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Qu’est-ce que la post-vérité ?

Il y a la vérité et il y a le mensonge ; il y a aussi la vérité « relative », qui dépend du point de vue d’où l’on se place. Il n’y a pas de « post » vérité, qui signifierait un dépassement (dialectique ?) de la vérité en soi. Le terme utilisé est donc un raccourci : nous nous trouvons dans une ère de « post » vérité parce que « la » vérité ne fait plus recette pour la majorité de nos contemporains.

A cela quatre raisons :

  1. La vérité est indifférence : tout est relatif ! Ne nous a-t-on pas assez serinés depuis deux générations ce slogan tiré de la théorie d’Einstein ? Puisque toute vérité dépend du point de vue, choisissons notre point de vue et ce sera notre vérité. Pas « la » vérité en soi mais celle de notre œil, de notre cœur, de notre raison. Nous appellerons cette vérité un mythe et le croire sera le socle qui nous fera agir. La vérité « scientifique » elle-même – qui devrait rester pure, a été mise à mal par le socialisme « scientifique » de Marx et Engels (qui n’était qu’une croyance philosophique) et par les multiples fraudes de chercheurs qui cherchaient surtout la notoriété, et moins à trouver qu’à prouver.
  2. Le réel est indifférent, trop « raisonnable », trop contraignant. Il est souffrance, mieux vaut l’illusion. L’intrusion des philosophies orientales, et la mode New Age qui va avec, conduit dans nos sociétés matérielles confortables, à « préférer » les illusions apportées par les croyances – dont les religions -, par le groupe fusionnel, les drogues, l’alcool. Puisque la société ne nous force pas à nous colleter au réel grâce à ses filets de sécurité sociale, santé, chômage, retraite, vivons dans le rêve ou la foi, nous aurons toujours à bouffer. Le revenu universel du dieu Hamon rencontre ici toute sa place, comme le message daechiste des vierges futures (rien que pour les mecs, aucune brochette d’éphèbes prêts à servir n’est prévue au paradis d’Allah pour les méprisables femelles). L’indifférence au réel se manifeste par le dédain de la raison et l’inclination vers la passion : celle-ci emporte, la volonté supplante le raisonnable, il suffit de dire « je veux » pour que toutes les planètes se mettent à tourner autour du même soleil impérieux, la foi vous sauvera. Le volontarisme furieux des Le Pen et des islamistes rencontre ici son public.
  3. Le temps est indifférent, seul compte présentement le présent. Les gadgets électroniques remplacent la pensée par « l’information » continue, le lien par « le réseau », la sensation par « le choc » répété. Un clou chasse l’autre – d’où la meilleure défense qui est l’attaque, et plus c’est gros, plus ça passe, ces deux piliers fondamentaux de toute propagande. Donald Trump, amuseur de téléréalité, a piqué ses procédés de show aux télévangélistes, même s’il imite sans le savoir Hitler. En France, le Front national est expert mais tire ces techniques du Dr Goebbels – que l’on étudiait jadis à Science Po. François Fillon est trop naïf pour user de ces méthodes pas très catholiques, ce qui le dessert.
  4. Le pouvoir de l’élite est indifférent, ce qu’elle dit n’est que du performatif, les actes suivent trop rarement les mots pour qu’on les croie encore. Il y a eu trop de « mensonges d’Etat » depuis l’origine de la république pour que cette répétition des mêmes erreurs ait ancré dans la tête du citoyen qu’il ne faut jamais faire confiance au pouvoir. Rappelons-nous l’affaire Dreyfus, le scandale de Panama, Pétain comme « bouclier », l’attentat de l’Observatoire, le « je vous ai compris » sur l’Algérie, les dénis successifs sur les méfaits du nucléaire (le nuage de Tchernobyl arrêté à la frontière…), le Rainbow Warrior – et aux Etats-Unis entre autres le Watergate et les armes de destruction massives en Irak… Sans parler des impostures intellectuelles à la Maurras, Sartre ou Althusser. La « vérité » officielle est une communication qui disqualifie les politiciens, les intellos, les « sachant » (qui n’en savent pas plus que vous quand on y pense). Critiquer, contester, élaborer une communication « alternative » apparaît comme un devoir civique – au risque de sombrer (trop souvent) dans la théorie du Complot.

Au fond, seuls les vrais chercheurs scientifiques sont forcés de croire encore en « la » vérité. Les autres n’adhèrent qu’aux vérités partielles, relatives, « utiles ». La fameuse transparence démocratique dont les intellos civiques nous bassinent les oreilles n’apparaît que comme une arme de communication pour le combat politique. Ce sont les fameuses « affaires », qui surgissent curieusement aux moments où un intérêt électoral ou le vote d’une loi est en jeu. Ce n’est pas la vérité qui pousse ces « lanceurs d’alerte », mais le militantisme partisan – loin, très loin de l’intérêt général.

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La vérité est exigée nue, par volonté de naturel

Nietzsche est peut-être le seul philosophe qui se soit interrogé sur les présupposés du concept de « vérité ». Pourquoi croire à cette dualité du vrai et du faux ? N’y a-t-il rien de gris, d’intermédiaire, de yin dans le yang et réciproquement ? Pourquoi cette croyance fanatique en les bienfaits de la vérité et cette horreur du faux ? Est-ce bien la réalité humaine constatée ? Si l’erreur est humaine, ne serait-ce pas parce qu’elle a une certaine utilité, au moins pratique ? Ne sert-elle pas à mieux vivre ?

La vérité est alors une valeur, pas une essence objective. La volonté de vérité est une volonté comme une autre – même si elle caractérise notre civilisation occidentale plus qu’une autre dans l’histoire. « La question des valeurs est plus fondamentale que la question de la certitude » (Fragments posthumes XII, 7). La prétendue vérité se réduit alors à la position relative, humaine, de certaines erreurs devenues conditions d’existence. Une erreur ancienne apparaît plus vraie qu’une vérité trop récente, que l’on ne croit pas encore tout à fait. Même la science n’établit de vérités que réfutables, « falsifiables » selon Karl Popper. Ce qui est vrai à un moment donné ne l’est plus que partiellement à un moment ultérieur. Parce que la connaissance avance, la puissance de calcul, l’exploration de l’univers, l’approfondissement de ses lois mathématiques.

Puisque la vérité est une valeur, elle est en concurrence avec d’autres valeurs qui peuvent apparaître un moment comme plus importantes : « La question est de savoir jusqu’à quel point [un jugement] favorise la vie, conserve la vie, conserve l’espèce », suppute Nietzsche (Par-delà le bien et le mal, 4). La vérité cherche à établir la certitude, sans laquelle il ne peut y avoir de sécurité pour les humains. Le connu inspire confiance, donc « est vraie une chose qui suscite un sentiment de sécurité » (Fragments posthumes, XII, 7).

D’où les Trump et autre Le Pen ou Mélenchon : affirmatifs, pirouettant, aptes à retomber toujours sur leurs pattes. Ce n’est pas la vérité qui compte, mais leur habileté. Ils disent ce que « tout le monde » croit, changent d’avis aussi vite lorsque la réalité les rattrape, baignent dans la com’ le public comme des amuseurs de foire. Mais la politique n’est-elle pas une grande foire, un Beauty contest où il s’agit de choisir le plus séduisant ?

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Economie irrationnelle

C’est la grande idée libérale, dit-on : l’homo oeconomicus est un être rationnel, ce qui veut dire qu’il fonctionne comme un calculateur, soupesant chaque issue avant de prendre une décision. Le 18ème siècle, qui a inventé le libéralisme en politique avant de le décliner dans l’économique avec Adam Smith, était le siècle des « animaux machines » de La Mettrie et du cogito de Descartes. L’esprit de géométrie d’un Pascal (inventeur d’une machine à calculer) l’emportait sur l’esprit de finesse.

Mais le savoir scientifique a ceci de puissant qu’il ne cesse d’aller de l’avant, remettant cent fois sur le métier tout ouvrage. Le calcul s’est développé à des complexités inconnues des savants lettrés, les hypothèses sont testées, retentées, vérifiées.  Ces dernières années, il est ainsi montré que la raison l’emporte sur la logique dans les choix économiques. Contrairement à ce que prenaient pour hypothèse les libéraux. Est-ce à dire que le libéralisme est condamné ? Non pas ! La caricature simpliste véhiculée par la vulgate marxo-jacobine, peut-être – mais pas le libéralisme en acte, aux États-Unis, en Angleterre ou en Chine notamment. Ces pays se moquent des théories abstraites, ils préfèrent le bel et bon concret. Les actes utiles sont pour eux pragmatiques, ils collent au terrain et ne s’accrochent pas aux vieilles lunes comme si leur statut social ou universitaire en dépendait.

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Le mathématicien Von Neumann et l’économiste Morgenstern ont inventé en 1944 la théorie des jeux : dans leurs interactions, les acteurs sont réputés tous logiques. Depuis 20 ans, les neurosciences prouvent le contraire : chaque individu ne prend une décision qu’en fonction des autres. Les choix raisonnés l’emportent toujours sur les choix rationnels…

C’est que raison n’est pas logique. La différence entre ces deux tient au poids de l’humain.

  • La logique est ce qui est conforme aux règles, une cohérence, une nécessité.
  • La raison est cette faculté humaine qui permet de connaître, de juger et d’agir ; elle va du bon sens à la sagesse, en passant par l’acceptable.

On reconnaît là les trois étages imbriqués de l’homme : les instincts et les sens (bon sens), les affects de l’émotion (l’acceptable) et l’intelligence de l’esprit (la sagesse). L’humain n’est pas une machine à calculer, ce pourquoi un ordinateur assez puissant parvient à le battre aux échecs. L’humain va parfois droit au but, dans ce que nous appelons l’intuition ; l’humain court-circuite le calcul pour inventer du neuf, qu’il ne vérifie qu’après coup pas à pas ; l’humain n’est pas insensible à l’entour ni aux autres, il interagit – ce pourquoi il a survécu depuis des centaines de milliers d’années.

Dans la théorie des jeux, le premier joueur doit proposer une règle maximisant ses gains. Le second joueur a tout intérêt à accepter même très peu plutôt que rien, en logique c’est toujours ça de gagné. Sauf que les acteurs réels ne sont pas « rationnels », ils sont « raisonnables » : les expériences réelles montrent que le deuxième joueur rejette presque toujours les offres qu’il trouve inéquitables, celles qui s’éloignent trop du ‘tout pour lui’ et ‘rien pour moi’. Le devinant par avance, le premier joueur se garde bien, le plus souvent, de proposer une telle part du lion ; il se rapproche du négociable. Le patronat français pourrait en tirer d’utiles conclusions sur les rémunérations qu’il affiche.

Ce qui est amusant est que les rejets sont plus fréquents si le premier joueur est un humain et pas un ordinateur ! L’examen des aires cérébrales, durant l’exercice, montre que celles impliquées dans l’émotion sont fortement activées lorsque les propositions sont faites par un autre individu et pas par une machine. Une offre négociée devenue acceptable active plus fortement le cortex préfrontal, engagé dans les processus de raison, et moins l’insula inférieure, liée aux émotions. C’est l’inverse lorsque le partage est inéquitable.

La confiance, de même, s’apprend par interactions. Chaque échange est particulier, lié aux individus et pas aux principes abstraits. D’où l’importance de l’émoi, du sentiment, de la psychologie. La culture chinoise est experte en la matière. Chacun s’habitue aux autres et anticipe leurs comportements et réactions ; ils s’y adaptent. C’est ce qu’on appelle l’empathie – qui demande du temps pour se flairer, se connaître et s’évaluer. Se mettre à la place des autres n’est pas une vertu héroïque, c’est un processus automatique chez les êtres humains. La raison est qu’ils n’existent depuis toujours qu’en société. Est-ce à dire que l’émotionnel l’emporte, comme dans le romantisme ? Non plus, là encore ! Les trois dimensions de l’humain sont indissociables : sens, cœur et cerveau. Les choix économiques font l’objet d’un raisonnement réflexif, dans un dispositif affectif et sensuel, dominé par les interactions sociales.

Au fond, les vrais libéraux le savaient, d’Adam Smith à John Maynard Keynes. Smith lui-même expliquait, dans sa Théorie des sentiments moraux (1759), que les actions des hommes sont largement déterminées par l’idée qu’ils se font de ce que les autres en pensent… Et Keynes notait dans sa Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie (1935) que le choix des actions en bourse ressort plus d’un « concours de beauté » que de savants calculs d’analystes.

Même en politique, les acteurs ne sont pas rationnels – ils sont raisonnables.

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La crise de 1929 et la nôtre en quatre chocs

L’examen historique montre que la crise de 1929 n’est pas homogène, elle comprend quatre chocs successifs qui se sont cumulés : un choc cyclique, un choc psychologique, un choc international financier et un choc politique dans chacun des grands pays touchés.

La référence à la Grande Dépression des années trente fait peur parce qu’elle a traumatisé l’Amérique et le système capitaliste tout entier en faisant chuter de 1929 à 1933 le PIB de 29%, l’investissement de 74%, la consommation de 19%, multipliant surtout le nombre de chômeurs (30% de la population active contre 6% aujourd’hui). Les années 1925-1929 ressemblent aux années 1995-1999 : progrès de productivité foudroyants, nouvelles technologies (électricité, transport, cinéma parlant), appétit pour les biens de consommation nouveaux (automobiles, radio, téléphones), croyance en de nouvelles règles de l’économie (Irving Fisher en octobre 1929 : « les actions ont atteint un haut plateau permanent »), multiplication des émissions d’actions (7,5 fois plus en 1929 qu’en 1926). Les années 2003 à 2007 n’ont pas connu cette même euphorie, il s’agit plutôt d’un trop-plein de liquidités avivé par une demande massive des pays émergents. Mais elles ont connu un boom de l’immobilier et un château de cartes fragiles sur les emprunts risqués (subprimes), « refinancés » en les transformant en titres de bonne notation (titrisation), et les disséminant dans les comptes des banques et des gérants d’actifs sur la planète entière…

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1er CHOC : CYCLIQUE – L’éclatement de la bulle financière et la récession américaine, août 1929-janvier 1931, est classique. Les hausses des taux d’escompte décidés par la Réserve Fédérale américaine dès 1928 et début 1929 (de 3.5% à 6%) pour casser la spéculation boursière ont induit un sommet de l’activité en août 1929. Le krach a transformé une simple récession cyclique en crise, en raison du surendettement des ménages (40% du PIB en 1929 contre 25% en 1922) et du sentiment d’être appauvri (mais seulement 1,5 millions d’Américains passaient des ordres en bourse sur 122 millions à l’époque). La chute des prix qui accompagne la récession accroît le poids réel de la dette. La Fed de New-York (elle seule) baisse ses taux de 6% à 2.5% entre novembre 1929 et juin 1930. Le nombre des chômeurs passe de 1,5 à 4 millions. Une reprise a lieu début 1931.

2ème CHOC : PSYCHOLOGIQUE – Le contrecoup de la crise bancaire européenne, mai 1931-juillet 1932, est un imprévu. Les crises bancaires européennes (Creditansalt de Vienne le 11 mai 1931 puis panique générale en Allemagne le 13 juillet et suspension de la convertibilité or de la livre en Angleterre le 21 septembre) montrent qu’une monnaie de réserve n’est pas à l’abri : le dollar est attaqué et la Fed remonte ses taux de 1.5% à 3.5% entre mai et octobre 1931. Le public privilégie les encaisses liquides (contre les faillites bancaires), la consommation s’effondre comme l’investissement, les chômeurs deviennent 11 millions, cassant l’embellie de la production industrielle du début 1931.

3ème CHOC : FINANCIER – La bataille pour l’hégémonie mondiale et crise de l’étalon-or, novembre 1932-mars 1933, engendrent un bouleversement durable du système financier.

4ème CHOC : POLITIQUE – Chacun des grands pays touchés dérive vers l’autoritarisme ou vers la guerre : nazisme en Allemagne, fascisme en Italie, défaite puis pétainisme en France, gouvernement de guerre avec Churchill au Royaume-Uni, raidissement nationaliste aux Etats-Unis après Pearl Harbor.

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Année d’élections présidentielles, 1932 voit s’amplifier le chômage (autour de 13 millions) et les rumeurs : M. Roosevelt maintiendra-t-il l’étalon-or ? Entre novembre 1932 où il est élu Président et mars 1933 où il prend ses fonctions, la défiance envers le dollar s’étend, ponctuée de crises bancaires, et le public accentue ses retraits en liquide, préférant cette fois thésauriser de l’or. La Fed remonte une nouvelle fois ses taux pour tenter de retenir le dollar et éviter de vendre ses réserves d’or. Roosevelt abandonne l’étalon-or le 6 mars 1933 et dévalue de facto le dollar de 41%. La dépréciation des grandes devises internationales par absence de coopération monétaire rend les prix américains trop élevés, menaçant les exportations et important de la déflation, surtout d’Angleterre.

La production industrielle repart dès 1932 (avant l’entrée en fonction du Président Roosevelt en mars 1933 et avant l’application de ses mesures de New Deal en 1934) : quand on ne tape plus sur la confiance, elle n’a nul besoin de paternalisme ou de bureaucratie pour renaître. Ce ne sont pas les mesures en elles-mêmes qui ont contribué à sortir du marasme mais l’effet d’annonce d’un changement de Présidence qui a suffi pour ranimer cette petite flamme fragile sans laquelle aucune économie ne saurait se développer : la CONFIANCE.

L’essence de l’économie résidant dans l’échange, il ne peut y avoir d’échanges efficaces sans confiance. Des baisses de prix importantes, durables, généralisées, sont désastreuses (la déflation) et il faut vite casser cet engrenage négatif. Elles compriment les marges des entreprises car les charges restent fixes (salaires, loyers, intérêts) ; elles découragent investissement et consommation (tout vaudra moins cher demain) et minent la confiance en l’avenir ; elles alourdissent la dette réelle car les remboursements sont fixes alors que les prix de vente s’écroulent pour vendre « à tout prix », cela fait chuter la valeur des entreprises ou des filiales à céder ; elles rendent inopérantes les baisses de taux car même si le taux nominal baisse, le taux réel est poussé vers le haut par la déflation. Seul ajustement possible aux entreprises : les licenciements. La spirale dépressive alors s’accentue, un chômage massif fait chuter la demande, donc la production industrielle, donc l’investissement. En 1929, les salaires font 60% du revenu national et la règlementation sociale n’est pas ajustée à cette mutation vers le salariat, alors récent aux États-Unis.

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Le krach rend incertaine toute prévision sur l’avenir et toute évaluation des sociétés fondées sur la croissance (les analystes financiers, contents d’eux-mêmes, en ont pris pour leur grade !). Une radicalisation idéologique se fait jour pour trouver des boucs émissaires, recourir aux méthodes autoritaires afin de résoudre les problèmes et simplifier la pensée (entre la poussée des extrêmes et les “yakas” un peu partout). C’est la durée de la crise qui permet à ces comportements émotionnels, à la psychose collective, à cette angoisse d’une incertitude persistante, de se manifester dans la société, dans l’économie et en bourse. L’ampleur de la Grande Dépression des années trente tient à sa durée, chaque relance étant cassée par une crise nouvelle (industrielle puis bancaire, puis de l’étalon-or).

Nous avons connu depuis 2007 ces chocs successifs – et nous sommes actuellement dans le quatrième : politique. Le ralentissement cyclique perceptible aux États-Unis depuis le printemps 2007, le choc psychologique des subprimes dès juillet, et le choc financier qui en est la conséquence puisque ces crédits à risque ont été disséminés dans tous les comptes des banques et des assurances. La Réserve Fédérale américaine, comme les États, ont appris : pas de HAUSSE des taux pour soutenir le dollar, pas de refus de collaboration entre Banques centrales, une relance budgétaire massive et immédiate aux Etats-Unis (et pas 4 ans après comme en 1934).

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L’élection présidentielle américaine a porté le premier Noir à la présidence, Barack Obama, triomphalement réélu au bout de quatre ans. L’économie s’est redressée, mais pas le pouvoir d’achat… La raison en est l’émergence massive des émergents, mais aussi les nouvelles technologies. La mondialisation n’a du bon que pour certains – et les exclus du système le font savoir en votant contre les sortants et pour des bouffons (un clown en Islande, un anarchiste amuseur en Italie, un saut dans l’inconnu au Royaume-Uni, un magnat animateur de téléréalité aux Etats-Unis… en attendant nos Mélenchon-Le Pen en embuscade). Les extrêmes se portent bien, l’égoïsme national aussi, le rejet de l’autre s’amplifie. Chacun pour soi, chacun chez soi est le mot d’ordre de crise.

Les vieux de 14 disaient en 39 « ils leur faudrait une bonne guerre » ! Ils l’ont eue – la défaite, l’occupation et la honte avec. Les fils ont tout changé et les petits-fils ont fait mai 68 avec les filles. Le monde avait su se redresser.

En prenons-nous le chemin ?

Sur la crise de 1929 et la Grande Dépression qui a suivi, de nombreux livres et études ont été publiés.

Mes conseils :

Sans doute le meilleur, Charles Kindleberger, La grande crise mondiale 1929-1939, Economica 1988, €29.00 

À compléter avec Charles Kindleberger, Manias, panics and crashes, 1978, réédité 2005, Palgrave MacMillan (en anglais), €44.03

Le Que sais-je? de Bernard Grazier, La crise de 1929, est un résumé, mais qui ne donne pas les clés, PUF 1983, €9.00

Une vision plus sociologique est donnée par Jean Heffer, La Grande Dépression 1929-1933, paru en 1976 dans la célèbre collection Archives Julliard (repris en Folio-Histoire en 1991), disponible en occasion €4.79

Une vision économique est développée (bien qu’un peu ancienne, 1954) par John Kenneth Galbraith, La crise économique de 1929, Petite Bibliothèque Payot 1988, €3.50

Une vision « littéraire » et politique à chaud fort intéressante de Paul Claudel, ambassadeur de France à Washington de 1927 à 1933, a été publiée par Erick Izraëlewicz en 1993 chez Métalié, La Crise, 251 pages, occasion €3.48

Des leçons pratiques de la crise pour notre temps et vos portefeuilles investis, Alain Sueur, Les Outils de la Stratégie Boursière, 2007, Eyrolles, €20.99

 

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Pourquoi cette gauche a fait pschitt !

François Hollande, président par le hasard du sexe (celui de DSK), est un technocrate scrupuleux, un gestionnaire de synthèse, un manœuvrier de la petite politique – pas une incarnation de la grande Politique. Il ne voit pas loin, il n’a pas de projet pour la France, il ne propose que des mesurettes catégorielles. Après l’Agité perpétuel, il fut un temps reposant ; mais ses frasques féminines, comme l’autre, ses hésitations sempiternelles de centrisme honteux, de socialisme tactique, de leadership complaisant, l’ont vite déconsidéré.

Que va-t-il laisser ?

Une France moins libre, dopée à l’état d’urgence permanent faute d’oser des lois fermes, discutées clairement et appliquées sans tergiverser (comme ces drones qui survolent l’espace « interdit » des centrales nucléaires et qui ne sont pas descendus, comme ces « expulsions » qui ne se réalisent presque jamais, comme cette « jungle » de Calais qu’on devrait tout simplement renvoyer aux Anglais en laissant passer les migrants, comme cette Leonarda à la famille indésirable mais qui pourrait quand même rentrer…). Etat d’urgence causé par état d’âme… quelle triste démagogie !

Une croissance en berne par rapport aux autres et par rapport à la tendance française précédente, faute d’oser, faute d’avoir « renégocié » avec l’Europe, faute d’avoir entrepris les réformes structurelles nécessaires (et de s’y être pris comme un manche sur la loi travail !). La France se redresse moins que la moyenne, tirée par la demande en Europe, elle-même favorisée par la baisse de l’euro, du pétrole et  par la politique de taux bas et de distribution du crédit par la Banque centrale européenne. Ce n’est pas la politiquette électoraliste hollandaise qui fonctionne, mais bel et bien la politique monétaire globale de l’euro. Pas de quoi pavoiser ! Amateurs et interventionnistes, les socialistes n’ont jamais rien compris à la complexité de l’économie. Ce n’est pas la volonté qui compte, le sérieux des sourcils froncés et de la trique – mais la confiance qui émerge (comme sous Jospin sans le vouloir), autrement dit le laisser-faire des gens dans leur liberté. Comme le montre la courbe de tendance ci-dessous, l’écart entre les performances de la France et la tendance s’est aggravé depuis 2012 et l’intronisation de Normal 1er.

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Une France à la dépense publique seulement modérée, sans remise en cause de tout ce qui n’est pas du ressort de l’Etat, avec un endettement maintenu, des impôts massifs, redistribués par saupoudrage, sans orientation nette – de peur de mécontenter les lobbies des niches électorales !

Ce rapport n'est curieusement plus accessible sur le net. Le régime français de monarchie technocratique reste bien loin des standards parlementaires d'enquête et d'analyse.

Ce rapport n’est curieusement plus accessible sur le net. Le régime français de monarchie technocratique reste bien loin des standards parlementaires d’enquête et d’analyse…
Je l’envoie par citoyenneté en PDF à qui le demande par mail.

Hollande adore les impôts, et la petite cuisine ponctionnelle. Un rapport d´information du Sénat, fait au nom de la commission des finances sur l’évolution des prélèvements obligatoires entre 2012 et 2016, montre que la ponction fiscale « provisoire » de l’été 2012 « a touché largement les ménages, y compris les plus modestes », même si elle a touché aussi les classes aisées ; « l’abaissement du plafond du quotient familial à 2000€ a eu des effets sur les ménages appartenant résolument à la classe moyenne ». Au total, c’est 30 milliards d’euros d’impôts qui se sont abattus en 2 ans sur les ménages… amenant un « un véritable ‘ras-le-bol fiscal’, pour reprendre les termes utilisés par le ministre des finances de l’époque, Pierre Moscovici. » Plus les hausses de cotisations sur les retraites pour 3.5 milliards, intervenues en 2014. La fiscalité des ménages s’est à peu près stabilisée depuis 2015 – mais reste « plus élevée de 31 milliards d’euros en 2016 qu’en 2011 ». 35 milliards, analyse de son côté l’OFCE. Au total, « Ceci indique, d’une part, que les ménages ont eu à supporter l’essentiel des efforts de redressement des comptes publics et d’autre part, que la décélération de la pression fiscale ne profite pas véritablement aux ménages » (p.27). Les entreprises ont été initialement maltraitées, avec une hausse de 15.5 milliards en 2012 et 2013… immédiatement suivie d’une baisse avec le CICE et le Pacte de responsabilité, aboutissant à une baisse cumulée de 16 milliards d’euros entre 2012 et 2016. Cette incohérence a cassé la prévision économique et empêché d’investir.

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Un bilan très médiocre

Entre démagogie « de gauche » et inconstance fiscale « d’hésitation », « l’assainissement des finances publiques a été moins rapide en France que dans le reste de la zone euro, ce qui explique que notre pays continue d’afficher un déficit public et une dette relativement plus élevés » p.50. « Entre 2011 et 2015 la part de la dette publique dans le PIB a crû de 11 points en France, contre une moyenne de 4,3 points dans la zone euro » p.52. Au total, « Force est de constater qu’au cours de cette période, l’effort structurel a reposé pour deux tiers sur les mesures nouvelles en prélèvements obligatoires et pour un tiers seulement sur des efforts en dépenses » p.54. Taxer est toujours plus facile que de réfléchir et de convaincre… Amateurisme et petits pas précautionneux font-ils une politique ?

Les ménages inquiets dépensent moins, les entreprises investissent au minimum et n’embauchent pas – et tous ces efforts semblent pour rien : « la France affiche toujours des coûts salariaux parmi les plus élevés de la zone euro, principalement en raison du niveau élevé des cotisations sociales patronales », selon les services de la Commission européenne en février 2016. Ce qui explique pour une grande part le chômage français. La France immobiliste est désormais moins riche que la moyenne européenne à 97,4 alors que l’Allemagne qui a su se réformer est à 113,3 (l’écart n’était que de 2,1 points en 2000).

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La faute n’en est pas seulement au président Hollande (qui a « fait HEC »), mais aussi à cette gauche bobo qui se croit plus que tout (et encore aujourd’hui) le moteur de l’Histoire. Depuis que le mur de Berlin est tombé, la mondialisation du marché, de la démocratie, de la culture occidentale ont semblé constituer les étapes triomphales de l’Universalisme enfin en voie de se réaliser. Vivent les « progressistes » : aussi arrogants que bêtes au fond, ils « croient » que leur situation matérielle, politique et morale confortable va faire le bonheur de tous. D’où les « droits » sans cesse étendus aux lesbiens gais bi trans, aux migrants sans frontières, au théâtre de rue sans public, aux enfants de confort pour les stériles, aux urgences pour la bobologie ; d’où le « politiquement correct » du déni qui sévit dans les manuels scolaires, dans l’enseignement de l’arabe au détriment du français, dans le révisionnisme historique des programmes, dans la débaptisation des rues parisiennes par certains ignares cultureux contents d’eux. « Le multiculturalisme le plus fainéant a remplacé le récit à écrire et le projet à porter ensemble », dénonce Raphaël Glucksman dans l’Obs.

gauche-2016La prochaine élection présidentielle devrait rebattre les cartes.

Même s’il reste probable que Marine Le Pen parvienne au second tour (en raison des divisions à gauche et de la persistance de la menace terroriste dans des frontières Schengen poreuses), les partis de l’extrême montrent combien les Français en ont assez des petites phrases, du buzz et de ces ficelles usées de la com’ qui ont composé le programme des précédents.

Mélenchon, Macron et Fillon devraient défier Marine. Notons que les trois sont des personnalités plus que des catalogues de mesures, ils portent chacun un projet et ne se contentent pas de la gestion des choses.

  • Le quatrième à venir, du parti socialiste, ne semble pas à la hauteur populaire de ces trois là (aucun des 7 nains, pas même Valls).
  • Je ne crois guère aux chances de Mélenchon, trop sectaire lambertiste dans l’âme pour entraîner les foules.
  • Emmanuel Macron incarne une énergie réformatrice social-libérale, un Hollande cette fois sans complexe ; il est la jeunesse et l’ouverture – convaincra-t-il la province bourgeoise plutôt frileuse ?
  • François Fillon a l’image d’un candidat austère et constant dans ses convictions ; son programme est clair et construit. L’amender pour éviter un choc trop brutal fait partie du compromis politique, mais la direction est donnée. Un récent sondage Cevipof sur les intentions de vote de la fonction publique montre combien celle-ci en a marre de la gauche (sauf évidemment les profs) et déclare se tourner vers la droite, même avec la suppression des 500 000 fonctionnaires (dont beaucoup de copains nommés en région par les politicards du coin…)

Selon un sondage Ipsos de novembre pour les 18ème journées du livre d’économie, les moins de 25 ans s’intéressent deux fois moins à l’économie (21%) que les plus de 60 ans (49%), notamment à cause de l’indigence de la formation scolaire (71% disent qu’on n’y parle pas assez d’économie). Gageons que le vote se fera donc plus par émotion pour la jeunesse (souvent abstentionniste) et plus par raison pour les gros bataillons qui votent – et qui feront l’élection.

Pour 58% des Français interrogés, il faut « limiter au maximum le rôle de l’Etat dans l’économie française et donner aux entreprises le plus de liberté possible » (ils n’étaient que 50% en janvier 2014). Il faut dire que le mêle-tout socialiste est passé par là, comme l’analyse Elie Cohen, directeur de recherche au CNRS… Et que la bouffonnerie Alstom à Belfort dépasse le raisonnable : laisser filer à l’étranger un fleuron de l’industrie française, être au conseil d’administration et ne rien voir, puis « acheter » des TGV pour rouler sur des lignes de banlieue est une ineptie économique – et fait valser l’argent public, celui des impôts. Cela pour de rares emplois « préservés ». Et les autres :  ils ne sont pas électoralement payants ? Cette basse démagogie agace très fortement les classes populaires et moyennes, engendrant un vrai rejet de la gauche bobo – comme aux Etats-Unis.

57 à 59% des Français, selon la question posée, se disent favorables à la réduction du nombre de fonctionnaires pour garder la priorité sur police, justice et santé. Seul le Front de gauche se démarque, évidemment, adepte de gros impôts, de l’interventionnisme d’Etat et du moralisme autoritaire en économie – mais ce sondage montre combien son opinion est minoritaire en France.

Au total, avant que la campagne ne commence (et que la primaire du PS ne sorte un candidat du chapeau), François Fillon semble être mieux à même de l’emporter qu’Emmanuel Macron.

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Les vestiges du jour

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Honneur, devoir… des concepts complètement étrangers à l’époque présente. Mais ils imprègnent ce film tiré d’un roman de Kazuo Ishiguro, écrivain britannique (comme son nom ne l’indique pas) né en 1954 – bien après le temps d’avant-guerre qu’il met en scène.

Ces concepts permettent une vie emplie de bonne conscience, de satisfaction du travail bien fait, du bonheur d’avoir trouvé sa place dans le grand ordre du monde.

C’est ainsi que lord Darlington (James Fox) joue les entremetteurs diplomatiques, armé de bons sentiments pour assurer la paix après les horreurs qu’il a vécues entre 1914 et 1918.

C’est ainsi que son majordome James Stevens (Anthony Hopkins), place son devoir professionnel avant sa vie amoureuse et son amour filial, se contentant de romans sentimentaux pour ouvrir son esprit au rêve durant ses rares moments à lui (et sous le prétexte idéaliste bourgeois de cultiver son langage).

C’est ainsi que les démocraties de « la vieille Europe », toutes imbues de noblesse et de fair-play, ne comprennent rien à la realpolitik de la force et du fait accompli des régimes autoritaires nés dans l’après 1918 – dans le film les nazis, mais la naïveté sera la même dans les années 1980 contre les soviétiques, date d’écriture du roman – et dans les années récentes la victimisation des terroristes salafistes par les idiots utiles de l’islamo-gauchisme.

L’auteur réussit à englober à la fois la grande histoire, la structure sociale britannique et l’existence d’êtres particuliers dans la même tragédie. Car chacun joue son rôle – et l’ensemble va dans le mur.

Par honneur, le gentleman ne veut pas croire aux mauvaises intentions des autres ; par honneur, le diplomate fait confiance à la parole donnée et aux promesses, même quand elles sont non tenues. Le devoir commande d’agir selon l’honneur, même si les autres ne respectent pas le code. Le déni est l’attitude caractéristique de ce genre d’esprit, incapable de lucidité car incapable de se remettre en question.

Lord Darlington se fourvoiera dans la compromission avec le nazisme par morale, qui pave l’enfer de bonnes intentions, et par inaptitude complète aux affaires, qui sont une lutte sans merci, lui qui se contente de rentes dues à sa naissance. Le diplomate américain Jack Lewis (Christopher Reeve), le traitera « d’amateur » – et la suite lui donnera raison.

Le majordome James Stevens passera à côté de l’amour et du mariage par devoir, qui empêche les sentiments personnels de s’exprimer au nom d’une neutralité de fonction – une sorte de « laïcité » des affects qui ne prend jamais position. Il laissera mourir son père, victime d’une attaque, pour servir au même moment à la table où son maître reçoit les diplomates allemands ; il ne peut pas quitter son service, se jugeant indispensable pour que tout marche droit. Il laissera partir l’intendante efficace et amicale Miss Kenton (Emma Thompson), parce qu’il n’ose lui avouer ses sentiments et qu’il ne fait aucune remarque lorsqu’elle lui annonce son mariage prochain avec un autre majordome alors même qu’elle n’a encore pas dit oui. Il laissera toute autre forme de métier possible, tant il est imprégné de sa fonction, en a acquis les mœurs, le vocabulaire, l’attitude ; un médecin de village lui en fera la remarque après l’avoir écouté quelque temps : « Ne seriez-vous pas domestique ? ». Oui – tel est son destin.

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Vingt ans après, lord Darlington est mort, regrettant sa bêtise et sa candeur avec les Allemands dont il aimait parler la langue, son filleul très aimé Reginald (Hugh Grant) étant mort sur le front lors de la Seconde guerre mondiale qu’il a contribué à générer. Jack Lewis vient s’installer à Darlington, le château ayant manqué d’être vendu pour démolition. Il demande à Stevens, qu’il a connu avant-guerre, de rester au poste qui était le sien et de reconstituer un personnel. Le majordome pense alors à Miss Kenton, l’ancienne intendante qu’il avait appréciée. Celle-ci est mariée, même si le couple ne va pas fort par incapacité de cet autre ex-majordome qu’est son mari à gérer une pension de famille. Lorsqu’on est habitué aux ordres et à la règle, prendre soi-même une décision d’affaires est un obstacle insurmontable… Miss Kenton serait bien revenue à Darlington Hall, mais sa fille va accoucher d’un bébé et elle veut voir grandir le petit. Si Mister Stevens lui avait proposé le mariage, tout aurait pu se concilier, mais c’est le tragique des protagonistes de n’être jamais en phase avec leur être profond.

Tous veulent bien faire, mais tous sont enserrés dans les filets de leur éducation, de leur position sociale, de leur sens moral du devoir et de l’honneur. C’est ainsi qu’a péri « la vieille Europe », disent les Américains (et ils le répètent aujourd’hui).

Le romancier, dont l’œuvre a fourni le scénario du film, voulait illustrer la colonisation au sens large : celle des pays faibles par les pays forts (comme le Japon après la guerre), celle des individus par leur position sociale, celle des personnes par intériorisation de la morale en vigueur. Tout colonisé garde la conviction que son maître lui est supérieur : l’Allemagne nazie revendiquant les Sudètes, après tout, pourquoi pas ? les invités de lord Darlington interrogeant le peuple en la personne du majordome, sur l’étalon or et l’économie internationale ne se trouvent-ils pas confortés dans leur sentiment que le peuple n’y comprend rien et que l’élite à laquelle ils appartiennent justifie leur position supérieure lorsque Mr Stevens leur répond « sur ce point, je crains de ne pouvoir vous aider, Monsieur » ? l’obsession de sa dignité et de sa conscience professionnelle n’inhibe-t-il pas Stevens lorsque Miss Kenton lui envoie des signaux clairs qu’elle pourrait l’aimer ? Même le pigeon est moins bête lorsque, fourvoyé dans une salle, il cherche la lumière et parvient à recouvrer la liberté par une fenêtre ! On se demande de l’homme ou de l’animal lequel est le plus « pigeon » dans l’histoire.

Jusqu’où va donc se nicher la servitude volontaire… Karl Marx parlait « d’aliénation »  et les sociologues « d’habitus ». Il fallait un regard étranger au Royaume-Uni (Kazuo Ishiguro est d’origine japonaise) pour saisir dans toutes ses nuances ce mélange de contrainte et de bonheur que représentait la vie anglaise des gentlemen et de leur entourage.

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Si le film incarne des caractères qui resteront longtemps dans l’esprit du spectateur, le roman, d’un bel anglais littéraire, laisse les personnages dans leur ambiguïté humaine ; il ne moralise pas, il décrit. Et le décor somptueux de la campagne anglaise, resté tel qu’il y a deux siècles, n’est pas pour rien dans le charme des traditions et des valeurs établies qui font un costume si confortable – même quand changent les saisons.

Lisez le livre, regardez le film, vous pourrez méditer sur les liens qui enserrent, malgré soi, et sur la saine vertu de penser par soi-même et de n’obéir qu’avec raison à toutes les « obligations » de naissance, de famille, d’entourage, de travail, de clan politique et de nation.

DVD Les vestiges du jour (The remains of the Day) de James Ivory, 1993, avec Anthony Hopkins, Emma Thompson, James Fox, Christopher Reeve, Hugh Grant, Sony Pictures 2008, €6.79

Kazuo Ishiguro, Les Vestiges du jour (The Remains of the Day), 1989 – lauréat du Booker Prize 1989 -, Folio 2010, 352 pages, €8.20 

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Plaisir de chatte en automne

Sous le dernier soleil de la saison, la chatte se paillarde sur la pelouse. Elle est mère et a fait son devoir d’élever deux portées de chatons. Elle jouit de la lumière et de l’odeur de plante comme une fillette en puberté.

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Vivre à poil toute la journée est un plaisir rare, surtout quand les rayons électrisent le derme, produisant des sensations comme une caresse. Hédonisme post-68 ? Ou savoir bien vivre le moment présent ? Le chat est naturellement libertaire.

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Se rouler dans l’herbe drue dont la rosée s’est évaporée permet de sentir la terre et de secouer les puces. Après le bonheur du jouir, on n’en dormira que mieux sur le canapé le soir.

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J’ai toujours apprécié chez le chat le sens du confort en même temps que l’éveil au moment présent. Ces félins prédateurs sont sur le qui-vive quand il s’agit de chasser, mais ignorent le monde entier dès qu’ils se sentent en confiance.

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Ils jouissent alors du temps qui passe, du soleil qui chauffe, de la pelouse embaumée. Ils sont philosophes du Carpe diem, de cueillir le jour qui passe.

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Claude Brami, Le garçon sur la colline

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Ce livre est le roman des treize ans. L’adolescence à ses débuts avec sa pureté, ses élans, sa soif de certitudes aussi brusquement étanchée que renouvelée. Le prélude à l’âge d’homme est mystérieux chez le garçon : cette maturité déjà qui engage, et ce reste d’enfance qui retient et passionne à l’extrême chaque acte de ce temps-là.

La relation fondamentale enfant-adulte, à cette période, repose sur la confiance. Difficile à conquérir, ardue à conserver, fragile. Il ne faut pas – surtout pas – abimer l’image que le jeune être se fait de vous, à votre insu, par ce que vous dites mais plus encore par la manière avec laquelle vous agissez et réagissez en votre entier.

Il n’est pas meilleure éponge qu’un enfant qui espère en un adulte, qui soupèse sa valeur et choisit de se confier. Il vous scrute, il compare, il se demande ; c’est une décision grave pour lui qu’il doit prendre. Sa confiance est un trésor trop précieux pour qu’il l’accorde au premier venu. Le processus est lent, difficilement réversible.

S’il vous adopte, c’est définitif, à moins que vous ne le déceviez gravement. Brutale est alors la chute, irraisonnée la réaction, terrorisée l’enfance. L’amour devient haine, aussi violente. La confiance atteinte, l’enfant s’affole comme une boussole sous une ligne à haute tension. L’adulte pris comme modèle doit être irréprochable et solide, sinon…

Telle est la tragédie de ce livre.

Par-delà la sensualité de Pascal, suggérée par touches amicales et frémissantes, l’éveil des treize ans est montré tel qu’il est, sans complaisance. Le paysage chaud du sud et la maturité campagnarde pour les choses de l’amour composent une situation qui peut devenir tragique. La confiance, cette passion pure de l’adolescent, se heurte à la complexité des personnes et des relations. Le père mort, la mère courageuse, l’ami et compagnon, Julia l’orpheline, le chien fidèle, sont les personnages de l’histoire.

Elle est belle et forte, jouée en plein soleil, sèche et inattendue comme un coup de théâtre.

Claude Brami, Le garçon sur la colline, 1980, Folio 1982, 320 pages, €8.20

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Honoré de Balzac, La Grenadière

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Balzac est l’un de mes auteurs favoris. Grand observateur il décrit, selon tous les genres, tous les secteurs de la vie sociale. Artiste, il a su sentir et comprendre ; il l’a rendu par sa plume. En ce terne XIXe siècle, il reste un phare que je ne cesse d’explorer.

L’éducation est l’un des thèmes qui me tient le plus à cœur. La genèse et le façonnement des êtres m’ont toujours passionné. La métamorphose de l’enfant en adolescent, puis en adulte est peut-être l’histoire la plus riche, en tout cas la plus émouvante du monde à mes yeux. Balzac évoquant l’éducation devait donc fatalement susciter mon intérêt et solliciter ma réflexion. Sa nouvelle de 1832, ‘La Grenadière’, résume assez bien son opinion sur le sujet.

L’éducation modèle, selon Balzac, se compose de deux cadres complémentaires. L’un est statique mais soigneusement choisi : le cadre de vie ; l’autre est dynamique et susceptible d’orientation : l’enseignement au quotidien.

Le cadre de vie n’est pas une donnée du hasard. Il fait l’objet d’un choix délibéré : l’arrivée de la mère et de ses deux enfants à la Grenadière. La maison apparaît comme un microcosme, un lieu géographique et philosophique : « Elle est, au cœur de la Touraine, une petite Touraine où toutes les fleurs, tous les fruits, toutes les beautés de ce pays sont complètement représentées. » Cette région de Touraine peut être considérée comme la province microcosme de la France tout entière, ni trop au nord ni trop au sud, ni trop près de la mer ni trop loin, de climat doux et tempéré, carrefour géographique et historique du pays. Et puis, du val de Loire, la Renaissance française n’est-elle pas partie ?

La maison où s’installe la famille contient tous les éléments matériels, affectifs et spirituels nécessaires à l’idéal de vie des Lumières. On y trouve la nature, mais ordonnée et au service de l’humain. Les jardins, vergers et vignobles sont bien exposés, les plantes et les fleurs y poussent à profusion. La maison est austère mais spacieuse et confortable, orientée au midi. La vue y est majestueuse sur le cours de la Loire et son val, la ville cachée mais proche. En bref, « personne n’y reste sans y sentir l’atmosphère du bonheur, sans y comprendre toute une vie tranquille, dénuée d’ambition, de soins. » Une existence idyllique à la Jérôme Paturot sur ses vieux jours, à la mesure de l’idéal social du petit propriétaire indépendant du début XIXe siècle. La liberté de la propriété, facteur d’abondance matérielle (nourriture et logement), cause de liberté physique (bonheur du corps comblé), sociale (ne pas dépendre) et morale (incitant à la tempérance, au rêve et à l’étude). Tous les appétits se trouvent comblés, ceux du corps, ceux des passions et ceux de l’esprit. Le microcosme est fertile et enchanteur, il élève l’âme à la méditation. Rien de trop, le luxe n’y sert à rien.

Ce principe d’indépendance et de frugalité sociale est transposé dans la famille : chaque enfant a sa chambre, qui lui est un univers personnel, microcosme dans le microcosme. La domesticité, nécessaire à se libérer des contingences trop matérielles avant les robots ménagers et pour tenir sa position, est réduite : une seule femme de charge. « La maison fut meublée très simplement, mais avec goût ; il n’y eut rien d’inutile, ni rien qui sentit le luxe (…) La propreté, l’accord régnant entre l’intérieur et l’extérieur du logis en firent tout le charme. » Propreté dehors reflétant la propreté dedans. Simplicité, goût et confort, tels sont les trois termes qui commandent le choix du cadre de vie pour élever sainement des enfants.

Le mot-clé est ‘harmonie’. La maison est en accord avec la nature ; son ameublement en accord avec la vertu ; ses habitants en accord avec leur lieu de vie tempéré. La vertu est considérée comme indépendante du statut social. Bien que « sa simplicité donnait matière aux suppositions les plus contradictoires, (…) ses manières pouvaient confirmer celles qui lui étaient favorables. » La pratique de la simplicité et du goût rendent socialement inclassable : « elle conserva la même mise avec une constance qui annonçait l’intention formelle de ne plus s’occuper de sa toilette et d’oublier le monde. »

Quant à l’enseignement au quotidien, il est une application du cadre extérieur et des vertus morales : « c’était la vie d’ordre, régulière et simple, qui convient à l’éducation des enfants. » Le programme est le suivant : lever « une heure après la venue du jour », une courte prière, « habitude de leur enfance », puis toilette : « ces soins minutieux de la personne, si nécessaires à la santé du corps, à la pureté de l’âme, et qui donnent en quelque sorte la conscience du bien-être. » Où l’on retrouve l’harmonie des actes et des vertus, de l’intérieur et de l’extérieur, du corps et de l’âme. Discipline et pratique donnent une bonne conscience qui est conscience saine, et la base du bonheur. Ensuite, jeu au jardin, puis étude jusqu’au lever de leur mère où l’affection et la joie peuvent se donner libre cours. Premier déjeuner des enfants, répétitions entre 10 h et 15 h, interrompues par un deuxième déjeuner en commun. Une heure de jeu puis dîner, jeux plus calmes, promenade en famille, leçons. Enfin coucher. L’horaire est strict, régulier, fondé sur l’alternance du jeu et de l’étude, du corps à dépenser et de l’esprit à former, avec des moments particuliers consacrés à l’affection familiale.

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Les matières enseignées sont au matin les maths et le dessin. Les enfants ont eu très jeunes une bonne anglaise et sont tous deux bilingues. Hormis les mérites sociaux de l’anglais, très bien vu dans les hautes classes revenues d’émigration, la connaissance d’une langue étrangère permet un contact avec un univers mental et culturel différent. Quant aux autres matières, elles sont classiques. Le latin est langue d’église mais aussi de Rome, donc du droit et des vertus. Plus qu’une discipline grammaticale et une érudition historique, le latin apparaît ici comme un apprentissage moral. Les maths, structurant l’esprit par la logique, ouvrent sur l’infini et développent les facultés de raisonnement et de rigueur. Quant au dessin, il relie directement l’âme et l’esprit à la nature par l’observation de l’œil et l’acte de la main. Il est éducation manuelle qui développe l’habileté, mais aussi éducation à regarder, à sentir et à sublimer. Il développe la maîtrise et le goût. Raison, morale, sensibilité : où l’on retrouve les trois étages de l’homme, distingués par les philosophes.

Cette éducation diffère quelque peu de celle de Platon dans la ‘République’. Latin et dessin remplacent chez Balzac la musique, considérée par le Grec comme développant la perception du rythme et le sens de l’harmonie, guidant l’amour vers le Beau, depuis le physique jusqu’au moral. Mais Balzac est de son siècle et, avec lui, il dissocie le corps de l’esprit, l’esthétique de la vertu. Ce n’est que pour le reste que Balzac se conforme aux préceptes de Platon. Il valorise les maths, préparation à la méthode dialectique, seule capable de faire saisir à l’intellect le sens des choses. Il valorise de même la gymnastique, qui est apprentissage de la guerre et maîtrise de son corps, adaptée par Balzac selon les principes rousseauistes de vie saine dans la nature, courses, jeux, escalades, sans aucune des tentations des villes à la puberté. A la mort de sa mère, l’aîné des garçons, qui a souvent discuté avec deux militaires, s’engagera comme mousse. La rude vie marine complètera aussi bien son éducation de fils du XIXe siècle que la bataille complétait celle des enfants grecs.

En revanche, Balzac est très proche de Rousseau en ce qui concerne les livres. Ils doivent être « intéressants mais exacts » afin de ne pas enfiévrer l’imagination ni susciter de fausses utopies. « C’était la vie des marins célèbres, les biographies des grands hommes, des capitaines illustres, trouvant dans les moindres détails de cette sorte de livres mille occasions de lui expliquer prématurément le monde et la vie ; insistant sur les moyens dont s’étaient servis les gens obscurs, mais réellement grands, partis, sans protecteurs, des derniers rangs de la société pour parvenir à de nobles destinées. » Se retrouve ici l’écho de l’Émile qui, à partir de douze ans, suit un enseignement fondé sur l’observation et l’utilité, méfiant envers tous les « babillards ». Se retrouve aussi l’ambition bourgeoise post-aristocratique, celle de se faire par soi-même. Jules Verne poussera à l’incandescence cette vertu de la lecture constructive autant qu’aventureuse.

Rousseauiste également est la manière dont cet enseignement est appliqué, au sein de la famille et dans la nature. « A la campagne, les enfants n’ont pas besoin de jouets, tout leur est occupation. » La discipline de l’hygiène et de la morale, la vie naturelle au rythme du jour et des saisons, suffisent pour que l’éducation réussisse. « Qui n’eût pas admiré l’exquise propreté de leurs vêtements, leur joli son de voix, la grâce de leurs mouvements, leur physionomie heureuse et l’instinctive noblesse qui révélait en eux une éducation soignée dès le berceau ? » De Rousseau aussi vient l’enseignement moral : « Elle avait donné de la discrétion à ses deux fils en ne leur refusant jamais rien, du courage en les louant à propos, de la résignation en leur faisant apercevoir la nécessité sous toutes ses formes. » Encore de Rousseau l’éducation intellectuelle : « Elle dirigeait admirablement bien leurs jeunes âmes, ne laissant entrer dans leur entendement aucune idée fausse, dans leur cœur aucun principe mauvais. Elle les gouvernait par la douceur, ne leur cachant rien, leur expliquant tout. »

Rousseau est omniprésent, jusque dans le bonheur familial, la relation idéale mère-enfant – sans le père : « Ces enfant semblaient n’avoir jamais crié ni pleuré. Leur mère avait comme une prévoyance électrique de leurs désirs, de leurs douleurs, les prévenant, les calmant sans cesse. Elle paraissait craindre une de leurs plaintes plus que sa condamnation éternelle. » A cette attitude du cœur correspond une attitude du corps : « elle voulait être pour eux gracieuse à voir, être pour eux attrayante comme un doux parfum auquel on revient sans cesse. » A ces soins répond la conduite des enfants : « ils ne manquaient à rien, tant ils avaient peur l’un et l’autre d’un reproche, quelque tendrement qu’il leur fût adressé par leur mère. »

Le fondement de l’éducation paraît être cet amour maternel. C’est « un sens merveilleux, qui n’est encore ni l’égoïsme ni la raison, qui est peut-être le sentiment dans sa première candeur, apprend aux enfants s’ils sont ou non l’objet de soins excessifs, et si l’on s’occupe d’eux avec bonheur. Les aimez-vous bien : ces chères créatures, tout franchise et tout justice, sont alors admirablement reconnaissantes. Elles aiment avec passion, avec jalousie, ont les délicatesses les plus gracieuses, trouvent à dire les mots les plus tendres ; elles sont confiantes, elles croient tout en vous. » Ces phrases lyriques montrent, de façon étonnamment moderne, que la confiance est le socle de toute éducation réussie : l’amour de sa mère, senti par l’enfant dès le tout premier âge, lui donne cet abandon primordial sans lequel il ne peut s’ouvrir aux expériences du monde, la confiance du refuge pour aller voir ailleurs. Balzac poursuit, de manière pré-behavioriste : « Aussi peut-être n’y a-t-il pas de mauvais enfants sans mauvaises mères ; car l’affection qu’ils ressentent est toujours en raison de celle qu’ils ont éprouvée, des premiers soins qu’ils ont reçus, des premiers mots qu’ils ont entendus, des premiers regards où ils ont cherché l’amour et la vie. Tout devient alors attrait ou tout est répulsion. »

Balzac suit Rousseau aussi en ce qui concerne la vertu : elle ne se trouve qu’en-dehors de la société régnante, du ‘monde’ social qui gâte l’homme sous le regard évaluateur des autres dès l’enfance en l’obligeant à la pose et à l’hypocrisie. Ce n’est pas un hasard si son héroïne est venue se réfugier à la campagne, après une vie dont on nous laisse entendre qu’elle fut orageuse. Ayant cruellement vécu l’ambition, la duplicité et la vénalité de la société parisienne, cette mère s’est retirée à la campagne pour élever sainement ses fils.

Mais Balzac ne va pas, comme Rousseau, jusqu’à faire l’apologie du bon sauvage des champs, opposé au civilisé corrompu des villes. Ses paysans, dans ses œuvres, sont rusés, bornés, avares, aussi bien que courageux, tenace ou fidèles. Il place la césure non dans la condition de chacun, mais dans sa psychologie. L’éducation, dès lors, vise moins à construire qu’à révéler, moins à programmer qu’à structurer. Les enfants de Balzac ne sont pas des pages blanches sur lesquelles l’éducateur peut écrire ce qu’il veut. Balzac reste – par préjugé ? – un aristocrate de tempérament, au moins d’aspiration. Par là il reconnaît la place de l’hérédité, mais il montre que la générosité, comme la bassesse, peuvent se rencontrer dans tous les milieux.

Le rôle principal dans la société revient à l’éducation. Elle est une discipline morale, un dressage physique qui dompte les instincts, canalise et sublime les passions par l’exercice des matières et de la raison. L’éducateur élève en même temps qu’il enseigne. L’hérédité ne détermine que les limites de l’être ; à l’éducation de modeler cette plastique pour épanouir l’enfant parmi ses semblables, poussant ses possibilités. Aux parents de guider l’éducation, favorisée par un milieu naturel et social riche, aussi bien que par un milieu affectif et intellectuel rempli et stimulant.

Les vertueux, qui sont les « nobles » de Balzac, se rencontrent rarement au pouvoir, sauf sous le règne de Napoléon qui savait les reconnaître et les encourager. Mais ils se trouvent à tous les stades de la société et en forment l’élite des corps, du cœur, de l’esprit. Médecins, juges, curés, nobles campagnards ou parisiens, paysans, chefs de bande, officiers, même gardes-chasse et servantes se montrent chez Balzac aptes au dévouement, à l’abnégation, à la noblesse du sacrifice.

Dans ‘La Grenadière’, il s’agit d’une mère rongée par la maladie, qui ne survit que par volonté afin d’élever ses petits. Il s’agit de son fils aîné, quatorze ans, que l’exemple de sa mère saisit à la fois par l’intuition du cœur et par l’effort de sa raison ; il mûrit plus vite et devient responsable avant son âge. Si ces enfants apparaissent aussi sages et disciplinés, alors que leur jeunesse aurait dû les pousser à l’insouciance et à la turbulence, cela semble moins dû à l’éducation idéale qu’ils ont reçue que par l’ascendant que l’amour de leur mère exerce sur eux. Ils la savent malade et sentent les ravages que la maladie opère en elle, ce qui les force à la ménager et à lui obéir plus facilement.

Touchante et édifiante histoire qu’a su conter Balzac. Mais, plus qu’une simple application des principes de Platon et Rousseau, adaptés au temps, Balzac a su ajouter ici ou là un trait de psychologie moderne. Ce dont il a le secret et qui donne à ses personnages exemplaires, surtout ici à la mère et au fils aîné, cet accent de vérité qui caractérise le vécu.

Honoré de Balzac, La Grenadière, 1833, CreateSpace Independent Publishing Platform 2016, 58 pages, €11.68

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Subprimes : comment l’engrenage s’est enclenché

Presque dix ans déjà…

Les attentats du 11 septembre 2001, suivis par la guerre en Afghanistan, puis en Irak, ont poussé aux excès financiers : excès de dépense publique pour financer la guerre et soutenir la consommation, excès de laxisme monétaire qui encourage l’endettement, excès de sophistication financière qui titrise n’importe quel crédit et répand les produits structurés sans marché autre que le gré à gré, dans l’ensemble des bilans des banques et des assurances. Ces excès ont créé des bulles d’actifs (actions technologie-media-télécoms, immobilier, matières premières, pays émergents), encouragé la reprise de l’inflation, poussé à la hausse le pétrole, et à la baisse le dollar.

La crise financière de l’été 2007 est tout d’abord une crise bancaire.

Elle met en scène plusieurs acteurs interconnectés dont aucun ne voit le risque global, ne considérant que son propre intérêt : la Fed, les banques, les mathématiciens spécialistes des modèles de trading, les techniques de l’information et de la communication, les chasseurs de primes, les agences de notation.

La Fed a créé par sa politique de taux bas une abondante liquidité. Toute croissance se fonde sur le crédit, c’est toute la différence entre prendre un risque pour innover et se contenter de gérer l’immobilisme ambiant. Tout risque entraîne une volatilité, c’est-à-dire des écarts constants d’évaluations et de perspectives ; cette gestion du risque s’appelle « spéculation », ce qui signifie un pari sur l’avenir ; c’est à ce niveau que des modèles de simulation mathématiques sont volontiers utilisés.

L’innovation financière des spécialistes des banques a fait le risque. Ce qui est innovant pour un établissement prend des proportions systémiques dangereuses lorsque le levier et l’opacité décalent des actifs réels et que les produits titrisés et dérivés sont vendus à ceux qui en ignorent tout. La titrisation consiste, pour une banque, à transformer un ensemble de créances en titres négociables sur un marché financier, via un SPV (Special Purpose Vehicle), afin d’améliorer ses conditions de refinancement et d’optimiser la gestion de ses fonds propres en cédant une partie de ces actifs ou en externalisant une partie des risques auxquels ces actifs sont exposés. La sophistication croissante des techniques de titrisation a rendu plus difficile l’évaluation des risques afférents aux portefeuilles de titres et l’identification des porteurs de ces risques.

Il est à noter que la crise des subprimes n’est pas venue des hedge-funds, mais bel et bien des banques (Bear Stearns, Lehman Brothers, Goldman Sachs, etc.) et des assurances (AIG), pourtant très « régulées ».

Les récentes techniques de l’information et de la communication rendent instantané et réflexif tout mouvement dans un sens ou dans l’autre ; on y voit la propension très humaine à l’imitation et au panurgisme amplifié par la technique. L’essor récent lui aussi de la globalisation (depuis 1991 en gros) diffuse les techniques nouvelles instantanément à l’ensemble du système financier de la planète ; les Chinois comme les Européens ont acheté des crédits titrisés contenant des subprimes ; sans plus en mesurer les risques comparés à leur rendement affiché.

La bulle des actifs immobiliers due à la liquidité encouragée par la Fed a amplifié le crédit facile aux remboursements gagés sur la hausse, notamment des prêts risqués subprimes allant jusqu’aux ninja (no income, no job, no assets – ni revenu, ni emploi, ni actifs en garantie). Les rabatteurs indépendants des banques, chasseurs de primes, leur ont apporté des clients peu garantis, fondés sur la hausse constante des prix. Comme le vélo, tant que dure le mouvement à la hausse, le remboursement des crédits ne pose aucun problème. Lorsque la hausse s’inverse, les problèmes commencent…

La titrisation de ces crédits à risques, mélangés avec de bons crédits sous la forme d’ABS (Asset Backed Securities), MBS (Mortgaged Backed Securities), PSV (Special Purpose Vehicles), CDO (Collateralized Debt Obligations), CMO (Collateralized Mortgage Obligations), CBO (Collateralized Bonds Obligations) ou CLO (Collateralized Loans Obligations) – a noyé le danger. Tous ces produits ont fait eux-mêmes l’objet de dérivés, contrats bilatéraux sur mesure d’échanges de risques entre banques ou CDS (Credit Default Swap).

Ces crédits sont évalués par des agences de notation dont le laxisme théorique a fait qu’il y a plus de crédit noté triple-A que d’actifs réels triple-A. Puis les hedge funds ont joué du levier sans fonds propres sur tout cela (dépôt de 1,5 % du montant acheté pour les CDO et CDS contre 10 % pour les obligations ordinaires).

subprimes engrenage resume alain sueur

La crise du crédit succède fin 2008 à la crise bancaire.

Le ralentissement du marché immobilier américain a entraîné, par effet de dominos, une contagion de la crise, avec effet de levier, à toutes les banques, et dans le monde entier du fait de la globalisation financière. Les mauvais crédits ont amplifié la baisse du marché immobilier réel, donc des produits titrisés vendus, donc des hedge funds qui doivent renverser leurs positions en prenant des pertes, donc des banques qui ont acheté leurs titres. Tous les prix sont entrés en mouvement, les actions, les obligations, l’immobilier, les monnaies, l’énergie, les matières premières – et même les denrées agricoles – pour tenter de trouver des placements alternatifs rentables. Le coût du risque a violemment fluctué. Les banques ne se font plus confiance, l’une d’entre elles – Lehman Brothers – ayant été laissée aller à la faillite le 15 septembre 2008 sans que les autorités publiques n’interviennent. C’est toute la confiance dans le système financier qui a été atteinte.

Toutes les grandes banques ont acheté sur le marché des tranches de dettes polluées par les prêts à risque mais supposées stimuler leurs rendements. Elles en ont parfois transféré le risque à des investisseurs sous forme de produits structurés complexes ARS (Auction Rate Securities), de CDO (Collateralized Debt Obligations) et CDO d’ABS (Auction Bonds Securities).

Par peur des mauvaises surprises dans leur bilan, non seulement les banques ne se prêtent quasiment plus entre elles, mais elles prêtent beaucoup moins à l’économie « réelle », ce qui entraîne baisse de l’investissement, de l’innovation, de la consommation, chômage, délocalisations, etc. Cet effet vient s’ajouter à une phase de ralentissement cyclique normal après le rebond des années 2003-2007. Le ralentissement économique, parti des États-Unis, se diffuse à l’Europe et aux pays émergents (qui exportent moins).

Le quatrième étage de la fusée a failli être constitué par une panique des ménages.

Ils ont eu la tentation de retirer massivement leurs dépôts des comptes bancaires et leurs titres des portefeuilles pour les stériliser sous forme d’or métal ou de billets en coffre-fort, se méfiant même des emprunts d’État qui, bien que réputés habituellement « sans risque », se trouvaient fragilisés par l’envol de la dette et le doute sur la solvabilité des plus petits (l’Islande entre autres).

Nous aurions pu avoir alors une atmosphère de méfiance généralisée, une crise aiguë de liquidité des banques et une spirale de grande Dépression analogue à celle des années 1930. C’est à ce risque qu’ont tenté de pallier le plan Paulson (secrétaire au Trésor américain) et les plans coordonnés issus des accords européens d’octobre 2008, sans parler des plans chinois, japonais, russes et autres.

La crise est mondialisée, or le contrôle des banques est national. Des faillites de grands établissements obligent les États à intervenir massivement par nationalisation, rachat de crédits en défaisance ou garantie des prêts entre banques, pour éviter une situation de crise généralisée du crédit. Les budgets restent ceux des États, contraints par leur dette, le niveau des impôts et leur balance des comptes. Ils doivent rassurer les épargnants en garantissant les dépôts, relancer la consommation par la fiscalité et la redistribution, et sauver le système bancaire. Seules les politiques monétaires sont par grandes zones devises, elles assurent la liquidité des banques en acceptant des prises en pension plus risquées, mais elles ne suffisent plus à elles seules à régler le système notamment parce que les taux de change politiques des pays asiatiques n’aident en rien au rééquilibrage.

La suite a été vécue dans les années 30 : crise économique égale crise sociale, donc crise politique.

Les extrémismes simplistes, le populisme démagogique et l’appel au chef à poigne sont la conséquence du ressentiment social. Sortez les sortants est le slogan. La démocratie représentative, lente et procédurale, parfois corrompue par des « affaires », est violemment contestée, à la fois par les démagogues manipulateurs des foules en colère, et par ceux qui aspirent à une démocratie plus directe.

Dans les années 30, nous avons eu la montée des autoritarismes : socialiste (URSS, Chine), fasciste (Italie, Japon), nazi (Allemagne, Autriche), conservateur (France pétainiste, Espagne franquiste, Portugal salazariste), démocratie de guerre à Exécutif fort (Royaume-Uni, États-Unis). Cela a abouti à la guerre.

Une telle montée s’observe aujourd’hui, heureusement dans un monde qui n’est plus le même. La guerre ne met en œuvre que l’intégrisme islamique avec le reste du monde. Mais chaque peuple se replie sur lui-même et l’Union européenne vacille tout comme le fédéralisme américain ou peut-être aussi allemand.

Les subprimes n’ont été qu’un élément de l’engrenage.

Cette note est tirée (avec son autorisation) de l’ouvrage d’Alain Sueur, Gestion de fortune (2009). L’auteur a passé plusieurs dizaines d’années dans les banques et a écrit également Les outils de la stratégie boursière (2007). Il se consacre désormais aux chroniques, à la formation et à l’enseignement dans le supérieur.

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Michel Tournier, Gaspar, Melchior et Balthazar

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Voici un conte initiatique dans le style de Voltaire qu’il n’est pas besoin d’être croyant pour apprécier. Nul ne connait rien sur les « rois » mages car seul Matthieu en parle dans son évangile et encore, en creux, selon les bons plaisirs et les colères qu’il relate du roi des Juifs Hérode. Nul ne sait même s’ils furent trois, supputation tirée des trois présents cités (mais symboliques…) que sont l’or, l’encens et la myrrhe.

Puisque l’on ne sait rien de ce mythe fondateur du christianisme, Michel Tournier invente. Un Gaspar nègre, roi de Méroé, tombé amoureux d’un couple de jeunes blancs phéniciens tombés en esclavage, elle fascinante, lui très jeune et musclé, tous deux aux cheveux d’or. Mais son amour ne lui est pas rendu et il part en voyage ; son mage ne lui a-t-il pas annoncé le passage d’une comète aux cheveux d’or qui file vers le nord ?

Balthazar, roi de Nippur, est sage et amoureux de la beauté. Il s’est entouré d’une troupe de jeunes pages qui forment une société d’élite, les Narcisses. Mais son clergé obtus a la phobie des images et détruit, en son absence, tous les trésors ramenés de Grèce et d’ailleurs.

Melchior est un tout jeune prince que son oncle veut tuer pour hériter du trône. Il s’enfuit avec un seul serviteur, vers l’ouest pour tromper l’ennemi, et échoue à Jérusalem où il se fond dans les ambassades de Gaspar et Melchior pour rencontrer le roi Hérode.

Ce dernier est bien connu des historiens et le Juif Flavius Josèphe, mort en 100 après le Christ, relate en détail son histoire de pouvoir et de sang. Michel Tournier en fait un exemplaire de grand fauve politique et il n’a pas de mots assez durs pour décrire la corruption de l’âme que procure tout pouvoir, le pouvoir absolu corrompant absolument. « La terrible loi du pouvoir (…) frapper le premier au moindre doute » p.130. Ce qui explique la solitude personnelle sans remède, l’absence totale de confiance donc d’amour, la vie desséchée sans cesse sur le qui-vive et dans l’action permanente. Une négation même de l’humain… que nos politiciens illustrent à satiété, tout comme les traders, les Tycoon et les bêtes médiatiques.

L’écrivain invente le prince Taor, 20 ans, venu de Mangalore à la recherche futile de la recette du rahat-loukoum à la pistache, et qui va manquer l’Enfant né dans la crèche de quelques jours. Il manquera de même le dernier repas du soir lors de la Cène, 33 ans plus tard. Mais il est le seul (hors les apôtres) à avoir cru sans voir, et à avoir communié sans intercesseur. La quête du sucre l’a conduit au purgatoire des mines de sel avant que sa soif soit désormais étanchée dans l’éternel.

Allègre et ironique, léger mais profond, Tournier conte la geste de la modernité sans aucune lourdeur. Il fait parler le bœuf, qui n’a pas grand-chose à dire mais reste à ruminer, et l’âne, beaucoup plus bavard mais qui ne sera plus méprisé lors de l’entrée à Jérusalem le dimanche des Rameaux. Le conteur se laisse aller parfois à son imagination, qui déborde. Ainsi du « thé vert » bu en Arabie heureuse au début du 1er siècle de notre ère (p.194) – il n’a été introduit que bien plus tard -, ou encore cette forêt de baobabs géants servant de tombeaux au nord d’Eilat (p.203). Nous sommes plus dans la Légende dorée que dans l’histoire, mais ces écarts de fantaisie donnent couleur au mythe ainsi revivifié.

Il décrit les habitants de Sodome – les Sodomites – comme « ces maudits, ces réprouvés, unis par un esprit acéré de négation et de dérision, un scepticisme invétéré, une arrogance savamment cultivée. Ils étaient trop évidemment prisonniers d’un parti pris de dénigrement et de corrosion qu’ils respectaient scrupuleusement, comme la seule loi tribale » p.259. On peut reconnaître, à peine déguisée, la critique du petit milieu homosexuel des lettres françaises des années 1970. L’auteur pousse ce retournement maléfique à la conversion de toutes les valeurs, à l’inversion des mœurs, au dépit des échanges, à la fuite du soleil, à la haine de la vie.

Michel Tournier est tout au rebours. Il invente comme il est, en gourmand des choses et des êtres. « Flâner, me mêler à la foule, regarder, cueillir des visages, des gestes, des regards, rêve délicieux », fait-il dire à Gaspar p.14. Il se pâme de regret devant la pureté : « c’est Satan qui pleure devant la beauté du monde », lui dit un sage vieillard p.18. L’écrivain est artiste qui capte le diamant d’énergie sous la banale apparence et l’éclat vital sous les traits communs. Il cherche inlassablement l’immortelle beauté pure au-delà des ravages du temps. Il fait avouer au roi Balthazar : « c’est l’éternité que j’ai trouvé en Grèce, incarnée par une tribu divine, immobile et pleine de grâce, sous le soleil, lui-même statue du dieu Apollon » p.76. Le roi Hérode le confirme : « Avoir seize ans, le ventre plat et les cuisses longues, et pour seul souci le lancer du disque ou la course de fond… Nul doute pour moi : si le paradis existe, il est grec, et affecte la forme ovale d’un stade olympique » p.139.

Bien loin du Dieu jaloux et tonnant qui exclut les images et bannit le Veau d’or, le dieu Enfant né dans la paille de Bethléem est l’annonce de temps nouveaux. Michel Tournier, en philosophe volontiers théologien, en fait la réconciliation de l’image et de la ressemblance. L’homme fut créé par Dieu « à son image », dit la Bible, mais c’était avant la Chute. Depuis l’expulsion du paradis, l’homme continue à être « à l’image » de Dieu mais a perdu sa ressemblance. Jésus vient, par son sacrifice, lui redonner. Les iconoclastes, fanatiques juifs obéissant à la deuxième loi du Décalogue, proscrivent toute image, selon eux un blasphème à la face de Dieu, montrant combien est grand l’orgueil humain de vouloir créer comme Lui des « images » et les adorer comme des idoles alors qu’il n’est de Dieu que Dieu ! Bien que clairement juive, cette croyance est reprise avec enthousiasme par les fanatiques musulmans aujourd’hui – qui pourtant considèrent les Juifs comme des chiens. Allez savoir…

Cette réconciliation de l’image et de la ressemblance, c’est l’amour chrétien. « Cette image exemplaire nous recommande de nous faire semblable à ceux que nous aimons, de voir avec leurs yeux, de parler leur langue maternelle, de les ‘respecter’, mot qui signifie originellement ‘regarder deux fois’. C’est ainsi qu’a lieu l’élévation du plaisir, de la joie et du bonheur à cette puissance supérieure qui a nom : amour » p.220.

Un bonheur littéraire et une joyeuse conception du monde.

Michel Tournier, Gaspar, Melchior et Balthazar, 1980, Folio, 284 pages, €8.20 

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Michel Tournier chroniqué sur ce blog

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Le doute est salutaire

Dérivé de ‘duo’, le doute exprime l’hésitation, l’indécision. Jusqu’au 16ème siècle, douter signifiait avant tout ‘craindre’, avant d’être cantonné à ‘redouter’. C’est le réflexe intellectuel frileux auquel nous assistons systématiquement de nos jours : tout changement fait ‘douter’ de l’habitude, donc automatiquement ‘craindre’ ce qui va être modifié. Il marque la défiance dans ce nouveau Moyen-Âge assoiffé de certitudes.

La locution ‘sans doute’ est d’ailleurs restée avec le sens de ‘je choisis l’hypothèse’. Le doute est condamné par l’Église comme par l’islam : il n’y a de Dieu que Dieu et Jésus ou Mahomet annonce Son règne. Tous les non-chrétiens ou non-musulmans sont mécréants, donc exploitables (colonisables) et taillables (en pièces) à merci – et Allah Dieu reconnaîtra les siens. Aucun doute, rien n’est douteux pour le Croyant.

Seuls les disciples ont parfois le doute édifiant : ils sont humains, comme vous, mais ont fait le ‘bon choix’, celui de s’abandonner entre les mains du Père. Seuls les non-convaincus sont ‘douteux’, de maintien, de mœurs et de pensées. Ont-ils donc une âme ? Le Diable ne les possède-t-il pas ? Les côtoyer est redoutable, les ignorer requis, les massacrer encouragé.

Et pourtant, le doute est salutaire. « C’est folie de rapporter le vrai et le faux à notre suffisance », disait Montaigne, Essais I 27. Encore fallut-il la redécouverte des préchrétiens antiques, à la Renaissance, pour « oser » défier le Dogme. A l’inverse, une bonne part de l’islam est retourné aux origines, encouragé par cette démocratie à la pointe de l’épanouissement humain qu’est l’Arabie saoudite, et par cette utopie d’un « monde meilleur possible » vantée tant par le salafisme (une secte de l’islam) que par l’État islamique. L’islamisme wahhabite ou salafiste est violemment « réactionnaire » envers toute modernité. Car, aucun doute, tout a été déjà dit par Djibril à Mahomet et écrit pieusement par ses disciples jusqu’à la troisième génération. Comme dans l’armée, réfléchir, c’est déjà désobéir – et douter du commandement un crime de haute trahison !

protocoles de la rumeur

Or, pour nous en Occident, le doute est ‘penser sans certitude’, sens qui est resté dans ‘se douter’. Le doute salutaire permet l’étonnement philosophique, l’hypothèse scientifique, le dialogue démocratique, le risque d’entreprendre – rien que ça ! Le doute est un pari : quitter les rives de l’habitude, de l’enclos, de la certitude – pour aller prendre le risque d’explorer le monde, les autres jamais vus et les pensers nouveaux. Si la ‘dubitation’ fut jadis rhétorique – il s’agissait de feindre d’hésiter pour mieux asséner son argument – être ‘dubitatif’ demeure suspendre son jugement a priori pour exercer ses talents d’observation (sens), d’examen (cœur) et de critique (esprit).

Si les sceptiques y arrêtent leur pensée, poussant jusqu’à la relativité générale de tout jugement, les dogmatiques en font un passage obligé : c’est rhétorique d’Église, tout comme de Parti, que de tenir pour faux tout ce qui se présente – avant de feindre de « remettre sur ses pieds » la réalité et de catéchiser dans le « bon sens » les fidèles. Au nom de la certitude, évidemment. Pour Descartes, que l’on cite souvent comme ayant défié la Tradition par le ‘je pense’, Dieu demeure au final l’anti-doute ; pour Hegel, c’est l’Histoire qui s’accomplit et nous écrase ; pour Marx, le mouvement social qui crée l’Histoire inexorable qui nous emporte. La certitude devient ‘état de fait’ lorsqu’on est incapable de douter. Par peur de la liberté, par crainte de la responsabilité, par hantise de l’initiative. Ou par un ego hypertrophié.

Or, il est raisonnable de douter quand les faits semblent faux où incertains. Et tous les faits le sont, de « que mangerai-je demain ? » à « m’aime-t-elle ? » ou « faut-il le croire ? ». Ni Dieu, ni maîtres, ni masse ne créent le certain – même si leur force vient de la puissance terrible qu’on leur attribue. Montaigne encore disait fort bien : « Il n’est rien cru si fermement que ce qu’on sait le moins, ni gens si assurés que ceux qui nous content des fables, comme alchimistes, pronostiqueurs, judiciaires, chiromanciens, médecins. Auxquels je joindrais volontiers, si j’osais, un tas de gens, interprètes et contrôleurs ordinaires des desseins de Dieu, faisant état de trouver les causes de chaque accident, et de voir dans les secrets de la volonté divine les motifs incompréhensibles de ses œuvres » Essais I 32. La théorie du Complot n’a pas été inventée par notre siècle.

La science elle-même n’est pas un corpus déjà écrit, une « bible » que nous aurions à charge de « découvrir » – mais une méthode. Elle est un perpétuel échange entre nos capacités de penser, l’expérience humaine accumulée et le réel donné. Rien n’est jamais tenu pour acquis, même si les instincts automatisent certains de nos comportements. Si la confiance en l’expérience et le savoir permet de se fonder, leurs postulats éprouvés (bien que non démontrés) permettent de penser et d’agir en attendant. Les « dogmes » de la physique, de la biologie, de l’économie et autres sont remis en cause presque à chaque génération. La connaissance scientifique fonctionne comme un processus : étonnement soudain, observation, questionnement, hypothèses, tests des hypothèses, modélisation (qui est une fiction d’imagination), épreuve de l’expérience (qui replonge dans le réel) – avant nouvelles hypothèses, affinement du modèle ou impasse, nouvelles questions, etc. Tel Sisyphe, le scientifique roule sans fin son rocher, cent fois sur le métier il remet son ouvrage. A charge à ses descendants de poursuivre la tâche.

Le doute, pour être utile, n’est pas sans limites – il est « méthodique ». Ne nous fions ni à nos sens, ni à nos mouvements de cœur, ni à notre esprit si prompt aux ‘préjugés’ – suspendons simplement notre avis. L’instinct (aveugle) ne doute jamais, le cœur (faible) et l’âme (crédule) trop souvent ; c’est à l’esprit (critique) de balancer. Crainte, désirs, croyance, espérance sont des travers trop humains. Au lieu d’y céder d’un premier mouvement, examinons la chose, l’être ou l’idée, tournons autour, usons avec elle de l’éclairage de nos sens, de notre expérience des hommes, de la logique de notre pensée. Faisons attention aux paralogismes, syllogismes ou sophismes : ils sont nombreux, ils masquent le chemin par leur facilité. La bêtise y tombe souvent, même chez les plus intelligents et de bonne foi. Il faut un minimum de confiance dans la constance du monde, mais point trop. Délicat équilibre qui établit l’humaine condition. Car nous ne sommes ni anges, ni bêtes, mais voués à l’entre-deux ; travaillant à connaître, sans être sûrs de rien.

Douter ne signifie-t-il rien d’autre que d’être vigilant ? – Sans doute. « Quand un homme doute au sujet de ses propres entreprises, il craint toujours trois choses ensemble, les autres hommes, la nécessité extérieure, et lui-même. Or c’est de lui-même qu’il doit s’assurer d’abord » dit le philosophe Alain dans Les idées et les âges, Les Passions et la Sagesse, Pléiade p.186. Le pire ennemi de l’homme reste lui-même : « Il me semble que la mère nourrice des plus fausses opinions et publiques et particulières, c’est la trop bonne opinion que l’homme a de soi » dit justement Montaigne, Essais II 17.

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Régression fondamentaliste

Réchauffement du climat, manger bio comme « avant », se soigner par les plantes de grand-mère, des tests ADN pour savoir qui descend de qui, principe de précaution sanctuarisé dans la Constitution, théories du Complot florissantes, retour aux valeurs « morales », renaissance du religieux, islamisme conquérant du VIIe siècle, quête de l’authentique, repli sur la famille, mariage « pour tous » (c’est la nature ?) – il me semble que, dans l’air du temps, tout cela soit apparenté. J’appellerai ce mouvement la recherche du fondamental. Le socle fantasmé comme un refuge, une plaque solide dans ces sables mouvants du global qui va trop vite. J’y vois en réalité une régression due à la peur, l’enfermement dans l’entre-soi, le cocon fœtal.

Tout se passe comme si, sur une mer qui se creuse, les passagers préféraient s’arrimer au bateau plutôt qu’utiliser leur savoir-faire marin pour tenir la barre, sentir le vent et régler les voiles. Ils restent passifs, ancrés dans leur identité mythique et leurs façons de faire ancestrales au lieu d’être actifs, de prendre leur destin en main avec ce qu’ils sont et ce qu’ils savent, les outils d’aujourd’hui. L’époque est au repli, à la méfiance, aux repentirs. Aux retours à…

Les sociétés jeunes sont emplies d’énergie, elles vivent le présent avec indulgence et regardent l’avenir avec optimisme ; le passé n’est pour elles qu’un acquis sur lequel bâtir du neuf, la transmission est tout : aux jeunes d’adapter le passé. A l’inverse, les sociétés vieilles sont fatiguées, elles subissent le présent avec aigreur et tout changement comme une agression, regardant l’avenir avec noirceur ; le passé est pour elles un asile, un « âge d’or » regretté (et fantasmé). Si les années post-68 ont eu leur lot d’infantilisme et de dérives anarchiques, elles avaient au moins le mérite d’un optimisme à tout crin, même pendant l’horrible guerre du Vietnam, même après les deux crises du pétrole. Qu’est-ce qui a cassé ?

hokusai la vague

Probablement l’arrivée de la gauche au pouvoir en 1981 qui a cassé le rêve avec la rigueur dès 1982, le SIDA qui a douché les ardeurs polysexuelles dès 1984, plus largement le vieillissement démographique et, depuis 2005 environ, le réveil agressif des sectes de l’islam. N’évacuons pas quand même la politique : quand les politiciens sont incolores et abouliques, les citoyens ne se sentent plus gouvernés (Chirac, Hollande…).

Si le mouvement de moindre optimisme est général dans les sociétés occidentales, plus que les autres la France est touchée. Certes, l’ouverture du monde après la chute du mur de Berlin, la conversion chinoise au capitalisme et la réémergence des États-Unis comme puissance mondiale, ont relativisé la place d’un pays moyen comme la France. Puissance militaire faible faute de crédits, en croissance molle faute de réformes, au budget en déficit systématique pour cause de vieillissement, avec un État de plus en plus impuissant par inertie bureaucratique et empilement de petits pouvoirs, la France a été touchée en pire.

Les Français ne se font pas confiance entre eux comme le montrent Yann Algan en économie, Pierre Rosanvallon en politique, Anne Chanon pour les partenaires sociaux, Michela Marziano pour la société et Capet-Delavallade pour l’information (voir références en fin de note). Ils n’ont pas confiance en leurs hommes politiques, ni en leurs journalistes, ni en leur justice ; ils n’ont confiance ni dans l’économie, ni dans la pharmacie, ni même en la science. « On » leur cache des choses, « on » veut les arnaquer, les dominer, les empoisonner. Ont-ils confiance en eux-mêmes ? Même pas, montrent les sondages. Donc ils régressent. Ils se réfugient dans les bras de maman au passé, les remèdes de grand-mère, l’autorité du grand-père, le souvenir (glorieux ?) de la guerre de 14 ou de l’indignation de 40 (malgré le TRÈS faible nombre de résistants…)

De quand date ce divorce croissant entre les citoyens et l’État, les salariés et les patrons, le secteur privé et les fonctionnaires ? Des années 1980 selon Yann Algan, mais déjà après 1945, précise-t-il. Il y voit la trace de la lâcheté des élites en 1940 et des dénonciations de clochers durant l’Occupation – où l’égoïsme s’appelait « marché noir ». Mais l’après 1945 voit aussi cette socialisation corporatiste de la société française qui dresse « ayant droits » contre « exclus » pour un peu tout : sécurité sociale, chômage, accès syndical à certains métiers (ex. le Livre, les dockers), niches fiscales, statuts protégés, privilèges. La France « classes contre classes » est le pays occidental où la fraude est considérée comme moins « immorale » qu’ailleurs – où le gauchisme, « cette maladie infantile », fait le plus recette, où l’écologie politique est la plus immature, la plus courte-vue, la plus arriviste. Le Français est celui qui se méfie le plus des autres.

Dans une société de défiance, le pays est une jungle et l’homme un loup pour l’homme. D’où ces comportements de clans, cette société de cour autour des « célèbres » (qu’ils soient politiciens, footeux, histrions de média ou acteurs-chanteurs-fêtards) ; d’où surtout ce repli sur la cellule familiale et ces ‘Tanguy’ attardés. La crainte envers tout ce qui change, tout ce qui vient d’ailleurs, tout ce qui est dit par un quelconque pouvoir, tout ce qui n’est pas reconnaissable, engendre angoisse et comportement de fuite. On réclame des lois, du flic, du contrôle.

On exige que le maïs soit racialement pur et pas manipulé et que le porc soit bio (mais en gardant les prix les plus bas), que les sans-papiers soient analysés ADN parce que les faux-papiers circulent trop facilement (mais en glorifiant les Droits de l’homme), que les radicalisés soient exclus de la nationalité et fusillés en Syrie  et en Libye par les forces spéciales (mais qu’on « respecte » les différences), que l’économie soit contrôlée parce qu’elle va « dans le mur » ou « de crise en crise » (mais sans toucher au SMIC, ni aux 35h, ni à l’âge de la retraite, et sans baisse des salaires ni impôts en plus)… Comme si l’avenir n’était jamais autre chose qu’un « pari », comme si tout pari n’exigeait pas un minimum de confiance en soi, donc d’oser être responsable. Après tout, mettre au monde un enfant, accueillir un hôte, planter de quoi se nourrir, investir des capitaux : qu’est-ce donc d’autre qu’un défi à l’avenir ? Il faut avoir la foi en sa propre énergie pour supporter de voir croître et s’épanouir un être, une plante, une idée.

liberte fenetre ouverte

Il semble que les Français n’aient plus cette foi en eux-mêmes, plus de ressort. Leur énergie vitale disparaît, leurs comportements sont ceux de vieux, avec ces remugles des années 30 qui remontent même à gauche : chez Bové l’antimoderne, adepte de la pureté génétique des maïs ; chez Le Foll et les lefollistes qui crient aux chambres à gaz quand on prononce le mot « détail » ; chez les agités de l’extrême Mélenchon qui font de Che Guevara le néo-Christ pur et sans tache d’une révolution sans cesse à venir – alors qu’elle est bel et bien venue cette révolution à Cuba, et qu’on voit très bien ce qu’elle a donné ; chez les sectaires religieux pour qui il faut revenir à la Lettre et se garder de tout, réfugiés en ghettos haineux poussés à la violence ou au suicide camouflé en « martyre » ; chez les parents déboussolés qui en reviennent aux bonnes vieilles méthodes et réclament le b-a ba pour la lecture et la pension disciplinaire pour les ados. A quand le retour du fouet ? de la peine de mort ? des frontières sûres et surveillées ? du petit franc manipulable à merci ? des gazogènes ? de la miss France 1960 dépucelée à l’arrière d’une Dauphine ?

miss france 1960 en 2014

Repentez-vous d’avoir colonisé il y a trois générations ; repentez-vous d’appartenir à une civilisation qui valorise la liberté et l’égalité des sexes alors que d’autres ont « le droit » d’être différents (et de nous l’imposer) ; repentez-vous d’avoir « exploité la nature » depuis le néolithique ; repentez-vous d’être vous – Français minables intoxiqués d’État – dans un monde qui valorise l’initiative, l’originalité, l’individu ! Dans la confusion ambiante, les fondamentalismes de tous bords semblent avoir de beaux jours devant eux : le religieux, l’idéologique, l’écologique.

Alors que l’identité n’est pas honteuse, elle doit « servir » plutôt qu’être un ghetto. Rejeter l’identité, c’est se rejeter soi, se haïr au profit du vide que n’importe quoi pourra remplir. La défiance envers les semblables ne serait-il pas manque de confiance en soi ? Le repentir une fin de vie ?

Les syndicats ne sont pas représentatifs, les partis ne reflètent que les ego surdimensionnés de leur leader, les élus promettent tout ce qu’ils n’ont aucune intention de tenir, l’Union européenne avance sans que nul ne la contrôle, l’islamisme convertit à tour de bras les faiblards tandis que les Juifs sont laissés à « leurs responsabilités » et les Chrétiens moqués comme ringards. On ne peut faire confiance ni à l’idéalisme de gauche, ni aux intérêts trop bien compris de droite, ni même à “la pensée gros bras” des agriculteurs-taxis-zadistes écolos-No Borders.

La base est la confiance, or qui sont les politiciens aptes à donner confiance ? Sans confiance, impossible de décorporatiser la société française, ni de faire la pédagogie de nos atout réels dans la globalisation.

Tout fondamentalisme est un obscurantisme, une attitude réactionnaire qui vise à revenir à la lettre, aux origines, au fondamental, à l’essence. Le contraire absolu de l’émancipation des Lumières qui vise à libérer l’individu de ses déterminismes biologiques, familiaux, sociaux, claniques, raciaux, religieux et j’en passe. Chacun dans sa case, décrète le fondamentaliste, convertissez-vous ou l’on vous anéantit ! A la religion, au socialisme, à l’ultra-libéralisme, à la vision allemande de la dette, aux zones humides et autres paradis à bestioles. Autisme agressif, refus d’écouter l’autre, la force comme seule valeur.

TOUS les idéologues agissent de même, les frondeurs, la gauche morale, la droite vertueuse, le retour de l’ex-président, les gestatrices pour autrui, les casseurs anti-droit, les sans-frontières, les élèves qui refusent l’histoire, les niqab qui refusent le visage, « la direction » d’Air-France et les « salariés en colère » – tous sont aussi bornés, aussi abêtis par leur « bon-droit » ou leur « mission ». Toute critique à leur encontre est assimilée à une maladie mentale ou à un complot.

Comment voulez-vous avancer dans ce cas ? Analyser, négocier, proposer ? Si le dilemme est le tout ou rien, le résultat est le plus souvent rien.

Faute de confiance, faute de culture, faute de raison.

Yann Algan, La société de défiance, Livre de poche 2013, €5.60
Pierre Rosanvallon, La contre-démocratie : la politique à l’âge de la défiance, e-book format Kindle, €14.99
Anne Chanon, L’entreprise à l’ère de la défiance : de l’intérêt du dialogue sociétal, 2012, L’Harmattan, 372 pages, €38.00
Michela Marzano, Le contrat de défiance, 2010 Grasset, 320 pages, €19.30
Philippe Capet et Thomas Delavallade, L’évaluation de l’information : confiance et défiance, 2013, Hermès Science Publication, €79.00

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Qu’a fait le président Hollande ?

La croissance française s’est établie à +1.1% sur 2015, elle pourrait être un peu meilleure en 2016 avec le faible regain de consommation des ménages. Mais on note un net ralentissement de la productivité en France depuis la fin des années 1990, ce qui augure assez mal de l’avenir.

La croissance de la productivité horaire a ralenti régulièrement : de plus de 5 % par an dans les années 1950-1960, réduite à 3-4 % dans les années 1970, puis à 2-3 % dans les années 1980, entre 1,5 et 2 % dans la décennie 1990, elle est passée sous la barre de 1 % à partir de 2008. L’heure de travail est de moins en moins productive car les entreprises (et administrations !) françaises ne sont pas vraiment entrées dans l’ère numérique. En 2014, seules 63 % des entreprises disposaient d’un site web (+ de 75 % dans la plupart des économies avancées et 90 % dans les pays nordiques) ; seules 17 % des entreprises utilisent les réseaux sociaux pour leurs relations clients, contre 25 % en moyenne dans l’OCDE.

Quant au renouvellement du tissu productif (aider la nouveauté, pas « sauver » l’obsolète) il se fait trop lentement, beaucoup de freins l’empêchent : syndicats d’autant plus revendicatifs que peu représentatifs, manifs pour défendre les avantages acquis, lâcheté politique sur l’intérêt « général », byzantinisme juridique sur la création d’entreprise, le travail, le licenciement. La population active n’est pas assez qualifiée, notamment dans les technologies de l’information, et dans le même temps la formation professionnelle est laissée à des « partenaires sociaux » jaloux de leur rente sur la taxe obligatoire, et d’autant plus opaques qu’ils sont inefficaces. Les entreprises les plus productives ne sont pas encouragées par les règlements, obligations, charges et autres normes plus strictes que les Directives européennes ne le demandent. Pourquoi le SMIC serait-il égal dans Paris au fin fond de la Corrèze ? Le coût de la vie serait-il le même ? Si l’on s’étonne de la « désertification » des campagnes et lieux isolés, voilà une explication : faire travailler quelqu’un, notamment dans les services, est « trop cher » pour ce qu’il produit dans certains endroits.

L’échec du droit du travail actuel en termes d’efficacité économique et de protection des travailleurs est clair : complexe, inintelligible, faisant l’objet de l’intrusion détaillée du juge. Pourquoi embaucher si la rentabilité du poste n’est pas assurée ? Plutôt payer des heures supplémentaires aux inclus que de devoir licencier des entrants plus tard superflus. Cette réforme du code du travail est contrariée par l’idéologie, le syndicalisme qui ne représente pas l’intérêt général mais uniquement celui des syndiqués en majorité fonction publique, la politique tacticienne, et l’absence des indispensables accompagnements que sont la formation professionnelle et la réforme juridique du droit du travail.

Car le coût de l’emploi en France n’a rien de « normal » au vu des autres pays européens : il est grevé de taxes obligatoires plus fortes que les autres, commençant au SMIC – niveau bien trop élevé pour la qualification de la plupart -, obéré de freins administratifs et d’œillères sur les Zacquis. Le drame des taxis révèle l’inertie bête dans toute son ampleur : le rapport Attali l’avait pointé dès 2007, la profession est menacée par la montée des métiers issus des technologies du numérique. Que croyez-vous que les taxis firent : RIEN ! Ils attendent même « du gouvernement » qu’il mette en place une plateforme informatique qu’ils ont été INCAPABLES de créer eux-mêmes – et qu’ils leur remboursent une « licence » qui n’a jamais été légale !

Batiment sous Hollande

Les politiques dites « structurelles » visent à modifier les règles de fonctionnement de l’économie, notamment le juridique ou le fiscal pour augmenter la croissance possible, encourager l’emploi, favoriser l’égalité sociale.

  • La croissance : à part vendre des Rafales aux musulmans intégristes d’Arabie et du Qatar, qu’a fait le Président ? RIEN – sauf augmenter massivement les impôts pour les entreprises et les ménages, nommer Duflot, une écolo sectaire au Logement, ce qui a accentué la tentation de l’attentisme et du repli de ce secteur pourtant très créateur d’emplois peu qualifiés – justement ce qu’un gouvernement devrait encourager !
  • L’emploi : avant Hollande, la hausse du SMIC a réduit l’accès à l’emploi des moins qualifiés que les allègements de charges ont à peine compensés. Le statut d’autoentrepreneur et les emplois aidés n’ont pas encouragé la qualification mais au contraire fait baisser les rémunérations, tout en permettant en contrepartie à des non-qualifiés de travailler. Quant aux 35 h, elles ont clairement augmenté la productivité horaire… mais seulement de ceux qui travaillent, réduisant la productivité globale par découragement de l’embauche (sauf dans la fonction publique… ce qui obère les finances de l’État). Qu’a fait le Président ? Il a décidé bien tard le CICE, après avoir grevé les entreprises de 30 milliards d’impôts en plus. Et il n’ose pas toucher au sacré des 35 h, malgré les coups de sonde d’Emmanuel Macron.
  • Les impôts : leur prélèvement exige transparence et forte lisibilité pour qu’il soit compris et accepté. Qu’a fait le Président ? Presque rien (à part les augmenter), surtout pas la fameuse réforme qu »il avait promise et que tout le monde attend – et regretté d’avoir fait trop légèrement confiance au menteur Cahuzac comme ministre… du Budget !
  • Le système financier : il exige la confiance, donc des règles propres à lui éviter la tentation de la cupidité ou du risque excessif. Qu’a fait le Président ? Presque rien sur la taille des banques, les politiques prudentielles visant à limiter la prise de risques excessifs, l’orientation des financements vers les activités productives – malgré un discours de matamore sur « mon ennemi la finance ». Quelle velléitaire ! Ou quel naïf.

Se tromper sur ses collaborateurs et se hâter avec lenteur semble être la norme hollandaise, qui n’a semble-t-il pas pris la mesure des cinq années de son mandat. Il en est resté au double septennat Mitterrand, son grand modèle, et à sa maxime d’avant l’ère numérique : « laisser du temps au temps ». Or le risque d’une société puissamment méritocratique comme l’est la société française est de déconsidérer absolument les perdants. Les classes moyennes sont attachées plus que les autres à cette utopie que le mérite permet d’arriver. François Hollande a perdu son pari sur le chômage et a omis d’honorer la plupart de ses (trop souvent démagogiques) promesses de campagne : il est donc déconsidéré. Pire : l’hypocrisie de ses communicants qui amusent la galerie sur le mariage gai, la déchéance de nationalité et la réforme de l’orthographe, est nettement contreproductive. La ficelle tacticienne est trop grosse. Se perdre dans les futilités alors que de graves problèmes demeurent sans solution ?

Il n’est donc pas étonnant à ce que le baromètre politique TNS de février voie s’effacer le regain de popularité de Hollande et Valls après les attentats. Pour François Hollande, le recul de la confiance est un peu plus important chez les sympathisants de gauche que parmi ceux de droite. Même chose pour le Premier ministre. Les qualificatifs appliqués à Marine Le Pen dans un autre sondage TNS Le Monde-France Info-Canal + en février 2016 profilent en creux ceux qui semblent manquer à François Hollande, actuellement en charge de conduire la nation : « volontaire », « capable de prendre des décisions », « comprend les problèmes quotidiens des Français ». Même si 65% des citoyens jugent « non probable » la victoire de Marine à l’élection présidentielle 2017.

liberaliser economie sondage 2015

Les Français veulent des ACTES, pas du blabla idéologique (c’est valable autant à gauche qu’à droite). D’où le repli sur les valeurs sûres – y compris à gauche. On ne « défend pas assez les valeurs traditionnelles en France » pour 73% des interrogés (61% de gauche). Pour 70% « la justice n’est pas assez sévère avec les petits délinquants » (57% de gauche) – souvent immigrés ou descendants d’immigrés : il y a trop d’immigrés en France » pour 54% (35% de gauche). Cette position vis-à-vis de la « croyance » en ce « trop d’immigrés » ou descendants d’immigrés marque le vrai clivage gauche-droite en cette période. Naïveté ? Humanisme ? Effet bobo ? Les intellectuels, parisiens et professions supérieures – qui votent le plus à gauche – sont en effet peu en contact avec l’immigration, vivant dans des quartiers préservés, mettant leurs enfants dans des écoles réservées, suivant un cursus social d’entre-soi. Ils vivent donc plus que les autres dans l’illusion de l’Homme générique transfrontières, « naturellement bon », qu’il suffira d’intégrer au travail pour que tout aille pour le mieux dans le meilleur des mondes possible.

En face, Nicolas Sarkozy perd 4 points (21%), il recule surtout chez les sympathisants LR (51%) alors qu’Alain Juppé stagne, bien qu’en tête du classement. S’il reste le moindre mal à droite, son âge, sa stature à la Chirac dont il a été le dauphin, et le souvenir du « droit dans ses bottes » qui l’a balayé en 1997 ne donnent pas une image très dynamique de sa candidature. Place aux jeunes, à la nouveauté, à l’initiative.

Si Alain Juppé veut faire gagner la droite, sa campagne devra se focaliser sur le renouvellement de la classe politique autour de lui, notamment la promotion d’autres profils que les copains et autres requins assez vus du RPR devenu UMP puis LR. Il devra aussi offrir un équilibre entre l’aspiration au « lâchez-moi les baskets » des Français (qu’on appelle ailleurs le libéralisme politique et social – voir le sondage Banque de France ci-dessus illustré) et l’exigence d’État, celui-ci réduit à ses fonctions régaliennes.

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Alexander Kent, La croix de Saint Georges

alexander kent la croix de saint georges
En 1813, Napoléon en Europe recule sur tous les fronts. La guerre se déplace vers l’Amérique, où les Yankees tiennent la dragée haute aux tuniques rouges dans le Dominion canadien. L’armée anglaise est battue sur le lac Érié et les bateaux de la Fédération attaquent les convois anglais qui relient l’Europe au continent nord-américain.

Richard Bolitho, amiral, est envoyé par les Lords de l’Amirauté mettre un peu d’ordre dans cette pagaille. Sa flamme d’amiral, qui flotte en haut du grand mât, est la croix de Saint Georges sur fond blanc. Il est accompagné du contre-amiral Valentine Keen, dont Adam Bolitho, son neveu, a accepté d’être capitaine de pavillon. Adam ne s’est pas remis de la mort de Zénoria, la femme de Keen, dont il était éperdument amoureux. C’est moins le cas de Valentine Keen, qui semble se consoler avec la jeune canadienne Gilia, fille de l’armateur Saint-Clair.

Les lecteurs fidèles (et il faut l’être lorsqu’on lit Alexander Kent) retrouveront avec bonheur les personnages auxquels ils se sont attachés au fil des volumes. Les Aventures de Richard Bolitho en sont en effet, avec cet opus, au tome 23, et il y en a cinq qui suivent. Comme disent les marins, il y a de l’eau sous la quille !

C’est l’univers de la mer qui est le vrai héros du livre. Les hommes occupent le décor, mais la mer décide car elle oblige : au courage, à l’obstination, à la loyauté. On ne survit en effet pas longtemps sur un navire de bois, mené par le vent capté par les voiles appareillées dans de multiples cordages, sans les hommes qui montent, orientent et réparent la pyramide de toile ; sans le pilote qui sent les courants et connait les rochers ; sans la hiérarchie, du plus jeune mousse (vers 12 ans) aux plus vieux amiraux. La marine de guerre anglaise est une belle mécanique en ce XIXe siècle qui va voir bientôt disparaître la propulsion à voile…

La mer, la guerre, la marine : « Ici, pas de place pour le contentement de soi, même entre amis. Ils avaient besoin d’un but, d’une ligne clairement tracée, comme le fil du vieux sabre qui pendait à son côté » p.240. Car gagner, c’est prévoir. Comme en politique, l’amiral est obligé à la stratégie et à la discipline. Mais ni l’une ni l’autre ne sont possibles sans objectif définis, sans volonté d’aboutir, ni sans confiance aux hommes. La guerre est la politique poursuivie par d’autres moyens – à l’inverse, qui est fin politicien se doit d’être aussi guerrier.

Une belle leçon pour les minables qui se prennent ces temps-ci pour des politiciens, dans notre France 2016. Que veut-on pour le pays ? Avec quels moyens compatibles ? Avec quels hommes pour agir ?

Loyauté d’un côté, confiance de l’autre – et réciproquement. Ni les chefs, ni les hommes, ne sont des pions que l’on agite au gré des vents. Il faut qu’ils comprennent, qu’ils adhèrent, qu’ils aiment. Rien ne se fait sans eux, ni labourer la mer, ni vaincre au combat, ni remporter la victoire. Ni mener une politique…

Sir Richard Bolitho est obligé de quitter sa femme Catherine, qu’il aime plus que tout, pour aller guerroyer en Nouvelle-Écosse, à l’embouchure du Saint-Laurent qui commande tout le Canada anglais. Halifax est son port d’attache, baie resserrée bien protégée qui abrite trop de bâtiments. Après trente ans de conflits, tous sont fatigués, lui comme son valet Allday, et même son fringuant neveu Adam, qui a perdu l’amour de sa vie.

Mais cela ne les empêche pas de rester attentif aux hommes, jusqu’aux plus humbles, comme ce mousse de douze ans qu’Adam s’est attaché, tous deux seuls survivants d’un navire qu’il commandait et qui a sombré dans un combat naval au tome précédent. Il apprend à lire au gamin et lui offre, pour ses treize ans, un poignard tout neuf qui sanctionne son entré dans la vie adulte. À cette époque, on mûrissait vite, ce qui évitait cette période sentimentale et nihiliste de « l’adolescence », invention moderne, durant laquelle on ne sait ni qui l’on est ni où l’on va.

Vengeances, intrigues, intérêts, commerce, viennent perturber le noble agencement des valeurs de la Marine – mais chacun se débrouille comme il peut dans ces obligations, avec le pragmatisme qui caractérise le tempérament anglais.

Il y a de l’humanité et de l’aventure dans ce tome, des moments de calme et des moments de bataille, des femmes aimées et des hommes qui meurent. Mais toujours, ce qui reste, est l’attention aux autres – sans lesquels on n’est rien.

Alexander Kent, La croix de Saint Georges (Cross of St George), 2001, Phébus Libretto octobre 2015, 398 pages, €10.80
Les autres romans d’Alexander Kent chroniqués sur ce blog

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Sans la confiance rien n’est possible

Imaginez la méfiance généralisée : aucun échange n’est réalisable, ni désiré. Ni échanges affectifs, ni échanges d’idées, ni échanges de marchandises. Cette analyse est valable dans de nombreux domaines :

  • en psychologie, pour les enfants comme pour les adultes : pourquoi aller vers les autres si « personne ne m’aime » ? Pourquoi rester en couple ? Élever des enfants ? Pourquoi écouter ce que disent mes collègues si personne ne m’écoute, moi aussi ? Pourquoi donner aux autres si on ne me donne jamais rien ?
  • en économie : pourquoi investir si la demande n’est pas là ? Pourquoi dépenser si le chômage menace et la retraite remise en cause ? Pourquoi sortir et voyager si l’on craint des attentats ou l’insécurité ?
  • en culture : pourquoi « se prendre la tête » avec des idées puisque personne n’écoute personne et que chacun est persuadé qu’il a tout seul raison ? Pourquoi lire, pourquoi payer la musique et les films, pourquoi réfléchir puisque le « moi-je » règne en maître ? Pourquoi ne pas tout simplement préférer le divertissement « commercial » (on n’est pas obligé d’acheter) au classique « culturel » ?
  • en science : les « nouveautés » (manipulations génétiques, robots, OGM, additifs alimentaires, nanotechnologies) inquiètent, on en revient à la tradition : conservatisme, moralité, souci du bilan de la recherche, principe « de précaution » ;
  • en diplomatie : pourquoi faire confiance à des inspections si l’on croit son adversaire rusé et menteur ? Pourquoi être aimable avec ses alliés si les opinions publiques et les « petites phrases » des dirigeants sont autant de critiques ? Pourquoi chercher « la paix » quand les activistes ne veulent qu’en découdre ?
  • à l’international : peut-on faire confiance au « Machin » – description de l’ONU par le général de Gaulle – quand il fait la preuve régulière de son inefficacité ? Peut-on se fier au « contrôle » de l’atome civil par une agence internationale quand on constate la prolifération des Bombes un peu partout ? Peut-on « faire la guerre en dentelles » contre des réseaux fanatiques largement financés et pouvant disposer d’armes de destruction massive ? Peut-on travailler efficacement avec ses « alliés » lorsque ceux-ci sont pris la main dans le sac des écoutes de tous les dirigeants ?

La défiance n’incite pas à bâtir pour l’avenir mais à se replier sur soi. Pourquoi ? Parce que l’homme est un être mimétique, comme l’a montré René Girard. L’enfant, comme l’adulte imite les autres. C’est un principe bien connu du bouddhisme, comme des séminaires de vente ou de sécurité, que votre propre attitude influence celle de votre interlocuteur. Selon les leçons de l’économie expérimentale, sanctionnées par (ce qu’il est convenu d’appeler) le Prix Nobel, les boursiers eux-mêmes ne déterminent pas leurs choix d’investissement à partir d’une estimation « fondamentale » (calculable, rationnelle) mais en fonction… de ce que font les autres. A tout moment, le prix ne fait qu’exprimer la manière dont les agents se représentent l’opinion du marché et ses évolutions futures. Ce qui explique à la fois les bulles spéculatives et les atonies durables : convention et mimétisme engendrent une rationalité « autoréférentielle ».

trois gamins

Tout système humain a pour base la confiance, le système libéral plus qu’un autre puisqu’il laisse les individus relativement autonomes par rapport à la religion, à l’État, aux mœurs, aux produits de consommation. Ce pourquoi monte l’individualisme avec la démocratie, et la nudité avec l’individualisme : rien à cacher, transparence totale. L’originalité du capitalisme est de monétiser tout échange et de rendre ainsi très fluide la circulation des biens et services. La monnaie est une mesure abstraite extrêmement liquide qui permet d’acquérir ou de céder sur un marché nombre de choses, y compris des parts d’entreprises. Monnaie et actions ne sont pas des biens réels mais des substituts symboliques : il faut y croire pour avoir confiance dans ce qu’ils représentent. C’est pourquoi inflation et dévaluation font fuir la monnaie, scandales et krachs font fuir les actions.

La méfiance engendre la radicalisation idéologique, on l’a amplement vu dans les années 1930, à la suite des rancœurs de la guerre de 14 et de la crise économique et financière de 29. Dans chaque pays, la tentation est grande d’en revenir à la tradition et à la bonne conscience identitaire :

  • En 2001, les Américains ne se sont plus sentis « leaders du monde libre » mais se sont enfermés dans la revanche contre les fous de Dieu ; en 2011, ils sont sortis d’Irak – mais au prix du chaos civil et du chancre Daesh.
  • Les pays d’Europe en cours d’unification ne veulent plus s’impliquer dans des relations mondiales autres que juridiques. Le pacifisme, l’écologie, les formels droits de l’homme passant par l’ONU sont la traduction de cet isolationnisme qui a changé de camp. L’aimable universalisme affiché aujourd’hui par les Européens apparaît comme un provincialisme de privilégiés, de retraités de l’histoire, où les « bons sentiments » médiatiques tiennent lieu de politique. La pression des migrants en Méditerranée le montre à l’envi.
  • Les pays arabes forcés d’évoluer par la rue craignent la transition et deviennent plus conservateurs que jamais : Syrie, Égypte, Arabie Saoudite, Algérie, Iran.
  • La Chine joue son rôle de future grande puissance selon sa philosophie : plutôt que de débattre avec son adversaire pour tenter de le réfuter, sa tactique est de tourner cet adversaire contre un autre. En s’opposant, les deux laissent voir par l’un ce qui manque à l’autre et viennent d’eux-mêmes à la position « juste » – ce qui est utile aux intérêts chinois à long terme. Comment comprendre autrement « l’encouragement » chinois à la Corée du nord au moment où les États-Unis sont allés en Irak ? Ou l’échange subreptice en novembre 2002 d’uranium pakistanais contre des missiles coréens ? Ou encore le virus Saphyr parti… justement de Hongkong la veille de la remise du rapport des inspecteurs à l’ONU à la même époque ?

C’est le rôle éminent de la politique de rendre la confiance à un peuple. Rendre confiance signifie « vouloir », proposer des solutions aux questions qui se posent, organiser l’action pour l’avenir.

Rendre confiance conforte l’économie – et ce n’est PAS l’économie qui « fait » la politique, comme une vulgate marxiste mal digérée l’a laissée croire. Seule la confiance en l’avenir permet l’investissement, l’innovation et l’embauche (ce que Lionel Jospin avait réussi entre 1997 et 2000 avant de se laisser aller à la démagogie social-dépensière, ce mal socialiste).

Rendre confiance conforte le soi français dans un monde qui se globalise : quels sont nos atouts, notre rayonnement, nos apports concrets à la marche du monde. La politique, après tout, n’est-elle pas l’art d’entraîner les hommes ?

Rendre confiance conforte chacun, dans l’image de soi qu’il se forme – lui permettant l’action plutôt que le paraître, l’invention, l’innovation, la création plutôt que le miroir narcissique et le culte du moi.

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Thomas Philippon, Le capitalisme d’héritiers

thomas philippon le capitalisme d heritiers
Philippon est l’un de ces économistes français qui sont brillants parce qu’ils ont su à temps prendre la tangente. Comme Olivier Blanchard, Bernard Salanié, Philippe Aghion et bien d’autres de gauche et de droite, il enseigne aux États-Unis où il trouve un milieu stimulant et des moyens de recherche de niveau international. Et cela malgré une formation française initiale plus diversifiée, à condition d’être effectuée hors de l’université. On ne peut analyser son propre pays qu’avec un regard extérieur. Et, parce qu’il y a encore de bons éditeurs d’idées en France, Thomas Philippon nous livre une analyse sans jargon du pourquoi il y a crise – proprement française – du travail.

« Ce qui distingue nettement la France des autres pays, c’est le peu de satisfaction que les salariés semblent tirer de leur travail, et la mauvaise opinion qu’employés et employeurs ont les uns des autres. Les difficultés du capitalisme français reflètent ainsi celles de la société en général : on remarque partout la même incapacité à faire émerger des organisations puissantes où les relations sociales se fondent sur une confiance réciproque » p.8.

Il n’y a pas crise de la « valeur travail » en France relativement aux autres pays, comme le montrent les enquêtes. 70% des Français estiment même qu’un parcours des plus enrichissants consiste à créer son entreprise. Le marché du travail, très régulé en France, n’explique pas tout. Une étude montre qu’ « un peu plus d’1/8ème des variations de taux de chômage entre les pays et un peu moins d’1/3 des variations de taux d’emploi » sont explicables par des variables institutionnelles.

L’exception française – car il y en a une ! – réside dans l’incapacité à travailler ensemble : « la France est le pays développé où les relations de travail sont les plus mauvaises, à la fois du point de vue des dirigeants d’entreprises et du point de vue des employés » p.20. C’est pareil, même pire, pour les entreprises d’État ou pour l’Administration ! « Dès qu’un professeur devient proviseur, il passe dans le camp ennemi. Au lieu de dire ‘c’est un des nôtres qui a réussi, on sera peut-être mieux compris’, ils sont méfiants car ils pensent qu’il est passé de l’autre côté de la barrière » (Michelle Lamont citée p.24).

L’histoire patronale a trouvé jadis dans le paternalisme une façon de contourner les conflits, ce pour quoi les entreprises familiales, et surtout les PME, fonctionnent moins mal en France que les autres. Le management moderne « à la française » n’a rien trouvé de mieux que de reproduire dans les grandes entreprises ce qui fait le propre de la hiérarchie sociale elle aussi « à la française » : la neutralité aseptisée et la minutie bureaucratique. Paternalisme comme bureaucratie adorent la « distance » entre les gens.

Les nationalisations idéologiques des années 1980 ont aggravé la situation en perpétuant le phénomène bureaucratique – ce qui a joué un rôle déterminant dans les mauvaises relations de travail en France. Il y aurait tout un livre à écrire sur l’inertie conservatrice des conceptions de gauche en France (élite « alternative », la gauche a toujours une génération de retard au moins dans les habitus de la « civilisation des mœurs »). « En Allemagne et aux États-Unis, deux pays où la confiance entre managers et employés est plutôt bonne, l’organisation de l’entreprise est choisie selon des critères économiques. En France et en Italie, l’organisation de l’entreprise est choisie pour protéger les individus les uns des autres. Cela suppose une définition minutieuse des tâches et des statuts, de manière à ce que chacun puisse se soustraire à l’arbitraire de l’autre » p.43.

Travail d’équipe et convivialité ne sont jamais au programme des entreprises françaises, non plus que des administrations. Ce pourquoi souplesse et innovation ne font pas partie du dictionnaire français : « une entreprise où la promotion interne est juste et efficace et où l’initiative est encouragée, peut multiplier les talents. A l’inverse, une entreprise mal gérée peut transformer des individus ouverts et entreprenants en petits bureaucrates mesquins et craintifs » p.76. J’ai connu plusieurs banques ex-nationalisées où ce modèle s’applique…

L’histoire des salariés a créé (fort tard) des syndicats dont la revendication révolutionnaire attire d’autant moins qu’elle est obsolète. Plus le développement syndical été tardif, plus la confiance dans les relations de travail est aujourd’hui faible. Pour « forcer » leur existence, l’Administration n’a rien trouvé de mieux que de soviétiser leur institution : en désignant elle-même par décret ceux qui sont dits « représentatifs », quel que puisse être le résultat des élections par les salariés eux-mêmes. « La reconnaissance institutionnelle dont bénéficient les syndicats français est moins le fruit de leur représentativité sociale que de décisions politiques prises il y a 50 ans » p.10.

Rappelons-le, « le capitalisme » est un outil, pas une idéologie (c’est « le libéralisme » qui en est une). Cet outil d’efficacité économique est utilisé par chaque société selon ses propres valeurs et habitudes. La France, formée intellectuellement par le droit Romain et par l’Église catholique, a une nette préférence pour l’héritage, la hiérarchie et les statuts. Philippon appelle « capitalisme d’héritier » cette variante française qui tend « à privilégier l’héritage, qu’il soit direct (sous la forme de la transmission successorale) ou sociologique (sous la forme de la reproduction sociale par le diplôme et le statut) » p.9.

« Les relations sociales ont toujours été mauvaises en France, mais leurs conséquences néfastes ont été masquées par le taux de croissance extraordinaire lors du rattrapage économique des années 1950 et 1960 » p.77. « L’absence de coopération au sein des entreprises crée des rigidités réelles au moins aussi coûteuses que les rigidités législatives souvent décriées » p.79. La grève entretient le chômage et la peur du conflit entretient la mauvaise habitude de la « communication de crise ». Or, « la troisième révolution industrielle, avec l’importance accrue du capital humain qui la caractérise, a rendu la coopération au sein des entreprises plus cruciale que jamais » p.82. Oui, le « modèle social français » est bel et bien inadapté au monde moderne et globalisé !

Richelieu Philippe de Champaigne 1637

« Que faire ? » est, paraphrasant Lénine, l’objet du chapitre 5. Une politique industrielle cohérente, selon l’auteur, devrait passer par :

1. Réformer les droits de succession, qui ne devraient pas encourager les transmissions familiales mais être neutre.
2. Financer les PME par la bourse et en finir avec le « grand méchant marché » en insistant sur la transparence et sur la responsabilité des investisseurs.
3. Rénover les syndicats en faisant de l’élection le seul critère de représentativité, au-delà d’un seuil, en incluant parmi les votants les chômeurs et en ne concluant aucune négociation sans règles de révision.
4. Réformer l’État : déjà « balayer devant sa porte ! » p.101. Améliorer la promotion interne, décentraliser la prise de décision, réduire les niveaux hiérarchiques – comme Christian Blanc l’a réussi pour la RATP.
5. Encourager l’esprit critique des médias en contrepouvoir. Les médias sont des garde-fous puissants contre les abus des dirigeants et l’on « peut par exemple douter de l’empressement d’un journal à mener une enquête sur un possible délit d’initiés si celui-ci met en cause un de ses principaux dirigeants » p.104. Les médias peuvent aussi corriger la bêtise ambiante, les affirmations scandalisées des corporatistes qui, par exemple à la SNCF, dénoncent « la course à la productivité » alors que la productivité est justement ce qui permet le progrès technique, le progrès du pouvoir d’achat et l’élévation du niveau de vie de tous à long terme.
6. Réformer le système d’éducation, car il reflète dans toute société le système social. L’enseignement « à la française », qui privilégie le cours ex-cathedra, avec apprentissage servile des manuels, ne prépare nullement à coopérer, à écouter et réfléchir par soi-même, à argumenter et à décider ensemble…

Les défauts des entreprises françaises sont les défauts des habitudes sociales françaises. Ce pourquoi « les Français qui travaillent dans des entreprises étrangères sont plus satisfaits que ceux qui travaillent dans des entreprises françaises » p.109.

Thomas Philippon, Le capitalisme d’héritiers – la crise française du travail, Seuil, collection République des Idées, mars 2007, 112 pages, €11.80

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Pierre Rosanvallon, La contre-démocratie

pierre rosanvallon la contre democratie
Dans cet ouvrage « écrit en 2005 », le professeur au Collège de France Pierre Rosanvallon, ancien conseiller économique de la CFDT pour l’autogestion de 1969 à 1973, veut « sortir de cette impasse » qu’ont représenté Jean-Paul Sartre, « chantre de l’utopie coupable du siècle » et Raymond Aron, « modèle de lucidité mélancolique ». Ni « engagement aveugle », ni « raison glacée » – telle se veut l’analyse de « la politique à l’âge de la défiance » (sous-titre du livre).

Disons-le tout net, cette étude, très riche, fait penser. Même en vacances.

Elle ouvre des perspectives sur l’exercice de la démocratie, la représentation et le malaise contemporain. Elle incite à abandonner l’idée de modèle (qui bloque le débat français par la crispation sur les zacquis) au profit de celle d’expérience (qui propose d’aller voir ailleurs et de revenir sur les projets abandonnés dans l’histoire). Elle se situe dans la suite d’une œuvre dense d’historien pour la France de la souveraineté (La démocratie inachevée), du suffrage universel (Le sacre du citoyen) et de la représentation démocratique (Le peuple introuvable) – tous réédités en poche.

Évacuons tout d’abord quelques agacements. Souvent l’auteur évoque « le libéralisme », en son sens politique. Malheureusement, il ne le définit jamais et en use comme d’un mot-valise, d’un mot-fourre tout, voire une injure. Il reste en cela dans la parfaite « croyance », cette doxa de gauche franco-française pour initiés, pas au niveau d’une recherche à vocation internationale. Le « libéralisme » rosanvallonien est évoqué soit comme une « défiance » ontologique envers la tentation du pouvoir (qu’il trouve chez Montesquieu), soit comme un « équilibre institutionnel » figé de poids et balances (le régime américain), soit dans la méfiance envers le peuple irrationnel (avec les doubles assemblées ou la saisine de constitutionnalité), soit chez les « sages » qui paraissent un peu vieillis (Condorcet, Benjamin Constant et Alain), voire même « le monde chinois » p.41.

Il oppose à ce brouillard « le projet démocratique », guère plus défini, sinon qu’il est le sien, dans la lignée de Rousseau, Marat et de l’autogestion des années 70. Pénétrant un peu plus loin dans le livre, on s’aperçoit très vite que Rosanvallon monte en épingle une sorte de tropisme français qu’il tente d’analyser dans son devenir, en opposition quelque peu artificielle aux régimes anglais et américain. Ces derniers, à le lire, fonctionnent très bien sans avoir à être réformés tous les 20 ou 50 ans ; en revanche, le régime français ne cesse de se dégrader et de se retester… Si la France peut être dite « plus » démocratique, c’est que rien n’y est jamais achevé, toujours à reprendre sur l’ouvrage – pas plus intelligente que les autres, mais nettement moins souple.

Autre agacement, « le populisme » : Rosanvallon lui consacre tout un chapitre, mais les « perversions » qu’il y voit sont toujours à droite ; celles de gauche sont évacuées en une ligne, comme si elles n’existaient pas ou avaient peu d’importance !

Dernier agacement, le concret : dès qu’il est réclamé par le raisonnement, l’auteur l’évacue d’une pirouette jargonnante. Cette tactique propre aux syndicalistes fait bien dans les conseils de surveillance (j’y ai assisté). Elle permet au représentant de « la base » de se poser comme égal au « patronat » par le vocabulaire, en impressionnant les « camarades » par le théâtre des mots compliqués qui donnent l’impression d’avoir dit beaucoup de choses. Las ! elle est peu efficace dans un ouvrage de réflexion sur la chose politique. Un exemple, dans le chapitre de conclusion : « Il faut reprendre aujourd’hui cette idée (médiévale) de constitution mixte, mais dans un sens différent : c’est la démocratie elle-même qui doit être comprise sur ce mode, non pas en tant qu’elle résulterait d’un compromis entre principes concurrents, d’égalité et de liberté par exemple, mais en tant qu’elle est composée de l’addition de ces trois dimensions qui peuvent se compléter et se conforter pour permettre de progresser vers un auto-gouvernement des hommes » p.319. Comprenne qui pourra – notamment le politicien (même de gauche) qui voudra en tirer une application pratique.

Pour le reste, La contre-démocratie est une utile analyse. Contre-démocratie ne signifie pas « anti-démocratie » mais plutôt contreforts à la démocratie. Comme ces piliers qui soutiennent les murs des églises, les pratiques contre-démocratiques font elles aussi partie de ce tout qu’est une démocratie. Elles en sont même la face moderne émergente, selon l’auteur.

Quelles sont ces pratiques ? Elles sont toutes celles qui surveillent, empêchent et jugent. Par elles, la société en son entier fait pression sur les gouvernants, soit pour les accompagner par sa vigilance, soit pour les corriger lorsqu’ils dérapent. Le citoyen moderne est donc loin d’être passif. S’il boude les pratiques institutionnelles comme l’élection ou la loi parlementaire, il participe par ses opinions, associations, expertises, manifestations, études, dénonciations, lobbies. La légitimité (acquise par un vote impartial) n’est pas la confiance (qui se mérite par les actes et avec le temps). Les « pouvoirs indirects disséminés dans le corps social » organisent surtout « la défiance » face au pouvoir élu.

Notre société moderne est celle du risque, d’Hiroshima au SIDA ; de plus, elle vieillit : rien d’étonnant à ce qu’elle soit de plus en plus méfiante. D’autant que les « grands projets » radicaux (communisme, monde libre, tiers-mondisme), soutenus par des partis de masse structurés, se sont effondrés dans les années 80. « Le gouvernement démocratique n’est plus seulement défini par une procédure d’autorisation et de légitimation. Il devient essentiellement structuré par la confrontation permanente à différentes catégories de veto provenant de groupes sociaux, de forces politiques ou économiques » p.22. Il est plus facile de coaliser « contre » que « pour » car le projet retiré rassemble des blocages divers et son succès se manifeste réellement par le retrait ; le « pour » est plus nébuleux dans les aspirations, plus long et plus incertain dans sa réalisation.

Pas d’apathie politique mais une nouvelle « démocratie d’expression » par la prise de parole, « démocratie d’implication » par les moyens de se concerter – dont Internet – et « démocratie d’intervention » par les formes d’action collective (p.26). Si la « démocratie d’élection » s’est érodée, les autres sont bien vivantes.

C’est l’objet de ce livre de les étudier en détail, y compris par leurs dérives : le populisme et « l’impolitique » (la dissolution de l’appartenance au monde commun). Quand le suffrage universel n’était pas réalisé, il était utile qu’un écrivain de renom parle au nom des sans-voix. Aujourd’hui, c’est ridicule : il n’y a pas de déficit de prise de parole dans notre société, mais plutôt un déficit de compréhension, faute de méthode !

Les Intellectuels se voient toujours comme des « résistants » dont le devoir est d’alerter. Or, leur véritable travail est celui d’analyse pour comprendre le réel. Ce n’est pas du théâtre mais de la recherche ! Rendons hommage à Pierre Rosanvallon d’y participer plutôt que de monter brailler sur un tonneau.

Pierre Rosanvallon, La contre-démocratie – la politique à l’âge de la défiance, 2006, Points essais 344 pages, €9.50

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Nul n’est rationnel

Le savoir scientifique a ceci de puissant qu’il ne cesse d’aller de l’avant, remettant cent fois sur le métier son ouvrage. Le calcul s’est développé jusqu’aux complexités inconnues des savants lettrés, les hypothèses sont testées, vérifiées. Les erreurs finissent par être corrigées, les fraudes par être détectées, les mythes idéologiques battus en brèche. Ce n’est plus aujourd’hui qu’un Lyssenko pourrait affirmer que la génétique est fausse puisque issu de savants « réactionnaires » d’une classe bourgeoise aux abois…

La science avance sur une méthode. Elle est faite d’observations aussi rigoureuses que possible et de tests reproduisant des invariants qui deviennent des « lois », sans que jamais observations ni tests ne s’arrêtent. Les « lois » ne sont ainsi jamais définitives mais corrigées, complétées ou infirmées. Le calcul ne serait rien sans l’intuition des hypothèses, ni sans la faculté de synthèse des observations. C’est ainsi que l’esprit de finesse est aussi utile à la science que l’esprit de géométrie.

prof de chimie

L’économie se veut depuis toujours une « science ». Elle aspire aux observations neutres et aux tests dont les invariants produiraient des « lois ». Elle a même créé cet être abstrait ni n’a jamais existé : l’homo oeconomicus rationnel, sensé fonctionner comme un calculateur sur le modèle des abeilles cher à Mandeville. Las ! L’humain est difficilement calculable, même avec les machines les plus puissantes ; il est mû par autre chose que par la pure logique… Et les êtres justement les plus froids et les plus calculateurs se révèlnt des monstres d’égoïsme ou des tueurs en série.

Ces dernières années, le libéralisme en acte aux États-Unis ou en Angleterre délaisse les théories abstraites pour le bel et bon pragmatisme, le concret de ce qui fonctionne. Ces peuples collent au terrain, ce pourquoi ils inventent l’Internet et pas le Minitel, le Boeing 737 et pas le Concorde, le skate et pas la patinette, Amazon et pas la loi de protection du prix du livre, ou encore Google et pas le site centralisé gouv.fr. Ils ne s’accrochent pas aux vieilles lunes comme si leur statut de pouvoir, social ou universitaire en dépendait. Leur monde bouge, pas le nôtre ; leurs jeunes sont en mouvement et inventent, pas les nôtres.

skate 13 ans

Le mathématicien Von Neumann et l’économiste Morgenstern ont inventé en 1944 la théorie des jeux : dans leurs interactions, les acteurs sont tous théoriquement logiques. Depuis 25 ans les neurosciences prouvent le contraire en pratique : chaque individu ne prend une décision qu’en fonction des autres. Les choix raisonnés l’emportent sur les choix rationnels…

C’est que la raison n’est pas la logique. La différence entre ces deux termes tient au poids de l’humain :

  • La logique est ce qui est conforme aux règles, elle est une cohérence, une nécessité.
  • La raison est cette faculté humaine qui permet de connaître, de juger et d’agir ; elle va du bons sens à la sagesse, en passant par l’acceptable. On reconnaît là les trois étages imbriqués de l’homme : les instincts et les sens (bon sens), les affects de l’émotion (l’acceptable) et l’intelligence de l’esprit (la sagesse).

L’humain n’est pas une machine à calculer, ce pourquoi un ordinateur assez puissant parvient à le battre aux échecs. L’humain va parfois droit au but, dans ce que nous appelons l’intuition ; l’humain court-circuite le calcul pour inventer du neuf, qu’il ne vérifie qu’après coup ; l’humain n’est pas insensible à l’entour ni aux autres, il interagit – ce pourquoi il a survécu depuis des centaines de milliers d’années.

Dans la théorie des jeux, le premier joueur doit proposer une règle maximisant ses gains. Le second joueur a tout intérêt à accepter même très peu plutôt que rien, en logique c’est toujours ça de gagné. Sauf que les acteurs réels ne sont pas « logiques », ils sont « raisonnables » : les expériences menées sur ce sujet montrent que le deuxième joueur rejette presque toujours les offres qu’il trouve inéquitables, celles qui s’éloignent trop du ‘tout pour lui’ et ‘rien pour moi’. Le devinant par avance, le premier joueur se garde bien, le plus souvent, de proposer une telle part du lion ; il se rapproche du négociable. Ce qui est amusant est que les rejets sont plus fréquents si le premier joueur est un humain et pas un ordinateur !

Pascal Picq France metaphysique

L’examen des aires cérébrales, durant l’exercice, montre que celles impliquées dans l’émotion sont fortement activées lorsque les propositions sont faites par un autre individu et pas par une machine. Une offre négociée devenue acceptable active plus fortement le cortex préfrontal, engagé dans les processus de raison, et moins l’insula inférieure, liée aux émotions. C’est l’inverse lorsque le partage est inéquitable.

La confiance, de même, s’apprend par interactions. Chaque échange est particulier, lié aux individus tels qu’ils sont et non aux principes abstraits de morale. D’où l’importance de l’émotion, du sentiment, de la psychologie. Les uns s’habituent aux autres et anticipent leurs comportements et réactions ; ils s’y adaptent. C’est ce qu’on appelle l’empathie. Se mettre à la place des autres n’est pas une vertu héroïque, c’est un processus automatique chez les êtres humains qui n’existent qu’en société depuis toujours.

Est-ce à dire que l’émotion l’emporte, comme dans le romantisme à la Rousseau ? Non plus, là encore ! Les trois dimensions de l’humain sont indissociables à l’équilibre : sens, cœur et cerveau. Les choix économiques font l’objet d’un raisonnement réflexif, dans un dispositif affectif, dominé par les interactions sociales.

Mais au fond, les vrais libéraux le savaient, d’Adam Smith à John Maynard Keynes. C’est Adam Smith lui-même qui expliquait, dans sa Théorie des sentiments moraux (1759), que les actions des hommes sont largement déterminées par l’idée qu’ils se font de ce qu’en pensent les autres… Et Keynes notait dans sa Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie que le choix des actions en bourse ressortait plus d’un « concours de beauté » que de savants calculs d’analystes financiers.

C’est à ce moment que l’on mesure le handicap mental des Français : toute leur éducation formatée au pur rationnel, sélectionnée par les seuls maths, aspire à l’immobilité de la « loi » définitive en science, égale pour tous en économie, répandue partout dans un monde où chacun serait rationnel. Sauf que d’autres savent exploiter nos inventions, produire de meilleure qualité, imposer leurs règles de négociation.

Nous avons beaucoup plus de mal que les autres à équilibrer instincts, émotions et raison, parce que nous croyons – à tort – que la seule raison nous fait humains (élus ? missionnaires ?). Au lieu de se lamenter à longueurs de commémorations sur les valeurs si vivantes « avant », ou à longueur de programmes scolaires sur les horreurs si condamnables « avant », ne serait-il pas temps d’encourager une éducation moins logique et plus raisonnable ?

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La BCE nous mène en bas taux

Après avoir baissé ses taux directeurs (aujourd’hui à 0.05% l’an), la Banque centrale européenne suit en 2015 ce que la Federal Reserve américaine fait depuis 2009 : elle rachète des emprunts cotés des entreprises et des États, afin d’assécher le marché et d’inciter les prêteurs à investir dans les actifs réels : actions ou immobilier.

Mais les taux d’intérêt bas profitent-ils à tous de la même façon ? Non : ni les emprunteurs, ni les prêteurs n’y trouvent leur compte ; seuls les États sont contents.

Si les emprunteurs sont en apparence favorisés, encore faut-il qu’ils aient les moyens ou le désir d’emprunter…

Or les ménages, pour se loger, répugnent à s’engager dans un remboursement sur des années, alors que leur emploi est de plus en plus précaire, leurs salaires bloqués, les impôts et taxes en hausse et qu’ils craignent pour le versement de leur retraite. Le taux de 2.10% sur 15 ans pour acheter de l’immobilier, actuel taux moyen, est quand même double de l’inflation – alors que le pouvoir d’achat (salaire + redistribution) n’égale qu’à peine 1%. Les bas taux n’incitent pas les ménages à dépenser mais plutôt à épargner.

Les entreprises, notamment les petites et moyennes, répugnent à investir (comme à embaucher) alors que la demande stagne, voire régresse, et que les impôts et taxes en hausse fragilisent leur trésorerie. Seules les grandes entreprises investissent… mais à l’international, tant l’Hexagone est corseté de règlementations, et que l’Europe ne connait qu’une croissance très molle (1.5%). Les directeurs financiers ne font augmenter le bénéfice par action qu’en rachetant des titres sur le marché (ce qui ne produit rien) ou en rachetant des entreprises concurrentes (ce qui réduit l’emploi). Les bas taux ne sont donc guère favorables à la croissance.

Les prêteurs voient leur rémunération (qui est le prix du risque sur la durée du prêt) réduite drastiquement, de moins de 1% l’an pour certains États à 3 ou 4% seulement pour les entreprises plus risquées. Le taux moyen de rendement des obligations des sociétés privées en France se situe autour de 1.5%.

2015 2011 france emprunt etat 10 ans

Ce qui a des conséquences sur les placements obligataires de l’assurance-vie et des portefeuilles « prudents » : étant obligés d’investir pour une part dans des actifs « sans risque » (emprunts AAA au mieux, A minimum), les rendements servis aux clients baissent chaque année en fonction du renouvellement des emprunts arrivés à échéance par de nouveaux à rémunération faible. Ce qui renforce la répulsion à investir des ménages et leur crainte pour les retraites…

Les banques et les établissements financiers voient leur rétribution d’intermédiaires diminuer, puisque les clients ne voient pas leur épargne augmenter (les frais de gestion sont prélevés chaque année sur l’actif existant), et que les prêts accordés pour l’immobilier sont à taux faible sur une durée longue. D’autant qu’après la crise 2008, les règlementations dites Bâle III et Solvency II obligent les banques à réduire leurs risques de prêts et à détenir par précaution une part d’emprunts d’État qui ne rapportent quasiment rien.

Il n’y a que les États qui soient contents, renouvelant leur dette à bas coût : -0.1% pour l’emprunt d’État 2 ans français, +1.29% pour le 10 ans, 0.95% pour le 10 ans allemand. Cette situation ne les encourage pas à faire des économies de structure, et la proximité d’une élection fait aisément ouvrir les vannes du crédit.

La France n’est pas dans la situation de la Grèce, mais le risque plane. La Grèce ne peut se financer aujourd’hui à 10 ans qu’en servant la promesse d’un rendement de 12.2% par an aux prêteurs… qui prennent le risque inévitable de ne pas être remboursé dans un avenir proche. Non pas « si » mais « quand » les taux de marché vont remonter, avec la croissance – même molle – le coût de l’endettement va remonter lui aussi et – comme rien ou presque n’a été fait en termes d’économies de structure – la France risque de se voir rapidement étrangler en termes de frais financiers à servir. Ou de ne plus trouver aussi facilement de prêteurs complaisants.

On le voit, baisser les taux directeurs est une politique classique dont les effets sont connus et utiles (le crédit est moins cher pour tout le monde), mais faire baisser les taux de marché en asséchant l’offre de titres (rachetés par la Banque centrale) a des effets pervers : elle profite plus aux États laxistes qu’aux entreprises ou aux ménages. Cette politique ne peut être que provisoire.

La croissance ne se décrète pas : il faut rétablir la confiance en l’avenir pour que les prêteurs investissent avec des risques raisonnables, pour que les banques fassent leur métier d’intermédiation, pour que les ménages dépensent sans craindre pour leur avenir personnel. Les mesures techniques des Banques centrales ne sont qu’une incitation, mais seul le politique peut recréer la confiance. En France, nous en sommes assez loin.

L’auteur de cette note, Alain Sueur, a passé plusieurs dizaines d’années dans les banques. Il a écrit Les outils de la stratégie boursière (2007) et Gestion de fortune (2009). Il se consacre désormais aux chroniques, à la formation et à l’enseignement dans le supérieur.

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Comment un taux d’intérêt peut-il devenir négatif ?

Lorsque vous prêtez de l’argent, vous prenez plusieurs risques : 1/ celui de ne pas être remboursé, 2/ celui d’immobiliser vos capitaux, 3/ celui de voir votre rémunération ou sa taxation changer d’ici l’échéance.

C’est ainsi que, si vous achetez une action, la société peut faire faillite (vous perdez tout), son cours de bourse peut ne rien faire (vos capitaux stagnent, voire régressent), un gouvernement peut décider, unilatéralement et à chaque loi de finance annuelle, d’augmenter les impôts sur les plus-values et sur les dividendes (François Hollande ne s’en est pas privé) – ou de baisser les intérêts servis sur les livrets réglementés (ex. Livret A). D’où le risque de placer son argent – et la rémunération qui en est la raisonnable contrepartie.

Mais ne voila-t-il pas que la Suisse vient d’emprunter sur le marché à des taux négatifs ? L’État confédéral a émis cette semaine un emprunt de 232 millions de CHF à 116 %, avec un taux de 1.5 % ce qui produit un rendement négatif de -0.055 %. Le pays n’est pas le seul : la France en bénéficie déjà pour son échéance à 5 ans, c’est aussi le cas pour l’Allemagne, le Danemark, la Finlande et les Pays-Bas. Voir la courbe des taux ci-dessous pour les emprunts de la zone euro (en bas les durées, en hauteur les taux servis).

courbe des taux euro AAA 2015

Ce qui signifie qu’à l’échéance (2 ans, 5 ans, 7 ans… pour l’instant – voir la courbe ci-dessus) l’investisseur récupère moins que le montant qu’il a investi. Soit en taux « réel » parce que l’inflation lui a mangé son rendement sur la période (cas le plus courant), soit en taux « nominal » (ce qui est le cas aujourd’hui).

Pourquoi donc souscrire à des emprunts pour n’être que partiellement remboursé à l’échéance ?

Il y a plusieurs raisons – toutes sont rationnelles…

  1. Tout d’abord, la perte n’est pas colossale, de quelques fragments de pourcent. Et cela en période d’inflation nulle ou elle-même négative. On peut la comparer au coût de location d’un coffre en banque (sauf que la banque peut brûler – ex. le Crédit Lyonnais – ou faire faillite – ex. Lehman Brothers), ou au coût d’assurance d’un bien (une cotisation au cas où, qu’on ne récupère pas).
  2. Ensuite, il peut y avoir bénéfice à prêter dans une devise qui n’est pas la sienne : par exemple le franc suisse qui s’est récemment envolé (économie solide, État sûr) par rapport à l’euro (qui baisse et qui peut éventuellement éjecter la Grèce, être tourmenté par l’Ukraine et connaître des turbulences).
  3. Et puis certains investisseurs – institutionnels comme les assureurs ou certaines SICAV – sont parfois obligés de détenir des titres bien notés (AAA), donc les emprunts obligataires d’États « solides » – en relatif aux autres – dans la même devise (ex. Allemagne, Pays-Bas, France). Ils sont obligés aussi de diversifier leurs placements en différentes devises (donc aussi sur l’euro), tout en n’achetant que des titres très liquides (les emprunts des grands pays cités sont bien plus liquides que les autres).
  4. Parce qu’il vaut mieux mettre sa confiance dans les États (dont on est pratiquement sûr qu’ils vont rembourser) plutôt que dans les banques – qui peuvent faire faillite. La garantie des dépôts bancaire en zone euro ne porte que sur 100 000 € par bénéficiaire et par établissement et, lorsqu’on a de grosses sommes à placer, il n’y a guère d’alternative aux emprunts d’État. On achète alors la sûreté de l’économie allemande, la solidité de la devise suisse, ou la capacité à lever l’impôt français.

Pourquoi une telle situation – rare dans l’histoire économique – survient-elle aujourd’hui ?

Parce que l’économie européenne va mal après la crise de 2008, analogue dans son ampleur à la crise de 1929. Les politiques classiques ont été tentées (baisse des taux d’intérêt, relance par les budgets, réformes structurelles pour favoriser l’investissement et l’emploi). Or, ces politiques sont arrivées à leurs limites : les taux d’intérêts administrés (décidés par les 19 gouverneurs des Banques centrales à la BCE) sont proches de zéro, les budgets des États (sauf l’Allemagne) sont contraints par leur Dette, les réformes avancent doucement (surtout en France) parce qu’en proie aux résistances de tous ceux qui perdent un quelconque avantage et qui persistent dans le déni idéologique (il suffirait de changer le monde).

Devant cet état de fait, les Banques centrales (dont la Banque centrale européenne) ont mis en place des politiques non-conventionnelles, notamment l’assouplissement quantitatif (Quantitative Easing ou QE). Il s’agit de créer de l’argent (de faire tourner la planche à billets) en rachetant des titres sur le marché, afin d’assécher les possibilités de placements pour les banques et les gros investisseurs – et de les forcer alors à se tourner vers l’économie réelle : distribuer des crédits, acheter des actions ou des entreprises. Racheter massivement des titres (60 milliards d’€ par mois pour la BCE) a plusieurs conséquences, positives et négatives.

Côté positif :

  • baisser le coût du crédit (désormais négatif pour les grands États, proche de zéro pour les banques, très faible pour les entreprises solvables)
  • faire baisser la devise (l’euro a perdu 10% contre toutes devises, 20% contre l’US dollar), ce qui permet de meilleures exportations – moins chères – tout en contenant les importations – plus chères.
  • inciter à la consommation (les taux des rémunérations liquides, type Livret A, sont tellement bas qu’il vaut mieux dépenser l’argent ou investir dans l’action ou la pierre que le garder à ne rien faire).

Tout cela est positif. Mais le négatif existe, d’où le provisoire de ce genre de mesure et le tâtonnement pour ne pas aller trop loin :

  • Écrasement des primes de risques, donc difficultés à discerner l’investissement utile de l’investissement juste pour placer l’argent. Quand le crédit n’a pas de prix, le risque est très peu pris en compte : les détenteurs de Livret A achètent des actions – au risque de perdre éventuellement tout leur capital ; les investisseurs en capital achètent des titres de pays émergents – au risque de créer une bulle, comme la Chine en montre une désormais ; les entrepreneurs qui ont du cash se lancent dans des fusions & acquisitions – au risque de mal mesurer l’intérêt long terme de leur opération.
  • Méfiance envers les pays autres que les quelques reconnus solvables de la zone euro – dont les emprunts sont moins désirés (ex. les pays « du Club Med » : Grèce, Portugal, Espagne, Italie)
  • Handicap pour les banques, dont le produit net bancaire (les commissions) se réduit, inhibant leur capacité à prendre des risques supplémentaires en prêtant à des entreprises et à des particuliers moyennement solvables – car contraintes aussi par les ratios réglementaires dits de Bâle III.
  • Handicap pour les épargnants, mais surtout pour les retraités, dont les rentes (pensions comme produits complémentaires de placement) se réduisent – ou qui doivent prendre plus de risques en optant pour les actions. Cela alors que la génération du baby-boom arrive massivement à l’âge d’une retraite qu’elle doit financer largement par elle-même en France, tant les gouvernements de gauche (depuis Mitterrand, à l’exception de Jospin) comme de droite (sous le trop long règne inactif de Chirac) n’ont rien fait pour préparer une situation pourtant clairement inscrite depuis des décennies dans la démographie.

Les taux négatifs ne sont donc pas une aberration économique, mais ils montrent combien l’économie s’est enfoncée.

Nous pouvons donc espérer que la situation sera provisoire et que l’économie, vigoureusement relancée par cette politique de crédit gratuit dans la zone euro, amorcera la pompe du redressement auto-entretenu (crédit = investissement = emplois = salaires et taxes = consommation = investissement = emplois, etc.).

courbe des taux france 2015 2013

Mais seuls les États qui auront profité de cette manne d’intérêts drastiquement diminués (situation exceptionnelle !) pour baisser leur dette, ajuster leurs dépenses à leurs recettes, pour encourager les entreprises à investir en desserrant les carcans réglementaires et bureaucratiques, en formant leurs travailleurs tout au long de la vie et pas seulement à l’école – seuls ces États connaîtront un effet de levier lors de la reprise. S’ils s’endorment sur leurs maigres acquis (comme sous Chirac), l’huile jetée ainsi sur la braise ne se produira qu’un feu de paille…

L’auteur de cette note, Alain Sueur, a passé plusieurs dizaines d’années dans les banques. Il a écrit ‘Les outils de la stratégie boursière‘ (2007) et ‘Gestion de fortune‘ (2009). Il se consacre désormais aux chroniques, à la formation et à l’enseignement dans le supérieur.

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Mythomanie sur l’enfant

Enfance : « Période de la vie humaine qui s’étend depuis la naissance jusque vers la septième année et, dans le langage général, un peu au-delà, jusqu’à treize ou quatorze ans » (Littré). On le voit, la langue française a suivi les mœurs, qui faisaient de « l’âge de raison » (7 ans) la fin de l’enfance jusqu’au XVIIIe siècle. Dès cet âge, les enfants pouvaient donc travailler : aux champs, puis au siècle suivant en usine ou dans les mines.

Le prolongement « un peu au-delà » est né vers la fin du XIXe siècle, lorsque les progrès de la médecine, le romantisme des sentiments puis les balbutiements de la psychanalyse (qui a commencé avant Freud), ont rendu précieux le petit d’homme. La baisse de la mortalité infantile a développé la pédiatrie, cette médecine spécifique aux enfants. La préoccupation des émotions a engendré la pédagogie, depuis l’Émile de Rousseau jusqu’aux collèges de Jésuites. Enfin la psychanalyse a démontré l’empreinte de l’enfance sur l’adulte. L’âge scolaire obligatoire a été repoussé jusqu’à 12, 14 puis 16 ans.

sexe et ennui gamin

Pour le système social, on est « enfant » jusque vers cet âge, en tirant bien le concept. C’est ainsi que les journalistes, toujours dans le vent, appellent « enfant » (mâle ou femelle) tout mineur qui a subi des abus sexuels, mais n’hésite pas à qualifier « d’adolescent » le gamin de 10 ans qui sauve sa petite sœur du feu… Même si l’après 68 a baissé l’âge de la majorité (pour raisons pénales et sexuelles), l’enfance dure longtemps au XXIe siècle.

gamins amoureux

Loin de considérer, comme Littré toujours, ce gardien de la langue, que l’enfance est aussi, au figuré, un « état de puérilité prolongé dans le reste de la vie », la société actuelle sacralise l’enfant jusqu’à en faire un mythe. « Ce qui tient de l’enfance dans le raisonnement ou l’action » (définition Littré de la puérilité) est valorisé au-delà de toute mesure. Non seulement le jeunisme sévit jusque dans l’âge chenu, mais l’esprit d’enfance représente une sorte de paradis perdu, d’accord avec soi au présent, d’idéal pour l’avenir. La foule sentimentale en devient bête.

paradis enfantin freres et soeur

Ni la maturité, ni la virilité, ni la responsabilité ne sont plus valorisées. Au contraire, la spontanéité, l’éternel présent, l’affection exigée, le plaisir tout de suite, la fausse innocence – sont des requis de la société puérile dans les pays développés. Peter Pan a fait des émules et le Petit Prince apparaît comme le plus grand des philosophes. Quant à ceux qui ne croient pas à l’innocence des enfants, ils sont chassés comme jadis les sorcières, comme vilains pédophiles.

innocence enfantine

Je suis le premier à m’attendrir sur les enfants, à aimer observer leurs jeux et à baigner dans leur joie. Mais je suis aussi attentif à ce qu’ils sont : des êtres immatures et pas finis dont les angoisses peuvent être profondes (angoisse d’abandon, angoisse de ne pas être aimé, angoisse de ne pas réussir, de ne pas avoir d’amis, de ne pas apparaître bogoss ou sexy, d’être persécuté ou racketté, de subir la honte…). Les parents gagas n’aident pas leurs enfants à grandir, s’ils les essentialisent en mythe éternel. L’enfance est un état qui est fait pour être surmonté. Pères trop protecteurs et mères castratrices sont, selon la psychanalyse, les principales causes des pathologies mentales adultes. La difficulté d’être de chaque enfant est réelle, malgré les apparences ; ce n’est que par un environnement stable, des rapports affectifs de confiance et des encouragements à toute entreprise qu’ils peuvent avancer dans la vie. Être béat devant eux et minimiser la moindre difficulté ne les aide pas. L’enfant est une personne, pas un objet : ni objet décoratif pour parents narcissiques, ni peluche de substitution pour carences affectives, ni objet sexuel pour adulte pervers immature. L’enfant est une personne, mais en devenir – pas un adulte en réduction.

besoin de papa

Pourquoi cette sacralisation récente de l’enfant ? Marcel Gauchet, philosophe qui s’est beaucoup penché sur l’éducation, a une théorie sur le sujet. Il l’expose dans la revue qu’il dirige, Le Débat n°183 de janvier 2015. Pour lui, l’enfant est aujourd’hui celui du désir, du privé, de l’égalité de l’idéal du moi, et même une utopie politique !

desir d enfant

  • Enfant du désir, il est vœu intime et projet parental, les géniteurs s’investissent (souvent à deux, parfois seuls) dans leurs petits ; ils les ont voulus, attendus, désirés. Au risque d’être déçus parce qu’ils sont eux-mêmes et pas le projet parental idéal.
  • Enfant du privé, car il fait famille aujourd’hui : la transformation des liens familiaux (concubinage, divorces, recomposition, compagnonnage de même sexe) fait que c’est l’enfant qui fait la famille et non plus la famille qui accueille l’enfant.

famille petits blonds

  • Enfant de l’égalité, car reconnu comme une personne, parfois au danger de l’écart de maturité ; certes, l’enfant est égal en dignité, mais il n’est pas mûr pour se débrouiller tout seul et a besoin des adultes et de la société pour devenir lui-même – il ne doit donc pas « faire la loi » ni être traité en enfant-roi. De cheptel voué à l’héritage sous l’autorité absolue du pater familias à la poupée égoïste post-68, il y a inversion des contraires. Un plus juste milieu serait de mise.
  • Enfant comme idéal du moi, dans la lignée du jeunisme et de la révérence envers tout ce qui est d’enfance (spontanéité, joie, faculté de s’émerveiller, curiosité sans limites, exigence de vérité…) ; chaque adulte se voudrait un enfant éternel, libre de soucis et de responsabilités, apte à être en accord immédiat avec le monde, sans état d’âme – au risque de se jeter dans les bras d’un Big Brother qui promet la société harmonieuse, ou du dirigeant (mâle ou femelle) qui se poserait en père du peuple ou en mère de la nation, les dispensant de penser et de prendre une quelconque part aux décisions de la cité.

couple ados 13 ans

  • Enfant comme utopie politique car l’enfance est l’avenir – sauf qu’il doit devenir adulte avant d’accoucher du futur ; la société des individus croit naïvement à l’autoconstruction, comme une fleur qui s’ouvre, alors que la vie est un combat qu’il faut mener : les petits d’hommes n’entrent pas tout armés comme des abeilles ou des fourmis, leur programme génétique les laisse plus libres, ils doivent apprendre et expérimenter pour faire surgir leur intelligence et autres qualités – seuls les adultes peuvent les y aider, cela ne se fait jamais tout seul.

L’enfance est un âge joli et émouvant ; l’infantilisme est cependant ce qui guette la société qui place l’enfant sur un piédestal. Les petits êtres doivent être aimés, protégés et éduqués pour qu’ils deviennent, à leur tour, adultes. Ce n’est pas en niant la différence entre enfance et maturité qu’ils pourront grandir.

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Convalescence économique après la grippe Hollande ?

La France a attrapé la grippe avec le virus socialiste, en témoignent les courbes statistiques depuis l’élection de François Hollande. De 2012 à 2014, la croissance n’a jamais dépassé 0.4% par an alors qu’elle a été supérieure à 2% sous Sarkozy, en 2006 et 2007, 2010 et 2011 – sauf le trou 2009 dû à la crise, mais moindre qu’en Allemagne et au Royaume-Uni. L’indice PMI (Purchasing Management Index) qui enquête chaque mois auprès des directeurs d’achat des entreprises (industries et services), montre que la confiance s’est écroulée dès l’arrivée – en fanfare idéologique – du gouvernement Hollande vers la mi-2012, et qu’elle ne s’est toujours pas relevée.

2014 2005 croissance en france insee ravages ideologie hollande

Les moulinets petit bras en faveur de la compétitivité des entreprises (CICE) et d’un « pacte » de responsabilité et solidarité sont arrivés laborieusement et bien tard pour compenser les rodomontades de campagne électorale (taxer les revenus à 75%, mettre au pas les « patrons », augmenter massivement les impôts, inventer de nouvelles taxes, multiplier les normes écologiques et foncières…). Le constat est là : la France depuis mai 2012 stagne, maladive, perdant de la demande par les impôts sur les ménages et de la compétitivité par les entraves idéologiques à l’entreprise et au travail. Notons que c’est plus « le discours » que « le socialisme » qui est responsable de la méfiance de chacun à investir, entreprendre ou embaucher : Lionel Jospin avait su redonner de la confiance, pas Jean-Marc Ayrault ni surtout François Hollande.

L’année 2014 s’est terminée en stagnation (+0.4%) et à inflation zéro, signe que la demande est en panne et que l’investissement ne repart pas.

  1. Les impôts sur les ménages et surtout le chômage pèsent sur le pouvoir d’achat, donc sur la consommation comme sur l’investissement privé dont la composante principale est le logement, effondré en raison de la désastreuse politique Duflot ;
  2. les entreprises n’ont pas les marges suffisantes pour investir et être assez compétitives à l’exportation, en raison des taxes, de la rigidité de l’emploi et de la pression idéologique « contre » les profits ;
  3. le déficit public et la dérive des embauches de fonctionnaires en collectivités locales pèsent sur l’investissement public.

Globalement, l’investissement est en recul de 1.6% sur 2014, dont -5.8% pour les ménages et +0.2% pour les entreprises.

2008 2015 indice pmi composite credit agricole

L’année 2015 pourrait voir une petite embellie, avec une croissance anticipée entre +0.9% et +1.2%. La raison ? Une conjoncture exceptionnelle de baisse du prix du pétrole, de baisse de l’euro et de baisse des taux d’intérêts. Rare conjoncture, attendue comme le Messie par tout ce que la galaxie médiatique compte d’économistes « de gauche » ou « atterrés ». Elle va montrer combien tout le reste va avoir comme effet réel : la politique Hollande, la confiance que son gouvernement est capable de susciter, les frasques du parti socialiste, des frondeurs et autres syriza sur le gâteau. Il est rare de pouvoir expérimenter une potion économique « toutes choses égales par ailleurs ». Or le pétrole, la devise et le coût d’emprunt sont au plus bas : les immenses bienfaits de la politique socialiste menée devraient donc éclater aux yeux de tous… si c’est la bonne.

Malheureusement, la France part avec quelques handicaps :

  • Le chômage est à un niveau suffisamment élevé, et depuis suffisamment longtemps, pour que l’employabilité des écartés de l’emploi soit compromise ; il ne devrait se résorber, en cas de croissance retrouvée, que lentement et difficilement. 2017 est trop près pour que François Hollande et le parti socialiste en profitent politiquement.
  • Le déficit public ne se résorbe que sous la menace des sanctions européennes, nos politiciens comme à l’école attendent de voir gronder la maitresse pour cesser de chahuter et se mettre au travail avec sérieux (ce pourquoi Macron est populaire, plus que l’histrion Mélenchon ou le matamore Montebourg). Or un déficit persistant signifie des impôts élevés persistants, qui pèseront longtemps sur la demande et sur l’investissement.
  • Les entreprises le savent, qui n’embauchent en France que le minimum indispensable, n’investissent qu’à peine en raison des coûts élevés de production (pas seulement des salaires) et préfèrent, lorsqu’elles ont les moyens, soit investir à l’étranger (les entreprises du CAC40 investissent plus dans le monde qu’en France même), soit distribuer des dividendes à leurs actionnaires – faute de rentabilité de l’investissement en France même.
  • L’incapacité aux réformes d’un gouvernement sans cap long terme et sans majorité pour les faire. Le psychodrame de la « loi Macron », catalogue de bonnes intentions présenté comme « crucial », a montré combien les conservatismes à gauche étaient criants (surtout ne rien changer !) et combien l’UMP restait sectaire (surtout ne pas voter une loi qui va dans le bon sens !). L’opinion, qui soutenait massivement cette loi selon les sondages, ne peut que vomir ces petits corporatismes, ces poses théâtrales de congrès, cette immaturité parlementaire. Elle est de plus en plus persuadée que seul un Matamore maniant la trique (un Le Pen plus qu’un Valls avec le 49-3 ?) peut transgresser les tabous de vierges effarouchées et les sectarismes gauchistes ou notariaux. Dramatiser pour une réformette n’encourage pas non plus l’Europe à faire confiance à cette France légère qui ne sait pas décider, pas changer, pas jouer le jeu collectif européen…

La reprise américaine, même lente, a déjà un effet sur la parité devises (le dollar monte au détriment de l’euro) qui anticipe un effet sur les taux d’intérêts. La France emprunte publiquement autour de 0.50% l’an mais, lorsque l’État américain empruntera à taux plus élevé, en raison de l’inflation qui reprend avec la croissance, notre pays ne pourra plus offrir des rémunérations aussi dérisoires aux investisseurs internationaux. Il se verra obligé soit d’emprunter moins (et de faire des économies budgétaires forcées à court terme), soit de rémunérer plus (et d’augmenter la charge de la dette, aujourd’hui de 45 milliards d’€ par an).

francois hollande hilare

Alors que les réformes structurelles sont indispensables, elles deviennent urgentes. François Hollande a trop attendu, trop hésité, trop peu politique pour aller (comme un De Gaulle, un Mitterrand et même un Giscard) contre sa majorité. Ses technocrates sont restés dans un système scolaire où seuls les mauvais points et les retenues forcent à étudier et à fixer son attention. L’Europe joue ce maître que le président est incapable d’être. Or nous ne réformons pas pour les autres mais pour nous-mêmes, pour échapper au chômage et aux égoïsmes corporatistes qui minent le « pacte républicain » et incitent de plus en plus d’électeurs, écœurés de ces grandes gueules à petits bras, à se replier sur les acquis et à vouloir les réserver aux seuls nationaux.

Il ne faut pas croire que la tactique Hollande pour 2017 est particulièrement subtile ; FH n’est pas FM et ce que réussit hier Mitterrand pourrait ne pas réussir demain à Hollande. Tabler sur un duel au second tour Hollande/Le Pen pour l’emporter « haut la main » est de moins en moins crédible avec les mois qui passent, le chômage et le daechisme qui croissent, chacun faisant l’objet d’incantations rituelles d’une gauche impuissante faute de lucidité sur les faits. Sur deux ans, nous avons vu les électeurs UMP passer à 40% en faveur du Front national ; encore deux ans jusqu’en 2017 et, avec un Sarkozy qui réapparaît comme sa caricature, ce seront peut-être 20% de plus qui basculeront. Les citoyens exaspérés par la gauche (révolutionnaire en blabla et molle en action) comme de la droite (réduite à faire radoter des candidats déjà usés), voudront peut-être tenter l’expérience anti-système.

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Bernard Maris, Keynes ou l’économiste citoyen

bernard maris keynes
En hommage à Bernard Maris, assassiné par les cancres qui ont cru se grandir en tuant aussi le Grand Duduche.
Cette note est parue en décembre 2008 sur Le blog boursier – Alain Sueur

Keynes revient à la mode après avoir été usé par les technocrates avides de régulation d’Etat. Sa ‘Théorie générale’ est d’un abord difficile, destinée aux spécialistes, et est dite « dépassée » par le triomphe des économistes monétaristes. Bernard Maris, professeur d’économie, prouve qu’il n’en est rien. En une rapide synthèse qui se veut ‘totale’, embrassant l’homme tout entier et pas seulement les œuvres mathématisées reconnues par les spécialistes, Maris brosse un portrait d’honnête homme qui est un monument de « civilisation ». Oui, Keynes était libéral ; il aimait si peu Marx et ses certitudes métaphysiques qu’il « comparait l’intérêt de ses écrits à celui du Coran » p.88 ; son vrai modèle était Montesquieu (p.80), phare libéral des Lumières.

Bernard Maris a un tempérament positif, truculent, joyeux ; il veut les hommes intelligents et heureux, orientés vers le bien collectif. Cette gaieté provocatrice est celle de Keynes et il sait nous la faire partager. En 5 chapitres, il déploie le personnage dans son œuvre de magistrale façon. On ne peut comprendre Keynes l’économiste sans se référer aux mathématiques probabilistes, mais aussi aux artistes de Bloomsbury et à la psychologie de Freud. Elève brillant, mathématicien hors pair, il est ‘immoraliste’ à la Gide, fraternel, libéré, non conformiste (homosexuel et féministe) ouvert aux idées neuves. Ami de Virginia Woolf, du peintre Duncan Grant, de l’écrivain Lytton Strachey, du philosophe George Edward Moore, il entre au Civil Service, fan de voyages, spéculateur en bourse pour son propre compte, et écrit un traité de probabilités, avant de se lancer dans le pamphlet sur ‘Les conséquences économiques de la paix’ (1919). Avec un brin de mauvaise foi mais conviction : tout comme Bernard Maris.

« Il voit les deux murs que la science économique ne saura jamais franchir : le temps (le futur, l’avenir, l’incertain) et la psychologie des hommes » p.16. Pour Keynes, « les motifs irrationnels et pulsionnels pour la détention d’argent appartiennent à une régression infantile : la monnaie est conservée pour elle-même, comme symbole. A cette régression des individus peut correspondre un état pathologique de la société, la dépression » p.29. Le désir d’argent pour l’argent « explique le caractère ‘inachevé’, insatiable, infantile, du capitalisme. Le capitalisme n’existe qu’en grandissant. Il est un système immature et transitoire » p.31 Keynes préférerait une société stationnaire, apaisée, à la population contrôlée, dont la préoccupation serait celle des arts et de la culture. Les adeptes de la ‘décroissance’ peuvent le récupérer pour passer d’une société ‘chaude’ à une société ‘froide’, selon la terminologie de Lévi-Strauss. « Pour Keynes, le taux d’intérêt (« la productivité de l’argent mesurée en termes d’argent ») est un indice de la peur du futur couplé avec le privilège rentier que donne la possession d’une liquidité rare. L’intérêt n’a aucune justification économique » p.35. Entreprendre, spéculer, ou accumuler le capital sont d’excellentes sublimations de la libido, dit-il « Ils aimeraient bien être des Apôtres… Ils ne peuvent pas. Il leur reste à être des hommes d’affaires » p.37 Tout le monde n’a pas les capacités à être artiste ou savant ; les autres entreprennent, ou se contentent, quand ils ne peuvent même pas, de spéculer ou, pire, de vivre assistés par des rentes – qu’elles soient monétaires ou de situation. Keynes, féru de cité antique, préférait avant tout les premiers aux derniers. Entrepreneurs et spéculateurs sont utiles, ils « jouent avec le futur, activité qui terrorise la majorité de la population, qui se situe plutôt du côté des rentiers, des prudents, de ceux qui n’ont pas (…) d’abondante libido » p.38. Mais les artistes et les savants poussent l’humain dans son incandescence.

L’incertitude sur le futur est à la racine de l’économie selon Keynes. Le risque est calculable par les probabilités (bien qu’à « long terme, nous soyons tous mort » avait-il coutume de persifler ceux qui actualisent « à l’infini ») ; l’incertitude, en revanche, n’est pas probabilisable : la roulette ou l’espérance de vie sont calculables, pas le prix du cuivre dans 20 ans ou l’essor d’internet. Les individus réagissent à cette incertitude radicale par diverses attitudes : la fuite, la confiance et la convention. La fuite est la thésaurisation par peur de manquer (« les Français des années 30 »). La confiance est matérialisée par la valeur de la monnaie. La convention est la croyance qu’aujourd’hui se poursuivra demain et que la foule aura toujours raison. « Il faut donc deviner ce que va faire la moyenne des boursiers et anticiper d’un cheveu avant que la moyenne n’agisse » p.53 Les comportements mimétiques sont rationnels en situation d’incertitude radicale : « que faire dans un groupe perdu dans la forêt amazonienne, sinon suivre le groupe ? » p.54 En cas de crise « qui peut rétablir la ‘confiance’ ou la ‘convention’ ? L’autorité. (…) Monétaire et bancaire notamment, qui doit soutenir l’activité ou la monnaie. (…) La politique économique keynésienne consiste à contenir le marché, ce marché-foule capable des pires excès ou, au contraire, des pires frilosités » p.56 Autrement dit rétablir la liquidité quand il n’y a plus aucun acheteur ni vendeur (comme en septembre 2008).

Ni Marx, ni Walras, « Keynes n’accepte ni l’hypothèse d’une fatalité historique ni celle d’un idéal marché de concurrence, car l’incertitude et les phénomènes collectifs enveloppent les décisions individuelles » p.62 Si la crainte d’accumuler par peur de l’avenir est enfin dépassée (et c’est là le rôle du politique, si faible en France depuis 1914, sauf durant la décennie gaulliste…) « alors on peut envisager une soumission de l’économie à la société, (…) au-delà (…) d’une croissance durable ou soutenable, une ‘croissance intelligente et civilisée’ où, les besoins vitaux étant largement satisfaits, l’humanité pourrait précisément se consacrer aux humanités… » p.62

Passons sur le chapitre L’économie de Keynes, qui n’est pas le meilleur de Bernard Maris, cédant trop facilement aux équations plus qu’aux explications, sans ajouter à la clarté. « Retenons », comme dit parfois l’auteur, sentant bien qu’il a erré : le multiplicateur permet à l’investissement de faire des petits et de se diffuser dans toute l’économie ; une politique keynésienne doit être globale et collective ; l’argent est fait pour circuler, faute de quoi il ne sert pas d’instrument d’activité ; donc l’épargne ne joue pas de rôle moteur ; une régulation mondiale de l’économie serait préférable à la concurrence déflationniste qui pousse la productivité vers le haut et les prix vers le bas, au bénéfice de personne. « Mais toute cette technique de la politique économique (la cuisine budgétaire, (…) monétaire) n’est que le petit bout de la lorgnette d’une grande vision » p.85. Le « maître en économie », dit Keynes, « doit être mathématicien, historien, homme d’Etat, philosophe à certain niveau. Il doit comprendre les symboles et parler en mots » p.87.

En effet, Keynes voyait l’économie comme une science, mais humaine. « Keynes n’a jamais admis d’utiliser le concept de loi de la manière dont peuvent l’utiliser les physiciens : l’avenir économique (…) n’existe que dans le jugement actuel des hommes » p.91. Voilà un John Maynard Keynes ravivé et décidément moderne ! C’est le grand mérite de ce petit livre… toujours disponible !

Bernard Maris, Keynes ou l’économiste citoyen, 2007, Presses de Sciences Po, 102 pages, €10.50

L’auteur de cette note, Alain Sueur, a passé plusieurs dizaines d’années dans les banques. Il a écrit ‘Les outils de la stratégie boursière‘ (2007) et ‘Gestion de fortune‘ (2009). Il se consacre désormais aux chroniques, à la formation et à l’enseignement dans le supérieur.

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Jérôme Ferrari, Le sermon sur la chute de Rome

jerome ferrari le sermon sur la chute de rome
Neuvième roman d’un prof de philo licencié de la Sorbonne et né Corse en 1968, qui a obtenu en 2012 le prix Goncourt. Je retiens l’écriture envoûtante, mais la teinture philosophique appuyée, un rien prétentieuse. L’auteur n’aime pas notre monde, ni la société actuelle : il se venge en caricaturant les comportements français et le localisme corse. Il va même plus loin, effectuant un parallèle entre la chute de l’empire romain et le nôtre, via Saint-Augustin. Ferrari gronde que l’homme, du seul fait de naître, porte en lui sa destruction et que Leibniz est un méchant con avec son « meilleur des mondes possibles », de même que Dieu n’est pas « bon » mais indifférent (p.101).

Il le démontre par les échecs personnels répétés de ses personnages, par l’échec de la société d’aujourd’hui, réduite au commercial et qui monnaie toute culture, par l’échec de la culture elle-même qui, coloniale, a voulu s’imposer au monde entier. Mais ne considère-t-il pas lui-même être au-dessus de tout cela ? Ni Corse faisant commerce des touristes, ni colonisateur enseignant la haute culture aux ignares en Algérie ou à Abu Dhabi, ni bien dans sa peau, bon époux, bon père et bon citoyen ? Je ne connais pas l’auteur mais je connais l’expatriation ; l’exil volontaire est souvent une fuite qui permet d’être mieux considéré ailleurs que chez soi, pardonné d’être seul par la distance, missionné pour porter la bonne parole aux étrangers.

Reste que ce roman est lisible, malgré ses personnages pitoyables (Matthieu) ou grotesques (Annie la branleuse, Virgile obsédé de testicules, Aurélie la sœur amateur de baise exotique). Aux phrases parfois interminables sur une page entière avec incidentes, virgules et subordonnées, se voient parfois succéder une phrase courte, sèche et percutante. L’ironie acerbe pour ses contemporains est un plaisir de lecture qui ajoute à l’envoûtement. « Son professeur d’éthique était un jeune normalien extraordinairement prolixe et sympathique qui traitait les textes avec une désinvolture brillante jusqu’à la nausée, assénant à ses étudiants des considérations définitives sur le mal absolu que n’auraient pas désavouées un curé de campagne, même s’il les agrémentait d’un nombre considérable de références et citations qui ne parvenaient pas à combler leur vide conceptuel ni à dissimuler leur absolue trivialité. (…) Il était absolument manifeste que l’Université n’était pour lui qu’une étape nécessaire mais insignifiante sur un chemin qui devait le mener vers la consécration des plateaux de télévision où il avilirait publiquement, en compagnie de ses semblables, le nom de la philosophie, sous l’œil attendri de journalistes incultes et ravis, car le journalisme et le commerce tenaient maintenant lieu de pensée » p.60. Trop d’adjectifs, mais le ton y est.

Certes, l’écriture se sépare du langage parlé (ce qui fait bondir les zappeurs immatures contemporains), mais elle se comprend et se goûte. Faites un test : quittez ce livre après plusieurs chapitres, ne le reprenez que plusieurs jours après. Vous aurez oublié quelque peu les personnages (plutôt insignifiants) mais vous rentrerez immédiatement dans l’ambiance grâce à l’écriture ; elle vous enveloppe et vous entraîne.

Alors l’histoire importe peu au fond, tant le style possède. L’idée pessimiste qui sous-tend le roman est la critique que Nietzsche fait au platonisme repris par le christianisme puis le marxisme : « le monde persistait à contrarier ses rêves au moment même où ils devenaient réels » p.135. Croire au monde idéal est une contradiction dans les termes ; refuser d’accepter que ce monde-ci est irrémédiablement mêlé, bon et mauvais, amour et manque, rêves et comptabilité, est une lâcheté.

Mais l’auteur a-t-il compris la critique de l’idéalisme par Nietzsche, s’il l’a jamais étudié ? En quoi Saint-Augustin, évêque confit en Dieu après une jeunesse débauchée, répond-t-il à la question ? Est-il avéré qu’un travail lucratif déforme l’être, que le commerce contamine les mentalités ? « Un boulot qui rend con. Tu ne peux pas vivre de la connerie humaine ». Pourquoi ne peut-on pas ? « Parce que tu deviens toi-même encore plus con que la moyenne » p.184. Ah bon ?

C’est ne pas faire confiance aux êtres qui peuvent jouer avec la bêtise en conservant leur quant à soi, être efficaces au travail et gagner de l’argent sans vendre leur âme. Mais cette conception utilitariste de l’existence échappe au fonctionnaire français formaté Éducation nationale qui reste enplatonisé d’idéal, à ne réaliser que par et pour l’État qui sait tout mieux que vous, qui peut tout grâce aux « moyens » taxés de force aux citoyens, infantilisant un peu plus ces mêmes citoyens assistés et empêchés par une multitude de préceptes de la moraline « progressiste », de règlements minutieux et de contrôles tatillons.

L’auteur, malgré son exil, est contaminé par cette façon de voir le monde et les êtres – et c’est bien dommage car ses personnages auraient pu prendre une figure plus tragique, à la Camus, avec un zeste de contradictions et de complexité. Son roman aurait pu s’élever au présent éternel, sans la caution douteuse de Saint-Augustin.

Le roman se lit, mais se relit-il ?

Jérôme Ferrari, Le sermon sur la chute de Rome, 2012, Babel 2013, 207 pages, €7.70

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Jean Monnet, Mémoires

jean monnet mémoiresJean Monnet est l’un des fondateurs de l’Union européenne et une personnalité que j’admire fort : calme, têtu, méthodique, il croit aux faits et aux relations humaines. Il a été, sa vie durant, une force tranquille. Ce sont ces forces-là qui, dans les époques de chaos, impriment leur marque à l’histoire. J’aime en Jean Monnet trois traits : son pragmatisme, sa faculté de communiquer et sa détermination. Tout ce qu’il faudrait aujourd’hui au projet européen !

Pragmatisme

Point de grandes idées mais des maximes d’expérience, tirées d’un don d’observation et d’une mémoire peu commune. Ne comptent que les faits. Aussi, quand ils surviennent, il n’y a jamais surprise puisqu’ils ne peuvent entrer en contradiction avec les idées abstraites, a priori. « Quand le moment vient, tout est simple ». D’où le goût de Monnet pour les États-Unis : « l’expansion américaine n’avait pas besoin d’être expliquée. Elle était spontanée comme la nécessité. » Vouloir le nécessaire – non seulement l’accepter comme tel mais vouloir qu’il soit, l’aider à advenir – ainsi est Jean Monnet. Non pas un fataliste mais plutôt un tragique. Je sais que ce mot aujourd’hui fait sourire, mais il faut l’entendre dans le sens antique d’adaptation au destin : jamais une résignation mais une nécessité interne qui fait que l’on va jusqu’au bout de ce que l’on entreprend, quelles qu’en soient les conséquences. Ce qu’on ne peut changer, il faut s’y adapter ; ce qu’on peut changer, il faut l’accomplir.

Une personnalité de ce genre peine à écrire ses Mémoires : comment raconter l’évident, expliquer le nécessaire ? « Aussi loin que me ramènent mes souvenirs, je me vois appliqué à ma tâche que je ne discute pas. Je n’ai pas l’imagination de ce qui ne me paraît pas nécessaire ». Tout Jean Monnet est là et l’on retrouve cette idée plusieurs fois dans le livre. L’utopie des possibles ne l’intéresse pas. Il se place face à ce qui est, voilà tout. « Ce que j’ai fait, ou ce que j’ai contribué à faire, et que j’ai raconté dans ce livre, est né des circonstances lorsqu’elles se sont présentées. Elles ne m’ont pas marquées et j’étais toujours prêt à les accueillir. C’est peut-être cette disposition d’esprit, ou cette disponibilité de l’esprit, qui est le plus important dans l’action – la vie est généreuse en occasions d’agir, mais il faut s’être préparé longtemps par la réflexion pour les reconnaître et les utiliser lorsqu’elles surviennent ». Être prêt signifie être solide, ne pas être désarçonné par les circonstances.

Rien de tel pour cela que d’être né dans un milieu aisé et laborieux, où l’on se fait une vertu du travail de longue haleine. Nul doute que la famille de négociants en cognac, où naquit Jean Monnet, ne possédât ces qualités au plus haut point. Élaborer un cognac est un luxe qui exige des années et du soin ; le vendre réclame de l’habileté ; conserver sa clientèle exigeante, de haut niveau, nécessite du doigté et le sens des relations sociales. Rien de cela n’est négligeable dans la construction d’une personnalité. Ainsi, la naïveté affichée par Jean Monnet à ce sujet reste-t-elle un peu touchante : « Il me semblait que j’avais toujours suivi la même ligne continue dans ces circonstances, sous des latitudes différentes mais avec une seule préoccupation : unir les hommes, régler les problèmes qui les divisent, les amener à voir leur intérêt commun. Je n’en avais pas l’intention avant de l’avoir fait et je n’en ai tiré de conclusions qu’après l’avoir longtemps fait ». L’habitus familial est parfaitement intégré. Le commerce est le métier de conciliation par excellence, fait de concessions réciproques par nécessité. L’intérêt objectif des parties est que l’échange se fasse, pour un profit mutuel. Ainsi en Europe, malgré les intégristes.

La limite évidente est ceux qui refusent de négocier quoi que ce soit parce qu’ils convaincus de détenir tout seuls la vérité. Jean Monnet cite les communistes, on peut dire la même chose de tous les croyants, écologistes, gauchistes, socialistes, islamistes ou intégristes catholiques compris : « Certes, j’ai rencontré des résistances politiques venant d’horizon divers, mais aussi longtemps que la discussion reste ouverte, je les respecte et fais ce que je peux pour les surmonter. Ce n’est pas la politique des communistes qui m’a le plus gêné, c’est leur refus de discuter ».

Faculté de communiquer

D’où son attention portée à l’information et son goût des relations. Le pragmatisme implique d’être au courant des faits. La négociation implique que l’on mette au courant les autres. Ainsi convainc-t-on de la nécessité des choses.

La bonne circulation de l’information dépend des conditions psychologiques. Pour convaincre, il faut lever les blocages. Une fois des rapports détendus et amicaux établis, l’information passe d’elle-même et, avec elle, les nécessités ; Jacques Delors savait pratiquer cette méthode. Il faut contourner les questions de susceptibilités. Il faut « trouver un langage commun à ceux qui savent et à ceux qui décident » dit Monnet. Encore faut-il qu’une idée parvienne à ceux qui ont le pouvoir : « C’est là que se mesure le prix de la confiance lentement acquise dans les échanges quotidiens fondés sur la sincérité ». Une conviction : la vérité est le fait ; elle est la même pour tous. Ce qui empêche chacun d’agir selon le fait est son aveuglement idéologique, sa légèreté à observer, ou bien les questions de personnes. La confiance lèvera le troisième obstacle ; l’attention lèvera le second ; la sincérité lèvera le premier.

Pour cela, rabâcher : « Si je n’ai jamais trouvé plusieurs manières d’expliquer les mêmes choses, c’est parce que les mots ont un sens et un seul. Je ne vois pas la possibilité de les changer, je n’en sens pas le besoin. Je vois même beaucoup d’avantages à mettre les mêmes formules dans la tête des gens. On appelait ma grand-mère maternelle ‘Marie-la-rabâcheuse’. Je crois qu’elle avait seulement quelques idées très simples et qu’elle y tenait ». Si l’on est convaincu soi-même, on convaincra – surtout à notre époque de chaos philosophique et de surinformation. C’est ainsi que l’on fait de la politique selon Jean Monnet ; l’Europe en manque cruellement.

carte union europeenne 2013

Détermination

Mais l’efficacité est aussi de rester inébranlable contre vents et marées. Rabâcher, mais avec hardiesse et tranquillité. Ne pas craindre de répéter dix fois le même thème aux mêmes personnes – mais avec sérénité, en écoutant les doléances et les critiques, les intégrant, ne se fâchant jamais. C’est l’un des secrets de réussite de Jean Monnet : agir par nécessité de longue date en poursuivant une seule pensée à la fois. En même temps, ne rien laisser faire : « rien ne doit être approximatif, conclu par lassitude et en raison de l’heure ». Ne pas se laisser aller au doute : « il faut agir sans faire d’hypothèses sur les risques de ne pas aboutir ». Parfois faire passer son idée par un coup de force, en se présentant comme le seul recours dans la débâcle, le mieux préparé dans la faiblesse générale – à condition toujours de bien savoir ce que l’on veut : « la précipitation est favorable à ceux qui savent où ils vont. Combien de fois ai-je réussi à substituer au dernier moment le texte que j’avais patiemment élaboré à celui qu’un homme politique indécis et nonchalant avait négligé de mettre au point ». Importance des mots : on découvre ce contre quoi Monnet s’élève par tout son caractère et toute son éducation : l’indécision et la nonchalance – ces deux plaies du commerce, qu’il soit de marchandises ou entre les hommes. « Il n’y a pas de limites, sinon celles de la résistance physique, à l’attention que l’on doit porter à ce que l’on fait, si l’on veut réellement aboutir ». Toute une morale du labeur ; tout l’honneur du travail bien fait.

La gloire ? Très peu pour lui. Mieux vaut l’efficacité dans l’ombre, car qui réussit trop bien au grand jour se voit démasqué et s’attire les jalousies. D’où sa méfiance envers la politique et le souci de ne pas piétiner les platebandes des politiciens. Le prétexte : « puisqu’ils ont les risques, ils ont besoin de lauriers ». Jean Monnet, lui, préfère la liberté de la réflexion durant les longues promenades dans la campagne, où les problèmes du moment prennent leur juste mesure et se décantent d’eux-mêmes.

En bref, voici un grand acteur du projet européen. « Ai-je moi-même obéi, je ne saurais le dire, je ne connais d’autre règle que d’être convaincu et de convaincre. Personne ne m’eut fait faire ce que je ne croyais pas bon et utile de faire, et en ce sens je n’ai pas eu de maître ». Jean Monnet reste pour moi un modèle d’esprit supérieur en notre siècle.

Jean Monnet, Mémoires, 1976, Livre de poche 2007, 825 pages, €8.17

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Genre rétro

Un « grand débat de société » amuse la galerie ces temps-ci en France. Comme les politiciens sont impuissants à conforter l’économie et que leurs outils sont obsolètes, comme l’éducation dite « nationale » et la formation dite « permanente » ne préparent en rien à faire confiance, à travailler avec les autres, à entreprendre ou créer, comme la seule issue d’un gouvernement aux abois est de taxer encore et toujours sans jamais réduire la dépense – une diversion existe : l’idéologie.

Elle fait appel aux croyances et surtout pas aux faits ; elle agite les mythes rassembleurs et clive les appartenances ; elle ne met pas la raison en tête mais le cul en premier. Car qu’est-ce que cette rationalité tant vantée chez les socialistes de gouvernement comme chez les chrétiens activistes de Civitas – puisqu’ils s’assoient dessus ? Leur discours cul par-dessus tête affirme « la » théorie du genre. Or elle n’existe pas : seules « des » études de genre existent dans les universités américaines (Gender studies). Même si des députés socialistes affirment le contraire, dans leur inculture crasse formatée éducation nationale ; même si la porte-parole d’un gouvernement de Bisounours le répète, dans son féminisme hargneux de minorité visible.

baigneur garcon

Écoutons Sylviane Agacinski, philosophe rationnelle accessoirement épouse de Lionel Jospin : « Dans la mesure où le genre désigne le statut et le rôle des hommes et des femmes dans une société, c’est en effet une construction historique et culturelle. Ce qu’il faut défaire, c’est la vieille hiérarchie entre hommes et femmes : c’est ce qu’ont voulu les féministes. En revanche, cette déconstruction n’abolit pas la différence sexuelle… » Voilà qui est dit, et bien dit. Que je sache, ce ne sont pas les hommes qui portent à ce jour les enfants dans leur ventre. En revanche, les hommes comme les femmes sont capables au même titre d’élever les enfants. Françoise Héritier, anthropologue, ne dit pas autre chose : la différence biologique existe, mais l’être humain n’est pas que biologique, il n’est pas conditionné par ses programmations instinctives, comme les fourmis. Il est un être social qui, sitôt né tout armé de gènes, est plongé dans le milieu physique, familial, social, national et culturel pour se développer et construire sa personnalité.

La vieille querelle de l’inné et de l’acquis ne concerne que les croyants des religions du Livre. Ils ont cette foi que Jéhovah/Dieu/Allah a tout créé en sept jours, tout dit lors de la Chute du paradis terrestre en vouant les humains à travailler et enfanter dans la douleur pour avoir osé être curieux de connaissance. Les dérivés laïcs de ces croyances (rousseauisme, socialisme, positivisme, gauchismes et écologismes divers) gardent la foi qu’un Dessein intelligent existe (la Nature, l’Histoire, le Progrès) et que découvrir ses lois permettra la naissance d’un Homme nouveau – beau, intelligent, épanoui, en bonne santé…

Dès lors, surgissent comme partout les activistes et les conservateurs.

Ceux qui veulent conserver souhaitent que rien ne bouge, car tout est bien. Créé une fois pour toutes, dans la perfection de l’Esprit omniscient et tout-puissant, il « suffit » de découvrir le Sens pour être enfin apaisé, fondu dans le grand Tout divin.

  • Découvrir le sens littéral du Texte tonné sur la montagne ou susurré tel quel par l’ange messager Gabriel/Djibril dans l’oreille du prophète.
  • Découvrir le sens du progrès historique par les lois marxistes « scientifiques » de l’économie, donc de la sociologie, donc de la politique, donc du mouvement historique.
  • Découvrir les équilibres non-prédateurs de l’humain dans son milieu planétaire, donc renoncer au néolithique, cette appropriation de la terre pour la cultiver, engendrant la propriété privée et la thésaurisation des récoltes, donc les États et la guerre, donc le machisme, l’esclavage, le colonialisme, l’exploitation de l’homme par l’homme jusque dans les usines et les bureaux.

Pour les conservateurs croyants, il suffit d’attendre que la Vérité émerge, que la Voie se dégage – et l’avenir sera radieux, forcément radieux.

Pour les activistes de ces mêmes croyances, la destinée écrite de tous temps a besoin d’un coup de pouce, d’un coup de main ou d’un coup de force – selon leur radicalité. La société nouvelle doit accoucher dans la douleur. D’où cette fascination pour les révolutions, qu’elles soient françaises passées (on ne parle jamais de l’anglaise, pourtant plus ancienne et bien plus efficace !), marxiste-léniniste, maoïste, castriste, arabes, ukrainienne, vénézuélienne, notre-dame-des-landaise…

Les conservateurs mettent en avant le temps, qui fera naître inéluctablement le progrès ; les activistes mettent en avant la volonté politique, qui fera accoucher au forceps ce même progrès. D’un côté Civitas (et tous les religieux intégristes), de l’autre le parti Socialiste (et tous ses avatars plus ou moins radicaux). C’est ainsi qu’il faut commencer à la racine : dès l’enfance, dès l’école.

Le gène serait une contrainte qui conduit à la famille, donc à l’inertie conservatrice. Nier le gène au profit de la construction revient à changer l’homme dont on a déjà écrit les Droits sur une table de la Loi. « On ne naît pas femme, on le devient », disait Simone de Beauvoir, masculinisée en Castor (Le deuxième sexe). Son compagnon Jean-Paul Sartre lui-même, disait la même chose des Juifs, on ne l’est que par le regard des autres : « C’est l’antisémite qui fait le Juif » (Réflexions sur la question juive). Demandez aux Juifs (ou aux Corses, Arméniens, Bretons et autres) s’ils sont d’accord…

collegiens torse nu au vestiaire

Le biologique est donné, le social est construit. Ce qui fonctionne sur l’appartenance ethnique et culturelle fonctionne pour le sexe. La propension majoritaire hétérosexuelle est autant le résultat de la société et de l’éducation que la propension minoritaire homosexuelle. Il n’y a aucune « raison » à penser que la répression de l’homosexualité suffit à l’éradiquer – ni que l’encourager suffit à éviter l’attirance pour l’autre sexe. Les Grecs antiques comme les Anglais victoriens aimaient pour partie les beaux éphèbes et pour partie les femmes : ces deux sociétés n’ont en rien disparues faute de descendance ! Leur sensualité était surtout indifférente à la distinction des genres…

C’est la symbolique politico-religieuse qui fonde une société, pas la biologie, montre Maurice Godelier. Or les humains ne font société que par le symbole : « déconstruire » est scientifique, mais construire est une exigence si l’on veut faire société. Une société ne fonctionne pas sur le seul rationalisme scientifique, trop réducteur pour embrasser l’humain. Le désir n’a pas de « sens social », seule la reproduction en a un, d’où l’encadrement de la sexualité par la religion, la morale et la loi dans tout groupe humain partout dans le monde et dans l’histoire des primates (eh oui, les singes aussi sont « sociaux »). Les sociétés humaines ne se sont donc pas fondées sur le ‘meurtre du père’ selon Freud, mais sur un refoulement sublimé, ou canalisé par les rites, du désir forcément asocial (anarchique).

Brice Couturier dans un Matin récent de France Culture, a fort justement insisté sur la différence entre égalité entre les sexes – objectif légitime et consensuel – et déconstruction des stéréotypes de genre qui relève d’une tout autre logique. Les stéréotypes sont partout : l’esprit critique et la raison consistent à les déconstruire – non pour les abandonner totalement avec horreur, mais pour comprendre comment ils fonctionnent – et accepter ceux qui sont nécessaires. Par exemple, Poutine comme nouveau Mussolini est un stéréotype actuel répandu : il est partiellement vrai ou, du moins, il trahit peu la vérité (qui est plus nuancée, dans son contexte et l’histoire d’aujourd’hui). Poutine vu comme nouveau Mussolini permet de comprendre comment il fonctionne, le stéréotype peut être ainsi un schéma pour l’action.

Mais les stéréotypes ne sont pas des modèles de comportement. Les enfants qui construisent leur personnalité ont besoin de modèles sociaux, ils n’ont besoin ni de foi (affaire personnelle) ni de préjugés (le nom vulgaire des stéréotypes). Les « mythes » en société existent, Roland Barthes a écrit un beau livre là-dessus ; on peut en jouer, aimer les belles histoires – sans pour cela les croire ni sacrifier à leurs incitations. Caroline Eliacheff : « stéréotypes. Ceux-ci ne sont pas immuables : on peut proscrire ceux qui introduisent une hiérarchie ou des comparaisons dévalorisantes; on peut ne porter aucun jugement sur les enfants qui ne s’y conforment pas : libre à eux de se dégager des stéréotypes mais pas de les ignorer. Ce n’est pas la même chose de « faire comme les garçons » et « d’être un garçon » ». Le film Tomboy est à cet égard éclairant !

Ce pourquoi il faut faire confiance à l’esprit critique et au libre examen – attitude intellectuelle qui n’est possible qu’en démocratie – et pas chez les croyants du Livre qui – eux – doivent obéir au Texte d’en haut. Critiquez Poutine en Russie et vous aurez cinq ans de camp. Comme le modèle de Marine Le Pen est celui de Mussolini actualisé en Vladimir Poutine, les votants français devraient savoir ce qui les attend…

La neutralité de la raison n’est

  • ni le relativisme généralisé (tout vaut tout – donc enseignons au même niveau que la terre est plate puisque c’est ce que disent les religions du Livre – et qu’elle est ronde puisque c’est bien ainsi qu’on la voit de l’espace)
  • ni le rationalisme qui est une dérive réductrice de la faculté de raison (les trois ordres de Pascal ou de Nietzsche).

L’esprit critique n’est pas le scientisme – mais la méthode scientifique (partielle, incomplète, évolutive) est la seule méthode efficace que nous ayons pour l’instant trouvée pour approcher le vrai. Reste que si l’esprit critique est utile en société (pour innover, avancer, proposer), ce n’est pas lui qui FAIT société, mais un ensemble de mythes et de rites arbitraires – symboliques.

  • Déconstruire les stéréotypes sociaux du genre : oui.
  • Nier de ce fait qu’il n’existe plus ni homme ni femme mais une gradation sexuée où transgenres, gais, lesbiens et bi sont fondés en biologie : non.

L’acceptation des différences est sociale, mais la vérité biologique est scientifique.

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2014 sera-t-elle plus socialiste que libérale ?

Pas facile de trouver le texte écrit des vœux présidentiels. Le site de l’Élysée délivre encore d’office les vœux 2012 après l’agenda (2 janvier : « rien » comme le 14 juillet pour Louis XVI), et il faut chercher. Par contre, les vidéos des médias pullulent, montrant combien ils restent dans l’apparence, le vernis, l’immédiat. Car c’est le texte écrit qui permet le mieux, à froid, hors des expressions du visage, des clignements d’yeux et des gestes de la main, de lire le « projet » présidentiel.

Il a été décrit comme social-libéral par ceux qui préfèrent coller des étiquettes plutôt que de penser aux réalisations concrètes. Or le discours présidentiel n’est qu’en apparence libéral ; les actes (qui seuls comptent) sont depuis 18 mois purement socialistes. C’est la vertu de la politique que de dire à chacun le mensonge qu’il veut entendre ; ce serait la vertu d’un président de prendre de la hauteur pour gouverner le pays tout entier et pas seulement son étroite base électorale – or, au bout de 18 mois, le doute s’installe. Si jamais François Hollande réussissait ne serait-ce que la moitié de ce qu’il promet aujourd’hui, ce serait bien. Mais ne rêvons pas, son tempérament est celui du Bisounours : tout va bien aller, l’ampleur des difficultés fait l’objet d’un déni obstiné (sur les banques, le déficit, la dette, l’Union européenne, l’armée), le volontarisme est de façade, trop lent à venir, trop fatiguant à tenir. Aboulie et procrastination sont les deux mamelles hollandaises.

bisounours hollande voeux 2013 a

Rien n’est simple, or il simplifie. Rien n’est facile, or il se contente de dire « je veux » et surtout pas comment. Un président ne gouverne pas seul comme un monarque, il a une flopée de ministres (bavards), un parlement à deux chambres (qui adore amender et réamender plutôt que de réfléchir au fond), une administration à multiples niveaux (où chacun attend pour décider de voir ce que l’autre service va faire), un parti socialiste d’installés qui préfèrent leur fromage électoral aux initiatives, des alliés politiques (écolos) instables et arrivistes.

« Je propose un pacte de responsabilité aux entreprises. Il est fondé sur un principe simple : moins de charges sur le travail, moins de contraintes sur leurs activités et, en contrepartie, plus d’embauches et plus de dialogue social. » Après les avoir insultées, taxées, vexé les innovateurs pigeons, dindons, oisillons, bretons et autres « riches » par décret d’en haut, revenir au contrat négocié est un pur blabla qui ne coûte rien. L’ignorance du monde des petites et moyennes entreprises est grande chez le président, parmi les ministres et les parlementaires : ce sont les fonctionnaires qui dominent. L’usine à gaz du CICE (si vous ne savez pas ce que c’est, cherchez, c’est le fonctionnariat qui veut ça) ne crée aucun « choc » de compétitivité, puisque compliqué, soumis au bon vouloir administratif et décalé d’un ou deux ans. Où est l’innovation, citée de façon incantatoire mais dont tous les socialistes ont peur ? Les PME, les créateurs d’entreprises et les autoentrepreneurs, voient ces promesses comme du vent. Où sont les décisions concrètes ? Quand ?

La confiance n’est plus là ; elle est très longue à reconstruire et la fin de cette année verra la mi-mandat – déjà ! L’investissement des entreprises françaises est moribond parce que la consommation est morose et les taxes en relatif aux pays voisins trop lourdes, les bénéfices sont mal vus et au plus bas depuis des décennies. Les consommateurs sont hésitants, ayant peur pour leur emploi, leur santé mal gérée et leur retraite sans cesse rognée. La croissance est attendue comme le Messie, mais non elle ne reviendra que lentement et faiblement.

« Pour les démarches administratives, pour les actes de la vie quotidienne, pour la création d’entreprises, pour le développement de l’investissement. Tout doit être rendu plus facile. » Il y a 18 mois déjà était faite la même promesse. Qu’est-ce qui coince, Président ? Votre inaction ? Votre capacité à décider ?

« Faire des économies d’énergie, rénover nos logements, lutter contre le réchauffement climatique, soutenir l’artisanat » – c’est bien joli, mais un lourd clin d’œil aux écolos, ces « alliés » aux prochaines élections municipales et européennes. Où sont les actes, alors que le logement est en baisse largement cette année grâce à la ministre Duflot ?

« D’abord, je veux réduire la dépense publique. Nous devons dépenser moins pour réduire notre déficit mais aussi pour pouvoir, à terme, baisser les impôts » Or chacun sait que l’État ne paye plus les factures téléphoniques à partir de septembre pour les reporter à l’année suivante ; tout inscrit à Pôle emploi sait que la déclaration d’heures de travail déclenchant le complément ASS est « oubliée » voire « perdue » systématiquement chaque année en novembre, avant régularisation (sur réclamation) fin janvier. Sans parler des paiements de l’administration à 45 jours (si tous les papiers sont dûment reçus et tamponnés), sans évoquer aussi les pratiques de hors bilan systématiques… et l’ignorance même du nombre exact de fonctionnaires : le dernier état fiable date de 2009 !

« Une nouvelle loi de décentralisation accordera plus de responsabilités aux élus, et elle simplifiera l’organisation territoriale de notre pays, qui est devenue illisible et coûteuse. » Après avoir hurlé aux tentatives du Président Sarkozy de « simplifier l’organisation territoriale » et encouragé les zélus (en majorités socialistes) à résister à tout en faisant du lobbying, puis décalé (voire laissé tomber) la promesse de mettre fin au cumul des mandats, les citoyens électeurs rigolent à ce bavardage rituel. La seule réponse, irrésistible, est : alors, ça vient ?

Quant à l’Europe, « je prendrai donc, dès le printemps prochain, des initiatives avec l’Allemagne pour donner plus de force à notre Union ». Le « donc » fait rire : pourquoi avoir attendu 18 mois alors que – durant la campagne – on allait voir ce qu’on allait voir ? Pourquoi avoir laissé sans réponse la proposition allemande d’aller vers plus de fédéralisme ? La naïve croyance (idéologique) qu’une victoire écrasante du SPD socialiste allemand aurait-elle suffit pour que tout devienne rose ? Mais les Allemands (pas fous) n’ont pas élus des idéologues mais réélu des praticiens efficaces.

Donc du discours, rien de plus. Un cap de bon élève de l’Europe, mais des notes déplorables sur les devoirs rendus. Ce n’est pas dénigrer la France que de dire cela : c’est constater qu’à presque la moitié de son mandat, le président n’a encore quasiment rien accompli, que des réformettes pour panser les plaies, rien de cette réorganisation de l’État, de ses missions et de ses moyens pour adapter la France au monde d’aujourd’hui.

Que penser d’un politicien qui :

  1. promet n’importe quoi
  2. ne réalise pas ses promesses
  3. ne dit surtout pas pourquoi (des obstacles peuvent être légitimes, des retards explicables)
  4. et recommence à promettre comme si de rien n’était ?

C’est insupportable. La gauche « morale » qui reprochait à Sarkozy de communiquer plus que de faire, que fait-elle sinon communiquer bien plus que faire ? Comment ne pas rester sceptique face au discours du président ?

2014 ne devrait pas déroger à 2013. Nous avons entendu un président qui se confond de plus en plus avec un Bisounours : du miel plein la bouche, surtout pas de vagues, encore à hiberner jusqu’au printemps des élections, en attendant encore et toujours le bleu horizon 2017. « A long terme, nous serons tous morts », avait coutume d’ironiser Keynes, l’économiste chouchou des dépenseurs publics. En 2017, y aura-t-il encore des électeurs pour François Hollande ?

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Réformer l’État

Les marchés commencent-ils à douter de la France ? Ce que disent depuis un moment certains économistes de marché comme Patrick Artus (Natixis) et Laurence Boone (Bank of America) commence-t-il à se voir ? L’Espagne, la Grande-Bretagne, l’Irlande, vont mieux, l’Allemagne va toujours bien – seule la France reste à la traîne selon les chiffres novembre de la Commission européenne :

  • 0.9% de croissance en 2014 contre 1.1% pour la zone euro, 1.7% pour l’Allemagne et 2.2% pour le Royaume-Uni ;
  • 0.6% de prévision d’investissement contre 1.9% pour la zone euro, 4.4% pour l’Allemagne et 5% pour le Royaume-Uni ;
  • 11.2% de chômeurs contre 12.2% pour la zone euro mais 5.3% pour l’Allemagne et 7.5% pour le Royaume-Uni ;
  • un déficit commercial de 1.5% contre un excédent de 2.9% pour la zone euro et de 6.6% pour l’Allemagne ;
  • un déficit budgétaire de 3.8% du PIB encore contre 2.5% dans la zone euro et un excédent de 0.1% pour l’Allemagne…

commission europeenne

Croissance plus faible que les autres, déficit public persistant, impôts qui rentrent moins et sont contestés ouvertement jusque dans la rue, déficit commercial faute de compétitivité, investissement en berne, chômage en hausse – malgré la méthode Coué du président Hollande qui affirmait « inverser la courbe d’ici la fin de l’année ». L’absence de visibilité sur l’avenir obère la confiance, donc l’initiative : les consommateurs épargnent pour les impôts de l’an prochain (toujours cette exception de ne pas prélever à la source), les entreprises se gardent d’investir en France (ailleurs, oui) et d’embaucher (si elles ont trop de salariés, elles ne pourront pas débaucher sans délais, paperasserie, procès – ou se mettre en faillite), les créateurs d’entreprise vont créer ailleurs, insultés par les politiciens de gauche, tracassés par une administration courtelinesque, taxés comme des malfrats dès le premier bénéfice, mal vus par les envieux amplifiés par les médias.

Paul Krugman a presque félicité la France de ne pas faire assez d’économies budgétaires. Mais ce prix Nobel n’est pas à la première erreur près : il avait pronostiqué l’explosion de l’euro (elle ne s’est pas produite) et la dévaluation de la monnaie lettone sur le modèle du peso argentin (il ne s’est pas produit). Alors, quand il préconise de faire encore plus de dépense publique pour soutenir la consommation, il se trompe d’époque et de zone. L’Union européenne n’est pas les États-Unis : ses États ne sont pas unis, seule la monnaie l’est pour 18 d’entre eux sur 28. Même si la gauche adore la version superficielle et médiatique de John Maynard Keynes, l’économiste qui a prôné l’intervention de la dépense d’État pour corriger les déséquilibres du marché, John Maynard Keynes n’a JAMAIS prôné la dépense publique à guichets ouverts et trente années de suite !

Corriger un déséquilibre ne signifie en aucun cas en créer un, artificiel et public. La preuve : dans une union économique et monétaire telle que l’Europe de l’euro, les pays vertueux, qui ont en dix ans réduit leur dépense publique, réorganisé leur intervention pour une meilleure efficacité, et laissé au marché le soin d’ajuster offre et demande, ont nettement mieux réussi que les pays immobiles, englués dans le clientélisme de la dépense d’État à vue trop souvent électorale (Grèce, Italie, Portugal, France, voire Espagne). En 5 ans, de 2008 à 2013 – années de crise aiguë – l’Allemagne, l’Estonie, la Finlande, la Lettonie, le Luxembourg, les Pays-Bas, la Pologne et la Suède, ont réussi à réduire leur déficit public à une moyenne de 1.6% de leur PIB, contre une moyenne de 4.8% des 19 autres pays qui n’ont pas engagé les réformes suffisantes. Ce n’est pas par plaisir masochiste : ces 8 pays vertueux ont eu une croissance économique de 1.4% sur la période, tandis que les 19 pays handicapés ont une croissance négative de 0.8%.

Car ce qui fait la croissance, ce n’est pas l’argent distribué, mais l’équilibre entre offre adaptée et demande solvable. Donner de l’argent public, c’est encourager la dépense immédiate, donc les importations. Ce ne peut être qu’un coup de pouce conjoncturel, en aucun cas une politique permanente. Jamais les entreprises locales ne vont investir dans plus de capacités de production pour de l’argent donné d’en haut, qui peut être repris à tout moment (par l’arrêt des subventions et la hausse des impôts). Les entreprises ont besoin de visibilité sur la demande, elles ont besoin de la croire durable, pour investir et produire. Elles ont besoin aussi de coûts fixes qui puissent supporter la concurrence extérieure.

Or la distribution d’argent public s’appuie toujours sur de gros impôts, sur les ménages et sur les producteurs, coût qui handicape le prix de revient, donc la marge nécessaire pour investir. Les idiots accusent le doigt sans voir la lune, ils pointent « les actionnaires » sans regarder avant tout les bénéfices. On peut discuter de la distribution quand il y a bénéfice – c’est un bavardage stérile quand il n’y en a pas. Si l’entreprise vend à perte, à prix coûtant ou avec un faible profit, comment peut-elle investir pour le futur ? Ou même assurer de l’emploi aujourd’hui à ses salariés ? Car si « les salaires » ne baissent pas, c’est l’emploi qui baisse, donc la masse salariale globale.

Le circuit économique forme un tout et la dépense publique non maîtrisée distord l’équilibre. L’investissement public est utile à l’intérêt général – en ce cas, la dépense publique est bonne. La distribution sociale est utile aux malchanceux, aux peu dotés par l’éducation et à la transition entre deux emplois – mais à condition d’apprendre aux inaptes comment pêcher le poisson, plutôt que de leur donner tout congelé. Regarder ce qui se fait chez les voisins – par qui on est lié par traité – est indispensable pour ne pas diverger des équilibres nécessaires pour maintenir l’euro. En France, on en est encore loin :

  • réformer le Mammouth éducatif, décentraliser, encourager l’initiative pour intéresser enfin les élèves et leur apprendre la base (lire, écrire, compter, s’exprimer en public) ;
  • réformer Pôle emploi, à qui on demande de faire tout et qui ne fait donc rien (rien de suffisant, rien de bien, rien de suivi) ;
  • réformer la manne de la formation permanente, financée par les entreprises et les salariés, et qui reste dans les mains des lobbies syndicaux, sans contrôle ;
  • réformer la vision médiatique et professorale sur les « métiers manuels » ou les formations pratiques ; réformer le millefeuille administratif où tout le monde est compétent sur tout : la commune, la communauté de commune, le département la région, l’État et même l’Europe sur le chômage !
  • réformer la bureaucratie envahissante, qui exige dossiers, lenteur et signatures arbitraires pour n’importe quelle activité
  • réformer la fiscalité, proliférante, illisible, gâchée de niches populistes et de privilèges clientélistes accumulés sans ordre, fiscalité injuste par cette flat tax à la Thatcher qu’est la CSG à 15.5% sur TOUS les revenus sans distinction, alors qu’au moins la TVA est modulée selon les produits, et permet un choix de consommation à ceux qui ont beaucoup comme à ceux qui ont peu.

Voilà ce qui est réformer l’État.

L’auteur de cette note, Alain Sueur, a passé plusieurs dizaines d’années dans les banques. Il a écrit ‘Les outils de la stratégie boursière’ (2007) et ‘Gestion de fortune’ (2009). Il se consacre désormais aux chroniques, à la formation et à l’enseignement dans le supérieur.

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Yukio Mishima, Le Japon moderne et l’éthique samouraï

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Trois ans avant son suicide, Mishima livre un testament touffu, répétitif, organisé comme une paraphrase de son oeuvre, la volonté de tout dire sur ce qu’il croyait être l’essence du Japon. Il suit surtout le Hagakure, livre d’éthique samouraï écrit au XVIIIe siècle en 11 tomes par l’élève de Jocho Yamamoto, vrai samouraï devenu prêtre sur la fin de sa vie. Il n’en existe que des extraits traduits en français.

Pour Mishima, « le Hagakure s’efforce de soigner le caractère pacifique de la société moderne en lui appliquant ce puissant remède qu’est la mort » p.31. Marguerite Yourcenar aimait ce livre parce qu’il chantait aussi la ‘voie des éphèbes’, l’homosexualité guerrière au Japon. Mais il a, au fond, cette exigence stoïcienne de perfection que l’homme doit approcher sans l’atteindre jamais.

Le Hagakure enseigne la sagesse de l’action, la sagesse de l’amour (qui est action) et la sagesse de la vie (qui est de perpétuer la vie et de la vivre intensément par l’action). Agir est le moyen de plus efficace d’échapper aux limites du moi pour se plonger dans une unité plus vaste. Elle est réalisation de soi, réactualisation naturelle du ‘lion’ qui est la force motrice de chaque être humain. Un tropisme vers lequel l’inquiet Mishima a sans cesse tendu, une réponse à son angoisse métaphysique de n’être pas « normal », comme les autres, fils d’un empire vaincu et d’une modernité en contradiction avec la tradition.

Sur l’amour, le Japon ne distingue pas Éros et Agapè, l’attraction terrestre et l’appel divin, la chair et l’âme. On a la conviction que « ce qui émane de la pure sincérité instinctive mène indirectement à un idéal qui mérite qu’on lutte et, si nécessaire, qu’on meure pour lui » p.45. Être tenté par le corps et par l’esprit des jeunes garçons, plus que par ceux des femmes, se trouve ainsi justifié, ce qui apaise Mishima en ses contradictions sensuelles. Tact, délicatesse, pédagogie, tolérance, sont des rapports qu’un samouraï doit entretenir avec les autres. Il sera bon et ferme avec les enfants, il ne sera lui-même qu’avec ses pairs, il aimera sans le dire. Le véritable amour reste toujours caché, il se dévalue lorsqu’il se révèle. Le samouraï sera modeste et fin, il suivra les remarques des autres et les enseignements des anciens, il dépassera ainsi les limites de son propre discernement.

La vie et la mort sont les deux faces d’une même réalité. Qui a connu la naissance se condamne à mourir. Cette mort inéluctable fait aimer la vie en sa brièveté. Elle lui donne son relief, son intensité, son sens. « La voie des samouraïs, c’est la mort ». C’est l’objet de toute sagesse que de préparer l’être à bien mourir – ou à bien vivre, ce qui est la même chose. Chaque instant peut être le dernier. Il nous faut être prêt donc n’agir jamais à tort, mais sincèrement, tout entier dans son acte, comme s’il devait à chaque fois être le dernier. Dans la succession de ces instants, animés d’une telle philosophie, « quelque chose va s’accumuler d’un jour à l’autre, d’un instant à l’autre, quelque chose grâce à quoi on acquerra finalement la capacité de bien servir son seigneur » p.47. C’est ainsi que l’on sera bon samouraï. Chaque détail du quotidien est préparation au surgissement d’une crise grave. Il faut se tremper chaque jour pour réagir parfaitement le moment venu. Conforter sa résolution, parfaire son entraînement, tout cela permet de ne jamais être pris de court, ni par les événements de la vie, ni par la mort. Cela dès l’enfance.

Un jeune samouraï sera élevé dans « l’idéal de liberté et de naturel préconisé par Rousseau dans l’Émile » : ni punitions indues, ni menaces, mais sincérité et vigilance.

Adulte, le samouraï devra se défier du rationalisme. Non pas de l’intelligence, qui est acuité de vision et mobilisation de toutes les facultés intellectuelles, mais de l’excès de logique, de l’esprit qui dérape hors des sens et de la volonté. « Le calculateur est un lâche. Si je dis cela, c’est que le calcul porte toujours sur le profit et la perte et que, par conséquent, le calculateur n’est préoccupé que de profit et de perte. Mourir est perte, vivre un gain, ainsi décide-t-on de ne pas mourir. On est donc un lâche », dit le Hagakure. Le sacrifice de sa vie pour une cause est hors calcul. C’est l’acte ultime, mais beaucoup d’autres actes sont hors calcul : la confiance, le courage, l’amour. Entreprendre aussi, comme une aventure : ainsi est le capitalisme des entrepreneurs, risqué, conquérant, le calcul comptable ne venant qu’en second.

samourai dessin

L’esprit d’efficacité est utile s’il sait servir, non s’il envahit l’homme. La raison n’est qu’un outil, et non la pierre angulaire d’une philosophie. Le samouraï se veut un homme complet, non un simple technicien. Il se veut ouvert, humain, perfectible, attentif aux autres (Montaigne) comme à l’énergie qui l’anime (Nietzsche), et à la dignité qui la manifeste (Dostoïevski). Mishima appelle à lui les meilleurs écrivains occidentaux au secours de la tradition japonaise ; comme pour la situer dans l’universel, voire l’excuser des excès militaristes de la guerre. L’apparence du samouraï, ses paroles, ses actions, se veulent belles parce qu’issues d’une force interne – selon les canons de la vertu grecque antique.

Le samouraï est fier d’être. Il est un homme sincère, un humain authentique. Mishima aurait aimé être samouraï. Mais son époque ne lui fournissait pas la panoplie guerrière qui va avec. Il a envisagé la politique, mais trop de bassesse est nécessaire à cette passion guerrière secondaire. Il n’a pas tâté des affaires, dommage, car l’esprit samouraï du Japon s’est bel et bien réfugié dans la conquête des marchés et dans la féodalité d’entreprise ! C’était encore rare dans les années 1960, mais éclatant dans les années 1980 (voire ci-dessous Pierre Delorme). Mishima a eu le malheur de naître trop tôt ou d’être en avance sur le monde.

Yukio Mishima, Le Japon moderne et l’éthique samouraï, 1967, traduit du japonais par Émile Jean, Gallimard 1985 collection Arcade, 154 pages, €9.64

Jocho Yamamoto, Hagakure, le livre secret des samouraïs, édition partielle – choix de textes, Guy Trédaniel 1999, 110 pages, €13.21

Pierre Delorme, Le management : un art martial, développement personnel et efficacité managériale, Chiron 2002, 155 pages, occasion €26.00

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Loïc Trujillo, Vie en transit

loic trujillo vie en transit

Loïc Trujillo est photographe et graphiste. Pour se faire connaître, mais aussi parce qu’il souffre depuis l’âge de 10 ans « de douleurs articulaires généralisées d’une grande violence », il entreprend un travail en France et en Asie sur le détachement. Photos et entretiens rythment la quête, queue de comète de celle des routards des années 70 à la recherche de sens. Ce livre présente une cinquantaine d’interviews 2006-2010 de personnes de différents horizons au Népal, en Inde et en France. Avec quelques photographies qu’il réalise en voyage.

Ce carnet polyphonique mêle l’intime à l’universel, sans s’y fondre mais en posant des questions. L’objectif ? La capacité à établir la distance nécessaire pour se connecter à son « être ». Le transit est une image qui « suppose l’éphémère, la nécessité et la capacité à s’adapter, à être malléable, fluide, dans le but d’accueillir et de vivre l’instant présent qui peut surprendre, dérouter, déstabiliser, voire traumatiser. Nous sommes perpétuellement en transit de nous-mêmes. Comprendre cette notion, c’est accepter que les choses changent. »

Les rencontres lui ont démontré la capacité des gens à prendre leur vie en main avec courage et audace, malgré leurs difficultés, et sans attendre d’assistance d’un dieu ou de l’État.

Djraj Lohani Upadhya, astrologue népalais : « C’est un fait, l’on naît seul et l’on meurt seul. Le détachement est la maîtrise de ses émotions dans le but de se rattacher à la vie. Le détachement est synonyme de fuite lorsque l’on trouve le prétexte de ne pas faire face à soi, à ses responsabilités et ainsi, à son karma. Lorsque nous manquons de courage, nous arrêtons de nous battre face aux difficultés de la vie. »

Peter Kunmar : Le détachement « serait l’image d’un petit enfant. Celui-ci n’est pas encore pollué par le monde moderne. Il est détaché de tous les désirs qu’offre la société. Son regard est vierge, plein d’allégresse et de joie. »

Thierry Robin Musicien aux influences tziganes, orientales et européennes : « J’ai réalisé qu’il fallait renoncer pour grandir. On doit renoncer à certaines choses pour en gagner d’autres. On ne cumule pas. »

Yvon Achard, docteur de l’Université des Lettres de Grenoble : « Je verrais davantage dans ce processus, une attention calme et régulière au fonctionnement de mon propre attachement, sans jugement, sans condamnation, sans dualité, la naissance d’un nouvel état que j’appellerais le non-attachement. L’image du sage qui n’est jamais dans un sectarisme, mais toujours à la découverte de la vie. On pourrait appeler cela l’esprit de curiosité, toujours à être ouvert et réceptif. »

loic trujillo 2008 tsering tashi refugie tibetain

D’Hemant Sarna, entrepreneur indien, l’auteur réalise que surprotéger un enfant ne lui permet pas de réaliser sa propre expérience, fermant sa personnalité future. Les coups durs peuvent devenir une force. Aimer, c’est avoir cette distance, cet œil avisé pour n’intervenir qu’au moment nécessaire.

Observer la mort lors des crémations sur les ghâts lui permet « de développer la conscience de l’instant présent, de mieux appréhender la souffrance liée au dernier attachement, celui que l’on voudrait éternel, d’un être cher, ou de nous même. C’est peut-être là le dernier apprentissage de notre vie que d’accepter l’inévitable. »

D’où cette question candide, une fois revenu en France : « Je suis étonné d’entendre les messages de certains de nos leadeurs écologistes professant la fin de l’Homme. C’est un manque de responsabilité d’agir ainsi. Il me semble qu’il serait plus pertinent d’éveiller les consciences à travers des messages de confiance et d’arrêter d’attiser nos émotions. » Paul Watson, écologiste mais anglo-saxon, fondateur directeur de la société Sea Shepherd : le détachement ? « C’est la capacité que l’on a à rationaliser nos émotions afin d’être efficace. Ce contrôle nous permet de ne pas être submergés par celles-ci et donc de nous concentrer pleinement sur nos actes. C’est un état de conscience. »

La rationalité est bien ce qui manque à nombre d’écolos français d’aujourd’hui. L’épidermique, l’émotionnel et le superficiel sont bien les tares de notre époque, elles réduisent le physique au pur instant, les passions aux emportements et l’intellect à la surface des apparences. Loïc Trujillo est allé voir au-delà du miroir. Il rend compte de cette expérience initiatique, étape cruciale qui incite à le suivre.

Loïc Trujillo, Vie en transit, juillet 2013, édition numérique Le texte vivant, 59 rue Froidevaux 75 014 Paris, www.letextevivant.fr PDF ou ePub, 205 pages, €6.99

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