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Michel Tournier, Vendredi ou la vie sauvage

La vie sauvage est la version pour enfant des Limbes du Pacifique. Ce « petit » Vendredi est adapté « pour Laurent » en 1971, quatre ans après le premier Vendredi qui fut Grand prix du roman de l’Académie française. Laurent Feliculis était son filleul de hasard, l’auteur requis pour être parrain au baptême de l’enfant qui n’en avait pas, parce qu’il habitait l’ancien presbytère de Choisel attenant à l’église.

Vendredi ou la vie sauvage réduit à 80 pages (en Pléiade) les 180 du Vendredi ou les limbes du Pacifique. Il est moins philosophique, plus moral ; moins métaphysique, plus terre-à-terre ; moins conscience torturée que vitalité au présent. Il s’adresse aux petits, aux humbles, aux non-intellos. Ce pourquoi son succès a été magistral et planétaire, réussissant presqu’aussi bien que Le petit prince : 7.5 millions d’exemplaires vendus.

Mais l’histoire n’est pas pour cela dégradée. Elle se trouve au contraire épurée. Tout sexe explicite a été évacué, les considérations trop spéculatives également. La vie telle qu’elle est a été magnifiée, les relations de Robinson simplifiées avec les animaux, avec Vendredi, avec l’équipage qui passe fortuitement 28 ans plus tard, avec l’enfant qu’il nommera ici Dimanche (il l’avait appelé Jeudi dans le premier Vendredi). Robinson commence par résister, toute sa religion, sa morale et sa civilisation ont réticence à s’ouvrir à la nature, au naturel, au sauvage. Puis il cède, ne pouvant guère faire autrement, et s’en trouve bien, heureux, comblé. Il rajeunit, se fait moins de soucis, se simplifie.

Au fond, la civilisation (chrétienne, puritaine, bourgeoise) rend « bête et méchant ». Lorsqu’il retrouve en 1787 les hommes, ses ex-semblables, Robinson se rend compte du mal qu’ils portent en eux : la guerre avec leurs frères anglo-saxons d’Amérique, l’esclavage par la traite des Noirs d’Afrique, le fouet pour le très jeune mousse roux, apeuré et maladroit. Tout n’est que domination sur les êtres, que maîtrise et possession de la nature. La société « civilisée » est très verticale : en haut le Père tonnant, en bas le nègre enfant ; entre les deux, toute cette hiérarchie des religions du Livre : Séraphins, Chérubins, Trônes, Dominations, Vertus, Puissances, Principautés, Archanges, Anges, Evêques, Prêtres, Diacres, Moines, Chrétiens baptisés, Catéchumènes, Mécréants.

Pour dominer, maîtriser, il faut travailler ; se laisser vivre est un péché, une paresse de société hors de l’histoire, une tentation du retour à la bestialité. « Souvent Robinson en avait assez de tous ces travaux et de toutes ces obligations. Il se demandait à quoi et à qui cela servait, mais aussitôt il se souvenait des dangers de l’oisiveté, de la souille des pécaris où il risquait de retomber s’il cédait à la paresse, et il se mettait activement au travail » p.567 Pléiade. Vendredi, en faisant naïvement tout sauter pour s’être fait une pipe, a libéré Robinson. On se demande si la métaphore sexuelle n’est pas, dans la lignée de mai 68 et du lacanisme, l’instrument de la libération. Jouir sans entraves permet-il de retrouver sa vraie « nature » ?

« Vendredi chantait de bonheur en courant sur le sable blanc et pur de la plage. Comme il était beau, nu et joyeux, seul avec le soleil et son chien, libre de faire ce qu’il voulait, loin de l’ennuyeux Robinson ! » p.582. Voilà qui plaît aux enfants : soleil, nudité, joie et beauté composent les charmes du paganisme préchrétien. L’être humain au naturel se trouve en osmose avec la nature, joue avec elle et dort avec les bêtes, ne prenant que ce dont il a besoin. L’écologie, naissante en ces années 1970, faisait retrouver l’avant du christianisme à une société occidentale trop « civilisée » – bridée, moralisée, culpabilisée. « Grâce à la vie libre et heureuse qu’il menait à Speranza, grâce surtout à Vendredi, il se sentait de plus en plus jeune ! » p.614.

Signe de la ringardise bourgeoise de la France d’alors, cette version pour enfant de Vendredi a failli être éditée à l’étranger, les maisons parisiennes se désistant. Ce n’est que le prix Goncourt pour Le roi des Aulnes qui va décider Flammarion, rattrapé par Gallimard six ans après – comme d’habitude frileusement en retard (n’est-ce pas, Marcel Proust ?).

Sur le style, « fini le charabia ! ». Les phrases sont courtes, les mots simples, les actes utiles sont des leçons de choses et non des spéculations théologico-intellos. L’action l’emporte au détriment des descriptions, comparaisons et autres états d’âme. Dans l’univers d’enfance le pragmatisme est tout, l’adaptation à ce qui est cruciale. La conscience est en mouvement, elle ne se contemple pas le nombril ni se torture en référence au Code moral. Vendredi ou la vie sauvage devient donc un conte réaliste, là ou Vendredi ou les limbes du Pacifique versait dans la réflexion métaphysique. Roman d’apprentissage et métaphore du duel occidental entre civilisé et sauvage, ce « petit » Vendredi est une grande œuvre. Comme on l’aura compris, pas destinée seulement aux enfants.

Michel Tournier, Vendredi ou la vie sauvage, 1971, Folio junior 2012, 192 pages, €5.50, e-book format Kindle €5.49

Michel Tournier, Romans suivi de Le vent paraclet, Gallimard Pléiade 2017, édition Arlette Bouloumié, 1759 pages, €66.00

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Michel Déon, La montée du soir

L’année de la parution du roman, l’auteur a 67 ans ; il sent peu à peu sa vitalité se ralentir. « Vient un moment de la vie où nous nous apercevons que les amitiés, les amours, les sentiments et jusqu’aux mots et aux noms que nous croyons perdre par une sorte de maladresse déprimante, en réalité nous quittent d’eux-mêmes, animés d’une sournoise volonté de fuite » p.9.

Lui vivra jusqu’à 97 ans mais son personnage, nommé Audubon du nom d’un célèbre dessinateur d’oiseaux, sent que « les rats quittent le navire » dès ses 55 ans. Michel Déon reprend ici l’une des hantises de son œuvre, déjà présente dans Un taxi mauve, l’atteinte cardiaque. Ce qu’on aime nous quitte, ce pourquoi notre cœur lâche – ou peut-être est-ce l’inverse, ce et ceux qui nous quittent sont le symptôme de cette faiblesse qui survient en nous.

Gérard Aubudon, maître d’usine depuis deux générations, grimpe un sommet ; il se sent là-haut comme un maître du monde quand, à la descente, sa canne fétiche le quitte, rebondissant sur les rochers avant de dévaler la pente jusque dans un roncier. De retour à sa villa, l’homme mûrissant apprend que sa maîtresse Angèle qui habite juste de l’autre côté du lac le quitte pour un plus gras plus riche. Et jusqu’au madrépore qu’il avait rapporté de Mer rouge pour son apparence de fouine qu’il retrouve cassé par sa femme de ménage. Décidément, rien ne va plus. Sont-ce les habitudes qui sont remises en cause ? Est-ce plutôt la vieillesse qui fait désirer ces habitudes et que surtout rien ne change ?

L’homme n’aura de cesse que de refaire le chemin à pied, avec effort, pour retrouver sa canne de marche, béquille et doudou. Il aura l’impression de reprendre la main sur son destin et de remonter la pente. A moins que son cœur ne lâche en route… Si son chien retrouve effectivement l’objet, l’auteur laisse dans le flou la réalité du cœur. Nous ne saurons rien ni de l’organe, ni d’Angèle, ni de Marie sa femme, ni d’Emilia qu’il découvre en tenancière du moulin où viennent déguster son pain les routiers et les randonneurs. Petite bonne à 16 ans, elle était la maitresse secrète de son ami de lycée devenu militaire, descendu en Algérie ; il ne l’avait jusqu’ici pas remarquée…

Dans ce petit roman de la vieillesse, Michel Déon revient sur un thème favori : quand et comment le corps vous quitte, alors que toute votre jeunesse et votre appétit de vivre sont encore intacts dans votre esprit. Lorsque l’on se retrouve seul face à ce déclin (inéluctable), c’est alors que la vie prend son sens.

Ce n’est pas un grand roman qui vous emporte, mais une petite musique qui vous charme. Le style est classique et familier, il vous berce et vous mène jusqu’au bout sans temps mort.

Michel Déon, La montée du soir, 1987, Folio 1989, 154 pages, €6.60, e-book format Kindle, €6.49

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Flaubert, leçon du bien écrire

Dans sa Correspondance tome 2 de la Pléiade, qui court de 1851 à 1858, Flaubert écrit Madame Bovary puis commence Salammbô. Ses lettres à sa maîtresse Louise Colet, puis à celle de son admiratrice Mademoiselle Leroyer de Chantepie, donnent des leçons d’écriture à ces femmes qui se piquent de romans et de vers. Flaubert s’isole pour travailler : « Je vis comme un ours et je travaille comme un nègre » (26 décembre 1858). Il leur expose sa conception de l’écriture en trois concepts : le fond, la couleur et le style.

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Le fond, c’est l’histoire à raconter.

Le roman doit s’égrener comme des perles sur un fil. Le fil est le fond. Pour cela, se pénétrer du sujet, le faire sien. Un fait divers donne l’histoire de Madame Bovary, mais c’est pure invention que Salammbô. A chaque fois il faut cependant se mettre dans l’époque, visionner le lieu, être chacun des personnages. Faire un plan avant de commencer. « Réfléchis, réfléchis avant d’écrire. Tout dépend de la conception. Cet axiome du grand Goethe est le plus simple et le plus merveilleux résumé et précepte de toutes les œuvres d’art possibles » (13 septembre 1852).

La couleur, ce sont les perles du collier.

Il faut écrire avec fougue – Flaubert parle de « lyrisme ». « La vie ! la vie ! bander, tout est là ! (bander = le mot manque dans l’édition Conard ajoute, imperturbable, l’éditeur de la Pléiade). C’est pour cela que j’aime tant le lyrisme. Il me semble la forme la plus naturelle de la poésie. Elle est là toute nue et en liberté. Toute la force d’une œuvre gît dans ce mystère, et c’est cette qualité primordiale, ce motus animi continuus (vibration, mouvement continuel de l’esprit, définition de l’éloquence par Cicéron) qui donne la concision, le relief, les tournures, les élans, le rythme, la diversité » (15 juillet 1853). Chaque détail doit faire « vrai », même si tout est inventé. Pour cela, il faut se mettre dans la peau du créateur de monde, être comme Dieu dans sa Création : aussi imaginatif et aussi impassible à la fois. La couleur, ce n’est pas le prêche ni la déclamation. « Pour qu’un livre ‘sue’ la vérité, il faut être bourré de son sujet jusque par-dessus les oreilles. Alors la couleur vient tout naturellement, comme un résultat fatal et comme une floraison de l’idée même » (6 août 1857). L’auteur doit s’effacer devant ses personnages. Si l’on ne sait faire autrement que de donner son opinion (comme Voltaire), autant écrire ses Mémoires ou des pamphlets – pas être romancier. « Tu t’étonnes quelquefois de mes lettres, me dis-tu. Tu trouves qu’elles sont bien écrites. Belle malice ! Là, j’écris ce que je pense. Mais penser pour d’autres ce qu’ils eussent pensé, et les faire parler, quelle différence ! » (30 septembre 1853).

Le style enfin est la précision clinique apportée à la phrase.

Il s’agit de construction, de précision et d’euphonie. Une phrase doit se tenir debout toute seule – avoir un sens. « Demande-toi à chaque phrase ce qu’il y a dedans » (28 décembre 1858). Elle doit user de tout le vocabulaire de la langue française pour dire précisément – comme un savant – ce qu’il en est. Elle doit pouvoir se dire à haute voix – se gueuler – comme un vers poétique. « Une bonne phrase de prose doit être comme un bon vers, inchangeable, aussi rythmée, aussi sonore » (22 juillet 1852). Et encore – lyrique : « Écrivons, nom d’un pétard ! Ficelons nos phrases, serrons-les comme des andouilles et des carottes de tabac. Masturbons le vieil art jusque dans le plus profond de ses jointures. Il faut que tout en pète, monsieur » (3 décembre 1858 à Ernest Feydeau son neveu). Le style ne naît pas tout armé du cerveau du romancier : il se prépare, se polit, se façonne. Pour cela, rien de mieux que de prendre exemple sur les Grands. « C’est une chose, toi, dont il faut que tu prennes l’habitude, que de lire tous les jours (comme un bréviaire) quelque chose de bon. Cela s’infiltre à la longue. Moi je me suis bourré à outrance de La Bruyère, de Voltaire (les contes) et de Montaigne. (…) Le talent, comme la vie, se transmet par infusion et il faut vivre dans un milieu noble, prendre l’esprit de société des maîtres » (6 juin 1853 à Louise Colet). Le style dont rêve Flaubert est une souplesse de langue et une profondeur de vue sans cesse reculée : « J’en conçois pourtant un, moi, un style : un style qui serait beau, que quelqu’un fera quelque jour (…) et qui serait rythmé comme le vers, précis comme le langage des sciences, et avec des ondulations, des ronflements de violoncelle, des aigrettes de feu, un style qui vous entrerait dans l’idée comme un coup de stylet, et où votre pensée voguerait enfin sur des surfaces lisses, comme lorsqu’on file dans un canot avec bon vent arrière » (24 avril 1852).

Bureau de Gustave Flaubert à Croisset

Bureau de Gustave Flaubert à Croisset

Tout cela est une vocation, un savoir-faire, un labeur.

La vocation est de quitter le siècle pour vivre dans un ailleurs : « Un livre n’a jamais été pour moi qu’une manière de vivre dans un milieu quelconque » (26 décembre 1858). Le savoir-faire est un travail de forçat, comme tout métier qui se respecte. Pas de génie sans travail. « Il faut, pour bien faire une chose, que cette chose-là rentre dans votre constitution. Un botaniste ne doit avoir ni les mains, ni les yeux, ni la tête faits comme un astronome, et ne voir les astres que par rapport aux herbes. De cette combinaison de l’innéité et de l’éducation résulte le tact, le trait, le goût, le jet, enfin l’illumination. (…) On n’arrive à ce degré-là que quand on est né pour le métier d’abord, et ensuite qu’on l’a exercé avec acharnement pendant longtemps » (31 mars 1853).

Mais après, quelle récompense ! « N’importe, bien ou mal, c’est une délicieuse chose que d’écrire ! que de ne plus être soi, mais de circuler dans toute la création dont on parle. Aujourd’hui par exemple, homme et femme tout ensemble, amant et maîtresse à la fois, je me suis promené à cheval dans une forêt, par un après-midi d’automne, sous des feuilles jaunes, et j’étais les chevaux, les feuilles, le vent, les paroles qu’ils se disaient et le soleil rouge qui faisait s’entre-fermer leurs paupières noyées d’amour » (23 décembre 1853). Amis qui écrivez, soyez les chevaux, les feuilles, le vent et le soleil rouge ! Vous connaîtrez ainsi non pas le bonheur de vous « exprimer », mais la joie de la création, qui est bien autre !

Gustave Flaubert, Correspondance tome II 1851-1858, édition Jean Bruneau, Gallimard Pléiade 1980, 1568 pages, €61.00

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Gide sur Proust

Quand deux grands écrivains se rencontrent, leur jugement est de grand intérêt. A la date du 22 septembre 1938 de son Journal (Pléiade tome 2), André Gide évoque l’écriture de Marcel Proust.

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« Achevé aussi les Jeunes filles en fleurs (que je m’aperçois que je n’avais jamais lu complètement) avec un incertain mélange d’admiration et d’irritation. Encore que quelques phrases (et, par endroits, très nombreuses) soient intolérablement mal écrites, Proust dit toujours exactement ce qu’il veut dire. Et c’est parce qu’il y parvient si bien qu’il s’y complaît. Tant de subtilité est, parfois, complètement inutile ; il n’y fait que céder à un maniaque besoin d’analyse. Mais souvent cette analyse l’amène à d’extraordinaires trouvailles. Je le lis alors avec ravissement. Il me plaît même que la pointe de son scalpel s’attaque à tout ce qui se présente à son esprit, à son souvenir ; à tout et à n’importe quoi. S’il y a du déchet, tant pis ! Ce qui importe ici, ce n’est pas tant le résultat de l’analyse, que la méthode. On suit des yeux, souvent moins la manière dont il opère, que le travail minutieux de l’instrument, et que la patiente lenteur de son opération. Mais il me paraît sans cesse, si la véritable œuvre d’art ne peut se passer de cette opération préalable, qu’elle ne commence vraiment que par-devers elle. L’œuvre d’art la présuppose, il est vrai ; mais ne s’élève qu’après que cette opération première a pris fin. L’architecture, chez Proust, est très belle, mais il advient souvent comme il n’enlève rien de l’échafaudage, que celui-ci prenne plus d’importance que le monument même, dont le regard, sans cesse distrait par le détail, ne parvient plus à saisir l’ensemble. Proust le savait, et c’est là ce qui le faisait, dans ses lettres et dans sa conversation, insister tant sur la composition générale de son œuvre : il savait bien qu’elle ne sauterait pas aux yeux » p.624.

Analytique, maniaque, pas à pas, le style de Proust lu par Gide est celui du mécanicien. Il ne dit rien du charme des évocations, du rythme des virgules qui ponctuent les longues phrases, des rapprochements et portraits créés. Gide manque d’imagination mais sait décortiquer la littérature. Sa propre manière d’écrire est à la fois alambiquée et directe, s’emberlificotant dans des phrases à incidentes entre parenthèses, virgules et points-virgules, usant de mots inusités et de qualificatifs minutieux, puis jetant une formule courte comme en conversation. Tout est vrai de ce qu’il dit de Proust ; mais c’est une vue de myope.

André Gide, Journal II 1929-1950, édition Martine Sagaert, Gallimard Pléiade 1997, 1649 pages (1106 pages sans les notes), €76.50 

André Gide, Journal – une anthologie 1889-1949 (morceaux choisis), Folio 2012, 464 pages, €9.30 

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Michel Déon, Je ne veux jamais l’oublier

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Michel Déon est mort, il avait 97 ans. Dans le roman de ses 31 ans, il écrivait : « Patrice était persuadé que la mort était une erreur, une faute contre le destin. Quant à lui, il se défendrait jusqu’à la dernière minute » p.232. Patrice est son héros, il a le même âge que son père, il est donc un peu lui. Et lui aussi s’est défendu ; il aimait trop la vie et ses plaisirs pour retarder la mort autant que faire se peut.

Ce roman « romanesque » parle d’amour et de lieux magiques : Venise, Florence, Paris, Londres, les lacs italiens. Défilent les femmes qui ont compté, Béatrix qui l’a dépucelé vers 18 ans, Vanda la russe qui l’a entraîné dans sa folie sexuelle vers 22 ans, Olivia l’espagnole dont il a cru être amoureux pour la vie à 28 ans – et Florence la parisienne, femme de 40 ans avec laquelle il vit « une amitié intelligente » allant pour elle jusqu’aux derniers feux de l’amour, pour lui à une affection grave. Le titre du livre est tiré de la Chanson du Mal-Aimé d’Apollinaire.

Roman d’initiation, d’entrée dans la vie sexuelle et dans la vie active, roman d’hédonisme après-guerre, celle de 40 qui a laissé l’Europe en ruines et les esprits meurtris. Il était bon de vivre et de s’enfiévrer à la musique, au whisky, à la danse, il était bon de flirter et de finir au lit mais des semaines ou des mois après, puisque ni la pilule ni l’avortement n’existaient encore et que les filles restaient trop longtemps des « oies blanches ». Ce qui nous paraît incroyable, mais qui est vrai, tant le monde a changé en deux générations. « Patrice s’étonnait de voir la liberté avec les deux jeunes filles abordaient ces questions lorsqu’il s’aperçut qu’elles n’en connaissaient rien et parlaient à tort et à travers, mélangeant tout, aussi vierges dans leurs illusions que dans leur corps » p.289.

Soldat durant la guerre, démobilisé, Patrice est un jeune homme désorienté dans la paix. Il est de bonne famille et a dilapidé lentement un petit héritage comme les gentlemen anglais effectuaient jadis leur « tour » avant de se fixer. Patrice voyage donc, invité par sa tante qui a épousé un marquis italien. Ce qui donne cette phrase toute valéryenne qui prouve que nous sommes dans le roman : « La marquise repartit l’après-midi, dans son taxi » p.287.

L’auteur écrit avec charme, d’un style entre Chateaubriand et Chardonne. Les descriptions sont toujours psychologiques, les paysages sont associés aux états d’âme et les personnages sont peints par petites touches successives qui les font aimer ou détester, mais qui les laissent incontestablement originaux. L’époque n’a guère le téléphone, donc l’écrit est omniprésent. Passé qui nous paraît bizarre à l’ère électronique, mais qui était encore très réel il y a seulement 20 ans. Les amants s’échangent longues lettres et petits mots, le processus d’écrire exigeant solitude et recueillement, le processus de lecture de même. C’est ainsi que l’on ne saute pas une fille au bout de quelques minutes, mais qu’il s’agit d’une véritable entreprise qui prend du temps. Durée qui avive le désir, accentue les sentiments, exaspère souvent. Oui, ce roman est un livre d’histoire, comme le précise la préface de 1975 – 25 ans après. Que dire, encore 25 ans plus tard ?

Que ce roman peut toujours se lire tant il sait créer une atmosphère. Celle, tourmentée, d’une adolescence qui s’achève à la trentaine. Celle, magnifique, des villes et paysages italiens des années 1950 encore préservés, où de petits bergers couraient pieds nus et où de robustes jeunes filles rapportaient sur leur tête le linge du lavoir, pieds nus elles aussi. Bellagio est moins jet set de nos jours qu’à l’époque, les happy few s’y sentent envahis et se réfugient dans des lieux plus chers et plus élitistes. Padre Pio est mort et ne bénit plus personne. Mussolini, ses lettres à sa maitresse, son trésor disparu et le lieu de son exécution ne captivent plus. D’Annunzio, dont l’auteur fait l’amant de sa tante, apparaît de carton-pâte et l’on ne lit plus son œuvre.

Une vitalité court ces pages, que ce soit dans les excès ou les admirations. Son initiatrice décrit l’adolescent tel qu’elle l’avait connu « encore presque enfant, tanné par le soleil, passant ses journées même pas dans l’eau, mais sous l’eau où il pêchait, remontait avec des paniers débordant d’algues et d’oursins violets, ses cheveux noirs et courts collés sur sa tête, inconscient de son agilité, de sa force, heureux de vivre, surpris et presque triste après leur premier baiser, une nuit, sur le chemin de ronde, si impatient la première fois au lit qu’il s’était blessé… » p.188. Ne reconnait-on pas là, si bien décrit, l’adolescent éternel ? Michel Déon a l’art du portrait comme celui de la fresque. Ce pourquoi il a parfois le trait féroce : « sa faim dévorante de croûtons de pain, son désintéressement total pour le caviar, sa paresse à faire trois pas, sa coquetterie et cette façon qu’elle avait de ne plus écouter au bout de trois mots toute conversation où il ne s’agissait pas d’elle » p.364 – ne connaissez-vous pas au moins une femme à qui ce trait d’applique ? – Moi si.

Le talent n’aime pas la vanité. « Vous parlez, vous brillez, vous aimez ce qu’il faut appeler ‘le monde’, et souvent, dès que vous êtes en face du ramassis hétéroclite qui le compose, je vous trouve braqué, agacé, prêt à mordre » p.332. Comme nous nous rencontrons, cher Michel, que j’ai croisé une fois ou deux dans votre quartier qui est aussi le mien !

Michel Déon est mort, il reste toujours vivant. Je ne veux jamais l’oublier.

Michel Déon, Je ne veux jamais l’oublier, 1950, préface de 1976, Folio 1990, 376 pages, €11.10

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Pierre Thellier et Jacques Vallerand, Boussus 2 – Épaves

thellier-vallerand-boussus-2-epavesLes Boussus sont des bossus génétiques, considérés comme des parias ou des « bougnouls ». Nous sommes jetés dans une époque chimérique pas très loin de la nôtre, dans un pays inventé très proche du nôtre, ce département de Somme qui borde la Manche dans la province picarde de Pluie-Cordiale. La « première époque » campait le décor, imaginatif, et tricotait le thème, plutôt actuel : comment intégrer l’étrange ou l’étranger – surtout lorsqu’il sort de vous ? Car les Boussus sont des variations génétiques, pas des immigrés.

Cette « seconde époque » (autrement dit le tome 2) développe cet univers particulier, une véritable invention des auteurs. Cela dans un style varié, alliant descriptions sèches, scènes dialoguées, répliques en alexandrins de base, extrait de journal. Mais l’histoire continue à n’avancer qu’à allure d’escargot. Le lecteur, au bout du deuxième tome, en saura un peu plus qu’à la fin du premier, mais tout juste. Que deviennent Ariane et son bébé à naître ? On sait tout juste qu’ils ont dérivé sur une barque maniée par le vigoureux et bizarre docteur Téléman et que, transis de froidure, ils ont été recueillis par un bateau nommé Interlope qui les attendait. Pourquoi ? Pour quelle destination ? Mystère. Peut-être le tome 4 ou le 8 nous le dira-t-il ? A ce train-là…

En revanche, par les yeux et le mobile enregistreur de l’ex-ami de Téléman Adjinvar (un vrai immigré, celui-là), nous pénétrons un peu plus avant dans les arcanes de la nouvelle société d’Errance (pseudo pour la France) : une administration emberlificotée dans son jargon administratif qui masque, sous la pseudo-neutralité du vocabulaire technocratique, un profond « racisme » (le mot n’est pas trop fort) pour tous ceux qui dévient de la norme : qu’ils soient jeunes, marginaux, délinquants, boussus ou simplement aptes aux idées personnelles. Les flics sont aussi cons qu’en vrai, les directeurs et autres fonctionnaires aussi faux-culs qu’à l’ère soviétique (ou qu’à la Sécurité sociale), les « civistes » aussi beaufs nature-chasse-pêche-et-traditions que les nervis bas-du-front national. A lire ces pages de caricature hilarante, le lecteur se réjouit.

Bon, mais le tome 1 avait laissé entrevoir une particularité des boussus qui ne reparaît guère : la télépathie. Elle est mise ici entre parenthèses, ou presque, les transmissions qui ont lieu en italiques (à lecture malaisée) n’aboutissant à rien.

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Le thème sans conteste original de la série qui commence, servi souvent par un style enjoué qui accroche (malgré quelques complaisances alexandrines ou lyriques un peu importunes), manque de construction et surtout de mouvement. Après 222 + 347 pages, nous ne sommes guère plus avancés sur les protagonistes et leur psychologie… Certes, il y a beaucoup à dire de cet univers que chacun découvre avec les auteurs ; certes, c’est le fils d’Ariane devenu vieillard qui parle, bien longtemps après, en s’appuyant sur les documents qu’il a pu rassembler. Mais tout cela fait un peu feuilleton pour presse antique, pas thriller d’anticipation pour notre siècle de l’immédiat.

Le tome 3, déjà rédigé mais non encore publié semble-t-il, devrait nous en apprendre un peu plus sur une bestiole bizarre nommée réduve… qui existe en vrai ! Elle serait peut-être vecteur de l’épidémie de mutations génétiques. Une belle invention, si cela se confirme ! Est-ce un futur possible ? Malgré les imperfections, nous nous sommes pris à nous attacher aux personnages, à l’histoire, à l’avenir de cette série qui se déroule à son rythme, non sans circonlocutions ni multiplication d’acteurs. Mais aller un tantinet plus vite qu’au rythme du flâneur ne saurait nuire au lecteur, au contraire !

Pierre Thellier et Jacques Vallerand, Boussus 2 – Épaves, 2016, éditions Les soleils bleus, 347 pages, €21.00

Chronique de la Première époque (tome 1) sur ce blog

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Christian Wasselin, La chouette effraie

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Jouant sur le double sens du mot « effraie », ce « roman assez noir » reste constamment dans l’ambiguïté. Ni policier (faute d’enquête), ni pleinement roman (faute de psychologie crédible), cette fiction se lit assez bien, même si elle ne mène nulle part.

Tout commence par le vol d’un film inachevé, dont la copie unique doit être projetée pour les fans d’une chanteuse d’opéra prénommée Marie-Bal dont la voix envoûte les foules. Elle finira massacrée.

Cela se poursuit par un concert halle aux vins dans un cimetière où des goules à la mode s’orgisent dans la nuit – jusqu’à ce qu’un homme de main au surnom japonisant en agresse une. Il finira massacré.

Nous avons un producteur de télé malfrat qui, pour faire l’audience, monte ses propres faits divers ; un maire notaire de Lille qui veut se faire réélire ; un opposant fringuant qui complote et se perd ; un rentier de brasserie mécène qui dispose d’un manoir isolé un brin en ruines ; un couple improbable d’une échappée d’asile au prénom de rose et d’un faux artiste « dans la restauration » au nom de bière – et ainsi de suite.

Le lien entre tout cela ? Sans raison, juste le hasard des circonstances. Les uns enlèvent les autres, entravent les uns, favorisent les autres – et tous se massacrent allègrement à la fin (même avec l’aide d’un chat…).

L’histoire n’a pas de fil, surréaliste et absurde, dans un monde fin de siècle à la Huysmans, celui d’Émile Loubet et de la Belle Époque qui meurt. Réalisme et fantastique s’emmêlent alors que des affairistes et des politiciens laissent faire des « milices » et empêchent la police pour mieux manipuler et régner. Mais nous sommes en France, un peu à Paris et surtout dans le nord cher à l’auteur, né à Marcq-en-Barœul. A l’ère contemporaine bien que circulent des Simca Beaulieu (au V8 de 84 ch), des Buick et autres voitures des années 50 – mais la carte de téléphone existe déjà et le « TPR, train particulièrement rapide » aussi.

Un monde froid et humide où la brume engendre des catastrophes et de vieux manoirs ayant échappé aux deux guerres recèlent des souterrains. Nous errons entre les marais de Clairmarais et les sous-sols de la Vieille-Bourse à Lille. Ce sont des antres, des oubliettes modernes, pour des actes gothiques où Sade est moins requis que Walter Scott.

Le lecteur ne peut se raccrocher à l’histoire ; il ne peut suivre aucun personnage sympathique ; il ne peut qu’aller comme vont les chapitres, dans un feuilleton sans queue ni tête, absurde comme l’existence peut-être, comme le No future qui hante l’époque, sûrement.

L’auteur écrit habituellement sur la musique, Berlioz, Schumann, Beethoven, Mahler. Son style est fluide mais prend parfois des allures baroques, comme cette trop longue phrase qui ondule, se perd et ne débouche sur rien de la page 150 : « On croyait se souvenir… »

Bizarre, mais pas comme l’ange ; surréaliste, en fantasmes automatiques ; ni chair ni poisson, cynique et parodique. Il commence bien et finit mal, dans un bain de sang général, sans que le lecteur puisse saisir le quoi du comment. Inclassable, il laisse dubitatif – doté d’un charme étrange et pénétrant.

Christian Wasselin, La chouette effraie, 2016 Les soleils bleus édition, 401 pages, €20.00 

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 balustradecommunication@yahoo.com

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Sylvain Tesson, Sur les chemins noirs

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La diagonale d’un fou né en 1972 qui entreprend de marcher sur les chemins oubliés de la France profonde après être tombé d’un toit sur huit mètres parce qu’il était « pris de boisson » (p.15). De quoi se reconstruire corps et âme à 44 ans, malgré une demi-heure épileptique du côté d’Aurillac (p.96), où un ami providentiel l’a fait hospitaliser.

On oublie trop vite que ce romancier baroudeur, géopoliticien élevé dans le très sélect collège catholique de Passy-Buzenval (comme Mehdi, le fameux Sébastien, en son temps), est aussi géographe. Il a traversé l’Islande en vélo, puis fait le tour du monde en bicyclette, franchi l’Himalaya à pied puis les steppes de l’Asie centrale, refait l’évasion du goulag de Iakoutsk en Chine via le Tibet, puis la retraite de Russie de Moscou aux Invalides en side-car Oural – avant de vivre six mois en ermite au bord du lac Baïkal en Sibérie. Mais en 2014, une chute de stégophile chez Jean-Christophe Rufin à Chamonix le casse de partout, crâne, vertèbres, côtes. Fin de la partie ?

C’est sans compter avec l’esprit voyageur, le démon du Wanderer qui a poussé les jeunes Wandervögel puis les scouts jadis, les hippies hier et les randonneurs et trekkeurs aujourd’hui. Tous ne sont pas dans l’extrême, Sylvain Tesson n’en a plus les moyens pour l’instant. C’est pourquoi, sorti de l’hôpital d’Annecy, il s’est promis d’entreprendre le chemin du proche, du Mercantour en Provence à la Hague en Cotentin. Une diagonale de foi au travers de la France « hyper-rurale » des bobos fonctionnaires des ministères, eux qui se désespèrent à Paris que « les territoires » n’aient pas tous également le wifi, le haut-débit et le « réseau » des services publics (routes, supermarchés, office du tourisme, maisons rénovées par des Anglais ou par des retraités).

Sylvain Tesson décrit, apprécie, analyse, médite sur la campagne, sur les chemins cachés parfois détruits, dans ce no man’s land qui subsiste encore (mais pour combien de temps) malgré l’obstiné jacobinisme niveleur de la technocratie. Ces chemins noirs sont pour lui les chemins de la liberté ; ils passent là où personne ne va plus, seulement les vagabonds, les bergers, les chasseurs et les anciens paysans. « Comme la planète était promue théâtre de la circulation générale des êtres et des marchandises, par contrecoup les vallées s’étaient vues affliger de leurs grand-routes, les montagnes de leurs tunnels. L’« aménagement du territoire » organisait le mouvement. Même le bleu du ciel était strié du panache des long-courriers. Le paysage était devenu le décor du passage. La ruralité s’instituait en principe de résistance à cet emportement général. En choisissant la sédentarité, on créait une île dans le débit. En s’enfonçant sur les chemins noirs, on naviguait d’île en île » p.81.

Marcher dans la nature, mais en bon citoyen. D’une critique froide, redoutable à la bêtise, l’auteur met le doigt sur les contradictions, l’hypocrisie, le voile des grands mots pour bonne conscience. « En ville, les admirateurs de Robespierre appelaient à une extension radicale de la laïcité. Certains avaient milité pour la disparition des crèches de Noël dans les espaces publics. Ces esprits forts me fascinaient. Savaient-ils que les croix coiffaient des centaines de sommets de France, que les calvaires cloutaient des milliers de carrefours ? (…) Par chance, les adorateurs de la Raison étaient trop occupés à lire Ravachol pour monter sur les montagnes avec un pied-de-biche » p.93.

Contre l’époque, et son conformisme accentué par la technologie, il nous faut tous inventer nos chemins noirs : « Des fuites, des replis, des pas de côté, de longues absences lardées de silence et nourries de visions. Une stratégie de la rétractation » p.140.

La poésie du style ne tient pas seulement à la nature, ni au mouvement, mais aussi au rythme de la prose. Comme souvent, chez les auteurs français nourris de lectures classiques, la phrase se déroule en alexandrin, pour enchanter, pour ponctuer. C’est une houle propre à la langue, lancée par les écrivains de la Pléiade et familière aux lettrés. « Ma mère était morte comme elle avait vécu », dit-il dès la première page de l’avant-propos : 12 pieds dans cette phrase, avec un hémistiche. Inutile de célébrer les grands thèmes, le quotidien va très bien : « Pourquoi le TGV menait-il cette allure ? » p.19 est lui aussi un alexandrin. « Une journée dehors, c’est-à-dire à l’abri » p.64 ; « J’avais dormi dans un hôtel à Châteauroux » p.113 – toujours des alexandrins. Les phrases ne sont pas toutes sur cette mesure, mais elle balance le récit, fait pour être parlé dans les yeux.

Autant l’oral ne peut faire un bon écrit, autant la belle écriture peut rehausser la parole – ainsi est faite la langue française et l’auteur nous la fait goûter. Une leçon de vie dans une leçon de prose. Rares sont les écrivains français de cette qualité aujourd’hui.

Sylvain Tesson, Sur les chemins noirs, 2016, Gallimard, 145 pages, €15.00

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Marie Volta, La nuit du poissonnier

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Dédié à sa tante, l’auteur retrace dans ce livre un peu de l’histoire familiale écartelée entre Catalogne française et espagnole. Durant la guerre d’Espagne, puis l’Occupation, la frontière est étanche et le seul moyen pour deux sœurs de se voir est de se rencontrer à Bourg-Madame.

Malgré le petit train jaune qui serpente, Thérèse n’a pas les moyens et c’est dans la charrette odorante du poissonnier qu’elle prend place pour arriver jusqu’au village d’Olette. Et les souvenirs renaissent sous le pas du cheval.

Osons dire que cette histoire n’intéresse guère que les protagonistes ; il n’y a pas d’action, mais quelques descriptions. Un auteur qui désire être reconnu doit viser l’universel et se demander comment son particulier peut intéresser un New-yorkais, un Kazakh, un Chilien ou un autre. La force des liens de famille par-delà les barrières ressort de l’universel, comme le sentiment clanique au-delà des nations. De même, la notion de frontière, qui est ambivalente : séparation contraignante, mais aussi limite à la contrainte. La France sous la botte durant la guerre voyait l’Espagne franquiste comme une terre de liberté ; à l’inverse, la France républicaine voyait la même Espagne franquiste comme une dictature, après-guerre. Ces idées sont universelles et auraient pu être illustrées.

Pareillement, le sort des régions aux marges permet une liberté et n’est pas voué forcément à la victimisation, comme cette évocation d’époque écrite ici sous le signe de la récrimination. Par exemple page 127 : « Son boulot, la France elle l’a pas franchement fait non plus, ‘Soyez propres, parlez français…’ Mais soyez aussi la poubelle de la France. Ce pauvre petit département d’arriérés, le bout du bout du bout du monde devint, l’été, le dépotoir des aoûtiens, le lot de consolation des frustrés de la Côte d’Azur, sinon qui descendrait si loin ? Les civilisateurs, la THT dont personne ne veut, les travaux du TGV, les déchets nucléaires bientôt, les retraités du nord, mécontents des Catalans pas accueillant, etc. » Gémir se porte bien, surtout si l’on ne fait rien pour que ça change : pourquoi beaucoup de Français vont-ils en Espagne pour les vacances ? Pourquoi la région de Tautavel (que j’aime tant) est-elle si peu connue ? Râler, ça défoule, mais ne change strictement rien aux choses si l’on ne se bouge pas pour elles.

Et avez-vous noté le style ? « La France, elle l’a pas fait » : c’est du plus pur parler Sarkozy, à croire que l’auteur est en admiration. « Il refusait jamais » p.11, « comme si personne les entendait » p.16, « elle y travaillait pas encore » p.19 – où sont les négations ? Louis-Jean Calvet, linguiste professeur des universités qui fut l’un de mes examinateurs de thèse, a étudié en 2008 avec Jean Véronis Les mots de Nicolas Sarkozy. Il est formel : Nicolas Sarkozy, bien qu’élevé à Neuilly, fait des fautes typiques du parler popu, il oublie les négations. Or le populaire déteste qu’on cause comme lui, il se sent rabaissé.

C’est le parler de la narratrice, me direz-vous ? En quoi ce genre de style rend-t-elle la lecture plus vraie ? D’autant que l’auteur n’hésite pas à tordre la langue avec sa « clameur d’odeurs » p.12 et son « ils irruptent » p.108. Une clameur n’a pas de voix, même si elle peut en susciter ; quant à l’irruption, c’est un substantif, nulle part un verbe.

C’est qu’un auteur peut inventer, me direz-vous ? Sauf à prouver que l’on est Céline ou Frédéric Dard, il vaut mieux s’empêcher, surtout lorsque l’on veut reproduire le parler vrai d’une tante paysanne.

Quelques personnages émergent, telle Adèle aux gosses ou Honor en mal de câlins ; ou encore la monstresse guérisseuse. Mais, n’en déplaise à l’auteur, ni l’histoire, ni le style, ni l’action ne forment ici un « roman », bien que ce terme soit revendiqué en page de garde. Ce serait peut-être un conte, si la voix répétitive ne poussait pas trop souvent à sauter des pages entières, comme de remplissage. Mari Volta a du talent en germe, mais semble-t-il plus dans l’oralité qu’à l’écrit – pour le moment. Je le regrette, elle montre une riche palette d’émotions. mais ce texte déjà ancien était peut-être un essai pour des œuvres futures ?

Depuis mon premier article, Marie Volta (pseudo) m’a fait savoir qu’elle n’avait pas apprécié ; elle a même réussi a faire déréférencer l’article sur Google, une performance… Je précise qu’une critique de blog n’est pas un mastère en littérature et que seul le net peut fournir des renseignements pour expliquer l’œuvre. Or le net est très pauvre sur l’auteur. Suis-je l’un des très rares à m’être intéressé à l’œuvre de Marie ? Je fais un point d’honneur à chroniquer tous les livres que l’on me confie : est-ce de la bêtise ? L’honneur est incompréhensible aujourd’hui et peut-être devrais-je faire comme mes alter ego : prudemment SURTOUT ne rien dire quand je n’aime pas ? L’auteur pourrait alors continuer à se croire un génie (injustement) méconnu – et ne jamais progresser. J’ai le tort de croire que toute critique puisse être utile… Probablement serai-je plus avisé à l’avenir. En tout cas, je ne vous conseille pas ce livre – mais faites donc votre jugement par vous-même : je ne suis qu’une opinion parmi des milliers (mais qui n’ont pas l’heur de vouloir s’exprimer… on ne sait jamais – le conflit est si « désagréable »).

Marie Volta, La nuit du poissonnier, 2012, TDO éditions collection Terroirs du sud, 171 pages, €14.80

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Henry James, Les Européens

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Roman après avoir été feuilleton, ce livre « court » (selon les critères de James – quand même 169 pages en Pléiade), développe une « esquisse » d’intrigue en vue de mariage. Cela aurait pu être une pièce de théâtre tant l’unité de temps, de lieu et d’action est respectée. Henry James l’enrobe en roman pour tenir les quatre numéros de la revue qui lui commande (The Atlantic Monthly), tout en exigeant de lui une fin heureuse. C’est dire combien la liberté lui est comptée.

L’action se situe en Nouvelle-Angleterre, dans la banlieue campagnarde de Boston vers 1840. Durant quelques semaines, Eugenia – baronne allemande Münster – et son frère Félix – peintre bohème – viennent depuis l’Europe visiter leurs cousins restés Américains. C’est entre la grande maison de bois de la famille Wentworth et le cottage qui leur appartient au bout du jardin, où loge Eugenia et Félix, que se tisse l’intrigue.

Répudiée pour raisons politiques après un mariage « morganatique » (mot qui fait jaser la province bostonienne), Eugenia cherche à quitter cette Europe qui a déçu ses ambitions et à épouser une fortune américaine. Mais la société est loin d’être la même et la grande dame, qui brillait à Vienne et à Paris, effraie et intrigue à Boston. Elle préférera repartir en Europe, où elle est quelqu’un, plutôt que de moisir dans l’ennui quaker de la « bonne » société de Nouvelle-Angleterre.

C’est paradoxalement son jeune frère Félix (presque trente ans) qui va se fixer, alors qu’il avait tout du nomade sans attaches. Il séduit Charlotte, l’une des filles Wentworth, qui avait été vouée par son père au pasteur Brand. Mais celui-ci est aussi sérieux que prude, et la pauvre Charlotte s’étiole rien qu’en le regardant vivre. Félix, à l’inverse, est toujours joyeux, optimiste à tout crin.

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Outre les personnages, qui ont chacun leur caractère bien décrit, l’enjeu est le choc des cultures entre la vieille Europe des plaisirs et la Nouvelle-Angleterre du devoir. Les vertus ont leur revers : le plaisir égaie l’existence et donne le bonheur – mais au prix du superficiel ; le devoir rend l’existence terne et triste, mais assure une forme de bonheur minimal, transitoire, de quiétude avisée. Après y avoir goûté, Eugenia recule, et Félix transgresse. Elle va repartir, lui va épouser Charlotte et l’emmener loin de ce milieu de serre où toute jeune fille est vouée au rôle de plante en pot où il lui faut tenir son rang, assurer sa réputation et reproduire des enfants conformes.

Le style n’est pas le fort de Henry James. La première phrase, déjà, est bourrée d’adjectifs et la page 468 (Pléiade) enfile trois métaphores douteuses à la suite !

Les adjectifs sont une orientation contrainte du lecteur par l’auteur. Ils donnent ce qu’il faut penser des objets, sans les présenter tels qu’en eux-mêmes, dans leur indifférence de choses. « Un étroit cimetière au cœur d’une métropole affairée et indifférente, vu des fenêtres d’un hôtel sinistre, ne constitue jamais un objet réjouissant pour l’esprit, et ce spectacle l’est moins encore lorsque les tombes moisies et les ombrages funéraires viennent de recevoir linefficace rafraîchissement d’une neige terne et humide ». Un bon auteur ne qualifie pas les choses, il les met en situation de façon à ce que le lecteur les qualifie par lui-même. Henry James enchaîne les actions pour décrire les caractères des gens, mais il a du mal avec les paysages. Il semble que le décor ne l’intéresse pas, qu’il n’est qu’un écrin pour les âmes. A l’inverse d’un Flaubert, par exemple, qui enveloppe ses personnages par les paysages, lesquels accompagnent leurs sensations, leurs sentiments et leurs idées.

Les métaphores, enfilées comme des perles d’un goût qui laisse dubitatif, sont là pour signifier combien Robert Acton aurait bien épousé la baronne Eugenia, mais qu’il a réticence à le faire. « Sa condition de célibataire fût, en un sens, une citadelle » – qu’il devrait abaisser pour la baronne Münster, afin de la rendre prisonnière. « Si les multiples grâces de celle-ci étaient (…) les facteurs d’un problème d’algèbre… » – il lui faut chercher la mystérieuse quantité inconnue. « Il avait le sentiment d’avoir été forcé de quitter un théâtre pendant la représentation d’une pièce remarquablement intéressante » – tout en restant spectateur et non acteur. De la prison à l’inconnu mathématique en finissant par une intrigue de théâtre – gageons que ledit Robert Acton se trouve habillé (et mal fagoté) pour l’hiver ! Il aurait été plus simple de le dire.

Si le style n’est pas à la hauteur, les personnages ont un caractère fouillé. C’est ce qui passionne manifestement Henry James, qui met en scène surtout le jeu des regards. Car, s’il n’est pas convenable de tout dire, le corps même signifie. Bien sûr, il ne parle que de la société qu’il connait, les grands bourgeois et les aristocrates, et le portrait habituel qu’il donne est qu’ils sont toutes et tous beaux et bien faits, avec quelques nuances que nulle morale ne pourrait réprouver. Félix : « Il avait vingt-huit ans, était de petite taille, mince et bien fait » p.366. Eugenia : « son visage était fort intéressant et agréable » bien qu’elle eût 33 ans et « le teint fatigué, comme disent les Français » p.363. Une fois passé ce cap idéaliste convenu, chacun est fouillé jusqu’à l’âme dans ses actions, ses pulsions, ses affections et ses considérations.

Les Wentworth se conduisent en toutes choses selon « le ton de l’âge d’or » (biblique) : « rien pour l’ostentation et très peu de chose pour (…) les sens ; mais une grande aisance, et beaucoup d’argent à l’arrière-plan » p.388. Une « discipline » (p.422) du devoir sur cette terre en attendant les (hypothétiques) félicités du ciel : « Considérer un événement crûment et sommairement sous l’angle du plaisir qu’il était susceptible de leur apporter constituait un exercice intellectuel presque totalement étranger à la conscience des cousins américains de Félix Young, et qu’ils ne soupçonnaient guère d’être largement pratiqué par quelque catégorie que ce fût de la société des humains » p.399. Fanatisme de la foi, sentiment de supériorité morale, courte vue – telles sont les caractéristiques de la société bostonienne. « Il a décidé que c’était son devoir, son devoir de faire précisément cela – rien de moins que cela. Il s’est senti exalté ; il s’est senti sublime. C’est ainsi qu’il aime se sentir », dit Gertrude, l’autre fille Wentworth du pasteur Brand p.518. Le bonheur se niche dans le devoir, surtout pas dans le plaisir. Et l’auteur se délecte de ce contraste.

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Mais déjà la génération qui vient pousse la vieille société quaker, telle la cousine Lizzie, 20 ans, impertinente et directe, ou Clifford, le fils de 20 ans lui aussi, ironique et timide faute de pouvoir ressembler à son père qui s’érige en statue du Commandeur : « Mr. Wentworth était généreux, et il le savait. Il éprouvait du plaisir à le savoir, à le sentir, à constater que cela avait été remarqué ; et ce plaisir était la seule forme tangible de vanité que le narrateur de ces incidents pourra lui imposer » p.405. L’auteur ironise sur cette bonne conscience bourgeoise… dont on peut noter que nos bourgeois bohèmes restent largement dotés ! La génération nouvelle des Lizzie et Clifford sont plus contrastés. « Lorsque vous n’êtes pas extrêmement inconvenants, vous êtes terriblement convenables » dit au garçon la baronne p.464. On peut noter que la même attitude régit la façon de boire de l’alcool aux Etats-Unis : ou se bourrer pour faire le vide, ou rester abstinent par devoir religieux, moral ou hygiénique. Cet écart culturel profond avec la vieille Europe caractérise la terre promise américaine. De même que la vivacité d’esprit : « La langue de Félix se mouvait de toute évidence beaucoup plus rapidement que l’imagination de ses auditeurs » p.513.

Le héros du roman est Félix – dont le prénom signifie l’heureux. Il déclenche par sa joie permanente les ressorts coincés des autres et les incite à faire ce qu’ils n’auraient jamais osé : de nombreux mariages se feront dans son sillage, ce que l’auteur décrit avec un amusement détaché. Lui aussi était Américain de la bonne société de Nouvelle-Angleterre ; mais il a vu du pays, vécu en Europe, et porte sur ses compatriotes trop sérieux un regard décalé, ironique.

Mais le personnage principal est sans conteste Eugenia sa sœur, trop grande dame pour se satisfaire de la quiétude campagnarde dans une ville de province. Enigmatique et séduisante, la baronne révèle une fêlure intime ; elle ne fera jamais qu’un mariage déclassé tant son esprit vogue au-dessus des convenances de son temps et de la condition inférieure de la femme – bénie par le christianisme. Acton l’expérimente, mais recule ; elle est trop non-conventionnelle pour son goût, même frotté de Chine où il a fait des affaires.

Cette pastorale américaine est une leçon aux Américains, et un plaisir de lecture pour les Européens (le roman aura plus de succès en Angleterre qu’en Nouvelle-Angleterre…). Psychologie et intrigue entrelacent les cœurs et une chatte n’y retrouverait pas ses petits… jusqu’au dénouement, sur le ton léger d’une douce moquerie.

Henry James, Les Européens – esquisse, 1878, Points 2009, 239 pages, €9.60

Henry James, Un portrait de femme et autres romans, Gallimard Pléiade 2016 édité par Evelyne Labbé, 1555 pages, €72.00

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Rémi Karnauch, Honoré Laragne

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Un vieillard parle, éructe, se souvient… ou ne se souvient plus. Est-il « immortel » ou « malade » ? La chair suit-elle l’esprit, ou ce dernier quitte-t-il la matière ? En ce roman intérieur, Rémi Karnauch évoque le vioque, cet âge de l’existence qui n’est pas si drôle, au fond. Même si l’on a de l’argent, on n’a plus l’amour, ni toute sa tête.

Shooté à la rivastigmine, Honoré ne sait plus où il en est. Tout le monde lui en veut-il, à commencer par ses valets et par les médicastres ? Son épouse l’a-t-elle quitté parce qu’il se rencognait en lui-même et déraillait, ou pour vivre sa vie ? Peut-on rêver d’immortalité en état de sénescence rapide ? Le sujet atteint de « fuites neuronales » (p.102), se lâche en quelques 154 pages dont ne connaîtra ni le début, ni la fin.

Car Laragne, au nom emprunté à Louis XI, émerge à la conscience en observant un acolyte l’aider en son commerce de brocante ; il s’évanouit de même dans le trou de l’oubli, ne sachant trop si ce qui lui arrive est vrai ou si tout se passe en son imagination. Les démences sont plus ou moins paranoïaques. Mais est-il atteint ou seulement persuadé ? Pantomime ou pathomimie ? (p.124)

Ces termes disent combien l’auteur est précis dans son vocabulaire, parfois lyrique, souvent grinçant. Sa description des étudiants et étudiantes en médecine d’aujourd’hui est au scalpel : « En relevant la tête, j’aperçus, agglutinés derrière une paroi de verre, les étudiants en médecine ouvrir leurs cahiers, d’autres leurs tablettes. Ces jeunes gens en sweat-capuche, débardeur, jean ajusté, jolies mamelles et paquets testiculaires dessinaient le parcours intérieur de ma tête » p.90.

Il écrit en prose rythmée dont certaines phrases sont les alexandrins – vous savez, ces vers de 12 pieds que Victor Hugo alignait au kilomètre et qui donnent du souffle à la phrase, de la musique à la langue. Ainsi dès la première page : « Vincent Briffault est corpulent, mal habillé » p.9 ; « Je lui avais servi une phrase un peu absurde » p.51 ; « Du bas de l’escalier montaient des remugles » p.111. Il y en a d’autres, chacun peut les chercher, ce qui montre que l’oreille autant que la main compose le texte. Parmi les critères du bon roman, Rémi Karnauch a sans conteste le style d’un écrivain, personnel, rythmé, en verve.

L’action suit, mais l’histoire en son ensemble est bien spécialisée pour emporter tous les lecteurs. La vieillesse est un naufrage et l’être qui lit a peu envie qu’on lui rappelle sa déchéance programmée ou ses ennuis organiques. Nous sommes placés devant le cas sociologique, médical et psychologique de la vieillesse, amené à se multiplier et qui ne peut laisser indifférent.

Auteur de romans, de poèmes, d’une biographie de Paul Personne et d’un essai sur Lovecraft, l’auteur a la verve chicanière ; il aime, comme Céline dont il adopte un brin le style, plonger dans les entrailles du vivant.

Rémi Karnauch, Honoré Laragne, 2016, H&O éditions, 154 pages, €15.00

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 balustradecommunication@yahoo.com

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Comment considérer mes critiques sur ce blog ?

Il m’arrive assez souvent d’être sollicité pour chroniquer tel ou tel livre venant de paraître, ou un disque, plus rarement un film ou une pièce de théâtre. J’expose ici mes goûts – qui sont moi – et je dis franchement si cela me convient ou pas. Mais je dis toujours pourquoi.

Vous ne trouverez donc jamais de critique injuste ni calomnieuse de ma part, mais des arguments pour et contre. Toute personne qui écrit ou qui chante se croit grand artiste – et c’est bien humain ; la stratégie du déni permet l’optimisme de se croire méconnu, car tant de richesses sont en leur âme qu’ils sont tout étonnés de constater que les autres ne le voient pas. Mais s’il est nécessaire de croire en soi, le narcissisme est un défaut : tout passe, tout change et chacun est perfectible. La science des mots s’acquiert par le labeur et avec les années, elle ne naît pas toute armée du petit cœur gros comme ça qui veut « s’exprimer ».

lecture

Dire s’apprend, dire bien se travaille, communiquer ne vient qu’ensuite.

Ce qui compte avant tout est l’adéquation des mots que l’on emploie à ce que l’on veut dire. La pulsion, le sentiment, l’argument, la grâce exigent des mots précis, si possible avec le moins d’adjectifs – qui appauvrissent en qualifiant. « Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement – et les mots pour le dire arrivent aisément » : apprend-t-on encore aux écoles cette maxime de Boileau qu’on ne lit plus guère ? (L’art poétique, 1674).

Une fois les mots précis choisis (et sans cesse vérifiés pour le sens), leur agencement dans une phrase claire ou une ellipse poétique se travaille. Il s’agit là du style – or « le style est l’homme même » (pris au sens neutre d’humain) : apprend-t-on encore aux apprentis écrivains ou paroliers-musiciens cette maxime de Buffon qu’on lit moins encore ? (Discours à l’Académie, 1753). L’auteur ajoutait : « si les ouvrages qui les contiennent ne roulent que sur de petits objets, s’ils sont écrits sans goût, sans noblesse et sans génie, ils périront, parce que les connaissances, les faits et les découvertes s’enlèvent aisément, se transportent et gagnent même à être mis en œuvre par des mains plus habiles ». C’est pourquoi les facilités de langage d’époque ne passent pas les années (qui lit encore l’argot des années 50 de certains romans ?). La veulerie démagogique du clin d’œil aux lecteurs (et lectrices), tellement à la mode dans les médias, ne doit pas contaminer l’œuvre écrite si elle veut faire trace. Ceux qui écrivent comme ils parlent, même s’ils parlent bien, écrivent mal. Car la lecture n’est pas l’écoute, aucune personne n’est en face de vous avec ses regards, son ton, ses mimiques, ses gestes, son attitude : tout doit passer par les mots.

Tout cet effort se doit d’être pris dans une architecture, qui fait partie du style. Ecrit-on un roman ? – il y faut de l’action, de la psychologie, une histoire (voyez Stendhal ou Flaubert). Ecrit-on un essai ? – il y faut un thème clair, des arguments étayés et des propositions (lisez Montaigne ou Alain). Ecrit-on une œuvre poétique ? – il y faut du rythme, une mélodie (même en prose), des mots qui ouvrent l’imagination et des juxtapositions qui créent de l’étincelle (étudiez Rimbaud, Baudelaire ou Mallarmé). « Le style doit graver des pensées, ils ne savent que tracer des paroles », résumait avec profondeur Buffon.

C’est cet ensemble que j’évalue à la lecture d’une œuvre, à l’écoute d’une voix, au suivi d’une pensée. Suis-je exigeant ? Comment ne pas l’être devant l’avalanche des publications annuelles qu’une seule vie ne suffirait pas à découvrir ? Est-il toujours pertinent « d’exprimer » son petit moi alors que tant d’autres le font qui méritent bien mieux d’être lus, écoutés ou considérés ? Mon jugement est esthétique, non moral ; lorsque des opinions ne sont pas les miennes, je le dis et j’argumente, mais exposer ses opinions n’est en soi pas négatif, cela permet le débat et la diversité des façons de voir.

Oui, la critique se doit d’être précise et impitoyable, mettant le doigt où sont les faiblesses.

L’auteur, tout à son œuvre, ne les voit pas car il est rempli d’affection pour sa production comme un parent est empli d’amour pour son enfant. Ce ne sont que les autres, les oncles, les parrains, les voisins, les éducateurs, qui voient leurs faiblesses et leurs talents. L’auteur, comme le parent, est aveugle – sauf à laisser passer le temps. C’est pourquoi il est utile d’écrire dans la fièvre puis de laisser reposer. Ensuite, d’autres choses vécues entre temps, il faut reprendre son ouvrage afin d’élaguer, de préciser, d’ajuster. Ainsi se crée une tapisserie ou se forge une épée ; l’art de composer est un artisanat.

C’est ainsi que l’on aide les auteurs à se voir tels qu’ils sont – et non tels qu’ils se voudraient être : dire les défauts autant que les qualités. Il n’y a rien « d’injuste » à dire que tout le monde qui écrit n’est pas beau, gentil ; il n’y a aucune « inégalité » à constater que tout le monde n’est pas promis à la gloire. La seule égalité qui vaille est celle de la perfection : tendre à s’améliorer, vouloir s’égaler aux plus grands, voilà qui élève et qui permet de faire mieux, en emportant le lecteur vers le meilleur de lui-même. Ce n’est pas « soi » qu’on exprime, c’est avant tout un souffle que l’on fait passer, une force que l’on chevauche, une voix inédite – pour les autres, avant soi.

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Vous n’êtes pas obligés de me lire si votre narcissisme en est blessé.

Oubliez-moi et suivez votre chemin, je reste dans le mien – qui est bénévole et gratuit. Certains blogs réclament 15€ pour faire une critique positive ; je ne réclame rien, que le service de presse pour quand même lire ou écouter, ou une invitation pour le théâtre, le cinéma ou l’exposition – ce qui est le minimum pour évaluer. J’ai pour ma part publié une nouvelle à 16 ans, quelques articles et deux livres (sous mon vrai nom), mes chroniques de livres sont en tête sur mon blog cet automne. Je sais donc comment écrire fonctionne et comment le travail de bonne édition est long et douloureux, mais nécessaire. Aduler n’est pas accompagner, mais plutôt desservir. Il ne faut pas « se croire » mais « faire constater » – rien de tel qu’un œil neuf, inféodé à aucun prix ni à personne, pour que les yeux se dessillent et que l’on remanie pour améliorer. Mais rien n’empêche l’exercice d’admiration si cela est justifié : vous le constaterez assez souvent si vous me lisez.

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Pourquoi les critiques négatives sont-elles si rares ? Par peur de faire de la peine ? Ce serait positif. Hélas ! C’est bien pire : il s’agit de flatter pour se faire bien voir, reconnaître, célébrer. Où le narcissisme contemporain ne va-t-il pas se nicher ? Comme le dit Alain (Propos 508, mai 1930, Pléiade tome 2) : « Le premier fripon conduit leurs pensées, si seulement il sait flatter. Aussi ces crédules sont-ils rongés de doutes, c’est-à-dire guéris d’un flatteur par un autre flatteur. Il fallait douter par connaissance de soi, non par expérience des flatteurs ; mais c’est la difficile école, et même ignorée »

Buffon, Discours de réception sur le style, 1753

L’expression de Buffon fait école

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Gustave Flaubert, Madame Bovary

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Je ne vais pas écrire en 1500 mots une étude sur ce chef-d’œuvre de la littérature française, qui a introduit la modernité, mais seulement en livrer mes impressions de lecteur. C’est la troisième fois que je lis ce roman, profitant de sa réédition en œuvres complètes dans la collection la Pléiade. La première fois, j’étais au lycée et c’était au programme de seconde ; la seconde fois, c’était bien plus tard, par curiosité ; la troisième, c’est à l’âge mûr. A chaque fois mes lectures ont été différentes : jeune, j’ai surtout retenu l’histoire et suivi l’action ; plus mûr, je me suis délecté plutôt aux détails, aux descriptions, aux état psychologiques. Ne vous découragez pas si vous n’avez pas aimé ou si vous vous êtes ennuyés : attendez une dizaine d’années et reprenez, vous découvrirez des richesses insoupçonnées.

Car il s’agit d’un roman « total » : tout y est, la psychologie des personnages, une peinture de la société, un goût du siècle, les qualités et travers universels de l’humanité. Rien que les noms propres : Bovary, Tuvache, Leboeuf, montrent combien « la province », pour l’auteur, était assoupie à ruminer comme une vache. Flaubert s’est mis en entier dans cette œuvre et, s’il n’a probablement jamais prononcé « Madame Bovary, c’est moi » (« ici, je suis chez le voisin », écrit-il au contraire dans une lettre du 13 janvier 1852), nombre de traits de sa personnalité sont contenus en Emma (sa manière de sentir, sa maladie nerveuse, sa fêlure intime) comme en Charles (son obstination bovine, la vie de province), et nombre de ses personnages futurs : la servante Félicité (Catherine Leroux aux Comices), Bouvard et Pécuchet (le pharmacien Homais).

Si « total » que la bonne société de l’Empire ne s’y est pas trompé, qui a intenté dès janvier 1857 un procès à l’auteur et aux éditeurs pour « offense à la morale publique et à la morale religieuse » – en bref tout ce qui fait tenir une société ! Si le procès a été au final gagné par Flaubert, c’est non sans remontrances pour excès de réalisme descriptif dans les attendus. Alors, « histoire des adultères d’une femme de province » comme le dit l’avocat impérial ? ou « excitation à la vertu par horreur du vice », comme le prétend la défense ? Eh bien il y a de tout cela, ce qui confirme l’aspect « total » du roman.

En bref, c’est l’histoire d’une fille de fermiers élevée au couvent qui se marie avec un officier de santé (un sous-médecin sans bac ni doctorat) de la province de Rouen. Elle s’enterre à Yonville, village à l’écart des routes où il ne se passe rien. Son mari lui paraît vulgaire, sans ambitions, maladroit ; elle ne jouit pas et la fille qu’elle en a ne lui donne aucune joie. « La conversation de Charles était plate comme un trottoir de rue, et les idées de tout le monde y défilaient dans leur costume ordinaire, sans exciter d’émotions, de rires ou de rêverie » (I.7) Elle s’ennuie… Elle rêve au prince charmant, aux amours de luxe, à la danse avec un vicomte rencontré lors d’une invitation unique au château du coin. Idéaliste, elle se languit dans ce monde terne et sans passions. Il lui faudrait des drames, du théâtre, des amants : « Je déteste les héros communs et les sentiments tempérés, comme il y en a dans la nature », dit Emma à Léon (II.2). Le naturel ne la contente pas, elle veut le hors-nature, l’Idéal ! « Mais, s’il y avait quelque part un être fort et beau, une nature valeureuse, pleine à la fois d’exaltation et de raffinements, un cœur de poète sous une forme d’ange, lyre aux cordes d’airain, sonnant vers le ciel des épithalames élégiaques, pourquoi, par hasard, ne le trouverait-elle pas ? » (III.6).

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Elle flirte avec Léon, mais il est trop jeune et trop inexpérimenté. C’est avec Rodolphe, jeune vieux-garçon viveur d’une certaine aisance, qu’elle « s’abandonne » un jour de promenade à cheval en forêt. Elle va dès lors s’imaginer qu’il va l’enlever et passer avec elle des années torrides de transports passionnels en Méditerranée. Mais Rodolphe, qui a pris son plaisir, ne veut pas s’encombrer d’une sangsue et, au lieu du voyage convenu, lui fait porter une lettre de rupture au fond d’an panier d’abricots mûrs. « Ce qu’il ne comprenait pas, c’était tout ce trouble dans une chose aussi simple que l’amour » (II.12).

Évanouissement, drame, maladie de langueur qui dure… Jusqu’à ce que le pauvre mari Charles, un benêt bêtement amoureux de sa femme, lui propose d’aller au spectacle à Rouen. Elle a la surprise d’y retrouver Léon, dessalé à Paris, qui achève son droit par un stage comme clerc. Elle le séduit, elle se donne, elle invente des leçons de musique pour le voir une fois par semaine à la ville, où ils baisent toute l’après-midi à l’hôtel. Elle s’enfonce dans l’adultère, donc le mensonge, donc l’illusion. N’y connaissant rien en affaires (élevée par les sœurs !), elle se fait escroquer par le père Lheureux, un commerçant qui l’appâte avec de belles étoffes et lui fait signer avec procuration de son mari des billets à ordre.

Lorsque survient l’inévitable faillite, il n’y a plus personne pour aider Emma Bovary. Elle doit retomber sur terre et assumer personnellement son échafaudage de songes, d’illusions et de dépenses sans compter. Il n’y a plus qu’une voie pour échapper à la honte, aux regards des autres et des siens : le suicide. Elle va profiter de l’égarement qu’elle a allumé chez le préparateur en pharmacie Justin pour se procurer et avaler de l’arsenic, périssant ensuite dans d’atroces souffrances décrites avec une précision clinique par Flaubert (ce qui horrifia Lamartine, pourtant admiratif du roman).

Il y a de multiples personnages, bien croqués, mais la figure centrale reste cette femme, symbole de la niaiserie de province, des mensonges de la religion, des songes creux de l’idéalisme. Bovaryser est devenu nom propre, donné à celles (et parfois ceux) qui ne peuvent accepter le monde qui leur est donné et rêvent d’un autre monde possible, usant pour cela de toute la panoplie du déni, de l’illusion, des mensonges qu’on se fait d’abord à soi-même, puis aux autres, puis à la destinée… jusqu’à ce qu’elle vous rattrape brutalement.

Et pourtant, il y avait un amoureux vrai dans l’entourage d’Emma. Tout à ses rêves d’idéal, elle n’a jamais su le voir : c’était Justin. La chronologie du roman est floue (d’où l’aspect magique de ce « réalisme » flaubertien), les adultères se déroulent sur dix à quinze ans. Justin, encore « enfant » au début, peut avoir dans les neuf ou dix ans pour aider à la pharmacie (l’instruction obligatoire ne date que de 1882 avec Jules Ferry) ; il a donc au moins 20 ans à la mort d’Emma, peut-être près de 25… Or Flaubert écrit dans un paragraphe magnifique, soigneusement balancé : « Sur la fosse, entre les sapins, un enfant pleurait agenouillé, et sa poitrine, brisée par les sanglots, haletait dans l’ombre, sous la pression d’un regret immense plus doux que la lune et plus insondable que la nuit » (III.10). Le terme « enfant » doit être pris au sens d’innocent ou de puceau, comme au moyen-âge la « croisade des enfants ». Emma avait caressé sa poitrine nue vers ses 14 ans alors qu’il avait eu un étourdissement et qu’elle lui délaçait sa chemise ; il humait ses vêtures de femme au repassage ; il regardait de tous ses yeux Emma se coiffer ou converser… A force d’être dans la lune de ses songes prétentieux, Emma ne voit pas l’être réel qui l’aime tout près d’elle.

Gustave Flaubert a pris cinq années de sa vie pour accoucher de son premier roman publié, à 35 ans : plus de 1800 pages de manuscrit pour ne donner au final que 308 pages en format Pléiade. Un scénario revu maintes fois ; des passages biffés et réécrits, d’autres supprimés ; le style testé sur ses amis et dans le « gueuloir » où le passage à l’oral permettait de gommer les dissonances et de donner une harmonie musicale à la phrase… Car Gustave est un exubérant qui se laisserait volontiers aller au romantisme – comme Emma. Sauf qu’il a mûri, grâce aux voyages et aux lectures, et qu’il est devenu comme son père médecin, méticuleux et précis. Il lui faut écrire dans la fièvre de l’imagination pour plonger ensuite le texte dans l’eau glacée de l’analyse. C’est par cette alternance qu’il parvient au réalisme magique, plus vrai que la réalité.

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Or, voir le réel dérange les sociétés qui se croient, les gens qui prétendent et se font des illusions sur eux-mêmes. D’où le procès : le réalisme de l’auteur est immoral parce qu’il choque « la bienséance », ce qu’on doit croire. Notre époque d’intellos contents de leur moralisme, étiqueté « de gauche » pour faire bien, sont dans le même cas que l’avocat impérial de la « bonne » société face à Flaubert : ils répugnent à voir la réalité en face ; ils lui préfèrent – comme Emma Bovary – le monde Bisounours de l’idéal. Ils se croient « démocratiques » et avancés, ces bourgeois bohêmes, alors que le réalisme de Flaubert a justement été jugé comme issu de l’égalitarisme de la Révolution qui ramenait tout au réel, à la volonté pratique de faire de son mieux, sans s’abandonner au rêve démobilisant de l’irréalisable idéal… « Si elle était comme tant d’autres, contrainte à gagner son pain, elle n’aurait pas de ces vapeurs-là », dit fort justement la mère de Bovary de sa bru évaporée (II.7).

Peut-on vivre en situation ? Est-on obligé de passer par les béquilles de l’idéalisme pour supporter le monde mêlé de bon et de mauvais dans lequel chacun est forcé de vivre ? « Le style est en lui-même comme une manière absolue de voir les choses », écrivait Flaubert à une admiratrice, le 16 janvier 1852. Qui bovaryse ne vit pas dans ce monde mais en-dehors – avec toutes les conséquences que Flaubert démontre et qui restent vraies de nos jours.

Flaubert règle d’ailleurs leur compte aux bobos dès son époque : « la foule bigarrée des gens de lettres et des actrices (…) Ils étaient (…) prodigues comme des rois, pleins d’ambitions idéales et de délires fantastiques. C’était une existence au-dessus des autres, entre ciel et terre, dans les orages, quelque chose de sublime. Quant au reste du monde, il était perdu, sans place précise, et comme n’existant pas » (I.9). Il fustigera par la suite « la bêtise » des bourgeois, bêtise « au front de taureau » (qui nous ramène aux bovins ruminants Bovary, Tuvache et Leboeuf). Dans ce roman, Homais le cuistre, qui adore écrire des articles et faire valoir son érudition pédante, « vient de recevoir la croix d’honneur ». C’est la dernière phrase du livre, tant la société bête récompense ce (ceux) qui lui ressemble…

Gustave Flaubert, Madame Bovary suivi des actes du procès, 1856, GF Flammarion 2014, 606 pages, €3.80

e-book format Kindle, €3.49

Gustave Flaubert, Œuvres complètes tome 3 – 1851-1862, Gallimard Pléiade 2013, 1360 pages, €67.00

Gustave Flaubert chroniqué sur ce blog

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Christian de Moliner, Panégyrique de l’empire

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Ce court roman se passe à huis clos durant quatre jours à Prague. Un professeur vieillissant doit intervenir à un colloque d’intellectuels et loue pour le guider, traduire et l’accompagner… une call-girl. Ce pourrait être grivois et friser les contes immoraux d’Apollinaire. Il n’en est rien parce que le personnage, gris d’apparence (comme Kafka) a de la profondeur.

Bon père, bon époux, citoyen modèle, prof moyen : « Je n’étais rien, juste un peu de vent, juste une fonction d’onde classique et sans aspérités, noyée dans le bruit de fond quantique du monde » p.10. Il n’a rien qui puisse accrocher – sauf la perspective de mourir. Mais pas comme tout un chacun ! Non, il s’agit d’une mort programmée par ses gènes, un cancer du poumon sans jamais avoir fumé. Rarissime mais authentique. Ce pourquoi il jette ses derniers feux – croit-il – dans cette virée à Prague.

Passionné d’histoire malgré son enseignement de mathématiques, il désire s’enculturer de Bohême médiévale (plutôt que de se cultiver) ; marié depuis des décennies à la même femme qu’il aime avec cette habitude que donne le temps, il désire tester une jeunette et d’autres façons ; polémiste de droite au succès inattendu, il désire clouer au pilori de leurs contradictions les intellos gauchistes qui ânonnent du Marx à la chaine sans jamais le penser ; destiné à mourir dans quelques mois, il désire au fond vivre plus intensément.

Mais il est pétri de contradictions. Se dire « anarchiste de droite » est déjà l’une d’elles puisque l’anarchie signifie littéralement le rejet d’un Etat contraignant et qu’elle n’est donc ni de droite ni de gauche (sauf propagande stalinienne qui accole le terme – infamant – « de droite » à tout ce qui lui déplait, y compris en son propre sein). Montrer des « intellectuels marxistes » à Prague en 2016 est une caricature grossière : aucun ex-pays de l’est ne veut plus entendre parler du marxisme, cette prophétie qui a accouché d’un « socialisme réel » qui a lamentablement échoué ; c’est au contraire le national-autoritarisme qui règne en maître aujourd’hui. Payer une pute et en vouloir de l’amour est une autre contradiction, et non des moindres – d’où culpabilité, mauvaise humeur et goujaterie. Vouloir vaincre ses adversaires idéologiques et trouver cela sans intérêt en même temps trouble l’esprit un peu plus.

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Il n’est pas facile pour un auteur qui tâte un peu de tout, errant entre la science-fiction, le thriller, le policier, la politique fiction, l’humour, le policier et le roman classique, de se concentrer sur la façon de bâtir une intrigue, de creuser la psychologie de ses personnages ou d’améliorer son style. A ce titre, à lire p.25 « cette transgression est atrocement chatoyante », je sursaute ! De même, quand le personnage principal passe de 58 ans à 60 ans (p.69) en quelques pages, cela décrédibilise. Si Flaubert était très lent parce qu’un tantinet maniaque, l’auteur semble écrire vite parce qu’un tantinet pressé.

Son œuvre parallèle de polémiste sur un site porté au complotisme et qu’aucun journaliste ne peut considérer comme fiable ne facilite pas ce lent travail de maturation qu’est l’écriture. Avoir commis une nouvelle intitulée ‘Au volant de ma voiture, j’attends un enfant pour l’écraser’ non plus. En littérature, il faut choisir son style pour exister.

christian de moliner

Mélanger désirs et contradictions en 160 pages de roman avec unité d’action, de lieu et de temps, est une gageure – mais convenons que l’auteur la réussit à peu près. L’empire, dont il fait l’éloge, c’est lui-même, englobant, consensuel – mais les nations résistent, qui sont les autres individus. D’où le titre, un peu abscons. Son roman se lit aisément, fluide, constamment dans la tête de son personnage, avec ses doutes qui nourrissent le récit. « Je voudrais être courageux, mais je ne suis qu’un couard qui se liquéfie au fur et à mesure que l’échéance se rapproche » p.133. Nous sommes dans la vraie vie, pas toujours belle, mais qui s’accroche.

Comme l’auteur, qui avoue être atteint du même mal.

Christian de Moliner, Panégyrique de l’empire, 2016, les éditions du Val, 164 pages, €12.66

e-Book format Kindle, €4.52

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Site personnel

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Flaubert et Du Camp, Par les champs et par les grèves

flaubert du camp par les champs et par les greves
Du 1er mai à fin juillet 1847, Flaubert a 25 ans et quitte sa jeunesse. Il entreprend avec son ami Du Camp un périple à pied, en bateau, en voiture de trois mois en Anjou, Bretagne et Normandie. Gustave écrit les chapitres impairs et Maxime les chapitres pairs de cette relation de voyage faite pour ne pas être publiée. Car nous sommes dans les derniers mois du règne bourgeois de Louis-Philippe et, comme sous François Hollande, la bienséance et la pudibonderie règnent en maître. Les journaux et les salons sont volontiers « choqués » par toute inconvenance et ostracisent toute idée hors de la ligne, soit anticléricale, soit antiroyaliste. Flaubert, parce qu’il sait ne pas publier, se lâche souvent sur la « bêtise » du goût et sur l’hypocrisie du sexe de ceux qu’il rencontre.

Le voyage en France était à la mode, issu du courant romantique qui revalorisait le peuple des campagne et « l’âme nationale » des paysages et monuments – tout comme les pré-écolos du Larzac ont relancé la mode des randos dans la France profonde dans les années 70. Gustave et Maxime ont sacrifié à ce rite, mais à leur mode, un brin persiffleuse et aristocratique. Ce qui fait la verve de leur récit, au-delà des descriptions d’églises nourries des livres d’histoire potassés avant le départ par nos deux compères.

itineraire flaubert du camp 1847

Le voyage commence à Blois, suit la Loire jusqu’à Nantes, explore les côtes sud et nord de la Bretagne, aboutit au Mont Saint-Michel, revient sur Rennes, passe par Dives, Trouville, et se termine à Honfleur. Il aura duré trois mois sur 640 km.

Nous y lisons un Flaubert d’avant le style, un Gustave plus près du ton spontané de sa Correspondance que des affres de ses romans futurs à « rendre » la couleur. Un Flaubert en liberté : de corps, d’esprit, d’écriture. Il se trouve en accord avec le monde, en accord avec l’amitié, en accord avec la langue. « Poitrine nue et la chemise bouffant à l’air, la cravate autour des reins, le sac à l’épaule, blancs de poussière, hâlés par le soleil, avec nos habits déchirés, nos chaussures usées, rapiécées, nous avions une belle allure vagabonde, insolente et pleine d’orgueil » (chap. IX).

Il exprime ses goûts et ses émotions plus que Maxime, le contraste est net entre les chapitres entrelacés. Gustave s’attache à des détails, seuls supports vrais, pour lui, qui permettent de rendre compte de ce qu’il éprouve à l’instant. On pourrait parler « d’impressionnisme » en littérature, tant le réalisme des détails est submergé par l’impression d’ensemble, l’empreinte de l’instant sur l’âme, l’esprit, le cœur et les reins de l’auteur. « Ainsi se passe une journée de voyage ; il n’en faut pas plus pour la remplir : une rivière, des buissons, une belle tête d’enfant, des tombeaux. On savoure la couleur des herbes, on écoute le bruit de l’eau, on contemple les visages, on se promène parmi les pierres usées, on s’accoude sur les tombes ; et le lendemain on rencontre d’autres hommes, d’autres pays, d’autres débris… » (chap. VII).

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Il contemple la douceur du paysage de Loire, la fureur de la mer à la pointe du Raz, la grande tristesse du soleil qui se couche au Grand-Bé, l’exubérance du gazon des sentiers et la vivacité des ravenelles qui poussent sur les ruines ; il est rendu « presque furieux » par la sauvagerie exaltante des rochers de Belle-Île et de ses grottes marines. Et des vagues : « Nous les regardions venir. Elles écumaient dans les roches à fleur d’eau, tourbillonnaient dans les creux, sautaient comme des écharpes qui s’envolent, retombaient en cascades et en perles, et dans un long balancement ramenaient à elles leurs grandes nappes vertes » (chap. V).

Il décrit les abattoirs de Quimper, les bordels de Brest, le métier de marchand d’hommes ; il raille volontiers la bêtise d’une peinture, trop édifiante et trop chargée comme celle de l’évêque mort, les fioritures du gothique repeint et enluminé, la lourdeur des montreurs d’ours ou le bavardage narcissique et inconsistant des représentants de commerce ; il ridiculise les théories plus fumeuses les unes que les autres des archéologues du temps sur les alignements de Carnac… Il vilipende la manie sexuelle des conservateurs sur les statues antiques : « je donnerai tout cela de bon cœur et sur l’heure pour savoir le nom, l’âge, la demeure, la profession et la figure du monsieur qui a inventé pour les statues du musée de Nantes des feuilles de vigne en fer-blanc, qui ont l’air d’appareils contre l’onanisme. L’Apollon du Belvédère, le Discobole et un joueur de fifre sont enharnachés de ces honteux caleçons métalliques qui reluisent comme des casseroles. On voit d’ailleurs que c’est un ouvrage médité de longtemps et exécuté avec amour. C’est escalopé sur les bords et enfoncé avec des vis dans les membres des pauvres plâtres, qui s’en sont écaillés de douleur. Par ce temps de bêtises plates qui court au milieu des stupidités normales qui nous encombrent, il est réjouissant de rencontrer au moins une bêtise échevelée, une stupidité gigantesque ! » (chap. III).

enfant breton cheveux blonds

Il s’attendrit sur la foi naïve des paysannes, sur le cœur des fidèles, sur le sentiment de communauté des Bretons à l’église ; il médite sur la petite chambre de Chateaubriand à Combourg ; il s’émeut aussi sur les enfants qui se baignent nus sous les remparts de Saint-Malo et se contorsionnent pour enfiler leur chemise, sur le petit guide en guenilles agile sur les rocs du Raz, sur la Vénus en granit de Quinipily « à la sensualité à la fois barbare et raffinée » (chap. VII), sur le jeune garçon chanteur de l’église Sainte-Croix à Quimperlé (« il était robuste et beau » chap. VII) ou sur cette petite fille qui vient livrer des fraises et repart en sautillant avec pour paiement un gros pain.

Combourg chateau

Il est remué de sensualité par les femmes, servante à qui il demanderait bien autre chose qu’une assiette, femme fièrement embijoutée qui expose sa brocante, hardie gitane de 14 ans au corps cambré.

Par tout son être, Gustave Flaubert participe à la vitalité universelle. Il boit le paysage, analyse les œuvres humaines, a de l’empathie pour les êtres simples, des élans pour la joyeuse santé du féminin et de l’enfance.

Plus qu’un récit de voyage, c’est déjà une œuvre en germe, intéressante à lire. Nous y trouvons certes le pittoresque des monuments et paysages d’avant l’industrialisation (à comparer avec aujourd’hui), mais aussi l’expression d’une sensibilité cosmique qui ne peut que remuer.

Gustave Flaubert et Maxime Du Camp, Par les champs et par les grèves, 1847, publié 1885, Livre de poche 2012, 288 pages, €6.10
Format Kindle, €5.99
Gustave Flaubert et Maxime Du Camp, Par les champs et par les grèves (texte complet), éditions La part commune 2010, 480 pages, €19.00
Gustave Flaubert, Œuvres complètes tome 2 – 1845-1851, Gallimard Pléiade 2013, 1680 pages, €72.00

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Karl Ove Knausgaard, La mort d’un père

karl ove knausgaard la mort d un pere

Né en 1968 en Norvège, Karl Ove vit en Suède mais écrit en norvégien. Après des débuts laborieux, car il n’a aucune mémoire, il en est à six tomes d’autobiographie romancée, intitulée Mon combat. Comme le titre, en français, est tout de suite interprété et déformé, l’éditeur s’est empressé de placer le sous-titre en premier. Mais « mon combat » n’a rien à voir avec Hitler, ni même avec la collaboration de Norvégiens durant la guerre ; il est l’expression favorite de la grand-mère paternelle lorsqu’elle raconte des histoires : « Ah, dit-elle, la vie est un compat, disait celle qui ne savait pas prononcer les b. Hihihi » p.484.

Le combat du petit-fils est d’écrire, ce qui veut dire traduire en mots des émotions parfois irrépressibles. Inquiet depuis l’enfance – à cause d’un père autoritaire et volontiers méprisant – il est très sensible, éclatant en sanglots pour de petites choses, même devenu adulte. La mort d’un père est le premier des six tomes de Mon combat, la lutte avec la mémoire qui revient brutalement par bribes, la canalisation dans les formes d’un émoi qui submerge, la fluidité du récit. Ce pourquoi l’auteur se noie de mots ; il a besoin de se mettre dans une ambiance pour faire émerger des ilots de souvenirs sans qu’il en soit bouleversé. L’aspect « proustien » de son œuvre est beaucoup moins dû aux réminiscences de la mémoire ou à la recréation d’un monde qu’à ces longues phrases balancées qui donnent un rythme et posent une atmosphère.

« C’était comme si deux façons d’observer allaient et venaient dans ma conscience, l’une avec ses réflexions et ses raisonnements, l’autre avec ses sentiments et ses impressions et, bien que côte à côte, elles excluaient l’éclairage qu’elles apportaient l’une l’autre » p.261 (la traduction n’est pas claire en français : « qu’elles s’apportaient l’une à l’autre » serait plus vraisemblable…). Toujours est-il que le mot ne va pas toujours avec la chose chez ce garçon, et que beaucoup de « non-dits » font sa part d’ombre. La mort de ce père qu’il aimait tout en le haïssant (ce qui est très courant pour cette génération née de la rupture 1968), et la venue de ses propres enfants qui font ressortir son tempérament et ses défauts qu’il voulait ignorer, ont remis tout en question. Cette question est son combat.

Il fallait ces explications préliminaires pour entrer dans le livre. Car il est épais, parfois longuement descriptif de l’instant, parfois plat. Mais il emporte. Alchimie de l’écriture, le style (mot préférable à « la forme » qu’emploie trop volontiers la traductrice) fait le livre. Dans ce premier tome, la première partie est un délice, racontant l’enfance et l’adolescence de l’auteur selon qu’il se souvient. Son père : « Rien chez lui ne me touchait. C’était comme ça, et puis un jour j’écrivis sur lui et les sanglots éclatèrent » p.530. Il décrit son humiliation à 8 ans face à son paternel, pour avoir vu un visage dessiné dans la mer lors d’un reportage sur un bateau naufragé et être rembarré ironiquement ; ses émois adolescents, sa solitude relative, son manque d’amis, ses tentatives de flirts, son amour éclatant – et impossible – d’une fille de sa classe à 16 ans, prise par un autre.

La seconde partie va pas à pas, lorsqu’il apprend la mort de son père, qu’il n’avait pas vu depuis un an et demi. Mort d’alcoolisme chez sa propre vieille mère, dans une maison qu’il avait rendu infecte à force de bouteilles et de crasse ; sa mort suspecte, la grand-mère étant un brin sénile et disant une fois qu’elle l’avait trouvé immobile dans son fauteuil, une autre fois qu’elle n’avait appelé l’ambulance que le lendemain, sans parler de tout ce sang visible à la morgue sur son visage dont elle n’avait jamais parlé… Avec son frère Yngve, plus âgé et plus doué, mais dont il est très proche par sensiblerie, Karl Ove va décrire ces moments où le père le hante, le doute sur sa mort, ses remords. Perdre son géniteur, c’est devenir adulte, et l’écrivain en a peur – comme si son passé d’enfance devait l’inhiber. Écrire est un défouloir, une catharsis, une psychanalyse. Ce pourquoi ces pages sont si prenantes, même si son existence fut si banale.

karl ove knausgaard

Amoureux mais transi, il emmène celle qu’il ne doit pas toucher au cinéma ; il a 16 ans, est beau comme le Tadzio de Mort à Venise, disent les amis de son grand frère (p.402). Le film est français, intello, et s’appelle 37°2 le matin (pourtant sorti en 1986, l’auteur avait alors 18 ans…). Dès le début, un couple baise et ne fait que baiser… La fille qui l’accompagne est gênée, lui ne sait plus où se mettre. Scène cocasse et émouvante – salauds d’intellos qui déconstruisent jusqu’à la fleur bleue ! (Moi non plus, je n’ai jamais aimé ce film trop complaisant dans le fusionnel destructeur). Mais c’est le printemps : « Quand on a seize ans, tout cela impressionne, tout cela laisse des traces car c’est le premier printemps qu’on vit vraiment comme un printemps, sans toute sa sensualité, et c’est en même temps le dernier, en comparaison tous les autres printemps à venir seront plus pâles » p.208 (la traductrice ne sait pas où placer correctement les virgules).

baise amants

Karl Ove est de cette génération « cool » que la génération autoritaire de son père ne peut pas comprendre – d’où cette névrose qui a fait tant de mal à tant de gamins, entre interdit formel et interdit d’interdire – la transgression, le rock, l’alcool, le tabac, la drogue, la baise. Dans les pays nordiques, cela se produit à la fois plus tard en plus approfondi, tant l’anglais est une seconde langue et tant la tradition luthérienne avait étouffé la sensibilité qui désormais explose. « Moi, j’étais pour l’indulgence, contre la guerre, l’autorité, la hiérarchie et toute forme de dureté, je ne voulais rien apprendre par cœur à l’école en pensant que mon intellect se développerait plus organiquement [« naturellement » serait plus juste, traductrice !] ; bien à gauche politiquement, j’étais révolté par l’injuste répartition des richesses mondiales (…) J’étais persuadé que tous les hommes avaient la même valeur et que les qualités d’un être humain étaient plus importantes que son apparence » p.226. Voilà un bon résumé de la génération cool des années 70 et 80, qui deviendra bobo dans les années 90 et 2000. Mais cette banalité même est universelle parce que la littérature fait sortir de l’intime la vérité humaine que celui-ci contient. La vie est d’abord affective et, lorsqu’elle est mise en mots, elle devient miroir de tous.

Lisez ce combat d’un Tadzio de Norvège, il vous envoûtera.

Karl Ove Knausgaard, La mort d’un père – Mon combat 1 (Min Kamp), 2009, Folio 2015, 545 pages, €9.20

e-Book format Kindle, €8.99

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Alexander Neill, Libres enfants de Summerhill

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L’avenir n’est écrit nulle part… sauf parfois dans le passé. Notre société est déréglée sur l’éducation, écartelée entre paranoïa sécuritaire et hédonisme égoïste, internat sévère et laisser-aller collégien.

La paranoïa vise à « assurer » le succès à tout prix, fût-ce par la solitude affective et la chiourme de la mise en pension. Les parents croient aux méthodes, aux programmes et à la discipline, comme si c’était à cela que se résumait toute éducation ; pire, ils exigent du résultat et ne veulent surtout pas assumer l’échec, même si cet échec est souvent le leur… Alors les électeurs mandatent les politiques qui refilent le bébé aux fonctionnaires qui réglementent, plus royalistes que le roi, bridant toute initiative. Et « l’éducation » conduit trop souvent à sortir de l’école sans savoir lire ni compter utilement, ou à mal parler anglais après 7 ans d’études assidues, à placer Brest à la place de Toulon sur une carte de France (vu à l’ENA !), et à ce bac qui ne vaut rien, « aboutissement d’un système périmé et laxiste » selon Jean-Robert Pitte, Président de Paris-Sorbonne (L’Express 30 août 2007).

Le laisser-aller égoïste est un abandon d’enfant, on le laisse à lui-même sans l’écouter, sans chercher à le comprendre, en quête désespérée d’identité qu’il va prendre sur le net ou parmi ses pairs en se donnant « un style » (être ou n’être pas « emoboy », quelle question !).

ado as tu confiance en toi

Et pourtant, tout n’avait-il pas été dit dans ce livre exigeant et généreux sur l’éducation, Libres enfants de Summerhill, écrit par Alexander Sutherland Neill… en 1960 ? Certes, la société coincée, puritaine, hypocrite et hiérarchique des années 50 n’est plus la nôtre – encore qu’on y revienne. 1968 a fait exploser tout cela et l’on a été trop loin, mais peut-être était-ce nécessaire ? « Il faut épuiser le désir avant de pouvoir le dépasser », écrit Neill. Refouler par la contrainte ne supprime pas le désir ; en parler, l’explorer, le circonscrire : si.

Pour former des enfants responsables, il est nécessaire de leur apprendre à ne pas s’identifier avec l’image de victime que la société est si prompte à ériger en icône vertueuse. Éduquer, signifie faire prendre conscience des risques que comporte toute vie ; donner le désir d’apprendre et de faire.

Le risque le plus grave est intérieur, il réside dans la pulsion de mort de chacun. La sécurité effective repose avant tout sur la sécurité affective. Tout parent le sait pour les bébés : pourquoi feint-il de l’oublier pour les adolescents ? C’est dans le risque assumé que l’on devient réellement autonome, que l’on se découvre soi, que l’on devient alors capable de relations libres et volontaires avec son entourage – y compris ses parents et ses profs. Ce n’est que si l’on est responsable de soi que l’on devient aussi responsable de sa propre éducation. Donc à « travailler à l’école » en développant ce qu’on aime faire.

enfants de summerhill faire un feu

Pour apprendre à se construire (et à se reconstruire après une épreuve), Neill fait entendre quelques principes simples :

1. Il faut aimer les enfants. C’est plus compliqué qu’on ne croît parfois, car il faut les aimer pour eux-mêmes et non pour ce qu’on voudrait qu’ils soient. Ils ne sont ni animaux de compagnie, ni souffre-douleur, ni miroirs narcissique. Laissez-les devenir ce qu’ils sont, sans les tordre de mauvais principes ni les culpabiliser de n’être pas des idéaux.

2. Il faut laisser être les enfants. Chacun se développe selon ses rythmes propres et rien ne sert de les brusquer. Les filles ne vont pas comme les garçons et deux frères ne suivent pas forcément les mêmes étapes au même âge (le Gamin a souffert de son aîné trop en avance lorsqu’il était petit). Neill déclare que « la paresse n’existe pas », qu’il n’existe que l’incapacité matérielle ou le désintérêt de l’enfant ou de l’adolescent. Un être immature ne peut agir « comme un adulte » : il n’en est pas un. Chaque étape de la maturation doit se faire, en son temps.

enfants de summerhill atelier

3. Les enfants se développent tout seul – dans un milieu propice. Mais la liberté n’est pas l’anarchie, les pouvoirs de l’enfant doivent s’arrêter à ce qui menace sa sécurité (dont il est inconscient), et à la liberté des autres (y compris celle des adultes). Chacun doit être traité avec dignité et, si l’adulte défend à l’enfant de planter des clous dans les meubles du salon, il doit aussi respecter l’aire de jeu de l’enfant et l’intimité de sa chambre. Faire participer et débattre est la clé de l’école de Summerhill.

4. Pour parler aux enfants, il faut les écouter. On peut les réprimander pour une faute immédiate, mais ce qu’il faut éviter est, pour toute vétille, de faire intervenir les essences : le Bien et le Mal, la mauvaise hérédité ou l’enfer ultérieur, la Matrone irascible ou le Père fouettard. Et toujours se demander pourquoi un enfant est au présent agressif ou malheureux.

5. L’enfant est attentif aux règles, confiez-lui des responsabilités de son âge. Avec mesure et contrôle, mais confiance. Cela confirmera sa dignité et l’aidera à former sa personne. Une étude de deux auteurs norvégiens parue dans ‘Science’ (316, 1717, 2007) montre que les aînés ont en moyenne un meilleur quotient d’intelligence que les autres. La principale cause de cette différence pourrait bien être le rôle de tuteur, de responsable, que joue le plus âgé sur les plus jeunes.

education chantage

6. L’éducation se fait avant tout par l’exemple – et surtout pas par « la morale » ! C’est vrai aussi en politique : les indignés sont rarement ceux qui agissent et les vrais réformateurs ne sont jamais les pères la Vertu. L’adulte doit être indulgent mais rester lui-même. La pression du groupe, dans la fratrie, à l’école, par les parents et les adultes côtoyés est plus importante que les matières enseignées. Les normes sociales se corrigent par le milieu – à l’inverse, un milieu peu propice imbibera l’enfant de comportements peu sociaux : on le constate dans les ghettos immigrés où les communautés vivent entre elles, ignorant les lois communes. D’où le choix des écoles et des lycées, bien plus important qu’on croit : mixer les niveaux et les classes sociales ne fonctionne que lorsque les écarts sont autour de la moyenne. Les surdoués s’ennuient dans les classes normales et les « nuls » n’accrocheront jamais ; les élèves curieux et avides d’apprendre se feront vite traiter de « bouffons » et corriger à coups de poings par les « racailles » qui font de leur virilité machiste en germe la seule vertu selon la religion.

Tout cela, le sait-on assez aujourd’hui ? L’avenir n’est écrit nulle part… sauf quelquefois dans le passé : il faut lire et relire Libres enfants de Summerhill, paru en 1960, pour avoir des enfants sains et heureux.

Alexander Neill, Libres enfants de Summerhill, 1960, La Découverte 2004, 463 pages, €13.80

Summerhill School Wikipedia
Summerhill School aujourd’hui
L’école et “les normes du ministère” en 1999
film Summerhill TV movie 2008 sur YouTube
film Les enfants de Summerhill 1997 sur YouTube
interview d’AS Neill sur YouTube

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Christophe Bardyn, Montaigne

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Michel Eyquem de Montaigne aimait fort la vie avec tout ce qu’elle offre ; le principal en était la liberté. Cette biographie nouvelle, par un agrégé docteur en philosophie est à la fois érudite, pleine de sel et de trouvailles, et fort bienvenue. « L’époque des guerres civiles a façonné sa pensée et son style au point qu’ils entreront toujours en résonance avec les périodes troublées, inventives et inquiètes. Tel est notre temps… » p.478.

Sa pensée de doute et de balance porte à juger par soi-même plutôt qu’obéir aux dogmes ou suivre l’opinion commune. Son style de beau langage allie la précision des mots à l’allusion, voire au cryptage pour érudits, afin de dissimuler ce qui choquerait trop les âmes faibles. Car il y a en tous temps des professionnels du choqué, dont la seule vertu est de dénoncer la paille dans l’œil du voisin. Particulièrement dans les périodes troublées et inquiètes où le recours à la « croyance » est reine au détriment du réel. Penser comme tout le monde rassure, en rajouter sur l’orthodoxie pose à bon compte et donne parfaite conscience. Mais de là à inventer le neuf, il n’y faut point compter !

« Il est manifeste que l’homme [Montaigne] est d’abord un amant, amoureux de la vie, d’un unique ami et de quelques femmes. De toutes ses passions, l’écriture est à la fois le médiateur et la substance, et c’est pourquoi les Essais sont consubstantiels à leur auteur » p.471. Presque tout est dit, hors l’aristocrate et le politique. Car Montaigne fut aussi engagé largement dans l’histoire de son siècle. Élu en son absence maire de Bordeaux malgré ses réticences, puis réélu pour un second mandat, il avait l’oreille à la fois de Catherine de Médicis et d’Henri de Navarre, jouant les médiateurs avec talent et discrétion entre les deux Henri, l’actuel III et le futur IV.

Bien que le grand homme fut de taille petit, « Montaigne a toujours fait, autant qu’il le pouvait, ce qu’il voulait, sans se préoccuper à l’excès des jugements moraux, sociaux ou religieux. L’absence de repentir qu’il revendique hautement signifie qu’il assume tous les aspects de sa vie, parce qu’il les a tous voulus, pour autant que cela dépendait de lui » p.473. Outre sa libre pensée, Montaigne valorisait l’expérience plus que le savoir, la vie se faisant – plus que les grands principes. En ce sens il était libéral. Sur l’exemplaire de la dernière édition des Essais qu’il a annoté de sa main juste avant sa mort, il a fait figurer cette citation de Virgile : « il prend des forces en allant de l’avant ». Il ne se réfère pas avant d’agir, il va et pense en chemin.

Ce pourquoi il est antithétique avec un certain esprit de cour français, hiérarchique, soumis, moraliste et langue de bois. Christophe Bardyn a fort raison d’affirmer : « Il est évident, ne serait-ce que pour des raisons de style, qui touchent ici au plus intime de la pensée, qu’un philosophe nourri exclusivement de Kant, de Hegel ou d’Auguste Comte n’est pas en mesure d’entrer dans la pensée de Montaigne » p.469. La plupart de nos intellos, perclus de grands principes et de dogmes idéologiques, ne peuvent saisir le sel de ce penseur du XVIe siècle qui ne se voulait pas philosophe. Ils sont bien trop enfermés dans leurs bornes mentales, leur morale étroite et leur idéal absolu placé au-dessus des hommes – ils sont bien trop contents d’eux. Ce pourquoi Montaigne fut plus célèbre en Angleterre qu’en son propre pays, plus pragmatique que dogmatique, plus accommodant que servile, plus utilitariste qu’idéaliste.

Lorsque Michel de Montaigne meurt le 13 septembre 1592 à 59 ans d’une amygdalite phlegmoneuse, ses héritiers spirituels sont immédiatement Pierre Charron et Marie de Gournay, jeune Picarde « transie d’admiration » devenue après plusieurs mois de rencontres « fille d’alliance ». Mais plus tard Descartes et Pascal, avant Hume et Voltaire, reprendront son flambeau. Tous penseurs qui pensent par eux-mêmes, maniant la langue précise autant que l’ironie, sceptiques et prudents. Le gisant de Montaigne repose ses pieds sur un lion de pierre à la langue bifide, signe de dissimulation comme de neutralité, de loyauté sans naïveté.

Les siècles XIX et XX en France ont réduit Montaigne à la sagesse rassise du personnage qui s’isole en sa librairie pour méditer au coin du feu. Les moraleux de ces temps idéologiques avaient peur de la verdeur charnelle de l’auteur du XVIe siècle, de son scepticisme en tout, de la relativité de sa morale. Ils ont caché ce sein qu’ils ne voulaient voir, alors que Montaigne avait pour ambition de se « dépeindre tout nu ». Libertin, libéral et libertaire, Montaigne aimait le sexe et la conversation, les libertés de croire, de penser et de dire, et surtout pas les conventions sociales au-delà de la civilité.

Christophe Bardyn relit Montaigne avec l’œil neuf du XXIe siècle et la documentation fournie des historiens. Il entend le latin et grec, ce qui lui facilite les choses… « Les Essais contiennent tout, absolument tout, du début à la fin et pour tous les aspects de son existence » p.15. D’où il peut déduire que Montaigne était (ou se sentait) un enfant illégitime, né à 11 mois de grossesse, peut-être fils du palefrenier ; que cette situation l’a rapproché d’Étienne de La Boétie, orphelin trop tôt, sans que cette passion d’amitié soit en rien homosexuelle – comme certains esprits trans, gais et lesbiens le voudraient aujourd’hui pour augmenter leur camp. Montaigne a énuméré, plus ou moins dissimulés, les noms de ses maitresses : Diane de Foix-Candale (dont il fut le père probable du premier enfant), Madame de Duras, Diane d’Andouins qui se fera appeler Corisandre et sera la maitresse du futur Henri IV, Madame d’Estissac et Marguerite de Valois qui épousa Henri de Navarre (p.296).

Né le 28 février 1533 aîné de 8 enfants, son père officiel est de noblesse récente, maire de Bordeaux, d’ancêtres enrichis dans le commerce de pastel et de harengs. Sa mère descendrait probablement de marranes montés d’Espagne en 1492. Comme Gargantua, livre qu’il affectionnait fort, le jeune Michel « confie qu’il ne se souvient même plus du début de sa vie sexuelle, tellement elle fut précoce » p.28. Il disait suivre la règle des moins de Thélème qui est de n’en suivre aucune !

De sa naissance à 3 ans il est confié en nourrice au village, revient au château de Montaigne jusqu’à 6 ans pour être élevé, avec son frère cadet d’un an Thomas (le préféré de son père) par un précepteur allemand assisté de deux autres qui lui parlaient latin et jouaient en grec. De 6 à 15 ans, il est envoyé au collège de Guyenne à Bordeaux où il lit les classiques, aidé de son précepteur Muret de 4 ans plus âgé que lui, un rien sodomite mais qui semble s’être contenté de caresses mutuelles avec le jeune Michel – comme le faisaient les Romains. De 16 à 21 ans, Montaigne se perfectionne à Paris, ville qu’il a tant aimée, auprès des humanistes et notamment de Turnèbe. Il déteste le droit mais en sera néanmoins licencié, son père lui obtiendra une charge à la cour des aides de Périgueux, avant de monter à Bordeaux.

Michel rencontre Étienne à 24 ans et La Boétie, qui mourra à 33 ans, écrit vers 16 ans un Discours de la servitude volontaire encore fameux quatre siècles après. « La rencontre entre les deux jeunes magistrats bordelais ressembla donc à un coup de foudre amoureux, parce que pour la première fois chacun d’eux sortait de sa solitude psychique et trouvait un interlocuteur à qui il n’avait pas besoin d’expliquer ce qu’il ressentait, mais qui le comprenait intuitivement parce qu’il avait vécu de son côté une épreuve similaire. Le bâtard reconnaît dans l’orphelin un compagnon d’infortune, et leurs sensibilités exacerbées les conduisent aussitôt à une entente qui, le plus souvent, n’eut même pas besoin de mots » p.129. Étienne mettra en garde Michel contre sa frénésie sexuelle avec des femmes mariées, ce qui présentait à tout moment le risque d’être découvert et tué. Nul que la tempérance de son ami n’influençât le jeune homme pour le reste de sa vie.

Montaigne se marie en 1565, 4 ans après la mort de son père, pour récupérer son héritage, dont le titre. C’est un mariage de raison qui donnera six enfants mais dont une seule fille survivra, Léonor, à laquelle Montaigne ne s’est guère attaché. Il n’aimait pas les « petits enfants » et préférait parler d’égal à égal sur les idées. Après 13 ans de vie parlementaire, il se retire à 37 ans sur son domaine, qu’il est soucieux de faire rendre. De sa tour librairie, il peut surveiller les alentours et les soins de ses gens à sa vigne.

C’est là qu’il commence à écrire ses Essais, à 39 ans. Christophe Bardyn nous révèle que leur plan est calqué sur Saint-Augustin, non pour le démarquer mais pour s’en inspirer – et prendre le plus souvent des opinions contraires, étayées par des citations d’auteurs latins. « En utilisant les thèmes de la Cité de Dieu comme canevas, et en brodant ses propres motifs par-dessus, Montaigne se donnait une structure invisible qui lui permettait d’échapper à l’emballement en tous sens de son ‘cheval échappé’ et lui fournissait un discret fil conducteur. Mais, en même temps, il saisissait l’opportunité d’affirmer ses propres thèses par contraste avec celles du plus célèbre et du plus influent père de l’Église d’Occident » p.257. Il procède de même avec le Livre III, qu’il écrit en miroir des Confessions.

Il ne publiera les Essais qu’en 1580 mais passera deux années à publier les œuvres de son ami La Boétie, en même temps qu’il écrit probablement le pamphlet le plus virulent et le plus intelligent sur Catherine de Médicis, appelé le Discours merveilleux. Il ne l’a pas signé, ni revendiqué jamais, mais l’on y découvre son style. Avec l’Apologie de Raymond Sebond, il exprime aussi sa conviction de « moyenneur », partisan du juste milieu sur l’interprétation des dogmes catholiques.

Femme et homme à chapeaux 17ème

Il est nommé gentilhomme ordinaire de la chambre du roi de France en 1573, puis obtient le même titre auprès du roi de Navarre en 1577 grâce à Marguerite de Valois, l’une de ses maitresses. « En réalité, Montaigne fut un très grand séducteur. Certes il était petit, et ses attributs virils manquaient d’envergure, mais il avait bonne figure, était très vigoureux [six postes par nuit], et avait assez d’esprit pour faire oublier tout le reste » p.305. Le chapitre 5 du Livre III des Essais s’intitulera même Sur des vers de Virgile, dont l’innocence champêtre masque une érotique contrepèterie !

Il voyage en Italie 17 mois et 8 jours, où il apprécie la bonne chère mais moins les femmes, trop grasses pour son goût. Il apprend dans une ville près de Pise où il prend les eaux contre les calculs rénaux, que ses collègues l’ont nommé maire de Bordeaux et, après un premier refus et quelques tergiversations, un ordre du roi le fait accepter. Il rentre en France pour n’en plus repartir, lui qui a eu la tentation de Venise, s’y voyant volontiers ambassadeur sur la fin de sa vie.

Être maire n’est pas de tout repos lorsque la guerre civile menace, les dogmatiques des deux religions se haïssant comme communistes et capitalistes. Montaigne négocie, s’entremet, anticipe. Il se sortira de tous les mauvais pas, même de la peste, qui vida Bordeaux de la moitié de sa population. Il reçoit en son château de Montaigne le roi de Navarre le 19 décembre 1584, avant d’être obligé de fuir en roulotte avec sa famille jusque vers Paris, où Catherine de Médicis le renfloue pour ses talents politiques et lui confie quelques missions secrètes dont il ne peut parler en ses livres, mais dont les correspondances historiques font foi.

Dans le Livre III des Essais qu’il entreprend à ce moment, il fustige les catholiques zélés de la Ligue, aussi sûr de leur bonne foi que vantards : « Ils nomment ‘zèle’ leur propension vers la malignité et violence : ce n’est pas la cause qui les échauffe, c’est leur intérêt. Ils aiment la guerre, non parce qu’elle est juste, mais parce qu’elle est guerre » cité p.387. Il faut dire que huit guerres civiles en 25 ans peuvent rendre sceptique quiconque pense par soi-même sur le ‘bon droit’ d’une cause. Les choses n’ont guère changé depuis, les catholiques ont laissé la place aux jacobins puis aux communistes avant tous les avatars du gauchisme et de l’écologisme, mais le ‘zèle’ est toujours aussi borné…

Montaigne, lui, reste « le premier empiriste sceptique de notre histoire » p.404. Il adopte un point de vue raisonnable sur la vérité : « Il n’y a pas de science certaine, puisque tout est sujet au doute, mais nous devons nous faire une opinion sur tout ce qui concerne notre vie, sans quoi nous serons paralysés et inactifs » p.407. L’utilité pratique sur le moment est bien ce qui importe, ce à quoi jamais les dogmatiques ne pourront se soumettre, soumis à « la peste de l’homme, l’opinion de savoir ».

Lire et relire Montaigne est une cure de santé instinctive, affective, mentale et spirituelle. « Récapitulons : il est hédoniste dans sa vie privée (de tendance néocyrénaïque), néocynique dans sa vie publique (il s’inscrit dans le courant érasmien de dénonciation de la folie politique), empiriste sceptique du point de vue de la connaissance, naturaliste radical pour envelopper le tout, c’est-à-dire ne connaissant et ne suivant que la nature » p.410. Que voilà un homme séduisant que l’on peut prendre pour modèle ! Surtout en notre époque de vanité et d’ignorance, où faire le paon suffit à contenter une vie.

Une bonne et lourde biographie écrite avec gourmandise et beaucoup de savoir que tout homme libre goûtera – et où les femmes pourront reconnaître cette civilité française que l’obscurantisme méditerranéen conteste aujourd’hui.

Christophe Bardyn, Montaigne – La splendeur de la liberté, 2015, avec 16 illustrations en cahier central, Flammarion, 543 pages, €25.00
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Jean de La Bruyère, Les Caractères

jean de la bruyere les caracteres livre de poche

Une Corneille bossue est perchée sur la Racine de La Bruyère et boit l’eau de La Fontaine Molière. Certains lecteurs, formés en un autre temps, auront peut-être reconnu le procédé mnémotechnique conservé des Grecs pour garder une leçon. A l’époque où l’enseignement apprenait à retenir, accumulant ainsi les bases pour réfléchir par soi-même, cette phrase résumait la liste des principaux auteurs de talent du Grand Siècle. De cette liste, je veux tirer un nom que l’on ne lit plus guère – à tort. Jean de La Bruyère, né à Dourdan (Essonne) en 1645, qui fut baptisé dans l’île de la Cité à Paris avant de mourir à Versailles.

Il est l’auteur d’un seul livre, le reste de ses œuvres étant fort mince et de peu d’intérêt autre qu’historique. Les Caractères, ou les Mœurs de ce Siècle, publié pour la première fois en 1687, est resté immortel. Le duc de Saint-Simon le décrit comme « un homme illustre par son esprit, par son style et par la connaissance des hommes ».

Réédité continûment jusqu’en 1696 du vivant de l’auteur, celui-ci l’a enrichi et complété jusqu’à sa mort. Son livre résume une vie ; il expose sous forme archétypale les types humains et les relations sociales de la Cour de son roi, Louis XIV. Né quelques années après lui, Jean de La Bruyère est parti avant lui, en 1696, d’une attaque d’apoplexie à 51 ans. Ami de Bossuet, qui le recommandera auprès des Condé pour qu’il éduque le dernier de la lignée, il entrera, après parution des Caractères à l’Académie Française en 1693. Son élève, le duc de Bourbon, avait 16 ans lorsqu’il le prit en main pour lui enseigner l’histoire, la géographie, les institutions de la France et les dynasties royales. Le garçon, très petit de taille et plus féru de chasse et de danse que de livres, avait cependant de la curiosité pour les causes des décisions royales et pour les logiques des batailles. Il épousera la fille de Louis XIV et de Madame de Montespan un an plus tard, suivant les leçons de son mentor une année de plus.

la bruyere maison a paris rue st augustin

« Je rends au public ce qu’il m’a prêté ; j’ai emprunté de lui la matière de cet ouvrage », commence La Bruyère. Il veut son livre édifiant sur les mœurs du temps, avec la vague idée de participer à leur réforme par ce simple miroir. Bien que construit a posteriori, son plan va de l’individu (‘Des ouvrages de l’esprit’, ‘Des mérites personnels’) à la religion dernière (‘De la Chair’, ‘Des esprits forts’), en passant par toute la société (‘Des femmes’, ‘Du cœur’, ‘Des biens’, ‘De la ville’, ‘De la Cour’, ‘Des Grands’, …). En 16 chapitres, il conduit de la personne à Dieu – ainsi le dit-il.

Mais ce n’est pas cette édification, bâtie sur la philosophie catholique de l’homme dont la nature est le vice s’il n’est touché par la grâce, qui nous plaît aujourd’hui. Ni le succès de scandale en son temps, ni sa participation aux débats moraux qui le font discuter Descartes, Pascal ou Bossuet, et contester Corneille, jugeant Racine bien plus fin. Ce qui reste, de nos jours, est le beau langage et le style.

Sa phrase court par périodes, rythmée par les virgules ou les subordonnées comme dans la conversation. On sent l’influence de la rhétorique latine comme l’usage permanent des alexandrins en poésie ou tragédie. L’époque est élitiste, hiérarchique, centrée sur la Cour, et ce microcosme se regarde, se parle et se jauge. Comme en toute société resserrée, la parole et la civilité prennent une importance cruciale dans le « rang » que l’on acquiert à l’ombre de la faveur.

la bruyere plaque a paris rue st augustin

La Bruyère invente donc en littérature le style français. Il est caractérisé à notre sens par trois dispositions : la maxime, le bon mot et le trait.

  1. La maxime se veut édifiante parce qu’elle élève le cas particulier au cas général, dans la lignée des philosophes antiques.
  2. Le bon mot est la façon de faire passer ses avis dans une société encombrée où chacun veut la parole et ne retient que ce qu’il peut répéter. Les Anglais avec plus d’affectif en feront l’humour, les Français le réduiront aux « petites phrases » ironiques et mordantes, dont les media de nos jours raffolent.
  3. Le meilleur du style français est cependant le « trait ». Ce terme foisonnant évoque à la fois le dard de l’épigramme, le crayon acéré du peintre et la traction qui enlève. Il exige maîtrise des mots et virtuosité de la langue. Il est rapide, marque une action et distingue impitoyablement.

la bruyere

C’était le propre de l’intelligence de Cour que d’être très rapide. La Bruyère le note même : « Si certains esprits vifs et décisifs étaient crus, ce serait encore trop que les termes pour exprimer les sentiments : il faudrait leur parler par signes, ou sans parler se faire entendre » (Des ouvrages, 29). Lui n’a pas cette ambition, en adulte réaliste qui écrit par plaisir : « Il faut chercher seulement à penser et à parler juste, sans vouloir amener les autres à notre goût et à nos sentiments ; c’est trop grande entreprise » (Des ouvrages, 2). « Le philosophe consume sa vie à observer les hommes, et il use ses esprits à en démêler les vices et le ridicule ; s’il donne quelque tour à ses pensées, c’est moins par une vanité d’auteur, que pour mettre une vérité qu’il a trouvée dans tout le jour nécessaire pour faire l’impression qui doit servir à son dessein » (Des ouvrages, 34). L’impression compte plus que la vérité, déjà les bases de la com’ sont lancées…

Son observation des hommes, des vanités et des envies, de l’esprit et de la générosité, de l’être et du paraître, du « tels qu’ils sont » et du « tels qu’ils devraient être » (sur Racine et Corneille, ‘Des ouvrages, 54) – reste d’une actualité mordante. La France est encore aujourd’hui une société de cour, hiérarchique, organisée spontanément en castes et coteries, envieuse et prête à tout pour se faire valoir et obtenir la faveur. Qu’on en juge par les quelques exemples ci-après.

Nombre de commentateurs de blogs : « Les sots lisent un livre, et ne l’entendent point ; les esprits médiocres croient l’entendre parfaitement ; les grands esprits ne l’entendent quelquefois pas tout entier : ils trouvent obscur ce qui est obscur, comme ils trouvent clair ce qui est clair ; les beaux esprits veulent trouver obscur ce qui ne l’est point, et ne pas entendre ce qui est fort intelligible » (Des ouvrages, 35). Entre les médiocres et les grands, les « beaux » se font valoir, tout dans l’apparence, théâtreux plus qu’intelligents.

Les intellos-médiatiques : « De bien des gens il n’y a que le nom qui vaille quelque chose. Quand vous les voyez de fort près, c’est moins que rien ; de loin ils imposent » (Du mérite, 2).

La StarAc, les concours de Miss : « J’ai vu souhaiter d’être fille, et une belle fille, depuis treize ans jusques à vingt-deux ; et après cet âge, de devenir un homme » (Des femmes, 3)

La redistribution administrative ‘de gauche’ : « La libéralité consiste moins à donner beaucoup qu’à donner à propos » (Du cœur, 47). Équité plutôt qu’égalité, ce que la plèbe va pourtant imposer depuis deux siècles, la gauche poussant toujours plus dans l’égalitarisme forcené, jamais assez égal pour l’idéal.

Des hommes populaires : « Il y a de certains grands sentiments, de certaines actions nobles et élevées, que nous devons moins à la force de notre esprit qu’à la bonté de notre naturel » (Du cœur, 79). Le cœur a sa raison… pas toujours raisonnable, et l’esprit ne l’emporte pas toujours.

Les bobos intellos : « Il faut donc s’accommoder à tous les esprits, permettre comme un mal nécessaire le récit des fausses nouvelles, les vagues réflexions sur le gouvernement présent ou sur l’intérêt des princes, le débit des beaux sentiments, et qui reviennent toujours les mêmes » (De la société, 5). De toutes façons, on ne les changera pas, ces paons de cour qui veulent se faire mousser et se donner bonne conscience.

Les énarques : « Les hommes n’aiment point à vous admirer, ils veulent plaire ; ils cherchent moins à être instruits, et même réjouis, qu’à être goûtés et applaudis ; et le plaisir le plus délicat est de faire celui d’autrui » (De la société, 16). La langue de bois des euphémismes administratifs ne froisse personne, tout en diluant le sens pour tous.

Les patrons : « N’envions point à une sorte de gens leurs grandes richesses ; ils les ont à titre onéreux, et qui ne nous accommoderait point : ils ont mis leur repos, leur santé, leur honneur et leur conscience pour les avoir ; cela est trop cher, et il n’y a rien à gagner à un tel marché » (Des biens, 13).

La banlieue : « L’incivilité n’est pas un vice de l’âme, elle est l’effet de plusieurs vices : de la sotte vanité, de l’ignorance de ses devoirs, de la paresse, de la stupidité, de la distraction, du mépris des autres, de la jalousie » (De l’homme, 8).

La Bruyere Oeuvres completes pleiade

L’arrogance française : « La prévention du pays, jointe à l’orgueil de la nation, nous fait oublier que la raison est de tous les climats, et que l’on pense juste partout où il y a des hommes : nous n’aimerions pas à être traités ainsi de ceux que nous appelons barbares ; et s’il y a en nous quelque barbarie, elle consiste à être épouvantés de voir d’autres peuples raisonner comme nous » (Des jugements, 22). Non, nous ne sommes pas « une exception française », nous sommes comme tout le monde – encore faut-il aller y voir.

L’investisseur avisé : « Le guerrier et le politique, non plus que le joueur habile, ne font pas le hasard ; mais ils le préparent, ils l’attirent, et semblent presque le déterminer : non seulement ils savent ce que le sot et le poltron ignorent, je veux dire se servir du hasard quand il arrive ; ils savent même profiter par leurs précautions et leurs mesures d’un tel ou tel hasard, ou de plusieurs tout à la fois : si ce point arrive, ils gagnent ; si c’est cet autre, ils gagnent encore ; un même point souvent les fait gagner de plusieurs manières ; ces hommes sages peuvent être loués de leur bonne fortune comme de leur bonne conduite, et le hasard doit être récompensé en eux comme la vertu » (Des jugements, 74). Ce n’est pas « par hasard » si la France a le plus fort taux de chômage, d’impôts et de taxes, de fonctionnaires par habitant, de pessimisme sur l’avenir et de politiciens… « Précautions » et « mesures » ne sont pas prises car nos politiciens, depuis des décennies, ne sont point « sages ».

Le Parti Socialiste ou tout parti idéologique : « Cette même religion que les hommes défendent avec chaleur et avec zèle contre ceux qui en ont une toute contraire, ils l’altèrent eux-mêmes dans leur esprit par des sentiments particuliers, ils y ajoutent et ils en retranchent mille choses souvent essentielles, selon ce qui leur convient, et ils demeurent fermes et inébranlables dans cette forme qu’ils lui ont donnée » (Des esprits forts, 25).

Jean de La Bruyère, Les Caractères ou Les mœurs de ce siècle, 1688, Livre de poche 1976, 633 pages, €5.60

e-book format Kindle, €1.99

Jean de La Bruyère, Œuvres complètes, Gallimard Pléiade 1935 toujours réédité, 739 pages, €40.10

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Tout dire en 2005 à Montcuq

lundi, 22 août 2005

Voici le texte de mon intervention lors du Premier Séminaire des blogs du Monde :

Le « blog », rappelons-le, est l’abréviation de l’anglais « weblog », mot lui-même réduit de l’expression « log in web » qui signifie « se connecter sur la toile ». Le blog est donc une connexion. Ce branchement devient une présence, soit passive (la lecture et consultation des sites), soit active (l’écriture de notes ou de commentaires sur les autres notes). Bloguer, c’est se relier en existant individuellement.

Le blog est le dernier outil de l’individualisme en marche, un instrument pratique de liberté supplémentaire pour l’épanouissement de la personne – ce qui est à première vue l’objectif de toutes les philosophies politiques. Le mouvement de la société occidentale va vers la liberté individuelle. La démocratie est née en Grèce de la pensée qui se réfléchit par le débat public, en opposition à la « doxa », l’opinion commune.

montcuq jean marie

L’économie de marché est née entre Gênes et Anvers du souci de bien compter, de risquer et d’échanger contre de dus bénéfices, en opposition à la rente acquise et aux monopoles de force.

La science expérimentale est née de la curiosité et de la logique du discours, elle s’est épanouie contre les dogmes sacrés et contre les évidences du commun.

La littérature et la philosophie deviennent témoignage de soi depuis saint Augustin et Abélard. Hommes politiques, entrepreneurs, savants et écrivains sont des individus qui convainquent et entraînent.

Le blog permet de parler de soi, des autres, de ce qu’on a vu ou ressenti, de proposer une autre politique, de se poser des questions, de critiquer la presse ou le discours dominant, d’appeler au débat. Produit de l’individualisme le plus fort (chacun est seul devant son écran et dit ou montre ce qu’il veut), il contribue à la démocratie et au savoir (formant une encyclopédie ou un forum vivant, sans cesse renouvelés).

montcuq terrasse cafe de france

D’où notre choix du 18 août comme date symbolique du séminaire.

Le 18 août 1966, le président Mao lançait en effet la Révolution culturelle en Chine. Laissons de côté la tactique partisane d’un instituteur promu désireux d’écraser ses rivaux politiques en les accusant de « vieilleries » et manipulant la jeunesse pour assurer son pouvoir absolu. Cette décision assurera des dizaines de millions de morts et le retour à l’ignorance d’une génération entière. Nous ne tenterons pas une telle expérience humaine car, dans la lignée de Montaigne, l’homme est ce qui compte en notre conception du monde. Gardons seulement le symbole : contre le monde ancien, rigide, la jeunesse en marche, souple et vigoureuse. La France d’aujourd’hui, l’Europe, en ont besoin.

Le 18 août est la fête des Hélène. Ce beau prénom vient de « hêlé », éclat de soleil. Il a été porté par la mère de l’empereur byzantin Constantin, plus tard appelé « le Grand ». Hélène a été découvreur de la « Vraie Croix » par des fouilles qu’elle a fait faire à Jérusalem. Les blogueurs vont-ils découvrir une « vraie croix » nouvelle ?

Le 18 août rappelle aussi la fin de mondes devenus trop vieux : la société décrite par Balzac, mort le 18 août 1850 ; la vieille Chine, éradiquée avec fureur par Gengis Khan né Temudjin, adolescent orphelin en fuite avant de conquérir un empire des steppes et de pénétrer Pékin en 1215, mort le 18 août 1227.

Il n’est pas anodin que deux de ces 18 août nous viennent de Chine. Ce pays immense de 1,3 milliards d’habitants s’éveille. Sa masse menace les équilibres acquis du monde. Désormais près de 250 millions de Chinois ont notre niveau de vie – la moitié des Européens ! – le pays est un trou noir pour les matières premières et l’énergie, il commence à produire, il commence à savoir, et nous devrons désormais compter avec sa politique. D’où l’urgence de notre réveil. Les blogs sont l’expression d’une opinion qui doit pousser les politiciens et contrer les politicards.

montcuq oscar a la fontaine

Comment se faire lire au mieux ?

Le choix d’un hébergeur n’est pas anodin pour être lu. Le patronage du Monde est un atout [avant de devenir, 5 ans plus tard, un handicap technique et de censure bien-pensante]. L’activité au sein des blogs en est un autre. Comme dans la société, il faut connaître et se faire connaître. Créer son blog, l’alimenter régulièrement, faire une liste de favoris, aller commenter les autres, tisser des relations sont indispensables.

Reste le style, et le style, c’est l’homme même. La lecture sur écran demande phrases brèves, thèmes chocs et aérations imagées. Photos (1 à 6), textes courts (½ à 1page Word), un seul thème pour chaque note. Il faut

  • « accrocher » comme dans la presse,
  • captiver comme dans la littérature,
  • nourrir l’esprit comme dans les essais…

Vaste programme ! Allons-y.

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Rencontres de Montcuq 2005

Dimanche, 21 août 2005

Voilà, c’est fait. L’événement s’est produit malgré les doutes de quelques blogueurs et le scepticisme amusé du Conseil municipal de Montcuq « dont le nom attire souvent les farfelus ». Les rencontres de Montcuq (finalement, il faut prononcer « Montcuque ») ont été un succès, sous le mystère de Fraise des Bois. La salle a été réservée, l’ordre du jour a été respecté, chacun a pu s’exprimer, la presse locale était présente, l’apéritif a été offert. Hommage à l’organisation d’un seul : Fraise des Bois montre son aptitude à gouverner, avis (en 2005…) aux politiques.

Montcuq Fraise des bois

Chemise rose de rigueur et sandales démocratiques, le PM virtuel a ouvert la séance, tout à fait informelle. Chacun s’est présenté, a dit ce qu’il a voulu. Zérotonine a avoué qu’elle n’était plus vraiment au chômage, mais pas encore tout à fait au travail ; son Aspirateur à chatouilles était un grand garçon très sage  de 7 ans qui a dessiné une fraise mais n’a pas mis d’éléphant derrière. Lunettes rouges amateur d’art était en baskets rouges. Condorcee s’effaçait, dépressive, ne sachant si elle allait apparaître, se faire connaître, signer une carte ou deux – ou pas. Bourrique et Bourricot, souriants, amusaient la galerie ou parlaient technique d’animation. Ckck ouvrait l’œil turquoise clair et campait avec Yann de Babylone, « ex-informaticien, actuel chômeur et futur étudiant ».

montcuq hotel saint jean

« Ah, c’est vous ? » a dit le Maire, informé par sa DST, avant de demander où logeait le gros des blogueurs, retombées économiques obligent. Le mystérieux hôtel Saint-Jean a fait jaser mais les blogueurs logés là n’ont eu qu’à se louer de l’accueil. Virginie devait écrire un livre mais elle avait le blues; elle en est toujours au premier chapitre mais elle nous a dessiné l’ouverture. Uu s’y est engouffré, adepte du Happy World, aimant à rencontrer d’autres tempéraments et confronter des idées. Contrairement aux soupçons virtuels, Uu ne colle pas. Jean Stéphane, qui ne parlait que par images, a libéré la parole ; en attente de travail, il a publié sa biographie professionnelle intégrale dans sa page « à propos » du blog Photographies. Un ami à lui, comédien, a dit une chose intéressante durant un moment off : « je n’ai pas créé de blog parce que je m’exprime suffisamment dans mon métier. Je n’ai pas besoin d’exister autrement. »

Montcuq Conseil des blogs 2005

La remarque est à prendre en considération. Pourquoi crée-t-on et anime-t-on un blog ? Trois motivations ont émergé parmi les 14 blogueurs présents : 1/ militer, 2/ se psychanalyser, 3/ créer une œuvre.

Plusieurs blogs sont politiques, le plus souvent proches du Parti « S » (à la ligne si sinueuse que les sympathisants ressentent l’envie de fixer quelques bases plus ou moins roses). Un élu, maire de grande ville, a créé son blog personnel pour ajouter sa touche humaine aux sites officiels. Un ex-élu, lassé des appareils, parle de tout et de rien, écrémant les idées qui lui plaisent dans le débat virtuel. Une qui voudrait adhérer voit son chèque de prise de carte bloqué jusqu’à ce que les dirigeants locaux aient bien compris sa ligne au futur Congrès…

Laissons les politiques à leurs petits jeux. Il est nécessaire de bien distinguer les appareils partisans, chargés de sélectionner des candidats crédibles pour gouverner, et les boites à idées qui orientent l’idéologie et proposent des actions. La France a trop d’ambitieux mais manque d’idées depuis quelque temps. Les blogs renouvelleront peut-être ces « think tanks » indigents. [Dix ans après, c’est plutôt oui, loin des médias zofficiels – et c’est heureux ! malgré l’anarchie, le grand n’importe quoi paranoïaque et les injures]

La quête de soi n’est pas étrangère aux blogueurs mais peut-être surtout aux bloggeuses. « Je n’aurais peut-être pas vécu cette année de chômage aussi bien si je n’avais pas créé ce blog », déclare Zérotonine. « Au début, ça me gênait de mettre des choses intimes », a dit Condorcee en off. Elle a créé ce blog pour dire son admiration pour le personnage de Condorcet et la biographie que lui a consacré le couple Badinter. « Pour moi, le blog, c’est de l’éphémère, disait Lunettes rouges, je n’enregistre pas mes notes, elles dureront ce qu’elles dureront sur le site du Monde. Je parle des artistes qui me marquent, pas de tous ceux que je rencontre. » « J’ai créé un blog parce que, dans ma grande boite informatique au Luxembourg, je ressentais un divorce croissant entre ma vie et mes aspirations », disait Yann, « écrire, ça m’a recentré ». « Mon blog, ça part dans tous les sens, c’est souvent n’importe quoi », disait Bourrique la prof des quatrièmes (« les pires » !). Ses élèves lisent-ils son  blog pour mieux la connaître ou pour s’en gausser ? « – Faudrait d’abord qu’ils lisent ! Dès qu’ils voient plus de deux lignes de texte, ils zappent. » Au fond, le blog reflète tout simplement son auteur… Une personne tenant un blog a même voulu rester incognito : des fois qu’on la reconnaisse dans la vraie vie ! Pour ne pas attirer l’attention, elle s’était déguisée en clown (la personne).

Montcuq blogueuse incognito

L’œuvre en marche ne concerne que des blogs assez rares, ceux qui ont la volonté d’aller au-delà de l’éphémère. Virginie s’y situe sans doute, comme moi-même. Point de militance, ce qui n’exclut pas les remarques politiques ; point d’auto-analyse, bien que rédiger et dessiner est bien créer un style – et que le style révèle la personne.

En gros, animer un blog est une volonté de participer au mouvement du monde, d’y laisser sa trace, de se frotter aux autres – en toute liberté.

Ce que nous avons tous remarqué est qu’une rencontre réelle après une fréquentation virtuelle n’est pas une « surprise ». L’autre est bien tel qu’il apparaît sur son blog ! Nous nous sentons immédiatement de plain-pied avec lui. N’est-ce pas la beauté de l’outil ?

Montcuq Oscar le fantome 7 ans

Les blogs dont la présence a été remarquée le 18 août 2005 à Montcuq (Lot) : [ne cherchez pas, il n’en reste qu’un seul : Amateur d’art sur lemonde.fr]

A quelques blouzes de chez moi
A©tu bien pris tes comprimés
Amateur d’art
Bourriquenews
Convalescence d’une dépressive
Fraise des Bois, me voilà !
Fugues & fougue
Michel Moine
Ouvrez l’œil
Photographie
Une chimère à Babylone
Ze happy world according to UU
Zérotonine au chômage

… plus le blog de la personne incognito, que je ne peux pas révéler.

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Rachel Guichard, Le plan de Lucien

rachel guichard le plan de lucien
Lucien est un petit garçon parisien, il vient d’avoir sept ans. Sa maman lui manque, morte d’un cancer quand il avait deux ans. Il lui reste son papa, très aimant mais musicien et souvent absent, et sa mamie, bonne cuisinière mais ancien style. Pour ses sept ans, maman lui a laissé une lettre qu’il peut lire son jour anniversaire. Elle ne lui écrit que de bonnes choses et qu’elle l’aime, mais elle ne peut le lui dire.

Lucien, alors, décide d’un plan : il ne parlera plus et mettra même des boules Quiès lorsque les conversations des autres l’ennuieront.

De chapitre en chapitre, le petit bonhomme très aimé et très intelligent découvre que l’on n’est pas tout seul à souffrir, ni le centre du monde. Que si l’on ne parle pas, les autres, ceux qui vous aiment, en sont peinés.

C’est un pédopsy qui va faire découvrir à Lucien son « énigme ». Mais c’est son papa qui va virilement le faire parler lors d’une escalade de falaise au Croisic, alors que la marée monte et que les baskets dérapent…

Voici donc une belle histoire – un peu trop belle et aimante avec happy end pour qu’on y croie vraiment. Mais pourquoi bouder les belles histoires ?

En revanche, la construction du roman n’est pas réussie. L’histoire de Sam le pédopsy, qui entrelarde celle de Lucien le gamin, n’est ni du même niveau d’intérêt, ni du même style. Les deux premiers chapitres, qui ouvrent le roman, ne donnent pas envie de poursuivre (ce qui est dommage). La façon de parler branchouille « pour faire vrai » ajoute un clin d’œil plutôt vulgaire sur un drame de conscience qui aurait au contraire gagné aux euphémismes du grand style. En quoi écrire « Putain, fait chier, j’ai merdé, suis trop con, pas aujourd’hui merde ! » (p.104) séduit-il le lecteur ou fait-il avancer l’histoire ? Sans parler des « au niveau », « échanger » (sans rien après), « poto », « ça roule » et autres « amène ton petit cul ». L’inepte « ou pas » achève le lecteur lettré juste après le mot « fin ». La grossièreté « familière » peut entrer dans un style personnel – encore faut-il en avoir le génie : n’imite pas Céline qui veut !

Le lecteur qui délaisse son Smartphone pour un livre a-t-il envie de retrouver l’ambiance bobo-à-la-mode des messages mails ou Tweets dans sa lecture ? D’autant que cette façon de parler sera incompréhensible dans dix ans. « Écrire un livre » exige une haute conscience du travail fait pour la durée, ce que ne réclame pas par exemple la parution en blog (éphémère).

Une nouvelle, centrée uniquement sur les chapitres Lucien, aurait été mieux réussie, à mon sens, toute emplie d’un message que l’amour réciproque est ce qui peut nous arriver de mieux dans ce monde. Les chapitres Sam, intercalés pour faire bouffer le texte en roman, sont de trop. Mais le petit Lucien mérite qu’un lecteur s’intéresse au livre.

Rachel Guichard, Le plan de Lucien, 2015, Les éditions du net, 134 pages, €14.00 – Format Kindle €9.79

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Claude Simon, Le vent

claude simon le vent
Nouveau roman ? Un auteur vient en tout cas de trouver son style, après quatre tentatives. Il met en scène un personnage égaré, comme à la mode en cette époque. Camus avec L’Étranger et Le Clézio avec Le procès-verbal ont poursuivi le filon.

Ce n’est pas simple à lire, sauf que le vrai personnage n’est pas humain mais le vent : son souffle traverse les pages, renverse les structures, fait bouger les lignes. Dans cette France immobile de la province d’après-guerre, dans un sud improbable desséché de poussière et d’ardeur éteinte des hommes, un fils délaissé par son père revient au pays pour régler l’héritage. Curieusement, il désire reprendre les vignes, lui qui n’a jamais rien cultivé. Rien ne se passe comme il croit, le métayer lui fait un procès, il tombe amoureux d’une serveuse d’hôtel borgne flanquée de deux fillettes et d’un gitan dépoitraillé. Le « héros » est un anti-héros, sans volonté ni décision, se laissant ballotter par les événements. Est-ce le vent qui souffle sans désemparer trois semaines durant ?

Mais cette histoire simple est compliquée à plaisir, « retravaillée » disent les cuistres ; les phrases s’interminent avec incidentes, pis que Proust, et il faut s’accrocher, se laisser bercer par la houle des mots. La mode du « nouveau roman », en ces années cinquante, bat son plein… Il faut « faire chiant », comme exigeait Balladur de ses énarques pour qu’on ne lise pas ses rapports. Le respect littéraire des années sartriennes se mesure à l’abscons. Touffu et total, peut-on dire, lourd comme ces sauces d’époque que la « nouvelle cuisine » a fort allégées.

Le lecteur d’aujourd’hui ressent la sensualité et la souffrance de la ville de Perpignan qui a servi de matrice au livre, soumise au vent constant trois cents jours par an. Il découvre qu’argent, mariage et ordre social obsèdent les esprits à peine sortis de guerre (et du pétainisme). Il explore cette nouvelles façon de voir qui rend toute réalité subjective : l’histoire de Montès, anti-héros, est reconstruite des ragots et récits des uns et des autres, y compris du personnage qui erre dans tous les événements comme un zombie – bien qu’il soit photographe, adepte de précision et d’instantané.

Il y a du Faulkner dans l’amplitude du style, dans les hésitations de langage, dans les incidentes intimes, dans les contemplations de paysages ou de scènes. Un roman un brin baroque, sans aucun doute ennemi de toute forme stable mais aussi d’un sentiment d’éternité, avec ce foisonnement qui se ramifie dans l’esprit mais aussi cette profusion enrichie de pâtisserie pesante à l’estomac.

Selon que vous serez alertes ou épuisés, vous apprécierez ou non ce livre « expérimental ». Claude Simon y tenait, au point de l’inclure en première œuvre de l’édition Pléiade conçue de son vivant.

Claude Simon, Le vent, 1957, éditions de Minuit 2013, 314 pages, €9.00
Claude Simon, Le vent, 1957, Œuvres 1, Pléiade Gallimard 2006, 1583 pages, €63.50

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Jean-François Parot, L’énigme des Blancs-Manteaux

jean francois parot l enigme des blancs manteaux

En 1761, Louis XV règne à Versailles, tandis que la ville métropole, Paris, s’empuantit de foule, de saleté et d’embarras. Nicolas Le Floch, à peine 20 ans, monte à la capitale. Il a étudié chez les Jésuites avant de commencer le droit chez un notaire. Fils naturel originaire de Guérande, il a pour parrain rien moins que le marquis de Ranreuil et est amoureux de sa fille Isabelle. Inexplicablement, celle-ci se vexe de son départ, croyant qu’il va se marier à Paris. Le lecteur apprendra la raison à la fin.

Nicolas est recommandé auprès du lieutenant général de police, Monsieur de Sartine. Il lui est confié une première mission, qui est de surveiller un certain commissaire Lardin, soupçonné de ne pas remplir son office avec la vertu qu’il faudrait, puis une seconde mission plus secrète : retrouver les papiers « égarés » (en fait volés par ledit commissaire) qui en disent long sur la politique étrangère du roi. En ces temps où tout passait par le papier et où l’honneur régnait en maître, les preuves de fourberie, d’espionnage ou de trahison ne pouvaient pardonner – même aux Grands.

Le jeune Nicolas chasse de race, nous sauront pourquoi dans l’épilogue. Il est empli de fougue et de raison, équilibre qui doit faire bon ménage si l’on en croit les philosophes. Il apprend son métier sur le tas, en observant, en testant et retenant. « Nicolas (…) se promit de mieux veiller, à l’avenir, à ce genre de détails. C’est ainsi qu’il se forgeait sa propre doctrine au gré des événements et que les règles non écrites de son métier s’inscrivaient dans sa mémoire jour après jour » (chapitre 4). L’enquête progresse, les coups de théâtre sont fréquents, l’action maintient en haleine. Comme dans les romans d’Agatha Christie, le dénouement révèle les machinations compliquées lors d’une réunion de tous les protagonistes. Ce procédé, un peu usé, n’empêche pas d’apprécier le chemin.

1759 paris carte des lieux de nicolas le flochD’autant que la vie privée se mêle à l’enquête policière, comme dans tous les bons romans de série. L’auteur se doit d’attacher son lecteur et, pour cela, de lui faire aimer ses personnages. Nicolas Le Floch prend vie parce qu’il est jeune et un peu insouciant – mais soucieux de bien faire – et parce qu’il est amoureux délaissé. Pourquoi diantre Isabelle, amie d’enfance avec qui il a juré un amour éternel, lui bat-elle froid ? Est-ce à cause de sa naissance obscure ? Dès lors, le talent doit remplacer la race et Nicolas s’y emploie, au point de faire de son patronyme anonyme un vrai nom…

Car si l’histoire est bien composée, le style attache la lecture. Du bon français très clair, émaillé de quelques mots du temps, tels crapoussin, trinqueballe, céleste (jeune homme élégant) ou taffe (avoir peur – rien à voir avec le machin branchouillard moderne). Dans le style, nous apprécions également la vie quotidienne dans le Paris du temps, finement observée chez les témoins, les historiens ou sur les gravures, distillée sans pédantisme et avec à propos. L’attrait pour la cuisine, art français en enfance mais qui intéresse déjà les nobles (les bourgeois s’empresseront de les singer), fait saliver : potage de chapon aux huîtres, pieds de porc fricassés… Les recettes nous sont même données in extenso !

Des personnages aussi divers que le marquis de Ranreuil, Isabelle sa fille, le lieutenant général de police Sartine, l’inspecteur Bourdeau, le chirurgien de marine Semacgus, le bourreau Sanson, le magistrat M. de Noblecourt amateur de bonne chère, M. de La Borde premier valet de chambre du roi Louis XV, le commissaire Lardin, le médecin Descart, le méchant Mauval au visage d’ange, croisent le chemin du jeune Nicolas et deviennent, pour certains des amis. Sans oublier le petit peuple, dont le Breton enfant trouvé se sent proche, Catherine et Marion cuisinières, Antoinette pute appelée la Satin, Tirepot l’indic porteur de chaises d’aisance, la Paulet mère maquerelle… Certains personnages sont historiques, d’autres inventés, l’auteur les mêle sans que cela fasse rapetassé.

1763 paris ile de la cite par raguenet

Né en 1946, l’auteur a suivi des études d’histoire et d’ethnologie, ce qui montre son goût de l’humain. Il a passé le concours des Affaires étrangères et est devenu diplomate, ce qui lui a laissé du temps pour ses marottes : une maîtrise d’histoire moderne sur Les Structures sociales des quartiers de Grève, Saint-Avoye et Saint-Antoine entre 1780 et 1785, sous la direction de l’historien Roland Mousnier. C’est dire s’il connait bien les lieux et la vie de Paris au 18ème siècle. Les spécialistes reconnaissent l’exactitude historique de ses descriptions.

Les enquêtes de Nicolas Le Floch, qui débutent par ce tome, ont fait l’objet d’une série télévisée sur France 2. Les films sont agréables, mais rien ne vaut la lecture pour tous ces petits détails croustillants sur le Paris d’avant la révolution.

Jean-François Parot, L’énigme des Blancs-Manteaux – Les enquêtes de Nicolas le Floch 1, 2000, 10/-18 2001, 377 pages, €7.50
Le site de la série Nicolas Le Floch

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Thierry du Sorbier, Le stagiaire amoureux

thierry du sorbier le stagiaire amoureux
Drôle de second roman en forme de conte social, dont le style hésite malheureusement entre Flaubert et San Antonio. A mon avis, le premier chapitre est raté et la fin tourne court – ne reste que le corps qui, lui, a quelque séduction. Non sans quelques délires verbaux parfois, un brin horripilants, comme cette litanie sur la pluie dans le monde entier page 154 (qu’est-ce que ça vient faire dans l’histoire ?).

Nous sommes dans la France profonde, provinciale, mais en un pays mythique où toutes les agglomérations portent des noms de fromage : Avesnes, Époisses, Feta-sur-orge, Mozarelles, Brie-Comte-Robert, Saint-Paulin-sur-Morbier. C’est dans ce dernier, un village de 332 habitants perdu dans la campagne fermière que le directeur du Courrier d’Avesnes, feuille de chou locale, va envoyer le stagiaire qui lui a été imposé par le copinage politico-affairiste de province. Le directeur ne supporte pas l’aspect chafouin et nonchalant du jeune premier, qui fait du gringue à Mademoiselle Brégeon, aussi jeune et bien roulée.

Jamais un seul fait-divers à Saint-Paulin-sur-Morbier ; c’est un lieu oublié qui se fait oublier, tout entier tourné vers l’élevage des vaches, la maturation des fromages et la cueillette des champignons. Le monde entier peut s’arrêter de tourner que le village continuerait de ronronner. Tourner, justement, un réalisateur en vogue d’Hollywood y songe. Il ne sait pas quel film il veut faire, ni à quel endroit, mais il produit de la pellicule au kilomètre comme il sait faire du succès. Il suffit d’un gros capitaliste de producteur, d’une brochette de starlettes et de musculeux connus des écrans, et surtout d’un endroit isolé où être bien tranquille pour laisser macérer l’histoire en train de se faire.

Coïncidence artiste, le stagiaire et le réalisateur vont être présents au même moment dans un même lieu. Sauf que les deux ne vont pas se rencontrer. Le stagiaire en journalisme avait pourtant un scoop en or, étant données les célébrités sur place ; le réalisateur avait pourtant une intrigue intéressante dans les histoires collectées par le stagiaire. Mais non, le pro reste un pro de la prod, le stagiaire un spongieux stagiaire de passage. Il s’affiche au bras d’une actrice ou de deux (on ne sait plus), mais il est au fond amoureux bien conservateur de la seule Mademoiselle Brégeon.

Vous avez une brochette de personnages incertains, une actrice américaine dingue de fromage, un technicien américain shooté au beaujolais-coca, un paysan-fromager noir coupé en neuf morceaux (on ne sait pourquoi), un maire rural fondu de champignons. Aucun personnage n’est approfondi ; une fois présentés, ils restent en décor sans nouer l’intrigue, le meurtre étrange n’est pas élucidé, ni un début de piste même offert. On se demande pourquoi l’auteur a choisi ces caractères et ce qu’il a pensé en faire. Nous restons dans les travers et, à la fin, tout le monde se replie sur son petit monde. Comme si « la France » allait rester la France éternelle des campagnes avant l’industrie.

S’y ajoute donc une satire (assez facile) des travers contemporains : tyrannie des petits chefs, culte de l’informatisable et des déductions au pif tirées des tableaux Excel (manque la pensée-PowerPoint pour faire plus vrai), endormissement conservateur de la presse régionale, haine du style littéraire, paparazzi qui deviennent les vrais journalistes qui vendent. Mais c’est un peu court, à peine abordé, jamais mis en scène pour en faire une histoire.

Promesses non tenues, imagination sans structures, roman qui hésite à trouver son style, le lecteur est frustré, surtout à la fin. Hop ! en deux chapitres de quelques pages, l’intrigue journalistique, amoureuse, policière et campagnarde s’arrête brusquement. Avec autant de délicatesse qu’une grève RATP un vendredi soir à l’heure de pointe. Qu’a-t-il voulu raconter, Sorbier ? A-t-il voulu s’amuser seulement, en dilettante ? C’est un peu court, c’est un peu dommage. L’éditeur a-t-il fait jusqu’au bout son travail d’éditeur ?

L’auteur a travaillé dans la librairie chez Locus Solus et chez Gibert, de 1973 à 2001 avant de collaborer au ‘Télé Journal’ et à la rubrique sportive de ‘Télé Z’. Il dirige aujourd’hui la boutique de chaussures Berluti, dit-on, dans le quartier de Saint-Germain-des-Prés.

Thierry du Sorbier, Le stagiaire amoureux, 2007, Buchet-Chastel, 204 pages, €13.20

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Max Monnehay, Corpus Christine

max monnehay corpus christineLe Salon du livre se termine aujourd’hui à Paris. De quoi réfléchir sur ce qui se publie, notamment en littérature. Et sa promotion par les « prix ». Par exemple…

Le Prix du premier roman 2005 ? Je n’ai vraiment pas aimé, je ne comprends absolument pas pourquoi donner un prix, même d’encouragement, à ce monologue dégorgé par chapitres d’un veule insignifiant et de sa grosse sadique. Minimaliste autocentré, ce livre n’est doté malheureusement d’aucun ingrédient indispensable pour faire un bon roman : un style, une histoire, de la psychologie…

Le style est parlé, familier ; s’il coule aisément, c’est pour ne rien dire, comme le compte-rendu plat d’un dictaphone. Avez-vous déjà essayé d’enregistrer une conversation ? Vous vous êtes bien amusé, vous avez trouvé vos interlocuteurs intéressants… mais écoutez l’enregistrement, vous verrez de suite la platitude. Car, hors contexte et hors relations physiques interactives (regards, mouvements, ton de voix, silences, caresses), les mots deviennent abstraits, sans la richesse de signification qu’ils ont lorsqu’ils sont vécus. C’est pourquoi nul écrivain digne de ce nom n’écrit comme il parle – ou alors il parle comme un livre. Dans ce roman, aucun style, même « l’humour » tant vanté par les commentateurs n’est qu’ironie de comptoir pour plateaux de télé qui ne s’élève pas du ras de terre.

L’histoire est réduite à sa plus simple expression. Un homme rampe pour trouver à bouffer ; sa femme, qu’il n’aime plus depuis longtemps, planque tout ce qui peut être à sa portée et verrouille portes et placards. On apprendra plus tard qu’il est tombé d’un toit et handicapé. Sa grognasse le hait – on ne sait pourquoi – et le laisse dépérir vaguement dans l’appartement sans radio, ni télé, ni téléphone et où tout est bouclé. Vaguement parce qu’elle le nourrit quand même – on ne sait pourquoi. L’invalide a épousé, lorsqu’il était fringant, une coureuse (de jogging) qui le « faisait bander » (notez le charme de cette affirmation d’auteur). Ladite épouse est devenue obèse – on ne sait pourquoi, vu que tous deux faisaient du cheval et bouffaient des sushis. Il n’y a pas de début, il n’y a pas de fin, les raconteries ennuient. J’ai lu en diagonale des pages entières, sauté des paragraphes insipides par poignées.

La psychologie est celle « pour les Nuls ». Le narrateur est lâche, passif, égocentré ; il ne fait rien pour s’en sortir et se complaît dans la crasse et la faim. Sa moitié fait plus du triple de lui-même, sadique, haineuse, dominatrice. Comment tout cela a-t-il évolué ? On ne sait pas.

En fait, on ne sait pas grand-chose dans ce roman. Je ne comprends pas l’éditeur, ni les jurés de prix : à éditer de tels navets, comment ne pas comprendre que les lecteurs préfèrent les séries télé ?

Et pourtant si, il y a une explication : Max s’appelle Amélie, « virée d’hypokhâgne en 1999 » comme elle l’avoue sur Amazon. Elle est de la bande à Nothomb, qui écrit comme elle parle – aussi mal – et pour dire aussi peu – mais bien démagogique, surfant sur la mode. Le dernier opus Monnehay est Comment j’ai mis un coup de boule à Joey Starr : tout un programme ! Il ne fait que 64 pages et délire sur le calendrier maya. La fin du monde était prévue le 20 décembre 2012, ne vous en souvenez pas ? Baste, comme à la télé, c’est du passé. On n’écrit que comme on est : si l’on est superficiel, dans le vent, inculte, on livre du prêt-à-blablater sur les podiums où toute pensée se résume à 15 secondes.

Que restera-t-il de tels romans dans la littérature ? Probablement pas grand-chose… Selon le Syndicat national de l’édition, la production en titres a augmenté de 10,6% en 2013 à plus de 95 000, mais le nombre d’exemplaires produits a baissé, ce qui a fait chuter le tirage moyen à 5 991. La littérature représente 26.1% du total (14.2% pour les romans contemporains) et a vendu 111 millions de livres. C’est dire si la concurrence est sévère, dans une tendance au moins de temps pour la lecture. Éditer et promouvoir de tels navets ne va pas dans le bon sens.

Max Monnehay, Corpus Christine, 2006, Albin Michel, 229 pages, €15.20

Les critiques :

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Yasushi Inoué, Le maître de thé

yasushi inoue le maitre de the
Écrire tout un livre où il ne se passe presque rien sur un maître célèbre dont on ne sait presque rien, tel est le pari du romancier historique Inoué, éminemment japonais. Dommage que la traduction un peu archaïque (« Monsieur Rikyû ») et parfois maladroite en français (« sain et simple » moins euphonique que « simple et sain ») desserve le propos.

« Le » maître de thé est non pas l’inventeur de la voie, mais celui qui, sous le Taikô Hideyoshi, l’a portée à son incandescence. Rikyû, 1522-1590, a fait de la simple pause pour boire du thé une voie zen équivalente à celle du guerrier. La cérémonie du thé est une discipline pour se réaliser grâce à une expérience intérieure. Entre deux batailles sauvages, les samouraïs venaient s’isoler en maison de thé, à quelques-uns, comme pour prier. Ils dégustaient le thé selon les rites, appréciaient chaque moment d’harmonie, se mettaient en phase avec la nature, avec les autres et avec eux-mêmes.

Honkakubô est un moine zen disciple du maître dont l’auteur présente le « journal » de quête. Maître Rikyû a choisi la mort volontaire par éventrement pour avoir déplu au seigneur suprême du Japon, le Taikô Hideyoshi, aussi irascible que séducteur. Et Honkakubô s’interroge, il questionne les amis du maître, tente de se souvenir des moments qui l’ont marqués. C’est le Taikô qui avait fait de Rikyû un maître de thé ; ce qu’il a donné, il l’a repris, tel est la roue de la fortune, concept bouddhiste qui est l’essence du zen. Peut-être est-ce la libération par la voie du thé qui a conduit Rikyû à mourir, plus que l’ordre (d’ailleurs annulé) du seigneur ? Si Maître Rikyû a trouvé la voie, il l’a suivie sans plus se préoccuper des prééminences terrestres ; il a accompli son destin. « Le néant n’anéantit rien ; c’est la mort qui abolit tout ».

bouilloire et bols a the

« On appelle ‘homme de thé’ l’expert en ustensiles qui dirige bien la cérémonie et gagne sa vie avec. On appelle ‘amateur éclairé’ celui qui ne possède rien, mais ne cesse de réfléchir à la création d’un style original. On appelle ‘Maître’ celui qui non seulement répond aux critères de l’homme de thé mais est aussi un bon collectionneur d’ustensiles chinois anciens ». Comme tout métier lorsqu’il est bien fait, préparer et servir le thé est un long apprentissage, comme une ascèse : « De quinze à trente ans, suivre aveuglément toutes les instructions du Maître. De trente à quarante ans, en revanche, il convient de réfléchir et d’arriver soi-même aux bonnes décisions. De quarante à cinquante ans, il faut prendre le contrepied du Maître, afin de trouver son propre style et d’être digne d’être appelé Maître à son tour : ‘renouveler la Voie du Thé’ ! De cinquante à soixante ans, refaire en tout point ce que le Maître faisait (…) Prendre exemple sur tous les Maîtres. À soixante-dix ans, tenter d’atteindre à la maîtrise de la cérémonie… »

Car le thé dépend non seulement de la qualité des feuilles, broyées en macha pour le thé vert ou infusées après séchage pour le thé doux, non seulement de la qualité de l’eau, de sa bonne température et du degré exact d’infusion requis – mais aussi du décor, des ustensiles, du rituel. Le brasero, la jarre à eau pure, la bouilloire de fonte, les réceptacles à thé, la spatule pour le prendre ou le fouet pour l’émulsionner, sont aussi importants pour l’œil et pour l’esprit que le bol qui ira de la main de l’hôte à celle de l’invité. Ce bol doit tenir parfaitement dans la paume, plaire au regard et au toucher, arrêter l’attention par sa couleur et ses irrégularités. L’univers entier se contient dans un bol à thé.

bol a the raku noir osaka

Cette voie particulière du zen qui peut sembler futile est l’art japonais par excellence, un rituel gratuit qui ne sert en apparence à rien – sinon à créer l’harmonie des êtres, entre eux, avec leur environnement et avec l’univers même. La voie du thé rejoint la voie du guerrier par un égal respect de la puissance supérieure (ici celle de l’objet tel qu’il est, de la plante jamais identique, de la nature alentour sans cesse changeante), par la pureté du maître faite de rigueur et de simplicité pour atteindre à une efficacité maximum des gestes, et par la sérénité qui imprègne cette cérémonie quasi-religieuse.

La légère imperfection des choses, par exemple le grain du bol ou les couleurs variables à la cuisson, ont autant d’importance que la qualité du breuvage, jamais la même suivant les auteurs et les moments. Ces légers défauts qui mettent un voile sur les choses brutes les évoquent avec plus de puissance, tout comme la lune sous de légers nuages rend le moment plus intense que la lune comme un sabre lorsqu’elle est seule au ciel. Le sfumato est un procédé occidental de peintre ; il est une philosophie au Japon. Pas de noir et blanc, pas d’approche directe, pas d’esprit grossier bulldozer : tout dans la nuance, l’approche oblique, la ruse de l’intelligence. Anti-platoniciens, les Japonais rejettent la forme parfaite, abstraite, idéale, au profit des formes réelles, imparfaites, naturelles.

Le Maître de thé est le contrepoint, sur la même époque, au Château de Yodo, autre roman historique d’Inoue : d’un côté l’art de sagesse, de l’autre le fracas des batailles pour le pouvoir. Les deux se complètent et, si le second est rempli du bruit et de la fureur shakespearienne, le premier est d’un calme religieux, au-dessus des mêlées, en harmonie avec la nature et avec les êtres. Au prix de la mort s’il le faut, puisque la mort n’est au fond que l’accomplissement de l’être singulier dans le grand tout universel.

Yasushi Inoué, Le maître de thé, 1991, Livre de poche 2000, 157 pages, €5.10
Les romans de Yasushi Inoué chroniqués sur ce blog

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Michel Leiris, Fourbis – La Règle du jeu 2

michel leiris fourbis la regle du jeu 2
La règle du jeu est celle de l’existence particulière : Michel Leiris se demande ce qui a bien pu déterminer ce qu’il est devenu. Dans un premier volume, touffu et brouillon, il a beaucoup biffé, s’est quelquefois trompé, a voulu trop embrasser. Dans ce second tome de sa recherche des temps enfuis, il inverse les syllabes : Biffures devient Fourbis. Il approfondit certains thèmes, les principaux à ses yeux, et les organise. Ce sont, dans l’ordre la mort (qu’il écrit Mors en latin, par crainte superstitieuse) qu’il s’agit d’apprivoiser, l’agir authentique sous couvert des Tablettes sportives, et l’élan vers les autres (souvent bafoué, parfois impuissant) qu’il intitule bibliquement Vois ! déjà l’ange…

La première partie a les défauts du premier volume, accentués : dérives, associations, incidentes, ressassement… Petite fourbi qui va en portant son fardeau au nid commun pour nourrir la reine, Leiris ne sait pas dire, il ne sait qu’ajouter des mots aux mots pour entourer le message qui reste parfois flou, parfois ambigu : « une trame que j’ignore ou dont je n’entrevois jamais que des brimborions au hasard d’une image ou d’une réminiscence » p.302 édition Pléiade. Nous sommes entraînés du coup de vieux de l’auteur lorsqu’il écrit autour de la cinquantaine aux peurs enfantines du crépuscule, aux hantises des grottes et gouffres, à l’angoisse des grandes catastrophes telles celle de Saint-Pierre de Martinique engloutie par la lave en 1902 ou de cette petite ville américaine dévastée par la rupture d’un barrage, aux zombies de Haïti rencontrés lors d’un séjour, aux personnages figés d’un musée de cire ou à une momie desséchée, aux robots et autres êtres mécaniques jusqu’au théâtre et à la corrida, avant les cadavres, pour terminer par son refus obstiné de procréer – de transmettre la vie.

Ce style, qui ressurgit tout au long du volume mais souvent heureusement s’efface, plaît aux intellos critiques qui lui ont donné un prix à l’époque, tant ce qui est incompréhensible dans les milieux littéraires fait partie de la Distinction au sens de Bourdieu. Mais il plaît moins au lecteur d’aujourd’hui, qui n’aime pas être enfumé et préférerait un peu plus d’authentique : l’obscurité du discours ne laisse-t-elle pas penser que l’auteur qui dit se livrer tout nu a quelque chose à cacher ? Que penser par exemple de cette phrase sur la fin : « il y avait quelque chose d’ambigu et de presque agréable dans ma crainte directement physique d’être pris pour cible : conscience corporelle portée au maximum, ainsi qu’il en est dans le désir par quoi se révèle parallèlement à l’existence superlative d’un autre corps notre propre nature d’organisme actuellement debout (ou placé peu importe comment) dans un vide meublé par rien autre que lui et que cet autre corps, dont il me semble possible de hausser d’un degré encore l’enivrante réalité qui nous fait nous sentir plus réel qu’en le mettant à nu en même temps que le nôtre » p.433. On dirait du Sartre contaminé dans ses pires moments par la philosophie allemande…

C’est dans les deux autres parties que se déchirent un peu ces voiles. Mieux écrites et avec plus de maturité, le lecteur est emmené par elles dans les anecdotes d’enfance sur le sport, puis dans celles de la jeunesse avec les putes.

Michel Leiris n’a jamais été sportif. S’il s’est passionné pour les jockeys qui couraient à Auteuil, c’était parce qu’ils sévissaient près de chez lui et que son frère Pierre en était épris, tous deux impressionnés par leur rectitude. La gymnastique où il est envoyé autour de la puberté pour faire de lui un homme est pour partie une torture : s’il aime courir et sauter, il déteste monter à la corde, évoluer à quatre mètres du sol sur des passerelles terminées par un toboggan ou, pire, être pendu par les bras en arrière aux échelles, en « supplice chinois ».

mouille voile

Mettre en mouvement tout son corps pour ses passions ou ses idées est cependant la seule façon d’être authentique – vertu première de ce demi-siècle qui commence avec Sartre. Il s’agit de ne pas jouer un personnage après l’autre (comme jouer au soldat avec sa panoplie, p.422) mais de s’investir dans son choix, le rôle s’effaçant devant l’être en acte. Sauf que Michel Leiris est peu combatif : « Un certain besoin de me sentir protégé, de me mettre sous l’égide, est vraisemblablement l’un de mes traits les plus constants » avoue-t-il p.373. Peut-on être authentique en restant toujours en retrait reste la grave question que l’auteur ne saura jamais résoudre. Il gardera « cette allure réservée qu’il a et dont il joue volontiers (cherchant à maquiller en élégance son effective timidité) traduit directement sa crainte de se voir mis à nu et révélé pour ce qu’il est au vrai, en même temps qu’elle aiguille vers un simple défaut de confiance qui serait sans fondement et ne ferait que témoigner d’une exigence trop rigoureuse à l’égard de soi-même » p.403.

Les filles, idéalisée et jamais touchées durant l’enfance, deviennent des supports à fantasmes à l’adolescence, puis des corps à caresser, embrasser et plus si affinités dès les 17 ans atteints. Jusqu’à cet acmé avant les quarante ans, avec la putain arabe Khadidja, au bordel de Beni-Ounif, où l’auteur passe la drôle de guerre comme chimiste artilleur en bordure du désert. Reste une image forte à la mémoire : la nudité révélée sous le maillot de bain rendu transparent par l’eau d’une fillette d’une douzaine d’années – âge de l’auteur – sur une plage de Ramsgate ou de Biarritz (p.388).

A l’issue de cette lecture, nous en savons un peu plus sur Michel, assez peu sur Leiris encore. Deux autres tomes nous attendent.

Michel Leiris, Fourbis – La Règle du jeu 2, 1955, Gallimard L’imaginaire 1991, 252 pages, €8.00
Michel Leiris, La règle du jeu, 1948-1976, Gallimard Pléiade, édition Denis Hollier 2003, 1755 pages, €80.50

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Michel Leiris, L’Afrique fantôme

michel leiris l afrique fantome
Ethnographie contre esthétisme, Michel Leiris mal dans sa peau, « pas fini » à 28 ans, quitte le Surréalisme qui lui paraît stérile, entame une psychanalyse pour difficultés à vivre en couple, puis cède aux sirènes du voyage initiatique lorsque Marcel Griaule lui demande de participer à l’expédition Dakar-Djibouti comme secrétaire-archiviste. Leiris n’a aucune compétence en ethnographie, ni en prise de vues, ni en dessin, ni en langues africaines, ni comme naturaliste, mais il accepte.

Il veut vivre ailleurs que dans le cocon intello-parisien, hors du système capitaliste en crise, ailleurs que dans son milieu bourgeois étriqué. Déjà publié, mais sans succès, l’écrivain pense que la discipline de l’écriture scientifique lui ouvrira un style. De fait, ce gros livre de voyage devient une expérience intérieure. De l’Afrique fantasmée à l’Afrique éveilleuse de fantômes personnels, jusqu’au témoignage sur une Afrique coloniale disparue, c’est une mise à l’épreuve, celle du danger, celle du vécu. Les êtres du continent noir remettent en question la rationalité occidentale et leurs mœurs plus libres bousculent la fameuse morale bourgeoise. Voyage thérapeutique donc, mission scientifique et initiation littéraire. « C’est la grande guerre au pittoresque, le rire au nez de l’exotisme. Tout le premier, je suis possédé par ce démon glacial d’information » 15 août 1931. Sans oublier la critique des mœurs coloniales, exploitation des hommes, commerce sexuel des femmes, méthodes parfois brutales de prédation d’œuvres ethnographiques, l’argent tenant lieu de relations humaines.

La mission Dakar-Djibouti se déroule de mai 1931 à février 1933, à travers les colonies françaises et anglaises d’ouest en est, avant d’entrer en Éthiopie indépendante, membre de la SDN depuis 1923. Durant ces mois, Michel Leiris va s’astreindre à consigner tout ce qui arrive, autour de lui et en lui. En s’initiant à l’enquête de terrain, il quitte l’attitude de touriste pour tenter l’empathie avec les autres. Sortir de soi n’est pas facile, d’autant plus qu’on est bourré de complexes. « Une grande partie de ma névrose tient à l’habitude que j’ai de coïts incomplets, inachevés, à cause d’un malthusianisme exacerbé. (…) Faute de pouvoir – pour des raisons morales liées à mon pessimisme – renoncer à ce malthusianisme, faut de pouvoir au moins l’exercer bravement, sans reculer devant les moyens médicaux, je ne me sens pas un homme ; je suis comme châtré » 18 juillet 1932. Il ne baisera personne durant deux ans.

Ce pourquoi il va observer les autres, les sauvages, l’exubérance nue. Ainsi le mariage bobo (qui n’a rien à voir avec les bourgeois bohèmes, pas encore inventés à Paris) : il « s’accomplit de la manière suivante : devant le tamtam, quand tout le monde est bien excité, le jeune homme qui brigue la main d’une jeune fille se jette sur elle, devant tout le monde. S’il ne la pénètre pas d’un seul coup, il est considéré comme inapte et le mariage n’a pas lieu » 24 juillet 1931. De quoi lever bien des inhibitions… Les Peuls dès la puberté, « garçons et filles pas encore ou depuis peu coupés », se réunissent en association galante, le goumbé ; l’on y danse, bâfre, chante, et « certains font l’amour sous leurs petites tables » 11 août 1931.

michel leiris l afrique fantome photo

Le dérèglement systématique de tous les sens est pour lui proprement religieux : il relie aux forces obscures du vital. « Noblesse extrême de la débauche, de la magie et du charlatanisme » 13 septembre 1931. Jusqu’à la barbarie aussi, mais après la guerre de 14 et l’injonction de Lénine, la barbarie n’est plus ce qu’elle était ; le chaos mental n’est-il pas nécessaire à faire naître une nouvelle civilisation ? « D’une voix gentille et dans un français parfait, l’enfant raconte le rite pégou qui consiste en l’enterrement debout, dans le trou creusé par les jeunes gens, d’un volontaire (?) vivant – homme, femme ou enfant – auquel on plante un clou dans le crâne et au-dessus duquel on élève une terrasse qu’on entoure d’arbres. Sur cette terrasse sont ensuite sacrifiés périodiquement des animaux, et l’abondance règne au village. Sinistre chose qu’être un Européen » 28 septembre 1931.

« Chronique personnelle », dit-il de son œuvre dans un brouillon d’avant-propos esquissé le 4 avril 1932. Le voyage le dépouille, mais jusqu’à sa peau d’Européen seulement ; il reste au fond de lui tenu par le langage, toutes ses impressions passent par les mots, ses sensations par le discours sur elles. Rien de vrai, tout authentique ; l’existence est épiée, digérée, reconstituée en œuvre de littérature.

Si la première partie africaine coloniale est agréable à lire et enlevée, l’auteur n’ayant presque pas le temps de tout dire, la seconde est empesée, engoncée dans quelque marécage mental. Après d’interminables palabres avec les douanes d’Abyssinie, l’équipe se fixe à Gondar et commence son enquête approfondie sur les démons et les rites de possession par les zar (sortes de démons qui prennent possession de vous). Leiris se vautre dans la vie sauvage, allant jusqu’à désirer une négresse aux personnalités multiples, roublarde paysanne qui n’oublie jamais de quémander argent, sucre et parfum. Il se complaît dans le sauvage, allant jusqu’à participer à un sacrifice où il se retrouve coiffé d’un poulet éventré vivant… Jusqu’où doit-on aller pour se fuir ? Jusqu’à quelle abjection doit-on se soumettre pour grandir ? « La vraie religion ne commence qu’avec le sang… » 27 octobre 1932.

La lassitude vient avec l’expérience. « J’étais de moins en moins capable de voir des mages et des Atrides dans ces paysans tout simplement d’une avarice sordide » 30 octobre 1932. L’âge d’homme arriverait-il enfin ? « Jamais la science, ni aucun art, non plus qu’aucun travail humains n’atteindront au prestige de l’amour et ne pourront combler une vie si le manque d’amour l’anéantit » 27 décembre 1932. Ni l’ethnographie, ni le journal, ne donnent d’amour; l’épouse restée à Paris, si. La mission s’achève en février de l’année suivante – et Michel Leiris en revient avec un gros livre, celui qui se lancera en littérature.

J’ai bien aimé les trois-quarts du périple ; on peut le prendre et le laisser dans rien perdre des saveurs. Mais l’entrée puis le séjour statique en Abyssinie (l’Éthiopie actuelle où je suis allé un jour) est pesante, parfois agrémentée de description formelles répétées d’une longueur factuelle quasi « scientifique ». Malgré ce défaut, le livre se lit encore avec bonheur près d’un siècle plus tard. Il dit beaucoup sur l’éternité des qualités et des travers humains. Michel Leiris est mort en 1990 dans l’Essonne.

Michel Leiris, L’Afrique fantôme, 1934, Gallimard Tel 1988, 655 pages, €18.90

Michel Leiris, L’âge d’homme précédé de L’Afrique fantôme, 1934, Gallimard Pléiade 2014, édition Denis Hollier, 1389 pages, €68.00

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Stendhal, La politique dans Le Rouge et le noir

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Julien rêve au souffle d’air frais qu’apporta Bonaparte. La franchise de l’épée poussée par une énergie personnelle contraste tant avec l’hypocrisie sociale, où l’on ne serpente que par intrigues. Pour arriver, il faut plaire, donc plier et suivre. C’est ce que les prêtres du séminaire catholique lui apprennent : « à leurs yeux, il était convaincu de ce vie énorme, il pensait, il jugeait par lui-même, au lieu de suivre aveuglément l’autorité et l’exemple » 1XXVI. La conversation bourgeoise, c’est « trop de sérieux, de positif (…) trop de choses comme importantes » 2VIII. Le « cul de plomb » que dénoncera Nietzsche un demi-siècle plus tard. Est-ce mieux dans l’aristocratie parisienne ? Oh, que non ! « Et qu’est-ce que je trouve ici ? De la vanité sèche et hautaine, toutes les nuances de l’amour-propre et rien de plus » 2X. Une régression sur soi, un « petit » égoïsme, plus rien de cette générosité aristocratique que les nantis 1830 s’efforcent pourtant de singer. « Une civilisation où la vanité est devenue sinon la passion, du moins le sentiment de tous les instants » (Projet d’article sur Le Rouge et le noir).

Tout le contraire des traditionnelles qualités françaises que la Restauration commerçante et industrielle a perdu : l’esprit, la bonne humeur, la frivolité, le goût des bons mots, le plaisir de la conversation, la gaieté d’être soi parmi un aréopage cultivé. Tout ce que Stendhal retrouve en Italie, où règne convivialité et bonne humeur, malgré l’Église. Tout ce que l’Angleterre n’a pas, malgré sa discipline et sa ténacité : « l’esprit et le génie perdent vingt-cinq pour cent de leur valeur en débarquant en Angleterre » 2VII.

Stendhal, libéral, considère la politique comme nécessairement « sale » et violente. Mais il apprécie le « savoir oser », l’énergie, cette force qui suscite la volonté de faire. Il justifie ainsi la Terreur, réponse de sang – mais à tous les « abus atroces » des privilégiés durant des siècles (Mémoires d’un touriste, Voyage en France). Les vols, la violence, l’immoralité des grands hommes ne le choquent point – au contraire de nos mœurs d’aujourd’hui, plus soucieuses du droit après près de deux siècles de progressive démocratie. Ces écarts à la vertu sont pour lui accessoires car ce qui compte sont les forces qui vont, ces hommes qui courbent le cours des choses pour le faire servir l’intérêt général. Stendhal réprouve la modération des Girondins qui n’ont pas « osé » ; il voit en eux des idéalistes, des « bavards » qui répugnent à avoir les mains sales. La révolution n’est-elle pas avant tout l’œuvre des hommes ? Nous ne sommes plus à son époque ; nous nous piquons d’être plus « civilisés » – mais toujours, en politique, ce qui compte est d’oser.

Calculateur rationnel, formé aux mathématiques, Stendhal est utilitariste en politique – la volonté en plus, sans laquelle rien de se peut. Le gauchiste italien modèle 1820 ou le ‘carbonaro’ comploteur révolutionnaire sont, pour lui, « rien de plus poétique et de plus absurde » (Souvenirs d’égotisme, 7). Quant à la “poupée Croisenois”, son rival auprès de Mathilde de La Mole, « il ne sera toute sa vie qu’un duc à demi ultra, à demi libéral, un être indécis toujours éloigné des extrêmes, et par conséquent se trouvant le second partout » 2XI. Cela ne vous dit-il rien sur notre présent ?

La Révolution a brisé les ordres, les traditions, les corporations ; elle a promu l’individu libre et égal en droit aux autres. Elle a donc rendu cruciale la responsabilité individuelle : à chacun de choisir sa vie, sa carrière et – pourquoi pas ? – son niveau social : il suffit de vouloir. La naissance n’est désormais plus un avantage – ni une excuse. Cette liberté fait peur aux faibles, à ceux qui manquent d’énergie intérieure. Ceux-là se réfugient dans le conventionnel, imitent servilement ceux qui réussissent, se hissent à force de bassesses, ambitionnent un statut protégé et confortable – prêtres hier, fonctionnaires aujourd’hui. Nul ne les en blâmerait si leur jalouse envie ne les faisait, parfois, projeter sur les autres, ceux qui réussissent, des revendications égalitaristes qu’il ne tenait qu’à eux-mêmes de réaliser s’ils les eussent désirées.

Cette sécheresse de style, qui ne s’embarrasse guère de circonlocutions mais va droit au but pour dire ce qu’il a à dire, est résolument moderne. Elle passe bien mieux aujourd’hui que les longueurs rythmées de son contemporain Chateaubriand, même si l’on peut en goûter les périodes. Stendhal est un positif, un analyste, un stratège des passions. Ses héroïnes sont deux, une mère de famille de province et une jeune fille de haute noblesse à Paris ; son anti-héros est unique, chétif mais beau, imaginatif mais méprisé, ambitieux mais de modeste origine. Car tout a changé avec le paradigme révolutionnaire. Mathilde ne découvre-t-elle pas de M. de Croisenois, descendant de Croisé : « Il n’a que de la naissance et de la bravoure, et ces qualités toutes seules, qui faisaient un homme accompli en 1729, sont un anachronisme un siècle plus tard, et ne donnent que des prétentions » 2XXXIX.

Point de meilleur résumé de l’histoire que ce paragraphe de la lettre de Louise de Rênal au marquis de La Mole, imposée par son confesseur jésuite : « Pauvre et avide, c’est à l’aide de l’hypocrisie la plus consommée, et par la séduction d’une femme faible et malheureuse, que cet homme a cherché à se faire un état et à devenir quelque chose » 2XXXV. En quelques mots, tout est dit de l’intrigue. Julien, « fils de charpentier » comme Jésus, porte le nom de l’empereur romain dit l’Apostat pour avoir rejeté le christianisme et être redevenu païen (331-363).

Est-ce cela, le « rouge » opposé au « noir » ? On a fort glosé sur cette opposition de couleurs que Stendhal n’a jamais élucidée, laissant les échos se répondre. Est-ce l’état militaire (Bonaparte) opposé à l’état religieux (la Congrégation) ? La révolution plébéienne, jacobine (le parti Libéral) opposée au retour de l’Ancien Régime voulu par Louis XVIII et soutenu par l’Église (le parti Ultra) ?

J’y vois pour ma part la volonté de puissance individuelle, la passion personnelle (le rouge) mise au défi par la société conforme de la « civilisation », domptée par la religion du Dieu vengeur (le noir). Danton contre Hobbes, la vérité qui tranche ou la cage sociale où l’homme est un loup pour l’homme. L’énergie passionnée opposée à « la société » qui dévirilise sous les convenances. Les images opposées du Livre 1, la chapelle ardente aux reliques de saint « Clément » (en fait saint Julien martyr, qui eut la tête tranchée) et la grotte naturelle qui domine la plaine (que Julien a aimé comme Rousseau, et se remémore à son dernier jour), sont des propositions que l’existence lui fait tour à tour. Il choisit la société et ses entrelacs le rattrapent. Mais il s’agit bien d’énergie individuelle contre la collective hypocrisie sociale. Il y a de nombreux signes dans l’œuvre pour supporter cette thèse.

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À commencer par les deux livres d’éducation de notre jeune Julien : Les Confessions de Rousseau et le Mémorial de Sainte-Hélène. Le premier oppose l’énergie du bon sauvage provincial à la société policée et émasculée des « Grands » ; le second rappelle l’épopée d’un petit caporal devenu grand général, puis empereur, entraînant à sa suite toute une nation en armes vers la puissance et la gloire. Le seul reproche que Stendhal fit à Napoléon fut le Concordat avec le Pape et la réintroduction des hochets de noblesse, titres et terres. De Julien, son créateur Stendhal ne dit-il pas : « comme, dans sa famille, il est l’objet, le but constant des coups de poing et des plaisanteries, cette âme profondément sensible et sans cesse outragée devient méfiante, colère, envieuse même pour tous les bonheurs dont elle se voit barbarement privée, fière surtout » ? Stendhal voit la société comme Hobbes : le terrain sauvage de la lutte des loups entre eux pour la suprématie.

L’énergie manque dans la haute société et c’est ce qui séduit Mathilde, promise à devenir duchesse, en ce petit séminariste devenu secrétaire de son père, Julien. Le courage, l’instinct belliqueux, la force de vouloir ne sont plus l’apanage des « poupées » de cour ; ils restent pour Stendhal les vertus des « primitifs » : provinciaux ambitieux, pays retardataires du sud (Calabre, Corse, Espagne), des rebelles à toute éducation (Mathilde l’orgueilleuse, le peuple mu par l’avidité, les brigands par le besoin, les galériens en rupture de ban – tels ceux avec qui Julien partage le champagne du condamné aux derniers chapitres).

Si Stendhal valorise ainsi les réprouvés, comme le fait le romantisme, il n’est pas romantique : point de mièvrerie, de mélancolie ni d’idéalisme en lui, mais l’analyse au scalpel, les rouages de la psychologie, l’énergie qui pousse ; point de Gavroche-page-blanche pour émouvoir la sensiblerie, mais des adultes en réduction – Stendhal n’a que faire des enfants puisque ces êtres ne sont « pas finis ».

Le choc de cette énergie neuve du populaire avec les statuts et les positions établies est tout le « mouvement social » de 1830 : « Cette classe de jeunes gens qui, nés dans une classe inférieure, et en quelque sorte opprimés par la pauvreté, ont le bonheur de se procurer une bonne éducation et l’audace de se mêler à ce que l’orgueil des gens riches appelle la société – voilà mon crime, messieurs », déclare Julien aux jurés qui le condamnent (2XLI). Ne décrit-il pas ce qui est devenu de nos jours la lutte des « petits juges » contre l’establishment ? Celle des non-énarques pour se pousser en société ? Celle de certains candidats à la présidentielle contre le mépris social ? Celle des banlieues contre les « ghettos » bobos ?

Stendhal, Le Rouge et le noir, 1830, Livre de poche 1997, 576 pages, €4.60
Stendhal, Le Rouge et le noir, 1830, Garnier-Flammarion 2013 avec commentaires de Marie Parmentier, spécialiste de la littérature du XIXe siècle, de l’université Paris III, 640 pages, €4.60
Stendhal, Œuvres romanesques complètes tome 1, Gallimard Pléiade 2005, 1248 pages, €52.50
DVD Le Rouge et le Noir, films de Claude Autant-Lara 1954 avec Gérard Philipe et Danielle Darrieux, Gaumont 2010, 194 mn, €21.70

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