I… comme Icare d’Henri Verneuil, 1979, avec Yves Montand, Michel Etcheverry, Roger Planchon, Jacques Denis, Pierre Vernier, LCJ éditions 2017, 1h55 mn, standard €12.99, blu-ray €14.99

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Olivier Gérard, Sanglots la nuit

Le livre est un scénario qui conte l’histoire d’une rencontre sexuelle entre deux jeunes hommes chacun en couple et père de famille, sur fond d’une France décomposée et du conflit israélo-palestinien.

Le romanesque est composé d’une histoire, de caractères et d’un style. L’histoire, ici, se tient et captive après des débuts poussifs desservis par une typographie bizarre, maniaque des sauts de ligne sans raison. Ce n’est pas avant la p.101, juste après le chapitre XII de baise torride entre les deux hommes, que l’histoire embraye enfin. Elle roule désormais sur les rails comme un thriller, avec le style direct adapté, sans fioriture ni impressions. Comme si « l’explosion » des sexes avait libéré une énergie jusqu’ici renfermée, confite en bienséance. La scène de sexe est plus cinématographique qu’évocatrice, ce ne sont que caresses palmaires, léchage de téton, baiser mouillé, duel de pénis tendus, sans rien laisser à l’imagination.

Les personnages sont sans caractère, à peine esquissés par ce qu’ils ont vécu, sans approfondir leur psychologie le moins du monde. Ce pourquoi les 100 premières pages sont lourdes, à la limite du glauque, portraiturant de parfaits losers. Tous portent des prénoms improbables en melting potes dits « Français », inextricablement pris dans les filets du mélange intercontinental à la mode : Abram (qui fait juif mais est espagnol), Asso (qui fait Star trek mais serait japonais), Manassa (qui serait la fille aînée du prophète Youssef)… La première phrase que rencontre lecteur est « Sale Français de merde ! » : un Karim vole sous les yeux de son propriétaire trop lâche, le vélo d’occasion que le loser vient d’acheter sur ses maigres économies. Il ne fera rien, laissant faire dans le laisser-aller d’époque qui permet toutes les audaces aux malfrats et autres jaloux venus d’ici ou d’ailleurs. La scène se passe dans la vieille ville de Perpignan, perdue pour la cité avec ses maisons abandonnées et ses squats où Arabes et Gitans se disputent le trafic de drogue et de corps. Cette France en décomposition et ces hommes en pleine possession de leur jeunesse qui n’en font rien ne font pas envie.

Seules les femmes ont le dynamisme exigé d’une société qui mute vers la liberté protestante où chacun fait son propre salut, sur l’exemple anglo-saxon d’une société libérale. Marthe, la compagne d’Abram, prend une revanche sur sa mère qui n’avait pas pu accepter, sur ordre de son mari, la proposition d’être styliste dans une maison de couture. Elle crée sa propre filiale d’un groupe qui se développe et déménage hors du mouroir urbain près de la mer, vers Leucate. Abram, au contraire, la trentaine venue, n’a jamais réalisé ce pour quoi il pouvait être fait. Il ne désire rien, il vivote au jour le jour malgré sa carrure et ses capacités. Dernier d’une fratrie destinée par atavisme familial au commerce, il choisit les beaux-arts ; mais il ne travaille pas à créer, seulement dans un vague boulot « social », dans un « local » communautaire où l’on accueille n’importe qui (sauf les femmes, semble-t-il, dans cette ville du sud machiste et devenue à demi-arabe). Quand Marthe lui a trouvé une réalisation de fresque pour une nouvelle boite qui s’ouvre sur la côte, Abram ne trouve rien de mieux que de se faire circonvenir par la gamine de 14 ans de son riche patron et conduire sans permis la voiture enfermée dans le garage pour l’emmener à la ville parce qu’elle se serait soi-disant fait une entorse. Elle voulait en fait baiser avec « Lofti », encore un prénom qui en dit long sur le mélange égalitariste. Abram sera bien sûr accusé devant le juge de détournement de mineure et de harcèlement à caractère sexuel. Quel con ! Le lecteur à ce moment a grande envie de lui foutre un bon coup de pied au cul. Surtout qu’il apprendra que « Manassa » n’est pas sa fille mais probablement celle du commissaire de police qui les loge dans l’immeuble désert qu’il occupe dans la vieille ville – et il ne voudra pas suivre Marthe qui lui propose pourtant de travailler à dessiner la collection pour hommes.

Même scénario déprimant côté Asso. Orphelin de mère, père décapité par un chris-craft en nageant, adopté par un chef d’entreprise qui l’élève comme son fils, il se rebelle à 18 ans (pourquoi ? le père adoptif est-il pédé ?). Il part faire la route en Inde où il rencontre une fille exubérante et pleine d’idées qui le sort de son marasme personnel. Il l’engrosse aussi sec et les deux vont établir une boutique d’objets indiens à Saint-Dié dans les Vosges avant que Sandra ne décide que ses origines juives valent de faire l’alya. Et le couple va s’installer en Israël sans qu’Asso ait manifestement quoi que ce soit à objecter. Le gamin, Conrad, grandit là et sa mère l’appelle Gaï, autre façon de se l’approprier. Pris dans une obscure affaire de terrorisme dont je vous laisse le suspense, Asso doit quitter le pays et se cacher, poursuivi par toutes les polices, d’où son arrivée à Perpignan où il squatte et se drogue. C’est là qu’Abram, « bon Samaritain » (hum !) le trouve dans la rue, le porte dans une maison abandonnée, le déshabille et le douche avant de lui apporter régulièrement à manger. Le jour où il voit faire du yoga nu et bander, il en devient raide dingue, sans qu’aucun symptôme d’une attirance pour son propre sexe n’ait jamais été évoquée.

En bref, et pour ne pas dépuceler trop l’histoire, Asso comme Abram, ces deux jeunes paumés de la société contemporaine, ballottés par la vie sans aucune volonté de s’accrocher à quoi que ce soit, ont l’idée de se retrouver. Chacun aura perdu son enfant, Abram parce que ce n’est pas le sien, Asso parce que l’adolescent de désormais 14 ans a choisi l’intégrisme juif et qu’il va probablement être tué dans un « accident de moto » fomenté par le sabotage d’une vis de frein du trop complaisant « arabe israélien » Daoud. Fuyant une France décomposée et une Palestine en guerre civile, les compères se retrouvent en une Istanbul gentillette aux commerçants affables envers celui qui porte un prénom juif et l’autre qui revient d’Israël, ce qui paraît peu vraisemblable dans la Turquie identitaire d’Erdogan ! Tout paraît décalé, d’ailleurs, comme projeté des années 1970 aux années 2000 : des squats communautaires de Perpignan aux routards vers l’Inde (plus très à la mode), de la rébellion passive des garçons envers « le Système » (désormais lequel ?) jusqu’à cette Istanbul (idéale) à mi-chemin… On n’y croit pas vraiment.

Reste une histoire de coup de foudre épidermique entre paumés emplis d’hormones et une poursuite haletante pour retrouver un fils adolescent dans un pays au bord du fascisme. Ce livre est plus un scénario, voire un synopsis, qu’un véritable « roman ». Car il ne s’agit pas d’amour mais de pur sexe et aucun portrait psychologique ne viendra hanter le lecteur une fois le livre refermé. Ecrit par un cinéaste plus que par un romancier, avec ce détachement de style qui n’appelle pas la tendresse, il se laisse lire si l’on passe les cent pages introductives mal montées.

Olivier Gérard, Sanglots la nuit, 2017, Editions Auteurs d’aujourd’hui ED2A, 242 pages, €21.00

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 balustradecommunication@yahoo.com

Une autre chronique sur le livre

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Arnaldur Indridason, Le lagon noir

Comment se renouveler lorsqu’on a usé son héros jusqu’à la corde ? En remontant au temps de sa jeunesse. Erlendur n’est alors qu’inspecteur, nous sommes au début des années 1970. Il a quitté l’école à 16 ans, travaillé un peu dans la police à pied avant d’hésiter longtemps (trois ans !) à intégrer la brigade criminelle, sur les instances de sa directrice Marion Briem. Celle-là même qu’il verra mourir d’un cancer, des années plus tard, lors d’une de ses enquêtes. Marion a décelé chez ce policier taiseux et lourd une obstination de chasseur toute policière. Et cette qualité va lui servir.

En se baignant dans un lac artificiel créé par une centrale thermique, où la boue calme les démangeaisons de la peau, une femme découvre avec horreur que ce qu’elle prenait pour une vieille chaussure n’était que la partie émergée d’un homme mort portant des santiags. Sauf que l’autopsie va révéler qu’il ne s’est pas noyé mais est cassé de partout, comme s’il était tombé de haut. Et qu’un hématome sur la nuque montre qu’il ne s’est pas jeté tout seul.

Dès lors, qui l’a fait ? Pourquoi le tuer ? Et déplacer son cadavre si loin de tout ?

Ne serait-ce pas à cause de ce cancer islandais qu’est la base militaire américaine de Keflavik, ouverte en 1951 en pleine guerre froide ? Mise en sommeil en 2006, la base a été réveillée récemment face aux menées belliqueuses de Poutine. Or l’Islande qui n’a pas de forces de défenses et dont les policiers ne portent aucune arme, s’est mise sous le bouclier OTAN. Les Américains y basent des avions, laissent une garnison de 1900 hommes au plus fort de leur présence, et assurent la maintenance des appareils tout en convoyant de mystérieuses cargaisons par gros porteurs Hercules remisés dans de gigantesques hangars. Cet état de fait choque une minorité importante des habitants de l’île, alors que la majorité y voit surtout l’opportunité économique d’avoir du travail, de vivre de la sous-traitance, d’offrir des marchandises nouvelles et d’ouvrir au monde.

Erlendur serait plutôt du côté des premiers, d’origine paysanne du nord isolé de l’île et méfiant envers tous les changements. « Il avait quelque chose de vieillot et d’anachronique, ne parlait jamais de lui, n’appréciait pas vraiment la ville et ne s’intéressait pas au présent sauf pour exprimer son agacement face à l’époque actuelle », est-il décrit p.171.

L’homme mort découvert dans le lac ne travaillait-il pas à la base américaine ? De fil en aiguille, les enquêteurs vont découvrir la face cachée des relations entre Américains et Islandais, les trafics, les jalousies, les dissimulations. Et l’aboutissement ne surprendra personne, même s’il a été durement amené. Il faudra toute l’astuce des Islandais pour découvrir la vérité et la faire reconnaître, les Américains craignant l’espionnage et gardant un complexe de supériorité quasi raciste envers ces péquenots d’Islandais en ces années 70. Le lecteur ne ressentira aura aucun frisson mais se délectera lentement du pas à pas de l’enquête qui avance à son rythme, dans la lenteur nordique de ce peuple d’introvertis. Faire parler quelqu’un là-bas n’est pas simple !

L’inspecteur en sait quelque chose, lui dont la marotte est de lire les récits de disparitions. Ceux qui connaissent le personnage savent qu’il a perdu son petit frère lors d’une tempête de neige dans le nord lorsqu’il avait huit ans et qu’on ne l’a jamais retrouvé. Ce pourquoi toutes les disparitions sont pour lui une obsession. Il va par exemple doubler son enquête criminelle d’un hobby : retrouver la trace d’une jeune fille qui a disparu entièrement entre chez elle et son école, dans les années cinquante. Elle aurait connu un garçon du quartier pauvre et mal famé de Camp Knox (d’où le titre islandais), cet ensemble de baraquements construits par l’armée américaine durant la Seconde guerre mondiale et qui a servi de logements à la population islandaise durant les années de pénurie après-guerre. Les GIs de la base de Keflavik apportaient de chez eux les tous derniers disques à la mode et les jeunes Islandais en étaient très friands. Est-ce la cause de la disparition de Dagbjört ?

En reprenant l’enquête à sa cadence lente et besogneuse mais implacable, l’inspecteur Erlendur va résoudre aussi cette seconde affaire. Il le fera seul, en même temps que la première dont son chef assurera le dénouement.

Presque tout est noir dans ce roman : en premier lieu le temps, gris et venteux, en général glacial avec la nuit très longue en hiver ; en second lieu la vie qui n’est pas drôle, l’économie étant rudimentaire jusque dans les années 1980, fondée sur les métiers rudes de l’agriculture et de la pêche ; en troisième lieu le tempérament fermé et peu expansif des habitants, portés à ne pas s’occuper des affaires des autres et à résoudre leurs problèmes au brennivin (le brandy local). Il faut du temps et de la psychologie pour désarmer les défenses des uns et des autres, il est nécessaire de revenir à la charge sous plusieurs angles, de passer par-dessus ou par-dessous les barrières érigées. Ce n’est pas simple, mais c’est ce qui donne ce plaisir de lire le Simenon islandais.

D’autant que l’auteur, se sachant désormais publié à l’international, en rajoute un peu sur l’identité islandaise. Erlendur ne savoure-t-il pas p.126 « de la raie faisandée à la graisse de mouton fondue » ? Un plat typique d’un pays de pêcheurs longtemps sans moteur aux bateaux ni frigo à la maison, dont l’odeur est particulièrement repoussante à nos narines délicates… Mais c’est un trait indubitable d’humour nordique !

Arnaldur Indridason, Le lagon noir (Kamp Knox), 2014, Points policier 2016, 382 pages, €7.90, e-book format Kindle €7.99

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Economie irrationnelle

C’est la grande idée libérale, dit-on : l’homo oeconomicus est un être rationnel, ce qui veut dire qu’il fonctionne comme un calculateur, soupesant chaque issue avant de prendre une décision. Le 18ème siècle, qui a inventé le libéralisme en politique avant de le décliner dans l’économique avec Adam Smith, était le siècle des « animaux machines » de La Mettrie et du cogito de Descartes. L’esprit de géométrie d’un Pascal (inventeur d’une machine à calculer) l’emportait sur l’esprit de finesse.

Mais le savoir scientifique a ceci de puissant qu’il ne cesse d’aller de l’avant, remettant cent fois sur le métier tout ouvrage. Le calcul s’est développé à des complexités inconnues des savants lettrés, les hypothèses sont testées, retentées, vérifiées.  Ces dernières années, il est ainsi montré que la raison l’emporte sur la logique dans les choix économiques. Contrairement à ce que prenaient pour hypothèse les libéraux. Est-ce à dire que le libéralisme est condamné ? Non pas ! La caricature simpliste véhiculée par la vulgate marxo-jacobine, peut-être – mais pas le libéralisme en acte, aux États-Unis, en Angleterre ou en Chine notamment. Ces pays se moquent des théories abstraites, ils préfèrent le bel et bon concret. Les actes utiles sont pour eux pragmatiques, ils collent au terrain et ne s’accrochent pas aux vieilles lunes comme si leur statut social ou universitaire en dépendait.

alcool

Le mathématicien Von Neumann et l’économiste Morgenstern ont inventé en 1944 la théorie des jeux : dans leurs interactions, les acteurs sont réputés tous logiques. Depuis 20 ans, les neurosciences prouvent le contraire : chaque individu ne prend une décision qu’en fonction des autres. Les choix raisonnés l’emportent toujours sur les choix rationnels…

C’est que raison n’est pas logique. La différence entre ces deux tient au poids de l’humain.

  • La logique est ce qui est conforme aux règles, une cohérence, une nécessité.
  • La raison est cette faculté humaine qui permet de connaître, de juger et d’agir ; elle va du bon sens à la sagesse, en passant par l’acceptable.

On reconnaît là les trois étages imbriqués de l’homme : les instincts et les sens (bon sens), les affects de l’émotion (l’acceptable) et l’intelligence de l’esprit (la sagesse). L’humain n’est pas une machine à calculer, ce pourquoi un ordinateur assez puissant parvient à le battre aux échecs. L’humain va parfois droit au but, dans ce que nous appelons l’intuition ; l’humain court-circuite le calcul pour inventer du neuf, qu’il ne vérifie qu’après coup pas à pas ; l’humain n’est pas insensible à l’entour ni aux autres, il interagit – ce pourquoi il a survécu depuis des centaines de milliers d’années.

Dans la théorie des jeux, le premier joueur doit proposer une règle maximisant ses gains. Le second joueur a tout intérêt à accepter même très peu plutôt que rien, en logique c’est toujours ça de gagné. Sauf que les acteurs réels ne sont pas « rationnels », ils sont « raisonnables » : les expériences réelles montrent que le deuxième joueur rejette presque toujours les offres qu’il trouve inéquitables, celles qui s’éloignent trop du ‘tout pour lui’ et ‘rien pour moi’. Le devinant par avance, le premier joueur se garde bien, le plus souvent, de proposer une telle part du lion ; il se rapproche du négociable. Le patronat français pourrait en tirer d’utiles conclusions sur les rémunérations qu’il affiche.

Ce qui est amusant est que les rejets sont plus fréquents si le premier joueur est un humain et pas un ordinateur ! L’examen des aires cérébrales, durant l’exercice, montre que celles impliquées dans l’émotion sont fortement activées lorsque les propositions sont faites par un autre individu et pas par une machine. Une offre négociée devenue acceptable active plus fortement le cortex préfrontal, engagé dans les processus de raison, et moins l’insula inférieure, liée aux émotions. C’est l’inverse lorsque le partage est inéquitable.

La confiance, de même, s’apprend par interactions. Chaque échange est particulier, lié aux individus et pas aux principes abstraits. D’où l’importance de l’émoi, du sentiment, de la psychologie. La culture chinoise est experte en la matière. Chacun s’habitue aux autres et anticipe leurs comportements et réactions ; ils s’y adaptent. C’est ce qu’on appelle l’empathie – qui demande du temps pour se flairer, se connaître et s’évaluer. Se mettre à la place des autres n’est pas une vertu héroïque, c’est un processus automatique chez les êtres humains. La raison est qu’ils n’existent depuis toujours qu’en société. Est-ce à dire que l’émotionnel l’emporte, comme dans le romantisme ? Non plus, là encore ! Les trois dimensions de l’humain sont indissociables : sens, cœur et cerveau. Les choix économiques font l’objet d’un raisonnement réflexif, dans un dispositif affectif et sensuel, dominé par les interactions sociales.

Au fond, les vrais libéraux le savaient, d’Adam Smith à John Maynard Keynes. Smith lui-même expliquait, dans sa Théorie des sentiments moraux (1759), que les actions des hommes sont largement déterminées par l’idée qu’ils se font de ce que les autres en pensent… Et Keynes notait dans sa Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie (1935) que le choix des actions en bourse ressort plus d’un « concours de beauté » que de savants calculs d’analystes.

Même en politique, les acteurs ne sont pas rationnels – ils sont raisonnables.

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Michel Déon, Les gens de la nuit

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Ecrit court et sec avec un aspect presque policier dans la lignée des Trompeuses espérances, cet opus de la fin des années 1950 n’a pas le charme de Je ne veux jamais l’oublier. Mais il décrit la vie frelatée de desperados pris entre la légitimité redoutable des pères après-guerre, qu’ils aient été dans le bon ou le mauvais camp, et l’absurdité des guerres coloniales offertes par les socialistes Guy Mollet et François Mitterrand sous la IVe République.

Le jeune homme dans le début de sa trentaine qui s’appelle Jean et dit « je » dans le roman est en proie à un violent et persistant chagrin d’amour pour une hypocrite manipulatrice qu’il a eu du mal à quitter. Il en est de ce chagrin comme de la migraine, il ne vous quitte plus. « Cette année-là, je cessais de dormir » est la première phrase du livre.

Les murs gris de Paris cachent les peines et sa nuit envoûte parce qu’elle fait oublier. Travaillant avec des amis dans une société de communication qu’ils ont fondée (ce qui est nouveau à cette époque), le personnage a du loisir. Il dîne avec ses amis ou seul, fait des rencontres, boit beaucoup et fume trop, écoute de la musique nègre dans les sous-sols de Saint-Germain des Prés, de Montparnasse ou de Montmartre – en bref arpente le Gai Paris qui s’assomme passées vingt heures dans les lieux interlopes.

Elle ne reste qu’un prénom, toujours à vif, dont le deuil prend du temps. Passent des demi-mondaines, des putes ou des paumées idéalistes, telles Maggy, Gisèle ou Lella. La première se suicide en se jetant de la fenêtre de son hôtel, écornant l’enseigne qui conservera un côté tordu ; la seconde se drogue et sert de passeuse à des Antillais louches qui tiennent un restaurant et jouent les gros-bras ; la troisième est la petite sœur de l’Antillais chef de gang et distribue des tracts communistes à la porte des facs, traquée par la police. Jean les sautera toutes, appréciant chacune plus ou moins.

Lors d’une bagarre, il fera la connaissance de Michel, un ex de la division Charlemagne, engagé par idéalisme à 19 ans, qui a purgé sa peine dans les prisons françaises et qui peint avec un réel talent. Mais cela ne l’intéresse plus ; il a pris sous son aile Lella, la mulâtresse communiste, et ce choc des idéologies ne choquera que les rassis : les sentiments et les passions sont bien autre chose.

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Le père de Jean, écrivain d’une certaine notoriété mais content de lui, postule à l’Académie française, où il sera élu au cours du roman. Il est désopilant de constater que l’institution n’en veut pas au jeune loup qui raille un peu les vieilles barbes lorsqu’il a 39 ans, puisqu’il y sera élu lui-même en 1978 dans sa 59ème année. Jean n’aime pas le milieu bourgeois conservateur dans lequel il est né et a été élevé. Ce pourquoi, bac en poche, il s’engage à 18 ans comme Michel – mais dans la Légion étrangère pour ne pas mêler le nom de son père à ses frasques de jeunesse. Il y passera trois ans avant de revenir mûri, mais pas guéri de son vague à l’âme dû à l’époque. L’armée fut cependant une armure protectrice dans ces années de post-adolescence où tout est trop sensible : « Nous étions les membres d’un corps solide, bien organisé, qui pourvoyait à notre santé physique, donc à la santé de notre esprit » p.81 (j’ai replacé la ponctuation là où elle devrait être).

Paris la nuit n’est pas ma tasse de thé, mais les noceurs aimeront ce livre du temps d’avant. « Atteindre le bout de la nuit est un sport dont la pratique exige de longs mois d’apprentissage et de savants perfectionnements. Il y fallait de la santé, de l’alcool un peu, pas exagérément. Il y fallait surtout beaucoup de tendresse, de patience et de curiosité à l’égard des êtres de rencontre que le hasard procure et dont le petit jour nous sépare à jamais. Et c’est l’essentielle attirance de la vie nocturne que ces amitiés soudaines qui naissent, brûlent et se consument en quelques jours » p.199. Le lecteur peut retrouver en cette remarque, comme dans tout le roman, le goût de l’auteur pour les gens et leur psychologie, qu’il excelle à tracer.

Michel Déon, Les gens de la nuit, 1958, Folio 1974, 213 pages, occasion €1.89

Michel Déon, Les gens de la nuit, 1958, Editions de la Table ronde, édition revue 2015, 192 pages, €17.00

e-book format Kindle, €11.99

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A bord du Darjeeling Limited

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Choc de civilisations entre l’Inde et l’Amérique, choc d’époque entre la postmodernité issue des hippies qui se cherchent et le bouddhisme millénaire établi, choc de psychologie entre l’amour compliqué occidental et l’amour plaisir ou famille des Indiens. Moi, il me plaît, ce film, revu récemment.

Je n’y cherche pas un « progrès de la filmique » ni un faux exotisme ; je suis un spectateur candide qui apprécie ce qu’on lui propose avant de plaquer des jugements a priori du haut de ma supposée Culture – et il se trouve que je suis allé en Inde plusieurs fois et que j’ai retrouvé dans le film (tourné au Rajasthan) des traits réels du pays et de ses façons de vivre.

Les relations entre parents et enfants, entre frères, entre homme et femme, ne sont pas de la même eau en Amérique et en Inde. La famille éclatée ici et la famille traditionnelle là-bas ne vivent pas le même rythme. Décentrer l’action est donc utile pour se considérer autrement. Les trois frères qui, sous la houlette un brin impérieuse de l’aîné Francis (Owen Wilson) se retrouvent pour « une surprise » en Inde, ont été délaissés par leur père et leur mère ; ils en souffrent. Le père était trop préoccupé à faire de l’argent et à bichonner sa Porsche 911 rutilante pour s’occuper de ses garçons ; la mère (Anjelica Huston), trop préoccupée de son confort moral pour faire famille avec les enfants qu’elle a subi. Le premier est mort et enterré (sans la mère) ; la seconde est partie « faire le bien » (comme l’autre « faisait de l’argent ») dans le nord de l’Inde, comme nonne chrétienne.

Chacun des garçons mène une vie compliquée. Francis, l’aîné, a repris les affaires de son père et s’est « volontairement » envoyé en l’air en moto, il arbore des pansements sur tout le visage, façon de se punir d’exister, d’être nul et de désirer les filles tout en ne rêvant qu’à maman dont il imite la direction autoritaire jusqu’à faire planifier par un employé, sous plastique, les activités prévues. Le second, Peter (Adrien Brody) va être père à son tour et fuit la date de l’accouchement du bébé qui sera un garçon ; il ne veut pas voir ça pour ne pas reproduire son propre père – mais il porte ses lunettes solaires, se rase avec son rasoir et a emporté comme fétiche les clés de sa Porsche. Le cadet Jack (Jason Schwartzman) est obsédé de sexe, voulant « posséder » les femmes comme papa du fric, il a des relations détachées avec sa compagne restée en rade en Italie ; il marche toujours pieds nus par rébellion et arbore une moustache de macho malgré des cheveux coiffés adolescent ; il écrit ses histoires au lieu de les vivre, comme s’il était un autre. Ce qui donne quelques scènes de « règles » où chacun promet de tout se dire, flanquées de moments où chacun va séparément téléphoner à sa femme respective.

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Le train indien n’attend pas et tous les Occidentaux doivent sans cesse courir après lui, du businessman de la première scène (qu’on ne reverra plus, peut-être comme allégorie initiale du père absent ?) aux trois frères flanqués chacun de deux valises et d’un sac (Vuitton – comme papa). Les Indiens regardent avec détachement et sans intervenir ces hommes pressés qui ne prennent pas le temps de vivre. Le Darjeeling Limited est un train fictif qui rejoint les abords de l’Himalaya depuis les grandes villes internationales de la côte. La vie à bord se déroule en Pullman, avec salon spacieux, couchettes et thé ou citronnade servis à la place. Mais les Américains ne veulent pas se couler dans l’existence indienne : « Allons prendre un verre et fumer une cigarette ! » dit à plusieurs reprises Francis pour entraîner ses frères – alors qu’il est interdit de fumer et que le thé est servi.

La jeune serveuse Rita (Amara Karan) – surnommée par les garçons Citronnette – a pour fiancé le chef de train (Waris Ahluwalia) qui arbore la longue chevelure et la barbe de Sikhs. Elle aime le plaisir et se laisse enfiler à la hussarde dans les toilettes du train par Jack – mais c’est bien elle qui consent, et pas le macho qui la possède : « Merci de m’avoir utilisé », lui dira Jack, enfin conscient, au moment où il quitte le train, « You’re welcome », répondra joliment Rita. L’amour est simple lorsqu’on ne confond pas comme chez les chrétiens yankees plaisir et métaphysique.

Si les trois sont jetés du train, c’est que Peter a acheté un serpent venimeux dans sa boite comme « souvenir ». Le serpent est réputé mort, mais il se réveille et s’échappe dans le compartiment. Le chef de train, pratique, le zigouille (ou du moins le dit, étant Sikh il respecte toutes choses vivantes), et éjecte les Américains empêtrés de mille règles qu’ils se donnent mais ne respectent aucune. En Inde, de mœurs anglaises, on obéit aux règles, un point c’est tout.

Les trois compères se retrouvent dans un paysage désertique. Longeant une rivière rapide, ils voient trois frères (eux-mêmes en plus petits), tenter de traverser la rivière sur un va-et-vient usuel en Inde, où une corde permet de tirer une nacelle d’un bord à l’autre. Las ! le second (l’analogue de Peter) va faire chavirer la nacelle, précipitant les gamins dans l’eau agitée. Peter et Jack vont se jeter à l’eau pour sauver les petits mais l’éternel gaffeur Peter, velléitaire en tout, ne réussira pas à sauver son garçon ; il se noie après que sa tête eut heurté une pierre. Il ramène le corps dans ses bras au village. Ce gosse, c’est lui enfant avec ses frères, et c’est aussi le fils qu’il bientôt avoir. Comme son propre père, il est maladroit et ne sait trop que faire. Tous vont trouver dans ce village pauvre – mais coloré – la simplicité qu’ils étaient plus ou moins venus chercher. La famille est unie, le gamin enterré selon les rites millénaires, la vie continue malgré la tristesse. Leur prétention à trouver la spiritualité dans l’éther et dans les procédés compliqués d’une plume soufflée au vent, se brise sur la simplicité des peuples et de l’existence traditionnels.

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Leur mère refusant de les voir, selon un échange par mail assez incongru dans l’Himalaya, les trois frères décident de regagner l’Amérique mais, au pied de la passerelle de l’avion, ils déchirent brusquement les billets et décident d’aller la voir quand même. Elle est ravie de les retrouver mais n’exprime pas plus d’attachement que cela. Le passé est le passé et seul le présent compte, leur fait-elle comprendre. Un tigre qui rôde présentement autour du monastère est plus important que ne pas avoir été aux funérailles de son mari il y a un an. Le lendemain, elle est partie, ayant laissé le petit-déjeuner selon les goûts de chacun. Au fond, ils n’ont plus besoin de maman et sont adultes, non ?

Au retour, chacun accepte donc son existence, rasséréné : Peter ne va pas divorcer de sa femme enceinte, Jack larguer sa compagne restée en Italie et accepter que ce qu’il écrit soit sa propre histoire. On ne sait pas ce que va faire Francis, sinon qu’il ne veut plus tenter de se suicider et compte cicatriser. Lorsqu’il veut rendre les passeports confisqués à ses frères, ceux-ci lui demandent de les garder. A trois, on est plus fort.

Ce film, désopilant et loufoque, est plus subtil qu’il n’y paraît. Il ne plaît pas à la génération bobo des cultureux de Télérama – qui n’y comprennent rien, n’ayant que des « réactions » contre un racisme supposé et un esthétisme qui n’est pas dans leur cadre. Pauvre déculture… Je suis effaré de l’absence totale de sensibilité de ces gens pour cette humanité qui se dégage des scènes. Ce conte léger mérite mieux que les jugements à l’emporte-pièce des bourgeois branchés trop à la poursuite de la mode. Se dépayser pour retrouver les véritables valeurs humaines, est-ce trop leur demander ?

DVD A bord du Darjeeling Limited de Wes Anderson, 2007, avec Owen Wilson, Adrien Brody, Jason Schwartzman, Amara Karan, Waris Ahluwalia, Anjelica Huston, 20th Century Fox 2014, blu-ray €11.99

DVD The Grand Budapest Hotel + A bord du Darjeeling Limited, Pathé 2015, €8.99

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Michel Déon, Les trompeuses espérances

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Prenez un lieu magique, ici Positano en Campanie, non loin de Naples ; prenez une femme dont le visage vous a marqué un jour, vous ne parlerez pas d’elle mais elle vous inspire ; prenez votre expérience de toutes les femmes, car vous êtes écrivain et vous avez 36 ans. Cela donne un roman sur l’amour, ses espoirs et ses déceptions, ses espérances, mais trompeuses.

Ecrit en 1955 mais intemporel, ce roman met en scène Olivier, un jeune prof qui n’a jamais vraiment aimé, tombé brutalement sous le charme d’Inès, rencontré par le plus grand des hasards dans la rue alors que l’un de ses élèves de troisième, Ballu, a fait tomber par inadvertance le carton à dessins qu’elle portait. Olivier baisera la mère de Ballu, danseuse nue dans un cabaret de Montmartre, mais là n’est pas le sujet – juste pour montrer qu’Olivier n’est pas niais.

Tout commence en Italie, dans un lieu qui pourrait être Positano, où un crime vient d’être commis sur la plage…

Je ne vous raconte pas l’intrigue, car ce serait déflorer le sujet, même si le sujet reste quand même Inès, déflorée elle-même depuis longtemps. Mais je vous en dis peut-être déjà trop… Olivier tombé en amour accompagne Inès dans la rue jusqu’à son cours de dessin – où il s’inscrit aussi. Ainsi commence une idylle. Mais au chapitre deux.

Hésitations, retours en arrières, repentirs, Olivier l’amoureux, qui raconte son histoire pour s’en purger l’âme, n’a rien du cartésien linéaire et logique qu’il affecte de paraître. Au Canada où il s’est exilé pour fuir cette histoire, il confie sa confession hachée au manuscrit, souffrant dans son orgueil de jeune homme comme dans sa pudeur d’amour pur.

Hors époque, égocentré, ce roman a pour sujet le désir. Au beau milieu des années 1950 « engagées » de la littérature, cette désinvolture irrite les intellos. Mais elle prouve que c’est ainsi que l’on passe le temps. Car ce roman d’amour a passé les années et se lit encore avec bonheur.

Se succèdent les descriptions psychologiques qui font les délices de ceux qui aiment l’humain. Comme sur le métier de prof : « Ceux qui voient l’enseignement de l’extérieur ne savent pas à quel point il est un bain de jeunesse perpétuelle. (…) La gaieté, la brusquerie, la sottise, la maladresse et la confiance des garçons restent d’extraordinaires stimulants » p.33. Il faut rappeler que les classes n’étaient pas mixtes. Ou sur la gent femelle : « La force de beaucoup de femmes tient non pas à leur duplicité, mais à leur multiplicité, à ce don spécial qu’elles ont de se réincarner dans un autre personnage sans nous prévenir » p.112.

Ou les évocations de lieux, toujours incisives : « Comment j’ai pu aimer Montmartre, je me le demande encore. Ces rues noires, ces squares pauvres, cette populace crapuleuse, ces petits rentiers malingres, ces bars tapageurs et les enseignes – désolées et désolantes en plein jour – des cabarets n’ont pas grand-chose à voir avec mes goûts » p.34. Il faut rappeler que le tourisme de masse n’a pas encore investi l’endroit.

Encore ces fantasmes érotiques, l’été la nuit dans la pinède… « Cette nuit-là, j’osais ouvrir de nouveau le chemisier qu’elle avait reboutonné après notre halte en haut de la côte. Elle ne se défendit pas et je retrouvais le sein tiède qui ne palpitait plus. Dans le creux de ma main, il durcit avec une ferveur qui me bouleversa. Visage renversé, Inès respirait plus vite. (…) Je baisais son torse nu. Il avait encore le goût de sel du bain de l’après-midi » p.54.

Sensuel, fouillé, douloureux – un bon romanesque qui n’a pris aucune ride. Les ingrédients du roman qui plaît restent les mêmes de nos jours, selon les lecteurs interrogés : de la passion, du sexe et une intrigue policière.

Michel Déon, Les trompeuses espérances, 1956 revu 1990, Folio 1993, 159 pages, €6.60

e-book format Kindle, 2016, €6.49

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Michel Déon, Je ne veux jamais l’oublier

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Michel Déon est mort, il avait 97 ans. Dans le roman de ses 31 ans, il écrivait : « Patrice était persuadé que la mort était une erreur, une faute contre le destin. Quant à lui, il se défendrait jusqu’à la dernière minute » p.232. Patrice est son héros, il a le même âge que son père, il est donc un peu lui. Et lui aussi s’est défendu ; il aimait trop la vie et ses plaisirs pour retarder la mort autant que faire se peut.

Ce roman « romanesque » parle d’amour et de lieux magiques : Venise, Florence, Paris, Londres, les lacs italiens. Défilent les femmes qui ont compté, Béatrix qui l’a dépucelé vers 18 ans, Vanda la russe qui l’a entraîné dans sa folie sexuelle vers 22 ans, Olivia l’espagnole dont il a cru être amoureux pour la vie à 28 ans – et Florence la parisienne, femme de 40 ans avec laquelle il vit « une amitié intelligente » allant pour elle jusqu’aux derniers feux de l’amour, pour lui à une affection grave. Le titre du livre est tiré de la Chanson du Mal-Aimé d’Apollinaire.

Roman d’initiation, d’entrée dans la vie sexuelle et dans la vie active, roman d’hédonisme après-guerre, celle de 40 qui a laissé l’Europe en ruines et les esprits meurtris. Il était bon de vivre et de s’enfiévrer à la musique, au whisky, à la danse, il était bon de flirter et de finir au lit mais des semaines ou des mois après, puisque ni la pilule ni l’avortement n’existaient encore et que les filles restaient trop longtemps des « oies blanches ». Ce qui nous paraît incroyable, mais qui est vrai, tant le monde a changé en deux générations. « Patrice s’étonnait de voir la liberté avec les deux jeunes filles abordaient ces questions lorsqu’il s’aperçut qu’elles n’en connaissaient rien et parlaient à tort et à travers, mélangeant tout, aussi vierges dans leurs illusions que dans leur corps » p.289.

Soldat durant la guerre, démobilisé, Patrice est un jeune homme désorienté dans la paix. Il est de bonne famille et a dilapidé lentement un petit héritage comme les gentlemen anglais effectuaient jadis leur « tour » avant de se fixer. Patrice voyage donc, invité par sa tante qui a épousé un marquis italien. Ce qui donne cette phrase toute valéryenne qui prouve que nous sommes dans le roman : « La marquise repartit l’après-midi, dans son taxi » p.287.

L’auteur écrit avec charme, d’un style entre Chateaubriand et Chardonne. Les descriptions sont toujours psychologiques, les paysages sont associés aux états d’âme et les personnages sont peints par petites touches successives qui les font aimer ou détester, mais qui les laissent incontestablement originaux. L’époque n’a guère le téléphone, donc l’écrit est omniprésent. Passé qui nous paraît bizarre à l’ère électronique, mais qui était encore très réel il y a seulement 20 ans. Les amants s’échangent longues lettres et petits mots, le processus d’écrire exigeant solitude et recueillement, le processus de lecture de même. C’est ainsi que l’on ne saute pas une fille au bout de quelques minutes, mais qu’il s’agit d’une véritable entreprise qui prend du temps. Durée qui avive le désir, accentue les sentiments, exaspère souvent. Oui, ce roman est un livre d’histoire, comme le précise la préface de 1975 – 25 ans après. Que dire, encore 25 ans plus tard ?

Que ce roman peut toujours se lire tant il sait créer une atmosphère. Celle, tourmentée, d’une adolescence qui s’achève à la trentaine. Celle, magnifique, des villes et paysages italiens des années 1950 encore préservés, où de petits bergers couraient pieds nus et où de robustes jeunes filles rapportaient sur leur tête le linge du lavoir, pieds nus elles aussi. Bellagio est moins jet set de nos jours qu’à l’époque, les happy few s’y sentent envahis et se réfugient dans des lieux plus chers et plus élitistes. Padre Pio est mort et ne bénit plus personne. Mussolini, ses lettres à sa maitresse, son trésor disparu et le lieu de son exécution ne captivent plus. D’Annunzio, dont l’auteur fait l’amant de sa tante, apparaît de carton-pâte et l’on ne lit plus son œuvre.

Une vitalité court ces pages, que ce soit dans les excès ou les admirations. Son initiatrice décrit l’adolescent tel qu’elle l’avait connu « encore presque enfant, tanné par le soleil, passant ses journées même pas dans l’eau, mais sous l’eau où il pêchait, remontait avec des paniers débordant d’algues et d’oursins violets, ses cheveux noirs et courts collés sur sa tête, inconscient de son agilité, de sa force, heureux de vivre, surpris et presque triste après leur premier baiser, une nuit, sur le chemin de ronde, si impatient la première fois au lit qu’il s’était blessé… » p.188. Ne reconnait-on pas là, si bien décrit, l’adolescent éternel ? Michel Déon a l’art du portrait comme celui de la fresque. Ce pourquoi il a parfois le trait féroce : « sa faim dévorante de croûtons de pain, son désintéressement total pour le caviar, sa paresse à faire trois pas, sa coquetterie et cette façon qu’elle avait de ne plus écouter au bout de trois mots toute conversation où il ne s’agissait pas d’elle » p.364 – ne connaissez-vous pas au moins une femme à qui ce trait d’applique ? – Moi si.

Le talent n’aime pas la vanité. « Vous parlez, vous brillez, vous aimez ce qu’il faut appeler ‘le monde’, et souvent, dès que vous êtes en face du ramassis hétéroclite qui le compose, je vous trouve braqué, agacé, prêt à mordre » p.332. Comme nous nous rencontrons, cher Michel, que j’ai croisé une fois ou deux dans votre quartier qui est aussi le mien !

Michel Déon est mort, il reste toujours vivant. Je ne veux jamais l’oublier.

Michel Déon, Je ne veux jamais l’oublier, 1950, préface de 1976, Folio 1990, 376 pages, €11.10

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Henry James, Un portrait de femme

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Premier « grand » roman de l’auteur, l’intrigue se réduit à un portrait en situation. Isabel Archer, orpheline ramenée d’Amérique par sa tante qui vit en Angleterre, se veut idéaliste, libre et indépendante – à l’américaine. Elle va trouver dans la vieille Europe l’illusion de la beauté et l’amère réalité du mariage. Car cette féministe avant la lettre, révolutionnaire du Nouveau monde en butte à la féodalité patriarcale de l’Ancien, se laisse aveugler par l’Idéal sans mesurer aucunement les rapports réels de classe ni d’argent.

Le lecteur ne peut pas aimer Isabel ; elle ne s’aime pas elle-même en se faisant une idée à la fois trop haute et trop épurée d’elle-même. Elle se croit intelligente, elle se laisse manœuvrer ; elle se croit lucide, elle ne décèle pas le dissimulé ; elle se croit souveraine, elle s’enferme dans le devoir social. Elle est pétrie de contradictions et ne s’en rend même pas compte : charmante et indécise, volontaire et passive, active et fataliste, éprise de culture et profondément ignorante, capable et se fourvoyant sans cesse dans des impasses. « Isabel était sans doute fort encline au péché d’orgueil ; elle passait souvent en revue avec complaisance le champ de sa propre nature et avait tendance à tenir pour acquis, sur des bases fort minces, qu’elle avait raison ; il lui arrivait souvent de s’admirer impulsivement » p.757 Pléiade. Cet orgueil d’impulsion va causer sa perte. Car Isabel est incapable d’exister, sans cesse le jouet de désirs qu’elle ne peut satisfaire, névrotiquement sur ses gardes, ne choisissant que par défaut, en réaction ou en négatif. Elle est absente de son destin – un comble pour une Américaine qui révère l’indépendance !

L’auteur aime à peindre à loisir les profondeurs psychologiques des êtres. Il s’étale avec des raffinements de détails page après page, passant d’un acteur à l’autre, faisant dévoiler par l’un les ressorts de l’autre. Il construit son roman à partir d’un personnage dont il explore les facettes. Ce pourquoi l’action est presque inexistante, le décor déplaçant surtout les états psychologiques de la femme en portrait : l’Amérique où elle s’étiole, l’Angleterre où elle se révèle, Florence où elle s’enferme. Les personnages sont presque tous expatriés yankees en Europe ; ils ne font rien et se contentent de jouir : Touchett père est un banquier qui a réussi, Osmond un esthète ravi de lui-même. Par contraste, le prétendant Goodword est un industriel héritier qui dirige avec succès ses entreprises, Henrietta Stackpoole une journaliste éprise de véracité et de pittoresque qui n’hésite jamais à aller enquêter sur place. Isabel n’appartient ni à l’un ni à l’autre de ces mondes : elle se voudrait active et positive, elle se laisse aller à la vacuité et à la dépendance.

En Angleterre, dans le château de Gardencourt où réside sa tante, elle rencontre Ralph son cousin. Il devient amoureux d’elle mais se sacrifie car il est très malade et mourra avant les dernières pages ; il aimerait que son ami lord Warburton épouse Isabel, et celui-ci est épris, mais la belle se refuse ; Goodword, son promis d’Amérique, la relance jusqu’en Europe, elle ne veut pas de lui, pas même de ses services. Qui alors ? Personne – Isabel rêve d’être libre.

C’est alors que le destin la favorise : le père de Ralph, sur le point de mourir, lui laisse un héritage conséquent, sur la demande instante de son fils. Isabel peut enfin réaliser son idéal : faire ce qu’elle veut. Son drame est qu’elle ne sait pas quoi faire. Après avoir voyagé parce que cela se fait, mais croquant les miles à toute vitesse comme par avidité, Isabel se retrouve sans but. Ayant échoué à Florence avec sa tante, elle se laisse prendre dans les rets d’une intrigante et de son ancien amant, qui ont une fille à doter et un train de vie à assumer.

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Osmond est le type même de l’oisif narcissique, esthète jusqu’au bout des ongles socialement inutile. Indifférent, misanthrope, il préfère sa collection d’objets aux mondanités ; paresseux, il ne gagne aucun argent et est frustré dans ses désirs d’accumuler. Il enrobe de sublime son insignifiance sociale – et apparaît moins « diabolique » que dans le film de Jane Campion tiré du roman. Son seul amour est sa fille, une gamine de 15 ans qu’il a soigneusement remisée au couvent pour qu’elle soit docile et ignore les tentations du monde. Culte de l’innocence et goût de l’ordre s’orchestrent pour assurer l’emprise paternelle, prélude à la sujétion au futur époux. Nous sommes dans le siècle bourgeois où le mariage est celui des intérêts du patrimoine, pas celui des sentiments de chaque être. Osmond est conventionnel, conservateur, égoïste. Il « limitait et bornait toutes choses ; (…) il ajustait, réglait, dirigeait leur manière de vivre. (…) Il était sans cesse à la recherche de l’effet, et ses effets étaient savamment calculés » p.1118. C’est un vaniteux, inexistant par lui-même : « il mesurait son succès à la seule aune de l’intérêt que le monde lui portait » p.1119.

Il veut faire faire à sa fille un « beau » (c’est-à-dire riche) mariage. Lui-même cède aux instances de la mystérieuse Madame Merle, veuve d’un commerçant suisse, qui veut le marier avec l’héritière idéaliste Isabel – je ne vous dévoile pas pourquoi. Osmond va donc déployer tous ses charmes pour ne pas la brusquer (il ne la désire pas) mais pour faire tomber dans son escarcelle ses 60 000 livres de rente. L’indépendante se laisse faire… aspirant au fusionnel.

Après avoir refusé ceux qui l’aimaient vraiment et l’auraient laissée libre, elle s’offre sans réfléchir aux belles manières d’un individu qui ne l’aime pas et n’en veut qu’à son argent. Seule la fille d’Osmond, Pantsy, se met à l’aimer – ce qui la lie. Elle se marie et ce lien devient pour elle un devoir. Même reconnaissant son erreur, même découvrant le complot, même malheureuse, elle ne veut pas se déjuger et assume son erreur pour le reste de sa vie. Après l’illusion puis le déni, la bêtise. Décidément, le lecteur ne peut pas aimer Isabel.

Au long de ces centaines de pages, Henry James alterne les tableaux d’exposition avec les scènes de théâtre. Il excelle à rendre les conversations mondaines et analyse de façon maniaque les ressorts psychologiques d’une décision. C’est tout l’intérêt qui demeure pour ce roman d’un monde révolu où les riches entre eux décidaient du sort du monde et n’avaient pour tout sentiment que leur intérêt pécuniaire, jouant avec les passions des autres par amusement. Ils savaient que « le devoir » et « les liens sacrés du mariage » empêcheraient de facto toute velléité de liberté. Un beau monde que ce monde ancien !… Avec l’explosion des réactions conservatrices et du retour aux religions, il revient.

Henry James, Un portrait de femme (A Portrait of a Lady), 1881, 10-18 2011, 688 pages, €10.20

Henry James, Un portrait de femme et autres romans, Gallimard Pléiade 2016 édité par Evelyne Labbé, 1555 pages, €72.00

DVD Portrait de femme de Jane Campion avec Nicole Kidman, John Malkovich, Barbara Hershey, Mary-Louise Parker, Martin Donovan, Filmédia 2010, €13.00 

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Christian de Moliner, Le pays des crétins

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Malgré un titre (inutilement ?) provocateur, le roman se lit avec bonheur. Mathieu, fonctionnaire de la Direction départementale de l’équipement de 28 ans, est nommé sur sa demande dans une ville de l’est sinistré de la France. Il veut se rapprocher de sa sœur Sophie, dépressive, qui vient de se séparer de son mari avec la garde de deux petites filles.

Mais le pays va l’enfoncer. Nous sommes en 1983 et la gauche au pouvoir sous Mitterrand fait déchanter l’utopie par le tournant de la rigueur : les cigales, ayant chanté tout l’été, se trouvèrent fort dépourvues lorsque la bise fut venue. L’est, c’est la sidérurgie – en ruines ; c’est le climat – pluvieux ; c’est la sous-culture – foot et télé. De quoi devenir encore plus dépressif et désespéré de la vie – no future.

Ce qui amuse Mathieu, outre s’occuper de ses nièces, est la politique. « Lui, le sceptique qui se fermait aux émotions » p.50, considère la politique comme un sacerdoce pour sortir les gens du marasme. Ce qui deviendra très vite la France périphérique des non-inclus – sans emplois, sans vrais services publics, sans espoir – à cause de la la gabegie des milliards gaspillés par le pouvoir, est en germe dans « Saint-Pierre », cette petite ville aux confins français, noyée dans sa vallée polluée.

Un quartier surtout additionne tous les vices : la grande Bourgogne. Il est enserré entre autoroute et chemin de fer et concentre la misère des gamins laissés à eux-mêmes, des ados violents en bande et des adultes déclassés. Mathieu adhère au parti républicain (LR n’existe pas en 1983) – par esprit de contradiction avec celui alors au pouvoir ; il se laisse convaincre de renverser le maire Fout-Rien pour le nouveau Dominique Beaulieu, riche et actif, prêt à renverser la table à la Bernard Tapie – et qui gagne. Faute de l’avoir sur sa liste (car Mathieu ne veut pas se compromettre), il lui donne carte blanche par délégation de la commune à la DDE. Mais les lenteurs procédurales de l’Administration, la corruption qu’il refuse mais qui mettrait pourtant de l’huile dans les rouages, engluent Mathieu dans le marais des velléités mal financées et qui avancent peu.

De plus, sa sœur se fait sauter par l’adjoint de Beaulieu, tandis que lui est en butte à un pari de liaison dangereuse avec une nymphomane marchande de chaussures. Il drague vaguement une standardiste de la DDE, Valérie, qui finit par le marier, mais il ne l’aime pas tant elle stagne dans la sous-culture. Décidément, le pays des crétins contamine tout ce qu’il touche ! Même Beaulieu voit se déclarer cette maladie héréditaire dont il s’était jusqu’ici préservé.

Quant à la « grande » politique au niveau national, ce n’est pas mieux – comme si le poisson pourrissait par la tête : « La France est lasse de la cuisine politique traditionnelle. La gauche s’est effondrée idéologiquement. Elle gouvernera encore quelque temps mais elle en coma dépassé sur le plan intellectuel. La droite n’est pas en meilleur état. Les politiciens sont impuissants face aux problèmes du pays. Ils n’ont plus rien à proposer dans leur besace. La route est libre pour qui saura proposer autre chose et faire rêver les Français » p.187. Ce diagnostic est plus pertinent à la date de parution (2016) qu’à la date affichée du roman (1983), mais est vérifié par toutes les élections récentes, des Européennes aux Régionales, en passant par le Brexit et l’irruption de Trump (Tromp disent les gendegôch haineux, comme disaient Maastrique les partisans en 2005 du non).

Sophie, au bord de la tentation de l’inceste, passe la main, son ex récupère ses filles ; Mathieu dénonce les prévarications et ne veut pas de bébé. Son intransigeante pureté robespierriste – tant avec les femmes qu’en politique – a-t-elle tout gâché ? En partie : parce que nous ne sommes plus sous le règne de la Terreur mais dans celui du socialisme réalisé. Restent les graines semées qui germent, déjà « dix sont écloses » dit Beaulieu p.211 – et le bébé contre sa volonté mûrit dans le ventre de Valérie.

Mathieu va-t-il se réconcilier avec le monde et faire mentir le terme de « crétins » qu’il a affublé aux habitants de ce pays en marge ?

Amer mais juste, décentré dans le temps pour évacuer les passions idéologiques trop proches, doublé d’une histoire d’amours au pluriel qui se coulent dans le paysage, voici un bon roman à la psychologie marquée où l’on ne s’ennuie jamais.

Christian de Moliner, Le pays des crétins, 2016, Les éditions du Val, 215 pages, €12.66

e-Book format Kindle, €4.48

Christian de Moliner déjà chroniqué sur ce blog

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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