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Eliot Pattison, Le seigneur de la mort

Depuis l’an 2000, l’Américain juriste Eliot Pattison écrit sur le Tibet. Il déplore le colonialisme chinois et l’acculturation forcée de ceux-qui-savent-mieux-que-vous-ce-qui-est-bon-pour-vous. Le communisme, cet héritage de gauche dévoyé des Lumières, rencontre le nationalisme du Pays du milieu pour imposer par la force sa vision du monde aux « arriérés » que sont les populations non-Han.

Le Tibet est donc envahi, normalisé, les « dissidents » placés en camps de travail ou en hôpital psychiatrique, les morts servant aux juteux trafics d’organes de la corruption endémique chinoise.

C’est dans ce contexte que l’auteur situe ses romans policiers. Shan est un ancien inspecteur trop intègre de Pékin relégué au goulag parce qu’il a révélé quelques malversations de hauts pontes du Parti. Il n’est personne. Avec les moines tibétains rencontrés dans le camp, il a appris une autre résistance, celle toute intérieure de l’esprit. Les liens des causes et des effets sont enchevêtrés et seule la Vérité permet de comprendre, donc d’avancer. Il le démontre à ses divers maîtres du Parti ce qui lui donne une semi-liberté pour enquêter. Son but ultime est de faire libérer son fils Ko, menacé d’être décérébré comme irrécupérable. Cette dernière enquête est donc cruciale pour lui, comme pour son ancien tortionnaire le colonel Tan, accusé de meurtre.

Car lorsque la ministre du Tourisme de la République populaire et une alpiniste américaine connue sont assassinées de deux balles de gros calibre sur la route de l’Everest, tout ce que la province compte de flics et de services s’entend à dissimuler la réalité pour accuser le colonel Tan, les moines renégats et faire porter le chapeau aux éléments « indésirables » de la société communiste. Mais Shan a vu, il était là. Toute sa tactique va consister à diviser les pontes entre eux pour faire surgir la vérité des faits – et obtenir ce qu’il désire : son fils.

Vérité qui ne va pas plaire, sauf à la petite juge implacable venue de Pékin pour faire le ménage dans la corruption ambiante, selon les directives du Parti. Car la vérité est que la ministre Wu a été à la tête des gardes rouges qui ont mis à sac la région du temps de Mao, et que la région s’est particulièrement braquée contre les oukases de Pékin, aidée en sous-main de 1942 à 1971 par les Etats-Unis qui faisaient passer des armes et entraînaient l’armée de résistance du Tibet depuis le Népal. Cette double histoire oubliée, celle de la Révolution culturelle qui a fait beaucoup de mal à la Chine et celle de la trahison américaine aux résistants tibétains, est volontiers occultée par les livres d’histoire. La vérité est en général ce qui plaît, pas ce qui est…

Le mérite de l’auteur est de resituer ces événements passés dans le présent, avec ses intérêts économiques et ses rivalités politiques, dans un Tibet dont la spiritualité se meurt parce que la région est stratégique pour l’empire.

L’enquête est lente et décousue comme un puzzle dont il faut rattacher les morceaux. Mais tout prend son sens à la fin, sous le regard de Chomolungma, la montagne la plus haute du monde, où Milarepa a passé le bouddhisme en poèmes, il y a mille ans.

Eliot Pattison, Le seigneur de la mort (The Lord of Death), 2009, 10-18 2012, 429 pages, €9.10

Les autres romans sur le Tibet d’Eliot Pattison sur ce blog

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Ermitage et monastère de la steppe

Nous remontons sur nos petits chevaux pour aller voir des tombes « scythes » aux stèles gravées comme hier.

Puis nous devons grimper sur une montagne escarpée pour établir le camp de base vers 2800 m au lieu-dit Sanj. Les chevaux sont dessellés, leur mors est enlevé et chacun place le tout sous l’auvent de sa tente. Les Mongols mettent les montures nues à la longe pour brouter l’herbe drue d’altitude, attachées à un piquet planté dans le sol. Le temps d’installer les tentes et de faire la cuisine, il est déjà 16h30 pour déjeuner.

Nous allons alors voir l’ermitage de Zanabazar en effectuant une nouvelle trotte, principalement dans la forêt. Il est indispensable de savoir guider son cheval car celui-ci passe où il peut, sans se soucier des branches basses pour le cavalier qui dépasse. Aujourd’hui a lieu au monastère Tövkhön une fête spéciale qui dure quatre jours tous les quatre ans. Nombre de moines sont venus d’un peu partout dans cette province d’Övörkhangaï pour officier et discuter. Nous croisons plusieurs dignitaires d’un certain âge tout comme des moinillons dont certains, ayant trop chaud tout le jour à la flamme des lampes à beurre, ne portent qu’une chasuble ouverte jusqu’au ventre et laissant les bras dégagés jusqu’en haut des épaules. Deux adolescents sont ainsi, tétons roses offerts aux regards concupiscents de certains vieux moines ; les autres portent une sorte de tee-shirt sous leur chasuble bordeaux, ou même un pull pour les plus pudiques ou les plus frileux. Tous, jeunes comme vieux, psalmodient d’une voix monocorde les textes sacrés, tout en guignant du coin de l’œil les visiteurs qui passent. Rares sont les étrangers à parvenir si loin dans ces montagnes – surtout à cheval.

Nous visitons le monastère avec Togo et Tserendorj. Biture cuve déjà au pied des pins, en « surveillant les chevaux ». Le sentier s’élève jusqu’au temple empli de psalmodies, puis court le long de la falaise vers « l’empreinte du pied de Zanabazar » dans la roche (il chaussait au moins du 47 !) et revient vers l’ermitage. C’est un trou dans la roche où, après le Grand Zanabazar, un moine aurait résidé près de trente ans incognito durant l’ère soviétique, ravitaillé par les habitants complices.

Suit la « grotte de l’utérus » où le fait de ramper dans la pierre, de s’y retourner dans la minuscule caverne du fond, puis de ressortir, vous fait renaître spirituellement – à la condition que vous soyez déjà imbibés d’esprit bouddhiste. Tserendorj s’y essaie mais cela ne le change en rien, selon toutes apparences.

En haut de la falaise s’élève un obo, dérisoirement « interdit aux femmes ». Qu’iraient–elles faire sur cette plate-forme désolée grande comme une salle à manger où le seul décor est ce tas de pierres informes orné de chiffons dont la couleur veut imiter le ciel ? De là-haut, nous avons une vue sur le parking en lisière de forêt où sont alignés les 4 x 4 japonais des dignitaires religieux et, sur la taïga environnante, le moutonnement de la forêt s’interrompant sur les premières pentes des monts en face. Joli jeu de lumière du soleil descendant. Aucun signe de Biture qui doit faire la sieste sous les arbres. Nous redescendons par un temple jouet, une maison de poupée en bois fraîchement repeinte, où réside un serpent de plâtre très réaliste. Plus bas se dresse au-dessus du vide un arbre « sacré », un mélèze centenaire, orné d’écharpes bleu turquoise.

Nous reprenons nos bonnes bêtes pour regagner le camp, entourés par une horde de moinillons en récréation, la chasuble en bataille et les yeux brillants d’excitation. Ils brûlent de curiosité pour nos montures et notre allure. Malgré nos efforts, la conversation ne peut qu’être très limitée, notre savoir en mongol étant au plus bas. Peut-être fils de la steppe, ils n’ont pas eu l’occasion de se frotter au vaste monde et de voir ces « longs nez » que nous sommes autrement qu’à la télévision russe.

Avec le jour qui tombe monte un froid glaciaire, altitude oblige. Le vent soufflant toujours, j’en tremble jusqu’à ce que les premières gorgées de vodka de marque Gengis Khan titrant 38° réussissent à me réchauffer suffisamment. Le dîner suit très vite, même si nous avons peu faim pour avoir déjeuné quatre heures avant. Carottes râpées mayonnaise et beignets gras de mouton composent le principal. L’éleveur, son fils et ses aides se délectent du gras, met de choix paysan que mon grand-père affectionnait aussi. Nous, citadins ayant bien moins de besoins caloriques, préférons le maigre. Ainsi, sur la même bête, tout le monde est-il content ! Ce soir, comme d’habitude, la vodka met en verve Biture mais aussi Francis. Chacun rivalise à énumérer « les dangers de la steppe ». Ce n’est pas seulement les chutes de cheval (les petits Mongols tombent beaucoup), les rigueurs du climat, mais aussi le loup, les ours dans les forêts, les aigles, les yaks (surtout en rut) et les mecs bourrés (ce qui arrive fréquemment). Je retrouve avec plaisir mon duvet, bien armé contre le froid et les raideurs dans le bas du dos dues au trot inconfortable de ce premier jour.

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Karakorum

Au matin, nous allons visiter l’ancienne capitale, à une lieue de là. Les Mongols nomadisent et seuls les étrangers habitaient l’endroit. Selon Guillaume de Rubrouck, qui y est arrivé le 5 avril 1254 et qui ne l’a quittée que le 10 juillet, « sauf le palais du Khan, elle n’est pas aussi grande que le village de Saint-Denis. » Elle comprenait deux quartiers, le marché tartare et les artisans chinois, plus « une douzaine de temples d’idolâtres de diverses nations ». Guillaume a même rencontré un orfèvre parisien dont la famille habitait sur le Grand Pont. Les Mongols n’étaient pas très nombreux, environ 129 000 cavaliers selon les estimations des spécialistes, mais ils étaient entraînés par leur existence de nomades et tous les mâles de 15 à 60 ans représentaient une nation en armes comme en rêvent les Suisses. Ils régnaient surtout par la terreur qu’ils savaient inspirer, « massacrant tout le monde » quand ils prenaient une ville, se délecte à nous conter Biture, « sauf les artisans ». Respect pour le travail des mains que tout nomade obligé à se débrouiller seul sait reconnaître ? Ce n’était pas pour embellir leurs villes mais pour amuser le khan par leur virtuosité. Ce Guillaume Boucher, par exemple, construisait pour le petit-fils de Gengis une fontaine à qumis « surmontée d’un ange qui sonne de la trompette » quand les réservoirs étaient vides. Ce lait de jument fermenté titre 3 à 12° comme la bière. Le lait de la journée des juments allaitantes (les poulains ne sont autorisés à téter que la nuit) est conservé dans des outres de cuir, exposé à la chaleur et brassé pour activer la fermentation. Entourée d’une enceinte sur l’ordre d’Ogodeï en 1235, la ville a été incendiée par les Chinois en 1382. Ce que nous voyons est une reconstruction bien postérieure. L’actuelle ville basse est divisée prolétairement en carrés égalitaires et géométriques entourés de palissades en bois. Dedans s’élève une cabane ou une yourte, parfois les deux.

Le temple Erdeni Zuu a été érigé en 1586 après la conversion du khan Altan au lamaïsme en 1575. Il a invité à sa cour le chef spirituel des Bonnets Jaunes de Lhassa et lui a octroyé le titre de Dalaï Lama, « lama immense » ou « lama océan ». En échange, Altan est proclamé réincarnation du grand Qubilaï : la religion demeure très politique. Les divers bâtiments du temple sont entourés d’un mur de briques peint de blanc de 400 m de côté, agrémenté de 108 stupas peints en jaune. Cette enceinte date du début 19ème. Elle est ouverte de quatre portes, lieux de marché ou d’étals à touristes.

Après les diverses destructions dues aux invasions et à la rage de détruire les « vieilleries contre-révolutionnaires » des années 1930, restent aujourd’hui à l’ouest trois temples de style chinois suivis des tombeaux d’Altan khan et de son fils puis d’un temple de style tibétain datant de 1765.

A l’est s’élève le Labrang, résidence du « Bouddha vivant ». Entre les deux se dresse un stupa de 10 m de haut datant de 1799, Bodhi Suburgan. Nous allons visiter.

La chef se fend de quelques explications « culturelles », s’interrompant parfois au milieu d’une phrase avant de dire : « qu’est-ce que je dis, déjà ? » ou « je ne sais plus où j’en suis, moi ». La vodka au litre a clairement fusillé nombre de neurones.

J’en apprendrai bien plus dans le livre de Michel Hoang, Gengis Khan, paru en 1988 chez Fayard. Gengis signifie quelque chose comme « océanique », universel. Le vrai nom du khan était Temoudjin. Il a mis 20 ans à unifier les nomades, puis 20 ans pour conquérir un empire du Pacifique à la Caspienne, qu’il fallait un an à cheval pour parcourir. Union symbolique du loup tacheté et de la biche fauve, Temoudjin unit les qualités mâles du loup, force, ruse et hardiesse, aux vertus femelles de la biche, agilité, endurance et grâce. Il est né une année du Cochon, vers 1155, sur la rive droite de la rivière Olon, territoire aujourd’hui en Russie, au-dessus de la frontière nord-est de la République Populaire de Mongolie. Son père empoisonné, orphelin à 9 ans, il lui fallut attendre son âge adulte pour faire alliances et batailles qui allaient le propulser par élection au titre de « khan ». Il avait une exigence d’obéissance absolue à sa personne et la soif d’un pouvoir sans partage.

Despote têtu et brutal, ce sont probablement ces traits de caractère qui fascinent autant les Français, en témoignent la révérence de la culture nationale pour les rois absolus et les chefs d’Etat les plus autocrates. Ceux qui sont industrieux mais trop bons sont méprisés : plutôt Louis XIV que Louis XIII, plutôt Napoléon 1er que Napoléon III, plutôt De Gaulle que Pompidou. Temoudjin savait susciter la fidélité et se faire des amis, même des petits amis, si l’on en croit l’Histoire secrète des Mongols écrite en 1240 pour l’édification des souverains de la dynastie. Jamuqa était « frère juré » de Temoudjin depuis l’âge de 11 ans : « ils dormirent ensemble sous la même couverture », dit la chronique, insistant même « ils s’aimèrent ensemble une année et la moitié d’une seconde année ». Les mœurs de la steppe ne sont pas différentes de celles des cités, d’autant que le jeune Temoudjin n’a été élevé que par sa mère – une maîtresse femme – depuis l’âge de 9 ans ; les femmes servent à tenir la yourte, à faire la cuisine et à produire des enfants ; pour le reste, les garçons apprennent entre eux la vie exaltante des hommes, équitation et chasse, très bon entraînement pour la guerre qui fonde les amitiés durables. Ou les inimitiés : Temudjin, aidé de l’un de ses demi-frères, a quand même assassiné d’une flèche à 12 ans son autre demi-frère de 13 ans avec qui il ne pouvait s’entendre.

Avant d’entrer dans l’enceinte, pendant que nombre d’autres se précipitent une fois de plus sur les étals de babioles à touristes, fascinés par « la trouvaille » à piller, je vais faire le tour des fouilles russo-mongoles qui se tiennent près de l’inévitable tortue de pierre, « la plus photographiée de Mongolie .

Ils dégagent à la pelle ce qui semble les soubassements de piliers de pierres, régulièrement espacés. Peut-être quelques-uns des 64 piliers du palais d’Ogodaï ? Les jeunes archéologues qui supervisent et mesurent, filles et garçons, contrastent avec leurs cheveux blonds, leurs traits aigus et leur prestance élancée avec les travailleurs Mongols qui creusent, plus ramassés et aux traits arrondis.

Nous entrons dans l’enceinte par une porte devant laquelle se pressent encore les étals. Dans le temple de style tibétain, des moines récitent des sutras d’une voix monocorde tandis que brûle une ligne d’encens en U sur le sable d’un ostensoir. Au-dehors, de longues dalles libres permettent la grande prosternation lamaïste. Tournent autour du temple de jeunes novices au crâne rasé sauf une houppette sur le front. Ils sont vifs et bronzés. A l’époque soviétique, après les grands massacres idéologiques de l’ère stalinienne, quelques moines avaient été autorisés mais, fonctionnaires d’Etat, ils avaient été obligés de se marier. La tradition demeure, et les Mongols sont les seuls des Gelugpas à avoir femme et enfants. Les rares monastères autorisés étaient très surveillés par les autorités ; malgré cela, la ferveur populaire continuait à se manifester, notamment au Jour de l’An.

Le labrang, « l’auberge du Dalaï-Lama quand il vient en visite », date du 18ème siècle. Il est consacré au culte de Mahakala, le Grand Noir terrifiant. Le bouddhisme tantrique a plutôt bien pris chez les Mongols car, pour cette pratique, tout est relié au cosmos, comme c’est le cas dans le chamanisme qui a précédé. Prier se dit « s’encorner » – comme les cerfs en rut ; il est nécessaire de se taper le front sur la pierre. Des mères poussent ainsi de la nuque leurs enfants à cette « prière » d’un genre spécial. Adultes, ils garderont cette habitude répugnante de frotter leur gras sur les vitrines, rendant la vision des statues bouddhiques bien floue. En revanche, la jeunesse des villes a plutôt adoptée l’athéisme officiel durant plus de deux générations. Un jeune homme n’entre-t-il pas visiter les temples le torse aussi nu que sa mère l’a fait ?

Le temple « Main Zuu » (« temple principal ») a été bâti au 16ème siècle par Avtaï Saïn khan, l’été du fiery male dog – du dogue flamboyant. Les dragons s’enroulent, queue et griffes, autour de chacun des piliers centraux. Ces bâtiments divers, temples et oratoires, sont ornés de fresques et de vitrines contenant statuettes et statues. Souvent volées dans les années d’anarchie qui ont suivies la fin du soviétisme, elles sont désormais un peu mieux protégées.

Les heures passent et la digestion s’opère. Biture nous signale que, « si vous voulez aller voir votre cheval, c’est par là ». Quoi ? Les chevaux nous attendent ici ? Première nouvelle ! Le quiproquo est rapidement dénoué : en Mongolie, « aller voir son cheval » a la même signification que, pour les Anglais, « aller se repoudrer le nez ». C’est moins civilisé, c’est tout. Mais un neurone avait encore dû être fusillé, Biture avait « oublié » que nous étions nouveaux dans ce pays ; elle « croyait » avoir encore affaire au groupe précédent.

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Oulan Bator visite

Nous allons ensuite visiter sous le soleil le temple Choijin Lama, érigé par maître Ombo, un Bonnet Rouge, en 1904. Dans le temple principal sont conservées deux momies des « Chuchen lamas ». Des dépouilles animales et humaines (imitation) pendent aux murs au-dessus des fidèles. Tout cela est destiné à faire peur et à inciter les gens à réfléchir au mal. Les bols faits de crânes humains et les flûtes en tibia servent aux moines à apprivoiser la mort en réduisant les restes du corps au rang d’objets utilitaires dénués de toute charge émotionnelle. Un sanctuaire figure Bouddha entouré de ses disciples et de ses 16 élèves célèbres.

Un certain Hva san était roi d’un territoire chinois en même temps qu’élève du Maître. Il était réputé lapiner et est représenté avec huit enfants dans les bras ou grimpant sur ses épaules et ses genoux. Voilà un être compatissant pour la vie qui grouille et se développe. Qu’en a-t-il été à l’adolescence de tous ces petits ? Des rivalités, des querelles, des déchirements pour l’héritage ? « La vie » n’est pas toute de merveille et son caractère sacré ne lui ôte nullement ses travers. Seule l’éducation et la discipline permette de l’apprivoiser et d’en faire une œuvre digne de l’homme – tel est peut-être le message du Bouddhisme. Mettre au monde et élever comme des agneaux tant d’enfants ne se conçoit que si l’on en fait des hommes, c’est-à-dire que l’on ne se contente pas de les nourrir et de les caresser mais aussi de leur enseigner le comportement juste et un savoir étendu, façonnant leur caractère par l’exemple et la contrainte. L’enfant n’est ni ange ni page blanche, tout gracieux qu’il soit à l’état naturel. Le but de l’éducation est de révéler ce qu’il a de meilleur en lui, de plus digne de la conception que la société se fait de l’homme.

Le palais Bogd Khan est le palais d’hiver. Construit entre 1893 et 1903, il est défendu symboliquement par les quatre Gardiens terribles. Le plus virulent a la chair bleue « parce qu’il a bu trop de vodka » selon le commentaire passablement acide de Solongo. Mais le bleu porte bonheur dans l’univers bouddhique car il est la couleur du ciel. Les thangkas du palais sont « de style mongol ». On distingue ce style des autres par ses couleurs crues et naïves, les nomades, peu confrontés à la presse des cités, n’étant pas habitués à aimer les nuances.

Dans la symbolique bouddhique, le bleu est le ciel et signifie « vérité éternelle », le rouge est « bonheur et ténacité », le jaune « vie toujours renaissante » comme le soleil, le blanc « bonté, humanité et bienfaisance » et le vert « croissance et fertilité ». Vingt-quatre femmes étaient au service du Khan pour lui broder ces thangkas au temps béni de l’ancien régime.

Aujourd’hui, fini l’artisanat. L’industrie à touristes prend son essor, alimentant les boutiques de chaque « musée » de souvenirs comme à Lourdes ou chez Mickey, réalisés à la chaîne aux Indes ou en Chine. L’argent se gagne à coup de règlements sur les visites des « monuments » (récents ou rebâtis depuis 10 ans) et surtout sur le droit de prendre des photos. Quant aux boutiques, qui devraient être l’essentiel du commerce à destination touristique, elles alignent l’artisanal et l’industriel en vrac, sans présentation ni ventes annexes.

Zanabazar reste « le » sculpteur mongol et sa Tara verte, dont une statue trône dans une salle du palais, serait, selon le guide, son idéal féminin de la « dame de quarante ans ». Ménopausée, elle n’aurait plus ce handicap de porter régulièrement des enfants et pourrait se consacrer pleinement à la sagesse épanouie, au plaisir et à l’entretien de son corps, selon les trois étages de l’humain. Ce n’est pas si mal vu et le résultat en bronze est aguichant. On reconnaît l’âge à la fleur de lotus ouverte sur son épaule ; à l’inverse, la femme de 16 ans (que pour ma part je préfère) n’est pas encore spirituellement mûre car elle ne porte qu’une fleur en bouton.

Dans le bâtiment-musée qui conserve les vieux objets d’ancien régime, le nombre de coussins sur les fauteuils marque le rang de chaque dignitaire. En général de quatre à six, la Reine, telle la princesse au petit pois d’Andersen, en supportait 24. Il ne fallait pas que son auguste cul sentît la dureté du bois du siège. De même pour son royal corps de chair : une couronne en « black fox » selon l’étiquette (renard noir) couvrait son front, et un manteau de « sable’s skin » (fourrure de zibeline) ses épaules. Une yourte royale, composée de 150 peaux de léopard est élevée au rez-de-chaussée. Elle date de 1893, cadeau au Huitième Bogden Gegen Jivzundamba.

Nous terminons les visites par le Tzaisan, la colline soviétique.

C’est un monument aux combattants, une masse de béton kitsch aux mosaïques sérieuses et populaires, glorifiant la libération du nazisme par les vaillants soldats portant les lettres CCCP sur le casque. Le nazisme, si loin de Berlin et même de la Russie ?

Une plantureuse blonde se jette dans les bras d’un vainqueur aux sourcils froncés tandis qu’un petit blond qui pleure est consolé par un Prolétaire. Cette touchante réécriture de l’histoire concerne si peu la Mongolie que le monument sert de colline de jeu aux enfants et de but d’excursion aux familles citadines.

Montent de petits garçons vifs et minces, la peau tannée par un soleil qui sait se faire ardent et le vent qui souffle assez fort en cette fin d’après-midi, se coulant depuis la montagne dans la petite vallée surchauffée.

Un gamin a ôté son tee-shirt pour grimper plus à l’aise, petit mâle vigoureux qui veut en remontrer à ses sœurs et à son tout petit frère. Beaucoup de bébés montent sur les épaules de leurs parents. Les enfants, en Mongolie, paraissent bienvenus et choyés.

Près d’un million de Mongols vivent désormais dans la capitale, sur 2,7 millions dans tout le pays. L’exode rural a été intense après la chute du communisme, mais les années de sécheresse 2000 et 2001 et le chômage ont renvoyé dans les steppes une partie des ex-éleveurs malgré les quelques 6 millions de bêtes mortes de soif durant ces années néfastes. Il reste que la sédentarisation et l’urbanisation avancent avec l’ouverture au reste du monde, ici comme ailleurs, et qu’il faut bien trouver des distractions à ceux qui vivent et travaillent en ville. Mais l’on doit constater que l’esprit critique n’est pas plus développé ici que le sens du commerce.

Le dîner a lieu dans l’autre tour de l’hôtel. Le restaurant a été nommé « Aux Enfants de l’Arbat » en référence au roman du Russe Anatoly Rybakov, publié durant la perestroïka. Nous sont servis un œuf au œufs de lump, un morceau de poisson pané aux riz et pommes de terre (mariage de la Russie éternelle avec la Chine non moins éternelle), et une coupe de glace qui ne parait pas avoir trop souffert des coupures épisodiques de courant à Oulan Bator.

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Houlà Oulan !

Oulan Bator a été bâtie il y a 350 ans mais ne s’est vraiment développée en dur qu’à l’ère soviétique. Une centrale au charbon crache la fumée de ses grandes cuves sur un quartier. Il y en a trois disséminées dans la ville.

Des carrés de palissades en bois carrés et alignés au cordeau égalitaire enferment des yourtes traditionnelles. Ils voisinent avec des maisons en dur « de style chinois avant 1960 » et « de style soviétique après », selon Solongo, au gré des influences prédominantes de la politique. Le résultat reste une suite de clapiers de pauvres. Les yourtes, à côté, ont le moelleux et la propreté du paradis.

Roulent des 4×4 japonais, des Volga soviétiques hors d’âge et des camions Kamaz. Notre bus est lui-même un assemblage de marque « Asia » avec carrosserie locale et moteur russe.

Oulan Bator signifie « le héros rouge ». Son nom lui a été donné en 1924 au moment de la création de la « République Populaire » ; auparavant, tout le monde l’appelait Urga. Le collabo qui a vendu la Mongolie aux Soviétiques a pris pour surnom « Sükhe » qui signifie « la hache ». Ce « héros » a sa place « Sükhe Bator », sa statue équestre et son mausolée comme Lénine, au centre de la cité. Fils de petit éleveur, membre de la première Assemblée créée en 1914, officier mitrailleur envoyé en délégation dans la Russie des Soviets, il revient avec un corps expéditionnaire russo-mongol pour arracher Oulan Bator le 6 juillet 1921 aux griffes de terreur du « baron fou » Ungern von Sternberg qui voulait se tailler un royaume en occupant la ville avec 800 cosaques depuis le 4 février de la même année. Sükhe est mort à 30 ans le 22 février 1923, probablement tuberculeux. « Les Mongols ont déménagé 29 fois avant de créer Oulan Bator comme un jardin », nous apprend Solongo.

Le monastère bouddhiste de Gandan a été bâti en 1838 et les commerces ont suivi, lançant le développement de ce centre fixe d’échanges dans un pays majoritairement nomade.

Relié au Transsibérien en 1950 et au chemin de fer de Pékin cinq ans plus tard, Oulan Bator sert de plate-forme au commerce entre Chine et Russie.

Nous visitons le monastère de Gandan dont le nom complet, Gandantegchinlen Khiid signifie « Grand lieu de la joie absolue ». Sur une esplanade entre deux bâtiments, deux petits garçons pleins de vitalité font s’envoler les pigeons rassemblés pour les graines que les visiteurs leurs jettent. Des sachets sont en vente pour ce faire aux alentours.

Une cérémonie monotone se déroule dans le sanctuaire. Les moines psalmodiant sont plus intéressés par nos Nikon classiques et autres Sony numériques que par le déroulement immuable de la cérémonie. Les pèlerins font rituellement le tour de l’intérieur du sanctuaire, dans l’allée laissée par les moines à cet effet. Ils vont faire ensuite rituellement le tour de l’extérieur en faisant – toujours aussi rituellement – tourner dans le sens solaire les lourds moulins à prières installés le long des murs.

Les vieux bâtiments ne comportent presque pas d’ouvertures et ne sont éclairés que par des bougies. Ils recèlent des dizaines de vitrines emplies de Bouddhas poussiéreux, ressortis de 60 ans de repos dans les grottes où les fidèles les avaient enterrés durant la grande répression des opiums du peuple sous Staline. Les vieilles gens retrouvent malgré cela les gestes de la superstition, marmonnant et posant le front sur le bois devant les statues, laissant en offrande quelques billets dévalués, des fruits ou une bouteille de vodka (vide).

Au pied du Grand Bouddha sont allumées les 108 lampes à beurre de rigueur. Cette statue en bronze du Magdjid Djanraisig – ou plus simplement Avalokiteshvara – a été élevée en 1911 par le Bogdo Gegen, le roi-moine qui gouvernait la Mongolie jusqu’à la révolution soviétique de 1924, troisième plus haut dignitaire du bouddhisme lamaïque après le Dalaï-Lama et le Panchen Lama. La vraie statue a été fondue à Leningrad pour faire des munitions.

L’actuelle est issue d’une souscription de 1997. Elle fait 26 m de haut et pèse 20 tonnes. C’est du Disney mais un moine-flic effectue des rondes pour traquer les photographes. Non que les photos soient interdites, mais il faut payer son billet comme pour les parcs d’attraction américains, 5$ – une semaine du salaire moyen local. Laissons ces vieilleries à leur destin.

Dehors, le soleil arde. Un jeune homme passablement atteint se roule torse nu dans la poussière. Solongo lui jette quelques paroles bien senties pour lui faire honte : il n’est pas un chien ! Les civilisés portent au moins un débardeur.

 

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Histoire du Christianisme, des origines au moyen-âge

alain corbin histoire du christianisme

Sous la direction d’Alain Corbin, l’Histoire du christianisme publiée au Seuil courant 2007 aborde avec 4 auteurs, 52 contributeurs, 6 cartes, 459 pages et en 4 parties cette religion. Il détaille ses diverses espèces (catholique, protestante, orthodoxe), dans ses espaces particuliers (Méditerranée, Europe, Amérique…), avec ses formes de piété (culte marial, culte des reliques, Purgatoire, hérésies). Il évoque quelques grandes figures (François d’Assise, le curé d’Ars, saint Thérèse), et ses conséquences culturelles ou artistiques (cathédrale, image tridentine, missions outremer). De quoi acquérir une base de culture religieuse en un seul livre – et compléter les notes précédentes.

L’émergence, du 1er au 5ème siècle

Jésus est-il prophète juif ou Fils de Dieu ? Quel est ce milieu hébraïque, quelles sont les communautés chrétiennes d’origine juive en Palestine ? Les sources indirectes sur Jésus sont : la correspondance de Paul de 50 à 58 de notre ère, les Évangiles de Marc en 65 (d’après la tradition des années 40), Matthieu et Luc vers 70-80, Jean en 90-95, les Évangiles apocryphes après 120. Ce sont des mémoires, pas de l’histoire : les faits sont mêlés à une lecture théologique. Pour les auteurs historiens, Jésus n’avait pour ambition que de réformer la foi d’Israël, ce que symbolisent les 12 intimes qui l’accompagnent comme les 12 tribus. Il visait à simplifier l’obéissance à la Loi, la focalisant sur l’amour et la justice, prêchant un Dieu proche et accueillant. Il s’agit d’une mystique de l’urgence, pour la venue imminente de Dieu. Jésus se voulait solidaire de toutes les catégories sociales que marginalisait la société juive du temps, ce qui fut scandale pour une société cloisonnée. Il ne s’est dit que Fils de l’Homme (Livre de Daniel), descendant d’un David idéalisé ; ce sont les chrétiens qui l’ont appelé Messie. « Jésus n’a pas dit qui il était, il a fait qui il était » p.20.

Le christianisme atteint Rome sous Claude vers 49, la Gaule en 177, l’Afrique en 180. Paul est le passeur de culture : juif de la Diaspora en pays hellène, polyglotte d’une famille commerçante, il associait une éducation grecque reçue à Tarse à une formation de pharisien reçue à Jérusalem. « La mission paulinienne, la seule que nous puissions réellement étudier, a été organisée comme une pénétration par capillarité, qui utilise tous les réseaux de la cité antique, celle-ci fonctionnant comme une imbrication de communautés, de la plus petite – qui est la famille – à la plus grande – qui est la cité. La cellule-souche de la mission, c’est la « maisonnée », l’oikos, tout à la fois communauté familiale et communauté d’activité, exploitation agricole, atelier ou magasin (…) L’oikos antique rassemble des gens de statut différent, incluant femmes et enfants, esclaves et affranchis (…) Sa composition transcende les clivages de la société antique entre Grecs et Barbares, hommes et femmes, libres et non-libres » p.37.

La première expansion chrétienne conduit à s’interroger sur comment vivre en chrétien dans le monde sans être du monde. Comment être persécuté mais soumis à l’Empire romain jusqu’en 311. La conversion de l’empereur fait se convertir l’Empire et désormais, comment le penser en Empire chrétien ? « Les chrétiens de l’Antiquité ont usé des modes de la pensée juive, des catégories philosophiques de la pensée grecque, des techniques de discours de la rhétorique grecque et latine, pour formuler une théologie qui s’est affirmée au fil du temps » p.12. Reste à définir la foi – entre hérésie et orthodoxie, gnose et manichéisme. « Au cours du 2ème siècle, on assiste à la marginalisation des communautés chrétiennes d’origine juive (le judéo-christianisme) au profit des communautés chrétiennes d’origine païenne (le pagano-christianisme) : ce seront ces dernières qui s’érigeront progressivement en « Grande Église » p.30. Et c’est bien là où la foi rencontre le siècle, où la croyance entre en société.

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La doctrine de l’Église s’élabore au 4ème et 5ème siècle. Puis il faut édifier les structures chrétiennes, organiser les églises, établir le culte et la liturgie, christianiser l’espace et le temps, reconnaître la dignité des pauvres et pratiquer l’assistance. Partir enfin en quête de perfection par l’ascétisme et le monachisme.

« Quatre conciles œcuméniques ont fondé la doctrine chrétienne :

  1. Nicée en 325 : le Fils n’est pas subordonné et inférieur au Père mais de même substance ;
  2. Constantinople en 381 : l’Esprit-Saint est adoré et glorifié à l’égal du Père et du Fils, l’église est « catholique » ;
  3. Éphèse en 431 : affirme l’unique nature du Verbe incarné ;
  4. Chalcédoine en 451 : union des deux natures parfaites dans le Christ incarné » p.80.

Des intellectuels chrétiens vont confirmer la foi, ils sont les Pères de l’Église : Basile, Grégoire de Naziance, Jean Chrysostome, Jérôme et la Vulgate, saint Augustin. « Pour Augustin, la nature humaine est immédiatement marquée par le péché, et nous ne pouvons accéder au salut par nos mérites personnels ou nos bonnes œuvres : seule la grâce divine peut nous sauver. (Son adversaire, qui soutient le contraire, est le britannique Pélage). En accomplissant strictement la loi divine, chacun pouvait parvenir à la perfection, et Dieu devait le récompenser de ses mérites (ou le punir de ses fautes) dans la vie future » p.123.

Il est alors loisible d’annoncer l’Évangile jusqu’aux extrémités de la terre, au 5ème siècle dans l’Empire romain, ensuite aux marges et aux barbares.

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Le Moyen-Âge, du 5ème au 15ème siècle, n’est ni légende noire ni légende dorée

En cette période, le christianisme se consolide et s’étend. Saint Benoît, mort en 547, est le père des moines d’Occident. Grégoire le Grand est un passeur à ses dimensions. Autour de l’an mil naissent les chrétientés nouvelles : Rome, tête de l’Église latine à partir du 11ème siècle et Byzance devenue Constantinople qui se différencie. Saint Bernard de Clairvaux, mort en 1153, fonde la communauté des moines cisterciens, la cathédrale naît.

Affirmations et contestations induisent des réponses pastorales. La première croisade est lancée en 1095. « Un seul point réunit en effet les trois poussées de l’Europe latine : elles répondent toutes trois à l’appel des Chrétiens soumis à l’islam et opprimés, Mozarabes d’Andalousie, Grecs de Sicile et Chrétiens de Palestine » p.190.

ainsi soient ils cardinaux

Les hérésies fleurissent et, en 1231, le pape Grégoire IX instaure l’Inquisition pontificale, juridiction d’exception dérogatoire à tout droit, qui enquête d’office de façon totalement secrète et qui vise l’aveu. François le pauvre d’Assise, mort en 1226, crée un ordre mendiant. Thomas d’Aquin, mort en 1274, écrit sa Somme. Car il s’agit d’œuvrer à son salut, de réfléchir au Purgatoire et à l’au-delà, de réguler le culte des saints, des reliques et des pèlerinages.

« Au lendemain du 4ème concile de Latran (1215) la Vierge, modèle d’obéissance au Père, est proposée comme modèle de normalisation de l’Église. A elle de montrer l’exemple aux ordres religieux, de guider les âmes à la découverte du mystère de Dieu, d’inviter les fidèles à devenir des chrétiens exemplaires » p.243. Notre-Dame de Paris s’élève tandis qu’explosent les œuvres de charité aux 12ème et 13ème siècle et que naît le culte du Saint-Sacrement.

Jean Hus, mort en 1415, est l’hérétique majeur dans cette quête de Dieu qui saisit les mystiques d’Orient et d’Occident, soucieux d’imiter Jésus-Christ. La sainte Inquisition sévit. Elle nous choque aujourd’hui, dans la suite du film « l’Aveu » et des procès staliniens, si proche d’elle dans l’imaginaire. Mais « ces actes de foi, qui choquent au 21ème siècle, n’ont pas au 13ème l’impact que l’on pourrait imaginer. Pour la majorité de la population, il s’agit de cérémonies pénitentielles et purificatrices qui réduisent une fracture et marquent un retour à l’unité et à l’harmonie. Le châtiment des hérétiques – qui ont offensé Dieu – est, pour les fidèles demeurés dans l’orthodoxie, promesse d’éternité, motif de liesse et non de deuil. La solidarité spirituelle et sociale ne se noue pas autour des hérétiques, mais contre eux. En effet, l’enjeu profondément éprouvé, tant pas les inquisiteurs que par l’énorme majorité de la population, est le salut de tous » p.202. Cette remarque sur l’Inquisition ne s’applique-t-elle pas telle quelle à la mise en scène des procès réguliers, sous Staline ? Comme aux meurtres et autres « martyres » des islamistes en Europe ? Comme quoi le monde contemporain reste imbibé de l’empreinte chrétienne, même chez les athées communistes les plus militants, même chez les musulmans intégristes…

Alain Corbin (sous la direction), Histoire du christianisme, 2007, Points 2013, 468 pages, €10.00

e-book format Kindle, €10.99

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Stupa de Bodnath

Un minibus nous attend ensuite pour nous conduire à Bodnath, que nous évoquions ce midi. Les porteurs ont fait déposer nos bagages à l’hôtel Tara Gaon.

grand stupas de bodnat nepal

Nous visitons alors le grand stupa. C’est une coupole couleur d’œuf d’autruche qui évoque une pièce montée munie de deux yeux bridés qui nous regardent. Le nez en forme de point d’interrogation nous questionne. Les tissus à prières attachés aux mâts alentour claquent à la brise. L’énormité du monument, ces yeux peints, ces symboles, sont fascinants. Comme la vie qui continue à son ombre. Des gamins jouent en bandes sur les terrasses.

troisieme oeil de bodnat

Autour du monument s’ouvrent des boutiques de souvenirs où l’on fait le plus prosaïque commerce. Des scènes de rue pittoresques témoignent que l’on n’est pas ici dans un équivalent de Lourdes ou de Saint-Pierre de Rome. Le sacré participe de la vie quotidienne. C’est ainsi que s’ouvre, en face d’un temple, une boutique à l’enseigne de « Bouddha Provision Store », un bazar empli de caisses de bières et de boites de conserve. Il est envahi de petits enfants qui jacassent et qui jouent sur ses marches ouvertes sur la rue.

bouddha provision store bodnat nepal

Nous assistons en spectateurs à la cérémonie du soir d’un petit temple bouddhiste qui s’ouvre sur la place du stupa. Les prières chantées sont répétitives, rythmées par le tambour, que viennent supplanter parfois les sons discordants des trompes tibétaines et des cymbales. Les moines regardent ailleurs tout en psalmodiant, et même rient, l’esprit ailleurs.

temple sculpte a bodnat nepal

La cérémonie est un rite qui doit être accompli, pas une prière personnelle. Répéter vaut, l’attention n’est pas requise. Nous laissons quelques billets en offrande, dans la fumée d’encens et l’odeur du beurre qui grésille autour des mèches.

monastere tibetain bodnat nepal

Nous visitons un peu plus loin un monastère tout neuf en béton. Dans l’oratoire fraîchement repeint, les couleurs explosent dans des scènes naïves et criardes. Dieux et démons sont emmêlés (comme dans la vie ?), un grand Bouddha au visage de terre est vêtu d’or et de pierres précieuses, lui qui a tout quitté pour aller méditer nu. Il trône maintenant vêtu en prince derrière une vitre.

bouddha de bodnat nepal

Le moine en robe grenat qui nous explique le temple ne parle pas népali mais tibétain et anglais. Il est à Bodnath depuis trois ans seulement et fait partie de ces réfugiés tibétains qui se sont installés au Népal pour exercer librement leur culte, sévèrement contrôlé par les envahisseurs chinois du Tibet. Un moinillon de 14 ans le rejoint, glissant silencieusement sur ses pieds nus. Lorsque l’adulte s’aperçoit de la présence de l’enfant, il lui presse discrètement les mains. Geste de tendresse pour un filleul exilé comme lui en terre étrangère ; geste de maître pour son disciple.

moine tibetain bodnat

On assiste souvent à des gestes d’affection de ce genre en public, entre adultes et enfants ou entre pairs, les mains sur les épaules, la prise des deux mains, la pression d’une main sur le bras, la caresse de la nuque ou des cheveux. Tous ces gestes de gentillesse et d’abandon que nous n’osons plus faire dans nos pays coincés par la morale judéo-chrétienne. Cela « pourrait » être mal interprété par les pisse-froid qui ont la hantise de leurs propres pulsions et s’empressent de les voir chez les autres, complaisamment. Un « toucher » peut-être trop animal pour nos conceptions binaires du Bien et du Mal, de l’Esprit et du Corps, du Pur et du Sale – toutes ces inepties sorties de la Bible ?

gamin demi nu bodnat nepal

Le soleil se couche. Il fait tout de suite froid, bien que nous soyons largement redescendus en altitude. Des gamins, pauvrement vêtus, ne portent parfois qu’une veste sur leur poitrine nue. L’hôtel est confortable et nous change de la tente, mais il n’a pas de douches chaudes.

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Paul Doherty, L’assassin de Sherwood

Paul Doherty l assassin de sherwood

Tout le monde connaît Robin des Bois. Surtout d’après les films hollywoodiens et les feuilletons télé, et même les bandes dessinées à l’époque où la télé était encore en France au niveau du « 22 à Asnières » pour le téléphone. Paul Doherty, le fameux professeur d’histoire médiévale anglais, accessoirement auteur de romans policiers historiques sous un tas de pseudonymes (Paul Harding, Ann Dukthas, C.L. Grace), nous parle dans ce livre de Robin des Bois. Le Robin historique, le vrai, à peine romancé pour l’occasion. Dans une note finale, il cite ses sources, les registres et chroniques du temps. Mais bien sûr, le roman n’est qu’une histoire – plausible, mais une histoire quand même. Et celle-là nous emporte.

Nous sommes en 1302. L’Angleterre est gouvernée par Edouard 1er, que le roi de France Philippe IV le Bel tient à merci. Philippe le blond aux yeux froids veut envahir les Flandres – mais par où ? Les espions d’Angleterre sont chargés de le découvrir. Pendant ce temps, Hugh Corbett, clerc du roi anglais, est mandaté par le souverain pour élucider un crime commis à Nottingham, aux lisières des bois de Sherwood. Il s’agit d’une forêt de chênes dense où les malandrins y sont comme chez eux, armés du long arc qui fait leur réputation et perce les cottes de maille. Les cavaliers sont gênés par la futaie ; les convois transportant l’or des impôts y disparaissent, leur escorte dénudée et pendue.

A Nottingham, le sheriff vient de mourir – assassiné. Il a été empoisonné dans sa chambre fermée, alors que tous les aliments et boissons autour de lui étaient sains. Comment cela se peut-il ? Robin des Bois serait-il le diable ? On dit que d’étranges lutins peuplent les forêts et que le Démon a été vu les soirs d’orage, chevauchant à la tête d’une noire légion. Mais le moyen âge est rempli de ces fantasmes et autres superstitions. Quand on se marie à 12 ans pour une fille (et vers 15 ans pour les garçons), qu’à 16 ans on a déjà eu quatre gosses (dont un seul survivant), comment ne pas prendre la vie telle qu’elle vient, et croire tout ce qui se présente ?

Paul Doherty, en spécialiste du moyen âge, ne nous épargne aucune réalité du temps : les gamins dépenaillés, à moitiés nus, qui jouent dans la fange ou « chevauchent » une truie ; les catins dépoitraillées qui racolent les passants, clercs inclus ; les taverniers rusés qui trafiquent de tout et servent de liaisons ; les soudards obtus, brutaux et sans pitié ; les curés méritants, les moines gras et flemmards, les retirés du monde, les sorcières habiles en potions…

Le roman est mystérieux à souhait, fascinant pour les petites cellules grises. Il offre son coup de théâtre final et ses portraits humains. C’est là que Ranulf, l’adjoint souple et queutard de Hugh, gagne ses galons de « clerc » royal. C’est là que l’on découvre un code secret réel, celui du roi de France. Et l’on oublie les temps pour une heure ou deux d’évasion.

Paul Doherty, L’assassin de Sherwood (The Assassin in the Greenwood), 1993, 10/18 2006, 255 pages, €0.39

Un site anglais sur la vraie légende de Robin Hood

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80 ans pour le Dalaï-lama

Dalai lama mon autobiographie spirituelleTenzin Gyatso, 14ème Dalaï-lama, fête son 80ème anniversaire aujourd’hui. Réfugié à Dharamsala au nord de l’Inde depuis l’invasion du Tibet par la Chine en 1959, ce chef spirituel du Tibet lutte pacifiquement pour la reconnaissance de la culture tibétaine et le respect des coutumes par les Han éradicateurs au nom du Maoïsme, cette dictature avide de créer un homme « nouveau ». Prix Nobel de la Paix en 1989 ; le Dalaï-lama est qualifié par les politiciens idéologues chinois de « loup en robe de moine ». Ce pourquoi, après avoir réduits les monastères au canon, envoyés les jeunes en camps, colonisés le pays tout entier – pour exploiter les métaux rares, l’uranium et l’eau – ils « rééduquent » moines, nonnes et déviants par « l’éducation populaire », cette forme mentale socialiste du gavage des oies visant à penser autrement qu’on pense par soi-même.

Dalaï est un terme mongol conféré en 1578 par l’Altan Khan à l’abbé gelugpa de Drepung ; il signifie « océan ». Le premier dalaï-lama est numéroté troisième car, par modestie, il a attribué rétrospectivement le titre à ses deux prédécesseurs. Les Tibétains croient que, lorsque survient la mort physique, la conscience d’un être contient l’empreinte (ou karma) de toutes ses expériences et impressions passées, dans cette vie et dans les vies antérieures. Conscience et karma renaissent dans un nouveau corps, animal, humain ou divin. S’efforcer d’élever sa conscience dans chaque vie permet de se réincarner dans un être plus conscient encore, jusqu’à la Libération du cycle des vies. Le dalaï-lama est la manifestation d’Avalokiteshvara, le bodhisattva de compassion, porteur du lotus blanc.

Dalai Lama L'art du bonheur

Mais les Chinois n’en ont cure : pour eux, marxistes matérialiste nationalistes, il n’existe « qu’une seule Chine » et la reconnaissance juridique d’un tel état de fait, légitimé par la force en 1959 alors que les traditions historiques sont plus floues, doit être le préalable obligatoire à toute négociation. La terre d’abord, l’esprit ensuite. Pour cela, le Dalaï-lama est incité s’occuper de la Voie et à laisser les choses terrestres à des représentants sous allégeance de Pékin. L’autonomie culturelle serait alors possible, le national communisme han reconnaissant aux minorités le droit d’exister tant qu’elles ne font aucun ombre à l’avenir radieux. L’Occident répugne à accepter ce coup de force mais ne prend aucune mesure qui pourrait fâcher le géant : le commercial affairiste prime les droits de l’homme, dont les pays occidentaux ne se drapent que lorsqu’ils y ont intérêt..

Pourquoi aller visiter le Tibet ? Parce que les paysages du toit du monde, les temples refaits pour le tourisme après les saccages rouges, les cérémonies hautes en couleurs où les costumes comptent autant que les gestes, les moines rieurs ou sérieux mais toujours préoccupés de la voie droite, tout est spectacle mais tout aussi est vie intérieure. Sous la vitalité des corps élevés dans l’air raréfié perce la force de l’esprit, ouvert sur les énergies. En regard, quelle est notre force, à nous, Occidentaux ?

Je suis allé deux fois durant plusieurs semaines au Tibet, marchant à pied dans les montagnes ou en vélo tout terrain sur les pistes de cols en villages. Les habitants du cru, bien que simples, rudes et peu lavés, sont directs, malins et pittoresques. Leurs superstitions mettent un peu d’étrange dans notre matérialisme. Le Tibet nous rappelle peut-être qu’on ne vit pas que de confort et de gadgets, mais aussi de rêve et de fraternité.

Le bouddhisme, très ancien au Tibet, ne cherche pas à convertir à l’adoration d’un dieu jaloux et souverain, mais à éveiller la conscience de chacun, à son rythme et à son niveau, par une série d’étapes graduelles. Du plus superstitieux au plus spirituel. Le renoncement à l’anarchie des désirs permet de maîtriser instincts, passions et pensées afin d’atteindre calme intérieur et vue pénétrante. La compassion, étape ultérieure, permet de dépasser le jeu des apparences, la notion d’ego ou d’entités objectives pour s’éveiller à la nature ultime des choses qui est jeu infini de relations transitoires.

Ce qui permet de comprendre que la souffrance est due à l’ignorance parce que l’homme croit que tout est fixé éternellement alors que tout change sans cesse. La vision pure propre au Vajrayana, adoptée au Tibet, effectue la synthèse des étapes précédentes qui sont celles du Petit puis du Grand véhicule, pour reconnaître en tout être la nature de bouddha et en tout phénomène la pureté originelle.

Dalai-lama signature

La transmission du savoir, de maîtres à disciples, a ce côté humain et efficient que les Grecs avaient déjà adopté comme le meilleur. La formation dispensée par un gourou n’est pas un savoir de secte ou un programme de simples connaissances : c’est un éveil. Elle consiste à faire prendre conscience au disciple de sa propre réalité intérieure, ce qui détermine son développement et le cours de sa vie. Un gourou ne peut donner que ce qu’il a lui-même réalisé, il est un exemple vivant et un guide. Il ne borne pas la transmission de son savoir au seul domaine intellectuel ou scolaire mais va aux sources profondes du pouvoir spirituel grâce à ses lectures des textes anciens et à la pratique de méditation.

Cette introspection très ancienne sur les forces profondes de l’esprit en l’homme n’aboutit pas au désespoir mais, à l’inverse, au goût de vivre le plus vif. L’existence est une discipline pour se connaître et connaître l’unité du monde. Et la boucle est bouclée dans ce cycle sans fin que chaque existence recommence. Rien n’est acquis jamais car l’être humain est éducable et que sa formation ne s’achève pas avec sa vie, mais dure dans ses vies futures tant qu’il n’a pas atteint l’Éveil – qui est l’union avec le Tout.

bouddhisme Tintin au Tibet 1960

Le Christianisme considère l’homme créé par Dieu avec pouvoir sur le monde pour qu’il en soit le maître – ce qui faisait rire Montaigne qui traitait l’humain de « mignon de Nature ». Le Bouddhisme considère que la vie humaine est une part de la vie de l’univers dans son entier, d’où l’amour spontané pour les bêtes et les plantes, le respect des paysages et de la nature, la compassion pour les êtres. Ce pourquoi l’actuel Dalaï-lama, chef spirituel du Tibet, se prononce résolument en faveur de l’écologie et du contrôle des naissances.

Les trois vertus du Christianisme sont la foi, l’espérance et la charité. Dans le Bouddhisme, elles seraient plutôt la lucidité, la volonté et la compassion. Il y a une différence de degré qui me fait considérer que le Bouddhisme mène à une conscience humaine plus haute, en l’absence d’un Dieu transcendant. L’homme ne remet pas son destin entre les mains d’un « Père » (la foi), il accepte le destin tel qu’il vient, lucidement – et chacun est son propre « sauveur », s’il le veut. L’homme ne s’illusionne pas sur le monde (déni) ou sur l’avenir (l’espérance), il agit au présent afin d’acquérir une conscience plus forte et une liberté plus grande. Il ne se contente pas d’« aimer son prochain » sur commandement (la charité), ni de le traiter avec bienfaisance « comme soi-même » (qu’est-ce donc que le « soi » ?) – mais il « compatit » parce qu’il est touché par les maux d’autrui.

Il les ressent et comprend la souffrance humaine dans chaque situation parce qu’il a franchi les étapes de la voie et qu’il peut aider les autres hommes. Cette compassion n’est alors pas la charité pour se faire mousser mais ouverture à l’autre, à sa détresse ; l’homme compatissant devient « bodhisattva », sage ou saint. Le Christianisme part à l’inverse, il « faut aimer » parce que les humains sont tous « frères du même Père » et ce sentimentalisme qui commande les actes se fait d’en haut, pas depuis l’intime.

dalai lama sur le tibet

Le Tibet nous apprend ainsi qu’il est une vertu bien plus haute que le « devoir moral » cher aux nantis coupables : la sagesse personnelle, acquise par discipline durant toute sa vie et avant, qui permet seule de vraiment comprendre le monde et les hommes.

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Plage des pêcheurs à Mirissa

Nous partons pour quelques kilomètres de bus jusqu’à la plage des pêcheurs où les bateaux traditionnels alignés, colorés, semblent n’attendre que la photo. L’heure n’est pas à la pêche, peut-être ne servent-ils plus que de décor ? Construits en bois, très effilés, ils sont équilibrés par un grand balancier d’un seul côté et dirigés par une godille.

mirissa bateau a balancier sri lanka

Au large, sont à l’ancre des bateaux plus gros et plus professionnels, avec de longues perches pour tendre les filets en haute mer.

mirissa bateau sri lanka

Des adolescents du coin viennent sur la plage jouer au cricket, sport très populaire en Inde (qui n’est qu’à 31 km au-delà du détroit de Palk), puis se roulent dans les vagues en se chamaillant, la plupart tout habillés. Ne sont torse nu que ceux qui sont fiers de leur corps. Même les petits garçons gardent souvent un tee-shirt.

cricket mirissa plage sri lanka

Une voilée attend à la lisière du sable, avec la plus jeune de ses filles, que son époux, son fils et sa plus grande fille terminent de s’amuser dans le ressac, tout au bord. Il ne s’agit pas de nager mais de se tremper ; ces enfants savent-ils nager, d’ailleurs ? Pour une fois torse nu, le garçonnet musulman d’une huitaine d’années prend beaucoup de plaisir à se rouler dans l’eau mêlée de sable, comme en témoignent ses gloussements et ses cris. Déjà replet, presque obèse, il est l’enfant gâté parce que le seul fils. Abus de sucreries et de Coca, favoritisme de mâle.

nager mirissa plage sri lanka

Le Seafood restaurant est un ancien bateau posé sur le bord de la plage. Du pont, on domine les baigneurs, les surfeurs et les joueurs de cricket. Un peu plus loin sont en effet proposées des leçons de surf et il y a deux élèves, une fille de 20 ans et un adolescent de 14 qui s’y essaient sous la direction d’un professeur à chignon. Les vagues sont ici propices à apprendre, ni trop hautes, ni trop puissantes. Douché, submergé, épuisé, le kid rejoindra sa mère, tout mouillé, en seul bermuda mais des étoiles dans les yeux. Ils s’installeront en bas sur les tables de la plage pour boire un Coca.

mirissa plage sri lanka

L’assiette de thon grillé, de riz et de salade est copieuse, je ne la finis pas. Le poisson est trop sec, frit trop longtemps. Il est bon mais dur à mastiquer, malgré la tentative culinaire de le cuisinier sauce ail et oignon. Il est vite 14 h, le temps passe.

seafood restaurant mirissa plage sri lanka

Nous sommes à la pleine lune et c’est la fête de Poya, comme chaque mois, durant laquelle on commémore la naissance, l’illumination et la mort du Bouddha. Durant cette fête mensuelle, des lampes sont allumées autour de l’arbre de la bodhi, le banyan de l’Illumination, et de la dagoba qui est un reliquaire ; on fait une offrande de fleurs à la statue du Bouddha ; des versets des écritures en pâli sont récités ; les fidèles se prosternent devant le moine et invoquent les trois figures du Bouddha, de la Dharma (son enseignement) et de la Sanghà (communauté des adeptes) ; ils citent les cinq préceptes du bouddhisme et écoutent un sermon sur le Bouddha et ses vies antérieures.

mirissa filets sri lanka

Inoj nous rappelle les cinq préceptes communs à tous, laïcs et moines :
1. ne pas nuire aux êtres vivants ni prendre la vie (non-violence),
2. ne pas prendre ce qui n’est pas donné,
3. ne pas avoir une conduite sexuelle incorrecte ─ plus généralement garder la maîtrise des sens,
4. ne pas user de paroles fausses ou mensongères,
5. s’abstenir d’alcool et de tous les intoxicants.

L’alcool est donc prohibé durant cette fête – mais nous Occidentaux sommes exemptés de cette contrainte à condition de nous cacher : bière dans un sac ou cocktail dans les chambres. Comme il n’y a que des Occidentaux dans l’hôtel, le bar fait une exception, les jus de fruit déguisant l’alcool qu’il y a dedans. Mais toutes les bouteilles habituellement étalées au comptoir ont été ôtées. Le jour étant férié, nous n’avons pas vu de bus rouges, service d’État ; seuls les bus privés circulaient, conduits par des non-bouddhistes.

Le dernier dîner du séjour est morne, à la nuit tombée, dans la cuisine internationale. Demain, le réveil a été fixé très tôt car les trentenaires sont avides de meubler leurs intérieurs de « souvenirs » pour quand ils seront vieux. Il y a longtemps que je me suis détaché des babioles qu’on rapporte et qui ne servent qu’à encombrer.

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Anuradhapura et Dambulla

Nous partons visiter Anuradhapura, ville sacrée construite autour d’une bouture de l’arbre de l’Éveil, figuier de Bouddha. Elle aurait été apportée au 3ème siècle par Sanghamita, nonne qui a fondé un ordre féminin. La ville fut donc capitale religieuse, donc politique, de l’île de Ceylan durant 1300 ans. Des invasions forcèrent son abandon en 993 et la jungle y avait repris ses droits. Mais la modernité a défriché tout cela, faisant ressurgir palais et monastères. Le guide nous montre des macaques « cyniques » (sinica), avec sa façon inimitable de parler le français. Pour lui, canal devient cannelle, la boisson le poison, la mangue lemon, l’abeille un label, l’oreille l’oreiller, le pilier la pilière (qui sert à quoi ?)…

temple Sri Maha Bodhi Anuradhapura sri lanka

Nous visitons tout d’abord le temple Sri Maha Bodhi, construit autour de la bouture d’Ashvattha, l’arbre sacré de Bodhgaya (un ficus religiosa) sous lequel Siddharta atteignit l’Illumination, apportée dans l’île par une princesse indienne au 3ème siècle avant notre ère. Le Mahawanso, chronique en vers palis des plus anciennes, fait une mention détaillée de la plantation du figuier par le roi Devenipiatissa, en 288 avant. Emporter ne serait-ce qu’une simple feuille serait un sacrilège. Il n’est pas faux de penser que la bouture initiale vit encore – mais dans ses rejetons. Le bois du banian ne vit pas vieux, mais se reproduit sans cesse, poussant ses rejets dans le sol. En raison du terrorisme qui a longtemps sévi au Sri-Lanka, nous devons passer par le détecteur de métaux et la fouille, garçons d’un côté, filles de l’autre, avant d’entrer dans l’enceinte du temple où jouent des singes et des enfants.

moonstone Anuradhapura sri lanka

Au bas des marches d’entrée du palais Mahasena, la pierre de seuil en demi-lune délicatement sculptée, du genre évidemment appelée Moonstone qui se trouve devant tous les temples, montre une frise où s’ébattent les éléphants, les chevaux et les lions, puis les cygnes, enfin les plantes. Ces demi-cercles symbolisent le passage du monde profane au monde sacré, suivant les étapes de la révélation.

gamin Anuradhapura sri lanka

Il faut se déchausser pour les temples et, pire, enlever toute coiffure. Dans certains temples hindouistes, on nous dit que la visite s’effectue non seulement pieds et tête nus mais aussi pour les hommes, torse nu. Sous le soleil écrasant, il y a de quoi attraper un coup de chaleur. L’ombrelle serait-elle la solution ?

procession Anuradhapura sri lanka

Le grand dagoba Thuparama, construit par le roi Tissa au 3ème siècle avant pour renfermer une clavicule de Bouddha est moins redoutable que le dagoba immaculé de Ruvanveliseya, le plus vénéré, réverbérant la lumière. Une procession colore la visite. L’ensemble a été inscrit au Patrimoine mondial de l’Unesco en 1982.

dagoba Thuparama Anuradhapura sri lanka

Passage au Kuttam Pokuna, appelé aussi les deux piscines, qui date du 3ème siècle. Deux basins rectangulaires en pierres et briques permettent, par des escaliers, aux moines du probable monastère disparu Kaparama, dont les ruines sont proches, d’aller faire leurs ablutions.

Kuttam Pokuna Anuradhapura sri lanka

La statue de Bouddha en posture de samadi, qui date probablement du 4ème siècle, est impressionnante de sérénité et d’écrasante majesté. Le samadi est la concentration en méditation profonde ; elle se trouve en fixant l’attention sur un seul objet pour décourager les pensées vagabondes. Le visage du Bouddha cherche à dépeindre son état d’extinction des sensations et de compassion universelle, comme si le soleil passait à travers lui. Sculpté dans le calcaire, on a du lui restaurer le nez.

Nous allons aussi jusqu’au Jetavanarama Dagoba, érigé sous le roi Mahasena (274-301), le plus grand monument d’Anuradhapura. Il n’atteignait pas moins de 122 mètres de haut, tout en briques recouvertes de chaux, faisant de lui le troisième plus haut monument du monde après pyramides de Dharshur et Gizeh en Égypte.

dambulla sri lanka

Ce n’est que vers 15h30 que le bus nous mène enfin dans un hôtel déjeuner. Nous visitons ensuite Dambulla et ses cinq grottes bouddhiques, refuge jadis du roi Valagambahu lorsqu’il fut chassé de sa capitale par les invasions. Le temple d’or de Dambulla est classé par l’UNESCO depuis 1991 au patrimoine de l’humanité. Son abord est pourtant bien kitsch, avec une enseigne qui clignote « OPEN » en lumière fluo ! Un Bouddha doré gigantesque surmonte une mâchoire ouverte de dragon faisant office de porte sous ses crocs redoutables, en haut d’un escalier commençant par des griffes. C’est en 1848 que le mouvement nationaliste cinghalais débute ici.

bouddha monastère rupestre dambulla sri lanka

Il faut monter deux centaines de mètres de dénivelé pour découvrir le monastère rupestre. Le Raja Maha Vihara, date du 1er siècle. Il offre cinq grottes sanctuaires plus austères, creusées dans la falaise de granit qui domine la vallée. Chacune est décorée de peintures murales du 17ème siècle sur 2100 m². Le vermillon et l’ocre dominent. Au total, 80 grottes, 5 sanctuaires et 4 monastères principaux renferment 157 statues, 153 images du Bouddha, 3 images royales et 4 images de divinités. Les peintures représentent surtout la tentation de Bouddha par le démon Māra et son premier sermon. Le démon est jeté à bas de son éléphant par le Bienheureux. On distingue le Bouddha couché du Bouddha mort en ce que ses orteils restent bien parallèles. Celui de la première grotte, dite du Roi divin, est bel et bien mort, sur 14 m de long ; à ses pieds se trouve son disciple préféré, Ananda. Les autres Bouddhas couchés font une dizaine de mètres pour marquer la majesté.

monastère rupestre dambulla sri lanka

Dans le second temple, la grotte dite des Grands Rois renferme des statues des dieux Saman et Vishnu et 53 statues de Bouddha recouvertes d’or. Autour du Bouddha se dressent des sages en méditation, comme pour garder tout débordement du public de leur pose hiératique et de leurs yeux morts. Au plafond s’étalent des fresques à Bouddha, le plus beau de l’ensemble. Une source coulant du plafond déverse une eau purificatrice, croit-on.

La troisième grotte est nommée le Nouveau grand monastère ; elle révèle les peintures les plus abouties.

dambulla bouddha geant sri lanka

Après la brigade des stup’s ce matin, des tas de briques du 3ème siècle après, un chapelet de Bouddhas pour ce soir : nous sommes gâtés et un peu repus. La grotte numéro deux n’est plus éclairée parce que 18 h est passé. Ceux qui ont des lampes dans leur sac, comme moi, explorent tout seul ; les autres troupeautent autour d’eux tant bien que mal. J’examine les plafonds dans les tâtonnements gutturaux d’une horde allemande prenant force photos au flash sans rien voir.

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Elliot Pattison, La prière du tueur

Connaissez-vous le Tibet ? Oui, mais le Tibet chinois ? Celui en butte à l’éradication jusqu’à la racine des traditions et coutumes « médiévales » ainsi qu’il en a été décidé au nom de la Science infuse marxiste par Pékin ? Eliot Pattison, juriste américain devenu économiste et expert des affaires chinoises écrit des romans policiers pour vous le faire connaître. L’Amérique a connu sa déculturation indienne, les pionniers venus d’Europe ne prenant pas de gants avec les superstitions et autres traditions. Mais elle regrette et a fondé des chaires d’enseignement des coutumes Navajo par exemple – pas la Chine.

Eliot Pattison La priere du tueur

Vous êtes pour que le Tibet vive selon sa propre culture ? N’oubliez pas naïvement que Pékin ne fait qu’appliquer ce que les jacobins parisiens ont appliqué, deux siècles durant, dans les provinces : interdit de parler breton ! saisie des biens du clergé ! laïcisation forcée des mœurs ! rationalisme à tous les étages ! Les Chinois passés par Mao – l’instituteur de nos intellos 1970, de type Philippe Sollers – sont certes plus frustes et plus brutaux que les instituteurs de la IIIème République mais l’objectif est le même : « libérer » les paysans de l’oppression du clergé et des croyances. « Libérer » signifie convertir à la croyance nouvelle… tout aussi croyance que l’ancienne.

Ce recentrage étant effectué, nous sommes donc à même de bien comprendre les deux parties en présence au Tibet : les Hans modernes et progressistes – et les Tibétains traditionnels et croyants. Ce sont ces forces qui s’affrontent dans les romans d’Eliot Pattison. Son héros est Han de Pékin, ancien inspecteur de la Sécurité proche des pontes du Parti. Pour avoir découvert une vérité gênante pour certains dirigeants, il a connu le goulag chinois au Tibet, sa femme a divorcé et son fils de 10 ans a tourné hooligan. Shan a rencontré au Tibet une nouvelle famille, des moines persécutés qui croient en la réincarnation et se préoccupent des divinités en cette vie.

Un village ignoré des autorités, au pied de la montagne du Dragon assoupi, vient chercher le trio pour résoudre une série de meurtres rituels. Nous voilà pénétrant dans le vrai Tibet, celui des immensités et de l’ivresse d’altitude. Il y fait très chaud quand le soleil donne et très froid lorsqu’il descend. La végétation est rase et l’herbe suffit à peine pour nourrir les troupeaux ; seules de rares plaines où coule un ruisseau sont propices à la culture de l’orge, nourriture de base des Tibétains. Ils font leur tsampa avec, la farine d’orge grillée mangée avec le thé au beurre de yack rance. Les ombres dures et les mystères de la montagne, où des masses ferreuses dans le sol attirent régulièrement la foudre, donnent un aspect fantastique à tout ce qui survient. La mort sur un antique chemin de pèlerins qui s’élève vers les sommets, par des vires secrètes et des grottes dérobées, a tout pour faire peur aux hommes.

Surtout que la montagne, semblant déserte, se révèle très passante. Nous sommes là au cœur du vrai Tibet. Qui a voyagé comme moi en ces apparentes solitudes sait bien qu’il suffit de s’arrêter quelque part pour que surgissent ici et là quelques têtes d’adolescents curieux, filant la laine (apanage des mâles au Tibet) ou des gamins crasseux et dépoitraillés à nu malgré le froid, qui « gardent » quelques brebis, aidés de molosses poilus plus gros qu’eux.

Pattison n’est pas nostalgique de l’ancien Tibet. Mais il en respecte profondément les croyances, venues de loin, qu’il apparie volontiers aux traditions Navajo. Ce sont tous deux des peuples proches de la nature, attentifs aux plantes et aux phénomènes, qui cherchent la voie spirituelle pour être en accord avec l’univers.

gamin dépenaille du tibet

Pattison introduit la Chine contemporaine dans la trame du récit. Ce village ignoré des autorités l’est par corruption, ce fléau si répandu du socialisme au pouvoir (l’égoïste est en socialisme celui qui ne pense pas à moi). L’or, hier lumière dont il fallait faire offrande aux dieux, est devenu avidité commerçante pour acheter de l’électronique. La science, tellement révérée par Pékin, emprisonne ses savants réputés pour garder leurs recherches secrètes. Et la jeunesse ne croit plus à rien, surtout pas au Parti.

Vous serez déroutés par les cent premières pages : c’est normal, le Tibet est déroutant. Mais accrochez-vous comme un randonneur sur sa montagne, vous accomplirez pas à pas le chemin. Progressivement, tout se mettra en place et l’intrigue – compliquée, pleine de rebondissements, comme tout au Tibet – vous séduira. Nous sommes vraiment au Tibet chinois, et bel et bien aujourd’hui ! Voilà un roman qui vous fera mieux comprendre ce pays.

Eliot Pattison, La prière du tueur (Prayer of the Dragon), 2009, 10/18 2009, 505 pages, 9.12€

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Eliot Pattison, Les fantômes de Lhadrung

Eliot Pattison Les fantomes de lhadrung

Ne pas se presser pour lire ce gros roman policier tibétain. Nul ne se presse au Tibet, où la nature impose son immensité aux âmes et la transparence de son air raréfié à l’esprit. Une vie entière permet d’y trouver la sagesse, qui permettra de se réincarner en une autre vie plus élevée, jusqu’à la fusion ultime avec le grand Tout qui clôt le cycle des réincarnations. Le Tibet est un pays bio que le matérialisme athée et scientiste des Han communistes vient polluer.

L’ex-inspecteur Shan est Han lui aussi, mais condamné une dizaine d’années auparavant au lao gai par les pontes du Parti dont il avait montré les malversations. Sa peine a été accomplie au Tibet, parmi les ex-moines et les gens simples qui ne veulent pas abandonner la foi pour les slogans. Libéré par le colonel Tan, byzantin gouverneur militaire du comté, il reste tenu en laisse : à la moindre incartade, il réintègre le camp de travail.

Mais les événements locaux obligent le colonel à faire appel à ses talents reconnus d’enquêteur, pour le bien du pouvoir, mais aussi du Tibet. Un homme est tué puis disparaît dans une cascade proche d’un temple tibétain détruit. Au même moment, le vol d’une peinture vénérable est effectué habilement à la Cité interdite, ce haut lieu politique pourtant si sévèrement gardé. Et, excusez du peu, un riche Américain collectionneur de Seattle se fait cambrioler la même nuit tous ses objets religieux achetés à prix d’or… Y a-t-il une relation cosmique entre ces événements ?

Bien sûr ! On ne serait pas Tibet, autrement. A la suite des aventures précédentes (voir les romans chroniqués dans l’ordre sur ce blog), Shan va retrouver son fils, connaître enfin l’Amérique et préparer une retraite spirituelle dans les montagnes. Le fils, Ko, a été abandonné par son père à 10 ans pour cause d’arrestation. Le gamin en a voulu au pouvoir, au socialisme, à sa mère qui s’est empressée de divorcer du mari politiquement incorrect. Il a chahuté à l’école, abattu des poteaux téléphoniques, joué au hooligan anti « socialiste », en bref a manifesté son besoin de père et son ressentiment envers le Parti omnipotent si peu en phase avec l’idéal d’épanouissement communiste. Autant dire qu’il a été condamné bien vite aux mines de charbon. Il a aujourd’hui 19 ans, un corps musclé par les travaux de force, et la haine dans le regard. Il ne connait que le combat, comme un animal sauvage. Shan aura bien du mal à capter son intérêt, à ne pas encourir son mépris, et à lui faire capter un peu de la sagesse millénaire du Tibet.

Les aventures dangereuses vécues ensemble, avec l’inspecteur Yao et le lama Lokesh, avec l’agent Corbett du FBI et le colonel Tan, avec une anglo-tibétaine, un directeur de musée pékinois et deux exécuteurs des basses œuvres, vont rapprocher père et fils. Mais, surtout, les méchants seront punis. L’avidité marchande focalisée sur l’or va se briser sur les mystères des temples cachés dans les montagnes himalayennes. La non-violence des sages aura raison de l’agression des armes.

gamin moine tibet

L’auteur, Américain lui-même, joue du contraste entre le connard yankee type – riche, arrogant, commerçant, immature – et l’enquêteur moraliste du FBI – respectueux des faits, opiniâtre sur l’enquête, soucieux des êtres humains. Oui, les États-Unis ont besoin de la sagesse du Tibet. Le roman a été écrit en 2004 au moment où Bush avait envahi l’Irak, juste pour montrer au monde qui a la plus grosse. Cet infantilisme est remis à sa place par l’exemple de l’empereur chinois Quianling : il y a des siècles, il voulait faire d’un lama tibétain son successeur. Plus proche de nous, en 1904, l’expédition anglaise du colonel Younghusband au Tibet pour raisons stratégiques a conduit à la conversion de nombre d’officiers à la philosophie du lieu. Comme quoi l’Occident anxieux, perpétuellement pris dans l’action immédiate, a besoin de recul et de sagesse pour le bien de son âme.

Eliot Pattison, Les fantômes de Lhadrung (Beautiful Ghosts), 2004, 10-18 2010, 573 pages, €9.69

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Thorgal 20 La marque des bannis

Pendant que Thorgal erre, sans mémoire, aux côté de Kriss, sa walkyrie, sa petite famille désespère. Elle vit toujours au village, où il est plus facile d’élever un bébé. Trois ans ont passé depuis que le père est parti et Louve, la petite fille, a désormais 4 ans. Elle se révèle : curieusement environnée de loups, elle n’a ni peur ni agressivité : elle les entend « discuter » ! C’est ce qu’elle dit à son frère. Elle est née en même temps que des louveteaux, jadis, dans la grotte où s’était réfugiée sa mère.

Jolan, le fils, en a 10, son visage a changé, plus allongé, préadolescent déjà. Il cultive son talent de détruire les objets, mais ne sait pas encore recombiner les atomes pour construire. Il reste petit garçon, la larme lui perle à l’œil quand il pense à son papa qui ne revient pas. Mais cet album est celui où il surgit à l’aventure. Il s’émancipe du village (où il a quelques ami(e)s) et de sa mère. Il sent qu’en se montrant digne de lui, il pourrait faire revenir son père. C’est pourquoi j’aime tant Thorgal, cette bande dessinée où la psychologie des enfants est réaliste, évoluant avec leur âge.

Les hommes du village, partis piller les Saxons, ne reviennent pas de leur expédition. Le mythe viking (repris par la BD) veut que ces guerriers-commerçants aient été surtout des pillards, alors qu’ils ont été avant tout des négociants. Ce sont les moines, peureux et improductifs, fonctionnaires avant la lettre réfugiés sous l’égide l’Église-providence, qui ont écrit cette légende. Eux n’avaient rien à échanger et voyaient « le diable » dans tout étranger païen. Le malheur veut que ce soient les vainqueurs qui écrivent l’histoire, pas ceux qui ont vaincu sur le terrain. Heureusement que l’histoire comme recherche scientifique vient désenfumer les croyances ! Les assauts des « lois mémorielles » n’ont pas d’autres visées que d’imposer la vérité totalitaire de quelques-uns sur tous, par la menace.

Au village, pourtant, un jeune homme revient, blessé, épuisé. Il manque de se faire bouffer par les loups et c’est Louve, parce qu’elle entend les bêtes « discuter » entre elles, qui le sauve au matin. Les bonnes femmes du village sont soupçonneuses, haineuses, prêtes à trouver n’importe quel bouc émissaire à leur colère d’avoir perdu leurs hommes. Le jeune homme s’appelle Erik et décrit un grand guerrier brun appelé Shaïgan, à la barre d’un bateau plus grand que les autres et peint en rouge, du sang de ses ennemis. Il est excité au combat par son égérie guerrière Kriss de Valnor, sans pitié pour les faibles. Ceux qui ne se rendent pas sont égorgés ; ceux qui se rendent ne méritent plus le nom d’homme, rendus esclaves et vendus à un marchand byzantin.

Ce Shaïgan ne serait-il par Thorgal, par hasard ? Celui qui a été adopté par le village mais n’a jamais vraiment été accepté par ces xénophobes de terroir ? Jolan, naïf, avoue reconnaître Kriss de Valnor – que n’a-t-il pas dit là ! Aussitôt les mégères réclament le prix du sang, le wergeld. Mais comme les Vikings sont reconnus (malgré les écrivaillons moines) comme révérant le droit, c’est le parlement du village, le Thing, qui délibère et juge. Ni Aaricia ni les enfants ne sont condamnés à mort, mais exclus. La marque des bannis sera apposée au fer rouge sur la joue d’Aaricia, l’empêchant ainsi de se refaire une vie ailleurs dans le monde viking. Jolan en vient à détester son père, « parti pour aller vivre avec une autre femme » comme plusieurs hommes du village l’ont fait, qui a changé de nom et n’aime plus ses enfants…

La famille doit fuir, ses biens sont confisqués et distribués aux femmes qui n’ont pas revu leur mari ; l’ordre règne par la délation et le profit, comme plus tard sous Pétain. Seule une femme les aide, l’amie d’Aaricia, Solveig. Elle leur donne un cheval et des provisions. Mais la loi des bannis est celle du chacun pour soi : belle leçon aux adolescents qui lisent la BD.

Être trop bon n’est jamais sûr quand on n’assure pas ses arrières. Des voisins pillent ans vergogne ceux qui sont accusés sans preuves ; des esclaves sauvés volent sans vergogne leurs bienfaiteurs. Mais Jolan a appris avec Thorgal qu’on est quand même plus fort à plusieurs que tout seul. Les loups en bande donnent l’exemple en protégeant la petite famille…

Cependant Kriss ne peut vivre sans écraser sa rivale dans le cœur de Thorgal. C’est elle qui a tout manigancé : la capture des bateaux qui revenaient chargés de butin, l’envoi d’Erik comme victime pour avouer, le bannissement inévitable. Aaricia est donc à sa merci ; elle s’en empare avec Louve, tandis que Jolan erre en gamin des rues avec Darek, un copain de rencontre, un Suédois rendu esclave puis délivré par la bande de loups.

Jolan connaît son devoir : aller délivrer sa mère, enfermée dans un château imprenable construit sur la mer et à la passerelle bien gardée. Il n’a que dix ans mais du courage comme à dix-huit. Petit homme dont l’éducation (la meilleure) s’est faite par l’exemple. Il a vu son père courageux lui enseigner qu’on ne devait jamais renoncer ; il a vu sa mère avilie ne pas haïr mais chercher à comprendre ; il a connu des erreurs et sa mère lui a enseigné à suivre son but quand même, sans se décourager. Il n’hésite donc pas à se lancer nu dans l’eau glacée de l’hiver nordique pour aborder la forteresse du côté de la mer, mal gardé. Son copain le suit, de deux ans plus âgé, mais admiratif de sa hardiesse.

Je songe à Nietzsche, dans l’aphorisme 225 de Par-delà le bien et le mal : « Cette tension de l’âme dans le malheur, qui l’aguerrit, son frisson au moment du grand naufrage, son ingéniosité et sa vaillance à supporter le malheur, à l’endurer, à l’interpréter, à l’exploiter jusqu’au bout, tout ce qui lui a jamais été donné de profondeur, de secret, de dissimulation, d’esprit, de ruse, de grandeur, n’a-t-il pas été acquis par la souffrance, à travers la culture de la grande souffrance ? » Il ne s’agit pas de masochisme, mais d’acceptation pleine et entière du réel, avec tout ce qu’il a de dur ; il s’agit de supporter pour risquer. La BD Thorgal comme initiation au philosophe Nietzsche, qui aurait cru ?

Et voilà les gamins qui délivrent les hommes, enfermés dans les sous-sols – dont une partie du village, capturé sur les bateaux. Être délivré par un môme, quelle honte pour les valeureux Vikings ! Ils ne savent pas quoi faire pour se faire pardonner. Jolan, grand seigneur comme son père, n’accepte que quelques pièces d’or pour acheter un bateau et se rendre sur l’île de Kriss de Valnor. Car sa mère et sa sœur n’étaient pas avec les esclaves délivrés, mais emmenées in extremis par Kriss sur un navire ancré en bout de ponton. Jolan ne peut rien faire, la guerrière le vise d’une flèche, substitut de pénis qu’elle affectionne. Elle ne la décoche pas cependant car, si elle est sans pitié, elle garde de l’honneur. Elle doit quelque chose au gamin, qu’elle appelle « petit garçon » en hommage à sa virilité naissante, donc l’épargne pour cette fois… mais le défie de venir chercher sa mère chez elle !

La figure de Kriss se fait meilleure au fil des albums. Dans le premier où elle est apparue, c’était une vaniteuse féministe, prête à tout pour prouver qu’elle faisait mieux que les hommes. Elle avait notamment ce coup de poignard bas qui violait autant qu’il tuait, en basse vengeance pour tous les viols qu’elle avait elle-même subis. Ce n’est pas pour rien qu’elle a été nommée Kriss, du nom d’un poignard malais. Elle devient plus vivable, louve désormais plus éprise de liberté que de paraître. Elle est possessive, jalouse du mâle qu’elle veut, Thorgal, qu’elle refuse de partager avec Aaricia. Qui va gagner ?

Jolan, émoustillé par ses premières hormones d’adonaissant, prend la digne suite de Thorgal. Il sait s’allier des compagnons tels que Darek, 12 ans et sa sœur de 10, un peu amoureuse de lui. C’est mignon, prenant, et bien tourné. Avec un dessin détaillé et amoureux des personnages. Suite aux prochains numéros…

Rosinski & Van Hamme, Thorgal 20 La marque des bannis, 1995, éditions du Lombard, 48 pages, €11.40

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Saint Mélar de Bretagne

Le Trégor célèbre un curieux saint catholique, qui n’est pas référencé dans le dictionnaire hagiographique des Bénédictins de Ramsgate (Brepols 1991). Sans doute a-t-il été radié par l’Église pour absence de preuves de sainteté. Mélar est un prénom qui ne se donne guère et pourtant, l’histoire du personnage vaut d’être contée.

Gauguin a peint un gamin breton qui aurait pu être Mélar.

Il faut faire la part des superstitions et de la propension à tisser des légendes sur des faits anodins. Les curés et moines du temps adoraient embellir les victimes des païens pour exalter la gloire de ce trou noir de la foi qu’ils appellent ‘Dieu’. Car Dieu est le recours, l’Inconnaissable et l’Infini, mais qui n’intervient jamais – sauf quand les pauvres humains lui prêtent des intentions… une fois la chose produite. Mélar, qu’on a déclaré « saint » parce qu’il n’était que victime, a sa crypte du VIe siècle dans l’église de Guimaec (20 cts pour éclairer l’endroit).

Son oncle fait couper à Mélar, 7 ans, poignet droit et pied gauche

L’histoire veut qu’il ait été héritier du comte de Cornouaille, poste convoité par son oncle Rivod. L’odieux frère de son père – après l’avoir assassiné – a donc voulu rendre le gamin inapte à sa fonction. Pour cela, il lui a fait couper tout simplement à sept ans le poignet droit et le pied gauche. Plus d’épée ni de monte à cheval : comment être digne d’un comte ? Mais l’enfant grandit en sagesse – évidemment en monastère – et compense ses handicaps par des prothèses qu’on dit d’argent. Sept ans plus tard, durée symbolique en même temps que maturation pubertaire nécessaire à le rendre héritier, il devient populaire, comme tout persécuté qui relève la tête. Rivod est donc obligé de le faire égorger…

Mélar compense son handicap par des prothèses d’argent

Pour cela, il soudoie le gouverneur du gamin, Kerialtan l’homme nourricier en qui le jeune Mélar avait le plus confiance, comme en son fils qui a son âge. Rivod lui promet en don tout ce qu’il pourra apercevoir du haut du mont Frugy, à Quimper. L’histoire ne dit pas s’il y a souvent du brouillard, mais ce n’est pas impossible : l’oncle est avare et rusé. Son épouse conseille à Kérialtan de mieux négocier. Durant ce temps, elle en profite pour s’enfuir avec Mélar et se placer sous la protection du comte Commor, dont le château est à Lanmeur. Commor est marié avec la tante paternelle de Mélar.

Mélar découvre le poison

Mais Kérialtan et Justan son fils rejoignent le jeune prince, qui est heureux de les revoir. Ce qui ne l’empêchent pas de tenter de l’empoisonner, mais là – ô miracle ! – d’un simple signe de croix le jeune homme reconnaît le poison. Les deux compères, dont l’un a 14 ans, sont donc obligés de l’égorger puis de lui couper la tête comme preuve. Il est désormais inscrit sur l’église de Guimaec que « le crime eut lieu dans une auberge située à l’emplacement actuel du Crédit Mutuel »… Sic transit gloria mundi.

Mélar, 14 ans, décapité par Kérialtan, son copain du même âge

Hâte ou hasard, dont on veut voir la providence divine, Justan l’ado se tue en tombant du château d’où il s’enfuit. Kérialtan a soif et le petit martyr lui fait naître une source, dit-on. Rivod lui donne ce qu’il a promis mais Dieu est décidément au théâtre, deus ex machina, et sur le champ le foudroie. Trop beau pour être vrai, n’est-ce pas ?

Saint Mélar portant sa tête

Mais ce n’est pas tout. Le corps sans tête de l’adolescent doit être inhumé mais, à chaque fois, il s’échappe. Ce n’est qu’en laissant libres les bœufs qui conduisent son sarcophage que le saint « choisit » un lieu, au-dessus duquel on élève une église. Manque encore la tête et la superstition s’en mêle, on se croirait au fin fond du Tibet : après querelles et années, les chefs politiques et religieux des deux comtés voisins (celui de Commor et celui de Rivod) se rencontrent avec les restes de Mélar sur la frontière. Après un jeûne de trois, jours, ne voilà-t-il pas que, sous le regard de l’assemblée en prières, la tête vient toute seule rejoindre le corps décomposé !

Crypte de Mélar sous l’église de Guimaec

Cela suffit-il pour faire un saint ? Que nenni, si l’on en croit le droit canon. Il y faut des miracles plus consistants. Se contenter de subir, même avec la foi, ne suffit pas. Même si le père Méliau était fort croyant et avait élevé son fils dans la croyance en Dieu. Quant aux événements extraordinaires, ils ne sont pas prouvés : une foule voit toujours ce que la majorité croit avoir vu.

Exit donc saint Mélar du calendrier et du dictionnaire officiel. Dommage, c’était une belle histoire. Il reste quand même une église à lui consacrée et quelques bois gravés de sa légende.

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Tran-Nhut, Le temple de la grue écarlate

Roman insolite, policier historique, décentré en Asie, voici un petit gros livre qui réjouira le lecteur féru d’imaginaire. Nous sommes au Vietnam au XVIIème siècle. C’est un peu la Chine avec ses mandarins impériaux recrutés sur concours et ses lettrés qui étudient encore et toujours les œuvres classiques pour en passer et aspirer à servir. Le mandarin Tân est un vigoureux jeune homme issu de la campagne, d’une famille de paysans, et qui s’est élevé par ses mérites au rang de fonctionnaire d’empire. Gouverneur d’une province, il a le pas sur le mandarin militaire Quôc, sur le maire Lê, sur le maître d’école Ba et – bien entendu – sur l’entrepreneur Ngô. Nous sommes dans le système confucéen où les lettres dominent le politique, les deux dominant le militaire et l’économique. Un système curieusement français…

Ce pourquoi le lecteur ne sera pas dépaysé, malgré l’exotisme des paysages, des mœurs et des nourritures. Les habitants de la province n’ont qu’une obsession : s’élever dans la hiérarchie sociale en mariant leurs filles nubiles à ce prestigieux fonctionnaire envoyé de l’empereur. L’empereur lui-même n’a qu’une obsession : assurer la descendance de chaque aîné mâle des familles, donc pousser le mandarin Tân à se marier. Ce ne sont donc que défilé de filles de 15 ans devant les yeux du jeune homme. Sauf que le fonctionnariat a son éthique : on ne se marie pas dans la province où l’on gouverne. Pour éviter népotisme, clientélisme et corruption… Le défilé ne fait donc que préparer le futur, lorsque le mandarin sera nommé dans une autre province.

Mais ces jeux de la comédie humaine seraient bien anodins s’il ne venait se greffer sur eux de vrais crimes sanglants. Des cadavres d’enfants difformes sont retrouvés poignardés, la tête écrasée, sur les chemins alentour. Un témoin aperçoit parfois la forme gigantesque d’un être noir qui s’active sur eux comme un démon. Le maire Lê est bien incapable de raisonner et de relier deux fils, le maître d’école Ba ne sait rien de ces enfants nés handicapés qu’il ne veut surtout pas éduquer, le militaire Quôc n’a qu’une idée : chasser les moines experts en arts martiaux formés en Chine qui menacent son pouvoir de contrainte. Quant à l’entrepreneur Ngô, riche et socialement arrivé, il veut cacher ses liens troubles avec le temple de la Grue écarlate, son passé de commerce et ces êtres contrefaits appelés les Rejets de l’Arbre nain. D’où viennent d’ailleurs ces enfants, tous âgés d’environ dix ans, et que les moines élèvent en les faisant travailler chez les artisans du village ?

Pas facile au mandarin Tân, aidé de son ami le lettré Dinh, de débrouiller les fils de ces mystères enchevêtrés d’intrigues ! D’autant qu’un beau matin on tente de l’empoisonner via une veste de soie doublée que le tailleur Tau vient de confectionner dans le coupon cadeau que vient d’envoyer l’empereur ! Mais n’est-ce pas l’intendant Hoang qui a conseillé à son maître de la porter à même la peau en cette saison ? Les personnages truculents ne manquent pas, comme Madame Jade, prestigieuse beauté solitaire dans son auberge des monts sauvages où coule une source de jouvence. Mais pourquoi joue-t-elle avec une boule à grelot remplie de mercure ? Les filles de joie portent habituellement dans le vagin ce godemiché qui tinte joliment à chacun de leurs pas.

Le maître d’école Ba lui-même prend un plaisir sadique à cingler le torse nu de ses élèves adolescents, attachés à un arbre, avant de leur enduire la peau d’eau sucrée au pinceau afin que les fourmis de feu viennent torturer lentement tout élève rétif. Il choisit ses victimes parmi les meilleurs garçons, ceux qui ont des facilités pour apprendre et dont il croit que c’est paresse qu’ils ne retiennent pas. Nous rencontrons aussi le bonze Méditation lascive – son vrai nom secret alors qu’il se fait appeler officiellement Pensée vertueuse.

C’est dire que ce roman écrit allègrement ne manque pas d’humour ! Le plaisir de l’intrigue, subtile et bien menée, en est multiplié. Les auteurs, qui sont deux sœurs scientifiques d’origine vietnamienne écrivant en français, s’amusent en inventant des noms imagés des prises d’arts martiaux. « Le mouvement de la Danseuse Lubrique permit à Minh d’atteindre le menton de son ennemi. Celui-ci recula avec un masque de douleur mais répliqua avec le geste de la Banane qui Roule » p.243. Connaissez-vous aussi la technique de la Galette sur la Flamme, celle de la Grenouille ailée ou celle de la Salade qu’on Essore ?

Le lecteur savourera ces moments de plaisir que les auteurs ont manifestement jubilé à écrire. Sagesse sera sollicitée, petites cellules grises autant que morale confucéenne ; justice sera rendue, mais pas sans rebondissement inattendu. Un beau roman à goûter dans les moments de détente.

Tran-Nhut, Le temple de la grue écarlate – une enquête du mandarin Tân, 1999, Picquier poche 2002, 376 pages, €9.21 

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Peter Tremayne, Une danse avec les démons

Alors que le sud-est de la France croyait avoir trouvé son Breivic, et qu’elle s’aperçoit qu’il s’agit d’un autre intégrisme aussi réactionnaire, ce roman situé il y a 13 siècles montre combien « la religion », quelle qu’elle soit, lorsqu’elle est réduite par le mouvement de la société, pousse à l’intolérance, à la xénophobie, au meurtre…

Le haut roi des cinq royaumes d’Eireann est assassiné dans sa chambre ! Le criminel est évident, il s’est suicidé sur le corps même du roi lorsque le cri a alerté les proches. Le cri ? Bizarre pour quelqu’un qui a été égorgé… Comme toutes les provinces sont en émoi, la neutralité de l’enquête exige un brehon (juriste) qui ne soit pas lié par les clans en cause. Qui de mieux que la célèbre sœur Fidelma de Cashel, sœur d’un roi et « dalaigh élevée au rang d’anruth » selon la formule consacrée ? Ce qui veut dire en gros avocate reconnue érudite.

Nous sommes en 669 de notre ère en Irlande et le christianisme est implanté depuis deux siècles. Sauf que l’église de Rome montre le bout de son impérialisme en exigeant que tout le monde obéisse à ses obsessions méditerranéennes : tonsure carrée, célibat des prêtres, messe d’une certaine façon, interprétation tendancieuse des Évangiles, esclavage… L’Irlande, pays des marges, ne peut accepter une centralisation contraire à ses coutumes ; ni une mainmise césaro-papiste qui tue la politique. Ce pourquoi certains rejettent la nouvelle religion, pourtant plus spirituelle et mieux transmissible (par l’écrit et les bibliothèques) que celle des druides (purement orale et personnelle). Mais si la tolérance est une chose, le crime en est une autre. Que les druides continuent à diffuser leurs savoirs très anciens est un bien, mais qu’on égorge aux équinoxes des victimes humaines à des dieux féroces, certainement pas !

Qui sont donc ces brigands qui sévissent peu à peu, répandant la terreur en égorgeant les moines et en brûlant les abbayes ? Y a-t-il un lien avec le meurtre du haut roi Sechnassach (qui a vraiment existé) ? Fidelma, flanquée de son mari moine saxon Eadulf, va devoir délaisse une fois de plus leur fils Alchù encore petit, pour régler la politique. Ce qu’elle va découvrir ne va pas arranger les affaires de certains…

Le schéma des enquêtes est toujours le même, mais l’intrigue est à chaque fois différente. Si l’on ne connaît le dénouement qu’à la fin, dans la grande tradition du whodunit anglais, cette fois-ci l’affaire se complique. Elle est à étage et l’auteur fait partir sa fusée à petite vitesse, avant d’allumer chacun des boosters successivement. Cela nous donne de l’action, du rebondissement, du mystère. Il assaisonne le tout d’une observation érudite des coutumes du temps, jamais pesante pour notre curiosité. Il ajoute à ces ingrédients quelques personnages secondaires de guerriers, de servantes, d’artisans et aubergistes, de filles aristocrates, de hauts personnages qui se croient, de guerriers courageux mais pas toujours futés, d’enfant asservi à l’étranger… Tout cela compose une belle histoire où la distance est prise tant envers la politique, toujours encline à favoriser le clan, qu’envers la religion, dont le pouvoir spirituel ne demande qu’à dériver vers la puissance personnelle.

Peter Tremayne, Une danse avec les démons (Dancing with Demons), 2007, 10-18 2011, 346 pages, €7.69

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Monastère arménien de Tatev et premier camping…

Peu avant Sisian, nous quittons la route principale pour longer les gorges vers Tatev. Le canyon « vertigineux » de la rivière Vorotan s’abîme sous la route. Un gigantesque téléphérique relie le plateau au monastère de Tatev, haut lieu touristique que nous allons visiter. Construit par des Italiens selon une conception suisse, ce téléphérique est une fois de plus un record ! Il a la portée la plus longue du monde, affirme notre guide patriote arménienne. La route a été refaite car le précipice était fort près des roues auparavant et nombre de touristes paniquaient à l’idée que leur jeep passe par là.

Sitôt arrivés au pied du monastère, nous montons les tentes igloo deux places dans le petit bois juste au-dessus avant d’aller visiter. J’ai, comme à l’hôtel une chambre, une tente pour moi tout seul. Que je monte seul aussi, trouvant comment ça marche en examinant les pièces. Ce n’est pas le cas de quelques filles. Encore pour celles qui n’ont jamais fait de camping, je peux comprendre, mais pour les autres, on dirait des poules ayant trouvé un couteau. « On nous explique rien, on n’est pas aidé ». C’est toujours la faute des autres, de l’organisation, du système, jamais de la sienne. Et si elles se prenaient en main un peu, les râleuses professionnelles ? Mal d’époque : les fonctionnaires du social disent à chacun ce qu’il doit faire et comment, baiser en missionnaire avec capote, manger cinq fruits et cinq légumes par jour, boire un litre et demi d’eau au moins, se laver trois fois les dents, changer sa brosse tous les mois, et blabla. Infantilisés et rendus irresponsables, les gens attendent une aide pour tout, même pour monter une tente.

Sur le parking, une vieille Volga bleu pétrole de l’époque soviétique trône avec éclat.

Nous entrons dans le monastère en longeant l’église saint Astvatsatsine (Sainte Mère de Dieu) du XIe, siècle à la coupole coiffée d’un toit ombrelle.

Sa porte de bois est très détaillée. Le monastère a servi d’université du Xe siècle à l’invasion de Tamerlan en 1435 ; on y enseignait la philosophie, la calligraphie, l’enluminure, la musique, la littérature, l’histoire de l’église et les sciences. Il y a eu jusqu’à 500 moines au moins, aujourd’hui il en reste deux qui vivent à demeure dans un seul des bâtiments.

Comme nous le voyons, de tout jeunes adolescents du pays viennent servir la messe, par respect. L’église des saints Pierre et Paul (Poghos Pétros), construite à la fin du règne arabe, se dresse au centre de la place, bordée de logements au-dessus des gorges à pic. La vue, depuis les balcons des cellules des moines, est impressionnante : pas moins de 700 m de vide sur la gorge de la rivière Tatev. Le monastère était une forteresse. Côté promontoire, deux tours rondes et une muraille épaisse protègent des incursions depuis le IXe siècle.

Les cloches de Tatev attestent la maîtrise du coulage de bronze au XIVe. Elles ont sonné 700 ans. Durant le régime soviétique, les cloches ont été cachées par les paysans et l’une a été remontée depuis l’indépendance. Sur l’une figure la date de 1302, sur l’autre de 1304.

Le moulin à huile est du XIIIe siècle, près de la tour ronde à l’est. Dans une pièce, une pierre servait de presse pour les graines à huile. De grands foyers étaient utilisés pour décanter la mixture. Les stalles réservées aux chevaux, près de l’entrée, sont plus lumineuses et plus confortables que l’auberge des pèlerins. Une tour oscillante en segments de basalte octogonaux montrait les tremblements de terre, à droite de l’église. Consacrée en 906 par le Catholicos, elle a été aujourd’hui fixée contre les petits malins qui voulaient voir jusqu’où elle pouvait osciller. Sur la cour intérieure s’ouvrent aussi la résidence de l’évêque, le réfectoire, la cuisine et la boulangerie, au-dessus de la gorge de Vorotan.

Nous dînons « chez l’habitant », au-dessus du monastère, sous une bâche. Des mezzés de légumes grillés au four, aubergine, tomate, poivron, porc grillé patates, et du vin du pays en bouteille de Coca de deux litres. L’ambiance est assez joyeuse malgré la marche de 17 km demain qui effraie déjà le groupe presque autant que la nuit sous tente « avec les bêtes ». Une fille se lance dans l’animation intello : trouver les mots féminins se terminant par t ou le mot masculin se terminant par ette. Pas simple car ils sont rares. Le mot masculin est squelette. Les mots féminins sont nuit, mort, part, dot, durit, jet set, basket, gent et jument. Peut-être en ai-je oublié un ou deux ?

La nuit sous la tente n’est pas de tout repos. Outre le décalage qui nous laisse éveillés quelques heures, l’agitation sous la tente de notre guide arménienne est hors de toute discrétion. Halètements, grognements, rires étouffés… Dans l’autre tente proche de la mienne, un cri dans la nuit : c’est l’une des filles, elle a été « agrippée par une bête » ! La bête en question n’est autre que celle qui partage sa tente et qui a glissé en raison de la pente. Rires, pleurs, ah les joies du camping pour celles qui n’en ont jamais goûté !

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Monastère de Guéghard en Arménie

A un quart d’heure de bus du temple de Garni s’élève le monastère de Guéghard où nous arrivons assez tard. La plupart des touristes sont partis. A l’entrée, à gauche du porche, des niches proposent aux chanceux de recueillir de petites pierres s’ils parviennent à les lancer pour les faire tenir sur l’étroite corniche. Qui réussit voit son vœu se réaliser. Notre guide arménienne nous dit que, parmi tous les groupes qu’elle a accompagnés, seul un Marseillais a réussi à loger une pierre dans une niche : il était bouliste !

Un gamin torse nu d’une huitaine d’année s’y emploie avec passion, ainsi que sa sœur. Le petit garçon a la peau pâle comme s’il s’exposait peu au soleil. Est-ce pour se distinguer des basanés du sud, turcs, ouzbek ou iraniens, tous musulmans ? Est-ce un signe de distinction sociale comme le degré de blancheur dans les îles Caraïbes ? Est-ce pudeur chrétienne ? Nous observons peu de torses nus dans la jeunesse arménienne. C’est encore en ville que nous pouvons en voir le plus, influence des mœurs américaines. Pas d’épaules nues dans les églises pour les femmes, et les hommes doivent retirer leur chapeau. Même les enfants enfilent souvent une chemisette par-dessus leur débardeur pour éviter toute nudité dans les lieux sacrés.

L’église du IVe siècle, reconstruite en 1215, est de basalte et de calcaire, le chœur à l’est, en direction du soleil levant. J’avais ce préjugé que les chœurs des églises indiquaient la direction de Jérusalem, mais rien de plus faux. Toutes les églises chrétiennes sont orientées vers l’est. Ce sont les musulmans qui tournent leurs mosquées vers La Mecque ! L’église devant nous a été construite par saint Grégoire l’Illuminateur et s’appelait Aïrivank ou monastère rupestre. La coupole est cannelée d’arcatures aveugles sur lesquelles sont sculptés un oiseau, une rosace et un masque. La façade sud porte un tympan finement sculpté, arbre, grenades et ceps de vigne, symboles du sacrifice et de longue vie. Un lion terrasse un taureau, suprématie d’Ivané Zakarian.

L’église dite « cathédrale » s’adosse aux églises rupestres. Celle d’Avazan recèle une source aux vertus. Celle de Katoghizé comprend une coupole intérieure à stalactites comparable aux pans d’une tente. Le sol est parsemé de tombeaux sur lesquels marcher est rendre hommage à l’humilité chrétienne des princes enterrés.

Sur l’autel n’est pas exposé le Christ en croix comme chez les catholique, mais la Vierge à l’enfant, appelée ici « Sainte Mère de Dieu ». Il y a parfois une croix, mais sans cadavre dessus, et placée dans un coin. Le christianisme arménien semble moins torturé que celui né dans les catacombes romaines.

Des moines vivaient une existence ascétique dans de petites grottes sur les falaises alentour. Des khatchkars sont sculptés sur les parois des falaises. On appelle ainsi ces croix particulières, création originales de l’Arménie chrétienne. Il faut prononcer ratchkar avec un r dur, craché comme dans le mot espagnol jota. Tout ici a été détruit sous les musulmans en 920, notamment les manuscrits. Les édifices d’aujourd’hui datent de la reconstruction, au XIIIe siècle, lors de la libération des seldjoukides par le roi Orbélian et ses généraux les frères Zakarian.

La chapelle attenante est monolithe, creusée directement depuis le haut du plateau, en cloche dans la masse. Le mausolée est troglodyte. Des croix sculptées recouvrent presque entièrement les pierres, les fameux khatchkars. Sur ces croix arméniennes, Jésus-Christ est rarement représenté (seulement deux fois en Arménie). La croix est un symbole graphique élevé sur une pyramide stylisée représentant le Golgotha, lieu mythique où l’on dit qu’Adam fut enterré. La plupart des khatchkars ont été financées par des familles riches à la mémoire de leurs morts. Elles sont colorées de rouge par la cochenille. Le grand khatchkar de Katoghizé date de 1213, sculpté par Timoté et Mekhitar.

Il fait toujours aussi chaud, sauf dans les intérieurs d’église, lieux apaisants comme un avant goût de paradis. Nous sommes littéralement « envoûtés » par les voûtes sombres et fraîches des églises de pierre où la lumière parcimonieuse tombe d’un puits dans le toit ou d’étroites meurtrières.

Guéghard était un site de pèlerinage patronné par les familles princières. Il détenait un reliquaire de la Sainte-Lance et un fragment de bois provenant de l’arche de Noé. Guéghard signifie d’ailleurs « lance ». Détruit par les Mongols de Timor Lang (Tamerlan), puis par les tremblements de terre de 1127, 1679 et 1840, il n’a cessé d’être rénové. Il sert de résidence d’été au Catholicos, chef de l’Église apostolique arménienne.

Le long retour en bus vers Erevan fatigue, soleil de face et manque de sommeil la nuit précédente. Nous croisons un attroupement de badauds sur la route de campagne. Une voiture est partie dans le décor, le museau entre deux arbres sur cette route droite. Difficile d’imaginer comment le conducteur a pu réussir un tel exploit, sauf vodka aidant…

Nous allons dîner à la Taverne Yerevan, en centre ville. Le lieu est assez chic et nous avons une salle particulière. J’ai bu et rebu de l’eau et une bière entière de 50 cl, un thé pour finir. Sur les hauteurs de la ville, une gigantesque statue de matrone se découpe sur le ciel nuit. C’est la Mère patrie, statue gigantesque du pompiérisme soviétique présent dans toutes les républiques de l’ex-URSS. Elle est élevée au-dessus du musée de la Seconde guerre mondiale pour célébrer Staline.

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Diderot, Jacques le fataliste et son maître

Autant je suis peu sensible au ‘Neveu de Rameau’, autant j’aime ‘Jacques le fataliste’. Le mal cousu du premier devient fantaisie, l’échevelé devient exubérance, les digressions deviennent des aventures en poupées russes reliées par l’idée juste que la vie est sans cesse mouvement et que l’homme sage la prend comme elle vient, en profite et en tire leçon. Ce conte philosophique n’échappe pas aux aléas Diderot : comme les autres, il est écrit rapidement en 1771, comme les autres il est repris, raturé, recopié, et publié en volume seulement… en 1796, après la mort de l’auteur. Ce ne sont que quelques privilégiés aristo qui ont pu lire ‘Jacques le fataliste’ sous Louis XV.

Il faut dire que le roman est impertinent : il parle de sexe avec bonheur, de relations hors mariage et d’adultères, de pucelage ôté par des matrones aux jeunes garçons, de moines pervers qui enclosent des mineures pour leurs plaisirs. Le sexe ne devrait-il pas être cette chose sérieuse qu’on n’aborde qu’avec tact, à mi-voix et les sourcils froncés, tant il est « grave » de mettre les gens en situation ? Foin des soutanes et des vertugadins ! Diderot en rajoute dans le libertin.

C’est que le libertinage est le premier pas vers la liberté. Le manant, le domestique, le bourgeois même ne peuvent se désaliéner des contraintes religieuses, politiques et sociales qu’en baisant. L’acte sexuel est la seule transgression à portée de toutes les bourses… D’où les amours de Jacques racontées à son maître, lequel maître est si captivé qu’il laisse renverser l’ordre social l’établissant supérieur. Il y a désormais contrat entre Jacques et le maître, contrat social qui acte que tous deux sont liés l’un à l’autre et ne sauraient se séparer sans dommage pour chacun ; il est donc d’intérêt mutuel de se respecter mutuellement, d’écouter alternativement le bavardage de l’un et de l’autre.

Ce pourquoi le maître aussi conte ses aventures libertines, beau moment d’égalité entre hommes, si ce n’est entre les hommes. Car les femmes (qui sont des hommes comme les autres lorsqu’il s’agit des droits) sont aussi entreprenantes, politiques et perverses que les meilleurs (ou les pires) des hommes. Maints exemples nous en sont donnés. Mais l’on voit bien que raconter c’est unir et que la démocratie qui va naître dans le sang et les convulsions en 1789 est préparée par cet état d’esprit.

Diderot sait admirablement jouer du récit en feuilleton, entrelacer les histoires et la pérégrination des voyageurs, entretenir les coups de théâtre et les à propos, pour tenir son lecteur en haleine. Une vraie bande dessinée ! Nous sommes dans le réel où l’on se bat, l’on bouffe et l’on baise ; nous sommes dans le conte où l’on raconte l’histoire arrivée à tel ou tel, édifiante pour le présent. Le récit va comme un verre de champagne, vin qui est servi abondamment par une aubergiste bavarde qui ajoute – en tout bien tout honneur – son grain de sel au roman. Elle tient la taverne du ‘Grand cerf’, tout un programme dans le fantasme sexuel !

Les couples ne manquent pas, à commencer par Jacques et son maître, auparavant Jacques et son capitaine, encore avant Jacques et son ami adolescent, dépucelés tous deux par la même fille de forgeron. Il y a le maître et son faux chevalier escroc, le bourreau et son cheval habitué à s’arrêter aux gibets, l’aubergiste et sa Nicole – une petite chienne qui a reçu un coup de pied. C’est qu’il n’y a pas de vie sans les autres, ni instincts, ni affections du cœur, ni dialogues pour l’esprit sans mise en branle en société.

Jamais Diderot n’a dit avec autant de verve son amour pour la compagnie, le voyage ensemble, la bonne chère de concert, la conversation sur les amours. Le débat est incessant car il n’est pas de vie sans débattre ni se débattre. Donc la démocratie… On conçoit ce qu’a pu avoir de subversif ce ‘Jacques’ là, prénom usité comme synonyme de quidam ou de rebelle (jacqueries).

Raconter c’est penser, et rien ne prédispose mieux à penser que pérégriner. C’est ce que Nietzsche dira en parcourant à pied les sentiers d’Engadine : la marche aide les idées à se mettre en place, à leur rythme, avec bon sens, les pieds fermement attachés à la terre et la tête au vent qui passe. Entre les deux ? La philosophie. Celle de la vie bonne, ici et maintenant, pas celle des grands systèmes pervers créés ex nihilo pour jouer à Dieu et tyranniser les hommes. C’est cela aussi, la démocratie… Plutôt Athènes que Sparte, 1789 que 1793, le libéralisme que le collectivisme.

« Le maître : – A propos, Jacques, crois-tu à la vie à venir ? Jacques : – Je n’y crois ni décrois, je n’y pense pas. Je jouis de mon mieux de celle qui nous a été accordée en avancement d’hoirie » p.815. Vivre ici et maintenant est sagesse, sans entretenir l’illusion du passé ni la crainte de l’avenir. Montaigne le dit, comme les sages antiques et les philosophies orientales. Il n’y a que les églises chrétiennes qui jouent des peurs humaines pour instaurer leur pouvoir. Vivre, c’est être à propos.

« Jacques : – C’est que faute de savoir ce qui est écrit là-haut on ne sait ni ce qu’on veut ni ce qu’on fait, et qu’on suit sa fantaisie qu’on appelle raison, ou sa raison qui n’est souvent qu’une dangereuse fantaisie qui tourne tantôt bien, tantôt mal. Mon capitaine croyait que la prudence est une supposition, dans laquelle l’expérience nous autorise à regarder les circonstances où nous nous trouvons comme causes de certains effets à espérer ou à craindre pour l’avenir » p.676. Il faut espérer ou craindre à propos, pas hors de propos ; et le propos juste est d’expérience comme de raison. Il n’est écrit nulle part, ni imposé par quelque homme providentiel.

Une anecdote ne prouve rien mais elle édifie, elle fait penser. C’est ce qui naissait à la fin du XVIIIe siècle et qu’on jubile de découvrir. C’est ce qui meurt avec la pensée unique et la globalisation des convenances sur la Toile – qu’on déplore aujourd’hui d’observer…

Denis Diderot, Jacques le fataliste et son maître, 1771, Folio, 2006, 373 pages, €4.84

Denis Diderot, Contes et romans, Gallimard Pléiade 2004, édition Michel Delon, 1300 pages, €52.25

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Christianisme et paganisme

L’émérite professeur de Yale University Ramsay McMullen analyse avec forces notes et références (210 pages, presque la moitié du livre !) ce passage obscur entre paganisme au IVe siècle de notre ère et christianisme, définitivement majoritaire au VIIIe siècle. Occident et orient connaissent des évolutions contrastées en raison de la séparation de l’empire entre Rome et Byzance. Pour faire bref, disons que l’orient plus urbanisé et plus cultivé assimilera le christianisme plus vite et plus fort que l’occident resté largement barbare, surtout aux marges. La thèse de l’auteur est que les païens étaient trop loin de l’abstraction chrétienne pour adopter le monothéisme d’un coup ; c’est au contraire le paganisme des dieux proches et guérisseurs qui a progressivement phagocyté le christianisme pour en faire cette légende merveilleuse du moyen-âge.

 En 5 chapitres mais 3 parties, l’auteur examine la persécution des païens, la superstition endémique du temps, enfin l’assimilation du paganisme par le christianisme qui s’en trouve transformé.

Le dogme en histoire voulait qu’après Constantin (312), tous chrétiens. Cette légende dorée répandue par les moines est loin d’avoir été la réalité. Il a fallu en effet quatre siècles, des persécutions physiques, l’élimination par crucifixion et décapitation de toute une élite intellectuelle, son remplacement à la Staline par une nouvelle élite moins éduquée venue du peuple, la destruction par le feu et le martelage de grands centres de savoir antique (destruction du Sérapis en 390, iconoclasme après 408, martelage du temple d’Isis à Philae en 530), la manipulation de foules ignares et brutales pour écharper les bons orateurs philosophes (telle Hypatie d’Alexandrie lynchée en 415, dissolution de l’école d’Athènes en 529), l’interdiction par la loi, la confiscation fiscale et la terreur militaire… pour que la foi chrétienne s’impose contre les fois anciennes. Les Chrétiens d’alors n’avaient rien à envier en cruauté, brutalité et ignorance fanatique aux talibans d’aujourd’hui.

Car le paganisme était ancré dans les siècles, il était rationnel, décentralisé et tolérant. Remplacer cette foi personnelle, locale et guérisseuse par un dogme unique, irrationnel et lointain n’allait pas de soi. La tolérance est un bel exemple d’incantation inefficace quand elle n’est pas appuyée par la force. Prenons-en de la graine aujourd’hui ! « Avant le IIe siècle et après, des appels à la tolérance se font entendre des deux côtés. (…) Naturellement ils sont lancés aux forts par les faibles avec la plus grande honnêteté ; on les entend donc d’abord dans la bouche des porte-paroles chrétiens, puis chez les chrétiens comme les non-chrétiens (…), enfin chez les non-chrétiens avec le maximum de publicité. On connaît bien l’appel que Symmaque lança vainement à saint Ambroise. Alors, en 384, il était trop tard pour parler de tolérance » p.27. Quand un Tarik Ramadan en appelle à la tolérance entre islam et laïcité, c’est simplement qu’il est faible ; une fois la moitié de la population ralliée à sa cause (certaines projections démographiques parlent de 2050…), sa fameuse tolérance disparaîtra tout aussi vite que celle des chrétiens au IVe siècle. L’église unissait en effet près de la moitié de la population vers l’an 400.

La nouvelle religion n’avait pas réponse à tout, contrairement à l’ancienne. A la base, les gens étaient préoccupés, tout comme aujourd’hui, de santé et de prévoir l’avenir, d’où la force des dieux guérisseurs, des sources contre les maladies, des oracles et des rêves faits dans l’enceinte des temples. Tout ramener à Satan ne résout rien, il faudra le culte des martyrs puis des saints réalisant des « miracles » (Antoine Théodore, Basile, Gervais, Etienne, Félix, Martin, Foy…), les exorcismes et même une intervention d’archange contre le dragon (saint Michel) pour que les pratiques chrétiennes se rapprochent des pratiques païennes et soient donc acceptées… L’église tolèrera aussi les danses parfois, la musique souvent (dont les chœurs des vierges ou de jeunes garçons) et les banquets funéraires – tous usages très païens des temples antiques – pour que le peuple reconnaisse son autorité sur la communauté. Pour les païens, « la conduite juste, c’était la joie. La joie était culte » p.170. Le christianisme a dû ainsi se paganiser par la joie pour être accepté.

Au sommet, les élites sceptiques, cultivées et aptes à la critique rationnelle devaient être remplacées. Staline n’a pas procédé autrement au Parti communiste dans les années 1930 : il a fait monter des illettrés fidèles pour les mettre aux postes de commande, marginalisant brutalement l’ancienne élite. Dioclétien a donné l’exemple : « on assista sous Dioclétien à une augmentation très rapide des effectifs du gouvernement. Elle se poursuivit pendant une centaine d’années. (…) Le nombre des fonctionnaires, environ 300 sous le règle de Caracalla (211-217) était passé à 30 000 ou 35 000 à un certain moment du Bas-empire » p.132. Conséquence inévitable : « Le spectre des croyances fut amputé de son extrémité sceptique et empirique. Il ne restait plus que le milieu et l’extrémité la plus crédule » p.133.

On assiste donc à une formidable régression de la pensée humaine qui durera… mille ans, jusqu’à la Renaissance ! Non, le progrès de l’humanité n’est pas linéaire : la pensée rationnelle du monde a laissé place à la croyance aveugle durant plus de 33 générations… Tertullien : « Nous, nous n’avons pas besoin de curiosité après Jésus-Christ, ni de recherche après l’Évangile » (cité p.138). Saint Augustin : « Pour lui, toute enquête que nous dirions scientifique s’expose au ridicule. Les Grecs, sots qu’ils étaient, perdaient leur temps et leur énergie à identifier les éléments de la nature, etc. (…) Inutile de savoir comment la nature fonctionne, car cette prétendue connaissance n’a rien à voir avec la béatitude » (p.139). Une certaine mentalité écologiste ne fonctionne aujourd’hui pas autrement.

Anglo-saxon, Ramsay McMullen n’a rien de cette clarté à la française où les chapitres sont divisés en paragraphes dont chacun ne contient qu’une seule idée à la fois illustrée d’exemples. Lui est plutôt touffu, très proche des sources qu’il cite avec abondance et redondance. Ce pour quoi il s’est senti obligé de rédiger une conclusion longue, qui fait le chapitre 5 et dernier, pour récapituler les idées qu’il avance et étaie. Mais que cela n’empêche pas de lire cet ouvrage court, écrit d’une plume fluide jamais ennuyeuse, et qui apprend beaucoup sur cette époque laissée volontairement dans l’ombre par l’hagiographie chrétienne qui a fait la loi en histoire durant deux millénaires. Ce n’est guère que dans les années 1980 en effet, selon l’auteur, que l’étude plus précise des sources a permis d’y voir plus clair. Nous sommes donc dans l’histoire en train de se faire, dans la révision du mythe au profit de la science – ce n’est pas rien !

D’autant que nous avons des leçons politiques très actuelles à en tirer.

Ramsay McMullen, Christianisme et paganisme du IVe au VIIIe siècle, 1996, collection de poche Tempus Perrin 2011, 453 pages, €10.45

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