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Daphne du Maurier, Mary Anne

Mary Anne Thompson est l’aînée d’une fratrie élevée sous la houlette de son beau-père Bob Farquhar, ivrogne bon vivant qui est correcteur d’imprimerie pour des libelles politiques. Mary Anne apprend à lire dans ces pamphlets, assimilant du vocabulaire sans en comprendre le sens, mais avec un enthousiasme qui la rendront experte. A 13 ans, alors que son beau-père s’est cassé une jambe après une soirée trop arrosée, elle corrige elle-même les copies en se faisant passer pour lui. C’est le début d’une ascension due à ses talents personnels, à sa bonne humeur constante et à sa volonté d’oser.

Lorsqu’elle rencontre le sexe, à 15 ans, avec le bel apprenti marbrier Joseph Clarke, qui se dit fils de riche famille et parent d’un conseiller de la Couronne, elle le confond avec l’amour. Mais si Joseph baise bien et est agréable à regarder, c’est un flemmard de première sans aucun talent ni initiative. Il préfère boire et se rouler dans le lit jusque fort tard dans la journée. Après lui avoir fait quatre enfants en neuf ans, elle finit par quitter ce paresseux incapable, devenu bouffi et geignard. « Ce qu’elle avait appris des hommes, amants et autres, était utile dans un monde fait par des hommes. Il fallait devenir leur égale, jouer leur jeu, y ajouter son intuition » II.3. Pour survivre, mais surtout élever ses enfants, elle se fera aider par l’homme d’affaires Will Ogilvie, et devient courtisane de luxe auprès de lords, avant d’être remarquée en 1803 à 27 ans par Frédéric Auguste, comte d’Ulster, duc d’York et d’Albany qui en a 40 et est déjà marié. Ce deuxième fils du roi George III devenu fou en 1810, est commandant en chef de l’armée, poste vital contre Napoléon qui veut envahir le Royaume-Uni.

Mais Mary Anne continue d’être exploitée par les hommes. Son mentor Taylor, un bottier « fournisseur de la Cour » qui trouve aux aristos chaussures à leur pied, lui a fait connaître le duc. Il exige en contrepartie qu’elle transmettre à son Altesse amante des listes d’officiers à nommer ou à promouvoir, rémunération à partager lorsque leurs noms figurera dans la Gazette. Ce trafic d’influence permet à Mary Anne de mener le grand train qu’exige le duc sans pouvoir le payer, lui qui n’a jamais compté l’argent. De basses jalousies d’officines concurrentes, ainsi que la politique, vont mener à la chute. Le duc d’York devra démissionner de son poste de commandant en chef après un procès retentissant sur la corruption, suscitée par l’Opposition au Parlement avec et Mary Anne comme témoin. Elle a été répudiée car elle demeure mariée à Joseph, ivrogne venu faire scandale jusque chez le duc.

Malgré les promesses d’« amour toujours » et de soutien à ses deux garçons voulant entrer dans l’armée, l’Altesse ne tient pas parole et Mary Anne doit se dépêtrer de sa nouvelle situation en jonglant avec la loi et les créanciers. Avec les lettres qu’elle détient de ses multiples solliciteurs et de son auguste amant, elle réussit à surnager, gagnant un procès intenté par un fournisseur de meubles. Mais elle ne sait pas s’arrêter. Si elle a consenti à ne pas publier ses Mémoires relatant ses relations torrides avec le duc d’York, elle publie un pamphlet ravageur que les parlementaires et le public s’arrachent. Fort de ce succès, elle récidive par un libelle vengeur, en promettant une suite. Cette fois, elle est allée trop loin. Elle est mise en cause, jugée et emprisonnée neuf mois dans des conditions difficiles, éclipsant à jamais sa jeunesse.

Une fois sortie, elle est exilée par ses enfants sur le continent, où elle va de villégiature en villégiature, tirant le diable par la queue malgré sa pension ducale, mais sans cesse rêvant aux beaux jours disparus. Elle demeure pleine de libido, comme elle l’a toujours été. « C’était cela, la vie, cette agitation soudaine, cette joie sans cause qui vous animait les sens, à 8 ans comme à 52. Cela s’emparait d’elle à présent comme toujours, flot ardent, griserie » IV.6 C’est en France que sa fille Ellen rencontre et épouse Louis-Mathurin Busson du Maurier, ancêtre de l’autrice. Mary Anne mourra à 76 ans à Paris, tandis que le duc d’York est décédé 25 ans avant elle à 63 ans, du cœur, en 1827. Il a seulement tenu sa promesse de brevet d’officier pour George, le petit dernier qui jouait avec lui lorsque sa mère était son amante.

Dans ce roman enlevé, Daphne du Maurier relate au fond la vie de son arrière-arrière-grand-mère, Mary Anne Clarke. C’est l’ascension d’une gamine partie du ruisseau de Londres et que son intelligence et sa volonté vont porter au premier rang. Mary Anne tient les hommes pour des privilégiés sans cause, elle se sent leur égale, elle veut son indépendance financière. Devenant une femme de pouvoir, elle se heurte aux positions établies. Chacun veut l’exploiter, elle en joue, mais ne sait se dépêtrer à temps des rets compromettants. Une féministe au temps du roi George. Un livre sans conteste un peu long pour le temps de cerveau réduit disponible aujourd’hui, mais qui ravira les amateurs de romans anglais.

Daphne du Maurier, Mary Anne, 1955, Livre de poche 2020, 648 pages, €9,90, e-book Kindle €9,49

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Le monde vu de Moscou

Jamais la Russie ne m’a paru si loin de l’Europe. Je croyais jadis qu’une certaine culture commune existait, faite de christianisme, de littérature, d’histoire conjointe voire d’affinités ethniques. Il s’avère qu’il n’en est rien, du moins sous Poutine. Mais comme il est élu (malgré les fraudes probables) avec un pourcentage si élevé et une popularité forte (en baisse dans les villes), il représente le point de vue russe sur le reste du monde. J’ai pu m’en rendre compte par moi-même en Ukraine, en Crimée, à Saint-Pétersbourg, lorsque je m’y suis rendu ces dernières années.

Aussi l’extrême-droite (et une bonne part de la droite traditionnelle) se trompent – comme d’habitude – sur la « Sainte » Russie conservatoire de la tradition. Comme tous les idéologues, ils prennent leurs désirs pour des réalités. Trump en est l’exemple outré, mais « croire » plutôt que de « voir » est le lot de quiconque est persuadé à l’avance d’avoir tout compris et d’avoir forcément raison. Alain Besançon, dans les années 1970, l’avait déjà dit contre la gauche béate en communisme : la Russie (hier l’URSS) a ses propres intérêts d’Etat et elle ne représente en rien une culture « originelle » qui permette de ressourcer une Europe affaiblie par la mondialisation et le métissage culturel.

Il faut relire Jules Verne, bien plus réaliste que maints commentateurs géopoliticiens (chroniqué sur ce blog) : la Russie est à cheval sur l’Asie et a été soumise longtemps aux cavaliers des steppes mongoles. Elle n’est donc qu’en partie européenne, une partie forcée par les élites emmenées par Pierre le Grand, mais qui ne touche guère en profondeur le peuple. Saint-Pétersbourg est la vitrine, pas le pays, tout comme Saint-Germain des Prés n’est que la facette intello bobo de la France. L’Eurasie est une conception du monde avant d’être une politique, celle trop vague de Vladimir Poutine pris entre l’étau de l’OTAN et celui d’une Chine en plein essor de puissance.

Jean-Sylvestre Mongrenier a le mérite de replacer tout récemment les choses en chercheur dans les 550 entrées de son Dictionnaire. Docteur en géopolitique, chercheur associé à l’Institut Thomas-More, il est professeur agrégé d’histoire et chercheur à l’Institut français de géopolitique.

La Russie n’a pas d’affinités électives : répétons-le, elle n’a que des intérêts d’Etat. L’ex-communiste colonel du KGB n’a rien d’un chrétien, même s’il affiche son soutien à l’église orthodoxe. Cet appareil est le pendant populaire du parti communiste pour les élites russes actuelles : on s’en sert pour canaliser le peuple. C’est mieux que l’opium aux Etats-Unis qui fait que la population se rêve héroïne. Pas de solidarité chrétienne avec l’Arménie chrétienne (où je me suis rendu aussi) – mais le cynique intérêt stratégique d’aider le Haut-Karabagh pour s’implanter militairement au Caucase, et l’intérêt stratégique de soutenir la Turquie en enfonçant un coin dans l’OTAN affaibli par un paon ignare à la tête des Etats-Unis. L’essentiel est que l’armée russe soit déployée dans chaque Etat du Caucase : en Géorgie (Abkhazie, Ossétie du Sud), en Arménie (base de Gumri), en Azerbaïdjan (Haut-Karabakh). La Russie de Poutine, jamais en reste de placer ses pions, a obtenu un statut d’observateur au sein de l’Organisation de la Coopération Islamique… Car elle se veut une puissance globale, de même niveau que les Etats-Unis et la Chine, malgré sa démographie déclinante, son économie bananière et sa rigidité de gouvernement.

La fameuse Russie « de l’Atlantique à l’Oural », souvent citée car énoncée par de Gaulle, n’est pas une invention du grand homme, nous apprend Mongrenier. Elle a été émise au XVIIIe siècle par Tatitchev, le géographe de Pierre le Grand et visait à poser le souverain de toutes les Russies en égal des souverains européens à la tête d’empires outre-mer. Aucune solidarité d’origine, de culture ni de destin commun à toute l’Europe dans cette expression purement géopolitique.

Les Etats n’ont que des intérêts, pas « d’amitié ». Moscou a félicité Hitler en 1940 lorsque la France s’est effondrée : le pacte germano-soviétique, longtemps occulté par « nos » communistes qui ne voulaient plus le voir, était une réalité d’intérêts partagés. Mais le « traité d’amitié et de coopération du 28 septembre 1939 » avec l’Allemagne, qui faisait suite au « pacte » du 23 août, n’a pas empêché Hitler de se retourner contre son « ami » dès 1941. La politique spectacle à laquelle nous sommes habitués depuis Mitterrand – depuis que les radios sont « libres » et l’audiovisuel éclaté au profit d’intérêts purement commerciaux d’audience – ne peut plus comprendre ce qu’est une politique de puissance. Pourtant Trump et l’Amérique même sous Obama ou Clinton, nous montrent la réalité. Poutine est de la même eau, tout comme Xi Jinping et Erdogan. Blablater à la Macron sur « l’amitié » ou la solidarité européenne de la Russie, ou encore sur son appartenance chrétienne en contraste avec l’islam, n’a aucun sens. Cela ne pourrait en avoir – et encore, provisoirement – que si la Russie était envahie par des hordes islamiques ou des divisions chinoises, mais cela ne paraît pas pour demain.

Ce qui compte aujourd’hui pour Poutine et le pouvoir russe (même sans Poutine) est de renverser l’ordre international imposé en 1945 puis étendu à l’Europe centrale et orientale après la chute du Mur. Poutine se veut le nouveau rassembleur des « terres russes » et il profite de toute faiblesse occidentale pour rattacher des territoires par la force armée : en Géorgie, en Ukraine pour le moment. Les agitations pro-russes dans le Donbass en Ukraine, la Transnistrie en Moldavie, l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud en Géorgie, constituent des points d’appui pour de futures entreprises militaires quand l’occasion fera le larron.

La Russie partage avec la Chine l’impression du Déclin de l’Occident, tout comme Oswald Spengler l’avait pointé en 1918. Je l’ai évoqué sur ce blog pour son livre L’homme et la technique paru en 1931 juste après la crise de 29. Les vantardises du clown à la Maison-Blanche, tout comme les mensonges vantards des conservateurs britanniques, les y encouragent nettement.

Jean-Sylvestre Mongrenier, Le monde vu de Moscou – Géopolitique de la Russie et de l’Eurasie postsoviétique, 2020, PUF, 676 pages, €29.50 e-book Kindle €22.99  

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Yukio Mishima, Après le banquet

yukio mishima apres le banquet

Mishima dresse ici le beau portrait d’une femme, Kazu (prononcer Kazou). Dans une société machiste et restée traditionnelle telle que le Japon des années 1950, Kazu, née avec le siècle, est indépendante. Elle gère son auberge de main de maître et fait elle-même sa fortune. Dommage que, la vieillesse venant, elle songe à s’allier à une famille pour l’éternité dans un tombeau collectif, celui d’une lignée. Ce sentiment d’appartenance est très japonais ; cette frayeur de la solitude – même dans la mort – en dit beaucoup sur l’exigence de liens humains dans cette société très codifiée où l’individualisme moderne a peine à se frayer un chemin.

S’allier veut dire se marier, se soumettre au clan familial de la belle-famille. Noguchi, vieux diplomate posé et ancien ministre, est l’homme qu’il lui faut. Mais la nature de Kazu reprend le pas sur sa raison ; elle ne peut être autrement qu’elle-même. Mishima introduit l’individualisme moderne, à l’occidentale, dans la société japonaise début 1960. Kazu est douée d’une vitalité nietzschéenne, elle est une force qui va et n’y peut rien. « Elle était appelée par une vie active, par des journées occupées à fond, par des allées et venues de personnes nombreuses, par quelque chose de semblable à un feu brûlant perpétuellement » p.265.

Quoi de mieux, donc, que la politique ? Kazu intrigue pour que son nouvel époux se lance, qu’il se porte candidat aux élections de gouverneur. Son conseiller, Yamazaki, est un expert en la matière, animé d’une véritable passion pour cette violence humaine, cet art secondaire de la guerre qu’est la politique. « Il aimait les violents remous causés par les conflits d’intérêts dans le monde qui gravitait autour de la politique. Il aimait ces forces imprévisibles qui portent les hommes bon gré mal gré aux passions d’une violence exagérée. Quelles que fussent les machinations cachées à l’arrière-plan, il aimait cette fièvre particulière à la politique, la fièvre brûlante qui est le propre d’une élection » p.208. Mishima a-t-il été tenté lui-même d’entrer en politique ? Malgré son mépris pour l’argent, nerf de la guerre des candidats, et son dégoût affiché des bassesses pour déconsidérer les adversaires, la vitalité du combat ne lui est pas indifférente.

Kazu donc se lance, aux côtés de son mari. Mais celui-ci s’en effraie car elle agit sans tout lui dire, le poussant plus loin qu’il ne voudrait aller. Noguchi a gardé de son passé de diplomate l’art des échecs et la courtoisie policée qui l’empêche de se battre sans règles. Ce pourquoi il est au parti démocrate, de gauche et minoritaire au Japon, démuni de moyens. Le candidat conservateur va donc l’écraser sans merci, aidé du bulldozer de l’argent. Kazu a hypothéqué son auberge pour payer les frais de campagne. Les élections passées, la défaite consommée, que va-t-elle faire ? Vendre et se retirer avec son vieux mari – ou rouvrir ?

Elle est comme Achille à qui le destin a promis au choix une vie longue et paisible, ou une vie courte et flamboyante. D’un côté la place dans une famille centenaire, le repos éternel dans la tombe collective honorée par tous les descendants ; de l’autre le divorce et le retour à la solitude, la solitude dans l’éternité sans que personne ne vienne l’honorer. Le choix est vite fait… « Rien, Kazu elle-même, ne pouvait s’opposer aux ordres de sa vitalité » p.265.

La guerre et la défaite ont appris aux Japonais avancés dans la réflexion, comme Yukio Mishima, que seule compte l’énergie individuelle ; que la tradition est un poids qui enserre et inhibe alors qu’il faut se redresser, combattre, aller toujours de l’avant. Jouer Achille, dont on se souvient 2500 ans après, et non un roitelet obscur parce que trop obéissant et fade.

Kazu a une énergie d’homme, traitée d’ailleurs en égale par les vieux routards de la politique et des affaires. « Ce n’est pas une dame, c’est une vieille connaissance » p.251. Ce propos d’un ponte du parti conservateur pourrait sembler méprisable, niant à Kazu la dignité de dame ; mais c’est tout le contraire. Refuser le statut de dame selon la tradition, est faire honneur à l’énergie individuelle de cette femme qui n’est ni une épouse (soumise) ni une poupée (apprêtée, engoncée, décorative). Ne pas être une dame, c’est aussi, en un sens, être pareille à un homme, respectée pour cela. Conception d’avant-garde en 1960 au Japon, dont il n’est pas sûr que le pays l’ait encore aujourd’hui assimilée.

Mishima, une fois de plus, se pose en original dans son propre pays ; il voit plus loin.

Yukio Mishima, Après le banquet, 1960, traduit du japonais par G. Renondeau, Folio Gallimard, 1989, 279 pages, €5.70

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