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Pierre Kast, Les vampires de l’Alfama

Pierre Kast est un être original. Militant communiste et organisateur de la manif antiallemande de 1940 à Paris, il a passé cinq ans dans la clandestinité en faisant le coup de main contre l’occupant avant de se consacrer au cinéma. Il a été critique, scénariste, assistant de Jean Renoir, metteur en scène. Il meurt à 64 ans d’un malaise cardiaque après un accident de tournage. Les vampires de l’Alfama sont l’un de ses rares romans.

En arabe, « alf maa » signifie « mille sources » et ce nom a été donné au quartier populaire de Lisbonne bâti en kasbah où jaillissent des sources chaudes. L’auteur en a fait un lieu de prédilection pour son histoire. L’époque est le 18ème siècle finissant, Louis XV et le cardinal de Bernis en France, un jeune roi pédé au Portugal et le cardinal libertin João en Premier ministre. L’histoire s’ouvre sur le lutinage de filles « aux frontières de la puberté » par l’homme d’Eglise et d’Etat.

Mais tout ceci se passe dans un univers parallèle où rien n’est réel, ni les lieux, ni les personnages, sauf « l’odeur de l’Alfama » comme l’écrit l’auteur en fond imaginaire. C’est un endroit de liberté où la police n’entre pas, une forteresse des pauvres et des marginaux où tout ce qui est interdit prolifère. Les mœurs y sont libertines, le savoir alchimiste répandu, les vampires tolérés. En bref tout ce qui va contre la Sainte et puissante Eglise et son Inquisition, armée du seul Livre autorisé du savoir : la Sainte Bible.

L’auteur, communiste athée, écrit en 1975, soit sept ans après l’explosion morale de mai 1968. Il tisse un hymne au jouir, bien que notre époque puisse voir écorchée sa moraline trop féministe. Les femmes sont parfois actrices du plaisir et indépendantes en une époque qui ne le tolérait pas, mais souvent aussi objets de plaisir, voire esclaves sexuelles. La police adore torturer les jeunesses entre deux viols. A l’inverse, les vampires sont paisibles et pas prosélytes ; ils offrent la possibilité de prolonger la vie par la morsure mais, au contraire des officiels défendus par la Sainte Eglise, ne forcent ni ne violent personne. L’époque prérévolutionnaire gardait, vous vous en doutez, des mœurs d’Ancien régime qu’il ne faut pas juger à l’aune de nos petits cœurs émotifs.

Car il s’agit d’un roman de fiction, même de « science » fiction puisque la recherche sur la mort y prend une large place. Carla, l’alchimiste qui soigne les pauvres dans tout l’Alfama, a communication par un instrument inventé par le suédois Swedenborg, lui aussi alchimiste en plus d’astrologue mais aussi inventeur et théologien, qu’un confrère pourchassé est en danger à Prague. Il n’est pas juif mais comte roumain ; il avouera plus tard être un vampire de 285 ans. S’il a débuté à 16 ans par le pillage et le viol, il a mûri, fait deux gosses et s’est cultivé auprès de maîtres éminents d’Europe centrale.

Dans ses recherches sur l’immortalité, pierre philosophale des alchimistes plus que l’or, il a découvert que le statut de vampire permettait une vie presque éternelle, à la frontière entre la vie naturelle au soleil et la mort sous terre en caveau. Vivre la nuit, dormir en cave le jour, tel est le destin des vampires mais, avec ce régime, ils peuvent vivre des centaines d’années. Il leur faut seulement régulièrement déménager. Le comte Kotor espère, par ses recherches, découvrir comment vaincre la seconde mort, celle des vampires par les rayons du soleil ou par un pieu dans le cœur. Un pieu, pas un crucifix comme tente de le faire croire la Sainte Eglise catholique et romaine, car un vampire juif ou musulman n’en meurt pas moins le cœur percé qu’un vampire chrétien.

Le comte Kotor et ses deux enfants, sa fille Barbara et son fils Laurent de dix ans plus jeune, abordent donc de nuit sur les rives de l’Alfama au bord du Tage et sont accueillis dans le palais forteresse de Clara sur ses pentes. Ils vivent reclus, tout entier tournés vers la recherche, mais Clara les convainc de sacrifier aux mondanités minimales car on commence à jaser dans la ville. Le comte accepte une réception en soirée chez lui où il invite tout le gratin de la capitale. Il lie ainsi connaissance avec le cardinal Premier ministre, qui est séduit par sa vaste culture et par ses idées libérales et libertaires.

Mais ce Premier ministre est surveillé par le Marquis, ministre de la police, et par le roi, qui veut garder ses plaisirs interdits tout en ayant parfois des retours névrotiques de religion. La volonté du Marquis de marier la belle Alexandra, vierge de 20 ans et nièce du cardinal Premier ministre, va déclencher la catastrophe. Laid et puant, le marquis fait horreur à Alexandra la libertine, qui flirte avec les damoiseaux tout en se gouinant avec ses servantes damoiselles. Pire, elle tombe net amoureuse du bel adolescent blond Laurent, lui-même raide de désir amoureux dans sa cape noire qui le déguise en cyprès sur la terrasse. Il la dévierge et ils osent toutes les positions à poil que le jeu du sexe leur permet. C’en est mignon.

Le chef des services secrets convainc le Marquis et son chef de la police d’investir l’Alfama pour récupérer la belle Alexandra et la livrer aux griffes du soupirant éconduit. Pour cela, rien de tel qu’un bon complot. Engager des sbires qui vont porter des gants à dents acérées afin de porter la marque du vampire sur la gorge de tous ceux et de toutes celles qu’ils vont éventrer en croix comme le font dit-on les vrais vampires. Devant l’horreur de la tuerie, l’ampleur des morts et la révélation du nombre important de vampires en la ville, le roi entre deux pages lutinés ne pourra que signer un décret autorisant l’armée à investir l’Alfama pour nettoyer ce nid du démon.

Ce qui fut fait. Mais la famille du comte s’échappe, aidée par Clara et par Alexandra, comme quoi même en libertinage Ancien régime, les femmes ne sont pas toutes du gibier de viol mais savent faire preuve d’initiative et de courage. Surtout si, selon Pierre Kast, elles pensent hors des normes de la Sainte Eglise et des valeurs « établies » par la « bonne » société.

Je ne vous dis pas la fin, elle laisse ouverte des perspectives intéressantes. Mais il s’agit, rappelez-vous, d’un univers parallèle où tout est possible et permis, hors des normes, des conventions et des interdits. Cette possibilité d’évasion érotique et libérale fait le sel du livre. Il fut édité en poche, comme quoi il fut assez populaire en son temps, mais n’a pas passé le mitant des années deux mille avec son moralisme puritain pro féministe en croissance grave. Je l’avais lu à l’époque et sa relecture toute récente m’a revigoré.

Pierre Kast, Les vampires de l’Alfama, 1975, J’ai lu 1979 réédité en 2006, 249 pages, occasion €3.00

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Humeur confinée

Le vampire de Wuhan fera sans doute un bon sujet de série télé sur le modèle de Tchernobyl, après la pandémie. Mais cinq problèmes se posent à moi :

Premier problème : le mensonge. Car il faut sans cesse le rappeler, malgré la propagande communiste qui nomme sa grippe « italienne » ou susurre l’idée qu’elle proviendrait d’un labo de l’armée US, c’est bel et bien la chauve-souris chinoise qui a conchié donc virusé ce que bouffent les mammifères à écailles pangolins que les humains bouffent en Chine – ce qui est à l’origine de la contamination mondiale en décembre 2019 (96% de séquences génétiques en commun). Et si ce n’est pas en ville, puisqu’on aurait « attesté » (a posteriori) un cas ailleurs le 1er décembre, c’est donc tout proche (revue La Recherche, mars 2020). Oh, ce n’est pas la première fois ! De la grippe de Hongkong à la grippe aviaire, nombre de grippes sont venues de Chine. Seule la grippe « espagnole » serait semble-t-il venue des éleveurs texans, mais c’était il y a un siècle. Le parti communiste chinois au pouvoir a mis tout un mois pour admettre qu’une nouvelle grippe virulente existait, l’ophtalmologiste Li Wenliang qui en a parlé sur les réseaux sociaux le 3 décembre a été arrêté pour « déstabilisation de l’ordre public » puis est mort sans que les autorités ne daignent d’abord vérifier. Comme sous Staline, le communisme en marche ne tolère aucun écart, fut-il de la nature : les avions ne s’écrasent jamais, la production est toujours dépassée, le peuple toujours plus heureux.

Second problème : la Chine. Malgré sa prétention à la civilisation, elle connait une arriération hygiénique et sanitaire ; il suffit d’y avoir voyagé hors des grandes villes mondialisées, ou dans les quartiers traditionnels des mêmes villes. La civilisation passe par l’eau courante et les chiottes, mais aussi par l’entretien des marchés ouverts et des normes minimales pour les animaux vivants. Au lieu de se frotter entre acheteurs dans la presse de foire, de tâter la marchandise ici ou là, de laisser sans nettoyage les étals le soir, de copuler à même les tables non nettoyées à la brune, il est inévitable que des contaminations se produisent et que les virus, pas cons, recodent leurs chaîne ADN par mutations afin de trouver un nouvel hôte bien gras et ayant la bougeotte. Baiser pour se multiplier est en effet le tropisme éternel de tout organisme, même aussi peu sophistiqué et aussi peu vivant qu’un virus. La promiscuité avec les bêtes, que ce soit en Chine (SRAS-Cov, Covid19), en Arabie (MERS-Cov), en Afrique (HIV, Ebola) ou au Texas, favorise les sauts d’espèce ; une hygiène douteuse les rend inévitables.

Troisième problème : la bougeotte mondiale. Des affairistes aux commerçants en passant par les touristes, chacun ramène sa petite provision de virus en souvenir. Il suffit d’un contact infecté ou de postillons jusqu’à 1m80, et chaque contaminé contamine à son tour – tout comme un vampire – entre 1.4 et 3.9 personnes. L’aggravation, c’est la religion. Partout où ça contamine le plus, c’est à cause des sectes évangéliques (en Corée, dans l’est), des rassemblements pèlerins musulmans, des banquets communistes, de l’appel Trump à remplir les églises. La religion tue ! Consommez avec modération.

Quatrième problème : le con – finement. Confiner est la meilleure solution en absence de tests fiables qui permettent immédiatement de séparer le bon grain sain de l’ivraie contaminée, de médicaments qui retardent ou de vaccin qui guérisse. A surgi alors une polémique à la con sur la Chloroquine, remède miracle aussi attendu que les pilules pour bobo du labo Boiron, qui ferme une usine de croquettes homéopathiques au lieu de fabriquer de vrais médicaments, même génériques. La croyance magique et le marketing engendrent un gaspillage consommatoire que je ne crois pas avoir entendu les fameux « écolos » dénoncer en ce cas précis. Macron fait ce qu’il doit, en tâtonnant comme tout le monde, même si les « groupes de pression » (à commencer par Larcher et Mélenchon) l’ont forcé à tenir le premier tour des municipales, tout en se doutant bien (ou alors ils sont stupides) que le second tour ne pourrait se tenir dans les délais. Ce n’était qu’une grippette et il ne fallait pas affoler le bon peuple (con comme un balai si on les entend bien). Ils ont tellement ri de Roselyne Bachelot en son temps, qui voulait vacciner massivement. Les cons râlent avant d’avoir mal, puis râlent après car cela aurait pu être mieux et un con reste un con. Peut-on espérer qu’ils vont la jouer plus finement ?

Cinquième problème : les écolos. Un vieil adage de trader s’applique parfaitement aux écolos : « quand la vague se retire, on voit ceux qui sont à poil ». Justement, nul ne les entend plus sur les ondes qu’ils occupaient pourtant largement – je me demande pourquoi. La Greta serait-elle contaminée au virus bio ? La « croissance » coloniale qu’ils appelaient de tous leurs vœux n’a-t-elle pas surgi… d’un vaste pays ex-colonisé ? Le krach boursier, puis économique qu’ils espéraient comme l’Apocalypse pour « changer le Système » n’est-il pas en cours ? Et puis quoi ? Quelles propositions concrètes ici et maintenant ? Les grandes idées, mais rien derrière : l’industrie polluante, y compris celle qui fabrique gel alcoolique, médicaments et vaccins, n’apparaît-elle pas insuffisante ? Le revers le la médaille « décroissance » saute aux yeux : effondrement de l’activité économique, donc de l’emploi, donc des revenus, donc des ressources publiques, donc de la recherche. La majeure partie des écolos en France sont fonctionnaires : qui va les payer sinon la dette, l’impôt et la planche à billet ? Ils n’en ont rien à faire des autres (je ne dis pas foutre, ça pollue). Ils restent tout à leur petit jeu d’ego qui se veut plus « conscient » et plus « moral » que les autres.

Au fond, chacun s’aperçoit que deux semaines de Corona, ça saoule.

Mais les remises en cause des évidences ont quelque chose de réjouissant. Outre la niaiserie « décroissance », la fuite à la campagne de 15% des Parisiens (riches) et les supermarchés brusquement à sec sur l’île de Ré, les gens qui n’ont jamais couru depuis l’enfance et qui courotent à deux à l’heure en sautillant pour faire croire qu’ils sont légitimes à sortir, les chiens que l’on voit passer en laisse de maîtres différents plusieurs fois par jour pour la même raison (mais oui, on se prête les chiens !), les chats ravis d’avoir leurs humains à la maison et plus longtemps sous la couette, les voleurs d’Amsterdam qui profitent du musée fermé pour piquer un Van Gogh invendable, le trafic de drogue qui s’effondre faute de mondialisation, l’information radio avec France-unique aux heures de  journal, la bêtise des gens qui passent leur chat au gel hydroalcoolique pour les désinfecter des caresses des autres (ce qui engendre un coma éthylique selon les vétérinaires qui le signalent…), les chiens passés à l’eau de Javel (vous vous foutez de l’eau de javel sur la tronche, vous ? alors pourquoi le chien ?) – tout cela change des récriminations habituelles : des gilets jaunes qui tournent en rond, des chauffeurs qui ne chauffent plus dans un service public de transport qui n’en est plus (sauf les impôts en contrepartie), et la réforme des retraites qui n’en finira jamais. D’ailleurs la grève « internationale » des travailleurs franco-français prévue au 31 mars a été coronavirée…. que font les syndicats ?

La retraite, nous y sommes pour 2.2 millions de chômeurs partiels, ajoutés aux 3.3 millions de chômeurs permanents sur les 29 millions de population active en âge de travailler, cela fait 19% sans activité. A ajouter aux 17 millions de retraités et aux gamins, sur 66 millions au total, il n’en reste plus guère pour bosser ces temps-ci. La majorité ne produit pas, consomme peu, ne se déplace plus : en bref est enfin écologique ! Est-elle plus heureuse comme ça ? Voire…

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Le Train des épouvantes de Freddie Francis

Un jour, un train… Cinq voyageurs montent un par un dans un vieux train anglais à vapeur où les compartiments comportent leur propre porte, sans couloir de liaison. Un sixième les rejoint in extremis juste avant le départ du rapide de nuit (Peter Cushing). Il est vêtu de noir, porte un chapeau d’Europe centrale et son regard inquiétant dévisage un par un chacun des passagers.

Le ronronnement des voies et le claquement monotone des rails endort le passager au chapeau et son sac de voyage tombe de ses genoux. Il se réveille en sursaut et se confond en excuses, la plupart des autres passagers l’aident à ramasser les papiers épars sur le sol. Dans le lot, un jeu de cartes étranges : des tarots. Une série de cartes de visite au nom du Docteur Shreck, docteur en métaphysique. L’un des passagers, coincé, rationnel, méprisant (Christopher Lee), se moque de ce charlatanisme. Comment des cartes pourraient-elles prévoir un avenir ? Celui-ci serait-il donc déjà écrit ? Et par qui ?

L’inquiétant personnage ne se démonte pas. Très calme, il invite chacun à tenter l’essai. Il suffit de tapoter « trois fois » (comme la Trinité ?) le paquet de cartes, puis lui va les battre, mais ce sont elles qui vont « se placer toutes seules ». Les cinq premières diront ce qui va arriver et la sixième… ce que le tireur de carte pourra faire pour atténuer les circonstances. C’est un jeu, mais où le partenaire est passif, comme au poker ou comme les échecs joués par un ordinateur : on ne gagne jamais contre le Destin. C’est une illusion aussi, la fin du film dira pourquoi : il suffit d’y croire.

Un à un, chacun des passagers se livre donc à la lecture de son proche avenir par les tarots. Les histoires se déroulent alors comme cinq petits films dans le grand. Vous avez les ingrédients habituels de « l’horreur » à l’anglo-saxonne : loup-garou, vampire, vaudou, main coupée, plus une vigne intelligente pour la modernité et « les mystères de la nature ».

Même le plus sceptique est ébranlé. Surtout que la sixième carte de chacun est la Mort. Rien à faire donc pour atténuer quoi que ce soit au Destin. Le film se termine sur l’arrivée de nuit à la station de Bradley, où tout le monde descend. L’inquiétant personnage en noir à disparu lors du passage d’un tunnel, il ne reste de lui dans le compartiment qu’une seule carte du tarot… Je ne vous dis pas laquelle. Et, sur le quai, traîne un journal qui annonce un gros titre tandis qu’attend un personnage tout vêtu de noir.

C’est divertissant, pas trop horrible (on a fait bien pire depuis) et reste dans la culture sombre de l’Angleterre, plus tempérée et sophistiquée que celle d’Hollywood malgré des trucages antiques.

DVD Le Train des épouvantes (Dr Terror’s House of Horror), français et autres langues, Freddie Francis, 1965, avec Christopher Lee, Peter Cushing, Bernard Lee, Michael Gough, Jeremy Kemp, Donald Sutherland, coffret Peter Cushing 4 DVD Le Vampire a soif / L’île de la terreur / La Chair du diable / Le Train des épouvantes, Aventi Distribution 2005, 6h07, €56.00

DVD Dr Terror’s House of Horror, anglais et espagnol seulement, standard €13.29, blu-ray €12.50

DVD Dr Terror’s House of Horror, anglais seulement, Anchor Bay 2006, 1h38, €20.41 blu-ray, €69.44 standard

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Michel Tournier, Le vol du vampire

michel tournier le vol du vampire

Michel Tournier livre en ce recueil 43 notules littéraires, dont 5 sur les « maîtres » qui l’ont formé. Avec l’art de mettre du mystère dans les choses banales et de la métaphysique dans les opérations de tous les jours, il fait des livres des structures vides qui ne vivent qu’en se remplissant du sang de chaque lecteur : « des vampires secs » : « à peine un livre s’est-il abattu sur un lecteur qu’il se gonfle de sa chaleur et de ses rêves » p.13.

Les notes de lecture de quiconque peuvent donc tracer un portrait en creux du lecteur. Nul ne s’étonnera donc de mesurer combien la littérature allemande a compté pour Michel Tournier bien plus que l’anglaise ou l’italienne, par exemple. Kant, Novalis, Goethe (que Napoléon, qui l’a rencontré, appelait « Monsieur Göt » p.76), Kleist, Gaspar Hauser, Hermann Hesse, Thomas Mann, Klaus Mann, Günther Grass, Ernst Jünger sont chroniqués, parfois en détail (vous saurez tout sur les dernières heures du poète Heinrich von Kleist et de sa maitresse Sophie Vogel le 21 novembre 1811).

Nul ne devrait s’étonner non plus d’observer combien la littérature de circonstance ou à la mode a marqué l’écrivain, ces années 1960 et 1970 à qui il consacre une bonne part de ses chroniques. Les auteurs sont bien oubliés aujourd’hui : qui lit encore Pearl Buck, A.J. Cronin ou Hermann Hesse parmi les classiques ? Ou Alphonse Boudard, Günter Grass, Émile Ajar, Jean-Pierre Magnan ou Didier Martin ? A tort, sans doute, mais ce qui était dans l’air du temps d’hier ne l’est plus dans celui d’aujourd’hui.

Reste de ces chroniques, à lire par petite quantité sous peine d’overdose, des réflexions intéressantes sur les auteurs qu’on croit connaître et que le « sang » de Tournier revivifie parfois. Ainsi de Balzac qui maudit deux fois l’homosexualité : « Elle fait de l’homme l’ennemi des femmes, double aberration, car d’une part les femmes incarnent l’ordre social, et c’est par elles que les provinciaux ‘arrivent’. Elles sont d’autre part ce qu’il y a de meilleur dans l’humanité, ce qu’il y a de plus proche des anges » p.150. Ou de Flaubert : « ‘Madame Bovary, c’est moi !’ C’est lui, cela veut dire, c’est une âme ardente, mystique, éprise d’infini et de grandeur, étouffée sous le fumier d’une société mesquine et stupide » p.163. Ou encore de Tarzan : « La vérité inouïe c’est que Tarzan n’est un super-adulte que parce que c’est un faux adulte. S’il n’a ni barbe ni poils, c’est parce qu’il est trop jeune pour cela. Il a douze ans de maturité, et il n’ira jamais au-delà. C’est d’ailleurs le secret de sa force » p.194. De même, « la parenté de Sartre et de Céline saute aux yeux, et il est clair que La Nausée (1938) découle directement du Voyage au bout de la nuit (1932) et de Mort à crédit (1936). C’est la même hargne, le même parti pris de ne voir partout que laideur, bêtise, abjection » p.313.

Il offre également une vision plus vaste de certaines époques : « En 1800, la France et l’Allemagne forment un contraste saisissant. Du côté français la force brutale accompagnait un vide philosophique, littéraire et artistique presque complet. Du côté allemand, un vide politique presque total au sein duquel s’épanouit une prodigieuse floraison de penseurs, de poètes et de musiciens, Goethe, Schiller, Hölderlin, Hegel, Schelling, Fichte, Beethoven pour ne citer que sept noms parmi bien d’autres » p.98.

Il est assez bizarre d’ailleurs que « la gauche » exalte autant cette période révolutionnaire – alors qu’elle fut stérile pour l’humanité ! La France en avance sur son époque avec « la trilogie française de la tyrannie – Louis XIV, Robespierre, Napoléon » voulait imposer au monde sa vision de l’Homme. En réponse, son grand voisin lui opposera « une trilogie du même tabac avec Bismarck, Guillaume II et Hitler » : belle avancée dialectique ! On ne se méfie jamais assez des exaltations de « la gauche »… Car elles sont camouflées sous les grands mots, comme Victor Hugo savait en gonfler, alors que les exaltations de droite sont si franches et brutales que l’on sait vite à quoi s’en tenir.

Cette macération disciplinaire de la gauche reprend et prolonge le péché originel chrétien qu’il faut expier : « Le IIIe Reich, c’est la mainmise sur l’Allemagne du Nord protestante, de l’Allemagne du Sud catholique, en réponse au mouvement inverse dirigé deux générations plus tôt par Bismarck » p.404. Contre cette mutilation du dressage, Michel Tournier se situe résolument du côté de la vie. « L’ancienne théologie possédait déjà concupiscence – à laquelle Bossuet a consacré un traité – et entendait par là tout ce qui entre dans l’amour de la vie, depuis la faim charnelle et la soif de tendresse, jusqu’à la curiosité intellectuelle et la volonté d’apprendre, toutes choses notoirement condamnables, il va de soi, aux yeux de la morale catholique » p.226.

Il est du ‘oui’ contre le renoncement haineux du ‘non’, cette « race des antiphysiques, celle qui a en horreur le contact chaud, frémissant et généralement humide des êtres vivants. Ceux-là ne caressent jamais un animal, ils n’embrassent pas spontanément un enfant, la promiscuité du poil, de la plume, de la peau, les dégoûte, et aussi tout ce qui vient du corps (…) Cette attitude mentale a été érigée en morale par la société victorienne du XIXe siècle et les Églises catholique et protestantes placées à son service. Il convient d’ajouter que les théories pasteuriennes, et l’hygiénisme qui en découle, sont venues à point nommé pour lui fournir un alibi scientifique » p.228.

Ce que l’auteur ne commente pas – car il est trop vieux peut-être – est l’immense libération que Mai 68 a apporté à tout cela : la jeunesse a fait craquer les gaines et, malgré ses excès, le monde tout entier en a été changé. Ce pourquoi l’on assiste aujourd’hui au retour de bâton de la frilosité physique, de la repentance envers tant de libertés, la nostalgie des origines fantasmées, l’évangélisme prêcheur ou l’islamisme armé.

Mais il distingue deux tempéraments venus de la caractérologie : le primaire et le secondaire, ce qui est selon lui une clé pour lire les livres.

« Le secondaire vit en référence constante à son passé et à son avenir. La nostalgie de ce qui n’est plus et l’appréhension de ce qui va arriver obnubilent son présent et dévalue sa sensation immédiate. Son intelligence se sert du calcul plus que de l’intuition. Son espace est une chambre d’écho et un dédale de perspectives. En amour la fidélité lui importe plus que la liberté.

« Le primaire s’éblouit de la jeunesse de l’éternel présent. Il peut être cérébral ou sensuel, c’est l’homme de l’évidence originelle et du premier commencement. Chaque matin est pour lui le premier jour de la Création. Il ne s’embarrasse pas de fantasmes ni de chimères. Il se montre spontanément ingrat, imprévoyant, mais sans rancune. Il adhère par instinct à ce qui s’offre » p.232 (voir aussi p.337).

Primaire est par exemple Jules Vallès, l’enfant pauvre sans ressentiment, Communard au « cœur gros comme ça » p.196. Mais aussi Voltaire (contrairement à Rousseau), Théophile Gautier (contre Baudelaire), Valéry (contre Proust), l’impressionnisme (contre le romantisme), Gide (contre Sartre). N’est-ce pas une meilleure distinction entre la droite et la gauche que tout ce que les gloseurs ont pu pondre jusqu’à présent ?

Michel Tournier, Le vol du vampire – notes de lecture, 1981, Folio 1983, 412 pages, €7.20

Les livres de Michel Tournier chroniqués sur ce blog

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Roger Vailland, Les mauvais coups

roger vailland les mauvais coups
On ne lit plus guère Roger Vailland et l’on a tort. Libertin communiste, mort en 1965, il est sans égal pour décortiquer l’amour.

Milan est marié depuis 15 ans à Roberte. Les deux se sont aimés, puis quittés, puis repris, jalousés. Ils ont tué passivement à cause de leur attachement, puis la passion s’est apaisée pour laisser place à une sorte de camaraderie faite de rivalités et de peurs réciproques. La quarantaine venue, le bilan est lourd… Ne pas transformer l’amour-passion en amour paisible coûte.

Il y a bien la solution des liaisons dangereuses, en séduire une autre sous le regard de l’autre pour aviver le désir ; Milan s’y essai plus ou moins avec Hélène, institutrice-adjointe dans un village paysan de l’Ain où le couple s’est mis au vert pour une année sabbatique. Mais la fièvre persiste : alcool fort, cigarettes, chasse dans la campagne, jeu au casino – tout est bon pour s’étourdir, ne plus penser à « la Bête ».

Car « la vie est une bête affamée qui loge au creux de la poitrine », avoue Roberte. « Elle est plus ou moins gloutonne selon les natures (…) Tant qu’elle n’est pas repue, elle griffe, elle mord, elle me déchire et me voilà jetée dans les rues et sur les routes, les narines ouvertes, le cœur battant et le ventre brûlant » (chap.VI). Pour Milan, « c’est l’occasion. Deux êtres qui ne se plaisent pas se prennent si l’occasion fait qu’ils se trouvent ensemble et sans témoin, dans un instant où l’un ou l’autre ont besoin d’amour » (chap. VI).

L’amour, c’est le désir, l’imagination, l’assouvissement sexuel, le plaisir d’être deux, la camaraderie d’égaux. L’amour est un mot-valise que les naïfs croient tout contenir alors qu’il est déjà difficile d’en accepter une seule composante. Celles et ceux qui veulent tout, en fusionnel, se trompent. On ne peut avoir du désir, du plaisir et de l’accord en commun tout le temps. De ce manque surgit parfois la haine, qui est amour inversé, ou la haine de soi, qui conduit à se supprimer.

Ainsi de Milan et de Roberte, qui initient Hélène, âme pure de vingt ans. Le premier aux arcanes de l’amour complexe, la seconde à la séduction du maquillage et du vêtement. Pour se rendre mutuellement jaloux et raviver leurs imaginations, donc leur désir, et peut-être reconstituer la camaraderie. Mais ce n’est pas si simple.

Milan aime la campagne au matin, pas Roberte qui boit trop et a du mal à émerger. « Déjà la Prairie est nue, fraîche comme après la pluie, heureuse et détendue avec ses grandes mares sans rides où se reflètent les petits nuages roses de l’orient. – J’aime cela, dit Milan. C’est comme une fille qui se déshabille » (chap. I).

Milan aime maîtriser la passion, Roberte y succombe et ne peut s’en désengluer, « c’est Vénus tout entière à sa proie attache » (chap. VIII). Sa fin dans un étang boueux est révélatrice, ses pulsions l’ont emporté. À l’inverse, Milan : « Moi, je place au-dessus de tout cette possession de soi que Descartes appelle vertu et dont l’autre nom est liberté » (chap. IV). Son exemple est Stendhal : « Ce qui nous fait chérir Julien, Fabrice, Lamiel, Lucien ou la Senseverina, ce n’est pas l’abandon qui soumet à l’amour mais la force de caractère qui permet de l’assouvir, c’est l’appétit de bonheur qui prouve l’homme de cœur, et la tête froide qui trouve les moyens de le satisfaire » (chap. VIII). On ne peut connaître le bonheur que dans la maîtrise, l’esclavage des pulsions ou de la passion rend toujours malheureux.

Mais qui évoque encore « le caractère » ? Depuis l’hédonisme post-68, toute volonté est proscrite au profit de la circonstance, toute force au profit du courant, tout appétit au profit de l’abandon, toute camaraderie au profit du fusionnel. L’attrait pour les vampires et les loups-garous, chez les adolescentes américaines, en sont le symptôme le plus évident ; la mode du bi et du gai, chez les garçons, sont un autre symptôme. On veut être pareil, fusionner, pas être soi-même, en égaux.

Ce pourquoi relire Roger Vailland fait du bien. Sorti de la guerre qui forgeait les caractères malgré soi, l’auteur se voulait maître de lui, dompteur des passions. C’est bien plus fort que l’eau de rose de la littérature actuelle.

Roger Vailland, Les mauvais coups, 1948, Les Cahiers rouges, Grasset 2011, 168 pages, €7.95
e-book format Kindle, €5.99
film DVD Les mauvais coups de François Leterrier, 1961, avec Simone Signoret et Réginald Kernan, noir et blanc Pathé 2006, €12.90

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Laëtitia Reynders, Rouge poison

Si d’aventure vous passez vos vacances en Bretagne, n’allez pas vous installer à Vannes dans la librairie salon de thé Esotérica – il pourrait vous arriver une étrange histoire.

C’est ce qui s’est produit pour Leana, femme seule venue s’installer dans la région après quelques déboires sentimentaux. Fan de séries TV américaines et de BD belge, elle n’est nullement étonnée de se trouver face à face avec un meurtrier qui officie sous ses yeux. Certes, elle s’évanouit, mais elle ne ressent nulle peur, elle ne fait pas de cauchemar, elle n’est nullement traumatisée…

Serait-elle soumise à quelque mystérieuse influence ? Le lecteur mâle soupçonne la prestance du garçon, la jeunesse épanouie, la taille élancée, le corps agile et musclé, les yeux très bleus, le teint diaphane. Mais il y a autre chose.

Leana le découvrira progressivement, notamment un soir qu’elle a verrouillé son appartement, fenêtres fermées, et qu’elle se prépare une soirée télé devant un plateau. Ne voilà-t-il pas qu’elle découvre l’assassin assis tout tranquillement sur son canapé ? Pire encore : il lui déclare son amour inconditionnel et ses yeux l’attirent.

S’il a 89 ans, il en paraît 35. Pourquoi ? Parce que c’est un vampire. Quoi de plus naturel pour notre époque qui en a vu d’autres à la télé ? Très à la mode ces temps-ci, ces créatures comblent le désir de mystère comme celui de jeunesse éternelle. Dieu ennuie avec son autoritarisme infantilisant, les créatures du Diable ne sont-elles pas plus séduisantes ? Les alignements de Carnac en observatoires des astres sont moins drôles que ces réunions pseudo-druidiques pour célébrer un sabbat.

Mais pourquoi diantre l’appeler Cohen ? Et son oncle Aaron ? N’y aurait-il que les Juifs qui soient sorciers dans l’inconscient catholique ? L’auteur est née à Liège en 1978 et reste frôlée par ces toiles d’araignée poussiéreuses de la tradition cléricale. Elle confond allègrement, pour les besoins du roman, sabbat avec fête païenne, et mythologie celtique avec mythologie scandinave. Non, Samhain n’est pas un « sabbat » ! Mais la grande réunion des dieux celtiques avec les hommes qui sépare les jours clairs des jours sombres de l’année ; elle a donné notre Toussaint. Jul (écrit Yule parce que les ignares wikipedistes le font – alors que c’est pareil) n’est un « sabbat » que par mépris chrétien et ésotérisme fumeux… Elle est surtout la fête scandinave du solstice d’hiver, très importante dans les pays où la nuit dure six mois; elle a donné notre Noël. Shabbat est le septième jour, temps de repos de la semaine juive, le quatrième des dix commandements donnés par Dieu à Moïse dans le désert – pas le jour où des sorcières rôtissent le balai. Où l’on retrouve l’univers monomaniaque de l’ésotérisme, associé à tout ce qui n’est pas chrétien, en particulier le Talmud et les pratiques juives. Les Vikings historiques étaient très loin de ces élucubrations.

Si l’on considère ces approximations comme un folklore pour l’imagination, alors on peut entrer dans cet univers de sorciers et de vampires et s’en amuser. L’héroïne du roman court comme une folle dans ces divagations qui ont pour elle la force de l’évidence. La télé, Google et Wikipedia n’en parlent-ils pas comme s’il s’agissait d’un genre étudié par la science ? Le métier d’éducatrice pour enfants dans un hôpital psychiatrique a sans doute aidé l’auteur à prendre les délires pour la réalité. Pourquoi pas ?

L’intrigue est bien menée, avec ce zeste de psychologie féminine qui intéresse. Jusqu’au retournement final… qui se retourne sur lui-même, comme l’année en ses saisons. Et comme les séries TV qui préparent la saison suivante ! Ce premier roman construit avec le sens du théâtre, de lecture captivante, sera-t-il suivi d’autres ?

Si d’aventure vous passez vos vacances en Bretagne, allez donc vous installer à Vannes dans la librairie salon de thé Esotérica. Votre feuilleton peut commencer, on ne sait jamais…

Laëtitia Reynders, Rouge poison, juin 2012, éditions Baudelaire – 11 cours Vitton 69452 Lyon cedex, 301 pages, €19.47 

Le site des éditions Baudelaire www.editions-baudelaire.com

J’ai noté à titre anecdotique quelques fautes de relecture :

  • p.155 « le rituel devant l’hôtel » (autel serait mieux venu…)
  • p.161 « typesse » (quel est ce langage incongru ?)
  • p.163 « un ciseau » (à bois ? ou plutôt une paire de… ?)
  • p.172 « une petite ballade pour rejoindre » (une ballade se chante, une balade fait en revanche promener)
  • p.240 « mes pensées l’envoi » (et pourquoi pas l’accord au pluriel : l’envoient ? ce n’est pourtant pas sorcier…)
  • Également ce belgicisme : « les essuies » pour les serviettes, un peu bizarre pour un éditeur lyonnais et un roman qui se passe en Bretagne. Mais là c’est plutôt mignon. Pourquoi pas une note en bas de page ?
  • Il y en a bien pour certains mots courants comme ‘lounge’, ‘nervis’, ‘cloné’, ‘paroxysme’ ou ‘sweat’. Vous n’en portez jamais de sweat ? Il y a même Panoramix p.165, « notre druide » – personne ne connaît plus Astérix ? Ou les Schtroumpf p.174. Le roman ambitionne-t-il d’être traduit en Chinois, où cette culture d’ambiance est inconnue ?
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