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Frédéric Devaux, Un pas puis d’autres vers Compostelle

frederic devaux un pas puis d autres vers compostelle
Faut-il être croyant pour être pèlerin ? faut-il être fou pour quitter le confort de la civilisation ? faut-il avoir envie de compétition pour marcher durant deux mois de Vézelay à Santiago ? Rien de tout cela, nous apprend Frédéric Devaux, la quarantaine, père de trois enfants – « et Steven » – responsable de maintenance ferroviaire dans le civil.

Partir, c’est « faire le premier pas pour créer l’aventure, créer les conditions pour être heureux » p.180.

Ce ne fut pas simple pour lui, qui se sentait vieillir, introspectif un brin hypocondriaque, volontiers « stressé » d’un peu tout et angoissé de quitter sa famille pour se retrouver seul, face à lui-même. Non croyant, ayant quitté le catholicisme d’église, puis le christianisme de la vie éternelle même, il a voulu accomplir le Chemin par « envie de relever le défi », pour « connaître la privation », mais aussi par « orgueil ».

Il en reviendra avec de meilleures raisons : connaître « la véritable liberté de changer son programme » p.49 ; faire de multiples rencontres, « parties intégrantes du pèlerinage » p.60, d’autant plus riches qu’éphémères tels Hakim, Jean, Loïc, Fabio, Gwen, Marty, Jean-Paul, Steffie, Jelle ; « une chance de pouvoir évoquer des choses que l’on garde en soi et qui doivent s’exprimer » p.89 ; acquérir une « sensation d’équilibre, d’harmonie » p.43 ; jouir de la nature en elle-même, « se lever en forêt est mon plus grand plaisir » p.48, la vision au loin des Pyrénées comme « plus belle émotion » p.85 ou ces rapaces qui planent, souverains, comme des dieux p.94 et 111 ; la fête un samedi soir à Pampelune p.114.

« Le pèlerin part sur la route comme on décide de ranger son grenier pour connaître ce qui s’y trouve » p.66. Ce pourquoi il s’allège progressivement : de son matériel doudou largement inutile, de ses soucis illusoires et fausses responsabilités, de ses angoisses pour un futur qui n’est pas là ou pour des chimères nées de son imagination. Il faut dire que Frédéric est parti chargé comme un baudet, flanqué d’un chariot où mettre toutes ses affaires « indispensables » (peut-être parce qu’il a eu le dos bousillé par le judo ?) : une tente, deux tapis de sol, un oreiller gonflable, un bâton, une bombe anti-agression (contre les chiens), une tablette GPS en plus du téléphone portable et de son chargeur solaire, un harmonica et un baladeur chargé de musiques, deux gourdes en plus de la flasque à tétine… Il rencontre sur le chemin d’autres qui n’ont qu’un sac à dos avec un seul change – bien plus sages dans le choix de ce qui est vraiment nécessaire.

La résistance est dans le moral, pas dans le physique : le corps avance pas à pas, à son rythme, selon ce qui vient ; le mental seul travaille, rumine, s’emballe. Le spirituel peut recadrer le but, mais quand on n’est pas croyant, il se résume à l’essentiel : les amours terrestres, l’épouse et les enfants, l’ouverture aux autres. C’est plus humble que la foi, mais mieux ancré dans l’humanité réelle : combien de croyants mystiques préfèrent trop souvent leur méprisante solitude éthérée aux gens qu’ils ont véritablement devant eux ?

Mais l’angoissé a du mal à quitter sa famille, même pour quelques semaines ; ou est-ce la famille qui a du mal à le laisser trouver sa liberté durant ces vacances choisies ? Ce qui est dur est de quitter, pas de marcher. Le départ de Vézelay le 5 avril à midi juste s’effectue avec femme et marmaille, ainsi deux jours durant. Puis il les retrouve une dizaine de jours plus tard pour deux semaines encore ensemble ! Le pèlerinage n’est-il pas à l’inverse un chemin vers soi ? Le sentiment paternel en lui le fera marcher avec chacun de ses enfants tour à tour, pour l’intensité des liens personnels réciproques. « Mon rêve serait que mon expérience leur donne envie de forcer le destin, de prendre leur vie en main pour en tirer le meilleur » p.60. Mais, en contrepartie, « à notre retour, il sera impératif que le changement qui s’opère en nous apparaisse positivement aux yeux de ceux que l’on aime » p.135.

D’ailleurs, « les enfants sont à l’opposé des chiens : pas un qui ne me souhaite une bonne journée, ne me questionne sur ma route ou l’utilité de mon bâton » p.64. Le récit des détails de la voie, des ennuis de matériel, de la fatigue et de la faim, prennent place dans cet ensemble qu’est le Chemin, mais à leur juste place, racontés avec humour parfois, sensualité d’autres fois, pieds nus dans l’herbe, poitrine offerte au soleil couchant, attablé dans un restaurant gastronomique ou partageant le soir une bouteille de vin. Le souvenir de films ou de chansons contemporaines surgissent à propos – mais aucune référence littéraire.

Car l’auteur écrit fluide, mais trop souvent avec ces clichés de la mode que sont « mon ressenti » p.7, « mon sac est finalisé » p.11, « je m’éclate sur ce sentier » p.39, « nous échangeons sur » p.44, « ils matérialisent mes conditions » p60, « cette problématique s’affirme » p.62, sans parler des superlatifs dont on a perdu le sens : « magique », « fabuleux »… Tout un jargon très peu français dans le flou des mots-valises entendus à la télé. L’auteur entreprend pourtant une réflexion poussée sur « le sens des mots » p.98 – il aurait pu se relire.

Mais ces défauts bénins (qui ne surgissent qu’à l’œil exercé du critique) ne compromettent pas le sens du livre. Il est de livrer une expérience et reste en cela authentique.

Le récit de ces deux mois est bien raconté, plaisant à lire, sans se perdre dans les cartes, plans et autres balisages. Les relations humaines sont premières, l’approfondissement de soi aussi, au point de fondre en larmes devant Santiago cathédrale – et de poursuivre ensuite jusqu’à la mer, à Fisterra (fin de terre).

« Le pèlerin revient de son périple avec une force en lui, une capacité à affronter certaines épreuves, à prendre des décisions qui peuvent demander un peu d’audace ou de courage » p.180. Lorsqu’on est allé jusqu’au bout – « ultreia » ! – tout devient possible sans que la précaution par principe ne vienne entraver l’audace. Le livre est un témoignage qui dure, plus que les souvenirs. Il a été écrit pour le public, mais aussi pour les trois enfants – « et Steven » (mais qui est donc bébé Steven ?).

Quiconque voudra se lancer dans cette grande aventure, ou aura seulement la curiosité d’apprendre pourquoi des milliers de pèlerins venus du monde entier font le Chemin de Saint-Jacques, lira ce livre avec bonheur. Je vous le conseille !

Frédéric Devaux, Un pas puis d’autres vers Compostelle, 2015, éditions Vérone, 183 pages, €18.00
Aussi sur ce blog : Chemin de Saint-Jacques

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Destination Cuba

Les États-Unis et Cuba pourraient rouvrir leurs ambassades avant le sommet des Amériques, au Panama, qui se tiendra les 10 et 11 avril. François Hollande devrait se rendre à Cuba… C’est assez pour me faire ressouvenir de mon voyage dans l’île Caraïbe, il y a quelques années. La fin de l’isolement de l’un des derniers pays « communistes » de la planète n’est pas encore pour demain, Fidel Castro se dresse toujours en statue du Commandeur ; mais la fin est proche. Évidemment, Cuba est sur la liste des États soutenant ou finançant le terrorisme ; son retrait de cette liste doit d’abord être soumis au Congrès, dont les deux chambres sont dominées par les Républicains – franchement hostiles au régime Castro. Mais une levée d’embargo profiterait à l’agriculture américaine : un million de tonnes de blé est acheté chaque année par Cuba au Canada et à l’Europe. Il serait moins cher de le transporter depuis la Floride, en face. De quoi susciter la convoitise capitaliste…

Fidel castro dictateur

Dans la navette aéroport, à Madrid, je repère deux minettes venues de Paris ; elles se rendent à La Havane. Elles sont « graves » comme dirait l’Adolescent : minaudantes, miaulantes, affichées, supersapées, électriques et narcissiques, elles veulent aller représenter Paris dans les îles. Leur conversation – assez fort pour que tous autour les entende – sinon ce n’est pas drôle – ne porte que sur les garçons : « et Untel, il t’a appelé ? Attend, je vais lui téléphoner. Et Machin ? » Leur but est d’aller tout prosaïquement se faire brancher par les bien montés coupeurs de cannes. S’offrir au tiers-monde, n’est-ce pas faire preuve d’abnégation « dans le vent » ? Le tee-shirt de l’une d’elle annonce la couleur : « Besame mucho !« . En espagnol, cela signifie quelque chose comme baise-moi à mort…

Nous arrivons alors qu’il est 5h du matin en France ; il n’est que 23h à La Havane. Le décalage horaire nous épuise car nous avons tous mal dormi dans l’avion bien rempli, trop serrés, environnés de bruit. Le vol a fait le plein à Madrid de tout un groupe d’Espagnols, des jeunes de 18 ou 19 ans en vacances. Ils sont à mi-année d’entrée en faculté ou en école de commerce, ils se connaissent tous et discutent par groupes. L’un de leur centre est un couple de madrilènes branchés, beaux comme des dieux et aussi à l’aise. Ils s’aiment, se caressent au vu de tous, mignons comme tout. Leur douceur attire les filles comme un aimant et les garçons par rivalité. Ils font cellule et sont en même temps de plain-pied avec les autres, parlant et riant, jouant aux cartes. L’amante porte des cheveux noirs coiffés à la Jeanne d’Arc, un body gris moule sa poitrine appréciable. L’amant a de beaux cheveux aux reflets vénitiens qui lui retombent en mèche sur le front. Il en joue d’un geste machinal et charmant pour les repousser en arrière. Il montre des avant-bras et des épaules de véliplanchiste, bien pris dans une chemise de vichy bleu. Ils apparaissent particulièrement juvéniles et vulnérables au milieu des autres, grands machos aux barbes déjà bleues ou executives femelles au physique de paysannes du Middle-west, qui les accompagnent.

Cuba carte notre circuit

L’aéroport de La Havane est conçu comme une publicité pour le régime. Il est clean, moderne et international – pas du tout « socialiste » comme on peut le redouter. Une aire de jeu pour tout-petits, côté départs, s’aperçoit par la vitre. En revanche, malgré le nombre de fonctionnaires présents aux innombrables guichets, la queue à l’immigration dure longtemps. Il leur faut vérifier le faciès de tous ces étrangers, comparer les passeports avec les listes « noires » établies pour détecter les « espions de la CIA », je suppose.

De l’autre côté, nous accueille un Sergio local parlant français. Il nous déclare être d’origine espagnole, pour se poser au-dessus des métissés, la grande hantise caraïbe. Placide et enveloppé, nous verrons qu’il aime parler ; il débite déjà son discours uniforme au micro, dans le car qui nous emmène à l’hôtel Kohly. Nous n’y passons qu’une nuit courte, de minuit à 5h. L’obscurité est ponctuée des rythmes de la boite de nuit de l’hôtel, en pleine activité hebdomadaire en ces heures du samedi au dimanche. Suivent, au petit matin, des cris et des rires exacerbés des danseurs qui vont se finir dans la piscine. On entend de grands splash et les réflexions de la meneuse, une fille à voix de ventre. Exaspération sensuelle, exténuation physique, rauquerie du désir, tout cela passe par les voix dans le silence de nos insomnies.

L’en-cas du petit déjeuner exige de ne pas être pressé car il arrive un à un, selon les commandes, et parcimonieusement. Le café est à l’italienne, dans des tasses minuscules, peu fait pour abreuver la soif matinale. Les tartines semblent venir de Madrid tant elles se font attendre. Le beurre en plaquettes, lui, est importé de France.

Un autre bus nous mène à l’aéroport domestique Waijay, pour le vol intérieur jusqu’à Santiago. Le jour se lève à peine, mais il monte vite. Nous sommes juste au-dessous du Tropique du Capricorne. Les rues de La Havane sont encore désertes dans le gris de l’aube. Il pleut un peu. Mais quelques personnes attendent déjà aux arrêts de bus et un vendeur de beignets s’installe dans sa guérite. Circulent de rares automobiles. Je remarque quelques vieilles américaines, mais pas aussi rutilantes que sur les photos du tourisme. En fait, La Havane les use plus vite que le reste du pays. Sur les murs, les seules publicités sont révolutionnaires.

Cuba slogans revolutionnaires

Avec ses syllabes pleines et ses voyelles qui claquent, l’espagnol sonne ferme et définitif. Le slogan remplace la réflexion, ne reculant pas devant le jeu de mots ou l’association d’idées. Hasta la victoria (jusqu’à la victoire, phrase favorite du Che) sonne comme Hasta la vista (au revoir) ! Nous longeons des maisons basses entourées de quelques arbres qui ont l’âge de la Révolution, parfois munies d’un patio ouvert sur la rue. La banlieue près de l’aéroport domestique s’achève en casernes, usines et baraques. De jour, le soleil brille sur tout cela et donne un air riant aux choses. Dans l’atmosphère d’aquarium de cette aube au ciel bas, cette banlieue nous semble plutôt glauque, comme un bricolage fatigué. L’activisme factice remplace l’enthousiasme déclinant comme ce « Vive le Nième anniversaire de la Révolution ! » qui orne le mur face à l’entrée de l’aéroport domestique.

descamisados cuba

Françoise se dit « linguiste », ce qui fait quand même plus distingué que « prof d’anglais », vous ne trouvez pas ? Elle avoue d’ailleurs avoir des copies à corriger dès son retour… Mais elle angoisse. Elle ne sait pas si le passeport qu’elle présente « est le bon » (en a-t-elle un « vrai-faux » dans une autre poche ?). Elle s’aperçoit qu’elle n’a pas d’« autre gourde » (en dehors d’elle, je suppose ?), ni de canif, alors qu’elle s’est inscrite dans un groupe de randonnée ! Une Anne-Laure a les yeux à fleur de tête et le museau froncé d’un pékinois. C’en est irrésistible, d’autant qu’elle en a la naïveté hargneuse. Elle consulte en marketing et semble vouloir dès la première heure « prendre le groupe en main ». Elle occupe n’importe quel silence que lui laisse (parcimonieusement) Françoise pour nous raconter tout ce qui pourrait lui permettre de se présenter à son avantage. Ainsi, elle a « des amies cubaines » et vient ici souvent, parfois avec son frère qui a vaguement des idées révolutionnaires. Elle-même habite le 8ème arrondissement de Paris et est assistante en marketing pour une boite chic du boulevard Haussmann. En général, elle commence ses interventions de consultante en lançant à chaque patient un ballon tout en lui criant des insultes (passionnant !). Elle n’a pas pris le même avion que nous car elle « voulait voir ses amies » et a pris plutôt « un vol direct Air France », un jour plus tôt, qui ne lui a rien coûté avec les miles qu’elle a accumulé dans ses déplacements professionnels… C’en est saoulant ! Les autres sont plus discrets ; un Philippe deviendra même un ami.

Deux décollages et une escale plus tard, nous voici à l’aéroport de Santiago de Cuba. Il y fait chaud bien qu’une brise réussisse à descendre du nord. Sur le bord de la route, un petit à la main de son père en a ôté son tee-shirt. Nous nous apercevrons bien vite que cette attitude de quitter la chemise est très courante ici – se poser en Descamisado fait éminemment révolutionnaire ! Les automobiles qui circulent ici sont des Lada ou des Moskvitch ; les plus récentes sont japonaises. Je note quelques Fiat, Renault et Citroën. Un bus accordé à notre groupe nous pique au sortir de l’avion. Le chauffeur se prénomme Ricardo.

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