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Ernst Jünger, Soixante-dix s’efface

Jünger poursuit sa réflexion sur les événements qui surviennent dans son existence. Il a passé 70 ans et ces pages sont un carnet de vieillesse. Il ne sait pas encore qu’il dépassera les 100 ans et que la vieillesse est donc toute relative. Il évoque les insectes, les plantes, les rêves qu’il fait, les amis qu’il rencontre, les voyages qu’il accomplit. Et toujours, trente ans plus tard, la blessure qui jamais ne se refermera, le fils aîné disparu, Ernstel, comme une branche coupée.

Il faut lire Jünger avec une flore à proximité pour saisir le sel de ses remarques sur les plantes. De même pour les insectes. Ces bestioles m’intéressent peu, comme les rêves de l’auteur qui restent hors de mon domaine et dont la description, toujours très personnelle, toujours absurde, m’agace un brin. Cela vient moins des images elles-mêmes, d’un surréalisme systématique, que du sens caché que s’obstine à chercher Jünger sans jamais mener sa réflexion jusqu’au bout, comme s’il en avait peur. Le flou lui convient, il se complaît dans cette atmosphère de mystère auto-entretenu. De là mon agacement. C’est la vieille tentation romantique allemande de considérer chaque chose comme un reflet d’un autre monde, comme dépositaire d’un sens caché. L’Initié est alors celui qui a reçu le don du regard. Il n’est pas le savant qui promène sa pauvre lumière dans les recoins obscurs, mais le détenteur de la grâce, une sorte de poète qui « voit » sans avoir besoin d’aiguiser son regard. Quel orgueil ! Cela est furieusement protestant, naïvement adolescent aussi. Jünger, malgré son âge, n’avance pas en sagesse. Il ne voit pas la faiblesse de cette approche, cette conviction d’être en quelque sorte élu. Il est trop envahi de culture germanique, trop naïvement sérieux pour s’en rendre compte. Que le lucane soit un arcane heurte notre vieux bon sens latin.

Ce « positivisme » est sans doute un trait de caractère propre à la culture française, comme le note justement l’auteur à propos de la traduction de ses œuvres : « le Français tend au ‘de deux choses l’une’, et l’Allemand au ‘les deux choses à la fois’. C’est ainsi que le texte gagne en clarté et qu’il perd peut-être en profondeur » II p.527. Je m’interroge sur cette « profondeur », bien proche me semble-t-il de l’obscurité. Ne s’agit-il pas d’une angoisse « profonde » ? Ne préfère-t-on pas laisser dans le flou ce que l’on a peur de découvrir, signe d’une identité peu sûre d’elle-même ? D’où la fascination, peut-être, pour les insectes blindés qui croissent et multiplient sans état d’âme. Programmés, ils n’ont pas le fardeau de leur culture à vivre, ni celui de leur histoire à accomplir. Quel exemple fascinant pour un Allemand qui se recrée sans cesse depuis un siècle ! Une Europe enfin unie pourra-t-elle un jour rassurer ce peuple pris entre le nord et le sud, l’est immense et l’ouest impérieux ?

Au fil des jours, beaucoup d’observations donnent à penser – ce pourquoi on lit Jünger et pourquoi je préfère son journal à ses essais. Il est plus particulièrement apprécié en France où, malgré Montaigne, le superficiel semble avoir gagné presque tous les contemporains.

Je note cependant dans Soixante-dix s’efface le style de plus en plus allusif, le dédain de préciser la pensée, les grands rapprochements d’idées sans en tirer leçon. Il semble qu’avec l’âge qui s’avance, la paresse envahisse le style au rythme où se perd la vitalité. Le style, justement, semble se pétrifier. L’âme se cherche sous les fleurs, la terre et le rocher. Grande est la nostalgie de l’Ordre, de ce qui perdure et ne change pas. Fascinant est cet amour du classement, de la mise en nom des insectes ou des plantes, et des humains aussi, en parallèle, avec leurs modèles historiques.

Jünger se révèle profondément conservateur. Il est un paysan de l’ordre ancien, antérieur aux Lumières. Il observe l’histoire comme le cycle des saisons, les individus comme les archétypes véhiculés par les ballades et les légendes. Il cherche à percevoir le destin dans les cartes, les nombres, l’ésotérisme. Le présent le déçoit, il le préfère hermétique. Ce pourquoi il aime « le vieux Boutefeu (Nietzsche), plutôt voyant que philosophe » II 571. Est-ce pour l’excitation intellectuelle ? Car Nietzsche n’a pas ce conservatisme viscéral de la pensée, il hait la « lourdeur » allemande, sa satisfaction de vache à l’étable, son classement sans fin du monde établi. Il rêve d’un homme qui se surmonte, acteur de son histoire, qui bâtisse sa morale sans ressasser le vieux livre millénaire lui enjoignant d’obéir sans penser. Il préfère qui construit une éthique avec ce qu’il vit et comprend, pareil à ces Vikings qu’aimait aussi Jünger : « Notre prédilection de jeunesse et leur monde moral – au sens du « moral » bien entendu. Ma passion avait gagné Ernstel ; la saga de Gisli–le–Proscrit et de son dernier combat sur la falaise, était le récit qu’il préférait » 28 juillet 1968.

Mais Jünger est las de se battre. En témoigne cette réflexion du 25 mai 1971 : « L’aspect féminin de la nature est conçu comme immortel, le masculin, en revanche, comme éternellement changeant et ne subsistant qu’en vertu d’un rajeunissement perpétuel, qui suppose une mort perpétuelle ». Ce pourquoi beaucoup d’hommes sont plus sensibles aux petits garçons qu’aux petites filles – sauf exception, comme l’auteur le 24 avril 1978 : « Des petites filles chevauchaient les canons – tableau fantastique ». Sensuel aussi, le vieil austère ne le dit pas.

Car « un journal intime a de l’importance presque comme la prière, qu’il remplace d’ailleurs en partie », 20 mars 1980.

Ernst Jünger, Soixante-dix s’efface, Gallimard 1984, 553 pages, tome I €28.40, tome II €50.52, tome III €29.40, tome IV €35.50, tome V €19.80

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Mythe californien

La Californie est née comme eldorado à la fin des années beatnik 1960, mais s’est révélée dans les années new age 1970, tout en se renouvelant avec la Silicon Valley dans les années 80. L’état le plus peuplé des États-Unis est la patrie de la technologie, comme Chicago l’était de l’industrie et New York de la création artistique. On dit que son nom proviendrait de l’île mythique de Califerne dans La chanson de Roland…

Californie coucher de soleil

Chaleur solaire et courant froid s’opposent, tout comme les plaques continentales qui font trembler Big Mamma, la terre. Coca et cocotiers donnent du piquant à l’exotisme, tandis que le Pacifique pacifie, sa houle comme un pouls. Mon adolescence fut bercée de ce mouvement d’extrême-occident, à la frontière de l’océan.

1975 gamins blonds californie

25% des Californiens ont moins de 18 ans, ce qui en fait le paradis des ados, même si les mythiques blonds bronzés d’origine allemande, irlandaise ou anglaise – Blancs non-hispaniques – ne comptent plus que pour 40% aujourd’hui. Leur éducation est volontairement physique et pour l’environnement, ce qui change de New York ou de Houston, climat et ambiance obligent. Vivre dévêtu et offrir son corps aux caresses du soleil et du vent font partie de l’éducation californienne. Jusqu’à, pour les plus grands, cette californication chantée par les rebelles. L’université CalTech forme aux nouvelles technologies de l’avenir. Liberté, jeunesse et esprit de contestation sont dans les gènes depuis la ruée vers l’or et l’opposition à la guerre du Vietnam.

guitare californie terry smith

Comme la Frontière s’arrête à l’océan, les Américains frustrés dans leur désir de nouveau monde et d’éternelle jeunesse ne l’ont jamais admis. Après la banque Wells Fargo, bien connue des westerns à diligences, Hollywood a voulu créer le rêve en images tandis que le mélange détonnant de philosophie pratique à l’orientale et du gros bon sens technique anglo-saxon a créé les Apple, Hewlett Packard, Google et Amazon. Jack Kerouac, Ray Bradbury, Philip K. Dick, James Ellroy, F. Scott Fitzgerald, William Faulkner et Tennessee Williams, ont écrit de belles pages d’évasion sur la route, dans le crime ou dans les étoiles.

jim morrison torse nu

À la fin de mon adolescence, The Beach Boys chantaient le corps libre et The Doors l’insouciance, tandis que Van Halen imposait Eruption à la guitare. Jim Morrison torse nu, en pochette d’album 1967, personnifiait l’éphèbe californien androgyne et planant, ancêtre des joggers, vététistes, surfeurs, skateurs et rollers d’aujourd’hui.

1979 Californie skate

Terre instable, paradis désiré mais trop urbanisé, la Californie cherche l’harmonie dans les contraires : la part féminine de chaque homme, l’adrénaline dans chaque femme. Bien que les années 70 voient peu de filles dans les sports de mec qui sont à la mode. Tout un réseau d’aventuriers philosophes a pris la suite des pionniers à Bible en théorisant la fluidité de l’ère du Verseau et de l’amour de la glisse.

1970 Californie John surf

Comment être sans cesse tout neuf au présent ? Les Californiens voulaient pour cela être dans le courant depuis l’enfance, courir, glisser, trouver l’équilibre dans le mouvement. C’est peut-être ce qui relie tous ces sports adolescents, des rollers de l’enfance ludique au skate de l’adolescence à risque, puis au surf à se faire peur des jeunes adultes en bande. Ne pas être, exister ; ne pas se figer, bouger ; ne pas rester rigide mâle ou femelle, alterner.

1970 Californie Craig

Médecine, informatique, éducation, sexe, croyances – tout se veut fluide, limpide, liquide. En bref jeune, sans cesse en transformation sous la poussée des désirs et des rêves.

Oui, la Californie des années 1970 fut un mythe pour beaucoup d’entre nous, petits Français engoncés dans la morale bourgeoise et l’avenir fonctionnaire.

Jusqu’à devenir adultes, à notre tour responsables d’enfants qui deviendraient ados, puis jeunes adultes.

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Michel Leiris, Frêle bruit – La règle du jeu 4

michel leiris frele bruit

La vieillesse est un naufrage… Michel Leiris, 75 ans, reprend 10 ans après la suite de sa tentative de se connaître par le langage. Fibrille avait vu l’écroulement de cette utopie, couplée à celle du maoïsme, chacun retombant dans ses ornières humaines, trop humaines. Frêle bruit ne peut s’empêcher de prendre la suite.

Son projet envolé, Leiris ne publie plus que des fragments, expérimentation maniaque et volontiers obsessionnelle de dire et encore dire, de vouloir expliquer et encore expliquer, sans jamais aller au but. 146 séquences a-chronologiques purgent les fiches inutilisées jusqu’ici. Cette forme brève est issue des restes, mais aussi de la peur de ne jamais finir ce work in progress qu’est l’existence quand on veut la raconter. Elle se veut justifiée en même temps par l’exigence de rapidité de la révolution, sur l’exemple qu’offre Cuba, autre « idéal » avant qu’il ne s’aligne sur l’URSS exploiteuse en 1968, lors de l’invasion « populaire » de la Tchécoslovaquie…

Trop tourmenté de désobéir aux Commandements du catéchisme d’enfance, Michel, « à cause de quoi, suivi par l’idée du péché même si je crois m’être délié, je ne suis presque jamais parvenu à ce triomphe sur quelque front que ce soit, amour, action pure, littérature » p.930 Pléiade. Il est perclus d’angoisses, de velléités jamais réalisées faute d’oser sortir de lui-même, de grandes idées généreuses surtout pas mises en œuvres au détriment de son petit confort. Le type même du bourgeois révolutionnaire (cet oxymore !), du parisien né dans le 16ème et habitant depuis la guerre dans le 6ème, suivant la mode intello par facilité – « de gauche » donc puisque ça se fait – mais vivant en VIP, fonctionnaire nanti. « Rien que d’assez banal, malgré la mixture poésie, ethnographie et souci du progrès social », avoue-t-il p.918.

Phrases interminables, confuses, alambiquées, faute de savoir clairement que dire ; attention aux petits détails infimes mais noyés dans les parenthèses, incises, subordonnées, retours en arrière, scrupules ; peur d’avouer, de décrire, de dire le monde tel qu’il est. Suicidaire au fond, depuis sa jeunesse, jamais en accord avec lui-même, regrettant d’être né, d’être de son milieu, d’avoir eu un père vulgaire, de s’être branlé à deux entre garçons, d’avoir fantasmé sur les cocottes durant la Grande guerre, de… « Une bonne action en tout cas pouvait s’inscrire sur son bilan : la non action qui consiste à ne pas avoir d’enfants. Abstention dont à ces moments-là il osait être fier (…) de se flatter de n’avoir pas collaboré » p.972. C’est assez minable comme justification, assez triste aussi, comme si donner la vie était péché, « participer » au monde une erreur.

Le grand naufrage de notre civilisation se voit ici dans l’âme d’un être trop sensible à la culpabilité d’avoir rendu esclave, colonisé, exploité, appauvri le grand nombre, suscité deux guerres mondiales – comme si l’avers de la médaille n’était pas digne aussi d’être cité : libération des Lumières, exploration des mondes et des planètes, progrès de la médecine, de la santé et de l’agriculture, confort industriel, élévation globale du niveau de vie et de l’espérance de vie depuis deux siècles… Le monde ici-bas n’est pas le monde platonicien de l’Idéal (cette conviction chrétienne et marxiste inculquée à la génération Leiris), mais le monde en demi-teinte où bien et mal sont mêlés (après Nietzsche, Marx et Freud). « Autre tache possible : souhaiter que la Révolution progresse et s’étende, alors que pratiquement on ne fait rien ou à peu près rien pour hâter, chez soi, son déclenchement. (…) Inutile d’argumenter, je suis marqué par cette tache, signe entre autres du grave hiatus ouvert en moi entre façon de se représenter le monde et façon de s’y comporter » p.892. Péché toujours, contre l’Utopie, l’Idéal, les Idées pures. Péché imaginaire de ne pas être parfait alors que l’on n’est pas dieu ; péché de la conscience coupable, ce poison chrétien repris par le communisme pour déstabiliser les puissants, les dominants – et prendre leur place. Péché que Nietzsche a dénoncé et décortiqué, libérant enfin la philosophie pour penser autrement – mais que Leiris n’a jamais compris (voir ce qu’il en dit maladroitement p.829, partant de biais vers le sexe et « la Nietzschéenne », roman vulgaire dont la couverture pute l’avait fait fantasmer).

michel leiris photo nb

Nous avons droits aux rêves, à des listes, des poèmes, aux segments de voyages, aux comptes-rendus d’opéras, aux évocations de sexe, aux problèmes de chiens, à la description de l’hôtel Idéal, de son appartement croulant sous les livres pas lus ou de son bureau au sous-sol du musée de l’Homme. Michel Leiris parle de lui en disant « je » puis « il », sans raison. Cela pourrait être ciselé, intéressant, mais se trouve englué dans la glose, le remord, les repentirs de vocabulaire. Quelques perles surnagent, comme ces Allemands brûlés vifs quai des Grands Augustins en 1945, sous ses fenêtres, ou la description de sa journée à la campagne avec le chien, le jour de la mort de Picasso p.929. J’avoue avoir pris le mode lecture rapide sur nombre de morceaux tant m’ennuie ce genre de diarrhée verbale à prétention littéraire. Certes, Leiris n’est pas un poseur, mais il réussit à « faire chiant », comme le préconisait Édouard Balladur à ses hauts-fonctionnaires, lorsqu’il voulait faire passer un texte sans que personne ne le lise jusqu’au bout.

Leiris en est conscient, il l’avoue, et faute avouée est à moitié pardonnée. Il étale son être coincé, malheureux, déprimé : il est lui et cela le rachète. Il a au moins un riche vocabulaire français, ce qui devient rare de nos jours. « … Mais – coquetterie, pharisaïsme ? – j’étale une rigueur sourcilleuse quant à un juste emploi des temps du verbe, j’érige en cas de conscience d’infimes problèmes d’expression, jouant au pur qui ne veut se souiller d’aucune inexactitude je passe des heures à les résoudre et je m’abstiens d’aborder la vraie question. Comme s’il était une fin en soi, dont je ne pourrais me déprendre, je dépense jour sur jour à étoffer et fignoler ce récit déjà trop ornementé, le fourbissant, le redressant, le truffant de considérations qui souvent brouillent l’horizon plus qu’elles ne l’élargissent ! » p.919.

Bien content d’en avoir fini avec cette personnalité qui me déplaît, et avec ce pavé qui s’enfonce dans le sirupeux ennui des phrases sans cause ni verbe.

Michel Leiris, Frêle bruit – La règle du jeu 4, 1976, Gallimard l’Imaginaire 1992, 406 pages, €10.50
Michel Leiris, La règle du jeu, 1948-1976, Gallimard Pléiade, édition Denis Hollier 2003, 1755 pages, €80.50

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Michel Leiris, Biffures – La règle du jeu 1

Michel Leiris Biffures La règle du jeu 1
Né un an après le siècle, Michel au prénom d’archange (ce qui ne laisse pas de l’impressionner enfant), tente de découvrir durant les années d’Occupation le code de son savoir-vivre. Tentation structuraliste du système unique ? Jeux de mot comme une règle d’associations d’idées surréaliste ? Inconscient lacanien comme un langage ? Leiris voit dans la littérature un usage de la parole comme moyen d’affûter la conscience non par narcissisme, ni pour gagner de l’argent, ni pour obtenir un statut social – mais pour être plus. Mieux encore : bien vivant.

Ce premier tome autobiographique n’a rien de mémoires de la quarantaine. Il est une recollection de souvenirs comme ils viennent, tirés par les mots qui deviennent images ou métaphores. Le titre Biffures est tiré de l’expérience militaire de l’auteur, durant son service un temps dans les chemins de fer. Les panneaux « bifur » résumaient « bifurcation », ce qui signifiait aiguillage et échangeur. La ligne se poursuivait, mais pas toujours sur la même voie. Michel Leiris écrit de même, comme un chemin de fer : il va, badaboum ! badaboum ! badaboum, rythmé par les rails sous lui, un brin obsessionnel de dire et toujours dire, dans l’ordre, sans précipiter le mouvement. Puis brusquement bifurque sur une affiliation d’idées, un jeu de mot, une image qui surgit, « boussole affolée, dont l’aiguille est successivement attirée par le nord changeant de toutes espèces de mots, qui me guident (ou m’égarent) dans ce voyage à l’intérieur de moi-même où les jalons sont des souvenirs d’enfance » p.96 édition Pléiade. Écriture étrange, parfois lassante, d’autres fois surprenante, de ramifications en ramifications.

lot prisonnier torse nu

Inspiré surtout par Marcel Proust, dont il a lu Le temps retrouvé durant la drôle de guerre passée au bord du désert saharien, et par Raymond Roussel, ami de son père, il dévide des souvenirs plus qu’une autobiographie, une introspection inquiète de savoir dans quel tissu il est taillé, comment le langage, les parents, les frères et la sœur, les amis, les études – et les livres ! – ont façonné sa personne, sa façon de penser, de voir le monde autour de lui. Il écrit d’après fiches, jouant avec le jeu du je. « Je prétends formuler des souvenirs pour augmenter la science que je puis avoir de moi » p.256, « grouper en un même tableau toutes sortes de données hétéroclites relatives à ma personne pour obtenir un livre qui soit finalement, par rapport à moi-même, un abrégé d’encyclopédie comparable à ce qu’étaient autrefois, quant à l’inventaire du monde ou nous vivons, certains almanachs… » p.269. Vaste programme qui plaît aux commentateurs dont les gloses peuvent se multiplier à l’infini.

Bien souvent la recherche prend le pas sur l’objet même de la recherche, la méthode sur le fond. D’où cette impression du lecteur de subir un ressassement, des tâtonnements avant une fulgurance par réminiscence. L’auteur évoque lui-même dans le chapitre Perséphone le « difficile commerce que je m’efforce de nouer avec le réel, paralysé que je suis par les mouvements les plus contradictoires et m’attardant en maints détours, justifiés seulement par la répugnance irraisonnée que j’éprouve à aller droit au fait… » p.75.

Son écriture est plus raisonnante que résonante, bien que l’effet des vibrations de certains mots ou de certaines scènes pousse les échos parfois loin : gramophone-métaux-voix… Mais il s’agit de langage, pas du lecteur. « C’est en me répétant certains mots, certaines locutions, les combinant, les faisant jouer ensemble, que je parviens à ressusciter les scènes ou tableaux auxquels ces écriteaux, charbonnés grossièrement plutôt que calligraphiés, se trouvent associés » p.110. L’auteur tend à s’enfermer dans les mots, considérés comme la vie même, la seule conscience humaine. Par là Leiris est bien de son époque, marqué par le Surréalisme, l’Existentialisme et le Structuralisme : les rêves sont la réalité, les mots sont les choses, les déterminants ne se manifestent que par le langage car tout est signe…

sacrifice ligote torse nuCette démarche est intéressante, éminemment littéraire, un peu datée. Le lecteur d’aujourd’hui aura quelque mal à pénétrer ce vocabulaire parfois cérébral, ce dévidement souvent obsessionnel de la plume, entre les scènes fraîches qui restent à la mémoire. Mais il appréciera la forte impression que lui fit à Lannion en 1933 un couple de baladins sur échasses habillés de haillons bariolés, flanqués de leurs deux mômes de même, sorte de famille idéale pour Michel, petit dernier. Ou l’humour involontaire à propos de Dieu, sur la réminiscence qu’un curé lui disait à 12 ans qu’il ferait un bon prêtre: « Si Dieu représentait encore pour moi à cette époque quelque chose de vivant, digne d’être désigné par un nom que sa majuscule initiale classait parmi les noms de personne alors que je ne vois plus guère en lui maintenant que le pivot d’un certain nombre de jurons… » p.207.

adolescent fouette pompei

Le lecteur d’un certain âge reconnaîtra sans peine les attitudes des milieux d’hier qui l’ont fait tel qu’il est, les mots et les façons de dire, les lectures cruciales pour former sa personnalité lorsqu’il n’y avait ni télévision, ni Internet. J’y ai retrouvé pour ma part quelques traits, le désir de collectionner des articles sur ce qui m’impressionnait ou me faisait penser, le peu d’intérêt pour la compétition, le goût des autres et de l’ethnologie, le processus lent mais irréversible de décroyance, le chant des mots et des images (Londres/ombres), la sexualité diffuse de prime enfance au travers de la Bible illustrée et de l’évocation par les textes des scènes antiques, l’encyclopédisme du dictionnaire Larousse grand format – sans parler du 53bis Quai des Grands Augustins, fort proche d’un de mes lieux de vie, où Michel Leiris a habité au quatrième étage, façonné dès 1942 par le quartier…

Michel Leiris, Biffures – La règle du jeu 1, 1948, Gallimard L’Imaginaire 1991, 322 pages, €9.50
Michel Leiris, La règle du jeu, 1948-1976, Gallimard Pléiade, édition Denis Hollier 2003, 1755 pages, €80.50

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Jérôme Ferrari, Le sermon sur la chute de Rome

jerome ferrari le sermon sur la chute de rome
Neuvième roman d’un prof de philo licencié de la Sorbonne et né Corse en 1968, qui a obtenu en 2012 le prix Goncourt. Je retiens l’écriture envoûtante, mais la teinture philosophique appuyée, un rien prétentieuse. L’auteur n’aime pas notre monde, ni la société actuelle : il se venge en caricaturant les comportements français et le localisme corse. Il va même plus loin, effectuant un parallèle entre la chute de l’empire romain et le nôtre, via Saint-Augustin. Ferrari gronde que l’homme, du seul fait de naître, porte en lui sa destruction et que Leibniz est un méchant con avec son « meilleur des mondes possibles », de même que Dieu n’est pas « bon » mais indifférent (p.101).

Il le démontre par les échecs personnels répétés de ses personnages, par l’échec de la société d’aujourd’hui, réduite au commercial et qui monnaie toute culture, par l’échec de la culture elle-même qui, coloniale, a voulu s’imposer au monde entier. Mais ne considère-t-il pas lui-même être au-dessus de tout cela ? Ni Corse faisant commerce des touristes, ni colonisateur enseignant la haute culture aux ignares en Algérie ou à Abu Dhabi, ni bien dans sa peau, bon époux, bon père et bon citoyen ? Je ne connais pas l’auteur mais je connais l’expatriation ; l’exil volontaire est souvent une fuite qui permet d’être mieux considéré ailleurs que chez soi, pardonné d’être seul par la distance, missionné pour porter la bonne parole aux étrangers.

Reste que ce roman est lisible, malgré ses personnages pitoyables (Matthieu) ou grotesques (Annie la branleuse, Virgile obsédé de testicules, Aurélie la sœur amateur de baise exotique). Aux phrases parfois interminables sur une page entière avec incidentes, virgules et subordonnées, se voient parfois succéder une phrase courte, sèche et percutante. L’ironie acerbe pour ses contemporains est un plaisir de lecture qui ajoute à l’envoûtement. « Son professeur d’éthique était un jeune normalien extraordinairement prolixe et sympathique qui traitait les textes avec une désinvolture brillante jusqu’à la nausée, assénant à ses étudiants des considérations définitives sur le mal absolu que n’auraient pas désavouées un curé de campagne, même s’il les agrémentait d’un nombre considérable de références et citations qui ne parvenaient pas à combler leur vide conceptuel ni à dissimuler leur absolue trivialité. (…) Il était absolument manifeste que l’Université n’était pour lui qu’une étape nécessaire mais insignifiante sur un chemin qui devait le mener vers la consécration des plateaux de télévision où il avilirait publiquement, en compagnie de ses semblables, le nom de la philosophie, sous l’œil attendri de journalistes incultes et ravis, car le journalisme et le commerce tenaient maintenant lieu de pensée » p.60. Trop d’adjectifs, mais le ton y est.

Certes, l’écriture se sépare du langage parlé (ce qui fait bondir les zappeurs immatures contemporains), mais elle se comprend et se goûte. Faites un test : quittez ce livre après plusieurs chapitres, ne le reprenez que plusieurs jours après. Vous aurez oublié quelque peu les personnages (plutôt insignifiants) mais vous rentrerez immédiatement dans l’ambiance grâce à l’écriture ; elle vous enveloppe et vous entraîne.

Alors l’histoire importe peu au fond, tant le style possède. L’idée pessimiste qui sous-tend le roman est la critique que Nietzsche fait au platonisme repris par le christianisme puis le marxisme : « le monde persistait à contrarier ses rêves au moment même où ils devenaient réels » p.135. Croire au monde idéal est une contradiction dans les termes ; refuser d’accepter que ce monde-ci est irrémédiablement mêlé, bon et mauvais, amour et manque, rêves et comptabilité, est une lâcheté.

Mais l’auteur a-t-il compris la critique de l’idéalisme par Nietzsche, s’il l’a jamais étudié ? En quoi Saint-Augustin, évêque confit en Dieu après une jeunesse débauchée, répond-t-il à la question ? Est-il avéré qu’un travail lucratif déforme l’être, que le commerce contamine les mentalités ? « Un boulot qui rend con. Tu ne peux pas vivre de la connerie humaine ». Pourquoi ne peut-on pas ? « Parce que tu deviens toi-même encore plus con que la moyenne » p.184. Ah bon ?

C’est ne pas faire confiance aux êtres qui peuvent jouer avec la bêtise en conservant leur quant à soi, être efficaces au travail et gagner de l’argent sans vendre leur âme. Mais cette conception utilitariste de l’existence échappe au fonctionnaire français formaté Éducation nationale qui reste enplatonisé d’idéal, à ne réaliser que par et pour l’État qui sait tout mieux que vous, qui peut tout grâce aux « moyens » taxés de force aux citoyens, infantilisant un peu plus ces mêmes citoyens assistés et empêchés par une multitude de préceptes de la moraline « progressiste », de règlements minutieux et de contrôles tatillons.

L’auteur, malgré son exil, est contaminé par cette façon de voir le monde et les êtres – et c’est bien dommage car ses personnages auraient pu prendre une figure plus tragique, à la Camus, avec un zeste de contradictions et de complexité. Son roman aurait pu s’élever au présent éternel, sans la caution douteuse de Saint-Augustin.

Le roman se lit, mais se relit-il ?

Jérôme Ferrari, Le sermon sur la chute de Rome, 2012, Babel 2013, 207 pages, €7.70

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Le Clézio, Le rêve mexicain

le clezio le reve mexicain

L’écrivain rassemble ici sept essais en un tout cohérent, pour dire son amour du Mexique comme rêve et son dégoût de « la » civilisation (occidentale, industrielle, blanche) trop rationnelle et prédatrice. Enfant des années 1940, Le Clézio a connu la guerre barbare en Europe même, qu’il n’a eu comme préoccupation que fuir ; adolescent des années 1960, il veut réenchanter le monde avec le peyolt, le new age et l’écologie de la Terre-mère ; poète des années 1980, il rêve d’un « autre monde » possible.

Il y a de l’anglo-saxon chez Le Clézio, une influence culturelle prégnante du puritanisme biblique, un messianisme de pragmatique déstabilisé par la guerre du Vietnam. Dans les années 1980, rien d’étonnant à ce que l’écrivain épouse les idées-forces des cultural studies et autres valeurs liberals des campus américains. Il juge la colonisation espagnole catholique avec le regard dégoûté du puritain du Mayflower venu au Nouveau-Monde pour fuir la vieille Europe corrompue et bâtir dans les Amériques la Cité de Dieu.

D’où ses naïvetés sur la magie perdue, les rêves ancrés par la matérialité d’existence et l’hypocrite culpabilité coloniale à l’américaine : les pionniers du Far-West ont massacré Indiens et bisons au XIXe comme les conquistadores espagnols ont massacré los Indios au XVIe – mais les États-Unis sont un pays démocratique où tout Indien est citoyen comme un autre. Tandis qu’il a fallu attendre trois siècles pour que les Indiens sud-américains le deviennent.

Le Clézio, tout à l’horreur du matériel trop rationnel et desséchant de « la science », se place sur une pente dangereuse. A valoriser autant le monde magique, il rouvre la porte à cet irrationnel qui a fait tant de mal à l’Europe de son siècle. Imaginez : soyez en accord avec les dieux et sujet d’un État puissant comme l’aztèque – et vous aurez une assez fidèle image du nazisme ! Pour les Espagnols, missionnaires de la chrétienté, il s’agissait d’un « rêve absolu, comme s’il s’agissait peut-être de tout autre chose que de posséder la richesse et la puissance, mais plutôt de se régénérer dans la violence et le sang, pour atteindre le mythe de l’Eldorado, où tout doit être éternellement nouveau » p.11. Pour les Indiens, « c’est la totalité qui caractérise les religions préhispaniques. (…) [Elles] montrent toutes, au moment de la Conquête, cette cohésion de l’humain et du divin » p.239. Cette « transfiguration » des participants aux fêtes rituelles dans « une communion surnaturelle » s’apparente à la Cène primitive où venaient s’abreuver les Germains à Bayreuth sous Wagner (« l’envoûtement de ce théâtre sacré » écrit Le Clézio p.241 à propos des rites aztèques). Cela fait songer aussi aux fastes scéniques des réunions de masse à Nuremberg, sur la Place rouge, sur Tien an men ou devant l‘ambassade américaine de Téhéran. Tout « jeune homme (…) devient le représentant du dieu sur la terre. » Voué au sacrifice de sa vie pour la Cause, pour la Communauté du sang et de la terre…

Aztèques, Toltèques, Mayas, Chichimèques… le naming à l’anglo-saxonne est pour Le Clézio un procédé littéraire. Il se repaît de ces noms évocateurs, dont la simple prononciation est magique. Il décrit, avec forces citations des textes espagnols ou indiens conservés, ce qu’a pu être ce monde perdu. Il en montre la forte cohérence culturelle, il en rêve comme d’une nouvelle harmonie possible, il regrette la « pensée interrompue » par la conquête, le massacre et la mise en esclavage.

Il oublie probablement qu’il vante une conception du monde qui date d’avant le néolithique – cette catastrophe des écologistes américains les plus radicaux. « Cette harmonie entre l’homme et le monde, cet équilibre entre le corps et l’esprit, cette union de l’individuel et du collectif qui étaient la base de la plupart des sociétés amérindiennes » p.270. Malgré les États indiens agricoles, il le dit, leur conception du monde était encore celle des chasseurs-cueilleurs. Ce n’est que lorsque l’homme a cultivé le sol et soumis les bestiaux, croient les radicaux des campus américains, qu’il est devenu propriétaire et avare et qu’il a fait la guerre pour défendre son bien en exploitant sans vergogne ses semblables, bêtes, plantes et ressources naturelles. Le Clézio oppose opportunément sauvages et civilisés, « une société primitive qui valorise la force physique, le courage et la ferveur religieuse, et une société matérialiste pour laquelle seuls compte l’argent et la réussite » p.211.

Nus dès l’enfance, fiers, endurants et en accord avec leur société par les rites et reliés au cosmos par la religion chamanique, les Indiens sont-ils de « bons sauvages » ? C’est la conception de la Réforme en plein humanisme, pour critiquer la vieille Europe féodale tenue par le pape de Rome ; ce fut la distinction Sparte austère et virile à l’opposé d’Athènes discutailleuse et efféminée durant la Révolution ;  c’est devenu le mythe romantique à la Chateaubriand, Lamartine ou Wagner. Mais, pour Le Clézio, il faut aller voir côté surréaliste. Il cite longuement Antonin Arthaud, envoûté par le Mexique en 1936, « la fascination instinctive qu’exercent les peuples magiciens et leurs rituels cruels, mêlée de l’admiration que suscite leur développement artistique et culturel » p.215.

Tout cela est bel et bon, écho d’un poète. Il apprendra beaucoup sur l’âme indienne à qui veut pénétrer le Mexique d’aujourd’hui d’un peu plus fort que le touriste moyen. Mais à ne pas prendre au pied de la lettre : rien de pire que l’union de la technique avancée et de l’irrationnel magique pour les sociétés ! « Un paradis perdu où la science des astres et la magie des dieux étaient confondues » p.218, dit Le Clézio. L’Iran de Khomeiny ne rêve pas autre chose que l’Allemagne de Hitler ou l’URSS de Staline. « Les Mexicains étaient à la veille de développer un système philosophique qui aurait pu résoudre les contradictions de l’ancien monde », n’hésite pas à affirmer Le Clézio ! On se demande vraiment si l’empire aztèque, qui ne vivait que par l’extension constante de ses conquêtes pour abreuver toujours plus le dieu soleil du sang des prisonniers – était le modèle qu’il faudrait suivre… « Par la transe, par la révélation, c’était l’harmonie entre le réel et le surnaturel qui était apportée » p.273. Curieux que Hitler, Staline, Mao et Khomeiny aient cru et fait croire la même chose : le sang de la Race, le mouvement scientifique de l’Histoire, la révolution permanente pour faire accoucher de l’Homme nouveau, la parole même d’Allah dans le Coran littéral – sont bien des « révélations », une promesse d’harmonie entre le réel et le surnaturel !

Même matérialiste et sans âme, je crois bien préférer le vieil individualisme né avec le monothéisme et émancipé à la Renaissance puis lors des révolutions – à ces embrigadements cosmiques.

Certains veulent faire renaître ces mythes politiques pour sortir du malaise dans la civilisation – mais c’est ouvrir une boite de Pandore aux conséquences qui pourraient être épouvantables. Si « l’origine de la civilisation est dans la barbarie » p.152, inutile de créer une nouvelle barbarie pour régénérer notre soi-disant appauvrissement spirituel et pousser à naître une nouvelle civilisation.

Il y a du dangereux chez ce pacifiste de la gauche libérale américaine… Prix Nobel multiculturel pour bobos humanitaires un brin naïfs.

Jean-Marie Gustave Le Clézio, Le rêve mexicain ou la pensée interrompue, 1988, Folio 1992, 278 pages, €7.98

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Yukio Mishima, Neige de printemps

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Premier volume d’une tétralogie romanesque en forme de testament, puisqu’au lendemain de l’envoi du dernier manuscrit à son éditeur Mishima se suicidait par seppuku rituel durant une création événementielle à visée politique. Neige de printemps est le temps de la jeunesse, celle du Japon moderne, celle de l’auteur. Le temps où la poudreuse est fine, vigoureuse, de toute beauté – mais fragile, sa blancheur se maculant vite et sa consistance se durcissant avec la glace ou fondant au soleil.

Nous sommes en 1912 et le Japon qui a vaincu la flotte russe en 1905 est au sommet de sa puissance. Il se développe, s’industrialise, continue de s’ouvrir au monde. Mais ses traditions disparaissent aussi, son élite s’affadit, son paysage s’urbanise et s’enlaidit. Ce sont ces contrastes que met en scène Mishima en ce premier volume. « Mais alors que les anciennes guerres ont pris fin, une espèce nouvelle de combats vient de commencer ; nous voici à l’époque de la guerre des passions » (chap.28). Ces passions partent à l’assaut de « l’impossibilité » (chap.38) – traduction franglaise de cet « impossible » (qui ne serait pas français) – le nouvel honneur du guerrier.

Kiyoaki Matsugae, fils de marquis anobli de la troisième génération, est Mishima jeune – et pourtant différent, né une génération avant lui. Il est d’une grande beauté ‘fin de race’ contrairement à Mishima, mais fluet et souffreteux comme lui. Il est d’une sensibilité à vif comme lui mais attiré par la femme, contrairement à lui. Il écrit ses rêves comme lui, mais aucun conte ni roman, contrairement à lui. Car il préfère vivre sa passion pour Satoko, jeune fille de deux ans plus âgée avec laquelle il a été élevé, avant d’être mis à 12 ans entre les mains d’Iinuma (iinuma), un précepteur de 17 ans, étudiant au pair destiné à le viriliser. Kiyo vit en fils unique avec ses parents ; pas Mishima, qui a une jeune sœur et un jeune frère mais a vécu jusqu’à 12 ans avec sa grand-mère autoritaire, avant de vouer ensuite un attachement à sa mère, contrairement à son héros. Kiyoaki est Mishima comme Madame Bovary était Flaubert : une projection fantasmée, une facette, un possible.

Son meilleur ami dans le roman, Shigekuni Honda, est son inverse : solide, normal, travailleur, positif. Il oppose la raison à la passion, la construction juridique aux élans romantiques, l’amitié tempérée à l’amour fou. Il est le Japonais contemporain, celui qui désacralise la tradition et s’adapte à la modernité, terne mais efficace, au contraire de Kiyoaki qui veut la vivre comme une passion christique. Ce pourquoi la neige est beauté, donc associée à la mort : elle embellit le paysage mais elle glace les êtres, les rend malades et les tue.

Kiyoaki aime Satoko, qui l’aime mais joue avec lui, enfant orgueilleux et regimbant. Kiyo se braque et repousse les avances de Satoko qui doit se marier ; elle se fiance donc dans la famille impériale et c’est alors que le jeune homme s’aperçoit de sa profonde passion. Il viole la fiancée de la famille impériale, bien que l’acte sexuel soit non seulement consenti mais requis par le père même de Satoko, qui veut se venger des intrigues du père de Kiyo. Le personnage retors de la vieille duègne Tadeshina est sorti tout droit du théâtre Nô en tant qu’entremetteuse.

Ce qui devait arriver arriva : Satoko, enceinte, porte l’enfant de Kiyoaki avant même ses fiançailles avec le prince de la famille impériale : y a-t-il pire scandale ? Comme pour la neige, comme pour la jeunesse et la beauté, Mishima n’aime rien tant que sacrifier le meilleur : cette fois-ci le respect à l’empereur, symbole du Japon et de la japonité ! « Jouissance dans le sacrilège », dit-il (chap.14). Car le sexe peut tout, ce pourquoi Mishima, bien que fasciné, s’en méfie. Les parents de chaque côté vont chercher à étouffer l’affaire et forcer Satoko à avorter en secret dans une clinique réputée, tout en allant l’air de rien rendre visite à sa tante abbesse d’un monastère bouddhiste. Mais la fille se rebiffe : elle ne se veut le jouet de personne : ni de son amant, ni de son fiancé, ni de ses parents, ni des conventions traditionnelles. Si Kiyo l’a repoussée, enclenchant les rouages du destin tragique, si elle-même s’est laissée aimer, passionnée en retour, elle ne peut faire comme si de rien n’était et se laisser conduire par « la société » là où elle ne veut pas. Elle renonce au mariage princier, coupe ses cheveux et se fait nonne.

Kiyoaki, désespéré, cherche en vain à lui rendre visite, mais l’abbesse refuse tout contact que la jeune novice ne veut pas. Le jeune homme, masochiste, grimpe et regrimpe le sentier qui mène au monastère dans le froid glacé et sous la neige de l’hiver, chemin de croix qui va lui être fatal. Il meurt à 20 ans de pleurésie, quelques mois après que son amante soit morte au monde au monastère.

La beauté ne peut rien contre les convenances ; l’amour ne peut rien contre la société ; l’énergie ne peut rien contre le système. C’est le destin des meilleurs d’être vaincus – mais pas sans laisser la trace brillante d’une comète, comme Achille. Ce ne sont pas les Kiyoaki qui bâtissent le monde mais les Honda bosseurs rationnels ou les Iinuma disciplinés et travailleurs. Hymne à la jeunesse, à la beauté, à la passion, ce premier tome dit tout le tragique du Japon qui perd son âme, et de l’auteur qui se sent de plus en plus étranger au monde actuel.

modele japonais

Les notations pleines de sensualité abondent dans ce texte, tout comme la sensibilité au paysage. Mishima est profondément japonais, shinto plus que bouddhiste, ancré à la terre, aux vagues, à la lumière du ciel comme aux arbres et aux fleurs. En ce sens il n’est pas romantique, malgré sa passion de l’énergie : il ne projette pas ses états d’âme sur la nature, il l’accepte en lui, il fait corps avec elle. Seul à 18 ans, il expose « son corps à la fraîcheur du clair de lune » : « La clarté (…) inondant le blanc lisse incomparable de son dos dont l’éclat accentuait le contour gracieux du corps, révélant les indices subtils et diffus d’une virilité affirmée » (chap.5). En groupe avec ses amis Honda et les princes siamois venus étudier au Japon : « L’arôme salé du flot montant et l’odeur du goémon jeté au rivage faisaient vibrer d’émotion leurs corps exposés à la fraîcheur nocturne. La brise de mer, lourde de l’odeur du sel, se lovait contre leur chair nue, sensation brûlante plutôt que frisson » (chap.33). En couple avec Satoko : « Elle éprouvait le contact des bouts de seins, menus et ferme, de Kiyoaki contre les siens, leur frôlement joyeux puis, à la fin, leur pesée pour plonger dans l’opulence de sa poitrine » (chap.34).

La femme est largement valorisée, malgré la préférence de Mishima pour les garçons, et le machisme japonais ambiant : la grand-mère paternelle, l’abbesse du monastère, Satoko et même sa gouvernante Tadeshina sont des maîtresses femmes. Mishima était adepte d’Otto Weininger (qu’il cite chap.35), juif autrichien dépressif qui s’est suicidé à 23 ans après avoir écrit Sexe et caractère où il montre que chacun est ambivalent, masculin/féminin, et doit se discipliner pour être créateur, les hommes comme les femmes.

Neige de printemps aura une suite et la comète Kiyo n’a pas tout à fait disparu… Malgré l’atmosphère un peu surannée du début, le lecteur se laisse prendre par le texte et emporter dans l’histoire. Les personnages sont convaincants, attachants et bien campés. Qui ne sera pas amoureux de Satoko et de Kiyo, une fois le livre refermé ? Livre qu’on peut lire indépendamment de la suite.

Yukio Mishima, Neige de printemps, 1969, Folio 1989, 449 pages, €8.46

Yukio Mishima, La mer de la fertilité (Neige de printemps – Chevaux échappés – Le temple de l’aube – L’ange en décomposition), Quarto Gallimard 2004, 1204 pages, €27.55

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Yukio Mishima, Le marin rejeté par la mer

yukio mishima le marin rejete par la mer

Ryuji est marin, seul au monde depuis que sa famille a péri, dans les bombardements ou par maladie. Il aime la mer, les tropiques, la « Grande cause » de l’aventure au loin, substitut de la voie du guerrier interdite par la défaite. Pourquoi s’entiche-t-il donc d’une veuve commerçante, Fusako, la quarantaine et mère de Noburu (prononcer Noboulu), un collégien de 13 ans ? Nul ne sait par quel caprice du destin cet albatros s’abat sur le quai de Yokohama, ses ailes de géant l’empêchant de marcher.

Car si l’amour est aveugle et si l’abstinence, cinq ans durant, rend la virilité désirable à une veuve japonaise des années 1960, le début de l’adolescence est un bouleversement. Noburu découvre un trou dans le mur de sa chambre, par lequel il épie sa mère nue et ses ébats avec le viril, musclé et velu Ryuji dont le corps semble bosselé comme une armure. Mais ce n’est pas le sexe qui le tourmente : c’est bien pire. Ce qui le hante est le vide de l’existence dans ce Japon vaincu d’après-guerre dans lequel les héros sont honteux, dans lequel les hommes virils sont devenus des « pères » socialement convenables et moralement vils. « Comme vous le savez, le monde est vide » dit p.165 un gamin de 13 ans. Ce pourquoi il espère en Ryuji, héros de la mer, second sur un cargo.

masque no jeune garcon

Noburu fraye avec une bande de son âge, très hiérarchisée, dans lequel tous sont « chefs » mais – ce qui est très japonais – classés par numéro. Noburu est le Numéro 3. Le chef Numéro 1 a les sourcils « en croissant de lune », les « lèvres très rouges » et « un air déluré » comme l’ingénu diabolique des masques nô. Il y a d’ailleurs influence de cette forme classique du théâtre samouraï dans l’œuvre de Mishima ; ce roman peut être classé dans les nôs de démon, l’adolescent se voulant impassible comme un masque et nommé par un numéro. Il est travaillé d’hormones, venin démoniaque, et exalté de happening pour s’affirmer, ce qui est le propre des démons – poussés par leur nature. Pour lui, que sa famille délaisse et ignore, la sauvagerie doit être accomplie : la loi le permet, qui ne rend pas responsable un enfant sous 14 ans dans la société permissive d’après-guerre. Il se veut froid, calculateur, sans aucun sentiment. La seule objectivité compte, bien loin de l’hypocrisie sociale et de l’émotion adulte. Tout est illusoire sauf le fait brut. La vie n’est qu’un état qu’il suffit d’éteindre pour que l’être devienne chose, un cadavre que l’on peut scientifiquement disséquer.

Ainsi fut fait d’un chat, que Numéro 1 oblige Numéro 3 à assassiner puis à ouvrir au couteau. L’objectivisme logique du gamin se heurte à l’idéal de virilité du nouveau père. Noburu est déchiré : poussé à obéir à sa bande, il n’est au fond qu’un gosse apeuré de perdre sa mère, son confort infantile et ses rêves d’héroïsme. Mais Ryuji ne fait rien pour se faire admirer, il n’a rien du héros. Élevé sur la mer, il n’a aucun bon sens sur terre et agit sans savoir, avec cette aménité qui prend le contrepied de la tradition ; il recule devant ses devoirs d’éducation, il aliène sa liberté entre les cuisses d’une femme. De marin il est devenu « père » !

Mishima lance une véritable déclaration de haine à son propre père par la bouche du chef Numéro 1 : « Les pères !… Parlons-en. Des êtres à vomir ! Ils sont le mal en personne. Ils sont chargés de tout ce qu’il y a de laid dans l’humanité. Il n’existe pas de père correct. C’est parce que le rôle de père est mauvais. Les pères stricts, les pères doux, les pères modérés, sont tous aussi mauvais les uns que les autres. Ils nous barrent la route dans l’existence en se déchargeant sur nous de leurs complexes d’infériorité, de leurs aspirations non réalisées, de leurs ressentiments, de leurs idéaux, de leurs faiblesses qu’ils n’ont jamais avouées à personne, de leurs fautes, de leurs rêves suaves et des maximes auxquelles ils n’ont jamais eu le courage de se conformer ; ceux qui sont les plus indifférents, comme mon père, ne font pas exception à la règle. Leur conscience les blesse parce qu’ils ne font jamais attention à leurs enfants et finalement ils voudraient que les enfants les comprennent » p.143.

Ce qui doit arriver arrive – sous le complexe d’Œdipe – comme au chat. L’auteur nous mène au bord, s’arrêtant juste avant l’acte. Mais chacun sait bien ce qui se passe ensuite, procédé littéraire bien plus efficace que la vulgarité d’une description.

Ce livre, qui rencontre la vie de Mishima lui-même, plus proche de sa mère que de son père autoritaire et méprisable, raconte l’ambiguïté de la prime adolescence, la passion amoureuse de la femme et la castration virile de l’aventurier. « On y trouvait rassemblés la lune et un vent fiévreux de la mer, la chair nue excitée d’un homme et d’une femme, de la sueur, du parfum, des cicatrices de la vie en mer, le souvenir confus de ports autour du monde, un petit judas où l’on ne pouvait respirer, le cœur de fer d’un jeune garçon, mais ces cartons éparpillés d’un jeu de cartes ne prophétisaient rien. L’ordre universel, enfin établi grâce au hurlement soudain de la sirène, avait révélé un cercle de vie inéluctable » p.19. Être ou ne pas être ? Vrai mâle ou douceur sociale ? Tradition ou modernité ?

Petit roman, mais gros complexe : pour Mishima, on ne saurait être à demi !

Yukio Mishima, Le marin rejeté par la mer (Gogo no Eiko), 1963, traduit du japonais par G. Renondeau, Folio, 1985, 183 pages, €5.70

Film The Sailor Who Fell from Grace with the Sea, 1976, de Lewis John Carlino avec Kris Kristofferson et Sarah Miles, €21.99

Opéra de Hans Werner Henze, Das verratene Meer (l’océan trahi) présenté à Berlin en 1990. Réintitulé Goko no Eiko et réécrit par Henze, conduit par Gerd Albrecht, la première a eu lieu à Salzbourg en 2005, édité par Orfeo, €45.13

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Yasunari Kawabata, Les belles endormies

 yasunari kawabata les belles endormies

« La petite de cette nuit est chaude. Pour un soir où il fait si froid, c’est exactement ce qu’il fallait » p.89. Nous sommes au Japon dans les années 1950 et le monde ancestral a changé : on ne trouve plus de filles complaisantes de 14 ans. L’âge est venu, lui aussi, et une fois vieillard, tout bonheur en ce monde se paie.

C’est ainsi que le vieil Eguchi, 67 ans, se retrouve dans le lit d’une très jeune fille nue (mais de plus de 16 ans), endormie. Par un ami de son âge, il a appris qu’une auberge de campagne offrait ainsi du réchauffant aux mâles lassés de la vie et n’en pouvant mais. Les filles sont mises en sommeil par un somnifère puissant. Les vieillards peuvent les toucher, les caresser, mais ils ne peuvent aller plus loin, devenus impuissants. Ils n’ont pas en face d’eux le regard dégoûté de la jeunesse en éveil envers leurs corps décrépits, ils peuvent serrer une dernière fois contre un corps lisse, chaud et souple. « Elle n’avait pas un fil sur le corps et ne se réveillerait en aucun cas » p.93.

Jouir en pensée et au toucher d’un corps vierge, quel bain de jouvence pour ceux qui voient la mort approcher ! Nous sommes dans cet hiver japonais où la nature se fige, saison chère au pessimisme de l’auteur. Tout se ralentit, tout ce qui vit est plus beau parce qu’il résiste. Le froid fait s’emballer la vie, les corps tout nu des gamins dans la neige (Pays de neige) ont cette vivacité de l’énergie interne, la coloration de la joue des jeunes filles est avivée par la température de glace. Pour vivre encore un peu, le spectacle de la jeunesse en feu est nécessaire. Même endormie.

La nature est omniprésente dans ce roman qui se passe dans une chambre. Il y a l’initiation avant la porte de l’auberge, les bruits naturels autour de la chambre, la température. L’auteur en rend compte de façon sensuelle. « Le ciel d’hiver, sombre depuis la matin, avait au crépuscule tourné à la pluie fine. Celle-ci avait fait place à son tour à de la neige fondue. (.. .) Ces flocons blancs étaient peu nombreux et semblaient mous. Ils fondaient dès qu’ils tombaient sur les pierres plates qui permettaient d’atteindre l’entrée » p.85.

Eguchi sommeille donc près de ces corps nus et sains qui n’en ont pas conscience. Il ne leur vole rien, ne les marque pas, il se contente d’être à côté. Juste pour le souvenir et les rêves qui viennent en foule durant le sommeil. Des fantasmes aussi, parfois atroces de destruction car qui veut quitter la vie voudrait que toute vie cesse autour de lui. Puisqu’il ne peut plus, il voudrait que plus personne ne puisse. Mais ce n’est pas comme cela que la nature fonctionne. La vie va, éternel recommencement comme ce bruit lancinant des vagues qu’il entend se briser sur la falaise dans le silence des nuits.

La nature, au Japon, donne des leçons de sagesse. Tel est le shinto qui croit que l’âme humaine est reliée aux âmes des sources, des arbres et des monts ; tel est le zen qui aspire à se fondre dans l’harmonie cosmique. Nous sommes dans la tradition nippone, et nous sommes pourtant à la fin des années 1950 où le Japon, vaincu, s’est vu imposer la vie américaine matérialiste, consommatrice, égoïste. Les belles endormies sont aussi un message à la jeunesse : ne vous laissez pas emporter hors nature !

La morale de quakers des puritains anglo-saxons ne vaut pas la sagesse immémoriale accumulée par les Japonais. Coucher avec de très jeunes filles n’est pas « moral » ? Mais quelle est donc cette morale qui délaisse les enfants tout seul, la clé autour du cou pour rentrer chez eux ? Qui laisse les adolescents enfermés dans leurs problèmes parce que les adultes immatures et égoïstes ont autre chose à faire ? Qui fait mourir les vieux isolés, entourés de machines ? L’auberge est-elle moins humaine que l’hôpital ? Passer doucement de la vie charnelle à l’existence de fantômes (p.100), n’est-il pas mieux que la brutalité occidentale qui tranche l’âme (invisible) du corps (devenu viande) ?

L’érotisme aboutit ainsi à une méditation sur l’existence. Ce qu’on a accompli, pas toujours très joli, la jeunesse que l’on a brûlée avec insouciance, les gens dont on n’a pas vu la beauté à temps, ni la tendresse. Le corps nu de la jeunesse à côté fait surgir des émotions qui incitent à penser. Tout l’être se met en mouvement pour le bilan final. C’est ainsi qu’une existence naturelle se boucle : le seuil de la mort ramène à la douceur d’enfance.

Un beau roman d’hiver, anachronique et amoral (mais loin d’être immoral !), qui fait pénétrer un peu dans la tradition japonaise.

Yasunari Kawabata, Les belles endormies, 1961, Albin Michel 2003, 192 pages, €13.11 

Kawabata a reçu le Prix Nobel de littérature en 1958.

Les numéros des pages font référence à l’édition 1992 du Livre de poche.

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Mario Vargas Llosa, Lituma dans les Andes

Le gendarme Lituma de ‘Qui a tué Palomino Molero’ est devenu brigadier et a été muté à Naccos, un campement minier qui ouvre une route dans les Andes. Cette partie du Pérou est inhospitalière, dangereuse car froide, escarpée et sujette aux avalanches. Elle est peuplée d’Indiens tristes et, dans les années 1980, est le repaire des maoïstes du Sentier lumineux.

Leur menace est omniprésente et opère comme l’orage qui gronde toujours sur les sommets. Parfois la tempête crève et ce sont alors une douzaine ou une cinquantaine de miliciens armés, murés dans leur idéologie rudimentaire, qui viennent demander des comptes au peuple du nom du Peuple. Ils n’écoutent rien, accomplissant seulement le rituel des manuels : question, jugement, exécution. Ils sont hors du monde, dans une croisade des enfants dont ils ont la foi candide et la simplicité d’esprit. Les meneurs (ou les meneuses) leur disent où il faut aller et ce qu’il faut faire. Ils se laissent embrigader avec bonheur dans le groupe fusionnel, aveugles à toute humanité (et même aux animaux), au nom d’une Révolution dont ils n’ont qu’une très vague idée.

C’est l’occasion, pour l’auteur, d’explorer un peu plus ce Pérou dont il s’est fait le chantre. Il y a ces villages perdus dans la montagne, subsistant de maigres cultures arrachées aux cailloux (patate, quinoa et maïs), d’élevage (vigognes et cochons d’inde). Il y a ces notables qui sont les cadres de la société : curé, notaire, juge, policier, instituteur, maire. Il y a ces marchands ambulants qui achètent le Pisco (un alcool fort) sur la côte et l’échangent dans la montagne pour du maïs ou de l’artisanat. Il y a ces ouvriers, encadrés par des contremaîtres et guidés par des ingénieurs, qui creusent des mines, refont les routes. Outre le curé, définitivement fermé aux ouailles, le bistrotier et le policier local, à ras de terre, sont les observateurs et les confesseurs des paysans.

Lituma et Tomás sont policiers, seuls dans une cabane qui fait office de poste. L’aîné fait raconter au plus jeune ses amours et les fantasmes permettent de passer le temps. La vie serait fade ou la tentation de se venger sur les autres cruelle, si les rêves ne venaient pas interférer. Tomás a été amoureux d’une Mercedes (une femme, pas une voiture). Elle était un peu pute mais très indépendante, il l’a délivrée d’un caïd qui la battait (et la payait). Elle n’aime personne et a quitté bien vite le jeune homme, mais… qui sait, le destin réserve bien des surprises.

Vargas Llosa aime à conter ces tours du destin.

Côté sombre, on croit avoir bonne conscience et faire ce qu’il faut mais voilà que des paysans illettrés, illuminés de marxisme mystique, décident de vous massacrer à coup de pierres (les balles sont trop précieuses pour les gaspiller). C’est ce qui arrive à un couple de trentenaires français – évidemment de gauche, évidemment profs – qui croyaient naïvement que leur idéal révolutionnaire et leurs bonnes intentions pour la cause les protégeraient des maoïstes péruviens. Ils le payent de leur vie.

Côté clair, on croit avoir perdu à jamais le grand amour de sa vie (et quatre mille dollars avec) et puis… arrive ce qui doit arriver. Je ne vous le dit pas mais ça fait chaud, et pas seulement au cœur.

A la palette des personnages, il faut ajouter ces Andes emplies d’apus, divinités des lieux qui sont sur les sommets, dans les trous et les sources. La montagne est un personnage à part entière, une sorte de dieu intangible, qui ne reste pas immobile. Elle réclame sa part de chair humaine et déclenche ses colères quand elle veut. Ou bien se laisse contempler dans sa beauté glacée : « il remarqua le splendide croissant de lune et les étoiles qui éclairaient toujours aussi nettement, dans un ciel sans nuage, le front déchiqueté des Andes ». C’est la phrase qui termine le livre et donne la clé. L’humain est bien petit dans l’énormité naturelle.

L’histoire, car il y a une histoire, est celle de trois disparitions : celle d’un albinos, d’un muet et d’un traître. Nul n’échappe aux forces supérieures : elles sont ici les malformations génétiques, la persécution des hommes et l’origine de classe. Seuls Lituma le brigadier humaniste, son adjoint plein de rêve et le couple étrange des bistrotiers, parviennent à chevaucher en partie le destin. Parce qu’ils ne sont pas impliqués comme les autres dans la société : ils ne possèdent rien, délivrent la justice ou donnent de la joie.

Ce n’est pas un hasard si le patron du troquet, ex baladin, se nomme Dionisio et sa femme Adriana. Le Dionysos de la mythologie, fils adultérin de Zeus, a épousé Ariane à Naxos et protège le théâtre tout en suscitant de grandes fêtes où le vin fait délirer les bacchantes. Dans les Andes, Dionisio et Adriana enivrent et font danser les hommes pour qu’ils se lâchent. Vivre, c’est quitter un moment le sérieux de l’existence, le travail, les patrons, l’absence de femmes, les tueurs illuminés et les avalanches de la montagne. Faire délirer est la soupape qui permet aux gens de survivre. Parfois au prix de sacrifices aux divinités et de boucs émissaires, mais c’est une autre histoire. Lituma, homme de la côte, la découvrira peu à peu.

Pour qui est allé errer sur les pentes ardues des Andes, aspirant l’air raréfié et subissant les ardeurs du soleil le jour et celles du froid glacial la nuit, rencontrant ces Indiens fermés que rien ne vient jamais dérider et ces gens des plaines perdus là pour un travail qui permet à peine de survivre, ce roman de Vargas Llosa parlera. Pour les autres, il dira la beauté et la brutalité d’un coin de cette terre, dans la queue de l’Amérique. Et si la littérature est de raconter une histoire en faisant vivre des personnages auxquels on croit, alors en voici de la grande.

Mario Vargas Llosa, Lituma dans les Andes (Lituma en los Andes), 1993, Folio, 1998, 358 pages, 6.93€

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Mario Vargas Llosa, La ville et les chiens

Les chiots de la nouvelle éponyme sont devenus les chiens. Ils ont grandi dans le Lima péruvien des années 1950. Nous sommes en Amérique latine, continent machiste, catholique, hiérarchique et autoritaire – tout ce qu’adorent les Français, même à gauche. Aussi bien les touristes sur les sites des sacrifices humains au Mexique que la révolution guévariste à Cuba. L’Amérique latine a les mœurs de la France, en plus archaïque, ce qui fait qu’on se sent les maîtres bienveillants… Castro a symbolisé ce que Mélenchon rêve de devenir, et Allende ce que Martine Aubry aurait rêvé d’être – sans parler du très gaulliste Perón. Passons.

A 14 ans, les gamins sont happés par les collèges, soit curés, soit militaires. L’idée reçue dans la bonne société est qu’il faut les dresser. Ces mômes qui abordent la vie sont obsédés par les idées de faire comme les grands : bite, bière et baston. Il y a trop de tentations dans la ville, entre les lieux obligés : l’école, la plage, la salle obscure et la maison. Rien de tel qu’une bonne pension pour les mater, ces bouillonnants. Les parents le disent eux-mêmes : le collège militaire, c’est pour éviter la maison de redressement ou pour empêcher qu’ils soient pédés. Dans une société où le ‘virilisme’ est poussé au paroxysme d’une Méditerranée portée aux rives d’un océan, faire des hommes vaut mieux que frère des hommes.

Alberto est donc envoyé au collège militaire Leoncio Prado de Lima. Il entre l’année de ses 14 ans en troisième année, il devient donc un « chien ». Il doit être dressé, tenu en laisse par ses aînés et faire le beau sur ordre de ses supérieurs. Mais la vie de caserne, à l’âge tendre, n’est pas des plus drôles. Comme en meute, il faut établir sa place, se battre, mordre et se palper pour être accepté. Très vite naît le surnom, celui qui qualifie votre originalité. On ne sait pas son vrai nom mais il y a « le Jaguar », parce qu’il est aussi souple, vif et insaisissable que le félin lorsqu’il se bat. Alberto – l’auteur – est vite appelé « le Poète » parce qu’il sait écrire des lettres d’amour pour les filles des autres, et de petits romans porno qu’il vend à ses copains pour acheter des cigarettes. Il y a aussi « Boa » parce qu’à poil dans les douches on peut voir pendre son long sexe ; il se fait d’ailleurs une poule (une vraie, à plumes !) devant ses copains sur les arrières du collège. « Le Frisé » l’est en raison de ses cheveux nègres en poil de couilles. Et puis « l’Esclave », parce qu’il répugne à se battre et qu’il se laisse faire.

Tous se soudent lors des premiers jours d’entrée au collège où le bizutage des grands est humiliant et prolongé. Il s’agit comme toujours de coups, d’alcool et de sexe – tout ce qui « fait un homme » ma bonne dame, selon les mœurs machistes du temps et de la culture catho-latine. Le Jaguar, parce qu’il n’a pas peur, devient chef de la bande, il est le plus rusé. Il fait se venger les chiens juste entrés, organise les vols pour compenser les affaires perdues ou pour connaître à l’avance les sujets d’examens, ment avec aplomb lorsque son intérêt le commande. Mais il n’aime pas les mouchards. Sa force repose sur l’emprise qu’il a sur les autres. La dénonciation, par morale ou devoir, casse ce pouvoir personnel. Ce pourquoi le drame va se nouer.

Poussé par le Jaguar, Cava va voler un soir les sujets d’une composition de chimie. Nerveux, il casse un carreau et l’effraction est découverte. Tout le monde est consigné. L’Esclave devait sortir pour voir la copine Teresa dont il est amoureux ; il ne peut pas. Rejeté par les autres qui lui pissent dessus quand il dort, lui collent des morpions dans les poils pubiens, le frottent sexuellement et le traitent de petite femme, il n’a rien à perdre et tout à gagner. Il négocie donc sa sortie contre la dénonciation du coupable.

Mais dans ce monde étroit tout finit par se deviner, sinon par se savoir. La vengeance sera terrible. Cet excès même va retourner Alberto, qui a brimé l’Esclave comme ses copains. Il a grandi, mûri, est lui-même amoureux. Il s’interroge sur les limites : tout est-il permis au nom de la solidarité de clan ? N’y a-t-il pas des principes supérieurs concernant la vie humaine ? Est-ce courageux de se taire alors qu’une chose très grave a été commise ? Dénoncer le mal, est-ce trahir ?

Ce long roman, le premier de l’auteur, écrit à 23 ans, se déroule par chapitres captivants qui vous laissent en haleine. De fréquents retours en arrière, changement de plans et de personnages qui disent « je » avant d’être repoussés au « ils », composent une trame baroque, accordée à la mentalité du Pérou années 50. La sensualité affleure aux chemises déboutonnées, aux baisers des petites amies ou aux actes gratuits des putes envers les moins de treize ans. Le milieu des garçons entre eux est carrément planté, avec ses défis permanents, son exaspération sexuelle, sa hiérarchie des compétences, ses rêves naïfs et sa camaraderie de panier : les chiots entre eux s’aiment, non d’affection mais de promiscuité. Voir un semblable « à poil » des mois durant crée un sentiment, ainsi qu’il est dit dans le roman.

Les filles, c’est l’extérieur, la ville, un terrain vierge où se répandre en conquérant. Jusqu’aux statues érigées des généraux, héros nationaux, qui indiquent la voie de leur sabre brandi. Il s’agit d’ériger le sexe mâle dans toute sa splendeur sociale, le sabre n’étant que le prolongement viril de la chose. Ces statues balisent le collège et les places de la ville, symboles du pouvoir mâle dominateur que les chiens doivent adopter pour devenir des hommes (des vrais).

D’ailleurs le Poète deviendra ingénieur et le Jaguar banquier.

Mario Vargas Llosa, La ville et les chiens (La ciudad y los perros), 1962, Folio, 530 pages, 7.98€

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Alix, La cité engloutie

Alix, le Gaulois romanisé, s’aventure au pays des Carnutes, en plein domaine d’Astérix. Ce sont forêts interminables, mer grise, huttes de paille, druides sages et villageois braillards invétérés. Sans compter quelques sangliers. Mais les dieux locaux sont avides de sang, malgré la sagesse millénaire qu’ils diffusent. Les sacrifices humains ne sont pas rares (soigneusement occultés dans Astérix), surtout pour fêter le renouveau du printemps.

Ferry dessine moins bien l’anatomie que Jacques Martin, décédé, et que Christophe Simon qui a pris sa succession un temps. Ce pourquoi Alix et Enak sont presque toujours affublés de tunique. Les Gaulois, dessinés torse nu selon l’image d’Épinal, sont plutôt grossiers, notamment les enfants et les femmes. Seuls les visages ont une certaine tenue.

En revanche, le scénario de Patrick Weber est de qualité. Le lieu, la forêt armoricaine, est suffisamment mystérieux pour enflammer l’imagination et l’île de Sein, à la pointe de la Bretagne, est bien l’intermédiaire entre les dieux et les hommes. L’aventure commence par une expédition romaine pour retrouver une légion perdue. Elle se poursuit par la capture des héros, leur évasion, leur plan foireux pour apporter la paix là où les nationalistes ne veulent que la guerre. Le tout sera suivi de quelques coups de théâtre tout à fait dans les normes adolescentes.

Jacques Martin n’aime pas les Gaulois, on l’a déjà vu avec l’album ‘Vercingétorix’. Pour lui, ce sont des anarchistes, vantards et cruels, adorant la ruse et le pouvoir, trop souvent atteints d’enflure à la Hugo. Les Gaulois ne sont donc pas à la fête dans cet album, sauf le vieux druide de la cité mythique.

Même la sage femme de l’île, conservateur de tous les savoir, est prise de démesure, croyant lire dans les braises un destin qui n’est écrit que dans son imagination. Elle meurt avec panache, mais inutilement.

Le contraste à la gauloiserie est la civilisation. Elle porte le nom de Rome sous César, la République qui apporte son organisation, sa tolérance et l‘ouverture des routes. Alix et Véros sont gaulois, mais le premier a mûri dans le pré-humanisme romain tandis que le second s’est consumé dans la fièvre des luttes de pouvoir. Véros est un fasciste profond, désirant tuer tous ceux qui ont « résolu d’abattre nos dieux et de combattre nos coutumes ! » p.26. Il ne parle qu’héritage et ancêtres, identité gauloise, et il prône la « pureté » ethnique. C’est une idéologie gauloise d’ailleurs, puisque ce n’est pas Véros mais le grand prêtre qui prononce ces mots très incorrects à propos d’Enak : « Quant à son compagnon à la peau sombre, il est impur et sera donc sacrifié lors de la fête d’Imbolc célébrant l’arrivée du printemps ».

Enak grandi, il a dans les quinze ans, est qualifié par un centurion romain de « véritable athlète » qui « fait preuve d’une belle souplesse ». Il prend beaucoup d’initiatives heureuses et seconde efficacement son aîné, allant même jusqu’à le soigner, dans un renversement de l’album ‘Vercingétorix’. Il est sujet aux rêves prémonitoires qu’Alix explique par « une sensibilité plus forte ». Mais les deux amis restent liés pour le meilleur et pour le pire : « C’est mon compagnon Alix », dit Enak – et Alix : « Si Enak doit mourir, nous mourrons ensemble ! » Un tel amour, beau comme l’antique, émeut les gamins aux larmes.

Un bon scénario, un dessin passable, des passions, une morale. Voilà qui fait un bon album, même s’il n’a pas le souffle de certains.

Jacques Martin, Alix – La cité engloutie, avec Ferry et Patrick Weber, Casterman 2009, 48 pages, 9.51€

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Le Clézio, Raga

L’océan Pacifique recèle une myriade d’îles. Parmi elles, l’archipel des Nouvelles-Hébrides en Mélanésie, devenu indépendant en 1980 sous le nom de Vanuatu. L’une des perles de l’archipel est l’île Pentecôte, appelée ’Raga’ en langue locale. C’est là qu’un beau jour de 2005, la frégate ‘La Boudeuse’ a débarqué Jean Marie Gustave Le Clézio à sa demande. Il voulait aller au plus loin possible – donc aux antipodes. Sur une île, bien sûr, puisque lui-même est îlien de Maurice. Au cœur d’un continent inconnu. En effet, ‘Raga’ est sous-titré « approche du continent invisible ».

Invisible, ce continent marin l’est autant par l’absence de reconnaissance internationale (combien de divisions ? aurait demandé Staline) que par l’indifférence de ses explorateurs (qui ne cherchaient que leur imaginaire). Après avoir cherché « les Indes » (et trouvé l’Amérique), ils se sont mis à chercher le continent-équilibre qui compenserait la masse des terres au nord. Les îles n’ont été pour les marins que des réservoirs d’eau, de fruits et de femmes. Parce que les gens du cru étaient affables et s’offraient, ils ont cru trouver leur « paradis », ce jardin d’Eden où les fruits poussent naturellement tandis que filles aux seins pommés et garçons à la nudité svelte se pâment en amour sur demande. Les marins et les explorateurs n’ont donc pas « vus » la réalité, mais seulement leurs fantasmes. Certains ethnologues ont même inventés des mythes structurels, tel ce ‘culte du Cargo’ qui, semble-t-il, n’existe pas. Ils ont tourné le Gol, ce rite de fécondité qui fait se jeter du haut d’une tour une liane au pied, en attraction folklorique.

Pourtant, reconnaît Le Clézio qui est allé les voir, le peuplement des îles est une véritable épopée humaine. Elle a exigé du courage, de la foi et de multiples inventions, telles la pirogue à balancier, les voiles en fibres de pandanus et le repère aux étoiles. Ce n’est pas le hasard des courants et des vents qui ont fait s’échouer les hommes sur les îles, comme ce qu’a tenté de démontrer Thor Heyerdhal. « Le désir était au cœur de ces hommes, de ces femmes, il les poussait vers l’avant, il leur faisait voir un monde nouveau dont ils avaient besoin » p.14.

Le « récit » que fait l’auteur de son exploration physique et littéraire tourne vite en « essai » sur ce qui tient à cœur à Jean Marie Gustave : l’accord d’un peuple avec une terre et l’impérialisme de la civilisation (occidentale). Charlotte est une « femme en lutte » contre l’homme qui la bat ; elle réinvente le troc d’œuvres artistes contre la monnaie. Dans les bibliothèques, l’auteur recueille les descriptions des explorateurs, missionnaires et anthropologues.

D’une écriture plus fluide qu’auparavant, avec un vocabulaire enrichi, s’égrènent en neuf chapitres les étapes de cet itinéraire initiatique d’auteur :

  1. Raga, situation de l’île ;
  2. Le voyage sans retour, rêve de l’épopée ancestrale ;
  3. Le ciel austral, métaphysique habituelle depuis ‘Le chercheur d’or’ et ‘Désert’ ;
  4. Melsissi, la rivière de l’île qui relie les hauteurs à la côte ;
  5. Blackbirds, ces navires noirs qui venaient enlever des hommes pour la traite esclavagiste aux mines d’Australie et de Nouvelle-Calédonie jusque dans les années 1900 – la honte de ‘la civilisation’ ;
  6. Taros, ignames et kava, ces plantes endémiques soignantes et nourricières ;
  7. Dieu, dieux, ombres, du message désecclésialisé du Christ aux dieux anciens et aux poétiques légendes ;
  8. L’art de la résistance, à l’Occident prédateur, à la civilisation matérialiste, à la domination mâle ;
  9. Îles, qui se referment sur leurs trésors, « Suis-je moi aussi une île ? » p.118.

L’île du continent invisible est une quête et un mythe leclézien. « Raga la muraille de lave aux sommets cachés par les nuages. Raga la mystérieuse, où ils ouvriront des chemins neufs, en frissonnant de crainte, entre les tombeaux des anciens disparus » p.26 Elle est le trésor d’enfance, le souvenir ancestral de l’île Maurice, mais aussi la quête incessante du bonheur par le littérateur, « le simple accord entre un être et l’existence qu’il mène » comme le disait Camus (Les Noces). « A Raga, on est pénétré à chaque instant par le sentiment diffus, inexplicable, de la divinité » p.77.Dans le village de la montagne, « les habitants de ces lieux se sont détournés du progrès et de la vie moderne, ils se sont retournés vers ce qui les avait toujours soutenus, la connaissance des plantes, les traditions, les contes, les rêves, l’imaginaire – ce que les anthropologues ont schématisé sous le nom de ‘kastom’, la tradition » p.32. Voilà du plus pur Le Clézio.

Depuis ce conservatisme anthropologique, littéraire et sympathique, pétri d’humilité chrétienne et écologiste, féministe et altermondialiste – tout ce qui plaît tant à l’air du temps – l’auteur approuve et désapprouve. Il aime les chercheurs « qui ont ouvert les yeux de l’Occident sur la richesse et la complexité des peuples de l’Océanie, sur leur science de la navigation et leur agriculture hydraulique, sur leur art, leur culture, leur cosmogonie » p.119 Il stigmatise « le pire, c’est tout ce qui s’est ensuivi, la profusion de reportages, récits d’aventures, films documentaires à sensation (…), toute cette scorie qui a contribué à donner aux Européens l’image d’un monde perdu, habité par des anthropophages survivants de l’âge de pierre, obsédés par la magie et ignorants de la civilisation » p.121

N’allez pas sur ces îles, vous allez les contaminer avec tout ce que vous êtes ; laissez-les vivre comme elles l’entendent, respectez leur être. Tel est le message universel de Le Clézio : « Les sociétés des grands socles continentaux, malgré leurs religions ‘révélées’ et le caractère soi-disant universel de leurs démocraties, ont failli à leur tâche et nié les principes mêmes sur lesquels elles s’étaient établies. L’esclavage, la conquête, la colonisation et les guerres à l’échelle mondiale ont mis en évidence cette faillite » p.128. Est-ce un hymne à l’enfermement et à l’identité figée ? Peut-être pas : Jean-Marie Gustave Le Clézio reste sur l’étroite crête où balancent l’écologie, entre acceptation harmonisée et refus conservateur. Il y est allé, lui, dans ces îles. pour les ouvrir au monde, les faire connaître avec les yeux d’aujourd’hui.

Lisez donc ce petit livre, il vous donnera le sens du relatif qui manque tant à la bonne conscience.

Le Clézio, Raga approche du continent invisible, 2006, Points Seuil, 133 pages, €5.22

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Haruki Murakami, La fin des temps

Nous sommes dans les années 1980 et ce qui préoccupe la société est le Big Brother informatique. L’ordinateur va-t-il un jour prendre le contrôle du cerveau ? Les données personnelles sont-elles pillables à merci par tout hacker un peu doué ? Va-t-on un jour manipuler les hommes à leur insu ? Un ingénieur informaticien n’est-il qu’un liseur de rêves enfuis ?

Dans l’univers Murakami, deux sociétés se partagent le pouvoir : System et les Pirateurs. Il expose la dialectique éternelle de la balle et de la cuirasse : quand l’une fait un progrès, l’autre suit. Cette course sans fin a quelque chose d’absurde, surtout si c’est la liberté humaine qui est en jeu.

C’est en effet d’absurde qu’il s’agit dans ce ‘1984’ orwellien écrit par un Japonais trentenaire. Conte surréaliste, un jeune homme banal de 35 ans, que sa femme a quitté depuis des années, remplit une mission de codage de données sensibles pour un vieux chercheur farfelu dont le laboratoire se cache dans les souterrains d’un immeuble de la ville. De quoi suggérer fortement l’image du Complot, tant la foule indifférente qui va travailler tous les jours ne soupçonne aucun des mystères de Tokyo : la lutte sourde des ténébrides contre tout ce qui vit à la lumière, le combat sans merci des informaticiens pour et contre le système, l’enjeu du contrôle humain…

Du jeune homme, on ne saura pas le nom. Il est la banalité même, interchangeable, homme machine. On lui a implanté une méthode de codage mental qui le rend à son insu manipulable en subconscient. Tous les autres cobayes sont morts d’un conflit psychique, pas lui. Il écoute de la musique, lit des romans, baise à l’occasion en saine gymnastique. Mais le Japonais moyen a plus d’un tour dans son sac : sa résilience, dirait-on aujourd’hui, lui fait concevoir un autre univers où ses contradictions trouvent leur logique. L’esprit même de Murakami, écartelé entre le Japon tel qu’il est et son décalage personnel qu’il résout par l’écriture.

D’où ces chapitres en parallèle où court une autre histoire. Autre versant de l’informaticien, l’arrivant dans une cité close de hauts murs. Entrent et sortent des licornes, animaux improbables dont un certain nombre meurt chaque hiver tandis que naissent des petits. Leurs crânes, conservés, enferment des rêves qu’un seul personnage dans toute la ville est capable de lire : le liseur de rêves – lui. Tout se déroule sans heurts ni passions dans une ville fermée pour l’éternité. Le « paradis » vu par Murakami n’est pas ce frais jardin peuplé de houris et d’éphèbes des peuples de la Bible…

On s’y ennuie. Votre ombre commence par vous quitter et, avec elle, la mémoire. Vous n’avez plus de cœur, ce qui évite tout incident, puisque les heurts entre humains ne sont que passionnels. Qui ne peut s’adapter est rejeté au fond de la forêt, en paria. Nous sommes chez Orwell, chez Huxley, dans l’URSS brejnévienne de ces années 1980 : un monde parfait est un monde sans passion où tout est rationalisé. « Cette ville parfaite n’a pu se former que parce que les gens ont perdu leur cœur. Ils tournent à l’intérieur d’un temps qui étend à l’infini leur existence parce qu’ils ont perdu leur cœur » p.442.

‘La fin des temps’ n’a rien à voir avec la fin du monde, seulement avec celle du narrateur. Son monde d’informaticien des années 1980 rejoint le monde imaginaire des licornes, la faute au vieux chercheur qui l’a formaté ainsi. Il est, ici et là-bas, fin du temps, rêve d’éternité peut-être. « Chacun a au fond de sa conscience un noyau dont il ignore le contenu. Dans mon cas à moi, il s’agit d’une ville. Dans cette ville coule une rivière et elle est entourée par d’épaisses murailles de briques. Les habitants de cette ville ne peuvent pas en sortir. Les seules qui peuvent sortir, ce sont les licornes. Elles aspirent en elles l’ego et la personnalité des habitants et vont les rejeter à l’extérieur des murs. C’est pourquoi personne n’a d’ego – de personnalité dans cette ville » p.479.

Outre l’idée de célébrer le roman de George Orwel ‘1984’ (écrit en 1948), le lecteur d’aujourd’hui notera la culture littéraire et musicale des années 1980 qui a disparu corps et biens : «  Combien y-a-t-il de types au monde capable de réciter les noms de tous les frères Karamazov, hein, je vous le demande ? » p.521. L’auteur n’hésite pas à évoquer Balzac, Stendhal, Proust, Joseph Conrad, les musiciens de jazz ou Bob Dylan, Bob Marley, Police… Il a d’ailleurs une vision de Bob Dylan assez juste : « on dirait la voix d’un petit enfant debout devant la fenêtre, qui regarde tomber la pluie » p.461.

Évoquons pour finir les errements de la traductrice qui confond volontiers droite et gauche et ne connaît rien aux voitures. Comment porter sa valise de la main gauche tout en pressant la main que sa copine a glissée dans sa poche gauche avec sa main droite ?… Comment confondre le poisson nommé turbot avec le compresseur des moteurs turbo ?… Mais que ces facéties involontaires ne vous gâchent pas le plaisir. Murakami vaut d’être découvert.

Haruki Murakami, La fin des temps, 1985, traduction française Corinne Atlan 1992, Points Seuil 2001, 528 pages, €8.07

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Les chats dans Alix

Note citée dans le forum Lectraymond.

Dans la bande dessinée du jeune Romain Alix et de son compagnon Enak, crayonnée par Jacques Martin pour les lecteurs du ‘Journal de Tintin’, apparaît tout un bestiaire où les chats sont peu présents.

L’époque étant encore proche de la nature et les bêtes, si elles ne parlaient pas, était cependant familières. Domestiquées, elles servaient de monture comme les chevaux, au trait comme les bœufs ou d’auxiliaires aux chasseurs comme les chiens, y compris pour chasser les hommes. Sauvages, elles étaient parfois les messagers des dieux comme l’aigle de Zeus ou la chouette d’Athéna, ou encore cette louve qu’Alix sauve du trou et qui va mener sa horde pour le protéger.

Les autres animaux, moins marqués, symbolisent les forces obscures, tel le marsupial qui étrangle Enak (sauvé par Alix) dans des ‘Proies du volcan’, puis le serpent qu’un peu plus tard Enak transperce d’une flèche bien ajustée alors qu’il ouvre sa gueule pour avaler un Alix à qui la jeune Malua vient de prendre la main… Enak contre résolument la Tentation d’Eve ; il est en cela exclusif et fidèle – comme un chat.

Nous sommes en 1977 et la censure sur l’élément féminin dans les BD destinées aux jeunes a sauté après mai 68. Jacques Martin introduit donc des filles, puisque près d’un lecteur sur deux des aventures d’Alix est une fille. Malua finit par apparaître seins nus, après plusieurs planches de contorsions où une branche, un bras, un objet cache ses attributs, à moins qu’on ne la voie de dos. Enak, jeune adolescent sensuel, n’est en rien ému de cette nudité mais Alix se laisse allez à quelque poésie, proposant de regarder à deux les étoiles. D’où la jalousie du gamin, doux mais sauvage comme un chat, qui veut son protecteur pour lui tout seul. Il a avec bonheur goûté les habitudes de la vie de Robinson dès les premières pages. Bâtir une cabane, allumer un feu, chasser à l’arc, projeter un radeau, voilà des tâches exaltantes pour l’énergie charnelle qui sommeille en tout jeune garçon de 7 à 17 ans et dont Enak est rempli.

Les chats, animaux mi-domestiques mi-sauvages, sont rares dans Alix, mais ils existent. Dès le ‘Sphinx d’or’, c’est un matou noir du Caire qui vient se frotter à la peau nue d’Enak pour consoler l’orphelin qui pleure, assis sur les marches chaudes d’un palais. Tout un symbole ! Le chat est commun en Égypte et vénéré sous les traits de la déesse Bastet, fille de Râ le soleil. Enak s’identifie au félin totem dans toute son attitude : séducteur, sensuel, il s’étire et ronronne comme un chat, tout en restant secret mais d’une fidélité à toute épreuve à son protecteur choisi. Enak apporte sa profondeur nocturne, son intuition et son adresse à l’arc à un Alix positif et solaire qui lui donne protection, attention et affection.

Dans ‘La griffe noire’, des hommes déguisés en félins griffent leurs ennemis d’un poison. Dans ‘Le prince du Nil’, c’est un guépard apprivoisé (le félin est décidément totem du garçon) qui rattrape Enak paniqué et le fait tomber pour que ses amis le récupèrent. Il faut dire qu’il vient de trahir Alix son bienfaiteur et ami de la plus vilaine façon, en le laissant injustement accuser de meurtre puis torturer sur une croix.

Dans ‘Le fils de Spartacus’, les chats sont des accessoires de luxe de la putain cupide Maia, servie comme une reine dans sa tente. Dans ‘Le dernier Spartiate’, un cauchemar à gueule d’Athéna saisit Alix, qui a pour cause le feulement d’un chat sauvage dans un arbre au-dessus de lui alors qu’il cherche Enak, réduit en esclavage dans les mines spartiates. Athéna la civilisée mandate le totem du petit compagnon pour faire un signe au Romain.

Enfin dans ‘L’enfant grec’, c’est un chat noir venant de la gauche qui avertit le lecteur qu’Enak va chuter comme d’habitude (mais le chat a les pattes blanches, signe discret que tout n’est pas perdu). Et Enak chute, sous le bâton traître d’un bon citoyen qui entend crier « arrêtez-les ». Les chats sont donc divers, amicaux ou menaçants, de toutes façons indépendants. Doux et sauvages, ils personnifient Enak.

A ce titre, Alix ne peut leur être indifférent. Un chat l’aide dans ‘Le tombeau étrusque’, alors que son tempérament positif et ingénieur le pousserait plutôt vers les chiens et les chevaux. On verrait plutôt les chats proches d’Enak, mais le premier album où le gosse apparaît reste le seul de cette catégorie. C’est même avec un chien qu’il joue dans ‘L’île maudite’ lorsqu’une fois de plus orphelin, il est envoyé rejoindre Alix avec pour tout bagage un pagne. Cela parce qu’Enak est chat lui-même et qu’il y aurait redondance symbolique. Ce n’est que lorsque le jeune garçon a disparu et que son aîné le cherche que l’animal fait son apparition pour le guider.

Les Étrusques avaient-ils quelque affinité avec le chat ? Gris-brun rayé, véritable Felis sylvestris catus ou chat européen, l’animal lèche Alix évanoui dans le tombeau où il a chu pour le réveiller, puis le guide vers les profondeurs secrètes du trésor où est détenue Lidia. Plus tard, alors qu’Alix ne sait comment sortir de sous terre, il demande au chat réapparu. Celui-ci se laisse caresser et saisir, il comprend fort bien et mène le garçon vers la lumière. Enak n’est pas avec lui, trop jeune pour cette aventure dangereuse, peut-être est-ce donc le bon génie du gamin qui se manifeste sous la forme du chat ?

Ou le chat symbolise-t-il plus généralement dans les aventures d’Alix les forces obscures, souterraines, non révélées, qui peuvent ou bien entraîner aux enfers s’ils sont du côté du mal, ou bien aider à en sortir lorsqu’ils sont du côté du bien ? ‘Le tombeau étrusque’ met justement en scène un xénophobe qui veut restaurer les valeurs de l’ancienne race et chasser les usurpateurs romains… à son profit exclusif, bien entendu. Le chat animal ou le chaton égyptien Enak sont des passeurs entre l’en-bas et l’ici-bas, entre Égypte mystérieuse millénaire et la Rome civilisatrice tournée vers l’avenir. Génies solitaires, il faut leur être attentif et affectueux pour qu’ils vous guident. Alix l’a bien compris qui adopte le chat de hasard comme il a adopté l’un des petits de Bastet, l’orphelin Enak.

Tous les albums d’Alix sont publiés chez Casterman.

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