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Montherlant, qui êtes-vous ?

Rares sont ceux qui connaissent encore cet homme de théâtre classique, ce romancier libertin, cet essayiste libre, mort volontairement en 1972 parce qu’il perdait la vue. Voir, c’est être « lucide » (de lux, la lumière) ; ne plus voir, c’est mourir un peu, perdre l’un des sens essentiels – celui que préférait Montherlant.

Je crois que l’on peut tenter de cerner Henry de Montherlant en quatre S. Peut-être s’en échappera-t-il, irréductible à jamais ? Il reste que ce carré de S est ce que je retiens : sensualité, sensibilité, syncrétisme, solitude. Au fond les quatre étages de l’humain.

henry de montherlant photo

Sensualité pour le corps. Qui a dit mieux que lui le chant du désir, dès l’enfance ? La douceur des peaux, la candeur des yeux, la grâce des silhouettes ? Et en quelle langue plus limpide ? Seuls les sens ne dupent pas. La culture importe peu ; la lecture ne sert qu’à retrouver le goût de la vie. Ainsi de ‘Quo Vadis’, à 8 ans, qui lui a révélé avec brusquerie un monde inconnu de passions humaines derrière la façade sage et officielle du monde classique. Les orgies de Néron, les exploits sportifs, le danger, la vitalité du monde païen – ce bouillonnement physique, affectif et sexuel, a trouvé son écho chez le petit Henry. Il en est devenu violent, cynique et dur pendant plusieurs années ; il a su que cette violence, ce cynisme et cette dureté faisaient aussi partie de lui. L’important est là : « to cure the soul by the senses » (soigner l’âme par les sens), rappelle-t-il dans Service inutile (Pléiade p.718). Pour lui, il y a d’abord la spontanéité ; c’est l’infinité des sensations présentes qui méritent toutes d’être considérées. Elles nous définissent autant que l’idée consciente que nous avons de nous. Le soi est un bloc, on ne peut en casser impunément une partie. C’est pourquoi il aime les bêtes et les enfants, tous deux sont insatiables ; ils boivent sans retenue aux fontaines du désir, ils vivent l’instant présent, la joie présente, le désir hic et nunc. Bêtes et enfants sont naturellement comme l’adulte qui jouit sexuellement : leur esprit est plus vif, leur corps tout excité, leur humeur, leur courage, leur goût de vivre et d’aimer sont ragaillardis. Le sport peut atteindre lui aussi cet état de grâce physique où les muscles et le cerveau fonctionnent plus vite, de concert. Le sport est ‘réel’, parce qu’aucun mensonge n’est possible : celui qui court vit au rythme de sa physiologie ; il ne peut tricher avec lui-même. L’immense liberté du jeu le commande, reconquise sur l’existence. Le paroxysme, c’est l’effort, le combat, la vie dans la grâce et la lutte avec la Bête, la corrida. Poésie et violence – repos et combat – tel est le monde de la Méditerranée, la vie raffinée, les jardins, les poètes, les oasis, la beauté des corps dénudés par la chaleur, les plaisirs de l’eau, le goût des fruits ; mais aussi le sport, l’émulation, la bataille, les chevauchées, les phalanges grecques, la conquête et la Reconquista. Montherlant aime la Méditerranée, sensuelle et violente. Ses valeurs y sont enracinées : Rome d’abord, Athènes et Bethléem ensuite.

Sensibilité pour le cœur. Qui a mieux écrit sur l’amour adolescent, l’émotion au bord des larmes pour un être frêle et digne d’être aimé ? Montherlant est à l’écoute des êtres. Où qu’il se trouve, il les observe, il les admire ou il les juge – souvent il les estime, pour une part d’eux-mêmes qui lui plaît. Cette attention aux autres se marque dans ses œuvres : Gérard, 12 ans, dans La relève du matin – ce qu’il dit est presque la sténographie d’une rencontre qui a vraiment eu lieu. Il fait revivre un instant : les traits, les paroles, les impressions produites sont seules ce qui vaut d’un être. Il retiendra Gérard, un aspirant tué, Moustique, et beaucoup d’autres. La beauté se reconnaît à l’émotion qu’elle inspire ; en elle se fondent le bon et le mauvais ; elle est par-delà la morale car elle inspire le respect et l’amour. Rien de fondamentalement mal ne peut sortir d’elle. L’écriture n’est juste que si l’émotion a résonné dans la poitrine de celui qui l’exprime ; toute convention ne pourrait être qu’appauvrissement. Tout vient des êtres ; tout ne doit venir que des êtres. Tout prodigue qu’il fut, Montherlant est resté fidèle à un seul amour toute sa vie, un amour adolescent : Philippe. Tous les six ou sept ans, il rêve de lui et en est à chaque fois bouleversé. C’est étrange et émouvant. Il se disait : « mâle au possible, avec des nerfs de femme, et des idées d’enfant » (Malatesta, Pléiade p.557).

Syncrétisme pour l’esprit. Qui s’est le mieux ouvert à toutes les passions, à toutes les idées et à tous les tourments du monde de son époque ? Qui a mieux su les balancer l’un par l’autre pour les mieux faire servir l’existence ? La morale est cela : ne rien refouler pour mieux dominer. Le masque remédie à l’inachèvement ; il est caricature, outrance, mais aussi essentiel. Il aide à s’exprimer car, sous son enveloppe, l’être reste libre. C’est ainsi que l’on peut se prendre alternativement pour tel ou tel personnage qui séduit : pour Néron, pour Pétrone, voire pour le lion de l’arène. Ainsi défoule-t-on ses instincts par les fantasmes, tout en sachant bien, par devers soi, que tout cela n’est qu’un rôle de théâtre. Mais dans le foisonnement des personnages imaginaires, il faut rester maître de soi, savoir se garder, comme l’apprend la corrida ou tout sport de combat. Être exact, précis, sec, efficace. C’est une école de sobriété et de vérité. « Dans le sport, pas d’appel. Celui qui a sauté 5 cm de moins que l’autre ne vient pas nous parler de son droit » (Entretien avec Frédéric Lefèvre). La morale superficielle et factice de « la jeunesse » lui répugne, la morale du négoce des ‘occupati’ l’ennuie. Agent d’assurance deux ans chez son oncle, Montherlant jure bien qu’on ne l’y reprendra plus. Il est et reste un ‘otiosi’ selon Sénèque, un oisif chez qui l’absence de préoccupations engendre la liberté intérieure. « L’effort constant d’une vie doit être d’élaguer pour nous concentrer avec une force accrue sur un petit nombre d’objets qui nous sont essentiels » (Solstice de juin, Pléiade p.923). Ne pas s’encombrer les bras de bagages, ni l’esprit d’idées, ni le cœur de conventions, ni les instincts de refoulements. Fonder sa culture sur un petit noyau d’auteurs chéris. Montherlant n’a pas de goût pour l’Allemagne, ni pour Platon, ni pour les Sophistes. Son modèle, le héros de son temps, est Guynemer : il ne lisait que des lettres d’enfants et de soldats ; il est mort vierge, comme Parsifal. Une façon aussi de ne pas s’encombrer le cœur.

Montherlant Essais Pleiade

Pour l’âme, la solitude. Soldat velléitaire, il voit la dureté de la guerre et écrit, le 5 juillet 1918 : « Je reviendrai de la guerre un vrai requin, un vampire, un épervier formidable d’égoïsme et sans plus un seul scrupule : je ne ferai plus rien que par intérêt personnel ». C’est dire la brutalité de l’expérience sociale que révèle la plus absurde des guerres. Homo homini lupus. L’injustice n’est qu’un mot ; seuls méritent que l’on sorte de sa réserve ceux qu’on aime (lettre du 28 février 1919). L’artiste n’a pas à faire école, à convaincre, ni à améliorer autrui. Il cherche seul ce qui l’enthousiasme pour trouver la nature humaine. Là est son rôle, et la nature de l’homme est seul ce qui compte. Montherlant ne croit pas en Dieu. Agenouillé à Lourdes, à 15 ans, il souffre « d’être dans le même état d’âme qu’à l’hôtel ». Aucune émotion fervente en lui, dans cette église pourtant réputée pour faire des miracles. ; il ne pense qu’à des choses profanes. Le mysticisme n’est pas pour lui. Le catholicisme, en revanche, le séduit par ses pompes et par sa discipline qui mène, parfois, à la grandeur. « Au fond, je tourne autour de ce vieux problème, concilier l’Antiquité païenne et le catholicisme ». A chaque homme de devenir dieu : thème nietzschéen.

Quant à la mort, nous allons à elle comme nous venons au monde, sans l’avoir demandé. La mort est inéluctable. Cependant, elle n’est qu’à l’horizon, sauf hasard. En attendant, la vie est remplie de choses amusantes qu’il faut accomplir en sachant qu’elles n’ont qu’un temps et qu’elles sont inutiles.

Comme Villon, Stendhal, Flaubert ou Aragon, peu importe l’homme réel et la vie qu’il a menée, c’est un travers mesquin de notre époque que de juger avec le moralisme d’aujourd’hui ce qui se faisait hier. Ce qui compte est son œuvre littéraire, elle est grande, elle inspire, et aide à vivre. Le prodigue nous montre la voie.

Henry de Montherlant, Essais, Gallimard Pléiade, 1963, 1648 pages, €62.00
Henry de Montherlant, Théâtre, Gallimard Pléiade 1955, 1472 pages, €49.50

Henry de Montherlant, Romans 1, Gallimard Pléiade 1959, 1600 pages €59.00
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Claude Simon, Le jardin des plantes

claude simon le jardin des plantes
Du jardin des plantes à Paris, vous saurez peu, l’auteur ne l’évoque que succinctement, et surtout sur la fin. Peut-être pour dire que le roman est moins « un miroir promené le long d’un chemin » comme le voulait Stendhal qu’un jardin, organisé mais touffu, sauvage mais apprivoisé, nature mais reconstruit, « un spectacle chaque fois différent pour le promeneur qui parcourt ses allées ».

Derrière le structuralisme, grande pensée figée de l’époque, platonisme rêvé de la structure, le « nouveau » roman se veut sans sujet et sans histoire : il se contente de décrire le symbolique, les relations des êtres et des objets entre eux. D’où ces descriptions maniaques et interminables, Robbe-Grillet passant deux pages sur une poignée de porte, Simon étudiant chaque boursoufflure du cheval mort… Mais le structuralisme a passé, comme le dogmatisme marxiste qui suivait le fusionnel citoyen, après l’inquisition catholique. Claude Simon réintroduit le sujet et l’histoire dans le roman.

Miracle, cet opus est devenu lisible. Oh, certes, le lecteur subit encore cette potacherie de vieille coquette qu’est le texte inséré dans le texte, en carré, en diagonale, en double colonne, en retrait, ou ces listes d’œuvres de peintre – mais les trois-quarts du texte se présentent comme une suite, parfaitement accessible, bien que fragmentée et encartée d’extraits de romans de Proust ou Dostoïevski (ses auteurs de prédilection, grands rivaux) ou du journal de Rommel.

Car la mémoire, selon l’auteur, n’est pas une photographie mais une impression. Comme le peintre, l’écrivain impressionniste suggère plus qu’il ne livre, il multiplie des angles selon les années qui passent, retrouve, retaille, oublie. Ce n’est pas pour rien qu’une citation de Montaigne, en exergue du roman, évoque une existence dont « nous ne délibérons qu’à parcelles ». Car « chaque pièce, chaque moment fait son jeu ». Comme les cages des fauves dans le jardin, ou les plantes ramenées ici dans un certain ordre mais que le promeneur découvre seulement par son propre itinéraire, chaque jour variable, comme un jeu associatif.

Qui aura lu d’autres livres de Claude Simon y retrouvera ses obsessions : l’inepte « guerre » de 40 à cheval tandis que Rommel fonce avec ses chars, l’évasion du camp de prisonniers, le Comandante italien qui livre à l’Espagne anarchiste des armes d’un cargo norvégien, divers voyages en Inde, à New York, dans l’URSS de Gorbatchev, une interview au Figaro de 1990 sur « la peur » et l’œuvre, le bain forcé enfant dans un bassin de square, la mort de sa mère, le collège et le manquement en athlétisme, la première expérience sexuelle à 16 ans avec une anglaise à Cambridge après un premier essai où seule la culotte fut enlevée… N’écrit-on que sa vie ? L’auteur déclare que « le seul véritable traumatisme qu’il est conscient d’avoir subi (…) fut (…) ce qu’il éprouva pendant l’heure durant laquelle il suivit ce colonel, vraisemblablement devenu fou, sur la route de Solre-le-Château à Avesnes, le 17 mai 1940, avec la certitude d’être tué dans la seconde qui allait suivre » p.1064 Pléiade. Ce fut le colonel qui fut tué.

Il monte son roman comme une pâtisserie, par associations, glissements, contrastes, répétitions, variantes. La fin se termine même en plan numéroté de cinéma, comme si la littérature devenait désormais impuissante face à l’image animée, d’une plus grande force de communication.

Le prix Nobel de littérature obtenu en 1985 a lâché les hyènes du décorticage critique sur cet auteur difficile. Qu’apportent-ils de neuf qu’une lecture amateur et bienveillante ne pourrait livrer ? Nul besoin de glose préalable pour lire, nul besoin de cuistres pour vous dire ce qu’il faut en penser. Ne soyez pas impressionnés, lisez.

Nul doute que ce roman couronne son œuvre – et son existence. On ne peut faire un récit exact de sa vie, mais seulement une reconstitution romanesque. Bien que l’existence soit sans cesse en mouvement, la mémoire n’en retient que quelques images fortes, liées aux émotions – dont la plus puissante est la crainte de la mort. D’avoir été près de mourir, ou confronté à la mort, fait voir immédiatement le monde plus beau.

Peut-être est-ce là l’ultime leçon de ce vieil écrivain né en 1913, qui avait 84 ans à la parution du Jardin des plantes.

Claude Simon, Le jardin des plantes, 1997, éditions de Minuit, 377 pages, €22.40
Claude Simon, Œuvres 1, Pléiade Gallimard 2006, 1583 pages, €63.50

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Pierre Hadot, La philosophie comme manière de vivre

pierre hadot la philosophie comme maniere de vivre
Pierre Hadot (1922-2010) est un philosophe issu du catholicisme et spécialiste de la philosophie antique, élu professeur au Collège de France en 1982. Il a traduit Plotin et Marc Aurèle. Pour lui, la philosophie n’est pas un système comme une Bible, mais une voie au sens oriental, une manière de vivre au sens de Montaigne (que l’auteur a abordé vers 14 ans). Elle enseigne qu’il faut apprendre à mourir. Ce qui veut dire quitter l’horizon borné de son petit moi pour voir le monde d’en haut, dans l’universel humain puis dans le grand Tout – mais surtout expérimenter par la pratique tout ce que l’existence peut offrir de beauté, de joie et d’infini.

Dans ce livre d’entretiens avec un historien américain pour qui ses livres ont changé la vie, et d’une maître de conférences à l’École des hautes études en sciences sociales spécialiste des philosophies à la fin de l’Antiquité, il livre avec simplicité son parcours professionnel, intellectuel et spirituel. Ce n’est pas un livre de philosophie, mais l’on y philosophe à chaque page. C’est-à-dire que l’auteur comme ses interlocuteurs réfléchissent ensembles sur des sujets tels que le discours philosophique, l’interprétation des auteurs anciens, l’expérience intuitive, les exercices spirituels (qui ne sont pas l’apanage des religions), la philosophie comme existence, ce qui est « inacceptable » et l’investissement plein dans le présent.

On ne saurait rendre compte de tout dans une note aussi brève. Après une enfance et une adolescence catholique, puis une vie de chercheur et d’enseignant, arrivent les deux-tiers les plus intéressants du livre. Nous en choisissons quelques thèmes majeurs : une manière et un choix de vie, le problème de l’interprétation, le désir à l’origine de philosopher, le problème du mal.

pierre hadot photo

La philosophie, à l’origine, répond à des questions. D’où la forme des dialogues de Socrate, des commentaires d’Aristote, l’exégèse des textes anciens. Ce n’est qu’avec la modernité que l’on compose des systèmes.

Ils sont moins destinés à apprendre à bien vivre et à former l’esprit comme dans l’antiquité, qu’à exposer une doctrine personnelle, une somme. « Cette évolution s’explique par des facteurs historiques et institutionnels. Dans la perspective étroite des Universités, comme il s’agit de préparer les élèves à l’étude d’un programme scolaire qui leur permettra d’obtenir un diplôme de fonctionnaire et leur ouvrira une carrière, le rapport personnel et communautaire doit nécessairement disparaître, pour faire place à un enseignement qui s’adresse à tous, c’est-à-dire à personne » p.99. Retenons donc que les professeurs en sont en rien philosophes, mais des technocrates du savoir.

Or le discours philosophique n’est pas la philosophie ; la philosophie, c’est la pratique, le vécu. Ce pourquoi l’auteur reconnaît « en Socrate le philosophe par excellence, dans la mesure où, vivant d’une vie simplement quotidienne, il la transfigure par la conscience qu’il a de l’infinie valeur de chaque instant de cette vie quotidienne » p.199.

Des propos antiques, il est difficile de cerner le sens intégral de nos jours. Pas question de prendre le texte comme les fondamentalistes religieux ou professoraux le font. « Tout au contraire, la perspective historique et psychologique est très importante en histoire de la philosophie, parce qu’il s’agit toujours de replacer les affirmations des philosophes dans le contexte social, historique, traditionnel, philosophique, dans lequel elles se situent » p.204. Jeu de langage, exercice spirituel, valeur mythique, sont des moyens au service de l’intention qui est d’enseigner. « Il faut s’attacher avant tout à suivre le mouvement, les méandres de la pensée de l’auteur, c’est-à-dire finalement les exercices dialectiques et spirituels que le philosophe fait pratiquer à ses disciples, par exemple, en reprenant l’exposé à partir de différents points de départ, comme c’est le cas chez Aristote… » p.149.

La philosophie est au fond chose simple et vivante « J’ai appris dans Montaigne l’importance de la simplicité, le ridicule du pédantisme » p.199. Puis dans Platon les liens de l’amour et de la sagesse : « L’amour d’un beau corps est déjà, en puissance, l’amour de la Beauté éternelle. Il s’explique par l’attraction de celle-ci. La démarche philosophique a donc pour moteur le désir (…) La dimension de l’amour donne à la philosophie le caractère d’une expérience vécue, vivante, d’une présence. C’est vrai de Platon, mais aussi de toute philosophie » p.204.

Femme sauvage

Ce pourquoi il n’y a pas d’inacceptable « par principe », abstraitement, mais une empathie humaine : « c’est qu’il ne faut pas perdre la tête avec celui qui souffre, mais l’aider réellement à surmonter sa souffrance » p.243. Nombre de bobos et de « pseudo-intellos » (comme dit la ministre) pourraient prendre utilement des leçons de sagesse auprès de Pierre Hadot. S’indigner ne débouche sur rien si l’on en reste aux « principes » ; il est préférable de proposer des pistes pour réduire la souffrance et en traiter les causes.

« Les stoïciens considéraient qu’il n’y avait de mal que dans la volonté de l’homme » p.249 – le monde, lui, est indifférent aux « valeurs » et aux « jugements ». Reconnaître que tout être est une partie de l’univers, qu’il contribue au mouvement général, permet d’accepter le monde tel qu’il est et – en même temps – de combattre le mal moral et l’injustice. Car le combat est contre des hommes faillibles et ignorants, pas contre le monde ici-bas – sauf à quitter la philosophie pour la croyance religieuse.

Pour cela, il nous faut quitter l’illusion des grands principes et ne plus avoir la vanité des seules idées. « Ne plus se projeter dans l’avenir, mais considérer en elle-même et pour elle-même l’action que l’on fait, ne plus regarder le monde comme le simple cadre de notre action, mais le regarder en lui-même et pour lui-même. Cette attitude (…) permet tout d’abord de prendre conscience de la valeur infinie du moment présent (…) des moments de demain. (…) Mais elle permet aussi de prendre conscience du sérieux de chaque moment de la vie » p.254. Faire comme d’habitude, mais comme si c’était la dernière fois…

Sous des dehors bénins, dans une langue qui se lit facilement, une grande leçon de sagesse par un méditant dont la vie exemplaire de chercheur pourrait en remontrer à beaucoup.

Pierre Hadot, La philosophie comme manière de vivre – entretiens avec Jeannie Carlier et Arnold I. Davidson, 2001, Livre de poche 2010, 284 pages, €6.10

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Clément Rosset, Schopenhauer – philosophe de l’absurde

clement rosset schopenhauer philosophe de l absurde
Un philosophe oublié est à redécouvrir : Schopenhauer, prédécesseur de Nietzsche mais moins connu que lui et que l’on n’étudie plus guère. Il est pourtant le premier à rompre avec la philosophie classique et à ouvrir la voie à la philosophie généalogique. Nietzsche, Marx, Freud seront ses successeurs les plus célèbres, avant les philosophes de l’Absurde. Cet apport majeur et original a été néglige, selon Clément Rosset, au profit de caractères secondaires et anecdotiques du personnage : pessimisme, idéalisme esthétique, morale de pitié et de renoncement.

Le raisonnement généalogique est une perspective « qui vise à établir des rapports entre deux termes d’un même phénomène, sans aucune préoccupation historique ou dialectique : l’acte de naissance généalogique n’étant pas dans un temps antérieur, mais dans une origine sous-jacente qui ne diffère de son expression actuelle que par sa faculté à ne pas s’exprimer – différence selon le langage, non selon le temps » p.2.

Schopenhauer bâtit sa philosophie sur l’étonnement premier et sur la causalité que toute explication scientifique ne suffit jamais à cerner. La causalité est la seule forme de l’entendement selon Schopenhauer, et elle envahit la philosophie en même temps que progressent les sciences mathématique et physique. Or les formes d’opérations intellectuelles sont différentes selon le domaine auquel elles s’appliquent : dans les représentations empiriques le principe de raison revêt la forme de la causalité, mais pour les notions abstraites la raison n’est que le rapport d’une connaissance à ses conséquences, pour les perceptions n’intervient a priori que la sensibilité pure, quant à l’être, il est vouloir, sa raison est motivée par autre chose qu’elle-même, par un désir, un mouvement intérieur. « C’est pour avoir confondu dans son esprit des notions voisines mais distinctes que l’homme moderne est devenu sourd à l’étrange même, qui est l’existence en tant qu’elle est sans cause ni raison ». p.10.

L’idée de causalité, mécanisme logique de la raison, appliqué hors de sa sphère, a tué l’étonnement qui est émerveillement premier, possession imaginaire des choses, poésie. Cet autre savoir que celui du rationnel est intuitif, englobant, mais étouffé par le siècle moderne. En cela il limite l’humain, le réduit à la pure logique et à la seule mathématisation du monde, ce qui l’empêche de saisir pleinement le cosmos. Car la nécessité réelle est indépendante de la façon que nous avons de la penser ; elle est inaccessible en sa totalité à notre humble expérience et nous ne pouvons en avoir qu’un schéma approximatif. Le monde est donc étrange et angoissant.

Sous toutes les représentations du monde, minérale, végétale, animale, humaine, se cache une force, un principe moteur, une tendance vers quelque chose qui est probablement de s’étendre et de se reproduire. « Elles sont irréductibles à toute causalité réelle : elles sont là, données d’emblée, sans raison explicative ou justificative » p.20. L’homme surprend le mystère de cette motivation universelle dans ses propres gestes. Le terme « volonté » est impropre, qui implique une intention ; c’est bien d’un « vouloir » qu’il s’agit, sans cause ni conscience, une sorte d’instinct qui va de soi.

Il en résulte que l’individualité n’est qu’illusion en regard du Grand vouloir dont elle n’est qu’une manifestation. Les bouddhistes l’ont bien compris qui font du moi l’origine de la souffrance et de l’union au Tout l’apogée de la libération humaine. La « pitié » est issue de cette identité radicale, de même que la vanité de se croire chacun volontaire. L’intellect se forme des masques et use de prétextes pour justifier ce qui ressort du pour vouloir, ce désir instinctif irrésistible. On feint de commander ce qui nous agit.

C’est ce que montrera Freud, dans son hommage à Schopenhauer en février 1914. Pour le psychologue, la folie est une issue « économique » pour l’affectivité, à laquelle elle épargne le spectacle cru de la réalité. L’être humain sain d’esprit et équilibré n’a pas besoin d’oublier mais s’attache au contraire à la perfection de la réminiscence. Mais le désir lui-même est sans cause, ce qui conduit au sentiment de l’absurde : « Derrière l’insatisfaction propre au désir se cache un secret plus sombre qui est l’absence de motivation dans le désir » p.67. Cette absence de finalité, dans un monde en apparence organisé en vue d’une fin, crée le paradoxe « absurde ». Ce n’est pas l’illogique mais le sans-cause qui humilie l’homme en le faisant croire au Dessein intelligent, aux Complots, et en le ravalant à son asservissement aux instincts.

Je souscris à cette idée que la liberté humaine dans son sens absolu est une illusion. Un « vouloir » instinctif, malgré nous, nous meut au plus profond. Notre « liberté » n’est qu’un « jeu » au sens de l’ajustement imparfait de de pièces qui s’emboitent l’une dans l’autre. C’est cependant notre condition humaine que d’orienter ce vouloir sans cause ni finalité, avec les instruments à notre disposition : notre raison comme nos affects et nos tropismes conscients. Une part obscure nous échappera toujours dans notre pseudo « volonté » et le réalisme est de reconnaître le pouvoir du désir, de l’inconscient, du mythe, de l’illusion. Le seul pouvoir que nous ayons sur cette énergie qui anime notre existence est celui de l’intelligence, qui englobe plus que la raison, contrairement à ce que les philosophes rationalistes voudraient nous faire croire.

En revanche, je ne souscris pas à cette conception schopenauérienne d’un temps qui serait mort, éternelle répétition à la manière de la roue d’Ixion. L’homme serait-il ainsi, comme les pierres et les plantes, qu’une marionnette s’agitant mécaniquement tant que son ressort le tend ? Il semble manquer à Schopenhauer, selon mon avis très humble, la dimension tragique des Grecs, de Pascal ou de Nietzsche.

Écrit non sans quelque jargon, propre à la matière de philosophe, ce petit livre réhabilite Schopenhauer et donne envie d’en savoir un peu plus malgré ses limites.

Clément Rosset, Schopenhauer – philosophe de l’absurde, 1967, PUF Quadrige 2013, 96 pages, €10.50
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Michel Leiris, Fourbis – La Règle du jeu 2

michel leiris fourbis la regle du jeu 2
La règle du jeu est celle de l’existence particulière : Michel Leiris se demande ce qui a bien pu déterminer ce qu’il est devenu. Dans un premier volume, touffu et brouillon, il a beaucoup biffé, s’est quelquefois trompé, a voulu trop embrasser. Dans ce second tome de sa recherche des temps enfuis, il inverse les syllabes : Biffures devient Fourbis. Il approfondit certains thèmes, les principaux à ses yeux, et les organise. Ce sont, dans l’ordre la mort (qu’il écrit Mors en latin, par crainte superstitieuse) qu’il s’agit d’apprivoiser, l’agir authentique sous couvert des Tablettes sportives, et l’élan vers les autres (souvent bafoué, parfois impuissant) qu’il intitule bibliquement Vois ! déjà l’ange…

La première partie a les défauts du premier volume, accentués : dérives, associations, incidentes, ressassement… Petite fourbi qui va en portant son fardeau au nid commun pour nourrir la reine, Leiris ne sait pas dire, il ne sait qu’ajouter des mots aux mots pour entourer le message qui reste parfois flou, parfois ambigu : « une trame que j’ignore ou dont je n’entrevois jamais que des brimborions au hasard d’une image ou d’une réminiscence » p.302 édition Pléiade. Nous sommes entraînés du coup de vieux de l’auteur lorsqu’il écrit autour de la cinquantaine aux peurs enfantines du crépuscule, aux hantises des grottes et gouffres, à l’angoisse des grandes catastrophes telles celle de Saint-Pierre de Martinique engloutie par la lave en 1902 ou de cette petite ville américaine dévastée par la rupture d’un barrage, aux zombies de Haïti rencontrés lors d’un séjour, aux personnages figés d’un musée de cire ou à une momie desséchée, aux robots et autres êtres mécaniques jusqu’au théâtre et à la corrida, avant les cadavres, pour terminer par son refus obstiné de procréer – de transmettre la vie.

Ce style, qui ressurgit tout au long du volume mais souvent heureusement s’efface, plaît aux intellos critiques qui lui ont donné un prix à l’époque, tant ce qui est incompréhensible dans les milieux littéraires fait partie de la Distinction au sens de Bourdieu. Mais il plaît moins au lecteur d’aujourd’hui, qui n’aime pas être enfumé et préférerait un peu plus d’authentique : l’obscurité du discours ne laisse-t-elle pas penser que l’auteur qui dit se livrer tout nu a quelque chose à cacher ? Que penser par exemple de cette phrase sur la fin : « il y avait quelque chose d’ambigu et de presque agréable dans ma crainte directement physique d’être pris pour cible : conscience corporelle portée au maximum, ainsi qu’il en est dans le désir par quoi se révèle parallèlement à l’existence superlative d’un autre corps notre propre nature d’organisme actuellement debout (ou placé peu importe comment) dans un vide meublé par rien autre que lui et que cet autre corps, dont il me semble possible de hausser d’un degré encore l’enivrante réalité qui nous fait nous sentir plus réel qu’en le mettant à nu en même temps que le nôtre » p.433. On dirait du Sartre contaminé dans ses pires moments par la philosophie allemande…

C’est dans les deux autres parties que se déchirent un peu ces voiles. Mieux écrites et avec plus de maturité, le lecteur est emmené par elles dans les anecdotes d’enfance sur le sport, puis dans celles de la jeunesse avec les putes.

Michel Leiris n’a jamais été sportif. S’il s’est passionné pour les jockeys qui couraient à Auteuil, c’était parce qu’ils sévissaient près de chez lui et que son frère Pierre en était épris, tous deux impressionnés par leur rectitude. La gymnastique où il est envoyé autour de la puberté pour faire de lui un homme est pour partie une torture : s’il aime courir et sauter, il déteste monter à la corde, évoluer à quatre mètres du sol sur des passerelles terminées par un toboggan ou, pire, être pendu par les bras en arrière aux échelles, en « supplice chinois ».

mouille voile

Mettre en mouvement tout son corps pour ses passions ou ses idées est cependant la seule façon d’être authentique – vertu première de ce demi-siècle qui commence avec Sartre. Il s’agit de ne pas jouer un personnage après l’autre (comme jouer au soldat avec sa panoplie, p.422) mais de s’investir dans son choix, le rôle s’effaçant devant l’être en acte. Sauf que Michel Leiris est peu combatif : « Un certain besoin de me sentir protégé, de me mettre sous l’égide, est vraisemblablement l’un de mes traits les plus constants » avoue-t-il p.373. Peut-on être authentique en restant toujours en retrait reste la grave question que l’auteur ne saura jamais résoudre. Il gardera « cette allure réservée qu’il a et dont il joue volontiers (cherchant à maquiller en élégance son effective timidité) traduit directement sa crainte de se voir mis à nu et révélé pour ce qu’il est au vrai, en même temps qu’elle aiguille vers un simple défaut de confiance qui serait sans fondement et ne ferait que témoigner d’une exigence trop rigoureuse à l’égard de soi-même » p.403.

Les filles, idéalisée et jamais touchées durant l’enfance, deviennent des supports à fantasmes à l’adolescence, puis des corps à caresser, embrasser et plus si affinités dès les 17 ans atteints. Jusqu’à cet acmé avant les quarante ans, avec la putain arabe Khadidja, au bordel de Beni-Ounif, où l’auteur passe la drôle de guerre comme chimiste artilleur en bordure du désert. Reste une image forte à la mémoire : la nudité révélée sous le maillot de bain rendu transparent par l’eau d’une fillette d’une douzaine d’années – âge de l’auteur – sur une plage de Ramsgate ou de Biarritz (p.388).

A l’issue de cette lecture, nous en savons un peu plus sur Michel, assez peu sur Leiris encore. Deux autres tomes nous attendent.

Michel Leiris, Fourbis – La Règle du jeu 2, 1955, Gallimard L’imaginaire 1991, 252 pages, €8.00
Michel Leiris, La règle du jeu, 1948-1976, Gallimard Pléiade, édition Denis Hollier 2003, 1755 pages, €80.50

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Rohinton Mistry, L équilibre du monde

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Le voyageur qui en revient ne se déprend pas facilement des Indes. Le moyen de prolonger le voyage et de l’approfondir passe par la littérature. Fort intéressante, parce que plus universelle sans doute, est celle produite par les Indiens émigrés dans le reste du monde. Rohinton Mistry est de ceux-là. Né en 1952 à Bombay dans une famille parsie (de religion Zoroastrienne), il émigre au Canada en 1975, année de l’instauration en Inde l’état d’urgence destiné à « nettoyer » le pays par la destruction de bidonvilles et les campagnes de stérilisation tournées vers les pauvres.

Mistry travaille dans une banque à Toronto ; il est au cœur des flux, aussi bien financiers que commerciaux qui sont, in fine, humains. Ses romans reflètent cette condition, attentifs aux débits et aux crédits des personnages tout comme au grand mouvement de l’histoire. Cette « mondialisation » littéraire d’un Indien écrivant en anglais depuis les Amériques ne répond pas (comme souvent) aux fantasmes réactionnaires et naïfs des antimondialisation : loin d’uniformiser le style ou l’histoire, la distance de l’exil accentue au contraire les particularismes. Mais elle les met en perspective dans l’universel.

L’Équilibre du monde est un roman de 686 pages qui se déroule de 1975 à 1984 dans l’Inde des villages, mais surtout à Bombay. La narration est très enracinée dans le local, mais son écriture est fluide et directe, à l’anglaise, récompensée dans les milieux littéraires canadiens par de nombreux prix. Mondialisation n’est pas uniformisation et Rohinton Mistry le prouve. Elle réalise plutôt l’idéal humaniste des Lumières : rendre l’individuel, le local ou l’enraciné aussi « global » que possible, en montrant toute l’humanité qui est au cœur de sa moindre composante.

L’Équilibre du monde (A Fine Balance est le titre anglais) vise à saisir la complexité de l’Inde au travers de destins individuels confrontés aux moments de crise. Comment être jeune femme, veuve, et néanmoins indépendante dans une Inde régie par la famille, commandée par le père ou le frère aîné, les communautés de caste et de religion, et le volontarisme moderniste des partis politiques ? Dina embauche deux tailleurs pour coudre des robes de mode qu’elle sous-traite à un grossiste qui les livrera à une boutique new-yorkaise. Dina prend un étudiant en pension. Avec ces deux revenus, elle peut demeurer dans son appartement d’un quartier secondaire de Bombay. Mais des liens se tissent entre les trois hommes et avec elle, des liens qui mettent en cause toute l’épopée de l’Inde indépendante dont le modernisme s’arrache avec peine au passé.

Le poids des traditions pèse sur les femmes, surtout veuves, le poids des castes pèse sur les métiers dans les villages, le poids de la corruption pèse sur la ville où mendiants et habitants sans logis sont exploités pire qu’à l’usine. La modernité fait qu’à l’inverse d’autrefois, les destins se croisent : les trains permettent la liaison géographique, la participation politique permet d’éprouver les valeurs universelles, l’exportation permet la liaison économique, fournissant en travail toute une population flottante en rupture de banc du réseau d’échanges traditionnels. Tout cela libère du passé, mais enchaîne à nouveau par ignorance des nouvelles règles… Il s’agit ici de l’éternelle adaptation des mentalités aux changements, le jamais atteint et toujours en gestation « équilibre du monde ».

1975 : Maneck, 17 ans, rencontre dans le train deux tailleurs de basse caste qui sont embauchés chez sa logeuse. 1984 : Maneck, 26 ans, revient du Golfe persique où il est allé « faire fortune ». Chacun est montré in situ, piégé par ses origines, enchanté par l’enfance puis englué par l’histoire. Chaque devoir social est une épreuve, de tout bien sort inévitablement un mal, nul ne fait jamais revivre les jours heureux, telle est la sagesse populaire. Chacun doit à l’inverse se reconstruire chaque jour, « le temps engloutit les efforts et la joie des humains » (p. 657). L’existence est un patchwork, comme celui que compose Dina avec des chutes de tissu. Chaque fragment lui rappelle un moment, un jour heureux ou malheureux évanoui, qui ne reviendra pas. Car « la perte est essentielle. La perte est une partie et une parcelle de cette calamité appelée la vie » (p.632). L’existence est une bigarrure, jusqu’à être broyée par l’histoire, parfois. La violence ambiante d’un pays qui se désenglue des lourdes traditions conduit à l’impuissance et incite au repli sur son petit quotidien. Ne dirait-on pas la France d’aujourd’hui ?

Le roman se lit bien, moins naïvement lyrique que le style Victor Hugo, moins fasciné par l’ordure que le style Émile Zola, moins lyriquement progressiste que le style Jean Jaurès. Nous ne sommes pas en France, le style Rohinton Mistry est celui d’un Indien, pétri d’humanité malgré le destin implacable, mais pas naïf au point de croire – comme nos bobos littéraires – changer le monde. L’écriture, très réaliste, le souci minutieux du détail, marquent la façon qu’ont les gens de se reprendre face à l’adversité. La tradition immobile comme la politique en marche sont des engrenages qui broient quand on n’est pas servi.

Le style de l’auteur est ici au service de son message, son réalisme n’est pas « contre » l’idéalisme d’avant, mais « pour » montrer la vie au ras des existences. Pas de misérabilisme « à la française » mais un optimisme obstiné envers l’homme qui se relève toujours tant qu’il est vivant. Cette attention à l’étincelle d’humanité en chacun, telle l’étincelle divine de Zoroastre, cette attention aux marges de l’histoire qui, parfois, la font dévier – disent que nul destin ne se maîtrise, mais que nulle vie n’est insignifiante.

La fin n’est pas hollywoodienne, l’auteur en prend le contre-pied même (volontairement ?). Les protagonistes ne vécurent pas heureux et n’eurent pas beaucoup d’enfants – l’Inde, c’est aussi cela. Mais « laissez-moi vous dire un secret : une vie inintéressante, ça n’existe pas » (p.675).

Rohinton Mistry, L’Équilibre du monde (A Fine Balance), 1995, Livre de poche 2003, 896 pages, €8.17

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Guillermo de La Roca, Connaître et apprécier

guillermo de la roca connaitre et apprecier
Seize nouvelles d’un auteur inconnu, voilà qui pourrait rebuter. Il n’en est rien : contradictions et oxymores suscitent un univers magique où la réalité est bien là, ondoyante et jamais telle qu’on l’attend. Le rationnel en prend un coup, mais telle est la vraie vie, jamais logique comme une épure. Nous sommes ici-bas et non au-delà, comme Satan et autres mythes aiment de temps à autre à nous le rappeler.

Il faut connaître et apprécier cette existence qui nous est offerte. Certes, il est utile de se méfier des modes et de la langue de bois. Ainsi de la première nouvelle, déconcertante, qui se moque du tourisme bobo : « L’organisation Connaître et apprécier nous avait fourni des places de figurants payants dans la coproduction interaméricaine El Macho-Le Mâle. Cette formule réservée à quelques cadres de l’industrie permettait de passer des vacances originales et utiles en Amérique latine » p.9. En effet… il s’agit d’assister les guérilleros marxistes à lutter contre le gouvernement. La seconde nouvelle conte le voyage de Mathurin le lapin : sorti de sa cage parce que sa maitresse avait oublié de la refermer, le lapin domestique est effrayé de la liberté. Tout lui fait peur et se prendre en pattes pour exercer sa responsabilité l’ennuie. Il n’aura de cesse de retrouver sa cage et ses repas de fonctionnaire à heures fixes… jusqu’au bouquet final où sera le héros de la table de mariage – mais pas comme il le prévoyait.

Le gamin normal d’une autre nouvelle est jugé anormal par tout ce que la société compte de décideurs autorisés : ses parents, le prêtre, le psychiatre, le gourou. C’est qu’il ne veut pas entrer dans les cadres étriqués et abstraits de ses ingénieur et prof de maths parentaux, ni dans les religions fixées des clercs et spécialistes de la psyché. Autoportrait de l’auteur ? On nous dit qu’il a « débuté comme ouvrier dans la banlieue de Buenos Aires », ce Français né en 1929 devenu « musicien réputé et nouvelliste ». Tout comme le cheval Quiproquo, fils de personne, qui s’est ingénié à retrouver la liberté loin des contraintes du haras et des courses, pour choisir le maquis révolutionnaire et emporter la victoire par une charge qui ne lui était pas demandée.

Il y a de la sagesse dans ces contes sur le mode de Voltaire ; de la légèreté aussi dans la moquerie des grands mots et du jargon à la mode ; de l’humour souvent dans les petits détails, comme ces « trois garçons d’écurie [qui] durent quitter le haras sur le champ » après qu’une jument fut trouvée enceinte (p.133). De l’absurde aussi, comme ces rôles convenus que la société nous fait jouer, rôle de patriote (Le Rhin), rôle de pouvoir (Davel le Yasa), rôle de savant-gourou (Le congrès d’Ankashttica, Le chaman et le professeur), rôle du rationaliste (La chapelle du vallon), rôle de gagnant (L’oiseau-mouche), rôle de bon garçon (Un gamin normal).

La chute, qui fait le sel de toute nouvelle, n’est pas toujours à la hauteur, parfois bâclée comme pour le chat dans Arthur et son maître, mais le style est vivant et l’imagination emporte. Entre l’Amérique du sud où règne la pensée magique chère à Lévi-Strauss et les paysages français adeptes de la raison cartésienne, l’écartèlement de l’auteur produit de belles histoires.

Un autre regard sur le monde.

Guillermo de La Roca, Connaître et apprécier, 2013, éditions Chroniques du ça et là, 159 pages, €12.00

Attachée de presse Guilaine Depis http://www.guilaine-depis.com/

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Anatole France, Jocaste et le Chat maigre

anatole france jocaste et le chat maigre

Né dans une librairie, Anatole Thibault, dit « France » (surnom régional de son père François), ne se lance dans le romanesque qu’à l’âge de 34 ans. Il était connu surtout pour ses poésies et ses chroniques historico-littéraires. On ne lit plus guère Anatole France de nos jours, il a été pourtant l’un des plus célèbres écrivains de son temps. Il écrivait clair et traitait ses personnages avec une ironie distante.

Deux courts romans dans ce premier livre : Jocaste, où tous les personnages manquent leur existence malgré leur esprit besogneux ; le Chat maigre qui, à l’inverse réussit sa vie sans vraiment travailler ni penser.

La mode à Paris, sous le Second empire, est à l’opposition au gouvernement. Il faut donc se montrer bohème et hédoniste, le contraire des valeurs bonapartistes de travail, famille, patrie. Cet affichage bourgeois bohème évoque irrésistiblement notre époque, même sous présidence socialiste. Fellaire, père veuf d’une fille à marier, est ce mythomane qui se lance dans les spéculations sans rien connaître aux affaires – tout comme les Montebourg et Hamon d’aujourd’hui. Il tranche de tout, mais la réalité ne cesse de le rattraper. La raison veut donc qu’il se raccroche aux branches en mariant sa fille à un client riche, méthodique et droit, Haviland. Image du père de l’auteur, caricaturé ; il est Anglais et non Allemand, l’époque valorisant plus l’empire victorien que la Prusse austère – qui allait pourtant vaincre à Sedan. Les socialistes d’aujourd’hui vont-ils finalement se vendre aux Allemands pour un plat de grands travaux ? Ils pourraient prendre une utile leçon à relire ce livre bien oublié d’Anatole France. Haviland place mal sa confiance dans un valet criminel qui finit par le tuer à doses de belladone – image assez proche de Cahuzac à coup de taxes pour tous et d’entourloupes fiscales pour lui. Hélène aurait préféré Longuemare, médecin de marine qui la fait rire par ses provocations outrées, positivistes et athées. Mais le scientiste ne répond pas à son amour… tout comme Marianne en a déjà assez des rodomontades socialo-positivistes du parti et de Mélenchon.

Pour Anatole France, il y a une fatalité psychologique et physiologique chez les gens, une pente fatale. D’où sa référence à Jocaste, mère d’Œdipe qui se marie sans le savoir avec son fils, engendrant toutes les tares morales que condamnent les dieux. Hélène, gâtée et hystérique, est névrosée et sans lucidité aucune. Y a-t-il une fatalité de même sorte chez les archéo-socialistes du PS ?

C’est tout le contraire qui arrive au Chat maigre, nom d’un cabaret parisien qui finit par se confondre avec le personnage central, Rémi, un mulâtre d’Haïti, fils d’ancien ministre de la république duvalienne. Son père le confie à un précepteur mulâtre lui aussi pour le préparer au baccalauréat. Mais le professeur est plus maniaque que pédagogue et l’adolescent passe quatre fois devant les examinateurs sans obtenir le diplôme. Il fréquente les artistes, il peint. Il tombe amoureux d’une voisine côtoyée par la fenêtre et finit par l’épouser.

Les coupages de cheveux en quatre intello des bohèmes sont tournés en dérision par l’auteur, qui leur oppose la toute simple sensualité des îles. Refaire le monde commence par soi, suivre ses désirs tout en les maîtrisant à l’aune de ce qui est possible. Pas de bac mais une épouse ; pas de doctrine révolutionnaire mais le bonheur personnel. Soulouque à Haïti se prenait pour Napoléon ; Rémi s’en moque, il fuit l’intello et la politique. Il n’écrit pas, il ne veut pas être ministre comme son père ou général comme un ami de son père.

Petite chronique, mais grand conte d’un sceptique politique qu’on ferait bien de relire – et republiée en Pléiade justement dans les années Mitterrand.

Anatole France, Jocaste et le Chat maigre, 1879, édition BiblioBazaar 2009, 304 pages, €32.50

Anatole France, Œuvres tome 1, édition Marie-Claire Bancquart, Pléiade Gallimard 1984, 1460 pages, €51.30

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Yasunari Kawabata, Le grondement de la montagne

yasunari kawabata le grondement de la montagne

Un homme dans la soixantaine, marié et père de famille, ressent de plus en plus les approches de la mort. Celle-ci surgit inopinément comme un tremblement de terre, par un grondement sourd dont on ne sait s’il vient de la mer ou de l’intérieur de soi. La terre, cette mère nature, rappelle à elle son enfant. C’est le moment de regarder en arrière, de faire un bilan de l’existence.

Shingo est marié à une femme laide et qui ronfle la nuit, mais il s’y est habitué. Il aurait préféré sa sœur, bien plus belle mais mariée ailleurs et emportée dans sa jeunesse. Ses deux enfants, Shuishi et Fusako, le garçon et la fille, sont décevants. Shuichi, marié à la ravissante jeunette Kikuko, la trompe effrontément avec une marchande de fleurs à qui il fait un enfant qu’elle veut garder pour elle. Kikuko, délaissée, refuse l’enfant de Shuishi et se fait avorter sans rien dire à personne. Fusako s’est mal mariée avec un mafieux qui vient de se suicider avec sa maîtresse et lui laisse deux petites filles. Des deux petits-enfants de Shingo, l’aînée est méchante et cruelle, comme seules les fillettes de 5 ans peuvent l’être quand on ne les aime pas. L’autre est un bébé.

Le vieux Shingo, dans ces années 1950 où le Japon s’américanise, rêve devant un masque de Nô représentant Jigo, l’éphèbe éternel, qu’il a l’étrange désir d’embrasser, amoureux de sa jeunesse. Il songe en passant qu’il aimerait bien refaire une vie avec sa belle-fille. Elle est attentionnée, fragile et affectueuse. Elle prend les choses comme elles viennent, comme il se doit, sans illusion. C’est elle, Kikuko, qui introduit même à la maison de Kamakura, dans la banlieue campagnarde de Tokyo, le rasoir électrique et l’aspirateur, ces deux symboles de la modernité occupante. Un article de journal apprend que des graines de lotus datant de 50 000 ans viennent de refleurir sous les attentions d’un botaniste… Le lotus n’est-elle pas la fleur de Bouddha ? N’est-ce pas un message selon lequel tout reste pareil, éternellement renouvelé mais avec le même élan de vitalité vers la lumière ?

Le romancier évoque la vie quotidienne à la maison, au travail, les relations entre mari et femme, fils et maitresse, mère et fille. Shingo est déçu de la vie, c’est le début de la vieillesse. Bientôt il aspirera à quitter ce monde pour rejoindre la nature qui fait mourir et renaître la vie sans cesse et sans état d’âme. Cette indifférence de la nature est l’essence même du zen, cette voie bouddhiste qui imprègne le Japon traditionnel et dont Kawabata est féru. Ce pourquoi les humains lassés des querelles de famille contemplent avec délice les cerisiers en fleurs, les érables rouges, les larges fleurs-soleil de tournesol, le grand serpent de deux mètres à demeure sous la maison, la chienne Teru qui vient mettre bas. La vie de chacun n’a aucune importance, ce qui compte est qu’elle s’inscrive dans le grand livre naturel.

La jeunesse aime bien se faire des illusions sur son avenir. Et puis l’existence passe, et le réel est moins beau que rêvé. L’épouse n’est pas celle qu’on aurait désiré, les enfants ne sont pas d’autres soi-même, les collègues de l’université s’encroûtent et ressassent. Le grondement de la montagne, sorte de Surmoi interne qui prend la voix de la terre qui se fend, est là pour rappeler combien l’existence est éphémère, que le rêve n’est jamais la réalité, que tout change sans cesse et pas comme on voudrait – et qu’il faut l’accepter. Un certain bonheur est à ce prix.

Ce roman vient du Japon d’avant, mélancolique et humain, très décalé par rapport à notre époque occidentale de fébrilité et de zapping. Mais qui repose en posant les vraies questions de la vie et de la mort, des relations humaines et du sens de la nature.

Yasunari Kawabata, Le grondement de la montagne, Albin Michel 1969, 264 pages, €13.11

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Yasunari Kawabata, Les belles endormies

 yasunari kawabata les belles endormies

« La petite de cette nuit est chaude. Pour un soir où il fait si froid, c’est exactement ce qu’il fallait » p.89. Nous sommes au Japon dans les années 1950 et le monde ancestral a changé : on ne trouve plus de filles complaisantes de 14 ans. L’âge est venu, lui aussi, et une fois vieillard, tout bonheur en ce monde se paie.

C’est ainsi que le vieil Eguchi, 67 ans, se retrouve dans le lit d’une très jeune fille nue (mais de plus de 16 ans), endormie. Par un ami de son âge, il a appris qu’une auberge de campagne offrait ainsi du réchauffant aux mâles lassés de la vie et n’en pouvant mais. Les filles sont mises en sommeil par un somnifère puissant. Les vieillards peuvent les toucher, les caresser, mais ils ne peuvent aller plus loin, devenus impuissants. Ils n’ont pas en face d’eux le regard dégoûté de la jeunesse en éveil envers leurs corps décrépits, ils peuvent serrer une dernière fois contre un corps lisse, chaud et souple. « Elle n’avait pas un fil sur le corps et ne se réveillerait en aucun cas » p.93.

Jouir en pensée et au toucher d’un corps vierge, quel bain de jouvence pour ceux qui voient la mort approcher ! Nous sommes dans cet hiver japonais où la nature se fige, saison chère au pessimisme de l’auteur. Tout se ralentit, tout ce qui vit est plus beau parce qu’il résiste. Le froid fait s’emballer la vie, les corps tout nu des gamins dans la neige (Pays de neige) ont cette vivacité de l’énergie interne, la coloration de la joue des jeunes filles est avivée par la température de glace. Pour vivre encore un peu, le spectacle de la jeunesse en feu est nécessaire. Même endormie.

La nature est omniprésente dans ce roman qui se passe dans une chambre. Il y a l’initiation avant la porte de l’auberge, les bruits naturels autour de la chambre, la température. L’auteur en rend compte de façon sensuelle. « Le ciel d’hiver, sombre depuis la matin, avait au crépuscule tourné à la pluie fine. Celle-ci avait fait place à son tour à de la neige fondue. (.. .) Ces flocons blancs étaient peu nombreux et semblaient mous. Ils fondaient dès qu’ils tombaient sur les pierres plates qui permettaient d’atteindre l’entrée » p.85.

Eguchi sommeille donc près de ces corps nus et sains qui n’en ont pas conscience. Il ne leur vole rien, ne les marque pas, il se contente d’être à côté. Juste pour le souvenir et les rêves qui viennent en foule durant le sommeil. Des fantasmes aussi, parfois atroces de destruction car qui veut quitter la vie voudrait que toute vie cesse autour de lui. Puisqu’il ne peut plus, il voudrait que plus personne ne puisse. Mais ce n’est pas comme cela que la nature fonctionne. La vie va, éternel recommencement comme ce bruit lancinant des vagues qu’il entend se briser sur la falaise dans le silence des nuits.

La nature, au Japon, donne des leçons de sagesse. Tel est le shinto qui croit que l’âme humaine est reliée aux âmes des sources, des arbres et des monts ; tel est le zen qui aspire à se fondre dans l’harmonie cosmique. Nous sommes dans la tradition nippone, et nous sommes pourtant à la fin des années 1950 où le Japon, vaincu, s’est vu imposer la vie américaine matérialiste, consommatrice, égoïste. Les belles endormies sont aussi un message à la jeunesse : ne vous laissez pas emporter hors nature !

La morale de quakers des puritains anglo-saxons ne vaut pas la sagesse immémoriale accumulée par les Japonais. Coucher avec de très jeunes filles n’est pas « moral » ? Mais quelle est donc cette morale qui délaisse les enfants tout seul, la clé autour du cou pour rentrer chez eux ? Qui laisse les adolescents enfermés dans leurs problèmes parce que les adultes immatures et égoïstes ont autre chose à faire ? Qui fait mourir les vieux isolés, entourés de machines ? L’auberge est-elle moins humaine que l’hôpital ? Passer doucement de la vie charnelle à l’existence de fantômes (p.100), n’est-il pas mieux que la brutalité occidentale qui tranche l’âme (invisible) du corps (devenu viande) ?

L’érotisme aboutit ainsi à une méditation sur l’existence. Ce qu’on a accompli, pas toujours très joli, la jeunesse que l’on a brûlée avec insouciance, les gens dont on n’a pas vu la beauté à temps, ni la tendresse. Le corps nu de la jeunesse à côté fait surgir des émotions qui incitent à penser. Tout l’être se met en mouvement pour le bilan final. C’est ainsi qu’une existence naturelle se boucle : le seuil de la mort ramène à la douceur d’enfance.

Un beau roman d’hiver, anachronique et amoral (mais loin d’être immoral !), qui fait pénétrer un peu dans la tradition japonaise.

Yasunari Kawabata, Les belles endormies, 1961, Albin Michel 2003, 192 pages, €13.11 

Kawabata a reçu le Prix Nobel de littérature en 1958.

Les numéros des pages font référence à l’édition 1992 du Livre de poche.

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Nietzsche, Le Gai savoir

Rien à voir avec une attitude sexuelle (pour ceux qui ignorent le philosophe), mais bien plutôt avec la ‘gaya scienza’ provençale au temps des troubadours. Friedrich Nietzsche, en effet, n’aimait pas la lourdeur de nourriture, de relations et de pensée des Allemands (pour lui, c’est tout un). Notamment celle des philosophes de l’idéalisme allemand comme Leibniz, Kant ou Hegel. Il préférait – et de beaucoup – la légèreté de cuisse, de cuisine, de conversation et de lumière du sud européen. Il écrit le ‘Gai savoir’ en 1882 et le complète en 1887 avec en sous-titre provençal la ‘gaya scienza’.

C’est une référence à l’unité humaine des trois ordres de l’existence : le troubadour de l’amour, le chevalier du courage et le savant du savoir. Pour lui, le savoir doit être « gai », léger et lumineux, parce qu’il est positif, signe de santé du corps, de vitalité des affects et de légèreté de l’esprit. Bien loin, du style pesant, pédant, empesé et structuré comme une scolastique des Hegel et avatars…

Ce pourquoi Nietzsche écrit en aphorismes, ces courts paragraphes où ne court qu’une idée à la fois. Ce n’est pas anarchie de pensée mais liberté d’explorer. Plutôt que de s’enfermer dans le carcan d’une méthode et d’une idée totale (totalisante, totalitaire), Nietzsche garde la pensée ouverte. Il procède à la Montaigne (qu’il aime fort), « par sauts et gambades ». Il ouvre des perspectives plutôt que de figer la pensée ; il teste ses idées, plutôt que d’en faire un monument d’immobilisme académique ; il éclaire le chemin, il ne donne pas le plan. Nietzsche n’est pas le laborieux laboureur (allemand) qui peine à creuser son sillon méthodique, mais le libre danseur (français, italien, grec) qui tente de s’élever dans les airs. Les paradoxes (ceux du comédien) servent à faire éclater les carcans dans lesquels se fige volontiers la « pensée ».

Nietzsche exècre – comme Flaubert – cette fameuse doxa, l’opinion commune dénoncée par Socrate. Le Savoir n’a pas le sérieux papal de « la Vérité », puisqu’il est sans cesse remis en cause par l’expérimentation scientifique, par l’évolution des relations humaines et par le mouvement du temps en histoire. La poursuite « des » vérités est allégresse, celle de « la » Vérité un renoncement confortable. Se réfugier dans une Bible, un Savoir unique, un Coran, une Vérité-en-soi, une Loi de l’Histoire, un Règlement, révèle une crainte du monde et du changement, un tempérament frileux et maladif – apparatchik, imam ou fonctionnaire. A l’inverse, explorer l’autre et l’ailleurs de ce monde-ci, d’une curiosité sans cesse en éveil, est signe de santé, d’un être bien dans sa peau, énergique et positif, d’une générosité qui déborde. Les vérités sont comme des enfants, dit Nietzsche dans Zarathoustra, « innocence et oubli, un renouveau et un jeu, une roue qui roule sur elle-même, un premier mouvement, une sainte affirmation. »

Il n’existe pas de Vérité dans l’absolu, à tout prix, mais une vérité vivante qui change avec les perspectives humaines, trop humaines – et qui pousse à vivre ici et maintenant. La Vérité absolue est une croyance, les vérités ici et maintenant sont des hypothèses provisoires comme la science aime à en tester tous les jours, une interprétation qui s’impose jusqu’à ce qu’elle soit réfutée. Le doute rend gai parce qu’il appelle à l’illusion nécessaire, comme au théâtre.

L’être humain n’est pas parfait et tout ce qu’il fait est mêlé toujours de bon et de mauvais (qui sont relatifs à qui, quand et quoi). L’existence est donc tragique, comme l’avaient appris les Grecs, ce qui ne les empêchait nullement de bien vivre et d’en philosopher.

Le savoir – la science – est un outil de l’homme, une « volonté » de savoir pour mieux vivre, pas la révélation du Livre de Dieu. Ce pourquoi tout Dessein intelligent est une démission de la pensée : suffirait-il de « découvrir » le voile pour être en harmonie ? Chaque être vit dangereusement puisque l’existence même est une affection mortelle. Dans la connaissance, combattre l’erreur ou la vanité est un antidote utile au ‘croire savoir’, qui est bien pire qu’ignorer. C’est ce que Nietzsche appelle le « tempérament artiste », une conscience de l’apparence, le consentement à ne jamais connaître le cœur absolu des choses. Ceux qui ont une volonté radicale de « savoir » ont bien vite le dégoût de ce monde imparfait, provisoire, et rêvent d’un « autre » monde ailleurs ; ils ne vivent donc pas mais se réfugient au-delà et demain – l’ici et le maintenant leur étant insupportables.

Ce pourquoi Nietzsche décrète « la mort de Dieu ». C’est moins le Dieu historique des Chrétiens et autres religions du Livre que la fin en la croyance qu’il existe un absolu hors de ce monde ou une Vérité unique – universelle et de toute éternité.

La percée conceptuelle de la physique quantique et relativiste est fondée sur cette remise en cause nietzschéenne d’une Vérité absolue, « révélée » et intangible. Les vérités humaines ne sauraient être celles de dieux ; elles sont donc provisoires et appellent l’imagination au pouvoir pour naître et se renouveler. L’univers n’est pas figé, il s’étend ; il n’est pas stable, il se transforme ; il n’est pas intemporel puisque né du Big Bang et appelé peut-être à se contracter à nouveau un jour ; sans compter qu’il est peut-être multiple… Tout change, tout bouge, nul corpuscule n’est Un, mais composé de corpuscules plus petits, ou de cordes liant des forces qui s’intègrent comme des poupées russes dans de plus grandes – là où les règles physiques changent, de l’interaction faible à l’au-delà de la gravitation…

La connaissance n’est qu’un ensemble de vérités provisoires, d’affirmations à remettre en cause par d’autres. Sans cesse. Il n’y a pas de « paix » de la connaissance, mais une « guerre » perpétuelle du plus et du mieux. Sa valeur n’est pas la Vérité mais la façon qu’elle a de rendre la vie plus puissante, plus belle – plus vivable. Le concept n’est qu’une métaphore, une volonté qui se donne. L’homme du gai savoir doit se tenir à l’équilibre entre pessimisme et orgueil ; il doit admettre qu’il ne vit sainement qu’en tension entre ses propres contradictions : celles qui le poussent en avant et celles qui l’incitent à s’abandonner.

Question de tempérament : « car, en admettant que l’on soit une personne, on a nécessairement aussi la philosophie de sa personne. » « Et de hasarder cette idée : chez tous les philosophes, il ne s’est jusqu’à présent nullement agi de ‘vérité’, mais d’autre chose, disons de santé, d’avenir, de croissance, de puissance, de vie… » (Avant-propos au ‘Gai savoir’, 2). La lucidité est la joie, l’illusion le pessimisme du ressentiment. Pas mal vu quand on observe les humains dans leurs idéologies.

Frédéric Nietzsche, Le Gai savoir, Folio 1989, 384 pages, €7.69

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Clément Rosset, La force majeure

Clément Rosset, philosophe français né en 1939, est peu connu, c’est dommage. Évidemment, il a une vision tragique de la vie, donc joyeuse. Très loin des idéologies de l’illusion, à commencer par la Bible, le platonisme ou le socialisme. Ce pourquoi il n’est pas « à la mode », l’illusion constituant la principale consolation du politique et du médiatique pour les souffrances des gens (sans que cela résolve quoi que ce soit). Bien plus intéressant que les Bourdieu ou Badiou, parce qu’il parle du réel sans concession, Rosset égrène au fil des années de petits livres écrits simplement, que tout le monde peu comprendre. De quoi dégoûter l’élitisme bobo qui préfère le jargon, ce qui lui permet de mépriser tous ceux qui ne comprennent pas.

La force majeure, c’est la joie.

Déjà chantée par Jean-Sébastien Bach dans sa cantate « Jésus, que ma joie demeure », mais célébrée aussi par Nietzsche, elle devrait plaire aux féministes. Car la joie a un « privilège extraordinaire » : « cette aptitude à persévérer alors que sa cause est entendue et condamnée, cet art quasi féminin de ne se rendre à aucune raison, d’ignorer allègrement l’adversité la plus manifeste comme les contradictions les plus flagrantes : car la joie a ceci de commun avec la féminité qu’elle reste indifférente à toute objection » p.8. Les cuistres peuvent toujours contester ce qu’est « la féminité », mais nous comprenons sans peine.

L’essai compte trois notes : la joie comme force majeure ; Nietzsche, sa béatitude, la gaieté musicale et le gai savoir, jusqu’à l’éternel retour ; enfin un court essai sur Cioran concernant la possibilité de la joie malgré la lucidité. De quoi réfléchir utilement sur ce monde-ci, dans le maintenant de l’existence – et pas dans l’éternel « demain » des promesses de mieux ou d’ailleurs…

La joie est un sentiment océanique qui se passe de toute raison d’être. Elle est probablement l’élan de la vitalité même, comme le sentait Nietzsche mais aussi Freud par son concept de libido, ou peut-être l’élan amoureux des Évangiles envers le monde, avant qu’il soit déformé par les clercs, comme le pensait Camus. Pour Clément Rosset, le sourire de l’aurige de Delphes va au-delà de la victoire remportée, il est « la joie générale qui consiste à vivre, à s’aviser que le monde existe et qu’on en fait part » p.14. La joie est joie de vivre, non pas malgré le changement permanent du temps, mais grâce à l’impermanence des choses qui les rendent délicieuses ici et maintenant – à jamais. « C’est pourquoi Ulysse oppose à plusieurs reprises, dans l’Odyssée, la vigueur de l’existence, fût-elle la plus fugitive et misérable, à la pâleur et l’inconsistance de l’immortalité, fût-elle la plus glorieuse ; immortalité que lui offre Calypso dès le début de l’épopée mais qu’il refusera sans cesse… » p.20.

Le simple fait de vivre est réfutation de « l’être », ce concept ontologique d’une essence qui ne change pas. La joie est illogique, puisqu’approbation d’une existence jamais parfaite et qui ne cesse de passer. La joie est cruelle car insouciante du sort, non la cruauté qui a plaisir à souffrir, mais celle qui est sans concession vis-à-vis du réel. La réalité est dure à voir, dure à connaître, dure à accepter. Mais refuser de voir, dénier de connaître et s’opposer à ce qui est, qu’est-ce donc sinon l’illusion bouddhiste, le mensonge scientifique, le tabou religieux, le changer la vie en rose idéologique ? Un pansement de croyances, une consolation par le futur rêvé ou l’au-delà imaginé.

Montaigne : « Il n’est rien si beau et légitime que de faire bien l’homme et dûment, ni science si ardue que de bien et naturellement savoir vivre cette vie » (cité p.26). Nietzsche : « Je veux apprendre de plus en plus à considérer la nécessité dans les choses comme la Beauté en soi : ainsi je serai de ceux qui embellissent les choses. Amor fati : que ceci soit désormais mon amour ! » (cité p.37).

Pour Nietzsche, la musique est « le moment le plus intense de jubilation vitale » (p.53) – comme pour Stendhal. Le noble est qui « est absolument à son aise dans l’existence (…), le non-noble (…) éprouve une certaine gêne ou honte à exister » p.65. C’est dire le moment plébéien de notre époque ! La noblesse (l’aisance sans tabou) est cependant condition du gai savoir (les jeux floraux littéraires) comme du savoir scientifique : « Car il n’est pas de savoir sérieux qui soit redevable en conscience sans l’autorisation d’une absolue béatitude, laquelle, ne posant aucune condition à l’exercice du bonheur, n’impose (…) aucune limitation à l’exercice du savoir » p.68. Alors que les croyances, les idéologies, les illusions, multiplient les obstacles au savoir, à la connaissance sans concessions du réel, à la dure réalité qu’on ne « veut » pas voir. Toute loi, même physique, est fragile et humaine ; ce pourquoi elle peut être changée en droit ou remise en cause par l’expérimentation. L’idéalisme platonicien, à l’inverse, est « un parti-pris d’ignorance pour cause de détresse, un ‘refoulement,’ au sens freudien, de ce qu’on ne doit pas savoir si l’on veut conserver le courage de vivre » p.68.

Or le monde n’a pas de sens, pas de signification à la mesure de l’intelligence humaine, encore moins des totems créés par la parole (comme l’être, Dieu, le progrès, etc.). « Mais cela n’implique pas qu’on soit en position de décréter une non-signification générale des choses. Semblable affirmation serait vaine et contradictoire, concernant un domaine dont on reconnaît précisément qu’on n’y entend rien » p.73. Ceux qui croient en Dieu peuvent donc se rassurer à propos de leur béquille – mais la « croyance » n’est pas un savoir, c’est une espérance – donc une illusion par rapport au présent de l’existence ici-bas. Nietzsche est « critique » au sens grec du mot kritikos : observer, discerner, distinguer. Il ne combat aucun moulin et ne veut en rien « changer » la vie. « Observateur impitoyable, mais sans aucune mauvaise intention, sans intention autre que celle qui consiste à voir et comprendre. Non pour porter remède, offrir une solution de changement, empiéter d’au moins un rien sur l’espace de la ‘bassesse’ et de la ‘bêtise’ dont parle Deleuze dans son livre sur Nietzsche » p.76.

L’éternel retour, en ce sens, est un mythe, une fiction. Pour Nietzsche, il s’agit d’adhérer pleinement à la jouissance d’exister, donc de « vouloir » que tout revienne à l’identique, de toute éternité. Par « amour » le plus grand. Clément Rosset note que Nietzsche n’en a parlé que deux fois dans ce qu’il a publié (Gai savoir aphorisme 341 et Par-delà le bien et le mal aphorisme 56). La thèse d’Heidegger selon laquelle on ne saurait se limiter à ce que Nietzsche a publié est idiote, voire « suspecte », reflétant bien plus ce qu’Heidegger a envie de dire « à propos » de Nietzsche que ce que Nietzsche a vraiment dit et estampillé par l’édition…

C’est dire, ici en très résumé, combien ce petit opuscule est riche d’idées et de réflexions qui font sens.

Clément Rosset, La force majeure, 1983, éditions de Minuit 2012, 105 pages, €10.59

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Haruki Murakami, Saules aveugles, femme endormie

Murakami est avant tout un auteur de nouvelles. Il l’avoue lui-même dans la nouvelle ‘La pierre en forme de rein’ : « Il ne parvenait pas à garder la concentration suffisante pour bâtir son histoire sur une longue période de temps. Quand il commençait à écrire, il avait le sentiment que ce qu’il faisait était bon. Son style lui semblait vivant et il avait l’impression que la suite viendrait sans problème. L’histoire coulait tout naturellement. Toutefois, plus il avançait, plus la vigueur et l’éclat pâlissaient » p.439. Il s’est essayé au format de la nouvelle avant de trouver l’ampleur du roman.

Ce pourquoi le lecteur familier de l’œuvre retrouve sans peine quelques unes de ces histoires devenues livres. Mais cette redondance, loin d’ennuyer, donne des clés pour comprendre le processus d’écriture de l’auteur. Il part souvent d’un mot, d’une expression ou d’une situation qui, décalés, stimulent son imaginaire. Il lâche alors les chiens sur la folle du logis pour écrire de façon fluide, comme inspiré. Jusqu’à ces carrefours où la plume hésite, ne sait pas continuer, attend le déclic pour trouver la chute. Les romans sont les nouvelles qui ont abouti ; les nouvelles pures restent souvent sur un équilibre précaire qui les fait paraître inachevées à nos yeux trop formatés au tout ou rien, Bien et Mal, happy end.

Les 23 nouvelles traduites ici ont été publiées dans divers périodiques japonais et américains. La traduction n’est pas celle de Corinne Atlan, ce qui peut changer l’habitude de ton qu’un lecteur français a pu prendre de Haruki Murakami. Comme la plupart des langues asiatiques, la traduction ne peut être littérale, elle est plutôt transposition. Chaque traducteur (ici traductrice) recrée l’univers de l’auteur différemment. Je trouve la traduction Morita plus « sèche » que celle d’Atlan, plus proche d’un équivalent anglais, peut-être.

Mais nous reconnaissons bien l’univers si particulier de Haruki Murakami : un mélange de réalisme précis, allant jusqu’à citer les marques de chaque vêtement et le modèle de la voiture ou du morceau de jazz – et un décalage vers l’étrange, comme en passant un pli d’espace-temps. Nous sommes dans la modernité occidentale vue au travers d’une âme asiatique : où le sexe est naturel mais les fantômes évidents, où agir n’est pas une nécessité pour vivre mais imaginer l’est, où la réalité la plus crue coexiste sans schizophrénie avec le rêve le plus ancien. Tel est Murakami, tel est le décalage japonais, tel est l’attrait asiatique.

Le titre du recueil est celui de la première nouvelle, onirique sur une fille du passé mais commencée dans le réel le plus net au présent avec un jeune cousin de 14 ans accompagné pour un examen d’hôpital. « L’espace de quelques secondes, je me tins en un lieu étrange, légèrement obscur. Un lieu où les choses que je voyais n’avaient pas d’existence, où les choses invisibles existaient. Mais très vite le bus 28, très réel, stoppa à côté de nous. Sa porte très réelle s’ouvrit. Je montais dans le véhicule qui m’emmènerait ‘ailleurs’ » p.29. Nous sommes en plein dans l’univers Murakami.

C’est ainsi qu’une mère venue à Hawaï voir la baie dans laquelle son fils unique s’est fait happer la jambe par un requin et en est mort, rencontre deux autres jeunes Japonais bien vivants sur leur planche. Ils lui demandent qui est ce surfeur unijambiste qui les observe, debout derrière elle… Ou cette fille qui, le jour de ses 20 ans, se voit offrir un vœu par son patron, vieillard cantonné dans sa chambre ; on ne saura pas de quel vœu il s’agit, mais… c’est un vœu de 20 ans. Une autre histoire joue sur l’expression ‘tante pauvre’. Un étudiant se souvient de son effroi une nuit en voyant son reflet dans un miroir imaginaire. Un homme mûr se remémore son petit compagnon d’enfance disparu dans une vague surgie de nulle part lors d’un typhon. Un amant perd son amante comme ça, une nuit dans une île grecque. L’auteur revit une énigmatique ‘année des spaghetti’. Un personnage voit ‘la seconde femme de sa vie’ au métier mystérieux disparaître avant qu’il la retrouve dans une émission de radio entendue des années plus tard dans un taxi…

Contrairement aux romans de Murakami, ces nouvelles ne sont pas à lire en continu mais de temps à autre – avec modération – comme on prend un verre d’alcool fort. Elles sont à chaque fois à méditer, ou plutôt chacune fait rêver à sa manière. Si le lecteur les enchaîne, leur sens se bouscule, laissant une impression d’inachevé et de déconcertant. A réserver aux connaisseurs de Murakami ; pour ceux qui abordent cet auteur si particulier, je conseillerais plutôt de commencer par ‘Les amants du spoutnik’ ou ‘Kafka sur le rivage’.

Haruki Murakami, Saules aveugles, femme endormie – 23 nouvelles, traduction du japonais d’Hélène Morita, 2006, 10-18 2010, 504 pages, €8.36

Existe aussi en audio-livre, 8 nouvelles dites par Sylvain Machac, Audiolib 2009, €16.43

Tous les romans de Haruki Murakami chroniqués sur ce blog 

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Naoya Shiga, A Kinosaki

Né en 1883 et mort en 1971, Naoya Shiga appartient à la dernière génération lettrée du Japon, celle avant Internet et l’explosion des techniques de communication. C’est dire s’il prend son temps pour observer, aiguise sa plume pour délivrer, bâtit clairement ses courts récits pour édifier. Rien de cette précipitation névrotique de qui n’est pas branché en permanence sur l’autisme de sa bande et de ses potes : Shiga est dans la société japonaise comme un poisson dans l’eau et il la dit.

Noble et aspirant à la beauté humaine, le jeune Shiga a été influencé par Tolstoï. Il recueille des miettes de vies pour en écrire la phosphorescence. Récits de soi, étude du détail, édification d’une sagesse personnelle, tels sont les facettes qui composent une attitude.

Tout commence par la jalousie d’une déesse de la montagne pour une jeune fille courtisée par le beau berger qui lui offre les meilleures fleurs (Fil d’aragne). L’amour aveugle, l’amour terrestre n’a rien d’absolu et les dieux font ce qu’ils veulent des sentiments impurs des hommes. Cela se continue par l’obsession d’un coiffeur obsessionnel pour la gorge de ses clients (Le rasoir). Un jongleur lanceur de couteaux tue sa femme sur scène : volonté ou accident ? (Le crime de Han) – difficile de départager l’intention de l’erreur…

Un vieil homme trouve une seconde jeunesse avec une épouse plus jeune, de qui il accepte les enfants que lui fait son amant (Le vieil homme). Pour ne pas être seul. Un jeune homme qui veut écrire s’isole dans une île, mais l’absence de présences lui fait échafauder des plans de rapt (Le voleur d’enfant). Jusqu’au passage à l’acte aussi bête qu’inéluctable. L’incompréhension de couple va jusqu’au suicide de l’un, sans que l’autre ne l’ai voulu (Mari et femme / Kuniko). Alors que la bêtise campagnarde peut parfois conduire à l’adultère sans le vouloir (Les rainettes). Ou à se venger dans l’autre monde (Métempsychoses). Mais il existe des couples très attachés (Rage d’amour), qui obligent. Car on ne vit pas seul, ni exclusivement pour soi.

La nouvelle qui a pour titre ‘A Kinosaki’ est autobiographique. L’auteur se remet d’un accident de la circulation à la campagne. S’en étant sorti de justesse, il médite sur la mort, d’autant que nous sommes en 1917 et que la guerre mondiale fait rage en Europe. Il voit un rat luttant désespérément pour se hisser sur la rive, une abeille solitaire morte de froid, une salamandre malencontreusement tuée en lançant un caillou… Toute une méditation sur l’existence en quelques paragraphes.

Une autre résonne comme un destin. Un petit commis rêve de déguster des sushis. A 14 ans, il n’en a pas les moyens. Un client content décide, sans jamais le lui dire, de lui offrir ce plaisir (Le petit commis et son dieu). Il est comme un ange tutélaire, une divinité favorable, et l’enfant accepte ce don du ciel sans comprendre, mais reconnaissant d’exister. Entre adultes, le destin prend parfois l’apparence d’une mystification (Une farce). Qui fait bien rire, mais finit par peser, sans que jamais la victime ne comprenne la leçon.

D’autres, des adultes, ont peur des fantômes, chiens aboyant dans le lointain ou ombres amplifiées par le brouillard (La flambée au bord du lac). Mais la prescience des proches est parfois bénéfique. Le mystère n’est pas seulement démoniaque…

Ainsi s’égrènent ces quatorze nouvelles s’échelonnant de 1908 à 1954. Plus ou moins courtes, plus ou moins denses, en tout cas directes et laconiques, explorant toutes les faces de la compacité humaine. Un bien beau moment, dans l’âme même du Japon.

Naoya Shiga, A Kinosaki, choix de nouvelles 1908-1954, collection Unesco d’œuvres représentatives, traduit du japonais par Marc Mécréant, Picquier poche 1995, 287 pages, occasion

Biographie wikipède

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Le Clézio, Cœur brûle et autres romances

Romances est un joli mot, emprunté à l’espagnol où il est plus fréquent, par l’auteur qui le parle couramment. En français, la romance désigne une complainte, sur le mode poétique. En général en vers, le mode est celui de la chanson de geste ; il s’agit de chanter le monde à la façon romane, celle des troubadours. Pour chacun de ses recueils de nouvelles, Le Clézio a ainsi choisi un mot différent : « histoires » pour Mondo, « faits divers » pour La Ronde, « saisons » pour Printemps. Les romances concernent les filles, sauf dans la dernière nouvelle, et encore. Des sept romances de l’ensemble, seule la première, qui donne son titre au livre, est un petit roman. Les autres sont des fragments d’observations senties, des ébauches de vies, des morceaux de temps interrompu. Le thème fédérateur est celui de l’existence : rêvée adolescente, dans la réalité le plus souvent sordide.

On retrouve ici l’opposition centrale leclézienne entre « civilisation » – adulte, raisonnable, réaliste – et « tradition » – domaine du rêve, du sentiment et de l’inadéquation. ‘Cœur brûle’ en est l’archétype. Une mère soixantuitarde égoïste et naïve embringue ses deux enfants issus d’un premier mariage dans une vie fantasque au Mexique. Elle est à la colle d’un médecin humanitaire dont les idéaux affichés d’aide au tiers monde masquent un appétit bien réel de prostituées mineures et pas chères. La vie communautaire du village, de la rue, plaît aux petites filles ; le retour d’exil en France est d’autant plus déracinant. L’une va s’en sortir, l’autre pas. L’aînée fait des études et devient juge, la cadette se laisse aller, court les garçons et se perd dans la trilogie : came, crime, égoïsme. La civilisation ne fait aucun cadeau, au contraire de la tradition : s’intégrer ou mourir. L’auteur laisse de l’espoir sur la fin, la naissance d’une petite fille qui va bouleverser la cadette au fin fond et, peut-être, redonner un sens à sa vie.

Chercher l’aventure’ est centré sur « la fille de 15 ans ». Le Clézio écrit-il alors pour ses propres filles ? Toujours est-il que l’on retrouve dans sa prose en fièvre les idéaux candides de nos 15 ans, ceux des années 70, du nomadisme « ancestral » rêvée sur les chemins du monde. C’était alors Katmandou pour ceux qui avaient quelques années de plus, la poésie et les camps de jeunes pour les autres (dont j’étais). Mais rien de plus vrai que cette phrase : « En vérité, c’est si difficile d’entrer dans le monde adulte quand toutes les routes conduisent aux même frontières, quand le ciel est si lointain, que les arbres n’ont plus d’yeux et que les majestueuses rivières sont recouvertes de plaques de ciment gris, que les animaux ne parlent plus et que les hommes eux-mêmes ont perdu leurs signes » p.87. Le mal apparaît partout dans « la civilisation » : « sur les écrans géants les sexes de femme sont ouverts comme des patelles. ‘Vole !’ ‘Brise !’ ‘Prend !’ ‘Jouis !’ ‘Cherche !’ » p.94.

Ce n’est pas un hasard si la nouvelle suivante, ‘Hôtel de la Solitude’, fait la revue d’une existence de demoiselle stérile, vouée aux seuls impératifs hédonistes de ladite civilisation. Voyages, amants, jouissances – ces illusions… Au soir de sa vie on est seul, triste, ruiné, et sans rien qui reste.

Quel sens donner à sa vie ? La nouvelle qui suit tente d’y répondre par le destin de Trois aventurières. La première, Sue, adolescente vide résidant dans une ville vide du centre vide des Etats-Unis consuméristes, part faire sa vie. Lorsqu’elle revient, quelques années plus tard, ses parents sont partis, il ne reste plus « rien » de ce qui fut son existence. La seconde, Rosa, fille de bourgeois mexicains, abhorre son milieu guindé et contraint ; elle rêve d’avoir des enfants non pas fils de notaire mais ces vif-argent en maraude des rues, perdus et en haillons, mais bien vivants. Elle vouera sa vie à les recueillir pour leur donner un avenir. La dernière, Alice, était brillante et aimait la vie. Elle a dû renoncer à ses dons par devoir envers ses parents pauvres, elle « est devenue l’image qu’elle voulait donner d’elle-même » p.114 énergique, austère, critique, solitaire. Partageant le peu qu’elle avait avec les autres, faute de progéniture à aimer et à qui se sacrifier. « De ces trois ‘aventurières’, avoue l’auteur, nul doute que c’est Alice qui me touche le plus » p.115.

Kalima’ débarque de Tanger à Marseille en croyant trouver l’Eldorado. Vite prise en main par les macs (ceux qui mettent « en saumure » comme Dodo, le copain de DSK), elle découvre qu’elle est définitivement seule dans la vie et qu’elle doit faire avec, jusqu’à la mort. Celle-ci sera absurde et sordide comme il se doit.

Vent du sud’ aborde la vie des îles et ces gens qui ne sont que de passage, portant avec eux les rêves impossibles des îliens. Maramu la Tahitienne est la maîtresse d’un Blanc qui ne peut l’emmener lorsqu’il revient en France. L’auteur se met dans la peau du fils, abandonné par sa mère parce qu’elle ne pouvait pas vivre dans les îles. Il est déchiré parce qu’il va la retrouver avec le retour en France, mais quitter Maramu et son bon cœur.

Trésor’ inverse les personnages mais reste sur le même ton. Cette fois, c’est la femme blonde qui fait rêver un petit Jordanien de Pétra tout juste pubère. Une autre femme lui avait déjà enlevé son père dont il ne reste qu’un ‘trésor’, une valise pleine de photos et de lettres. Le gamin accompagne cette touriste maternelle dans Pétra la ville troglodyte de la tradition. Mais la tradition est morte avec le temps et plus rien ne retient le gamin. Va-t-il partir pour mettre son rêve ailleurs ? Le ‘trésor’ est-il cette ville antique qui l’ancre à ce passé mythique, ou les souvenirs de son père qui l’appellent en Occident ?

Malgré le misérabilisme affiché, sans lequel Le Clézio ne semble pas pouvoir se mettre aisément dans l’écriture, ce recueil bien construit parle de l’âge incertain d’adolescence, duquel l’adulte écrivain n’est jamais vraiment sorti et où il continue de puiser les émotions qui font mouvoir sa plume. Un âge peut-être auquel s’est arrêtée notre civilisation occidentale depuis le bébé-boum, hédoniste, adolescentrique et « pas finie » ? En tous cas, ces pages se lisent bien… dès 15 ans.

Le Clézio, Cœur brûle et autres romances, 2000, Folio, 2002, 188 pages, €5.41

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Jonathan Coe, La pluie avant qu’elle tombe

La vie est absurde et comment le dire mieux qu’un écrivain anglais ? Le meilleur est l’illusion : la pluie, avant qu’elle tombe. C’est ce que dit une petite fille, abandonnée deux ans par sa mère partie courir le guilledou avec un beau Canadien, au-delà de toutes les mers.

La mère indifférente, la mer cruelle – et les filles trinquent. Les garçons s’en sortent mieux, si l’on en croit ce roman, écrit par un homme, mais les garçons font ici figure de figurants. En général athlétiques et extravertis à l’adolescence, ils vivent leur vie libre par la suite. Seules les femmes ont des enfants, ces boulets parfois, et parfois non. Toute la question du livre est celle de la transmission.

Une vieille dame est retrouvée morte dans son fauteuil à la campagne. Elle était seule, avec ses souvenirs. Elle a tiré de son grenier un carton de photos et en a choisi vingt. Ses connaissances techniques s’étant arrêtées dans les années 70, elle a choisi de parler sur cassettes. Elle en dit quatre. Pour qui ? Pas pour ses enfants parce qu’elle n’en a jamais eu, étant gouine. Mais pour cette enfant adoptive, fille aveuglée par sa mère d’une fille abandonnée d’une cousine de sa mère… Les liens familiaux contraignent-ils ou sont-ils illusions eux aussi ? Au fond, avec les années, on choisit sa famille.

Ce qu’elle raconte, ce sont ses souvenirs, ou plutôt les souvenirs qu’elle a de l’itinéraire de cette petite fille qu’elle a choisie pour « enfant ». Elle ne l’a pourtant guère connue, deux ans entre 5 et 7 ans lorsque sa mère est partie au Canada, puis sporadiquement durant quelques vacances. Elle s’y est attachée pour des motifs personnels, peut-être même égoïstes : cette fille était la fille de sa meilleure amie d’enfance durant la guerre, et elle l’a gardée durant les deux années de bonheur parfait qu’elle a vécu en couple avec une autre femme. Après, ce ne fut plus jamais comme avant.

Jonathan Coe réussit un style faussement oral qui a toute la puissance du réel sans les hésitations, éructations et bafouillis. Ses phrases longues à la Proust ne sont pas de la conversation courante, pourtant elles enchantent comme un conte. Le décalage entre les époques rend l’histoire mélancolique comme en sépia, des années 40 à restrictions de guerre aux années 50 d’austérité forcée, puis 60 de libération hippie avant les années branchées 70 et 80. L’exotisme est accentué pour nous Français par ces invraisemblables prénoms tels Imogen, Rosamond, Thea, Ivy, Digby, ou Gill pour une femme…

Y a-t-il un destin ? Est-il gravé dans les gènes ? Se perpétue-t-il par les traumatismes d’enfance liés au désamour ? Une résilience est-elle possible ? Ce sont tous ces sujets graves qu’agite ce roman envoutant. Avec cette touche si British d’absurde jusque dans les détails : le clebs imbécile qui s’enfuit tout droit un matin d’automne, puis cet autre qui fait de même, des années plus tard, jusqu’à l’accident. Ce sont ces touches de hasard dans ces fausses nécessités illusoires qui font l’absurde du monde – l’illusion ultime qu’une existence a un sens.

Un très beau livre qui renouvelle l’envol des souvenir à partir des photos et lettres de famille, embaumées en cartons.

Jonathan Coe, La pluie avant qu’elle tombe (The Rain Before it Falls), 2007, Folio, 2010, 268 pages, €6.46

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Haruki Murakami, La course au mouton sauvage

Dans ses débuts, Haruki Murakami est un fantaisiste. Il a l’ironie et l’imagination de la jeunesse. Il adore partir du quotidien, d’un personnage banal, en général un garçon dans la trentaine comme lui, pour le faire sortir des rails. Il y a toujours des signes précurseurs dans une existence insignifiante, il suffit de les voir. Par exemple ce pénis de baleine, devant lequel le narrateur médite à l’aquarium en son adolescence : à quoi sert un squelette de pénis tranché ? Ou encore les oreilles d’une fille mannequin, qui changent tout de son apparence lorsqu’elle les dégage.

Mais ces anecdotes décalées ne sont pas le propos, elles visent seulement à mettre le lecteur dans l’ambiance. La vérité que veut montrer Murakami est que le monde n’est pas aussi plat qu’il paraît, qu’il y a du profond et de l’original dans l’existence banale et la vie matérielle. Ainsi cette photo noir et blanc, envoyée par un ami de l’université perdu de vue depuis des années, qui s’est exilé à la campagne. Elle représente un troupeau de moutons broutant l’herbe au bas d’une montagne. Rien d’excitant à votre avis ? Vous vous trompez : cette photo contient de quoi faire exploser une agence de relations publiques et exposer son éditeur aux représailles de l’extrême droite.

Nous voici plongés dans un polar. C’est que la vie est excitante quand on y pense. Il suffit d’aller au-delà de l’apparence des choses. Sur la photo, un mouton est particulier. Et celui qu’on appelle le Maître, chef de clan mafieux japonais qui a fait sa fortune en Mandchourie durant la guerre, est très sensible à ce mouton là. N’en disons pas plus, le lecteur découvrira ce qu’il en est.

Toujours est-il que le narrateur, malheureux éditeur de cette illustration banale, est forcé d’aller à la course de ce mouton sauvage dans les étendues quasi vierges de l’extrême nord japonais. Il y fait froid et l’hiver dure longtemps, le climat est presque sibérien. Des pionniers y sont venus défricher la lande à la fin du XIXe. Le mouton n’est pas endémique au Japon et il a fallu en importer avant la guerre pour être autonome en laine pour l’armée.

Histoire décalée, paysage inédit, personnages étranges. Il n’en faut pas plus pour que le cocktail romanesque Murakami se lance. C’est léger, élégant, harmonieux. Tout Murakami est dans chacun de ses romans. Il y a l’amour et l’amitié, les lectures et la musique, l’observation des gens et la consommation d’alcool, le décor et la profondeur historique.

Comme toujours, un roman est une fable. Il ne se contente pas de décrire des événements insignifiants pour des êtres sans intérêt. Il s’agit ici d’amitié, de liberté, de choses cachées. Murakami est existentialiste, il aime beaucoup Sartre et croit comme lui que chacun façonne en relatif sa propre liberté. Contre les choses, contre les êtres malveillants, contre les forces obscures, qu’elles soient politiques ou mentales. Où l’on découvre une autre face du mouton : pas seulement l’agneau bêlant de la Bible sous la houlette du berger (Murakami, japonais zen, est l’anti-Bible par excellence) – mais le redoutable bélier aux pouvoirs inquiétants.

Haruki Murakami, La course au mouton sauvage, 1982, Points Seuil 2002, 373 pages, €7.12

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Céline et les bons trucs pour vivre en société

Dans son premier roman, Céline donne sa philosophie de l’existence. Il a déjà 38 ans et acquis une expérience humaine au travers des écoles, de l’apprentissage, de l’armée, de l’arrière, des colonies, de l’Amérique et de la banlieue parisienne. Le peuple, dont il sort, n’est armé que de sa débrouille, il n’a pas fait d’études et n’a pas l’usage familial de la bonne société. Donc il observe, il note, il retient ce qui marche.

Par exemple le culot. Quand on ne sait pas, on affirme. L’énergie développée en société entraîne les autres et vous voilà reconnu, suivi. « Pour qu’on vous croye raisonnable, rien de tel que de posséder un sacré culot. Quand on a un bon culot, ça suffit, presque tout alors vous est permis, absolument tout, on a la majorité pour soi et c’est la majorité qui décrète de ce qui est fou et de ce qui ne l’est pas » p.61.

Pour bien s’entendre avec les autres, il faut savoir se taire et écouter. Ce n’est pas gueuler plus fort ni montrer qu’on a la plus grosse qui compte, mais faire parler et acquiescer. « Ce qu’il faut au fond pour obtenir une sorte de paix avec les hommes, officiers ou non, armistices fragiles il est vrai, mais précieux quand même, c’est leur permettre en toutes circonstances de s’étaler, de se vautrer parmi les vantardises niaises. Il n’y a pas de vanité intelligente. C’est un instinct » p.122.

Aimer est dangereux, on ne sait pas où on met les pieds. « Tant qu’il faut aimer quelque chose, on risque moins avec les enfants qu’avec les hommes, on a au moins l’excuse d’espérer qu’ils seront moins carnes que nous autres plus tard. On ne savait pas » p.242. Ainsi Bébert, le môme de sept ans qui mourra comme le gamin de Camus dans ‘La peste’, absurde. Céline donnera le nom à son chat, douze ans plus tard, pour en perpétuer le souvenir.

Se faire aimer n’est pas difficile au fond, il suffit de se montrer vulnérable et bien gentil. Les femmes n’y résistent pas, mais (c’est moins connu) les patrons non plus. « Un patron se trouve toujours un peu rassuré par l’ignominie de son personnel. L’esclave doit être coûte que coûte un peu et même beaucoup méprisable. Un ensemble de petites tares chroniques morales et physiques justifie le sort qui l’accable. La terre tourne mieux ainsi puisque chacun se trouve dessus à sa place méritée » p.428.

Pour régner, deux méthodes de la « civilisation ». Il y a la classique et la moderne. « A Topo en somme, tout minuscule que fut l’endroit, il y avait quand même place pour deux systèmes de civilisation, celle du lieutenant Grappa, plutôt à la romaine, qui fouettait le soumis pour en extraire simplement le tribut, (…) et puis le système Alcide proprement dit, plus compliqué, dans lequel se discernait déjà les signes du second stade civilisateur, la naissance dans chaque tirailleur d’un client, combinaison commercialo-militaire en somme, beaucoup plus moderne, plus hypocrite, la nôtre » p.156.

Quelqu’un vous impressionne ? Vous êtes tétanisé devant lui, bredouillant et incapable de penser ? Ôtez donc les oripeaux du prestige social pour voir l’homme nu. C’est ce que font les ados de nos jours en se prenant en plus simple appareil au bout de leur téléphone portable et s’exhiber sur leur fesses-book. Il fallait y penser, Céline était un précurseur ! « Et puis je me l’imaginais, pour m’amuser, tout nu devant son autel [le curé]… C’est ainsi qu’il faut s’habituer à transposer dès le premier abord les hommes qui viennent vous rendre visite, on les comprend bien plus vite après ça, on discerne tout de suite dans n’importe quel personnage sa réalité d’énorme et d’avide asticot. C’est un bon truc d’imagination. Son sale prestige se dissipe, s’évapore. Tout nu, il ne reste plus devant vous en somme qu’une pauvre besace prétentieuse et vantarde qui s’évertue à bafouiller futilement dans un genre ou un autre » p.336.

Les passions sont comme les orages, aveugles et sourds. Pour remettre les idées en place, rien de tel qu’un choc. « Depuis toujours l’envie me prenait de claquer une tête ainsi possédée par la colère pour voir comment elles tournent les têtes en colère dans ces cas-là. Ça ou un beau chèque, c’est ce qu’il faut pour voir d’un seul coup virer d’un bond toutes les passions qui sont à louvoyer dans une tête » p.470. On aura noté que la violence n’est pas seulement physique : agir sur les bas instincts de la possession et de l’avarice – par « un beau chèque » – fonctionne tout aussi bien. La carotte plutôt que le bâton, mais les deux méthodes ont le même résultat de ramener à la raison.

Il est malin, Céline, comme le peuple n’est pas fort il est malin. Ce pourquoi le ‘Voyage’ est comme ‘l’Odyssée’ avec un rusé Ulysse en quête de sens.

Louis-Ferdinand Céline, Romans 1 – Voyage au bout de la nuit – Mort à crédit, édition  Henri Godard, Pléiade Gallimard 1981, 1582 pages, €54.63

Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit, 1932, Folio plus classiques, 614 pages, €8.93

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Kenzaburô Ôé, Gibier d’élevage

Le Japon n’en a jamais fini de sortir de la guerre. Défait de son fait, autiste des militaristes, il cherche à comprendre, à corriger. Kenzaburô Ôé, natif de l’île du centre Shikoku, avait dix ans en 1945. Avant de s’imprégner de culture française jusqu’au sartrisme omniprésent, il a vécu la guerre dans un village sur la mer intérieure. Le gamin qui parle dans ce court roman est peut-être lui. On ne sait pas son nom, il est « le » gamin japonais de ce temps-là.

Gamin qui ne comprend pas la guerre, ni la ville, ni les prétentions des adultes. Gamin qui vit dans la nature, proche des hommes mais immergé dans les éléments. Souvent nu, au lit, au bain, en seule culotte dans les champs, le gamin ressent les choses avec sa peau. Les êtres ne lui sont proches que s’il les touche, par contact. Tout est somatique, le « rire à nous mettre le sang en effervescence comme l’eût fait un alcool » (p.15), l’angoisse de l’attente excitante avec « la gorge sèche, la salive pâteuse, le ventre vide au point d’en avoir l’épigastre contracté » (p.22), « j’en claquais des dents d’exaltation, d’effroi et de joie » p.30. Ce panthéisme est présexuel, avant même la préadolescence, qui n’est pas avérée dans les campagnes où l’on passe directement de l’état d’enfance à l’état d’adulte. Un copain plus âgé, Bec-de-Lièvre, se fait caresser le sexe tout nu par des filles de la bande au sortir du bain. Le petit frère du narrateur, qui a dans les sept ou huit ans, regarde, « prodigieusement intéressé par la gaillarde cérémonie » (p.25) mais le gamin, lui, ne répond aux sourires des filles de son âge qu’en faisant « pleuvoir sur elles sarcasmes et cailloux, les contraignant à rentrer sous terre ».

Le lien entre la matière, les bêtes et les humains est continu pour le gamin. Dans une hiérarchie bien japonaise : naturelle et sociale. Tel est l’ordre du monde. La hiérarchie de la nature va du ventre de la mère au village, « coque dure » qui protège du monde extérieur lointain. Le nid est la famille mais surtout le tout proche, le petit frère, avec qui l’on dort. Le frère est le semblable, plus fragile, protégé avec tendresse parce qu’il est un prolongement de soi : « je sentis dans ma paume la fragilité de son ossature. Au contact de ma main brûlante sur sa peau nue, ses muscles se contractèrent légèrement » p.44. La hiérarchie sociale est elle aussi continue : « Les villageois que nous étions se heurtaient, de la part des citadins, à l’aversion qu’ils auraient eu pour des animaux malpropres » p.11. L’ennemi, tombé du ciel avec un avion en flammes, est placé plus bas sur l’échelle sociale. Mais, s’il est Américain, il est Noir : « C’est une bête, rien qu’une bête, dit mon père avec gravité, il pue comme un bœuf » p.32. On sait que les odeurs sont particulièrement sensibles aux nez japonais ; on sait aussi que l’alimentation carnée des Occidentaux donne à leur transpiration une odeur « de cadavre » que les Japonais n’exsudent pas, nourris surtout de poisson et de légumes. Le gibier d’élevage du titre s’explique ainsi : l’ennemi capturé est une espèce d’animal, forcé à la chasse, que l’on va « garder à l’engrais jusqu’à ce qu’on sache ce qu’on en pense, au chef-lieu » p.32.

Pas d’animosité particulière pour le soldat ennemi ; c’est avant tout un Noir, jamais vu dans le Japon campagnard de ces années-là. Il y a donc peur mais curiosité, admiration pour la bête et tentatives de communications intelligentes (donner la nourriture, réparer un piège, conduire au bain). Un désir panthéiste aussi, qu’on ressent pour la beauté naturelle, coucher de soleil ou muscles animaux : « le lait débordait, gras, dévalait le long du cou, mouillait la chemise ouverte, coulait sur la poitrine, s’immobilisait sur la peau gluante aux reflets sombres en gouttes visqueuses comme de la résine et qui tremblotaient. Je découvris, au milieu de l’émotion qui me desséchait les lèvres, que le lait de chèvre était un liquide extraordinairement beau » p.49. C’est un gamin de dix ans qui parle d’un nègre fait prisonnier., avec toute la sensualité de son âge L’excitation pour l’ogre.

L’excitation d’apprivoiser le monstre, aussi. Car il n’y a pas de haine chez le gamin, ni même au village. Chacun fait son boulot, le Noir en avion, les citadins à la ville et pour l’armée, les paysans en leur village. Chacun obéit aux ordres dans la hiérarchie pilier de l’ordre du monde. « Nous ne pouvions pas croire que ce Noir doux comme un de nos animaux domestiques eût été naguère un ennemi nous faisant la guerre ; nous rejetions comme folle toute idée de ce genre » p.67. On lui propose des outils pour réparer les choses, on le laisse se promener dans le village, on est fier de lui montrer la force du forgeron. On le mène à la source. « Notre nouvelle idée nous plongeait dans le ravissement. (…) Ruisselant d’eau et réfléchissant les rayons violents du soleil, le Noir, dans sa nudité, était aussi éclatant que la robe d’un cheval noir ; il était d’une absolue beauté » p.77. Bec-de-Lièvre se fait masturber et « nous entrainâmes le Noir à l’endroit le plus adéquat pour bien voir » p.78. Ce qui le fait bander ; les gamins tout nus courent lui chercher une chèvre qu’il s’efforce de besogner… « Ce Noir était à nos yeux une sorte de magnifique animal domestique, une bête géniale. Mais comment pourrais-je donner une idée de l’admiration que nous avions pour lui ? » p.79.

Évidemment, la fin n’est pas le bonheur. Rien de biblique dans la mentalité japonaise, pas de happy end larmoyant pour Hollywood. Bien plutôt la tragédie. On est en guerre, l’a-t-on oublié ? Et le village dépend de la préfecture qui donne les ordres. Deux mois après la capture, un ordre arrive. Il est bénin mais le gamin, empêtré d’émotion, fait se méprendre le Noir sur ce qui va lui arriver.

Donc ce qui doit arriver arrive…Brutalement, en deux jours, le gamin devient adulte.

Ce roman court est d’une extraordinaire puissance d’évocation. Il dit le Japon et sa mentalité millénaire, dont le militarisme néo-samouraï n’était qu’une parenthèse. Il dit l’initiation d’un gamin de la nature à la civilisation, du monde des bêtes à celui des hommes. Il dit le temps qui passe, les quiproquos du destin. Il dit bien plus que des pavés sartriens cinq fois plus gros et plus filandreux. Mais il rejoint Sartre, au fond : il n’y a pas d’essence, seulement de l’existence. L’homme est un être incarné qui se fait sa propre intuition du monde.

Kenzaburô Ôé a été prix Nobel de littérature 1994.

Kenzaburô Ôé, Gibier d’élevage, 1966, Folio2€ 2002, 106 pages, €1.90

Film de Nagisa Oshima, Une bête à nourrir, 1961 (pas de DVD disponible)

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