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Winston Churchill, Mes jeunes années

Né sous Victoria en 1874, celui qui deviendra le vieux lion, Prix Nobel de Littérature 1953, raconte sa jeunesse jusqu’en 1900. A 26 ans, il est élu député, après une existence encore courte mais déjà fort remplie. Dans la vie, cet homme d’action ne s’est jamais ennuyé… sauf durant ses 12 années au collège – comme tous les grands hommes. Mais il a aimé la camaraderie et l’aventure de l’armée, l’écriture pour le public, la lutte des discours en politique, les jeux des factions entre elles. Il raconte ces jeunes années bien remplies et vivantes avec un humour ravageur envers son temps.

Telle cette première leçon de latin à 9 ans :

–  « Mensa signifie la table.

–  Alors pourquoi mensa signifie-t-il aussi ô table, demandais-je, et que veut dire ô table ?

–  Mensa, ô table, est le vocatif, répondit-il.

–  Mais pourquoi ô table ? insistai-je avec une sincère curiosité.

–  ô table… c’est la forme que vous emploieriez pour vous adresser à une table, pour invoquer une table. Et, voyant que je ne le suivais pas : c’est la forme que vous emploieriez pour parler à une table.

–   Mais ça ne m’arrive jamais, balbutiai-je, franchement stupéfait.

–   Si vous êtes impertinent, vous serez puni et, permettez-moi de vous le dire, puni très sévèrement, répliqua-t-il.

Tel fut mon premier contact avec les études classiques qui, m’a-t-on dit, ont apporté de telles joies à tant de nos plus remarquables contemporains. » p.26

L’enseignement du beau et du vrai par la grammaire et la syntaxe, plutôt que par l’histoire et les coutumes est pour lui trop sec ; l’argument d’autorité comme seul argument le révolte – le collège, c’est bien souvent ça : ingurgiter sans intéresser, « parce que c’est comme ça ».

Il préfère le vif, le concret, l’action. Il se félicite d’avoir appris à écrire un bon anglais avec un professeur compréhensif et exigeant plutôt qu’avoir pâli sur les vers latins et les versions grecques parce qu’on ne lui en a jamais fait sentir la beauté (trop sexuelle, sans doute). Il n’a pas été à l’université, n’a pas eu ces discussions enfiévrées sur des points de controverse philosophiques ou sociales des jeunes intellos de tous temps. Cela lui manquera un peu, plus tard, il le dit – et il tentera de le compenser par une boulimie de lectures diverses. Mais cette originalité l’empêchera de tomber dans nombre de snobismes, de préjugés et de routines de son époque – et cela pour le plus grand bien de l’Angleterre.

Cancre au collège, il sort 8ème sur 150 de l’académie militaire de Sandhurst parce qu’il est capable et qu’il s’est fait nombre d’amis, contrairement au désert affectif du collège. Les cinq années qui suivent sont pour lui un enchantement. Il est jeune, aventureux, socialement connu, et il se lance dans la vie avec appétit. « Tous ces jours ont été parfaits et chacun était encore mieux rempli que celui qui l’avait précédé. Bien sûr, il y a eu des hauts et des bas, des périls et des aventures, mais toujours le sens du mouvement et l’illusion de l’espoir. (…) De 20 à 25 ans ! Voilà les grandes années ! Ne vous contentez pas de ce que vous trouvez. ‘La terre vous appartient, avec tous ses biens’. Recueillez votre héritage, acceptez vos responsabilités. (…) N’acceptez jamais qu’on vous réponde non. Ne vous résignez jamais à l’échec. Ne vous laissez pas duper par le simple succès personnel ni par la soumission. Vous commettrez toutes sortes d’erreurs ; mais, tant que vous serez généreux et sincères, déterminés aussi, vous ne pourrez faire de mal au monde ni même lui nuire gravement. Le monde a été créé pour être subjugué et conquis par la jeunesse. Il ne vit et ne survit qu’au prix de conquêtes successives. » p.86 Brave leçon pour tous les temps. Eh, les jeunes, vous écoutez ?!

Durant ces cinq années, Winston Churchill prend part comme sous-lieutenant observateur à la lutte antiguérilla des Espagnols à Cuba, tient garnison et gagne au polo à Bangalore en Inde, combat sur la frontière afghane et publie des dépêches dans le ‘Daily Telegraph’ puis un livre, combat au Soudan contre l’armée du Mahdi et en fait un autre livre, démissionne de l’armée pour entreprendre une carrière politique, devient correspondant de guerre en Afrique du sud où il est fait prisonnier par les Boers et s’évade pour écrire encore un livre… Il publie son premier roman, ‘Savrola’ en 1900, se découvre un homonyme américain, établit sa fortune par des conférences puis est élu député.

Et ce n’était que le début d’une longue carrière. Passionnant à lire.

Winston Churchill, Mes jeunes années, 1930, poche Texto Tallandier 2007, 473 pages, €11.00

Aussi sur ce blog : Winston Churchill, Mémoires de guerre 1919-1945

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Le retour de la momie de Stephen Sommers

Tous les ingrédients du film charmeur sont réunis : de l’action, de la mythologie, de la fantaisie, de l’aventure, et des personnages bien typés.

L’histoire est banale, il s’agit de dominer le monde « comme d’habitude », dit le héros Rick (Brendan Fraser), très understatement – ce terme anglais qui sous-évalue les choses en litote ironique. En 3067 avant notre ère, un roi qui se fait appeler scorpion (Dwayne Johnson) veut conquérir Thèbes l’égyptienne avec son armée de bédouins. Il est vaincu et l’errance dans le redoutable désert fait mourir de soif tous les guerriers. Sauf un, le roi scorpion. Il pactise avec Anubis, dieu des nécropoles à tête de chacal qui crée une oasis pour son protégé, Ahm Shere, ce qui le sauve. Mais à condition de lui vendre son âme… Le mélange de biblisme et de nécromancie égyptienne est très efficace pour l’imaginaire.

Après ce prélude, nous nous retrouvons en 1933. Huit ans plus tôt, l’archéologue anglais Rick et sa femme Evelyn (Rachel Weisz) se sont mesurés à la momie d’Imhotep (Arnold Vosloo). Ils explorent désormais les antres d’une pyramide pour, sur la foi d’inscriptions, retrouver le fameux bracelet en or du roi scorpion. Ils le trouvent, non sans quelques quiproquos et dérisions. Mais des malfrats qui les suivent déboulent et ce n’est que grâce à Alex, leur fils de « pas encore huit ans » (Freddie Boath – 10 ans dans le réel) et des mécanismes pyramidaux prévus pour empêcher les voleurs, qu’ils vont en réchapper. Avec le coffret qui renferme le bracelet.

De retour à Londres, le gamin qui adore l’Egypte et a « appris à lire les hiéroglyphes avec [sa] mère », essaie le bijou et celui-ci s’accroche à son poignet ; il ne peut l’enlever. Ce bracelet ne s’ouvrira que lorsque son porteur trouvera l’oasis perdue d’Ahm Shere et ressuscitera l’armée d’Anubis pour conquérir, une fois encore, le monde. Parmi les bandits venus récupérer le trésor dans le manoir près de Londres où la famille archéologue s’est retrouvée, Alex reconnaît un conservateur du British Museum, musée qu’il fréquente souvent avec la passion de son âge.

Grosse bagarre entre Rick, son beau-frère ruiné Jonathan (John Hannah), Ardeth Bay le chef des Medjai ami du Bien (Oded Fehr) et les sectaires du Mal armés d’armes tranchantes. Faute de trouver le bracelet, les bandits enlèvent Evelyn. Alex, qui a reconnu le conservateur, emmène son père, son oncle et le guerrier au British Museum où sa mère est sur le point d’être sacrifiée à Imhotep. La belle Anck-su-namun (Patricia Velásquez), sa fiancée de l’époque réincarnée (et rivale d’Evelyn dans une vie antérieure), ramène à la vie Imhotep le Grand prêtre, dont la momie trône au musée.

Grosse bagarre entre Rick, son guerrier et les adeptes, ce qui permet de récupérer Evelyn avant sa fin. Jonathan l’oncle, mort de trouille, casse la clé de contact de la voiture mais trouve un bus à impériale dans lequel la famille s’entasse. Mais l’immonde Imhotep, à peine sorti de ses bandelettes, lance à leurs trousses son armée de chacals-momies ressuscitée des vitrines.

Grosse bagarre-poursuite dans les rues de Londres, à la nuit tombée pour dramatiser. Dans l’histoire, le gamin qui ne se tient jamais tranquille est enlevé, le bracelet avec lui…

Imhotep emmène Alex, surveillé par un gros Noir musclé qui hait sa blondeur et sa faconde, de Karnak à Abou Simbel et Philae jusque vers cette mystérieuse oasis. Le gamin tente ingénieusement de s’échapper, descellant notamment le siège des toilettes dans un train à vapeur, mais il est rattrapé par Imhotep qui a des pouvoirs, et enchaîné. Il laisse alors des traces, sa cravate, la maquette du point de ralliement suivant façonnée avec un peu d’eau dans la terre. Procédé ingénieux car il est sûr que ses parents n’auront de cesse de le retrouver, confiant dans leur amour inconditionnel. Rick, Evelyn et Jonathan les suivent en dirigeable, guidés par une ancienne relation d’affaires de Rick. Le guerrier Ardeth Bay va, pour sa part, rameuter les tribus pour vaincre l’armée d’Anubis si elle parvient malgré tout à renaître.

Je vous passe la suite, d’acrobaties en grosses bagarres, avec un certain humour tout britannique. Nous sommes dans un film plus subtil qu’Indiana Jones, plus anglais qu’américain. Tout se résoudra in extremis, bien sûr, dans une apothéose catastrophique, évidemment. Evelyn mourra de la main de sa rivale ; elle sera ressuscitée par son malin de fils qui sait lire le Livre des morts puis se battra en duel avec son ex-rivale. Le conservateur sectaire sera châtié comme il le mérite ; Imhotep réussira presque à tuer le roi scorpion à l’aide du sceptre magique, mais… le Bien l’emportera in fine.

Nul ne s’ennuie, les invraisemblances sont celles d’un conte des Mille et une nuits, les caractères bien trempés. Ce qui fait le charme particulier du film est le gamin Alex, encore sept ans, à peine l’âge de raison, qui s’impose comme le parfait petit Anglais. Ce n’est pas le retour de la mômerie, car l’enfant a du sang-froid, du courage, de la hardiesse, de l’astuce, du fair-play, de l’humour. Tout l’inverse du Gavroche français car éduqué, discipliné, sorti de son trou. Il n’est pas mythe romantique mais bien le fils de son père, qui lui avoue combien il est difficile d’être père d’un tel fils. « Tu ne t’en tire pas trop mal », répond le garçon avec le même understatement irrésistible.

DVD Le Retour de la momie (The Mummy Returns) de Stephen Sommers, 2001, avec Brendan Fraser, Rachel Weisz, John Hannah, Oded Fehr, Arnold Vosloo, Patricia Velásquez, Freddie Boath, Universal Pictures France 2017, blu-ray €9.99

DVD La trilogie : La Momie + Le Retour de la momie + La Momie – La tombe de l’Empereur Dragon, Universal Pictures France 2010, simple €11.56, blu-ray €24.99

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Paul Doherty, La galerie du rossignol

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Voici la toute première des « riches et navrantes aventures de frère Athelstan », tel que sous-titré. Paul Harding, de son vrai nom Doherty, est un professeur anglais d’histoire médiévale et il adore ciseler de subtiles intrigues en les situant dans ce moyen-âge pittoresque et naïf qui est notre histoire dans son état brut. Les passions humaines y sont en effet bien les mêmes : l’amour et la concupiscence, le sens de l’Etat et l’avidité du pouvoir, les fortes inégalités sociales et la débrouille permanente. Frère Athelstan est un dominicain exilé de son ordre par son prieur pour une faute de jeunesse que l’on apprendra en route. Il est curé de la paroisse de Saint-Erconwald, en plein quartier populaire de Londres. Ses ouailles sont Watkins le ramasseur de crottin, Cecily la ribaude, Ranulf le tueur de rats, Pike le fossoyeur, et toute leurs ribambelles d’enfants délurés et dépenaillés.

Mais le curé a pour ordre d’assister aussi le coroner de Londres, sir John Cranston, ex-soldat du Prince Noir, rabelaisien et de grand cœur. Il pète, rote, ronfle, mais ne laisse pas d’écouter ce que se dit sans en avoir l’air. Il ne déteste rien plus que la morgue des riches ou des grands qui croient avoir en face d’eux un balourd qu’il suffit d’impressionner. Tels Laurel et Hardy dans les ruelles mal famées comme dans les demeures chaulées et fleuries, Athelstan et Cranston ont à résoudre une énigme politique sur mission expresse du régent Jean de Gand.

Un riche orfèvre est mort empoisonné dans sa chambre fermée, après qu’on ait fouillé ses papiers à la recherche d’un document compromettant pour les hautes instances du pouvoir. Le roi Richard, fils de son frère aîné le Prince Noir et petit-fils d’Edouard III, n’a que dix ans et la blondeur frêle des gamins trop couvés en cette époque de peste. Nous sommes en 1377 et le royaume a besoin d’une poigne forte pour se remettre des défaites en France et de la saignée pesteuse.

Quelle est cette mystérieuse société secrète des « fils de Dives » (le mauvais riche de la parabole de Lazare) ? Quels sont les liens de dettes entre les marchands et les grands ? Quel frère aurait eu intérêt à tuer son frère ? Quelle femme bafouée aurait pu se venger de la préférence de son époux pour les pages ? Pourquoi, un par un, les associés de l’orfèvre meurent-ils de pendaisons suspectes ? Comme d’habitude, en expert de l’intrigue, Paul Harding nous délivre les informations une à une, nous égarant sur de fausses pistes, mettant brutalement en lumière des passions et les intérêts des uns et des autres. Tel un puzzle, les pièces se mettent en place ; comme dans une partie d’échecs, les pions s’avancent masqués. La logique des clercs – grâce en soit rendue à Aristote ! – vaut bien l’habileté diabolique des classes dirigeantes. « Nous cherchons un fil conducteur, déclare Athelstan. La logique nous enseigne que la solution d’un problème est contenue dans son intitulé même » p.219. Reste à se poser les bonnes questions.

Pour cela, le jeune frère prêcheur a toutes les qualités, du fait de sa formation comme de son principal péché. Le vieux Cranston, qui en a vu d’autre, a la subtilité de le lui faire remarquer : « Votre prieur n’ignore pas, Athelstan, que grâce à votre sentiment de culpabilité et votre sens inné de la justice, vous êtes l’homme idéal pour cette tâche » p.132. Cranston lui-même, n’est pas le balourd qu’il paraît : « Les tueurs s’étaient jetés sur eux, épées et dagues en avant. Le coroner soutint leur assaut, parant avec dextérité et faisant tournoyer son épée en un demi-cercle d’acier. Ces quelques secondes suffirent à Athelstan pour comprendre à quel point il avait orgueilleusement méjugé son compagnon en qui il voyait un sac à vin ventripotent, prêt à succomber sans cesse à la tentation » p.199. Il n’est pas jusqu’au gamin-roi lui-même, Richard II, dont « les yeux bleus » soient « à la fois enfantins et implacables » p.242.

Tous les personnages familiers des aventures suivantes sont déjà là, de même que la truculente ville de Londres, trépidante d’activités et de populace vivace comme le chiendent. Il y a des marchands fourrés, des apprentis s’égosillant, des gamins loqueteux, le gardien du Pont de Londres et sa marmaille qui joue demi-nue sous les piles, les porteurs d’eau et vendeurs de « saucisses épicées », une accorte aubergiste… Et l’auteur fait montre d’un sens de l’humour tout anglais. En témoignent les noms des pas moins de onze tavernes citées dans l’histoire : « « Le Pourceau de l’Evêque », « L’Agneau de Dieu », « L’ours au gourdin enturbanné », « La tête de Sarrasin », « Au Cochon Doré », « Le bliaut fourré »… Quant à la « galerie du rossignol », elle est faite sur le modèle du parquet chantant du palais de Kyoto, au Japon : des lattes d’if qui couinent sous les pas pour empêcher tout ennemi d’approcher silencieusement. Un décor pittoresque, des caractères bien trempés, des personnages sympathiques, une énigme intelligente – que nous faut-il de plus pour passer deux heures agréables ?

Paul Doherty (paru en 2007 sous le pseudonyme de Paul Harding), La galerie du rossignol (The Nightingale Gallery), 1991, 10/18 2013, 264 pages, €7.50

Les romans policiers historiques de Paul Doherty chroniqués sur ce blog

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Michel Déon, Le jeune homme vert

Dans ce grand roman initiatique, Michel Déon fait naître Jean, personnage fictif qui n’est pas lui, la même année que lui. Ce qui permet à l’auteur de prendre de la hauteur et de se déguiser en conteur. Il dit son enfance et son adolescence, qui sont celles de Jean mais aussi un peu les siennes, le bon curé de choc, le jardinage, les relations avec les aristos, la bicyclette et la belle voiture, les amours précoces et ceux qui suivent.

Le jeune homme vert est inspiré pour son titre par La jeune fille verte, dernier roman d’éducation sentimentale de l’écrivain poète Paul-Jean Toulet, publié en 1920 (comme il est avoué p.473). Il se lit à merveille, captive l’attention et avive l’imagination malgré le siècle qui a passé. Jean est né en effet en 1919, et fut trouvé sur le seuil du couple Arnaud, les jardiniers des châtelains du Courseau en Normandie. Il sera élevé au ras du peuple, mais côtoiera les aristos, notamment Michel, de deux ans son aîné et fort jaloux de lui, et Antoinette, sœur de Michel et de quatre ans plus âgée que Jean.

Michel, très bel enfant, s’avérera préférer les garçons dès l’adolescence et montrera un talent pour le chant et le dessin qui lui ouvrira une carrière. Son admiration refoulée pour la musculature de Jean lui fera réaliser un carnet de portraits à la plume que Jean montrera à la grande sœur de Michel, Geneviève, un jour qu’il était à Londres. Celle-ci s’empressera de les montrer aux galeristes, préparant une future reconnaissance de l’artiste.

Antoinette, fantasque et nymphomane dès son plus jeune âge – comme son père – aimera Jean comme un petit frère à protéger et l’initiera aux plaisirs de la chair, commençant par la fesse à 10 ans avant de passer à la queue à 13 ans, et de se livrer entièrement nue à lui lorsqu’il réussira son bac à 17 ans. Mais Jean aime Chantal, fille de marquis qui monte à cheval et montre de la pudeur. Elle le violera à 20 ans avant de fuguer avec lui à Paris où ils vécurent heureux… un court temps. Car les filles ne sont pas fidèles. Déjà Antoinette avait laissé d’autres garçons embrasser ses fesses puis déchirer son hymen avant que Jean ne grandisse ; Chantal elle-même n’était pas vierge, et elle a fini par s’enfuir avec le godelureau fils d’un tenancier de bordel qui avait racheté la propriété des nobliaux du Courseau. Dure est la vie pour un jeune homme candide et droit.

Le lecteur saura en fin de volume, en même temps que Jean, qui est sa vraie mère et cela ne sera pas vraiment une surprise pour un lecteur attentif. Mais gardons le suspense car l’auteur sait ménager ses effets, ce qui participe au charme de ce livre. Il est, comme tout bon écrivain, amoureux de ses personnages et ils sont nombreux. Depuis Jeanne et Albert, les parents adoptifs du petit garçon, jusqu’à l’escroc de luxe « baron » Constantin Palfy qui s’engage avec lui dans l’armée à la fin, en passant par Antoine du Courseau, amoureux des belles voitures et abonné aux Bugatti.

Marque française de luxe automobile qui a gagné des grands prix au début du siècle dernier, Bugatti sort un modèle par an, du type 22 au type 57 loué pour sa beauté. Nous croiserons aussi une Hispano-Suiza conduite par un prince du Nil et dont le maître qui se fait appeler Monseigneur est l’amant de Geneviève, une Peugeot 301 conduite par la mère de Michel, une vieille Mathis essoufflée mais vaillante que conduit un faux curé qui prend Jean en stop à presque 17 ans à son retour d’Italie où, dépouillé sur la plage d’Ostie, il revient en short, pieds nus et en chemisette trop petite ouverte. Enfin une extravagante Austro-Daimler qui engloutit ses 35 litres d’essence aux 100 kilomètres et qui sera abandonnée lors de l’engagement dans l’armée française en 1939.

Jean, « à presque treize ans, il en paraissait seize ou dix-sept, mesurant un mètre soixante-dix, les jambes longues, le torse bien développé par l’exercice » p.122. Antoine du Courseau, qui en a fait son ami depuis qu’il a vu son fils Michel lui laisser endosser la responsabilité d’un mauvais coup à l’âge de six ans, l’envoie à Londres à bicyclette (via le ferry) pour le sortir de son milieu et lui faire rencontrer sa fille aînée Geneviève. Jean va découvrir tout un monde de luxe et retrouver le mystérieux prince qui conduit l’Hispano sous le nom de Salah. Au British Museum, tandis qu’il est laissé par Salah une heure pendant sa « leçon de français » (dans une rue mal famée près de là), Jean est abordé par un pasteur lubrique qui le compare à une statue d’adolescent grec. C’est dire s’il séduit déjà…

Mais ce n’est pas fini : « à dix-sept ans, Jean est un superbe garçon d’un mètre quatre-vingt, aux épaules larges, aux jambes longues et nerveuses, peu bavard, même plutôt silencieux comme s’il craignait de gaspiller ses forces ou dédaignait la vaine agitation verbale du milieu qui l’entoure » p.218. Il faut dire que Jean, outre le vélo, s’est mis à l’aviron, ayant aimé voir évoluer les skiffs sur la Tamise. Il effectue chaque matin ses 200 « tractions ». Jean, à vingt ans, comblera les femelles d’aristocrates de la haute société aux seins comme des œufs sur le plat lors des parties de campagne anglaise où il est invité par son ami Palfy. Tiendrait-il de M. du Courseau ?

Antoine, en effet, après les trois enfants faits à sa femme, va voir ailleurs avec grand appétit. Il est attiré par le sud où, dans un Saint-Tropez pêcheur encore inconnu des snobs, il comble une fille de gargote et lui permet – outre d’épouser son jeune Théo – de bâtir un restaurant, puis un hôtel, tout en se faisant payer en toiles peintes par de futurs célébrités. Ailleurs, il subira les assauts d’une noiraude qui a le feu au bas-ventre et qui le trompe avec n’importe qui. D’ailleurs Jean, de retour d’Italie quasi sans vêtements, est emmené par un chauffeur italien jusque dans cette auberge de routiers que tient la noiraude devenue mûre, et il passera après les autres, fruit vert à la vigueur délicieuse pour cette femme jamais lassée.

Outre le talent de conteur, l’humour n’est jamais absent comme on le voit, et les tribulations sexuelles d’Antoine, puis de Jean, sont l’occasion de réjouissances tant la vie y apparaît juteuse et bonne. Le périple en Angleterre pour le gamin de 13 ans est d’un rare plaisir, les travers des vieilles anglaises scrutés avec minutie et les « leçons de français » à Londres par des « maitresses très sévères » s’avèrent plus sado-maso que véritablement culturelles – mais Messieurs les Anglais en raffolent, parait-il. Ce qu’il advint, en 1932, de sa bicyclette rouge Peugeot est digne d’être lu, mais je vous laisse le découvrir. Jean rencontrera en Italie, où il part à vélo, l’Allemand blond torse nu Ernst qui, malgré ses études d’histoire et de philosophie, adhère sans distance à la théorie nationale-socialiste. Jean ne connait rien à la politique mais garde l’esprit critique cartésien si célèbre du Français. Les deux compères partageront les rencontres avec les villes et les monuments, comparant Goethe à Stendhal, pour en conclure qu’il vaut mieux vivre avant de lire.

Sauf que la guerre va éclater et que le jeune homme vert va devenir jeune homme mûr dans le prochain tome. C’est toute une époque de la France et de l’Europe qui est saisie par cette fresque à la Gil Blas, vue avec un œil de Candide et vécue avec la robustesse d’un Gargantua. Malgré la morosité des années d’avant-guerre et l’hédonisme des congés payés qui se foutent d’une guerre qui revient pourtant, Jean aborde la vie avec santé et curiosité, ce qui est fort réjouissant. Peut-être étions-nous semblables à son âge ?

Michel Déon, Le jeune homme vert, 1975, Folio 1996, 544 pages, €9.80

e-book format Kindle, €9.49

Coffret Michel Déon, 4 volumes : Un taxi mauve – Les Poneys Sauvages – Le Jeune homme vert – Les Vingt ans de jeune homme vert, Folio 2000, 2080 pages, €37.20

Les romans de Michel Déon chroniqués sur ce blog

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Magic in the moonlight de Woody Allen

Avec Woody Allen, il faut s’attendre à ce que l’humour soit grinçant, le rire grave et la métaphysique juste au-dessus du monde matériel. Nous ne sommes pas déçus par cette magie au clair de lune.

Car Stanley Crawford (Colin Firth), qui joue sur scène le magicien chinois Wei Ling Soo, est dans la vie civile un pur rationnel. Il ne « croit » pas aux croyances, suivant Nietzsche pour qui « Dieu est mort » et selon lequel les vérités sont des volontés. Ce pourquoi lorsque son ami d’enfance Howard (Simon McBurney) le convie à démasquer la médium Sophie Baker (Emma Stone) dans le sud de la France, il ne résiste pas au défi.

Ce qui conduit le film de l’illusion scénique (où disparaît un éléphant) à l’illusion bourgeoise (où de riches oisifs flattent leurs corps dans la piscine, se murgent au whisky sec servis par demi-verres et rêvent de croisière en yacht de luxe en Grèce et jusqu’à Bora Bora). Même l’image donne illusion, forçant sur le jaune orangé, rendant l’herbe trop printanière et les peaux trop bronzées. Comme si tout devait être excessif pour être signifiant.

Stanley est un Anglais vu par un Américain, un aristocrate sec vu par un Juif sensible ; il est donc arrogant et misanthrope, se sentant au-dessus de la foule sentimentale des crédules en tout qui se pâment en Dieu au lieu d’agir et croient converser avec les défunts au-delà par des coups frappés au plafond. Le magicien va donc chez les Catledge, propriétaires d’une vaste villa sur la Côte d’Azur. Son ami le fait passer pour un homme d’affaires, voyageur et rationnaliste, sceptique devant les manifestations des ectoplasmes et autres esprits. Ce qui nous donne une bouffonne définition de défunt apparaissant sous forme de yaourt flasque, représentant « l’esprit ».

Mais il est surpris des dons de Sophie, qui lit dans le passé des choses privées et presque secrètes. Le sel est dans le « presque », qui fera évoluer l’intrigue. D’autant que ces détails sur ce qui s’est produit masque l’abyssale ignorance sur l’avenir : combien de fois la « médium » n’a-t-elle pas prévu l’orage brutal, l’accident stupide ou même l’amour entre deux êtres ?

C’est pourquoi ce film est de raillerie. Il se moque à la fois des croyants et des incroyants, en bref de tout excès (à l’américaine). Ce pourquoi Woody Allen est-il mieux reçu en Europe qu’aux Etats-Unis : les Européens sont volontiers sceptiques, les Américains trop crédules ; les premiers rationnels, les seconds volontaires ; les uns pessimistes (donc réalistes et lucides), les autres d’un optimisme à tout crin (donc idéalistes et aveuglés).

Le point central est représenté par la vieille et sage bourgeoise riche Vanessa, tante de Stanley, qui croit aux esprits comme tout le monde mais pas plus, réservant son avis. Elle croit surtout aux manifestations de l’amour – qui emportent la raison – et qui représentent pour elle les « vraies » illusions (si l’on tente cet oxymore). Le magicien se fera prendre par la médium, cette dernière accrochée avant que l’autre s’en aperçoive, mais le touchant malgré tout par un renversement trop humain.

Je ne vous dévoile pas l’intrigue, qui tient du trucage comme de la volonté de croire aux illusions, mais que l’amour emporte comme illusion suprême. Car, après tout, l’amour est une magie qui enrobe le désir sexuel et sublime la sensualité des peaux. D’où l’allusion au clair de lune, à la fois souvenir d’enfance de Stanley et image romantique pour Sophie. La lune, astre froid et mort, éclaire la nuit et propose un raison de vivre à deux – sans les adjuvants faciles que sont le whisky, la fortune ou le yacht vers Bora Bora.

DVD Magic in the moonlight de Woody Allen, 2014, avec Colin Firth, Emma Stone, Eileen Atkins, Marcia Gay Harden, Hamish Linklater, TF1 vidéo 2015, €14.99 blu-ray, €7.76 normal

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Michel Déon, Un taxi mauve

Un décor originel, une histoire racontée en belle langue, des personnages crédibles – tels sont les ingrédients d’un bon roman. Celui-ci ne fait pas exception à la règle.

Le décor est cette Irlande atlantique des fjords de Galway, la lande et les bois, les marais, où grouille toute une faune de loutres et d’oiseaux parmi la profusion des plantes, sous la pluie et les nuages ou le soleil miraculeux qui ne dure qu’un instant.

L’histoire est celle, douce-amère, d’un narrateur qui se croit cardiaque à la cinquantaine et qui est venu s’isoler pour mourir ; il raconte librement, dans de longues phrases littéraires et fluides, sa redécouverte de la vie.

Il découvre surtout un jeune homme perdu venu d’Amérique, puis un Gargantua mystificateur qui triche au jeu et sa mystérieuse fille pseudo-muette Anne, ainsi qu’un docteur à l’antique qui passe en trombe dans son taxi mauve. Nombre d’autres personnages entourent les principaux, comme les deux sœurs Sharon et Moïra, les deux pédés touchants Billie et Teddy, la logeuse cancanière grenouillant en bénitier Mrs Colleen.

Humour et gravité font bon ménage chez Déon. Ainsi, le jeune Américain perdu se nomme-t-il jerrycan, ou plutôt, à l’irlandaise, Jerry Kean. Il a été retrouvé défoncé dans un hôtel avec sa copine iranienne morte d’overdose. Ses parents, les riches héritiers d’un grand-père parti d’Irlande en loques pour faire fortune, ont envoyé le garçon se mettre au vert en Irlande, dans le cottage rustique ancestral – où il n’y a même pas l’électricité. Le narrateur et sa chienne rencontrent dans les bois Jerry et son chien et font sympathiser leurs solitudes. C’est aussi durant une chasse que Jerry fera la connaissance de l’ogre Taubelman, personnage trouble dont on ne sait s’il est déjà mort dans un accident d’avion, s’il est vraiment le père de sa fille, s’il est un ex-nazi camouflé sous un nom juif, ni pourquoi il triche au jeu s’il est comme il le dit assez riche. Car ce Taubelman rappelle le Abel Tiffauges du roman de Michel Tournier, Le roi des aulnes, paru trois ans auparavant.

L’intrigue va se tisser autour des femmes, comme souvent chez Déon. Anne la mystérieuse est jeune et souple comme un garçon ; les deux compères en leur vingtaine et cinquantaine la retrouvent un matin évanouie sur la plage à la suite d’une chute de cheval, alors que la marée monte. Ils la conduisent à l’hôpital et le narrateur tient dans sa main un sein tiède sous la chemise à cru. Cette image érotique suit Michel Déon de roman en roman comme un fantasme. Il est en train de tomber amoureux de la jeunesse et de la fragilité, tandis qu’il a laissé à Paris la digne Marthe, qu’il ne sait s’il doit encore aimer. Sharon, la sœur de Jerry, a épousé un prince allemand décati et se fait désormais appeler « princesse ». Elle est aussi frivole que fantasque, papillonnant d’être en être sans jamais se poser par peur d’être prise – mais en manque éperdu. Le narrateur croit un moment en tomber amoureux, mais cela ne pourra être qu’un feu de paille.

En revanche Jerry va tomber amoureux d’Anne. Mais l’amour est-il compatible avec le mensonge ? La vérité « alternative » véhiculée par Taubelman peut-elle faire encore illusion dès que l’intimité exige l’engagement ? Tous nos actes nous rattrapent, comme si le karma existait. C’est ainsi que Taubelman l’apprendra à ses dépens, tout comme les deux pédés « années 70 », et Moïra, l’autre sœur de Jerry, célèbre actrice dont le dernier film transgressif très « années 70 » fut un four (il faut dire qu’elle se faisait baiser par une horde de Noirs efféminés). Les allusions à l’actualité des mœurs et de la morale du tout début des années 70 ne manquent pas dans ce roman écrit par un homme mûr qui réprouve ces pratiques du nouvel âge. Ainsi Sharon aimait se montrer nue sous sa robe, écartant les jambes sur la balançoire, apprenait son tout jeune frère Jerry à se masturber, le laissant s’initier entre les cuisses de l’une de ses copines – et ainsi de suite. Ces piments très datés (qui horrifient aujourd’hui la réaction catho-islamiste) font l’un des charmes de ce gros roman bien écrit et qui berce tout en captivant.

D’autres ravissent plutôt ceux qui pensent, telle cette remarque proférée en passant selon laquelle ce que l’on écrit est évacué de la mémoire tandis que ce que l’on garde pour soi reste vif « indélébile dans ma mémoire et je pouvais revivre avec une effarante précision » p.203. De même la barbe qu’on se laisse pousser jeune modifie le regard des autres sur soi : elle virilise, ce pourquoi nombre d’adolescents, mode ou pas, tentent l’expérience un moment. « La barbe modifie d’abord l’attitude d’autrui à notre égard puis, par contrecoup, notre propre caractère, comme si notre comportement était conditionné par l’idée que nous inspirons » p.263. Ainsi « bébé Jerry » ne pourra plus être appelé ainsi par ses sœurs, avec tout ce que cela connote, une fois sa barbe fournie. Ou encore : « Qu’y a-t-il de mieux que les rapports conventionnels, qu’une politesse parfois excessive qui enrobe d’un voile de pudeur nos foucades, à la rigueur nos passions ? » p.366. Ne sont-ce pas les apparences qui permettent la liberté ?

L’amour, la mort, hantent ce roman conté légèrement comme si rien n’avait réellement d’importance. « Au fond, ce qui est beau fait mal : les femmes, les enfants, le lever ou le coucher du soleil, le parfum du chèvrefeuille et l’amour, l’amour quand il est harmonieux et heureux. Tout fait mal tant chaque chose est unique et inéchangeable, fatale, alors que dans l’approche de la mort et sa certitude imminente, notre vision, dépouillée du désir insensé de la possession, savoure la beauté comme une chance inespérée, un présent des Dieux, dont le seul inconvénient est de susciter en nous une doucereuse et invincible mélancolie » p.398. C’est pour cette phrase notamment que j’aime Michel Déon – tout y est.

Ce roman a reçu le Grand prix du roman de l’Académie française en 1973.

Michel Déon, Un taxi mauve, 1973, Folio 1993, 445 pages, €8.80

e-book format Kindle, €8.49

Coffret Michel Déon, 4 volumes : Un taxi mauve – Les Poneys Sauvages – Le Jeune homme vert – Les Vingt ans de jeune homme vert, Folio 2000, 2080 pages, €37.20

Les romans de Michel Déon chroniqués sur ce blog

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Flaubert contre l’embrigadement social

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Le trentenaire est un jeune adulte qui s’affirme. C’est l’époque où l’on choisit sa vie. Flaubert, trentenaire en 1852, compose Madame Bovary. Il écrit depuis Croisset à sa maîtresse Louise Colet, qui vit à Paris. Elle le presse de venir à la capitale ; elle aura même la drôle d’idée de vouloir l’enchaîner au mariage. Ses amis le pressent de publier quelque chose, de se faire connaître pour « arriver » en société, tel Maxime du Camp. Gustave, lui, ne peut travailler que loin du monde, recueilli. Il a besoin de constituer une atmosphère en se documentant sur tous les sujets sur lesquels il écrit ; il a besoin d’aiguiser son style en lisant chaque jour un classique ; il a besoin d’être seul à « gueuler » dans sa chambre pour faire venir les phrases sonores qui tiennent debout.

Le 8 février 1852 (p.43), il synthétise tout cela dans une missive à sa chère Colet, qu’il conclura d’« un bon baiser sous ton col ». Pas « sur » mais « sous » – au lecteur de deviner où. Gustave a de l’humour. Après avoir évoqué son travail en cours, il passe à ce qui lui est néfaste. Cela sous trois aspects : l’actualité, le milieu littéraire, sa maîtresse. En bref toutes les goules qui peuvent l’entreprendre et sucer son énergie, autant d’obstacles à sa création, à la continuité de son labeur, à la mise au jour de son talent.

« Oui, tu es pour moi un délassement, mais des meilleurs et des plus profonds. – Un délassement du cœur, car ta pensée m’attendrit. » Nul doute que Louise Colet a dû apprécier d’être reléguée au rang simple de « délassement »… Avis aux goules qui se croient des maîtresses alors qu’elles ne sont que le repos consenti du guerrier – même si la plume fatigue moins que l’épée. L’Hâmour, Flaubert s’en moquait ; le fusionnel idéaliste, il l’avait en horreur ; croire qu’on ne peut faire qu’un, quelle ineptie ! C’est une compagne qu’il faut à l’écrivain, pas une suceuse de sang, de moelle ou d’énergie. L’égalité des sexes, le réclame – donc pourquoi cette bêtise du rêve fusionnel ? Serait-ce par envie ? Par jalousie de n’être pas à la hauteur ?

« A ce qu’il paraît qu’il y a dans les journaux des discours de G[uizot] et de Montal[embert]. Je n’en verrai rien. C’est du temps perdu. Autant bâiller [jeu de mot entre bâillement et bayer] aux corneilles que de se nourrir de toutes les turpitudes quotidiennes qui sont la pâture des imbéciles. L’hygiène est pour beaucoup dans le talent, comme pour beaucoup dans la santé. La nourriture importe donc. »

Ceux qui courent après les infos sont donc des moutons qui jamais ne feront le berger ; ils ont bien trop peur de louper le tout dernier brin d’herbe pour voir au loin le loup qui les guette. L’hygiène est de s’isoler, de prendre de la hauteur, de se désaccoutumer des servitudes et du « tout savoir, tout de suite » : Tweeter, Facebook, Google, CNN live et autres BFM TV – « C’est du temps perdu ». Faute de cette hygiène de la distance : pas de talent ! Ceux qui prétendent sont prévenus par Flaubert en personne. Ont-ils des yeux pour voir et des oreilles pour entendre ? « C’est du temps perdu », de la badauderie, de la cochonnerie donnée aux confiseurs (qui est l’inverse de la confiture donnée aux cochons, comme chacun sait). « L’hygiène » du créateur exige qu’il se préserve de l’inutile, des « turpitudes » et des « imbéciles ». Mieux vaut relire les classiques, Goethe par exemple, qu’il cite dans sa lettre. « La nourriture importe donc. »

Mais tout part, dans cette lettre, du discours de réception à l’Académie française de Montalembert par Guizot. Dans la « bonne société » littéraire, « il faut » avoir lu cela faute d’y avoir assisté, et « il faut » applaudir à la chose. Flaubert s’en moque, toute cette comédie humaine n’est pour lui que du théâtre parisien. « Voilà encore une institution pourrie et bête que l’Académie française ! Quels barbares nous faisons avec nos divisions, nos cartes, nos casiers, nos corporations, etc. ! J’ai la haine de toute limite. Et il me semble qu’une Académie est tout ce qu’il y a de plus antipathique au monde à la constitution même de l’Esprit qui n’a ni règle, ni loi, ni uniforme. »

Car qu’est-ce que l’Académie française ? Une cour spécialisée créée par le monarque pour mettre au pas les penseurs. Une « institution pourrie et bête » à la solde du pouvoir, toujours « engagée » donc – ce qui ne fait jamais honneur au talent mais plutôt à la servilité. « L’Esprit n’a ni règle, ni loi, ni uniforme » signifie que tout ce qui réglemente, légifère et standardise n’appartient pas à l’Esprit – mais sans doute aux « imbéciles » : à ceux qui industrialisent, qui marchandisent, qui fonctionnent – tout le contraire de ceux qui innovent, qui entreprennent et qui créent. Des imbéciles heureux qui sont nés quelque part, précisera plus tard un poète. De ceux qui divisent, cartographient, mettent en casiers, se closent en corporations – comme le tropisme français décrit par Flaubert. Les abstracteurs de quinte essence, disait Rabelais (chéri de Flaubert), les scolastiques diront les anticléricaux, les rhétoriques diront les antisocialistes, le « ghetto français » affinera un sociologue contemporain, les intellos renchériront les populistes – « nous ! » ne crieront pas les bobos (car ils s’ignorent).

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« J’ai la haine de toute limite » est le cri de la liberté, furieusement pré-68. Ce pourquoi Flaubert a toujours été contre les idées reçues des épiciers bourgeois (Bouvard et Pécuchet), contre le conformisme social catholique-conservateur (qui tentera de condamner Madame Bovary et condamnera Les Fleurs du Mal), contre le pouvoir autoritaire et plébiscitaire (Napoléon III et ses épigones), contre le caporal-moralisme des socialistes de son temps. Il n’est pas pour cela anarchiste mais plutôt libéral : il traduit les Lumières pour son époque, dans la promotion du talent individuel contre tous les bons plaisirs à la suite de Voltaire.

C’est pour cela même qu’il reste fort actuel. De 1870 (avec la répression de Thiers après l’invasion prussienne qui engendra les dérives de la Commune) à 2003 (avec l’invasion de l’Irak par George W. Bush pour de menteuses raisons), nous avons vécu un long siècle d’embrigadement nationaliste, xénophobe, partisan (14-18, Mussolini, Staline, Hitler, Pétain, Franco, Mao, Castro, l’ordre moral des cons et des néo-cons américains… qui arrivent en France avec le politiquement correct de gauche bobo, puis la « réaction » souverainiste-catholique qui se profile).

Avec la néo-fragmentation du monde qui se produit depuis l’échec américain en Irak et l’émergence de grands pays fiers d’eux-mêmes comme la Chine, la Russie, l’Inde, le Nigéria, le Brésil, etc., la liberté redevient pourtant une valeur qui devrait compter. Beaucoup plus que « la morale » (que l’on perçoit relative) ou que « la démocratie » (sans cesse à construire selon sa propre histoire comme Poutine, Trump ou Erdogan le prouvent). Être libre n’est pas donné à tout le monde sur la planète (même aux Etats-Unis sous Trump… et en France sous l’état d’urgence permanent).

Or, la liberté, c’est le potentiel laissé à l’individu de s’épanouir. Sans liberté, pas de création, ni d’innovation, ni d’avenir – mais l’éternelle stupide répétition de la tradition. Oh, certes ! L’individu ne devient pas libre seul, pas sans sa famille ni son entourage qui l’encouragent, pas sans la société où il vit qui lui offre des possibles, ni sans la culture dans laquelle il baigne qui le stimule ; pas sans des maîtres ni des exemples qu’il suit et dont il se détache. Mais enfin : les « sociétés de la connaissance » que nous prônons se doivent d’éviter le zapping médiatique, l’enfermement dans des règles académiques, et l’Hâmour qui serait tout, l’alpha et l’oméga d’une existence réussie si l’on en croit la doxa des séries télé et des magazines pour coiffeuses.

Rappelons plutôt, avec Flaubert, que l’Esprit « n’a ni règle, ni loi, ni uniforme. » Et que c’est à chacun de le révéler en lui. Même si la société qui se referme un peu partout sur la planète est moins favorable qu’hier aux libertés – même à gauche (surtout ! à gauche).

Gustave Flaubert, Correspondance tome II, 1851-1858, édition Jean Bruneau, Pléiade, Gallimard 1980, 1568 pages, €61.00

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The Grand Budapest Hotel

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Un film étrange, décalé dans le temps et les mœurs, en forme de conte moral. Nous sommes il y a un siècle dans un royaume germanique d’Europe centrale, le Zubrowka imaginaire au nom de vodka… où est de bon ton d’aller prendre les eaux. L’hôtel chic est donc « grand » et de prestige, il reçoit princesses, duchesses et comtesses, sans parler des bourgeois enrichis comme les ambassadeurs, docteurs et autres décideurs. L’âme de l’hôtel est le maître des clés, le concierge Gustave H. (Ralph Fiennes). Il se montre à la fois autoritaire et commercial, pédéraste et gigolo, élégant et d’humour tout britannique (les mœurs de même) – en bref prêt à tous les compromis pour assurer à la clientèle le meilleur service.

Il trouve engagé sans qu’il soit au courant un nouveau Lobby Boy adolescent (garçon d’étage), qui se nomme Zéro Mustapha (Tony Revolori). Zéro parce qu’il ne sait rien, n’a aucune compétence, n’a fait aucune étude et vient d’un pays de bougnoules qui n’arrête pas de se massacrer. Mais Zéro est justement la page blanche qui va permettre à Monsieur Gustave d’imprimer sa marque, de l’intégrer à sa société d’adoption et d’en faire son héritier.

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L’Europe change, la Mitteleuropa cosmopolite et policée disparaît, laissant place à la brutalité prussienne d’abord et nazie ensuite. Les grands de ce monde meurent, leurs héritiers se déchirent pour de sordides histoires d’argent, bien loin de l’honneur et du service qui était de mise avant. La vertu, dès lors, est de ne pas en avoir : c’est de s’adapter ! D’où le côté à la fois dandy et théâtral de Gustave. Quoi de mieux qu’un larbin doré habitué à tout, et d’un immigré adolescent désirant s’assimiler ?

La grande comtesse habituée de The Grand, Madame Villeneuve Desgoffe und Taxis (Tilda Swinton), est solitaire parce que ses fils et filles n’attendent que sa mort pour l’héritage. Elle se trouve entourée d’attentions (et plus car affinité) par Monsieur Gustave, qui la contente de toutes les manières. Ce pourquoi, quand elle meurt, elle lui lègue le tableau inestimable qui le représente le mieux, un Garçon à la pomme, que Gustave décrit comme la fragilité du passage de l’enfance à l’adolescence. Pâte malléable, le garçon de cet âge a devant lui tous les possibles, toutes les expériences, tous les apprentissages. Il est l’éternel avenir, la quintessence de ce que l’on demande à un serviteur des Grands : ne jamais être lui-même mais toujours en devenir, mimétique avec ceux qu’il sert. Beau et changeant – vain.

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Monsieur Gustave aime les jeunes garçons autant que les vieilles dames ; le sexe avec eux n’engage pas mais le cœur, si. Tout est allusion et illusion, mais retrouver à la frontière dans le train comme chef du détachement militaire qui contrôle les passeports un ancien client, qu’il a connu enfant solitaire et à qui il a fait beaucoup de bien, permet le contre-don nécessaire à laisser libre le nouveau Lobby Boy sans papier. Lequel n’est pas intéressé à en savoir plus, car non seulement il se peint au crayon une fine moustache pour faire adulte mais il aime les filles, notamment l’apprentie du pâtissier Mendel.

The Grand Budapest Hotel zero et la fille patissier

Action, testament révisé, poursuite en luge, effets de surprise, évasion de forteresse par un tunnel creusés aux pics dissimulés en pâtisseries, quiproquos cocasses, quête policière, mafia des concierges de palaces, tueur et témoins assassinés par les fils voués aux nazis, cela dans un décor suranné volontiers kitsch (façade rose bonbon, funiculaire jouet, château immense aux couloirs interminables, téléphériques qui se croisent en altitude) – tout est fait pour dépayser et composer un conte baroque sur Le monde d’hier.

L’histoire est dite par un écrivain dandy (Jude Law) lorsqu’il rencontre après la chute du communisme le mystérieux propriétaire du grand hôtel (F. Murray Abraham) qui n’est autre que Zéro, héritier de Gustave qui a hérité de Madame. Le palace est délabré, presque vide. La société n’est plus la même et si les êtres solitaires sont toujours clients, ils sont bien moins nombreux.

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Le seul héritage qui vaut, au fond, apparaît comme le message cosmopolite de la défunte civilisation Mitteleuropa : mieux vaut adopter que générer, le sang ne préservant ni l’honneur ni la vertu ; mieux vaut s’ouvrir aux autres cultures, la pureté de la race engendrant esprit obtus et barbarie égoïste ; mieux vaut aimer que haïr, la solitude écartée valant reconnaissance éternelle ; mieux vaut résister que se laisser faire, puisque l’avenir se construit contre l’apathie.

Drôle, rebondissant, coloré, voilà un bon film d’hiver.

DVD The Grand Budapest Hotel + A bord du Darjeeling Limited, de Wes Anderson avec Ralph Fiennes, F. Murray Abraham, Tony Revolori, Owen Wilson, Adrien Brody, blu-ray Pathé 2015, €14.99

The Grand Budapest Hotel seul, 20th Century Fox 2014, blu-ray €14.99, normal €8.49

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Le Père Noël est une ordure

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Quel bonheur de revoir l’humour du début des années 1980, époque Mitterrand avec la gauche bobo au pouvoir, à peine sortie de mai 68 ! Même si je préfère Les bronzés font du ski, le film qu’a tiré Jean-Marie Poiré de la pièce de théâtre est un bon moment de poilade. Peut-être parle-t-il moins à la génération Y qu’à la nôtre, car nous voici replongés dans la grand hypocrisie du « tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil » de l’utopie hippie – bien passée d’époque.

Voir circuler des Simca 1100, des Renault 5, des Peugeot 504, des Citroën CS et même une Talbot Samba (celle de la mère Balasko) nous replonge en pleine euphorie des Trente glorieuses finissantes. Les pères Noël déguisés avec barbe en coton distribuent des bonbons aux enfants, payés par les grands magasins aux trottoirs noirs de monde. Les vitrines croulent de victuailles et de bouteilles pour Noël. Les cadeaux sont déjà emballés. Toute la France bourgeoise et petite-bourgeoise communie aux ripailles et au plaisir des enfants.

Toute ? Non. Une tribu exotique résiste encore et toujours à la consommation. Faute d’argent, faute de volonté, faute de culture. Gérard Jugnot est un sous-père Noël obligé à distribuer des tracts pour un spectacle porno, faute d’être engagé par un magasin. Il a « collé un polichinelle dans le tiroir » de sa compagne de galère Marie-Anne Chazel, comme elle le dit, et achète une demi-portion de boudin pour en voler prestement une autre. Quant à son grand cru, c’est un gros rouge qui tache en bouteille plastique. Le couple habite un bidonville bordant le périphérique et vit de récupération.

Les bourgeois coupables se sentent obligé d’user de charité à Noël – mais pas comme avant, nous sommes dans la modernité branchée Mitterrand. C’est donc SOS-Détresse, qui calque SOS-Amitié et tous ces numéros d’aide sociale qui fleurissent à cette époque, en même temps que se poursuit l’accueil chez les uns et les autres des gens à la rue, dans la foulée de mai 68. Mais ces bourgeois ne sont pas naturels ; ils sont coincés, mal à l’aise. Ils jouent les branchés fraternels, selon les nouvelles normes issues de 68, mais n’ont pas la capacité en eux d’être vrais ; leur morale et la nôtre ne sont pas les mêmes. D’où leur constante hypocrisie, l’affichage haut et fort de convictions qui ne résistent pas à la moindre intrusion.

Les quiproquos et les inversions de rôles sont donc constants, ironiques – jusqu’au pédé de service (Christian Clavier), plus humain que le petit-bourgeois Lhermitte. Seuls le populo est vrai, car nature. Il concilie sans problème ce qu’il est avec ce qu’il fait, tandis que le bourgeois est sans arrêt obligé à jouer un rôle qui ne lui va pas. Sous les oripeaux de l’humour à la française, la bande du Splendid pratique là une critique philosophique marxiste (le divorce de l’être avec sa propre nature) avec les habits plus récents de l’existentialisme sartrien (la mécanique du garçon de café).

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Donc vous allez rire. Thierry Lhermitte, au costume à carreaux taillé dans de la housse de canapé et aux lunettes à la Chirac, a un vernis cultureux de langage (« c’est ç’là, oui… ») et l’aspiration (artiste peintre à ses heures), tout en révélant sa vraie nature ordurière lorsque les événements le surprennent (le doigt coincé par Anémone, le porc qui gambade sur le tableau, la vision d’une « serpillère » au lieu du gilet… dans les mêmes tons que son propre costume). Internationaliste et respectueux des cultures différentes, il est vite agacé par le Bulgare qui vient lui proposer les spécialités de son pays avec, coup de griffe au socialisme réel, alors en vigueur sous la férule de l’URSS dans les pays de l’Est, la margarine et la saccharine qui composent le gâteau… Lhermitte joue à merveille le petit-bourgeois du temps, vaguement intello et vaguement marié, coincé de partout mais prétendant au style et à la morale. Josiane Balasko, en grande bourgeoise autoritaire, apparaît plus authentique, n’hésitant pas user du beau langage pour rembarrer un pervers qui téléphone des propos orduriers.

Ce sont les personnages autour qui vont défier ces deux-là, écaillant le vernis de respectabilité. Anémone en rescapée de l’école des bonnes sœurs est généreuse au fond, pensant toujours aux autres avant de penser à elle. Ce qui occasionne quelques gaffes, dont l’irruption de Chazel en Zézette cherchant refuge contre Jugnot qui veut la battre, ou la scène de la douche où Psychose est joué à l’envers, se terminant non par le meurtre mais par le stupre, le vrai meurtre se déroulant par hasard à la porte.

Car Balasko s’est coincée dans l’ascenseur bêtement (elle savait qu’il se bloquait et, un soir de Noël, c’était prendre un bien grand risque que de l’utiliser plutôt que de descendre à pied !). Elle tente bien de bricoler les fusibles avec le tournevis d’une panoplie cadeau pour un neveu (alors qu’il suffisait d’un bon coup de poing popu pour remettre en marche le machin), mais échoue et fait appeler le dépanneur. Lorsqu’il arrive – bien tard (comme quoi la technique ne suit pas, dans ces années « modernistes ») – tout le monde l’a oublié et il se fait poivrer de trois balles par une Chazel qui décharge le pétard de son mec qui voulait la buter.

Les bourgeois sont épouvantés, Anémone tremble au point de chercher refuge dans les bras maladroits de Lhermitte. La police ne répond pas, diffusant en boucle ce message d’époque, que seule la SNCF ose aujourd’hui imiter : « vous avez appelé la police, ne quittez pas ». Jugnot, en populo avisé, s’empresse de raccrocher et de dépecer le cadavre en morceaux pour qu’il tienne dans des paquets de Noël, dont il s’agit de se débarrasser. Et toute la bande s’emploie à balancer la viande aux tigres, aux lions, aux singes, aux ours du zoo de Vincennes, désert en ce petit matin de Noël où tout s’arrête en France.

Il n’y a que le pédé, assommé par Jugnot parce qu’il voulait aller lui aussi à la police, emmené lui aussi dans la camionnette aux paquets, qui se réveille et balance la bidoche n’importe où, sans deviner ce dont il s’agit. Ecart de culture ou profond fossé entre ceux qui vivent dans un monde Bisounours et ceux forcés à survivre au jour le jour de façon réelle ? Le couple popu Chazel-Jugnot laisse alors en plan le trio de bourgeois sidérés. Il n’est de bon égoïsme qui ne commence par soi-même, n’est-ce pas ? Et pan sur le bec des charitables aux pincettes, qui ne s’investissent que pour leur bonne conscience, sans remettre jamais en cause le système qui crée les écarts sociaux. Le Père Noël est un mythe et la fraternité un grand mot : il ne suffit pas de dire ce qu’il faudrait, ni même de répondre au téléphone pour « aider ».

Le Père Noël est une ordure est plus percutant au théâtre, où les dialogues remplacent tous les actes. Mais le film est davantage dans la réalité vécue, ce qui est probablement mieux aujourd’hui pour saisir cette époque révolue, mais dont ceux qui avaient la trentaine ont la soixantaine aujourd’hui… et trustent le pouvoir. Je ris autant à chaque fois que je vois le film ou la pièce, tant sont vraies ces caricatures, tant ils nous ressemblent dans les travers « de gauche » que la France périphérique commence à dégommer à vue. Rien de tel que de s’en moquer pour en saisir toute la bêtise, au fond.

DVD Le Père Noël est une ordure de Jean-Marie Poiré, 1982, avec Anémone, Thierry Lhermitte, Josiane Balasko, Christian Clavier, Marie-Anne Chazel, Studiocanal 2010, blu-ray €15.66

Edition simple, Studiocanal 2003, €8.20

DVD La pièce de théâtre, TF1 vidéo 2007, €11.95

DVD coffret Les Bronzés / Les Bronzés font du ski / Le Père Noël est une ordure, Studiocanal 2004, neuf €99,90, occasion à partir de €14.98

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Hermann Hesse, Le loup des steppes

hermann hesse le loup des steppes

Narcisse est peut-être, avec Prométhée, le mythe essentiel de la culture occidentale. L’homme est toujours au centre du débat et, lorsqu’il n’a plus rien à conquérir par son corps, à créer avec son cœur et son âme, il ressent le mal de vivre. Il semble que nous, Occidentaux, ne puissions nous trouver bien dans notre peau que dans les périodes agitées et féroces où l’action et la lutte nous extirpent de nous-mêmes.

Lorsque règnent le calme et la paix, le guerrier qui dort au fond de tout être un peu noble s’ennuie, il s’étiole comme un fauve en cage. C’est alors qu’il se tourne vers l’intérieur, avec angoisse, dans l’impossibilité qu’il est de se fuir dans le combat ou l’action. Les ères de prospérité bourgeoise mettent en fureur les meilleurs. Ils savent trouver les mots qui cinglent sans pitié ces valeurs médiocres de bêtes à l’étable. Ils recréent les conflits pour se sentir vivre, ferraillant de leur plume ou s’engageant dans des causes sans espoir, ou bien fuyant la réalité grise dans les paradis artificiels.

Lorsqu’ils sont lucides et qu’ils voient la faillite qui les guette, ils écrivent un livre. Parce qu’ils sont les plus conscients et les plus détachés, ils saisissent mieux le tragique de la condition humaine. Ces livres-là sont souvent des chefs-d’œuvre car ils blessent directement nos fibres sensibles. Tel est ‘Le loup des steppes’.

Durant ces années que l’on a appelées « folles », après la plus absurde et la plus meurtrière des guerres fratricides, un homme se cherche. Il s’appelle Harry Haller. C’est un intellectuel, tenté par la pureté glacée de la raison, un solitaire, un loup parmi les hommes. Il rencontre un soir son opposé féminin, Hermine, solitaire elle aussi, mais tentée par la futilité des plaisirs. Du choc de ces deux êtres l’un sur l’autre naît l’étincelle. Ce sont des pages frisant le fantastique et le surréel. En leitmotiv tout au long de l’ouvrage revient la nostalgie de l’unité, de l’équilibre, de l’harmonie des êtres et de leur mille facettes, cette question fondamentale de l’humain.

La tentative de réponse qui est faite à cette interrogation à la fin du livre rappelle Nietzsche, qui a fortement influencé l’auteur : la joie, l’amour et le rire vont pouvoir opérer la synthèse des mille images diffractées de l’être. Le rire permet de distinguer l’essentiel de l’accessoire, l’or pur dans le minerai brut. A chacun de définir cet « essentiel » d’après le passé qui l’a formé et le devenir qu’il désire au fond de lui. Mais cela doit conduire à l’harmonie de l’être, pas à l’hypertrophie d’une partie. L’intellect est indispensable, mais l’intellectualité pure est une impasse ; les plaisirs sont indispensables, mais le culte du sexe et des sens est futile. L’essentiel est l’extase d’une belle musique ou d’une haute pensée, mais aussi la fraternité vivante et l’exaltation de la danse, la méditation solitaire et aussi la communion dans la foule. Avec, comme juge des valeurs, la moquerie de soi-même. Zarathoustra disait : « J’ai canonisé le rire. »

Voici le fond du roman. Mais sa lecture est un constant délice par les remarques aiguës sur l’intellectuel, le nihilisme, sur notre époque et sur la bourgeoisie qui la domine, sur les « mille facettes » de l’homme et sur l’équilibre indispensable.

Harry, le loup des steppes, est un intellectuel, mais il s’aperçoit que l’intelligence pure conduit au nihilisme. Il se trouve écartelé entre les aspirations et les interdits qui lui viennent tous deux de son éducation stricte et manichéenne, empoisonnée de christianisme. A la charnière de deux époques, il est incapable de se fondre dans l’univers bourgeois dont il sait la pesante médiocrité, il est prisonnier de la fiction du moi qu’il schématise en deux tendances qui se contredisent : le loup et l’homme. Son chemin initiatique lui fait découvrir la sagesse, qui est l’équilibre par le rire. Il apprend que l’homme n’est pas unité divisée, mais chaos aux milliers d’images qu’il appartient à sa volonté d’ordonner.

Harry est un homme qui pense : « Plus réfléchi que le reste des hommes il avait, en touchant les choses de l’esprit, cette souveraineté presque glacée de ceux qui n’ont plus besoin que des faits, qui ont pensé, qui savent ; seuls peuvent se montrer ainsi les vrais intellectuels qui ont chassé toute espèce d’ambition, qui n’ont jamais envie de briller, qui, ne songent même pas à persuader, à avoir raison, à avoir le dernier mot » (p.11). L’instruction a germé en culture. Les connaissances ne sont plus acquises pour l’érudition vaniteuse de nouveau riche qu’elles permettent, mais elles se sont organisées, hiérarchisées dans un système du monde. Le savoir n’est plus but en soi mais simple moyen, un outil de compréhension du monde.

Mais l’intelligence pure détruit tout plaisir ; son analyse est impitoyable et dissolvante. Comme une machine sans contrôle, elle fonctionne à vide, elle dissèque tout ce qui passe à sa portée avec l’absurdité d’un outil qui s’emballe. A ne vouloir agir qu’à l’aide de la froide raison, on perd tout élan, tout désir, toute volonté. Tout vaut tout, tout est relatif, tout se discute et se teste. L’intellectuel pur se mure dans une solitude suicidaire, détaché de toute réalité matérielle et de toute vie charnelle, comme le savant de Paul Bourget.

Pour Nietzsche, le nihilisme résulte de l’interprétation « technique » du monde. Le sujet se trouve séparé de son corps, celui-ci rejeté dans les ténèbres extérieures. Arraché de tout le matériel qui l’enracine dans le monde ici-bas et la vie, le sujet ne se trouve plus défini que par une intériorité postiche, vide et sans détermination – arbitraire. L’intériorité de la conscience, notion métaphysique, est un premier pas vers les idées pures de Raison, de Dieu, considérées comme guides des actes. Quand cette falsification s’écroule par l’analyse impitoyablement logique de la raison, quand Dieu est mort ou que survient la faillite de l’interprétation exclusivement historique des valeurs, l’homme n’est plus qu’extériorité. Il n’est plus qu’un point où viennent converger diverses lignes de détermination : naissance, milieu social, culturel, historique, etc. Déraciné, gratuit, privé de raison d’être, il se demande pourquoi vivre. Il est alors mentalement un « suicidé ».

Les suicidés ne sont pas ceux qui se suicident, ni même ceux qui en auraient le désir. Les suicidés mentaux au sens de Hermann Hesse vont rarement jusqu’à cette dernière extrémité. Au contraire, ils sont e« des êtres qui se sentent coupables du péché d’individualisation, comme des âmes qui ne croient plus avoir pour but de leur vie leur développement et leur achèvement, mais leur absorption, leur retour à la Mère, à Dieu, au Tout. » Comme des enfants sevrés de leur nourrice et frustrés du contact affectueux de leur mère, les « suicidés » sont des déracinés, des réprouvés, des désespérés. Privés de cette animalité que leur éducation rejette, ils errent dans le désert de la raison pure. Violemment déséquilibrés, ils quêtent leur moitié perdue, avec la nostalgie profonde de l’unité d’être.

Ils sont des aliénés, des martyrs. Ainsi est le loup des steppes : « Sa maladie n’était pas due à des défaillances de sa nature mais, au contraire, uniquement à sa surabondance de dons et de forces. Mais il n’avait pas su les accorder et sa violence n’avait pas atteint à l’harmonie. Je reconnus que Haller était un génie de la souffrance, qu’il avait en lui, au sens de Nietzsche, une aptitude à souffrir infinie, terrible, géniale. C’est pour cela aussi que son pessimisme n’était pas fondé sur le mépris du monde, mais sur le mépris de lui-même ; quelques impitoyables et mortels que furent ses persifflages de telles personnes, de telles institutions, jamais il ne s’en exemptait. » Ce divorce pathétique entre sa raison et son corps résulte de son éducation, toute imprégnée de christianisme. Ses parents l’aimaient, mais ils étaient stricts et dévots ; ils fondaient l’éducation – à l’allemande – sur la nécessité de briser la volonté.

Harry, trop fort, trop dur, trop fier, trop intelligent, est arrivé à l’âge adulte avec sa volonté intacte, mais irrémédiablement blessé et déchiré : au lieu de la briser, son éducation n’est parvenue qu’à lui faire haïr sa volonté. Obsédé d’« amour du prochain » inculqué depuis sa tendre enfance, Harry, malgré les efforts héroïques qu’il déploie, ne parvient pas à aimer les autres. Sa lucidité est trop aiguë, sa puissance trop forte. Écartelé entre ses principes et sa nature, il se hait lui-même et ne se considère que comme une bête dissimulée sous un vernis d’éducation : un loup à peine humanisé.

Harry Haller, double de Hermann Hesse, vit dans sa chair la maladie de son temps : le loup des steppes ne peut aimer « ce contentement, cette absence de douleur, ces jours supportables et assoupis, où ni la souffrance ni le plaisir n’osent crier, où tout chuchote et glisse sur la pointe des pieds. » Univers d’équilibre, certes, mais d’équilibre médiocre, anémié, mortel : l’univers du couci-couça. Si la bourgeoisie subsiste, c’est grâce à tous les loups des steppes, « natures puissantes et farouches », mais « détenus du bourgeoisisme ». Tels sont, par exemple, la plupart des artistes, qui méprisent l’esprit bourgeois mais ne font rien pour le combattre, le renforcent et le glorifient parce qu’incapables de s’en sortir. « Seuls les plus forts d’entre eux pourfendent l’atmosphère du monde bourgeois et atteignent au cosmique. » Ce sont les tragiques, dont le rire absolu brise toutes les barrières et ne laisse aucun préjugé intact. Les loups des steppes manient seulement « l’humour », qui « reste en quelque sorte bourgeois, bien que le bourgeois véritable soit incapable de le comprendre. L’idéal disparate et enchevêtré de tous les loups des steppes, se réalise dans la sphère imaginaire.

Il n’est pas anodin que les termes d’humour et de sport, pour qualifier le comportement gentleman, soit né en Angleterre, pays du bourgeois par excellence. Il n’est pas anodin non plus que cette critique du bourgeois soit surtout allemande, sa démographie galopante au XIXe siècle a renforcé dans la société les idées de la jeunesse. Cet âge de la vie aime l’action et la passion, il est bien loin du monde tranquille et bourgeois ; il aime les certitudes et l’enthousiasme, il est bien loin du relativisme et de la prudence. Au contraire de l’humour, qui réconcilie les contraires, le tragique est radical. Il est un rire d’enfant un rire « innocent » et, par là, révolutionnaire. L’enfant est le seul à dire que le roi est nu. Il est l’expression de la Grande santé nietzschéenne qui se moque de tout, car la surabondance de forces rend joyeux et léger. La joie est la manifestation immédiate de la vitalité. La joie est moquerie, détachement, et en même temps affirmation, amour, volonté. Cette dualité intrinsèque lui donne son caractère tragique : rien ne mérite d’être fait, aucune cause d’être défendue, et cependant toute action est nécessaire, désirable, toute cause défendable.

C’est ainsi qu’à la fin de sa quête, le loup des steppes découvre la fiction du moi : « Quand Harry se sent homme-loup et se croit composé de deux éléments opposés, ce n’est qu’un mythe simplificateur. » La dialectique de Hegel, en tant que simplification grossière de la réalité, se trouve ici critiquée. « Harry ne procède pas de deux êtres, mais de cent, de mille. Sa vie oscille (comme celle de chacun) non pas entre eux pôles, comme par exemple l’instinct et l’esprit, ou le débauché et le saint, mais entre des milliers de contrastes, entre d’innombrables oppositions. » La fiction du moi a été inventée par les idéalistes de l’antiquité qui ont pris pour point de départ l’unité visible du corps. « En réalité, aucun moi, même le plus naïf, n’est une unité, mais un monde extrêmement divers, un ciel constellé d’astres, un chaos de formes, d’états, de degrés, d’hérédités et de possibilités. » Les poètes de l’Inde ancienne, dont Hermann Hesse est imprégné, ignoraient cette notion du moi : leurs héros ne sont pas des personnes mais des « faisceaux de personnes, des séries d’incarnations. »

« Ce que les hommes entendent par la notion d’humain est toujours une convention bourgeoise ; comme telle, elle est périssable. Certains instincts des plus brutaux sont méprisés et honnis par cette convention, une parcelle de conscience civique, de moralité et de « débestialisation » est obligatoire, un brin d’esprit est non seulement permis, mais exigé. L’homme de cette convention est, comme tout idéal bourgeois, un compromis. Il est un essai timide et ingénument malin de berner la méchante aïeule Nature, de même que l’ennuyeux ancêtre Esprit, et de garder entre eux deux la moyenne confortable » (Traité XXV).

Il faut relire ‘Le Loup des steppes’. Il est l’un de ces rares livres qui touchent le fond de l’homme.

Hermann Hesse, Le loup des steppes, 1927, Livre de poche 1991, 224 pages, €6.10

e-book format Kindle, €4.99

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Théo Kosma En attendant d’être grande 1 – Vêtue de regards

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Une petite fille raconte ses années libertines. Ou plutôt son enfance libre dans ces années 1970 un peu baba cool où la sensualité a trouvé droit de cité. Pas trop, mais plus qu’avant. C’est ainsi que des plages existent où des femmes vont seins nus ; ou des enfants jusque vers sept ou huit ans restent vêtus de vent. Mais le Surmoi peccamineux chrétien ou social inhibe les adultes, ils ont plus peur du regard des autres que la volonté de dispenser une éducation épanouie. La dictature psy, qui fait florès à l’époque, remplace les curés pour prêcher la pudeur et autres Œdipe mal gérés.

L’auteur s’en amuse, par la voix de Chloé. Celle-ci n’est pas si délurée qu’elle le croit, tout juste un brin trop en avance, comme si elle reconstruisait sa prime enfance une fois grande. Pour connaître un peu les enfants, je m’étonne qu’elle puisse avoir des souvenirs aussi précis dès l’âge de deux ans, qu’elle voie ses copains et copines frissonner de pudeur à quatre ans, qu’elle ait envie de regarder des films d’épouvante à six ans, qu’elle s’informe « à la bibliothèque » sur le sexe au même âge, qu’un copain de son âge, huit ans, ait « la main qui tremble » à seulement la déshabiller, sans que rien d’autre ne se passe…

Tout redevient réaliste après huit ans, le plaisir érotique de se rouler toute nue dans le sable ou dans l’herbe, de s’affronter au catch dans le plus simple appareil avec sa meilleure copine, de nager nue pour voir les garçons émoustillés, de prendre des douches matin et soir pour se toucher, se lisser, s’explorer. Nous sommes loin des rigueurs des couvents mais rien de bien méchant, pas vraiment de sexe, ou plutôt rien de génital – et surtout rien entre enfant et adulte. Uniquement des jeux entre soi, caresses et frottements, nudité et sensations. De l’intime, pas de l’intimité, observer les réactions de ses sens, sans en oublier aucun ou presque (l’oreille ?).

Il y a même de l’humour à décrire par des yeux enfants les contorsions maladroites des adultes qui s’enferment dans leur chambre pour « classer le courrier » (nous sommes avant l’ère Internet) ou qui ahanent dans leur lit « comme dans un documentaire animalier ». Mal baisés, mal aidés, « libérés » sans trop savoir qu’en faire ni comment faire, les adultes du temps sont de gentils paumés velléitaires qui accordent une liberté sans savoir où elle va, ou en interdisent une autre sans savoir pourquoi.

La société ne les soutient pas, au contraire ! « Chaque année, écrit l’auteur p.115, les tissus sont devenus de plus en plus petits. Les shorts qui arrivaient aux genoux ont laissé apparaître le haut des fesses. Les pantalons sont devenus tailles basses, découvrant la culotte, voire la raie. Les chemisiers ont mis le dos à l’air, les t-shirts se sont arrêtés au-dessus du nombril. Les manches ont raccourci elles aussi, jusqu’aux épaules, et qui plus est les matières sont devenues de plus en plus moulantes et transparentes. Moulantes au point de dessiner les tétons et les lèvres du vagin. Transparentes au point de tout montrer du soutien-gorge, ou selon le cas de l’absence de soutien-gorge. Tout cela a entraîné deux paradoxes. Tout d’abord, moins il y a de tissus plus le prix augmente. Ensuite, plus la peau est découverte plus le naturisme devient ringard. Si ! Quel illogisme… » (J’ai corrigé les deux fautes d’accord du paragraphe – elles ne sont pas les seules, notamment « tache » qui ne s’écrit pas « tâche » sans changer de sens).

theo kosma En attendant d'être grande 1 couv bis

Le roman est joli, panthéiste sans être voyeur, sensuel sans être indécent, libre sans être licencieux. Tout est naturel, tout est nature – tout devrait aller de soi. La lecture en est quand même « réservée à des lecteurs majeurs » selon le puritanisme anglo-saxon de rigueur sur le net et comme il est rappelé en frontispice. De même la mention rituelle : « Tout lien avec quelque élément réel serait purement fortuit ». Mais nombre de femmes pourront se reconnaître partiellement en petite fille des années 70 (c’est moins vrai pour les garçons), malgré les sensations et activités un peu forcées des premières années, trop reconstruites me semble-t-il.

Vêtue de regards est un titre savoureux mais il manque à mon sens une histoire. Écrire sur les sens aurait un sens plus vif si les échappées voluptueuses étaient les éléments accompagnant une action. Le lecteur lit l’impression passive du monde sur la petite fille ; il aurait aimé lire le monde en actes, qui ajouterait du piment à ces moments d’érotisme innocents tels qu’un Marcel Aymé, dont l’auteur prend parfois le style, a su en instiller.

Ce premier opus est le premier d’une série qui en comprend jusqu’à présent cinq – éditée uniquement en e-book.

Théo Kosma, En attendant d’être grande 1 – Vêtue de regards, 2014, e-book format Kindle €0.99

Blog de l’auteur : http://plume-interdite.com/qui-suis-je/

Contact : theo.kosma@plume-interdite.com

Le blog d’Anne Bert soutient ce travail et en a parlé Elle note particulièrement qu’« il est fort utile de donner de la visibilité à de tels textes qui rappellent à tous et à toutes que leur corps est aussi autonome, tout comme leur esprit, qu’il ressent des désirs et de la curiosité et qu’il est normal que l’enfant explore tout cela, sans brimade. »

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Umberto Eco, Lector in fabula – Le rôle du lecteur

umberto eco lector in fabula
Umberto Eco est décédé le 19 février de cette année à 84 ans. Ce diplôme de philo de Turin avec une thèse sur saint Thomas d’Aquin est surtout connu pour le film tiré de son roman publié en 1980 : le Nom de la rose. Il mêle moyen-âge et religion, politique et érudition, naïveté et savoir, censure et péché. Les illettrés, hélas de plus en plus nombreux depuis la génération Mitterrand du jouissif, accentué depuis par le zapping à tout instant d’Internet sur Smartphone, n’ont jamais rien lu d’Umberto. Ils n’ont regardé que les images de Jean-Jacques Annaud, les acteurs Sean Connery en James Bond médiéval et Christian Slater en frais novice de 17 ans.

Ses autres romans n’ont pas été aussi « célèbres » car le ciné n’a pas osé s’y colleter. Le Pendule de Foucault, paru en 1988, rénove les Templiers et critique l’ésotérisme. L’Ile du jour d’avant, en 1994, est trop compliqué pour les esprits simples, trop paradoxal sur les longitudes et les fuseaux horaires. Baudolino, livré au public en 2000 raconte le mensonge et la vérité, via les tribulations d’un garçon du XIIe siècle qui ne survit que par affabulations. Les suivants ? Personne n’en parle déjà plus…

Or Umberto Eco était aussi un chercheur du langage, un sémioticien dans la lignée de Roland Barthes. Du temps où les plus bêtes lisaient, à la fin des années 70, il fait paraître un recueil d’articles écrits entre 1976 et 1978 sur la pragmatique du texte, ou comment un lecteur interprète l’œuvre, donc participe de ses multiples sens. La traduction française a conservé son titre en italien, on ne sait pourquoi, peut-être parce que Lector in fabula est plus joli que le lecteur dans les structures narratives ?

Pour Eco, l’œuvre est un message, mais ambigu – car plusieurs signifiés cohabitent dans un seul signifiant. Selon le public, sa signification d’une œuvre diffèrera. Les conditions, sociales, historiques, culturelles de son écriture comme de sa lecture sont en partie déterminées par « l’encyclopédie » lexicale et culturelle de ceux qui écrivent et de ceux qui lisent. À cette époque bénie, Eco fixait à 2000 mots le lexique des plus nuls… il s’est réduit de nos jours vers 400 mots !

Ce texte, alors paru en poche, se vendait comme toutes les sciences humaines. Aujourd’hui… la même édition poche de 1989 est toujours disponible : 27 ans sans réédition nécessaire.

Comprendre comment on lit, et aussi de quelle façon on écrit, est disséqué dans ce livre. Non sans humour : le lecteur d’un horaire de chemin de fer est ainsi qualifié, dans la virtuosité du vocabulaire linguistique, « d’opérateur cartésien orthogonal, doué d’un sens aigu de l’irréversibilité des successions temporelles » p.75. On se croirait en IUFM… et Umberto Eco se moque de cette façon de jargonner qui évite de penser.

Bien qu’un peu difficile et spécialisé dans la réflexion sur le langage, le message, la structure narrative et la fonction de lecture, je rends ainsi hommage à l’universitaire ironique et brillant qui vient de nous quitter.

Umberto Eco, Lector in fabula – Le rôle du lecteur ou la Coopération interprétative dans les textes narratifs (Lector in fabula), 1979, Livre de poche biblio essais 1989, 317 pages, €6.60

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Robert-Louis Stevenson, En canoë sur les rivières du nord

robert louis stevenson en canoe sur les rivieres du nord
Stevenson n’est pas seulement l’immortel auteur de L’île au trésor ; il a aussi beaucoup écrit sur ses expériences vécues et ses vagabondages. Écossais amoureux de la France, il la parcourt à pied, puis en canoë avec un ami. Walter Simpson, baronnet, est son compagnon pour descendre rivières et canaux d’Anvers à Pontoise entre fin août et mi-septembre 1876. La France se relève à peine de la guerre avec les Prussiens – où Badinguet a été ignominieusement vaincu – et le nord français résonne des marches militaires et autres chansons patriotiques de défaite, pleurant l’Alsace-Lorraine.

Un passage sur les jeunes tambours, qui ne combattent pas mais rythment la marche à la mort de la jeunesse, s’appesantit sur le destin des ânes : battus durant leur vie, battus encore plus après leur mort, la peau de leurs fesses servant à faire des tambours. Tout comme les jeunes garçons de France, au fond… C’est dire si cette aventure nomade pré-écolo est dite avec finesse et humour.

L’auteur a 26 ans et ce livre est sa première publication véritable, qui le fera reconnaître des critiques. Bien qu’un peu maniéré et littéraire parfois, son style se pose. Lui se nomme par le nom de son bateau, comme on fait volontiers dans la marine de mer. Si Robert-Louis est l’Aréthuse, son ami Walter est Cigarette. Les deux voguent au fil du courant, se précipitant vers la mer – qu’ils n’atteindront pas, les rivières après Pontoise devenant trop anonymes car trop civilisées.

Spectateur malgré la pluie, Stevenson prend des notes sur ce qu’il voit et sur ceux qu’il rencontre. Nous avons, près d’un siècle et demi plus tard, un portrait populaire de la France du nord qui, à la lecture d’aujourd’hui, est assez savoureux. Pêcheurs niais, sportifs obsédés, robustes gamins, marchands de toutes sortes, aubergistes, péniches, vieille dévote, bon bourgeois, lavandières, réservistes – composent une mentalité : celle de la râlerie, de la joie de vivre et de l’égalitarisme ancré.

Non sans brocarder le Français raisonneur, qui croit que « la logique » suffit et non l’habileté. « Pas plus qu’on général, un bon raisonneur ne saurait démontrer que sa cause est juste. Mais la France tout entière s’égare à la poursuite de quelques grands mots ; il lui faudra du temps avant d’acquérir la certitude que, pour grands qu’ils soient, ce ne sont que des mots. Quand elle l’aura compris, elle trouvera peut-être la logique moins amusante » p.58 Pléiade. C’est plutôt bien vu, les deux guerres suivantes montreront que la France ne comprendra jamais. Aujourd’hui encore, les Grands principes servent de justificatif (surtout à gauche) à ne rien faire de concret, d’utile, d’efficace. On appelle ça le performatif, chez les communicants.

Le voyage, parce qu’il met sans cesse en mouvement, détache du monde ; la pagaie, parce qu’elle est un geste automatique, agit hypnotise et met en état de transe, voire de nirvana. Être oisif parmi les gens qui travaillent, aller toujours alors que les autres restent immobiles, observer quand tout le monde agit – n’est-ce pas se mettre à part, comme une élite ? La littérature avait cette ambition, jadis. Mais l’auteur ne la prend guère au sérieux : son titre, An Inland voyage – un voyage à l’intérieur des terres, n’est-il pas un véritable oxymore ?

Certains ont voyagé autour de leur chambre, d’autres au loin ; Stevenson se veut entre les deux, ni seul ni en groupe, ni pur imaginaire ni réaliste explorateur. Il est un « voyageur », et le mot ne vient pas de voir mais de viatique : ce qui permet de vivre. Le voyageur fait sa provende de ce qu’il voit, voyager le change et il en revient autre.

Ce n’est pas marcher pour marcher, ou canoter pour accomplir un record, comme trop souvent de nos jours – mais se rendre d’un point à un autre en promenade, pour jouir et observer, apprendre et cultiver son être. Un bien bel itinéraire, trop méconnu, mais qui a ses lecteurs, la réédition en poche disponible le montre.

Robert-Louis Stevenson, En canoë sur les rivières du nord ou Croisière à l’intérieur des terres (An Inland Voyage), 1878, Actes sud Babel 2005, €7.70
Robert-Louis Stevenson, Œuvres 1, Gallimard Pléiade 2001, 1242 pages, €59.00
Les œuvres de Robert-Louis Stevenson chroniquées sur ce blog

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Mark Twain, Aventures de Huckleberry Finn

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Huck est le copain sauvage de Tom Sawyer ; vagabond intégré (si l’on ose cet oxymore), il entre dans la bande de bandits que l’imagination de Tom crée au village. Mais si Tom est civilisé, fantasque mais bourgeois, farceur mais moral, Huckleberry reste un naturel du pays, étouffant dans les vêtements, aimant dormir dans les bois, pêcher le poisson-chat, faire griller du lard sur un feu de camp. Son adoption par la veuve Douglas l’a enfermé, rhabillé et contraint. S’il aime l’école parce qu’il est curieux de tout, il a un besoin physique de courir les bois, si possible la chemise ouverte et les pieds nus. « Les vêtements et moi, on s’apprécie pas trop », avoue-t-il au chapitre XIX.

Il fugue, puis est rattrapé par son père, un ivrogne incapable qui l’a laissé choir de puis plus année et qui ne revient qu’avec une idée fixe : s’emparer du magot gagné par le fiston, que le juge Thatcher gère pour lui. Huck fait mine de se soumettre. Élevé à la dure, le gamin accepte les taloches et les gnons que son jeune corps vigoureux sait encaisser, mais il tient à la vie. Il a une peur bleue de ces crises de delirium tremens qui saisissent son paternel dès qu’il a lampé quelques dollars de gnôle. Lorsque l’adulte le poursuit en hurlant dans la cabane de rondins, brandissant un couteau de boucher, c’en est trop et le gamin s’enfuit, tout en mettant en scène ingénieusement son propre meurtre à l’aide du sang d’un cochon et d’un gros sac de cailloux traîné jusqu’à la berge.

Il observera avec délectation le vapeur tourner dans l’eau en tirant des coups de canons destinés à faire remonter son corps noyé à la surface – en vain. C’est dans cette île déserte Jackson, où il établi son camp de robinson, dans le souvenir des jeux avec Tom et sa bande, qu’il a rencontré Jim, esclave de Miss Watson, la sœur de la veuve Douglas, qui compte le vendre pour une bonne somme.

huck finn elijah wood parmi les bourgeoises

Huck aime Jim, aussi sauvage que lui au fond malgré les apparences, car il aime autant que lui la liberté de penser et de se mouvoir. Jim est presque sans instruction, tout envoûté par les superstitions des Noirs, mais il n’est pas sans bon sens. Toucher une peau de serpent fait-il venir les ennuis ? Huck n’y croit qu’après que les ennuis soient venus, pragmatique.

Les aventures vont dès lors s’égrener avec, pour décor, le Père des eaux, ce grand fleuve Mississippi qui est tout un continent pour l’auteur. Femmes naïves de village, paysans rusés, mauvais garçons et escrocs, chasseurs de nègres et rudes bateliers, le garçon et son compagnon noir vont faire la route, celle qui initie à la vie par la liberté. Non sans peurs, sueurs froides, humour : « Il n’y avait personne au temple, sauf un porc ou deux car la porte n’avait pas de verrou et les porcs ils adorent les sols en grosses planches en été à cause de leur fraîcheur. La plupart des gens, si vous avez remarqué, ils vont au temple seulement quand ils sont obligés, mais les porcs c’est différent » XVIII.

huckleberry finn et jim sur le radeau

Non sans expériences sensuelles non plus. Huck est âgé de 14 ans selon les Carnets de l’auteur, il a la sensualité brute de cet âge : sur le fleuve, « on était toujours nus, le jour et la nuit, si les moustiques nous embêtaient pas » XIX, notamment nus sous l’orage, la peau en ravissement sous les trombes d’eau tiède, chapitre XX. Pressé par Jim de se renseigner pour savoir si le radeau a passé ou non Cairo, la ville cruciale pour atteindre les États abolitionnistes, Huck ôte tous ses vêtements et va nager jusqu’à un train de bois pour écouter les flotteurs parler de la navigation. Mais il sera découvert, un matelot « a posé sa main sur ma peau chaude, tendre et nue », raconte Huck avec délices (XVI). A poil, il est traîné devant les hommes qui le reluquent, l’interrogent et le menacent du fouet. Il s’en tirera avec sa langue bien pendue et pourra plonger pour rejoindre la berge. II l’a échappé belle mais a somme toute pris plaisir à cette aventure – sauf qu’il ne sait pas si Cairo est près ou loin.

huck finn elijah wood

Il perd Jim dans le brouillard, puis tombe à l’eau et se retrouve dans une famille sudiste où règne depuis 30 ans la pire des vendettas. Le père, les cousins, les fils, jusqu’au gamin de13 ans, sont tués à coups de fusil par l’autre famille, elle aussi amputée ; seule l’une des filles, amoureuse d’un garçon de l’autre bord, réussit à fuir l’absurdité humaine avec son promis. Huck retrouve Jim, recueille deux escrocs qui entubent les villageois crédules par des spectacles jugés si mauvais et une tentative de captation d’héritage – que le goudron et les plumes finiront par expulser les compères. « Il vaut mieux risquer la vérité, qui serait peut-être moins dangereuse qu’un mensonge », médite-t-il au chapitre XXVIII. Huck assiste aussi à l’imbécilité de foule, qui décide de lyncher un homme, « un vrai », qui a tué son insulteur chronique, mais que la lâcheté fait renoncer face à son attitude ferme.

Il découvre la vie, Huck, la bêtise humaine et l’absurdité sociale. Que reste-t-il de l’humanité ? Pas grand-chose : l’amour, l’amitié, l’honneur peut-être. Il a même pitié des crapules, par « conscience » – ce que l’auteur n’approuvait pas, peut-être censuré par sa femme à qui il faisait relire le manuscrit pour qu’il soit présentable à la vente.

Il aime le nègre Jim qui l’appelle son « poussin » ; lui qui n’a pas eu de père, il en fait une sorte de tuteur. Quand le bouffon « descendant des rois de France » pseudo « Lewis le dix-septième » vend Jim pour 40$, Huck découvre que, si sa conscience exige de rendre Jim à sa propriétaire, son cœur exige plutôt qu’il rende à l’esclave sa liberté (XXXI). Jim et lui ont vécu tant d’aventures et d’émotions ensemble que le jeune garçon refuse à « devenir meilleur » pour « devenir mauvais » selon la société, faisant le choix de la personne Jim plutôt que de « la morale » de la société. Le garçon devient lui-même en devenant adulte.

huck finn elijah wood et jim

D’où la fin incongrue, qui voit le retour de Tom Sawyer. Nous sommes au théâtre, Tom, probablement plus jeune d’un an, se fait auteur, réalisateur, interprète d’un beau rôle qui vise à faire évader le nègre Jim. Même s’il est déjà affranchi par sa maîtresse sur son lit de mort, Tom se garde bien de révéler ce détail, tout à son jeu. Nous ne pouvons nous empêcher de rire, notamment au chapitre XXXIX « les rats », même si le changement de registre est patent. Hemingway n’aimait pas cette chute, qu’il trouvait déplacée et grand guignol. Peut-être est-ce pour comparer la maturité toute neuve de Huck avec un Tom encore en enfance, futur écrivain et histrion dont le rôle est de légender le réel ? Peut-être est-ce la leçon sociale que Huck a acquise sur le fleuve, après avoir rencontré tant de spécimens humains irrationnels ? « J’ai gardé ça pour moi sans rien laisser paraître, c’est ce qu’il y a de mieux pour éviter les disputes et les embêtements » XIX. Ainsi laisse-t-il Tom monter son jeu, du moment que l’objectif rencontre le sien : libérer Jim de l’esclavage. « Je ne me soucie pas de la manière de faire, tant que c’est fait » XXXVI.

Tom est la face Mark Twain dont le côté pile est Samuel Clemens peut-être plus proche de Huck. Le gamin débraillé est en effet un « naturel » du Mississippi, il jouit en naturiste et parle nature. Il est le bon sauvage du mythe, l’idéal chrétien des pionniers américains. L’auteur a écrit le livre de 1876 à 1885 comme une aventure, sans savoir où il veut aller et dans une langue orale, familière, voire crue. Il aime manifestement ce fils littéraire, c’est ce qui fait son charme toujours neuf car Huck est enfant passant progressivement à l’âge adulte, brute acquérant une civilité, les émotions en devenir, l’intelligence qui s’ouvre.

Courage, sensibilité, âme pure du fleuve, Huckleberry Finn est le parfait garçon d’Amérique dont le nom est celui de l’airelle nord-américaine, vu par un auteur humoriste de la seconde moitié du XIXe siècle. Il est candide, donc neutre, capable de tout mais avec générosité, selon l’idée (passablement rousseauiste) qu’un cœur sain sait remettre sur le droit chemin une conscience déformée par la morale apprise de la société, trop souvent factice. Refus de la mentalité européenne de caste, refus du conformisme cul-bénit des vieilles filles, refus de toute autorité non légitime, l’adolescent Huck est un libertarien, le pionnier de la Frontière par essence. Il grandira, mais demeurera cet homme libre que l’enfance a révélé et béni.

Mark Twain, Aventures de Huckleberry Finn, 1885, édition intégrale Garnier-Flammarion 2014, 352 pages, €8.50
Mark Twain, Aventures de Huckleberry Finn, 1885, édition « jeunesse » (expurgée ?) Folio junior illustré par Nathaële Vogel, 2010, 392 pages, €8.20
Mark Twain, Aventures de Huckleberry Finn, 1885, avec illustrations d’époque, in Œuvres, traduction nouvelle Philippe Jaworski, Gallimard Pléiade 2015, 1581 pages, €65.00

DVD Les aventures de Huckleberry Finn, 2003, Stephen Sommers, avec Elijah Wood, Walt Disney France, €13.00
DVD Les aventures de Huckleberry Finn, de Peter Hunt avec Patrick Day, Rimini édition 2014, €11.78 ou Omnitem communication, €14.99
J’ai vu en 1968 la belle série TV Les Aventures de Tom Sawyer, de Wolfgang Liebeneiner, avec les gamins Roland Demongeot et Marc Di Napoli – mais elle est introuvable.

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Jean d’Ormesson, La gloire de l’empire

jean d ormesson la gloire de l empire

Lorsque j’ai lu ce roman à 17 ans, j’ai été enthousiasmé ; le relisant pour cette chronique, je comprends certains agacements adultes : trop de culture nuit à la lecture. Il faut être naïf et candide pour aborder cet empire. Le livre devrait donc rencontrer notre époque.

En 24 chapitres (chiffre symbolique, le lecteur saura pourquoi) et 460 pages sur papier bible, le romancier léger se fait historien philosophe dans ce pastiche d’un monde. Il raconte la geste d’un personnage qui n’a jamais existé, dans un empire qui reste imaginaire. Si non e vero, e ben trovato (si ce n’est pas vrai, c’est bien trouvé), aiment à dire les Italiens, peuple fort aimé de l’auteur. Il y a de la verve, de l’invention, du canular dans ce vrai inventé. Du René Grousset écrit par Jules Michelet et revu par Jorge Luis Borgès, peut-être. Avec généalogie, chronologie, cartes, bibliographie et index – comme dans les vrais livres des vrais historiens.

S’agissait-il, pour le bon chic bon genre d’Ormesson, d’enterrer « la culture » ? de créer un anti « nouveau roman » ? de s’élever par l’imagination contre le « réalisme socialiste » ? Tous ces groupes étaient encore vivaces après 1968, et il était salubre de les envoyer aux poubelles de l’Histoire pour réhabiliter le roman.

Mais Jean d’Ormesson se crée aussi lui-même, en Alexis ou peut-être en Bruince, dans une civilisation syncrétique qu’il fait naître de la rencontre improbable de Constantin et de Gengis Khan. Bruince, qui deviendra archipatriarche, né riche patricien, délaisse tout dès 13 ans pour se faire matelot. Il y a cette tentation manquée chez Jean d’Ormesson, il l’a livrée dans Au revoir et merci.

L’empereur Alexis fut un enfant bâtard jalousé et mal aimé, un adolescent débauché et meurtrier mais adorateur du soleil, un jeune adulte ascète fou de dieu, avant de conquérir l’empire sur requête d’un enfant – envoyé par sa mère. Il ne cherche l’unité impossible que pour se racheter de ses fautes bien réelles. Il est dual, comme l’esprit occidental abreuvé de Bible et de terrorisme philosophique platonicien, comme dirait ce bon Monsieur Onfray. « Alexis, c’est d’abord une passion : la passion de l’unité à travers le divers, la passion de l’universel, la soif de savoir, de beauté, de bonheur, la quête d’une clef, d’un secret, d’un système, d’une société des âmes » p.553 Pléiade. En bref l’incarnation de tout le cycle occidental.

Alexis et Balamir conquièrent à eux deux avant la Renaissance un « Saint empire romain méditerranéen et asiatique » (p.583) qui va de l’Atlantique à la mer de Chine, de l’Afrique du nord aux forêts scandinaves. L’époque est imprécise et les peuples ne sont que des noms : ne trouve-t-on pas les Hobbits en adversaires de l’empire à ses débuts ? C’est dire combien l’humour ne manque pas dans les références authentiques et inventées.

Cette fresque immense et ambitieuse ne va pas sans quelques longueurs dans les descriptions aussi lyriques qu’interminables qui se grisent d’érudition (notamment dans le chapitre XXIII). Mais la mise hors du temps fait pénétrer au cœur de la culture, la nôtre. Cet esprit curieux et porté à l’universel, ne supportant ni la contradiction ni la demi-teinte, est fait pour la gloire bien que sachant que tout est vain. Car seul le temps règne en maître et Dieu lui-même ne peut rien pour le passé ; il n’est pas omnipotent, au fond, et Jean d’Ormesson se demande toujours s’il existe. L’orgueil bâtit sur du sable, pas de gloire sans la chute ni de puissance sans déclin. Tout est vanité…

On peut reprocher à l’auteur cet esprit chrétien qui réduit toute action ici-bas à cet « à quoi bon ? » d’éternité (p.574). Mais on peut le créditer aussi de mettre le doigt sur l’action plutôt que sur l’utopie en montrant le dilemme d’Alexis : « changer la vie ou changer de vie ? » (p.619). La justice exige la force, la prospérité l’unité – mais peut-on faire le bonheur des hommes malgré eux ? Ils aiment la bataille et la guerre, les viols et le pillage ; il faut qu’un rêve soit plus fort que les satisfactions matérielles pour les tirer hors d’eux-mêmes et de ces plaisirs terre à terre.

L’un des bonheurs de lecture est cette langue classique, admirablement neutre, qui décrit sans dévier de sa route tranquille les meilleures et les pires choses. La vie la plus joyeuse et vigoureuse (les Jester) côtoie la barbarie la plus cruelle et le sadisme le plus brutal. Certaines scènes fascinantes ne sont que viols répétés, tortures interminables, enfants vivants lancés comme projectiles et meurtres de masse, l’auteur se plaisant à moquer l’irruption à la mode des homos, à la date d’écriture, par quelques traits bien placés : entre deux supplices d’éviscération ou de carbonisation de sexe ou de sein, deux jeunes barbares se plaisent à faire l’amour entre eux. Nous sommes dans la tradition monastique édifiante des horreurs de l’enfer ici-bas ; nous sommes aussi dans le rire à la Rabelais pour marquer combien vils sont les humains quand ils s’y mettent avec ardeur.

Mais ces quelques pages à la Sade sont aussi philosophiques : les daechistes de l’état islamique font-ils autre chose, 36 ans après la parution du livre ? Quand l’imaginaire rencontre le réel, à quoi bon dire et répéter de façon talmudique obsessionnelle « plus jamais ça » ? Ce faux empire apparaît plus vrai que les réels, tant il dit des hommes ce qu’il en faut savoir, que l’histoire se répète et que l’espérance du rêve côtoie sans vergogne la bassesse la plus bête.

Ce roman a reçu le Grand Prix de l’Académie française 1971 – laissez-vous emporter.

Jean d’Ormesson, La gloire de l’empire, 1971, Folio 1994, 692 pages, €12.40
Jean d’Ormesson, Œuvres, Gallimard Pléiade 2015, 1662 pages, €55.00 (si vous désirez lire plusieurs romans de Jean d’Ormesson, l’édition Pléiade est le meilleur rapport qualité-prix, avec 4 gros romans pour seulement 14€ chaque)
Les livres de Jean d’Ormesson chroniqués sur ce blog

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Patrice Trigano, L’oreille de Lacan

patrice trigano l oreille de lacan
L’auteur aime à se mettre dans la peau d’un autre ; il s’est ainsi inséré dans la personnalité d’Antonin Artaud et de Raymond Roussel. « Quelle bien étrange et douce tendance que celle qui consiste à ne voir le monde qu’à travers l’art ! », écrit-il dans Une vie pour l’art. L’art serait un reflet de la vie, mais sublimé, réduit à son essence signifiante. En ce dernier « roman », il a imaginé et fantasmé cette fois la vie d’un personnage de fiction, Samuel Rosen.

Dandy névrosé plein de TOC, obsédé de Lacan qu’il n’a jamais rencontré mais aperçu de loin, collectionneur maniaque qui s’entoure d’objets comme d’autant de doudous, Samuel est un personnage cannibale. Comme le Golem, créature artificielle qui échappe à son créateur, il en vient à envahir la vie de l’auteur, son imaginaire, comme une « élucubration désirante », ainsi qu’il le dit joliment hors texte. La construction du roman présente l’originalité d’un prologue où l’auteur expose sa volonté de faire la biographie de son personnage, d’un « logue » où il en revêt la peau, enfin d’un épilogue où il se dresse contre lui, l’accusant de l’avoir contaminé. Mais être possédé des êtres créés de soi, n’est-ce pas la pathologie du véritable écrivain ?

Rosen est révolté évidemment, comme son auteur et comme le veut la mode intellectuelle. Il se cherche sans se trouver. Inhibé sexuel, il pousse les expériences comme on pousse successivement des portes – jusqu’à l’ultime. Il va ainsi dans les premières pages participer, alors que « la lune diffuse sa lumière blafarde dans les rues désertes » p.21, à une séance des Omphalopsyches, une secte adoratrice du nombril, qui y voit depuis la plus haute antiquité l’origine du monde. Ce n’est pas sans rappeler Joris-Karl Huysmans (d’ailleurs cité p.30), dandy lui aussi, tout pénétré des tourments d’une fin de siècle. Mais la terreur devant le réel incompris est ici remplacée par l’humour – et le diable d’hier par les psys d’aujourd’hui. L’atmosphère esthète de Huysmans surnage, entre Baudelaire et Gustave Moreau, le satanisme étant, à fin de notre siècle, la secte du Lacan gourou. Le réalisme des descriptions huysmaniennes portent ici sur les livres anciens, les meubles d’époque et les statues médiévales.

Le roman est parsemé d’aphorismes du « grand psy » qui rappellent les maximes primaires de l’instituteur Mao en son petit Livre rouge. « Il n’y a pas de vérité qu’on puisse dire toute » p.61, « l’imaginaire et le réel sont deux lieux de la vie » p.96, « le réel, c’est quand on se cogne » p.117… Lacan va-t-il détruire ce talent d’écrire ? « Après tout, si je suis devenu écrivain, c’est à ma frustration que je le dois. Et c’est pour cette raison que j’en suis l’obligé » p.68. De la blessure naît le poète, de la souffrance l’observation aiguë des autres. « J’aime en art tout ce qui révèle à mi-mot les faces cachées de l’existence » p.42. D’où Nietzsche et Stirner placés sur la cheminée de face, encadrant un Hegel de dos : la généalogie de la morale et l’autonomie de l’Unique contre le chantre de l’Ordre historique, succédané du destin voulu par Dieu.

Samuel Rosen soupçonnera Nerval d’avoir été le nègre de Baudelaire, calculera des anagrammes pour le prouver, en écrira un livre qui ne sera pas édité, puis passera à la Trappe pour y subir la révélation lacanienne du bord d’elle. L’art est un leurre qui cache une vérité. Les arts « aiguisent ma fascination pour l’incompréhensible » p.170, surtout lorsque cela me concerne… Une gravure ouvre sur une porte qui, dans l’inconscient personnel fait référence à une scène primordiale, de laquelle tout découle. C’est joliment tourné, puissamment décrit. Le personnage unique prend toute la place mais captive par sa force. Même si la névrose, pathologie psychique des siècles d’interdits (phobies, obsessions, neurasthénie, refoulement…), se trouve aujourd’hui remplacée plutôt par la psychose, angoisse devant l’écrasante solitude de l’être responsable de lui-même et tourné, pour cela, exclusivement vers soi (narcissisme, paranoïa, mégalomanie, schizophrénie…)

Restent quelques phrases un peu sophistiquées qu’on croirait plaquées comme un rajout, un autre moment d’écriture ou une autre main, un fard sur la nature du texte. Que penser de celle-ci : « Sa prime approche fait néanmoins l’économie de la complexité extrême du dandy dont l’élégance précieuse occulte l’apparence quelquefois ridicule » p.14. Ce n’est pas le cas général, cependant l’artiste peut prendre lui aussi un jargon technocrate, contamination peut-être des catalogues de galeristes.

Mais comment faire la critique d’un auteur qui désarme par avance les plumes acérées ? « On s’en donnera à cœur joie de railler mon talent, ridiculiser mes propos, humilier ma personne » p.99. Il n’en est rien, cher auteur, votre roman est un bon roman, votre troisième, dont je dis tout le bien ci-dessus et que je conseille aux lecteurs.

Patrice Trigano, L’oreille de Lacan, 2015, éditions de la Différence, 185 pages, €18.00
Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com
Galerie Patrice Trigano
Portrait de Patrice Trigano dans le Nouvel économiste

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Claude Berger, Itinéraire d’un Juif du siècle

claude berger itineraire d un juif du siecle
Né français en 36, originaire de juifs roumains, enfant-caché entre 7 et 9 ans sous Pétain, devenu dentiste, pied-rouge médical un temps dans l’Algérie indépendante, féru d’alpinisme et combattant le salariat par lequel il voit toute société sombrer, Claude Berger tente en ce livre un essai partiellement autobiographique. Essai parce qu’il reste en chantier, partiellement autobiographique car, hormis l’enfance terrorisée, le reste de sa vie est présentée en mosaïque bien décousue. Il a du mal avec le fil conducteur : c’est ainsi qu’aux deux-tiers du livre, on découvre à l’auteur un fils de 16 ans. Et seulement vers la fin qu’il a ressenti une « vibration » au mur des Lamentations « avec son plus jeune fils ».

Mais là où l’auteur est passionnant, c’est lorsqu’il déroule son itinéraire intellectuel, le cheminement qui l’a conduit de la religion hébraïque et de la « fierté de porter l’étoile jaune » comme les grands – à 6 ans – à la conception humaniste hébraïque, livrée page 173 seulement mais qui résume tout : « La pensée de Jérusalem était bien née d’un double rejet, celui de toutes formes d’idolâtrie et celui de toutes formes d’esclavage ». C’est la même chose, selon moi, pour la pensée d’Athènes où l’on était citoyen sans se revendiquer d’être du peuple élu. Notons que l’esclavage était aussi répandu dans l’Ancien testament juif que dans le monde antique.

Claude Berger est un « révolté libre », enfant qui relativise les passions humaines parce que traqué, parcours africain qui le rapproche des humbles, un temps « dans les ordres » du parti communiste « pour en déceler le vice caché » – l’obéissance hiérarchique stalinienne aux gens de pouvoir – avant d’expérimenter Lip, le Larzac, la révolution portugaise des œillets, la résistance parisienne à l’expulsion de l’ilôt 16 dans le Marais. Il développe en quelques lignes une philosophie dentiste, la bouche étant le « lieu le plus relationnel de tout individu » p.109. Il pose son hypothèse selon laquelle l’antisémitisme vient de l’idolâtrie de la Vierge mère et du rejet du père – le juif Joseph, impur parce que voué à enfanter dans le sperme. Il aura connu et fréquenté Jacques Lanzmann, Georges Perec, Kateb Yacine, Serge July.

Ce qui réjouit le libéral politique que je suis est le sens critique aiguisé par l’humour de cet homme entre deux siècles, qui a vécu une grande part du pire. « On peut être sensible à l’art des cathédrales comme à celui des pyramides sans être dupe. Ressentir l’émotion sans dissoudre la critique » p.67. Et l’auteur ne s’en prive pas !

A propos du Monde : « Le quotidien illustrait le roman de la victoire obligée de la révolution [algérienne]. Il taisait qu’elle serait peut-être soviétique ou musulmane au vu de ses actes et minimisait les signes d’une autre issue possible. Il invoquait l’objectivité et nous buvions cette prose comme parole scientifique et sacrée qui faisait passer Camus pour un ‘traître’ » p.75. L’aveuglement bien-pensant du Monde n’a jamais cessé, la dernière polémique à propos des sponsors du festival de Cannes le montre encore… « J’apprends à lire la presse, celle qui se targuait de servir la bonne cause, celle qui, assise dans son fauteuil, avait idéalisé le ‘révolution algérienne’ et tu des vérités essentielles. A ce titre, elle me semblait détenir une responsabilité dans les intransigeances partisanes et les refus d’une recherche en identité apte à fonder une nation » p.140. Depuis cette époque, les journalistes sont, avec les hommes politiques, ceux qui sont le moins crédibles par l’opinion.

Sur le tiers-mondisme de bon ton dans les années 60 : « Dans l’imagerie ‘anticolonialiste’ ordinaire de l’époque, il était de mode » d’ignorer « l’autre violence, celle que portaient en leur sein les sociétés tribales et fétichistes » p.105. Avec les indépendances, les dictateurs noirs ont remplacé les colons blancs – mais les peuples restent toujours asservis. Le Front de « libération » nationale en Algérie n’a libéré que les avides de pouvoir – et massacré les vrais maquisards. « Pendant la guerre, le référent de l’insurrection en majorité, ce n’était pas la démocratie ou le socialisme, c’était la culture musulmane, l’alcool et le tabac interdits sous peine de mutilation ! » p.139.

Non, « les victimes » ne sont pas toujours bonnes ni n’ont toujours raison. Intuition d’époque mais toujours actuelle : la gauche niaise en reste à ces tabous aujourd’hui encore à propos de ces « pauvres » tueurs islamistes à la religion « persécutée » – si l’on en croit l’outrancier Todd. J’espère pour ma part qu’il reste une gauche intelligente, elle se fait assez rare ces temps-ci, mais Claude Berger lui appartient sans conteste.

Bien plus que les philosophes en chambre. « Ils produisaient des gloses sophistiquées dont la seule fonction était d’empêcher le questionnement sur la dictature communiste et d’ériger un mur contre les curieux » p.144. La pratique d’un cabinet médical associatif en banlieue rouge l’a conduit à être exclu du PC ! « Si la réalité ne convenait pas au ‘Parti’, il lui suffisait de la travestir, de la rigidifier dans la langue de ciment des apparatchiks et d’en trafiquer les photographies » p.150. La gauche, même socialiste, même écologiste, a parfois du mal à se dépêtrer de ces pratiques bien staliniennes de nos jours. « Suivez le Guide : il est mort !… » écrivait pourtant Claude Berger à la disparition de l’idole des jeunes, Mao Tsé-toung, dans Libération (p.172).

Étatisme, jacobinisme, parti unique, crise économique… tout est lié : « J’avais compris cette maladie de la social-démocratie, communiste ou socialiste qui, pétrie de dogmes, avait fourvoyé depuis longtemps les espoirs d’une société associative qui ne serait pas fondée sur l’exploitation des esclaves salariés, donc sur le salariat lui-même, fût-il d’État » p.154. Comme plus tard Michel Onfray, Claude Berger enfourche son grand dada : le proudhonisme plutôt que le marxisme, l’association libre contre le parti militaire de Lénine. Telle est « l’erreur de la pensée de gauche » selon l’auteur, p.162 – et j’y souscris pleinement. Mieux que l’autogestion, qui se contente de démocratiser l’existant, l’association est « une communauté d’existence dominant les unités de production comme dans les kibboutzim » p.178.

Claude Berger veut répandre les associations sur le type du kibboutz pour créer une « société de la gratuité et de la solidarité » p.222. Il écrit plusieurs livres pour exposer ses idées : Marx, l’association, l’anti-Lénine (Payot 1974), Pour l’abolition du salariat (Spartacus 1975), En finir avec le salariat (éditions de Paris Max Chaleil, 2014). Ses thèses mériteraient un développement séparé, je me contente hélas de constater que les seules communautés qui aient duré dans l’histoire ont été celles qui étaient tenues par un ordre supérieur : domus romaine avec esclaves, religion des monastères, expériences sociales sexuelles hippies, développement militaire israélien. Toutes les autres ont fini par échouer dans l’intolérance (sectes) ou le dépérissement (hippies reconvertis dans l’éducation nationale la quarantaine venue et les bourses asséchées) ; même les phalanstères du père Fourier, cités idéales associatives, se sont émiettées rapidement sous la force centrifuge de l’individu…

En revanche, le libéralisme politique a réussi la démocratisation progressive via les corps intermédiaires. Les associations en font partie, tout comme les syndicats et les collectivités territoriales. Reste à leur faire une place, comme en Suisse, donc à démanteler ce jacobinisme centralisateur français qui n’est vraiment plus d’actualité.

Malgré ses manques, un itinéraire intellectuel qui vaut à mon avis d’être lu et médité.

Claude Berger, Itinéraire d’un Juif du siècle, 2014, éditions de Paris Max Chaleil – avec le soutien de la Fondation pour la mémoire de la Shoah, 237 pages, €20.00

Blog de Claude Berger
Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Jean-François Marquet, ABC Mer

jean francois marquet abcmer
Quarante mots pour les marins, c’est un peu court, mais alléchant et parfois original. L’auteur, journaliste audio, recycle une émission de Radio France 2011. Une sélection de mots bizarres du vocabulaire maritime est traitée chaque fois sur une page avec le sens commun, une citation, puis le sens marin. Il y a de quoi découvrir.

Ainsi « corbillard » : vous pensez savoir de quoi il s’agit ? A terre, certainement, mais sur l’eau ? Oh, il ne s’agit pas de la mer, cette fois, mais de la rivière : le corbillard était le coche d’eau qui reliait Corbeil à Paris, Corbeil sur l’Essonne.

Original aussi l’origine marine du mot « forban », qui vient de bannir, comme « bandit ». Les forbans sont des aventuriers rejetés des navires, devenus des pirates. Mais leur destin n’était pas écrit dans leur situation, ils auraient pu refaire leur vie ailleurs honnêtement.

On apprend des choses, je vous dis. Mais trop peu : comment embrasser tout l’océan en 40 mots ? D’autant que certaines définitions sont parfois courtes, format minuté de la radio oblige. Par exemple « bord » qui énumère nombre de ce qu’il faut savoir sur le haut bord, le maître à bord et la roulade bord sur bord… mais rien de rien sur bâbord et tribord, pourtant source de confusions et contresens !

Ce petit opus est-il un « livre » ? Non, un divertissement oui, pour passer le temps dans les transports (son format est véritablement « de poche »). Mais un peu cher pour cet usage. Vous serez instruit, mais aussi agacé.

Pourquoi diable l’auteur, qui avoue un « diplôme de lettres modernes » cite-t-il des auteurs anglais pour confirmer le sens des mots français ?! Citer page 11 Stephen King pour « affaler » et page 43 Oscar Wilde pour « estime » est une cuistrerie : c’est le traducteur qui a choisi ces mots, pas l’auteur en langue originale.

Agaçant aussi ces « je cite » avant toute citation. Transposée directement de l’oral radio, cette façon de dire est une ineptie par écrit : les guillemets ou l’italique sont justement là pour ça.

mousse marin

En bref, une publication mais pas vraiment un document, encore moins « un livre ». Sa lecture (qui prend peu de temps) pourra quand même vous divertir, si les mots marins vous intéressent. D’autant que les dessins de Sébastien Léger ont de l’humour, comme « cingler » et « larguer ».

Quant à l’éditeur, malgré la facilité de publier « à tout prix » des noms connus susceptibles de pub dans les médias (le réseau, vous dis-je !), il mérite d’être découvert. J’ai ainsi chroniqué les Mémoires du capitaine Dupont, rescapé de La Méduse, un fort bon livre.

Jean-François Marquet, ABC Mer, 2014, illustré par Sébastien Léger, éditions La Découvrance, 92 pages, €11.00
Le site de l’éditeur
Attachée de presse : Guilaine Depis

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Le socialisme des imbéciles

Gérard Filoche a insulté un mort. La common decency chère à Orwell autant qu’à Michéa se révolte contre cette atteinte à l’humanité même de l’homme. Il n’est plus, quoi qu’il ait fait, il ne peut plus se défendre ou se justifier.

Insulté par qui ? Par une outre gonflée de vent, ex-communiste totalitaire, volontiers révolutionnaire permanent et syndicaliste destructeur, dont les idées se sont figées dans les années 60 sans plus jamais bouger. Style Coluche en plus stupide, bête à corne qui se contente de répéter les gros mots démagos de l’idéologie d’avant-hier. S’est-il jamais rendu compte que le monde avait changé ? S’est-il jamais battu pour la France, cet internationaliste rejeté de presque tous les partis ?

gerard filoche

Combien d’emplois a-t-il créé, ce parasite de la République ? Certifié en maîtrise de philo… en 1968 (par complaisance idéologique ?), « inspecteur du travail » (par piston politique ?), il préfère les travaux finis aux travaux à entreprendre. Comme beaucoup de son espèce, il fait son fromage du « surveiller et punir », plus facile que créer. Se croit-il donc ordonnateur de la Morale à lui tout seul ?

Christophe de Margerie est mort par la faute d’un stagiaire de tour de contrôle à Moscou et d’un chauffeur de chasse-neige bourré. On meurt beaucoup dans la Russie de Poutine, bon kaguébiste peu soucieux de la vie humaine. Mais de cela, Filoche ne dit mot : la Russie, n’est-ce pas, est la mère des révolutions qu’il adore. Christophe Rodocanachi était un enfant adopté. Il portait le nom de son parâtre, Jacquin de Margerie. Je l’ai connu dans les réunions d’analystes qui – quoi qu’on pense – ne sont jamais tendres avec les grands patrons du CAC 40. Mais Christophe de Margerie avait de l’humour et un côté humain, bon vivant, sous sa grosse moustache frétillante. À entendre les salariés sur les radios mardi, il était un patron aimé parce que (lui) savait diriger. Lui, bâtard de capitaine corse et d’une fille de la bourgeoisie : est-ce par jalousie que Filoche a tant de haine revancharde ?

On reste confondu que le débat politique (s’il s’agit d’un « débat », et à prétention démocratique encore !) tombe dans ce caniveau. Martine Aubry, dont Filoche est un soutien, gagnerait à se démarquer de ce genre de lourdaud, que le système Twitter révèle dans son débraillé. Le socialisme est cela aussi : la bêtise de politiciens avides de coups médiatiques au prix de la plus sommaire décence. De quoi vous dégoûter de voter pour ce genre de parti. Car on admet qu’un salaud soit un salaud, au sens de Sartre; il est comme cela, on ne le changera pas. Ce que l’on ne peut admettre est qu’un salaud joue au professeur de vertu. Qui est-il, Filoche, pour proférer ce racisme primaire que les patrons sont tous voleurs ? Un pilier de comptoir ? Un bouffon du roy ? Un batteur d’estrade ? Ni un démocrate ni un citoyen respectueux des êtres, en tout cas.

Qu’a-t-il « volé », Margerie ? Filoche, parasite de la République depuis des décennies malgré son tropisme « antisystème » tellement à la mode dans les années post-68, n’est-il pas un voleur bien plus grand au regard de l’intérêt général, lui qui n’a quasiment rien créé, ni emploi ni entreprise, ni participé au renom de la France ? Vu ses derniers propos, au contraire…

Je suis honteux de la gauche en général, cet état d’esprit qui devrait être humaniste et solidaire, et du socialisme en particulier, variante française qui s’évertue à être encore « plus de gauche » par l’insulte et la bassesse flatteuse du populo.

Que les belles âmes ingénues ne s’étonnent pas de la montée du Front national dans les mentalités et les urnes : ce sont des Filoche qui en font le lit.

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Pierre Michon, Vies minuscules

pierre michon vies minuscules
Que dire d’une biographie où l’auteur ne parle presque que des autres et où il ne naît qu’à la fin ? C’est ce qu’accomplit Pierre Michon dans ce récit littéraire composé de vies rapiécées. La sienne ne fait que tisser des liens avec celles des ancêtres et des camarades, côtoyés plus ou moins.

Né chez les paysans à Châtelus-le-Marcheix, mais d’une mère institutrice, le petit Pierre souffre de l’absence de père, parti lorsqu’il avait deux ans. L’ombre d’une grande sœur morte bébé avant sa naissance, plane sur sa vie. Il passe une enfance de campagnard avec curé à Mourioux, avant d’être pensionnaire au lycée de Guéret. Il s’y fait quelques lourds amis avec lesquels il ne gardera pas de relations. Il veut écrire et, pour cela, devient lettré de l’université à Clermont-Ferrand, consacrant son mémoire de maîtrise à Antonin Artaud. Fou et voyant, Artaud répond au déséquilibre de l’auteur, progressivement alcoolique et shooté aux barbituriques. Instable, il ne peut fixer ses amours et réclame de la violence : se faire battre par des hommes plus forts que lui, se faire larguer par des femmes aimantes, comblent sa névrose. Le théâtre, un temps, lui permet d’échapper, en lui faisant endosser d’autres rôles que le sien.

Ce n’est qu’à 37 ans qu’il entre dans la vie littéraire avec de laborieux textes corrigés, gueulés et réécrits, à l’exemple de Flaubert, qu’il publie sous ce titre des Vies minuscules. Sa langue classique lui fait obtenir le prix France culture 1984. Langue qui ne se parle plus guère, avouons-le, moins réussie malgré le travail que Flaubert, moins naturelle que Rimbaud, moins fluide que Proust. Voudrait-il racheter son inexistence par l’abondance et prouver sa maîtrise par le trop-plein ? Envisage-t-il d’exister enfin pour lui-même par la littérature, de renaître par les seuls mots, sa vie physique ayant été jusqu’ici un désastre ?

Malgré l’aspect souvent pesant de la langue, ce travail de laboureur des phrases s’élevant à peine de la glèbe, les huit vies rassemblées ici tissent une trame biographique originale. Parler de soi en parlant des autres exclut le narcissisme et permet de panser la blessure de n’avoir pas été reconnu comme fils par un père. Si la première vie accroche peu, celle d’Antoine Peluchet et surtout celle des frères Bakroot au lycée, sont des merveilles. Les derniers textes, se rapprochant du présent, mettent en scène l’auteur en creux, rarement dans ses bons aspects mais non sans un certain humour.

En témoigne par exemple son expérience du théâtre dans les petites villes de province, avec sa compagne éphémère Marianne. Il ne ménage pas sa critique aux dévots de la Culture, critique qui, au fond s’adresse un peu à lui-même lorsqu’il tend à en faire trop : « La promiscuité en laquelle il me fallait vivre avec de bon apôtres forts de leur mission civilisatrice et des fonctionnaires à hobbies, dans une constante surenchère de créativité dévote, m’exaspérait » p.162. S’élève alors des pages le parfum du socialisme 1981, des bobos prêts à « changer la vie » sans un centime, dont les cultureux d’aujourd’hui restent les pâles avatars – naïfs devant les vrais professionnels intermittents, ceux qui réalisent concrètement les spectacles.

Un beau livre mais à lire dans le calme parce que les phrases ne sont pas faciles.

Pierre Michon, Vies minuscules, 1984, Folio 2013, 254 pages, €6.46

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Alexandre Feraga, Je n’ai pas toujours été un vieux con

alexandre feraga je n ai pas toujours ete un vieux con
« Il devient impensable que le papy amarré à son lit d’hôpital ait pu un jour envoyer une saloperie de balle de golf avec un balancement souple du tronc » p.1 Eh bien si ! A l’adolescence, se remémore-t-il, « arrondis, souples, liquides, électriques, nos corps donnaient à la musique une consistance heureuse » p.39. A 78 ans, après l’incendie de son appartement et être tombé du lit, cassé de partout et surtout des hanches, il lui reste l’œil et l’imagination. L’un pour le présent, l’autre pour le passé.

« Pourquoi j’écris ? Parce que je ne veux pas crever avant d’être sûr que ce que j’ai vécu a réellement existé » p.98. Les 43 chapitres font deux ou peut-être quatre pages, alternés entre aujourd’hui et hier et pris dans une histoire quasi policière. Né pauvre, n’ayant jamais ouvert un livre de sa vie, il n’a pas moins folâtré qu’un autre. Malgré le fauteuil roulant de sa maison de retraite Les Primevères, chambre Amaryllis, il garde l’œil acide. Comme dans sa jeunesse : « Je ne comprenais pas non plus pourquoi personne n’avait l’idée de créer un illustré racontant les exploits des hommes dans la fonderie » p.32. Au présent, il observe les tarés qui l’entourent : « j’ai fait la connaissance d’un peintre qui ne peint pas et d’un non-muet qui ne veut pas parler » p.78.

Petit Breton monté à Paris après maintes fugues, dépucelé en deux minutes à 16 ans par une pute offerte par un truand qui l’emploie comme mulet, il note finement p.111 qu’« un beau cul est un bon coup ». Des décennies plus tard, revenu de la vie, il dira p.131 : « La volonté et le courage ne valent rien dans l’erreur. Ils accélèrent la chute, c’est tout. Je ne respecte pas l’absurde obstination. — Croire en l’amour, c’est absurde ? — Oui, si l’amour auquel on croit est une chimère. Je ne suis pas pour faire rimer amour et toujours, comme les poètes stériles ou les chansonniers du dimanche ».

Pris ado, en prison pour mineurs, il s’évade du service militaire avant l’Algérie, embarque comme matelot au Havre. Lors d’une escale à Boston, il apprend auprès d’une Jenny « un anglais soutenu alors que mon français était fait d’argot, de patois et d’insultes » p.151. Ensuite ? « J’ai voyagé. J’ai rencontré beaucoup de monde. J’ai fait beaucoup de conneries » p.156, malgré Margarita et les chutes d’Iguaçu. En fait, il tuait « à petit feu l’orphelin en intégrant la grande famille du crime organisé » : « fausse monnaie, faux papiers, entreprises bidon et diverses grosses escroqueries » p.163. Revenu à Paris à 44 ans, il tombe pour un braquage de banque qui a foiré. Et c’est alors que, 35 ans plus tard, dans la maison de retraite Les Primevères… Mais je ne vous dis rien de la suite, c’est trop beau, poignant, humain.

L’auteur de 34 ans en son premier roman n’a pas hésité cependant à donner de ses nouvelles. Son personnage a le cynisme humaniste et le style d’un Céline qui n’aurait pas été paranoïaque (je sais, c’est beaucoup demander). Mais que dire de cet humour réjouissant qui éclate ici ou là :

« À cette époque, Radio Paris dominait les ondes de la France occupée et dépendait du service de propagande allemand. Il y avait bien des décrochages régionaux, mais obtenus par des autonomistes bretons presque aussi fascistes que les occupants. Le poste TSF à accus de marque Telefunken était le seul luxe de la maison. Une marque allemande. Il n’y a pas de limites à la tragédie humaine » p.12.

« — Vous savez Léon, aujourd’hui je suis en pleine forme. — J’en suis ravi. — Et vous voulez savoir pourquoi ? Est-ce que j’ai envie de savoir pourquoi ? Non, je m’en fous comme de ma première dent. Si j’avais un jour voulu savoir pourquoi les gens vont bien ou mal, j’aurais acheté un divan » p.23.

Grave philosophie aussi, celle de la vie : « On ne peut pas vouloir jouir sans arrêt et refuser la merde qui tombe un jour ou l’autre sur notre tête » p.102. Reste quoi, d’ailleurs, de cette vie ? Les souvenirs vécus, qui se ravivent dans le regard des autres. « C’est parce que tu existes dans les yeux de celui qui t’écoute ici et maintenant que ton souvenir a du sens. Si demain la solitude te prend tout entier, tu viendras à douter de ce que tu as vécu. Tu existes avant tout dans le regard de l’autre » p.157. Pas mal pour un ancêtre, un croulant, un débris, un soixante-dix-huit tours mal éduqué et malfrat sur les bords, Léon Pannec alias Léo Faubert.

Ramassé, percutant, célinien, vous pouvez suive Alexandre Feraga en sa première aventure romanesque.

Alexandre Feraga, Je n’ai pas toujours été un vieux con, 2014, Flammarion Le texte vivant, 250 pages, €18.00
Format Kindle, €14.99

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Martin Amis, Poupées crevées

marin amis poupees crevees

Second roman de l’auteur, paru il y a presque 40 ans, Dead Babies révèle déjà le style inimitable de cet Anglais de la haute, torturé familial et englué dans son époque. So British est cet humour qui pousse à l’absurde des situations éphémères, so British ce sadisme comique qui va rarement jusqu’au bout, sauf à la fin, so British cette méfiance désinvolte d’aristocrate qui prend toute réalité avec les pincettes de son éducation.

Souvenirs de sa propre jeunesse, amplifiés et déformés, observés avec le recul en projetant les dates, l’auteur met en scène dix personnages et un auteur, tel le savant qui examine une colonie de singes dans la même cage. Il situe la scène dix ans plus tard, avec la volonté de présenter un futur probable qui accentue les travers du présent. Il reprendra ce procédé, pas très heureux, dans London Fields. C’est que la frénésie sexuelle décrite dans Poupées crevées reste celle des années 1970, après l’explosion 1968 qui a fait craquer toutes les gaines du vieux monde. Le titre Dead Babies signifie d’ailleurs « vieilles lunes », « tigres en papier » ou « baudruches », ces conventions sociales et jalousies qui ne devraient désormais plus être de mises. Dès 1984, le sida mettra un terme à ces mœurs débridées, prouvant que la réalité n’est pas la fiction et que tout n’est pas possible sans conséquences. Six garçons et quatre filles à peine dans la vingtaine se réunissent un week-end au presbytère d’Appleseed dans la campagne, la résidence secondaire de l’un d’eux. Ils ont pour objectif de « s’éclater » par tous les orifices, ingérant diverses drogues, divers alcools et diverses bites dans toutes les compositions qui leurs viennent à l’esprit.

Quentin est l’Anglais type, grand, blond, musclé, la voix chaude, le charme hypnotique, le maintien aristocratique ; Celia est sa femme, qui l’a draguée et est bien avec lui. Andy est l’ami contrasté de Quentin, brun, vigoureux, presque toujours torse nu, d’une vitalité animale, une sorte de sauvage du temps, jean coupé et moto ; Diana est sa compagne du moment, mais il ne veut pas s’engager. Giles est très riche, un placard entier d’alcools dans sa chambre, mais a de mauvaises dents, comme l’auteur, il est névrosé par sa mère et hésite à franchir le pas de la baise. Keith est un nain obèse et frustré, tellement ridicule qu’il repousse toute sexualité possible, sauf aux déjantés. C’est le rôle des trois Américains invités de servir d’aiguillons. Marvel est docteur et expert en chimie, sa valisette de drogues permet de donner à chacun ce qu’il souhaite – en théorie. Skip est son jeune compagnon, pédé jusqu’au trognon, élevé dans la violence et le viol. Roxeanne est l’Américaine type, vue d’un œil anglais, sorte de pute sans pudeur mais généreusement gratuite, qui accomplit la baise comme une gymnastique professionnelle. « A l’intérieur de son body transparent, ses seins grouillaient et clapotaient » p.240.

Elle est la candide qui dit tout haut que le roi est nu et que « personne, ici, ne sait baiser » – pique de l’auteur à ses compatriotes, qui se croient « libérés » en 1975 alors qu’ils ne font que transgresser les tabous et principes inculqués que pour mieux y retomber. Par exemple : « Pour Diana, le sexe n’était pas une préoccupation charnelle ; c’était un cadran de contrôle, comme dans une machinerie, qui entretenait la considération qu’elle avait d’elle-même, un hommage à son sens de l’élégance, une salve d’applaudissements pour tous ses exercices de gymnastique, un coup de chapeau à son régime, le compliment requis à son coiffeur, le moyen de se mesurer socialement aux autres » p.137. A l’inverse, la sexualité américaine se veut scientifique, loin des tabous sociaux de la vieille Europe (dont le socialisme voudrait faire table rase). Marvell : « Les mômes, là-bas, ils baisent à l’école primaire. Nous, on se croyait malins quand on se faisait dépuceler à douze ans. Là-bas, les mouflets se font des pipes dans leurs parcs » p.236.

ados en chaleur

Mais il n’y a ni page blanche ni an 01 : chacun a sa propre histoire qui l’a façonné, tordu plus ou moins. Le sexe n’est pas libre mais conditionné. Le nain peut-il baiser comme un grand ? Celui qui s’est construit une apparence et s’est vêtu d’une armure d’aristocrate est-il à l’abri d’un retour du refoulé, d’autant plus violent qu’imprévu ? « J’ai toujours pensé que baiser librement était une aubaine pour nous, les vieux, et une calamité pour les jeunes qui en ont eu l’idée les premiers. (…) Notre nature sexuelle était déjà formée, donc la pire des choses pour nous, c’était l’ennui. (…) Mais pour vous (…) les libérés (…) vous n’êtes pas libres du tout » p.303. Le risque est de rester immatures une fois adultes. Quentin : « Quand donc ces enfants élevés dans la promiscuité prendront-ils le temps de grandir ? Quand donc leurs émotions sexuelles auront-elles le temps de se développer ? Quand donc leur nature trouvera-t-elle le temps d’absorber la frustration, le désir, la joie, la surprise… ? » p.236. C’est ce que l’on reconnait aujourd’hui, ce pourquoi la pédophilie (vaguement admise hier) est à proscrire : les jeunes doivent découvrir, sans tabous mais entre eux, ce qui fait le désir et le respect de l’autre ; ce n’est que lorsque la maturation est avancée, 15 ans dit la loi, que des relations presque adultes peuvent naître sans dommage, dans le consentement et l’attention.

Ce ne serait pas drôle selon Martin Amis si tout ne finissait pas mal, et l’auteur pousse le bouchon très loin. Il a le regard féroce sur sa propre société, satirisant ses ridicules et revalorisant les sentiments, cette aversion des Anglais. Car si la raison pure est criminelle (tels ces « conceptualistes » qui font des « gestes » meurtriers pour frapper les spectateurs), les instincts bruts aussi (la baise à outrance depuis tout jeune lasse très vite et rend impuissant) : seules les émotions donnent couleur à l’existence et aux relations humaines. La scène révélatrice est celle où un baiseur frénétique depuis « à peine l’âge de 13 ans » (Andy) bande le plus fort est lors d’une vidéo érotique où les caresses habillées n’ont aucune conclusion – ni nu, ni baise.

Rien de ce qui avait été promis ne se passe comme prévu, ni l’effet des drogues concoctées pour chacun, ni le spectacle underground à la ville voisine, ni les vidéos importées des États-Unis mettant en scène diverses combinaisons dont un goret enfilant une fille ou un gamin copulant avec des singes, ni la baise absolue rêvée par Andy et Roxeanne… Un curieux tricker, Johnny, s’invite parmi les dix et nul ne sait qui il est. Il écrit des lettres enflammées, instille la haine entre eux, donne des envies de suicide. Qui est Johnny ? Comme dans les Dix petits nègres de tante Agatha, nul ne sait mais tous sont touchés à mesure.

Le lecteur ne s’ennuie pas à la lecture du livre. Il replonge dans l’ambiance génésique des années 1970 qui a pris aujourd’hui une teinte bistre, comme si elle datait de l’autre siècle et de la génération d’avant. Les drogues ne sont plus aussi tétées dans un souci de se fondre dans un grand tout, le sexe s’est apaisé, plus fluide, les jeunes passant d’un partenaire à l’autre en diverses « expériences », pour connaître les êtres plus que pour s’anéantir en « petites morts ». L’exemple de l’acteur Ezra Miller montre combien ces nouvelles sexualités expérimentées dans les années 1970 sont entrées dans les mœurs, mais sans l’excès des premiers temps.

Martin Amis, Poupées crevées (Dead Babies), 1975, Folio 2006, 395 pages, €7.51
Les romans de Martin Amis chroniqués sur ce blog

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Bill Bryson, American rigolos

bill bryson american rigolos
Après 20 ans en Angleterre avec femme (anglaise) et enfants (mixtes), l’auteur de chroniques magazines est de retour dans la grande Amérique, son pays natal déjà chanté dans Ma fabuleuse enfance. Il a de quoi être dépaysé ! C’est d’un regard neuf – d’Européen – qu’il regarde désormais ses compatriotes. Démocrates jusqu’au ridicule, les zétasuniens (comme aiment à dire les journalistes proches des services de renseignements) apparaissent comme de gros bêtas qui prennent leur voiture pour aller dîner chez le voisin à trente mètres, laissent allumées lumières et ordinateur toute la nuit, bectent d’infâmes pizzas molles « avec supplément fromage » et des colorants-conservateurs-exhausteurs de goûts artificiels qui les font gonfler obèses, ne peuvent concevoir une automobile sans 17 porte-gobelets pour avaler tant et plus de boissons sucrées écœurantes en tous temps et tous lieux, ou portent plainte auprès du commerçant si le paquet de noix qu’ils ont acheté ne porte pas la mention « enlever la coque avant de déguster »…

La bêtise démocratique va jusqu’à se précipiter à Disneyland « arpenter de vieilles rues qui sont la reconstitution de cette Main Street qu’ils ont allègrement désertée en 1950 au profit des complexes commerciaux de la périphérie. (…) Les Américains n’aiment vraiment que ce qui n’est pas vraiment vrai » p.293. Tout est dit, d’un ton allègre et plein d’humour (anglais). Car les Américains sont directs, égalitaires, donc sans aucun sens de la dérision ni de l’humour. Ils « faut » qu’ils se mettent en condition d’aller voir un comique (par exemple Woody Allen, pas si populaire que cela là-bas) ou de lire Mark Twain (impayable… sauf que personne aux US ne lit plus guère), pour qu’ils apprécient le spectacle (parce qu’ils l’ont payé et se congratulent entre eux d’avoir ri).

« Règle numéro un : suivre toutes les règles », ne manque pas de souligner l’auteur, qui s’est vu refuser son quota de miles sur sa carte de compagnie aérienne parce que son prénom était orthographié William et non Bill comme sur le billet – ce qui est strictement la même chose, sauf pour un bureaucrate. Quant au harcèlement administratif pour avoir le moindre papier, il est digne de « notre » Courteline. La « liberté » (donc l’anarchie paperassière – chaque État a ses lois) et la névrose obsessionnelle des « règles » rendent toute obtention de papiers dantesque (autant s’en passer et ne jamais sortir des États-Unis, ce que font plus de 95% des Américains). Ils ignorent d’ailleurs si l’Europe est en Asie ou quelle est la capitale du Royaume-Uni, faisant systématiquement suivre Londres de la mention « UK » pour ne pas confondre avec un obscur bled d’un État perdu des USA.

Reste « la vie facile et le confort, la gentillesse des gens, les portions gigantesques qu’on vous sert, la notion enivrante que tout désir ou caprice peut être facilement et instantanément satisfait » p.369. Pas de quoi tomber amoureux de ce pays arrogant et vulgaire, mais suffisamment pour jouer au Persan et envoyer au magazine anglais de ces Lettres qui font le délice des lecteurs. Bill Bryson n’est pas au niveau intellectuel du baron, mais il fait diablement rire.

Bill Bryson, American rigolos – Chroniques d’un grand pays (Notes from a big country), 1998, Petite bibliothèque Payot 2003, 377 pages, €8.69

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William Faulkner, Sartoris

william faulkner sartoris
Premier roman écrit, difficilement publié, ce ne fut pas à lui que l’auteur né en 1897 dut son succès. Le lecteur y trouve cependant tout ce qui fait l’atmosphère Faulkner, les terres confédérées, la campagne, la transition des époques et la fatalité. Les coupes opérées par un mentor sur le manuscrit de l’aspirant-écrivain rend le livre un peu heurté, passant sans transition d’un sujet à l’autre, de la saga familiale aux querelles de cuisine, d’une course en voiture aux vertus des mulets, des vieux nègres naïfs aux gamins blancs sortant de l’école débraillés, d’une engueulade au menu somptueux d’un dîner de Thanksgiving, d’une chasse au renard aux tombes ridicules du cimetière.

Mais le style emporte tout, à l’opposé de son contemporain Hemingway. Un rien baroque avec un brin d’humour. Comment ne pas rire, presque un siècle après, de cette exclamation sincère d’une jeune fille : « Je n’ai jamais vu de femme lire Shakespeare. Il parle trop. (…) Shakespeare n’a pas de secrets. Il dit tout. – Je comprends, il n’avait pas le sens des nuances ni le don des réticences. En d’autres termes, ce n’était pas un gentleman… » (III 1).

Faulkner est le Proust du vieux sud, léchant d’une langue gourmande et parfois empâtée de bourbon la luxuriance de la campagne, des plantations de coton et de cannes à sucre, la fragrance des fleurs qui explose au printemps, remuant jusqu’aux vieilles filles et faisant monter des histoires aux lèvres des tantes, fouillant d’un œil aigu les traumatismes intimes, décortiquant la psychologie des vaincus du sud. Il obtiendra le prix Nobel de Littérature en 1949.

Toute la société américaine 1920 est en transition, la vieille aristocratie sudiste vaincue par les Yankees encore vivante, les fils bâtisseurs de banques et de chemins de fer, les petits-fils héros de guerre en Europe. Tout va très vite et « l’vieux temps » – que regrette Simon le nègre – ne peut jamais revenir. Certains appellent ce temps-là décadence, d’autres suivent le mouvement. Les Sartoris, futiles et fanfarons, ont brillé en aristocrates ; ils ne sont plus adaptés à l’époque démocratique où la balle de mitrailleuse et la machine les fauchent tout autant que les autres.

faulkner photo

Bayard est le rejeton d’une famille de Sartoris qui se sont illustrés durant la guerre de Sécession ; lui et son jumeau John se sont illustrés dans la Grande guerre. John a été abattu, comme l’ancêtre au même prénom, pour un motif aussi futile que lui. Bayard son frère ne s’en est pas remis. Il hante le pays avec sa voiture de sport, incongrue dans cette campagne du Mississippi restée traditionnelle. Il provoque le sort par la vitesse, obscurément coupable d’être vivant tandis que son jumeau n’est plus. Il rend folle Narcissa, qui est amoureuse de lui et deviendra malgré lui sa femme ; il tue son grand-père cardiaque en loupant un pont ; il cherche à se châtier, à défier le destin, il aspire à la mort qui a emporté un frère meilleur que lui.

Comme tous les Sartoris et comme l’auteur, il soigne tout ce qui ne va pas au whisky, notamment sa névrose, buvant rituellement dès le matin ces toddies composés de citron, de sucre, de glace et de bourbon. Car personne n’est à l’aise dans l’existence Sartoris. A l’inverse des MacCallum, bien posés dans la vie, vivant en tribu soudée dans la campagne. Une multitude de personnages passent, pittoresquement décrits, avec ce sens aigu de l’observation que donne l’amour des êtres au milieu desquels on a vécu. Snopes est un comptable transi d’un impossible béguin ; le gamin de 12 ans débraillé et pieds nus à qui il fait écrire ses missives enflammées anonymes apparaît avisé et obstiné. Le docteur Peabody est un bon gros hâbleur mais le cœur sur la main ; son seul fils de 30 ans habite New York où il exerce comme chirurgien réputé ; les tantes vieilles filles veillent sur les maisonnées.

Les Sartoris ne se font pas au monde tel qu’il va ; ils ont tous un comportement suicidaire, au grand dam des femmes de la famille qui cherchent à régenter ces sales gosses et à conjurer leur sort. Il y a une séparation biblique très américaine dans cette incompréhension congénitale des hommes et des femmes, le mythe Brad Pitt et le mythe Marilyn Monroe, le gamin tout fou et la pétasse despotique. Le vieux John s’était fait descendre par les Yankees alors qu’il allait rechercher une boite d’anchois au camp où il venait d’enlever un général par un audacieux coup de main ; le vieux Bayard a une crise cardiaque dans l’auto conduite trop vite par son petit-fils Bayard jeune ; John, le jumeau de Bayard, se fait descendre par un Boche en frimant avec son avion techniquement pas au niveau des ennemis ; Bayard jeune le suivra dans un même défi, bien plus tard, inapaisé jusque là. Reste un bébé, que Bayard a fait à Narcissa, marié on ne sait comment (le lecteur l’apprend incidemment après coupures du manuscrit original).

Narcissa qui « lut pour son propre compte une histoire de gens fictifs, dans un monde fictif où les choses se passaient comme elles devaient se passer » III 8. Bienvenue en littérature ! Faulkner mérite encore d’être lu.

William Faulkner, Sartoris (Flags in the Dust), 1929 revu 1957, Folio 1977, 473 pages, €7.98

Faulkner, Œuvres romanesques tome 1, Gallimard Pléiade, édition Michel Gresset 1977, 1619 pages, €57.00

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Guillermo de La Roca, Connaître et apprécier

guillermo de la roca connaitre et apprecier
Seize nouvelles d’un auteur inconnu, voilà qui pourrait rebuter. Il n’en est rien : contradictions et oxymores suscitent un univers magique où la réalité est bien là, ondoyante et jamais telle qu’on l’attend. Le rationnel en prend un coup, mais telle est la vraie vie, jamais logique comme une épure. Nous sommes ici-bas et non au-delà, comme Satan et autres mythes aiment de temps à autre à nous le rappeler.

Il faut connaître et apprécier cette existence qui nous est offerte. Certes, il est utile de se méfier des modes et de la langue de bois. Ainsi de la première nouvelle, déconcertante, qui se moque du tourisme bobo : « L’organisation Connaître et apprécier nous avait fourni des places de figurants payants dans la coproduction interaméricaine El Macho-Le Mâle. Cette formule réservée à quelques cadres de l’industrie permettait de passer des vacances originales et utiles en Amérique latine » p.9. En effet… il s’agit d’assister les guérilleros marxistes à lutter contre le gouvernement. La seconde nouvelle conte le voyage de Mathurin le lapin : sorti de sa cage parce que sa maitresse avait oublié de la refermer, le lapin domestique est effrayé de la liberté. Tout lui fait peur et se prendre en pattes pour exercer sa responsabilité l’ennuie. Il n’aura de cesse de retrouver sa cage et ses repas de fonctionnaire à heures fixes… jusqu’au bouquet final où sera le héros de la table de mariage – mais pas comme il le prévoyait.

Le gamin normal d’une autre nouvelle est jugé anormal par tout ce que la société compte de décideurs autorisés : ses parents, le prêtre, le psychiatre, le gourou. C’est qu’il ne veut pas entrer dans les cadres étriqués et abstraits de ses ingénieur et prof de maths parentaux, ni dans les religions fixées des clercs et spécialistes de la psyché. Autoportrait de l’auteur ? On nous dit qu’il a « débuté comme ouvrier dans la banlieue de Buenos Aires », ce Français né en 1929 devenu « musicien réputé et nouvelliste ». Tout comme le cheval Quiproquo, fils de personne, qui s’est ingénié à retrouver la liberté loin des contraintes du haras et des courses, pour choisir le maquis révolutionnaire et emporter la victoire par une charge qui ne lui était pas demandée.

Il y a de la sagesse dans ces contes sur le mode de Voltaire ; de la légèreté aussi dans la moquerie des grands mots et du jargon à la mode ; de l’humour souvent dans les petits détails, comme ces « trois garçons d’écurie [qui] durent quitter le haras sur le champ » après qu’une jument fut trouvée enceinte (p.133). De l’absurde aussi, comme ces rôles convenus que la société nous fait jouer, rôle de patriote (Le Rhin), rôle de pouvoir (Davel le Yasa), rôle de savant-gourou (Le congrès d’Ankashttica, Le chaman et le professeur), rôle du rationaliste (La chapelle du vallon), rôle de gagnant (L’oiseau-mouche), rôle de bon garçon (Un gamin normal).

La chute, qui fait le sel de toute nouvelle, n’est pas toujours à la hauteur, parfois bâclée comme pour le chat dans Arthur et son maître, mais le style est vivant et l’imagination emporte. Entre l’Amérique du sud où règne la pensée magique chère à Lévi-Strauss et les paysages français adeptes de la raison cartésienne, l’écartèlement de l’auteur produit de belles histoires.

Un autre regard sur le monde.

Guillermo de La Roca, Connaître et apprécier, 2013, éditions Chroniques du ça et là, 159 pages, €12.00

Attachée de presse Guilaine Depis http://www.guilaine-depis.com/

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Christian Ehrhart, Les chroniques d’Injambakkam – Parcours d’un résilient

christian ehrhart les chroniques d injambakkam

Le titre est peu compréhensible mais c’est normal, il est tamoul, du nom d’une banlieue en bord de mer de Chennai au Tamil-Nadu, où l’auteur vit depuis quelque temps.

Le livre est peu classable mais c’est normal, il est la transcription d’un blog, celui d’un résilient du cancer, Christian dit Grancric. Musicien autodidacte, il est passé par toutes les drogues, les picoles et les sports des années post-68, marié et trois enfants (dont il ne parle quasiment jamais), ingénieur de formation avant d’attraper le crabe.

« Ne pas se plaindre de son sort, l’accepter, a-t-on le choix, et continuer à marcher, ‘keep on walking’ comme disait le Mahatma Johnny Walker » p.293. L’auteur n’a pas toujours autant d’humour, il fait nombre de fautes d’orthographe (les accords !…), sa syntaxe est plus parlée qu’écrite, il emprunte nombre de tics d’époque comme l’agaçant « ou pas » après chaque tentative d’affirmation de n’importe quoi, des ‘sic’ un peu partout et ces fameux trois points d’exclamation qui sont l’inverse même de la pensée, un hurlement d’écrit qui ne donne aucun argument. Mais l’écriture blog n’est pas l’écriture livre, cela le prouve.

Un blog est une tranche de vie faite pour être lue à mesure ; elle donne envie de vivre et là est sa valeur. Rassemblée en volume, elle est un témoignage – mais qui ne devrait pas aller sans notes de bas de page, tant l’actualité brûlante est vite oubliée. Qui se souvient du « petit timonier » puisque son successeur bisounours est plus insignifiant et plus inefficace ? Qui se souvient de la Marine nationale et de ses légions de blonds-blanc-bourges puisque « la démocratie » (boudée par les électeurs de gauche et les jeunes) lui a offert 25% des voix exprimées aux dernières élections – faute que les zélites agissent pour le peuple comme elles devraient ? Râler en blog, à longueur de jours, est défoulant – mais ne fait pas avancer d’un pouce la politique, ni même la réflexion. Or un livre est fait pour durer, pas pour consommer de l’immédiat.

Les meilleures pages de ce recueil sont sur l’expérience intime de la maladie, quelques réflexions un peu à froid sur l’argumentation à opposer aux braillards dans les rues, la description imagée de l’Inde du sud. En revanche, je suis resté dubitatif sur les curieux calculs de démographie à l’envers et sur les généralités emplies de préjugés sur les scouts. Écrire vite, à l’emporte pièce, c’est du blog, pas du livre.

christian ehrhart« Lutter pour survivre, ça me connait, il faut avoir une bonne condition physique, un moral de triple marathonien, de seconde ligne suffit visiblement aussi, et être bien accompagné » p.252. Voilà qui est bien dit, émouvant. Mais comment s’appelle l’épouse, « IE » ou Caroline ? Que fait-elle dans la vie en-dehors d’assister l’auteur ? Qui sont les enfants, quel sont leurs noms, que deviennent-ils dans la débâcle familiale, nationale et morale (à en croire celui qui l’écrit) ? Que pensent-ils du blog de papa, de la politique et du monde ? Pourquoi cet exil brusque à Chennai ? On ne sait pas ; par empathie (puisque tel semble être le but de la publication), le lecteur de 330 pages aimerait connaître le contexte un peu mieux.

Me gêne la contradiction entre l’appel aux lecteurs pour partager une expérience éprouvante, celle de la lutte avec la mort – ce qui est le meilleur du texte – et la fausse pudeur qui consiste à cacher tout ce qui est personnel (lieu de vie, épouse, enfants, famille, amis). Si l’on veut « protéger » ses proches (pourtant adultes), il faut prendre un pseudo ou transposer le tout dans un roman. Vouloir livrer un témoignage exige des éléments concrets pour l’empathie, c’est la seule façon d’être cru, accompagné, aimé.

Ce livre est un blog imprimé, écrit au fil de l’eau, ce qui n’est pas si mal mais frustrant. Un bon blog peut-il faire un bon livre ? A mon avis de blogueur praticien sur dix ans, pour passer à l’édition en livre, les chroniques de blog devraient être réorganisées, soigneusement relues, et complétées. Ce qu’on appelle « le travail », mot mal vu des ex-soixantuitards, voire tabou pour les ennemis de « l’exploitation ». Mais alors pourquoi publier ? Un livre devrait être moins zapping et plus réfléchi, moins superficiel et plus profond, moins mélange des genres entre témoignage personnel et message universel.

Mais ce cri à vif, s’il est à lire, l’est d’urgence : l’actualité, rapidement effleurée par la pensée de l’auteur, n’est déjà plus au présent – qui va s’en souvenir l’an prochain ?

Christian Ehrhart, Les chroniques d’Injambakkam – Parcours d’un résilient, 2014, Bloggingbooks, 331 pages, €46.15

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Thomas Berger, Mémoires d’un visage pâle (Little Big Man)

thomas berger memoires d un visage pale little big man

Le film, sorti en 1970 avec un Dustin Hoffman jeune qui joue tous les rôles, du prime adolescent au vieillard, reste dans toutes les mémoires. Le livre de Thomas Berger qui l’a provoqué est beaucoup moins connu et c’est dommage, car c’est un chef d’œuvre d’humour à l’américaine. Tout y est exagéré, sentimental et roublard comme il se doit. Les mythes sont déconstruits, celui de l’Indien bon sauvage en phase avec la nature, celui du pionnier parti ensemencer et évangéliser des terres nouvelles, celui du cow-boy rude et chevaleresque, celui de la cavalerie et du général Custer…

Jack Crabb a plus de 120 ans quand un « journaliste » le trouve dans sa maison de retraite. Il n’a pas la langue dans sa poche et son expression est crue et imagée. Père prédicateur qui ne savait pas lire mais qui offre de l’eau de feu aux Indiens par ignorance des conséquences, frère qui fuit le massacre de la caravane sans jamais signaler la position des siens en danger au fort, emmené par sa sœur Caroline avide de se faire violer dans la tente de Cheyennes qui ne demandaient rien, il est abandonné là à 10 ans avec les petits sauvages par une famille décidément tarée. La première chose qu’il fait en bon gamin de 10 ans, après avoir mangé et dormi, est de se déguiser comme eux, à poil, en seul pagne et mocassins ; il se fait des amis en distribuant ses vêtements. Il y passe son adolescence, ce qui pouvait lui arriver de mieux sous l’égide de l’ancêtre Vieille-Cabane ; il y apprend l’amitié, la guerre, la survie, l’ennemi, l’amour.

Il fait retour aux Blancs lors d’une « grande » bataille indienne, car se retrouver quasi nu montant à cru un poney, armé seulement d’un arc et d’un couteau face aux Winchesters et aux sabres de l’armée chargeant sur ses grands chevaux, il y a de quoi tourner casaque. Adopté par un pasteur et sa jeune femme qu’il ne touche jamais et qui va se faire caresser ailleurs, il s’enfuit. D’ailleurs le pasteur a des conceptions – certes bien convenables – mais hors de la nature : sa liste de péchés « tout bonnement copiée sur Saint Paul », « ça faisait une description parfaite du caractère des Indiens » : « toutes les œuvres de chair, c’est-à-dire la fornication, l’adultère, la malpropreté, la lubricité, l’idolâtrie, la sorcellerie, la haine (…) la colère, la gourmandise, les hérésies, l’avarice, la rébellion, le crime, l’ivrognerie, la bouffonnerie et toutes choses de ce genre ».

Son existence, dès lors, croise tout ce que l’Ouest a à proposer dans ces années 1860-1880 : le commerce de mules vers les villes-champignons de la Frontière, la ruée vers l’or, les escarmouches avec les Indiens, la fanfaronnade avec ses Colts, les virées whisky et putes, la chasse aux millions de bisons (qui vont disparaître en dix ans). Il retrouve son frère Bill imbibé de whisky frelaté, sa sœur Caroline qui se prend pour Calamity Jane, une vague information sur sa seconde sœur tournée mormone. Il se marie avec une Suédoise et a un fils tout blond, Gus ; les deux sont enlevés par les Indiens. Il les retrouvera puis les perdra à nouveau, ensemençant entre temps une Indienne pour avoir un fils – qu’il perdra de vue dans une échauffourée avec l’armée. Il se lie d’amitié avec le bon tireur futur marshall Wild Bill Hickok, rencontre Wyatt Earp et le général Custer. Sauvé de deux grandes batailles dont la déculottée administrée à la cavalerie US par les Sioux à Little Bighorn, son récit s’arrête vers 34 ans. Il a parcouru la presque intégralité de la très courte Histoire du peuple américain à lui tout seul.

indien guerrier adolescent torse nu

Mais ce roman éneaurme (comme aurait dit Flaubert), écrit au galop d’un langage cru et direct, est passionnant. Sauf la préface et l’épilogue, qui font faiseur et ont bien vieilli. Mais le corps du texte est parfois grave, parfois à mourir de rire. Comme cette réflexion de gamin de 14 ans qui a tué son premier ennemi Crow : « Ainsi moi, Jack Crabb, voilà que j’étais un guerrier cheyenne ! Voilà que j’avais abattu mon bonhomme avec un arc et des flèches. J’avais été à moitié scalpé et guéri avec de l’abracadabra. J’avais comme vieux un sauvage qui causait pas un mot de chrétien, et comme maman une grosse bonne femme marron foncé, et comme frère un type dont je ne voyais presque jamais la figure vu qu’elle était tout le temps barbouillée d’argile ou de peinture. J’habitais sous une tente en peaux de bêtes et je mangeais du clébard. Bon Dieu, mais c’était quand même marrant ! »

Le livre est parfaitement complémentaire du film, tant il recèle de détails véridiques sur les coutumes indiennes, l’entraînement au duel de Colts, la destinée des putains et l’ignorance crasse du populo prêt à croire n’importe quel prédicateur, charlatan ou prometteur d’or à la pelle – comme par hasard sous les territoires occupés par les Indiens. Le lecteur français y découvrira l’optimisme américain, le cynisme matérialiste pour faire du dollar par tous les trafics et le messianisme civilisateur, pas toujours très chrétien, sans lequel les Blancs venus du monde entier n’auraient pas conquis le territoire en éradiquant Indiens, bisons et forêts…

Thomas Berger, Mémoires d’un visage pâle (Little Big Man), 1964, traduit de l’américain par Marie France Watkins, Livre de poche 1974, réédition du Rocher 1991, 450 pages, €15.00

Little Big Man, film d’Arthur Penn avec Dustin Hoffman, 1970, DVD CBS 2004, €9.99

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Khushwant Singh, Delhi

kushwant singh delhi

Né Indien au Pendjab en 1915, devenu province du Pakistan, élevé dans un collège anglais à Delhi, puis à Londres, Khushwant Singh est un journaliste et romancier plein d’humour anglais et de passion indienne du sexe. Il a été aussi parlementaire, mais a démissionné après l’assaut donné contre le temple d’Or. Car il est sikh, cette religion fondée au 15ème siècle par le gourou Nanak qui veut opérer la synthèse entre hindouisme et islam.

Cette position spirituelle particulière fait de l’auteur un centriste politique et un syncrétiste culturel. Delhi est pour lui « la » capitale de l’Inde en son entier, dans sa diversité. Fondée par les Aryens, capitale du royaume Hindoustani, conquise par les Moghols musulmans puis par les Anglais protestants qui fondent la New Delhi, devenue indépendante avec Gandhi, elle reste ce cœur de l’Inde, voire du monde. L’auteur, qui a mis vingt-cinq ans à écrire ce chant d’amour, y revient comme auprès d’une mère ; il y pratique l’union sexuelle avec un hermaphrodite, Bhagmati, un hijda comme il en existe en Inde, ni garçon ni fille – mais en chaleur. C’est toute l’histoire de la ville-capitale que fait ici Singh, le squelette de la chronologie lui permettant d’ajouter de la chair et du sperme selon sa fantaisie. C’est toute son histoire personnelle aussi, une sorte d’autobiographie culturelle, qu’il conte depuis les origines de sa famille et qu’il dédie à son fils Rahul.

Delhi est à double face ; comme tous les Indiens, elle porte un masque. Il y a l’apparence – crasseuse – et la réalité – vivante. « Les citoyens de Delhi font peu d’efforts pour se faire aimer. Ils crachent partout glaviots et jus de bétel rouge sang. Ils urinent et se soulagent à l’endroit et au moment où l’envie les en prend. Ils sont forts en gueule, manifestent leur familiarité à grand renfort d’insultes incestueuses et parlent en se grattant les parties intimes » p.11. Qui est allé en Inde reconnaîtra sans peine le portrait. Mais « pour peu que l’on fasse de Delhi sa ville et que l’on s’attache à quelqu’un comme Bhagmati, elles apparaissent sous un jour différent. (…) La formule est simple : écoutez votre cœur et non votre cerveau, vos émotions et non votre raison » p.12.

Et nous voici partis pour l’histoire. Les chapitres contemporains de l’auteur avec son amante et son gardien d’immeuble alternent avec les chapitres d’histoire longue de la ville. La violence est omniprésente, dans le passé comme dans le présent, puisque le livre s’arrête au moment des émeutes anti-sikh après l’assassinat d’Indira Gandhi par l’un de ses gardes du corps sikh. Mais l’amour aussi : pour les belles paroles de la poésie, pour les discours politiques qui fondent les royaumes, pour les amantes ou les amants qui sont ici, à en croire l’auteur, plus beaux qu’ailleurs. « A Dili, me dirent-ils, tu peux tout trouver : de jeunes putains avec de petites poitrines en forme de mangue, de jeunes garçons au postérieur rond comme une citrouille, et si tu n’as pas d’argent pour te payer une femme ou un garçon, tu peux t’offrir un hijda pour quelques pièces – et lui (ou elle) peut te donner plus de plaisir que l’un ou l’autre. Je priai pour qu’un prétexte me soit fourni de me rendre à Dili » p.428.

Chaque intervenant écrit au présent, en disant « je », ce qui donne un ton familier à la grande histoire et captive le lecteur. Le romancier lie le tout comme un chœur antique, homme de synthèse encore une fois, qui prend de la hauteur. Nadir Shah, Timour, Aurangzeb, Meer Taqi Meer et Bahadur Shah Zafar défilent, comme les femmes au second plan, mais qui sont souvent les éminences grises en attrapant les hommes par le plaisir. La bégum Sahiba et Mrs Alice Aldwell, anglaise convertie à l’islam pour échapper au massacre de la révolte des Cipayes – mais néanmoins violée – sont des putains magnifiques.

Ce gros roman d’amour sur la ville, sur les êtres et sur la création ne vous laissera pas indifférents. Toute la vitalité d’un pays est là, qui émerge.

Khushwant Singh, Delhi, 1990, Picquier poche 2010, 621 pages, €10.17

La wikifiche sur l’auteur (en anglais)

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Peter Robinson, Ne jouez pas avec le feu

2004 Peter Robinson Ne jouez pas avec le feu

Malgré des titres proches, le titre anglais est bien plus percutant dans son participe que le titre français par son impératif… Y a-t-il encore des « littéraires » dans l’édition française ? Des gens qui restent sensibles à la nuance de la langue plus qu’au marketing de brute ?

Cette excellente enquête de l’inspecteur Banks, de la police anglaise du Yorkshire, met en scène un personnage de ‘méchant’ qui, effectivement, est en train de jouer sans cesse avec le feu – et cela depuis toujours. C’est une constatation (titre anglais), pas une injonction morale (titre français) – tout un écart culturel !

Après avoir soupçonné l’un et l’autre, le lecteur sait très vite vers qui l’enquête converge inévitablement. Sauf que ledit coupable est aussi évanescent que ses identités multiples. Il adore ‘jouer avec le feu’, dans tous les sens que prend cette expression.

Il y a ces mystérieux incendies dans lesquels meurent, parmi d’autres, une junkie jeune et paumée, donc adorable. Est-elle victime « collatérale » ou centrale ? On se demande un peu, ce qui va permettre une incursion humaniste dans les pratiques sexuelles d’un certain type d’homme, permise par la réaction victimaire d’un certain type de femme, cela sous les yeux d’une certaine génération bienséante. Comme souvent avec Peter Robinson, les marginaux et les paumés sont sympathiques, et les riches établis se révèlent des escrocs mentaux ou sociaux. Ce roman ne faillit pas à la règle. La scène de drague dans une Audi luxueuse lancée à toute vitesse sur les routes escarpées du Yorkshire est un morceau d’anthologie. D’autant qu’elle ne fait que rajouter son épaisseur de mystère à l’intrigue !

L’histoire se double des aventures compliquées de l’inspecteur avec ses femmes. Son ex-épouse ne trouve rien de mieux à faire, passé 40 ans, qu’un autre bébé ; son ex-maîtresse se retrouve impliquée dans l’enquête à titre passionnel autant que professionnel ; sa nouvelle maîtresse, il n’a pas assez le temps de la voir, laissant la vie filer dans le boulot et le stress ; sa fille même le sermonne de loin au téléphone… Plus que jamais, l’inspecteur Alan Banks, au prénom très milieu des années 50, nous apparaît digne d’estime. D’autant qu’il se retrouvera sans rien à la fin du récit, pour avoir trop aimé le whisky (Laphroaig)…

Sa description par son ex-maîtresse et néanmoins collègue résume tout ce qu’il y a à savoir de lui : « C’est très agréable d’être en sa compagnie, et il est drôle. La plupart du temps, du moins. Il adore la musique, il aime le whisky pur malt, il a des goûts acceptables en matière de films, mis à part un malheureux penchant pour les gros machins d’action et d’aventure. Tu sais : James Bond, Arnold Schwarzenegger et ce genre d’horribles trucs machos. Ce qui est curieux, car il n’est pas vraiment du genre macho. Je veux dire, c’est un homme sensible, gentil, compatissant, et il a vraiment le sens de l’humour » p.272.

Comme tel est le portrait que nous croyons justement être le nôtre, et peut-être est-ce proche du vrai, nous ne pouvons que trouver l’inspecteur Banks fort sympathique. Et cette enquête fort réussie. Elle a son pesant d’action, d’énigme et d’humanité, une trilogie qui fait la qualité des Peter Robinson.

Peter Robinson, Ne jouez pas avec le feu (Playing with fire), 2004, Livre de Poche 2007, 560 pages, €7.22

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Ian McEwan, Sur la plage de Chesil

ian mcewan sur la plage de chesilSe marier était obligé au début des années 60 pour avoir des relations sexuelles autorisées. Donc on se marie – sans savoir à quoi on s’expose, même s’il est dit qu’on se donne « corps et âme » par le pasteur et « pour le meilleur comme pour le pire » par le maire. Edward et Florence s’aiment, incontestablement : mais l’amour suffit-il à construire un « mariage » ?

Manifestement non. Le roman s’ouvre sur une plage du Dorset, avant la nuit de noce. Edward, jeune historien qui va peut-être se lancer dans les affaires et Florence, violoniste de quatuor très sensible à Beethoven et Mozart, chipotent leurs assiettes de melon cerise confite et de rôti de bœuf sauce brune. Ils appréhendent. C’est pour eux la première fois, malgré leur vingtaine entamée.

Très vite, avec des retours en arrière, le lecteur apprend que l’amour reste éthéré pour la fille, tandis qu’il est surtout physique pour le garçon. Incompatibilité de désirs… Inhibition, répulsion, émotions vont gâcher le plaisir. La nuit n’aura pas lieu et le mariage sera « dissout pour non consommation ». Le simple contact du sperme a rendu hystérique Florence, tandis que le simple contact de la main de sa femme sur ses couilles a fait gicler Edward. S’aimer serait donc une affaire de peau ?

McEwan se met dans le rôle de ses personnages, il leur offre tour à tour la parole, pénètre en eux pour les comprendre. Il distille avec art l’ambigüité de ces années 60 encore victorienne, expliquant l’explosion 1968 de sexe et de tout-est-permis. William Boyd avait déjà abordé la nuit de noce des victoriens coincés, mais sur quelques pages ; Ian McEwan en fait tout un roman. Cette société pudibonde était mortifère. « Qu’est-ce qui les arrêtait donc ? Leur personnalité et leur passé, leur ignorance et leur peur, leur timidité, leur pruderie, leur manque d’aisance, d’expérience ou de naturel, vestiges des interdits religieux, leur anglicité, leur classe sociale, et même le poids de l’Histoire. Trois fois rien » p.108. McEwan sait garder son humour en pointant les tares de son peuple.

Ni Edward ni Florence, nés trop tôt, ne profiteront des années de baise, vingt ans après les années de braise. Ils resteront chacun solitaires, leur amour enfoui mais intact, le sexe impossible. « C’était encore l’époque – elle se terminerait vers la fin de cette illustre décennie – où le fait d’être jeune représentait un handicap social, une preuve d’insignifiance, une maladie vaguement honteuse dont le mariage était le premier remède » p.14.

Ne rions pas trop : cette époque revient au grand galop avec le vieillissement général et la crispation sur les religions. Si même les gais & lesbiens veulent le mariage, c’est que leur jeunesse (insouciante, volage, sensuelle) s’est enfuie ; ils désirent désormais la sécurité comme de petits vieux. La Florence du roman était frigide mais pas barjot ; nous conjuguons aujourd’hui les deux…

Ian McEwan, Sur la plage de Chesil (On Chesil Beach), 2007, Folio 2012, 181 pages, €6.18

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