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Erwann Créac’h, La montée des marches

L’univers du cinéma (français) vous intéresse ? Un jeune auteur, mais déjà aguerri, vous fait pénétrer les arcanes de ce monde de paillettes qui masque des misères. C’est que l’on n’arrive pas sans efforts constants et obstinés, là comme ailleurs ! Le personnage a mis près d’une décennie à émerger, commençant tout en bas de l’échelle comme « renfort régie », éminemment précaire, avant de trouver de petits boulots çà et là, sans compétence aucune parfois. Il a fini par écrire et réaliser son propre film, mais non sans stress.

Monter les marches se fait en deux étapes : la première est d’être reconnu du métier pour accéder aux forums et au « statut » d’intermittent ; la seconde est d’être consacré par un prix pour un film ou un rôle. A chaque fois, de moins en moins d’élus. Ils se connaissent tous, se recommandent leurs protégés (souvent des filles), se défendent des importuns (évidemment trop nombreux). La couverture dessinée du livre montre un jeune homme à la coiffure nette, mâchoire carrée, regard volontaire porté vers le haut, nœud papillon mais torse nu, devant les marches rouges du tapis du festival à Cannes. Il en veut, vigoureux, amoureux. Tel l’auteur qui accouche de son roman au forceps.

L’ironie est que la promotion canapé joue pour le personnage comme le veut la tradition. Être homme ne dispense pas de coucher. Surtout avec des filles. C’est Anh qui lui met le pied à l’étrier, puis Nadia, Judith, Nathalie, Leila, Mina qui aurait bien voulu… Le multiethnique apparaît comme un parti pris trop systématique, sauf si l’auteur ne vise comme lecteurs que les bobos du 19ème arrondissement de Paris. Sacrifier à la mode n’est pas une façon de bien écrire car toute mode passe – très vite – avec le public versatile qui la soutient (qui se souvient encore du « réalisme socialiste » des années 50 ? ou du Nouveau roman des années 60 ?). Ecrire vrai sur une réalité authentique est bien préférable.

Un film « d’auteur » (dont la visée commerciale n’est pas la priorité) se tourne dans « l’urgence » et avec des « bouts de ficelle ». Il n’y a jamais assez d’argent, ni de temps. Notre époque aime l’urgence avec ce sentiment d’être à la pointe du présent et de donner tout ce qu’on a, comme si le travail dans la durée n’avait aucune importance. Quant à « l’artiste », il veut tout, tout de suite, ego narcissique surdimensionné : « Il faut faire un film comme on fait un braquage : la bonne volonté, le temps et même l’émotion des comédiens, il faut tout prendre. Et voler ce qu’on refuse de vous donner » p.268.

Né en 1973, Erwann a exercé plusieurs métiers tels que vétérinaire, acteur de théâtre, figurant puis auteur de cinéma, metteur en scène et producteur de films. Les 30 millions d’amis des bêtes lui ont déjà décerné leur prix littéraire en 2011 pour Carnivores domestiques. A 46 ans, il cherche encore sa voie dans l’écriture après le reste. N’a-t-il pas publié un CD de chansons d’une voix chaude sous le titre évocateur de Je nage en juin de cette année ? Ce second roman fait partie d’une œuvre encore en chantier.

Louons la précision des métiers, fort bien décrits, avec le vocabulaire technique adéquat ; tout comme le cheminement de l’idée de scénario jusqu’au film bradé en streaming trois ans après sa sortie, en passant par les préfinancements et les financements définitifs. Le lecteur a plaisir à s’instruire tout en étant captivé par une histoire à rebondissements. Car les scènes et les éclats ne manquent pas. L’humour masque les émotions de temps à autre, comme p.243 : « Mais… tu bandes ! s’exclame-t-elle comme si elle venait de découvrir une aubergine dans son lit ». C’est incongru, hilarant. L’histoire est plutôt bien contée, même si un style moins prosaïque l’aurait améliorée. Le lecteur a besoin de s’intéresser aux personnages et, si le narrateur est incarné, d’autres le sont moins : Judith est à peine effleurée malgré son abîme intérieur, Anh n’est que croquée bien que toujours présente, Nadia évacuée en une ou deux phrases. Restent Solange et Nathalie, que l’on a l’impression de connaître, ou Leïla, bimbo fragile qui court après son potentiel d’actrice sans encore le rattraper.

« Chaque enfant devrait avoir un certain droit d’écoute, d’attention. Ceux qui en ont été privés n’en finissent pas de réclamer leur dû. Plus tard, tous ces enfants qu’on a pas assez écoutés rêvent d’une scène ou d’un plateau de cinéma » p.302. Et l’écrivain qu’est Erwann Créac’h de rêver scénariser et réaliser, à l’image de ce vrai film cité en épilogue, Samson et Delilah, caméra d’or à Cannes en 2009, un film australien. L’imaginaire du désir est plutôt une réussite.

Erwann Créac’h, La montée des marches, 2019, éditions Encre rouge, 309 pages, €21.50

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Thierry du Sorbier, Le stagiaire amoureux

thierry du sorbier le stagiaire amoureux
Drôle de second roman en forme de conte social, dont le style hésite malheureusement entre Flaubert et San Antonio. A mon avis, le premier chapitre est raté et la fin tourne court – ne reste que le corps qui, lui, a quelque séduction. Non sans quelques délires verbaux parfois, un brin horripilants, comme cette litanie sur la pluie dans le monde entier page 154 (qu’est-ce que ça vient faire dans l’histoire ?).

Nous sommes dans la France profonde, provinciale, mais en un pays mythique où toutes les agglomérations portent des noms de fromage : Avesnes, Époisses, Feta-sur-orge, Mozarelles, Brie-Comte-Robert, Saint-Paulin-sur-Morbier. C’est dans ce dernier, un village de 332 habitants perdu dans la campagne fermière que le directeur du Courrier d’Avesnes, feuille de chou locale, va envoyer le stagiaire qui lui a été imposé par le copinage politico-affairiste de province. Le directeur ne supporte pas l’aspect chafouin et nonchalant du jeune premier, qui fait du gringue à Mademoiselle Brégeon, aussi jeune et bien roulée.

Jamais un seul fait-divers à Saint-Paulin-sur-Morbier ; c’est un lieu oublié qui se fait oublier, tout entier tourné vers l’élevage des vaches, la maturation des fromages et la cueillette des champignons. Le monde entier peut s’arrêter de tourner que le village continuerait de ronronner. Tourner, justement, un réalisateur en vogue d’Hollywood y songe. Il ne sait pas quel film il veut faire, ni à quel endroit, mais il produit de la pellicule au kilomètre comme il sait faire du succès. Il suffit d’un gros capitaliste de producteur, d’une brochette de starlettes et de musculeux connus des écrans, et surtout d’un endroit isolé où être bien tranquille pour laisser macérer l’histoire en train de se faire.

Coïncidence artiste, le stagiaire et le réalisateur vont être présents au même moment dans un même lieu. Sauf que les deux ne vont pas se rencontrer. Le stagiaire en journalisme avait pourtant un scoop en or, étant données les célébrités sur place ; le réalisateur avait pourtant une intrigue intéressante dans les histoires collectées par le stagiaire. Mais non, le pro reste un pro de la prod, le stagiaire un spongieux stagiaire de passage. Il s’affiche au bras d’une actrice ou de deux (on ne sait plus), mais il est au fond amoureux bien conservateur de la seule Mademoiselle Brégeon.

Vous avez une brochette de personnages incertains, une actrice américaine dingue de fromage, un technicien américain shooté au beaujolais-coca, un paysan-fromager noir coupé en neuf morceaux (on ne sait pourquoi), un maire rural fondu de champignons. Aucun personnage n’est approfondi ; une fois présentés, ils restent en décor sans nouer l’intrigue, le meurtre étrange n’est pas élucidé, ni un début de piste même offert. On se demande pourquoi l’auteur a choisi ces caractères et ce qu’il a pensé en faire. Nous restons dans les travers et, à la fin, tout le monde se replie sur son petit monde. Comme si « la France » allait rester la France éternelle des campagnes avant l’industrie.

S’y ajoute donc une satire (assez facile) des travers contemporains : tyrannie des petits chefs, culte de l’informatisable et des déductions au pif tirées des tableaux Excel (manque la pensée-PowerPoint pour faire plus vrai), endormissement conservateur de la presse régionale, haine du style littéraire, paparazzi qui deviennent les vrais journalistes qui vendent. Mais c’est un peu court, à peine abordé, jamais mis en scène pour en faire une histoire.

Promesses non tenues, imagination sans structures, roman qui hésite à trouver son style, le lecteur est frustré, surtout à la fin. Hop ! en deux chapitres de quelques pages, l’intrigue journalistique, amoureuse, policière et campagnarde s’arrête brusquement. Avec autant de délicatesse qu’une grève RATP un vendredi soir à l’heure de pointe. Qu’a-t-il voulu raconter, Sorbier ? A-t-il voulu s’amuser seulement, en dilettante ? C’est un peu court, c’est un peu dommage. L’éditeur a-t-il fait jusqu’au bout son travail d’éditeur ?

L’auteur a travaillé dans la librairie chez Locus Solus et chez Gibert, de 1973 à 2001 avant de collaborer au ‘Télé Journal’ et à la rubrique sportive de ‘Télé Z’. Il dirige aujourd’hui la boutique de chaussures Berluti, dit-on, dans le quartier de Saint-Germain-des-Prés.

Thierry du Sorbier, Le stagiaire amoureux, 2007, Buchet-Chastel, 204 pages, €13.20

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