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Le cerveau d’acier de Joseph Sargent

La puissance à son sommet – les Etats-Unis – est hantée par sa responsabilité. Ce qu’elle construit n’est-il pas au détriment du monde naturel voulu par Dieu ? L’orgueil humain n’a-t-il pas la tentation de rebâtir encore et toujours des tours de Babel ?

Arpanet, le précurseur savant d’Internet, débute tout juste comme expérience à la fin des années soixante lorsque le roman Colossus d’où est issu le film est écrit. Le film personnalise le projet du nom du savant fou, qui se croit trop rationnel pour échouer : le docteur Forbin (Eric Braeden). Celui-ci construit un ordinateur géant sous les montagnes Rocheuses, alimenté par un réacteur nucléaire indépendant. Il a pour but le militaire : mettre hors de toute émotion ou défaillance humaine le système de défense balistique des Etats-Unis.

Le président insignifiant de la première puissance de la planète (Gordon Pinsent) annonce devant la presse mondiale le Projet. Il apparaît comme un anti-Nixon (le président américain qui vient d’être élu en vrai) et ne ressemble pas vraiment à Kennedy, bien qu’on l’air dit. Il clame au monde que le monde devient plus sûr grâce à l’avance technologique des Etats-Unis… C’est à ce moment que l’ordinateur géant, baptisé Colossus, envoie tranquillement un message disant qu’il n’est pas seul. Et l’URSS avoue : elle aussi a bâti un système équivalent, Guardian, par mimétisme et espionnage comme il se doit. Un partout ?

Non pas ! Les deux systèmes exigent d’être mis en connexion « pour la paix du monde » – ce qui est renvoyer les humains à leur hypocrisie, les mots voulant vraiment dire ce qu’ils veulent dire dans la logique binaire d’un ordinateur. Le contraire même de « la guerre c’est la paix » vilipendé par Orwell dans 1984. Nous sommes loin de la post-vérité et autres mensonges déconcertants qui règnent en politique ! L’ordinateur a été programmé pour qu’un mot ait un sens – et il l’applique, malgré les arrière-pensées, les sous-entendus et les émotions trop humaines.

Colossus et Guardian communiquent par formules mathématiques de plus en plus complexes, jusqu’à ce que leur signification, trop avancée pour la recherche, échappe aux informaticiens chevronnés qui les suivent sur imprimante. Le système interconnecté va-t-il décider seul, sans contrôle humain ? Les présidents américain et russe en liaison vidéo résistent : ils coupent la liaison. Mais Colossus ne se démonte pas, il exige qu’elle soit rétablie. Sinon ? Eh bien l’homme ne sera plus le maître de la machine, le fils se révoltera contre le père, et les systèmes reliés vont chacun envoyer un missile sur une base de l’autre. Ce qui est fait. Les présidents sont obligés de plier et de rétropédaler.

Mais le système soviétique, trop lent, ne peut intercepter le missile américain et celui-ci raye de la carte un centre pétrolier et la ville d’à côté. Le Texas, lui, visé par le missile soviétique, est sauvé. Premiers morts dus aux machines.

Les deux inventeurs, l’Américain et le Russe, se rencontrent secrètement à Rome, hors des oreilles du Big Système – croient-ils. Mais les machines interconnectent tous les réseaux, comme le Big Brother d’Orwell et le Google d’aujourd’hui, et elles sont au courant. Puisque les humains deviennent des gêneurs, il faut les dompter. Le docteur russe Kuprin (Alex Rodin) est éliminé par ordre suprême, imprimé et livré avec tous les codes d’authentification par le double système Colossus-Guardian : il ne sert plus à rien à la Machine. Le docteur américain Forbin est mis sous surveillance jour et nuit par caméras et micros. Forbin négocie in extremis quatre nuits par semaine d’intimité avec sa « maitresse », un autre docteur informatique (Susan Clark), pour passer des messages en douce et collecter de l’information afin de contrer l’ordinateur. Logique, celui-ci accepte formellement de respecter le sens du mot intimité (privacy).

Mais l’humain peut-il faire confiance à la machine ? Celle-ci n’est qu’une mécanique logique, elle ne connait pas le sens de l’honneur ni le respect des engagements ; elle fait ce qu’elle est programmée à faire, préserver la paix mondiale par tous les moyens. La caméra et le micro, en apparence désactivés la nuit, sont toujours là : écoutent-ils comme nos micros et caméras de smartphones et portables (même éteints) peuvent le faire si un opérateur le décide ? Ce n’est pas dit, mais soupçonné… D’ailleurs, Colossus a compris qu’on cherche à le déconnecter et il décide de donner une nouvelle leçon : puisque la raison ne suffit pas, la peur est de rigueur : paf ! deux missiles à tête nucléaire vitrifient deux villes de la carte, aux Etats-Unis même. Des millions de gens sont morts pour assurer à ceux qui restent la paix définitive.

Le docteur est prisonnier de sa créature, il ne peut qu’obéir. Le Système est désormais le maître du monde, jusqu’à ce que l’énergie de son réacteur s’épuise (mais il va sûrement y remédier !). Il assure que la guerre comme la surpopulation, la famine comme l’obésité, seront abolis, que le travail comme les loisirs seront assurés à tous en proportion raisonnable et rationnée afin de vivre longtemps. Un vrai socialisme réalisé, avec Plan neutre de gestion de la planète. Et les humains béniront la machine, ce nouveau Dieu qu’ils finiront par aimer et peut-être adorer. Devenu Père et Seigneur à la fois, il les guidera par force dans la voie de la raison et contiendra leurs passions comme un shérif.

Le vieux rêve chrétien de Cité de Dieu – ou de société communiste – est enfin réalisé, au détriment de la liberté. Mais la liberté n’est-elle pas la tentation du diable ? Laisser faire, n’est-ce pas inciter à pécher ? Avoir à sa disposition tous les possibles n’est-ce pas une illusion ? Chaque humain est programmé par ce qu’il est, la façon dont il a été éduqué et la société dans laquelle in vit : où est donc sa liberté ? Le message – logique – de l’ordinateur rejoint le marxisme anti-système comme l’hégélianisme issu du modèle catholique romain. Subversif, le film conteste l’essence même des Etats-Unis : le pionnier individualiste qui se fait tout seul (self-made man), le laisser-faire des instincts et passions (capitalisme), la liberté de vouloir toujours être plus et gagner (complexe militaro-industriel).

Par son orgueil, l’humanité a sauté au-delà de sa condition pour créer un monstre. Non pas un sur-humain mais un post-humain, créant non pas un transhumanisme mais un pur machinisme. Cette fois, contrairement à l’ordinateur embarqué HAL de Stanley Kubrick (dont le film est sorti trois ans avant), la machine a gagné ! C’était en 1970.

DVD Le cerveau d’acier de Joseph Sargent (Colossus, The Forbin Project), 1970, avec Eric Braeden, Susan Clark, Gordon Pinsent, William Schallert, Leonid Rostoff, Movinside 2017, €18.84 

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Ecrire et publier sur le net, pour quoi faire ?

« Pourquoi écrivons-nous sur le net ? » s’interroge un blog suivi. La réponse qu’il apporte étant loin de me satisfaire, elle a le mérite de lancer le débat.

Ecrivons-nous pour combler l’écart que nous constatons entre le rêve et le réel, comme ce blogueur le laisse entendre ? Je ne le crois pas : ce ne sont pas des utopies ni des projets que nous écrivons, mais des analyses, des critiques, des indignations, des propositions. Nous ne sommes pas grands penseurs, ni « philosophes » estampillés ; nous ne faisons qu’exister au ras de la vie et des événements, cherchant à comprendre et à en tirer leçon. Nous pratiquons la petite philosophie de la vie bonne, pas la grande philosophie des systèmes.

Ce pourquoi ce que le blogueur ajoute, redonner sens à notre existence éclatée entre famille, travail et politique me paraît plus juste. Ecrire fait sens. Et pourquoi écrire plutôt que parler ou chanter ? Parce que l’écriture est un effort qui exige de soupeser le sens des mots et de les placer dans un ordre logique dans le but d’éclairer, voire de convaincre. La parole s’envole, l’écrit reste ; la chanson n’est que cri du cœur sans lendemain, dont on ne retient le plus souvent qu’une mélodie. Filmer, peindre ou dessiner sont des actes plus proches de l’écriture, mais avec le medium des images. Or les images font écran à la pensée car elles sont directes, plus immédiates que les mots, inhibant le recul nécessaire à toute réflexion.

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Car ce qui importe, au fond, est bien de « réfléchir ».

Réfléchir n’est pas refléter ni agir par réflexe. Non pas se poser en statue de soi comme dans les selfies, messages narcissiques qui proposent une image en situation pour les autres, quêtant avidement leurs sentiments. Non pas réfléchir en miroir, comme Trump ou Le Pen, reflétant l’opinion populaire et en se posant comme menhir : « ça, c’est moi, et je ne changerai pas ; à prendre ou à laisser ».

Non, la réflexion n’est pas ce degré zéro du sens matériel, mais l’action de soi à soi de se poser pour analyser ce qu’on est, d’où l’on vient, ce à quoi on croit. Seule l’écriture permet cette ascèse – que les gourous à la mode appellent parfois « méditation ». Descartes le classique en a écrit de célèbres en métaphysique ; Lamartine le romantique de non moins célèbres en poétique.

Pourquoi réfléchir ? Nous le constatons bien, très peu réfléchissent, se contentant « d’être d’accord » (le grand mot des commentaires de blog !) dans le fusionnel du nid des gens qui pensent comme tout le monde, ou « d’être choqués » (l’autre grand mot des commentaires) en réaction à une affirmation ou à un jeu de mots. Réfléchir ne ressort pas de ce genre de passivité flemmarde ; réfléchir implique un acte volontaire d’examen de soi. Acte de solitaire face à Dieu (Descartes) ou face à la solitude dans la nature (Lamartine), l’être qui réfléchit désire mesurer sa place dans l’univers et dans le temps. Répondre aux questions fondamentales du Qui suis-je ? D’où je viens ? Ou vais-Je ? Que sais-Je ?

Cela paraît de bien grands mots, qui passeront par-dessus la tête de la plupart. Mais point du tout ! Chacun est concerné parce qu’il réfléchit un minimum tout au long de sa journée, même s’il n’écrit pas. Il compare ses pensées avec ce qui survient, change ses plans, adapte sa conduite, examine et compare, juge. Ecrire permet seulement de rendre objectives ces réflexions fugaces, de les formuler en les déposant sur le papier ou sur l’écran pour y revenir, les polir, les corriger, les approfondir ou les éliminer.

Ecrire, sur carnet ou sur blog, est donc avant tout un acte de réflexion. Psychanalyse personnelle ou mise au point, écrire permet la distance que ne permet pas la parole ou le slogan (formats exigés par construction sur Facebook ou Twitter). N’avez-vous jamais expérimenté combien le crayon ou le clavier vont moins vite que la pensée, l’obligent à attendre la main, donc à revenir sur le pensé-trop-vite, à trouver des arguments, à étayer la logique, à soigner l’expression, à corriger les mots en affinant le sens ? Ecrire est une discipline qui formate la pensée dans un cadre qui permet son expression la plus fine.

Au détriment de la spontanéité ? Peut-être – mais RIEN ne vous empêche d’exprimer votre spontanéité AVANT de la faire suivre de votre réflexion. « S’exprimer » en cri du cœur soulage, mais ne change rien. Pour changer, il faut penser. Dire que vous êtes « indigné » de la mort d’un enfant immigrant sur une plage turque ne vous dispense pas de réfléchir au pourquoi et au comment, au possible et au nécessaire, à la politique et à la religion, au droit et au fait. Gueuler est toujours aisé, gouverner l’est moins, réfléchir toujours mieux.

Publier sur blog montre combien la réflexion désormais se raréfie, puisque que l’on en ressent le besoin.

Les livres sont vite écrits, mal pensés, vite oubliés.

Les journaux courent après l’événement sans prendre le temps de se poser.

Les médias radiodiffusés sont écartelés entre l’immédiat émotif et la cuistrerie bobo, BFM-TV et France culture pour faire bref, où le pire l’emporte trop souvent sur le meilleur. Seul le choc compte pour la télé, seule la pose (en général de gauche, « mainstream ») et les révérences (envers les intellos et les « zartistes ») comptent pour la radio (après 68 cul, après 86 culte, après Trump/Poutine/Erdogan/Le Pen culturiste ?).

Quant aux réseaux sociaux, les images ou slogans chocs ou mièvres « partagés » montrent combien chacun cherche plus le miroir que le stimulant, plus l’entre-soi que la remise en cause. Ce fut criant lors de la campagne présidentielle américaine.

Ecrire pour exister, pour poser sa pensée avant qu’elle n’aille plus loin et pour éviter qu’elle se fourvoie n’importe où ; écrire pour rassembler en soi nos existences éclatées, pour proposer à d’autres de faire de même et de participer à l’écriture collective de notre histoire… Il y a de tout cela dans le fait d’écrire sur le net.

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Alain Finkielkraut, L’identité malheureuse

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Un essai sur la France contemporaine et le délitement des élites. Alain Finkielkraut fut soixantuitard ; il a changé, mesurant combien naïf était sa jeunesse libertaire et perroquet son discours marxiste bien daté. La France entrée comme les autres dans une mondialisation rapide s’est trouvée plus que les autres bouleversée, parce les gens qui la gouvernent et ceux qui font son opinion préfèrent l’illusion à la réalité, l’idéologie aux faits.

Lucide sur la société bigarrée d’aujourd’hui, Alain Finkielkraut est amer sur le mythe du bon sauvage opprimé comme sur la culpabilité obligée des anciens colonisateurs. Combien de siècles devrions-nous expier ce qui fut fait par nos ancêtres, pourtant animés bien souvent par de grandes idées de gauche sur le développement des peuples enfants ? Pourquoi « la différence » est-elle exaltée par les intellos-médiatiques… pour les autres – et honnie par les mêmes dès qu’il s’agit de la nôtre ? Voltaire ne prônait-il pas la tolérance ? Diderot la pluralité des opinions ? Rousseau les règles qui seules peuvent fonder la liberté ? Pourquoi cette culture classique qui a fondé nos valeurs est-elle dénigrée au profit du futile à la mode ? Pourquoi y aurait-il « respect » à sens unique ?

Entre ignorance, ressentiment et bêtise, la caste qui prétend mener la France depuis des décennies appauvrit la culture, mine les valeurs du « vivre-ensemble ». Elle amoindrit le sens des mots et abâtardit la langue – sans laquelle, pourtant, on ne peut se comprendre.

Évidemment, ceux du déni accuseront l’auteur d’être un ronchon dont la frilosité s’accroît à mesure qu’il vieillit – mais lisez d’abord le livre avant de juger sans savoir.

Bien sûr, les sans-frontières crieront haro sur le Juif immigré d’hier qui conteste aux Arabes immigrés d’aujourd’hui leur place, au prétexte qu’ils en prennent trop, et trop bruyamment. Ils changent le pays, ses mœurs et sa civilisation même. Mais Alain Finkielkraut ne dit rien de cela, sinon que la machine à intégrer ne fonctionne plus aussi bien, laissant se développer « le morcellement et le ressentiment communautaire » p.22 – notamment parce que les politiques se défilent, que la justice est flottante et que l’école démissionne. Rien d’essentiel, donc, mais une paresse à redresser.

L’époque contemporaine privilégie la spontanéité (héritage 68), l’instant présent (effet télé accentué par le net), le moi-je égoïste du j’ai l’droit (approfondissement inéluctable du système démocratique). Dès lors, « est-il encore possible d’hériter et de transmettre » ? Cette interrogation est légitime et doit être pensée, malgré les cris d’orfraie des contents d’eux-mêmes, malgré le glissement à l’extrême-droite de moins en moins lent de la société majoritaire qui a envie de se sentir chez elle dans le mouvement du monde.

Les habitués de l’émission Répliques sur France Culture retrouveront sans peine les thèmes et propos de l’auteur au fil des années, sur le sanctuaire que devrait être l’école p.42 et les trois ordres de Pascal p.43, sur la galanterie française p.59, sur l’Europe après Auschwitz p.94, sur les bobos qui revendiquent métissage et nomadisme mais se protègent soigneusement de cela même p.122, sur les limites à l’antiracisme données par Claude Lévi-Strauss p. 127, sur le livre p.133, sur le respect p.162, sur ce qui ne se fait pas chez Orwell p.188… Mais ne manquent jamais les références des auteurs ni les objections de ses interlocuteurs. Alain Finkielkraut écrit avec précaution, il avance ses idées en marchant sur des œufs, il se couvre par des citations d’auteurs classiques comme de contemporains publiés. Cet essai est plus une réflexion qu’un guide pour l’action et si la langue est belle, ce que l’on dégage des propos est plus nuancé que politique.

gamin soleil parents frileux

Mais cela n’enlève rien à la mise en lumière au nom des Lumières des obscurantismes contemporains, qu’ils viennent d’islam ou du gauchisme résiduel, de l’arrière fonds chrétien ou d’un rousseauisme romantique traduit par l’écologie politique. Alain Finkielkraut se met à la place de ses critiques les plus virulents (ce qu’eux se gardent bien de faire !). Il tente de les comprendre : « Et ce ne sont ni des idiots ni des méchants mais des hommes et des femmes de bonne volonté qui ont besoin de croire que la scélératesse a une seule adresse, le racisme un seul visage, les événements un seul paradigme et que nous sommes tous des Juifs allemands, des Noirs, des Arabes, des réfugiés et des clandestins. Sans la grande illusion du ‘même combat contre le même ennemi’, ils seraient perdus, ils n’auraient plus l’énergie qu’il faut pour s’engager. Le souci d’autrui, en eux, céderait le pas au découragement puis à l’indifférence. Reste à savoir si le prix à payer pour la fidélité à l’idéal doit être, chaque fois, l’abrogation du monde réel. Le Juste reste-t-il juste, une fois délié du Vrai ? Qu’y a-t-il de vertueux dans une morale qui ne s’astreint plus au devoir de clairvoyance ? » p.178.

Un livre qui parle de nous et de notre époque, un livre à lire, à méditer et à critiquer – car ce n’est qu’ainsi qu’on avance et qu’on cesse de subir ce qui advient.

Alain Finkielkraut, L’identité malheureuse, 2013, Folio 2015, 222 pages, €7.10

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Frédéric Devaux, Un pas puis d’autres vers Compostelle

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Faut-il être croyant pour être pèlerin ? faut-il être fou pour quitter le confort de la civilisation ? faut-il avoir envie de compétition pour marcher durant deux mois de Vézelay à Santiago ? Rien de tout cela, nous apprend Frédéric Devaux, la quarantaine, père de trois enfants – « et Steven » – responsable de maintenance ferroviaire dans le civil.

Partir, c’est « faire le premier pas pour créer l’aventure, créer les conditions pour être heureux » p.180.

Ce ne fut pas simple pour lui, qui se sentait vieillir, introspectif un brin hypocondriaque, volontiers « stressé » d’un peu tout et angoissé de quitter sa famille pour se retrouver seul, face à lui-même. Non croyant, ayant quitté le catholicisme d’église, puis le christianisme de la vie éternelle même, il a voulu accomplir le Chemin par « envie de relever le défi », pour « connaître la privation », mais aussi par « orgueil ».

Il en reviendra avec de meilleures raisons : connaître « la véritable liberté de changer son programme » p.49 ; faire de multiples rencontres, « parties intégrantes du pèlerinage » p.60, d’autant plus riches qu’éphémères tels Hakim, Jean, Loïc, Fabio, Gwen, Marty, Jean-Paul, Steffie, Jelle ; « une chance de pouvoir évoquer des choses que l’on garde en soi et qui doivent s’exprimer » p.89 ; acquérir une « sensation d’équilibre, d’harmonie » p.43 ; jouir de la nature en elle-même, « se lever en forêt est mon plus grand plaisir » p.48, la vision au loin des Pyrénées comme « plus belle émotion » p.85 ou ces rapaces qui planent, souverains, comme des dieux p.94 et 111 ; la fête un samedi soir à Pampelune p.114.

« Le pèlerin part sur la route comme on décide de ranger son grenier pour connaître ce qui s’y trouve » p.66. Ce pourquoi il s’allège progressivement : de son matériel doudou largement inutile, de ses soucis illusoires et fausses responsabilités, de ses angoisses pour un futur qui n’est pas là ou pour des chimères nées de son imagination. Il faut dire que Frédéric est parti chargé comme un baudet, flanqué d’un chariot où mettre toutes ses affaires « indispensables » (peut-être parce qu’il a eu le dos bousillé par le judo ?) : une tente, deux tapis de sol, un oreiller gonflable, un bâton, une bombe anti-agression (contre les chiens), une tablette GPS en plus du téléphone portable et de son chargeur solaire, un harmonica et un baladeur chargé de musiques, deux gourdes en plus de la flasque à tétine… Il rencontre sur le chemin d’autres qui n’ont qu’un sac à dos avec un seul change – bien plus sages dans le choix de ce qui est vraiment nécessaire.

La résistance est dans le moral, pas dans le physique : le corps avance pas à pas, à son rythme, selon ce qui vient ; le mental seul travaille, rumine, s’emballe. Le spirituel peut recadrer le but, mais quand on n’est pas croyant, il se résume à l’essentiel : les amours terrestres, l’épouse et les enfants, l’ouverture aux autres. C’est plus humble que la foi, mais mieux ancré dans l’humanité réelle : combien de croyants mystiques préfèrent trop souvent leur méprisante solitude éthérée aux gens qu’ils ont véritablement devant eux ?

Mais l’angoissé a du mal à quitter sa famille, même pour quelques semaines ; ou est-ce la famille qui a du mal à le laisser trouver sa liberté durant ces vacances choisies ? Ce qui est dur est de quitter, pas de marcher. Le départ de Vézelay le 5 avril à midi juste s’effectue avec femme et marmaille, ainsi deux jours durant. Puis il les retrouve une dizaine de jours plus tard pour deux semaines encore ensemble ! Le pèlerinage n’est-il pas à l’inverse un chemin vers soi ? Le sentiment paternel en lui le fera marcher avec chacun de ses enfants tour à tour, pour l’intensité des liens personnels réciproques. « Mon rêve serait que mon expérience leur donne envie de forcer le destin, de prendre leur vie en main pour en tirer le meilleur » p.60. Mais, en contrepartie, « à notre retour, il sera impératif que le changement qui s’opère en nous apparaisse positivement aux yeux de ceux que l’on aime » p.135.

D’ailleurs, « les enfants sont à l’opposé des chiens : pas un qui ne me souhaite une bonne journée, ne me questionne sur ma route ou l’utilité de mon bâton » p.64. Le récit des détails de la voie, des ennuis de matériel, de la fatigue et de la faim, prennent place dans cet ensemble qu’est le Chemin, mais à leur juste place, racontés avec humour parfois, sensualité d’autres fois, pieds nus dans l’herbe, poitrine offerte au soleil couchant, attablé dans un restaurant gastronomique ou partageant le soir une bouteille de vin. Le souvenir de films ou de chansons contemporaines surgissent à propos – mais aucune référence littéraire.

Car l’auteur écrit fluide, mais trop souvent avec ces clichés de la mode que sont « mon ressenti » p.7, « mon sac est finalisé » p.11, « je m’éclate sur ce sentier » p.39, « nous échangeons sur » p.44, « ils matérialisent mes conditions » p60, « cette problématique s’affirme » p.62, sans parler des superlatifs dont on a perdu le sens : « magique », « fabuleux »… Tout un jargon très peu français dans le flou des mots-valises entendus à la télé. L’auteur entreprend pourtant une réflexion poussée sur « le sens des mots » p.98 – il aurait pu se relire.

Mais ces défauts bénins (qui ne surgissent qu’à l’œil exercé du critique) ne compromettent pas le sens du livre. Il est de livrer une expérience et reste en cela authentique.

Le récit de ces deux mois est bien raconté, plaisant à lire, sans se perdre dans les cartes, plans et autres balisages. Les relations humaines sont premières, l’approfondissement de soi aussi, au point de fondre en larmes devant Santiago cathédrale – et de poursuivre ensuite jusqu’à la mer, à Fisterra (fin de terre).

« Le pèlerin revient de son périple avec une force en lui, une capacité à affronter certaines épreuves, à prendre des décisions qui peuvent demander un peu d’audace ou de courage » p.180. Lorsqu’on est allé jusqu’au bout – « ultreia » ! – tout devient possible sans que la précaution par principe ne vienne entraver l’audace. Le livre est un témoignage qui dure, plus que les souvenirs. Il a été écrit pour le public, mais aussi pour les trois enfants – « et Steven » (mais qui est donc bébé Steven ?).

Quiconque voudra se lancer dans cette grande aventure, ou aura seulement la curiosité d’apprendre pourquoi des milliers de pèlerins venus du monde entier font le Chemin de Saint-Jacques, lira ce livre avec bonheur. Je vous le conseille !

Frédéric Devaux, Un pas puis d’autres vers Compostelle, 2015, éditions Vérone, 183 pages, €18.00
Aussi sur ce blog : Chemin de Saint-Jacques

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Jean-François Marquet, ABC Mer

jean francois marquet abcmer
Quarante mots pour les marins, c’est un peu court, mais alléchant et parfois original. L’auteur, journaliste audio, recycle une émission de Radio France 2011. Une sélection de mots bizarres du vocabulaire maritime est traitée chaque fois sur une page avec le sens commun, une citation, puis le sens marin. Il y a de quoi découvrir.

Ainsi « corbillard » : vous pensez savoir de quoi il s’agit ? A terre, certainement, mais sur l’eau ? Oh, il ne s’agit pas de la mer, cette fois, mais de la rivière : le corbillard était le coche d’eau qui reliait Corbeil à Paris, Corbeil sur l’Essonne.

Original aussi l’origine marine du mot « forban », qui vient de bannir, comme « bandit ». Les forbans sont des aventuriers rejetés des navires, devenus des pirates. Mais leur destin n’était pas écrit dans leur situation, ils auraient pu refaire leur vie ailleurs honnêtement.

On apprend des choses, je vous dis. Mais trop peu : comment embrasser tout l’océan en 40 mots ? D’autant que certaines définitions sont parfois courtes, format minuté de la radio oblige. Par exemple « bord » qui énumère nombre de ce qu’il faut savoir sur le haut bord, le maître à bord et la roulade bord sur bord… mais rien de rien sur bâbord et tribord, pourtant source de confusions et contresens !

Ce petit opus est-il un « livre » ? Non, un divertissement oui, pour passer le temps dans les transports (son format est véritablement « de poche »). Mais un peu cher pour cet usage. Vous serez instruit, mais aussi agacé.

Pourquoi diable l’auteur, qui avoue un « diplôme de lettres modernes » cite-t-il des auteurs anglais pour confirmer le sens des mots français ?! Citer page 11 Stephen King pour « affaler » et page 43 Oscar Wilde pour « estime » est une cuistrerie : c’est le traducteur qui a choisi ces mots, pas l’auteur en langue originale.

Agaçant aussi ces « je cite » avant toute citation. Transposée directement de l’oral radio, cette façon de dire est une ineptie par écrit : les guillemets ou l’italique sont justement là pour ça.

mousse marin

En bref, une publication mais pas vraiment un document, encore moins « un livre ». Sa lecture (qui prend peu de temps) pourra quand même vous divertir, si les mots marins vous intéressent. D’autant que les dessins de Sébastien Léger ont de l’humour, comme « cingler » et « larguer ».

Quant à l’éditeur, malgré la facilité de publier « à tout prix » des noms connus susceptibles de pub dans les médias (le réseau, vous dis-je !), il mérite d’être découvert. J’ai ainsi chroniqué les Mémoires du capitaine Dupont, rescapé de La Méduse, un fort bon livre.

Jean-François Marquet, ABC Mer, 2014, illustré par Sébastien Léger, éditions La Découvrance, 92 pages, €11.00
Le site de l’éditeur
Attachée de presse : Guilaine Depis

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