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Randonnée au départ de Cuzco vers Chincheros

Après un solide petit-déjeuner d’hôtel composé d’omelettes, de diverses sortes de pains et de fruits coupés, le café concentré peu goûteux mais le jus de mangue bien épais, nous partons pour la randonnée.

Le bus s’élève sur les pentes de la cuvette où est enfermée Cuzco. La ville étend ses toits ocres comme les vaguelettes d’un lac ; n’émergent que les clochers des innombrables églises. L’engin poussif nous dépose hors de la ville, à l’orée d’un chemin de terre. Nous partons sac au dos. L’air est frais, le ciel lumineux, le soleil encore doux. Le chemin est bordé d’eucalyptus. L’odeur balsamique de l’arbre vient de temps en temps ajouter à l’austérité du paysage. L’air est sec, pauvre en oxygène, l’herbe pousse rase, peu arrosée, la poussière vole en permanence sur le chemin sous un vent presque constant. Quelques endroits pavés rappellent que cette voie fut construite par les Incas. A un virage du chemin, nous apercevons émergeant de la brume le pic étincelant de glace de la Veronica, l’une des bornes de la vallée sacrée, qui culmine à 5800 m. Etrange irruption du sacré dans le terre à terre de la marche. Alors qu’en ce premier jour nous sommes préoccupés de réapprendre à randonner, les pieds vissés au sol, cette vision flottant sur l’horizon nous rappelle que la marche est aussi un chemin spirituel, une rencontre avec une civilisation disparue, une autre approche de l’humain et de l’éternité.

Nous croisons des paysans aux mules chargées de foin, de petits troupeaux de vaches et moutons mêlés. Les gens nous souhaitent toujours le bonjour, plus avenants qu’en Bolivie. Seuls les chiens sont n’aiment pas les inconnus, gardiens vigilants aux crocs acérés qu’ils montrent allègrement dès l’entrée des villages. Nous sommes en période de vacances scolaires pour deux semaines. Les enfants de la campagne jouent entre eux, ou travaillent avec leurs parents, c’est selon.

Le pique-nique a lieu sur une éminence au milieu du paysage. Le chemin se poursuit derrière nous, un autre serpente devant nous, au loin un lac, et la barrière des montagnes qui s’élève haut dans le ciel. Nous la passerons demain. On déballe des légumes acidulés et du poulet froid cuit dans un bouillon d’herbes. Il a beaucoup de goût, c’est une recette péruvienne. La racine de yuca, qui veut se faire passer pour de la pomme de terre, est très étouffe-chrétien. Elle a la longueur d’une carotte, l’aspect du navet, et un goût de pomme de terre farineuse et sèche. Nous sommes en plein soleil et faire « la sieste » est plutôt abrutissant, malgré manches longues, casquette et crème protectrice.

Une bonne moitié du groupe est déjà fatiguée et choisit de rejoindre directement le camp du soir, installé au bord du lac de Piuray, à 3700 m d’altitude. De loin il apparaît comme une lagune vaseuse bordée de quelques roseaux. Grâce au ciel sa couleur est bleu profond. Je choisis l’autre partie du groupe qui poursuit jusqu’au village de Chincheros. Les maisons y sont construites d’adobe, ces briques de terre et de paille hachées séchées au soleil et assemblées avec de la boue. Les rues sont pavées avec une rigole centrale. Elles montent vers l’inévitable « place d’armes » où est bâtie l’église catholique, au centre de tous les villages occupés par l’espagnol. Aux abords du village, nous buvons des cocas dans un bazar qui vend de tout.

Les garçons du village jouent au cerf-volant, indifférents aux étrangers. Leur engin est bâti de sacs plastiques sur une armature en bois. Un essaim bourdonnant des petites filles excitées par le commerce tente de vendre aux touristes force colifichets. Nous nous réfugions dans l’église où elles ne peuvent nous suivre, le Christ en ayant un jour chassé les marchands. C’est une bâtisse carrée, paysanne, au clocher raide, au toit plat à quatre pans, aux murs chaulés. L’intérieur est baroque hispano-indien, tout en dorures et décors chantournés. Les plafonds sont couverts de peinture à fresque, les côtés recèlent des reliquaires à saints, Vierge ou Christ en torture. L’autel est surmonté de miroirs au cadre de bois doré pour augmenter la lumière. Saint-Sébastien, favori de la foi masochiste espagnole, porte l’incongru d’un pagne rouge vif à bretelle, mais son torse a déjà pris deux flèches. Il a le beau visage de la tentation diabolique. Le Christ est piqué, fouetté, courbé. La Vierge est majestueuse, mère idéale, et vous regarde personnellement. Mi-juive, mi-indienne, elle est la Mère de Dieu-fils et la Pachamama inca. Les messes, ici, se disent en quechua depuis Vatican II.

En contrebas de la place d’armes s’élèvent les ruines du site inca. Il ne reste que de gros murs appareillés, de vagues soubassements de bâtiments chargés de surveiller la vallée et de collecter le grain des terres ici fertiles. Plus loin, des terrasses aménagées à l’époque sont encore cultivées.

Nous prenons un chemin bordé de roseaux vers le camp. Le vent se met à souffler plus fort avec le soir, et nous avons presque froid. Le camp est installé au bord du lac, dans un pré bordé du chemin très passant qui mène au village. Les camions soulèvent la poussière. Des gamins curieux sont assis à regarder tentes et préparatifs du repas. La nuit tombe vers 18 h. Le groupe se réfugie dans la tente mess, sauf Salomé qui lit « le Guide du Connard » (traduction Choisik), et Périclès qui teste son espagnol débutant sur les petits enfants. Périclès est un bon vivant rigolard, gaffeur et bordélique ; il travaille chez Renault.

Le repas est excellent. Le cuisinier, Ruben de son prénom, a eu tout l’après-midi pour faire des prodiges : soupe aux légumes frais et au lait, poisson du lac (une truite) accompagnée de riz, papaye et ananas coupés en dessert. Il a été aidé par une jeune femme discrète au frais prénom, Nieve – la neige. Dès le repas achevé, altitude et fatigue physique oblige, chacun se retire sous sa tente.

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Torno

Le lac de Côme, vu d’en haut, a la silhouette d’un éphèbe ivre, les deux jambes en mouvement avec Côme au bout d’un pied et Lecco au bout de l’autre, le torse et la tête rejetés en arrière à Mezzola, le sexe lâchant un long jet de lacs vers Lugano. Notre hôtel, à Bellagio, sera dans l’entrejambe.

Le paysage qui défile depuis la cabine du bateau est celui d’un fjord de Norvège. Mêmes écharpes de brume, mêmes couleurs vives dans le coton ambiant, ce vert tendre, ce rouge mat des fleurs, cet ocre solaire des façades. La saturation d’eau dans l’atmosphère diffuse les couleurs comme un prisme. Rien à voir avec la découverte de Stendhal, le 18 juillet 1817, qu’il décrit dans Rome, Naples et Florence : « Rien dans l’univers ne peut être comparé au charme de ces jours brûlants d’été passés sur les lacs du Milanais, au milieu de ces bosquets de châtaigniers si verts qui viennent baigner leurs branches dans les ondes. » C’est joliment dit… mais pas du tout d’actualité aujourd’hui où il pleut !

Les rives offrent leurs maisons Renaissance aux fenêtres bilobées et aux façades décorées. Des balcons ouvragés ornent les murs jaune d’œuf ; ils ondulent comme des rideaux de scène. La villa d’Este apparaît, rouge et rose, dans un renfoncement de la côte. Construite en 1570 pour le cardinal Gallio, elle a été transformée en hôtel au 19ème siècle. Nous sommes devant Cernobbio, « lieu élégant » selon le Guide. L’endroit est aujourd’hui suranné. Souverains et cardinaux ne viennent plus se reposer des intrigues ; les gens du monde et les bourgeois les ont remplacés. L’aristocratie cède peu à peu la place à la classe commerçante avant de poursuivre par la masse démocratique. C’est ainsi que le palais devient palace avant de devenir, plus tard, lieux collectifs : musée ou mairie. Défilent de part et d’autre des rives Tavernola, Cernobbio, Blevio, Moltrasio au pied du mont Bisbino où composa Bellini au début du 19ème siècle romantique s’il en fut. « C’est une manière de bâtir élégante, pittoresque et voluptueuse, particulière aux trois lacs… », disait Stendhal de ces villas. « Les montagnes du lac de Como sont couvertes de châtaigniers jusqu’aux sommets. Les villages, placés à mi-côte, paraissent loin par leurs clochers qui s’élèvent au-dessus des arbres. Le bruit des cloches, adouci par le lointain et les petites vagues du lac, retentit dans les âmes souffrantes. Comment peindre cette émotion ! Il faut aimer les arts, il faut aimer et être malheureux. » Ce siècle aimait à être malheureux, par fatigue – pas le nôtre. Quoique…

A Torno, nous nous arrêtons pour manger notre pique-nique, acheté à Côme par un guide prévoyant. Nous nous installons au bar Italia « depuis 1892 » sur la placette du débarcadère des motoscafi. Pain, tomate, fromage (un gorgonzola lombard), bresaola (ces fines tranches de bœuf séché à l’air), pomme, composent le menu, arrosé d’une bière à la pression ou d’un capuccino, ou encore d’un chocolat très noir et onctueux comme savent le faire les Italiens. Nous sommes servis par le fils du patron, un adolescent pâle comme une endive et au teint enfariné comme celui des pages de la littérature médiévale, lèvres rouges et yeux d’escarboucles.

La pluie a à peine contenu son rythme ; c’est une bruine que l’on sent faite pour durer, inexorable comme un commandement de Dieu. Nous sortons quand même pour un embryon de promenade en belvédère le long des eaux du lac. Le chemin empierré est glissant de boue et de feuilles flétries. Les pierres luisantes sont d’un gris de métal. L’accumulation des feuilles fait un bruit d’éponge essorée à chaque pas. A un virage, surgit le bruit : une cascade rugit en se précipitant de la falaise sur les rocs, pressée de se noyer dans les eaux amoureuses et immobiles du lago. Romantique, is’t it ? Un petit pont en dos d’âne enjambe les eaux tumultueuses blanches de passion coléreuse, nous permettant d’accumuler à plaisir les ions négatifs violemment brassés si bénéfiques pour l’apaisement cérébral, dit-on.

De retour au village, l’église rencontrée fermée est ouverte. Il s’agit de San Giovanni au campanile roman mais porche Renaissance. Il offre ses statues naïves comme une bande dessinée de la foi. Je distingue saint Roch, saint Pierre, saint Sébastien, les plus faciles à reconnaître. Mais qui est celui qui porte une roue et une palme ? Le décapité entouré de murs palatiaux doit être saint Jean-Baptiste et la femme qui lui prend la tête, Salomé la salope. Sainte Anne est-elle bien la mère de la Vierge et sainte Elisabeth sa sœur ? Ainsi va la conversation. Je vérifie au retour : c’est bien vrai – mais aucun texte canonique ne mentionne Anne, seulement la tradition. Quant à Elisabeth, mère de saint Jean-Baptiste, elle n’est seulement que « la parente » de la Vierge Marie (Luc I,36).

A l’intérieur de l’église se prépare quelque chose – quoi en ce jour de sainte Judith ? Nous croisons de nombreuses femmes à parapluie qui se dirigent vers l’église, grenouilles pataugeant dans les flaques pour rejoindre le bénitier. Non, nous ne sommes pas de la fête mais des touristes en visite. Ils sont rares en cette saison, certes, et encore plus sous cette pluie c’est pourquoi le bambino se demande pourquoi nous sommes ici. Le chœur de l’église est entièrement décoré de fresques fraîches comme la vie. Celles de l’édifice illustrent le Nouveau Testament.

Nous reprenons, sur la placette, nos affaires et le motoscafo. Il pleut toujours. Je caresse un chat mâle au pied d’un restaurant dont les convives avinés parlent bruyamment. Un couple très jeune, face au lac, s’encadre dans un passage. Ils nous tournent le dos, tout entier à leur amour mutuel, se tenant les mains. Mystère et mélancolie, ces deux symbolisent l’avenir et la chaleur humaine – ce sont les premières pensées qui me sautent à l’esprit en les voyant, isolés et prenant l’eau sur fond de lac et de nuages… La froide humidité me fait penser à l’automne de la vie, mais le cou découvert du garçon exhale toute la chaleur vitale qui attire sa compagne.

Le bateau arrive ; ce n’est pas le Ninfea pris ce matin mais un autre. Les bateaux, ici, sont comme les métros des villes – nombreux et fréquents. Nous en prenons un pour traverser vers Moltrasio, puis un autre, en correspondance, pour aller dans le nord. Sur une pancarte à l’entrée de la passerelle de fer pour monter sur le bateau, la traduction en français des instructions concernant les chiens et les enfants sur les bateaux est hilarante. Les chiens « en-dessous de 50 cm » sont admis « s’ils ne causent pas d’incommodités » aux autres passagers. Ils doivent « acquitter un billet comme les enfants ». Mais il n’est pas précisé si lesdits enfants doivent être munis d’une laisse et d’une muselière.

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Château de Puivert, troubadours et patous

Au matin, nous devons monter et descendre encore. La visite du château nous fait passer de 375 à 1087 m.

chateau de puivert entree

Privé, le château est bien restauré, avec des clins d’œil vers le spectaculaire, comme ce squelette enchaîné après avoir été torturé dans l’oubliette d’une tourelle dans la tour bossue

chateau de puivert squelette torture tour bossue

Ou encore ces instruments de musique sous vitrine en regard des huit sculptés en culs-de-lampe sur les murs de l’instrumentarium. Ils rappellent que les poètes troubadour étaient les bienvenus dans cette famille puissante.

chateau de puivert instrumentarium

La cour d’honneur de 100 m sur 40 est entourée de six tours de défense et d’une tour de logis de 25 sur 20 m.

chateau de puivert cour d honneur

Une autre légende de dame blanche court ici. Jusqu’en mars 1289, un lac était dans la plaine de Puivert. Une princesse d’Aragon qui aimait passer le printemps au château s’asseyait le soir sur un rocher en forme de trône, tout au bord des eaux. Un soir qu’elle était triste, elle pleura tant que les eaux du lac gonflèrent, l’empêchant d’accéder à son siège. Un troubadour lui dit être capable de lui faire retrouver son trône et fit tant que le barrage céda, emportant le lac et la dame.

chateau de puivert cle de voute

La salle des gardes ne servait pas de salle d’armes. Elle serait plutôt l’équivalent du bureau et servait à entreposer les archives et rendre la justice. Le sol est au niveau de la cour et des cousièges suivent les degrés des escaliers. Cette salle voûtée de 8 m sur 7 force l’humilité par son dépouillement.

chateau de puivert salle des gardes

À la redescente, nous empruntons un autre chemin qu’à la montée. Le « chemin des troubadours » est ponctué de panneaux explicatifs qui nous en apprennent beaucoup sur la poésie occitane des XIe au XIIIe siècle. Les trouveurs de la fin’ amor, chevaliers-poètes cadets de famille, s’inspiraient des chants arabes hispaniques et idéalisaient leur dame, à laquelle ils étaient fidèles comme à leur seigneur. Comme le proclame avec forfanterie Peire Vidal de Toulouse, ils savaient « ajuster et lier si gentiment les mots et le son ». Ils disaient la longue patience qui purifie le désir, le chagrin qui mûrit la perfection intérieure, la joie d’aimer par la seule présence de la dame, sans même lui parler ou la toucher – ce qui donné notre sens de notre mot « courtoisie ».

chateau de puivert ruines

Transposition hétéro de l’amour homosexuel d’al-Andalus, mais aussi traduction en poèmes de ce désir réfréné du catharisme pour qui la chair est le diable, austérité elle-même à la convergence du platonisme pour qui le Bon et le Beau sont radicalement hors de ce monde mais où le désir charnel doit amener par degrés. Plus prosaïquement, ce sont les chevaliers sans fortune ni avenir, déclassés, qui chantaient ainsi leur frustration de ne pouvoir s’établir et baiser, dédaignés des nobles dames. Ils apparaissent à la première croisade et déclinent à la croisade des Albigeois, lorsque le pouvoir royal a triomphé en Occitanie, faisant reculer la langue d’oc.

chateau de puivert logis

De retour au gîte pour y prendre nos sacs à dos et le pique-nique à emporter, le taxi nous transporte plusieurs kilomètres jusqu’à 820 m d’altitude ; nous devrons monter jusque vers 1300 m par le GR 7, dans un chemin forestier vers le plateau de Langarail. Le soleil se couvre durant le pique-nique très copieux (un demi-pain bourré de salade, tomate, œuf dur, mayonnaise plus une banane et une tranche de gâteau). Le pré derrière les sapins se couvre de nimbus descendus bas ; il fait frais et la visibilité tombe.

patou plateau de Langarail

Nous rencontrons un troupeau de brebis, annoncé par ses clochettes, puis deux patous qui surgissent en aboyant, tous crocs dehors. Ce sont de gros chiens blancs des Pyrénées qui ont la garde des troupeaux. Tout petit, ils sont élevés au milieu des moutons qui deviennent ainsi leur famille. Toute menace sur le troupeau est perçue comme une menace sur eux-mêmes et les chiens, en général par deux, maintiennent une zone de protection autour des moutons. Ils n’attaquent pas s’ils ne sont pas attaqués mais dissuadent en aboyant, crocs sortis.

Notre guide local sait comment faire devant ces chiens de berger qui font bien leur travail. Il nous immobilise, nous demande de rester groupés, sans aucun geste agressif ; il leur parle doucement, « oui, le chien, t’es beau, oui, tu fais bien ton travail le chien, oui… ». Nous reculons lentement pour laisser le troupeau à distance, manifestant ainsi nos intentions. Ne pas crier, ne pas courir, ne pas caresser, ne pas brandir ou lancer, ne pas fixer dans les yeux, descendre de vélo. Il y a bien des dépliants écrits aux gîtes, et quelques panneaux sur le sentier, mais rien ne vaut l’expérience directe pour ce savoir-vivre face aux chiens patous.

brouillard plateau de Langarail vache

Nous croisons plus tard un troupeau de vaches allaitantes, à contourner lui aussi, car ce sont les vaches qui pourraient nous encorner si nous approchions de trop près de leurs veaux.

Au repos sur l’herbe, parmi les fleurs des prés, l’une d’entre nous attrape des tiques. Elle a peur de la maladie de Lyme mais le guide sort sa crème solaire (pour les amollir) puis sa pince à tique (plus étroite que celle pour chat) et dévisse adroitement la bête. Il ne faudra s’inquiéter que si une plaque rouge survient dans quelques jours ou semaines mais lui-même, comme nombre de gens qui ont couru dans les herbes jambes nues et torse nu étant gamins, est porteur de la bactérie sans qu’elle se manifeste.

clandestine fleur

En forêt, nous avons vu la rare fleur violette parasite des arbres appelée Clandestine. Tout à côté d’une énorme fourmilière de près d’un mètre cinquante de haut et près de deux mètres de diamètre.

Puis nous sommes montés interminablement sur la crête, dans le brouillard qui faisait ressembler nos suivants ou précédents à des fantômes bossus parfois munis de grandes ailes pour ceux qui avaient mis la cape. Je me suis retrouvé en Norvège avec les trolls. Du Pas de l’Ours, nous ne pouvons voir le pog de Montségur ; il est dans les nuages. Nous passons le col de Gacande à 1352 m. Le « village occitan » de Montaillou, qui a donné envie au guide d’approfondir l’histoire des Cathares comme à moi de venir ici, est de l’autre côté de la crête.

brouillard plateau de Langarail

Nous sommes heureux d’arriver enfin au gîte de Comus, à 1300 m. Dommage qu’il faille descendre au village avant de remonter sur le bitume d’une bonne centaine de mètres pour trouver le gîte communal neuf, situé dans les hauteurs ! Il est ouvert depuis quatre ans seulement, l’ancien était dans l’école désaffectée, plus bas. Il est tenu par Madame Pagès, dynamique cuisinière qui compose des confitures poivron-tomate ou céleri branche ! Même l’apéritif est une composition originale de vin, épices et eau de rose maison. Elle nous sert des cailles farcies avec un gratin de pommes de terre, suivies d’une tarte aux noisettes du coin. Elle nous offre même une liqueur de menthe qu’elle a confectionnée.

gite de comus

Trois autres randonneurs occupent des chambres dans le gîte, une anglaise qui passe ici son diplôme d’accompagnatrice en moyenne montagne et deux marcheurs catalans.

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Sauvages des Monts d’Arrée

Les roches sédimentaires érodées du Menez Are composent un paysage irlandais de rocs et de lande. Mais ce mont chauve où rien ne pousse, que la bruyère et la fougère, se peuple de forêt dès qu’un lac apparaît.

foret monts d arree

La rigueur du climat, balayé de vents été comme hiver, s’allie aux profondeurs des bois, peuplés de bêtes et résonnant de bruits mystérieux, pour façonner de vrais sauvages. Notamment des enfants, plus sensibles que les adultes aux échos des lieux. Le comte de Limur évoque en 1874 la lutte brutale comme amusement préféré des mâles du lieu.

chiens monts d arree

Cet endroit sépare le monde d’ici du monde des plages, tout comme le mont partage les eaux entre Manche et Atlantique et les trois évêchés de Bretagne. Nous sommes dans les hauteurs, le non pollué, l’isolé. En bref le sauvage. Y planent les faucons, les circaètes et les busards. Hier, c’était le domaine des loups, les derniers aperçus en 1906.

gamin sauvage monts d arree

Quoi d’étonnant à ce que les enfants y vivent fort dépouillés en été, se baignant dans le lac ou évoluant en vélo ? Jack Kerouac, le routard céleste bien connu en Amérique, descend d’un émigré breton du coin.

ado 14 ans monts d arree

Une famille de la côte en vacances restaure une antique maison de granit et de schiste près du GR 37.

gamins et chiens monts d arree

L’ado de 14 ans qui nous a gentiment renseignés s’élance sur le sentier en pente, déraille et dérape, échouant un peu plus loin torse nu dans un roncier.

ados velo monts d arree

Il remonte les dents serrées, les côtes éraflées sur le flanc gauche (visibles sur la photo). Mais il ne se plaint pas, cet âge jouissant à se fouailler et se faisant volontiers saint Sébastien devant ses jeunes voisins, personnage torturé si répandu dans les églises bretonne. Celui-ci exhibe fièrement aux étrangers ses griffures comme des peintures de guerre, avant d’aller jouer aux indiens, délaissant le vélo, avec ses frères et cousins, sans parler des chiens.

torse blesse velo ado monts d arree

Nous poursuivons notre randonnée tandis que s’éloignent cris et aboiements, dans le lointain des bois.

sous bois lac de drennec monts d arree

Le lac artificiel du Drennec, terminé en 1982 et couvrant 110 hectares, est issu d’un barrage sur la rivière Elorn. Il stocke l’eau potable du bassin de Brest et du nord Finistère.

plage lac de drennec monts d arree

Pas de nitrates, mais récemment des cyanobactéries qui rendent le poisson impropre à consommer. Quelques plages sont cependant préservées pour le bonheur des jeunes peaux avides de frais.

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Frédéric Devaux, Un pas puis d’autres vers Compostelle

frederic devaux un pas puis d autres vers compostelle
Faut-il être croyant pour être pèlerin ? faut-il être fou pour quitter le confort de la civilisation ? faut-il avoir envie de compétition pour marcher durant deux mois de Vézelay à Santiago ? Rien de tout cela, nous apprend Frédéric Devaux, la quarantaine, père de trois enfants – « et Steven » – responsable de maintenance ferroviaire dans le civil.

Partir, c’est « faire le premier pas pour créer l’aventure, créer les conditions pour être heureux » p.180.

Ce ne fut pas simple pour lui, qui se sentait vieillir, introspectif un brin hypocondriaque, volontiers « stressé » d’un peu tout et angoissé de quitter sa famille pour se retrouver seul, face à lui-même. Non croyant, ayant quitté le catholicisme d’église, puis le christianisme de la vie éternelle même, il a voulu accomplir le Chemin par « envie de relever le défi », pour « connaître la privation », mais aussi par « orgueil ».

Il en reviendra avec de meilleures raisons : connaître « la véritable liberté de changer son programme » p.49 ; faire de multiples rencontres, « parties intégrantes du pèlerinage » p.60, d’autant plus riches qu’éphémères tels Hakim, Jean, Loïc, Fabio, Gwen, Marty, Jean-Paul, Steffie, Jelle ; « une chance de pouvoir évoquer des choses que l’on garde en soi et qui doivent s’exprimer » p.89 ; acquérir une « sensation d’équilibre, d’harmonie » p.43 ; jouir de la nature en elle-même, « se lever en forêt est mon plus grand plaisir » p.48, la vision au loin des Pyrénées comme « plus belle émotion » p.85 ou ces rapaces qui planent, souverains, comme des dieux p.94 et 111 ; la fête un samedi soir à Pampelune p.114.

« Le pèlerin part sur la route comme on décide de ranger son grenier pour connaître ce qui s’y trouve » p.66. Ce pourquoi il s’allège progressivement : de son matériel doudou largement inutile, de ses soucis illusoires et fausses responsabilités, de ses angoisses pour un futur qui n’est pas là ou pour des chimères nées de son imagination. Il faut dire que Frédéric est parti chargé comme un baudet, flanqué d’un chariot où mettre toutes ses affaires « indispensables » (peut-être parce qu’il a eu le dos bousillé par le judo ?) : une tente, deux tapis de sol, un oreiller gonflable, un bâton, une bombe anti-agression (contre les chiens), une tablette GPS en plus du téléphone portable et de son chargeur solaire, un harmonica et un baladeur chargé de musiques, deux gourdes en plus de la flasque à tétine… Il rencontre sur le chemin d’autres qui n’ont qu’un sac à dos avec un seul change – bien plus sages dans le choix de ce qui est vraiment nécessaire.

La résistance est dans le moral, pas dans le physique : le corps avance pas à pas, à son rythme, selon ce qui vient ; le mental seul travaille, rumine, s’emballe. Le spirituel peut recadrer le but, mais quand on n’est pas croyant, il se résume à l’essentiel : les amours terrestres, l’épouse et les enfants, l’ouverture aux autres. C’est plus humble que la foi, mais mieux ancré dans l’humanité réelle : combien de croyants mystiques préfèrent trop souvent leur méprisante solitude éthérée aux gens qu’ils ont véritablement devant eux ?

Mais l’angoissé a du mal à quitter sa famille, même pour quelques semaines ; ou est-ce la famille qui a du mal à le laisser trouver sa liberté durant ces vacances choisies ? Ce qui est dur est de quitter, pas de marcher. Le départ de Vézelay le 5 avril à midi juste s’effectue avec femme et marmaille, ainsi deux jours durant. Puis il les retrouve une dizaine de jours plus tard pour deux semaines encore ensemble ! Le pèlerinage n’est-il pas à l’inverse un chemin vers soi ? Le sentiment paternel en lui le fera marcher avec chacun de ses enfants tour à tour, pour l’intensité des liens personnels réciproques. « Mon rêve serait que mon expérience leur donne envie de forcer le destin, de prendre leur vie en main pour en tirer le meilleur » p.60. Mais, en contrepartie, « à notre retour, il sera impératif que le changement qui s’opère en nous apparaisse positivement aux yeux de ceux que l’on aime » p.135.

D’ailleurs, « les enfants sont à l’opposé des chiens : pas un qui ne me souhaite une bonne journée, ne me questionne sur ma route ou l’utilité de mon bâton » p.64. Le récit des détails de la voie, des ennuis de matériel, de la fatigue et de la faim, prennent place dans cet ensemble qu’est le Chemin, mais à leur juste place, racontés avec humour parfois, sensualité d’autres fois, pieds nus dans l’herbe, poitrine offerte au soleil couchant, attablé dans un restaurant gastronomique ou partageant le soir une bouteille de vin. Le souvenir de films ou de chansons contemporaines surgissent à propos – mais aucune référence littéraire.

Car l’auteur écrit fluide, mais trop souvent avec ces clichés de la mode que sont « mon ressenti » p.7, « mon sac est finalisé » p.11, « je m’éclate sur ce sentier » p.39, « nous échangeons sur » p.44, « ils matérialisent mes conditions » p60, « cette problématique s’affirme » p.62, sans parler des superlatifs dont on a perdu le sens : « magique », « fabuleux »… Tout un jargon très peu français dans le flou des mots-valises entendus à la télé. L’auteur entreprend pourtant une réflexion poussée sur « le sens des mots » p.98 – il aurait pu se relire.

Mais ces défauts bénins (qui ne surgissent qu’à l’œil exercé du critique) ne compromettent pas le sens du livre. Il est de livrer une expérience et reste en cela authentique.

Le récit de ces deux mois est bien raconté, plaisant à lire, sans se perdre dans les cartes, plans et autres balisages. Les relations humaines sont premières, l’approfondissement de soi aussi, au point de fondre en larmes devant Santiago cathédrale – et de poursuivre ensuite jusqu’à la mer, à Fisterra (fin de terre).

« Le pèlerin revient de son périple avec une force en lui, une capacité à affronter certaines épreuves, à prendre des décisions qui peuvent demander un peu d’audace ou de courage » p.180. Lorsqu’on est allé jusqu’au bout – « ultreia » ! – tout devient possible sans que la précaution par principe ne vienne entraver l’audace. Le livre est un témoignage qui dure, plus que les souvenirs. Il a été écrit pour le public, mais aussi pour les trois enfants – « et Steven » (mais qui est donc bébé Steven ?).

Quiconque voudra se lancer dans cette grande aventure, ou aura seulement la curiosité d’apprendre pourquoi des milliers de pèlerins venus du monde entier font le Chemin de Saint-Jacques, lira ce livre avec bonheur. Je vous le conseille !

Frédéric Devaux, Un pas puis d’autres vers Compostelle, 2015, éditions Vérone, 183 pages, €18.00
Aussi sur ce blog : Chemin de Saint-Jacques

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Michel Leiris, Frêle bruit – La règle du jeu 4

michel leiris frele bruit

La vieillesse est un naufrage… Michel Leiris, 75 ans, reprend 10 ans après la suite de sa tentative de se connaître par le langage. Fibrille avait vu l’écroulement de cette utopie, couplée à celle du maoïsme, chacun retombant dans ses ornières humaines, trop humaines. Frêle bruit ne peut s’empêcher de prendre la suite.

Son projet envolé, Leiris ne publie plus que des fragments, expérimentation maniaque et volontiers obsessionnelle de dire et encore dire, de vouloir expliquer et encore expliquer, sans jamais aller au but. 146 séquences a-chronologiques purgent les fiches inutilisées jusqu’ici. Cette forme brève est issue des restes, mais aussi de la peur de ne jamais finir ce work in progress qu’est l’existence quand on veut la raconter. Elle se veut justifiée en même temps par l’exigence de rapidité de la révolution, sur l’exemple qu’offre Cuba, autre « idéal » avant qu’il ne s’aligne sur l’URSS exploiteuse en 1968, lors de l’invasion « populaire » de la Tchécoslovaquie…

Trop tourmenté de désobéir aux Commandements du catéchisme d’enfance, Michel, « à cause de quoi, suivi par l’idée du péché même si je crois m’être délié, je ne suis presque jamais parvenu à ce triomphe sur quelque front que ce soit, amour, action pure, littérature » p.930 Pléiade. Il est perclus d’angoisses, de velléités jamais réalisées faute d’oser sortir de lui-même, de grandes idées généreuses surtout pas mises en œuvres au détriment de son petit confort. Le type même du bourgeois révolutionnaire (cet oxymore !), du parisien né dans le 16ème et habitant depuis la guerre dans le 6ème, suivant la mode intello par facilité – « de gauche » donc puisque ça se fait – mais vivant en VIP, fonctionnaire nanti. « Rien que d’assez banal, malgré la mixture poésie, ethnographie et souci du progrès social », avoue-t-il p.918.

Phrases interminables, confuses, alambiquées, faute de savoir clairement que dire ; attention aux petits détails infimes mais noyés dans les parenthèses, incises, subordonnées, retours en arrière, scrupules ; peur d’avouer, de décrire, de dire le monde tel qu’il est. Suicidaire au fond, depuis sa jeunesse, jamais en accord avec lui-même, regrettant d’être né, d’être de son milieu, d’avoir eu un père vulgaire, de s’être branlé à deux entre garçons, d’avoir fantasmé sur les cocottes durant la Grande guerre, de… « Une bonne action en tout cas pouvait s’inscrire sur son bilan : la non action qui consiste à ne pas avoir d’enfants. Abstention dont à ces moments-là il osait être fier (…) de se flatter de n’avoir pas collaboré » p.972. C’est assez minable comme justification, assez triste aussi, comme si donner la vie était péché, « participer » au monde une erreur.

Le grand naufrage de notre civilisation se voit ici dans l’âme d’un être trop sensible à la culpabilité d’avoir rendu esclave, colonisé, exploité, appauvri le grand nombre, suscité deux guerres mondiales – comme si l’avers de la médaille n’était pas digne aussi d’être cité : libération des Lumières, exploration des mondes et des planètes, progrès de la médecine, de la santé et de l’agriculture, confort industriel, élévation globale du niveau de vie et de l’espérance de vie depuis deux siècles… Le monde ici-bas n’est pas le monde platonicien de l’Idéal (cette conviction chrétienne et marxiste inculquée à la génération Leiris), mais le monde en demi-teinte où bien et mal sont mêlés (après Nietzsche, Marx et Freud). « Autre tache possible : souhaiter que la Révolution progresse et s’étende, alors que pratiquement on ne fait rien ou à peu près rien pour hâter, chez soi, son déclenchement. (…) Inutile d’argumenter, je suis marqué par cette tache, signe entre autres du grave hiatus ouvert en moi entre façon de se représenter le monde et façon de s’y comporter » p.892. Péché toujours, contre l’Utopie, l’Idéal, les Idées pures. Péché imaginaire de ne pas être parfait alors que l’on n’est pas dieu ; péché de la conscience coupable, ce poison chrétien repris par le communisme pour déstabiliser les puissants, les dominants – et prendre leur place. Péché que Nietzsche a dénoncé et décortiqué, libérant enfin la philosophie pour penser autrement – mais que Leiris n’a jamais compris (voir ce qu’il en dit maladroitement p.829, partant de biais vers le sexe et « la Nietzschéenne », roman vulgaire dont la couverture pute l’avait fait fantasmer).

michel leiris photo nb

Nous avons droits aux rêves, à des listes, des poèmes, aux segments de voyages, aux comptes-rendus d’opéras, aux évocations de sexe, aux problèmes de chiens, à la description de l’hôtel Idéal, de son appartement croulant sous les livres pas lus ou de son bureau au sous-sol du musée de l’Homme. Michel Leiris parle de lui en disant « je » puis « il », sans raison. Cela pourrait être ciselé, intéressant, mais se trouve englué dans la glose, le remord, les repentirs de vocabulaire. Quelques perles surnagent, comme ces Allemands brûlés vifs quai des Grands Augustins en 1945, sous ses fenêtres, ou la description de sa journée à la campagne avec le chien, le jour de la mort de Picasso p.929. J’avoue avoir pris le mode lecture rapide sur nombre de morceaux tant m’ennuie ce genre de diarrhée verbale à prétention littéraire. Certes, Leiris n’est pas un poseur, mais il réussit à « faire chiant », comme le préconisait Édouard Balladur à ses hauts-fonctionnaires, lorsqu’il voulait faire passer un texte sans que personne ne le lise jusqu’au bout.

Leiris en est conscient, il l’avoue, et faute avouée est à moitié pardonnée. Il étale son être coincé, malheureux, déprimé : il est lui et cela le rachète. Il a au moins un riche vocabulaire français, ce qui devient rare de nos jours. « … Mais – coquetterie, pharisaïsme ? – j’étale une rigueur sourcilleuse quant à un juste emploi des temps du verbe, j’érige en cas de conscience d’infimes problèmes d’expression, jouant au pur qui ne veut se souiller d’aucune inexactitude je passe des heures à les résoudre et je m’abstiens d’aborder la vraie question. Comme s’il était une fin en soi, dont je ne pourrais me déprendre, je dépense jour sur jour à étoffer et fignoler ce récit déjà trop ornementé, le fourbissant, le redressant, le truffant de considérations qui souvent brouillent l’horizon plus qu’elles ne l’élargissent ! » p.919.

Bien content d’en avoir fini avec cette personnalité qui me déplaît, et avec ce pavé qui s’enfonce dans le sirupeux ennui des phrases sans cause ni verbe.

Michel Leiris, Frêle bruit – La règle du jeu 4, 1976, Gallimard l’Imaginaire 1992, 406 pages, €10.50
Michel Leiris, La règle du jeu, 1948-1976, Gallimard Pléiade, édition Denis Hollier 2003, 1755 pages, €80.50

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Marche dans les rizières cinghalaises

Nous nous levons plus tôt que nécessaire dans le silence de la campagne où seuls s’élèvent les chants d’oiseaux. Même la route proche se tait ou se contente de ronronner dans le virage, de temps à autre. Petit-déjeuner d’ananas, banane, papaye. Les œufs frits sont appétissants, mais l’huile de coco employée leur donne un goût de mauvaise haleine.

petit dejeuner cinghalais

La promenade commence dès le matin, elle sera mi-route mi-chemin, et même sur des murets de rizière.

riziere sri lanka

Inoj adore montrer les arbres et donner leur nom français ou latin. Il désigne ainsi le « Grusillia » (?), de la famille de l’acacia, dont les fleurs blanc-mauve sont un poison bio pour les rats : « les rats ils mangent et ils sont morts » – dit-il. Je crois, moi, que les rats connaissent les poisons endémiques de leur contrée et que, s’ils ne connaissent pas, ils testent avec un seul d’entre eux avant de manger comme lui s’il n’est pas mort.

hibiscus sri lanka

Nous rencontrons aussi les lourdes gourdes fripées du jacquier, le gros durian puant, le bananier aux larges feuilles, le palmier à coco quand nous baissons en altitude et quelques-unes des 15 autres espèces, le dhoum bien plus haut qu’en Égypte, le tek, et le bambou, là (mais qui n’est pas noir comme au Japon). Il y a l’hibiscus aux pistils offerts dans sa corolle ouverte et l’hibiscus-piment à la fleur fermée comme une gousse, des bougainvillées violets, des daturas pâles et odorants, des magnolias et des tulipiers ; les poinsettias poussent leur fleur-feuille rouge verte, les lantanas éclairent de jaune, orange et mauve le bord des chemins.

magnolia sri lanka

Des frangipaniers ont la fleur blanche odorante aux pétales tournant vers la gauche, en roue solaire, dont on fait offrande à Bouddha dans les temples. C’est une véritable orgie végétale, tout prolifère et pousse à profusion entre le soleil et la pluie de mousson.

fleur de frangipanier sri lanka

Les arbres ont l’air de bondir, de danser, délirant de sève et de lumière : cet enthousiasme adolescent est celui que je ressens, comme Francis de Croisset, décrivant la forêt cinghalaise : « Des bambous métalliques partent comme des fusées ; des cocotiers font éclater en plein ciel leurs gerbes pluvieuses; des péronias dressent comme des baldaquins d’énormes plumes pourpres, — d’énormes plumes qui sont des fleurs. Des taliputs hissent à trente mètres des candélabres de muguets. Des palmes gonflées d’azur suspendent des parachutes. Des canéficiers érigent des fleurs en or, et d’autres des bouquets de fruits bleus. D’autres encore portent à la fois leurs fruits avec leurs fleurs, chargés comme d’immenses sapins de Noël. Des rhododendrons ont douze mètres et des pommiers-roses en ont vingt ; et des arbres inconnus, inouïs, montent et flambent comme des incendies. »

gamin medaille de shiva sri lanka

Il fait soleil et il pleut, parfois les deux en même temps. Fleurs immobiles, oiseaux de paradis mobiles, écureuil se filant de long des branches ou, d’un saut, d’une branche à l’autre, quelques singes du genre « cynique » (siniques), pas de singes noirs ici, et des chiens évidemment. Bien plus que de chats et bien moins discrets, mais pas de gamins car c’est jour d’école. Nous descendons dans les rizières où le seul chemin passe sur les murets larges de 10 cm qui les bordent. Chaussures en équilibre, appareil photo d’une main et parapluie de l’autre, nous tentons de coordonner tout ça pour avancer, admirer, clicher et ne pas tomber. Le comble, la pluie a fait sortir les sangsues et tout passage dans les herbes entraîne sa horde avide à l’assaut des chaussures. Nouveaux cris hystériques de celles qui croyaient en avoir à tout jamais fini avec ces mini pénis vampires.

curry paysan sri lanka

A l’abri chez l’habitant, nous déjeunons de divers curries pas trop épicés tandis que la pluie continue de tomber. La noix de coco râpée, légèrement humidifiée à l’eau, est souveraine pour calmer les brûlures du piment ; elle est une fin de repas fort agréable avant le thé chaud. Une petite chatte couleur poussière, qui ne quémande rien qu’un peu de compagnie, adopte les chaussures qu’elle flaire et s’endort en boule dessus. C. a beaucoup de mal à récupérer son bien et le garçon, rentré de l’école vient saisir son animal dans les bras.

cascade Bambarakanda de 263 m sri lanka

Nous sommes près du parc Hortons Plains, mais en contrebas, dans cet enfer de fin du monde que nous n’avions pas vu dans les nuages l’autre jour. Après déjeuner, il pleut toujours, mais nous montons dans les bois qui dégouttent voir la cascade Bambarakanda de 263 m qui tombe du rocher noir, la plus haute du Sri Lanka, à 1155 m d’altitude. Le jeu est de se baigner dans la vasque creusée par les siècles, mais seul un quart du groupe y va. L’eau est assez froide et l’atmosphère extérieure mouillée. Nous retournons par les bois puis par la route de ce matin, dans l’autre sens, avant de couper par des marches abruptes établies par les habitants entre les virages de la route. L’école est finie et les Hellos (nous) croisent les One pen (gosses) en échangeant toujours les mêmes propos et les mêmes gestes (sourires-photos). Même sous la pluie, ce pays est riant ; même dans l’orage, il est bien vivant. Le sol est mouillé, l’air moite, les arbres suintent, les nuages plombent le ciel dans une atmosphère d’aquarium, mais de jolis effets de brume montent sur les sapins.

brume de mousson sri lanka

Nous avons deux heures de bus pour rejoindre la réserve d’animaux où nous irons demain à l’aube. Le minibus a ses pneus avant lisses, je l’ai vu aujourd’hui. Voilà pourquoi ils crient parfois dans les virages. Le chauffeur est prudent, mais il doit négocier les chiens couchés sur la route, les vaches qui n’en font qu’à leur tête et à qui personne n’ose rien dire pour cause de sacré, les vélos non éclairés, les touk-touk aux allures d’escargot, les motos qui déboulent directement sans regarder, les bus qui doublent en forçant le passage… Je ne conduirais pas au Sri Lanka. La route est un déversoir de tout ce qui travaille, se promène et veut se rendre d’un endroit à un autre. Les chiens, habitués tout petit aux bruits et fureurs des camions et bus qui leurs passent sous la truffe ne se dérangent qu’à peine aux passages – au risque de se faire écraser une patte, voire choquer l’arrière-train. Des gosses presque nus courent librement après l’école et avant le coucher ; leur peau sombre ne se distingue pas de la route au crépuscule et leurs pieds sans chaussures ne font aucun bruit. La conduite du chauffeur est adaptée : il double les touk-touk qui n’avancent pas en double file, forçant ceux qui viennent en face à se ranger – sauf s’ils sont trop gros. Quand il double juste avant un virage, il est parfois obligé de se rabattre vite et c’est le plus petit qui cède.

gamin demi nu sri lanka

Nous avons vu deux Peugeot 504, voitures qui font chic mais d’un design désuet devant les japonaises omniprésentes. Sont-elles bien entretenues ou produites localement ? Arrêtées en 1983 en France, les berlines ont été produites au Nigeria jusqu’en 2005. L’intérêt de la 504 (j’en ai eu une durant dix ans) est qu’elle ne comprend aucune électronique et qu’elle se répare facilement. Les seules autres voitures européennes sont les Volkswagen Coccinelles, dont on voit quelques épaves routardes échouées dans les garages ouverts sur la route.

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Histoires de bêtes à Tahiti

Je tire mes rideaux, appelle Grisette, qui répond d’ordinaire avec un miaou charmeur, ou impératif, mais ce matin je l’entends miauler plaintivement d’une voix rauque. Que se passe-t-il ? Un visiteur inopportun ? Un coq affamé ? J’ouvre la porte, personne ! Bizarre ! J’appelle encore, toujours ce miaulement inhabituel. Cela vient du garage. Je m’y précipite, ouvre la porte mais Grisette n’en sort pas ! Je l’appelle… toujours ces miaulements et toujours pas de Grisette, pourtant les sons viennent du garage. Il est 5 h 30, il fait encore nuit noire, je pars chercher mon mori pata (lampe de poche). Où est cachée Grisette et pourquoi ne sort elle point ? Soudain, en balayant le garage avec mon mori pata je la découvre perchée tout en haut du rideau métallique de la porte voiture ! Mais que fais-tu là, chatte, perchée dans une situation aussi inconfortable ? Elle est juchée, cramponnée au rideau métallique, collée contre ce qui reste de mur. Vite, un escabeau. V. se perche sur l’escabeau, puis dans le bac de la Land-Rover et tend les bras pour se saisir de sa chatte qui heureusement a rétracté ses griffes quand elle s’est sentie en sécurité. Quel début de journée !

08/14 GRISETTE PERCHEE DANS GARAGE

On n’a pas d’eau à Papeari MAIS on a deux tortues, originaires des Galápagos, don de M. Nordhoff quand il quitta Tahiti. Souvenez-vous, en 2009, elles (un mâle et une femelle âgées d’environ 200 ans) avaient été attaquées par des chiens dans l’enceinte du Jardin botanique de Papeari. Elles ont été soignées à titre bénévole par un vétérinaire de la place mais l’une d’elles présente encore des séquelles de l’attaque. Elle avait été mordue jusqu’à l’os des pattes et reçu des soins à la carapace avec de la résine, l’autre est quasiment guérie. C’est la Direction de l’environnement qui « reprend les tortues en main ». Elles pèsent environ 200 kg, mesurent 1,5 m. Il serait question de lancer une campagne de collecte de médicaments, aussi de fruits, de légumes pour varier leur alimentation. A votre bon cœur.

08/14 SAUVETAGE DE GRISETTE

Le cochon a grillé, enfin pas vraiment, ce sont les locaux de la Charcuterie du Pacifique qui ont été victimes d’un incendie spectaculaire à Mahina. Il a détruit le stock des produits secs. 100 millions de cochonnerie partis en fumée. La production pourrait redémarrer dans un mois, les travaux de réhabilitation ont démarré hier sans conséquence sur l’emploi.

Il fend le crâne de son fils de 11 ans avec un outil à décortiquer le coco. Un père et son fils abusaient de deux fillettes en détresse ; ces deux fillettes étaient placées dans cette « famille d’accueil ». On aurait pu juger cette affaire en cours d’assises, non ?

gamin torse nu et cuisine

Une bagarre éclate, il le mord et lui arrache la lèvre. Heureusement la police a retrouvé le bout de viande et l’affaire se passait en face de l’hôpital du Taaone, les chirurgiens ont fait une couture. Le recousu réclame 500 000 XPF. Les juges ne l’entendent pas ainsi, c’est le mordu qui écope de 4 mois de prison ferme, c’est lui qui avait commencé la provocation et la bagarre le premier.

C’étaient les nouvelles d’une expatriée, portez-vous bien. Ia Orana

Hiata de Tahiti

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Jardin botanique de Peradeniya

Nous commençons la journée par la visite du célèbre jardin botanique tropical de Peradeniya, fondé dès 1371 par le roi Wikkramabahu III, mais établi en ce lieu en 1821 par Alexander Moon qui transfera des plantes depuis le jardin Kalutara. Moon fut l’auteur du Catalogue des plantes de Ceylan, publié en 1824, qui en recense 1127. Baigné par la rivière de Mahavéli, établi à 456 mètres d’altitude, il est à 7 km de Kandy.

pluie Jardin botanique de Peradeniya sri lanka

Nous ne parcourons qu’une partie des 60 hectares. Dommage que nous l’ayons vu sous la pluie, une fois de plus – il ne pleuvait pas durant notre petit déjeuner mais, dès notre sortie de l’hôtel, la pluie a commencé à tomber. Piétiner dans les flaques pendant que tombe l’eau à torrent sur le parapluie, à écouter déblatérer Inoj dans son français hésitant, n’est pas très intéressant.

racines Jardin botanique de Peradeniya sri lanka

Mais les arbres sont magnifiques, la végétation luxuriante, la collection de bambous impressionnante, les racines du ficus elastica serpentines, l’allée des palmiers une perspective unique, les 4000 plantes conservées une performance, les plantations de chaque VIP une anecdote – mais toujours la pluie.

allee des palmiers Jardin botanique de Peradeniya sri lanka

Chaque chef d’État ou de gouvernement, chaque artiste célèbre, a été convié à planter un arbre dans une partie du jardin. Je vois celui de la reine Elisabeth II, de Chou Enlai, mais pas celui de Che Guevara qui est venu aussi, dit-on.

fleur Jardin botanique de Peradeniya sri lanka

Un pont suspendu sur la plus longue rivière du pays ne s’arpente que jusqu’au milieu, et encore pas à plus de six, juste de quoi prendre la sensation de roulis et pouvoir contempler les eaux jaunes chargées de limon par la mousson. Une serre aux orchidées offre ses fleurs colorées et découpées magnifiques, étonnantes de variété.

orchidee Jardin botanique de Peradeniya sri lanka

Le soleil ne revient que lorsque nous allons échouer dans une autre boutique, la « jewellery », bijouterie en français, dont je ne sais d’ailleurs si le nom anglais vient de Jew, le Juif. Comme toujours, on commence par nous appâter par une présentation vidéo de l’extraction sri-lankaise, une maquette de mine artisanale creusée en puits, une visite éclair de l’atelier de taille, un long arrêt dans le « musée » qui présente les différentes pierres précieuses et semi-précieuses en vrac ou montées sur de vieux bijoux. Mais le temps le plus long est réservé aux deux étages de vente de gemmes brutes ou en bijoux. J’aime l’éclat des couleurs, notamment dans les bleus, saphir, topaze, aigue marine ; j’aime le reflet nacré des pierres de lune et des saphirs blancs œil de chat. Mais je n’aime pas les bijoux qui font toc, sauf à rouler les pierres en rivière pour la gorge. Quelques-uns sacrifient à l’achat : une topaze bleue sertie en bague pour la brestoise, une pierre de lune pour la champenoise, un collier pour le grenoblois, qui le destine aux trente ans de sa compagne.

topazes sri lanka

Une heure de bus jusqu’au premier temple, le Gadaladeniya, de la période Gampola des 15ème et 17ème siècles. Nous croquons en face de l’entrée un pique-nique rapide de pain de mie salade, un œuf dur et une banane. Des chiens se disputent les restes. Il pleut encore, mais moins. Le temple est campagnard, ancien, proche d’une école dont la sortie propulse les collégiens et collégiennes devant notre pique-nique.

atelier bronzier sri lanka

Puis nous randonnons en enfilant les temples. Le chemin passe par des maisons cachées par la verdure avec gosses criant hello et femmes riantes. En passant, nous visitons un atelier sombre et anarchique de bronziers qui fondent, coulent et polissent des lampes votives.

bain elephant sri lanka

Deux éléphants se font laver à une fontaine et ils adorent ça, autant que les badauds qui regardent de tous leurs yeux, à distance respectueuse cependant.

temple Lankatilaka Rajamaha Viharaya sri lanka

Nous arrivons 4 km plus loin au temple Lankatilaka Rajamaha Viharaya, érigé en 1344 sur deux étages posés sur un rocher appelé Panhalgala. Sa profusion d’antiquités et de peintures à l’intérieur inspire le respect, après une arche d’entrée en forme de dragon ; ses murs extérieurs sont sculptés d’éléphants en relief. Une statue de Bouddha en saphir a 750 ans, l’une des trois dans le monde. Dans l’enceinte du lieu, deux éléphants bien vivants engloutissent des brassées de feuilles coupées exprès pour eux. Des ados en bande les regardent faire, avant de nous regarder, nous, spectacle plus original à leurs yeux. Nous descendons du temple par un long escalier, côté est, qui mène dans la vallée à l’arrière, d’où nous remontons en suivant la piste des villages. Un boulanger qui fait sa tournée en touk-touk augmente ses affaires du jour en nous vendant 25 roupies chacune des brioches ou des friands épicés.

Le troisième temple de la brochette, Embekke, dédié au dieu Kataragama a de vénérables piliers de bois sculptés du 14ème de toute beauté. Les scènes antiques montrent un guerrier cinghalais, un guerrier portugais, deux oies, un oiseau-lion, et ainsi de suite. Deux gosses hilares d’une dizaine d’années nous contemplent au temple en se serrant tendrement le cou.

temple embekke sri lanka

Nous avons beaucoup perdu de temps avec les éléphants, les photographes se sentant obligés de prendre trente fois les mêmes bêtes et les mêmes gens en 20 mn. Nous avons encore deux heures de bus pour joindre Nuwara Eliya, station d’altitude inventée par les Anglais en 1819 à 1900 m. Les lacets de la route se succèdent sans arrêt pour accéder aux hauteurs, de quoi nous donner mal au cœur dans le minibus japonais diesel aux sièges étroits, conçus pour des carrures asiatiques. Là-haut, il fait froid, pas plus de 15°, et il est tard. Nous prenons un buffet rapide pour nous tout seul et une douche chaude en chambre froide. Mais il y a des édredons sur les lits dans cet hôtel Summer Hill Breeze. La nuit sera parfaite.

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Comment faire fuir les touristes en Polynésie française

On veut faire venir des touristes mais les touristes sont souvent malmenés et ne reviennent pas ! Règlement inexistant à Bora Bora, la Perle du Pacifique, une touriste décède dans cette île « paradisiaque » après qu’un bateau lui soit passé dessus alors qu’elle nageait dans le lagon face à son hôtel. Pas une bonne publicité ! Et encore et toujours à Bora Bora, une touriste gravement mordue par une meute de chiens… On aime les touristes ici, un peu trop, non ? Les réglementations c’est pour les touristes, même pas pour les chiens et leurs propriétaires ?

pistil

Incivisme, même dans les jardinières ! Les lampadaires de Papeete sur le front de mer ont été repeints en blanc, les jardinières construites et plantées, les ronds- points sont fleuris, c’est magnifique, non, ce serait magnifique… mais c’est sans compter les vols ! Des durante (Duranta repens, famille des Verbenaceae) ont été volés, 100 pieds qui venaient d’être plantés. Les Ma’ohi prennent les fleurs pour les revendre, pour faire des couronnes. Les fleurs les plus volées sont les ixoras (Ixora coccinea famille des Rubiaceae) et les bougainvillées (famille des Nyctaginaceae). Les mamas (mamans) viennent avec leurs sacs cueillirent, même sur les ronds-points, où l’on a vu récemment une mama à scooter à trois heures du matin ramasser des fleurs.

Toujours pas d’eau, les lettres de réclamation, les visites à la mairie, rien n’y fait, nous ne bénéficions toujours pas d’eau au robinet, je parle de l’eau pas encore de l’eau potable. Pas de douche, pas de lessive, pas de vaisselle, l’enfer continue. Un filet miraculeux peut parfois apparaître vers 23 heures, il disparaît vers 6 heures les meilleurs jours c’est-à-dire les jours où il a plu ! Malgré tout la mairie de Teva I Uta a encore augmenté ses redevances. De temps à autre, un employé de la mairie passe en voiture 4×4 constater de visu que nous ne mentons pas, que nous n’avons vraiment pas d’eau… et que nous n’arrosons pas le jardin. On pourrait la stocker et la revendre à prix d’or et devenir immensément riches ! Depuis le 15 août, la situation s’est encore dégradée. L’eau n’arrive que durant la nuit, minuit et demi ou plus tard et « disparaît » vers 4 heures. Des amis nous permettent d’aller nous doucher dans leur entrepôt sis beaucoup plus bas que notre demeure, qui bénéficie de ce fait d’une meilleure distribution d’eau mais attention pas de quoi alimenter une baignoire ou un spa ! Tearii Alpha, le maire de Teva I Uta (Mataiea et Papeari) dit : « La commune de Teva I Uta vit un grave paradoxe. Elle dispose de beaucoup d’eau, mais elle coule pas au robinet. Il y a tout à faire. Le nouveau conseil municipal aura besoin de toute une mandature pour donner de l’eau potable aux 9 400 habitants ». Et selon les pronostics des têtes pensantes, l’eau potable pas avant… je n’arrive pas à déchiffrer la date, excusez-moi. Je viens de lire que l’Onema a été sollicitée par la mairie de Mahina pour recevoir une subvention de 81,9 millions de XPF. L’Onema serait donc un robinet d’où coulent les subventions ? Ça fleure bon le moni (fric).

Vahine nue dans l eau Tahiti

La directrice du Centre d’hygiène et de salubrité publique est revenue sur les conclusions du Forum sur les plans de sécurité sanitaire des eaux de consommation : « Certaines communes ne connaissent pas du tout leur réseau d’eau ». Je dois me pincer fortement pour comprendre, j’ai du rater plusieurs épisodes. A mon âge, j’ai de plus en plus d’absences… Et puis Gaston Tong Sang, le maire de Bora Bora « la Perle du Pacifique » veut l’eau au même prix dans toute la Polynésie. Chez lui l’eau est dessalée par des osmoseurs et c’est beaucoup plus cher. Les 48 communes polynésiennes devraient mutualiser leurs moyens. Normalement, fin 2015, de l’eau – potable – sortira de tous les robinets polynésiens. Je ne miserai pas un centime !

Le Pays tente de séduire les étudiants en médecine. Après une première année à l’Université de Polynésie, les étudiants sont obligés de s’expatrier en métropole pour de longues études, et ils ne reviennent pas forcément au pays leurs études terminées. Comment les attirer ? Comment les faire revenir ? Les archipels éloignés n’attirent pas les nouveaux médecins, les difficultés de transport des malades (Evasan) nécessitent de gros moyens – onéreux. Pour les Marquises, par exemple, il faudrait un hélicoptère pour transporter ces malades des îles où il n’y a pas de piste d’aviation. On transporte alors ces malades sur un bateau, par une mer souvent houleuse, car l’heure d’hélicoptère coûte très chère. Le gouvernement aurait reçu des propositions (du privé). Des médecins urgentistes sont recherchés pour ces postes car ils possèdent une certaine polyvalence et savent réagir très vite. Encore faut-il que ces postes soient attractifs car isolés et éloignés !

Hiata de Tahiti

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Ryû Murakami, La guerre commence au-delà de la mer

Un bien étrange roman de la fin des années 1970 qui montre combien les prévisions pessimistes sur l’avenir sont ineptes. La génération « libérée » de 1968 voyait l’avenir en noir, le monde pourrissant lentement dans la violence et le sadomasochisme économique et social : il n’en a rien été, nulle génération ne fut au contraire plus heureuse en Occident depuis des millénaires ! Ryû Murakami explore cette modernité qui fait problème avec des personnages standards qui jouent des rôles convenus.

Nous avons ainsi le personnage principal, peintre fatigué échoué sur une plage exotique. Il est barbouillé d’avoir mangé quelque chose et répugne à étaler la peinture. Une fille, au loin, lui fait signe. Est-ce le début d’une idylle ? Non pas, mais le début d’un fantasme de cauchemar. Elle dit apercevoir une ville, à l’horizon de la mer, sur la pointe qui prolonge la plage. Le regard du rêveur se plonge dans cette ville imaginaire, quintessence de « la » ville de son siècle.

C’est tout d’abord un tas d’ordures sur lequel trois enfants en chemisette cherchent des noyaux de pêche, parmi les charognes et les chiens qui copulent. Puis le regard saute sur les abords de la ville même où une villa ombragée, gardée par des militaires, abrite un colonel qui reçoit sa pute. Il fantasme sur l’enfant au bec de lièvre de celle-ci et exige qu’il vienne lui cirer ses bottes, là, sur la fourrure du lit. L’association d’idées entre botte, action de cirer et fourrure est criante de modernité freudienne.

C’est ensuite un garde de la villa que l’on suit rentrer chez lui, où son père avachi calme le petit-fils qui voudrait tant aller au cirque. Mais celui-ci est glauque, avec ses ballerines ridées et outrageusement maquillées, son tigre trop vieux pour sauter dans un cerceau enflammé et son éléphant malade qui ne sera pas présenté…

Au sortir du cirque, c’est la foule, bête et innombrable, qui happe le couple au gamin pour l’entraîner « voir » un gros poisson attrapé une fois l’an qu’un cargo ramène au port. Ce ne sont alors que scènes d’orgies où des danseurs nus dépècent la bête à coups de sabre, éclaboussant de caillots de sang et de graisse les femmes et les gamins massés trop près. Et puis la mère meurt à l’hôpital tandis que la ville disparaît comme sous un bombardement… mental.

Car tout cela est fantasmé, sous l’influence du soleil de plage et d’un rail de cocaïne naïvement inhalé sur propositions de la fille, qui nage nue dans les flots.

C’est sordide, truculent, baroque. Mort à Venise revue par un Japonais. Une belle image de ces années 1970 sexuelles et sadiques où l’imagination se voulait au pouvoir. Un temps Japon de ces années là. « Tout devient incompréhensible, moche et ambigu. Rien n’est désormais clair. Qui j’aime, qui est-ce qui m’aime, je n’en ai plus la moindre idée. (…) Je m’y perds. Je n’arrive plus à savoir où se trouve chaque chose ; ce qui est certain est qu’il est malade et va vers la mort » p.124.

Ryû Murakami, La guerre commence au-delà de la mer, 1977, Picquier poche 1998, 196 pages, €6.17

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Mario Vargas Llosa, La ville et les chiens

Les chiots de la nouvelle éponyme sont devenus les chiens. Ils ont grandi dans le Lima péruvien des années 1950. Nous sommes en Amérique latine, continent machiste, catholique, hiérarchique et autoritaire – tout ce qu’adorent les Français, même à gauche. Aussi bien les touristes sur les sites des sacrifices humains au Mexique que la révolution guévariste à Cuba. L’Amérique latine a les mœurs de la France, en plus archaïque, ce qui fait qu’on se sent les maîtres bienveillants… Castro a symbolisé ce que Mélenchon rêve de devenir, et Allende ce que Martine Aubry aurait rêvé d’être – sans parler du très gaulliste Perón. Passons.

A 14 ans, les gamins sont happés par les collèges, soit curés, soit militaires. L’idée reçue dans la bonne société est qu’il faut les dresser. Ces mômes qui abordent la vie sont obsédés par les idées de faire comme les grands : bite, bière et baston. Il y a trop de tentations dans la ville, entre les lieux obligés : l’école, la plage, la salle obscure et la maison. Rien de tel qu’une bonne pension pour les mater, ces bouillonnants. Les parents le disent eux-mêmes : le collège militaire, c’est pour éviter la maison de redressement ou pour empêcher qu’ils soient pédés. Dans une société où le ‘virilisme’ est poussé au paroxysme d’une Méditerranée portée aux rives d’un océan, faire des hommes vaut mieux que frère des hommes.

Alberto est donc envoyé au collège militaire Leoncio Prado de Lima. Il entre l’année de ses 14 ans en troisième année, il devient donc un « chien ». Il doit être dressé, tenu en laisse par ses aînés et faire le beau sur ordre de ses supérieurs. Mais la vie de caserne, à l’âge tendre, n’est pas des plus drôles. Comme en meute, il faut établir sa place, se battre, mordre et se palper pour être accepté. Très vite naît le surnom, celui qui qualifie votre originalité. On ne sait pas son vrai nom mais il y a « le Jaguar », parce qu’il est aussi souple, vif et insaisissable que le félin lorsqu’il se bat. Alberto – l’auteur – est vite appelé « le Poète » parce qu’il sait écrire des lettres d’amour pour les filles des autres, et de petits romans porno qu’il vend à ses copains pour acheter des cigarettes. Il y a aussi « Boa » parce qu’à poil dans les douches on peut voir pendre son long sexe ; il se fait d’ailleurs une poule (une vraie, à plumes !) devant ses copains sur les arrières du collège. « Le Frisé » l’est en raison de ses cheveux nègres en poil de couilles. Et puis « l’Esclave », parce qu’il répugne à se battre et qu’il se laisse faire.

Tous se soudent lors des premiers jours d’entrée au collège où le bizutage des grands est humiliant et prolongé. Il s’agit comme toujours de coups, d’alcool et de sexe – tout ce qui « fait un homme » ma bonne dame, selon les mœurs machistes du temps et de la culture catho-latine. Le Jaguar, parce qu’il n’a pas peur, devient chef de la bande, il est le plus rusé. Il fait se venger les chiens juste entrés, organise les vols pour compenser les affaires perdues ou pour connaître à l’avance les sujets d’examens, ment avec aplomb lorsque son intérêt le commande. Mais il n’aime pas les mouchards. Sa force repose sur l’emprise qu’il a sur les autres. La dénonciation, par morale ou devoir, casse ce pouvoir personnel. Ce pourquoi le drame va se nouer.

Poussé par le Jaguar, Cava va voler un soir les sujets d’une composition de chimie. Nerveux, il casse un carreau et l’effraction est découverte. Tout le monde est consigné. L’Esclave devait sortir pour voir la copine Teresa dont il est amoureux ; il ne peut pas. Rejeté par les autres qui lui pissent dessus quand il dort, lui collent des morpions dans les poils pubiens, le frottent sexuellement et le traitent de petite femme, il n’a rien à perdre et tout à gagner. Il négocie donc sa sortie contre la dénonciation du coupable.

Mais dans ce monde étroit tout finit par se deviner, sinon par se savoir. La vengeance sera terrible. Cet excès même va retourner Alberto, qui a brimé l’Esclave comme ses copains. Il a grandi, mûri, est lui-même amoureux. Il s’interroge sur les limites : tout est-il permis au nom de la solidarité de clan ? N’y a-t-il pas des principes supérieurs concernant la vie humaine ? Est-ce courageux de se taire alors qu’une chose très grave a été commise ? Dénoncer le mal, est-ce trahir ?

Ce long roman, le premier de l’auteur, écrit à 23 ans, se déroule par chapitres captivants qui vous laissent en haleine. De fréquents retours en arrière, changement de plans et de personnages qui disent « je » avant d’être repoussés au « ils », composent une trame baroque, accordée à la mentalité du Pérou années 50. La sensualité affleure aux chemises déboutonnées, aux baisers des petites amies ou aux actes gratuits des putes envers les moins de treize ans. Le milieu des garçons entre eux est carrément planté, avec ses défis permanents, son exaspération sexuelle, sa hiérarchie des compétences, ses rêves naïfs et sa camaraderie de panier : les chiots entre eux s’aiment, non d’affection mais de promiscuité. Voir un semblable « à poil » des mois durant crée un sentiment, ainsi qu’il est dit dans le roman.

Les filles, c’est l’extérieur, la ville, un terrain vierge où se répandre en conquérant. Jusqu’aux statues érigées des généraux, héros nationaux, qui indiquent la voie de leur sabre brandi. Il s’agit d’ériger le sexe mâle dans toute sa splendeur sociale, le sabre n’étant que le prolongement viril de la chose. Ces statues balisent le collège et les places de la ville, symboles du pouvoir mâle dominateur que les chiens doivent adopter pour devenir des hommes (des vrais).

D’ailleurs le Poète deviendra ingénieur et le Jaguar banquier.

Mario Vargas Llosa, La ville et les chiens (La ciudad y los perros), 1962, Folio, 530 pages, 7.98€

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Le Clézio, La ronde et autres faits divers

Voici onze nouvelles douces amères, dans le style ancien de l’auteur que poursuit l’horreur économique des années post-68. Toujours l’amour est ailleurs, toujours la civilisation embrigade, enferme, exploite. Ô civilisation ennemie, comme une vieillesse précoce qui atteint les enfants !

Ces nouvelles parlent de « faits divers » à la manière des chiens écrasés des journaux populaires. Les ‘chiens’ sont des gamins ou des adolescentes, des filles mères ou des immigrés, des vieilles chassées par le béton ou un chômeur obligé à voler. Le Clézio conte la sauvagerie dans la ville, la solitude au cœur de la civilisation : « elle emplit l’intérieur du mobile home, c’est elle qui vient maintenant, par vagues de plus en plus serrées, qui vient du fond de la nuit et qui vibre sur les étoiles bleutées des réverbères, et qui fait entendre son terrible silence… » p.42

La ronde est celle des vélomoteurs adolescents dans la ville indifférente, le vol à l’arraché d’un sac à main par une fille qui s’ennuie. La ronde est la tournante de ces garçons à moto, horde sauvage qui hante les parkings et qui entraînent Christine, 15 ans, dans une cave d’immeuble pour tous lui passer dessus. La ronde est le cycle de l’évasion de Tayar au retour en prison, qui croyait retrouver son enfance de berger kabyle alors qu’il ne revoit que les plateaux désolés du bled. La ronde est le temps qui passe sans qu’on s’en aperçoive, la villa Aurore au jardin hier paradis sauvage enfantin, aujourd’hui promise aux démolisseurs. La ronde est la répétition mortelle par son fiancé de la jeune fille happée par le vide, dans un virage de la corniche. La ronde est la réalité qui rattrape le rêve de fuite de deux orphelines mal grandies. La ronde est l’éternel retour de l’immigré qui rêve d’ailleurs quand il est chez lui et de revenir à la maison quand il est ailleurs… Enfermement et éternel sont les deux mots-clés du recueil. Le rat dans sa cage.

Les êtres créés par Le Clézio ne sont jamais bien dans leur peau ici et maintenant. Ils sont hantés toujours, soit par un âge d’or enfantin, soit par un avenir qui n’arrive jamais. Ils sont happés par le béton, le travail, l’administration, les gardiens, le système. Ils restent englués comme la mouche dans la toile, sans jamais espérer s’en sortir. Il ne fait pas bon être un fils de l’auteur, dans ce recueil daté.

Il me rappelle ces déprimes adolescentes, vers l’âge de 15 ans, où le regard détourné d’une fille dont j’étais amoureux suffisait pour assombrir tout ce qui survenait. Les personnages se voient toujours autres qu’ils ne sont : « Il le connaît bien, il le reconnaît. L’enfant lui ressemble, il est tout à fait comme un reflet de lui-même. Il porte les mêmes habits, la longue tunique de laine effilochée autour du cou, qui flotte sur son corps maigre et dessine la forme de ses jambes. Il est pieds nus sur les pierres aiguës, et ses cheveux bougent dans le vent, noirs et brillants comme l’herbe » p.77.

Les lieux magiques sont toujours autres qu’ils n’étaient : la maison, « elle n’avait plus sa couleur d’aurore. Maintenant, elle était d’un blanc-gris sinistre, couleur de maladie et de mort, couleur de bois de cave, et même la lueur douce du crépuscule ne parvenait pas à l’éclairer » p.121.

Les choses ne se sont jamais réalisées telles qu’elles devraient : « C’est ici, pense-t-il, c’est ici, c’est ici… Ici quoi ? Il ne sait pas. L’enfance, l’adolescence peut-être, quand il réalise ce qu’il n’a pas osé faire, courir à travers les broussailles avec une fille, puis rouler tous deux sur la terre brûlée, odorante, parmi les arbustes qui déchirent les vêtements, qui font jaillir les perles de sang sur la peau » p.143. Trop corsetée, la vie ; pas assez sensuelles, les années. Quand la jeunesse peut, elle se brime; quand l’âge mûr ne peut plus, il regrette.

C’est entendu (scie des années 1970), la société est méchante, les ateliers répétitifs, et l’école est un bagne. « David marche jusqu’à la porte de l’école, sans même s’en rendre compte. C’est une vilaine bâtisse de ciment gris qui s’est insinuée entre les vieilles maisons de pierre, et David regarde la porte peinte en vert sombre, où les pieds des enfants ont laissé des meurtrissures, vers le bas » p.254. Avez-vous noté l’opposition ciment sordide et vieilles pierres ? vert espérance et porte de prison ? pieds d’enfants et meurtrissures ? Quoi d’étonnant à ce qu’« Annah manquait l’école presque tous les jours depuis trois mois, pour aller regarder la mer et le ciel » p.241. L’école… Je ne sais pas ce qu’a vécu Le Clézio dans sa pension anglaise, mais il n’aime vraiment pas l’école ! Dans la lignée de l’attitude 1968, certes, mais à ce point !

Le Clézio, La ronde et autres faits divers, 1982, Folio, 281 pages, €5.41

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Les chats dans Alix

Note citée dans le forum Lectraymond.

Dans la bande dessinée du jeune Romain Alix et de son compagnon Enak, crayonnée par Jacques Martin pour les lecteurs du ‘Journal de Tintin’, apparaît tout un bestiaire où les chats sont peu présents.

L’époque étant encore proche de la nature et les bêtes, si elles ne parlaient pas, était cependant familières. Domestiquées, elles servaient de monture comme les chevaux, au trait comme les bœufs ou d’auxiliaires aux chasseurs comme les chiens, y compris pour chasser les hommes. Sauvages, elles étaient parfois les messagers des dieux comme l’aigle de Zeus ou la chouette d’Athéna, ou encore cette louve qu’Alix sauve du trou et qui va mener sa horde pour le protéger.

Les autres animaux, moins marqués, symbolisent les forces obscures, tel le marsupial qui étrangle Enak (sauvé par Alix) dans des ‘Proies du volcan’, puis le serpent qu’un peu plus tard Enak transperce d’une flèche bien ajustée alors qu’il ouvre sa gueule pour avaler un Alix à qui la jeune Malua vient de prendre la main… Enak contre résolument la Tentation d’Eve ; il est en cela exclusif et fidèle – comme un chat.

Nous sommes en 1977 et la censure sur l’élément féminin dans les BD destinées aux jeunes a sauté après mai 68. Jacques Martin introduit donc des filles, puisque près d’un lecteur sur deux des aventures d’Alix est une fille. Malua finit par apparaître seins nus, après plusieurs planches de contorsions où une branche, un bras, un objet cache ses attributs, à moins qu’on ne la voie de dos. Enak, jeune adolescent sensuel, n’est en rien ému de cette nudité mais Alix se laisse allez à quelque poésie, proposant de regarder à deux les étoiles. D’où la jalousie du gamin, doux mais sauvage comme un chat, qui veut son protecteur pour lui tout seul. Il a avec bonheur goûté les habitudes de la vie de Robinson dès les premières pages. Bâtir une cabane, allumer un feu, chasser à l’arc, projeter un radeau, voilà des tâches exaltantes pour l’énergie charnelle qui sommeille en tout jeune garçon de 7 à 17 ans et dont Enak est rempli.

Les chats, animaux mi-domestiques mi-sauvages, sont rares dans Alix, mais ils existent. Dès le ‘Sphinx d’or’, c’est un matou noir du Caire qui vient se frotter à la peau nue d’Enak pour consoler l’orphelin qui pleure, assis sur les marches chaudes d’un palais. Tout un symbole ! Le chat est commun en Égypte et vénéré sous les traits de la déesse Bastet, fille de Râ le soleil. Enak s’identifie au félin totem dans toute son attitude : séducteur, sensuel, il s’étire et ronronne comme un chat, tout en restant secret mais d’une fidélité à toute épreuve à son protecteur choisi. Enak apporte sa profondeur nocturne, son intuition et son adresse à l’arc à un Alix positif et solaire qui lui donne protection, attention et affection.

Dans ‘La griffe noire’, des hommes déguisés en félins griffent leurs ennemis d’un poison. Dans ‘Le prince du Nil’, c’est un guépard apprivoisé (le félin est décidément totem du garçon) qui rattrape Enak paniqué et le fait tomber pour que ses amis le récupèrent. Il faut dire qu’il vient de trahir Alix son bienfaiteur et ami de la plus vilaine façon, en le laissant injustement accuser de meurtre puis torturer sur une croix.

Dans ‘Le fils de Spartacus’, les chats sont des accessoires de luxe de la putain cupide Maia, servie comme une reine dans sa tente. Dans ‘Le dernier Spartiate’, un cauchemar à gueule d’Athéna saisit Alix, qui a pour cause le feulement d’un chat sauvage dans un arbre au-dessus de lui alors qu’il cherche Enak, réduit en esclavage dans les mines spartiates. Athéna la civilisée mandate le totem du petit compagnon pour faire un signe au Romain.

Enfin dans ‘L’enfant grec’, c’est un chat noir venant de la gauche qui avertit le lecteur qu’Enak va chuter comme d’habitude (mais le chat a les pattes blanches, signe discret que tout n’est pas perdu). Et Enak chute, sous le bâton traître d’un bon citoyen qui entend crier « arrêtez-les ». Les chats sont donc divers, amicaux ou menaçants, de toutes façons indépendants. Doux et sauvages, ils personnifient Enak.

A ce titre, Alix ne peut leur être indifférent. Un chat l’aide dans ‘Le tombeau étrusque’, alors que son tempérament positif et ingénieur le pousserait plutôt vers les chiens et les chevaux. On verrait plutôt les chats proches d’Enak, mais le premier album où le gosse apparaît reste le seul de cette catégorie. C’est même avec un chien qu’il joue dans ‘L’île maudite’ lorsqu’une fois de plus orphelin, il est envoyé rejoindre Alix avec pour tout bagage un pagne. Cela parce qu’Enak est chat lui-même et qu’il y aurait redondance symbolique. Ce n’est que lorsque le jeune garçon a disparu et que son aîné le cherche que l’animal fait son apparition pour le guider.

Les Étrusques avaient-ils quelque affinité avec le chat ? Gris-brun rayé, véritable Felis sylvestris catus ou chat européen, l’animal lèche Alix évanoui dans le tombeau où il a chu pour le réveiller, puis le guide vers les profondeurs secrètes du trésor où est détenue Lidia. Plus tard, alors qu’Alix ne sait comment sortir de sous terre, il demande au chat réapparu. Celui-ci se laisse caresser et saisir, il comprend fort bien et mène le garçon vers la lumière. Enak n’est pas avec lui, trop jeune pour cette aventure dangereuse, peut-être est-ce donc le bon génie du gamin qui se manifeste sous la forme du chat ?

Ou le chat symbolise-t-il plus généralement dans les aventures d’Alix les forces obscures, souterraines, non révélées, qui peuvent ou bien entraîner aux enfers s’ils sont du côté du mal, ou bien aider à en sortir lorsqu’ils sont du côté du bien ? ‘Le tombeau étrusque’ met justement en scène un xénophobe qui veut restaurer les valeurs de l’ancienne race et chasser les usurpateurs romains… à son profit exclusif, bien entendu. Le chat animal ou le chaton égyptien Enak sont des passeurs entre l’en-bas et l’ici-bas, entre Égypte mystérieuse millénaire et la Rome civilisatrice tournée vers l’avenir. Génies solitaires, il faut leur être attentif et affectueux pour qu’ils vous guident. Alix l’a bien compris qui adopte le chat de hasard comme il a adopté l’un des petits de Bastet, l’orphelin Enak.

Tous les albums d’Alix sont publiés chez Casterman.

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