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L’avenir s’écrit aujourd’hui

Le SARS Cov 2 tue les gens déjà malades et éprouve ceux qui sont sains : il ne fait que révéler ce qui existe déjà et que l’on ne voit pas encore dans l’économie, la société, la politique, l’international.

C’est ainsi dans l’économie, où les sociétés hier fragiles seront demain en faillite, après la perfusion. Sans assistance respiratoire, leur coma artificiel prendra fin par un acte de décès. L’Etat soutient mais ne le fera pas éternellement ; la Banque centrale soutient et cela durera plus longtemps, mais pas sans inconvénients : soit elle réduit ses interventions d’ici un ou deux ans et les taux longs de marché remontent, rendant les dettes accumulées par les Etats et les entreprises plus coûteuses chaque année ; soit elle poursuit ses interventions et alimente les bulles d’actifs qui se forment déjà dans la finance et l’immobilier… Comme la langue d’Esope, l’intervention est la meilleure et la pire des choses. Un délicat équilibre à tenir dans le temps – à condition que la croissance reprenne, ce qui ne pourra se faire qu’avec de nouveaux concepts et de nouveaux secteurs – et par l’automatisation croissante de la production. D’où les reconversions, les formations, les réformes des retraites et du chômage – inévitables pour maintenir le système social viable. Notre vieux pays lourdingue est-il outillé mentalement pour cette réactivité ? Ce qui pose la question de l’efficacité de l’Etat administratif, du jacobinisme centralisé et des grandsécolâtres cooptés dans l’entre-soi. Car le succès de l’économie est la confiance.

C’est ainsi dans la société, où les gens se recentrent sur leur famille, leurs intérêts et leur chez eux au détriment du collectif et des « grandes causes » idéalistes : c’est un signe que les engouements des réseaux sociaux aillent vers le complotisme, qui est une vision personnelle fantasmée du monde, plutôt que vers les utopies sociales que l’on célébrait il y a 150 ans sous la Commune. Aujourd’hui ils réduisent leur intérêt pour l’extérieur et pour les autres, de confinement en « gestes barrière », d’achats en ligne en télétravail, d’errements politiciens en mensonges médicaux : ils se méfient. Ils migrent des grands centres vers les périphéries vertes ou la campagne (connectée), ils partent en vacances moins vers l’exotique à l’autre bout de la planète et plus vers la résidence secondaire sur mer ou en montagne, voire dans la maison de famille où sont les racines (s’il en reste). Les grands ensembles et les transports en commun, si chers aux socialistes depuis des décennies, sont dévalorisés au profit de la villa avec jardin et de la voiture autonome (électrique ou bi). Les gens se veulent plus indépendants, n’hésitant pas à devenir autoentrepreneurs plutôt qu’en CDI (de moins en moins accessible). L’agriculture extensive et l’élevage intensif, si chers à la FNSEA et aux technocrates du ministère, sont boudés au profit du bio, de sain et du local : en témoigne le succès de Carrefour, en avance sur les rayons bio par rapport aux autres hypermarchés ; en témoigne aussi la vogue des magasins bio de centre-ville au détriment des petits supermarchés tradi qui faisaient plutôt bazar.

C’est ainsi en politique, où le citoyen se porte vers le conservatisme plutôt que vers le progressisme : c’est un signe que les pays hier « communistes » et internationalistes soient désormais aujourd’hui des plus pétainistes et nationalistes, tels la Hongrie, la Russie, la Chine… L’Etat fort revient dans les aspirations des citoyens qui ont peur ; la surveillance généralisée, à prétexte sanitaire et sécuritaire, est mieux acceptée qu’avant. La liberté recule (car elle exige la responsabilité) au profit de la protection. C’est un autre signe que les partis « communistes » ou « socialistes » soient désormais en berne tandis que monte « la droite », depuis le centre jusqu’aux extrêmes. Marine, pourtant bien plus nulle, l’emporte sur Jean-Luc, plus brillant même si aussi autoritaire. Les citoyens ne veulent plus « changer le monde » mais continuer à vivre dans le relatif confort d’avant Covid. Ne vous leurrez pas sur l’écologie, le vote des citoyens, lorsqu’il n’est pas par défaut ou pour protester (ce fut le cas dans les grandes villes au municipales, ce fut le cas aux européennes), est moins sur les projets gauchistes que sur un « retour à » : la vie plus calme, plus saine, plus naturelle – un conservatisme mal pris en compte par les partis et sectes éclatés du mouvement écolo en France.

C’est ainsi en géopolitique, où les pays se recentrent sur leur Etat-nation et leur bloc d’appartenance, constatant que « la mondialisation » les a rendus trop dépendants et même soumis, constatant aussi que seul l’égoïsme bien compris des blocs pouvait leur permettre de s’en sortir. Le repli citoyen gagne les Etats eux-mêmes. L’OMS en sort humiliée, l’ONU affaiblie et l’Europe renforcée. Futuribles prévoit même « la fin de l’ONU » en 2040. Plus question de laisser les fleurons nationaux être rachetés par des étrangers ; plus question de dépendre des Chinois pour les masques, les batteries et les composants électroniques pour voitures ; plus question non plus (mais à terme) de dépendre autant du dollar et des lois extraterritoriales américaines soumises aux foucades d’un Trump. Ce clown a fait plus de mal aux Etats-Unis dans le monde que toute la guerre du Vietnam. Plus de local, plus de national, plus d’Europe. Car le reste du monde est hostile.

L’avenir s’écrit aujourd’hui : il ne se réinvente pas mais accentue et prolonge les tendances déjà à l’œuvre.

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Liberté ou égalité en France ?

Les Français ont une devise : Liberté, Égalité, Fraternité. Tout paraît bien équilibré, la liberté en premier qui seule permet le reste, l’égalité en second qui permet à chacun de se révéler, la fraternité pour le tout afin de ne laisser personne sur le bord du chemin.

Sauf que, selon les périodes, la liberté est vue comme opportunité ou comme aliénation, comme l’expression de sa propre responsabilité ou comme une soumission aux forces qui dépassent : le capitalisme, le monde, le destin, la religion. Si ceux qui ont fui Pétain et les nazis à Londres en 1940 avaient agi comme les gréviculteurs d’aujourd’hui, crispés sur leurs acquis, la France ne serait plus la France mais une province éloignée de l’Hinterland allemand. Résister, c’était faire preuve de sa responsabilité en faisant le pari de la liberté. Oh, ils étaient bien peu nombreux, ceux qui ont osé ! La majorité attendait de voir, tergiversait avant de se décider, accrochée par mille liens trop respectables aux habitudes, aux droits acquis, au regard de leur milieu, à la révérence envers l’autorité, à la force imposée…

2016 n’est pas 1940 et nulle armée n’occupe encore la France pour enjoindre de se soumettre ou de mourir. Mais le dilemme entre liberté et abandon est toujours là. L’égalité est ce qui permet de se justifier lorsqu’on ne veut rien changer : tout le monde pareil, évidemment figé dans les positions acquises… Tiens, cela ne rappelle-t-il rien à ceux qui se piquent d’un peu d’histoire ? Mais si, souvenez-vous : ce fameux Ancien régime que l’on se vante tellement, deux siècles après, d’avoir renversé par « LA » Révolution !

Le statut était d’Ancien régime : on naissait noble et nanti ou réduit au tiers et asservi ; seuls « les ordres » religieux (encore un statut !) permettaient de botter en touche lorsqu’on avait quelque talent. La révolution a voulu mettre la chose du peuple (la république) avant les privilèges de quelques-uns et le pouvoir du peuple (la démocratie) au-dessus du pouvoir de quelques privilégiés. Mais, pour fonctionner efficacement, la démocratie exige que chacun y mette du sien : chacun doit trouver sa place, elle n’est plus acquise ; initiative et compétences font avancer la machine, hier figée dans l’idéologie d’un Ordre divin.

Or, aujourd’hui, chacun se réfugie en ses statuts et privilèges, cherchant à reconstituer cet Ordre immobile d’Ancien régime face au mouvement du capitalisme, à la déferlante du monde, aux changements de la modernité. Ce pourquoi la « démocratie » est moins démocratique, les privilégiés s’arrogeant le droit de gouverner dans l’abandon général. Les gens s’effraient de voir que tout va plus vite, que rien n’est plus acquis, que toutes les situations peuvent être remises en cause. C’est humain.

sempe dessin bonheur

Mais ce qui est humain aussi est de savoir réagir, « prendre ses responsabilités » comme dit la langue de bois politicienne. Il s’agit en fait de voir le monde tel qu’il est et de s’adapter aux réalités. Pas forcément en démissionnant des règles et procédures élaborées pas à pas depuis longtemps, mais en les adaptant, en en créant de nouvelles.

C’est ce que refusent de comprendre une partie des syndicats, des partis politiques, des fonctionnaires, des employés, des citoyens. Oui, l’économie est désormais globalisée et il est nécessaire d’adapter notre façon de produire et ce que nous produisons pour simplement survivre : existe-t-il encore des allumeurs de réverbères ? des rempailleurs de chaise ? des chaisières dans les parcs ? Pourquoi voulez-vous que certains métiers restent les mêmes alors que tout change autour d’eux ? Pourquoi les taxis garderaient-ils leur monopole ? Pourquoi telle usine, de moins en moins rentable, ou telle raffinerie, inadaptée à la mutation anti-diesel, ne devraient-elles pas fermer ? Pourquoi tel service administratif, qui produit des règles et du papier, ne devrait-il pas être aminci, précisé et réorganisé ? Pourquoi tant de collectivités locales emboitées en poupées russes, avec à pour chacune sa bureaucratie ? Ne sommes-nous pas à l’ère du numérique où nombre de procédures peuvent s’effectuer en ligne ?

Aujourd’hui, la démocratie, la technique et le capitalisme (qui sont liés), demandent de l’autonomie, pas de l’obéissance ; de l’initiative, pas de la discipline militaire. Schumpeter a remplacé Ford. Il est nécessaire de s’affranchir des habitudes pour adapter son travail à une consommation et à des services publics de moins en moins standards (pareil pour tout le monde, montraient les magasins soviétiques avec un seul paquet de lessive sans possibilité de choix – tout le monde pareil, clamait l’Administration à la française qui ne voulait voir qu’une tête). Chacun exige aujourd’hui qu’on le considère dans sa personne particulière et pas comme un « ayant-droit » lambda ou un consommateur « de masse ». Même les téléphones portables sont customisés.

Employés du privé habitués à suivre et fonctionnaires habitués à obéir aux règles sans jamais se poser de question se trouvent perdus, renvoyés à leurs compétences et à leur autonomie – qui, justement, ne s’apprennent pas dans les écoles : le savoir-vivre, le savoir-être. L’obéissance était un confort, un art d’être conforme, une protection contre la responsabilité (c’est pas moi, c’est la règle). Aujourd’hui que la génération rebelle a enjoint chacun d’être différent – parce que l’autonomie de l’individu a progressé – il faut se distinguer ou stagner. Le statut acquis par un concours ou un premier emploi vers 20 ans n’est plus acquis : il faut prouver ses compétences année après année.

D’où la « souffrance au travail », les périodes de chômage et de reconversion, la dépression dans le couple, la « perte du lien social » que pointent tant de sociologues. Et les échappatoires vers le déni, l’alcool et les drogues, ou vers la violence, conjugale, parentale ou sociale. Ce sont tous des symptômes de cette liberté qui ne passe pas.

Il est bien loin, ce mois de mai 1968 où les forces de la jeunesse, les énergies du printemps et l’élan de la vie faisaient craquer les gaines, tomber les tabous, briser les carcans, et libérer le désir comme les initiatives ! Mai 68 a permis la libération des déterminismes : être soi-même devenait possible. Sauf que… a-t-on toujours le cœur de se regarder tel qu’on est ? Un coming out est-il personnellement libérateur ou bien socialement dangereux ? Le regard des autres est parfois fatal à l’estime de soi.

N’est-on pas mieux, au contraire, dans le nid fusionnel où tous égalent tous, grognant ensemble (pas une voix plus haute que l’autre), dormant ensemble dans le même panier formaté, tétant ensemble, en ayant-droits bien sages le même lait standard des mamelles en apparence inépuisables de l’État-providence ? (Mais qui paye ?) De Ford à Schumpeter, de la chaîne à l’innovation, le capitalisme (cette technique d’efficacité économique) s’est adapté – pas la société française. Car le Français n’aime rien tant que de se savoir à sa place, en hiérarchie et statut, là où la fonction crée l’organe (même inutile), où l’on n’est rien si l’on « n’appartient » pas : à une grande école, à un corps d’État, à telle entreprise, tel parti ou telle association d’anciens ci ou ça. Presque tous les Français rêvent d’être « président » – le plus souvent d’une insignifiante association sportive de quartier – mais ils « appartiennent », là est leur honneur, leur seule personnalité. Ils ne sont rien sans le titre, la carte ou l’uniforme. Ils ont trop peur d’être simplement eux-mêmes, tout nu face à tous les autres et au monde entier qui regarde comment ils sont foutus et comment ils s’en sortent… Hier il fallait obéir, aujourd’hui créer – cela change tout !

D’où la peur sociale : du changement, de la mondialisation, des jeunes (« qui ne sont pas comme nous » – air connu), du progrès, des autres. D’où l’angoisse intime : de ne plus être soi, de ne pas être capable, de se montrer à la hauteur, d’être submergé par des forces qui dépassent, voire par les mœurs étrangères. Les Français ne veulent pas être libres, ils veulent être égaux. Ils préfèrent appartenir que s’appartenir ; ils se disent non pas citoyens, ni producteurs, mais fonctionnaire, cheminot, profession libérale, corps des Mines, franc-maçon, socialiste… Ils ne veulent pas penser par eux-mêmes, ni décider en conscience de par leur libre-arbitre – ils préfèrent obéir aux consignes, suivre les mouvements, voter selon la ligne. Et tant pis si leur petite décision individuelle fait crever le collectif : ils se seront trompés avec tout le monde – irresponsables. Cela fait 40 ans que les politiciens, les syndicalistes, les idéologues des partis, les corps de métier, nous prouvent tous les jours que cela se passe ainsi. Mérah évitable ? – C’est pas moi, c’est la règle. Brétigny une erreur ? – C’est pas moi, c’est faute de moyens. Le chômage plus qu’ailleurs ? – C’est pas moi, ce sont les patrons, Bruxelles, l’euro, le droit du travail, les charges sociales et j’en passe – ce ne sont jamais les politiques néfastes des gouvernants, ni les règles tatillonnes et prolifiques des faiseurs de lois.

La grande peur de la liberté fait se précipiter les gouvernants dans le convenu, les fonctionnaires dans les procédures, les employés dans l’attente des ordres et les syndicats dans les manifs rituelles (aussi braillardes, voire violentes, qu’inefficaces). Quant aux pauvres en esprit, pauvres gens, inadaptés du système, paumés du changement, flemmards et profiteurs (mais oui, il y en a), ils sont laissés pour compte. Personne ne s’occupe d’eux. Ils se précipitent donc vers ce qui brille, ce qui promet, ce qui gueule plus fort : les religions, les partis extrémistes. Eux promettent protection, barrières, surveillance, souveraineté.

gamin s envoie en l air avec une gamine

Mais les autres ? Les jeunes, les ouverts, les responsables, les coopératifs (qu’ils soient californiens technologiques ou écolos de proximité) ? Ceux qui préfèrent la liberté dans les règles à l’égalité d’obéissance ? Ils existent aussi, ils sont de plus en plus nombreux comme en témoignent tous les mouvements « alternatifs » – parfois naïfs et velléitaires, mais qui prouvent une quête de neuf : Occupy Wall Street, Los indignados, Nuit debout, En avant, Rassemblement pour l’initiative citoyenne – et tout le reste.

Gageons que les perdants seront les vieux, les rigides, les privilégiés du statut. Et les gagnants seront tous les autres, à commencer par ceux qui représentent l’avenir. Cette note est loin d’être pessimiste, au contraire !  Elle fait le pari de la jeunesse, du futur, de la vie qui va et qui s’adapte. Sans cesse. Contre les vieux cons…

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