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Arnaldur Indridason, Le livre du roi

arnaldur indridason le livre du roi

Il s’agit d’une quête et pas d’une enquête ; l’auteur a délaissé un moment son commissaire Erlendur pour le tendre étudiant Valdemar. Il passe, pour ce faire, du « il » au « je ». Valdemar raconte, au soir de sa vie, l’aventure qu’il a vécue avec son ancien professeur de langues nordiques à Copenhague. Islandais tous les deux, ils révèrent les vieux manuscrits de la culture scandinave, dont les très célèbres sagas. Mais plus vitale encore pour l’âme islandaise est l’Edda, poésie mythologique du nord ancien, rédigée au XIIIe siècle.

Or cette Edda existe sous forme de plusieurs manuscrits, dont le plus précieux est celui qu’acheta l’évêque Sveinsson et qu’il légua au roi du Danemark en 1662. Il s’agit du Livre du Roi dont parle le roman. Arnaldur Indridason, qui a étudié l’histoire en son jeune temps, se coule dans la peau du personnage affectif et impressionnable de Valdemar, en butte à l’obsession caractérielle de son professeur. Ce dernier, qui s’enivre souvent parce qu’un secret le ronge, est poursuivi par un couple de « wagnéristes » qui recherchent les vieux manuscrits de l’Edda pour leur culte nazi. On n’en saura pas plus sur cette quête, bien qu’on puisse l’imaginer si l’on a quelque culture. Mais l’auteur ne justifie en rien cette obsession aryenne face à l’obsession nationaliste islandaise : en est-il une plus légitime que l’autre ? L’Edda, comme la Joconde, n’appartiennent-elles pas à toute l’humanité ?

Ce qui intéresse Indridason, non sans quelque sadisme pour son damoiseau aventureux, est de plonger dans l’action effrénée un jeune rat de bibliothèque qui n’a même pas joué au foot dehors avec les autres gamins (p.27), préférant déchiffrer à 10 ans les langues anciennes… C’est vous dire le contraste ! On le soupçonne un temps, l’auteur tend des perches… et puis renonce : Valdemar n’est probablement pas le fils bâtard que le professeur aurait eu avec sa mère volage. Mais le doute subsiste jusqu’à la dernière page.

Casanier, introverti, monomaniaque, peu intéressé par les filles (quand le lecteur fait la connaissance de la mère du garçon, il comprend pourquoi), Valdemar a peut-être 22 ans ; comme Annie dans le Club des Cinq, il ne veut surtout pas d’aventure ni de danger. Son irascible prof cultivé ne cessera de le convaincre de le suivre pour violer une tombe, affronter des requins d’affaires, se colleter à d’anciens nazis ou à des renégats soviétiques… Il ouvrira un cercueil, fracturera une demeure, prendra clandestinement passage sur un bateau, se fera tabasser, dormira en prison, aura sa tête mise à prix, manquera d’être abattu au revolver et de passer à la mer… Tout ça pour un vieux bouquin.

Tout ça pour que des nazis sans scrupules ne le possèdent pas.

Tout ça pour que le Livre soit un jour rendu à l’Islande comme patrimoine national.

edda de snorri

Qu’y a-t-il de si précieux dans l’Edda ? L’auteur ne nous le dit pas – chaque Islandais est sans doute censé le savoir. Pourquoi les nazis et les fils de nazis veulent mettre la main dessus ? L’auteur ne le précise pas – chaque étudiant en histoire est sans doute censé le savoir. Vers la toute fin du roman, p.315, le professeur apprend au béjaune Valdemar que l’Edda est « un modèle de vie » mais cette affirmation, comme en passant, est un peu courte.

La mode est aux nationalismes et à l’exaltation patriotique des particularités culturelles – ce pourquoi, peut-être l’éditeur français a-t-il cru bon traduire (7 ans après sa parution !) ce roman pas vraiment policier. Mais l’héroïsme mythique vécu de nos jours a quelque chose d’un peu ridicule, la tragédie se muant volontiers avec le temps en comédie. Lorsque le héros Högni rit quand on lui arrache le cœur dans le Chant d’Atli, pour ne pas trahir son secret, le professeur cède au nazi quand il menace de tuer la fille de la résistance danoise, durant la guerre. Il donne le Livre mais la fille est quand même tuée : l’héroïsme, finalement, serait-il plus efficace que le sentimentalisme chrétien ? Le professeur ne cède donc pas une deuxième fois, lorsque le fils du nazi menace d’abattre Valdemar, en 1955. Il encourage à le tuer afin que le secret reste à jamais gardé – et le garçon n’est pas abattu car ce serait inefficace pour les bourreaux… On ne tue pas la poule aux œufs d’or.

C’est un peu tordu pour les esprits modernes, pas très compréhensible pour les non-initiés à l’Edda, ce pourquoi ce roman d’aventure a pour nous quelque chose de bâclé. Ce qui se passe est au fond assez obscur. Restent les personnages, bien campés dans leurs contrastes. Reste l’action, malgré une centaine de pages au début un peu lentes.

Si le lecteur finit par s’attacher quelque peu au pied tendre Valdemar et à son vieux ronchon de prof qui veut se racheter, leur quête nous passe un peu par-dessus la tête. Écrit en islandais pour les Islandais, ce roman se transpose mal dans une autre culture. Mais on le lira pour les péripéties – qui ne manquent pas. Et l’on aura envie de (re)lire les sagas…

Arnaldur Indridason, Le livre du roi, 2006, Points 2014, 426 pages, €7.95

e-Book format Kindle, €4.99

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Joyeux Noël !

Non au politiquement correct qui a honte d’user de ces termes chrétiens, qui a peur d’afficher sa tradition en souhaitant frileusement « bonnes fêtes » sans précision – même si je suis résolument moderne et ne suis plus croyant. Pourquoi se soumettre ? Pourquoi avoir honte de soi ?

Donc Joyeux Noël ! ou Joyeux Jul, cette fête païenne avant le Christ.

Le christianisme célèbre la naissance de l’Enfant.

Jul chez les Vikings et les Celtes (sous un autre nom) célébrait le renouveau du soleil sur l’horizon, donc la renaissance de la nature au cœur de l’hiver.

C’est bien la même tradition culturelle, le premier ayant repris à l’autre le flambeau.

Je dédie ces petites lumières par centaines en hommage aux victimes de la guerre de religion.

J’offre cette jeunesse chaude qui s’accroche à la vie, pour que l’humanité avance, bien loin de la barbarie du septième siècle.

Car dans quelques jours, en Europe, contrairement aux obscurantistes, nous seront en 2016 !

my boy in christmas

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Roger Taylor, Mingming au rythme de la houle

roger taylor mingming au rythme de la houle

Wow, I love this book ! Je m’y reconnais dans la façon de voir le monde, je me sens bien avec le tempérament de son auteur. En deux voyages de 67 et 65 jours en solitaire vers le grand nord des mers libres, Roger Taylor, 64 ans, par ailleurs homme d’affaires parlant plusieurs langues, expérimente avec délices the tonic of wilderness, la salubrité des étendues sauvages – vierges. Il me rappelle Bernard Moitessier, le hippie contemplatif de La Longue route, mais en moins immature et de solide qualité anglaise.

Solitaire mais pas introverti, seul sur la mer mais attentif à toute vie, il médite sur les origines et sur les fins, se disant par exemple que les éléments sont complètement indifférents au vivant, que la nature poursuit obstinément son processus sans dessein et, qu’au fond, les terres sont une anomalie et l’océan la norme – à l’échelle géologique.

Le premier périple, intitulé Tempêtes, sillonne presque la route des Vikings, ralliant Plymouth à la Terre de Baffin, qu’il ne parviendra pas à joindre. En effet, à 165 milles du Cap Desolation au sud-ouest du Groenland, au bout de 34 jours de mer sur son bateau de 6m50 sans moteur, gréé de voiles à panneaux comme les jonques afin de pouvoir le manœuvrer seul et simplement sans beaucoup sortir, l’auteur se casse une côte dans un coup de mer et décide de virer de bord pour rentrer à bon port.

roger taylor carte voyage mingming 2006 2011

Ce n’est pas sans avoir vécu intensément les mouvements et le chatoiement des vagues, écouté la plainte du vent et, plus rarement, le chant des baleines, observé les milliers d’oiseaux qui cherchent leur pitance et se jouent des masses d’air, joui des lumières sans cesse changeantes du ciel et de la mer. C’est ce récit d’observations méditatives qui fait le sel de ce livre – un grand livre de marin. Tout ce qui occupe en général les récits de voyage, ces détails minutieux de la préparation, des réparations et des opérations, est ici réduit à sa plus simple expression. En revanche, l’auteur est ouvert à tout ce qui survient, pétrel cul blanc ou albatros à sourcils noirs (rarissime à ces latitudes), requins, dauphins, rorquals, ondes concentriques des gouttes de pluie sur une mer d’huile ou crêtes échevelées d’embruns aussi aigus que des dents. « Plus on regarde, plus on voit » (p.42), dit ce marin à l’opposé des hommes pressés que la civilisation produit.

Il est sensible à cette force qui va, sans autre but qu’elle-même, de la vague et du vent, des masses d’eau emportées de courants, des masses d’airs perturbées de pressions. « Cette bourrasque (…) est arrivée sans retenue, toute neuve et gonflée d’une splendide joie de vivre » p.98 – les derniers mots en français dans le texte. Il va jusqu’à noter sur une portée musicale, dans son carnet de bord p.134, la tonalité de son murmure incessant. « La mer était formée de vagues qui se développaient sur des vagues qui s’étaient elles-mêmes développées sur des vagues », dit-il encore p.101. Et à attraper l’œil du peintre : « Les innombrables jeux de lumière, créés par la diffraction et par l’agitation liquide, se diffusaient dans une infinité de bulles minuscules, de mousse et d’air momentanément emprisonné, et ils rendaient la mer d’un vert presque blanc, d’un vert émeraude et parfois, c’était le plus beau, d’un vert glacé translucide » p.123.

4100 milles plus tard, il boucle la boucle, de retour à Plymouth. De quoi passer l’hiver à réparer, améliorer et songer à un nouveau voyage.

roger taylor bateau mingming

C’est le propos de Montagnes de nous emporter vers le Spitzberg depuis le nord de l’Écosse, via l’île Jan Mayen. Le lecteur peut se croire chez Jules Verne, grand marin lui aussi, amoureux de la liberté du grand large en son siècle conquis par la machine. Roger Taylor vise les 80° de latitude Nord, aux confins d’un doigt étiré que le Gulf Stream parvient à enfoncer dans les glaces polaires envahissantes. « La fin de l’eau libre au bout de la terre », traduit-il p.153. Il retrouve avec bonheur « la délicieuse solitude du navigateur solitaire, une solitude ouverte, accueillante, qui devient en elle-même la meilleure des compagnes » p.185. D’autant qu’il n’est pas seul : toute une bande de dauphins pilotes fonceurs, un troupeau placide de baleines à bosse, un puissant rorqual boréal, puis le ballet des sternes arctiques, labbes pomarin charnus, mouettes tridactyles, guillemots de Brünnich – et même une bergeronnette égarée qui va mourir – peuplent de vie l’univers pélagique.

La liberté est une libération. « Ce changement commence par l’effacement progressif du personnage terrien : non pas la perte de soi, mais de la partie de soi qui est construite par besoin social et par besoin d’image (…) largement artificielle » p.219. Roger Taylor retrouve la poésie en chacun, ce sentiment océanique d’être une partie du Tout, en phase avec le mouvement du monde. « Le poète est le berger de l’Être », disait opportunément le Philosophe, que les happy few reconnaîtront.

roger taylor photo montagnes au sud de l ile jan mayen

Les 80° N sont atteints après 31 jours et 19 heures. C’est le retour qui prendra plus de temps, jusqu’à la frayeur ultime, au moment de rentrer au port. Un bateau sans moteur est sous la dépendance des vents, et viser l’étroite passe quand le vent est contraire et souffle en tempête, c’est risquer sa vie autant que dans une voiture de course lancée sur un circuit sous la pluie. Intuition ? Décision ? Chance ? L’auteur arrive à bon port deux heures avant que ne se déclenche le vrai gros mauvais temps !

Lors d’une nuit arctique illuminée du soleil de minuit, alors qu’à l’horizon arrière s’effacent les derniers pics du Spitzberg, l’auteur a éprouvé comme une extase : « Oui, pendant ces quelques heures d’immobilité, j’ai vu la planète, ce qui occupe sa surface et le grand espace de l’espace, nettoyés à blanc : la mer, l’air, la roche et l’animal, immaculés et élémentaires, éclatants et terribles » p.257. Lisez l’expérience de « l’homme qui a vu la planète », cela vaut tous les traités plus ou moins filandreux d’écologie !

Roger Taylor, Mingming au rythme de la houle (Mingming and the tonic of wildness), 2012, éditions La Découvrance 2015, 308 pages, €21.00

roger taylor avec guilaine depis paris

Roger Taylor est aussi l’auteur précédent de Voyage d’un simple marin (La Découvrance 2013) et de Mingming et la navigation minimaliste (La Découvrance 2013)

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Pêcher la morue norvégienne

Il était prévu au programme une sortie de pêche sur le Vesterfjord – mais avec supplément de prix. Nous sommes quelques-uns à tenter l’expérience.

Les cabillauds sont très fréquents dans ces eaux des îles, traversées par de forts courants marins. Les morues migrent annuellement dans les eaux des Lofoten depuis la mer de Barents, et cela depuis 10 000 ans. Des traces de pêche régulière de janvier à avril sont attestées depuis l’ère viking. En 1030, la célèbre bataille de Stilklestad entre le roi norvégien du nord Tore Hund et le roi Olaf le saint a été gagnée par le nord, qui défendait ses pêcheries. Ce n’était que partie remise, puisque le sud a mis la main sur les Lofoten en 1120, le roi Øystein établissant la première ville autour de la première église. A la fin des années 1200 et jusqu’en 1750, les Norvégiens furent dépossédés de leurs droits à exporter le poisson par la ligue hanséatique menée par l’Allemagne. Les pêcheurs ont alors sombré dans la pauvreté. Ce n’est que vers 1900 que l’exportation directe depuis les villages fut autorisée. La paix après les guerres napoléoniennes sur le continent, l’arrivée de la pomme de terre et le vaccin contre la variole ont permis une explosion démographique dans le sud norvégien, et une émigration jusque vers les Lofoten. De riches marchands ont acheté des terrains et des droits de pêche, fixant les prix jusqu’en 1857 où une loi a imposé le libre commerce.

port de sorvagen Lofoten

La morue est consommée fraîche ou conservée soit salée en tonneaux, soit séchée à l’air ; le foie est mis à part, conservé tel quel ou pressé en huile pleine de vitamines pour les voyages marins ; les têtes entrent dans la soupe. On dit que la Norvège est le seul pays où l’argent ait une odeur… celle de la morue. Mais on le dit aussi à Pigalle où les maquereaux mettent en ligne d’autres proies pour la pêche.

morue sechee

Nous pourrons préparer nos poissons pour le dîner. Prix de la sortie (sortie bateau + instructeur + prêt du matériel de pêche) : 250 NOK par personne (33€). Je pensais qu’il s’agissait d’un caboteur norvégien mais pas du tout ! Il s’agit d’un canot à moteur pour six personnes, loué et piloté par le propriétaire français des rorbus. Toujours rien de culturel, pas de pêche traditionnelle, aucun contact avec les Norvégiens.

lieu de peche Lofoten

Les nuages se lèvent avant midi et le temps frais sur la mer se transforme aussitôt que paraît le soleil en étuve et réverbération. Nous avons trop chaud et heureusement qu’il n’y a pas de houle, nous aurions eu sinon le mal de mer. Inutile d’aller loin de la côte, ce sont sur les fonds éclairés par la lumière que les prédateurs se nourrissent le mieux. Je n’ai quasiment jamais pêché à la ligne et l’on m’explique les règles : filer l’hameçon lesté de son plomb en forme de sardine brillante jusqu’au fond, en contrôlant avec le frein que le fil ne s’embrouille pas ; une fois mou, remonter de quelques tours au moulinet ; puis faire se lever le plomb d’un mouvement des bras sur la ligne.

ligne a cabillaud Lofoten

Nous commençons par ne rien attraper. Qu’à cela ne tienne, changeons d’emplacement ! Entre une bouée et la côte, ça mord : une donzelle attrape son premier poisson, un brosme rouge plein d’arêtes que l’on relâche aussitôt. Elle pousse des glapissements de petite fille apeurée devant ce poisson qui se débat et ne veut surtout pas le toucher. Le manger, oui, le détacher, non ! Elle compatit, mais trouve plaisant de tirer la ligne à la surface, poisson ferré.

cabillaud peche Lofoten

Puis c’est une suite de lieus jaunes. Autre emplacement, un cabillaud ! Il est gros, lourd, et se tortille, difficile de l’amener sur le pont sans qu’il se détache. De fait, ce sera notre seule grosse prise, d’autres ont réussi à s’arracher de l’hameçon avant la surface. Je crois avoir touché quelque chose de gros, mais ce n’est que le fond qui a accroché, par la dérive du bateau. Je finis par ramener une algue. Autre endroit et, cette fois, j’ai à peine le temps de filer la ligne qu’un lieu mord, puis un autre et un autre. Nous avons bientôt une quarantaine de poissons, dont une morue. Nous arrêtons là, nous aurons largement de quoi dîner ce soir et demain.

peche du jour Lofoten

Il nous faut encore vider les prises sur l’étal du ponton. Les filles se désistent, c’est gluant et presqu’encore vivant, pouah ! Ce sont les deux garçons qui s’y collent, dont moi. Nous lavons les poissons vidés au jet, puis nourrissons les mouettes des déchets. Elles ne semblent pas affamées, il y en a plein le port aux heures de pêche.

vider les poissons Lofoten

Pas de poissonnerie en Norvège, sur les côtes ; chacun va pêcher son poisson tout seul, comme on va cueillir un fruit au verger. Allemands et Polonais viennent jusqu’ici en camping-car pour louer des canots et pêcher de quoi remplir les congélateurs, nous apprend le chef. Leur pêche est quasi-industrielle, ils en revendent une partie chez eux à prix d’or.

cabillaud avant apres

Qu’importe, nous avons bien dîné !

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Thorgal 28, Kriss de Valnor

Thorgal 28 1 couverture

L’aventure reprend – enfin ! Les auteurs en avaient marre de Thorgal et de son errance perpétuellement insatisfaite ; ils ont tenté de le tuer. Tactique favorite pour relancer l’intérêt, et puis les ados ont probablement réclamé dans leur hebdo favori et Thorgal est ressuscité. Même pas mort ! Empoisonné, il lui a suffit de vomir, puis de subsister dans l’île avec son arc, les flèches répandues partout par la compétition de l’album précédent, Le Barbare. Il suffit d’y croire pour que l’aventure continue.

La bonne vieille errance croisée de Thorgal seul d’un côté et de sa petite famille unie de l’autre reprend donc. Aaricia reste psychorigide, ne lâchant rien, au risque du pire – qui ne manque jamais d’arriver. Mais elle n’apprend rien, Aaricia, pas fille des étoiles mais princesse viking à l’orgueil têtu. Thorgal vole une barque à la galère des Romains pour se retrouver naufragé après une tempête. Aaricia tente de fuir, refuse d’être pardonnée malgré la bienveillance du gouverneur, et se retrouve avec sa marmaille à travailler comme esclave dans les mines d’argent.

kriss au fouet

Mais devinez qui voilà ? La femme au fouet, demi-nue sous le cuir, est Kriss de Valnor, l’ex-amante de Thorgal séduit par sortilège. Elle aussi est esclave, mais du bon côté du manche, ce qui lui permet d’attendre.

jolan lien magique avec son pere

Attendre qui ? Mais Jolan, 14 ans, qui s’atteste en petit jeune homme quand il n’est pas sous la coupe imposante de son père. Il est raisonnable, courageux, tenace, Jolan ; il entretient une relation magique avec Thorgal, un lien des étoiles peut-être. Il en rêve, il lui parle la nuit, il le retrouvera par lui-même dans la suite de l’album. Mais si Kriss veut Jolan, c’est pour s’enfuir grâce à ses « pouvoirs » qu’elle connait. Elle apprécie le garçon, fluet mais indomptable. Et puis elle s’est humanisée…

 kriss toujours du cote du manche

Dans la galerie de fuite, elle manque de choir mais Jolan la retient ; une grille barre le passage mais Jolan la dissout par l’esprit. Kriss remplace le mâle dominant de la bande dans le vol des chevaux et la cavalcade qui s’ensuit ; elle sait où elle va, elle sait ce qu’elle veut. Car elle est désormais mère, la « méchante et cruelle » Kriss de Valnor ; elle sait désormais ce qu’est l’amour pour son propre enfant. Avec Louve, elle a sauvé Aniel, le fils qu’elle a eu avec Thorgal.

kriss gifle jolan

Jalousie féroce d’Aaricia, mais compassion de Louve et engagement de Jolan pour son petit frère, qu’il sauve de la noyade. Car la barque succède aux chevaux, dans un rituel bien rôdé de l’aventure.

jolan 14 ans sauve aniel 2 ans

Kriss, prête à tout, tente d’amadouer Aaricia dans le bain en la caressant et lui proposant de se gouiner. Pas question !

kriss de valnor se gouine

Mais un discret fumet de sexualité passe dans cet album pour ado : Jolan voit Kriss seins nus.

Thorgal 28 6 kriss nue et aniel fils de thorgal

Il se dénudera le torse lui-même pour avoir de quoi faire un garrot sur une blessure de la guerrière.

kriss aaricia jolan deja viril torse nu

Il scellera à jamais la passe dans la montagne pour offrir un tombeau digne à Kriss qui s’est sacrifiée pour Aaricia, Thorgal inconscient et les mômes, Aniel compris. Enfin, jusqu’à ce qu’elle reparaisse ailleurs, Kriss de Valnor, car elle a neuf vies comme les chats et les démons…

Jolan s’émancipe, petit mâle attachant, serviable mais irréductible. Thorgal est retrouvé mais, épuisé par son naufrage, reste un légume à cheval. Jusqu’au prochain album. Celui-ci est un bon.

Rosinski & Van Hamme, Thorgal 28, Kriss de Valnor, 2004, éditions Le Lombard, 48 pages, €11.40

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Musée viking des Lofoten

Ce matin, il fait brumeux. Je désire aller visiter le musée viking dont nous avons vu la halle en passant sur la route. Un peu de culture dans ce monde de course ne saurait faire de mal. Bus jusqu’à Borg, via Lekness où je dois changer pour un autre. Le musée, fort bien fait, reconstitue la vie médiévale de ces paysans-guerriers, volontiers pêcheurs et commerçants. Il coûte 140 NOK l’entrée, soit 18€, mais la dépense est justifiée. Il est installé depuis 1995 sur les fondations de la ferme viking de Borg de 83 m de long, découverte sur le terrain et fouillée de 1983 à 1989. Elle a connu deux périodes d’habitation entre 500 et 950 de notre ère. Les archéologues l’ont reconstituée telle que nous la voyons aujourd’hui, toute en bois et toute en longueur, à une quinzaine de mètres à côté.

ferme viking Lofoten

Une salle présente des vidéos techniques sur la découverte, la fouille, l’univers viking, la religion, la saga qui évoque l’endroit. Puis nous passons dans une salle où est projeté le film de 12 mn  ‘Rêver Borg’ racontant la belle histoire d’Åsa (prononcez ôseu) et d’Erik, enfants d’adversaires, séparés pour cause d’exil en Islande de la petite fille et de son père, revenue adulte pour se marier avec Erik, successeur de son père sur la ferme ancestrale spoliée aux parents d’Åsa par le père d’Erik (hum, si vous avez compris, c’est que je me suis mal expliqué). Les enfants du film sont gracieux, l’histoire romantique, le décor sauvage. Avec le réalisme d’avoir été tourné sur les lieux mêmes de la vérité historique ! Car le récit est authentique, le chef de la ferme de Borg, Olaf Tvenumbruni, est entré en conflit avec le comte d’Håløyg Håkon Grjotgardsson. Il n’a pas voulu aliéner sa liberté et est donc parti pour le pays pionnier d’Islande.

fermiers guerriers vinking Lofoten

Une fois l’histoire racontée, nous passons dans la salle des objets, où les fouilles de Lars Stenvik ont alimenté les vitrines. Il suffit d’approcher un engin pour écouter dans sa langue les explications concises pour chaque. La muséographie est très moderne et faite pour intéresser une génération née avec l’audiovisuel. Bijoux, épées, outils, costumes reconstitués sur mannequins. Ont été trouvées dans la ferme de Borg des cruches en céramique du VIème siècle, des verres allemands du VIIIème siècle, des fibules à coquille de bronze, des bijoux d’ambre, un peigne et une cuiller en os de baleine sami, un couteau de tissage de même matière qui servait à passer le fil de trame dans la pièce tissée. Les Sami étaient la peuplade autochtone vivant au nord, dont descendent les Finlandais actuels.

hache epee viking Lofoten

Près de 3000 plaquettes en or d’un demi centimètre de diamètre appelées gullgubbe ont été découvertes, probablement des amulettes enterrées sous un pilier à la mort d’un chef. La ferme était un centre économique, mais aussi politique et religieux. Les amulettes donnaient le statut du chef dans sa lignée, les origines mythiques du clan, et devaient invoquer la fertilité. Le chef était le maître de la ferme et de tous ses gens, inféodé seulement au seigneur de l’île. La saga d’Egill évoque Ulf et ses deux fils, Thorolf et Grim.

peigne musee viking lofoten

En longeant les parcs à moutons, vaches noir et blanches, cochons noirs, chevaux et autres animaux traditionnels vikings, nous accédons à la grande halle à cinq chambres de 83 m de long sur 8.5 m de large. C’est une suite de stalles intérieures montées sur parquet qui peuvent se séparer par des cloisons d’osier ou de toile. A gauche du vestibule, la chambre d’habitation avec les lieux de vie (lits, table et bancs de collation) et les ateliers d’hiver : filage et tissage, travail du cuir, meulage et pétrissage de la farine, séchage et préparation des champignons et herbes, conserves, couture, réparation des armes, menuiserie, etc.

chambre viking Lofoten

Vient ensuite la salle de banquets avec foyer central dont la fumée s’échappe par une ouverture du toit, autour duquel se tiennent le banc du chef orné des piliers de commandement sculptés d’entrelacs, puis les tables et bancs des convives, perpendiculairement. Le site fait parfois restaurant pour les groupes. La soupe au mouton mijote dans la marmite noircie au-dessus du foyer, tandis que les grillades se préparent.

cuisine viking Lofoten

Aujourd’hui, des enfants s’amusent à poser un casque sur la tête pour se faire photographier, à brandir des épées de fer, ou à tenter de soulever l’armure en mailles qui fait plusieurs kilos. Suivent la réserve et l’étable.

casque viking

Dans la réserve, est évoquée la religion des anciens scandinaves avec un arbre Yggdrasil au centre et le puits de Mime où voir l’œil d’Odin donné en échange de la connaissance pour devenir chef des dieux et créateur du monde. Il boit une gorgée de cette eau chaque jour, directement à la source de sagesse. Des cartouches en bois reproduisent des scènes des stavkirkes (église en bois) sur les métiers et les combats. Des panneaux résument les croyances dans les trois mondes, Utgard, Mitgard, Åsgård. La cosmogonie viking est composée de trois cercles. Åsgård est au centre, la demeure des dieux où se dresse l’Arbre-monde Yggdrasil. Vouloir-vivre et créativité divine rayonne de cet arbre dans tous les mondes. Autour du monde des dieux, le monde des hommes, Midgård. Au-delà du cercle des hommes, les confins où règnent le chaos, les géants Jötunn et les êtres maléfiques, Utgård. Le serpent de Midgard enserre l’univers des trois mondes et lui donne cohésion en se mordant la queue. L’existence humaine est tirée par le vouloir-vivre et tiraillée par la démesure et le mal, entre deux mondes.

ferme viking construction Lofoten

Près du puits d’Urd qui alimente en eau la vitalité d’Yggdrasil, habitent des puissances féminines redoutables, les Nornes. Elles tracent la trajectoire de vie de tout nouveau né, tissant le fil de leur destin. Mais l’univers a une fin. Le Ragnarök comprend trois séries d’événements : une catastrophe cosmique, l’effondrement de l’ordre social et le combat ultime des dieux contre les géants. L’ordre du monde en est bouleversé, générant peut-être un nouvel univers ordonné autrement. C’est en tout cas ce que laisse entendre le Voluspå.

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Marche vers Solvaer aux Lofoten

Nuit calme avec les boules Quiès à cause d’un maxi-ronfleur. Nous quittons le chalet bleu à pied, après avoir mis les bagages lourds dans le bus. Nous allons traverser l’autre moitié de l’île Våugan jusqu’à Svolvaer, une marche de près de 20 km sur un terrain montagneux. Nous commençons par les lupins géants devant les maisons de bois, le long de la route. Ils sont mauves, indigos, blancs, du plus bel effet.

lupins Lofoten

Certaines maisons ont un toit d’herbes. Discussion sur les bienfaits écolos d’un tel procédé.

maisons toit herbe Lofoten

Grand soleil et petit vent marin heureux, qui nous rafraîchit lors des montées interminables du début de matinée. Forêt de sapins et bouleaux, puis marche dans les tourbières, des sources traversent la piste à peine tracée entre les herbes. Mousses, linaigrette. Conversation sur la montagne, l’escalade, le théâtre, tous domaines d’intérêt des autres. Trois iPhone (prononcer « aïe » !) sont souvent sollicités, trois doudous dont c’est la première fois que je constate l’attachement durant une randonnée. Peut-être parce que nous sommes en Europe et pas dans un pays lointain où l’on ne capte pas ? Il faut dire aussi que certaines (que des filles) prennent des notes directement sur leur ail Phone, juste après les photos. Le couteau suisse du branché.

neige eternelle Lofoten

Pique-nique au soleil face au lac, adossé à un chaos de granit chauffé par l’astre toute la matinée. L’eau du lac est transparente, immobile, à peine ridée par la brise du col. Il suffit de lever les yeux vers l’horizon pour apercevoir, au-dessus de l’herbe vert tendre, le fjord. La mer n’est jamais loin dans ces îles.

paysage Lofoten

Malgré quelques passages en dévers, c’est une descente « ludique » qui nous attend pour Svolvaer (ainsi parlait le guide). Autrement dit un sentier difficile. Ça rigole quand même, une fille entend ce qu’elle veut entendre : descente lubrique. La fille à un gars : « quand tu sautes, j’entends tes bonbons ! » Il s’agit de sa boite de pastilles des Vosges dans le sac, mais… Le guide les appelle « les chaudasses », ces nanas qui ne pensent qu’à ça. C’est dire le niveau. Reste que nous sommes sur des dalles en pente, pas de piste mais un chaos de rochers pour la descente. De quoi éprouver les genoux et les chaussures.

cote Lofoten

En bas, un lac, auprès duquel nous nous reposons un peu. Je prends de l’eau que je pastille car la chaleur du jour m’a fait épuiser ma gourde. Dans une heure, je pourrai boire. Nous passons au-dessus des tourbières stagnantes sur des passerelles de bois aménagées pour préserver le milieu. Nous faisons connaissance avec le drosera, carnivore. Deux indigènes blonds cueillent les mûres des tourbières pâles et roses dans un bocal.

Nous remontons une piste de ski de fond, reconnaissable à sa couche tissée sous la tourbe. Elle nous permet d’atteindre la route, puis la ville de Svolvaer, centre administratif de la commune de Vågan. Nous marchons dans les rues. Trois kids passent en vélo, on dirait des clones : casque sur la tête, tous blonds, élancés, même short noir et même maillot de foot bleu. Ce ne sont pas des frères. Les filles repèrent un Norvégien torse nu, qui s’affaire sur sa terrasse. Beau mec selon elles. Un autre, plus vieux, passe avec une barbiche qui lui pend en longue tresse jusque sur le sternum. Nous, les garçons, préférons les Norvégiennes croisées sur le trottoir et au-dessus du pont sur le fjord. Elles sont évidemment blondes, vigoureuses, souriantes. Celles sur le port, sortant d’un café branché, sont en short de cuir fort court.

filles court vetues Lofoten

Pendant que le guide fait des courses au supermarché Rimi pour les jours suivants, nous visitons le port. Un vieux bateau de bois arbore un safran apparent. Il sert désormais à promener les touristes, « 38 passagers max. », ainsi qu’il est imprimé sur la cabine de pilotage. Les autres sont des voiliers, de petits chalutiers. Peu d’activité, même si nous sommes à la belle saison pour naviguer. Il faut dire que Svolvaer, même capitale des Lofoten, même mentionné dans la Heimskringla saga vers l’an 800, n’a guère qu’environ 4200 habitants. La Lofotkatedralen, église de la ville, est pimpante, tout en bois peint.

bateau solvaer Lofoten

Presque 4€ pour 30 cl de bière, c’est cinq à six fois plus cher qu’en France. En cause les taxes. Pour éviter le péché de soûlerie, le gouvernement fait la morale en prélevant des impôts. Tout en limitant le taux d’alcool à 4.5% dans les bières. Nous sommes en pays luthérien où tout ce que vous faites peut être retenu contre vous.

carte matmora solvaer Lofoten

Un long transfert de bus en suivant l’E10 nous fait passer d’île en île pour joindre Ballstad, notre nouvelle étape. L’E10 est la route européenne de 850 km de long aux 18 tunnels qui relie Å, ville à l’extrémité sud des Lofoten, à Luleå en Suède. Centaines d’îles le long de la côte, des îlots parfois, des fjords tourmentés selon l’érosion. Sous un pont, j’aperçois des courants tourbillonnants, version en petit du fameux maelström, rendu célèbre par Edgar Poe et Jules Verne. Le terme vient du norvégien – ces rencontres de courants sont particulièrement fortes entre les îles Lofoten. Nous croisons au loin le Hurtigruten, l’express côtier, qui joint l’extrême nord depuis les côtes sud du pays. Nous apercevons aussi fugitivement le long de la route un vaste hall viking en bois en forme de coque de bateau renversée. Une affiche vantant le ‘Viking festival’ nous invite à y venir au début août.

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Thorgal 27, Le barbare

Thorgal 27 1 couverture

Le barbare, c’est lui, Thorgal, vendu comme esclave avec toute sa famille et le couple de jouvenceaux venus des étoiles, puis avec eux dans le désert.

Cet album reprend un peu laborieusement la saga intéressante du Viking errant, après l’ornière de l’album précédent, le pire de la série.

Cet album-ci ne manque pas de clichés ou de redites, mais l’histoire avance et accroche.

Thorgal 27 2 femme sein nu

Parmi les scies vues et revues, la réduction à l’état d’esclave et le chantage à la famille pour dompter Thorgal, le fouet pour ceux qui n’obéissent pas, la sempiternelle case pédago sur « on a toujours une chance », le fils de gouverneur cruel et mal élevé, les puissants parfois sages, les « pouvoirs » de Jolan à désintégrer les objets (sous le coup d’une émotion) et de Louve à parler aux animaux (surtout animés de mauvaises intentions), la faiblesse de Jolan qui ne peut faire sur commande ce qu’il devrait, le énième concours de tir à l’arc, la liberté pour enjeu, les basses vengeances…

Thorgal 27 on a toujours une chance

Mais quelques originalités quand même, qui rendent l’histoire attachante. Thorgal sait mener sa barque (normal pour un Viking…), il rassemble sa famille autour de lui malgré leur état d’esclaves. Il guide la jeunesse, celle de Tiago, 17 ans fluet mais courageux, venu des étoiles ; celle des enfants nobles à peine pubères à qui il apprend l’art du tir à l’arc. Il rejoue Guillaume Tell délivrant de ses liens à coups de flèches l’adolescent attaché presque nu, dans une pose piquée dans un ancien album d’Alix. Il se méfie des cadeaux empoisonnés du fils de gouverneur, à qui il a pourtant laissé la vie – sauf du dernier.

Thorgal 27 tiago torse nu en alix enchaine

Nous sommes dans la noblesse, la fierté, la juste riposte aux ennemis. L’amour pour les siens et pour les amis, mais le tragique de l’existence. Tiago et sa sœur Ileniya sont aimables, mais de trop pour la suite : ils seront éliminés sans pitié. C’est leur destin. Thorgal, d’ailleurs, termine très mal en point, si l’on en croit les dernières pages – mais je ne vais pas déflorer l’aventure.

Thorgal 27 famille reunie

L’Afrique du nord post-romaine est une contrée où les vices comme les vertus se vivent en vase clos. Il faut s’en extraire pour briller et c’est ce que tout le monde veut faire. Mais rien n’est simple, la vie est une lutte et exige qu’on se décarcasse. Pas une mauvaise leçon aux gamins du nouveau millénaire.

Rosinski & Van Hamme, Thorgal 27 – Le barbare, 2002, éditions Le Lombard, 48 pages, €11.40

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Thorgal 26, Le royaume sous le sable

Thorgal 26 couverture

Le plus mauvais des albums de Thorgal jusqu’à présent. L’histoire est inconsistante, ne faisant que reprendre le cliché du Thorgal voyageur opposé à l’Aaricia sédentaire, le cliché du gosse qui déclenche une catastrophe (ici Louve), le cliché éculé des maîtres du monde qui se croient d’une race supérieure… Le dessin n’est pas en reste, caricaturé sauf quelques visages, la couleur atrocement noircie, les cases occupant parfois les deux pages. On croirait que les auteurs en ont assez de leur héros qui ne sait ni se poser, ni suivre un but. Ils ont d’ailleurs attendu deux ans pour commettre cette sous-aventure.

jolan 14 ans veut etre un ado ordinaire

Nous sommes deux ans après Le mal bleu, Jolan a 14 ans mais reste aussi gamin, trop impatient pour tirer à l’arc correctement, ne désirant qu’une chose : être comme tous les autres ados de son âge, courir, danser, chanter, partir en expédition – en bref devenir un vrai Viking.

Thorgal se sait différent et il a inoculé cette différence à ses enfants. « Les gens n’aiment pas ceux qui sont différents d’eux ». Lui, en revanche, n’aime pas être comme les siens, ceux venus des étoiles.

aaricia veut rentrer thorgal voyager

La famille relâche sur la côte marocaine, près des dunes. Des gazelles fournissent leur ordinaire. Mais de mystérieux hommes bleus, en chèche comme les Touaregs, les remarquent et font le nécessaire pour qu’ils les suivent jusqu’à leur chef, allant jusqu’à brûleur leur vaisseau.

En chemin, c’est évidemment Louve qui veut attraper un papillon (en plein désert ?…). Et c’est évidemment l’un des Touaregs qui la sauve à l’aide de « pouvoirs »…

louve et le papillon

Nous ne sommes qu’au début de l’invraisemblable, allant jusqu’à découvrir les descendants des Garamantes, peuplade de l’Atlantide, dont la légende situe la cité perdue en plein désert. Ces Atlantes sont comme par hasard de la même race venue des étoiles que Thorgal. De quoi passer plusieurs pages à rappeler ce qu’on sait déjà, en moins bien.

thorgal contre les maitres du monde

Nous avons droit à des personnages de caricature pour une histoire étriquée entre bons et méchants, avec happy end bâclé.

toujours une chance pour thorgal

Entre temps, quelques affirmations habituelles de Thorgal déclarant que tant qu’on est vivant on a toujours une chance, et une remarque maligne de Jolan qui observe que les rats ne mangent pas les os – donc que les hommes perdus dans le labyrinthe doivent bien être allés quelque part.

jolan malin

Une mauvaise transition pour une belle saga familiale.

Rosinski & Van Hamme, Thorgal 26, Le royaume sous le sable, 2001, éditions du Lombard, 48 pages, €11.40

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Thorgal 24 Arachnéa

Thorgal 24 couverture

La petite famille, comme prévu à la fin de La cage est partie sur deux barques, mais une tempête se lève. Dans la manœuvre et sous l’assaut d’une vague grosse comme un destin, Louve tombe à l’eau. Thorgal se jette après elle pour récupérer sa petite fille. Après les aventures de Jolan et sa mère (Thorgal 23), c’est au tour de Louve et son père. Louve va montrer des qualités d’enfance : pureté et droiture.

Tous deux récupèrent la barque remorquée dont les amarres ont été larguées pour rendre le bateau principal manœuvrant. Ils se hissent dedans et abordent dans un brouillard éternel une île volcanique entourée de hautes falaises. C’est là que vit un peuple isolé, ignorant des alentours, et débarqué mille ans auparavant pour fuir l’impureté du monde. Un reste de l’Atlantide ? Règne un souverain vieillard qui, au nom de la peur, exige soumission et tribut. Ses prêtres, recrutés dans la jeunesse mâle robuste, font exécuter ses volontés. La moindre n’est pas d’exiger le sacrifice d’un jeune homme beau et vigoureux à chaque équinoxe. Ainsi le roi a-t-il promis à sa fille, devenue un monstre et demeurant désormais dans les entrailles de la terre de l’alimenter en jeunesse…

Thorgal 24 pere et fille

Louve se trouve séparé de son père par un maléfice ; elle est poussée à pénétrer dans une grotte de la falaise par des milliers d’araignées qui ne disent rien, implacables comme des robots, alors qu’elle sait d’habitude parler aux bêtes. Le mécanisme de la tyrannie est ainsi expliqué sans phrase : la mécanisation des âmes.

Thorgal 24 louve et araignees

Thorgal parti chercher de l’aide en escaladant la falaise trouve au-delà du brouillard perpétuel un paysage riant, au climat chaud, planté de vignes. Un gamin presque nu le renseigne et le conduit à la ville, bâtie de pierres, où règne le souverain absolu. Le peuple a peur et prend Thorgal pour un démon surgi des profondeurs ; elle n’a jamais connu personne, que des cadavres rejetés par les flots. La cité est sous le joug de la croyance, alimentée par le roi maudit, résignée à sacrifier la fleur de sa jeunesse deux fois l’an pour continuer à vivre, comme en Crète jadis au minotaure.

Thorgal 24 gamin torse nu

Mais Thorgal est un Viking, il ne se laisse pas faire. Il y a toujours un espoir même lorsque tout paraît perdu. Personne ne revient des enfers ? Chiche ! On verra bien. Comme le fiancé promis au monstre s’est échappé, désormais cadavre au pied de la falaise qu’il ignorait, cachée par le brouillard, Thorgal est envoyé à sa place. Tout le monde le croit perdu à jamais, même le roi qui lui refuse une arme : « à quoi bon ? » Mais Thorgal se saisit vivement des courtes épées des deux gardes et plonge dans la grotte en criant « Odin ! »

Thorgal 24 combat araignee

Il retrouve dans les profondeurs Maïka, la fiancée du jeune homme échappé grâce à elle, ainsi punie. Elle et Thorgal vont tenter d’explorer les ténèbres, en échappant à mille dangers : toiles gluantes, labyrinthe, araignées par milliers, lave en fusion… C’est l’occasion pour Rosinski de dessiner des cuisses à peines recouvertes d’un tissu qui vole dans l’action, délicat érotisme féminin.

fesses nues de maika thorgal 24

Mais Maïka a été vidée de son âme par Arachnéa ; elle est devenue l’une de « ses filles », autre description de la tyrannie, ici inversée sous la surface, image de la prostitution des corps par accaparement des âmes. Si les garçons sont militarisés par le fanatisme de la croyance, les filles voient leur séduction actionnée par la Grande maitresse. Gracilité répond à musculature, mais toujours au service du pouvoir : ainsi est le tyran, qu’il soit mâle ou femelle.

Thorgal 24 maika prostitueee

Tout est bien qui finira bien, Louve a le cœur pur (à 4 ans, évidemment…). Elle a le caractère direct qui plaît tant au scénariste, l’absence de peur due à sa conviction d’être droite parce qu’aimée.

Thorgal 24 11 louve et araignee

Elle fait donc ce qu’il faut malgré son père aux cent coups pour lever la malédiction millénaire. Le couple initial de la fille du roi et de son fiancé tué jadis se retrouve, beau et nu comme au premier jour.

Thorgal 24 amour nu

Un séisme éradique toute cette saleté arachnide, signe que les dieux sont d’accord, et la société en surface, libérée, doit désormais prendre son destin en main. Quant à Thorgal et sa fille, ils retrouvent le reste de la famille – et le chien – poussés sur l’île par leur barque une fois le brouillard levé.

Vont-ils rester dans ce paradis retrouvé ? Ils sont libres… Ils le disent.

Rosinski et Van Hamme, Thorgal 24 – Arachnéa, 1999, éditions Le Lombard, 48 pages, €11.40

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Thorgal 22, Géants

Thorgal 22 geants

Jolan a sauvé sa mère et sa sœur dans l’album précédent et les auteurs le laissent récupérer. Au tour de Thorgal de s’évader de sa prison. Sans mémoire, on ne vit que l’instant. On se fait donc manipuler par quiconque vous raconte une histoire.

Kriss de Valnor, amoureuse tragique, a enserré le beau Viking dans ses rets pour servir son pouvoir. Richesse et puissance ne sont en effet que dans l’instant ; ils peuvent basculer à tout moment, soit qu’on les perde, soit qu’ils ne servent plus à rien parce que le cœur est ailleurs. Cet album pour adonaissants est donc une leçon de philosophie à la Bergson : le temps nous constitue humains parce qu’il nous donne une histoire, donc des valeurs et des attachements.

Thorgal kriss amour haine

Pour Kriss, qui n’a lu de Nietzsche que la lettre, « il n’y a que deux races d’hommes sur terre : les puissants et ceux qui les servent ». Ce pourquoi elle joue avec la vie d’un enfant au tir à l’arc dans la toute première page. Le gamin à peine vêtu malgré le climat doit obéir, il risque à tout moment d’être embroché, mais Thorgal évite cette extrémité sans s’en rendre compte par son expertise à l’arc comme Guillaume Tell. Dans le présent, on n’a aucun sentiment sauf les primaires : bouffer, baiser, se protéger. Qu’importent les petits et les faibles ! La banlieue le sait bien. La mémoire rend humain, et la mémoire, ce sont des noms, un langage, une richesse pour décrire le monde et les émotions.

Thorgal kriss maitre esclaves

Ce pourquoi, quand le soudard à la solde de Kriss ramène le revenu de la vente des esclaves et un prince qui n’a pas pu payer, le passé resurgit. Galathorn de Brek Zarith (Thorgal 6) lui rappelle son nom, ses liens parentaux et sa bonté. Malgré les manigances de Kriss, il réussit à savoir – et décide donc de quitter l’amoureuse fusionnelle qui veut enfermer son homme pour servir son plaisir. Autre leçon, en passant : un couple n’est pas une domination mais un compagnonnage d’égaux. La réponse ne se trouve pas dans les caresses d’une poupée ou d’un toy-boy, toujours au présent, mais dans une histoire commune.

Thorgal tire sur le gamin guillaume tell

Évidemment, l’évasion ne se passe pas comme prévu et la déesse Frigg est obligée d’intervenir, elle s’attache à ceux qu’elle sauve, comme Athéna dans l’Iliade. Ce qui nous donne, d’une page double à l’autre (d’une semaine à l’autre dans l’hebdomadaire) ce contraste entre la sombre forteresse battue des vents de Kriss et le jardin lumineux peuplé de fleurs et d’oiseaux de Frigg.

Thorgal chateau sombre de kriss demeure lumineuse des dieux

La déesse est la mémoire longue, ici pas d’immédiat, pas même autre chose que le flirt avec une walkyrie sexy en tunique très légère, le sein nu et des fleurs dans les cheveux blond blanc. La grâce d’un cygne, apparence qu’elle prend d’ailleurs lorsqu’elle se rend chez les humains.

Thorgal et walkyrie sein nu

Asgard n’est pas Mitgard, chacun son domaine. Le premier, celui des dieux, est l’infini du temps, les walkyries y ramènent les guerriers valeureux morts au combat. Le second, celui des hommes, est la mémoire courte, l’histoire que l’on se crée par ses œuvres et ses enfants. Un existentialisme contre un essentialisme.

Mais il est un autre monde dans la mythologie nordique, celui des confins, où ont été refoulés les géants vaincus provisoirement par les dieux – jusqu’au Ragnaröck, la grande bataille finale qui verra le crépuscule des dieux (et le début d’un nouveau cycle). Thorgal est missionné pour aller récupérer Draupnir, le bracelet d’Odin, que le roi des géants porte en anneau pendentif – taille oblige. Aucun dieu ne peut pénétrer chez les géants mais un humain le peut. A ce prix, Odin consentira peut-être à réinscrire son nom sur la dalle du temps, que Thorgal a effacé volontairement à la fin de La Forteresse invisible (tome 19), croyant ainsi se faire oublier des dieux.

Thorgal gremlins gardiens

Tombé de Charybde en Scylla, Thorgal va donc affronter les gardiens des confins, qui ont l’apparence de gentilles horreurs Gremlins (à la méchanceté sans état d’âme). Il sera capturé par deux gamins dénicheurs d’oiseaux, fils du roi géant, qui vont offrir le lilliputien Thorgal à leur sœur dont c’est l’anniversaire. Notre héros devra ruser pour ne pas demeurer en cage une fois de plus…

Thorgal roi des geant et fille rabelaisiens

Les géants sont tout instinct, bâfreurs, ivrognes, crédules, méchants, égoïstes. Ils ont des gueules gargantuesques à la Rabelais. Thorgal va jouer de toute la palette des sciences humaines pour embobiner le roi, se faire poupée de la fille, échapper au chat jaloux Furfur (fourrure-fourrure en français). Il lui faudra ruser comme Ulysse, se battre contre les monstres (rat, chat, faucon) comme Gulliver ou Tintin, pour enfin réussir.

Thorgal retrouve sa memoire

Son plus grand exploit est de pouvoir plaquer sa main à nouveau sur la pierre des destins. Car qui a un destin est enfin « libre », comme il le clame à Kriss du haut de la tour où il se retrouve comme devant. Sauf que la walkyrie en cygne le recueille et le dépose, comme Nils Holgersson sur son oie, là où il a donné rendez-vous à Galathorn pour fuir.

Thorgal is a lonesome sailor

La dernière case est à la Lucky Luke, I’m a poor lonesome sailor… Beaucoup de références littéraires dans cette BD pour gamins. De la culture en concentré ludique, de bonnes leçons pour les têtes blondes, trop brûlées d’exploits imaginaires.

Rosinski & Van Hamme, Thorgal 22 – Géants, 1996, éditions le Lombard, 48 pages, €11.40

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Thorgal 21, La couronne d’Ogotaï

Thorgal 21 la couronne d ogotai

L’album commence fort : dans le château menaçant, hanté par les vagues, les soudards de Kriss veulent partir piller le Saxon. Mais Thorgal n’en a pas le goût. Enserré dans les filets de la femelle qui lui fait croire qu’il est Shaïgan SM (sans merci). Sans mémoire, il se laisse guider par l’instant, sadique et masochiste par indifférence, bras armé de la Kriss qui n’a pour handicap que d’être femme dans un monde de brutes mâles. Il n’est pas lui-même, d’ailleurs il est tué dès la troisième page. Surprise et sentiment ! Kriss de Valnor, touchante parce qu’elle est raide dingue de Thorgal, se suicide pour le rejoindre… Émoi chez les jeunes lecteurs.

Thorgal 21 thorgal tue

Mais ce n’est pas fini. Jolan, le gamin de 10 ans, est parti en barque sur la mer viking grosse de vagues écumantes comme acérées de dents. Accompagné de Lehla, 10 ans et de Derek, 12 ans. Il connaît son devoir : aller délivrer sa mère, enfermée dans le château imprenable construit sur la mer où règne Kriss, la venimeuse et cruelle aragne qui a fait d’Aaricia sa servante personnelle, crâne rasé et marque à la joue. Courageux petit bonhomme de Jolan, un rêve de papa et un idéal pour gamins (voir l’album précédent).

Mais voilà, Derek dirige le bateau sur la passe gauche et un rocher détaché par la foudre s’écrase sur la barque. C’est le destin. Jolan survit miraculeusement, il se réveille nu sous la fourrure dans sa maison de l’île sauvage. Mais ses copains sont morts et enterrés.

Thorgal 21 jolan 10ans nu sous la fourrure

Il n’a que dix ans, se sent coupable de les avoir entraîné là, et il pleure. Un homme en blanc l’a recueilli, c’est un Veilleur, venu rien de moins que de 30 000 ans dans le futur ! Nous entrons dans le paradoxe de Thorgal. Enfant venu des étoiles, son passé le rattrape… sous la forme de l’avenir.

Thorgal 21 jolan 10ans nuLe Veilleur est chargé de récupérer ce qui n’aurait jamais dû rester sur la terre, la couronne mentale d’Ogotaï donné par son grand-père venu des étoiles, que le petit Jolan portait lorsqu’il était un adorable sale gosse égoïste de 6 ans chez les Xinjins en Amérique du sud (voir les quatre albums du pays de Qâ). Mais l’adonaissant reste enfant, émerveillé de tout ce qu’il voit et incapable de tenir sa langue. Il ne doit qu’aux pouvoirs du Voyageur d’échapper à la mort.

Thorgal 21 jolan 10ans et le veilleurParadoxes du temps, il finit par aider le Veilleur à récupérer l’engin, destiné à être recyclé dans le futur pour qu’il ne pollue pas les ambitions humaines. Pour cela, il suffit de se retrouver juste avant que son père ne jette dans la rivière la couronne aux pouvoirs qui avait monté à la tête de son petit garçon. Se revoir comme on était à 6 ans, c’est s’apercevoir combien l’on a grandi. Qu’il était infantile et dans l’envie immédiate, le Jolan de 6 ans !

Thorgal 21 jolan 10ans et 25ansC’est aussi se dire que son père mérite mieux que d’être laissé à son destin écrit dans le futur par les maîtres du temps. Et c’est un « non ! » franc et massif qu’oppose le Jolan de 10 ans à cette perspective. Le chant de Thorgal lui-même, qui ne s’est jamais résigné à ce que le sort lui offrait. La geste de l’Occident.

Thorgal 21 jolan 10ans se revolte

Nous sommes à la moitié de l’album et l’ado se réveille. Aidé de son double de 25 ans (le rêve de grand frère qu’a tout garçon), il va berner le Veilleur et changer le destin. Par amour filial.

Thorgal 21 jolan 25ans

Dans un corps d’adulte, il sauvera son père, délivrera sa mère et sa sœur, avant d’échapper aux griffes de Kriss. In extremis comme d’habitude, mais facile lorsqu’on dispose de ‘pouvoirs’ ! Il faut quand même faire vite si l’on ne veut pas se prendre un pilum dans le sternum.

Thorgal 21 kriss pilum dans le sternum

Mais comment résoudre les paradoxes du temps ? Le Jolan de 25 ans qui étreint le Jolan de 10 ans après la délivrance est-il « possible » ? Certes non… Ce pourquoi le chef des Veilleurs, venu exprès du futur, entraînera Jolan adulte vers les lointains. C’est le destin de Thorgal et de sa lignée de ne pouvoir vivre jamais au présent, dans l’intimité de sa famille, reconnu dans son village à faire comme tout le monde. Mais il y aura deux Jolan désormais, le gamin et son clone, une forme d’immortalité…

Thorgal 21 jolan darek lehla

C’est une leçon à l’adresse des petits garçons et des petites filles aussi : ne jamais se résigner, faire ce qu’on doit, pour ceux qu’on aime. Jolan ressuscite ses amis, Lehla a tout quitté par amour pour suivre Jolan, au risque de la noyade. Son frère Derek aussi, au nom de l’amitié. Sans cela, la vie vaudrait-elle d’être vécue ? Lorsque l’on a 10 ans, le corps frêle, le cœur débordant, l’esprit aiguisé d’un petit Viking déluré, c’en est d’autant plus émouvant. C’est fort, Thorgal !

Rosinski & Van Hamme, Thorgal 21, La couronne d’Ogotaï, 1995, éditions du Lombard, 48 pages, €11.40

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Thorgal 20 La marque des bannis

Pendant que Thorgal erre, sans mémoire, aux côté de Kriss, sa walkyrie, sa petite famille désespère. Elle vit toujours au village, où il est plus facile d’élever un bébé. Trois ans ont passé depuis que le père est parti et Louve, la petite fille, a désormais 4 ans. Elle se révèle : curieusement environnée de loups, elle n’a ni peur ni agressivité : elle les entend « discuter » ! C’est ce qu’elle dit à son frère. Elle est née en même temps que des louveteaux, jadis, dans la grotte où s’était réfugiée sa mère.

Jolan, le fils, en a 10, son visage a changé, plus allongé, préadolescent déjà. Il cultive son talent de détruire les objets, mais ne sait pas encore recombiner les atomes pour construire. Il reste petit garçon, la larme lui perle à l’œil quand il pense à son papa qui ne revient pas. Mais cet album est celui où il surgit à l’aventure. Il s’émancipe du village (où il a quelques ami(e)s) et de sa mère. Il sent qu’en se montrant digne de lui, il pourrait faire revenir son père. C’est pourquoi j’aime tant Thorgal, cette bande dessinée où la psychologie des enfants est réaliste, évoluant avec leur âge.

Les hommes du village, partis piller les Saxons, ne reviennent pas de leur expédition. Le mythe viking (repris par la BD) veut que ces guerriers-commerçants aient été surtout des pillards, alors qu’ils ont été avant tout des négociants. Ce sont les moines, peureux et improductifs, fonctionnaires avant la lettre réfugiés sous l’égide l’Église-providence, qui ont écrit cette légende. Eux n’avaient rien à échanger et voyaient « le diable » dans tout étranger païen. Le malheur veut que ce soient les vainqueurs qui écrivent l’histoire, pas ceux qui ont vaincu sur le terrain. Heureusement que l’histoire comme recherche scientifique vient désenfumer les croyances ! Les assauts des « lois mémorielles » n’ont pas d’autres visées que d’imposer la vérité totalitaire de quelques-uns sur tous, par la menace.

Au village, pourtant, un jeune homme revient, blessé, épuisé. Il manque de se faire bouffer par les loups et c’est Louve, parce qu’elle entend les bêtes « discuter » entre elles, qui le sauve au matin. Les bonnes femmes du village sont soupçonneuses, haineuses, prêtes à trouver n’importe quel bouc émissaire à leur colère d’avoir perdu leurs hommes. Le jeune homme s’appelle Erik et décrit un grand guerrier brun appelé Shaïgan, à la barre d’un bateau plus grand que les autres et peint en rouge, du sang de ses ennemis. Il est excité au combat par son égérie guerrière Kriss de Valnor, sans pitié pour les faibles. Ceux qui ne se rendent pas sont égorgés ; ceux qui se rendent ne méritent plus le nom d’homme, rendus esclaves et vendus à un marchand byzantin.

Ce Shaïgan ne serait-il par Thorgal, par hasard ? Celui qui a été adopté par le village mais n’a jamais vraiment été accepté par ces xénophobes de terroir ? Jolan, naïf, avoue reconnaître Kriss de Valnor – que n’a-t-il pas dit là ! Aussitôt les mégères réclament le prix du sang, le wergeld. Mais comme les Vikings sont reconnus (malgré les écrivaillons moines) comme révérant le droit, c’est le parlement du village, le Thing, qui délibère et juge. Ni Aaricia ni les enfants ne sont condamnés à mort, mais exclus. La marque des bannis sera apposée au fer rouge sur la joue d’Aaricia, l’empêchant ainsi de se refaire une vie ailleurs dans le monde viking. Jolan en vient à détester son père, « parti pour aller vivre avec une autre femme » comme plusieurs hommes du village l’ont fait, qui a changé de nom et n’aime plus ses enfants…

La famille doit fuir, ses biens sont confisqués et distribués aux femmes qui n’ont pas revu leur mari ; l’ordre règne par la délation et le profit, comme plus tard sous Pétain. Seule une femme les aide, l’amie d’Aaricia, Solveig. Elle leur donne un cheval et des provisions. Mais la loi des bannis est celle du chacun pour soi : belle leçon aux adolescents qui lisent la BD.

Être trop bon n’est jamais sûr quand on n’assure pas ses arrières. Des voisins pillent ans vergogne ceux qui sont accusés sans preuves ; des esclaves sauvés volent sans vergogne leurs bienfaiteurs. Mais Jolan a appris avec Thorgal qu’on est quand même plus fort à plusieurs que tout seul. Les loups en bande donnent l’exemple en protégeant la petite famille…

Cependant Kriss ne peut vivre sans écraser sa rivale dans le cœur de Thorgal. C’est elle qui a tout manigancé : la capture des bateaux qui revenaient chargés de butin, l’envoi d’Erik comme victime pour avouer, le bannissement inévitable. Aaricia est donc à sa merci ; elle s’en empare avec Louve, tandis que Jolan erre en gamin des rues avec Darek, un copain de rencontre, un Suédois rendu esclave puis délivré par la bande de loups.

Jolan connaît son devoir : aller délivrer sa mère, enfermée dans un château imprenable construit sur la mer et à la passerelle bien gardée. Il n’a que dix ans mais du courage comme à dix-huit. Petit homme dont l’éducation (la meilleure) s’est faite par l’exemple. Il a vu son père courageux lui enseigner qu’on ne devait jamais renoncer ; il a vu sa mère avilie ne pas haïr mais chercher à comprendre ; il a connu des erreurs et sa mère lui a enseigné à suivre son but quand même, sans se décourager. Il n’hésite donc pas à se lancer nu dans l’eau glacée de l’hiver nordique pour aborder la forteresse du côté de la mer, mal gardé. Son copain le suit, de deux ans plus âgé, mais admiratif de sa hardiesse.

Je songe à Nietzsche, dans l’aphorisme 225 de Par-delà le bien et le mal : « Cette tension de l’âme dans le malheur, qui l’aguerrit, son frisson au moment du grand naufrage, son ingéniosité et sa vaillance à supporter le malheur, à l’endurer, à l’interpréter, à l’exploiter jusqu’au bout, tout ce qui lui a jamais été donné de profondeur, de secret, de dissimulation, d’esprit, de ruse, de grandeur, n’a-t-il pas été acquis par la souffrance, à travers la culture de la grande souffrance ? » Il ne s’agit pas de masochisme, mais d’acceptation pleine et entière du réel, avec tout ce qu’il a de dur ; il s’agit de supporter pour risquer. La BD Thorgal comme initiation au philosophe Nietzsche, qui aurait cru ?

Et voilà les gamins qui délivrent les hommes, enfermés dans les sous-sols – dont une partie du village, capturé sur les bateaux. Être délivré par un môme, quelle honte pour les valeureux Vikings ! Ils ne savent pas quoi faire pour se faire pardonner. Jolan, grand seigneur comme son père, n’accepte que quelques pièces d’or pour acheter un bateau et se rendre sur l’île de Kriss de Valnor. Car sa mère et sa sœur n’étaient pas avec les esclaves délivrés, mais emmenées in extremis par Kriss sur un navire ancré en bout de ponton. Jolan ne peut rien faire, la guerrière le vise d’une flèche, substitut de pénis qu’elle affectionne. Elle ne la décoche pas cependant car, si elle est sans pitié, elle garde de l’honneur. Elle doit quelque chose au gamin, qu’elle appelle « petit garçon » en hommage à sa virilité naissante, donc l’épargne pour cette fois… mais le défie de venir chercher sa mère chez elle !

La figure de Kriss se fait meilleure au fil des albums. Dans le premier où elle est apparue, c’était une vaniteuse féministe, prête à tout pour prouver qu’elle faisait mieux que les hommes. Elle avait notamment ce coup de poignard bas qui violait autant qu’il tuait, en basse vengeance pour tous les viols qu’elle avait elle-même subis. Ce n’est pas pour rien qu’elle a été nommée Kriss, du nom d’un poignard malais. Elle devient plus vivable, louve désormais plus éprise de liberté que de paraître. Elle est possessive, jalouse du mâle qu’elle veut, Thorgal, qu’elle refuse de partager avec Aaricia. Qui va gagner ?

Jolan, émoustillé par ses premières hormones d’adonaissant, prend la digne suite de Thorgal. Il sait s’allier des compagnons tels que Darek, 12 ans et sa sœur de 10, un peu amoureuse de lui. C’est mignon, prenant, et bien tourné. Avec un dessin détaillé et amoureux des personnages. Suite aux prochains numéros…

Rosinski & Van Hamme, Thorgal 20 La marque des bannis, 1995, éditions du Lombard, 48 pages, €11.40

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Redmond O’Hanlon, Atlantique nord

Qui connaît en France Redmond O’Hanlon ? Pas grand monde assurément, alors que le bonhomme est célèbre en Grande-Bretagne, une émission de télévision lui a même été consacré en plusieurs épisodes. Né en 1947 dans le Dorset, c’est un « littéraire », docteur en littérature du XIXème siècle avec une thèse intitulée ‘Les changements du concept de nature dans le roman anglais, 1850-1920’. Mais c’est un littéraire passionné de science, il a été 15 ans rédacteur en chef de la rubrique histoire naturelle du Times Literary Supplement.

Écrivain-voyageur, il explore des contrées sauvages juste pour en ramener des souvenirs littéraires. Plus absurde qu’un Anglais, on ne fait pas. Il pénètre au cœur de Bornéo pour apercevoir les derniers rhinocéros de Sumatra, dont on n’est pas sûr qu’ils existent encore. Sur le rio Negro, il erre à la recherche d’une jonction possible entre bassin de l’Amazone et bassin de l’Orénoque. Au Congo, il n’hésite pas à chercher des dinosaures toujours vivants ! Il décline ces aventures en livres drôles et bavards, emplis de faits réels puisés dans les observations comme dans les ouvrages scientifiques des naturalistes. Tout cela sur le ton l’air de rien de Jerome K. Jerome, immortel auteur d’humour (Trois hommes dans un bateau, Journal d’un touriste, Mes enfants et moi…)

Atlantique nord’ ne fait pas exception à la règle. A 50 ans, sous le regard intéressé de son fils Galen (10 ans) et de sa fille Puffin (13 ans), le voilà à faire ses bagages – sans rien de vert (superstition des marins – pour embarquer sur un chalutier à destination du nord Atlantique. Un vent de force 12 est prévu pour les jours suivants. Il sera malade, privé de sommeil, soumis au travail d’éviscération des poissons… Mais connaîtra ce monde étrange et exclusivement masculin des marins pêcheurs qui doivent chaluter par tous les temps pour rembourser le bateau, le sonar, le radar, le filet.

Il échangera des données naturalistes avec Luke, pré-doc en biologie marine qui voudrait bien se marier et habiter un « cottage viking » mais ne peut quitter les vagues. Il parlera métaphysique avec les rustres sympathiques qui bossent jour et nuit, ne revenant à terre que pour se saouler, baiser et se foutre sur la gueule. Il découvrira des espèces inconnues, ramenées des abysses, et apprendra les noms commerciaux des poissons bizarres que l’on pêche faute de morues. Telle la laide baudroie des grands fonds ; ou la myxine, bête préhistorique.

C’est plein d’humour, plein d’enseignements, et torrentueux comme le discours d’un Anglais bourré. Le lecteur appréhende concrètement la stupidité écologique des quotas de pêche imposés par les fonctionnaires de Bruxelles, qui édictent sur rapports sans avoir jamais mis le pied sur un bateau. « C’est un gâchis, un terrible gâchis… Si seulement nous pouvions être gouvernés par les Islandais ! Alors, nous pourrions contrôler et gérer les mers qui nous appartiennent, jusqu’à 200 milles des côtes. Si on se débarrassait de ces quotas absurdes, nous pourrions conserver nos stocks de poissons et découvrir le secret du cycle vital de ces raies, protéger les femelles et les jeunes… » p.464. Car le règlement écolo est implacable : pas de quota, pas d’autorisation ! Donc on rejette à la mer – mort – tout ce qui n’entre pas dans la liste bureaucratique. Et tant pis pour les 150 raies prises dans le chalut… O’Hanlon évoque la bêtise des ayatollahs écolos comme Flaubert celle des bourgeois de son temps.

Tout est vécu, tout est vrai, tout est nature. C’est à lire !

Redmond O’Hanlon, Atlantique nord (Trawler, A Journey through the North Atlantic), 2003, Folio 2011, 511 pages, €7.69 

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Île Callot

Déchiquetée par les flux et reflux des marées entrant et sortant deux fois le jour du ria de la Penzé et de la rade de Morlaix, l’île Callot prolonge la pointe de Carantec vers la Manche. Le granit rose de son socle ancien a été grignoté par la mer et se dépose en dunes que fixent les ajoncs. Cette terre assiégée par l’eau serpente sur trois kilomètres de long et seulement de 15 m à 300 m de large, laissant ça et là des îlots de résistance plus dure tels ces rochers des Bizeyer, les Grandes Fourches, l’île Blanche, le Cerf et ces Ru Lann qui ponctuent le passage à gué piétonnier sur banc de sable.

Callot est une demi-île. La mer se retire deux fois par 24h, laissant piétons et véhicules accéder à ses 17 plages. Le jusant emporte avec lui la solitude les îliens et permet les échanges comme l’invasion. Aujourd’hui, le passage est de 11h30 à 16h10. Neuf familles y vivent à demeure, par tradition. Des résidences secondaires s’y sont installées, saisonnières. L’été, la population îlienne est multipliée par cent lorsque la marée le permet. Drôle d’île que ce semi-isolement ! L’on n’y exploite plus guère le granit, dont le solide rose a pourtant construit les demeures de Morlaix. La pêche n’est plus qu’un loisir, surtout le ramassage de coquilles par les estivants qui, bien que férus de « bio » pour la plupart, ne savent pas ce qu’ils mangent en prenant ce qui vient : l’élevage de saumons du plateau des Duons, un mille au large, produit les déchets de 600 tonnes d’animaux vigoureux venus de Norvège. Ils sont apportés par la marée et mollusques comme crustacés s’en nourrissent avidement. Mais, nous le savons, la vogue du « bio » n’est qu’une croyance de plus, la foi submergeant largement la raison. L’île conserve quelques champs où poussent des artichauts, des pommes de terre et quelques céréales. Des pâturages servent de temps à autre aux moutons, autrefois plus nombreux, comme le rappelle le « passage aux moutons » qui relie Callot à Carantec. Aujourd’hui, les animaux laineux dont l’intelligence a été vantée par Rabelais, sont remplacés par les touristes, tout aussi blancs, tout aussi Panurge, tout aussi à tondre lorsque la saison est venue.

Mais les habitants ne sont pas de cette eau. Ils préfèrent habiter leurs maisons ramassées sous les rochers, aux toits arrondis comme des coques de bateau renversées, orientés pour offrir la moindre prise aux vents dominants. Les murs de granit offrent leur abri et leur chaleur accumulée la journée aux quelques hortensias qui poussent bleu ou rose selon les minéraux du sol. Le mouvement incessant de l’eau, ce roc à peine semé de terre arable, cette platitude arasée par le vent et la mer, incitent à la contemplation. Tout bouge, tout est éternel. La nature est l’indifférence même à ce qui vit en son sein. Elle est profuse et ce qui meurt laisse la place à ce qui vient.

De l’eau jusqu’à l’horizon, le ciel immense parfois clair, parfois peuplé de noires chevauchées venues du large – comment, dès lors, ne pas se tourner vers l’au-delà des Mystères ? L’Ankou, les Korrigans, les anciens dieux celtiques mènent leur sabbat plus dans les esprits aujourd’hui que dans les chaumières. L’école, construite en 1936, n’abrite plus suffisamment d’élèves pour subsister, même si certains passaient le gué pour y venir jusqu’à la fin des années 70. Le lieu expose désormais durant l’été les œuvres callotines et carantécoises des jours sombres : des aquarelles, des poèmes, des sacs en tissus fleuris, des sculptures… Foi laïque des œuvres qui subsistent après la disparition du créateur.

Sur le plus haut sommet de l’île – 22 m par rapport au niveau moyen des mers – se dresse bien-sûr la chapelle. Car Dieu est une tentation en ces contrées presque vides où les éléments manifestent leur puissance. Contre la jungle du marché où les puissants sont la vague, la marée et le vent, la protection de Dieu ou de l’Etat est désirée, revendiquée et affirmée avec force. Où l’on retrouve ces liens anciens entre catholicisme et étatisme, si typiquement marqués en France.

Les habitants de l’île sont appelés « Calottins ». Leurs ancêtres bretons ont repris l’endroit aux Danois qui, vers l’an 500, avaient fait de cette pointe un repaire où stocker leurs pillages. Le chef celte Rivallon Murmaczon a prié la Vierge Sainte pour qu’il lui accorde la victoire sur ces Vikings païens. Ce qui fut fait. « Aide-toi, le ciel t’aidera ». Rivallon, en action de grâce, a élevé sur l’emplacement de la tente du chef viking Korsolde une chapelle, inaugurée en 513 après JC (l’ancien, pas Jacques Chirac, je dis ça pour les jeunes branchés sur l’Internet toute la journée).

Cette victoire et son symbole étaient encore salués au canon par les corsaires de Morlaix lorsqu’ils couraient sus à l’Anglois au 17ème siècle. Une élégante tour clocher a été érigée en 1672, comprenant une baie double de cloches, ajourée contre la force des vents et pour que porte mieux le son. Des bourdons neufs y ont été placés en 1996 (l’An Un de JC nouvelle formule, Jacques Chirac cette fois, je dis ça etc…). Signe des temps, un angélus automatique a aussi été monté. A quand la cérémonie minute par SMS ou par application iPhone ?

La Révolution, par son collectivisme communautaire, a transformé la chapelle en caserne – glorification de son propre dieu, l’Universel Français parisien. La restauration commence avant la Restauration, dès le Concordat napoléonien qui bâtit un État pacifié sous le règne duquel nous sommes toujours. 1914 voit l’endroit protégé comme Monument Historique. En 1950, après Occupation et faits de Résistance, une croix monolithe (autrefois appelée « menhir » dans la langue préhistorique) est érigée devant l’église. Face à la « baie de Paradis », vers le soleil couchant, au-delà de laquelle se dressent les flèches des clochers de Saint-Pol de Léon.

Nous avons été parmi ces touristes venus à pied explorer cette fin de terre et nous ouvrir au large et à l’ailleurs. Landes de fougères, rochers et amers peints en blancs pour le point des marins d’avant GPS, plages de sable comme la belle abritée Trann ar Vilar face à Morlaix au loin et aux réserves d’oiseaux des îlots, maisons d’hier humbles devant les éléments et confortables naturellement, maisons d’aujourd’hui vaniteuses dans leur goût néo-breton (réinventé social-écolo 1970), église Notre-Dame de la Toute-Puissance restaurée, entretenue, aimée, où viennent se recueillir des gens qui parlent de l’histoire et des arts. Le peintre carantécois Loïz Laouénan a fait don d’une icône du Roi de Gloire.

Annaïg Le Berre a composé en peinture et tapisserie une descente de Croix dont elle a fait don à la veille du Millénium. La nature est omniprésente ici et les réactions des humains soulignées plus qu’ailleurs : apprivoisement du bain et du sable, prédation des coquilles (mais fleurs et plantes interdites de cueillette), souvenir des aquarelles et photos, recueillement religieux. C’est une vacance de l’âme. Et celle des corps, libres sous le soleil et dans le vent.

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Thorgal 17, La gardienne des clés

Nous avons laissé dans le tome précédent Thorgal et sa petite famille au bord de l’hiver, dans le village viking natal d’Aaricia. Père et fils chassent tandis que la mère allaite sa fille à la maison. Louve vient de naître et Jolan a six ans. Il voudrait bien utiliser l’arc de son père mais il n’est guère assez fort. Encore que… C’est une flèche qu’il tire maladroitement dans les buissons qui va déclencher toute l’histoire.

L’album renoue avec la veine fantastique, puisqu’Aaricia est clouée au bébé. Difficile de vivre des aventures itinérantes dans ces conditions. Ce sont donc Thorgal et Jolan qui s’y collent, sans parler des dieux.

Parce qu’une femme serpent fait revenir de l’autre monde (l’un des innombrables mondes qui existent dans la mythologie) un affreux pour la servir. Elle veut obtenir pour elle la ceinture qui permet l’invulnérabilité et le passage des mondes. Simple, non ?

Sauf que son affreux n’est pas honnête (qui l’eût cru ?) et veut garder l’objet pour lui. Il profite d’être déguisé en Thorgal pour tenter de forcer ce dernier à aller récupérer ladite ceinture auprès de la Gardienne des clés. Jadis en effet, Thorgal a eu une aventure intime avec elle.

L’errance du héros renoue donc avec Les trois vieillards du pays d’Aran, ce qui est prétexte à laisser épouse et gamins pour courir le monde sensuel. Il y a de la nature, de la chasse, de la bagarre et de la femme dans l’aventure.

Jolan est trop petit pour y participer vraiment mais, comme les jeunes lecteurs ont tendance à s’identifier à lui comme à un petit frère rêvé (une sorte de fils de David Beckham aujourd’hui), il sert de déclencheur et d’appât, d’otage et de mascotte. Lui aussi découvre le deuxième monde…

Mais sa hantise, comme celle de tous les gamins, est d’être abandonné par son père. C’est que l’aventure est bien plus tentante que la chaumière et qu’un adulte sait bien mieux s’amuser tout seul que traîner un mouflet.

Nous avons donc tous les ingrédients nécessaires à une belle histoire. Il y a de l’action rude et de beaux paysages, de la morale et de l’éducation. Les rapports hommes-dieux se font sous contrat et des rapports homme-femme sont égalitaires – pas identiques, chacun son rôle et ses désirs, mais aussi utiles, au même niveau. Il y a de la bagarre et du sentiment, de la rudesse et de la tendresse.

Le dessin somptueux sert le texte riche. La nature nordique est dessinée minutieusement et le village viking est rempli de détails. Les personnages ont du corps, comme on le dit d’un vin, et de la personnalité, comme le montrent les expressions du visage de Jolan. La couleur n’est pas plaquée, elle ajoute au visuel.

A noter aussi l’image contrastée du père brun et du fils blond, de la mère blonde et de la fille brune. Thorgal, fils d’Aegir (c’est-à-dire le vent) est viking adopté, irréductiblement étranger (il vient des étoiles). Il n’est donc pas le grand blond imberbe et musculeux de la mythologie mais un noiraud velu charpenté sans gonflette, les traits rudes.

Il est adulte et pas adolescent, homme mûr qui pense aux autres, notamment à ceux qu’il aime mais aussi aux nains et aux animaux, pas Narcisse heureux de se voir si beau dans son miroir. Les aventures ne sont pas pour lui une occasion de se faire admirer, mais la nécessité du destin auquel l’ont condamné les dieux pour n’être pas vraiment de « ce » monde.

L’ensemble est riche et cet album 17 montre un dessin maîtrisé et un beau renouvellement de l’histoire. On aime à voir grandir les enfants dans un monde impitoyable mais d’une beauté prenante, et la justice triompher parce qu’on le veut.

Rosinski & Van Hamme, Thorgal 17, La gardienne des clés, 1991, éditions du Lombard, 48 pages, €11.40

Rosinski & Van Hamme, Thorgal 3, Les trois vieillards du pays d’Aran, éditions du Lombard, 48 pages, €11.40

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Thorgal à nouveau papa

Thorgal, le héros viking des années 1990, de pères belge et polonais (Van Hamme-Rosinski), a été sept ans avant papa d’un petit garçon blond et hardi, Jolan. Dans cet album 16ème, voici sa femme Aaricia, princesse viking, à nouveau enceinte. L’accouchement ne se passera pas sans stupeur ni tremblements. La vie est rude dans les âges médiévaux, dans ce paysage du grand nord qui sort à peine de l’hiver.

Fantasme de femme, Aaricia tient absolument à accoucher dans « son » village, celui qu’elle a quitté pour suivre Thorgal, enfant des étoiles qui n’est de nulle part. Atteindre le fameux village n’est pas de tout repos et ce n’est pas la première fois que le couple et l’enfant tentent d’y parvenir. A chaque épisode, des obstacles humains les en empêchent. Cette fois-ci ne déroge pas à la règle. C’est un vaniteux Wor, dit « le Magnifique » parce qu’il a sens aigu du marketing et de sa personne, qui est devenu « roi » des Vikings du nord. Il occupe le village, accapare les femmes avec sa bande, et a fait main basse sur l’héritage du roi défunt dont Aaricia est la fille. Autant dire que le retour de Thorgal n’est pas le bienvenu…

Il y a donc complot, dans une nature sauvage peuplée de brutes. Tous les ingrédients de l’aventure pour les petits garçons. Jolan construit une cabane avec son père, s’endort heureux parce qu’il entend ses parents se dire « je t’aime ».

Il volera un cheval afin de prévenir son père. Mais il n’a ni l’âge ni la carrure, malgré son courage. Un orage fait cabrer son cheval qui le désarçonne. Assommé, gisant à terre, il sera récupéré par les brutes qui s’en servent comme otage pour attirer Thorgal – et le tuer. Car la tuerie suit la torture comme le viol le pillage. Tous les poncifs de la légende viking établie par les moines en robe sont là.

Sauf que Rosinski-Van Hamme tissent une autre histoire : les Vikings ne sont pas toujours des brutes épaisses, pas plus qu’en notre temps les soldats ou les ados de banlieue. Il y a aussi des histoires d’amour, d’honneur et de courage. Comme la BD est à destination des moufflets et mouflettes, ces valeurs là sont bien mises en scène.

Chacun des héros est courageux, jusqu’au chien Muff qui combat un grand soudard sur le point d’embrocher Jolan. Aaricia aveugle de braises l’autre soudard avant de fuir et de se cacher de la horde. Elle accouchera dans la douleur, mais sans rien dire, auprès… d’une louve dans le même état de parturiente. Le courant passe, solidarité entre femelles ; les petits naissent ensemble.

Thorgal, bien sûr, combattra le vaniteux, montrera à la horde combien minable est le bellâtre, sera époux et père attentionné. Il sera sauvé par le destin qui est, comme chacun sait, la somme des actions passées que l’on a accomplies. Le passé vous rattrape toujours et les crimes précédents ne restent pas impunis. Mais les bonnes actions ne restent pas non plus sans réponses.

Tout est bien qui finit bien ? Pas tant que ça : Aaricia est épuisée, Thorgal et Jolan blessés, Muff entre la vie et la mort.

Nous sommes en 1990 et personne ne sait ce qu’il va advenir du monde avec une URSS vacillante et une Chine en plein essor. L’aventure est tentante, mais cruelle. Elle fait mal. Il est bon de rester stoïque et de faire honneur à ses valeurs. Telle est la leçon aux gamins et gamines, les deux sollicités par cette histoire où bagarres et attaches familiale se rejoignent.

Voilà en tout cas Thorgal papa à nouveau. D’une fille cette fois, une très brune qui s’appellera Louve pour faire bonne mesure !

Rosinski-Van Hamme, Thorgal 16 – Louve, 1990, éditions du Lombard, 48 pages, €11.35

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Laxness, La cloche d’Islande

L’Islande est un pays pauvre où l’on vit de brebis et de morue dans des maisons de tourbe. Colonisée par les Vikings peu avant 900, peuplée d’esclaves irlandais et de proscrits de Norvège, l’île a périclité une fois le christianisme instauré. Il prônait la révérence aux puissances et a entraîné la soumission à la couronne danoise. Pays d’Europe continentale, le Danemark n’avait que faire de cette île pauvre sans cesse à quémander du grain et de la corde, tout ce qui ne poussait pas sur cet antre de l’enfer, terre volcanique où Satan crachait le feu périodiquement. Le roman du prix Nobel de Littérature 1955 Laxness a été écrit en 1943, sous une autre botte : l’allemande. Il chante l’Islande ‘éternelle’, celle qui survit par-delà les vicissitudes, dans le souvenir des sagas des scaldes. La culture est ce qui reste quand on a tout oublié : il n’est pas de meilleur exemple que l’Islande.

L’auteur situe l’histoire au XVIIIe siècle, lorsque le Danemark cherche du fer pour fondre des canons et faire la guerre aux Suédois qui lui ont piqué la Scanie. Mais les caisses de l’État sont vides, englouties dans les fêtes et les caprices. Il faut donc pressurer l’île esclave. Le premier chapitre montre donc le démontage de ‘la cloche’ d’Islande, sise au lieu du parlement traditionnel, l’Althing. Le roman met en scène quatre personnages principaux, chacun présentant une face de la culture islandaise, l’un des trois étages de l’homme : instincts, passions, intelligence.

  1. Le paysan Jon Hreggvidsson est robuste et noir de poil, il est la force de la nature qui survit à tout, aux intempéries, aux tourments, à l’alcool.
  2. La femme-elfe, maîtresse de grande ferme et fille du gouverneur Snaefrid Eydalin Björnsdottir, est la passion, vierge guerrière qui se donne à qui elle veut, conduite par l’honneur, ce sens inné de la réputation qui tient tous les Vikings.
  3. Le lettré Arni Arnaeus collecte les anciens parchemins et représente l’Islande au roi du Danemark ; il est féru de droit et d’anciennes coutumes, la mémoire de l’île.
  4. S’oppose à lui comme la nuit au jour le chrétien archiprêtre Séra Sigurd, ambitieux, obstiné, renfermé, qui enrobe de latin ses discours pour imposer sa loi sous prétexte de Dieu. Est-il l’âme contre la raison ? L’au-delà contre l’ici-bas ? L’auteur ne tranche pas tant il n’y a ni Bien ni Mal en Islande, seulement du bon et du mauvais.

Chaque personnage est alternativement lumineux et sombre, ni ange ni bête mais humain. Jon a-t-il tué l’envoyé du roi lorsqu’il était bourré ? Peut-être, nul ne le sait, même pas lui, toujours est-il que l’autre a été retrouvé mort au matin auprès de lui. Il sera donc jugé et condamné, mais sans défense digne de ce nom, et le jugement sera cassé à Copenhague, puis durera dans les chicanes comme adorent les descendants vikings. Jon a réellement existé, comme Arni, ce qui fait le sel de l’histoire. C’est Snaefrid, éprise d’Arni, qui va délivrer Jon ; Arni qui va faire casser son premier jugement ; Snaefrid qui va causer la perte d’Arni ; Sigurd qui va gagner en imposant la négation de soi à l’énergie de vie qui anime tous les autres personnages. Il finira évêque (luthérien) d’Islande et marié à la blonde Snaefrid.

La leçon du roman est amère, juste avant l’indépendance accordée à l’Islande en 1944, le 17 juin : tout ce qui est vivant a été étouffé depuis l’ère viking, par l’Église réformée, le Danemark, les querelles des grandes familles, le monopole des commerçants danois, les maladies, la famine… Seules résistent le paysan et le lettré, ces deux faces des Islandais, témoins du puissant vouloir-vivre.

Le lecteur pourra être rebuté par la typographie minuscule de l’édition de poche GF et par les 510 pages de ce roman en trois parties. Mais les chapitres sont courts et très souvent captivent sans qu’on s’en aperçoive ; cette faculté de décrire directement les choses, les paysages, les personnages sans jamais interpréter ce qu’ils font ni donner de morale est d’une grande force d’évocation. Elle laisse le lecteur libre d’en penser ce qu’il veut sans que personne ne dise « je » ou « il faut penser que ». Qui veut pénétrer un peu de cette âme islandaise au travers de sa culture rencontrera ce monument littéraire sur sa route ; une fois dans le pays, il comprendra mieux encore cet affrontement permanent de l’ordre et du désordre de la nature, des éléments et des humains dans cette île sauvage composée de glace et de feu entourée par la mer glaciale arctique, il comprendra mieux cette puissance de vie viking qui régénère le peuple à chaque génération.

Halldor Kiljan Laxness, La cloche d’Islande, 1943, traduction de Régis Boyer 1979, Garnier-Flammarion GF 2008, 510 pages, €9.31

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Thorgal 15, Le maître des montagnes

L’histoire de Thorgal n’est pas linéaire, ni dans le même univers connu. Elle déborde dans le passé, les territoires ignorés et même le monde des dieux. Après l’enfance de Thorgal, rappelée dans l’album Aaricia, voici un paradoxe du temps. Car le temps n’est pas une droite mais une courbe, allant jusqu’au cercle selon certaines théories : le serpent qui se mord la queue.

C’est ainsi que Thorgal, dont l’épouse attend son second enfant, cherche à se frayer un chemin sur la côte pour revenir en bateau. Aaricia souhaite en effet quitter sa solitude pour accoucher parmi les siens. Mais Thorgal n’est pas un homme ordinaire. Venu des étoiles, adopté par les vikings, il est de l’entre deux. Par hasard au présent, souvent dans le passé ou l’avenir.

Il s’avance dans la neige épaisse alors qu’un son de cor fait tomber une avalanche devant lui. Un jeune homme en skis se fait prendre. Devant contourner l’énorme obstacle avec son cheval, il remet au lendemain et avise une cabane où passer la nuit. Un adolescent s’y est réfugié, évadé du seigneur des montagnes qui l’avait pris enfant comme esclave. Là commence l’aventure.

Personne n’est ce qu’il paraît, ni l’esclave en fuite, ni le mort en avalanche, ni le seigneur des montagnes. Ils ne sont qu’une suite de paradoxes générés par le temps qui bégaie. Thorgal se retrouve en effet projeté dans une prairie verte en plein été, où une jeune fille élève des moutons. Elle vit dans la cabane depuis dix ans, solide et presque neuve, et n’a jamais entendu parler de seigneur des montagnes. En revanche, elle connaît la bague de pierre verte que Thorgal a trouvée la veille au soir, sous la neige. C’est un serpent qui se mord la queue et elle appartenait à son grand père.

L’esclave adolescent tombe amoureux de la fille, qui lui préfère Thorgal, tandis que celui-ci invoque sa Aaricia. Le conflit va entraîner les protagonistes à effectuer des sauts de temps, entre présent et passé, pour débrouiller l’histoire. Et la fin n’est pas en reste qui laisse entrevoir ce qu’on n’attendait pas.

Leçon : on ne joue pas avec le temps. La relativité montre aux hommes que l’univers est bien plus compliqué que leur petit esprit le pense. Mais le temps est l’affaire des dieux – laissons-le à ceux qui sont capables de le chevaucher.

Un peu compliqué pour les jeunes enfants, malgré le dessin très filmique et les héros beaux comme des dieux. Plutôt pour les 12 ans et plus, d’autant que la fille rousse Vlana a des seins bien pommés au balcon, de quoi rendre jalouse les filles et attiser les garçons de cet âge.

Rosinski et Van Hamme, Thorgal 15, Le maître des montagnes, 1989, éditions du Lombard, 48 pages, €11.35

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Jules Verne, Voyage au centre de la terre

Parmi l’un de ses premiers Voyages extraordinaires Jules Verne, écrivain pour la jeunesse féru de théâtre, part explorer les entrailles du globe. Il publie son roman comme un récit, exactement un an après l’aventure qu’il date de mai 1863. Le respectable professeur d’université Lidenbrock a acheté un manuscrit d’un alchimiste islandais du XVIe siècle, Arne Saknussemm. De retour dans sa maison ancienne à pignons de Hambourg (aujourd’hui détruite par les bombes incendiaires alliées), il convoque son neveu orphelin Axel, 18 ans, pour lui faire part de sa découverte. Un parchemin crypté de runes s’en détache. C’est le début, haletant, d’une aventure sans équivalent jusqu’alors.

Jules Verne est un poète de la science. Positiviste, comme son temps, il croit dur comme fer aux découvertes et explorations. Le savoir humain n’a d’autres limites que le temps et les préjugés. Chaque pas en avant contre l’obscurantisme est une aventure de l’esprit comme de la volonté. Lidenbrock enrôle l’adolescent Axel, pourtant amoureux de la pupille du professeur, Graüben, 17 ans, et monte aussi sec une expédition vers l’Islande. Il faut près d’un mois, en ce temps là, pour accéder à l’île isolée. Le train jusqu’au Danemark, l’embarquement sur un voilier de commerce, les chevaux jusqu’au volcan éteint Snaeffels au nord-ouest de Reykjavík, enfin l’escalade, puis l’attente. Car le soleil se montre rarement au sommet du volcan entouré de glaciers. Or c’est lui qui, selon le cryptogramme, indique la bonne cheminée du volcan qui mènera au centre de la terre.

Nous sommes dans l’aventure et elle est bien menée ; dans la spéculation scientifique où les doutes comme les hypothèses sont bien expliqués ; dans le théâtre avec les trois personnages aux caractères bien tracés. Lidenbrock est un savant, donc sûr de lui et dominateur mais aussi courageux, entreprenant et résistant, ce qui n’empêche pas une certaine tendresse pour son neveu. Axel est un gamin de 18 ans, donc exalté mais encore tendre, physiquement moins fort que les adultes mais observateur et plein de vie. Hans, l’Islandais chasseur d’eiders, est un flegmatique, fidèle à son patron et à son oie apprivoisée, mais fort comme un Viking. Ces trois caractères-là se complètent.

Descendus par un jeu de cordes dans la cheminée volcanique, fort loin du sommet, ils pénètrent dans des galeries sombres, à peine éclairées par les fameuses lampes de Ruhmkorff qui produisent chimiquement de l’électricité. Ils se perdent, crèvent de soif, Axel défaille. Révisant son hypothèse, Lidenbrock rebrousse chemin pour choisir une autre voie et le génie humain permet d’obtenir de l’eau. Une cascade, qui prend toujours la meilleure pente, les guide vers les profondeurs. Axel se perd, étourdi comme un gamin. Une fois encore le génie humain via la science des sons, va permettre de le retrouver. C’est alors une mer intérieure qui s’ouvre, où les trois compagnons vont s’embarquer sur un radeau fabriqué de bois fossile. Rencontre de monstres marins du jurassique, puis d’un cimetière de squelettes de l’ère secondaire et même de l’homme fossile de l’ère quaternaire, dont Boucher de Perthes vient de découvrir les restes dans la Somme !… Pour l’aventure, il fait chaud (et Axel se déshabille), l’atmosphère est saturée de vapeur électrique qui donne une lumière diffuse.

Mais il faut bien conclure. Après cette exploration inédite, et avoir retrouvé une dague gravée aux initiales d’Arne Saknussemm, la voie qu’il indique est bouchée par un séisme. Qu’à cela ne tienne ! Les compagnons n’ont pas emporté autant de bagages sans y trouver quelques ressources. Du fulmicoton fera l’affaire : faisons sauter l’obstacle. Mais là, retournement quasi écologique, la nature ne fait pas toujours ce qu’on veut d’elle. L’explosion libère une lave qui emporte les naufragés sur leur radeau dans de vraies montagnes russes, « à trente lieues à l’heure ». Les voilà échaudés par le magma qui les pousse cette fois vers le haut. Axel ne garde comme vêture qu’un pantalon déchiré avec ceinture, ce qui permet à Hans de le retenir au bord du précipice. Car, sans le voir, ils sont projetés par un volcan à la surface !

Les voilà sur une pente, dans un paysage d’oliviers, avec la mer bleue au pied. Où sont-ils donc ? Un gamin effrayé de les voir « à moitié nus » le leur apprend : depuis l’Islande, ils se retrouvent dans les îles Lipari ! De retour à Hambourg, ils sont fêtés comme des héros et les controverses scientifiques reprennent de plus belle. Axel n’en a cure : après cette épreuve initiatique, il est définitivement adulte. N’oublions pas que Jules Verne écrit pour les adolescents de son temps. Axel épouse sa Graüben et – l’histoire ne le dit pas – ils furent heureux et eurent beaucoup d’enfants. Peut-être pas autant que les dix-neuf de cette ferme d’Islande, qu’Axel a mignoté sur ses genoux à l’aller, mais quand même.

Un film a été tiré de cette aventure en 1959 et il est aussi beau que le livre. D’abord parce que les décors fantastiques ont été bien réalisés, le carton-pâte donnant l’illusion du vrai et les canyons américains faisant très ‘centre de la terre’. Ensuite parce que le réalisateur a ajouté une intrigue entre savants qui donne du piquant policier à l’aventure. La sensualité qui couve dans le roman avec les femmes, bien plus présentes que dans le livre, s’éclate avec Axel en jeune homme athlétique (rebaptisé ici Alec) que les frottements, la chaleur et les malheurs font sortir complètement nu du cratère à l’arrivée – et devant des bonnes sœurs ! Seconde guerre mondiale oblige, le professeur Lidenbrock est renommé Lindenbrock et appartient à l’université d’Édimbourg…Pas question de filmer un héros allemand, tout le monde en devient écossais ! Quatre personnages sont ajoutés à ceux du livre : le professeur Göteborg qui va tenter de piquer l’idée à Lindenbrock, sa femme Carla qui fera partie de l’expédition (impensable aux temps victoriens de Jules !), l’oie Gertrud qui sera l’occasion de scènes filmiques, enfin le descendant Saknussemm en genre nazi régnant sur un empire de mille ans.

Il existe aussi un film d’Eric Brevig, sorti en 2008 chez Metropolitan Export. Le professeur devient Anderson, Axel rapetisse à douze ans et devient Sean, tandis que le guide islandais est politiquement et correctement transformé en bonne femme pour plaire aux minorités activistes. Autant dire que ce divertissement commercial est pour môme  ou pour faire avaler burgers et coca aux masses lobotomisées. Juste pour faire du fric avec la marchandisation d’un mythe, rabaissé au bas niveau des foules banlieusardes américaines. Seule la 3D pallie la nullité du scénario réécrit.

Ce ‘Voyage au centre de la terre’, auquel on ne peut pas croire une seconde au XXIe siècle, reste actif dans l’imagination, offrant une vision positive de la science et de l’ingéniosité de l’homme. Il donne aux jeunes l’envie de bouger et de pousser leur vie, d’explorer pour la science. Ce n’est pas là son moindre mérite. Mais mieux vaut lire le livre ou voir le film de 1959 que la merde commerciale des années 2000 !

Jules Verne, Voyage au centre de la terre, 1864, Livre de poche jeunesse 2008, 5.22€

Film de Charles Brackett, 1959, Twentieth Century Fox, avec James Mason (Lindenbrock), Pat Boone (Alec), Arlene Dahl (Carla), en DVD, 10.47€

Film d’Eric Brevig (version 3D blu ray) 2009, Metropolitan Export

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Thorgal, les quatre albums au pays de Qâ

Thorgal, le héros viking venu enfant des étoiles, a rencontré l’amazone Kriss de Valnor dans l’album 9. Les albums 10 à 13 sont une saga à rebondissements due à cette peste brune. Thorgal a à peine rejoint son île avec ses nouveaux amis, le vieux Pied d’arbre et l’adolescent fantasque Tjall, que son gamin Jolan est enlevé avec Pied d’arbre par un commando venu en secret de la côte. A l’origine : Kriss de Valnor. Toujours en quête de richesse, une mission dangereuse la tente, payée d’un chariot entier d’or tiré par deux bœufs.

Elle a pour cela besoin d’un compagnon rusé, fort et intelligent comme Ulysse – et elle choisit Thorgal, dont cette féministe pleine de ressentiment envers les mâles est inconsciemment amoureuse.

Lui ne veut pas mais est obligé pour revoir son gamin. Aaricia, sa femme, veut l’accompagner. il tente de la dissuader mais elle est jalouse de Kriss de Valnor, trop belle et trop guerrière pour ne pas tenter – un peu – son guerrier viking de mari… Et puis Jolan n’est-il pas son fils à elle aussi ?

Cela ne convient guère au héros, qui aspire à vivre en paix parmi les siens qu’il aime, mais tel est son destin. Les auteurs sont cruels avec leur création, pour le plus grand bonheur des jeunes lecteurs de ‘Tintin’.

« Pourquoi ma vie doit-elle être sans cesse traversée de souffrance et de mort ? » s’interroge Thorgal alors que Tjall, qui l’a trahi mais qui s’est racheté, vient d’être tué. « Parce que tu n’appartiens pas à la destinée de ce monde », lui dit la statue de la Déesse sans nom, qui fut autrefois sa mère céleste sous le nom d’Haynée.

Le pays de Qâ est une sorte de tyrannie aztèque où un dieu sorti nu de la mer, Ogotaï, s’est imposé aux indigènes par la puissance de ses ondes mentales. Il les a réunis en un État puissant, aux technologies nouvelles comme ces vaisseaux volants soutenus par des ballons. Le peuple des Xinjins est le seul qui résiste encore et toujours à l’envahisseur. Il est dirigé par un autre dieu lui aussi venu d’ailleurs, Tanatloc. C’est sur sa volonté que la mission de tuer Ogotaï pour établir la paix est créée.

Thorgal n’est pas un tueur mais il ne supporte pas qu’on attente à la vie des siens et défendra toujours les faibles. S’il tue, c’est par nécessité, pas par plaisir comme Kriss, ni par soif de pouvoir comme Ogotaï.

La tragédie est que Thorgal y soit mêlé. Tanatloc est en effet ce vieil homme qu’a rencontré Thorgal à douze ans, qui lui a appris ses origines : il est son grand-père. Le tyran Ogotaï qu’il doit tuer est son père et la déesse sans nom Haynée, sa mère, morte depuis longtemps. Le petit Jolan, six ans, enlevé pour convaincre Thorgal d’obéir, est l’arrière petit-fils du vieux Tanatloc près de mourir.

Il apprendra au gamin presque nu à se servir de sa puissance mentale pour décomposer la matière en ses éléments avant de la recomposer à son gré. Pas facile quand on n’a que six ans. Il faut être pressé par la nécessité ou saisi d’une forte passion pour libérer ce pouvoir. Le vieil homme guide son descendant pour guérir Thorgal saisi de fièvre dans la forêt, à des milles de là.

Tout finira bien parce que la tyrannie suscite toujours ses antidotes, même sans héros catalyseur. Mais elle renaît sans cesse dès qu’une parcelle de pouvoir exclusif peut être acquise par une seule personne : user de ses pouvoirs extraterrestres comme Ogotaï, se revendiquer d’un dieu vivant comme Uébac, engranger de l’or pour plusieurs vies comme Kriss de Valnor. Celle-ci sera punie par son péché majeur : la vanité. C’est l’innocent Jolan qui sauvera ses vingt ans forts compromis. Elle ne lui en sera pas reconnaissante pour autant, prête à l’égorger pour qu’on fasse ses quatre volontés, puis ligotant le gamin pour qu’il se tienne tranquille. Le destin ne lui sera pas favorable, mais ce n’est que partie remise.

Quant à Jolan, ses pouvoirs potentiels lui montent à la tête. Il n’est qu’un enfant facilement influençable. La déférence de proches comme Uébac, qui le flattent après la mort de Tanatloc, en font un dieu vivant nommé Hurukan. Le gamin se croit tout permis et devient capricieux. Soucieux d’éducation, et pour son bien, Thorgal châtie ces penchants à l’égoïsme et à la vanité par une bonne fessée cul nu devant les autres.

Mais il tient à lui et le petit sait que ses parents ne peuvent l’abandonner, même si on lui fait croire. Il pleurera de repentir dans les bras de son père, un peu plus tard, alors qu’il a chu dans un fleuve, attaché au chariot de la Valnor alors qu’elle tentait de le battre comme plâtre.

La leçon de cette tétralogie au pays de Qâ est que le pouvoir corrompt : celui de l’or qui pousse Kriss de Valnor à vouloir tout faire pour réussir cette mission de tuer ; celui du désir sexuel qui pousse le jeune Tjall à trahir Thorgal qui est pourtant son modèle ; celui de la puissance qui monte à la tête d’Ogotaï comme de Uébac et de Jolan. Mais il y a toujours une chance de s’en sortir, dit Thorgal. Et, outre l’aventure qui fait hérisser la peau, il y a de bien belles filles à moitié dénudées par la jungle et les combats, dans l’album…

C’est ainsi que l’amour, le courage et la tempérance, tout comme l’érotisme et la domination de soi, qui sont des vertus vikings aussi bien qu’occidentales, sont enseignées aux gamins des années 1980.

Rosinski et Van Hamme, Thorgal 10, Le pays Qâ, 1986, édition du Lombard, 48 pages, €11.35

Rosinski et Van Hamme, Thorgal 11, Les yeux de Tanatloc, 1986, édition du Lombard, 48 pages, €11.35

Rosinski et Van Hamme, Thorgal 12, La cité du dieu perdu, 1987, édition du Lombard, 48 pages, €11.35

Rosinski et Van Hamme, Thorgal 13, Entre terre et lumière, 1988, édition du Lombard, 48 pages, €11.35

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Thorgal 9, Les archers

Thorgal Aegirsson, fils d’Aegir trouvé au bord de l’eau dans une capsule spatiale jadis par les guerriers vikings, vit désormais sur une île proche de la côte de Norvège avec sa femme Aaricia, princesse, et leur fils Jolan, petit blond de 6 ans aux étranges pouvoirs. Par un crépuscule de tempête, Thorgal tente de regagner son île mais une barque folle défonce la sienne et le flanque à l’eau.

Il vient de rencontrer Tjall dit Le fougueux, adolescent blond au corps souple qui n’a pas plus de cervelle qu’un étourneau. Ce sera un compagnon pour des aventures comme il n’en arrive qu’à lui, entraîné par l’engrenage des circonstances. Tjall vit chez son oncle, appelé Pied d’arbre parce qu’il a une patte de bois. Lequel oncle est un fabricant d’armes réputé, notamment de flèches équilibrées pour tous usages. Alors que les rescapés se remettent de leur soirée maritime, arrivent deux clients venus acheter des flèches.

C’est à ce moment que Thorgal rencontre pour la première fois Kriss de Valnor, superbe fille de 20 ans qu’il retrouvera souvent sur sa route. L’amazone méprisante et sûre de son habileté leur parle d’un concours d’archers doté d’un prix de cent marks d’argent, une belle somme pour l’époque. L’oncle et le neveu sont tentés, comme Thorgal qui doit remplacer sa barque.

Une fois les clients partis, ils se mettent en route pour le défi. C’est alors que tout s’enchaîne. Tjall s’aperçoit en croisant des soudards qu’ils ont enlevé la belle Kriss. Il n’a qu’une idée à la fois dans sa tête d’ado : la délivrer. Thorgal se méfie de l’arrogante donzelle mais ne peut que suivre le gamin tant il se lance sans réfléchir. Les voilà à surveiller le camp des rustres, puis à délivrer la fille, attachée dépoitraillée après avoir été collectivement violée. On ne rigole pas plus dans les banlieues vikings que dans celle des années Mitterrand.

Mais, au lieu de faire profil bas et de remercier ses sauveurs, Kriss de Valnor hurle qu’on l’enlève afin d’engager le combat collectif et de forcer ses compagnons à la venger. Elle aime tuer. Le poignard lui est un pénis de substitution, elle adore défoncer le bas-ventre trop arrogant des mâles. En général ils n’en reviennent pas. Le concours sera de même. Par équipe, Pied d’arbre et Tjall, puis Thorgal et Kriss le remporteront, mais la pétasse envoie le coffret récompense au loin avant de plonger par la fenêtre pour le suivre en criant : « je ne partage jamais ». Avide, avare, égoïste, voilà une fille bien campée.Les personnages de cet album sont de caricature, ce pourquoi il a eu force prix : le Grand public 1985 de la XVIIe convention de Paris et la Presse au festival international de BD à Durby. Le public adore les caractères tranchés qui donnent de la morale en noir et blanc. Nous sommes 17 ans après la naïveté 1968 du peace and love mais Thorgal ne s’en laisse pas conter. Il corrige l’arrogance et les rodomontades : Tjall le chauffard, Kriss la pétasse, le chef calédonien trop sûr de lui. Il préfère les actes aux vantardises et ne supporte pas l’égoïsme. C’est que la gauche utopique au pouvoir a été forcée d’enclencher « la rigueur » dès 1983, après trois dévaluations successives du franc ; que les années de baise sont remises en cause par le SIDA dès 1984 ; qu’un certain ordre moral revient dans la société…

Ce récit enlevé pour jeunes lecteurs de ‘Tintin’ montre la voie normale, tout comme sur le Mont Blanc : ni celle des touristes, ni celle des allumés. Comment être humaniste sans être idiot, courageux sans être impulsif, amoureux sans sauter sur tout ce qui porte seins. Thorgal est un modèle adulte pour les ados déboussolés comme pour les féministes de ressentiment.

Kriss est la femme qui se croit plus que les hommes et veut sans cesse le prouver, bite poignard à la main et flèches au but. Elle manipule le désir à son seul profit. Mais elle est séduite sans se l’avouer par le viking viril qui la remet à sa place tout en assurant son rôle d’homme. Lui ne pense qu’à retrouver sa femme et son gosse, ce qu’elle ne peut comprendre, avide de tout ce qui frime, brille et flambe.

Thorgal est l’adulte dans lequel ma génération se reconnaît, maturité des années 1980. Ce pourquoi son odyssée me touche, bien plus que celle des supers héros qui viennent par la suite, ou celle des financiers malgré eux. J’aime quand il aime ou quand il se bat. Ce n’est jamais pour la gloire, mais pour survivre en paix avec ses chers.

Rosinski-Van Hamme, Thorgal 9 Les archers, 1985, éditions du Lombard, 48 pages, €11.35

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Thorgal papa

Nous avions laissé Thorgal sorti de son errance dépressive après la perte de sa femme enceinte Aaricia. Le sixième album va mettre en œuvre les promesses du cinquième : Thorgal investit le château de Breik Zarith pour aider l’héritier légitime à retrouver son bien mais surtout pour retrouver sa blonde.

Nous avons ici un classique de l’épreuve : des obstacles impressionnants, forteresse « imprenable », soldatesque à tous les créneaux, un seigneur cruel et cynique sans pitié, et même une technique pour faire la guerre imitée de Syracuse !

Bien entendu Thorgal, héros sans peur et sans reproche, va triompher, quoiqu’in extremis. Il va retrouver Aaricia, ce qui n’empêchera pas cette amoureuse fidèle d’assommer son héros parce qu’il veut laisser provisoirement le gamin. Il ne sait pas de qui il s’agit, mais il fait la connaissance du petit dans l’obscurité d’une cellule. Il est séduit, selon des liens mystérieux. Jolan, qui a trois ans, n’a aucune peur de cet adulte menaçant surgi de l’ombre, comme s’il savait. Cet enfant a « des pouvoirs » et le seigneur de Breik Zarith l’a découvert, il l’exploite. Ce pourquoi il a été si clément avec la mère et le fils.

Mais ces pouvoirs sont incontrôlés, l’enfançon n’est que premier mouvement. Après l’épreuve, le couple ne veut que s’isoler du monde pour faire enfin famille. Une île déserte non loin de la côte norvégienne fera l’affaire. Sauf qu’Aaricia, avec cette propension des femmes à nier toute évidence qui ne va pas selon leur cœur, ne veut pas voir que le petit Jolan ne doit pas être laissé à lui-même.

C’est l’objet de l’album huit (il faut en sauter un). Jolan a dans les cinq ans et se sent solitaire ; il désire ardemment un ami, un enfant comme lui avec qui jouer. Puisqu’il en a le pouvoir, il en invente donc un. Mais il est lié par un mystérieux bracelet gravé de signes qu’il a trouvé et déchiffre, sans pourtant savoir lire. Sur le bracelet est écrit Alinoë, le prénom du garçon de six ans aux cheveux verts avec qui il joue sous la cascade. Sa mère ne comprend rien, elle se croit seule sur l’île, elle croit que Jolan lui ment. Par sa violence, son mouvement d’autoritarisme buté de qui ne veut pas savoir (les mères sont redoutables en ces cas là), elle va retourner la situation. D’ami, Alinoë devient ennemi. Violent, il tend des pièges et frappe. Toute l’île est bientôt envahie de haine, autant de clones incarnés de la pulsion du mal. Comme au Tibet, on ne matérialise pas par la pensée des êtres malfaisants sans conséquences.

Papa revient en sauveur et Thorgal a cette parole magnifique à son petit garçon, qui dit les liens profonds de la paternité assumée : « j’ai entendu ta peur m’appeler ».

D’où viennent ces « pouvoirs » ? L’album précédent, le sept, intitulé ‘L’enfant des étoiles’ nous apprend comment Thorgal bébé a été recueilli dans une capsule échouée sur une rive par des Vikings égarés dans le brouillard. Les gros mâles prêts à s’entretuer adoptent le gamin et l’élèvent comme un des leurs. Nous voyons donc Thorgal bébé, tout nu, puis à six ans qui s’isole pour rêver. Un nain lui demande son aide contre le serpent Nidhogg et le petit gars joue les héros, volant pour la première fois sur un chat ailé de Frigg, la déesse ! Au réveil, ses copains apprennent à Thorgal que la femme du chef, Gandalf-le-fou, vient d’avoir une fille née avec deux perles dans ses poings. On la prénomme Aaricia…

Le même album saute les années pour nous montrer Thorgal grandi. A dix ans, vêtu à la diable, gorge largement découverte et jambes nues, il part chasser mais, sous la pluie de Norvège, n’attrape rien. Rosinski dessine admirablement les gamins. Il saisit la souplesse du corps et la grâce des traits. A dix ans, l’adonaissant a la beauté d’un elfe.

Thorgal se réfugie sous un buisson où, comme souvent, il rêve. Il vit alors dans un autre monde, part en quête du dieu de la montagne, au-delà de la forêt brûlée, dont les chamanes ont parlé. Un vieillard apparaît, qui lui dit être son grand-père. Là, sous les étoiles, il répond à ses questions sur son origine. Un mnémodisque, conservé comme talisman de la capsule échouée, apprend à Thorgal ce qui s’est passé. Mais le grand-père solitaire et qui n’en a plus pour longtemps efface dans la mémoire les souvenirs, ne laissant à Thorgal qu’une intuition. L’origine est un handicap, « il est facile de passer pour un dieu lorsqu’on dispose de pouvoirs supérieurs » ou d’une foi révélée. « Et la tentation est grande d’user de cette faculté pour dominer ses semblables », dit au gamin le vieillard venu d’ailleurs. L’identité n’est pas ce qu’on a hérité qu’il suffirait de conserver, mais la personnalité qu’on se façonne durant une vie. Pas des gènes ou des « pouvoirs », mais une histoire vécue, des chemins pas à pas choisis plutôt que d’autres selon ce qu’on veut être.

Lorsqu’il se réveille, le jeune garçon retrouve son père adoptif inquiet, qui le cherche depuis cinq jours. Façon de dire que la paternité volontaire vaut autant que la biologique. L’enfant adopté est son enfant comme peuvent l’être ceux envoyés par la nature.

D’autant que ce papa viking inculque une morale virile au garçon, prolongeant la leçon du grand-père : « Tu apprendras que les vrais talismans d’un homme sont sa tête, son cœur et son bras », lui dit-il. Les trois étages de l’humain que sont la force vitale et la passion, le tout contrôlé par la raison intelligente. C’est très beau.

Rosinski-Van Hamme, Thorgal 6, La chute de Breik Zarith, 1984, éditions du Lombard, 48 pages, €10.40

Rosinski-Van Hamme, Thorgal 7, L’enfant des étoiles, 1984, éditions du Lombard, 48 pages, €10.40

Rosinski-Van Hamme, Thorgal 8, Alinoë, 1985, éditions du Lombard, 48 pages, €10.40

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Thorgal 5 Au-delà des ombres

Après avoir été délivré de sa brute avinée de beau-père par une rousse flamboyante dans le tome 1 (La magicienne trahie), Thorgal finit par se marier avec Aaricia, non sans l’avoir délivrée d’un enlèvement par deux aigles. Il apprend dans ce tome 2 (L’île des mers gelées) qu’il est fils des étoiles, dernier enfant sauvé d’une expédition extraterrestre partie jadis probablement d’Atlantide sur une autre planète lors du grand cataclysme, avant de tenter de revenir. N’étant point viking, il part vers le sud avec sa femme. Mais son errance, presque génétique, l’empêche de trouver la paix. Il ne peut s’empêcher de suivre un nabot qui le convie à une fête… qui est une épreuve pour lui piquer sa femme et en faire la reine du pays d’Aran. Thorgal doit déployer ses talents de vigueur et de ruse, gagner même la clé de l’entremonde,  pour la sauver des griffes de ces vieillards de mille ans, qui exploitent la population alentour (Les trois vieillards du pays d’Aran). Tel Ulysse, il croit se reposer dans un village du sud où les foins rentrent, quand l’Aventure se représente à lui sous les traits d’une très jeune fille, 15 ans, qui veut s’enfuir avec lui (La galère noire).

N’écoutant que son cul et le chant des hormones, la jeune Shaniah va semer le désordre tout comme Hélène à Troie. Thorgal ne veut pas d’elle, gamine ; il aime Aaricia qui attend son premier fils. Shaniah, exclusive et jalouse, croyant au Grrrrand Hââmmoûûrrr fusionnel éternel, va tout détruire. Aaricia disparaît.

C’est ainsi que nous retrouvons un Thorgal brisé, dans le tome 5 (Au-delà des ombres). Indifférent à tout, Thorgal se laisse aller, ballotté par les événements, insulté à merci. Shaniah, qui a mûri, s’occupe de lui. Elle ne peut espérer qu’il l’aime mais fait comme si, n’ayant plus que lui, vouée à son culte. C’est dans une taverne louche qu’un envoyé va retrouver Thorgal et le sauver. Aaricia est vivante, lui apprend-t-il, mais se laisse dépérir. Elle est condamnée, sauf si Thorgal la retrouve. L’épreuve consiste à retourner dans l’entremonde pour plaider sa cause auprès de la Mort en personne.

Chiche ! Thorgal revit, il a un but. Il reprend son errance pour retrouver sa Pénélope à lui. Shaniah le suit comme une petite chienne, à peine vêtue. Mais Thorgal n’a aucun désir pour cette chair fraîche qui s’offre, plantureuse. Il lui en veut d’avoir précipité son peuple et tout le village dans le désastre par égoïsme de bas-ventre.

Comme c’est une ado et qu’elle tente de se racheter depuis une année entière, il lui pardonne un peu mais ne lui laisse que les miettes de l’amour qu’il porte en lui. Tout est pour Aaricia, même l’illusion. Shaniah expie, indifférente aux tentations de l’entremonde.

Ce tome 5 est des plus beaux, le tragique à portée des adolescents. Ces émotions exclusives, ils les ressentent ; ces tentations de la chair, ils les ont en eux ; cette grandeur d’âme, ils la veulent comme modèle.

Comme dans tous les Thorgal, le scénario dérape dans le fantastique des légendes germaniques, d’Asgard le monde des dieux à la terre, monde des hommes. Les deux ne sont pas étanches, séparés par l’entremonde où il faut être appelé par faveur spéciale.

Thorgal est un passeur : venu des étoiles, il n’est pas de ce monde ; mais issu des hommes, il y reste attaché. Son Énak provisoire s’appelle Shaniah, juvénile et qui trébuche comme le compagnon d’Alix, appelant à être sauvée et aimée. Mais le destin veille. Celui de Thorgal n’est pas de s’encombrer d’une gamine goule, mais de faire couple pour avoir la paix.

Rosinski et Van Hamme, Thorgal 5, Au-delà des ombres, 1983, éditions du Lombard, 48 pages

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René Hardy, La route des cygnes

Lorsque j’avais quinze ans, élevé avec Ulysse le rusé Grec et Roland neveu de Charlemagne, j’ai découvert Erik le Rouge et son fils Leif l’Heureux. Les sagas scandinaves des Vikings ont alors compté autant pour moi que l’Odyssée et les combats des preux. Cette période, autour de 1968, était de jeunesse et de redécouverte. Il fallait secouer les vieux classiques en histoire, la doxa marxiste à l’université et le gaullisme devenu lourd en politique. ‘La route des cygnes’ appartient à ce mouvement de renaissance. Il romance en douze veillées le conte de l’exploration vers l’ouest des marins nordiques vers l’an mil, tandis que l’Europe continentale se rencognait frileusement en ses terres, châteaux forts et monastères, dans l’attente de l’Apocalypse. Je me dis, en 2010, qu’il y a peut-être une leçon à tirer pour aujourd’hui.

J’ai dévoré ‘La route des cygnes’ durant les fêtes de Noël, en 1970. Les douze nuits les plus sombres de l’année sont propices à rêver d’ailleurs et d’avant, à écouter une geste qui galvanise pour l’année à renaître. En ce 21 décembre, jour de l’hiver, c’est l’occasion !

Tout commence par la mort du vieux Thorvald dans sa ferme, à vingt jours de mer du pays à l’est des vagues, ainsi qu’on appelle l’Islande. Banni de Norvège par le parlement des hommes libres, le jour de Thor, le vieux chef de clan était allé explorer l’île de glace et de feu vers l’ouest, où des ermites irlandais s’étaient déjà établis pour rêver à Dieu tout seul. Foin de bondieuseries ! Thorvald était païen et faisait deal avec les dieux avisés, commerçants et guerriers. Lui était plutôt fermier et il avait laissé l’en-haut choisir sa terre en jetant ses bois de lit gravés à la mer. Il s’était établi là où les courants et les vents (messagers des dieux) eurent touché la terre.

Le vieux Thorvald meurt, mais reste après lui son fils valeureux Erik. Il est dit le Rouge à cause de sa chevelure rousse flamboyante (tout comme Daniel Cohn-Bendit). Je note qu’Erik est né exactement mille ans avant moi, l’année 955. Il a dix-neuf ans lorsque meurt son père et qu’il devient majeur, chef de clan. Tout comme moi qui devint majeur sans le savoir, un beau jour de 1974, lorsque le nouveau président Giscard fit voter la majorité à dix-huit ans. J’aime à trouver ainsi des correspondances, elles donnent du présent à l’aventure passée.

Erik le fermier se marie l’année suivante et naît de suite un fils, Leif. Naîtront de lui encore deux fils, Thorvald et Thorstein, puis une fille avec une concubine, Freydis. Tous ses enfants sont différents, seule la fille dernière née lui ressemble, en moins sage. Leif sera le plus avisé. En 981, poussé par « la gauche au pouvoir » en Islande, ces jaloux dont le ressentiment provocant l’amènent à combattre bien malgré lui, Erik est banni pour meurtre de l’Islande. Qu’à cela ne tienne, il fait comme son père et part encore plus à l’ouest. Il découvre le Groenland, cette terre verte à laquelle il donne son nom. Le climat était plus chaud qu’aujourd’hui (eh oui) et entre les glaciers s’étendent des pâturages. Erik établit des fermes, revient en Islande et galvanise des colons qui le suivent.

Son fils Leif ira plus loin encore, découvrant le Canada, Terre-Neuve et ce qui deviendra la Nouvelle Angleterre. Il n’établit que des campements d’été pour ramener le bois, le raisin séché et les fourrures. Car la terre américaine est plus belle encore que l’Islande, plus chaude que la Norvège. Helluland (terre de glace), Markland (terre du bois) et Vinland (terre du vin) seront les trois établissements vikings au nord de l’Amérique. Les marins sur leurs ‘cygnes’ suivront les vents et les courants dominants pour joindre l’Islande au Groenland et au Canada, mais il fallait oser. Parfois la coque en bois est taraudée de vers lorsqu’elle a été remisée hors du flot trop longtemps. Et c’est le naufrage. Il faut choisir qui survivra sur le canot qui ne peut les contenir tous. Mais nulle anarchie : tous acceptent le sort qui les désigne.

C’est que le monde viking n’est pas encore chrétien, Erik le Rouge naît justement à la conjonction des croyances. Son fils Leif se convertira, mais pas lui, qui reste fidèle à Thor, le dieu guerrier au marteau à double tête. Les relations humaines des paysans-guerriers vikings horrifient les moines en robe qui se pâment de terreur devant la femme, la bataille et la boisson. Mais elles sont bien belles et bonnes, ces relations humaines : fidèles, chaleureuses, hardies. L’auteur prend un malin plaisir à provoquer les missionnaires chrétiens qui assistent à ses veillées, en l’an 1477, décrivant les combats d’honneur ou le désir pour Asa Longues cuisses ou la fière Feydis qui combat les indigènes Algonquins seins nus et longue épée franque à la main. La cabale des dévôts fera interdire par l’évêque de raconter ces payenneries !

D’où le juste retour à l’autonomie que sera le protestantisme pour tous les pays marginaux d’Europe, de l’Allemagne à la Scandinavie en passant par l’Angleterre. Le césarisme à prétentions totalitaires de l’Église de Rome restera insupportable à tous les peuples non latins. Cela dure encore avec la méfiance envers l’État et tout ce qui est supranational. La liberté ne se marchande pas, disent les libéraux !

1477 n’est pas choisie par hasard : c’est la date où Christophe Colomb fait escale en Islande pour consulter les vieux marins et les manuscrits des scaldes. Il veut trouver la voie vers la Chine par l’ouest et, pour lui, ces terres découvertes par les Vikings quatre siècles avant lui sont plutôt un obstacle !

Reste une geste en douze chapitres qui se lit aisément. Elle emporte l’imagination sur les faits réels d’il y a mille ans. Même si le livre n’est pas réédité et son auteur bien oublié, on le trouve encore d’occasion. Lisez donc cette passionnante Odyssée du nord, votre esprit s’ouvrira.

René Hardy, La route des cygnes, 1967, Robert Laffont, 437 pages, occasion 15€

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Histoire islandaise

Article repris par Medium4You.

Ce matin, il pleut. Nous démontons les tentes sans les laisser sécher. Après deux bols de café allongé et un de yaourt, nous remettons tout dans le bus et reprenons la piste. Nous repassons le chaos basaltique jusqu’à la route et la suivre sur la péninsule du Snaeffels.

Le guide, Français de l’est, fils d’un couple soixantuitard, nous entreprend au micro sur l’histoire islandaise et sa littérature. Lui n’a jamais été grand lecteur, il nous déclare que les sagas sont « chiantes comme les ‘Mémoires d’outre-tombe : au bout de deux pages, j’ai refermé ». Chacun jugera de la culture des années 1980 dont il est le sympathique mais ignare représentant. Pour ma part, j’ai beaucoup aimé la sage d’Erik le Rouge à 15 ans ; il est vrai que j’avais déjà lu en entier les ‘Mémoires d’outre-tombe’.

L’Islande viking s’est fondée sur le refus de la centralisation royale norvégienne. Aristocratie et individualisme équilibrent la méfiance de toute autorité politique. L’Althing est le parlement qui réunissait en assemblée plénière tous les hommes libres une fois l’an dans le site de Thingvellir, au sud-ouest de l’île. Il fut instauré vers 930. Le pays n’avait ni pouvoir exécutif, ni armée, ni administration.

La grandeur médiévale de l’Islande est dans sa littérature, dont les Islandais sont très fiers. Ils organisent des ‘sagas trails’ destinés aux touristes, dans les hauts lieux vikings de l’île. Une brochure en énumère trente et une ! Exclusivement en langue nordique, les sagas parlent d’aventures, dans un esprit tolérant et ouvert, avec un coup d’œil historique fondé sur les faits et la critique des sources. L’existence est tragique, mais la vie se doit d’être énergique, active, fondée sur le courage, l’honneur et la loi. Elle est écrite dans une prose rapide et sans sécheresse, avec ce regard froid qu’aimera Flaubert. Elle pratique understatement, ellipse et formules bien frappées. Objectivité, précision et dynamisme en font un style très moderne, reflet d’un état d’esprit non conforme, se méfiant des autorités comme de toute eschatologie. Les Eddas évoquent la mythologie et l’action ; la poésie scaldique est magique, funéraire et de cour, usant de la métaphore filée et d’un mètre à multiples variantes ; la littérature de clercs recueille les lois et les biographies, conte les sagas des rois, des contemporains, de familles d’aventuriers explorateurs, et les sagas légendaires. Les romans rimés seront développés à la suite d’histoires de chevaliers et de contes populaires au XVe siècle.

La conversion au christianisme a été adoptée en 999 par le parlement, du fait des missionnaires apparus vers 980 et des incitations du roi de Norvège. Les pratiques païennes resteront tolérées, comme l’exposition d’enfants non désirés et les sacrifices privés, mais l’esclavage sera aboli vers 1100. Le premier évêque islandais, Isleif Gissurarsson, fut consacré à Brême en 1056. Environ 300 paroisses seront crées, le clergé n’exigeant jamais le célibat. Une dizaine de monastères vont se créer à partir de 1133.

Ce sont les troubles entre grandes familles au XIIIe siècle qui vont précipiter l’intervention du roi de Norvège, pressé par l’Église. En 1264, l’Islande était devenue partie du royaume, soumise à la hiérarchie et aux taxes des gouverneurs royaux, et l’Althing ne servit plus à grand chose. Le pays connu la misère, la Norvège se révélant incapable de ravitailler l’Islande, la laissant à merci des pirates allemands ou anglais. La Réforme fut imposée par les Danois, qui avaient repris le commerce avec l’Islande et administraient l’île en 1537. Le dernier évêque catholique fut exécuté. L’absolutisme du royaume de Norvège et Danemark, instauré dès 1660, fut imposé à l’Islande et l’Althing, réduit au rôle de tribunal, fut supprimé en 1800.

Les détériorations climatiques vers 1400, les redoutables hivers de 1695 et 1696, de graves épidémies venues du continent durant tout le XVe siècle, puis la variole de 1707 qui tua 18000 personnes sur 50 000, les éruptions volcaniques des années 1780 qui ont tué plus de 1000 personnes, ont déstabilisé la population islandaise, qui n’a retrouvé le nombre de 50 000 qu’en 1823. L’abolition du monopole des compagnies, qui sévissait depuis le XVe siècle, a permis l’essor du commerce et l’amélioration des récoltes. L’émigration vers le Canada a cependant été forte à la fin du XIXe.

L’Althing a été rétabli en 1845, une Constitution en 1874, l’autonomie en 1904, l’Université d’Islande en 1911. L’occupation allemande d’avril 1940, le débarquement britannique de mai 1940, suivi de l’occupation américaine de juillet 1941, ont permis à l’Althing de se séparer complètement du Danemark. La République fut rétablie le 17 juin 1944, revenant au statut de liberté avant 1264. L’Islande appartient à l’OTAN, à l’OCDE, et demande à intégrer l’UE.

Halldor Laxness fut prix Nobel de littérature en 1955, pour son itinéraire du catholicisme au marxisme avant de rejoindre la sagesse orientale. Le socialisme va créer un mouvement de poésie « atomique », influencé par le surréalisme, pour faire de la poésie une subversion. Mais la génération contaminée, née dans les années 1920, laissera la place – comme ailleurs – à une génération moins militante.

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Vers l’Islande

Article repris par Medium4You et Ideoz voyages.

L’Islande, pays de la glace et du feu, est une partie émergée du rift océanique qui sépare les plaques tectoniques eurasiatique et américaine. Le magma qui pulse éloigne l’Amérique de l’Europe à la vitesse de 2 cm par an. L’île de 103 000 km² est un plateau volcanique aux côtes profondément entaillées de fjords. Bien que située sur le cercle polaire, le climat est tempéré par l’océan, là où meurt le Gulf Stream.

Les moines cherchaient des lieux déserts pour vivre en ermites et l’Islande est mentionnée pour la première fois dans les écrits par l’irlandais Dicuil en 825. La société norvégienne changeait, devenant plus hiérarchique et plus centralisée pour faire face à la pression de Charlemagne au sud. Il avait annexé la Frise en 770 et s’était attaqué à la Saxe. Les Norvégiens réfractaires à cet autoritarisme, qui voulaient préserver la relative égalité des chefs de clans, sont partis coloniser l’Islande. Le premier hivernage a eu lieu en 865 et le peuplement dès 870 sur le site de l’actuelle capitale Reykjavik. Il est dit que le chef de clan a jeté les bois de son trône à la mer et a suivi les courants pour s’établir là où ils touchaient côte. Ce serait bien dans le pragmatisme viking que cette loi d’efficacité : le moindre effort pour rentrer chez soi, même s’il n’y a pas de vent, la mer vous poussant le knorr sans voile ni rames.

Pâturages et pêche étaient les principales ressources des colons, venus pour échapper au pouvoir royal qui se faisait insistant en Norvège. Céréales et bois seront toujours importés. Les chefs étaient accompagnés de clients et d’esclaves celtes, razziés dans les îles britanniques lors des raids vikings. Le ‘Livre de la colonisation’ au XIIe siècle (Landnamabok) énumère 400 chefs et plus de 1000 immigrants venus avant 930. Erik le Rouge, banni d’Islande, a colonisé le Groenland à partir de 985, terre aperçue pour la première fois vers 900. L’un de ses fils, Leif l’Heureux, allait explorer le Vinland sur la côte canadienne. Lucien Musset, historien spécialiste du monde nordique ancien, estime la population de l’Islande médiévale à 30 000 personnes environ et celle du Groenland à 3000 seulement. Jules Verne, dans ‘Voyage au centre de la terre’ évalue la population à 60 000 personnes en 1863. Les habitants sont un peu moins de 320 000 aujourd’hui.

Le pays, au relief tourmenté, se découvre en 4×4 et à pieds. J’ai donc voulu partir avec Terres d’Aventure en 1987, l’un de mes premiers voyages. Las ! Le circuit était complet et je me suis retrouvé en Norvège. J’y ai rencontré Éliane, qui m’a entraîné à Katmandou l’année suivante. L’Asie m’a séduit et je l’ai arpentée longtemps. Mais je n’ai pas oublié l’Islande. La crise financière et l’endettement faramineux des banques du pays, la paralysie du trafic aérien au printemps par l’éruption du volcan au nom qui n’est imprononçable que pour ceux qui ne veulent faire aucun effort. Eyjafjallojökull se dit éyafialayeukoul ; c’est un peu long mais parfaitement formulable.

Le souvenir de Jules Verne m’a fait choisir le circuit intitulé ‘Voyage au centre de la terre’… Pas de descente en cratère pour ce trek islandais, ni même d’ascension du Snaeffels, cher à Alex, 18 ans en 1863 dans le roman de Jules Verne. Mais un circuit en boucle qui suit les fjords de la moitié ouest de l’île en revenant par les glaciers du centre et les cascades du sud. Falaises en trapp où nichent les macareux, longues plages de sable noir, coulées d’obsidienne dans les monts centraux, prés vert et jaune, plateaux désertiques, flots gris orage – le paysage est contrasté et le circuit en parcourt la palette en deux semaines.

Un mois d’août, me voici donc à Roissy, au terminal anarchique et encombré d’où partent les charters. Il pleut et les grands départs rendent tout déplacement très lent. Au comptoir d’Islande, familles, jeunes couples, ados et retraités partagent la queue. L’enregistrement d’à côté, pour le Maroc, voit des enfants petits, déjà en tongs et débardeurs et prêts pour la plage. Dans la queue d’Islande, les vêtements sont polaires et les passagers plus âgés. J’aime à attarder mon regard sur les teints frais des filles émoustillées par le départ comme par leur copain musclé à côté ou par la perspective de rencontres en vacances. Un vieux couple derrière moi râle déjà de tout ce qui ne va pas comme ils veulent. Un père barbu emmène ses deux garçons de 15 et 13 ans pour une semaine découvrir ‘L’âme islandaise’, un autre circuit Terdav. Lui a l’apparence d’un instituteur et les gamins sont tout maigres mais jolis de visage. Une autre famille réuni les parents dans la trentaine, un Martin bronzé de sept ans et sa petite sœur. Une mère seule emmène son adolescent de 14 ans à la crinière de lion.

La compagnie est l’Iceland Express, un charter minimal aux avions loués qui ont plus de vingt-cinq ans, les sièges écrits encore en hébreu pour avoir appartenu à El Al. Pas de repas servi, tout est payant, les boissons à 2€, 5€ si elles contiennent de l’alcool (très taxé en Islande), le sandwiche mou à 8€. Évidemment, tous les liquides et toutes les pâtes sont interdits à l’embarquement, même le beurre de la tartine ! Il faut payer à la sandwicherie du terminal ou payer dans l’avion. Un film à la gloire des minorités hispaniques américaines passe sur les écrans, mais il faut débourser plusieurs dizaines d’euros pour avoir l’écouteur. Je me contente de ne rien prendre du tout. Il n’y a heureusement que trois heures de vol.

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Autoportrait en Viking

Article repris par Medium4You.

Il y a longtemps que j’aime les Vikings, ce pourquoi je voulais aller visiter l’Islande depuis un quart de siècle. Les Vikings, connus durant mes études par les livres et les cours de Frédéric Durand, Lucien Musset et Régis Boyer me fascinent. Non parce qu’ils seraient des héros inaccessibles d’un âge d’or enfui, mais parce que leur tempérament, leur attitude devant la vie, me sont étrangement familiers. Ai-je en moi quelques gènes venus du nord, à bord d’un knorr ondulant sur les vagues ? Ce ne serait pas impossible, mais peu importe.

Les Vikings, dont le mythe a été étudié dans l’histoire littéraire par Régis Boyer (Le mythe viking, éditions du Porte-Glaive 1986) ne sont ni ces barbares cornus du moyen-âge, assoiffés du sang des moines ; ni ces bons sauvages, exemplaires chevaliers du romantisme ; ni ces surhommes nordiques venus régénérer les valeurs appauvries dans l’hédonisme latin, vus par le siècle nationaliste. Les Vikings de la revue Historia de l’été 2010, de l’exposition au Grand Palais 1992, de la bande dessinée Thorgal de Rosinski & Van Hamme, des livres de Régis Boyer dont celui sur leur vie quotidienne, et les personnages que l’on voit vivre dans la saga d’Erik le Rouge, me sont proches.

Fermiers et marins, marchands et guerriers, explorateurs et pionniers, ils portaient la balance à peser d’une main et l’épée de l’autre. Leur nom vient de leur nomadisme : ils commercent de vicus en vicus, de baie (vik) en baie. Guerriers, ils le sont par goût du sport et du profit, non par le goût du sang ou de la violence. Leur réputation fut faite par les lettrés d’Occident, tous moines et renonçant au siècle. Ils se croyaient « la » civilisation parce qu’ils appartenaient à l’Église et savaient écrire le latin. Que pouvaient-ils comprendre de ces païens prédateurs en qui ils voyaient des barbares, proches parents du Démon ?

Pourtant, les dieux principaux des Vikings sont guérisseurs, marchands et fertilisateurs. Régis Boyer les a bien étudiés (Yggdrasill, la religion des anciens Scandinaves, Payot rééd. 2007), il les voit en trois fonctions premières.

1. Thor, dieu du tonnerre et de la magie, dieu des runes et du savoir, de la parole qui guérit, du soleil et du feu, est protecteur et réaliste, pragmatique et fonctionnel ; il incarne le vrai tempérament viking.

2. Odin, dieu des cargaisons et du commerce, de l’intelligence, de la ruse et des stratégies, est le dieu des liens entre les choses et les êtres, donc de la dialectique et de la poésie mais aussi de l’attraction sexuelle, dieu des eaux et de la mer, maître des corbeaux ; il est le dieu que je préfère. Il serait le père de Thor, qui a remplacé le dieu Tyr, ancien garant de l’équilibre cosmique. Il est le père de Baldr, beau jeune homme tragique, invulnérable à tout sauf à la branche de gui. Celui qui renaîtra après le crépuscule des dieux. Mais aussi le père d’Ali (ou Vali, proche de mon prénom Alan), qu’il a eu avec la déesse Ase appelée Rind et qui, en grandissant, est devenu un très habile tireur de traits. Ali, comme Baldr, survivra au Crépuscule des dieux et repeuplera la terre…

3. Freyr est le dieu de la fertilité, de la terre-mère avec sa sœur Freya ; il aime les enfants robustes et l’abondance. Freya fait tirer son char par deux chats.

Le démon de tous est Loki, dieu Ase de mauvais caractère, très changeant donc expert ès métamorphoses, séducteur, voleur et tricheur. Il prend toutes les formes pour subvertir l’ordre des autres dieux et créer, là où il peut, la zizanie et le chaos. Il s’opposera à ses frères dieux lors du Rägnarock, mais périra comme les autres.

Il n’est pas de mot dans la langue norroise pour dire « religion » au sens qui « relie » l’ici-bas à l’au-delà ; on parle seulement de « coutume ». Prier, en viking, ne signifie pas implorer en se prosternant pour obéir, mais demander à un dieu-patron qu’on peut quitter s’il ne répond pas aux attentes. Ni dogme, ni caste cléricale, ni temple, les dieux vikings sont familiers et occupent le monde tout comme les hommes. Ils sont garants de l’ordre cosmique, de la paix qui permet à la vie de croître et prospérer, symbolisée par Yggdrasil, le frêne cosmique situé au centre du monde. L’arbre, comme la vie, puise sa nourriture dans la terre, s’abreuve d’eau et respire le soleil. Sa force est la poussée du destin, comme une sève. La même qui monte aux reins des hommes, irrigue leurs passions et engendre la volonté de connaître le monde et de maîtriser les forces de la nature.

Les dieux sont menacés, comme les hommes, par les géants et les nains, forces maléfiques avides de faire revenir le chaos afin de créer un nouveau monde où ils seront vainqueurs. D’où le sentiment tragique de la vie : tout finira un jour car tout passe, les dieux et l’univers aussi. Tel est le destin. D’où l’attrait pour la vie, cette énergie dont chaque humain a reçu à la naissance une parcelle (appelée ‘megin’), et qu’il doit accomplir pour que l’univers poursuive sa marche contre le chaos originel.

Parce que les climats du nord sont rudes, les Vikings ont valorisé la famille, la ferme, le clan. Avec le développement du pays, ils se sont organisés en landers, fédérés par une assemblée annuelle, le thing, où chacun est libre de parole. Leur individualisme est régi par le droit. Ils n’acceptent aucun pouvoir absolu mais des liens de famille, d’intérêts et d’homme à homme. Leur régime politique ne connaît pas de dictateur à la romaine, ni de seigneur maître de tout sur son fief, à la franque. Chacun est libre de soi. L’organisation spontanée est celle du parlement, une instance où les hommes libres négocient et discutent le droit, où les femmes sont maîtresses des intérieurs et gardiennes de la morale, voire guerrières à l’occasion.

Parce que l’eau est omniprésente dans l’univers viking par la mer, les lacs, les fjords, les rivières, les cascades, les marais – le bateau et la nage sont prépondérants dans l’univers mental. Le navire, plus que le cheval qui sera l’amour des chevaliers francs, est symbole du transport, de la maison qu’on emmène avec soi, de la cargaison à échanger, de l’aventure à l’horizon et au-delà du monde connu. Le Viking, plus que régner sur sa terre, aime agir : marcher, naviguer, chevaucher. Il aime explorer, échanger, créer des liens. Il est très adaptable et le montre par sa souplesse tactique à la guerre, son adoption rapide d’armes nouvelles, ses colonisations commerciales réussies, sa christianisation sans drame. Il a les qualités du négociateur, diplomate ou marchand : tolérant, légaliste, convivial – rusé comme Ulysse.

Il n’est pas métaphysicien mais pragmatique. Sa religion ne spécule pas sur l’au-delà mais liste des rites pratiques. L’allégeance à un dieu est personnelle, les invocations s’attendent à des résultats probants, sorte de méthode Coué qui favorise la fortune en y croyant. Le Viking se sent relié à l’univers matériel, sensible à l’âme du monde dans le spectacle de la nature, au sacré des êtres dans leur individualité unique, à l’interpénétration du monde des morts avec celui des vivants.

D’où cette confiance en ses propres capacités, cet attrait à préparer et prévoir, la valeur accordée à la lucidité. Comme il est sire de soi et relié par un clan à une communauté, le droit, la procédure, sont pour lui vitaux : l’individu n’est rien sans sa famille et son clan. Le bannissement est donc la peine suprême : bien plus que la mort, il retranche de la communauté !

Le Viking cherche à se connaître, à savoir ce qu’il vaut, ce dont il est capable, à réaliser ce pouvoir que la vie a déposé en lui. Ni révolte romantique, ni sentiment de l’absurde, ni déni du monde, il n’a aucun ressentiment envers ce qui est. Il fait avec, sachant que le monde est tragique et que, homme ou dieu, il faut assumer son destin. Il tourne les obstacles à son profit s’il le peut, usant de souplesse et de persévérance. La réputation, la bonne foi, la marque qu’il laisse sont pour lui le plus important parce qu’ils lui survivent. Seul le souvenir ne meurt pas. D’où ces amours profonds, ces amitiés fidèles, ce bon sens lucide et ce réalisme joyeux qui sourdent des sagas. Comme je me sens proche de tout cela !

Régis Boyer, Les sagas islandaises, Gallimard Pléiade 1987, 1993 pages, 65.55€

Interview de Régis Boyer sur les Vikings, téléchargeable sur Canal Académie.

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