Articles tagués : amitié

Raymond Radiguet, Le bal du comte d’Orgel

L’auteur du Diable au corps poursuit selon son âge l’exploration des sentiments d’amour, la grande affaire humaine. Alors qu’il avait entre 16 et 18 ans lorsqu’il écrivit les frasques sensuelles et sentimentales d’un adolescent de 15, il en a entre 18 et 20 lorsqu’il décrit cette fois les relations amoureuses d’un jeune homme de 20 ans.

François – le « je » du Diable au corps devait porter ce prénom selon les brouillons – est devenu Séryeuse et a acquis une particule. Il reste un côté potache chez Radiguet, l’enfant terrible des années folles qui fit tourner la tête de Cocteau. François de Séryeuse aime Mahaut, créole de la noblesse émigrée sous Louis XIII, qui aime son mari Anne d’Orgel, comte dont le nom remonte aux croisades, cité dit-il par Villehardouin. A noter encore qu’Orgel est l’anagramme de Legro… une autre potacherie. Lequel aime d’amitié mondaine François.

Radiguet adore décortiquer les sentiments et tenter de comprendre les actes de chacun plus que les actes eux-mêmes, qui semblent dictés par le destin – ou les pulsions. L’amour est irrésistible, même s’il n’est ni « convenable » ni « moral », ni mêle parfois souhaité. Les faux-semblants et les ambiguïtés abondent dans les relations humaines, surtout entre les hommes et les femmes.

Le canevas est celui de La princesse de Clèves, que Radiguet prisait fort (contrairement à Sarkozy). Ceux qui ont aimé les quiproquos, les relations bancales et le style amoureux de ce roman du XVIIe aimeront le roman de Radiguet. Il se passe dans les années folles, juste après la Grande guerre imbécile de 14-18 qui a ravagé cul par-dessus tête toutes les croyances, valeurs et vertus jusqu’ici admises. Rien ne valait plus après la boucherie absurde de la guerre industrielle provoquée par des badernes à l’honneur aussi archaïque et incongru que chatouilleux. L’après-guerre a été par opposition résolue à la fête, aux étourdissements des distractions, à la remise en cause sociale. L’usage du prénom Anne pour un homme, attesté durant la période féodale (Anne de Joyeuse, favori d’Henri III), apparaît comme un renversement du monde bourgeois au début des années 1920 tout comme un rappel de La princesse de Clèves, avec une discrète allusion à l’ambiguïté des amitiés masculines.

Le comte d’Orgel est de ces oisifs qui possèdent château et hôtel particulier et font des bals, aiment briller dans la conversation, tout en futilités et plaisirs. Il invite tous ceux qui sont de son milieu mais aussi ceux qui l’amusent. François de Séryeuse, oisif paresseux à la fortune familiale assuré est de ceux-là (un adolescent prolongé). Rencontré au cirque Medrano (encore une potacherie), Anne, François et Mahaut organisent une mise en boite du trop sérieux et prudent Paul Robin, diplomate arriviste, ami de Séryeuse, qui aime faire étalage de ses relations tout en faisant des cachotteries. A cachotterie, cachotterie et demi : ils lui font croire qu’ils se connaissent depuis longtemps alors qu’ils viennent de se rencontrer. Radiguet s’amuse.

Mais de fil en aiguille, de bals en dîners, de sorties en bord de Marne aux spectacles, le sentiment d’être bien ensemble se développe pour le triangle amoureux en amitié chaude puis en amour fantasmé des uns pour les autres, y compris d’Anne pour François. Il ne se passera rien, tout sera plus « convenable » que le diable au corps du garçon de 15 ans, mais tout sera aussi plus subtil et compliqué. Contrairement au premier, ce roman sera publié après la mort de l’auteur par son grand (petit) ami Cocteau.

Il est écrit simple et direct à la Stendhal, voué à l’analyse psychologique à la Madame de La Fayette. Un exemple de phrase concernant un personnage secondaire dit le style et me ravit : « Pensait-elle faire succéder ses séances de pose à d’autres séances ? François de Séryeuse entendit innocemment la phrase : pas une seconde la pensée ne l’effleura que Mrs Wayne pouvait disposer, pour le fatiguer, d’autres moyens que sa conversation. Il oubliait que cette Américaine était femme, et fort belle » p.44 La litote et la logique amènent une douce ironie qu’un lecteur empathique sait goûter.

Raymond Radiguet, Le bal du comte d’Orgel, 1924, Livre de poche 2003, 190 pages €7,20

DVD Le bal du comte d’Orgel, Marc Allégret, 1970, avec Jean-Claude Brialy, Sylvie Fennec, Bruno Garcin, Micheline Presle, Gérard Lartigau, LCJ éditions, 1h31, €10,18

Raymond Radiguet, Oeuvres complètes, Omnibus 2012, 896 pages, €19,00 e-book Kindle €18,99

Le diable au corps a été chroniqué sur ce blog.

Catégories : Cinéma, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , | Poster un commentaire

Le plein de super d’Alain Cavalier

La France d’il y a cinquante ans… Sortie à peine de mai 68, hébétée par la modernité, tâtonnant dans de nouvelles relations humaines. L’intrigue est banale, un employé de garage que son patron oblige à aller livrer une voiture de Nord de la France à Cannes le week-end, une grosse américaine Chevrolet d’un client. Mais il ne se retrouve pas seul et les relations à quatre se développent, amicales, rivales, nouvelles.

Klouk (Bernard Cronbey) est un jeune homme inséré dans la vie, marié, un métier, un costume avec cravate ; il est vendeur de voitures mais ne peut pas avoir d’enfant. Son ami Philippe (Xavier Saint-Macary) est infirmier et sa compagne l’a quitté car il n’est jamais disponible ; il voit trop de malheur à l’hôpital, comme ce jeune homme qu’il enserre dans un drap mortuaire au début du film. A un arrêt sur l’autoroute vers Paris, ils rencontrent un de leur âge, Charles (Etienne Chicot), qui vient d’obtenir de l’avocat de son ex l’adresse de son gosse qu’il a envie de revoir ; il est près d’Aix. Dans Paris, Charles les invite à dîner et son colocataire Daniel (Patrick Bouchitey), un chômeur victimaire sans le sou malgré le plein-emploi d’époque, jeune lui aussi donc libre et libertaire, décide de venir avec eux. Les quatre vont peu à peu former une bande.

Klouk n’était pas très chaud d’emmener avec lui tous ces zozos mal intégrés mais ils finissent par lier connaissance, s’offrir des petits-déjeuners, fumer du haschich et rigoler un bon coup. Klouk défoncé répond sans la déférence requise par les mœurs bourgeoises mais avec ironie à son patron qui téléphone dans la voiture, puis écorne une aile plus tard sur une route étroite où il roule trop vite car il a peur d’être en retard. Il sera viré mais se sera fait des amis. Il est dans l’entre deux d’époque, intégré dans la machine sociale mais assez jeune encore pour découvrir qu’un autre monde est possible, du moins une autre façon de voir que la façon traditionnelle, la chemise ouverte plutôt que le costume cravate, employé qui s’amuse plutôt que de rester bien sage, mari dévoué mais qui s’émancipe pour échapper à la corvée des noces d’argent des beaux-parents, obéissance au gros client exigeant mais avec les aléas du voyage. Le monde d’hier est télescopé par le monde qui vient, plus libéré, moins contraint.

Les garçons entre eux se racontent encore les mille façons de baiser les femmes, les prendre par derrière étant semble-t-il la plus bandante tandis que l’asseoir sur sa queue, d’un coup, paraît le comble du jouir (faites-en l’expérience). Certains n’hésitent pas à aller voir un autre garçon, comme Philippe au restoroute, qui suit un jeune barbu pour se faire un peu de fric afin de payer les petits-déjeuners à ses potes. Avec cette réserve : « tu me touches pas, tu me regardes nu et prendre une douche, c’est tout ». Les volages sont ancrés par l’enfant, comme Charles, qui se languit de son petit blond aux cheveux mi longs. Son ex l’a jeté et ne veut pas qu’il vienne mais il s’impose, profitant du hasard de la voiture ; évidemment elle n’est pas là, dans la communauté où elle vit près d’Aix-en-Provence avec son nouveau mec, Jean-Louis.

Ce n’est que par un autre hasard qu’ils se rencontrent, dans le virage où la grosse Chevrolet a heurté la roche. En ces années légères, le hasard fait toujours bien les choses car on se fie à lui. Charles retrouve son petit Nicolas et l’emmène pour la journée. Un gosse de 3 ou 4 ans mal élevé (Nicolas Pecresse), à qui on laisse tout faire, comme à cette époque rebelle, mais qui réclame de l’attention et de l’amour comme à toutes les époques. Il raconte qu’il s’est coincé le zizi quelques semaines auparavant dans la fermeture éclair de son jean, peut-être parce qu’il ne portait pas de slip, c’était une façon de faire post-68 pour éviter la corvée bourgeoise de la lessive. Lorsqu’il a envie de chier, ce qui arrive brusquement aux petits enfants, son père s’en occupe avec naturel et l’essuie d’une feuille du cahier de Daniel. Charles l’aime et il est mal de ne pas le voir, puis de le quitter.

Dans le train du retour, Philippe évoque le problème de Klouk, ne pas pouvoir faire un enfant, la spermatose à zéro. Sa femme aimerait bien en avoir un mais lui ne peut pas. Les trois autres envisagent donc plus ou moins sérieusement de s’y mettre à sa place, si elle y consent. A trois, ce serait « la nature » qui déciderait du père biologique, « il n’y aurait aucun attachement », dit Charles. Ce serait l’enfant de Klouk. C’est dire la liberté des consciences et des expressions dans ces années enfuies. Rien n’est choquant, tout est question de point de vue et de relations affectives.

Cheveux longs, moustaches, pantalons pattes d’éléphant, billets de banque larges comme des mouchoirs froissés dans les poches de jean, plaquette de hasch dont on se sert pour fumer, pour garnir des biscuits ou comme réserve d’argent, un monde en sécurité sur les autoroutes, des stations-services nombreuses, le pétrole à gogo (deux fois le plein en moins de 1000 km pour la Chevrolet qui suce), les cendriers qu’on jette par la vitre, comme le journal une fois lu, l’aisance à se mettre nu devant les autres pour se changer ou à garder chemise ouverte. C’était un autre monde, ni meilleur ni pire que celui d’avant ou celui d’après. Le monde des vingt ans d’une génération qui s’y reconnaît et qui peut en garder la nostalgie. D’autres relations qu’aujourd’hui, moins prudes, plus incertaines dans l’exploration, plus chaleureuses peut-être car moins égoïstes. Un film spontané avec des acteurs au naturel dans leur road-movie en deux jours.

DVD Le plein de super, Alain Cavalier, 1976, avec Étienne Chicot, Bernard Crombey, Xavier Saint-Macary, Patrick Bouchitey, Gaumont 2109, 1h35, €17,00 blu-ray €16,93

Catégories : Cinéma | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Sotte vanité mais bien humaine que la réputation, dit Montaigne

De ne communiquer sa gloire fait l’objet du chapitre XLI des Essais, livre 1.Montaigne résume tout en introduction : « De toutes les sottises du monde, la plus reçue et plus universelle est le soin de la réputation et de la gloire, que nous épousons jusqu’à quitter les richesses, le repos, la vie et la santé, qui sont biens effectifs et substantiels, pour suivre cette vaine image et cette simple voix qui n’a ni corps ni prise » – et de citer Le Tasse qui dit que la renommée n’est qu’un écho.

La suite du texte est une enfilade d’exemples historiques qui montrent – à l’inverse, Montaigne adore ça – combien les grands furent sages de laisser leur renommée aux jeunes ou aux vassaux, alors qu’ils eussent pu la tirer à eux. Et de citer la bataille de Crécy, où les Français furent vaincus, dont le prince de Galles « encore fort jeune, avait l’avant-garde à conduire ». Comme le principal effort fut en cet endroit, certains seigneurs autour du roi Edouard lui demandèrent de le secourir. Mais ce dernier « s’enquit de l’état de son fils, et, lui ayant été répondu qu’il était vivant et à cheval : « Je lui ferais, dit-il, tort de lui aller maintenant dérober l’honneur de la victoire de ce combat qu’il a si longtemps soutenu ; quelque hasard qu’il y ait, elle sera toute sienne ». »

La réputation, c’était l’honneur des nobles ; leur gloire était leur image, il ne suffit que de relire Corneille. Les Lumières ont remis la vertu antique au premier plan pour la réputation. Elle est plus individuelle, moins sociale, moins attachée au lignage et au « bon sang » qui « ne saurait mentir ». L’honneur, les honneurs, sont attribués collectivement ; la vertu est toute en négatif, une disposition interne qui se révèle. L’honneur ou la réputation est l’image qu’ont les autres de soi ; la vertu est un courage personnel qui se vit. L’honneur ou la gloire est le devoir que l’homme de condition accomplit pleinement sous peine de honte publique ; la vertu est la qualité de l’homme de qualité, le gentleman, le mec solide (ou la nana) dit-on dans les milieux d’aujourd’hui. La différence entre les deux est que l’homme de condition est de noblesse ancienne et illustre et donc qu’il « se doit » (noblesse oblige), tandis que l’homme de qualité a une vertu inhérente à lui-même qui ne doit rien à son rang, ni à sa famille, ni à son sang.

De nos jours, la seconde acception a submergé la première, encore que l’origine sociale ou être « fils ou fille de » compte encore dans certains milieux – notamment ceux liés à l’image (la politique, le spectacle, parfois l’université ou la médecine). On attend du rejeton ou de la rejetonne qu’ils illustrent le sang – donc la vertu – dont ils sont issus. La popularité est de nos jours la réputation qui est le plus recherchée : non pas auprès d’un petit nombre qui compte, mais auprès du plus grand nombre anonyme. C’est ainsi que les adolescents, qui s’engagent toujours avec passion dans les relations sociales, cherchent moins l’approbation de papa ou de seurette que celle de leurs pairs et de leur classe d’âge anonyme. L’effet mimétique de René Girard joue à plein. Il s’agit de faire pareil, d’être d’accord, de se poser comme normal. Sensuellement en exposant son corps sculpté selon les normes, affectivement en se mettant « en couple » pour se poser normal, beaucoup moins intellectuellement ou spirituellement, ce qui est mal vu chez les ados dont on dit qu’ils « se la jouent » ou qu’ils sont des « bouffons ». Par jalousie de ne pourvoir rivaliser, évidemment.

Ce pourquoi l’amitié est d’abord imitation et accord avant d’être sentiment ; encore plus l’amour. Il peut aller jusqu’à se vouloir fusionnel avec l’être aimé, de même sexe si l’on ne parvient pas à faire aussi bien que les autres (croit-on), ou de sexe différent si l’on recherche les vertus qu’on n’a pas, une certaine féminité pour les garçons ou masculinité pour les filles. La réputation que l’on cherche en cet intime est alors plus de la considération pour soi-même que la notoriété ou même la célébrité auprès des autres. Il s’agit de se connaître, pas de se révéler ; de se construire, pas de s’exposer tout fait.

La réputation est une sottise, dit Montaigne, mais qui importe même aux sages : pourquoi mettent-ils leur nom sur leurs livres s’ils y étaient indifférents ? Comme tous les attributs, la réputation peut être la meilleure ou la pire des choses. Le meilleur quand elle vous pousse à vos devoirs ou simplement à l’image que vous vous faites de vous-même : « un homme, ça s’empêche », disait le père de Camus face à la barbarie. Le pire lorsqu’elle vous pousse à l’enflure, au mensonge, à la gonflette, à jouer un rôle. Le pire aussi lorsque la non-conformité est honnie et harcelée, lorsque la déviance de la norme vous fait rejeter de la bande (ne pas « être d’accord », quelle honte en société totalitaire ou sur les réseaux de lynchage sociaux !). Donc rien de trop : la réputation qui émane de vous doit refléter votre être même, sous peine de n’être qu’outre gonflée de vent, grenouille qui veut se faire plus grosse que le bœuf ou faux personnage – qui sera un jour découvert. Ainsi les « affaires » en politique, piquer dans la caisse ou « violer » une collaboratrice, vous rattrapent toujours. D’autant plus que certains (et certaines) bâtissent leur réputation justement à dénoncer les autres. Moins comme « victimes » (parfois quarante ans après !) que pour se faire mousser, connaître « la gloire », cet écho creux de Montaigne.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

Montaigne sur ce blog

Catégories : Livres, Montaigne, Philosophie | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Méfiance quotidienne

En me promenant en grande banlieue parisienne en ces temps de post–Covid, je remarque combien la façon de vivre a changé depuis trente ans. Dans les années 1930, de hauts murs de 2,50 m bordaient les jardins, en serrant les rues de remparts de part et d’autre. Les maisons nouvelles des années 1970 ont vu plutôt le surgissement de clôtures basses, de haies clairsemées, voire pour certains, pas de clôture du tout à la mode américaine. Depuis quelques années, les hautes clôtures de pierre pleine reviennent à la mode. Les maisons neuves enserrent leur terrain de murs élevés, flanqué de grilles fermées sans aucune poignée, à ouverture électrique et caméra de surveillance.

Ce ne sont que quelques signes parmi d’autres de la méfiance généralisée qui se répand dans la société française, même parmi les classes moyennes et aisées jusqu’ici préservées par leur culture et leur éducation. Désormais, on doute de tout et le net répand le n’importe quoi que la répétition finit par faire croire.

L’entre soi exige que l’on construise une piscine dans son jardin plutôt que d’aller à la piscine municipale ou, pire, nager avec les gamins du peuple tout nu dans la rivière comme il y a peu. Laquelle est d’ailleurs interdite depuis quelques années seulement par « principe de précaution » pour cause de pisse de renard qui pourrait donner, via quelques égratignures, une zoonose. Cela ne gênait pas les ados de le transgresser il y a quinze ans encore, c’est un interdit strictement respecté aujourd’hui.

De même, le torse nu, si naturel et courant en Ukraine par exemple, ne se porte plus dans la rue, en vélo, ni même sur les pelouses publiques, il est réservé aux lieux privés, au stade et aux espaces de sports où les grands ados trouvent à se défouler. Même le skate se pratique désormais en tee-shirt, ua rebours de la mode lancée par les Californiens. Et le short s’est transformé en bermuda jusqu’aux genoux, voire en pantacourts, même durant les canicules. Montrer ses cuisses ou son torse est considéré aujourd’hui comme pornographique : une étape vers le voile intégral et la djellaba ras les chevilles même pour les garçons ? Contrairement à il y a 30 ans, les filles ne viennent plus flirter avec les gars dépouillés par l’exercice, lesquels se mettaient gaiement en valeur, mais restent soigneusement en bande de trois ou quatre dans des activités séparées, rarement en public.

J’ai même vu, la semaine dernière, des primes adolescents de 12 et 13 ans vaguer dans la rue après collège en portant le masque sur la figure. Il n’est plus obligatoire depuis un mois mais l’habitude est prise et ce serait dirait-on comme se promener sans slip que de ne plus le porter. On n’est plus rebelle à cet âge-là, comme si l’infantilisation se prolongeait plus longtemps qu’avant. Je me suis laissé dire que la sexualité se trouve retardée de plusieurs années par rapport aux années 1970 et 1980 – sauf dans les collèges parisiens où dès la sixième se passeraient des choses étranges dans les toilettes, en raison des films pornos librement visibles sur YouTube. Mais ce n’est pas pour cela que reviennent les amitiés fiévreuses et chastes des adolescents des années 30 racontées dans les romans scouts. L’amitié aujourd’hui est plus un compagnonnage d’habitude, une façon miroir de se regarder soi-même et d’évoquer ses propres problèmes devant une oreille complaisante.

La pandémie de Covid n’a évidemment rien arrangé, elle a surtout précipité des tendances latentes.

Celle à la méfiance généralisée, allant jusqu’au soupçon de complot de la part de tout ceux qui vous dominent et que vous connaissez mal (le patron, le député, le ministre – mais moins le voisin, le maire ou même le président).

Celle au repli sur soi, à sa famille proche et à son clan, dans son petit quartier préservé derrière de hauts parapets.

Celle du refus de participer à des activités collectives, sauf le foot pour les garçons ou la danse et parfois le judo pour les filles ; même le tennis, qui faisait autrefois l’objet de « défis » poussant à connaître les autres, ne se pratique plus qu’entre potes ou en famille. La fête est plus importante entre amis autour d’un barbecue dès le printemps venu que lors des réjouissances collectives organisées par la commune. Seule la « fête des voisins » connaît un certain succès, mais dans certains quartiers seulement, et en excluant les autres rues. Méfiants, les gens ressentent tout de même une curiosité pour ceux qui les entourent ; s’ils ne se livrent pas, ils posent quantité de questions.

La « crise » (qui dure depuis 50 ans), la pandémie, l’avenir des retraites et de la dette, les prix, la guerre désormais à nos portes grâce aux néofascistes du monde entier encouragés par ceux de chez nous et les candidats collabos, l’école en faillite, la justice effondrée, l’hôpital explosé, les services publics décatis – tout cela encourage le repli, le sentiment qu’il faut désormais se débrouiller tout seul, ne rien dire et n’en faire pas moins dans la compétition sociale où les rares places sont de plus en plus chères.

C’est tout cela que l’on peut observer dans les rues d’une petite ville de la grande banlieue verte d’Île-de-France où je réside en pointillés depuis un demi-siècle.

Catégories : Société | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

De l’amitié selon Montaigne

Le mot français « amitié » est très large d’acception et comprend les simples contacts (les « amis » sur Facebook) comme les relations (obligées au travail, en commerce) ou les camarades (solidaire des mêmes études ou activités). Mais il vient du mot « amour », qui est une passion, et se décline en les différents étages de l’humain : amour sensuel ou sexuel, amour de cœur ou affectif, amour bienveillant et charitable de l’esprit. L’amitié peut être une sorte d’amour. Montaigne l’a connue à son incandescence lorsqu’il avait 25 ans, pour Etienne de La Boétie qui en avait 28. Il en fait tout le chapitre XXVIII de son 1er livre des Essais.

Pourquoi ? Pour rien : « Parce que c’était lui ; parce que c’était moi », dit-il tout simplement. Par je « ne sais quelle force inexplicable et fatale ». Comme une prédestination : « nous nous cherchions avant que de nous être vus ». Un coup de foudre affectif et mental : « Et à notre première rencontre, qui fut par hasard en une grande fête et compagnie de ville, nous nous trouvâmes si pris, si connus, si obligés entre nous, que dès lors ne nous fut si proche que l’un à l’autre ».

Amitié rare en son temps, rare d’ailleurs de tout temps : « il ne s’en lit guère de pareille et, entre nos contemporains, il ne s’en voit aucune trace en usage. » Cette amitié n’est aucune de « ces quatre espèces anciennes : naturelle, sociale, hospitalière, vénérienne », dit Montaigne qui tente de l’analyser. Rien à voir avec l’amour filial « des enfants aux pères » (parents) ou des parents aux enfants – car cet amour-là est trop inégal. Rien à voir avec l’amour fraternel – car la compétition pour bâtir sa propre vie fait des frères (ou des sœurs) « qu’ils se heurtent et choquent souvent » et les caractères peuvent être éloignés. Rien à voir avec l’amitié de rencontre, qui ne dure que le temps d’un séjour. Rien à voir avec l’amour pour les femmes – car c’est « un feu de fièvre, sujet à accès et remises, et qui ne nous tient qu’à un coin » ; l’amour sexuel est avant tout désir et de plus en plus rares sont les couples qui résistent à l’usure des années lorsque le désir s’atténue et s’éteint. « La jouissance le perd, comme ayant la fin corporelle et sujette à satiété. L’amitié, au rebours, est jouie à mesure qu’elle est désirée, ne s’élève, se nourrit, ni ne prend accroissance qu’en la jouissance, comme étant spirituelle, et l’âme s’affinant par l’usage. »

Le mariage est un marché, dit Montaigne, « qui n’a que l’entrée libre » (le divorce étant interdit par l’Église, donc par le roi). Sa durée ne dépend pas de notre volonté, or l’affection exige la liberté. « Joint qu’à dire vrai, la suffisance ordinaire des femmes n’est pas pour répondre à cette conférence et communication », expose notre philosophe en son XVIe siècle où la femme, côte d’Adam et pécheresse originelle selon la Bible, est inférieure en tout point au mâle et lui reste soumise. Comment une amitié peut-elle naître de cette inégalité ? Montaigne est intelligent et ne craint pas de penser contre son temps et son Eglise. Aussi poursuit-il sa phrase : « Et certes, sans cela, s’il se pouvait dresser une telle accointance, libre et volontaire, où non seulement les âmes eussent cette entière jouissance, mais encore où les corps eussent part à l’alliance, où l’homme fut engagé tout entier, il est certain que l’amitié en serait plus pleine et plus comble. » Donc rien d’impossible par essence entre homme et femme, mais cela n’est pas encore arrivé, pas même dans l’Antiquité où notre Périgourdin puise ses sources.

D’où cette interrogation sur la « licence grecque » qui était que des hommes aiment des garçons, plus égaux et plus libres que les femmes. L’amitié véritable, telle que Montaigne l’a connue durant quatre ans seulement avec La Boétie (qui est mort jeune), serait-elle comblée par le même sexe ? Non pas, dit Montaigne, « pour avoir, selon leur usage, une si nécessaire disparité d’âges et différences d’offices entre les amants, ne répondait non plus assez à la parfaite union et convenance qu’ici nous demandons. » L’amitié érotique pour un jeune garçon, même socialement acceptée, valorisante pour l’aimé et à but civique de formation du guerrier citoyen accompli chez les antiques Grecs, n’a rien de l’amitié pleine et entière analogue à celle de Michel pour Etienne. A cause « de cette première fureur inspirée par le fils de Vénus au cœur de l’amant sur l’objet de la fleur d’une tendre jeunesse ». Comme cela est bien tourné… pour dire le désir érotique. Il est incompatible avec la liberté d’accord entre les êtres. L’amour sexuel est emprise car le désir est souverain ; l’amour amitié est volontaire car l’esprit comme le cœur sont libres.

Reprenant Platon sans le citer, notre philosophe avance que l’amitié grecque était fondée sur la beauté du corps plutôt que sur celle de l’âme (nous dirions aujourd’hui la personnalité) – car l’esprit est encore en germe dans la jeune tête. Avec la maturité venait parfois l’amitié véritable de l’amant pour l’aimé, le désir sexuel éteint par la virilité atteinte du protégé et « le désir d’une conception spirituelle par l’entremise d’une spirituelle beauté ». L’égalité rétablie entre désormais deux hommes, et non plus un homme et un adolescent, la liberté était rendue aux liens affectifs. « Enfin, tout ce qu’on peut donner à la faveur de l’Académie, c’est dire que c’était un amour se terminant en amitié », conclut Montaigne en raison.

L’amitié de Montaigne pour La Boétie « n’a point d’autre idée que d’elle-même, et ne se peut rapporter qu’à soi », dit-il. « Ce n’est pas une spéciale considération, ni deux, ni trois, ni quatre, ni mille : c’est je ne sais quelle quintessence de tout ce mélange qui, ayant saisi toute sa volonté, l’amena se plonger et se perdre en la mienne, d’une faim, d’une concurrence pareille. Je dis perdre, à la vérité, ne nous réservant rien qui nous fût propre, ni qui fût ou sien ou mien. »

Car là est l’absolu. Aucun « devoir » entre vrais amis, ni « ces mots de division et de différence : bienfait, obligation, reconnaissance, prière, remerciement, et leurs pareils. Tout étant effectivement commun entre eux, volontés, pensements, jugements, biens, femmes, enfants, honneur et vie, et leur convenance n’étant qu’une âme en deux corps selon la très propre définition d’Aristote, ils ne se peuvent prêter ni donner rien. » Les amis véritable sont pour Montaigne des jumeaux qui partagent tout, un idéal fusionnel, une société communiste entre eux, vécu par lui également avec La Boétie.

Nul ne peut donc avoir une « multitude d’amis », déclare Montaigne, ou ce ne sont pas de vrais amis. « Car cette parfaite amitié, de quoi je parle, est indivisible ; chacun se donne si entier à son ami, qu’il ne lui reste rien à départir ailleurs ». On peut aimer en quelqu’un sa beauté, en un autre « la facilité de ses mœurs », en un autre encore la paternité, la fraternité ou la libéralité ; « mais cette amitié qui possède l’âme et la régente en toute souveraineté, il est impossible qu’elle soit double. »

La mort de l’ami est comme une part de soi qui nous est arrachée. Et de citer en plusieurs pages les poètes latins pour dire avec pudeur son chagrin, et d’éditer les sonnets de son ami en ses propres œuvres pour le faire connaître au chapitre XXIX qui suit celui-ci. Mais les 29 sonnets écrit par La Boétie et publiés dans les premières éditions ont été effacés des suivantes. Nous ne les connaissons pas ; peut-être étaient-ils trop éloignés de ce que Montaigne voulait laisser de son ami à la postérité ?

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50  

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

Montaigne sur ce blog

Catégories : Livres, Montaigne, Philosophie | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Richard Price, Les seigneurs

Qui connaît Richard Price ? Il est pourtant le scénariste bien connu du film Mad Dog and Glory avec Robert de Niro. Mais le public américain l’a découvert avec Les seigneurs, publié en 1974, tout de suite un succès. L’écrivain y raconte en effet son adolescence des années 1960 dans le Bronx, quartier mélangé de New York. William Burroughs, célèbre soixantuitard subversif, a adoré ce livre.

Il n’est pourtant pas bien méchant. Le titre français semble faire régner la jeunesse dans le quartier. Le titre américain est plus modeste : The Wanderers, les vagabonds ou les errants, sont le nom de la bande de garçons de 16 à 18 ans. Ils sont dans l’entre-deux, finissant l’enfance avant d’entrer de plain-pied dans le monde adulte. On travaille tôt, ces années-là, dans la banlieue pauvre. Il faut se battre pour tout, pour cette trilogie en B des mâles anglo-saxons : bite, biture, baston. Exister exige la performance dans les trois, de quoi bien préparer à la vie adulte où les trois B perdurent : bourrer, se bourrer, bosser.

Nous sommes dans les années macho et dans les années racistes où subsiste encore l’apartheid entre Blancs et Noirs. Les bandes sont ethniques et le politiquement correct n’a pas encore sévi. On s’insulte la mère et on oppose sans complexe les Ritals, les Négros, les Bridés et les Irlandais. Chacun sa vérité : le Rital porte haut la gueule mais chie souvent de trouille ; le Négro pue mais roule des muscles évidents ; le Bridé ne parle pas mais se déplace toujours en bande, sachant jouer du judo ; l’Irlandais ne mesure qu’1m50 mais est animé d’une haine religieuse pour tout ce qui ne porte pas la croix tatouée.

Richard Price raconte en courts chapitres à thème la vie de cette fin d’enfance. La liberté commence vers 10 ans quand on va jouer au basket dans les parcs. Vers 12 ou 13 ans, les premières bandes se composent et l’on s’y branle en chœur avant de jouer aux Indiens. Les 14 et 15 ans lorgnent les bandes des 16 à 18 ans qui respectent les Boules à Z, des « grands » de 20 ans plus baiseurs, biturés et bastonneurs que tout le monde. D’ailleurs les Boules se défont vite parce que certains s’engagent dans la marine.

16 ans est l’âge charnière, assez responsable pour aimer ses copains et s’engager avec ses copines, pour entreprendre de petits boulots à l’occasion comme « arnaqueur maison au bowling ». Mais la grande préoccupation est de baiser pour la première fois. Certains se font sucer à 12 ans, tailler une plume par la copine ou une pipe par la voisine. On se pelote, on se met nus – mais pas question de pénétrer, même avec capote, les filles ont peur de tomber enceintes. C’est d’ailleurs ce qui arrive à Buddy, 17 ans, obligé de se marier aussi sec avant d’avoir fini le lycée.

Etrange période, bien sage au fond, où la jeunesse singe le monde adulte en ne rêvant que de s’y couler. Pas de drogue, pas d’homosexualité, pas de crime – sauf par bêtise, comme l’infernal Douggie (12 ans) qui fait sauter son copain du dernier étage en feignant d’être enfermés sur le toit. L’amitié entre potes compte plus que celle entre sexes mais on ne se moque pas des filles, chacun a sa chacune attitrée. Les Errants sont entre deux mondes, celui du nid et celui de la vie. Ils s’essaient à battre des ailes – et c’est universel. Ecrit en direct, avec des mots crus et des émotions, on ne s’ennuie jamais.

Richard Price, Les seigneurs (The Wanderers), 1974, 10-18 2007, 296 pages, €8.10 e-book Kindle €10.99

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Michael Connelly, La glace noire

L’inspecteur Hieronymus Bosch connaissait Calexico Moore, officier du Narcotic Bureau qui est retrouvé mort d’une décharge dans la tête dans une chambre de motel loué par lui. Pas de lettre de suicide mais ce seul mot dans la poche arrière de son jean : « j’ai découvert qui j’étais ». Et tout est là : la hiérarchie est pressée de classer l’affaire, la mort d’un flic la veille de Noël fait tache sur la ville ; Bosch en revanche n’y croit pas, les faits réels contredisent les faits apparents et laissent croire à un meurtre. Qui était donc Cal Moore ?

En mauvaise tête qu’il est, Bosch va bien sûr enquêter de son côté. Son collègue l’inspecteur alcoolique Porter n’est pas venu au travail et le lieutenant confie à Bosch ses enquêtes en cours, le pressant d’en résoudre au moins une pour les statistiques de fin d’année. Curieusement, Bosch découvre que plusieurs d’entre elles sont liées… et reliées au cadavre de Cal Moore. Ce flic des stups serait « passé de l’autre côté », peut-être en raison de ses liens d’enfance dans les barrios de la frontière mexicaine. Bosch découvre en effet chez lui des photos de Cal enfant et adolescent, torse nu avec un autre de son âge. Et cet autre ne serait autre que le fameux Zorillo, chef d’un gang puissant de passeur de drogue.

C’est qu’une nouvelle composition vient de faire son apparition, un mélange d’héroïne et de PCP qui fait planer plus et plus longtemps pour guère plus cher. Les Mexicains supplantent progressivement les Hawaïens dans le commerce de cette drogue qui fait fureur parmi les jeunes paumés de Los Angeles.

Bosch enquête, creuse et frôle la mort ; on veut l’assassiner comme ont été tués Moore et Porter. Mais Harry Bosch n’hésite pas, il fouille et trouve. Qui est au fond Cal Moore, enfant qui n’a jamais connu son père, rejeté par le patron de sa mère qui l’avait pris sous son aile avant de les jeter ? Qu’est devenu le garçon peau à peau avec lui dans la touffeur de la liberté d’été sur les photos ? Cette amitié venue de loin a-t-elle influé sur le fic des stups ? L’action se double de psychologie et de la description minutieuse de la faune des dealers comme de l’administration lourdaude des flics de L.A.

Un long thriller où l’on ne s’ennuie pas.

Michael Connelly, La glace noire, 1993, Livre de poche 2016, 528 pages, €8.70 e-book Kindle €8.49

Catégories : Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , ,

William Shakespeare, Sonnets et autres poèmes

Le grand Will a précédé Molière mais suivi Pétrarque. Né en 1564 à Stratford-upon-Avon, il y est mort en 1616, après avoir transité longtemps par Londres pour sa carrière théâtrale. Ses Sonnets (1609) traduit par Jean-Michel Déprats, sont précédés de Vénus et Adonis (1593) et Le Viol de Lucrèce (1594). Une anthologie des traductions des sonnets en Français, dont celle de François-Victor Hugo (fils de), clôt le volume.

Tout a été dit, croit-on, sur ces sonnets amoureux du dramaturge qui s’adressent à un beau jeune homme clair et blond puis à une femme aux yeux et aux cheveux noirs. Les amateurs d’étiquettes, affolés par la diversité et les changements incessants du monde, lui ont accolé le qualificatif de « bi », le B du sigle à la mode : LGBTQ+. Mais c’est ignorer l’époque et l’homme. Pour Shakespeare soumis, comme plus tard Molière, au bon vouloir des Grands pour écrire et jouer ses pièces de théâtre, doit faire sa cour. La dédicace des Sonnets à « Mr W.H. » a fait couler beaucoup d’encre mais le plus probable est que ces initiales désignent un protecteur ami, soit Henry Wriothesley (qui se prononce Rosely), comte catholique de Southampton né en 1573, soit William Herbert, comte de Pembroke né en 1580 et neveu du poète Philip Sidney. Les Sonnets ont été écrits entre 1591 et 1604, croit-on, ce qui donnerait un âge de 18 à 30 ans pour Henri mais de 11 à 24 ans pour William. Les deux sont possibles car « l’amour » n’a pas, à l’époque de Shakespeare, le même sens sexuel et pornographique qu’aujourd’hui. Rappelons à ceux qui jugent sans connaître que William Shakespeare s’est marié à l’âge de 18 ans (avec une femme) et a déjà fait trois enfants avant ses premiers sonnets.

L’amitié masculine, issue de la Renaissance italienne, remettait à l’honneur le platonisme tout en permettant les amours masculines ouvertes, non sans un certain homoérotisme. Il était analogue à l’amour courtois des cénacles du sud français où l’on chantait les charmes de la belle, vantait son physique et ses attraits, mais sans jamais toucher ni consommer. Dans l’Angleterre du futur Jacques 1er, l’art de la louange prenait la forme du sonnet dans un échange de don et de contre-don où l’on exposait son amour contre une estime. « L’amour » du grand Will pour le « beau jeune homme » est donc à replacer dans ce contexte social et littéraire, assez loin des mièvreries sentimentales chères à notre XIXe siècle bourgeois comme des ébats frénétiques revendiqués par notre XXIe siècle bobo genré racisé.

L’érotisme n’est pas absent des poèmes où celui qui signe malicieusement Shake-Speare (brandisseur de lance) associe aussi son prénom Will au vit (will est la bite en argot d’époque). Bite qui brandit sa lance n’est pas mal pour un nom de poète ! Mais l’érotisme est présent surtout dans Vénus et Adonis où l’ardeur érotique de la déesse d’amour autorise d’amples descriptions de l’éphèbe frais et joli au simple duvet (15 ans au plus ?) : « Le doux printemps qu’on voit sur ta lèvre tentante / Te montre encore enfant, mais on peut te goûter » p.11. Le garçon n’est pas mûr et repousse les avances de la femme en se réciant : « Qui cueille le bourgeon avant que la fleur sorte ? » p.27, « A mes vertes années mesurez ma froideur. / Me connaître je dois avant d’être connu. / L’immature fretin ne tente nul pêcheur » p.33. Son désir mâle ne se lève pas aux caresses femelles mais se rebelle au contraire comme un enfant rétif aux mamours de sa mère.

« Her eyes petiononers to his eyes suing

His eyes saw her eyes as they had not seen them,

Her eyes wooed still, his eyes disdain’d the wooing

Les yeux de la déesse aspirant à l’amour,

Ceux d’Adonis les voient et ne voient pas ces yeux

Scintillant d’un désir qu’il dédaigne en retour » p.25

Il préfère ses amis et la chasse, la nature à la femme. « L’amour emprunte trop, je ne veux rien devoir (…) / Car on m’a dit qu’aimer n’est que vivre en mourant » p.27. Mais il sera violé malgré lui par la nature en la personne d’un sanglier hirsute et brute à la dent acérée au point de lui percer le flanc.

Les poèmes alternent figures de styles et effets sonores en des croisements sans fin entre mots et pensée. Le grand Will se permet tout et invente, subvertissant la langue et la morale par malice – comme par amour. « From fearest creatures we desire increase : Des êtres les plus beaux, on voudrait qu’ils procréent », s’écrie-t-il dans le premier sonnet inspiré d’Erasme. L’immortalité est dans l’enfant héritier – comme dans les vers qui poursuivent le souvenir en poèmes plutôt que de ronger les chairs. « You live in this, and dwell in lovers’ eyes : Tu vis dans ce poème, et dans les yeux qui t’aiment » p.357. La suite des 154 sonnets chante les amours partagés, les infidélités pardonnées, les doux reproches d’être abandonné, les écarts avec d’autres et même avec une femme. « Ces jolis errements que commet la licence, / S’il arrive que je sois absent de ton cœur, / Sont bien le fait de ta beauté, de ta jeunesse » p.329. Mais l’amour prend diverses et ondoyantes formes, même s’il demeure un noyau premier. Il peut être désir sexuel ou sensualité des caresses, il peut être affection et possession, il peut être amitié et accord des esprits. « Au mariage d’âmes sincères, n’admettons / Aucun empêchement : l’amour n’est pas l’amour / Qui change dès lors qu’il rencontre un changement, / Ou se détourne dès lors que l’autre se détourne » p.479.

L’amour ou l’amitié ne sont pas exclusifs. « J’ai deux amours, l’un m’apaise, l’autre m’afflige, / Tels deux esprits, ils me sollicitent sans cesse ; / Le bon ange est un homme, un bel homme au teint clair, / Le mauvais ange une femme couleur du mal » p.535 (le noir). L’anglais confond en hell le sexe de femme et l’enfer, ce qui n’est pas pour déplaire aux puritains. Mais le désir se renouvelle sans cesse tant que la vie dure et chaque sonnet est une renaissance. Ces œuvres méconnues de Shakespeare sont à lire, à relire, à méditer autant que ses comédies et tragédies. Ils disent le liberté, celle du désir et celle d’aimer.

William Shakespeare, Sonnets et autres poèmes – Œuvres complètes bilingues VIII, Gallimard Pléiade 2021, 1052 pages, €59.00

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Caldwell et Thomason, La Règle de quatre

Il y a quinze ans, la mode était aux énigmes et aux jeux de rôle. Dan Brown dans le Da Vinci Code en a été l’expert, transformant le genre en thriller Hollywood, mais Umberto Eco avec Le nom de la rose en avait été l’instigateur en situant ce même genre dans les ténèbres obscurantistes du Moyen-Âge. Nos deux auteurs américains, amis depuis l’âge de 8 ans et diplômés l’un de Princeton et l’autre de Harvard, situent l’énigme en université américaine, avec des références à Francis Scott Fitzgerald – formé à Princeton mais pris par la poésie au point d’en sortir non diplômé. Comme Paul, l’un des personnages de La règle de quatre.

Nous sommes plongés dans l’ambiance de Princeton pendant le week-end du Vendredi-saint 1999. Tom, Paul, Charlie et Gil sont quatre, comme Les Trois mousquetaires. Ils sont amis, colocataires et vont terminer leur année. Tout commence par un jeu de chasse dans les sous-sols de la chaufferie d’un bâtiment, deux équipes vite traquées par les proctors, les gardiens policiers du campus. Les quatre émergent par un boyau dans la cour où défilent les « Jeux olympiques nus », les deuxièmes années qui dansent à poil pour la seule fois de leur vie, survivance d’une tradition masculine. Ces JO nus vont d’ailleurs être interdits dès l’année suivante dans la vraie vie, le moralisme religieux puritain défendant de tels « débordements » de sensualité qui marquent la jeunesse. Car cette période devient honnie à mesure que les boomers au pouvoir vieillissent. Les libertaires de 68 sont les plus moralistes et les plus fachos dès qu’ils atteignent 50 ans (exemple la Springora).

Paul tente de résoudre l’énigme de l’Hypnerotomachia Poliphili – en français Le songe de Poliphile – imprimé en 1499 par Alde Manuce à Venise, soit un demi-millénaire auparavant tout juste. Il a inspiré l’art des jardins à la fin de la Renaissance puis Rabelais et jusqu’au psychologue Carl Gustav Jung. Son auteur aurait été le mystérieux Francisco Colonna, noble romain de la Renaissance et seigneur de Palestrina ; il aurait mis ses relations et sa fortune au service des œuvres d’art que le moine puritain Savonarole poussait la foule à brûler en place publique à Florence. Il aurait ainsi préservé dans une crypte cachée nombre de manuscrits, de peintures et de sculptures héritées de l’antique. Tout le livre, écrit en cinq langues, latin, italien, hébreu, arabe et grec (avec quelques faux hiéroglyphes égyptiens en sus et 172 gravures sur bois), est un message codé suivant la règle de quatre. Celle-ci stipule de choisir une lettre pour commencer (à deviner) puis de poursuivre le décryptage en prenant la lettre qui se situe quatre colonnes à droite, puis deux colonnes en haut, enfin deux lignes à gauche – et ainsi de suite. Des gravures érotico-sadiques montrent un gamin nu fouettant deux femmes à poil avant de les décapiter puis de donner leurs restes aux fauves. Et ce n’est pas Cupidon… Qui est-ce ?

Paul reprend les travaux du père de Tom, qui s’est tué en voiture avec son fils à bord lorsqu’il avait 15 ans. Tom ne s’en est jamais vraiment remis, une jambe abîmée et l’âme meurtrie par l’obsession de son père qui l’a empêché de vivre et a bousillé son couple comme sa famille. S’il aide Paul, qui a besoin de l’esprit des autres pour résoudre les énigmes, Tom est amoureux de Katie et ne veut pas que sa relation en souffre. Pour son malheur, chaque étape réussie de Paul le fait retomber dans la fièvre de la découverte et il néglige Katie qui, pourtant, l’attend, aidée de Gil.

Ce dernier, beau play-boy charmeur fils de trader newyorkais, est président de l’Ivy club à l’université et aide ses protégés. Il est flanqué de Charlie, grand Noir athlétique qui fait ambulancier avant de se lancer en médecine. Paul, orphelin, ne sait pas que son professeur Bill Stein et son directeur de thèse Vincent Taft conspirent pour s’approprier ses travaux – et découvrir le contenu fabuleux de la crypte scellée dont parle Colonna. L’endroit secret où il a rassemblé les trésors sauvés des griffes de l’obscurantiste Savonarole, écolo précurseur qui veut jeter la science au profit de la foi. Richard Curry, le mentor de Paul, les tue au long de l’ouvrage, ponctuant d’une note policière ce roman d’énigme.

Un brin bavard et lent à démarrer, ce thriller universitaire écrit à deux nous fait découvrir la vie quotidienne d’une école supérieure privée américaine de prestige, où les relations sociales comptent plus que le savoir transmis malgré les six millions de livres en bibliothèque et les 92 000 œuvres d’art. 65 prix Nobel et 3 présidents américains en sont sortis depuis sa création en 1746… ainsi qu’un acteur de Superman.

Princeton célèbre l’humanisme, symbole de la Renaissance, et s’oppose au puritanisme, incarné par Savonarole hier et par les sectes chrétiennes, islamiques et écolos aujourd’hui. Le nouveau millénaire, qui commence avec le XXIe siècle, choisira-t-il les forces de vie ou celles de mort ? Paul explique : « Savonarole fustige le carnaval. (…) Il clame qu’une force plus puissante que les autres contribue à la corruption de la ville. Cette force enseigne aux hommes que l’autorité païenne peut prendre le pas sur la Bible, qu’on peut vénérer la sagesse et la beauté dans ses manifestations les plus impies. Elle pousse les hommes à croire que la vie se résume à une quête du savoir et du bonheur terrestre, ce qui les détourne de la seule chose qui compte vraiment : le salut. Cette force, c’est l’humanisme » p.282. Les religions, ces cancers de l’âme humaine, détruisent la curiosité et l’initiative, incitant à croire plutôt qu’à chercher, à subir plutôt qu’à se libérer et à obéir plutôt qu’à exercer sa responsabilité.

C’est peut-être au fond le message de ce livre.

Ian Caldwell et Dustin Thomason, La Règle de quatre (The Rule of Four), 2004, Livre de poche 2006, 448 pages, €8.74, occasions à partir de €0.90

Catégories : Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

La Déchirure de Roland Joffé

La guerre du Vietnam bat son plein sous Nixon mais un bombardier B52, par une erreur de calcul, largue des bombes sur une ville frontalière du Cambodge. C’est le début de la révolte des Khmers rouges contre les Américains, les Occidentaux et tous les citadins, considérés comme corrupteur de la pureté native du paysan Khmer. Ce long film britannique analyse les conséquences de l’inconséquence militaire américaine, le vidage manu militari des villes, le camp d’extermination et les camps de travail rouges, mais aussi l’antidote que représente alors la presse, ce « quatrième pouvoir » qui allait bientôt virer Nixon de la présidence. A sa sortie, le film a fait choc car il n’y avait encore ni chaînes d’infos en continu ni évidemment l’Internet et l’utopie maoïste faisait encore un peu rêver les intellos de bureau.

Sydney Schanberg (Sam Waterston) est journaliste au New York Times, il s’est pris d’amitié pour son assistant cambodgien efficace Dith Pran (Haing S. Ngor) qui se débrouille toujours pour l’aider à trouver un transport ou un informateur. Il travaille avec le photographe Al Rockoff (l’ineffable John Malkovich) et a lié amitié avec le journaliste britannique au Sunday Times Jon Swain (le blond Julian Sands). Le film s’inspire de l’histoire vécue de Sydney Schanberg, prix Pulitzer du journalisme en 1976. De quoi se poser la question de l’exploitation par un grand reporter de son correspondant local. Même si « Sydi » (surnom que lui donne Pran) fait évacuer la famille cambodgienne de son ami par les hélicoptères des Marines américains, il garde Pran auprès de lui car il est trop précieux. Ou plutôt il lui laisse « le choix », ce qui revient à le choisir lui, par fidélité, amitié et conscience professionnelle. Une fois Pran expulsé de l’ambassade de France, où les derniers occidentaux ont trouvé refuge après l’invasion de Phnom Penh, et malgré la tentative de faire un faux passeport pour Pran de la part de Rockoff et de Swain – la photo est mal fixée -, le Cambodgien est expédié en camp de travail où il doit se « purifier » en piochant des champs et plantant du riz. Il a quand même sauvé la vie des journalistes en traduisant aux illettrés Khmers venus des campagnes qui ils étaient.

La dictature de Pol Pot qui s’installe est à la fois fanatique et inhumaine. Pas mal pour des communistes qui se revendiquent de l’utopie de Marx de réconcilier l’homme avec sa nature ! Aidés par Mao, le régime Khmer rouge est tenu d’une main de fer par l’Angkar, « l’Organisation », aussi robotisée que dans 1984. de Pol Pot, le chef suprême de cette clique, croit à la corruption sociale, à l’influence délétère des villes et de la culture (forcément « bourgeoise ») et il tient à embrigader comme Staline les enfants dès leur plus jeune âge pour dénoncer les déviants et les anciens bourgeois qui se cachent dans leurs rangs.

Chacun peut constater que les écolos politiques français d’aujourd’hui ne sont pas très loin de tenir le même langage avec leur retour à la terre et leur haine du progrès au nom du Complot des élites urbaines – et n’oublions pas « capitalistes ». La scène du film où le chef du camp de travail en appelle aux « anciens professeurs, interprètes, médecins, parce que le Parti a besoin de vous » est un morceau d’anthologie du mensonge d’Etat et de la langue bifide de tous les « révolutionnaires ». Ceux qui se « dénoncent », croyant se réhabiliter, sont emmenés loin des autres, enchaînés puis expédiés à l’arme blanche. Le Parti a besoin en effet d’éradiquer par le massacre toutes les têtes pensantes et tous les cultivés afin d’assurer son pouvoir sans partage sur les ignares et les brutes – « parce que le royaume des cieux est à eux », disait-on dans le temps. Le marxisme, même revu et tordu par le Géorgien Staline puis par le Chinois Mao a en effet de claires racines bibliques. Le film montre combien les petits chefs règnent par la terreur, combien chacun cherche à se faire bien voir de ses supérieurs par une brutalité plus grande, combien les enfants-soldats sont encore plus inhumains que les adultes. Le camp d’extermination de Choeung Ek – les « Killing Fields » du titre anglais du film – est digne des pires camps nazis. Et un autre morceau d’anthologie montre Pran, qui s’est échappé, marcher parmi les cadavres par milliers…

Pran sera repris, mais par d’autres Khmers rouges, et son commandant de camp, qui l’a adopté comme serviteur pour lui et son tout jeune fils, cherche à le faire craquer en lui posant à l’improviste une question en français. « Tu as vécu à Phnom Penh, tu parles donc le français ». Il le surprendra à écouter la radio en langue française et désormais le teindra à merci. Mais c’est pour lui avouer qu’il ne cautionne pas les dérives du parti et qu’il craint pour l’avenir du pays comme pour sa vie. Puisqu’il est tombé amoureux du garçonnet de 5 ans, il le lui confie pour qu’il fuie vers la Thaïlande, avec quelques dollars et une carte sommaire. Un bombardement vietnamien (venu pour aider la minorité Viêt persécutée par les Khmers rouges) permet à Pran de fuir avec quelques autres et le gamin. Mais l’itinéraire est long, chacun part de son côté, et son dernier compagnon, qui porte le petit garçon, marche sur une mine antipersonnelle. Le gamin est tué, ce qui désole Pran, mais il suit son chemin vers le camp de réfugié côté thaï. C’est de là qu’il prévient Sydney à New York.

Le film date de 1984 (date symbolique en souvenir d’Orwell) mais relate des faits survenus entre 1973 et 1976, soit il y a près d’un demi-siècle – la préhistoire pour les spontanéistes nés avec le mobile vissé à l’oreille du nouveau siècle. Il montre combien la civilisation des années 1970 était encore celle du papier : il y en avait partout, et pas seulement pour circuler avec passeports et visas mais aussi pour taper un article (sur feuilles) qui sera faxé (donc recopié sur d’autres feuilles) ou télexé (régurgité sur listings à picots) avant d’être imprimé (sur le journal). Mais l’indépendance d’esprit et la réflexion étaient à ce prix et il n’est pas sûr qu’elles subsistent aussi fort aujourd’hui dans la civilisation numérique de l’instant où le délai d’information est tellement raccourci qu’une info chasse l’autre.

Un très grand film que j’ai vu au moins quatre fois depuis sa sortie ; il rappelle à chaque fois combien toute utopie est mortifère, quelle que soit ses « bonnes » intentions au départ.

DVD La Déchirure (The Killing Fields), Roland Joffé, 1984, avec Sam Waterston, Haing S. Ngor, John Malkovich, Julian Sands, Movinside 2018, 2h21, €10.96 blu-ray €40.63

Catégories : Cinéma | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Le monde vu de Moscou

Jamais la Russie ne m’a paru si loin de l’Europe. Je croyais jadis qu’une certaine culture commune existait, faite de christianisme, de littérature, d’histoire conjointe voire d’affinités ethniques. Il s’avère qu’il n’en est rien, du moins sous Poutine. Mais comme il est élu (malgré les fraudes probables) avec un pourcentage si élevé et une popularité forte (en baisse dans les villes), il représente le point de vue russe sur le reste du monde. J’ai pu m’en rendre compte par moi-même en Ukraine, en Crimée, à Saint-Pétersbourg, lorsque je m’y suis rendu ces dernières années.

Aussi l’extrême-droite (et une bonne part de la droite traditionnelle) se trompent – comme d’habitude – sur la « Sainte » Russie conservatoire de la tradition. Comme tous les idéologues, ils prennent leurs désirs pour des réalités. Trump en est l’exemple outré, mais « croire » plutôt que de « voir » est le lot de quiconque est persuadé à l’avance d’avoir tout compris et d’avoir forcément raison. Alain Besançon, dans les années 1970, l’avait déjà dit contre la gauche béate en communisme : la Russie (hier l’URSS) a ses propres intérêts d’Etat et elle ne représente en rien une culture « originelle » qui permette de ressourcer une Europe affaiblie par la mondialisation et le métissage culturel.

Il faut relire Jules Verne, bien plus réaliste que maints commentateurs géopoliticiens (chroniqué sur ce blog) : la Russie est à cheval sur l’Asie et a été soumise longtemps aux cavaliers des steppes mongoles. Elle n’est donc qu’en partie européenne, une partie forcée par les élites emmenées par Pierre le Grand, mais qui ne touche guère en profondeur le peuple. Saint-Pétersbourg est la vitrine, pas le pays, tout comme Saint-Germain des Prés n’est que la facette intello bobo de la France. L’Eurasie est une conception du monde avant d’être une politique, celle trop vague de Vladimir Poutine pris entre l’étau de l’OTAN et celui d’une Chine en plein essor de puissance.

Jean-Sylvestre Mongrenier a le mérite de replacer tout récemment les choses en chercheur dans les 550 entrées de son Dictionnaire. Docteur en géopolitique, chercheur associé à l’Institut Thomas-More, il est professeur agrégé d’histoire et chercheur à l’Institut français de géopolitique.

La Russie n’a pas d’affinités électives : répétons-le, elle n’a que des intérêts d’Etat. L’ex-communiste colonel du KGB n’a rien d’un chrétien, même s’il affiche son soutien à l’église orthodoxe. Cet appareil est le pendant populaire du parti communiste pour les élites russes actuelles : on s’en sert pour canaliser le peuple. C’est mieux que l’opium aux Etats-Unis qui fait que la population se rêve héroïne. Pas de solidarité chrétienne avec l’Arménie chrétienne (où je me suis rendu aussi) – mais le cynique intérêt stratégique d’aider le Haut-Karabagh pour s’implanter militairement au Caucase, et l’intérêt stratégique de soutenir la Turquie en enfonçant un coin dans l’OTAN affaibli par un paon ignare à la tête des Etats-Unis. L’essentiel est que l’armée russe soit déployée dans chaque Etat du Caucase : en Géorgie (Abkhazie, Ossétie du Sud), en Arménie (base de Gumri), en Azerbaïdjan (Haut-Karabakh). La Russie de Poutine, jamais en reste de placer ses pions, a obtenu un statut d’observateur au sein de l’Organisation de la Coopération Islamique… Car elle se veut une puissance globale, de même niveau que les Etats-Unis et la Chine, malgré sa démographie déclinante, son économie bananière et sa rigidité de gouvernement.

La fameuse Russie « de l’Atlantique à l’Oural », souvent citée car énoncée par de Gaulle, n’est pas une invention du grand homme, nous apprend Mongrenier. Elle a été émise au XVIIIe siècle par Tatitchev, le géographe de Pierre le Grand et visait à poser le souverain de toutes les Russies en égal des souverains européens à la tête d’empires outre-mer. Aucune solidarité d’origine, de culture ni de destin commun à toute l’Europe dans cette expression purement géopolitique.

Les Etats n’ont que des intérêts, pas « d’amitié ». Moscou a félicité Hitler en 1940 lorsque la France s’est effondrée : le pacte germano-soviétique, longtemps occulté par « nos » communistes qui ne voulaient plus le voir, était une réalité d’intérêts partagés. Mais le « traité d’amitié et de coopération du 28 septembre 1939 » avec l’Allemagne, qui faisait suite au « pacte » du 23 août, n’a pas empêché Hitler de se retourner contre son « ami » dès 1941. La politique spectacle à laquelle nous sommes habitués depuis Mitterrand – depuis que les radios sont « libres » et l’audiovisuel éclaté au profit d’intérêts purement commerciaux d’audience – ne peut plus comprendre ce qu’est une politique de puissance. Pourtant Trump et l’Amérique même sous Obama ou Clinton, nous montrent la réalité. Poutine est de la même eau, tout comme Xi Jinping et Erdogan. Blablater à la Macron sur « l’amitié » ou la solidarité européenne de la Russie, ou encore sur son appartenance chrétienne en contraste avec l’islam, n’a aucun sens. Cela ne pourrait en avoir – et encore, provisoirement – que si la Russie était envahie par des hordes islamiques ou des divisions chinoises, mais cela ne paraît pas pour demain.

Ce qui compte aujourd’hui pour Poutine et le pouvoir russe (même sans Poutine) est de renverser l’ordre international imposé en 1945 puis étendu à l’Europe centrale et orientale après la chute du Mur. Poutine se veut le nouveau rassembleur des « terres russes » et il profite de toute faiblesse occidentale pour rattacher des territoires par la force armée : en Géorgie, en Ukraine pour le moment. Les agitations pro-russes dans le Donbass en Ukraine, la Transnistrie en Moldavie, l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud en Géorgie, constituent des points d’appui pour de futures entreprises militaires quand l’occasion fera le larron.

La Russie partage avec la Chine l’impression du Déclin de l’Occident, tout comme Oswald Spengler l’avait pointé en 1918. Je l’ai évoqué sur ce blog pour son livre L’homme et la technique paru en 1931 juste après la crise de 29. Les vantardises du clown à la Maison-Blanche, tout comme les mensonges vantards des conservateurs britanniques, les y encouragent nettement.

Jean-Sylvestre Mongrenier, Le monde vu de Moscou – Géopolitique de la Russie et de l’Eurasie postsoviétique, 2020, PUF, 676 pages, €29.50 e-book Kindle €22.99  

Catégories : Géopolitique, Russie | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Joseph Kessel, Le lion

Ce roman m’avait ému et captivé lorsque je l’ai lu pour la première fois à 14 ans, âge d’extrême  sensibilité. Il réunissait alors tout ce qui avait enchanté mon enfance : la nature vierge, les animaux sauvages, l’amitié et l’amour, le courage et l’honneur, l’orgueil et la tragédie…

Le narrateur, un double de l’auteur sans le dire, visite le parc royal d’Amboseli au Kenya alors sous protectorat anglais. Il s’éveille au matin avec un tout petit singe apprivoisé, Nicolas, qui lui soulève une paupière pour voir s’il dort, puis rencontre sur la véranda une gazelle minuscule qui vient lui lécher la main, Cymbeline. La nature lui est propice et il va à la rencontre de la vie sauvage qui s’ébat au loin dans la savane… jusqu’à ce qu’il soit brutalement arrêté par une voix atone qui lui dit stop. C’est celle d’une petite fille de 10 ans, Patricia, la fille de l’administrateur du parc John Bullit.

Vêtue d’une salopette pâle, coiffée en boule comme un garçon, la fillette sait parler plusieurs langues africaines et le langage des animaux. Elle est la vie sauvage personnifiée, la fierté de son père que son passé de chasseur n’a jamais conduit à connaître cette harmonie. Patricia est tombée dans la nature toute petite, élevée avec un lionceau gros comme le poing qui vagissait dans un buisson. La boule de poils est devenue grand lion adulte, nommé King évidemment. Il est reparti vers la savane mais ne manque jamais, chaque jour sous un arbre, de venir saluer Patricia et parfois son père qui l’a sauvé et dont il se souvient.

Mais l’humain dans la nature n’est pas un animal comme les autres, contrairement à ce que croit encore naïvement Patricia, restée enfant (et les écolos urbains). Outre qu’il est un singe nu qui doit à son industrie de pouvoir se nourrir, se protéger et se vêtir, l’être humain dépend des autres, de la horde sociale et de ses rites, pour exister. Même la tribu masaï, qui vit de presque rien, d’un troupeau de vaches étiques nomades et de huttes éphémères de branchages et de bouses, possède sa culture hors nature et ses traditions d’initiation. Tel est le tragique de cette histoire qui finit mal. Le bonheur harmonique avec la vie sauvage n’est pas possible, malgré les utopies naturistes et écologiques. L’humain est social, il doit aménager son milieu et se faire reconnaître des siens.

Patricia se trouve donc écartelée entre une mère, Sybil, qui veut la civiliser comme elle-même le fut en pension convenable pour qu’elle puisse tenir son rang dans la société anglaise de son temps, et l’éphèbe masaï Oriounga qui doit tuer un lion selon les traditions de sa tribu pour devenir homme. L’Anglaise et le Masaï sont les deux extrêmes de l’existence humaine entre lesquels Patricia fait encore candidement le grand écart. Par amour pour sa mère, elle apprend bien ses leçons et regarde les photos de sa jeunesse civilisée ; par défi pour le guerrier noir, elle se pavane avec son lion et le provoque, car il veut l’épouser selon les coutumes de sa tribu qui marie les filles dès 9 ou 10 ans. La « sauvagerie » (avec des milliers d’années de traditions derrière elle) et la « civilisation » (avec son progrès, un niveau de vie amélioré mais une prédation de plus en plus massive et brutale) s’affrontent dans un processus tragique dont le père, un hercule à toison rousse qui lutte par jeu avec le lion, est le point de bascule.

John Bullit (de bull, le taureau ou le mâle) est heureux d’observer les animaux et de voir sa fille heureuse ; mais il aime sa femme et est malheureux de voir son angoisse pour l’avenir telle une Cassandre qui prédit le pire (Sybil est une sybille). Patricia de son côté (de pater, le père), éprouve un amour incestueux pour son papa qu’elle reporte sur son lion ; ils ont tous deux la même toison solaire et la fillette fourrage et s’agrippe à la poitrine velue de son père dépoitraillé en permanence par excès d’énergie, tout comme elle fourrage et s’agrippe à la crinière de King. Petite femelle, elle fait des deux ce qu’elle veut. Jusqu’au drame.

Car l’enfance ne sait pas que le monde sauvage n’est pas le monde civilisé, que l’univers animal n’est pas celui de l’humain, que les pulsions naturelles peuvent tuer. A force d’exciter par jeu le lion et le morane, orgueilleux de sa jeunesse élancée et superbe mâle de sa tribu, elle suscitera l’affrontement inévitable entre Oriounga et King et les deux seront tués. Le Masaï par le lion, le fauve par le gardien du parc John, dont la morale comme la loi est de préserver avant tout la vie humaine. Décillée d’un coup, sortant brutalement de l’enfance, Patricia choisira la pension à Nairobi et exigera que ce soit le narrateur, en médiateur neutre comme le chœur antique, qui l’y emmène. L’illusion enfantine « du temps où les bêtes parlaient », dont Disney fera une guimauve yankee, se dissipe. Le tragique est que, pour devenir humain, il faut quitter le naturel sauvage.

L’enfant est allée trop loin et la réalité des choses et des êtres lui rappelle les limites, tel un couperet : la démesure est ce qui perd les humains dans toutes les civilisations. Le morane a outrepassé ses facultés magnifiques en affrontant seul le lion alors que la tradition le voulait en bande ; la fillette a cru pouvoir manipuler King pour affirmer son pouvoir sur les mâles sans percevoir le jeu dangereux auquel elle se livrait. Pour la première fois, devant King et Oriounga, elle a peur ; elle apprend ce qu’est la mort. La liberté n’est jamais totale mais doit composer avec les autres et le milieu. Patricia n’est pas une lionne qui élève, fraternise, épouse un lion, mais une fille des hommes qui doit faire sa place parmi les siens ; Oriounga n’est pas le nouvel Hercule masaï vainqueur du lion de Némée mais un éphèbe solitaire que son orgueil châtie. Des deux côtés, le péché originel est l’orgueil : celui de coucher avec son père pour Patricia, celui de tuer le père pour Oriounga. Une balle tranchera le nœud gordien, principe de réalité qui rappellera à tous qui est le vrai père et le gardien. Ce n’est la faute de personne mais une destinée tissée des actes de chacun, « provoquée, appelée, préparée d’un instinct têtu et subtil » p.1121 Pléiade.

Je n’avais pas perçu tout cela à 14 ans bien sûr, mais cet arrière-plan profond agissait dans ma conscience sans que je le soupçonne. Par-delà l’aventure d’une fillette de 10 ans dans la savane, au-delà de son amour avec un lion, tous les grands mythes humains se profilaient : le paradis terrestre, le péché d’orgueil ou la démesure, le processus de civilisation, le courage et la peur.

Issu de son voyage au Kenya en 1954 raconté dans La piste fauve, Kessel a eu l’idée de ce roman tragique par l’histoire d’un amour entre une fillette et un lion racontée par l’administrateur réel du parc Amboseli, le major Taberer. Il change les physiques et les caractères comme les noms, il les enrobe d’une fiction romanesque et de son admiration d’enfance pour le lion – et les ouvre à l’universel. Mais la base est bien réelle, comme toujours chez Kessel. C’est ce qui fait le pouvoir de ses œuvres et son envoûtement : il dit vrai.

Joseph Kessel, Le lion, 1958, Gallimard Folio 1972, 256 pages, €9.95

Joseph Kessel, Romans et récits tome 2 : Au grand Socco, La piste fauve, La vallée des rubis, Hong-Kong et Macao, Le lion, Les cavaliers, Gallimard Pléiade 2020, 1808 pages, €67.00

Film américain de 1962 sur YouTube (en anglais et sans sous-titres, contrairement aux annonces à la Trump) une jolie fillette mais préférez le livre

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Bruno Salazard, Un tourbillon inversé

Un joli roman plutôt bien écrit qui coche avec brio les trois cases indispensables : une histoire, des personnages, un style. L’histoire est celle d’une quête, un papa qui veut retrouver son garçon de onze mois, enlevé par sa femme (chinoise et) psychotique. Les personnages sont une galerie de trois mousquetaires (qui furent quatre comme chacun sait) et se cumulent à mesure du périple. Le style use de mots choisis, parfois rares, mais se lit avec fluidité ; nous sommes dans la littérature. Sauf une jolie incongruité page 107 : « mettre la main à la patte » (comment est-ce possible ?) pour « à la pâte » (où chacun visualise le pétrin).

Sam, rentrant dans sa maison d’Ardèche, découvre que sa compagne s’est fait la malle en emportant leur petit garçon, Alexandre. Les heures passant, il découvre aussi que cette fuite était programmée depuis un certain temps et qu’il n’avait pas voulu le voir. Chih-Nii était méfiante, il ne croyait pas qu’elle fut paranoïaque ; il appréciait leurs relations, il ne croyait pas qu’elle le détestait. Mais il s’est attaché au bébé, jouait avec lui, le changeait, respirait son odeur, l’apaisait de sa voix. Dans son existence jusqu’ici plutôt chaotique, il avait trouvé un havre et, dans le couple tout frais et le nid, un nouveau métier : papa.

Dès lors, deux solutions : déprimer ou se battre. Père sans droits puisque ni marié ni pacsé, accusé de harcèlement par de nombreuses mains courantes de Chih-Nii, déposées à son insu au commissariat, il ne peut récupérer son enfant que s’il prouve une maltraitance ou fait interner sa mère indigne. Ses amis vont l’aider, Christian puis Johnny et, en secondes mains, Brigitte, sa collègue au cabinet de kiné. Ils feront la rencontre de Marie-Philomène dans le nord, où Chih-Nii s’est enfuie, puis de Charles, oncle camerounais de son copain Nambo, reparti au pays. Chaque question est l’occasion d’une rencontre et, de la confiance nait une nouvelle amitié.

Christian est un écorché issu d’une tribu de onze gosses pondus par une réfugiée de l’exode accueillie dans une ferme et violée tous les jours par le fermier. Il vivait quasi nu dans la fange et le foin jusqu’à ses 15 ans où il s’est barré. Johnny Ivanov est le produit racé mais incongru d’un peut-être ambassadeur soviétique et d’une aide-soignante ; maniaque car refoulé, il ne s’est jamais trouvé et se défoule en composant des paroles de rap. Brigitte cherche toujours le grand amour, sans se contenter de ce qu’elle trouve pour faire sa vie. Marie-Fi fut un peu pute avant de devenir femme d’affaires qui met en relations ; elle est prête à se retirer chez sa fille au Cambodge en vendant son carnet d’adresses. Touchée par le papa désarmé, elle va l’aider. Et aider les deux amis mâles de Sam qui ne savent pas trop par où commencer ni comment négocier.

Pour une fois, ce qui est rare dans la vraie vie, avocats, magistrats et flics ne vont pas être hostiles ni, selon la mode féministe, privilégier systématiquement la mère. Il faut dire que celle-ci a menacé d’un couteau un boulanger parce qu’elle affirmait qu’il avait planqué une caméra dans son pain pour l’espionner. Au fond, les femmes se donnent le beau rôle avec leur maternité, mais la paternité est aussi vivace au cœur de certains hommes. Jusqu’à aimer un enfant qui n’est pas de soi par attachement choisi, vie ensemble. Un amour plus fort que celui du couple car non fondé sur le sexe, une amitié filiale à vie que peuvent connaître les parents seuls ou certains parrains. Bruno Salazard suggère par petites touches émouvantes cette passion pudique.

Le tourbillon inversé, titre énigmatique, est à la fois celui de l’épi dans les cheveux de Johnny et le renversement des destinées malheureuses de chacun. Par la confiance qui permet seule l’amour, l’amitié des hommes entre eux, l’amitié des femmes qui ne songent pas au sexe, et l’amour d’un petit bonhomme vulnérable qui réclame protection, soins et affection – et le rend bien par ses sourires, ses bras au tour du cou et son babil.

Bruno Salazard, Un tourbillon inversé, 2020, Librinova, 133 pages, €12.90 e-book Kindle €3.99

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , ,

Joseph Kessel, Fortune carrée

Une fortune carrée est une voile de très gros temps : celle que monte Henry de Monfreid sur son mât en mer Rouge lorsqu’il veut passer le détroit de Bab-el-Mandeb. Elle symbolise la « chance » pour Kessel, cet esprit d’initiative et ce courage dans l’aventure qui permet de s’en sortir dans les tempêtes, qu’elles soient sur mer, sur terre ou dans les âmes. Revenu du Harrar et du Yémen, ayant publié son reportage à gros succès Marchés d’esclaves, Kessel fait de ces « choses vues » un roman. Les personnages sont inventés, le décor est vrai.

Trois personnages rythment trois parties : le comte Igricheff, un bâtard kirghize de russe élevé à cheval, « demi-nu » jusqu’à l’âge de raison où son père le reconnait et le fait éduquer ; Kessel en a pris le modèle sur le consul soviétique du Yémen, Bers, prince Eristoff. L’aventurier français Mordhom est la caricature touchante d’Henry de Monfreid. Enfin Philippe, jeune riche parisien venu enfin « vivre » dans l’aventure des romans qui ont bercé son enfance après un chagrin d’amour ressemble au jeune frère de l’auteur, Lazare, tendrement chéri jusqu’à son suicide pour une femme, incompréhensible.

La première partie se déroule au Yémen, l’Arabie heureuse sous la férule de son imam redoutable qui fait la guerre aux Zaranigs et la gagne. Igricheff, chef de mission commerciale révoqué et rappelé à Moscou par les Bolcheviks, décide de partir à l’aventure pour lui tout seul sur le cheval de l’imam Chaïtane (le diable). Il emporte la caisse du consulat et s’allie aux Zaranigs pour défendre la côte, dans un combat sans espoir mais empli de panache « à la russe ». La seconde partie voit le bâtard poursuivi attraper in extremis le boutre de Mordhom qui quitte le pays sans avoir pu vendre sa cargaison d’armes. Il navigue en eaux troubles pour gagner la côte d’Abyssinie, essuyant la menace d’arrestation d’un émir à Moka puis une redoutable tempête, avant d’échouer dans l’antre de Mordhom, une oasis cultivée sur le plateau de Dakhata où le repos libère. La troisième partie est pour le jeune Philippe, affectionné de Mordhom qui voit en lui un être à « chérir et protéger », une sorte de filleul à initier, lui confiant la mission de convoyer les armes invendues au marchand d’esclaves Saïd dont la caravane du Harra va éviter les postes officiels et acheter le tout pour livrer en Arabie.

L’imaginaire et l’exotisme sont à leur paroxysme dans ce roman pour adolescent qui peut toujours se lire tant il captive. Ainsi Moka, décrite p.813 : « le choc de la beauté. A la clarté suprême du clair de lune, se détachait du bleu-noir de la mer et du pelage fauve des dunes une immense ville d’argent. Remparts et bastions, minarets en fuseaux, palais et maisons hautaines nouaient et dénouaient leur réseau fantastique comme dans un rêve délicat et nacré. Toute la puissance, tout le charme et tout le secret de l’Arabie des contes semblait dormir là, derrière les murailles massives, au fond des demeures blanches où Philippe croyait voir, dans les cours dallées de marbre et bruissantes de jets d’eau, vivre des femmes nonchalantes, enfin dévoilées, heureuses de respirer la nuit ».

C’est un conte dans la lignée d’Alexandre Dumas pour la chevauchée du style et de Robert-Louis Stevenson pour la saveur des passions jeunes. Les femmes n’ont pas leur place dans cet univers mâle et, qui plus est, musulman. La seule fille « à peine pubère » Yasmina est une bergère enlevée par le chaouch attaché à Igricheff et « donnée » à Philippe avant de finir sous la protection de Moussa, demi-esclave mais brave et fort. Les uns et les autres sont-ils consommé leur conquête ? Rien n’est dit, le livre peut être laissé entre toutes les mains. Tout est pris comme faits : de l’empire absolu des imams au rôle subalterne des femmes en islam et à l’esclavage admis et encouragé par le Coran. Les aventuriers prennent le monde tel qu’il est et les circonstances comme elles viennent ; ils s’adaptent pour vivre de tous leurs sens le paroxysme de leurs passions. C’est cela qui fait la beauté de ce roman candide, issu du réel côtoyé en reportage mais magnifié par le rêve. La sauvagerie des paysages et des tribus envoûte littéralement les jeunes hommes et l’auteur la fait partager au lecteur, liant le paysage à l’état d’âme.

L’amitié entre mâles est célébrée à la manière des scouts ou de l’armée, la fraternité des épreuves et du combat est plus intense que les bras d’une femme qui « lient » et empêchent. « Quand hurle l’instinct de la vie, les autres voix se taisent » p.879. Car à l’époque, Alexandra David-Néel, Ella Maillart, Isabelle Eberhardt étaient des exceptions ; le risque n’était guère pour la gent féminine. Igricheff fait de l’aventure un pillage à la Mongol, une pure mystique d’exister ; Mordhom veut s’enrichir mais cela reste secondaire, la vie qu’il mène en liberté auprès de jeunes sauvages lui suffit ; quant à Philippe, il a encore une âme d’enfant pure et idéaliste, il vit l’aventure comme un grand jeu fraternel.

La contrepartie de se mettre constamment en danger est la souffrance mais surtout la solitude : abyssale chez Igricheff, tempérée par les indigènes chez Mordhom, elle est contrée par les camarades chez Philippe. Jusqu’à la mort car « il était trop blanc pour vivre » p.966, trop civilisé, trop imbu de sa supériorité rationaliste et technique. La solitude révèle à soi-même, « un étincelant miroir qui réfractait toutes les émotions, tous les espoirs, tous les effrois » p.925. Allez dans le désert, vous le vivrez ; je l’ai vécu au Sahara, dans ces abîmes qui hantaient Pascal.

Joseph Kessel, Fortune carrée, 1932 (revu 1955), Pocket 2002, 320 pages, €5.50

DVD Fortune carrée, Bernard Borderie, 1955, avec Pedro Armendariz, Paul Meurisse, Pathé, 1h48, occasion

Joseph Kessel, Romans et récits tome 1 – L’équipage, Mary de Cork, Makhno et sa juive, Les captifs, Belle de jour, Vent de sable, Marché d’esclaves, Fortune carrée, Une balle perdue, La passagère du Sans-Souci, L’armée des ombres, Le bataillon du ciel, Gallimard Pléiade 2020, 1968 pages, €68.00

Catégories : Cinéma, Joseph Kessel, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Alain-Fournier, Le grand Meaulnes

Un court roman – devenu culte pour les générations d’avant 68 – renaît en Pléiade, la collection des chefs-d’œuvre Gallimard. Son auteur est Alain-Fournier, écrit avec trait d’union car il s’agit d’un pseudonyme : Henri Fournier de son vrai nom aurait pu être confondu avec le fameux coureur automobile de cette Belle époque. Né en 1886, il situe son roman dans les années 1890 ; il mourra lieutenant aux Eparges en septembre 1914, à seulement 28 ans. Il reste l’auteur de cet unique roman d’adolescence.

Etrangement, ce livre d’images aux acteurs puérils ne fait pas partie de mon univers intime. Je l’ai lu deux ou trois fois en fin d’enfance et durant mon adolescence… il ne m’en est rien resté. Je le relis aujourd’hui sans émotion, sans que la mixture ne « prenne » comme on le dit d’une émulsion. Le roman est pourtant bien construit, en trois parties égales, et conté avec une économie de moyens qui rend son texte dense. Et pourtant, le courant ne passe pas.

Qu’en ai-je à faire des « amours » éthérés d’un grand dadais puceau pour une adolescente rencontrée par hasard dans un château délabré au fin fond du Cher, un soir qu’il s’est égaré pour avoir trop présumé de son aptitude à trouver la bonne route ? Le « pays perdu » qu’il a rencontré lors, et qui persiste à sa mémoire trop sensible en cet âge d’hormones en ébullition – 17 ans – n’est qu’une perte de repères du réel, un imaginaire enfiévré, un idéal en folie. Il n’aura de cesse de le retrouver – et de le perdre car les temps enfuis ne reviennent jamais.

Le « pays perdu » est pour moi plus sensible dans la vie aventureuse des scouts contée par Jean-Louis Foncine, qui en fait un terrain de jeu sauvage du côté du haut Allier ; le « pays où l’on n’arrive jamais » est pour moi plus affectif chez André Dhôtel, qui en fait une amitié d’enfance qui mûrit et s’épanouit adulte. La retenue d’Alain-Fournier m’apparaît comme une sorte d’impuissance, incarnée d’ailleurs par le personnage du narrateur, François, d’une inconsistance rare et d’une asexualité avérée.

François, le double imaginaire de l’auteur, est fils d’instituteur dans une école rurale. Un jour de classe voit arriver le grand Meaulnes qui dépasse tous les adolescents de 12 à 18 ans d’une tête. Il devient aussitôt le centre de l’attention et vite le leader, lui qui a connu Paris et a voyagé au-delà de l’horizon. La France de la fin du XIXe siècle restait encore très ancrée dans la glèbe et l’on ne bougeait guère. D’où la fascination pour ceux qui ont vu autre chose que le coin du bois et le champ du voisin. Augustin Meaulnes, de deux ans plus âgé que le narrateur François, couche dans la même chambre puisqu’il est pensionnaire. Le gamin de 15 ans se prend d’amitié pour l’aîné qu’il admire, tant pour sa force que pour son esprit souvent ailleurs.

Mais c’est une amitié éthérée, comme le seront les amours de Meaulnes, sans aucun rapport au corps. Il y a bien une notation rapide, en passant, au chapitre VII de la première partie, mais elle ne fait que suggérer un désir, aussitôt refoulé : « Tandis qu’en un tournemain j’avais quitté tous mes vêtements et les avais jetés en tas sur une chaise au chevet de mon lit, mon compagnon, sans rien dire, commençait lentement à se déshabiller » p.37 Pléiade. Chez Alain-Fournier, très croyant catholique aux dires de sa sœur, le corps n’existe pas, seule « l’âme » existe, céleste, révérée. L’amour d’Augustin pour Yvonne sera de cette sorte, la fille comme une Vierge Marie que l’on doit aborder sans péché. D’où l’avortement de la vie à deux car Meaulnes a fauté. Non de sexe (nié) mais d’amitié : il n’a pas répondu à l’appel de Frantz, le jeune frère d’Yvonne, à qui il avait juré entraide jusqu’à la mort dans un débordement d’exaltation typiquement adolescente. En outre, il avait fréquenté Valentine à Paris, sans consommer mais sans savoir qu’elle était « la fiancée ».

Frantz est pour moi le plus sympathique du trio de garçons. Il a 15 ans comme François (dont il porte le même prénom mais germanisé, romantique). Il est fantasque et vit dans l’imaginaire, encouragé par sa sœur mais surtout par son père, le vieux M. de Galais qui lui passe toutes ses frasques. Dont la moindre n’est pas de se « fiancer » à 15 ans à une couturière d’une rue mal famée près de Notre-Dame à Paris, Valentine. Elle se déguise volontiers en garçon, ce qui interroge : Frantz n’aime-t-il pas plutôt l’amour que la fille, le sentiment lui-même plutôt que le corps support, un double narcissique plutôt que la personne ? Mais Valentine l’ouvrière se sent indigne de Frantz l’aristocrate, même ruiné ; elle n’est pas Marie-Madeleine en adoration du corps du Christ mais une jeune fille de son temps qui aime à prendre du bon temps et se cherche un mari pour fonder un foyer. « Je l’ai abandonné parce qu’il m’admirait trop ; il ne me voyait qu’en imagination et non point telle que j’étais. Or je suis pleine de défauts » ch.XIV troisième partie p.244. Valentine ne se présente pas aux fiançailles organisées au Domaine dans lequel Meaulnes débarque à la nuit après s’être perdu. Frantz est désespéré, cherche à se tuer puis est recueilli par un Pierrot bohémien qui l’emmène nomadiser sur les routes avec lui pour le désennuyer.

Le roman est construit en oppositions, le grand Meaulnes paysan attiré par le grand large, Frantz aristocrate décati romantique, François l’observateur qui deviendra fonctionnaire ; le dedans de la maison-famille-école et le dehors de la solitude, de la bohème, des bois et des châteaux ; Yvonne de Galais phtisique qui attend son prince charmant et Valentine charnelle qui n’ose pas prétendre à l’amour d’un prince. Chacun fera souffrir l’autre, comme si le véritable amour en ce monde était impossible, empêché par un décret du Ciel. Car la chair est haïssable selon le christianisme paulinien, malgré Les Nourritures terrestres de Gide, paru en 1895, qu’a lu l’auteur ; il lui préfère le converti catholique Claudel et son expiation constante de vivre en exhalant des vers. Drôle de mentalité d’époque, qui sera mise à mal par les deux guerres et « libérée » par les Années folles avant Mai-68. D’où notre impression de décalage.

Le pays imaginaire, les amours enfantines, la nostalgie des émotions adolescentes seront mieux rendus par Proust, Larbaud, Dhôtel, Foncine. La panique d’Alain-Fournier devant l’incarnation du désir a quelque chose de morbide, comme s’il fallait se châtier de désirer. « La Pureté est la grande Question », écrit-il à son ami Rivière, avec les majuscules magnifiées de l’Idéal. D’où le refuge dans le cocon d’enfance où l’on reste naïf sur ces choses-là, ne connaissant de la sensualité que celle des oisillons entre peau et chemise (deux occurrences dans Le grand Meaulnes) et de l’amour que le sublime de l’âme, refusant de grandir et d’accéder à la maturité. « Lorsque j’avais découvert le Domaine sans nom, j’étais à une hauteur, à un degré de perfection et de pureté que je n’atteindrai jamais plus. Dans la mort seulement… », avoue Meaulnes, ch.IV troisième partie, p.182. Ce masochisme catholique bourgeois de la fin XIXe est aujourd’hui inaudible.

Seul Frantz y échappe à la fin du livre, ce qui est le plus inattendu car le garçon était des trois le plus romantique et le plus exalté d’Idéal. Quant à François le terre-à-terre, il n’est rien : ni ami, ni amoureux, ni papa, sans cesse intermédiaire entre les autres et n’ayant d’enfants que ceux de sa classe. Il n’est pas sympathique, pas plus que Meaulnes qui récuse le bonheur à deux enfin acquis pour courir les routes à la recherche d’autre chose, laissant une fillette qu’il a fait naître sans le savoir. Et, lorsqu’il revient, il n’a plus rien – que ce rejeton braillard qu’il ne saura pas élever.

Alain-Fournier, Le grand Meaulnes, 1913, Folio-junior 2016, 336 pages, €4.60 e-book Kindle €0.99

Alain-Fournier, Le Grand Meaulnes – Choix de lettres, de documents et d’esquisses, Gallimard Pléiade 2020, 559 pages, €42.00 (occasion €29.90)

Plusieurs films ont été tirés du roman :

DVD Le Grand Meaulnes / La fille aux yeux d’or, de Jean-Gabriel Albicocco, avec Brigitte Fossey, Jean Blaise, Alain Libolt, Alain Noury, Marie Laforêt, Opening 2006,€21.90

DVD Le Grand Meaulnes de Jean-Daniel Verhaeghe, avec Nicolas Duvauchelle, Jean-Baptiste Maunier, Clémence Poésy, Jean-Pierre Marielle, Philippe Torreton, TF1 studio 2007, €9.36

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Préface aux souvenirs

Mes souvenirs ne sont pas tous écrits ni filmés car se souvenir, c’est actionner sa mémoire, sans laquelle la personnalité n’existe pas. Nombre d’images existent donc en moi sans être matérialisées. Ne vivre qu’au présent signifie rester dans l’instinct, sans morale ni sentiment. La conscience exige une vie intérieure et elle ne peut se fonder que sur les souvenirs vécus. Ils alimentent la sensibilité au-delà de la sensation pure. Chacun a sa forme privilégiée de mémoire ; la mienne est plutôt visuelle, presque architecturale. D’autres ont une mémoire plus auditive. La mémoire olfactive est pour ma part très importante, faisant remonter les images et les sentiments envers les êtres, aimés ou détestés. Mon goût pour la gastronomie vient peut-être de cette propension-là.

Je ne suis pas Marcel, encore moins Proust, mais je pense que chaque personne a quelque chose en lui de l’universel proustien. La « madeleine » (qui n’était, selon les textes alternatifs des éditions Gallimard dans La Pléiade, qu’une vulgaire tartine de pain grillé) évoque des souvenirs affectifs sublimés, des sentiments retrouvés d’un temps perdu. Nostalgie ou aliment de la création ? Chacun en fait ce qu’il veut. Marcel Proust a embelli en gâteau un morceau de pain ; pour ma part je préfère le pain nourrissant du peuple à l’illusion sucrée bourgeoise.

Le souvenir conserve les êtres aimés ; avec leurs images, leurs parfums, leurs musiques, ils restent présents durant notre vie entière. Ce pourquoi il est bon, de temps à autre, de se replonger dans les photos, les albums, les lettres et cartes postales, les cassettes ou (plus récemment) les vidéos. Ils sont les restes d’un présent enfui à jamais. Amour, amitié, admiration sont autant d’élans conservés dans la mémoire que ces objets matériels ravivent. Car rien n’est jamais perdu, mais enfoui au plus profond ; parfois, il suffit de réussir à ouvrir le tiroir… Evidemment, il faut en être conscient, le passé ainsi chanté est embelli : chacun ne garde que le meilleur, la mémoire fait office de passoire qui évacue le petit lait pour ne garder que la crème (positive ou négative). Mais n’est-ce pas cela qui forme l’utilité du souvenir ? Aider à vivre, donner un sens, apprécier la fuite du temps.

Connaître, au fond, c’est encore se souvenir : de ce qu’on a appris, de ceux qu’on a lu ou écouté, de ce qu’on a vécu. Y aurait-il savoir sans souvenirs ? Education sans réminiscence ? Une conscience et même un Moi sans la mémoire ? Le souvenir nous donne une raison d’être dans le présent pour préparer le futur : il est un trait d’union entre celui que nous étions jadis et celui que nous sommes à présent. Les bouddhistes l’appellent le karma, tout en affirmant que le « moi » n’existe pas mais n’est qu’un agrégat de souvenances et sensations dont les nuances changent sans cesse en fonction du présent. Pourquoi pas ? Mais raviver la mémoire permet au passé d’être présent ; à un certain passé mémorisé et sélectionné d’être dans un présent vécu, certes, mais interprété.

La nature n’a aucun souvenir, seulement des traces biologiques ou physiques de ses transformations. Seul l’humain, peut-être, a une mémoire consciente au présent. Elle lui permet d’interpréter le passé pour le faire servir à l’aujourd’hui et à élaborer des probabilités sur demain. Sans mémoire, un ordinateur ne sert à rien ; sans « datas », les algorithmes fonctionnent dans le vide – et « l’intelligence artificielle » ne saurait exister. Apprendre, c’est évoluer de ses expériences et erreurs, donc se souvenir.

La mémoire n’est donc pas un ressassement éternel du même mais une base de données utile à élaborer l’analyse, fût-elle morale, logique, sentimentale ou sensitive. La nature n’a pas conscience qu’elle existe, l’homme si – et peut-être (après-demain ?) l’intelligence artificielle. Bien sûr, les « artistes » tirent des violons nostalgiques sur l’enfance perdue, sur la jeunesse enfuie, sur les amours décomposées, sur ce qui aurait pu être et n’a jamais été. Mais le passé ainsi reconstitué par le souvenir est construit, embelli, recréé. Il est support à l’imaginaire, bien plus beau que le vrai. Trompeuse et inexacte, la mémoire n’est qu’humaine, tout magistrat instructeur le sait trop bien.

Mais l’illusion est support à l’élan qui, lui, est vérité, tel que Rousseau nous l’a montré. Ce pauvre orphelin éperdu de mère et « adopté » à 16 ans par une maitresse-maman qui l’initie au sexe, pleurera toute sa vie le bonheur jamais atteint ; le monde entier lui en veut, ses meilleurs « amis » ne sont que mauvaises gens qui complotent sa perte ; ses enfants sont donnés tout aussitôt à l’assistance publique… Mais quelle sensibilité pour son temps ! Quelle prescience des institutions à venir ! Quel style fluide et sensible ! Je n’aime pas la personne de Jean-Jacques mais j’aime la plupart de ses œuvres. Le musicien-écrivain-philosophe s’évade trop souvent dans l’imaginaire afin de ne pas agir ; il se fait des ennemis par crainte même que ses amis lui en veuillent ; il a peur d’aimer les enfants parce qu’il les voudrait selon l’Idéal. Donc il ne s’engage pas, il ne se construit pas, il reste à jamais inachevé, adolescent perpétuel, révolté épidermique. Ce qui est précisément pourquoi il est universel.

Le souvenir n’est pas un arrêt du temps mais une trace en mémoire, ce qui n’est pas la même chose. Jamais les êtres rencontrés ne reviendront tels qu’on les a vus ou connus. Si d’aventure nous parvenons à les retrouver (par moteur gogol et autres réseauziaux), nous sommes immanquablement déçus. Cela m’est arrivé : soit ils ne se souviennent pas de vous, soit ils n’ont pas envie de renouer un lien qui n’a plus de sens. Malgré les moments forts ou intimes vécus, c’est du passé. Chacun est désormais autre et il serait vain de vouloir régresser à celui que nous étions. Les photos figent le temps physique mais le temps moral, sentimental et sensuel passe inexorablement. La beauté du moment, la vie immédiate, les égarements des sens ne reviendront jamais. Une autre beauté, une autre vie, un autre bouquet de sensations existent mais la mémoire n’est que pour soi, les autres n’ont pas la même trace du même souvenir en eux.

J’aime avant tout suivre les êtres dans la durée, assister à leur transformation qui n’est le plus souvent, je l’ai constaté à l’envi, qu’une révélation de la personnalité en germe. Voir grandir des enfants, de tout bébé à l’âge adulte, est l’un de mes grands bonheurs dans l’existence. Surtout ceux que j’aime, mais pas seulement. Des voisins anonymes, à qui je n’ai jamais dit un mot, des inconnus qui vivent alentour. Voir comment ils épanouissent leur personne m’est une joie profonde – on ne se refait pas. La vie est un roman dont il suffit de feuilleter les pages. En garder des traces est mieux que parcourir un livre car c’est une œuvre qui n’est pas encore écrite et que l’on n’écrira peut-être jamais. Il s’agit moins de documenter son existence que de garder au vif les souvenirs qui nous constituent en tant qu’être humain : encore une fois l’amour, l’amitié, l’admiration, au détriment de tous les sentiments négatifs vécus mais volontairement oubliés ou minimisés. Il est des gens dont je retrouve le nom mais qui ne m’évoquent absolument rien alors que d’autres restent éternellement présents à mon souvenir : Florence, Nicole, Yann, Christine, Jean-Pierre, Olivier, Eliane, François, Camille, tant d’autres…

N’ayons pas peur de notre mémoire ni des traces futiles que nous conservons sous forme de photos, cartes, lettres, invitations, enregistrements – tout ce que nos héritiers jetteront sans remords. Ils forment ce que nous sommes, nous seulement. Après nous, le déluge.

Catégories : Philosophie | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Etienne de La Boétie, Discours de la servitude volontaire

Il est sans cesse nécessaire, par-delà les siècles, de lire et relire ce discours, écrit par l’ami de Montaigne alors qu’il n’avait guère que 16 ans, dit-on. L’âge où l’esprit est éveillé mais la pudeur sociale éteinte, qui permet de dire tout haut ce que chacun n’ose penser tout bas : que le roi est nu, que le tyran n’est que celui qu’on se donne. Pas plus, pas moins.

Le fils d’un magistrat du Périgord pense librement. « Comment il se peut que tant d’hommes, tant de bourgs, tant de villes, tant de nations supportent quelquefois un tyran seul qui n’a de puissance que celle qu’ils lui donnent, qui n’a pouvoir de leur nuire qu’autant qu’ils veulent bien l’endurer, et qui ne pourrait leur faire aucun mal s’ils n’aimaient mieux tout souffrir de lui que de le contredire ? », s’exclame le jeune homme, ébahi de tant de lâcheté.

Car le tyran « est défait de lui-même, pourvu que le pays ne consente point à sa servitude. Il ne s’agit pas de lui ôter quelque chose, mais de ne rien lui donner. » Au contraire, que ne voit-on d’hommes et de femmes céder à la tyrannie – qu’elle soit domestique ou professionnelle, comme attiré par la flamme qui brûle, masochiste en diable ? La perversion narcissique est à la mode : mais veut-on en sortir ? Il suffit de dire non, de résister, de quitter le nocif. Le veut-on vraiment ou trouve-t-on un plaisir (pervers) à y rester soumis ?

« J’admets qu’il aime mieux je ne sais quelle assurance de vivre misérablement qu’un espoir douteux de vivre comme il l’entend », dit le jeune Etienne du citoyen. Après tout, l’esclavage mental libère de la liberté ; être responsable de soi exige du courage et de l’initiative – tant sont prêts à abdiquer au profit du collier et de la soupe. Mais celui ou celle qui vous tyrannise, qu’a-t-il de plus que vous ? « Ce qu’il a de plus, ce sont les moyens que vous lui fournissez pour vous détruire. » La soumission est la première arme des tyrans. « D’où tire-t-il tous ces yeux qui vous épient, si ce n’est de vous ? » Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft, Twitter : comment vivraient-ils leur business model sans les informations et données que vous leur abandonnez sans même combattre ? Les moteurs de recherche non intrusifs, les bloqueurs de pub, les éradicateurs de cookies existent : les avez-vous rencontrés ? « Soyez résolus à ne plus servir, et vous voilà libres. Je ne vous demande pas de le pousser, de l’ébranler, mais seulement de ne plus le soutenir, et vous le verrez, tel un grand colosse dont on a brisé la base, fondre sous son poids et se rompre » – tel était dit au XVIe siècle, bien avant la technologie, et qui reste d’actualité.

« Il y a trois sortes de tyrans » dit encore Etienne de la Boétie. « Les uns règnent par l’élection du peuple, les autres par la force des armes, les derniers par succession de race ». Ces derniers diminuent depuis les révolutions et ceux qui restent se font débonnaires, potiches ou référence comme la reine d’Angleterre. Les seconds sont moins nombreux en Europe depuis la guerre serbe. Seuls les premiers demeurent, plus ou moins autoritaires, plus ou moins tribuns, plus ou moins talentueux. Ce sont d’eux qu’il faut le plus se méfier. D’où les élections régulières, les contrepouvoirs de contrôle et de balance.

Car les citoyens « perdent souvent leur liberté en étant trompés, mais sont moins souvent séduits par autrui qu’ils ne se trompent eux-mêmes », analyse La Boétie. La servitude est au cœur de chacun car chacun veut « croire » plutôt que raisonner, « se fier » plutôt que d’accompagner, « laisser faire » plutôt que de contrôler. « L’habitude, qui exerce en toutes choses un si grand pouvoir sur nous, a surtout celui de nous apprendre à servir. »

Une fois pris le pli, la liberté paraît une corvée. Quoi, prendre l’initiative ? Faire un effort par soi-même ? Créer sa propre entreprise ? Mieux vaut n’en rien faire et se couler sous la couette confortable qui étouffe mais protège. Etat papa, Assistance maman… De plus, « on ne regrette jamais ce qu’on n’a jamais eu » dit encore le jeune Etienne. « La nature de l’homme est d’être libre et de vouloir l’être, mais il prend facilement un autre pli lorsque l’éducation le lui donne » : soyez élevés en Américain, vous ne pourrez supporter la bureaucratie ; soyez élevé sous la férule caporaliste de l’hygiénisme moral français, vous ne pourrez supporter de penser par vous-mêmes. Être « bon élève » consiste dans un cas à oser et à rentrer dedans, dans l’autre à se soumettre aux normes et à obéir à la hiérarchie. On ne se refait pas. « Les gens soumis n’ont ni ardeur ni pugnacité au combat. Ils y vont comme ligotés et tout engourdis, s’acquittant avec peine d’une obligation ».

Le Français compense la perte de sa liberté par la Culture : non pas l’aliment nécessaire de l’esprit, ou pas seulement, mais la Culture avec un gros Culte, la révérence obligée, le référent de l’élite comme l’est le foot pour le populo. C’est le nounours salvateur, celui qui console de subir. « Le théâtre, les jeux, les farces, les spectacles, les gladiateurs, les bêtes curieuses, les médailles, les tableaux et autres drogues de cette espèce étaient pour les peuples anciens les appâts de la servitude, le prix de leur liberté ravie, les outils de la tyrannie », rappelle Etienne. Les nôtres sont plus modernes mais ont la même fonction : adoucir le poids des chaînes. Les « artistes » et autres qui se croient « intellos » ont leurs hochets et ils s’en contentent. Combien de révolutionnaires fonctionnaires ? De révoltés de bureau ? Mais combien les mains dans le cambouis politique ou l’action concrète utile ?

C’est que la tyrannie sait s’entourer d’affidés qui dépendent d’elle. Associez les dominés à leur domination, créez des petits chefs, vous régnerez sans partage, chacun de ces pouvoirs minuscules trouvant son intérêt à ce qu’il perdure. « En somme, par les gains et les faveurs qu’on reçoit des tyrans, on en arrive à ce point qu’ils se trouvent presque aussi nombreux, ceux auxquels la tyrannie profite, que ceux auxquels la liberté plairait. »

Au prix de la dépersonnalisation, de l’abolition du moi, du miroir complaisant, bien sûr. « Quelle peine, quel martyre, grand Dieu ! Être occupé nuit et jour à plaire à un homme, et se méfier de lui plus que de tout autre au monde. Avoir toujours l’œil aux aguets, l’oreille aux écoutes, pour épier d’où viendra le coup, pour découvrir les embûches, pour tâter la mine de ses concurrents, pour deviner le traître. Sourire à chacun et se méfier de tous, n’avoir ni ennemi ouvert ni ami assuré, montrer toujours un visage riant quand le cœur est transi ; ne pas pouvoir être joyeux, ni oser être triste ! » Telle est la tyrannie de cour, qui se passe à la ville comme en famille, dans l’entreprise comme au bureau. Qui abolit sa liberté s’efface devant celle du tyranneau. Il peut tout, vous n’y pouvez rien – puisque vous ne dites pas non. Le contraire même de l’amitié qui est la confiance entre égaux dont nul ne domine l’autre.

Au fond, c’est un grand livre que ce petit opuscule empli de digressions et citant les antiques. Il est actuel, éternellement actuel tant qu’il y aura un désir de liberté parmi les hommes.

Etienne de La Boétie, Discours de la servitude volontaire (avec dossier), 1546 mais première publication 1576, français modernisé, Garnier-Flammarion 2016, 240 pages, €6.66 e-book Kindle €5.49

Catégories : Livres, Philosophie, Politique | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

George Sand, Pauline

Une « peinture de l’esprit provincial » selon l’auteur (p.996 Pléiade) sous la forme de deux femmes confrontées à deux mondes : celui de la petite ville et celui de Paris.

Les deux étaient amies depuis leurs 15 ans, dans la même ville très moyenne de Saint-Front. L’une est partie, l’autre pas. Laurence est montée à Paris pour devenir comédienne, poussée par la misère et par sa mère ; Pauline est restée en province pour être brodeuse, vivant chichement en soignant son acariâtre de mère. Deux femmes, deux destins.

« C’était par une nuit sombre et par une pluie froide » que commence le roman. La berline qui transporte Laurence vers Lyon s’est trompé de chemin et s’arrête pour laisser souffler les chevaux et leur faire le plein d’avoine dans l’auberge de Saint-Front. Laurence reconnait les lieux de son adolescence. Dix ans ont passés et elle veut revoir Pauline, son amie de cœur, qui a cessé de lui écrire. Son métier à la capitale préjugé libertin par les petits-bourgeois de province la rabaissent au rang d’une pute à fanfreluches et non de l’artiste de la scène habillée selon le chic de Paris qu’elle est en réalité.

Lorsqu’elle retrouve la maison de Pauline, les deux amies tombent dans les bras l’une de l’autre. C’est par pudeur que Pauline n’a pas écrit, et à cause de sa mère emplie des préjugés étriqués de la province. Cette dernière est devenue aveugle et, après un premier mouvement de dégoût et de mépris pour la catin, elle se reprend devant la voix plus grave et la diction devenue distinguée de Laurence. L’auteur commence alors une satire du milieu bourgeois des petites villes, son dada depuis ses propres épreuves d’adolescente à La Châtre. La curiosité des bigotes est sans borne, la femme du maire pousse son gros mari à intervenir pour « demander son passeport » à la visiteuse, un prurit très administratif qui a fait plus tard les délices de Courteline et qui continue à le faire pour les citoyens confinés du coronavirus obligés de « faire des lignes » de pensum pour se déclarer eux-mêmes de sortie. La bêtise paperassière a une longue histoire en France ! Toujours est-il que le salon de Pauline, habituellement vide, se remplit de toute la faune emperlousée de la cité provinciale qui s’invite spontanément, caquette à qui mieux mieux, chacune se poussant des plumes pour approcher l’actrice et envier sa robe toute simple de grande dame.

Laurence ne reste qu’une journée à Saint-Front avant de repartir. Mais les liens sont renoués avec Pauline et, lorsque sa mère meurt, Laurence la convie à venir à Paris pour qu’elle ne finisse pas dans la peau d’une vieille fille de province. Elle est belle, prend spontanément des poses de Phèdre et peut devenir actrice comme elle. Pauline, d’un caractère différent, se laisse séduire. Mais les mois passent et, si elle se fait une place dans la famille de Laurence, sa mère et ses deux petites sœurs, elle se sent sous la coupe de son amie et cela lui pèse.

Commence alors la dialectique typique de Sand entre les deux femmes, complétée en miroir par la dialectique de deux hommes en mode mineur : Lavallée l’acteur mentor de Laurence et le superficiel mondain Montgenays. Pauline en reste à la morale bourgeoise du convenable avec la naïveté sociale qui va avec, tandis que Laurence est passée par des épreuves qui lui ont ouvert les yeux et permis de remettre en cause les « convenances ». Le bonheur se trouve-t-il dans la norme sociale ? L’exemple de Laurence prouve que non et Pauline en est jalouse. La soi-disant catin n’a pas d’amant et ne change pas de flirt avec la saison ; elle mène une vie de famille dans une maison tranquille et, si elle se fait applaudir, c’est parce qu’elle travaille beaucoup ses rôles. Pauline croit en revanche à l’amour, au mariage et à l’établissement social bourgeois.

Elle se laisse donc circonvenir par Montgenays, riche cynique qui courtise Pauline pour rendre jalouse Laurence, qu’il ne convoite que parce qu’elle est en vue. Pauline ne comprend rien à cette intrigue et croit que toute mise en garde des uns et des autres envers les manœuvres du mondain ne vise qu’à la rabaisser et à laisser la place à Laurence. Les deux amies finissent par se fâcher et Montgenays par échouer. Mais Pauline lui a cédé, il l’a mise enceinte et prend comme un défi social de la marier. Il ne l’aime pas, l’ignorera dès la noce terminée, mais Pauline sera établie dans l’état de bourgeoise mère de famille auquel elle aspirait tant. Sera-t-elle heureuse ? Le lecteur devine que non.

Malgré le titre, ce n’est pas Pauline l’héroïne mais bel et bien Laurence en femme artiste, indépendante et sensible, forte et généreuse – tout comme l’auteur se voulait et dont elle a pris l’exemple sur l’actrice Marie Dorval, connue en 1833. La femme nouvelle de George Sand ne sacrifie rien de sa personnalité ni de ses dons ; elle ne les enterre pas dans le mariage et la soumission au mâle. Elle reste autonome financièrement et socialement, au contraire de l’épouse aliénée sous la tutelle légale de son mari. Elle peut s’épanouir, elle n’est pas dépossédée d’elle-même. Pauline, à l’inverse, nourrit de la frustration qui mène au ressentiment ; elle s’enferme, s’aigrit, se protège par un statut social dont elle fait une « vertu » sans plus exister personnellement.

Ce roman d’émancipation sociale et psychologique est très agréable à lire et reste d’actualité tant la France contemporaine permet d’observer encore de tels milieux, de tels réflexes et de tels portraits.

George Sand, Pauline, 1840, Folio 2€ 2007, 144 pages, €2.00 e-book Kindle €0.00

George Sand, Romans tome 1 (Indiana, Lélia, Mauprat, Pauline, Isidora, La mare au diable, François le champi, La petite Fadette), Gallimard Pléiade 2019, 1866 pages, €67.00

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

George Sand, Mauprat

Le schéma du roman est toujours un peu le même et toujours un peu différent. La femme est l’héroïne, double de l’auteur, et les amants se battent pour couvrir la mante religieuse. Cette fois, Edmée n’est pas Lélia ; elle est orgueilleuse mais amoureuse. Par « coquetterie » dit cette poulette (et le mot vient de « coq » !) elle fera attendre l’amoureux transi durant sept ans. Un temps biblique, sept ans de malheur avant le bonheur du « mariage », mais cette fois d’égal à égal, en plein esprit républicain. Et ils eurent beaucoup d’enfants (six).

C’est le vieux Bernard qui raconte, à 80 ans, l’année de ses 17 ans, l’enfance et adolescence frustes qui ont précédé et la lente civilisation de l’enfant sauvage par son aimée – du même âge mais civilisée. La Belle et la Bête : Bernard de Mauprat est le dernier de la branche aînée de la famille et il a sept oncles qui le briment, le dominent et l’associent à leurs méfaits ; Edmée de Mauprat est la dernière de la branche cadette, cousine à la mode de Bretagne de Bernard. L’un habite un château fortifié dans la forêt et ses oncles, des nobliaux frustes, ont des mœurs médiévales, pillant, rançonnant contre protection, lutinant et violant à merci ; ils sont les « Coupe-Jarret ». L’autre habite le château de plaisance de Sainte-Sévère, entourée de son père, de son prétendant fade mais exquis, du curé et de ses amis, le bonhomme Patience, Diogène rustique illuminé par la philosophie naturelle, et le chasseur de taupes Marcasse accompagné de son chien Blaireau ; elle appartient aux « Casse-tête ».

Roman d’aventure à la Walter Scott, noir à la Lewis et provincial policier à la Balzac, le livre chevauche l’Ancien et le Nouveau régime. Né en 1757, Bernard et Edmée ont chacun 17 ans en 1774. Le premier a été élevé par sa mère jusqu’à 7 ans puis, à la mort de celle-ci pour capter l’héritage, enlevé brutalement par ses oncles pour l’élever à la dure, en soudard. Il est étonnant que le gamin, à 17 ans, n’ait pas encore connu de femme alors que les oncles, tous célibataires car trop mal vus, n’ont cessé de baiser à couilles rabattues. Mais lorsqu’Edmée « Casse-tête » atterrit dans l’antre des Mauprat « Coupe-Jarret » en se perdant à cheval lors d’une chasse en forêt, Bernard en tombe instantanément amoureux et l’aide à s’évader grâce à une attaque de la maréchaussée sans profiter d’elle, malgré les encouragements des oncles. Mais son « amour » (mot-valise du français) est du brut désir sexuel ; tout l’art de la fille sera de transformer ce prurit bas du ventre en courtoisie trouvère et de dégrossir le sauvageon en civilisé. Alors l’enfant, qui a un bon fond, sortira de la brute pour devenir homme et pourra – sur un pied d’égalité idéal – l’épouser. Elle le lui a promis, à condition que lui-même consente à la mériter. Cela durera sept ans…

Un tel « amour » est un absolu romantique, un exclusif éternel rarissime mais, par-là, exemplaire du message politique que George Sand veut faire passer : la femme républicaine idéale exige un homme qui soit idéal républicain pour un compagnonnage d’âge d’or qui réunisse le sacré religieux et la parité morale. « Il n’y a que justice dans la pudeur offensée qui réclame ses droits et son indépendance naturelle » p.794. En ces temps de monarchie restaurée, un brin réactionnaire sur les mœurs, s’exacerbe le féminisme. Le clergé établi en prend un coup avec la figure du supérieur des Carmes chaussés, sybarite politique d’une hypocrisie et d’une ambition avaricieuse rare.

L’auteur, en bonne adepte des Lumières et grande lectrice de Jean-Jacques Rousseau, croit en l’éducation. « Ne croyez pas à la fatalité, déclare Bernard à ses interlocuteurs plus jeunes » p.919. L’énergie et la volonté permettent de la chevaucher et d’orienter son destin plus ou moins. « L’homme ne nait pas méchant ; il ne nait pas bon non plus, comme l’entend Jean-Jacques Rousseau (…). L’homme naît avec plus ou moins de passions, avec plus ou moins de vigueur pour les satisfaire, avec plus ou moins d’aptitude pour en tirer un bon ou un mauvais parti dans la société. Mais l’éducation peut et doit trouver remède à tout ; là est le grand problème à résoudre, c’est de trouver l’éducation qui convient à chaque être en particulier » p.923. Dans Mauprat, l’homme est régénéré par la femme, elle le civilise. A 17 ans pour elle comme pour lui, nous la trouvons un peu jeune pour le rôle de Mentor, mais telle est la licence de la romancière. De même, attendre sept longues années pour consommer le désir adolescent qui brûle bien plus qu’à un âge plus avancé sans aller chercher ailleurs est irréaliste mais, là encore, une exception voulue. Il faut dire que, dans le Berry profond de l’an 1774, les occasions non mercenaires sont rares.

Oh, certes, les tentations pour compenser se font allusions au cours du récit, du chef de bande de 13 ans, « vigoureux pour mon âge », auquel s’attache un jeune Sylvain devant lequel il est fouetté de houx, attaché à un arbre, pour avoir tué la chouette apprivoisée du « sorcier » Patience – à l’ami Arthur à 18 ans, chirurgien herboriste américain durant la guerre d’Indépendance à laquelle Bernard participe. Ce sont les reflets édulcorés et euphémisés de l’expérience homosexuelle de George Sand avec Marie Dorval en 1832 : l’autre sexe étant barbare et incompréhensible, ne sommes-nous pas mieux servis et mieux lotis par un compagnonnage de même sexe ? L’amitié, sorte d’extase érotique, vaut mieux que la frigidité née sous la violence et la crainte. Mauprat est écrit juste après la séparation de George Sand d’avec son mari et à l’époque de sa rupture avec Musset ; le sexe opposé est donc l’ennemi. « Impérieuse et violente » p.856, Edmée ressemble trop à Bernard pour lui céder de suite. « Edmée m’apparaissait sous un nouvel aspect. Ce n’était plus cette belle fille dont la présence jetait le désordre dans mes sens ; c’était un jeune homme de mon âge, beau comme un séraphin, fier, courageux, inflexible sur le pont d’honneur, généreux, capable de cette amitié sublime qui faisait les frères d’armes, mais n’ayant d’amour passionné que pour la Divinité » p.757. Où l’on constate que la revendication d’égalité républicaine entre les sexes encourage l’homoérotisme, l’androgynie, la confusion des genres. Au Nouveau monde, Bernard rencontre Arthur (sous les auspices déclarés de « la Providence ») : « C’était un admirable jeune homme, pur comme un ange, désintéressé comme un stoïque, patient comme un savant, et avec cela enjoué et affectueux » p.790. N’est-il pas le portrait pendant de celui d’Edmée ? « Je conçus pour lui un attachement d’autant plus vif que c’était ma première amitié pour un homme de mon âge. Le charme que je trouvais dans cette liaison me révéla une face de la vie, des facultés et des besoins de l’âme que je ne connaissais pas » p.791.

Néanmoins, pression sociale et orgueil aidant, Bernard rejoindra Edmée qui l’a attendu, se jettera dans les transes car la belle se fait désirer, jouant avec lui en cavalière pour le dompter, jusqu’à la scène de la forêt où l’explosion a lieu. Si vous n’avez pas lu le livre, je ne vous en dis pas plus, sinon qu’il y aura procès, intrigues du clergé, manœuvres des oncles survivants, convulsions, délires – bref tout ce qui fait l’excès du romantisme noir – avant la fin, rapide où, pour une fois, tout le monde n’est pas mort.

Échevelé, invraisemblable, mais lyrique et rousseauiste, ce roman de George Sand peut encore se lire ; vous n’y connaitrez pas l’ennui mais les orages de la passion et le désir, parfois, de flanquer une bonne fessée à la belle.

George Sand, Mauprat, 1837, Gallimard Folio 1981, 480 pages, €9.10 e-book Kindle €1.04

George Sand, Romans tome 1 (Indiana, Lélia, Mauprat, Pauline, Isidora, La mare au diable, François le champi, La petite Fadette), Gallimard Pléiade 2019, 1866 pages, €67.00

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Cronin, Le jardinier espagnol

Cronin fut médecin, ce qui lui a donné une sensibilité envers les autres et une vue éclairée des spécimens humains. Dans ce roman d’après-guerre, il met en scène un consul américain, Harrington Brande, nommé sur la Costa Brava dans la petite ville de San Jorge et son fils de 9 ans, Nicolas. Sa femme l’a quitté depuis six ans déjà ; elle est restée aux Etats-Unis où elle préfère travailler pauvrement que de dépendre de lui.

Car le consul est orgueilleux et imbu de lui-même. Protestant religieux de Nouvelle-Angleterre, il a tous les travers du puritain élu de Dieu qui se croit supérieur à tous. Si son mariage a été un échec, c’est parce que son épouse n’a pas reconnu son prestige et la valeur de ses conseils ; si sa carrière se passe de petites villes en petites villes sans jamais un poste à sa mesure, c’est qu’il est « suffisant » et doté d’un « colossal égoïsme », comme lui dit son supérieur à Madrid. Psychorigide, névrosé obsessionnel, il voue son existence à écrire une biographie de Nicolas Malebranche, philosophe et prêtre oratorien français qui allie Saint Augustin et Descartes en rationalisant la croyance en Dieu. Il a donné le prénom de son guide à son fils Nicolas.

Ce dernier est un enfant chétif et malportant parce qu’il le couve et le protège trop, régentant ses horaires, son climat et ses menus. Il lui voue un amour exclusif à cause de « cette soif ardente d’être aimé, tendrement, passionnément, exclusivement », comme il l’avoue à son psy, le manipulateur des mots Halévy, son seul « ami ». Harrington est seul par orgueil ; il entraîne dans la solitude son garçon qui est encore trop enfant pour s’en rendre compte, faute de mère, de grands-parents, d’amis ou de copains. La diplomatie fait déménager souvent et c’est le père qui donne ses leçons scolaires au fils.

Dans la villa espagnole louée pour le consul à l’écart de la ville, une cuisinière, Magdalena, et un homme à tout faire, Garcia, ne peuvent suffire ; il faut encore un jardinier pour entretenir et embellir le jardin qui s’étend alentour. Le consul engage José, jeune homme de 19 ans flanqué de multiples petites sœurs, d’une mère et d’un grand-père, mais soutien de famille. Nicolas, sur sa mine, spontanément lui sourit. Il va peu à peu, au fil des jours, s’en faire un véritable ami. Il jardine avec lui, ôte sa chemise comme lui, prend des muscles sur les conseils d’exercices de José, découvre le jeu populaire de pelote où le jeune homme excelle.

Il emmène son père sur la plazza assister à un match, que José gagne in extremis, électrisé par l’admiration du gamin. Mais cette amitié neuve déplaît au consul et père : il est jaloux et trouve trop populacière la promiscuité avec les gens du cru. Son orgueil égoïste ne peut supporter de partager l’amour, même si celui-ci est bien différent de l’amour filial. Car Nicolas, dans la naïveté de ses 9 ans, « aime d’amour » José, comme un grand frère, un mentor. Son père interdit désormais qu’ils se parlent mais Nicolas ne désobéit pas lorsqu’il décide de lui écrire. Et le papier de leurs échanges, qu’il fourre sous sa chemise pour le soustraire aux regards de Garcia et de son père, lui caresse la peau sensuellement ; c’est un peu du jeune homme, de son regard, de son sourire, tout contre lui.

Le soleil, la nature, le printemps, la jeunesse de José, font chanter son corps et exaltent son cœur sans qu’il perçoive autre chose que de la chaste amitié. Côté José, c’est un sentiment de protection et de pitié qui s’impose envers ce gamin qui pourrait être son petit frère et qu’il voit si solitaire, si malingre, si curieux de tout. L’admiration du petit pour sa silhouette élancée, le noueux de ses muscles, la nudité de son torse, son habileté au travail, son agilité à la pelote, le flatte. Il veut l’élever à lui, le faire grandir, le sortir de l’ombre froide de son père qui l’inhibe, le rabaisse et l’enferme. C’est ainsi que Nicolas découvre la santé, l’effort, l’initiative. José l’emmène pêcher la truite lors d’une absence de son père, conduit par Garcia. Jamais Nicolas n’a été aussi heureux.

Car un enfant apprend de la vie par tout son être. Comme Platon le disait au Banquet, les sensations qui rendent présent au monde et aux autres ouvrent aux passions qu’un guide permet de dominer. De la nature au naturel, il n’y a rien que de normal. C’est pourquoi annexer Nicolas au combat des homosexuels pour exister et se faire reconnaître est inadéquat : nul n’est « gai » à 9 ans. L’éveil des sens conduit au cœur et, par-là, à la raison ; la prière comme action de grâce vient de surcroît à ceux qui croient, mais la croyance, à 9 ans, est une emprise parentale plus qu’une foi venue de l’intérieur. José renverse la perspective de Harrington ou même de Garcia : au lieu de cultiver seulement l’esprit, cultiver d’abord le corps, le reste vient de soi.

Garcia le domestique, dont le lecteur apprendra vite qu’il est recherché (mollement) par la police de Franco pour meurtre et banditisme, aurait voulu impressionner Nicolas, le dompter en matamore en lui contant ses histoires de cruauté, mais c’est José le lumineux qui l’a devancé. Lorsque Nicolas rentre à la maison après la pêche au moulin de la cascade, Garcia est revenu d’avoir conduit le consul au train et a le vin mauvais. Il menace, brandit un couteau. Il effraie tant Nicolas que celui-ci, dès le lendemain, s’en ouvre à José : pas question de passer une nouvelle nuit d’angoisse dans la maison avec ce Garcia capable de tout. José l’invite chez lui, manger le ragout de sa mère, jouer aux cartes avec ses sœurs, dormir dans le même lit que lui.

Lorsque le père l’apprend à son retour plus tôt que prévu, il est furieux. Sa colère est soigneusement montée par un Garcia obséquieux qui jalouse la jeunesse de José et la préférence que lui montre le gamin. Le consul, qui s’est vu miroiter une promotion et qui rentre déçu de Madrid, imagine le pire à cause de la désobéissance de son fils. Il mande son psy pour venir l’analyser. Ce dernier, qui tient à conserver une si bonne pratique bourgeoise, s’empresse de tourner les mots du gamin dans un sens freudien tordu où la hantise puritaine de la sexualité a la plus grande part. Nicolas n’a que 9 ans mais le consul et père n’entend que ce qu’il veut croire. Mais accuser directement serait susciter le scandale et la honte aussi Garcia insinue que José a volé des boutons de manchettes – et le consul les retrouve opportunément dans la veste que le jeune homme a ôté pour travailler au jardin. José est arrêté, conduit en prison ; il sera jugé à Barcelone pour vol. Nicolas, désorienté, ne comprend pas.

Il comprend encore moins lorsqu’on lui apprend la mort de son ami, tombé du train par la faute de son père qui le surveillait de près, obsédé de le voir condamné, et l’a accroché par la veste lorsqu’il a voulu sauter pour s’évader. Désormais, Nicolas hait son père – ultime pirouette de la critique psychanalytique : tuer le père pour exister soi. Cet homme a détruit tout ce à quoi il tenait : la jeunesse, l’exemple, la liberté. Orgueilleux comme un dindon (que les puritains yankees fêtent ingénument chaque année le quatrième jeudi de novembre lors de Thanksgiving), le consul est vide et creux. Son prestige n’est que d’apparence : à l’intérieur, il n’est rien. Il est édifiant – et ironique, l’auteur n’en manque pas – que ses lectures du soir à l’enfant soient un atlas ornithologique où l’autruche, animal peureux mais qui, acculé, se défend bec et ongles ressemble au portrait du père en pied et plumes, et que la dernière soit sur le dindon, stupide et fat comme lui. Son grand œuvre sur Malebranche a été brûlé à l’état de manuscrit par un Garcia percé à jour qui s’est enfui avec bijoux et vêtements ; la confiance de son fils est définitivement ruinée par son acte cruel et injuste envers José ; son emprise sur lui s’effondre lorsque Nicolas manifeste le désir d’aller à l’école pour avoir des copains et à revoir sa mère ; la population de San Jorge ne supporte plus le consul, exigeant sa mutation. Jusqu’à sa femme qui se trouve prête à recevoir son fils grandi à bientôt 11 ans à la fin du roman, elle qui l’a délaissé durant sept ans.

A force de macérations et de contraintes, le puritanisme engendre la haine et la méchanceté : il détruit de l’intérieur. C’est ce que veut l’Eglise en ses extrémismes, elle qui conchie le monde ici-bas au profit de l’au-delà paradisiaque (dit-elle) du Seigneur éternel – mais ce n’est pas vivable. Et Nicolas, qui a obscurément senti l’ouverture de la cage par l’exemple sain et humain de José, s’y engouffre sans pitié. « La morue empaillée », comme le disait Garcia du consul, n’a plus que la position du martyr à faire valoir à son orgueil. Être victime quand on n’a pas de talent vous pose – c’est toujours valable dans notre misérable actualité.

Un film a été tiré de ce roman tragique et caustique, Le Jardinier espagnol (The Spanish Gardener) réalisé par un anglais, Philip Leacock, en 1956. Mais le livre est plus fort, les images dénaturent l’évolution psychologique de l’enfant.

Archibald Joseph Cronin, Le jardinier espagnol (The Spanish Gardener), 1950, Livre de poche 1971, occasion €1.13

DVD The Spanish Gardener, Philip Leacock, 1956, avec Dirk Bogarde, Michael Hordern, Cyril Cusack, Bernard Lee, Rosalie Crutchley, (en anglais), 1h32, €21.00

Catégories : Cinéma, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Ernest Renan, Souvenirs d’enfance et de jeunesse

La lecture assidue des romans de Joris-Karl Huysmans ces dernières semaines, à l’occasion de la parution en fin d’année dernière de ses œuvres romanesques en Pléiade, m’a incité à relire les Souvenirs de Renan, abordés une première fois lorsque j’avais 16 ou 17 ans. Je n’avais lu de Huysmans que Là-bas, roman plutôt cocasse sur la démonologie fin de siècle alors à la mode ; l’itinéraire global de l’auteur, du naturalisme ouvrier à l’obsession sexuelle et à la conversion au mysticisme catholique sur la fin de son existence, appelait un antidote : qui de mieux que Renan ? Il est en son siècle l’anti-Huysmans, le contrepied parfait. Lui n’a pas été obsédé de sexe mais soumis aux bons pères dont les sermons « sur ce sujet, me faisaient une impression profonde qui a suffi à me rendre chaste durant toute ma jeunesse » I.

Devenu vieux pour son temps – 60 ans ! – Ernest Renan, philologue et historien, rassemble en livre les articles qu’il publia sur son itinéraire intellectuel principalement dans la Revue des Deux Mondes (fondée en 1829 et plus ancienne revue européenne encore en activité). Il mourra neuf ans plus tard sans passer le siècle, en 1892. Le lecteur n’y trouvera aucun souvenir intime car l’éducation catholique traditionnelle fait une honte de parler de soi. Il n’évoque ses maîtres que pour les trouver tous admirables, enrobant ses éventuelles remarques critiques d’un sucre exquis.

Il naît à Tréguier, ville de curés, restant breton par la foi naïve de son enfance. Son père, pêcheur (de poissons et non d’âmes) meurt lorsqu’il a 5 ans et le voilà élevé par sa mère et sa grande sœur de douze ans plus âgée, Henriette. Tout le destinait à devenir prêtre : il est studieux, consciencieux, sage – et plutôt souffreteux. Ce pourquoi il est envoyé au petit séminaire de Saint-Nicolas du Chardonnet à Paris sur recommandation de sa sœur institutrice auprès de l’abbé Dupanloup, puis au grand séminaire de Saint-Sulpice. Mais à 24 ans il le quitte sans entrer dans les ordres. Sa foi n’a pas résisté à la raison.

Car le catholicisme est « une barre de fer » : il est infaillible – si vous doutez d’un dogme, vous doutez de tout. Tout entier formé en doctrine au XIIIe siècle, crispé après la Révolution, réactionnaire après la chute des monarchies et des deux empires, le Dogme catholique français ne souffre d’aucune critique, d’aucune nuance. Le concept d’infaillibilité pontificale, tiré des Pères de l’Eglise, est réaffirmé solennellement en 1870 lors du premier concile œcuménique du Vatican – mais Renan est déjà parti, en 1845, à 22 ans, pour devenir répétiteur au pair (sans solde) à la pension prive de M. Crouzet. Il y rencontre Marcellin Berthelot, 18 ans, futur chimiste célèbre. C’est une amitié intellectuelle, pas de cœur, Renan se refusera toujours, par éducation puritaine de séminaire, à toute « amitié particulière », au prétexte que privilégier quelques élus c’est enlever sa bienveillance à tous les autres… sans parler du désir de la chair qui éloigne de l’amour divin !

Il montre par ses souvenirs combien l’éducation chrétienne ne visait qu’à sortir du terrestre pour aspirer à un autre monde promis : chasteté absolue, sentiment du devoir, fonctionnement exclusif du spirituel. « Mes maîtres me rendirent tellement impropre à toute besogne temporelle, que je fus frappé d’une marque irrévocable pour la vie spirituelle. Cette vie m’apparaissait comme la seule noble… » III. L’idéal terrestre, pour M. Olier, mystique et auteur d’un Catéchisme chrétien lu et cité par Renan, est « l’état de mort (…) qui demeure sans mouvement et sans désirs, insensible à tout ce qui se présente » IV.1 De son maître en mathématique à Saint-Sulpice, M. Gottofrey, il parle même de « suicide par orthodoxie mystique (…) On eût dit qu’il voyait Satan dans les grâces dont Dieu avait été pour lui si prodigue » IV.2 Se nier et s’humilier sur terre pour gagner le ciel ? Comment une civilisation peut-elle durer en se niant ainsi ?

Heureusement que le paganisme est revenu avec la fuite des érudits de Byzance sous l’avancée des musulmans, emportant avec eux les précieux manuscrits grecs ; heureusement que le XIXe siècle a découvert l’archéologie et ancré dans l’histoire la littérature et la philosophie grecque et romaine. Ernest Renan est l’auteur d’une célèbre Prière sur l’Acropole, qu’il reproduit dans cet ouvrage. « Ô noblesse ! ô beauté simple et vraie ! déesse dont le culte signifie raison et sagesse, toi dont le temple est une leçon éternelle de conscience et de sincérité, j’arrive tard au seuil de tes mystères ; j’apporte à ton autel beaucoup de remords. Pour te trouver, il m’a fallu des recherches infinies. L’initiation que tu conférais à l’Athénien naissant par un sourire, je l’ai conquise à force de réflexions, au prix de longs efforts » II.1

Renan reprend volontiers la théorie des races et des climats de son temps pour se dire écartelé entre le breton paternel et le gascon maternel. Ces deux tempéraments chez lui luttent comme la foi et la raison, la poésie et le rationnel, les brumes romantiques et la clarté scientifique. Il n’a pas quitté la foi par métaphysique ou philosophie mais par critique scolastique des textes. Il reste « idéaliste » d’intellect mais pragmatique de tous les jours

De nature douce, d’affections maîtrisées, d’esprit libéral conservateur, Ernest ne devient pas anticlérical mais historien. Il étudie l’hébreu, le syriaque, l’histoire de la Bible. Pour lui, le livre « sacré » est un livre comme les autres sur lequel la critique philologique doit s’appliquer comme les autres, sans « croire » au littéral. Pour lui, Jésus est un homme, qui doit être étudié comme les autres, en historien. Ce qui ne l’empêche nullement de garder « un goût vif pour l’idéal évangélique et pour le caractère du fondateur du christianisme » V.5. Il hérite de son éducation catholique « jusqu’à l’âge de 23 ans », surtout par l’exemple de ses maîtres, « quatre vertus (…) : le désintéressement ou la pauvreté, la modestie, la politesse et la règle des mœurs » VI.4. « Mon cœur a besoin du christianisme ; l’Evangile sera toujours ma porale ; l’Eglise a fait mon éducation, je l’aime (…) mais je ne puis être orthodoxe » V.5

Renan se mariera à 33 ans et aura deux enfants, Ary (dont il ne parle curieusement pas dans ces Souvenirs) et Noémi, qu’il évoque comme le prénom de sa première bonne amie du primaire – morte vieille fille parce que trop belle (un ravage chrétien de plus). Il entre à l’Académie française en 1878 et sera grand officier de la Légion d’honneur en 1888 à la veille de sa mort. La hargne papale et l’ire catholique pour avoir « osé » publier une Vie de Jésus non dogmatique l’empêchent probablement d’être édité en Pléiade depuis lors, bien qu’il fut un grand Français intellectuel du XIXe siècle. En revanche, Gallimard publie avidement la Duras : ça se vend bien chez les bobos intellos friqués.

Relire les anciens permet d’observer la comédie humaine de notre temps avec le recul nécessaire. L’itinéraire d’un catholique devenu savant montre combien les qualités humaines dépassent – et de loin ! – la naissance, le milieu et les relations. Combien l’honnêteté intellectuelle et le savoir-vivre forment un savoir-être venu des millénaires en Occident. Et combien l’écume des livres qui paraissent en flot chaque année demeure rare à traverser les ans.

Ernest Renan, Souvenirs d’enfance et de jeunesse, 1883, Folio 1983, 416 pages, €10.90

Catégories : Livres, Religions | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Jacques Martin dix ans après

Il y a tout juste dix ans disparaissait Jacques Martin, le père et créateur d’Alix, Enak, Héraklion, Malua et autres adolescents et adolescentes. Il a eu d’autres enfants : Guy Lefranc et Jeanjean à la fin du XXe siècle, Arno sous Napoléon, Loïs marin sous Louis XIV, Jhen au moyen-âge, Orion à l’époque grecque de Périclès, Kheos en Egypte antique  – mais ses fils imaginaires les plus forts restent Alix et Enak.

Alix est un autre lui-même, idéalisé ; Enak est l’enfant adopté, jeune basané d’Egypte où les mystères de la tradition se mêlent à la grâce physique. Martin fera d’Enak son petit prince. Alix est l’avenir, Enak le passé. Tous deux participent de la culture, ce pourquoi ce sont peut-être des héros si forts.

La dernière page de couverture des albums d’Alix est un symbole du destin. La colonne de calcaire qui s’élève en son milieu est l’arbre du monde. Comme Alix, de solide souche gauloise figurée par le calcaire blond, de culture gréco-romaine figurée par sa taille élancée et ses cannelures qui répondent à la musculature élégante du jeune homme. C’est la civilisation qui donne à Alix ce port fier et souple, solide et hardi, sans l’excès des gladiateurs ni la banalité sèche des travailleurs. Autour de la colonne grimpe un rosier sauvage comme plus tard sur les tombes d’Héloïse et d’Abélard (ou le lierre des frères Van Gogh). Rouge et frais comme la jeunesse vivace et l’attachement, il symbolise Enak, le petit ami, sa fidélité naïve malgré sa faiblesse, son amour pudique et jaloux, sa ténacité. Autour s’étend la mer, Mare nostrum, lac civilisé, cœur du monde romain et centre du monde connu. Dès qu’on s’en éloigne, la barbarie surgit : le désert, les sauvages, les cruels, les tyrans. Le navire est là, à voiles et à rames, symbole de l’humanité industrieuse. Même lorsque les éléments sont défavorables, l’esquif avance, mû par l’ingéniosité des hommes.

Tous les pères successifs d’Alix meurent : Astorix de chagrin, Toraya au combat, Graccus du cœur – puis César qui sera bientôt assassiné… Comme Jacques Martin, Alix est orphelin. L’auteur a été délaissé par un père lieutenant, brillant aviateur de l’escadrille des Cigognes durant la Première guerre mondiale mais tué en autogyre quand le jeune Jacques avait 11 ans. L’enfant fut mis en pension. L’esclavage parthe d’Alix est analogue à la pension Sainte-Euverte, près d’Orléans, où Jacques a été placé. Il y a été « éduqué » sous la férule des pères en religion, quêtant sans cesse un modèle paternel.

Alix adoptera comme père spirituel César, le consul républicain qui incarne la valeur et la vertu romaine. Le jeune homme n’aura de cesse de se vouloir une figure paternelle lui aussi, cherchant sans cesse à défendre d’autres orphelins plus jeunes des deux sexes. Enak, Héraklion, Kora, Sabina, Herkios, Zozinos sont tous des chiens perdus sans collier, solitaires, abandonnés, avides de reconnaissance et d’amour. Il leur couvre les épaules de son bras protecteur. Toraya, sauveur d’Alix dès le premier album, vend la mèche : « comment ne pas éprouver une grande pitié pour un enfant perdu ? » (Alix l’intrépide p.17). Le dessin des enfants souffrants se fait romantique, tel Enak gisant assommé au pied de ses bourreaux, à 10 ans.

Alix est le prénom Alice au masculin, d’origine germanique. Le garçon pourrait être alsacien, comme son créateur Jacques, né à Strasbourg. Il ne vient pas de Gaule centrale puisque le Vercingétorix empli de démesure n’est pas son modèle (Vercingétorix), même s’il lui reconnaît de la bravoure (Alix l’intrépide). Le tempérament national gaulois divise ; il est anarchique, archaïque, paysan. Il a produit, selon Jacques Martin, la honteuse défaite française de 1940 qui va l’obliger aux chantiers de jeunesse puis l’emporter au STO, dessiner pour Messerschmitt.

Si l’éducation d’Alix enfant s’est faite en Gaule comme fils de chef, pareil au petit Jacques, il ne devient adulte qu’à Rome, pays urbain, civilisé, discipliné. Alix n’évoque ni ne recherche son vrai père, peut-être parce que les chefs sont trop pris pour élever leurs enfants ? Le propre père de Jacques Martin l’a abandonné pour ses avions avant de le laisser échouer en pension puis se construire lui-même.

La civilisation, au sortir de la guerre de 1939-45, est américaine. Roosevelt en est le héros. La menace raciale a été vaincue (l’Allemagne nazie) mais pas la menace totalitaire du despotisme asiatique (l’URSS de Staline). C’est pourquoi Jacques-Alix combattra sans relâche les tyrans : les cléricaux adeptes de la pureté du sang dans Le prince du Nil, l’empire absolutiste dans L’empereur de Chine, les dictateurs et autres conducators dans Les proies du volcan, Iorix le grand ou Vercingétorix, les religieux sectaires dans Le tombeau étrusque et La tiare d’Oribal. Il y a même une case prémonitoire contre la burqa dès 1956 dans Le sphinx d’or ! L’honnêteté de l’âme, la vertu morale et la liberté de chacun exigent un visage découvert. C’est cela la démocratie – tout ce qui est haï et rejeté par les théocrates de tous dieux.

Jacques Martin dessine avec détails et minutie les corps et les paysages, mais surtout les villes. Il reflète un ordre du monde voulu par les dieux : de riches plaines ensoleillées, des cités organisées, rationnellement aménagées. Apollon le véridique, dieu d’Alix, règne sur la raison lucide et la morale généreuse ; il cantonne Artémis la chasseresse à l’arc, déesse d’Enak, aux domaines vierges, extérieurs à la civilisation urbaine. César le républicain, aidé d’Athéna, déesse de la loi raisonnable et de la cité, pacifie l’univers barbare et réprime les passions débridées. Discipline et justice civilisent, tel est le message de ces années pré-68 aux adolescents lecteurs du Journal de Tintin.

Vanik le dit, cousin d’Alix à qui César a attribué un gouvernement en Gaule : « Des maisons confortables ont remplacé nos pauvres huttes et la prospérité succède à la misère. Non, je ne veux pas que la barbarie revienne en Gaule. » On a reproché à Jacques Martin ce dessin trop académique, qui comporte des erreurs ou des inventions archéologiques – mais peu importe, ce qui compte est le symbole.

La beauté morale se révèle dans les corps maîtrisés : Alix, Enak, Héraklion, Herkion, Zozinos ; la laideur morale s’illustre par l’excès : Iorix, Qââ, Vercingétorix, Maia, Archeloüs, Sulcius – le double d’Alix en plus narcissique, plus musclé et plus cruel dans Roma, Roma.

Souvent le rajout, le baroque du dessin, sont une façon d’illustrer la démesure, celle de la nature, des États ou des hommes. Comparez la vêture d’Héraklion à celle d’Herkios : le premier est simple et droit, le second paré et apprêté. Leur destin divergera…

Les excès de parures de la forêt vierge, des forteresses cachées ou des villes nouvelles, des costumes ou de la musculature, sont une preuve physique de l’exubérance non maîtrisée qui peut déboucher sur des cataclysmes (invasion de serpents, tremblements de terre, foudre), industriels (rupture de barrage, effet de pile dans Le dieu sauvage, explosion de L’île maudite et du Spectre de Carthage) ou moraux (Arbacès, Iorix, Vercingétorix, Sulcius…). A l’inverse, les héros sont sereins, équilibrés, harmonieux. Leurs corps sains témoignent d’esprits sains où la générosité, l’amitié et la sociabilité se révèlent.

Atteint de dégénérescence maculaire aux yeux, Jacques Martin n’a pas pu dessiner Alix et Enak jusqu’au bout. Ses collaborateurs nécessaires ont été inégaux : Rafael Morales est maladroit avec les corps, Ferry est meilleur mais Christophe Simon surtout garde la pureté du trait et la grâce des jeunes corps mieux que les autres.

Jacques Martin s’est éteint à 88 ans d’un œdème pulmonaire le 21 janvier 2010.

Marié, deux enfants, il laisse plusieurs petits-enfants mais ses vrais fils sont Alix, son double (qui deviendra sénateur de Rome sous le crayon de Thierry Démarez), et Enak, son fils d’adoption.

Prix et honneurs :

  • 1978 France Prix de la meilleure œuvre réaliste française au Festival d’Angoulême pour Le Spectre de Carthage
  • 1979 Prix Saint-Michel du meilleur scénario réaliste pour l’ensemble de son œuvre
  • 1989 France BD d’Or 1er salon européen de la BD de Grenoble pour Le Cheval de Troie
  • 2003 Grand Prix Saint-Michel, pour l’ensemble de son œuvre
  • 2005 Commandeur dans l’Ordre des Arts et des Lettres
  • 2008 Crayon d’or au 22ème festival de bande dessinée de Middelkerk

Les albums BD dAlix sur ce blog

Catégories : Alix, Bande dessinée | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Jean Lacouture, Montaigne à cheval

De temps à autre, je reviens comme mes contemporains à cet humanisme français né avec Michel de Montaigne, et cela est bien. Les études me l’ont fait étudier en seconde, ce qui est bien trop tôt pour en tirer tout le suc. Il a fallu un philosophe contemporain, une fois que j’eus passé 30 ans, pour me donner le goût de le relire et de m’en faire un ami.

Le virus a atteint Jean Lacouture en cette fin des années 1990, soucieux peut-être de revenir aux sources de la civilisation française, entre deux biographies de grands personnages contemporains.

Son père, comme l’air du temps, ont inculqué à Montaigne une culture de l’action. Nourri de latin, pris dans les tourmentes du siècle des guerres de religion, il s’est bâti une morale humaine. Curieux et affectif, il a aimé le plaisir et l’amitié. Vaillant, fidèle, voyageur, il n’est bien qu’à cheval, soldat au service de son roi ou visiteur des pays inconnus. Je lui ressemble en sa tempérance et sa tolérance, en son goût de l’autre et de l’ailleurs, en son scepticisme et son agnosticisme, en sa raison et son affection.

Montaigne philosophe sans le savoir, comme il vit, au rythme de sa respiration. Il tire leçon de ses lectures comme de ses actions, du spectacle des autres et des conversations. Lacouture le montre bien, Montaigne a une philosophie du réel en mouvement. Pris en main par son père après deux garçons tôt disparus, il n’aime pas sa mère, trop avare. Élevé selon Érasme, latin précoce, liberté d’allure ; dépucelé « longtemps avant l’âge de choix et de connaissance », Montaigne sait que pour un gentilhomme de peu de fortune comme lui, le chemin du pouvoir passera par la culture. Et le cheval, où il est habile, compensera sa petite taille et sa gaucherie.

Michel, initié très tôt, aime les femmes mais pour le plaisir. L’échange intellectuel est pour lui le plus important et il ne trouvera une belle savante, Marie de Gournay, que passés 56 ans. Selon Lacouture, « un être aussi sensible, aussi ouvert aux autres, ne saurait survivre dans l’isolement affectif ». Ce sera l’amitié avec La Boétie, dont l’essence homosexuelle ou non, où disserte Lacouture, est sans doute un contresens historique. Nourri d’antiquité, pris dans un réseau de relations féodales, attaché aux échanges savants, Montaigne ne saurait être jugé selon les critères mesquins de la bourgeoisie puritaine de notre XXe siècle. C’est là une faiblesse du livre, par ailleurs plutôt équilibré.

La Boétie permettra à Montaigne de se préciser. Il se voit plus pragmatique que stoïcien, plus proche de Machiavel que de Sénèque. Il affirme ses convictions, mais sans heurter inutilement les préjugés de son temps. Il ne cite pas le Christ mais il utilise des « titres obliques » pour faire passer un éloge du suicide, un réquisitoire contre la démonologie, ou une apologie de l’érotisme. Dans l’enchevêtrement des fidélités et des familles prises dans les événements de son temps, Montaigne se fait un « devoir d’obéissance » qui est fidélité à la légitimité. Il admet les crimes « nécessaires » mais seulement pour ce qu’il faut, en dérogation bien posée des principes de tolérance.

Pied léger, cœur volage, il veut découvrir des horizons propres à l’étonner, non pour « trouver ce qu’il cherche mais pour goûter ce qu’il trouve ».

Il se veut soldat à la manière de Socrate ou de César, selon vaillance et raison, sans la démesure d’Alexandre. Entre tous les adages qu’il fit graver sur les poutres de sa « librairie », Lacouture relève celui qui, selon lui, définit le mieux Montaigne : « C’est le « je suis un homme et crois que rien d’humain ne m’est étranger », de Térence – les huit mots magnifiques en quoi se concentrent pour nous la pensée et le comportement de l’homme qui plaida pour la tolérance, dénonça la torture, ridiculisa le concept de « sauvage », s’ouvrit à toutes les cultures, choisit, étant en Italie, d’écrire en italien, aima le vin et l’accueil des Allemands, respecta la conversion à la Réforme de l’un de ses frères et de l’une de ses sœurs, et se battit pour que ses coreligionnaires catholiques reconnussent la légitimité d’un prince huguenot » p.156.

Je viens de retourner visiter le château de Montaigne et la tour où il avait ses livres et son lit. Il dominait un paysage de collines, varié et aménagé : des bois, des prés, des vignes ; des villages alentour, quelques châteaux lointains, la grande ville ouverte sur le large à une journée de cheval. Le cœur d’une certaine France, un peu espagnole, un peu anglaise, marquée de latinisme avec une pointe d’arabe et de marrane. C’est la France même en sa culture mêlée, née d’influences diverses fondues avec les siècles en une progressive civilisation.

Jean Lacouture, Montaigne à cheval, 1996, Points Seuil 1998, 416 pages, €7.90

Catégories : Livres, Montaigne, Philosophie | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Moi César, 10 ans ½, 1m39 de Richard Berry

Moi César est un film charmant, tourné en 2002 et sorti en 2003. Tout est filmé à hauteur d’enfant et avec le vocabulaire du CM2. Richard Berry, né Benguigui, tourne un film juif sur le modèle du Petit Nicolas. Mais les années 1960 sont loin et le début des années 2000 montre un Paris métissé, notamment dans le quartier de Montmartre, des familles éclatées et une école primaire où les profs sont carrément déjantés. Il s’agit donc d’un film d’époque en plus d’un film familial, vu avec cet humour juif à la Woody Allen qui donne sa magie tout au long.

Il y a beaucoup de tendresse dans l’histoire, racontée par le gamin d’un ton doux amer empli d’une amicale ironie. Tout commence par un enterrement au Père-Lachaise, où l’associé du père de César est enterré dans le carré juif. La pluie qui vient fait fleurir une forêt de parapluies noirs, à l’exception d’un rose contre le sida : l’atmosphère est donnée.

Le jeune César (Jules Sitruk) a pour nom Petit et son existence est tiraillée entre l’enflure ambitieuse de son prénom et le riquiqui social de son nom, peinture assez féroce des petits-bourgeois bohèmes habitant Montmartre. La mère (Maria de Medeiros) se contente d’attendre une petite sœur tandis que le père (Jean-Philippe Écoffey) est dans les « affaires », ce qui demeure un peu louche. L’enfant croit même qu’il part en prison alors qu’il déclare un voyage d’affaires. Il faut dire qu’un flic est venu le chercher et que sa mère comme son père le considèrent comme un bébé. Mais toute l’école le sait très vite et voilà le Juif célèbre parmi les Arabes de la classe lorsque la mèche est vendue involontairement par le meilleur ami de César, Morgan, un métis magnifique à la fois helvético-allemand et burkinabo-malien (Mabô Kouyaté).

Les acteurs ont plus que l’âge de leurs personnages et ce qui parait parfois incongru est ici pleinement justifié. À 13 ans au tournage, Morgan joue aisément l’athlète de la classe de CM2 et sa présence physique emplit l’écran tandis que son regard parfois émouvant ramène l’enfance au premier plan. César et lui sont amoureux de la même fille, Sarah (Joséphine Berry, la fille du réalisateur), « la plus belle de la classe », une mixte elle aussi puisque franco-anglaise. Le trio est déchiré entre l’amour qui naît et l’amitié qui demeure.

Les premiers émois sexuels se manifestent gentiment lorsque, par exemple, César regarde danser deux « pétasses » chez ses grands-parents en vacances, quand César et Morgan découvrent la nouvelle maîtresse du père de Sarah (Stéphane Guillon) les seins nus en train de bronzer (Cécile De France), ou lorsque les garçons de la classe s’exclament à la vue de leur maîtresse à demi dépoitraillée à son entrée en coup de vent, en retard dans la classe. Morgan donne d’ailleurs un cours d’éducation sexuelle à César en dessinant « les trois trous » de la femme sur une feuille de cahier, que le pion niais prend pour un dessin de « petite souris ».

Si les enfants sont décalés entre prison, divorce ou père absent, l’école de la République ne leur offre guère mieux. Le directeur (Didier Bénureau) est un autoritaire mielleux qui cherche plus à dominer qu’à comprendre les enfants, la maîtresse (Guilaine Londez) une envolée sexy dont les notes données au pif ne représentent pas le travail réalisé, le prof de gym (Jean-Paul Rouve) un rappeur à dreadlocks qui mêle le langage américain branché à toutes ses phrases dans un dynamisme forcé style Club Med, quant au pion, il arbore une tronche à cheveux longs et un œil concupiscent particulièrement glauque.

Toute l’histoire va consister à retrouver le père de Morgan à Londres où il est censé exercer le métier de journaliste. Les enfants profitent d’un week-end pour inventer un anniversaire chez Sarah tandis qu’ils prennent l’Eurostar pour Londres à l’insu de leurs parents. Seul César n’a pas de passeport et ne peut donc théoriquement pas sortir de France sans autorisation, mais il ruse et s’agrège à une classe pour passer les contrôles.

Une fois sur place, comment faire ? Déjà au début des années 2000 il n’y a plus d’annuaire papier et les enfants doivent aller en bibliothèque pour en trouver un. Heureusement que Sarah parle anglais. La liste des noms que porte le père de Morgan comprend plusieurs pages et ce serait bien le diable s’ils trouvaient le bon papa dans l’ensemble. Mais justement le diable est absent et le hasard fait qu’ils le réussissent, non sans péripéties et quelques peurs. Le père s’est mis en ménage avec une Noire et à trois autres enfants métis, signe quasi idéologique de modernisme et de mondialisation affichée.

Mais ce qui importe à Morgan, au regard plein d’émoi, est de trouver un repère : ce père qu’il n’a jamais connu. « Quand on veut, on peut ». Enfant beau, musclé et débrouillard qu’admire César qui n’est rien de tout ça, sa faille réside en sa solitude. Sa mère infirmière ne le voit que le week-end et ne communique avec lui entre-temps que par mobile et post-it collés un peu partout dans l’appartement. Lorsque l’orage gronde, Morgan n’est qu’un enfant et a peur ; il enfile à la hâte un sweat à capuche et court sonner chez César qui habite tout près. Il arrive trempé, ce qui lui vaut de montrer à l’image son torse nu pour la troisième fois. César, à l’inverse, reste constamment habillé et jamais aussi décolleté que Morgan, se trouvant trop enveloppé par amour des pâtisseries.

Le rythme de l’histoire veut que les enfants se fassent aider par une Française installée à Londres et qui tient un pub. Gloria a la cinquantaine et n’a pas d’enfant (Anna Karina), encore une solitaire.

Le message final est peut-être que, malgré les mélanges qui suscitent des angoisses identitaires, les états d’âme des adultes qui éclatent les familles, les liens d’amitié et d’amour qui se tissent au fil des jours finissent quand même par l’emporter dans une nouvelle forme de relation qu’est la tribu. Cela est conté avec humour et tendresse et donne un bon film où les acteurs jouent naturel.

Mabô Kouyaté est mort accidentellement à 29 ans le 3 avril de cette année.

DVD Moi César, 10 ans ½, 1m39, Richard Berry, 2003, avec Jules Sitruk, Maria de Medeiros, Jean-Philippe Écoffey, Joséphine Berry, Mabô Kouyaté, Anna Karina, Stéphane Guillon, Katrine Boorman, Jean-Paul Rouve, Didier Bénureau, Guilaine Londez, Cécile De France, EuropaCorp 2003, 1h31, standard €5.99 Blu-ray €21.50

Catégories : Cinéma, Société | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Poule rousse

Lorsque j’étais enfant, un conte m’enchanta : celui de Poule rousse. C’était « un vieux conte nouvellement raconté par Lida », comme indiqué en page de garde, avec des « images d’Etienne Morel ». Le livre était édité dans sa collection pour enfants du Père Castor, créée par l’éducatrice d’origine tchèque Lida Durdikova et son mari Paul Faucher, chez Flammarion. Le texte était simple et sonore, écrit au présent, et une image par page aérait le récit. Chaque fin de double page créait un suspense, donnant envie d’aller plus loin.

L’histoire est un conte populaire irlandais qui vante l’ordre et le bon sens mais aussi l’amitié et la lutte contre les méchants. La poule est cet animal pot-au-feu qui vit petitement mais avec bonheur, tenant « propre et bien rangée » sa maisonnette. Celle-ci est un havre de confort et un refuge, en hauteur sur la branche d’un arbre avec une chambre à l’étage comme un donjon. Alentour, le bûcher pour l’énergie et le potager où faire pousser de quoi manger. Un vrai rêve de Candide où cultiver son jardin en paix et en autarcie, tout en sacrifiant à l’amitié.

Car Poulerousse a une amie, la tourterelle, elle aussi pacifique et pleine de bon sens. Elles se voient tous les jours, s’embrassent et discutent en buvant « un tout petit verre de vin sucré » et croquant « des gâteaux secs » que l’on a vu Poulerousse préparer à la page d’avant. « Elles chantent et jouent aux dominos » ou « la tourterelle tricote. Poulerousse aime mieux coudre ou raccommoder », « toujours prête à rendre service aux uns et aux autres ». En bref une bonne ménagère bourgeoise, sage citoyenne avisée, organisée et vertueuse.

Son antithèse est le renard, avide et gourmand, vêtu d’une casaque déchirée qu’il porte à même la fourrure, ouverte sur la poitrine. Il ne prévoit pas son dîner mais chasse en razziant le bien des autres ; il convoite la poule grassouillette et en a l’eau à la bouche. Il « file comme le vent », « se cache », « saute dans la cuisine », « attrape et fourre dans son sac » en ni une, ni deux. Et les images rendent ce dynamisme, le renard sautant dans la cuisine a les pattes qui ne touchent pas terre.

Poulerousse affolée est dans le sac et le renard « s’en va en sifflant » comme un méchant gamin. La tourterelle, qui a tout vu, est bien faible toute seule pour empêcher l’enlèvement. Alors elle ruse : elle feint d’avoir une aile blessée, ainsi que font certains oiseaux pour éloigner le prédateur de son nid où dorment les oisillons. Le renard n’en a jamais assez, il ne sait pas se retenir, en plus de la poule, il veut la tourterelle. Il pose le sac, court après l’oiseau qui, habilement, lui échappe.

Pendant ce temps, Poulerousse, qui a entendu son amie lui chanter du courage, prend ses ciseaux, coupe la toile, puis recoud le sac avec les aiguilles et le fil qu’elle a toujours dans la poche comme un paysan avisé son couteau. Elle a pris soin de se remplacer par une grosse pierre pour que le renard feu n’y voie que du feu. Et tel est pris qui croyait prendre : le renard est ébouillanté avec sa renarde lorsqu’il jette sans regarder le contenu du sac dans la marmite qui bout déjà, avide de dévorer sans travailler.

Le méchant est désir immédiat et sans limites, il prend ce que son estomac lui commande, sans réflexion ni vergogne. Le renard est garçon non policé. Les bons sont des bonnes, la poule et la tourterelle, gentils oiseaux pacifiques aimables aux autres et industrieuses. Comme les scouts, les oiselles filles ont de l’initiative et du matériel de survie : Poulerousse « a toujours dans sa poche une aiguille tout enfilée, un dé et des ciseaux ».

La morale est qu’il est nécessaire aux garçons de prendre la vertu des filles, et aux filles de prendre le côté industrieux des garçons. Ainsi devient-on civilisé, donc autosuffisant, donc pacifique et amical aux autres. C’est une belle histoire, le soubassement d’une morale sociale. Elle me ravissait à 3 ou 4 ans par ce côté confort bien bâti, individualisme sociable, initiative préparée. La maison de la poule a tout du home – où d’ailleurs les deux amies vont vivre ensembles désormais. Et la poule a toujours son kit de survie dans la poche, prête à toute éventualité, prête à aider les autres ou à se sauver en cas de danger.

Le fait que le livre soit toujours édité, soixante ans et trois générations plus tard, montre combien il touche juste.

Poule rousse, Lida et Etienne Morel, Père Castor Flammarion 2018, 1956, 24 pages, €5.25

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Le Verdict de Sidney Lumet

Seul contre tous dans l’esprit des pionniers, rédemption du pécheur repenti, défense des faibles contre les puissants – voilà tout ce qui fait le mythe du film, très américain mais aussi universel. En 1982, les Etats-Unis n’étaient pas cette puissance en déclin, effrayée de la concurrence du monde et égoïste au point de s’aliéner jusqu’à ses alliés. L’Amérique faisait encore rêver, laissant entrevoir que, chez elle, tout est possible.

Frank Galvin (Paul Newman) est un avocat qui a fauté : quatre ans auparavant, alors brillant membre d’une équipe et heureux mari de la fille du patron, il avait osé suborner un témoin. Craignait-il l’échec ? Toujours est-il que cela s’est su, qu’il a été emprisonné, jusqu’à ce qu’il « avoue sa faute » dans un esprit de confession très catholique, à son patron et beau-père qui a levé sa plainte. Gavin n’a pas été radié du barreau mais a été renvoyé du cabinet et sa femme (qui ne devait pas l’aimer tant que ça) a divorcé.

La justice, dans ce Nouveau monde qui espère bâtir la Cité de Dieu, est une histoire de fric. Ceux qui en ont sont puissants et commandent les résultats. Il suffit de payer un témoin pour qu’il ne témoigne pas, ou de le menacer de représailles massives (à la Trump) pour qu’il aille se faire oublier dans un autre métier ou en vacances aux Bahamas. Frank s’est fait prendre mais les plus habiles ne sont jamais pris. C’est ce dont il s’aperçoit lorsque son compère Michael (Jack Warden) qui l’aime toujours d’amitié, lui offre une affaire en or pour se refaire et quitter Brother whisky qu’il a pris pour amant régulier au bar chaque soir.

Une femme, lors de son troisième accouchement, est victime d’une erreur d’anesthésie ; elle a mangé une heure avant alors que neuf heures sont requises avant l’endormissement et le docteur n’a rien vu ; elle a vomi dans son masque elle s’est asphyxiée suffisamment longtemps pour que son cerveau soit irrémédiablement atteint. Elle n’est plus aujourd’hui qu’un légume sous perfusion constante. Cela fait quatre ans que cela dure et sa sœur n’en peut plus ; on ne parle pas des orphelins laissés par la victime, mais le beau-frère s’est vu proposer une mutation financièrement intéressante et le couple désire placer la sœur dans un établissement de soins. Il faut pour cela de l’argent.

Il se trouve que les docteurs qui ont opéré sont des pontes en leur domaine ; l’un d’eux a même écrit un traité d’anesthésie qui fait autorité. Ils œuvrent dans la clinique catholique de la ville huppée de Boston, qui a sa réputation à défendre car elle dépend des patients payant (la charité n’est pas le propre des Américains, même catholiques) ; la clinique est en outre possédée en pleine propriété par l’archevêché… Tout se conjugue pour que le scandale soit étouffé. En accord avec sa compagnie d’assurance, l’archevêque propose une transaction pour 210 000 $ afin d’éviter le procès. La famille est d’accord mais Galvin, qui veut se refaire moralement avec cette affaire imperdable, refuse le chèque : il veut aller au procès et mettre en cause publiquement les puissants qui désirent se protéger.

Il rejoue David contre Goliath… pourra-t-il gagner seul contre tous ? Le juge (Milo O’Shea) est un pourri qui préfère l’argent au travail et éviter l’ennui d’un procès si tout le monde y trouve son compte. L’archevêché s’entoure d’une nuée d’avocats spécialisés d’un cabinet réputé sous la houlette du redoutable Concannon (James Mason), apte à lancer des enquêtes approfondies sur les témoins, la défense et les jurés, capable de suborner tout déviant par l’argent sans en avoir l’air, allant même jusqu’à fourrer (contre paiement) une femme dans le lit de Frank Galvin pour espionner ses actes avant procès (Charlotte Rampling). La faute biblique du film est cependant que, si le Christ a pardonné à la pute Marie-Madeleine, l’avocat refuse de même l’envisager. Signe qu’il ne s’est pas entièrement « repenti » selon les préceptes du catéchisme.

Le spectateur devine qui va gagner à la fin : non pas Galvin mais « la loi » – puisqu’elle est dite par les jurés populaires en leur intime conviction. Il s’agit donc de passer au-dessus des puissants pour toucher directement le cœur et l’esprit des citoyens jurés. Frank sait trouver les mots, très simples, après le spectacle des témoins interrogés mis en défaut et récusés par les habiles. Mais si le droit peut être tourné en faveur des puissants, qui savent l’utiliser et citer les bonnes références, il ne peut être détourné lorsque le crime est manifeste, même sans intention de le commettre.

Paul Newman est excellent en vieux beau déchu qui tente de se retrouver. Charlotte Rampling, en mission de sexe a le pessimisme noir de la dépression, ce pourquoi à la fois elle comprend Frank, qui la touche, et accomplit la mission pour laquelle elle est payée parce que pour elle, après tout, rien ne vaut. Elle creuse elle-même sa propre tombe. Un beau film psychologique dans la lignée du célèbre Douze hommes en colère réalisé en 1957 par le même Sidney Lumet.

DVD Le Verdict (The Verdict), Sidney Lumet, 1982, avec Paul Newman, Charlotte Rampling, Jack Warden, James Mason, Milo O’Shea, 20th Century Fox 2002, 2h03, standard €7.97 Blu-ray €15.74

Catégories : Cinéma | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Gilbert Cesbron, Notre prison est un royaume

Né en 1913 d’une vieille famille angevine de noblesse de robe qui a perdu ses titres, Gilbert Cesbron a été élève du lycée Condorcet, mais c’est au lycée Charlemagne qu’il situe son roman. Un gros succès de librairie avec le prix Sainte-Beuve après-guerre, 1 299 000 exemplaires vendus. Car il évoque le difficile passage de l’enfance à l’âge adulte, thème nostalgique qui fait toujours recette, et le suicide à 15 ans d’un garçon de la bourgeoisie catholique parisienne qui avait tout pour réussir sa vie.

François l’athée républicain est l’ami de Pascal le catholique hanté et, à la prime adolescence, ce sont les amis qui vous ressemblent qui comptent le plus dans votre existence. Plus que les filles à l’époque où se situe l’auteur, la fin des années 1920, même si ces amitiés ne sont « particulières » que pour le dixième statistique de la population tenté par son semblable plutôt que par le sexe opposé. Rien de tel pour Pascal et François, mais une affinité de tempérament, une rivalité intellectuelle, une exaltation commune pour les personnages littéraires et historiques.

Sauf qu’à la rentrée du « grand lycée », Pascal apprend qu’il ne passe pas en classe supérieure à cause du veto de son professeur de français qui le déteste et avec qui il a de mauvaises notes. Discussion orageuse le soir même avec son colonel de père. Après-midi éprouvante avec le curé qui le parraine, lors d’une visite aux handicapés mentaux de 9 à 15 ans. Soirée décevante avec sa cousine et amoureuse Sylvie qui se montre légère, repoussant à plus tard… Au matin, Pascal se tue avec le revolver d’ordonnance de son père. La famille déclare qu’il est tombé et s’est fracassé la tête sur un coin de cheminée, car le suicide est mal vu par l’Eglise, qui refuse l’enterrement chrétien.

François seul cherche à comprendre, les trois autres « mousquetaires » de la bande du lycée suivent chacun la voie neuve de leurs 15 ans. L’un fréquente les filles du côté de la place Clichy, l’autre triche aux examens et passe sa vie en sport, fasciné par le muscle – seul François reste le plus « enfant » avec son épi rebelle sur le crâne. Pascal était son meilleur ami et il n’a rien vu, rien compris. Pour devenir adulte, quitter la prison de la naïveté d’enfance, il veut savoir.

La prison, ce sont les contraintes familiales, le lycée, Paris ; le royaume est l’enfance préservée, son amitié vécue et ses rêves d’aventure. Tel le papillon qui nait de sa chrysalide, l’enfant doit muer pour devenir grand. Il lui faut pour cela tracer seul son chemin. « Méfie-toi des Grandes personnes » est le leitmotiv – car les grandes personnes ne sont pas authentiques : elles sont en représentation, mentent, se croient, font croire. Ceux qui sont véridiques sont marginalisés, comme ce prof qui s’imagine descendant de Louis XVI et qui est viré, ou ce pion qui aime les élèves, oh pas comme vous croyez, vous aux yeux sales obsédés de mal « philie », mais qui les aime parce qu’il fait attention à leur éclosion, à leur personnalité candide en devenir – et qu’il ne sait rien faire d’autre. Viré lui aussi comme bouc émissaire d’un chahut, il finit clochard, sans même un chien.

Le roman est le plus souvent conté au présent, dans l’immédiateté des événements. C’est ainsi que l’on se vit dans sa jeunesse. Il commence gravement et se termine de même, mais l’entre-deux est plus léger, contraste qui désoriente. Comme si l’auteur avait voulu remplir ses 250 pages obligatoires disent les perfides, comme s’il avait tenté l’alliance de la carpe et du lapin tellement adolescente disent les bienveillants. Car la prison suscite le tragique mais ouvre au royaume qui, lui, est magique. Le rire succède aux larmes, la bouffonnerie au suicide.

Le lecteur suivra son jeune mentor dans une caserne parisienne où presque tout est interdit par des panneaux comminatoires : « Défense de… cracher, chanter, crier, afficher », comme si la société devait dresser les hommes comme des chevaux pour en faire de la chair à canon acceptable après la guerre de 14. Il le suivra dans une visite au château de Versailles où l’un rêve à la royauté disparue tandis que l’autre s’attarde sur la musculature de Mars au plafond, et qu’un prof se déguise en Bourbon dont il porte presque le nom. Il suivra ses copains au théâtre du Châtelet, le spectacle se terminant par une chevauchée surréaliste d’un cheval qui s’échappe pour retrouver sa ferme natale de Lagny, son jeune cavalier déguisé en Kalmouk toujours sur le dos. Il prendra avec lui le tramway qui va du huitième arrondissement au dix-huitième, menant les bourgeois au peuple, troquant les dames chics pour les filles de joie. Ce tramway n’existe plus…

Ce roman d’une belle langue est une belle histoire, l’adolescence de nos grands-pères qui, à 15 ans, commençaient tout juste à regarder les filles, taboues par les convenances bourgeoises et interdites par la religion jusqu’au mariage. Des mœurs du Livre qui reviennent par le sud, mais sans l’accompagnement culturel qui allait alors avec, les classiques latins, les romans français, les philosophes de Lumières, la noblesse du Grand siècle, les héros napoléoniens – tout ce que les lycées parisiens laïcs délivraient malgré les murs gris et les pions grincheux.

Et notre François découvrira qu’il a peut-être un nouvel ami, intransigeant comme le premier, le poussant par là à s’élever l’âme et l’esprit, adepte du tennis et portant un nom corse.

Gilbert Cesbron, Notre prison est un royaume, 1948, Livre de poche 1968, 252 pages, occasion €0.57

Gilbert Cesbron, Notre prison est un royaume – Les Saints vont en enfer – Chiens perdus sans collier – Il est plus tard que tu ne penses, Bouquins Laffont 1981, 832 pages, €20.17

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , ,

Le discours d’un roi de Tom Hooper

Comment l’histoire d’un bègue peut-elle passionner le spectateur ? Mais quand l’Histoire surveille et que le bègue est roi, tout défaut devient intéressant. Albert Frederick George (Colin Firth), fils cadet de feu George V (Michel Gambon), est devenu roi à la place de son frère aîné Edouard (Guy Pearce), alors qu’il n’y était pas destiné et qu’il avait ce handicap. Il bégaie en effet depuis l’âge de quatre ans et il lutte désespérément pour surmonter cette particularité fort gênante surtout lorsqu’on est un homme public.

Le film insiste sur l’origine psychologique due à la peur de mal dire du petit enfant, déjà gaucher contrarié et aux genoux cagneux, que sa nounou n’aimait pas. Il insiste sur l’inhibition renforcée par son père irrité qui l’incitait à « cracher le morceau ». Une prédisposition génétique n’est pas à exclure, la famille ayant tendance à la consanguinité, ne trouvant jamais les prétendants extérieurs assez bien pour elle. Très émotif, Albert duc d’York explose volontiers de colère mais, en même temps, s’accroche, obstiné de volonté, ayant intégré ce caractère anglais qui fait rester stoïque sous les épreuves. C’est probablement là qu’est le message universel du film.

Après avoir tout essayé des traitements en cour, son épouse (Helene Bonham Carter) prend l’initiative d’aller voir anonymement un « alternatif » de bonne réputation mais qui n’est pas passé par la faculté (Geoffrey Rush). Pire, le praticien est Australien – autrement dit descendant de putain et de bagnard, pour la haute société post-victorienne. Il est aussi autodidacte et acteur raté – ce qui n’est pas vraiment recommandable. Mais il est doué. Lionel Logue a trois enfants et donne des cours d’élocution, il réussit plutôt bien auprès des jeunes.

Lionel impose à Bertie (diminutif d’Albert que seuls ses frères ont « le droit » de lui donner) une relation d’égalité, afin que le soin puisse fonctionner. Les deux hommes vont progressivement devenir amis, malgré les régressions et les progrès, les détentes et les orages. C’est dans l’adversité que se forment les liens les plus puissants et le futur roi n’avait jusque-là aucun ami, hors son frère. Par expérience, en soignant les traumatisés du front après 1918, Lionel a inventé une méthode pragmatique qui mélange exercices d’orthophonie et prise de conscience psychique de ses blocages. Par exemple, lire un discours en écoutant de la musique lève les inhibitions et Albert a la stupeur de s’entendre citer Shakespeare sans jamais bafouiller sur l’enregistrement qu’a fait Lionel et qu’il lui a donné avant leur première rupture. Je me demande d’ailleurs pourquoi Albert, devenu le roi George VI, n’a pas utilisé cette méthode – fort efficace pour son cas – lorsqu’il a dû lire à la TSF son premier discours à la nation et à l’empire…

Albert ne venait qu’en second dans l’ordre dynastique mais son aîné Edouard VIII a abdiqué, préférant baiser sa maîtresse américaine deux fois divorcée à la charge de l’empire et aux convenances conjugales. Le Premier ministre Baldwin l’y a clairement poussé, tandis que l’archevêque de Westminster a fait du mariage royal avec une divorcée un casus belli ecclésiastique. George VI a donc été couronné le 11 décembre 1936, à 41 ans, comme roi en tous points conforme au modèle : marié légitimement avec une vierge, Elisabeth Bowes-Lyon de noblesse écossaise, fidèle époux et père de deux filles, Elisabeth (Freya Wilson) – future Elisabeth II – et Margaret (Ramona Marquez), s’intéressant aux affaires du royaume et du monde plus qu’au sexe. Il mourra à 56 ans dans son sommeil en 1952.

Logue a quinze ans de plus que lui et joue le rôle d’un aîné, moins écrasant qu’un père, professionnel sans a priori et lui-même père de trois garçons. Fils de brasseur, « kangourou sorti du veld » comme l’accuse Bertie en colère, Lionel est patient et jamais irrité comme George V, tout en n’hésitant jamais à dire des vérités insupportables au cant. Mais il l’aide et ne l’humilie pas. L’ordre de son père de prononcer le discours à l’exposition du British empire en 1925 a été une catastrophe ; Bertie ne veut plus jamais que cela se reproduise. Exercices de détente musculaire, traits rouges sur le papier pour scander les phrases et mieux faire passer ses hésitations, présence constante dans une atmosphère neutre, tels sont les ingrédients du succès. Le discours sur la déclaration de guerre est une réussite et même Churchill (Timothy Spall) le félicite.

Même non-anglais, non-royaliste, à deux générations de distance, le spectateur d’aujourd’hui réussit à être captivé par cette histoire somme toute plus humaine que politique. C’est à mes yeux un excellent film avec beaucoup de charme, intimiste et subtilement diplomate, faisant surgir la tension dramatique du heurt des émotions et de la raison, fût-elle d’Etat.

DVD Le discours d’un roi, Tom Hooper, 2010, avec Colin Firth, Helena Bonham Carter, Derek Jacobi, Geoffrey Rush, Jennifer Ehle, Wild Side Video 2012, 2 h, standard €6.20 blu-ray €11.72

Catégories : Cinéma | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Jonathan Grimwood, Le dernier banquet

Jean-Marie a 5 ans lorsqu’il est retrouvé en loques sur un tas de fumier à croquer un scarabée. On ne sait pourquoi le Régent s’est préoccupé, en 1723, de ce môme abandonné dont les parents – de noblesse d’épée – sont morts de faim faute de pouvoir « déroger ». Les paysans qui ont pillé la demeure sont pendus et le garçon, nourri, lavé et rhabillé, est envoyé à l’école. Son premier souvenir du goût est, par contraste avec le scarabée (« la douceur du fumier enrichi par l’herbe »), celui du roquefort (« aigreur merveilleusement équilibrée »).

Il faut avoir de l’estomac pour lire sans remontée de bile les recettes originales qui parsèment le récit, fait au présent et à la première personne, par celui qui deviendra marquis d’Aumout. La ressemblance avec le vrai d’Aumont est partielle, mais le récit est ici un roman historique en France par un Anglais, pas une biographie.

Le gamin va grandir, se faire un ami d’enfance, Emile, fils d’avocat roturier et à ancêtre protestant et juif ; puis un ami d’adolescence au collège militaire, Charles, futur duc de Saulx, dont il épousera la sœur, et un autre ami, Jérôme, qui aura les faveurs du roi et le fera Grand ménagier à la campagne pour les animaux du zoo trop vieux pour rester à la cour. Jean-Marie aime la vie par tous les sens. Mais le goût prédomine, ce qui lui donne un jugement sûr sur les gens, en particulier les femmes. Il les doigte pour les humer, adore le baiser et l’odeur animale.

Il vivra une existence mouvementée jusqu’en 1790 où « les barbares aux portes » de son château retiré le forceront à finir son existence – non sans avoir tenté une ultime expérience culinaire et mis un point final à ses mémoires pour la postérité : une fille à Londres, épouse d’un diplomate, un fils capitaine aux Indes, qui deviendra amiral. Entre temps, il aura cuisiné des chats et des serpents (comme les Chinois), goûté du chien, de l’alligator et du lion, sauvé sa future femme d’un loup blessé, apprivoisé un tigre, négocié la Corse à la France auprès de Pascal Paoli – qui lui fera goûter du brocciu di donna (« crémeux, avec un léger goût de thym et une pointe de citron »). L’auteur donne deux recettes aux amateurs pour bien préparer ce fromage que le divin marquis aurait bien apprécié (p.357).

Le personnage est sympathique, courageux, sensuel ; il sait aimer et se faire aimer, des filles comme des garçons. Il est aussi un brin philosophe, correspondant avec Voltaire. Mais son enfance misérable lui a appris une chose : que l’apparence ne compte pas, ni la vêture ni les titres, mais que seul compte la personne et son caractère.

La noblesse en fin de régime se croit au-dessus des autres humains et ne voit pas la rancœur qui s’accumule. La cour de Louis XV à Versailles est une prison pestilentielle où les animaux humains sont en cage et rongent leur frein, ignorant la réalité du peuple. L’âme corse lui paraît belle mais barbare avec ses vendettas séculaires et ses gamins embrigadés tout jeunes.

Le lecteur voyage dans une vie remplie et dans un pays riche par le regard inattendu et décalé de l’Anglais qui écrit, spécialiste par ailleurs de science-fiction post-cyberpunk. La grande histoire est critiquée avec ironie tandis que les personnes sont assaisonnées avec une pointe d’humour poivré (« j’ai tendance à mettre du poivre partout »).

Assez mal traduit, les virgules au hasard et les mots parfois approximatifs, mais un roman qui se lit avec bonheur et empathie.

Jonathan Grimwood, Le dernier banquet (The Last Banquet), 2013, Livre de poche 2018, 443 pages, €7.90 e-book Kindle €14.99

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

André Dhôtel, Le pays où l’on n’arrive jamais

Un vieux roman d’initiation des Ardennes pour adolescents ou adultes réceptifs, dans la lignée du Grand Meaulnes. Dans ce pays aux confins des invasions, les bois sont touffus et les chemins des labyrinthes. Alors peut naître la magie. Publié après-guerre, le roman réhabilite le merveilleux par les yeux de la génération née en 1940 et qui a 15 ans à la parution, en 1955.

Gaspard, un garçon de cet âge est élevé par sa tante à l’hôtel du Grand cerf de Lominval, pour lui éviter la vie de baladins de ses parents et ses sœurs. Depuis son baptême, le gamin attire les catastrophes, un chat effrayé qui griffe la notairesse, une voiture dans laquelle il monte dont les freins lâchent dans la pente, la foudre qui tombe sur le poirier sous lequel il s’abrite…

Jusqu’à un soir de mai de son adolescence où il aperçoit dans le village « un enfant » en fuite arrêté par le garde : « Un beau visage (…), des yeux bleus, une chevelure étincelante (…) il devinait dans ces yeux inconnus d’enfant je ne sais quelle flamme aigüe » p.18. Depuis cette rencontre, il est captivé ; la flamme angélique des yeux le poursuit dans ses rêves. Tomberait-il amoureux d’un garçon ? Où est-ce cette amitié passionnée autant qu’éthérée de l’époque où l’on restait mineur jusque fort tard et où le sexe était tabou, qu’a valorisé jusqu’à l’incandescence le scoutisme et les collèges religieux ? Rassurez-vous (?), la « morale » conventionnelle sera sauve selon les critères du temps, car « l’enfant » de 15 ans se révélera du sexe complémentaire.

Entre temps, il sera séquestré à l’hôtel jusqu’à ce que son tuteur vienne le chercher, délivré par Gaspard plein d’ingéniosité, repris dans la forêt où il fuyait pour retrouver « le grand pays » et « maman Jenny » qu’il imagine depuis ses rêves d’enfant. Gaspard, de son côté, sera enlevé par un cheval pie en cueillant des champignons, traversera la forêt et la frontière belge, retrouvera l’étrange garçon-fille et apprendra son nom, fera la connaissance de Théodule, un autre garçon de son âge rendu sourd après une explosion de mine, de Niklaas et de ses deux garçons un peu plus jeunes que lui, traumatisés par la même explosion, apprendra à nager, s’embarquera par hasard clandestinement sur le yacht du tuteur en voulant retrouver le garçon, apprendra qu’il s’appelle Hélène, voyagera jusqu’aux Bermudes où la pupille devra apprendre la musique, mais sera démasqué entre temps, battu et les vêtements déchirés par le cruel secrétaire à barbe rousse (comme Judas), forcé à travailler aux cuisines durant la traversée, enfermé à clé dans une cabine-débarras au hublot vissé durant la nuit. D’où il s’évadera une fois arrivé, ayant trouvé une clé pour dévisser, ne gardant que son pantalon pour aller rôder autour de la villa où Hélène est séquestrée. Il lui fera passer une corde mais elle cassera et Hélène tombera, entraînant son hospitalisation et un rapatriement en Belgique – avec Gaspard rhabillé par le tuteur mais sommé de feindre la croyance à ses rêves pour mieux la calmer.

Le « grand pays » existe-t-il ? Dans ses songes comme dans le livre d’images qu’elle a gardé de son enfance, Hélène le voit comme une terre noire où poussent à la fois des pommiers et des palmiers. Gaspard jure qu’il l’aidera, le tuteur est d’accord mais pas jusqu’à l’obstination juvénile du garçon qui fera des pieds et des mains pour retrouver ce grand pays, se déchirant aux ronces, affrontant une fois de plus la barbe rousse, se coltinant un ours, mettant le feu à un décor de cinéma, chevauchant le cheval pie. Les rêves sont pris au sérieux lorsque l’on a encore 15 ans.

Gaspard découvrira un château dont le parc ressemble au rêve, occupé par le père fantasque et riche de Théodule qui produit du cinéma, y amènera une Hélène à nouveau en fugue – mais ne croira pas vraiment qu’elle ait retrouvé son pays. Le cheval pie, en deus ex machina, scellera le destin des deux adolescents. Le sort voudra que le pays où l’on n’arrive jamais soit celui de son enfance – et que la réalité puisse rejoindre la fiction.

Un roman d’aventures fantastiques qui a reçu le prix Femina 1955. Je l’ai lu à ma prime adolescence et ne l’ai jamais oublié ; il me ravit une fois de plus adulte. Il dit le rêve et le courage, le cœur et l’obstination, l’amour-amitié et la fidélité. Un bien beau livre pour ceux qui savent encore prendre le temps de rêver et nomadiser dans divers paysages. Car « il y a dans le même pays plusieurs mondes ».

André Dhôtel, Le pays où l’on n’arrive jamais, 1955, J’ai lu 2015, 249 pages, €4.00 e-book Kindle €10.99

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , ,