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Emilie Ménard, Repérer et neutraliser un boulet

Un « boulet », dans le vocabulaire branchouille, c’est le balourd qu’on traîne, celui qui pèse, qui rend prisonnière, qui inhibe sa liberté. Tous les hommes sont donc des boulets. Car ce manuel d’une « artiste-peintre autodidacte » (selon Amazon), fait de fiches pratiques et mis en page comme un ouvrage de développement personnel pour séminaire marketing, est écrit pour les femmes à l’encontre les hommes. Du moins les bobos urbains de la mode, si l’on en croit le descriptif répétitif des « cas ».

S’il était écrit par Monsieur sur les « boulettes », il serait honni comme « misogyne » par tout ce que la gent parisienne « in » comprend comme féministes, libérées de gauche et autres chiennes de garde ; mais comme il est écrit par Madame, il se doit d’apparaître comme une aimable satire de certains types masculins. Ne surtout pas évoquer la « misandrie », ce serait d’un mauvais goût… et d’ailleurs pas (encore) dans le dictionnaire.

« Les mecs qui se plongent dans la lecture de ce livre doivent réaliser qu’ils ont bien peu de chances d’éviter le regrettable statut de boulet », est-il tranquillement affirmé p.36. Trente-huit cas sont recensés, mais un tome 2 est prévu pour en ajouter d’autres. Soyez donc prévenus, mecs et nanas, que vous courez à la faute si vous voulez draguer. Même si « le mec parfait » n’existe pas – sauf (peut-être) le « boulet fuyant et qui s’en branle » p.80. Tant pis pour vos envies – ou alors contentez-vous de ce que vous attrapez.

Le moins pire, si l’on peut dire, est de tomber sur « le fils à papa oisif pour l’héritage ou vers un mec trop beau mais trop con pour les gènes », ainsi qu’il est conseillé p.17 – mais à la seule condition de « vouloir » des enfants. Il faut dire que cet ouvrage de sociologie pratique « étayé par une très sérieuse étude de terrain » (intro), est destiné uniquement à « la femme moderne et libérée qui allume tous les mecs qu’elle a envie de se taper » (avoué p.77). Ce qui fait quand même assez peu de Françaises, au fond.

Ce Guide de survie en territoire amoureux est quand même écrit de façon désopilante, n’hésitant pas à en rajouter pour susciter l’amusement. Il pourra intéresser un certain public parisien qui s’ennuie dans ses partouzes arrosées et assourdissantes, enfumées de substances qui annihilent le cerveau – selon le résumé repris en boucle. Ni la durée de vie de ce livre, ni son charme, ne tiendront aussi longtemps que la Chartreuse de Parme et le manuel aura vieilli avant dix ans, mais vous pourrez vous montrer original(e) au moins cinq minutes dans les soirées.

Voilà en tout cas un cadeau branché à offrir. Surtout à la Saint-Valentin – ou à la belle-mère. Même si les « éditions Ellébore » semblent avoir un grain.

[Une petite remarque : p.14 je mettrais « bombe aNAtomique » plutôt que « bombe atomique », ce serait plus drôle.]

Emilie Ménard, Repérer et neutraliser un boulet, 2017, éditions Ellébore, 163 pages, €15.00

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 balustradecommunication@yahoo.com

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Jorgen Brekke, Le livre de Johannes

jorgen brekke le livre de johannes
L’attrait de ce thriller norvégien réside moins dans l’action ou la psychologie que dans la construction. Les nordiques ont souvent une réputation de tempérament froid, introverti, s’intéressant peu aux autres. C’est probablement le cas de l’auteur, ex-prof devenu freelance en journalisme ; c’est le cas de nombre de ses personnages.

L’intrigue est menée en jeu de construction alternant les époques, le XVIe et le XXIe siècle, les lieux, Richmond en Virginie et Trondheim en Norvège – sans parler de Venise jadis, et les personnages (il y a foule). Le suspense est ciselé adroitement, mais l’ensemble ressemble plus à un Rubik’s cube qu’il s’agirait de remettre en ordre que d’une enquête policière où le facteur humain domine.

C’est original, bien documenté, excentré en des endroits excentriques (le musée Edgar Allan Poe, la bibliothèque Gunnerus), faisant surgir d’improbables caractères tels, en notre siècle, la grosse bibliothécaire décapitée et dégraissée en chambre forte, le taciturne qui a perdu femme et fils jamais retrouvés, l’universitaire pervers, la suceuse souvent à poil à la sexualité libérée mais experte en taekwondo – et l’inspecteur Odd, récemment opéré d’une tumeur cérébrale.

Et cinq siècles avant, le gamin empli de curiosité qui deviendra prêtre et écrira son livre sur un parchemin de peau humaine, son mentor barbier fasciné par la dissection du corps humain (et accessoirement amateur de jeunes garçons), le riche érudit médecin Alessandro dissecteur de cadavres.

Aucun n’est attachant, affublé surtout de traits anecdotiques, même si se noue une intrigue entre l’inspecteur et une fliquesse de Richmond, Felicia – elle-même suceuse à 18 ans, mais forcée par un beau jeune homme riche de son âge… qu’elle avait allumée sans assumer. C’est compliqué à souhait, mais sans profondeur qui permette d’adhérer.

En tant que lecteur, j’ai l’impression que l’auteur a passé beaucoup de temps à manipuler des cubes pour les placer au bon endroit, presque rigoureusement, puis à assaisonner le tout de sexe, d’exotisme et crimes. Mais c’est trop découpé pour attacher, trop peu enlevé pour une lecture fluide. Comme si la dissection de l’intrigue était passée dans le roman : écrit-on mieux au scalpel qu’à la plume ? Reste un bon roman, à ne surtout pas délaisser plus d’un jour – au risque de perdre le fil de l’histoire.

Jorgen Brekke, Le livre de Johannes, 2011, Livre de poche 2013, 477 pages, €7.60

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Jean-François Marquet, ABC Mer

jean francois marquet abcmer
Quarante mots pour les marins, c’est un peu court, mais alléchant et parfois original. L’auteur, journaliste audio, recycle une émission de Radio France 2011. Une sélection de mots bizarres du vocabulaire maritime est traitée chaque fois sur une page avec le sens commun, une citation, puis le sens marin. Il y a de quoi découvrir.

Ainsi « corbillard » : vous pensez savoir de quoi il s’agit ? A terre, certainement, mais sur l’eau ? Oh, il ne s’agit pas de la mer, cette fois, mais de la rivière : le corbillard était le coche d’eau qui reliait Corbeil à Paris, Corbeil sur l’Essonne.

Original aussi l’origine marine du mot « forban », qui vient de bannir, comme « bandit ». Les forbans sont des aventuriers rejetés des navires, devenus des pirates. Mais leur destin n’était pas écrit dans leur situation, ils auraient pu refaire leur vie ailleurs honnêtement.

On apprend des choses, je vous dis. Mais trop peu : comment embrasser tout l’océan en 40 mots ? D’autant que certaines définitions sont parfois courtes, format minuté de la radio oblige. Par exemple « bord » qui énumère nombre de ce qu’il faut savoir sur le haut bord, le maître à bord et la roulade bord sur bord… mais rien de rien sur bâbord et tribord, pourtant source de confusions et contresens !

Ce petit opus est-il un « livre » ? Non, un divertissement oui, pour passer le temps dans les transports (son format est véritablement « de poche »). Mais un peu cher pour cet usage. Vous serez instruit, mais aussi agacé.

Pourquoi diable l’auteur, qui avoue un « diplôme de lettres modernes » cite-t-il des auteurs anglais pour confirmer le sens des mots français ?! Citer page 11 Stephen King pour « affaler » et page 43 Oscar Wilde pour « estime » est une cuistrerie : c’est le traducteur qui a choisi ces mots, pas l’auteur en langue originale.

Agaçant aussi ces « je cite » avant toute citation. Transposée directement de l’oral radio, cette façon de dire est une ineptie par écrit : les guillemets ou l’italique sont justement là pour ça.

mousse marin

En bref, une publication mais pas vraiment un document, encore moins « un livre ». Sa lecture (qui prend peu de temps) pourra quand même vous divertir, si les mots marins vous intéressent. D’autant que les dessins de Sébastien Léger ont de l’humour, comme « cingler » et « larguer ».

Quant à l’éditeur, malgré la facilité de publier « à tout prix » des noms connus susceptibles de pub dans les médias (le réseau, vous dis-je !), il mérite d’être découvert. J’ai ainsi chroniqué les Mémoires du capitaine Dupont, rescapé de La Méduse, un fort bon livre.

Jean-François Marquet, ABC Mer, 2014, illustré par Sébastien Léger, éditions La Découvrance, 92 pages, €11.00
Le site de l’éditeur
Attachée de presse : Guilaine Depis

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Yukio Mishima, Après le banquet

yukio mishima apres le banquet

Mishima dresse ici le beau portrait d’une femme, Kazu (prononcer Kazou). Dans une société machiste et restée traditionnelle telle que le Japon des années 1950, Kazu, née avec le siècle, est indépendante. Elle gère son auberge de main de maître et fait elle-même sa fortune. Dommage que, la vieillesse venant, elle songe à s’allier à une famille pour l’éternité dans un tombeau collectif, celui d’une lignée. Ce sentiment d’appartenance est très japonais ; cette frayeur de la solitude – même dans la mort – en dit beaucoup sur l’exigence de liens humains dans cette société très codifiée où l’individualisme moderne a peine à se frayer un chemin.

S’allier veut dire se marier, se soumettre au clan familial de la belle-famille. Noguchi, vieux diplomate posé et ancien ministre, est l’homme qu’il lui faut. Mais la nature de Kazu reprend le pas sur sa raison ; elle ne peut être autrement qu’elle-même. Mishima introduit l’individualisme moderne, à l’occidentale, dans la société japonaise début 1960. Kazu est douée d’une vitalité nietzschéenne, elle est une force qui va et n’y peut rien. « Elle était appelée par une vie active, par des journées occupées à fond, par des allées et venues de personnes nombreuses, par quelque chose de semblable à un feu brûlant perpétuellement » p.265.

Quoi de mieux, donc, que la politique ? Kazu intrigue pour que son nouvel époux se lance, qu’il se porte candidat aux élections de gouverneur. Son conseiller, Yamazaki, est un expert en la matière, animé d’une véritable passion pour cette violence humaine, cet art secondaire de la guerre qu’est la politique. « Il aimait les violents remous causés par les conflits d’intérêts dans le monde qui gravitait autour de la politique. Il aimait ces forces imprévisibles qui portent les hommes bon gré mal gré aux passions d’une violence exagérée. Quelles que fussent les machinations cachées à l’arrière-plan, il aimait cette fièvre particulière à la politique, la fièvre brûlante qui est le propre d’une élection » p.208. Mishima a-t-il été tenté lui-même d’entrer en politique ? Malgré son mépris pour l’argent, nerf de la guerre des candidats, et son dégoût affiché des bassesses pour déconsidérer les adversaires, la vitalité du combat ne lui est pas indifférente.

Kazu donc se lance, aux côtés de son mari. Mais celui-ci s’en effraie car elle agit sans tout lui dire, le poussant plus loin qu’il ne voudrait aller. Noguchi a gardé de son passé de diplomate l’art des échecs et la courtoisie policée qui l’empêche de se battre sans règles. Ce pourquoi il est au parti démocrate, de gauche et minoritaire au Japon, démuni de moyens. Le candidat conservateur va donc l’écraser sans merci, aidé du bulldozer de l’argent. Kazu a hypothéqué son auberge pour payer les frais de campagne. Les élections passées, la défaite consommée, que va-t-elle faire ? Vendre et se retirer avec son vieux mari – ou rouvrir ?

Elle est comme Achille à qui le destin a promis au choix une vie longue et paisible, ou une vie courte et flamboyante. D’un côté la place dans une famille centenaire, le repos éternel dans la tombe collective honorée par tous les descendants ; de l’autre le divorce et le retour à la solitude, la solitude dans l’éternité sans que personne ne vienne l’honorer. Le choix est vite fait… « Rien, Kazu elle-même, ne pouvait s’opposer aux ordres de sa vitalité » p.265.

La guerre et la défaite ont appris aux Japonais avancés dans la réflexion, comme Yukio Mishima, que seule compte l’énergie individuelle ; que la tradition est un poids qui enserre et inhibe alors qu’il faut se redresser, combattre, aller toujours de l’avant. Jouer Achille, dont on se souvient 2500 ans après, et non un roitelet obscur parce que trop obéissant et fade.

Kazu a une énergie d’homme, traitée d’ailleurs en égale par les vieux routards de la politique et des affaires. « Ce n’est pas une dame, c’est une vieille connaissance » p.251. Ce propos d’un ponte du parti conservateur pourrait sembler méprisable, niant à Kazu la dignité de dame ; mais c’est tout le contraire. Refuser le statut de dame selon la tradition, est faire honneur à l’énergie individuelle de cette femme qui n’est ni une épouse (soumise) ni une poupée (apprêtée, engoncée, décorative). Ne pas être une dame, c’est aussi, en un sens, être pareille à un homme, respectée pour cela. Conception d’avant-garde en 1960 au Japon, dont il n’est pas sûr que le pays l’ait encore aujourd’hui assimilée.

Mishima, une fois de plus, se pose en original dans son propre pays ; il voit plus loin.

Yukio Mishima, Après le banquet, 1960, traduit du japonais par G. Renondeau, Folio Gallimard, 1989, 279 pages, €5.70

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Art con(temporain)

Tout ce qui s’autodésigne comme « art » peut ne pas plaire. Il n’en est pas moins une expression d’artiste, personne faisant profession de créer des œuvres. Reste que créer « pour soi », sans souci de partager, est très égoïste. Créer pour quelques-uns, happy few « initiés », est très narcissique. Notre époque est volontiers égoïste narcissique – et pas seulement dans l’art. Songeons à la politique, aux médias, à la finance…

L’expression artiste peut être reconnue ou méconnue, passer les années et les siècles ou tomber dans l’oubli. Ce n’est que le temps qui fait la réputation sur le long terme. Mais c’est la mode qui l’établit sur le court terme. Tout bon artiste préférera être méconnu de son vivant pour demeurer célèbre après sa mort ; mais il est humain de préférer la reconnaissance immédiate et l’oubli ensuite.

jeune homme seins nus

Il reste que le snobisme est parfois de se vanter d’être méconnu parce que « d’avant-garde ». Nul ne sait ce qu’est l’avant-garde en art. L’idée fondamentale tirée du marxisme est qu’un petit nombre est sociologiquement en avance sur son temps parce qu’il suit les lois de l’Histoire. Mais cette idée est tordue par l’individualisme artiste (appelé par Marx « petit-bourgeois »). Depuis des décennies, chacun sait que tout ce qui est « loi » de l’Histoire, Grand horloger ou Dessein intelligent n’est que croyance. Aucune preuve n’en est apportée par une prédiction réaliste du futur. En ce sens, l’avant-garde artiste n’est que la fatuité de créer la mode avant qu’elle naisse. Au risque des impasses.

Ian McEwan, écrivain anglais d’origine écossaise, observe sa société avec férocité. Il ne manque pas d’épingler ces snobs qui se croient d’une autre essence que le vulgaire. Tels ces artisans de musique qui fuient tout succès car « pas assez d’avant-garde, ma chère ». Dans Amsterdam (1998), il se livre à un festival réjouissant :

« Un concert subventionné donné dans une salle paroissiale pratiquement déserte, au cours duquel les pieds d’un piano avaient été frappés sans relâche avec la crosse d’un violon durant plus d’une heure ; la notice du programme expliquait, en se référant à l’Holocauste, pourquoi aucune autre forme de musique n’était viable à ce stade de l’histoire de l’Europe. Dans la petite tête des zélateurs (…), toute forme de succès, si limité fût-il, toute espèce de reconnaissance publique étaient l’indice flagrant du compromis et de l’échec esthétiques. » Nous avons là tous les ingrédients du snobisme « artiste » : se vouloir original à tout prix, provoquer en rebelle éternellement adolescent, aduler la bonne conscience antinazie, être d’accord avec les soi-disant lois de l’histoire, volonté de rester en marge – connu seulement des initiés.

Ian Mc Ewan poursuit : « Lorsque l’histoire définitive de la musique occidentale au XXe siècle viendrait à être écrite, elle mettrait en évidence le triomphe du blues, du jazz, du rock et des musiques traditionnelles en constante évolution. Ces formes démontraient amplement que la mélodie, l’harmonie et le rythme n’étaient pas incompatibles avec l’innovation » p.42.

Il existe quand même de la musique symphonique contemporaine célèbre ou au moins reconnue d’un public (Messiaen, Xenakis, Britten…). Mais l’auteur fait bien de pointer le narcissisme orgueilleux des artistes autoproclamés, trop souvent subventionnés d’État alors que « l’intérêt général » est très restreint si l’on en juge aux audiences.

Certes, toute forme d’art exige une éducation du goût, une habitude du regard, une persévérance dans la pratique. Toute œuvre n’est pas « facile », immédiatement expressive à qui l’écoute, la voit, la touche ou la goûte. Mais, si chacun exprime son individualité unique, le génie est rare, la postérité fait seule le tri. Se croire méconnu, voire maudit, n’est en aucun cas une preuve de qualité mais une pathologie narcissique de l’individu exacerbé d’aujourd’hui. Ce pourquoi il faut faire la distinction entre l’art contemporain (qui se crée au présent) et l’art con (qui se croit beau en son miroir).

Ian McEwan, Amsterdam, 1998, traduit de l’anglais par Suzanne Mayoux, Folio 2003, 255 pages, €6.27

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Haruki Murakami, La course au mouton sauvage

Dans ses débuts, Haruki Murakami est un fantaisiste. Il a l’ironie et l’imagination de la jeunesse. Il adore partir du quotidien, d’un personnage banal, en général un garçon dans la trentaine comme lui, pour le faire sortir des rails. Il y a toujours des signes précurseurs dans une existence insignifiante, il suffit de les voir. Par exemple ce pénis de baleine, devant lequel le narrateur médite à l’aquarium en son adolescence : à quoi sert un squelette de pénis tranché ? Ou encore les oreilles d’une fille mannequin, qui changent tout de son apparence lorsqu’elle les dégage.

Mais ces anecdotes décalées ne sont pas le propos, elles visent seulement à mettre le lecteur dans l’ambiance. La vérité que veut montrer Murakami est que le monde n’est pas aussi plat qu’il paraît, qu’il y a du profond et de l’original dans l’existence banale et la vie matérielle. Ainsi cette photo noir et blanc, envoyée par un ami de l’université perdu de vue depuis des années, qui s’est exilé à la campagne. Elle représente un troupeau de moutons broutant l’herbe au bas d’une montagne. Rien d’excitant à votre avis ? Vous vous trompez : cette photo contient de quoi faire exploser une agence de relations publiques et exposer son éditeur aux représailles de l’extrême droite.

Nous voici plongés dans un polar. C’est que la vie est excitante quand on y pense. Il suffit d’aller au-delà de l’apparence des choses. Sur la photo, un mouton est particulier. Et celui qu’on appelle le Maître, chef de clan mafieux japonais qui a fait sa fortune en Mandchourie durant la guerre, est très sensible à ce mouton là. N’en disons pas plus, le lecteur découvrira ce qu’il en est.

Toujours est-il que le narrateur, malheureux éditeur de cette illustration banale, est forcé d’aller à la course de ce mouton sauvage dans les étendues quasi vierges de l’extrême nord japonais. Il y fait froid et l’hiver dure longtemps, le climat est presque sibérien. Des pionniers y sont venus défricher la lande à la fin du XIXe. Le mouton n’est pas endémique au Japon et il a fallu en importer avant la guerre pour être autonome en laine pour l’armée.

Histoire décalée, paysage inédit, personnages étranges. Il n’en faut pas plus pour que le cocktail romanesque Murakami se lance. C’est léger, élégant, harmonieux. Tout Murakami est dans chacun de ses romans. Il y a l’amour et l’amitié, les lectures et la musique, l’observation des gens et la consommation d’alcool, le décor et la profondeur historique.

Comme toujours, un roman est une fable. Il ne se contente pas de décrire des événements insignifiants pour des êtres sans intérêt. Il s’agit ici d’amitié, de liberté, de choses cachées. Murakami est existentialiste, il aime beaucoup Sartre et croit comme lui que chacun façonne en relatif sa propre liberté. Contre les choses, contre les êtres malveillants, contre les forces obscures, qu’elles soient politiques ou mentales. Où l’on découvre une autre face du mouton : pas seulement l’agneau bêlant de la Bible sous la houlette du berger (Murakami, japonais zen, est l’anti-Bible par excellence) – mais le redoutable bélier aux pouvoirs inquiétants.

Haruki Murakami, La course au mouton sauvage, 1982, Points Seuil 2002, 373 pages, €7.12

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