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La responsabilité de la gauche dans le racisme qui revient

On s’étonne, on pétitionne, on s’indigne ! Il est bien temps… L’antisémitisme revient et, avec lui, ce racisme honni que l’on croyait impossible après Auschwitz dans l’Europe développée.

Mais c’est moins la droite qui est responsable aujourd’hui que la gauche coupable de ce retour du refoulé. La droite a honte de s’être laissée aller à un certain compagnonnage avec le nazisme, même si la « solution finale » n’était pas anticipée (elle aurait dû). Le racisme de supériorité est aujourd’hui surtout aux Etats-Unis, en réaction au melting pot, où il sert de défouloir aux rancœurs des petits-blancs ; il est moins répandu en France où la citoyenneté rend égaux les individus. A condition qu’ils travaillent, qu’ils votent et payent l’impôt, la « différence » est un folklore. Mais c’est la gauche qui a réveillé la différence et rendus les gens inégaux par des « droits » particuliers ou un déni privilégié.

Tout commence après mai 68, que l’ensemble des « progressistes » ne cesse de vanter comme exemple de convergence des luttes, voire de nouvelle Commune de Paris. Sauf que les ouvriers, satisfaits des accords de Grenelle, n’ont pas méprisé la démocratie représentative ni boycotté les élections « piège à cons » comme les gauchistes enivrés de mots. La gauche de gouvernement s’était dite prête à gouverner mais « le peuple » en sa majorité en a eu assez de la chienlit et a voté gaulliste. La gauche radicale qui se croyait révolutionnaire a jugé dès lors le prolétariat indigne de sa mission historique et a lâché le peuple.

Une fois au pouvoir après 1981, la génération gauchiste a préféré les minorités ethniques et sexuelles aux ouvriers, comme l’a avoué cyniquement Terra Nova, ce tank de la pensée socialiste (Projet 2012, Gauche, quelle majorité électorale pour 2012 ? – curieusement retiré du site mais que je tiens à disposition de qui en fait la demande). Dans le même temps, pouvoir oblige, la gauche de gouvernement a laissé tomber le socialisme dans un seul pays pour rester dans l’Europe – et dans l’économie de marché. Ce fut le tournant de la rigueur, fin 1983, sous Mitterrand. Un geste de réalisme aussi stratégique qu’économique (après trois dévaluations du franc…) qui a permis à la France de conserver son rang de puissance. Car le PIB, qu’on le veuille ou non, reste la mesure de la puissance : pas de chars ni d’avions, donc d’indépendance nationale, sans une production industrielle robuste.

Mais, parce qu’il fallait masquer cet abandon de la doctrine socialiste et que Mitterrand a tué Rocard et sa social-démocratie à l’européenne, il a dû créer de toutes pièces l’antiracisme des « potes ». Cela alors même que l’époque n’était guère portée au chauvinisme mais plutôt aux inégalités. Cet affichage moral du Bien masquait la triste réalité de l’exclusion des plus pauvres – donc des « racisés », minorités visibles venues travailler en usine et dans les mines alors que la gabegie de la gauche au pouvoir a fermé des pans entiers de ces industries (les Charbonnages, la sidérurgie). La revendication « contre » le racisme n’a pu que raviver les braises mal éteintes de la différence. Accuser quelqu’un de racisme, c’est en effet établir une distinction entre « nous » et « eux », désignant ces groupes victimes comme possédant des caractéristiques autres que celles des citoyens normaux.

D’autant que, malice de la dialectique, lesdites victimes du racisme sont présentées comme « plus égales que les autres » selon le mot juste de Coluche. A-t-on jamais vu « la gauche » – celle de gouvernement comme la gauche radicale – accuser de « racisme » ces Arabes qui tuent des Français juifs ou autres – parce qu’ils ne sont pas comme eux ? Le déni est cette attitude psychologique grave qui enfouit la réalité sous l’idéologie : « cachez ce sein que je ne saurais voir ! »

Ces Tartuffe qui se disent « de gauche », avec les connotations d’universalisme, de justice sociale, de partage des richesses et d’égalité pour tous, se montrent tout l’inverse de ce qu’ils affichent. Universalistes ces défenseurs acharnés de la plus infime minorité sexuelle, ethnique ou religieuse ? Justes socialement ces partisans forcenés de l’impôt toujours plus fort pour des « services » de moins en moins réels ? Partageux des richesses, ces élitistes de l’entre-soi dont un ministre tonnait contre la fraude fiscale tout en ayant un compte en Suisse, jurant les yeux dans les yeux que ce n’était pas vrai ? Égalitaires ces méprisants énarques ou Normale supiens qui se renvoient la balle « entre amis », embauchent leurs copains et répugnent à remettre en cause les statuts et les zacquis ?

Voilà de quoi alimenter un « racisme » anti-élite qu’ils s’étonnent de voir surgir brutalement en 2002 puis en 2017 au premier tour ! La France périphérique ne pardonne pas à la gauche – au pouvoir durant 24 ans sur 36 ans depuis 1981 (soit 86 % du temps !) son abandon des ouvriers, des paysans, des villes moyennes, du monde rural, des gens qui travaillent et subissent les grèves à répétitions des professions protégées « à  statut », et payent tous les impôts en étant juste au-dessus des seuils de redistribution.

Mais pourquoi s’en étonner ?

Qui dit internationalisme, comme la gauche révolutionnaire, dit abandon des nations (Staline avait dû en rabattre, en 1941, et faire appel au nationalisme russe pour combattre les armées de Hitler) – donc immigration sans frontières et « droits » pour tous, y compris de vendre à bas prix des produits fabriqués en Asie, en Afrique ou ailleurs.

Qui dit mondialisme, comme la gauche de gouvernement, dit abandon de l’Etat-nation. Or seul le cadre national permet un Etat-providence car l’impôt est perçu seulement sur un sol précis pour être redistribué à ses habitants. L’abandon des frontières et la libre circulation ne peuvent fonctionner que dans une zone relativement homogène – ce pourquoi les « fonds structurels » européen sont conçus.

Si l’immigration devient de masse, la redistribution sociale devient injuste car les ayants-droits sont toujours plus nombreux pour des impôts déjà lourds payés par de moins en moins. Ce qui attise « le racisme », les ouvriers déjà oubliés ne voyant pas pourquoi l’immigré d’où qu’il vienne, « réfugié politique » ou miséreux économique, aurait plus de droit que lui à recevoir la manne publique. « On ne peut accueillir toute la misère du monde », disait Rocard, « même si l’on doit en prendre notre part ». Qu’on ne m’objecte pas qu’il « suffit de faire payer les riches » ! Comme le dit Piketty lui-même, les riches sont vraiment très peu nombreux et même les taxer à 90% produirait une faible imposition globale en supplément – sans parler de leurs réactions légitimes de fuite ou de renonciation aux revenus (comme le font déjà nombre de médecins, d’ophtalmologues et autres professions libérales qui ne travaillent plus que trois ou quatre jours par semaine pour éviter une fiscalité confiscatoire – pourquoi ne travailler plus de 35 h par semaine comme le citoyen moyen si c’est pour être spolié ?). Sans évoquer l’effarement des nations voisines qui s’empresseraient d’éviter tout investissement et toute localisation en France (qu’ai-je entendu sur la flemme des « 35 heures » lorsque j’ai travaillé en Suisse où la norme était de 43 h !). Si la croissance repart dans notre pays, Emmanuel Macron y est pour quelque chose : il a au moins su renverser le tropisme confiscatoire et réglementaire de François Hollande.

Si le racisme des autres est dénié, pourquoi le peuple et les petit-bourgeois – déjà stigmatisés d’être blancs, mâles et de plus de cinquante ans avides d’échapper au chômage – ne vivraient-ils pas une injustice en voyant les musulmans radicalisés ou « les Arabes » dispensés de se justifier de leurs propos et de leurs actes clairement racistes quand ils massacrent à la kalachnikov ou à la camionnette des rangs entiers de jeunes hédonistes à la terrasse des cafés, des familles se promenant à Nice, un curé durant sa messe ou des enfants juifs jusque dans leur école ! Au prétexte qu’ils ne sont pas musulmans rigoristes comme eux. Il y a certes un racisme de droite issu du siècle précédent, mais le néo-racisme de gauche n’est pas moindre quand il condamne Dieudonné mais pas l’imam de Brest.

Le chacun pour soi exige le chacun chez soi, ou bien le déni devient explosif. Les capitalistes mercantiles ont intérêt à favoriser les identités pour mieux segmenter leurs marchés et vendre encore plus par souci de se distinguer. La distinction, dont Bourdieu avait fait le ressort social bourgeois, est encouragée par « la gauche » qui tente de ramasser cet émiettement en le taxant de progressiste, suivant les bobos individualistes pour qui chacun a « le droit » le faire ce qu’il veut (à commencer par eux, les nantis). La mode entretient l’élitisme, qui permet le profit. Le prix du chic (en général américain…) est élevé : smartphone, montre, fringues, pompes, bagnoles à options inutiles comme le crossover en ville ou le 4×4 frimeur pour aller au supermarché. Et l’on note à l’envi combien les gauchistes et les Black Blocs consomment américain avec leurs jeans, leurs Apple dernier cri, leur réseau Twitter ou Facebook, leur Netflix, leurs chaussures Timberland ou Nike, leur hamburger et leur Coca.

Clan, tribu, nation, religion ou « sang » obligent plus que la raison citoyenne. Comment fonder une « politique » sur des identités figées contre lesquelles les individus ne peuvent presque rien ? Que reste-t-il en commun à ces communautés qui se diversifient et émiettent la nation ? Être ne se négocie pas. Les lois et le vivre ensemble se refusent au nom du plus archaïque : la religion, la race, le genre, les pratiques sexuelles.

C’est bien une certaine lâcheté de toute la gauche qui aboutit au « racisme » d’aujourd’hui : la gauche révolutionnaire qui nie la nation et rend les immigrés plus égaux que les autres en niant leur propre racisme lorsqu’il se manifeste ; la gauche de gouvernement qui nie le peuple et choisit comme base électorale les minorités et l’égoïsme furieux des bobos qui se croient dans le camp du Bien lorsqu’ils interdisent d’interdire et applaudissent à tous les nouveaux « droits » des minorités les plus infimes.

Macron apparaît comme un retour du raisonnable entre le danger du nationalisme chauvin et la niaiserie du tous ayants-droits. Ce pourquoi, peut-être, il garde un niveau d’approbation surprenant après tout ce qu’il a réformé.

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Les chemins de la liberté de Peter Weir

Dix ans après la chute de l’empire soviétique, ce film profondément humain rappelle ce que fut le formatage social stalinien de « l’Homme nouveau », via cet instrument que copieront les nazis : le goulag. Un jeune soldat polonais, Janusz (Jim Sturgess à la bouille de gamin), est accusé en 1940 d’espionnage et de sabotage, ces termes fourre-tout du soupçon. Sa femme, torturée, le trahit, même s’il refuse de signer ces accusations. Il est envoyé en Sibérie où, par moins 40° centigrades, les hommes sont forcés à trimer dans la forêt enneigée ou dans la mine. Plus que les gardiens, les chiens et les miradors, c’est l’immensité sibérienne (13 millions de km²) et son climat extrême qui constituent la prison pour 15 millions de zeks.

Avant d’être trop affaibli et démobilisé, Janusz songe à s’évader. Un autre détenu, intello prof d’égyptologie à Léningrad, l’encourage et le fait rêver ; mais lui n’a aucune intention de prendre le risque, il se contente d’alimenter son fantasme. C’est avec « Monsieur » Smith (Ed Harris), Américain d’origine finlandaise venu travailler à Moscou avec son fils, que Janusz va concrétiser son projet. Ils s’adjoignent Voss le Letton (Gustaf Skarsgård), et le russe Khabarov (Mark Strong).

Le goulag est composé pour la plupart de non-Russes : « Staline n’aime pas les étrangers », dit l’un d’eux. Son socialisme est national, même s’il est plus centré sur la classe sociale que sur la race. Encore que… Forger un « Homme nouveau » n’est-ce pas l’une des formes du racisme ? Eradiquer la culture de l’autre à la racine en tuant tous ses intellectuels, ses cadres et ses officiers (comme les Polonais massacrés par l’Armée rouge à Katyn) n’est-ce pas l’une des formes du génocide ? C’est ainsi que, pour les staliniens, les criminels de droit commun, les voleurs, les meurtriers, sont « du peuple » car de la sous-bourgeoisie, alors que les « ennemis du peuple » sont irréductiblement non-socialistes, donc décrétés non-humains. Ce pourquoi Valka (Colin Farrell), criminel tatoué qui a tué, au Staline sur la poitrine, menace Janusz de son couteau gravé d’un loup pour partir avec eux – mais restera du bon côté de la frontière : il est Russe et veut rester en Russie.

Sa violence et sa débrouille le font accepter car il s’agira de survivre durant des semaines dans les étendues glacées. Un soir de tempête hivernale, alors qu’un complice débranche le groupe électrogène, ils sont sept à franchir la barrière et à courir vers la forêt. La neige les aveugle, le manque de vitamines inhibe la vision nocturne pour ceux qui sont restés trop longtemps prisonniers, le froid est mordant. Janusz, qui a vécu dans les montagnes, coupe de l’écorce de bouleau pour en confectionner des masques et pouvoir avancer sans être gelé. Il devient le patron, reconnu par Valka. Leur fuite réussit, ils ne sont pas longtemps poursuivis (on se demande pourquoi) ; les gardiens comptent-ils sur la rigueur du climat et sur les populations locales à qui l’on promet une prime pour toute tête d’évadé ?

Mais le groupe est volontaire et déterminé. Janusz sait comment trouver le sud, à l’aide du soleil et d’un bâton. Le sud est le pôle de la liberté, la seule direction qui permette d’échapper à l’URSS et à son enfer socialiste. Il « suffira » d’atteindre par la forêt dense le lac Baïkal en disputant aux loups les proies abattues, de le longer en se nourrissant de poissons, puis de piquer vers la Mongolie en traversant la ligne gardée du Transsibérien et le désert de Gobi – enfin, puisqu’ils s’aperçoivent que la Mongolie est elle aussi communiste, de traverser l’Himalaya pour atteindre le Tibet puis l’Inde contrôlée par les Anglais. Soit au moins 6500 km à pied.

Une fille s’adjoint à eux, Irina (Saoirse Ronan), apeurée et menteuse, Polonaise évadée d’une ferme de redressement pour jeunes après la mort de son petit frère, mais finalement acceptée. Elle les fera parler individuellement, et cet aspect humanise le film. Car le groupe formé de bric et de broc va se transformer : le chacun pour soi du camp (voulu par le socialisme pour déshumaniser) devient peu à peu solidarité (par la reconquête de la liberté). Valka tue des animaux avec son couteau, Smith pêche à l’aide d’un hameçon fait d’un fragment de barbelé, le Letton fait la cuisine – chacun a son rôle, ce pourquoi il est respecté par les autres. Le gel, la faim, les moustiques, la crasse, la fatigue, puis le soleil et la soif, l’altitude, sont autant de maux qu’ils devront surmonter. Les faibles disparaissent car telle est la loi de la jungle sibérienne : le jeune dévitaminé qui ne voit pas le feu en rapportant du bois et meurt gelé, un autre de faiblesse, la fille d’insolation. « Monsieur » Smith lui-même, épuisé, ne devra qu’au jeune Janusz trop « gentil » de survivre ; il lui rappelle pourquoi il doit s’en sortir : pour pardonner. Lui veut revenir pour pardonner à sa femme qui l’a trahie par faiblesse ; Smith doit s’en sortir pour témoigner qu’on ne brise pas les hommes en tuant leur fils sous leurs yeux. Car David, 17 ans, est mort d’une balle dans la tête devant son père qui devait avouer être un saboteur. Smith – un faux nom, donné pour suivre la paranoïa stalinienne qui exigeait qu’on en dise le moins possible pour ne pas être soupçonné – est un père meurtri qui se reproche d’avoir entraîné son rejeton en URSS par idéalisme, ce pays où chaque lettre du nom est un mensonge : quelle union ? quelle république ? quel socialisme ? quels soviets ?

Le film s’inspire assez librement du récit À marche forcée du britannique d’origine polonaise Sławomir Rawicz, soldat envoyé au goulag pour « être » Polonais. L’auteur n’a pas réalisé cette marche lui-même mais raconte l’histoire vraie de prisonniers qui l’ont réussie. Le titre anglais, The Way Back, joue sur le double sens : le chemin du retour ou le retour en arrière. Le titre français fait ironiquement référence à la trilogie romanesque de Jean-Paul Sartre, Les Chemins de la liberté, où les personnages sont torturés par leurs choix, leurs principes et exigences. Ils se croient libres mais ne sont qu’en quête de liberté ; soit ils la refusent, soit ils en font un principe de vie, soit ils revendiquent un « droit » bafoué. Mais quel est ce « droit » abstrait si l’on ne sait pas le conquérir et le défendre ? Sartre était un compagnon de route convaincu du communisme, avec cet art des intellos parisiens de regarder le monde avec un strabisme divergent : dénoncer la réalité jamais idéale, en même temps que vanter un idéal jamais réalisé que par contrainte et force – donc contre ce même idéal. Encenser Staline, puis Castro, avant d’aviser Mao, quel naufrage pour « la pensée » politique française ! Ce film a le mérite de rappeler la réalité toute crue : l’URSS était un quadruple mensonge et le goulag était son idéal réalisé.

Malgré de beaux paysages et des acteurs convaincants, le message naïvement humaniste manque un peu de sel et l’impitoyable rigueur de l’épopée est traitée un peu légèrement : les populations locales qui devraient traquer les évadés sont inexistantes et l’Himalaya est franchi en quelques plans malgré l’énormité de l’altitude ou du climat et l’absence complète de provisions. Les plans lointains sur les libérés marchant en file sont trop nombreux et les gros plans de tension insuffisants pour adhérer complètement, même si la musique un brin planante aide. Il n’y a pas de scènes vraiment dures, or la réalité a dû en connaître. C’est un beau film, mais peut-être pas assez fouillé sur les tares du socialisme réel et sur les épreuves à surmonter pour être libre.

DVD Les chemins de la liberté (The Way Back) de Peter Weir, 2010, avec Jim Sturgess, Ed Harris, Colin Farrell, Saoirse Ronan, Mark Strong, Gustaf Skarsgård, Metropolitan Video 2011, 2h08, standard €8.85 blu-ray €17.37

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Politique et morale

L’union de la politique et de la morale est un idéalisme, elle est totalitaire. La séparation est un cynisme qui laisse le choix, et le choix est difficile.

Si morale et politique vont ensemble, ce qui est moralement bon est politiquement juste, et réciproquement

C’est un idéalisme où le vrai et le bien, l’univers du saint, du savant et du militant se rejoignent. La morale a toujours raison, la raison est toujours morale. Ainsi peut-on savoir ce qui est juste : la morale et la politique deviennent une science, toute faute est une erreur, toute erreur une faute. Les adversaires se trompent, ils sont hors de la raison – fous, malades, sauvages.

Soit l’idéalisme est réactionnaire et regarde vers le passé : tout vient du Bien et va de mal en pis. Le présent est une erreur qu’il faut corriger au nom des lois d’origine : la morale fonde la politique. C’est tout le pari du « c’était mieux avant », de l’âge d’or (mythique), du collectif éternel qui sait mieux que vous, pauvre petit chainon de la lignée, ce qui est bon pour la perpétuation à l’infini de la lignée. Rejoindre le Bien (Platon), c’est rejoindre le Peuple en son essence historico-culturelle (Mussolini) ou génétique (Hitler), et en son communisme fondamental (Staline), c’est rejoindre Dieu en ses Commandements (le Peuple élu juif, la Cité idéale chrétienne, la Soumission musulmane).

Soit l’idéalisme est progressiste et c’est l’avenir qui a raison : tout va mal mais vers le mieux. La politique fonde la morale, ce qui est politiquement juste est moralement bon. Même si cela fait du mal à quelques-uns – et parfois au grand nombre : on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs a été la grande justification de la « dictature du prolétariat » et du goulag soviétique, la « rééducation » le grand mantra maoïste et polpotiste.

Le philosophe-roi (Platon) et le dirigeant philosophe (Lénine) de ces deux idéalismes savent objectivement ce qui est bon. Ils sont au-dessus des lois, car la vérité ne se vote pas. Ils décident seuls de ce qui doit vivre ou périr. Cela donne le totalitarisme de la pensée et la dictature en politique : celle des prêtres, du chef ou du parti. La fin justifie les moyens, « les questions de morale révolutionnaire se confondent avec les questions de stratégie et de tactique révolutionnaire », écrivait Trotski dans Leur morale et la nôtre.

Si morale et politique sont séparés, l’une prime l’autre

C’est un cynisme, qui peut être moral (individuel) ou politique (collectif).

Soit c’est un cynisme moral (Diogène) : il vaut mieux être moralement bon que politiquement efficace, la vertu est préférée au pouvoir, l’individu au groupe, la sagesse ou la sainteté à l’action, l’éthique au politique.

Soit c’est un cynisme politique (Machiavel) : mieux vaut être politiquement efficace que moralement bon, mieux vaut la puissance que la justice, le pouvoir et sa conservation est la seule fin.

Alors, idéalisme ou cynisme ? Morale ou politique ?

Il faut choisir mais le libre-arbitre ne permet de choisir ni son camp, ni sa morale, parce qu’on ne se choisit pas soi-même. Chacun est déterminé plus ou moins fortement par ses gènes, son éducation, sa famille, son milieu social… Le choix n’est jamais désintéressé car jamais sans désir. C’est l’impasse faite par les économistes libéraux sur tout ce qui n’est pas rationnel chez le consommateur, l’impasse faite par les analystes politiques sur l’irrationalité foncière de la politique, le pari fait par les sectateurs de toutes les religions sur l’émotion et la peur fondamentale qui exige la croyance. Le désir résulte d’un corps et d’une personnalité, d’un lieu et d’une histoire. Les choix moraux et politiques sont des jugements de goût – ou de dégoût – plus que des jugements rationnels. La raison ne vient qu’en surplus pour « rationaliser » ces choix instinctifs.

Mon goût me porte à préférer ainsi le cynisme à l’idéalisme. Le cynisme est moins dangereux car il permet de ne pas croire. C’est reconnaître que l’existence est tragique, mais ce « dé »-sespoir, cette absence de tout espoir métaphysique apaise, il fait vivre ici et maintenant plus fort et rend plus miséricordieux à nos semblables englués dans leurs passions et leurs angoisses.

Les dangereux sont plutôt les papes armés, les prophètes politiques, les ayatollahs du quotidien, les secrétaires généraux de parti communiste et les censeurs anonymes des réseaux sociaux. La foi rend méchant, la « bonne conscience » rend pire encore.

Le machiavélisme du cynique n’est pas une position politique mais la vérité de toute politique : la force gouverne parce qu’elle est la force. Diogène n’enseigne pas une morale parmi d’autres mais la vérité de toute morale : seule la vertu est bonne.

Le pouvoir n’est pas une vertu, ni la vertu un pouvoir. La morale enveloppe la politique car elle est toujours individuelle et solitaire. Aucun devoir ne s’impose moralement à un groupe ; politique, police, politesse, sont des lois de groupe, la morale non. Le machiavélisme, qui ne se veut que politique, n’est justifié qu’en politique. Ce n’est pas un impératif pour l’individu mais une règle de la prudence et de l’efficacité pour le groupe. Pour chaque individu, Diogène l’emporte.

Machiavel pour le groupe, Diogène pour chacun. Car seul le bien que l’on fait est bon. Il est bon, non par une loi universelle à laquelle il se soumet, mais par la création particulière du bien précis qu’il fait à quelqu’un. La seule règle est qu’il n’y a pas de règle universelle mais seulement des cas singuliers. Pour Montaigne, la tromperie peut servir profitablement si elle est exceptionnelle, dans certaines limites (que chacun doit solitairement évaluer) et exclusivement dans les situations collectives. C’est l’exemple fameux du Juif qui frappe à votre porte, sous l’Occupation, et qui est poursuivi par les nazis. Si l’on vous demande si vous l’avez vu, la vérité exige de dire que oui ; mais la morale exige de dire que non. Ce « pieux » mensonge est pour le bien précis du Juif que vous allez ainsi sauver.

Quoi que vous fassiez, la morale restera globalement impuissante en politique, comme la puissance restera en elle-même amorale. Mais dans votre sphère de décision, vous pouvez agir moralement. Vous ne ferez pas de la « grande » politique mais de la relation humaine – à la base de la vie de la cité, ce qui est aussi la politique.

Chacun sait bien ce qu’il juge, mais n’a plus les moyens d’en faire une morale universelle parce que nul fondement absolu ne tient plus. Il faut faire simplement ce qu’on doit, c’est-à-dire le bien plutôt que le mal, et le moins mal plutôt que le pire. Et ce n’est pas à la foule ni au parti ou au clerc de dieu de juger, mais à chacun, dans sa solitude de choix.

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Luciano Canfora, La démocratie comme violence

Cet essai édite et commente la Constitution des Athéniens, texte d’un pseudo–Xénophon exilé d’Athènes dans les premières années de la guerre du Péloponnèse. Peut-être était-ce Critias ?

Écrit vers -429, il s’agit sans doute de la plus ancienne critique raisonnable de la démocratie. Rédigé en perspective de son renversement, le discours expose qu’à Athènes la démocratie fonctionne en parfaite cohérence avec ses présupposés. Le système ne peut être entamé marginalement, c’est un tout : ou on le rejette, ou l’accepte – mais en entier. Demokratia est la suprématie d’une partie et non la participation égale de tous indistinctement à la vie publique de la cité (exprimée par le terme isonomia). Elle naît d’une rupture violente, lorsque les pauvres ont remporté la victoire sur les riches – à cette époque, les notions de pauvreté et de richesse étaient plus clairement immédiates qu’aujourd’hui. La démocratie est donc la domination d’un groupe social, le demos, les pauvres, selon Aristote ceux qui doivent travailler pour vivre.

Or, écrit l’auteur anonyme, « partout sur terre les meilleurs sont les ennemis de la démocratie : car c’est chez les meilleurs qu’il y a le moins de licence et d’injustice et le plus d’inclination au bien ; mais c’est chez le peuple qu’on trouve le plus d’ignorance, de désordre, de méchanceté : la pauvreté les pousse à l’ignominie, ainsi que le manque d’éducation et l’ignorance qui, chez certains, naît de l’indigence » p.22. On ne saurait mieux mesurer l’origine de la Terreur, de la loi des suspects, et autre dictature du prolétariat. Dans l’idéal, des êtres égaux vivent en parfaite démocratie ou en parfaite aristocratie, ce qui revient au même. Les inégalités dans l’histoire de chacun font que cet idéal ne pourra jamais être qu’approché. Il revient au développement économique, qui répand les richesses – inégalement mais sur l’ensemble du peuple – de dégager du temps pour l’éducation, donc de former la faculté de discernement.

Ce n’est que lorsqu’il y a menace sur le régime que la minorité victorieuse devient intolérante aux critiques. L’empire de la politique sur l’existence des individus est total dans les cités antiques. En démocratie, le peuple est lui-même la loi et la suprématie populaire est donc porteuse de violation de la loi. Le sujet politique n’est pas l’individu, il est le collectif. Rien à voir avec notre libéralisme. D’où la différence que l’on peut sentir entre De Gaulle et Giscard d’Estaing par exemple : le destin national en crise contre la gestion des crises.

De ce texte, je retiens que si la démocratie tend toujours vers plus d’égalitarisme, elle doit se méfier de trop de précautions : « si c’est un bon gouvernement que tu cherches, tu verras d’abord les plus habiles établir les lois ; puis les honnêtes gens châtieront les méchants et les honnêtes gens prendront les décisions politiques et ne permettront pas que les fous siègent au Conseil ou prennent la parole à l’assemblée. Ainsi, à la suite de ces sages mesures, le peuple ne tarderait pas à tomber dans la servitude » P. 24. Un exemple : l’avant-garde éclairée du prolétariat soviétique s’est établie progressivement en dictature.

Tirons deux leçons de ce discours écrit il y a 2500 ans :

  1. L’intérêt d’être mesuré : dans les institutions, cela se traduit par les contrepoids comme l’a montré Montesquieu, exemple Assemblée et Sénat, Exécutif et Législatif, Exécutif et Judiciaire et même, venu des États-Unis et d’Angleterre, Législatif et Judiciaire (Cour suprême, Habeas corpus, Conseil constitutionnel). Ainsi la « folie » est canalisée par la « sagesse », et la sagesse vitalisée, revigorée, régénérée, par la folie.
  2. L’importance de l’éducation pour le fonctionnement du régime : pour comprendre, pour élire, pour participer, le savoir et la souplesse d’esprit sont nécessaires. Pour cela, il faut dégager du temps à l’éducation et à la formation, donc de la richesse collective. Le socialisme de type soviétique a montré son échec à engrener le processus. Le libéralisme de type américain ne crée des enseignements que sur besoins industriels. Il est temps de penser qu’un projet collectif politique doit susciter un enseignement général du citoyen. La IIIe République en France l’avait compris, ce fut sa force. Mais rien ne se fait sans augmentation globale de la richesse – il faut donc encourager l’initiative et l’entreprise, seules capables de le faire car ce n’est pas l’État fonctionnaire, qui administre et gère, qui peut créer des richesses nouvelles. Nul n’est donc plus efficace que l’individu inséré dans une équipe pour y parvenir : le collectif politique doit donc laisser sa place à l’entreprise individuelle. L’un ne peut aller sans l’autre ; les deux pôles qu’ils représentent restent en tension dynamique.

D’où le paradoxe apparent de la politique suivie empiriquement par les gouvernements européens, aujourd’hui comme hier. Il leur faut renforcer les images du collectif politique, mais aussi encourager et organiser l’activité des individus. Les gens aiment à être rassurés par les idées simples et cela fonctionne par « coups de barre » : cinq ans de slogans politiques collectifs, cinq ans de retour à l’esprit d’entreprise. C’est inefficace : il ne faut pas prendre les arbres pour la forêt.

Luciano Canfora, La démocratie comme violence, 1982, Desjonquères 1992, 80 pages, €9.50, e-book format Kindle €5.99

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Zardoz de John Boorman

Quand les années 1970 se projettent en 2293 – soit dix générations plus tard – ce qu’elles voient n’est pas bon. Le film est écrit après les événements de 1968 un peu partout dans le monde et l’Irlande, pays du tournage, apparaît comme un havre préservé, encore archaïque. Le futur est une utopie écolo-hippie où la technologie (déjà) a permis à une élite savante de se préserver dans une bulle tandis que le monde normal s’en va à vau l’eau. Ce thème m’avait séduit lorsque j’ai vu ce film à sa sortie : les intellos dans le cristal, les brutes dans la merde. Ce n’était pas à la mode et difficilement audible en ces années de gauchisme d’ambiance.

Sauf que les intellos du film, efféminés et androgynes, ayant banni le sexe pour cause de féminisme et l’agressivité pour cause de technologie maternante, ne font plus rien, ne chassent plus rien, ne plantent plus rien. Ils vivent en fermettes coquettes comme Marie-Antoinette à Trianon – mais c’est bien « le peuple » comme hier qui fournit le blé. Pour cela, il faut le forcer, rétablir donc la domination – cette abomination de la nouvelle bible de gauche écolo – et, pour cela « sélectionner » – mot abominable de l’idéologie adverse – des contremaîtres qui vont sévir et faire bosser. Donc rétablir la crainte universelle – et pour cela quoi de mieux qu’une nouvelle religion terrifiante ? Les intellos divins, les soldats politiques et les hilotes cultivateurs : ne voilà-t-il pas les trois ordres de l’Ancien régime reconstitués ?

La religion se révèle sous la forme d’un masque de théâtre grec nommé Zardoz, la gueule grande ouverte et la voix profonde, qui surgit des nuages sur la 7ème symphonie de Beethoven. Mais ce vaisseau – car c’en est un – est actionné par un « éternel » (comme les autres), chargé de tenir les terres extérieures au vortex bulle. Arthur Frayn (Niall Buggy) s’inspire du Magicien d’Oz (The Wizard of Oz – d’où zard’oz), parabole 1900 destinée aux enfants de la grande dépression 1883-1897 aux Etats-Unis, pour inventer le nouveau monde post-industriel de l’an 2293. Il sélectionne des exterminateurs qui seront chargés dans un premier temps de « débarrasser la terre » des nuisibles inutiles que sont les brutes ; il leur fait violer les filles et tuer les mâles afin de produire une race nouvelle mieux adaptée à ce monde en ruines ; il ordonne aux exterminateurs de réduire en esclavage ceux qui sont aptes à travailler et de les faire cultiver la terre afin d’enfourner dans la gueule de Zardoz les « offrandes » de ses adorateurs. Contre livraison du blé, il jette fusils, pistolets et munitions sur la terre. Et le peuple est content, il « croit » ; et les exterminateurs sont contents, ils « chassent » l’humain, violent, tuent ou fouettent ; et les intellos écolos sont contents, ils « ont le blé sans l’argent du blé », juste par leur ruse de clercs.

Après avoir déconstruit ce monde en 68, ce film démontre cinq ans après les engrenages d’une reconstruction anti-utopique. Car les grands mots des belles âmes du new age sont du vent devant la nécessité. Vivre en bulle, c’est confortable : fusionnel, dans un éternel printemps, ami-amie avec toutes et tous, sans peine ni douleurs, sans travail ni enfantement – une vraie Bible à l’envers ! Mais ne serait-ce pas de l’orgueil ? Le péché est puni par la loi divine chez les chrétiens. Dont acte.

Car le chef des exterminateurs Zed (Sean Connery), le plus impitoyable et le plus agressif – mais aussi le plus intelligent, un vrai James Bond 007 – est mandaté pour découvrir ce qui se cache dans le masque de Zardoz. Il est poussé par la curiosité atavique de la volonté de savoir, qui est une forme de l’agressivité à vivre. Aidé par ses compagnons qui enfournent le blé à pelletées dans le masque, il se cache sous le tas et n’émerge qu’en vol. Toujours pistolet à la main, la poitrine nue bardée de cartouchières, il « tue » Arthur Frayn qui s’écrase au sol (mais sera reconstitué dans la machinerie biologique du cristal).

Lorsque le Zardoz revient à sa base dans le vortex, Zed part explorer le coin. Il est idyllique, suite de maisonnettes collectives au bord d’un lac, dans une atmosphère douce où il ne pleut jamais et où chacun vit heureux pour l’éternité. Car un vortex est un tourbillon physique qui enferme les particules. Les savants, deux générations avant, ont inventé un monde préservé, stable et fermé comme un cristal (le Tabernacle), dans lequel tous les éléments se répondent, en écho. Ils ont trouvé le miraculeux équilibre, donc l’éternité. Sauf que les humains, même mutés lorsqu’ils sont « reconstruits », ont encore besoin de manger, même s’il ne s’agit que de fruits et de céréales (la viande, quelle horreur, ce serait agressif !). D’où le recours à la domination sur l’extérieur.

Ils ont perdu toute agressivité donc tous désirs ; les mâles ne bandent plus. Certains sont devenus apathiques, les vieux « éternisés » trop tard aspirent à en finir, les autres s’ennuient dans « le collectif » où règne la pensée unique de l’harmonie universelle. Les séances d’unisson, qui rappellent furieusement les sessions de méditations des stages de psy-quelque chose de nos jours, font froid dans le dos. Qui a réticence, même minime, à se livrer à tous, est rejeté socialement et poussé dehors comme un renégat, déchu de toute relation. Le vote est obligatoire et l’on vote pour tout ; la majorité impose sa loi sans contrepouvoir – or la majorité n’est pas originale, ni meilleure que les meilleurs. Sauf qu’on ne veut plus de « meilleurs », l’égalité absolue règne en théorie. Car même chez les éternels, intellos harmoniques, « la domination » existe ! Elle est collective, donc pire ; l’expérience communiste un peu partout sur la planète le montrait à l’envi dans les années 1970. Le totalitarisme intellectuel n’est pas meilleur que le totalitarisme religieux ou celui des seigneurs guerriers. Arthur Frayn ne fait que traduire le sentiment majoritaire des éternels lorsqu’il veut détruire le vortex via un exterminateur pleinement humain, c’est-à-dire tueur et volontaire. Sean Connery – dit Zed, la dernière lettre de l’aphabet – est parfait dans ce rôle : velu, viril, puissant, il va observer et ne laisser observer que ce qu’il veut dans les « expériences » que font sur lui les femmes qui dominent (mais oui) le collectif éternel. May (Sara Kestelman) lui avouera, spontanée, qu’il est « plus intelligent qu’elle et même que la plupart d’entre nous ». Car lui est issu d’enfantement, pas de machine à procréation ; lui a été élevé dans la survie, pas dans la mollesse de l’éternel printemps ; lui bande pour les filles, pas les efféminés éternels – il a envie, il désire, il veut.

Bien sûr, nous sommes dans les années post-hippies où il était mal vu d’être musclé et de montrer sa force, ce pourquoi le Sean Connery d’époque a le torse plutôt mou. Mais, par rapport aux minets filiformes et imberbes qui l’entourent, il est la bête aux narines frémissantes, en slip rouge comme Tarzan. Ce pourquoi l’autre femelle dominatrice Consuela (Charlotte Rampling), glaciale de désirs refoulés, voudra « le détruire » parce qu’elle est en train d’être séduite par le mâle et que cela l’effraie. Il finira par la ravir, ils s’enfuiront tous deux après le crépuscule des dieux et ils auront un enfant que, dans une scène mémorable, on voit grandir entre ses deux parents jusqu’à ce qu’ado, il les quitte pour vivre dans le monde réel – et qu’eux meurent enfin.

Guerre du Vietnam, du Biafra, du Kippour, du Bangladesh, Watergate, crise du pétrole et suspension de la convertibilité or du dollar, composent un monde cruel où, en 1974, les utopies font long feu. Zardoz en est l’illustration. La religion oppresse, les savants imposent, les intellos oppriment, même le végétarisme et le féminisme sont des contraintes : la domination est toujours là. Le seul moyen d’en sortir est d’être empli d’énergie vitale pour penser par soi-même et se révolter – comme les conquérants, comme les pionniers, comme les grands hommes depuis les origines. Contre le rêve écolo de tout ce qui est « durable » au point d’aboutir à un équilibre éternel. Car l’équilibre parfait est asthénie, apathie, soumission au collectif fœtal, absence complète de volonté au profit du plan – autre forme redoutable de dictature. Les individus ne sont plus, ils forment un œuf ; ils n’ont plus d’existence, plus d’attractions pulsionnelles, affectives ni sexuelles, plus de personnalité. Ils sont standards, interchangeables, égaux éternellement médiocres, ennuyés de tout, déshumanisés.

Il faut dépasser le premier degré kitsch et confus, les longueurs parfois, car ce film mérite d’être revu pour ce cinquantenaire de mai 68. Le message est qu’il vaut mieux accepter sa nature et faire avec plutôt que de la nier (ce péché de toute la génération 68 devenue social-démagogique !). Toute l’œuvre de « civilisation » consiste à canaliser les instincts primaires et à dompter les passions par l’intellect pour les faire servir au mieux l’humain dans son environnement. Ce n’est pas en déniant la nature agressive de la bête humaine que l’on changera le monde – au contraire ! Car l’instinct vital surgit toujours, même là où on ne l’attend pas. Autant le reconnaître, le contenir, l’apprivoiser et le canaliser.

DVD Zardoz de John Boorman, 1974, avec Sean Connery, Charlotte Rampling, Sara Kestelman, John Alderton, Movinside 2017, 1h45, standard €16.99 blu-ray €19.99 

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Mary Renault, Le masque d’Apollon

Ce roman me comble, comme d’ailleurs les autres romans de Mary Renault. J’y retrouve pour quelques heures cette Grèce de l’antiquité in vivo qui est pour moi un pays familier. Je m’y sens bien, en accord, comme si cette terre du IVe siècle avant notre ère avait réussi ce délicat équilibre de la connaissance, de la politique et de l’amour. Terre superbe de Grèce : ta lumière, tes fruits, ton vin, ta poussière, tes îles et la mer alentour, font que tu es à la mesure de l’humain. Et tes rocs, le mont Olympe enneigé, tes gorges profondes, tes grottes sombres sur la mer, te rendent mystérieuse, tellurique, à la mesure des dieux et des puissances non-humaines.

Au travers des aventures d’un acteur de théâtre, élevé depuis tout jeune sur la scène, Mary Renault évoque ces hommes épris de philosophie autour de Platon, en proie à la politique autour du tyran Denys ou de Dion le noble, aimant par-dessus tout les jeux et le théâtre. Ah, ce théâtre ! Toute la puissance de la parole est révérée en ce lieu, cette parole qui a donné aux Grecs l’avidité de connaissance et la notion du juste gouvernement, cette parole qui régénère la vertu sur la scène par l’incarnation des mythes sacrés. Les acteurs, derrière leurs masques, ne sont que les porte-paroles des ancêtres, des héros ou des dieux. A la fois représentation et cérémonie, le théâtre en Grèce est l’art miroir en lequel, comme chacun, la cité se mire et ravive ses valeurs. Achille et Patrocle sont remis en scène, Médée, Hector, Troilus – mais aussi Dionysos, Athéna, Apollon. Sont célébrées la valeur, l’amitié, la passion, mais aussi le courage, le dérèglement, le destin, l’aveuglement.

En ce monde, les dieux sont vivants, présents dans le mystère de toute chose. Ils parlent aux hommes inquiets ou tourmentés. Mary Renault fait bien sentir ce plain-pied avec les dieux lors d’un doute ou d’une intense émotion. Ce vieux masque d’une beauté hiératique est l’image d’Apollon ; en le regardant, Nikerato lui parle. Au fond de lui, il est à l’écoute du dieu – il sent, il croit, il sait. Et dans Syracuse livrée au pillage, le tonnerre, la voix caverneuse et le tremblement de terre, mimés par la machinerie du théâtre, sont aussi la voix courroucée de Dionysos. L’amour fiévreux après la terreur est un hommage à ce dieu. Apollon lumière est la raison ambigüe, la sérénité de l’aube, les traits purs et le teint doré des adolescents mâles, cette satisfaction de la parole logique, virile, et du raisonnement clair. Dionysos est joyeux et terrible, il est passion qui emporte, dans le vin comme dans le sexe, il vient des profondeurs de la nuit, rappel de la sauvagerie de la montagne et des bêtes, il s’exprime dans la sensualité charnelle des amants. Ces dieux-là étaient vivants et proches de l’homme, au IVe siècle avant.

Platon et les idéalistes ont choisi Apollon, sûrs du Bien suprême, pourfendeurs de l’ignorance et du superficiel. La morale est de suivre son cœur et sa raison qui domptent les instincts, tous deux détenteurs d’une parcelle enfouie du Bien absolu. Le péché n’existe pas, l’erreur vient de l’inconstance et de l’ignorance. Que chacun écoute en soi parler la Vérité, que les philosophes, plus avancés dans la connaissance de soi, aident ceux qui cherchent à en accoucher. Les anciens masques d’Apollon frappent les enfants car ils sont chargés de la sagesse et de la plénitude de l’être adulte.

Mais la foule et le peuple restent ignares et incultes comme les enfants. Envers eux, il faut user de politique, manipuler les passions et frapper par des exemples concrets pour gouverner. Le sage ne saurait être reconnu qu’auprès d’un peuple de dieux. Une longue éducation est nécessaire à la cité pour que la raison s’installe dans son gouvernement, avec le débat selon les règles. Des années de tyrannie ne peuvent être abolies en un jour. Qui se laisse guider par ses passions, le tyran comme le peuple, la raison ne peut le mouvoir. Dion le découvre, lui qui était trop platonicien. La philosophie échoue en Denys le jeune, échoue à Syracuse, où Héraclide entraîne les factieux, échoue en son fils même, malléable et débauché.

Nikératos l’acteur, soucieux de raison et d’équilibre, mais servant les passions et le mystère du théâtre, découvre en fin de carrière cet enfant fulgurant que fut Alexandre de Macédoine. Il eut la beauté du soleil, la sensualité d’une prairie au printemps. Il fut un descendant spirituel de Platon, bien qu’éduqué par Aristote, porté par le rêve et la foi en son destin. Alexandre reste peut-être le modèle inégalé de l’Occident, ce chant du signe de la Grèce antique, cet équilibre surhumain entre Apollon et Dionysos que le vieux philosophe allemand martèlera au siècle industriel. Il fut harmonie parfaite entre goût du Bien et respect des Mystères, vertu des dieux et foi des hommes.

Mary Renault, Le masque d’Apollon, 1966, éditions Jean(Cyrille Godefroy 1985, occasion €2.86

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Conseil de famille de Costa-Gavras

Un film avec Johnny Hallyday est un peu du contre-emploi. L’histoire est sympathique, une famille de Français popu qui s’élèvent par leur savoir-faire ; les acteurs enfants sont frais et convaincants, les acteurs adultes encadrent bien le chanteur national, mais ce dernier est trop froid pour emporter l’enthousiasme. Il joue appliqué, presque scolaire, le rôle d’un papa sorti de rien qui veut maintenir la morale conventionnelle dans une société en mutation affairiste accélérée (sous la gauche Mitterrand et Tapie). Mais l’on s’amuse, car cette bluette policière familiale est contée d’un ton léger, comme si de rien n’était.

La mère (Fanny Ardant) élève seule depuis cinq ans ses deux enfants, François (Laurent Romor) et Martine (Juliette Rennes). Le père (Johnny Hallyday, 43 ans au tournage) sort de prison avec son complice Faucon (Guy Marchand), qui est le parrain de François. Pour son entrée en sixième, le papa en délicatesse avec le droit veut le faire marcher droit. Bien qu’il soit nettement plus « mignon » (comme le dit sa mère) avec les cheveux longs à la mode, il doit aller chez le coiffeur. Le résultat est, selon son parrain, que ça lui « donne une tête de délinquant ». Le père veut que son fils lui ressemble : il ne sera pas déçu ! Un brin autoritaire et macho, en fils du peuple, Louis/Johnny met François chez les curés, bien que les sachant un brin pédophiles. Mais bon chien chasse de race et le gamin est attiré par les filles : dans le peuple, il ne saurait en être autrement.

Pour la fille, c’est autre chose ; la morale est plus élastique. Ainsi est-elle attirée par son grand frère, seul élément mâle qu’elle ait eu à la maison depuis bébé. Elle se coule dans son lit et attire son bras autour de ses épaules, pour avoir chaud et être rassurée. Adolescente (Caroline Pochon), elle cherchera à l’exciter en prenant des poses sexy vues dans les magazines du grand frère, bien que celui-ci demeure insensible – comme papa. Un soir elle lui demandera, câline : « fais-moi un enfant ». Pour ne pas retourner à la pension où elle a été mise pour ne plus l’avoir dans les pattes lors des « chantiers ». François refusera, non sans garder beaucoup d’affection à cette sœur qui sait tout, écoute tout et lui raconte tout. Cet aparté intrafamilial dans l’histoire policière est une ouverture sur les mœurs libres des années 1980, en même temps qu’elle montre la résistance de la morale traditionnelle dans les milieux populaires. C’est ce conservatisme « réactionnaire » (que les élites cosmopolites et libertines ont eu tort d’ignorer) qui ressurgit depuis quelques années dans les votes « populistes » ou droitiers, aussi bien en Allemagne avec l’AfD qu’en France avec la manif pour tous, le vote Fillon et le Front national.

Les « chantiers », ce sont les casses longuement préparés et minutieusement exécutés par les deux compères pour gagner de l’argent pour « la famille ». Car la famille est le seul bien du peuple, qui n’a pas de relations. L’avocat « véreux » (Fabrice Luchini) n’est qu’une relation d’affaires qui suscite la méfiance, servant de prête-nom à l’achat d’un appartement et d’une boutique en couverture. Parce que le frère de la mère, châtelain catholique au fin fond d’une province traditionnelle et nanti d’une ribambelle de filles et d’un seul fils, refuse toute compromission avec le beau-frère et son ami aux casiers judiciaires bien remplis.

François est intelligent et volontaire. Il a deviné (avec l’aide de sa commère de sœur) ce que sont les « chantiers » et n’hésite pas à user de chantage pour y participer dès 13 ans. Il suit en cela l’exemple paternel qui fait chanter sans aucun scrupule les proches de ceux qu’il va cambrioler et les ferrant par un pourcentage sur l’affaire qu’ils apportent un peu contraints. Les rapports père et fils sont emplis de véracité, l’admiration dès l’école primaire à la lecture des journaux par ses copains, l’observation du savoir-faire et du travail bien fait l’année de son retour, le désir d’imiter papa ensuite, jusqu’à la rébellion naturelle à 18 ans (Rémi Martin), lorsque la personnalité s’est construite et que l’ex-gamin devient adulte et amoureux. Le père aime ses enfants, surtout son fils, comme dans la vraie vie populaire restée patriarcale ; il admire son intelligence et son bon travail à l’école – le prime-adolescent ne faisant que reproduire le goût du travail bien fait de son père, qui est aussi l’honneur populaire. Mais, lorsqu’il veut le promouvoir à son idée, après avoir été approché par la mafia américaine pour cambrioler les villas de la côte d’Azur, François ne suit pas. Il veut être ébéniste parce qu’il aime l’odeur du bois et la précision des gestes. C’est un peu comme forcer un coffre-fort à l’ancienne, les nouveaux à serrure électroniques étant nettement moins drôles.

Le conseil de famille décide de l’avenir du fils, c’est-à-dire le père et le parrain – les femelles n’ont pas la parole même si elles la prennent. Mais le fils veut faire sa vie comme il l’entend. Reproduisant une fois de plus son père, François n’hésite pas à appeler la police pour le dénoncer, seul moyen de sortir de la prison où ils l’ont enfermés.

Avant cette fin filiale bien conduite, la vie se déroule dans le plaisir. François accompagne la nuit les deux adultes sur les « chantiers » et connait l’adrénaline de la peur ; les cambriolés parfois se rebiffent et une scène hilarante montre les villas bourgeoises tirant successivement au fusil (et même à l’arc) sur la voiture qui passe dans le quartier désert après qu’une sirène d’alarme ce soit déclenchée. Le garçon apprend la peinture et l’estimation des œuvres d’art en même temps que l’évolution technique des coffres-forts. En vacances à la campagne en bord de mer, il s’abouche à une bande de jeunes ados à mobylettes (la grande mode de ces années-là, disparue entièrement aujourd’hui). Mais le viol d’une fille de 12 ans par certains de la bande les fait arrêter par la police, ce qui prouve à François combien papa a raison de rester solitaire et de se méfier du travail en équipe.

Derrière le divertissement se cache donc un film social qui ne sacrifie ni à l’action, ni à l’humour, les relations débrouillardes d’une famille moyenne, d’une mentalité populaire et de gamins en prise avec le siècle. On ne s’ennuie pas et le spectateur qui a connu ces années 1980 reconnaîtra une liberté de mœurs et de ton aujourd’hui disparus.

DVD Conseil de famille de Costa-Gavras, 1986, avec Johnny Hallyday, Fanny Ardant, Guy Marchand, Laurent Romor, Rémi Martin, Caroline Pochon, Fabrice Luchini, Juliette Rennes, Gaumont 2010, 1h57, €8.99

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Stendhal, Lamiel

Roman inachevé, roman sans fin en trois versions, passé du romanesque 1839 au politique 1840. Stendhal veut en effet écrire un caractère : la fille de 1830, libérée de l’Ancien régime comme le peuple par la révolution. Notons qu’Amiel est un prénom de garçon donné à une fille ; il viendrait du prénom Emile en provençal et serait issu du latin qui a donné « émule » ou rival. C’est bien plus probablement cette étymologie (vraie ou inventée) qui a séduit Stendhal, que la récupération hébreu qui signifierait « peuple de Dieu ». Amiel étant peu euphonique dans les liaisons de phrase, Lamiel s’imposa vite.

Dans cette Normandie riche et restée hors du temps, un couple de très petits bourgeois affiliés à l’église et au château reste sans enfant. Plutôt que de voir leur héritage qui s’arrondit d’année en année aller à ce mécréant jacobin prolifique de neveu, autant adopter une fillette – que l’on élèvera dans le respect des parents et de la religion. Il s’agit, pour préparer son paradis, de « donner une âme à Dieu ». Voilà donc une Lamiel de quatre ans promptement adoptée à l’Hospice des enfants trouvés de Rouen. Elle sera élevée dans le dressage d’Ancien régime soumis à la religion : bigote, interdite de gambader et même d’écouter la danse depuis chez elle le dimanche. On ne badine pas avec le respect des Ordres.

Seule la lecture permet l’imagination. Le bedeau de père enseigne les écoliers payants et donc sa fille pour l’occuper. La duchesse du coin, qui vient de perdre son chien et a déjà perdu son fils qui, à 18 ans, est parti à l’Ecole polytechnique à Paris, a besoin de compagnie et d’affection. Elle prend Lamiel, 15 ans, comme lectrice du journal bien-pensant La Quotidienne. Mais Lamiel s’ennuie… mortellement. Elle ne peut parler fort ni s’exprimer spontanément, elle ne peut courir dans la maison ni même se promener au jardin où il fait toujours trop chaud ou trop humide, ou trop froid ou trop mouillé. La bienséance compassée de ces vieillards châtelains l’oppresse.

Heureusement, juillet 1830 vint ! La révolution gronde à Paris et la duchesse, affolée, rappelle son fils afin qu’il ne fasse pas tuer pour un Bourbon fainéant et elle passe la Manche (comme Charles X) pour émigrer une fois de plus. Mais comme la révolution n’a duré que trois jours pour remplacer un roi par un autre, la vie reprend. Sauf que Lamiel, désormais 17 ans, secoue ses chaînes. Comme son père, sa mère, le curé et la duchesse sont unanimes pour vilipender « l’amour » et – sainte horreur pour une jeune fille ! – « aller au bois avec un jeune homme », Lamiel décide de voir. Elle choisit l’amant, le lieu et l’heure, elle paye pour se faire dépuceler. Une fois chose faite, elle s’aperçoit que tout ce qu’on lui avait conté est faux et ridicule. « Comment, ce fameux amour, ce n’est que ça ! »

Elle prête alors une oreille attentive au docteur Sansfin, bossu et ambitieux, qui la guérit de sa langueur d’ennui en l’éduquant au rebours du curé. Il s’agit d’appliquer « la règle du lierre » : débarrasser le tronc vigoureux du parasite qui l’enserre et l’empêche de respirer. Il déconstruit la morale bien-pensante et congrégationniste du temps de Charles X pour faire de la jeune fille une sceptique amorale, athée sociale adepte de physique expérimentale avec les gens.

Lamiel ne sera ni nymphomane, ni idéaliste mais, comme le jeune Fabrice del Dongo avant Clélia, amoureuse du plaisir et des caractères humains. Elle agit comme un homme et comme un libertin – le contraire même d’une vierge chrétienne. « Fille du diable » selon les villageois jaloux qui ont critiqué son adoption pour motif d’héritage, elle aura pour amants successifs son déniaiseur robuste Berville, Fédor fils de la duchesse, Nerwinde comte d’empire croquant sa fortune à Paris, Valbaire malandrin à la Mandrin… Femme et libre, elle est une force qui va.

Stendhal veut peindre les caractères de 1830 selon sa mémoire : le notaire narrateur, le curé congrégationniste, le jeune curé timide et tourmenté de désirs, le docteur jacobin qui veut être sous-préfet, le jeune duc emprunté, le viveur héritier, l’ex-femme de chambre devenue tôlière, la duchesse de province. Nous sommes en Normandie immémoriale comme en autarcie. L’Ancien régime féodal règne sur la ruralité et le peuple ignare s’en fout : il baise, boit et festoie.  Le docteur Sansfin est le seul transfuge de ce milieu avec le siècle, tout comme Lamiel. Les deux sont de l’époque Napoléon, des egos libres qui s’affirment et cherchent à assumer leurs désirs.

La version trois de 1840 est la mieux rédigée, la première de 1839 une ébauche un peu rude et la seconde une impasse narrative. Malgré les caricatures et les scènes de farce, le lecteur rit peu car Stendhal est trop sérieux pour prouver. Mais ses sarcasmes sur les positions sociales et leurs prétentions, dans un siècle qui bouge vite, sont réjouissants. La morale, comme le narrateur, est aux abonnés absents et cela est bon – même si en 2017 la morale revient au galop depuis les Etats-Unis, la Russie et le Maghreb réunis – malgré la libération féministe ! 1830 était pour Stendhal un peu comme 1968 pour notre génération : un affranchissement des esprits et des corps. Chez Delacroix, peintre admiré de Stendhal, la liberté guide le peuple seins nus en juillet 1830. L’auteur agit en entomologiste en restant neutre sur le chemin où il promène son miroir, objectivant Lamiel sans tendresse ni jugement.

Une œuvre méconnue utile à découvrir pour mesurer l’insignifiance de ces « vertus » et de ces « valeurs » que chacun sans cesse se renvoie à la face, il y a deux siècles comme de nos jours.

Stendhal, Lamiel, 1839-1840, Folio 1983, 342 pages, €8.80

Stendhal, Œuvres romanesques complètes tome 3 (les trois versions de Lamiel avec La Chartreuse de Parme et Feder), Gallimard Pléiade, édition Yves Ansel 2014, 1520 pages, €67.50

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Paul Harding, Le jeu de l’assassin

Nous sommes à Londres sous l’emprise du Régent Jean de Gand, en 1380. Les clercs à la Cire verte de la Chancellerie disparaissent un à un, mystérieusement assassinés tandis qu’un usurier meurt transpercé d’un carreau d’arbalète dans sa pièce forte entièrement fermée. Voilà une belle énigme pour frère Athelstan et son coroner sir John. La société est crédule, les malandrins habiles à dépouiller et à faire croire. Ne voilà-t-il pas qu’une croix de bois de l’église Saint-Erconwald se met à saigner ?

Ce qui meut les hommes depuis le mythe de Caïn, n’est-ce pas toujours la même chose ? « Un peu plus d’or, un peu plus d’argent ? Une gorge attirante ? Ou les mets et les vins les plus délicats pour nous remplir la panse ? » p.282. Que Madoff, Kerviel ou Cahuzac nous démentent. En ces temps médiévaux de fausseté, d’avidité et de miracles, la droiture et la logique des représentants de la loi paraissent un peu anachroniques. C’est pourtant ce qui nous attache aux enquêteurs, si modernes.

Tout va se résoudre de façon satisfaisante pour l’âme et pour l’esprit, mais pas sans nous avoir baladés d’un bout à l’autre. Ni sans nous faire découvrir d’un peu plus près cette Londres médiévale emplie de marchands et de catins, de prêtres défroqués et de nains, de soldats et d’artisans, de nobles jouvenceaux et de petits galopins.

« Le père prieur m’a envoyé pour travailler parmi les pauvres, plaide frère Athelstan. Je me suis pris d’affection pour ces gens simples qui mènent une vie si extraordinaire. Ils ne savent ni lire ni écrire. Ils sont écrasés de taxes et tiraillés à droite et à gauche, mais ils ont une joie et un courage que je n’avais jamais vus auparavant » p.186. Nul doute que l’auteur, professeur d’histoire médiévale à l’université, ne se soit pris d’affection aussi pour ce petit peuple de cette période naïve. Nous aussi pour ce 7ème opus de la série.

Paul Harding, Le jeu de l’assassin (Assassin’s Riddle), 1996, 10/18 2006, 285 pages, €9.47 

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Modèle Mélenchon : de Lénine à Gorbatchev

Pour Zinoviev, l’utopie communiste s’enracine dans les pulsions élémentaires de la nature humaine : esprit grégaire, besoin de sécurité, paresse.

Mélenchon en fait un argument d’autorité par la promotion du citoyen mobilisé dès le plus jeune âge.

George Orwell, dans sa société imaginaire de l’an 1984 décrivait l’itinéraire d’un militant : « à trois ans, le camarade Oguilvy refusait tous les jouets. Il n’acceptait qu’un tambour, une mitraillette et un hélicoptère en miniature. A six ans, une année à l’avance, par une dispense toute spéciale, il rejoignait les Espions (les pionniers). A neuf, il était chef de groupe. A onze, il dénonçait son oncle à la police de la Pensée. Il avait entendu une conversation dont les tendances lui avaient paru criminelles. A dix-sept ans, il était moniteur d’une section de la ligue Anti-sexe des Juniors. A dix-neuf ans, il inventait une grenade à main qui était adoptée par le Ministère de la Paix (…) A vingt-trois ans, il était tué en service commandé. »

Le communisme n’a pas instauré ce comportement par en-haut, il est venu à la rencontre du sentiment populaire qui ignore le pluralisme, en conteste la légitimité, et pratique spontanément la violence : d’un côté les nôtres, en face les autres.

Mélenchon accuse de complot tous ceux qui ne pensent pas comme lui.

La gauche française a voulu expliquer la tyrannie par les origines historiques du régime : menacé, il se défendrait. La théorie des circonstances exceptionnelles, du « complot », justifie toujours les épurations – jusqu’à Chavez et Maduro. Pour les historiens anglo-saxons, il faut chercher dans les profondeurs du régime tsariste un mélange de passivité et de sentiment du « collectif ». Avec cela, le poids des circonstances : la dissolution de la société traditionnelle en 1917, une volonté farouche du parti bolchevik de contrôler l’ensemble du pouvoir, la personnalité de Lénine et ses trois décisions immédiates en 1918 : 1/ la création d’un appareil policier hors contrôle populaire confié à Dzerjinski, 2/ le refus de constituer un gouvernement socialiste de coalition, 3/ la dissolution de l’Assemblée Constituante, les élections n’ayant désigné qu’une minorité de Bolcheviks. Lénine écrivait : « la notion scientifique de dictature s’applique à un pouvoir que rien ne limite, qu’aucune loi, aucune règle absolument ne bride et qui se fonde directement sur la violence. » La tyrannie naît donc dans les faits avec Lénine et est issue de sa certitude dogmatique d’avoir raison. Au-dessus du suffrage populaire, il place sa propre vision de l’intérêt général. Staline ne fera que poursuivre.

Le 14 mars 1990, le député au Parlement fédéral soviétique Youri Afanassiev, déclara à la tribune, retransmis par la télévision : « nous avons appris de toute notre histoire ce que c’est que la force. Toute notre histoire, c’est justement la force, la violence. Si notre chef et fondateur a réellement jeté les fondements de quelque chose, c’est de l’élévation de la violence, de la terreur de masse, en principe d’Etat. Il a élevé l’illégalité en principe politique de l’Etat. » Il désignait officiellement Lénine.

Mélenchon, comme tous les tribuns sûrs que « le peuple » a raison, raisonne (résonne ?) de la même façon.

Après Lénine, le pouvoir glissera dans les mains de la fraction dirigeante du Parti qui flagornera Staline, destituera Khrouchtchev, encensera Brejnev, et opposera son inertie aux réformes de Gorbatchev. Ce dernier reste dans la lignée des dirigeants soviétiques, il est le « chef d’orchestre » – tout comme Mélenchon se veut le porte-parole de la base en mouvement.

La volonté de Gorbatchev est de conduire le changement d’un régime socialiste autoritaire à un régime adapté aux aspirations nouvelles d’une société plus éduquée. A ses débuts, Gorbatchev (comme Mélenchon) prenait pour modèle Lénine. Avec le temps et les bouleversements irréversibles concédés d’en haut puis conquis par la base en une dialectique sociale difficilement maîtrisable, la référence à Lénine n’est plus que de méthode : il s’agit d’être aussi souple que lui dans la direction du pays, d’accompagner les masses dans leur révolution. Le régime se créera de lui-même par la dynamique des réformes et les poussées de la société (c’est ce que dit Mélenchon). Dans un premier temps, le régime soviétique se coulera dans les formes – anciennes, faute de références – du nationalisme ou des clivages politiques de l’avant-1917 (libéralisme, slavisme, nationalisme, etc.).

Peut-être ne sera-ce pas de la démocratie, au sens où l’entend Emmanuel Lévinas : « en se reconnaissant imparfaite, en ménageant un recours à la personne jugée, la justice en est déjà à la question de l’Etat. Voilà pourquoi la démocratie est le prolongement nécessaire de l’Etat. Elle n’est pas un régime possible parmi d’autres, mais le seul qui convienne. Puisqu’elle sauvegarde la capacité d’améliorer ou de changer la loi en changeant – triste logique ! – de tyran, ce personnage malgré tout indispensable à l’Etat » (entretien à l’Express du 6 juillet 1990).

L’exemple historique – vécu – du modèle soviétique et de son inefficacité tyrannique devrait nous mettre en garde contre les tentations du retour du même. Via Mélenchon entre autres Chavez et Maduro. C’est à cela que doit servir la remémoration d’octobre 1917.

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Manif

« Attention, ça va péter ! » proclame rituellement d’une voix de mitraillette les militants auto-convaincus de faire l’histoire malgré les élections démocratiques. Ceux qui braillent dans la rue et se répandent dans les media ne veulent pas de réforme – ils veulent renverser la table et devenir calife à la place du calife. N’hésitant pas à mentir sur les chiffres – fake news à la Trump, et sans plus de vergogne – en déclarant 150 000 quand on n’en compte que 30 000. Et les gauchistes encouragés par son ressentiment de classe de cramer un garage du service public – comme à Grenoble – ou cramer une voiture de flics, avec les flics dedans – comme jugé récemment.

Mélenchon l’avoue depuis des mois – lui qui voyage en première classe et pas son équipe : son style, c’est Robespierre ; son économie, c’est Chavez ; son régime, c’est Castro. Tous les contradicteurs seront impitoyablement réprimés « au nom du Peuple » – puisque le Peuple c’est lui, autoproclamé Leader maximo. Quant au Front national, soi-disant pour le peuple et contre les ordonnances modifiant le code du travail, il reste aux abonnés absents – c’est dire combien son action réelle est bien loin des ronflements de discours.

Les syndicats ? Ils sont si peu représentatifs qu’ils veulent seulement exister. Foutre le bordel et emmerder le monde est la seule voie qui leur vienne à l’esprit – bien loin de l’efficacité des syndicats allemands, danois ou même (ô l’horreur !) américains.

Ce gouvernement se veut populaire, or le plus populaire de tous est celui qui en fait le moins possible, il ne fâche ainsi personne – voyez Chirac, qui recule dès que ça gueule. Au contraire, quiconque tente de changer les choses voit se lever face à lui les conservatismes en tous genres, des rats dérangés dans leur fromage gras – voyez Rocard et Hollande en butte aux « privilèges » des petit-bourgeois socialistes (syndicalistes professionnels, fonctionnaires « inspecteurs », petits salaires jaloux de l’Etat social qui ne sont pas touchés). Comme Macron veut favoriser l’emploi, donc ceux qui travaillent, il touche aux zacquis des syndicats (qui se foutent des chômeurs depuis toujours), aux revenus de l’immobilier et des retraités, à l’argent dormant dans les Plans d’épargne logement (qui financent peu le logement) et même du Livret A (dont le taux va rester gelé deux ans alors que l’inflation repart un peu), à l’imposition – ISF unique en Europe – du patrimoine en entreprise (actions et parts).

Cultiver le jardin dérange forcément une niche écologique – il faudrait ne rien modifier de la nature pour tout préserver. Mais « la nature », c’est le droit de nature, donc le primat de la force. Tout ce qui libère fait peur, car la liberté en France est une angoisse : comment ? tout le monde va voir combien je suis « nul » ou « inadapté » ? Alors que ce n’est pas forcément le cas et que les talents peuvent se révéler ailleurs qu’à la télé. Y aurait-il tant de flemmards que tout le monde découvrirait, si on libérait un peu les talents ? Les « inégalités » seraient-elles le masque commode de ceux qui ne veulent pas que ça se sache ?

Le fantasme du changement est que ce sera forcément pire. Chiche ! Laissons tout en l’état et que les meilleurs gagnent ! Les exemples sont légion… La semaine de quatre jours fait plaisir aux parents et aux profs, même si les enfants trinquent avec une surcharge de programme. Le bac sanctionné par un examen en une semaine au lieu d’un contrôle continu est un couperet, mais cela permet de ne rien foutre le reste de l’année et de se mettre en grève pour tout et n’importe quoi (c’est « festif et initiatique »). Qu’importe puisque les adultes, dans leur lâcheté professorale, se garderont bien de donner un sujet qui porte sur la partie non étudiée. Les apprentissages ne hissent plus au niveau requis ? Qu’importe puisque l’administration, dans sa lâcheté anonyme, susurre aux correcteurs de noter entre 8 et 15 et de « relever le niveau » s’il s’avère que l’académie X apparaît plus désastreuse que l’académie Y. Qu’importe puisque l’université prend tous les bacheliers sans prérequis. Quoi, la moitié est éliminée à la fin de la première année ? Et encore la moitié à la licence ? Oui, mais motus, le lycéen a tout le temps de s’en apercevoir et, après tout, s’il est nul il ne pourra s’en prendre qu’à lui, n’est-ce pas ? Et tant pis s’il a été baladé par la démagogie qui lui affirme que toutes les filières sont bonnes. Ce n’est que lorsqu’il cherchera du boulot qu’il se rendra compte de son impasse. Car « le boulot », ce ne sont pas les contrats « aidés » de la démagogie mais les emplois en entreprise… et là, la compétence se révèle. La formation professionnelle est macquée aux syndicats (salariés et patronat) ? Z’avez qu’à avoir les bons copains et les pistons qu’il faut. Ou à prendre n’importe quel » stage » sur catalogue, même s’il ne vous sert à rien, Pôle emploi vous en sera reconnaissant.

Malgré le discours égalitariste et le lénifiant « tout le monde il est beau, gentil et créatif », le système social français est fondé dans son ensemble sur la sélection – hypocrite, mais réelle : par les maths, par la façon de s’exprimer et d’écrire, par l’apparence (look, habillement, attitude, politesse), par les relations, par le « statut » professionnel ou social. Les classes S sont sélectives, les prépas une ascèse, les Grandes Ecoles ont toutes un concours d’entrée ou une sélection sévère par jury, les facs ne gardent qu’un quart des premières années en mastère. Les concours de la fonction publique sont impitoyables à qui n’est pas formaté comme il convient – et les employeurs privés ne prennent pas n’importe quel clampin.

La société est dure, mais elle ne veut pas que ça se sache : dans une société de Cour, seules les apparences comptent. Mais on continue de bercer les lycéens avec « le droit au bac » sans vraiment travailler – et les salariés avec des « droits » qu’ils se trouvent fort en peine de faire respecter lors des procès face aux avocats (nombreux, spécialisés et bien payés) des patrons. Négocier « en » entreprise plutôt que dans les branches (lointaines et anonymes) ou dans les centrales syndicales (nationales et idéologiques) permettrait peut-être une meilleure maîtrise de son destin.

Pourquoi le gouvernement Macron « et de droite et de gauche » – donc qualifié automatiquement « de droite » par tous les recalés des élections récentes à 8 tours – voudrait-il changer une sélection sociale impitoyable ? Serait-ce donc qu’il n’a pas ce « conservatisme » dont ses adversaires le créditent, sans réfléchir, sans apporter aucune preuve et avec leur mauvaise foi coutumière ? Qui croit que la réforme n’est pas indispensable pour s’adapter dans un monde qui bouge ? Les idées de « pure gauche » sont en apparence généreuses mais – Marx nous l’a bien appris – l’idéologie n’est que la superstructure des réalités matérielles, le prétexte vertueux des intérêts bien compris. Or l’intérêt des bateleurs appelant à la grève n’est pas d’améliorer le sort des travailleurs (le choix est pour eux : ou de renoncer et de ne rien changer – ou d’augmenter encore plus les carcans et blocages au détriment de toute embauche), mais de se faire mousser. Parce que leur ego en a pris un coup durant cette année et demi de campagne électorale…

Égalitarisme de théâtre mais Société de Cour : une fois hors de la rampe, chacun en son club social et sa niche rémunératrice : le soi-disant homme du peuple Mélenchon ne se mélange pas au menu fretin, il ne voyage qu’en « classe affaires », avec des arguments qui fleurent bon le privilège. Sur la rampe, il faut se grimper et se hausser du col, en piétinant le gêneur. Le corporatisme de la ‘lumpen-intelligentsia’ (mot de Gilles Martinet, de gauche) a la mauvaise foi des mauvais perdants. L’archéo-socialisme accentue la tendance à être toujours « contre », quoi qui soit proposé. En bref tout ce qui change fatigue, vivement la retraite, faute de providence d’Etat pour tous ! Car il n’y a pas assez de sous : pour en créer, il faut produire, donc encourager les entreprises, donc diminuer les blocages et favoriser le contrat.

Ce qui est proposé n’est sans doute pas parfait ; il cache peut-être des « loups » – mais il mérite d’être testé plutôt que de ne rien faire et de garder 10% de chômeurs/chômeuses, comme depuis trente ans. Mais allez changer la comédie humaine…

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La France en marche ?

Pourquoi s’étonner que la rencontre d’un homme et d’un peuple soit perçue comme une « révolution » ? Malgré l’illettrisme contemporain et la posture de terreur idéologique de la gauche extrême, la « révolution » est le retour d’une planète à son point d’origine. En 2017 en France, il s’agit du retour à la lettre de la Constitution de la Ve République votée en 1958. Emmanuel Macron est cette rencontre d’un homme avec un peuple qui – soit a voté pour lui – soit a laissé faire.

Pourquoi lui et pourquoi pas moi, se demandent les anciens leaders évincés ? Parce que non seulement la gauche a explosé, la faute étant due principalement à l’ego surdimensionné de Mélenchon, mais aussi aux atermoiements irréalistes des écolos et à l’inanité du « socialisme » à encore exister. Si Hollande, ce falot inconsistant, s’était représenté, il aurait probablement été battu ; il a eu l’ultime sagesse de renoncer et d’adouber en dauphin le jeune Macron de 39 ans. Incarner la présidence n’est pas donné à tout le monde, et surtout pas à un Normal voué à saint Thèse qui a la phobie de décider. La gauche est en miettes, mais la droite ne va qu’un peu mieux. Le candidat « naturel » (du système) Alain Juppé a échoué largement à la primaire, se voyant préférer par « le peuple » de droite le catholique austéritaire Fillon. Lequel Fillon, professeur de vertu comme Bayrou, s’est trouvé fort dépourvu lorsqu’une presse implacable fut distillant les révélations progressives de son népotisme. Quant au fantasme Le Pen, il s’est brisé sur la bêtise – n’ayons pas peur des mots – de la candidate lors du débat face à Macron. La crise de la démagogie a eu lieu en direct.

Le premier tour officiel (sur les huit tours depuis les primaires initiales !) a révélé le pentagone français : la droite radicale Le Pen, la droite traditionnelle Fillon, la droite libérale Juppé-Bayrou, la gauche libérale Valls, la gauche radicale Mélenchon. Avec l’abstention en plus, celle des classes populaires et des relégués périphériques de la mondialisation. Les partis se sont montrés moins porteurs d’idées et de projets réels que machines stupides à désigner des candidats ; la caste intello-médiatique a illustré une fois de plus son incapacité à penser par elle-même (où est donc passé Nuit debout ?) au profit des intérêts de groupes idéologiques ou financiers (qui « possède » le journal le Monde ou l’Obs ? quel milieu étroit « tient » France-Culture, France-Inter ?). Les Français en ont eu marre des politiciens professionnels, des désignés rituels, du prêt-à-penser des médias : ils ont favorisé les marginaux hors primaire, hors système, hors partis. Emmanuel Macron a représenté le plus petit commun dénominateur de cette volonté de « dégager » mais « sans le risque » : une synthèse improbable de Mélenchon et de Giscard…

D’autant plus que Macron se montre optimiste dans un pays pessimiste, faisant porter au système politique progressivement refermé sur lui-même depuis trente ans – la loi sur le financement des partis a encouragé la professionnalisation – la responsabilité de l’impuissance publique. A surgi une horde de néo-militants de la société civile, inexpérimentés mais enthousiastes, individualisés par les réseaux numériques. Ils sont portés non à « la synthèse » mais au « en même temps » : à la prise en considération des opinions des autres, la différence permettant seule le débat démocratique. Au risque de l’atterrissage (brutal) et de l’institutionnalisation (bureaucratique). Prudemment, le gouvernement est surtout composé d’énarques et de politiciens aguerris mais « en même temps », l’Assemblée nationale se voit renouvelée à 75% avec plus de femmes et moins de fonctionnaires.

La suite est plus floue, même si le Président est redevenu à majuscule : lui incarne la fonction, avec gravité et simplicité, tout en assumant ses mots critiques que la presse reprend sans penser une seconde à ce qu’ils veulent dire (« les fainéants, les cyniques, les extrêmes »). Autrement dit les profiteurs du système, les manipulateurs politiciens et les radicaux qui promettent toujours la lune. Qui sont-ils ? Au vu des réactions indignées, chacun s’est bel et bien reconnu. Et cela alimente le débat démocratique, ce qui est au fond très sain.

Bien sûr, les vieux réflexes technocrates ont ressurgi : le coup de rabot du « j’veux voir qu’une tête » – égalitariste mais surtout flemmard (surtout pas d’ennuis, tout le monde pareil !). L’armée, l’aide au logement, ont ainsi fait les frais de cette bêtise des bureaux – suscitant là encore une réaction présidentielle pour le budget de l’an prochain, comme s’il s’agissait d’un jeu pour la communication entre le mammouth imbécile et son nouveau dompteur. Le prochain budget, pleinement macronien, permettra d’évaluer la direction réelle vers laquelle le pays sera engagé – mais il faudra attendre décembre.

Gageons que ce budget sera de gauche mais libérale, redistributif mais surtout aux nationaux. La population en a assez de la générosité à tous vents alors que le chômage reste à un niveau indécent en France par rapport aux voisins. L’immigration était « une chance pour la France » lorsqu’elle restait contrôlée. Depuis que la grande vague a déferlé sur les pays européens, les gens ont peur de voir basculer leurs façons de vivre face au rigorisme d’islam, de partager un gâteau qui se réduit avec la concurrence mondialisée, d’introduire des terroristes dans la masse (le dernier attentat de Londres, perpétué par un garçon de 18 ans, le prouve). Désormais, c’est identité d’abord, universalisme ensuite. Une culture n’est pas un compromis métissé mais un héritage qui évolue. Cette attitude n’est pas propre à la France : le Brexit et l’élection de Trump comme la méfiance chinoise envers les étrangers – montrent que c’est mondial : la rançon de l’ouverture économique… « Respect » n’est pas un mot réservé aux revanchards des banlieues, il est universel !

Même les nantis de la mondialisation acceptent désormais de soumettre les échanges de population au filtre de la compatibilité culturelle. Il n’y a que chez les plus bornés des idéologues que ce bon sens ne passe pas. Notamment dans les médias, où chacun épie chacun pour lui ravir sa place, où la surenchère dans le « politiquement correct » est l’aune à laquelle se mesure la légitimité à occuper les places. Ce pourquoi les Français préfèrent de plus en plus Internet aux journaux et les radios privées au « service » public. C’est ainsi que l’Esprit public a migré en septembre de France-Culture au podcast.  L’ersatz produit à la même heure le même jour sur la radio publique n’a pas le goût du vrai et rassemble surtout des journalistes, glosant entre eux sur leurs problèmes de caste.

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Le maître d’escrime de Klaus Härö

Nous sommes en 1952 et la Grande guerre patriotique (version URSS) s’est achevée contre les nazis il y a sept ans à peine. L’Estonie est devenue République socialiste soviétique et impose son carcan idéologique politico-social comme n’importe quelle religion. Son clergé est le Parti et son bras armé « les organes » (de renseignement intérieur), mais tout fonctionnaire zélé se doit de dénoncer son prochain s’il a quelque doute sur sa ligne.

Ce film finnois-estonien a ceci d’intéressant qu’il montre combien l’emprise totalitaire peut agir au ras du terrain, dans le simple choix d’une activité sportive a priori non politique. Il montre aussi combien le « peuple » manipulé sait aussi résister, passivement, et imposer ses choix de par sa masse contre la minuscule élite autoproclamée qui prétend le diriger. Il montre enfin les vraies raisons de la passion égalitariste et de l’obsession d’obéir à l’Etat : la jalousie de classe, l’envie personnelle, le ressentiment social.

Endel est un jeune homme de 29 ans qui débarque, un beau jour de 1952 (comme le montre une banderole partisane) dans la petite ville très provinciale d’Haapsalu. Il vient de Leningrad (Saint-Pétersbourg) et postule auprès du collège local pour un emploi de professeur d’éducation physique. Déjà, quitter une capitale soviétique est suspect en soi ; avoir étudié à Leningrad et n’enseigner que dans une province reculée de l’empire l’est encore plus. Le directeur du collège, arrivé par intrigue, se méfie. Sous Staline (comme sous Mélenchon), seuls ceux qui se méfient arrivent à conserver des postes enviés.

Il le laisse donc se découvrir. Endel ne sait pas qu’il est de bon ton d’offrir aux élèves des activités (gratuites) parascolaires ; il ne sait pas non plus que les skis abandonnés dans le grenier de l’école sont prêtés à l’armée s’ils sont en état. Le directeur s’est bien gardé de lui dire et lui n’a rien demandé, comme cherchant à se faire oublier.

Il ne trouve donc rien d’intéressant à proposer aux élèves de dix à quatorze ans, fils de prolétaires : la randonnée à ski est compromise parce que les skis réparés par ses soins ont été réquisitionnés ; aucun matériel n’est prévu pour une quelconque activité en cet hiver rigoureux. Alors quoi ? Des sports « prolétaires » ? Qu’est-ce à dire ? La boxe ? Le foot ?

Les gamins et les gamines sont demandeurs ; ils ont tous plus ou moins perdu leur père dans la guerre et cherchent un modèle auquel s’identifier. La petite Marta (Liisa Koppel) surprend un soir après les cours le prof s’entraîner au fleuret dans la salle de gym. Elle lui demande si elle pourrait faire comme lui. « Non, répond Endel, pour cela il faut être au moins deux ». Qu’à cela ne tienne, les enfants sont bien plus démocrates que les adultes, restés méfiants à l’égard du pouvoir et des changements dramatiques de « la ligne ». Endel rumine le désir de Marta et, faute de mieux, propose un entraînement d’escrime lors du « club de sport » extra-scolaire. Il s’attend à voir débarquer Marta flanquée de deux ou trois gamines. Il n’en est rien : ce ne sont pas moins que 25 garçons et filles qui le fixent des yeux lorsqu’il entre dans le gymnase.

Comment intéresser ces gosses avides d’agir sans aucun matériel et avec tant de monde ? Le système D libertaire prend alors le relais de l’Etat central autoritaire défaillant : Endel emmène les gosses chercher des roseaux au bord de la mer. En choisissant les plus droits, les faisant tremper un moment pour les assouplir, les dotant d’une rouelle d’arrêt à la poignée, il obtiendra une brassée de fleurets d’entraînement acceptables. Jaan, 14 ans, se propose pour l’aider, mais Endel décline. Comme avec Marta, il ne sait pas parler aux enfants et a peur des relations qui pourraient s’établir.

C’est Kadri (Ursula Ratasepp), une autre prof du collège qui devient peu à peu amoureuse de lui, qui va l’obliger à fendre la cuirasse en lui expliquant ce qui se passe. Ces enfants, garçons et filles, sans modèle paternel projettent sur lui leur frustration. Il est pour eux « comme un père », même s’il est distant et un brin sévère (c’était d’ailleurs le modèle dominant du père en société autoritaire). Il a dit non à Marta et a vu comment Marta s’est débrouillée pour imposer son désir ; il rabroue Jaan, maladroit d’une adolescence trop vite grandie, mais le rattrape lorsqu’il veut tout laisser tomber et lui enseigne en particulier les parades où il est faible.

Le directeur voit d’un mauvais œil cette initiative – pourtant l’effet direct du « démerdez-vous » qu’il a envoyé à la face de ce prof sorti de Leningrad qui lui demandait comment créer une activité sans aucun support. Doit-il feindre d’approuver ? Doit-il sévir ? En animal politique (donc pas très intelligent), il se couvre avec « la démocratie », ou du moins avec « le centralisme démocratique » qui en est sa version léniniste adoptée par Staline : le peuple est consulté mais la décision est déjà prise et s’impose, de gré ou de force, par la persuasion dialectique ou par la menace d’enquête personnelle.

Sauf que « le peuple », en la personne des parents d’élèves, voient favorablement l’initiative du prof. Leurs gamins sont très contents et s’occupent avec enthousiasme. Faut-il les priver de ce sport somme toute immémorial ? « L’escrime est un sport bourgeois », se défend l’apparatchik ; « pas plus qu’un autre », s’insurge le grand-père de Jaan (Lembit Ulfsak), pratiquant lorsqu’il était jeune, « même Karl Marx l’a pratiquée ». Donc le vote : les parents lèvent un par un la main, scrupuleusement notés par l’adjoint du principal (Jaak Prints), un nazi rouge au visage mou et à la moustache stalinienne ridicule sur ses grosses joues. Tous ceux qui auront contré le directeur, bras armé du Parti, verront enquêter sur eux pour suspicion contre-révolutionnaire. Le grand-père de Jaan sera donc arrêté quelques jours plus tard…

Endel Nelis a été incorporé de force à 18 ans dans la Wehrmacht,  comme tous les garçons de son âge lors de l’invasion nazie. Il s’est vite échappé pour se cacher dans les forêts nombreuses du pays, en attendant la libération par les Soviétiques. Il a alors rejoint Leningrad pour faire des études d’escrime avec son entraineur Alexei (Kirill Käro), en prenant le nom de sa mère. Ce pourquoi il se cache. Mais son initiative fait que le directeur demande à son adjoint d’enquêter sur lui. Est-il subversif ? Contre-révolutionnaire ? Va-t-il plus simplement faire de l’ombre à la petite vie de fonctionnaire tranquille que le directeur s’est façonnée ?

Un jour, les enfants découvrent l’annonce d’un tournoi de fleurets juniors à Leningrad, auxquels sont conviés démocratiquement tous les clubs scolaires de l’empire. Haapsalu va-t-il participer ? Encore une fois Endel dit non… puis se rend devant les regards implorants des gamins, Marta et Jaan en particulier. Il obtient d’Alexei, qui cherchait à le convaincre de s’exiler à Novossibirsk, du matériel d’occasion pour entraîner ses adolescents. Ceux-ci en veulent, ils sont prêts, ils font confiance à ce prof qui les convie enfin à des activités qu’ils aiment – même si elles ne sont pas « prolétaires » (et peut-être surtout pour cela ?).

Malgré le risque, Endel cède : il inscrit le club à Leningrad et emmène deux équipes de deux, garçons et filles, plus une remplaçante : Marta. Bien qu’impressionnés par le faste, la foule qui les regarde et par la technique des autres, les enfants excellent : car ils se sentent soutenus par leur prof comme par un père – sévère mais juste. Il les oblige à se surpasser et ils lui en sont reconnaissants. S’élever au-dessus de sa condition et de soi-même, n’est-ce pas au fond le but de « la révolution » ? Ils empruntent un équipement homologué pour concourir car ils ne sont pas équipés comme les autres, ils se concentrent comme à l’entraînement, ils quêtent l’approbation de leur mentor. Mais celui-ci voit bien que des miliciens en uniforme bloquent peu à peu toutes les sorties ; le directeur est là qui avoue : « je le fais pour le bien des enfants » – le bien politique s’entend, pour se couvrir en cas d’enquête pour subversion.

Les adolescents gagnent la finale, surtout contre le champion de Moscou, un garçon très vite grandi qui joue sur son allonge mais est trop confiant en ses succès. Jaan est blessé légèrement à la cheville ; Marta le remplace et réussit à tenir. La victoire est à eux ! Malgré cela, Endel est arrêté et le directeur n’applaudit que du bout des doigts.

Heureusement, la biologie corrige la politique – contrairement aux thèses de Lyssenko qui croyait l’inverse. Staline meurt quelques mois plus tard et c’est « le dégel » : tous les prisonniers politiques arrêtés sur de simples soupçons sont relâchés ; Endel revient à Haapsalu en train, où il est accueilli sur le quai par Kadri, mais aussi par tout le club des adolescents.

Ce beau film très humain – tiré d’une histoire vraie – montre les rouages de la lâcheté et du courage, les ressorts de l’envie et de la délation, le besoin de père et l’offre maladroite mais droite de l’adulte.

Lorsque l’on entend les Mélenchon vanter le soupçon et menacer de la guillotine sur l’exemple de Robespierre quiconque dévierait de « la ligne » par lui seul imposée, lorsque l’on sait que « l’insoumis » Corbières a pour idole Lénine et sa conception autoritaire, centralisée, de « la démocratie », voir ce film ouvre les yeux. Il démonte un à un les rouages de la société totalitaire qui, pour « le bien » du peuple, définit seulement par quelques-uns ledit peuple et ledit bien. Tout cela pour leur propre pouvoir – ni pour le bien, ni surtout pour le peuple !

Film Le maître d’escrime de Klaus Härö (Miekkailija en finnois, Vehkleja en estonien, The Fencer en anglais), 2015, avec Märt Avandi : Endel, Joonas Koff : Jaan, Liisa Koppel : Marta, Ursula Ratasepp : Kadri, Lembit Ulfsak : le grand-père de Jaan, Kirill Käro : Aleksei, Egert Kadastu : Toomas, Jaak Prints : adjoint au directeur, disponible en DVD de langue russe, espagnole et catalane sous le titre Miekkailija (la clase de esgrima), €19.18

Passé sur Arte en août en traduction française, mais sans DVD annoncé – dommage !

La gauche culturelle aurait-elle trop peur de déplaire au proto-dictateur Mélenchon ?

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Dick Howard, Aux origines de la pensée politique américaine

Il est d’usage d’opposer ‘démocratie’ à ‘république’, la première étant réputée plus progressiste que la seconde. La démocratie mettrait au pouvoir le peuple, la république n’étant que la chose commune. Nous serions tentés de dire : Ô peuple, que de crimes commet-on en ton nom ! L’incantation au ‘peuple’ n’est en rien un gage de démocratie, en témoignent les dictatures technocratiques partisanes des fameuses « démocraties populaires ». Tellement démocratiques que l’on allait en prison pour un pet de travers, après avoir été forcé d’avouer par des moyens coercitifs auprès desquels Guantanamo paraît presque anodin (film L’Aveu, avec Yves Montand). Tellement populaires qu’il fallait un Rideau de fer pour empêcher les populations de l’est de s’exiler dans cet « enfer » de l’Ouest où l’on vivait pourtant tellement mieux… Ou, plus proche de nous, ces pénuries criantes du régime Chavez-Maduro au Venezuela – pourtant le « modèle » du démagogue tribun Mélenchon.

L’originalité de l’Amérique est d’avoir été la première à traduire les idées des Lumières en institutions. Et la première encore à avoir fait de l’équilibre, sur le modèle de Montesquieu, le secret du pouvoir populaire. Les Etats-Unis ont inventé cette « démocratie républicaine » qui laisse toute sa place au débat de tous – tout en corrigeant les errements démagogiques ou les tentations autoritaires par les institutions. Nous l’observons sans peine avec le clown Trump, forcé de mettre de l’eau dans son vin par les juges fédéraux et les Etats locaux – en attendant peut-être d’être « démis » par ses pour l’instant « amis ».

Dick Howard, Américain parlant parfaitement français, enseigne les sciences politiques à l’université de Stony Brook dans le New Jersey. Il analyse les débuts tâtonnants de la pensée politique américaine durant la guerre d’indépendance. Il montre l’invention d’institutions nouvelles à l’œuvre, la richesse des propositions, les revirements issus des arguments des autres.

Il mène son étude en trois parties historiques : l’indépendance, les institutions, la politique effective. Chacune des parties est analysée en quatre étapes : le vécu, le conçu, le réfléchi et le repensé. Cette approche est toute pragmatique, partant de la vie réelle et des problèmes concrets pour s’élever, par degrés dialectiques, à l’abstraction des rouages, à la rétroaction de leur fonctionnement et au retour sur expérience. Il s’agit d’un état d’esprit typiquement américain et qui a fait ses preuves : la Constitution initiale n’a pas quasiment pas bougé depuis son origine – contrairement à celles de la France qui sont sans cesse amendées ou refaites.

Le cœur de l’écart entre la pensée politique américaine et la française est ce comportement « antipolitique » décrit dès la page 16 : « Il s’agit d’un refus de toute forme d’indétermination historique, et d’un rejet de toute division sociale, quelle que soit sa manifestation, refus et rejet qui se doublent de l’incapacité d’accepter la responsabilité de ses propres jugements. Nous avons là une des expressions d’une politique de la volonté. » Car ni la ‘main invisible’ du marché libre régi par la juridification des rapports sociaux, ni le ‘Plan’ d’un État-providence censé régler la société entière, ne sont « politiques ». Les acteurs politiques y refusent d’exercer leur jugement et d’en assumer les conséquences, sur l’exemple célèbre du « responsable mais pas coupable » du Fabius national.

La politique, c’est l’art de trancher après débat entre des intérêts légitimes mais contradictoires. Or, les technocrates politiciens préfèrent de beaucoup « laisser faire » les choses comme elles vont, les rapports de force tels qu’ils s’établissent ou la Raison pure des administrations. L’Amérique dans ses débuts s’est gardée d’une telle façon de considérer la politique – ce qui est une leçon pour notre régime dévalué par nos deux derniers présidents. Par la suite – et notamment sous George W. Bush – les Etats-Unis ont connu « une rapacité économique aussi bien qu’un nationalisme devenu d’autant plus agressif que l’on est moins sûr de soi-même. » Mais « il est surtout nécessaire d’insister sur le fait que ces excès ne sont ni nécessaires, ni fatals » p.17.

Contrairement à la France, la République américaine n’est pas née toute armée du cerveau de philosophes politiciens. Elle est issue de l’expérience à ras de terre du self-government des Associations durant la guerre d’indépendance. La naissance tâtonnante des institutions est issue d’une intense réflexion sur cette adaptation entre la démocratie directe (avec ses élections étendues à beaucoup de postes officiels) et les institutions républicaines (aptes à créer un Etat acteur des relations internationales et arbitre des divergences d’intérêts à l’intérieur). Les « factions » sociales (Publius) menacent l’unité, mais elles ne peuvent ni ne doivent être éliminées par une Raison d’État masquée sous la démagogique « volonté générale » (Rousseau). Il faut donc en contrôler les effets :

1/ par la représentation « qui épure et élargit l’esprit public » p.349 en rationalisant les passions et argumentant les intérêts (d’où les idées justes chez nous de démocratie participative et de décentralisation de certaines décisions au niveau local – y compris pour les entreprises),

2/ par l’étendue du territoire de la république qui oblige à s’adresser à ce qu’il y a de commun en l’homme – sa raison – plutôt qu’à la diversité des passions, et qui dilue la multiplicité des intérêts particuliers au profit d’un intérêt commun, « à savoir la nécessité de protéger les droits de la minorité » p.351 (d’où le rôle du Parlement comme creuset des idées, lieu de débats et d’élaboration de la loi).

On le voit, ce livre est riche d’informations, de réflexions et d’une façon de penser différente de la nôtre. Ce pourquoi il est précieux : non seulement pour saisir le « moment » Trump dans l’histoire des Etats-Unis, mais aussi pour repenser notre rapport français à l’Etat, dans les errements de la gauche comme de la droite avant les dernières présidentielles.

Dick Howard, Aux origines de la pensée politique américaine, 2004, Livre de Poche Pluriel 2008, 412 pages, 10,70€

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Braveheart de Mel Gibson

Sixième de onze enfants d’une mère irlandaise et ayant travaillé en usine en Australie, Mel Gibson aime à incarner l’aspiration à la liberté des opprimés : les Irlandais, les Ecossais, les survivants de l’apocalypse de Mad Max, les révoltés de la Bounty, les fédéraux contre la mafia en jouant Eliott Ness. Il a 39 ans et est en pleine maturité physique et professionnelle lorsqu’il incarne le légendaire William Wallace, héros de l’indépendance écossaise entre 1280 et 1305.

Le gamin crasseux (James Robinson) de la ferme pauvre isolée dans les Highlands, voit son père et son frère aîné partir combattre l’Anglais qui vient piller le pays ; ils en reviennent cadavres, tranchés de coups d’épée et percés de coups de piques. Brutal, le réalisateur Gibson montre le sang, les blessures, les chevaux éventrés (des maquettes), toute l’horreur bouchère de la guerre. Pris par son oncle sous son aile, éduqué à l’étranger dans les lettres et les armes, le jeune garçon va devenir un homme. Ce qui compte, lui dit son oncle, c’est avant tout la tête ; le bras ne vient qu’ensuite. William Wallace adulte (Mel Gibson) revient sur ses terres et ne rêve de de pouvoir cultiver et fonder une famille en ne demandant rien à personne, en autarcie comme tous les pionniers que la politique indiffère.

Mais l’Anglais ne l’entend pas de cette oreille. Le roi Edouard 1er (Patrick McGoohan), dit le Sec pour son cynisme sans pitié, veut mettre à merci ces loqueteux rebelles et impose le droit de cuissage sur les jeunes mariées écossaises à tous les nobliaux anglais qui occupent le pays (droit inventé, qui n’existait pas en ce temps). Il tente ainsi une acculturation ethnique pour mêler les sangs en même temps que la contrainte imposera le pouvoir de Londres. Wallace, qui aime la belle Murron (Catherine McCormack), celle qui lui avait offert un chardon enfant sur la tombe de son père, la voit en passe d’être violée ; il la défend, la pousse sur un cheval, mais le terrain et l’Anglais empêchent sa fuite et elle est égorgée en public par le shérif (sans être violée, ce qui est catholiquement correct mais moyenâgeusement peu vraisemblable). Mel Gibson, en bon catho tradi, élimine ce qui le gêne dans l’Histoire. Mais il pratique le biblisme à l’américaine, qui privilégie l’ancien Testament au nouveau, en rendant œil pour œil et dent pour dent : il égorge lui-même le shérif égorgeur.

C’est ainsi que le jeune Wallace devient rebelle, et comme il n’est ni rustre ni bête – il sait même le latin et le français – il va donner du fil à retordre à Messires les Anglais. D’autant qu’Edouard 1er mandate son fils tapette (Peter Hanly) pour mater la révolte écossaise, afin de le viriliser (en vrai, le futur Edouard II est plus cultivé que pédé, mais Gibson aime forcer le trait entre « Bien et Mal »). C’est sa femme Isabelle de France (Sophie Marceau), la future reine, fille de Philippe le Bel, qui porte la culotte (bien qu’elle n’eût qu’environ 12 ans à l’époque de la véritable histoire et n’était pas encore mariée au prince de Galles…). Elle est envoyée par le roi pour soudoyer Wallace, mais tombe sous son charme ; en lieu et place d’un barbare qui ne connait que la violence, elle découvre son courage, son grand amour massacré et sa passion pour la liberté. Braveheart est traduit en québécois par Cœur vaillant, ce qui fait très scout catholique (et ravit Gibson) mais reflète assez bien la bravoure passionnée contenue dans le mot. Mel Gibson, en bon descendant d’Irlandais, dote plutôt la Française d’un amour de la révolution et de la liberté bien peu dans l’air des temps féodaux. Il pratique la post-vérité à l’hollywoodienne en réécrivant l’histoire qui convient à sa propre époque.

Cette séduction va aller très loin puisqu’Isabelle va trahir son roi pour renseigner Wallace afin qu’il évite les pièges qui lui sont tendus ; elle va même coucher avec lui pour donner un fils à son mari, trop tapette pour lui en faire un, même si le roi Edouard a jeté d’une ouverture de la tour de Londres le trop beau compagnon du prince de Galles (ce qui est historiquement incorrect, Peter Gaveston fut exilé avant de revenir à la mort d’Edouard 1er). Ironie filmique du renversement de situation : la guerre biologique que voulait mener Edouard le Sec par droit de cuissage pour engendrer des mâles anglais à droit d’aînesse se retourne contre lui, puisqu’Isabelle devrait donner naissance à un petit Wallace qui deviendra roi d’Angleterre. Telle est du moins la légende, un brin raciste (peut-être en réaction à la moraline trop politiquement correcte de l’ère Bill Clinton), véhiculée en 1995 par le film. Légende car William Wallace fut exécuté en août 1305, tandis que le futur Edouard III ne naitra qu’en novembre 1312. Mais ce qui compte est ici la symbolique : encore une fois l’œil pour œil de l’Ancien testament.

Wallace souffre de l’ordure politique et des chicanes entre nobliaux écossais, assez lâches et habilement stipendiés par les Anglais. Il fait gagner l’armée à Stirling avec les nobles, mais est vaincu à Falkirk, trahi par ces mêmes nobles. Pour se venger, il va exécuter lui-même les meneurs Lochlan et Mornay, tout en laissant à Bruce la vie sauve, reste d’une vieille fidélité et reconnaissance pour l’autre courage, celui de la politique, que lui-même n’aura jamais. Bruce deviendra le premier roi d’Ecosse en 1306, un an après la mort de William Wallace.

Trahi une dernière fois, par le père lépreux de Bruce (signe que la politique pourrit tout), Wallace sera torturé en public selon le trium médiéval (hanged, drawn and quartered – pendu, écartelé et démembré) parce qu’il refusera jusqu’au bout de demander pitié et de faire allégeance au roi d’Angleterre. Lequel meurt opportunément au même moment que Wallace, d’un feu intérieur qui le brûle et l’a privé de parole – deux symboles de l’emprise du Diable selon l’imagerie catholique, la parole symbole de l’humain et de la relation à Dieu, le feu, symbole de l’enfer et des tourments éternels.

Le film est bien réalisé, les scènes d’action alternent avec les scènes intimistes, la violence brute avec l’intelligence et l’humour. Le paysage rude des Highlands, qui rappelle souvent celui des fjords de Norvège, semble mettre aux prises les descendants des Vikings aux descendants des Saxons, la culture fermière du nord à la culture urbaine du sud, le peuple (pur) contre les élites (corrompues). Les urbains veulent dominer les fermiers – tout comme dans l’Ouest sauvage et durant la guerre de Sécession américaine – et les fermiers résistent, voulant rester « sires de soi ».

Beaucoup d’approximations historiques et d’anachronismes font de ce film plus un récit mythique hollywoodien qu’un document d’histoire. Mel Gibson délivre un message clair : la liberté avant tout ; elle est la condition de l’amour et de la droiture, elle définit toute morale selon la religion. Car si le Dieu catholique nous a donné la liberté de pécher, c’est pour mieux nous rendre responsables de notre destin ici-bas et au-delà. A bon entendeur…

DVD Braveheart de Mel Gibson, 1995, avec Mel Gibson, Sophie Marceau, Patrick McGoohan, Catherine McCormack, Twentieth Century Fox, blu-ray 2010 version longue 2h51 €11.80, édition single €7.20, édition Digibook Collector + livret €19.99

L’histoire romancée de Bruce, qui deviendra premier roi d’Ecosse

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Retour au classique dans les élections

Les fantasmes des renverseurs de système comme la mayonnaise joueuse des réseaux sociaux voulaient croire au Grand soir électoral qui renverserait la table.

Force est de constater que le raisonnable l’emporte et que les finalistes sont revenus dans des critères presque classiques. Macron-Le Pen peut être vu comme un duel gauche-droite classique, se doublant d’un contraste ouverture-fermeture, inclus-exclus, jeunes-vieux, diplômés dynamiques-peu lettrés frileux.

Relativisons cependant.

Les chiffres officiels sont une chose, les chiffres réels une autre. Si l’on prend en compte les abstinents et les votes blancs et nuls, l’engouement pour Macron ou Le Pen est moins net qu’il n’y paraît.

Si, de plus, on prend en compte la participation, Emmanuel Macron ne recueille que 14.12% du vote des Français inscrits, et Marine Le Pen 12.68%.

La droite n’est pas morte, même si François Fillon a perdu (par une communication désastreuse sur ses « affaires ») les votes reportés sur Nicolas-Dupont-Aignan (plus haut que dans les élections précédentes) et sur Emmanuel Macron (grâce en partie à Bayrou). Le paysage montre que la droite reste majoritaire, à 27.39% des inscrits, alors que la gauche n’est qu’à un « minable » (mot favori du socialiste Jean-Marc Ayrault) 16.40%. Le centre renaît grâce à un « hors parti » qui se veut ET de droite ET de gauche, ce qui séduit la jeunesse lasse des querelles de bac à sable des egos d’appareil, comme ceux qui veulent vraiment que la France se réforme – comme les autres pays.

Notons que nous avons échappé au pire : un duel Le Pen-Mélenchon, ou le choix entre la peste et le choléra. Mussolini ou Chavez ? Le fascisme brun ou rouge ? Et ne me dites pas que « le peuple » serait plus démocratique que « la masse », le premier n’est qu’une construction idéologique du leader maximo, tandis que la seconde n’est que la pâte à aduler le führer. Et les exemples de Maduro le Vénézuélien comme celui d’Erdogan le Turc aujourd’hui, les modèles respectifs de Mélenchon et Le Pen, n’incitent pas à les imiter !

Il reste que les votes extrêmes sont le cas de 27.39% des inscrits. Bien loin de « la majorité » sociologique pour renverser la table. Surtout que les inclus se trouvent 32.48% contre 26.70% d’exclus. La France « périphérique » n’est pas hégémonique dans le pays. Les Français sont plus ouverts que les médias le disent, plus soucieux de l’avenir que les souverainistes le croient, et moins révolutionnaires que les tribuns le clament.

Mais les partis « tradi » sont mal en point, inaptes à faire ce pour quoi ils sont faits : sélectionner des gouvernants capables. Les deux finalistes, Macron et Le Pen, sont des outsiders, loin devant les Fillon et Hamon issus des primaires de leur parti. Notons que les « petits » candidats n’ont pas fait la preuve qu’ils apportent une quelconque plus-value au débat démocratique ; ils brouillent plutôt les cartes avec leur paranoïa, leurs envolées lyriques ou leur logorrhée trotskiste trop années 70.

Malgré le tropisme institutionnel du duel, la France n’apparaît pas comme bipolaire, un coup à gauche, un coup à droite. Se reconstitue la « bande des quatre » qui faisait les délices de la presse aux temps du gaullisme et du mitterrandisme : la droite forte, le centre-droit, la gauche de gouvernement et la gauche radicale. Le reste n’est que confettis marginaux inaudibles.

Maintenant, vont se jouer les législatives.

Le second tour n’est pas passé, mais le résultat ne devrait pas faire de doute : Marine Le Pen n’a quasiment aucune réserve en voix, pas plus que son père en 2002, même si une partie des électeurs Fillon ou Dupont-Aignan (voire Mélenchon, ce vote ludique) peuvent se reporter sur elle. Gageons que ce pourrait être 60/40 en faveur de Macron.

La recomposition se fera à l’Assemblée nationale, où le vote pour un député n’obéit pas aux mêmes critères qu’un vote à la présidentielle. La droite pourrait être majoritaire, même si elle ne serait pas hostile à gouverner « avec » Emmanuel Macron. Les députés frontistes seront probablement plus nombreux qu’aujourd’hui, ce qui est normal dans une « démocratie » : l’Assemblée est faite pour représenter le pays réel – pas l’idée morale qu’on s’en fait.

La suite dépendra de la réussite politique du président Macron.

  • S’il échoue dans le velléitaire et les tabous de la moraline idéologique, comme François Hollande, alors Marine Le Pen se voit ouvrir cette fois un boulevard pour 2022.
  • S’il réussit à allier réformes et protection, élan et main tendue, à la fois en France et en Europe, il recomposera vraiment le paysage politique français. Enfin ! serait-on tenté de dire, après l’espoir avorté de 2007.

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Démocratie et algorithmes

Les Lumières avaient du bon, elles visaient à découvrir en l’humain ses possibilités cachées et à les révéler au grand nombre. La raison est la chose du monde la mieux partagée, disait Descartes. Mais chaque mouvement connait le risque de sa dérive. De la raison nait le raisonnable, mais aussi le rationnel et le rationalisme.

Si chacun peut être raisonnable, s’il maîtrise ses passions et sublime ses pulsions, le rationnel est déjà plus ambigu. Connaître en raison le monde est le but du savoir scientifique qui fonctionne par essais et erreurs, hypothèses et tests. Mais cette méthode rationnelle est elle-même une croyance, comme l’a montré Nietzsche, une « volonté de savoir ». Cette volonté côtoie d’autres volontés, toutes aussi légitimes qu’elle, comme la volonté de se préserver et la volonté de puissance. Faire de la rationalité l’alpha et l’oméga de l’être humain, c’est le réduire. Croire au tout mathématisable, c’est amputer l’humain.

Le rationaliste croit que tout est calculable, que tout est paramétrable et qu’il suffit d’accumuler des masses de données (Big data) pour en calculer les probabilités selon les circonstances, et définir des modèles algorithmiques pour décider. Exit l’humain, place aux machines ; exit la politique, cet art de concilier les contraires par la négociation et le compromis, place au rationnel pur.

Déjà, les politiciens montrent qu’ils maîtrisent de moins en moins les décisions. Les grands problèmes de notre époque ne sont plus à la mesure des élus, souvent professionnels de la politique avec une vue étroite des choses et des gens, faute d’expérience dans la réalité vécue. Leur temps est celui de l’élection, pas du long terme – qui seul importe pour le climat, les ressources, les migrations, la démographie, la santé, et ainsi de suite. Ils ne sont plus audibles parce qu’ils fonctionnent entre eux, en petits jeux tactiques, tout en se servant au passage dans l’argent public et vivant largement. Une fracture entre peuple et élite se double d’une perte de légitimité du régime représentatif : pourquoi élire des prébendiers s’ils sont impuissants à faire quoi que ce soit d’utile ?

La tendance longue est à la bureaucratie, remplacer l’action politique par la gestion des choses. Elle est amplifiée, depuis des décennies, par la technocratie : c’est pas moi, c’est « on ». Les hautes autorités, Bruxelles, la Cour de justice, la Banque centrale, le FMI, l’ONU… sont autant de démission apparente du politique, qui noie les décisions sous l’anonymat et la machinerie bureaucratique. Ce pourquoi, avec ses gros sabots, Donald Trump touche une corde sensible : lui veut réhabiliter la décision politique, même si c’est avec une insigne maladresse et avec un mépris total des conséquences. Le Brexit est l’expression de la même tendance, en plus subtil.

Bureaucratie, technocratie, ne restait à venir que l’automatisme. Le voilà qui vient. La personne disparaît au profit de la donnée, le gouvernement au profit de la gouvernance, le pouvoir de décider à l’abandon aux machines. Ce vieux mythe de la société autorégulée, harmonieuse, cette République de Platon ou ce Phalanstère de Fourier, renaissent avec l’idéologie transhumaniste, transdémocratique. Le destin historique du marxisme rejoint la main invisible du libéralisme pour enfumer le peuple par un opium puissant : celui du tout-calculable par la puissance informatique, du tout-prévisible par les algorithmes du Big data, du non-travail grâce aux machines, robots et autres applications numériques. Et les GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft) – tous américains… – de se réjouir du monde qui vient, tout entier voué au divertissement, au temps de cerveau disponible, au paraître, à la futilité – et à l’International Business Machine.

Big Brother is watching you !

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Droite et gauche du même capitalisme

Comme le yin et le yang, droite et gauche sont intégrées dans le même système économique et social. La droite a en son sein un peu de gauche par la voix des libéraux, la gauche a de même en son sein un peu de droite par la voix des sociaux-démocrates. Mais la vielle droite traditionnelle n’existe plus, pas plus que la gauche de papa. De Gaulle avait déjà renouvelé la droite, Mitterrand a enterré la gauche. Depuis, la société a muté et les clivages droite-gauche subsistent, mais liés dans le même système.

Le monde s’est globalisé, la communication développée, et chacun voit bien que le seul système qui fonctionne est capitaliste. Exit la prétention scientiste d’ordonner la société d’en haut, de planifier l’existence de la naissance à la mort, de gérer l’économie par le fonctionnariat. Même l’extrême-gauche ne réclame plus le totalitarisme d’Etat à la Lénine ; pas plus que l’extrême-droite le fascisme organique. Tous deux se contentent de brailler plus fort pour se poser en justiciers de la morale – sans surtout vouloir un jour gouverner. Marine Le Pen serait bien embêtée si elle devait être élue en mai.

L’initiative privée des libéraux rejoint la créativité de chacun pour les socialistes, la vertu du libre-échange rencontre l’universalisme multiculturel. Droite ou gauche, les valeurs vont à l’individu. Cette révolution culturelle, émergée après 1968, est l’aboutissement du processus des Lumières via l’égalité chrétienne devant Dieu, la raison ou le bon sens en chose du monde la mieux partagée, et du processus démocratique vers l’égalisation des citoyens décrit par Tocqueville. Ce pourquoi l’antiracisme a engendré le mouvement des sans-frontières et des droits « pour tous », redonnant à la gauche un rôle. Ce pourquoi les industries du divertissement et des réseaux ont encouragé le narcissisme de masse, chacun se mirant au miroir de l’autre, changeant le rôle de la droite. Et les deux sont liés, droite et gauche, la « progression » des droits dépendant étroitement des performances de l’économie de marché…

Bien sûr, subsistent des différences. La droite préfère partir de l’individu pour aller vers la société, l’Etat se présentant alors comme régulateur et protecteur ; la gauche préfère aller de la société à l’individu, l’Etat octroyant toujours plus de nouveaux droits.

Sauf que la migration de masse qui débute à peine et le terrorisme en épiphénomène intérieur, changent les choses. La société devrait une fois de plus muter, suscitant une nouvelle droite et une nouvelle gauche bien différentes de celles d’aujourd’hui. La planification d’en haut retrouve un sens via la régulation des flux, le contrôle des frontières, la sécurité, la défense des industries. L’initiative d’en bas ne doit pas être découragée par le prurit réglementaire et l’assommoir fiscal.

Comme toujours, tout commence dans l’excès, car pour se faire entendre dans le piaillement de volière des réseaux et autres forums de l’Opinion, il faut forcer le trait.

La droite nouvelle se veut extrême – mais plus elle approche du pouvoir effectif, plus elle se nuance. Regardez Donald Trump à une semaine d’intervalle : imprécateur éructant en meeting, rationnel posé devant le Congrès. Regardez Theresa May : Brexit means Brexit, mais prenons le temps d’examiner rationnellement les choses et de négocier serré. La France manque d’intellectuels à droite pour penser la nouveauté migratoire et la nouvelle société, mais le tropisme conservateur du peuple confronté à la peur d’un brutal changement offre un boulevard pour les politiciens prêts à se saisir concrètement du problème.

La gauche nouvelle reste à naître, car ce n’est pas avec les vieux ronchons comme Mélenchon que l’on fait surgir du neuf, malgré l’hologramme et autres paillettes technologiques. Benoit Hamon est lui-même un vieux de la vieille, trop professionnel de la politique pour être innovateur ; il tente l’impossible « synthèse » de l’éternel socialisme entre utopies qui font rêver et réalités qui s’imposent au pouvoir. Comme le pouvoir s’éloigne, priorité à l’utopie – il sera temps ensuite de doucher les trop crédules, comme Mitterrand en 1983 et Hollande en 2013. Reste que la gauche des ex-frondeurs comme celle des radicaux n’a rien à dire sur la migration de masse, sur le terrorisme religieux, rien à opposer aux angoisses populaires. Elle apparaît, malgré ses oripeaux « révolutionnaires », en retard d’une époque.

Je ne sais pas qui va l’emporter in fine, après les récentes élections aux Pays-Bas, d’ici l’été en France et à l’automne en Allemagne. Nous pourrions fort bien voir la pression de l’extrême-droite batave, du Front national français et la chute d’Angela Merkel. Ce pourquoi Theresa May ne se hâte que lentement : l’Europe risque de changer drastiquement en 2017. Mais la mutation sociale se poursuit, quels que soient les aléas politiques, écume de la vague de fond. Globalisation, numérisation et migration vont changer la donne de l’individualisme hédoniste développé depuis 1968 en Occident. Peut-être le nouveau modèle se trouve-t-il en Chine ou en Inde aujourd’hui ? Ou quelque part dans le renouvellement de notre passé d’Ancien régime ? Que l’on en pense du bien ou du mal, il faudra avant tout l’analyser pour le comprendre.

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Le souper d’Edouard Molinaro

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Trois semaines après l’effondrement définitif du Premier empire à Waterloo, Otrante et Bénévent, duc et prince, alias Fouché et Talleyrand, ministre de la Police et président du gouvernement provisoire – se rencontrent pour un dîner politique préparé par le cuisinier Carême. L’avenir de la France est en jeu, et leur position sociale aussi. Eux que tout oppose, vont-ils s’allier pour la circonstance ? Le roi, revenu dans les fourgons de l’étranger, Louis XVIII frère du roi Louis XVI raccourci car « coupable » (en deux morceaux), est à Saint-Denis. Il n’attend que le feu vert de Fouché pour rentrer dans Paris et rejoindre les Tuileries, réinstaller la dynastie.

Joseph Fouché et Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord sont différents par la naissance, l’éducation, la tournure d’esprit, la façon d’être et d’envisager l’avenir. La simple façon de boire le cognac montre combien le bon-vivre aristocrate et l’impatience à la hussarde marquent l’écart de deux générations. Nous avons là deux France, l’une millénaire, installée dans le savoir-vivre et la culture, l’autre née de 1789, avide de tout bouleverser pour s’imposer. Le dîner rassemble autour des sens, l’odorat, le goût, la vision. Le fumet des plats – asperges en billes de petits pois revenues au beurre, saumon fondant à la royale, pigeons à la financière – s’allie aux délices du palais et plaisirs du regard. La bombe glacée se décline en tiare impériale ou en couronne royale. Les ors des boiseries et le mobilier précieux luisent doucement dans la profusion des bougies tandis que gronde au-dehors à la fois le peuple dépoitraillé et l’orage déchaîné dans la touffeur de juillet. Les tableaux représentent des portraits d’ancêtres ou des souvenirs politiques.

Amour-haine, ces deux-là se sont toujours connus. Rivaux, tous deux enfants de santé fragile, l’un forcé par son père capitaine de négrier à courir presque nu sur le sable pour s’endurcir, l’autre lâché par sa nourrice et affublé depuis d’un pied bot, élevé en loques dans le Paris popu loin de ses parents qui ne l’ont jamais aimé. Tous deux ont été ordonnés prêtres, l’un petit frère oratorien et l’autre évêque, ils ont chacun tué leur Bourbon : Fouché Louis XVI, Talleyrand le duc d’Enghien. Couple historique qui fait l’histoire, tous deux iront à Saint-Denis prier le roi de bien vouloir revenir. La France n’a d’ailleurs pas le choix : les étrangers occupent Paris et ne sauraient tolérer le retour d’une république… Fouché, arrivé à la force des bras, ne peut que sombrer avec ses Jacobins s’il ne se plie pas. Talleyrand chutera avec lui, ne servant plus au roi, mais la dynastie Bourbon reviendra. Malgré ses airs de matamore, c’est bien Fouché qui capitule. Et François-René de Chateaubriand évoquera outre-tombe « le vice appuyé sur le bras du crime, M. de Talleyrand marchant soutenu par M. Fouché » cheminant silencieusement le lendemain dans l’antichambre du roi à Saint-Denis.

Le film d’Edouard Molinaro est tiré d’une pièce de Jean-Claude Brisville et les deux acteurs Claude incarnent leurs personnages à la perfection. Le raffinement cruel et cynique de Talleyrand et la brutalité passionnée de Fouché sont le choc de deux tempéraments éternellement antagonistes, de deux siècles qui se bousculent dans la modernité, d’un basculement de l’Histoire poussé par l’industrie qui s’envole. Hier et demain seront toujours les mêmes, celui qui veut conserver pour en jouir et celui qui veut révolutionner pour les autres seront toujours opposés. Leur alliance ne sera toujours que de circonstances, partielle, éphémère, utilitaire.

Nous en avons l’exemple à la présidentielle, entre Hamon qui veut sauver les débris du parti socialiste et Mélenchon qui préfère jouer solo jusqu’à la défaite annoncée, entre Fillon qui veut revenir aux vertus d’effort et de rigueur et le centre qui veut atténuer la purge pour avancer, entre Le Pen qui désire un retour à l’ancien régime pré-68 et les écolos et gauchos qui rêvent d’un avenir radieux (toujours dans l’avenir et jamais radieux). Entre la culture libérale ouverte plus ou moins à l’œuvre depuis 1945 dans le monde occidental, et l’autoritarisme xénophobe qui ressurgit sur le souverainisme britannique et trumpeur. Talleyrand ou Fouché ? L’année 2017 verra-t-elle comme l’année 1917 un grand tournant du monde ?

DVD Le souper – Le vice au bras du crime – d’Edouard Molinaro, 1992, avec Claude Riche et Claude Brasseur, Lancaster 2010, occasion

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Flaubert et identité nationale

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Le terme « identité nationale » n’existait pas dans les écrits du temps, mais l’idée y était. Il s’agissait du patriotisme, ce gros instinct de meute analogue à celui des fans de foot pour leur équipe. Après la Révolution les Français se sentaient patriotes, également unis contre les aristos (et contre leur culture). Ils n’avaient pas encore appris que « la » culture dépasse les classes et les castes et rejetaient tout en bloc. D’où Béranger.

On a oublié aujourd’hui Béranger et sucré sa particule pour faire plus populo. Mais Pierre-Jean de Béranger, né avant la Révolution et mort du temps de Flaubert, est un chansonnier patriotard. Il est célèbre. Il chante ce gros instinct de meute qu’on appellera plus tard « l’identité française » – celle qui plaît aux imbéciles de son temps : les bourgeois.

L’année de sa mort, Flaubert écrit, indigné : « Béranger (…) L’immense gloire de cet homme est, selon moi, une des preuves les plus criantes de la bêtise du public. (…) Je n’aime pas ce chansonnier grivois et militaire. Je lui trouve partout un goût médiocre, quelque chose de terre à terre qui me répugne. (…) Mais la France est un piètre pays, quoi qu’on dise. Béranger lui a fournit tout ce qu’elle peut supporter de poésie » (4 novembre 1857, à Mlle Leroyer de Chantepie). Sept ans plus tard, il n’a pas changé d’avis : « Je regarde ledit Béranger comme funeste. Il fait accroire à la France que la poésie consistait dans l’exaltation rimée de ce qui lui tenait au cœur. Je l’exècre par amour même de la démocratie et du peuple. C’est un garçon de bureau, de boutique, un ‘bourgeois’ s’il en fut ; sa gaieté m’est odieuse. (…) Pourquoi ne pas admirer les grandes choses et les vrais poètes ? » (9 août 1864 à Amélie Bosquet).

Son cri reste d’actualité car il est profond. « La » culture est bien autre chose que la gaudriole chansonneuse dont nos cafés sont pleins avant nos plateaux de télé. Le patriotisme, légitime amour de sa patrie, est autre chose que le rire gras des footeux et les bluettes sentimentales qui permettent de croire fraterniser dans le sexe et l’hormone. Si l’on réduit « l’identité française » à un mixte de Johnny, de Marc Lévy et de olà de foot, elle ne vaut pas grand chose. Sûrement pas de se battre pour elle !

Sauf si… – mais vous allez dire que je suis cynique – sauf si ça amuse le populo. Si ça le rassure qu’on soit comme lui, qu’on mettre « la » culture à son niveau comme Nicolas Sarkozy qui cause télé, ou qu’on baptise « culture » comme Jack Lang tout ce que fait la banlieue (jeux, rap, graffitis, sabir). Il a besoin d’être rassuré, le peuple, car la crise ne se résout pas seulement parce qu’on le dit et qu’il ne suffit pas de « faire payer les riches » pour relancer la croissance.

« ‘L’horizon politique se rembrunit.’ Personne ne pourrait dire pourquoi ? Mais il se rembrunit, il se noircit, même. Les bourgeois ont peur de tout ! peur de la guerre, peur des grèves d’ouvriers, peur de la mort (probable) du Prince Impérial. C’est une panique universelle » (8 avril 1867 à sa nièce Caroline). Flaubert parlait de son temps, il y a un siècle et demi – mais ne dirait-on pas qu’il parle de notre temps ? La mort du Prince Impérial est le Brexit, l’élection fanfaronnante de Trump, l’éviction de Sarkozy, le deuil de la SS selon Fillon, les décès de Michel Delpech, David Bowie, Michel Tournier, Michel Déon, Michel Rocard, Michèle Morgan, Ettore Scola, Umberto Eco, Siné, Gotlib – tous morts en 2016.

Du pain et des jeux, voilà à quoi se réduit « l’identité française » pour les politiciens. A droite parce que le divertissement calme le peuple ; à gauche parce qu’on n’a plus rien à dire sur l’avenir et que l’on réduit la culture à ce qui plaît à la masse décérébrée par l’éducation « nationale » et la télé américanisée.

Mais s’il est bon, à gauche, de tourner en dérision « l’identité » française, on glorifie volontiers « l’identité » de gauche (comme Taubira) – comme s’il y avait le Mal (à droite) et le Bien (à gauche). Comme s’il y avait une essence éternelle de « la » gauche – inamovible malgré le monde en mouvement – mais pas à droite, ringarde, forcément réactionnaire. Conception de « garçon de bureau, de boutique, de ‘bourgeois’ », disait déjà Flaubert…

Pauvre France !

Gustave Flaubert, Correspondance choisie, Folio 1998, 854 pages, €12.50

Gustave Flaubert, Correspondance tome 2 – 1851-1858, Gallimard Pléiade 1980, 1568 pages, €61.00

Gustave Flaubert sur ce blog https://argoul.com/category/livres/gustave-flaubert/

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Justice démocratique ou lynchage populiste ?

Après Le Canard Enchaîné, Médiapart,u Envoyé Spécial, BuzzFeed, le Monde publie de nouvelles informations sous la plume des familiers du président, les journalistes Davet-Lhomme, et BFM-TV ajoute des infos sur la société de conseil Fillon. Ce qui suscite des vocations sur les politiciens de gauche, Benoit Hamon, Anne Hidalgo et Emmanuel Macron. Tous pourris ? Jusqu’où va-t-on aller dans le grand déballage moraliste ? Les journalistes eux-mêmes en seront-ils protégés ?

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Lorsque l’on songe à représenter le peuple, nul doute que le peuple a le droit de savoir si c’est l’intérêt général qui motive le candidat – ou son intérêt privé. Ce pourquoi la transparence sur le patrimoine avant et après le mandat est une opération de salubrité publique. Un contrôle effectif – et indépendant – peut permettre d’éviter les tentations et de « conseiller » utilement le candidat sur les pratiques déontologiques ou non, même si elles sont légales. Ce qui est loin d’être fait : le copinage et l’esprit de caste règnent chez les parlementaires, les ministres et les technocrates comme partout ailleurs.

Nous ne sommes pas, en France, dans une société protestante (ils ont été « déchus de nationalité » sous Louis XIV dit « le Grand », soleil de l’univers représenté dans son palais de Versailles). Nous sommes dans une société catholique qui calque ses mœurs sur celles de la papauté : infaillibilité, hiérarchie, népotisme (les « neveux » du Pape). L’état d’esprit n’est pas celui de la vertu personnelle ici-bas qui permettrait seule l’accès au paradis, mais la grâce ultime qui viendrait de la contrition une seule fois dans sa vie, pour laver tous les péchés.

Ce pourquoi, dans les pays latin, la morale ne se confond pas avec le droit, ce que les étudiants apprennent en première année de fac. L’opinion supporte de moins en moins les privilèges de la classe politique car elle a l’esprit imbibé de séries commerciales moralisantes américaines – mais aussi parce que la gauche ravive le souvenir de l’abolition des privilèges lors de la nuit du 4 août 1789. Ce qui est salubre, mais risque de quitter la ligne de crête de la vertu pour tomber dans le populisme. Ne devons-nous élire que des Incorruptibles ? Un peu d’histoire (que l’on n’apprend plus guère à l’école, encore moins à l’école de journalisme) montre comment Robespierre dit l’Incorruptible a « dérivé » et combien le Soupçon généralisé a engendré la Terreur qui a failli mettre le régime à bas et le pays à merci des forces étrangères de réaction.

Car il n’y a qu’un pas entre exigence de transparence et soupçon, entre la simple vertu et la figure de l’Incorruptible. Les citoyens sont humains, ils élisent l’un des leurs pour les représenter : ils ne sont pas des dieux, pas plus que leurs électeurs. Qu’ils soient contrôlés et doivent justifier de leur propriété et de leur enrichissement durant leur mandat, rien que de plus normal. Mais pas plus. Ce qui relève de la vie publique doit être transparent, pas ce qui relève de la vie privée. Or les médias se repaissent du scoop et adorent jeter en pâture pour faire du buzz n’importe quelle information, vérifiée ou non, que les faits soient légaux ou seulement limites en termes d’éthique. La confusion est à son comble dans l’immédiat revendiqué, la course au fric par le scoop le plus croustillant livré avant tous les autres. Est-ce « moral » ?

Cela aussi, cette divulgation médiatique infâmante vouant au pilori un homme en vue, si c’est légal, est-ce moral ?

Curieusement, Edwy Plenel de Mediapart est d’accord avec cette analyse. Il dénonce « le système » et l’opération diversion de l’indignation morale : Fillon ne serait pas le candidat exigé par le système capitaliste mondial. Pourquoi pas ? Son analyse serrée a le mérite de remettre un peu de bon sens sur savoir si dame Pénélope a travaillé ou pas !

Le circuit du dossier Fillon aurait été, selon des sources informées, le suivant : Thomas Cazenave, ENA-promotion République, ex-directeur du cabinet d’Emmanuel Macron et Secrétaire général adjoint de l’Elysée en remplacement de Boris Vallaud (mari de Najat Vallaud-Belkacem), a remis les documents sur Fillon au cabinet de François Hollande. Ce dernier aurait transmis ces informations à Gaspard Gantzer pour en faire bon usage. Grand ami d’Emmanuel Macron (même ENA-promotion Senghor) le conseiller chargé des relations avec la presse, chef du pôle communication à la présidence de la République, est également proche de Dominique Strauss-Kahn – qui n’a pas digéré l’affaire de Lille visant à saboter sa candidature à la présidentielle 2012. Mardi 9 Janvier, Gaspard Gantzer aurait rencontré Michel Gaillard, directeur de la Rédaction du Canard Enchaîné (ami de François Hollande depuis longtemps) pour lui remettre les documents – qui ont été publiés.

Comme on le voit, c’est moins la vertu que la vengeance qui anime l’information, moins l’intérêt général du pays, des élections et du processus démocratique des primaires, que l’intérêt partisan.

Si la morale publique ne tolère plus les pratiques de jadis, pourquoi ne pas légiférer efficacement ? Le président Hollande a eu cinq ans pour le faire, que ne l’a-t-il fait ? Dénoncer ses adversaires en politique n’est pas plus moral qu’aller le dire à la maitresse dans la cour d’école – on reconnaît bien là l’un des travers de Hollande, une certaine lâcheté. Ce n’était pas mieux sous Sarkozy et Dominique Strauss-Kahn en aurait pâti… s’il ne s’était pas lui-même enferré dans le corps défendant d’une soubrette noire américaine.

La justice passera sur les révélations à épisodes de « l’affaire Fillon » et dira si elles sont condamnables ou pas, mais elle est lente car elle doit enquêter et respecter les procédures (et c’est heureux). Politiquement, légal ou non, le mal est fait. Doit-on annuler le résultat massif des primaires à cause de faits allégués mais non prouvés, de simple suspicion d’abus de pouvoir ou de népotisme ? Sans candidat légitime de remplacement, doit-on adouber n’importe quel aspirant comme le fit le parti socialiste avec Hollande lorsque Strauss-Kahn a failli ?

La répétition aujourd’hui par la gauche du montage imaginé hier à droite montre que le coup est très certainement venu de la gauche, confirmant les sources informées. De cette « gauche morale » qui adore donner des leçons à tout le monde alors qu’elle est loin d’être une oie blanche : n’est-ce pas Monsieur Cahuzac ? Monsieur Guérini ? Monsieur Kucheida ? Madame Andrieu ? Monsieur Dalongeville ? Monsieur Vallini ? Et tutti quanti…

Croire que l’argent et la politique seront séparés par la simple vertu, contrôlée par de sourcilleux journalistes en quatrième pouvoir, aiguillés par de judicieux lanceurs d’alerte au-dessus de tout soupçon d’intérêt personnel, c’est de l’hypocrisie. Le politiquement correct relayé et amplifié par les médias vise plutôt à empêcher de penser. Le temps de cerveau disponible (comme disait l’ineffable Le Lay) est accaparé par cette pub moraliste, au détriment des vrais sujets qui fâchent : terrorisme, chômage, pelote réglementaire, lois mal conçues, mal ficelée, mal appliquées, déficit public persistant, gaspillage de l’argent public (voir le tout dernier rapport de la Cour des comptes sur les tergiversations et atermoiements Hollande sur l’écotaxe… édifiant !).

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La moraline est caquetage, nul n’est saint en ce bas monde, pas plus les dénonceurs que les dénoncés. Elaborer longuement un droit juste et le faire appliquer efficacement, voilà qui serait positif. Mais cela demande du travail de recherche, du temps grignoté par les mandats multiples, de la curiosité pour savoir comment font les autres pays, de l’audace pour violer la répugnance des élus (à gauche comme à droite), une formation approfondie des magistrats pour juger en droit et pas en opinion.

Justice n’est pas lynchage – c’est tout ce qui sépare la civilisation de la sauvagerie.

Or ces mœurs médiatiques, qui se calquent sur les habitudes de Trump et les accents complotistes à la Le Pen-Mélenchon, rendent la société plus sauvage qu’auparavant. La manipulation de l’indignation publique (la « vérité relative » prônée par Trump, qui touche les médias français à propos de ces affaires non jugées) va susciter probablement de l’abstention, une hausse des votes extrêmes (surtout à droite…), quelques ralliements au centre (si Macron ne se voit pas lui aussi cloué au pilori) – bien que la énième probable candidature Bayrou en Père-la-morale va probablement fusiller cette velléité.

Ce n’est certes pas « la gauche » de gouvernement qui en sort grandie, amplifiant un peu plus son rejet par les citoyens. Après l’opération mains-propres en Italie, c’est un Berlusconi qui en a bénéficié, pas les vertueux de gauche… Le rejet du politiquement correct aux Etats-Unis vient d’accoucher d’un Donald qui trompe le monde entier, confit en égoïsme et partisan du rapport de force (le « gros bâton » sexiste et machiste).

Espérons qu’en France nous puissions voir plutôt le peuple de droite républicaine faire bloc autour de son candidat désigné qui affirme son réalisme et sa volonté de gagner. Cela s’appellerait un retour de bâton – le dernier coup raté d’un François Hollande désormais à bout de course. Et cela permettrait l’exercice libre de la démocratie – qui est choix entre plusieurs possibles politiques.

La droite extrême – quasiment sûre de l’emporter si Fillon est empêché – représenterait le chaos que le Brexit, le Renzit et le Clintonit ont déjà commencé à étendre, en attendant le Merkexit, le Grexit – et quoi d’autre encore ? A jouer avec le feu…

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Lee Jackson, Le cadavre du métropolitain

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Voici un nouvel auteur anglais qui a choisi la période du Londres victorien pour décor de ses intrigues policières. Le whodunit (qui l’a fait ?) tient le lecteur en haleine, tandis que l’auteur se complaît à décrire le monde bourgeois d’alors, exceptionnellement inégalitaire et travaillé de pulsions sexuelles aussi perverses que cachées. De Lee Jackson, l’éditeur ne sait rien, sinon qu’il est « fasciné par l’histoire sociale de l’Angleterre victorienne » et qu’il « vit à Londres ». On s’en serait douté…

L’auteur n’est ni Conan Doyle ni Anne Perry, mais son court roman se lit bien, aéré en chapitres de quelques pages. Je trouve cependant le personnage de l’inspecteur Webb un peu faible, malgré sa réflexion de lézard et son étrange vélocipède tout droit venu de Paris.

Le vrai héros n’est-il pas plutôt Henri Cotton, fils de famille qui veut connaître les bas-fonds, sinon s’encanailler, pour écrire des articles ? Chacun peut y reconnaître la tentation de gauche caviar d’aller au peuple comme la vache va au taureau, fascinée par la vitalité, l’absence de tout scrupule et la sexualité débridée de ces ‘barbares’ qui nous ressemblent fort (ô Mr Hyde !) – sans les convenances, ma chère (shocking my dear Dr Jekyll) !

Dans le roman, un bon docteur qui œuvre dans le ‘social’ est du même type. La vertueuse qui tient une ‘maison’ pour filles repenties joue au caporal, mais il faut de la discipline pour sauver son âme en préservant son corps que diable ! Quant aux fillettes, livrées à 7 ans à des délurés de 15 pour apprendre le vol à la tire – et plus si affinités – elles ne mangent que si elles se livrent et obéissent.

Mais c’est le tout nouveau métro en souterrain qui est le fort du livre. On y découvre un crime – le premier – et l’enquête doit tout imaginer : les horaires, les voies de garage, les façons des nouveaux passagers. Les wagons sont éclairés au gaz, dont une poche au-dessus de chaque wagon alimente les lampes. Tandis qu’ils sont tirés par une locomotive à vapeur dans la poussière de suie, la fumée, le bruit infernal et les étincelles. Le ‘principe de précaution’, si cher à nos fonctionnaires fatigués au pouvoir, n’existait pas alors : le Progrès faisait bon ménage avec la technique pour prendre les risques qu’il fallait.

Le crime sera élucidé, avec un autre en prime, mais tout ne finira pas si bien. Nous ne sommes pas non plus dans l’univers d’Oliver Twist.

Lee Jackson, Le cadavre du métropolitain (A metropolitan murder), 2004, 10-18 2007, 283 pages, occasion €0.27 

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Mélenchon, méchant bon

J’ai eu l’heur de publier sur ce blog en 2011 une note sur Jean-Luc Mélenchon, politicien entre Péguy et Doriot. Un lecteur l’a retrouvée et la commente cinq ans et demi plus tard comme digne d’actualité. Je l’en remercie et, comme les commentaires sont fermés sur les notes après un à deux mois – pour ne pas susciter des « polémiques à la françaises » aussi vaines que stupides, une fois l’actualité passée – il a publié son avis dans la rubrique « à propos ». Comme ce n’est ni le lieu pour le lire, ni pour débattre d’un sujet en particulier, je me permets de replacer dans le fil des notes ce commentaire de grand intérêt, que j’accompagne de quelques réflexions. Le débat est ainsi ouvert, quelques mois avant les prochaines présidentielles en France, et quelques semaines avec les primaires des sept nains du PS.

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« Bonjour, votre article de 2011 sur Mélenchon, Péguy et Doriot m’a paru intéressant, y compris en 2016-2017.

Le temps rectifie cependant quelques unes de vos idées, comme l’opposition de Mélenchon à l' »aigle » russe…

Le rapprochement avec Doriot me paraît, quoiqu’il en soit, pertinent, sinon comme stricte analogie du moins comme hypothèse-guide.

Au passage, d’autres idées de votre article me paraissent approximatives. Ainsi, le bien-être des ouvriers de l’automobile est une légende (qu’il s’agisse de Toyota, de Ford, de Renault, de Fiat, en 1970 ou 2016, que l’organisation soit fordiste ou par groupes de qualité).

Mais pour rester au centre de votre article : avec Mussolini ancien leader socialiste, Doriot évoluant du PCF à la collaboration pro-nazie, l’opportunisme narcissique (et l’insécurité mal compensée qui peut-être va avec) engendre bien des vicissitudes et les parcours sont souvent TORTUEUX et chez les apprentis caudillos. « Le futur Duce de l’Italie fasciste est élevé par un père forgeron et militant anarchiste et une mère institutrice et très religieuse (catholique). »

Je crois que les méthodes et de style de Mélenchon, les fantasmes qui s’échappent parfois de sa bouche par manque de maîtrise et par sincérité semi-volontaire…, tout cela permet de voir qu’il n’est pas tel qu’il apparaît à ses suiveurs et à ses électeurs.

Les indices d’une idéologie vermoulue et réactionnaire sont pourtant assez patentes. Il doit lui-même faire des rectifications fréquentes, sur un mode agressif et embarrassé, ou encore rectifier son programme pour tenter de les intégrer et sauver la face. Voir ici ses vœux. La stance à l' »universalisme » (blah blah…) inciterait à nuancer le rapprochement avec Péguy… et à mieux cerner le caractère opportuniste du bonhomme.

Politiquement incohérent, il n’en serait pas moins nocif, selon moi, s’il en avait les moyens… Mais son style et la confusion qu’il trimbale ne sont pas des caractères isolés dans les mouvances militantes et semi-intellectuelles de notre époque.

Merci pour votre article et pour certaines pages de votre blog.

Pierre Grimal »

Ce qui est intéressant est que l’étude sur le bonhomme Mélenchon a peu vieilli : le politicien est toujours « méchant » par haine personnelle contre la société, qu’il sublime en la projetant sur « le peuple ».

Il veut évidemment en faire « le bien » malgré lui, au peuple. Ce pourquoi il est un méchant bon.

Mais il ne peut aller dans le sens du peuple qu’en résolvant ses propres contradictions venues de l’extrême-gauche trotskiste-lambertiste : internationalisme ? le peuple veut du nationalisme ; anticapitalisme ? le peuple veut surtout du boulot ; écologisme ? le peuple ne veut pas régresser au moyen-âge ; démocratie directe ? le peuple veut bien participer, mais pas gouverner, ça l’ennuie – son individualisme exige épouse et pavillon, DVD possédés et quant à soi préservé. Pas sûr que la Grande transparence robespierriste de Mélenchon soit en phase avec ce que veut le peuple…

J’écrivais aussi sur ce blog en 2012, à propos de Mélenchon, le malentendu qu’il provoque (et continue de provoquer) :

  • Quand on est né en 1951 on n’est plus vraiment jeune,
  • Quand on a occupé depuis trente ans les fromages de la République, nanti d’un patrimoine frisant l’ISF et d’un revenu égal à cinq SMIC.
  • Quand on a voté oui à Maastricht et qu’on reste député européen.
  • Quand on se dit trotskiste lambertiste (dont une fraction a soutenu Marcel Déat en 1941, socialiste autoritaire devenu collabo parce qu’antilibéral et anti-anglais, ministre du Travail de Pétain).
  • Quand on est pétri de toutes ces contradictions, comment convaincre dans la durée ?

Le rassemblement des mélenchonistes apparaît bien hétéroclite.

Mais veut-il vraiment gouverner ? Je me posais la question en 2014 sur ce blog. La posture du Commandeur, Victor Hugo tonnant du haut de son exil, est bien plus valorisante pour ce théâtral politicien, que la discipline de chaque jour des affaires à régler par compromis… Le fusionnel d’une Assemblée unique et d’un gouvernement direct, me paraît une compensation personnelle pour un gamin frustré de père à 11 ans qui semble ne jamais s’en être remis (ce qui me navre) – mais pas un remède au mal français qu’est l’immobilisme d’âme paysanne et la répugnance à changer (si bien servis par Chirac puis Hollande).

Yaka et encore yaka, résumais-je en 2016 dans un billet de blog, sur les outrances de l’extrême-gauche, Mélenchon inclus. Je n’ai pas changé d’avis depuis. Mélenchon aime gueuler, pas gouverner. Car gouverner, c’est prévoir, et ne pas suivre le vent du peuple selon qu’il girouette de l’est à l’ouest ou du nord au sud. Mélenchon se positionne comme national-populiste, qu’il le veuille ou non. Il ne veut pas de Poutine comme Grand frère, même s’il admire probablement sa façon, de faire. Donald Trump aussi… Mélenchon est adepte non de la démocratie mais de la démocrature – la dictature, mais du Salut public, de la Patrie en danger – tout ce que Castro a réalisé durant ses quasi 60 ans de règne autocratique sans partage.

Un grand méchant, Mélenchon, même s’il se veut un méchant bon.

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Alexander Kent, Le sabre d’honneur

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Richard Bolitho, devenu amiral, fatigue. Revenu des côtes américaines où la guerre s’éternise, il est envoyé – une fois encore – en Méditerranée. Napoléon 1er a abdiqué après sa défaite en Russie et se trouve exilé par les alliés à l’île d’Elbe.

Leurs Seigneuries veulent-elles honorer ou éloigner leur amiral aussi glorieux que Nelson ? Car Bolitho n’en fait socialement qu’à sa tête. Discipliné et aimé de ses hommes dans la marine, il est inapte social à terre : il vit en concubinage avec une maîtresse, veuve Lady Catherine, tandis que son épouse légitime le snobe et monte leur fille contre lui. Ce n’est guère apprécié dans la société qui gravite autour du Régent à Londres.

La série, déjà longue, s’essouffle. L’auteur nous fait suivre en parallèle les destins de Richard, de son neveu Adam et de sa maîtresse Catherine. Avec toujours autant d’humanité, celle de Richard qui reste simple vis-à-vis des hommes malgré sa position, celle d’Adam qui voit en son mousse celui qu’il était à cet âge, celle de Catherine toujours amoureuse de son « amiral d’Angleterre ». C’est pour ce côté très humain que nous aimons ces livres ; l’aventure ne serait rien sans les autres hommes. Un côté scout, un côté peuple, un côté profondément démocratique – au fond le meilleur de nous-mêmes, Occidentaux.

Adam est capitaine de vaisseau et poursuit, sous les ordres d’un autre amiral, le blocus des côtes des Etats-Unis. Un projet fou, pour venger une défaite, est de bombarder Washington en remontant le Potomac. Mais une batterie côtière récemment entretenue et ravitaillée, bloque l’accès. Le nouvel amiral est indécis sur l’action à mener et frileux sur les conséquences pour sa carrière. Il s’en tient aux ordres. Adam va-t-il réussir à le convaincre de ne pas échouer faute d’oser ? Lors d’une bataille navale avec des frégates américaines fortement armées le mousse d’Adam, John, 13 ans, tombe, fauché d’un coup par un éclis de bois dans la moelle épinière. Il ne sera jamais aspirant… mais offre de belles pages d’émotion contenue.

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Catherine est seule à Londres, où elle effectue les visites obligatoires auprès de ses rares amis pour rappeler Richard et promouvoir Adam. Mais la bonne société se rit d’elle, à mépris ouvert ; et elle manque de se faire violer par un capitaine aigri aux derniers stades de la folie syphilitique, dont Richard a pris la suite pour le plus grand bien de l’équipage.

Richard croise entre Malte et la Sicile. Des pirates barbaresques et des corsaires du dey d’Alger profitent de la paix revenue, donc du désarmement de la flotte anglaise, pour rançonner les navires marchands et embarquer des cargaisons d’esclaves chrétiens. Ils les torturent allègrement s’ils résistent et n’hésitent pas à les crucifier comme l’état islamique le fera sans vergogne (ce roman, écrit en 1997, ne connaissait pas encore Daech, mais bel et bien les sources historiques du temps).

Un mystérieux capitaine Martinez, d’origine espagnole et renégat, conseille le dey d’Alger qui abrite, en son port bien défendu par des batteries côtières, deux frégates sans marque. Elles menacent la navigation et se révèlent appartenir à la flotte française, prêtes au retour en France de l’empereur Napoléon 1er. Elles attaquent et prennent une frégate anglaise, diminuant ainsi l’escadre – trop faible parce que Leurs Seigneuries se préoccupent plus de leur apparence à la Cour que de vision géopolitique.

Lors d’un engagement des deux frégates avec le vaisseau amiral, le 1er  mars 1815 – le jour même où Napoléon remet le pied sur le sol français à Cannes – sir Richard Bolitho tombe. C’est la fin en quelques lignes. Emotion d’une vie bien remplie et du devoir accompli, dans l’amitié de ses compagnons proches et de tout l’équipage.

Mais la série n’est pas terminée : le « dernier des Bolitho », Adam, rentre dans la vieille maison de Falmouth et la guerre a repris avec l’Ogre corse…

« – Vous l’admirez, sir Richard, n’est-ce pas ?

Admirer ? Le mot est trop fort. Il s’agit d’un ennemi – il le prit par le bras, changeant de ton : Mais si j’étais français, je le suivrai » p.383. Le fair-play est un mot anglais.

Alexander Kent, Le sabre d’honneur (Sword of Honour), 1997, Phébus Libretto 2016, 402 pages, €10.80

e-book format Kindle, €9.49

La série des aventures de Richard et Adam Bolitho chroniquée sur ce blog

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George L. Mosse, Les origines intellectuelles du Troisième Reich

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J’ai déjà parlé de cet ouvrage de l’historien juif américain, né en Allemagne, qui a pu fuir le nazisme à 15 ans à quelques heures de l’obligation de visa. Je voudrais y revenir aujourd’hui non pour analyser ce qui y est dit, mais pour sélectionner ce qui fut hier et se reproduit aujourd’hui. Car, si l’histoire ne se répète jamais, les êtres humains et les sociétés ont des réactions identiques aux événements qui les mettent en cause.

S’indigner contre le nazisme est stérile, comprendre les ressorts du nazisme est utile.

Ceux qui braillent dans la rue « contre le fascisme » (ou contre Trump) sont aussi vains que ceux qui pissent dans un violon en croyant jouer la musique. Le fascisme est un état réactif de toute société menacée. Il vaut mieux comprendre ce qui menace et les moyens d’y faire face – que de gueuler pour rien dans le désert. Et c’est bien la faute de la gauche minable des Indignés, Frondeurs, Atterrés, pseudo-ministres et autres impuissants, qui n’a plus aucune idée ni projet, si l’extrémisme monte en notre pays plus qu’ailleurs en Europe et dans le reste du monde.

« Chaque pays développe son propre fascisme, approprié à son propre nationalisme », écrit George Mosse p.33. Le nazisme allemand comme le fascisme italien sont nés des unités nationales, fragiles, qu’il fallait conforter par une langue et une culture commune. Le fascisme français n’a pour l’instant jamais pris, nous n’en avons eu qu’un ersatz sous Pétain, vieillard conservateur et surtout cacochyme, qui a laissé faire sous la botte les petits agitateurs intellos séduits par la communauté masculine nazie.

Ce que montre George Mosse, étayé par une vaste documentation, est que le nazisme n’est pas une aberration : il a été appelé par des électeurs normaux, adulés par des gens normaux et suivis par la majorité de la population – comme Trump. Pourquoi ? Non par une quelconque essence satanique, comme voudrait le faire croire la morale de la bonne conscience après Auschwitz ; non par un quelconque développement des forces productives ayant secrété leur antidote par réaction, comme a longtemps voulu le faire croire la propagande marxiste stalinienne au mépris des documents historiques. Mais selon Mosse par une véritable « religion civique ». La propagande n’a aucun effet si elle ne répond pas aux attentes de la société – tout comme la publicité ne vous fera jamais acheter si vous ne désiriez pas déjà le faire.

Robert Paxton, historien américain spécialiste de la France de Vichy récemment : « je crois que le fascisme c’est avant tout le pouvoir, la prise du pouvoir, l’exercice du pouvoir. Je pense que le fascisme est aussi animé par de forts préjugés et des sentiments profonds, des sentiments d’aliénation, un désir de revanche nationale, la colère contre ceux dont vous pensez qu’ils ont poignardé le pays dans le dos«  (sur Slate.fr).

Toute société nécessite une cohésion : le besoin d’une communauté organique, une continuité historique, une normalité bien établie.

Cette normalité évolue avec le temps, mais lentement. L’imprégnation des mœurs et de l’idéologie subsiste au-delà des générations. Ce pourquoi George Mosse ne condamne en rien les « traditions », au prétexte que les nazis les auraient utilisées à leur profit. La morale n’a jamais rien à faire avec la vérité, mais bien plutôt avec le confort de ceux qui la brandissent.

La cohésion sociale se manifeste dans les rituels collectifs, que préparent la famille, qu’encouragent l’école, que la communauté locale puis nationale font exister. Le sentiment de participer à la vie politique sous le nazisme était plus fort que sous la démocratie de Weimar, constate l’historien. La faute en est non pas au nazisme – qui a su séduire – mais à Weimar, dont l’indigence de gauche fut patente. Si nous pouvions en tirer une quelconque leçon sous le président Normal…

La dimension religieuse du politique est ignorée des positivistes et des marxistes, qui croient la « science » politique presqu’aussi exacte que la science économique ou physique. Or l’adhésion à la collectivité passe par l’esthétique, par l’émotion, par les rassemblements qui permettent d’agir ensemble. Encore une fois, l’élection de Trump nous le montre après le Brexit, la débâcle socialiste aux Européennes et ainsi de suite…

C’est ici que l’Allemagne et la France divergent.

La première croit à la culture, nous croyons à la civilisation. La culture est un enracinement dans le sang et le sol des valeurs ; la civilisation une adhésion volontaire et de raison à la vie en commun. Bien sûr, ces deux concepts ressortent de l’idéal-type, des caricatures de ce qui se passe en réalité. Aucun Français n’adhère seulement par raison, mais aussi par habitude, par ses ancêtres ou par volonté de s’approprier la culture francophone, de se joindre à cette lignée historique qui va « du sacre de Reims à la révolution française », selon les mots de Marc Bloch. Aucun Allemand ne croyait complètement au pur Aryen blond et athlétique, issu des forêts de Germanie depuis les temps les plus reculés ; l’Allemagne est resté un carrefour de peuples, venus de l’est et du sud, poussés par les encore plus à l’est, et accaparant les exilés de l’ouest ou du nord (les Huguenots, les commerçant hanséatiques, les Russes germanophiles…).

Il y avait en Allemagne, bien avant le nazisme, un courant Völkish issu du romantisme qui désignait non seulement le peuple, mais son « âme ». Celle-ci était réputé issue de la terre même, des atmosphères et paysages. D’où la célébration du sang et du sol, composantes indispensables au peuple sain ; d’où la méfiance envers les villes, qui déracinent, et envers l’industrie, qui désocialise. Ce courant, un brin ésotérique, a été chanté par les Wandervögel, ces jeunes gens itinérants, randonneurs du pré-scoutisme, qui vivaient quasi nus dans la nature et célébraient le soleil et l’eau. Il a été repris par les organisations nazies, qui ont vanté le stéréotype mâle au corps classique de la beauté grecque, sculpté par l’effort individuel et la volonté collective. L’attirance sexuelle de la camaraderie masculine devait être refoulée par sublimation pour créer le type du chevalier qui se contraint, héros et chef.

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C’est bien cette religion Völkish, en conjonction avec le nationalisme, puis avec les rancœurs de la défaite de 1918 et de la crise économique majeure des années 30, qui a fait émerger le nazisme. L’auteur précise, en historien : « Le nazisme n’était pas une aberration : pas plus qu’il n’était dénué de fondement historique. Il fut plutôt le produit de l’interaction de forces économiques, sociales et politiques, d’une part, et de perceptions, d’espérances et d’aspirations humaines à une vie meilleure, d’autre part » p.32.

Avons-nous aujourd’hui une telle conjonction ?

La religion écologique célébrant Gaïa la Terre-Mère que ses fils industrieux ne cessent de blesser malgré la grand-messe rituelle des COP numérotés, la défaite face au terrorisme islamique qui engendre une rancœur contre les « basanés » sans reconnaissance pour la France qui les accueille, la crise économique de la mondialisation mais surtout de l’essor technologique très rapide – cela peut-il faire conjonction comme dans les années 30 ?

La culture était alors réputée authentique, assurant l’accord de l’être humain avec les autres et avec la nature ; la civilisation était vue comme superficielle, adonnée à la simple satisfaction béate des besoins matériels, sans solidarité ni spiritualité. Ne voyez-vous rien de cet hier qui ne surgit aujourd’hui ?

Qu’en est-il de la haine envers « le capitalisme » des multinationales, contre l’avidité matérielle de « la finance » ou l’impérialisme économique, culturel et militaire des Yankees ? Le Juif a été remplacé par le Capitaliste (encore qu’on confonde volontiers les deux dans l’islamo-gauchisme à la mode). Mais le « retour à la terre », l’accord avec la nature, les aliments « bio », la vie saine détressée à la campagne, l’aspiration à la chaumière de la retraite paisible… tout cela a fait le lit des états d’âme Völkish, du nationalisme protectionniste – et du nazisme.

Si les écolos d’aujourd’hui sont aussi inaudibles (7000 militants et 17 000 sympathisant si l’on en croit leurs primaires… 0.03% du corps électoral de 47 millions !), c’est qu’ils mêlent l’eau et le feu en célébrant la nature ici et maintenant tout en prônant l’universalisme éternel et l’internationalisme hors sol.

Si les socialistes d’aujourd’hui sont devenus quasi inaudibles, c’est qu’ils restent attachés à cette chimère du « matérialisme scientifique » qui court après l’évolution du climat et l’accord écologique homme-nature sans les relier au présent des gens et des revendications de classe.

La petite-bourgeoisie allemande – qui a permis le nazisme – voyait en Hitler une « révolution de l’âme » qui ne menaçait en réalité aucun des intérêts économiques de sa classe moyenne. Le nazisme édifiait l’idéal, et désignait l’Ennemi de principe – le Juif apatride, cosmopolite et capitaliste. L’écologie d’aujourd’hui et son fade avatar déconsidéré, « le socialisme », proposent une même révolution de l’âme et son ennemi de principe – le Capitalisme industriel et financier. Mais cela ne séduit manifestement pas « la France périphérique »,  pas intello comme les bobos urbains, prête à voter – en réaliste – pour la famille Le Pen. Même s’il est à craindre que, comme sous le nazisme, la déception soit d’autant plus grande et rapide que les attentes auront été plus fortes.

Nous n’avons pas l’humiliante défaite de 1918 mais le terrorisme, issu d’une frange étroite de l’islam. La rancœur deviendra-t-elle de même ampleur pour qu’elle produise les mêmes effets ? Il suffirait selon certains d’un attentat ou deux de plus pour que… Un tiers des policiers et gendarmes seraient prêts à voter extrême-droite, si l’on en croit les médias.

Le nationalisme est-il assez puissant dans les profondeurs françaises pour emporter l’adhésion à un parti Völkish qui mêle sang et sol dans une célébration de destin ? Pour ma part, j’en doute, mais il en est qui y croient.

Reste qu’il vaut mieux comprendre par soi-même que suivre les hordes moutonnières. Afin d’avoir le choix de participer ou de se retirer, pour résister.

George L. Mosse, Les origines intellectuelles du Troisième Reich – La crise de l’idéologie allemande, 1964, Points Seuil 2006, préface de Stéphane Audouin-Rouzeau, 512 pages, €11.80

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Vers la démocrature ?

Le raccourci entre démocratie et dictature est un mot de Pierre Hassner, disciple de ce Raymond Aron qui – bien plus que Sartre et Beauvoir ! – fut lucide sur le totalitarisme marxiste en URSS, en Chine, à Cuba et ailleurs dans les années 50, 60 et 70. Ce qui n’a pas été vu hier peut n’être pas vu aujourd’hui. La démocrature donne les apparences de la libre décision démocratique (partis, élections, parlement, droit) mais assure dans la réalité l’essentiel du pouvoir aux mêmes.

La Russie de Poutine est une démocrature, l’Algérie et la Chine à parti unique en connivence avec l’armée aussi, la Turquie d’Erdogan en devient une, le Brésil du sénat destituant en est un embryon, et c’est le rêve de Donald Trump (la trompette trompeuse du parti des Éléphants !) comme de Marine Le Pen ou de Jean-Luc Mélenchon de la réaliser en France. Leur idéologie, c’est le Peuple. Magnifié, idéalisé, massifié : le Peuple en soi, sans aucune distinction particulière, le peuple en masse comme hier sous Hitler et Staline, « l’immense majorité » disait-on à l’époque, la « volonté générale » disait Rousseau, ce totalitaire émotionnel. Et c’est vrai : les Allemands comme les Soviétiques des années 30 votaient régulièrement ; ils élisaient massivement les mêmes, nazis et communistes – la démocratie apparente était sauve.

democratie dictatoriale

C’est que « le Peuple » n’existe pas ; comme Dieu, il lui faut des interprètes qui disent Sa pensée et qui agissent en Son nom… En URSS et en Chine pop, c’est le Parti communiste qui est le détenteur de la vérité révélée comme de l’exégèse des œuvres des grands révolutionnaires (Marx-Engels, Lénine, Staline, Mao). Dans la Russie de Poutine, c’est ce mélange de conservatisme petit-bourgeois et de nationalisme ravivé par les guéguerres aux ex-frontières qui est populaire, entretenu par une propagande massive des médias aux mains des dirigeants (tous manipulateurs experts de l’ex-KGB). En Turquie, Erdogan prend tous les pouvoirs, surtout après la tentative de putsch ratée de généraux pusillanimes qui n’ont pas pris les moyens de leurs ambitions ; le parti d’Erdogan est soutenu par une confrérie islamique sunnite puissante – et Allah est convié à soutenir le Pouvoir.

Mais la démocrature tente aussi les pays jusqu’ici démocratiques : le Royaume-Uni vient de vivre un hold-up institutionnel avec le Brexit en faisant croire que tous les maux étaient dus à la bureaucratie européenne ; certains se repentent aujourd’hui d’avoir cédés aux mensonges et aux sirènes de la souveraineté solitaire. Les États-Unis sont en train de vivre le psychodrame présidentiel, éclatés entre un Trump qui parle haut, proclame publiquement le politiquement incorrect et renverse la table – et une femme traditionnelle trop raisonnable, bien connue et longtemps au pouvoir.

Nous ne sommes pas exempts, en France, de ce genre de tentation, surtout après le troisième attentat de Nice, contre lequel le culbuto content de lui qui reste notre Président répète tout sourire que « tout va être fait » pour éviter un quatrième (puis un cinquième, puis un sixième ?) attentat – sans surtout ne rien changer aux institutions, aux procédures, ni aux manières de faire, malgré « l’état d’urgence ». Mais à quoi sert-il donc concrètement, cet état ? Le petit barrage de tapettes assuré par les diverses forces de police à Nice n’a pas de quoi rassurer les foules : il était aussi inefficace que l’entrée du bâtiment qui abritaient les parachutistes à Beyrouth, dans un pays en guerre, en 1982. Les « spécialistes » et les « décideurs » ne comprendront-ils donc jamais ?

Faut-il attendre à chaque fois la réalité meurtrière de la vraie guerre pour prendre enfin des mesures qu’on aurait dû prendre avant ? Les juges (administratifs) en restent à la lettre du droit, sans considérer les circonstances et les 240 morts français à cause de l’islam radical ? L’islam existe depuis 1300 ans et le burkini est une nouveauté : qu’a-t-il à voir avec la religion musulmane ? La provocation n’est-elle pas manifeste ? C’est ce que disent les femmes saoudiennes… contre les idiots utiles du gauchisme bobo. Toutes ces provocs ne sont-elles pas orchestrées ? C’est la thèse que défend Fatiha Boudjahlat, militante pour l’égalité en droits des femmes et secrétaire Nationale du MRC à l’Éducation… contre la bien-pensance qui se dit anti-réactionnaire et qui réagit au quart de tour. Manuel Valls a raison de dire que cet arrêt n’épuise pas le débat « politique ». L’arrêt juridique, rendu par le Conseil d’État au sujet des arrêtés des maires sur le burkini défend « les libertés » mais reste dérisoire : Tuot, l’auteur du rapport socialiste 2013 sur l’intégration a été l’un des juges. Il persiste à minimiser l’islam en religion « comme les autres », donc soumise au même droit commun – alors que l’islam est un projet global, totalisant, comme l’était le catholicisme jusqu’en 1905. Si l’idée française de nation est  la volonté de vivre ensemble, qu’en est-il de ces comportements ? Peut-on être « français comme les autres » quand on rejette volontairement et violemment ce projet collectif ? Revenons aux origines de la IIIe République, celle qui fonde la France actuelle : « Une nation est une âme, un principe spirituel. Deux choses qui, à vrai dire, n’en font qu’une, constituent cette âme, ce principe spirituel. L’une est dans le passé, l’autre dans le présent. L’une est la possession en commun d’un riche legs de souvenirs ; l’autre est le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis. » C’est Ernest Renan qui le dit – fort justement ! Faut-il en revenir à la conception allemande du droit du sang, qui était celle de la France d’Ancien régime ? Pourquoi, dès lors, les intellos de gauche tortillent-ils du cul comme s’ils étaient gênés face à la volonté manifeste des islamistes (pas des musulmans) de renverser ce qui fait la France ? Comment devons-nous comprendre cette « soumission » volontaire au plus fort parce qu’il brandit un couteau ?

« L’homme n’est esclave ni de sa race, ni de sa langue, ni de sa religion », disait encore Renan : la liberté existe, celle d’aller vivre ailleurs, en conformité avec ses convictions. Mais l’exercice des libertés n’est possible que dans la neutralité et je souscris à la déclaration de Raphaël Enthoven (dans La morale de l’info sur Europe 1 le 24 août) : « interdire un interdit, c’est lui donner de la force ». Laisser faire cette « mode » aussi inconfortable que ridicule du burkini, n’est-ce pas la vouer à disparaître ? Ce qu’il faut quand on est sûr de soi ? – « défendre sans trembler la laïcité et la République qui défend aussi la majorité des musulmans contre la prise de pouvoir d’un islamisme rétrograde », dit aussi Michel Santo sur son blog. Le meilleur du libéralisme est sans doute là.

Sûr de soi, sans trembler… mais quel politique est sûr de soi et ne tremble pas ? Mais quel politique va-t-il expliquer à la fois le droit et son application POUR TOUT LE MONDE ? N’y a-t-il pas des islamistes intolérants ? des racistes musulmans ? Des bobos qui crient à l’écorché dès que l’on OSE aborder ces questions pour eux taboues ? Les électeurs sont lassés de se retrouver avec les mêmes incapables, qui trustent les postes sans résultats concrets. Et nous allons rejouer en 2017 le duo des bras cassés Hollande-Sarkozy, comme si de rien n’était ? Si les primaires sont aussi indigentes qu’elles le promettent, l’électeur sera tenté plus qu’ailleurs de renverser la table, de passer un violent coup de karcher sur ces nuisibles qu’il a assez vus.

islamisation a peine voilee 2016 a saint denis

Car, après les attentats à répétition excusés par la boboterie de la repentance et de padamalgam, des mosquées financées à guichet ouvert par les intégristes wahhabites, des prêches haineux laissé sans réaction, des provocations en tous genres donnant lieu à « polémiques » entre intellos bien au chaud ; après l’éclatement partisan à la suite de Nice ; après la dislocation européenne initiée par l’Outre-Manche attisant le pourquoi pas nous ; après l’explosion turque, « pays candidat à l’Union européenne » – les électeurs sont désormais sans aucune illusion.

Ils ont l’impression qu’une démocratie directe, où ils auraient enfin leur mot à dire, serait préférable à la démocratie représentative qui balance les pouvoirs, équilibre les institutions et demande des débats avant toute décision. Si « nous sommes en guerre » comme le dit le président, alors pourquoi ne pas adopter les processus de décision raccourcis de la guerre ? 1914-18 a montré combien l’autoritarisme s’est amplifié avec le conflit ; la guerre contre le terrorisme pourrait bien avoir de semblables effets, exigés d’en bas comme en Turquie ou aux États-Unis par la population, contre les résistances des bobos mondialistes et des élites confortablement installées dans le fromage public. L’électeur à qui l’on a appris à obéir plus qu’à réfléchir se demande : tous ces garde-fous des institutions (la double délibération des Assemblées, le recours au Conseil constitutionnel ou au Conseil d’État, l’élaboration rituelle du droit, l’indépendance de la justice, la surveillance de la police), sont-ils encore utiles ? Ne faut-il pas les raboter ? les suspendre ? les supprimer ?

Ces vertus du libéralisme politique sont fragiles, d’autant que le libéralisme est attaqué de toutes parts, à gauche comme à droite, au nom de l’État, de la Nation en armes une et indivisible, de la neutralité jacobine qui ne reconnaît aucun particularisme – ni corse, ni basque, ni breton, ni catholique, ni musulman. Le multiculturalisme est à la mode chez les gendegôch et les bobos parisiens, alors que la fécondation de la culture par l’Ailleurs est conditionnée avant tout par la santé de sa propre culture. Tout ne vaut pas tout, dans le grand méli-mélo métissé des gauchistes hors sol. Être fier d’être soi serait-il bien en Kabylie ou à Tahiti, mais horrifique en France même ? Montaigne doit-il être traduit en novlangue texto et simplifié au politiquement correct dans une jacklanguerie « artiste » du dernier chic ? Pourquoi introduire l’arabe en classe alors qu’on ne sait même pas apprendre le français correctement ?

moins de libertes contre le terrorisme

Mais si tout va mal et que les pires conservateurs apparaissent comme ceux qui sont au pouvoir et autour (en France la gauche bobo depuis Mitterrand ; aux États-Unis le clan Clinton), c’est aussi parce que la promesse de la démocratie libérale n’est plus tenue depuis le nouveau millénaire. Les excès de la finance, « la crise », la puissance des lobbies bancaires, le droit extraterritorial imposé par les États-Unis, la prosternation envers les pratiques chinoises de voyou, ont laissé stagner, voire régresser, le pouvoir d’achat – en Europe comme aux États-Unis.

L’immigration massive et incontrôlée, la culture sociologique de l’excuse qui justifie la vengeance islamiste par l’injustice passée, le rejet des fils d’immigrés mal intégrés à cause de leur idéologie radicale, l’intolérance croissante aux différences revendiquées (burkini, voile… mais aussi torse nu en ville, seins nus à la plage, short en vélo !), apparaissent à l’électeur en régression sociale comme d’insupportables provocations : les élites s’occupent des « victimes » autoproclamées par la repentance coloniale (France) ou le culte du fric et de la performance individuelle (USA), elles ne s’occupent pas de l’électeur moyen ou populaire.

Sauf qu’il a le droit de vote. Et qu’il va s’en servir. Même si les partis politiques ne font guère recette, Internet dit tout, permet tout, entraîne tout. Les vieux rassis, au pouvoir depuis trop longtemps, n’en ont aucune conscience ; ils n’y « croient pas ». Dommage pour eux, le phénomène Trump et la grossière erreur des sondages anglais le montrent.

Je déplore à titre personnel la haine irrationnelle du libéralisme, tant politique qu’économique, qui agite nos élites de gauche comme de droite, tout comme la distorsion vers le monopole du libéralisme aux États-Unis ou en Allemagne. Car le leg libéral est aussi politique : celui des institutions. Il assure la tempérance et la raison par la séparation des pouvoirs et le débat organisé. S’il venait à disparaître dans l’illibéralisme comme en Russie, en Turquie ou en Hongrie, tous les petits « révolutionnaires » indignés qui manifestent à longueur d’années pour revendiquer des « droits » seraient les premiers à en pâtir. Lénine les avait éradiqués sans état d’âme… Et nous aussi en pâtirions.

Il est difficile de résister à la pulsion de mort qui taraude nos sociétés malsaines, face à des contre-sociétés plus vigoureuses et sûres d’elles-mêmes. La psychologie de masse rencontre le petit moi étriqué laissé à lui-même par la famille déstructurée à la mode et par l’école démissionnaire du tout vaut tout. Mais il faut résister, affirmer ce qui vaut, faire appliquer les lois existantes, modifier celles qui le doivent pour assurer de vivre ensemble, renforcer l’Union européenne en posant clairement ses frontières et ses normes – comme le font les États-Unis, la Chine ou l’Inde, sans état d’âme. Cela sous peine de disparaître dans une prochaine nuit des longs couteaux.

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Liberté ou égalité en France ?

Les Français ont une devise : Liberté, Égalité, Fraternité. Tout paraît bien équilibré, la liberté en premier qui seule permet le reste, l’égalité en second qui permet à chacun de se révéler, la fraternité pour le tout afin de ne laisser personne sur le bord du chemin.

Sauf que, selon les périodes, la liberté est vue comme opportunité ou comme aliénation, comme l’expression de sa propre responsabilité ou comme une soumission aux forces qui dépassent : le capitalisme, le monde, le destin, la religion. Si ceux qui ont fui Pétain et les nazis à Londres en 1940 avaient agi comme les gréviculteurs d’aujourd’hui, crispés sur leurs acquis, la France ne serait plus la France mais une province éloignée de l’Hinterland allemand. Résister, c’était faire preuve de sa responsabilité en faisant le pari de la liberté. Oh, ils étaient bien peu nombreux, ceux qui ont osé ! La majorité attendait de voir, tergiversait avant de se décider, accrochée par mille liens trop respectables aux habitudes, aux droits acquis, au regard de leur milieu, à la révérence envers l’autorité, à la force imposée…

2016 n’est pas 1940 et nulle armée n’occupe encore la France pour enjoindre de se soumettre ou de mourir. Mais le dilemme entre liberté et abandon est toujours là. L’égalité est ce qui permet de se justifier lorsqu’on ne veut rien changer : tout le monde pareil, évidemment figé dans les positions acquises… Tiens, cela ne rappelle-t-il rien à ceux qui se piquent d’un peu d’histoire ? Mais si, souvenez-vous : ce fameux Ancien régime que l’on se vante tellement, deux siècles après, d’avoir renversé par « LA » Révolution !

Le statut était d’Ancien régime : on naissait noble et nanti ou réduit au tiers et asservi ; seuls « les ordres » religieux (encore un statut !) permettaient de botter en touche lorsqu’on avait quelque talent. La révolution a voulu mettre la chose du peuple (la république) avant les privilèges de quelques-uns et le pouvoir du peuple (la démocratie) au-dessus du pouvoir de quelques privilégiés. Mais, pour fonctionner efficacement, la démocratie exige que chacun y mette du sien : chacun doit trouver sa place, elle n’est plus acquise ; initiative et compétences font avancer la machine, hier figée dans l’idéologie d’un Ordre divin.

Or, aujourd’hui, chacun se réfugie en ses statuts et privilèges, cherchant à reconstituer cet Ordre immobile d’Ancien régime face au mouvement du capitalisme, à la déferlante du monde, aux changements de la modernité. Ce pourquoi la « démocratie » est moins démocratique, les privilégiés s’arrogeant le droit de gouverner dans l’abandon général. Les gens s’effraient de voir que tout va plus vite, que rien n’est plus acquis, que toutes les situations peuvent être remises en cause. C’est humain.

sempe dessin bonheur

Mais ce qui est humain aussi est de savoir réagir, « prendre ses responsabilités » comme dit la langue de bois politicienne. Il s’agit en fait de voir le monde tel qu’il est et de s’adapter aux réalités. Pas forcément en démissionnant des règles et procédures élaborées pas à pas depuis longtemps, mais en les adaptant, en en créant de nouvelles.

C’est ce que refusent de comprendre une partie des syndicats, des partis politiques, des fonctionnaires, des employés, des citoyens. Oui, l’économie est désormais globalisée et il est nécessaire d’adapter notre façon de produire et ce que nous produisons pour simplement survivre : existe-t-il encore des allumeurs de réverbères ? des rempailleurs de chaise ? des chaisières dans les parcs ? Pourquoi voulez-vous que certains métiers restent les mêmes alors que tout change autour d’eux ? Pourquoi les taxis garderaient-ils leur monopole ? Pourquoi telle usine, de moins en moins rentable, ou telle raffinerie, inadaptée à la mutation anti-diesel, ne devraient-elles pas fermer ? Pourquoi tel service administratif, qui produit des règles et du papier, ne devrait-il pas être aminci, précisé et réorganisé ? Pourquoi tant de collectivités locales emboitées en poupées russes, avec à pour chacune sa bureaucratie ? Ne sommes-nous pas à l’ère du numérique où nombre de procédures peuvent s’effectuer en ligne ?

Aujourd’hui, la démocratie, la technique et le capitalisme (qui sont liés), demandent de l’autonomie, pas de l’obéissance ; de l’initiative, pas de la discipline militaire. Schumpeter a remplacé Ford. Il est nécessaire de s’affranchir des habitudes pour adapter son travail à une consommation et à des services publics de moins en moins standards (pareil pour tout le monde, montraient les magasins soviétiques avec un seul paquet de lessive sans possibilité de choix – tout le monde pareil, clamait l’Administration à la française qui ne voulait voir qu’une tête). Chacun exige aujourd’hui qu’on le considère dans sa personne particulière et pas comme un « ayant-droit » lambda ou un consommateur « de masse ». Même les téléphones portables sont customisés.

Employés du privé habitués à suivre et fonctionnaires habitués à obéir aux règles sans jamais se poser de question se trouvent perdus, renvoyés à leurs compétences et à leur autonomie – qui, justement, ne s’apprennent pas dans les écoles : le savoir-vivre, le savoir-être. L’obéissance était un confort, un art d’être conforme, une protection contre la responsabilité (c’est pas moi, c’est la règle). Aujourd’hui que la génération rebelle a enjoint chacun d’être différent – parce que l’autonomie de l’individu a progressé – il faut se distinguer ou stagner. Le statut acquis par un concours ou un premier emploi vers 20 ans n’est plus acquis : il faut prouver ses compétences année après année.

D’où la « souffrance au travail », les périodes de chômage et de reconversion, la dépression dans le couple, la « perte du lien social » que pointent tant de sociologues. Et les échappatoires vers le déni, l’alcool et les drogues, ou vers la violence, conjugale, parentale ou sociale. Ce sont tous des symptômes de cette liberté qui ne passe pas.

Il est bien loin, ce mois de mai 1968 où les forces de la jeunesse, les énergies du printemps et l’élan de la vie faisaient craquer les gaines, tomber les tabous, briser les carcans, et libérer le désir comme les initiatives ! Mai 68 a permis la libération des déterminismes : être soi-même devenait possible. Sauf que… a-t-on toujours le cœur de se regarder tel qu’on est ? Un coming out est-il personnellement libérateur ou bien socialement dangereux ? Le regard des autres est parfois fatal à l’estime de soi.

N’est-on pas mieux, au contraire, dans le nid fusionnel où tous égalent tous, grognant ensemble (pas une voix plus haute que l’autre), dormant ensemble dans le même panier formaté, tétant ensemble, en ayant-droits bien sages le même lait standard des mamelles en apparence inépuisables de l’État-providence ? (Mais qui paye ?) De Ford à Schumpeter, de la chaîne à l’innovation, le capitalisme (cette technique d’efficacité économique) s’est adapté – pas la société française. Car le Français n’aime rien tant que de se savoir à sa place, en hiérarchie et statut, là où la fonction crée l’organe (même inutile), où l’on n’est rien si l’on « n’appartient » pas : à une grande école, à un corps d’État, à telle entreprise, tel parti ou telle association d’anciens ci ou ça. Presque tous les Français rêvent d’être « président » – le plus souvent d’une insignifiante association sportive de quartier – mais ils « appartiennent », là est leur honneur, leur seule personnalité. Ils ne sont rien sans le titre, la carte ou l’uniforme. Ils ont trop peur d’être simplement eux-mêmes, tout nu face à tous les autres et au monde entier qui regarde comment ils sont foutus et comment ils s’en sortent… Hier il fallait obéir, aujourd’hui créer – cela change tout !

D’où la peur sociale : du changement, de la mondialisation, des jeunes (« qui ne sont pas comme nous » – air connu), du progrès, des autres. D’où l’angoisse intime : de ne plus être soi, de ne pas être capable, de se montrer à la hauteur, d’être submergé par des forces qui dépassent, voire par les mœurs étrangères. Les Français ne veulent pas être libres, ils veulent être égaux. Ils préfèrent appartenir que s’appartenir ; ils se disent non pas citoyens, ni producteurs, mais fonctionnaire, cheminot, profession libérale, corps des Mines, franc-maçon, socialiste… Ils ne veulent pas penser par eux-mêmes, ni décider en conscience de par leur libre-arbitre – ils préfèrent obéir aux consignes, suivre les mouvements, voter selon la ligne. Et tant pis si leur petite décision individuelle fait crever le collectif : ils se seront trompés avec tout le monde – irresponsables. Cela fait 40 ans que les politiciens, les syndicalistes, les idéologues des partis, les corps de métier, nous prouvent tous les jours que cela se passe ainsi. Mérah évitable ? – C’est pas moi, c’est la règle. Brétigny une erreur ? – C’est pas moi, c’est faute de moyens. Le chômage plus qu’ailleurs ? – C’est pas moi, ce sont les patrons, Bruxelles, l’euro, le droit du travail, les charges sociales et j’en passe – ce ne sont jamais les politiques néfastes des gouvernants, ni les règles tatillonnes et prolifiques des faiseurs de lois.

La grande peur de la liberté fait se précipiter les gouvernants dans le convenu, les fonctionnaires dans les procédures, les employés dans l’attente des ordres et les syndicats dans les manifs rituelles (aussi braillardes, voire violentes, qu’inefficaces). Quant aux pauvres en esprit, pauvres gens, inadaptés du système, paumés du changement, flemmards et profiteurs (mais oui, il y en a), ils sont laissés pour compte. Personne ne s’occupe d’eux. Ils se précipitent donc vers ce qui brille, ce qui promet, ce qui gueule plus fort : les religions, les partis extrémistes. Eux promettent protection, barrières, surveillance, souveraineté.

gamin s envoie en l air avec une gamine

Mais les autres ? Les jeunes, les ouverts, les responsables, les coopératifs (qu’ils soient californiens technologiques ou écolos de proximité) ? Ceux qui préfèrent la liberté dans les règles à l’égalité d’obéissance ? Ils existent aussi, ils sont de plus en plus nombreux comme en témoignent tous les mouvements « alternatifs » – parfois naïfs et velléitaires, mais qui prouvent une quête de neuf : Occupy Wall Street, Los indignados, Nuit debout, En avant, Rassemblement pour l’initiative citoyenne – et tout le reste.

Gageons que les perdants seront les vieux, les rigides, les privilégiés du statut. Et les gagnants seront tous les autres, à commencer par ceux qui représentent l’avenir. Cette note est loin d’être pessimiste, au contraire !  Elle fait le pari de la jeunesse, du futur, de la vie qui va et qui s’adapte. Sans cesse. Contre les vieux cons…

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Islamo-fascisme

Le Califat entrepris par Daech est une entreprise totalitaire, ce pourquoi il est permis – sans « stigmatiser » les croyants musulmans – de parler de fascisme, plus exactement d’islamo-fascisme.

carte daech 2015

Cette façon de désigner la réalité des choses est bien étayée par l’article qu’un docteur en histoire, professeur agrégé des universités qui enseigne à Science Po Aix, a publié en juin sur le site Diploweb, Le Califat : une entreprise totalitaire. Patrice Gourdin, auteur en 2010 de Géopolitiques – manuel pratique, montre qu’il existe clairement des points communs entre fascisme (Mussolini), nazisme (Hitler), communisme (Staline, Mao, Pol Pot) et Califat (Daech). « Est-il approprié de parler d’« islamo-fascisme » au sujet du Califat ? Rejeter la formule au motif qu’il s’agirait de l’expression d’un sentiment islamophobe, d’une tentative de manipulation politique, ou d’une comparaison abusive ne constitue pas une réponse satisfaisante. Il convient de dépassionner le débat et de procéder à une analyse rigoureuse », écrit Patrice Gourdin.

Le nier est inexact, inepte et immature. C’est vouloir que la réalité ne soit pas, au nom d’un rêve de Bisounours selon lequel toutes les « victimes du colonialisme » ont raison, forcément raison. Ce n’est faire injure ni aux ex-colonisés (dont ni les fils, ni les petits-fils n’ont connu la colonie et qui ont du se prendre en main tout seuls), ni aux croyants de l’islam (qui a plus d’un millénaire d’existence, d’approfondissement et d’évolution), que de désigner la dérive djihadiste comme une secte totalitaire, analogue aux idéologies de contraintes qu’a connu le XXe siècle.

« Analogue » ne signifie pas « identique », il y a des différences ; mais les points communs sont tellement nombreux que l’on peut regrouper toutes ces aspirations politiques fusionnelles dans une même catégorie : celle du totalitarisme. Patrice Gourdin le définit selon Bernard Bruneteau, Les Totalitarismes, p. 8 : « il s’agit d’une forme de régime utilisant l’État pour imposer une idéologie qui bouleverse et régente, sous tous ses aspects, la vie des femmes et des hommes d’un pays. Ce type de système politique vise « l’édification d’une humanité nouvelle par l’élimination de toute différenciation au sein d’un grand Tout sacralisé (nation, race, ou classe) ».

J’ai résumé ci-après dans un tableau synthétique les convergences nettes pointées par Patrice Gourdin. Nul ne pourra plus nier les ressemblances.

islamo fascisme

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Hypothèse Macron

Emmanuel Macron a démissionné. A 38 ans, il veut un projet pour la France et se positionne pour l’avenir. A court terme ? A long terme ? Nul ne sait, pas plus lui-même que les « commentateurs ». Pour être candidat, il faut être en situation, or la situation pour 2017 n’est pas établie. Chaque camp en est encore à envisager ses primaires et les candidats putatifs à songer se déclarer. Rien n’est fait, rien n’est encore sur les rails.

Mais je formule ici une hypothèse : et si François Hollande avait choisi Emmanuel Macron comme successeur à la tête de la gauche ?

emmanuel macron

Les frondeurs socialistes, tout entier dans les logiques d’appareil et regardant l’avenir avec la programmation du passé, parlent volontiers de « trahison ». Macron aurait fauté envers le président selon eux – qui honnissent François Hollande. Ces ringards de la politique n’arrivent peut-être pas à la cheville du petit Mitterrand machiavélien qui a su si bien les manipuler depuis de longues années. Je n’encense pas François Hollande, je crois qu’il est un mauvais président ; mais je ne sous-estime pas le personnage, ni son intelligence, ni sa capacité politique. Il est apte à tous les rouler dans la farine.

Il est possible que le président sortant se représente, si la situation lui offre un créneau pour ce faire. Si, en décembre, les sondages, la conjoncture et les attentats (possibles) ne le lui offrent pas, il est bel et bien possible qu’il se retire… au profit de son poulain Macron.

C’est en effet lui qui l’a fait sortir de l’obscurité et l’a promu. Sa démission n’est pas pour divergence politique, ni pour divergence personnelle, mais pour « reprendre sa liberté ». Ce qui laisse ouvertes toutes les portes, y compris un « coup » hollandais contre ceux qui l’enterrent bien trop vite. Macron n’est pas déloyal, au contraire : il ouvre un possible.

J’avais écrit dans une précédente note d’avril que « s’il a nommé Macron, le plus populaire (et le plus jeune) de ses ministres, c’est comme ‘bouffon du roy’, trublion apte à dire tout haut ce qu’on pense tout bas sans oser le dire, aussitôt démenti, aussitôt ‘tempéré’. Emmanuel Macron et son ‘franc-parler’ soigneusement mesuré sert à la dialectique de la com’ présidentielle : il crée de la divergence pour mieux faire converger. Le président a beau jeu alors de dire « mais non, je ne propose pas d’aller aussi loin » – mais le message est passé. »

Hollande président s’est trouvé vite trop à l’étroit dans sa majorité sectaire ; il était trop tard pour l’ouvrir, après ses déclarations gauchisantes de campagne. Monsieur Normal, qui est devenu Monsieur Pas d’bol avec son dernier pensum, aspire désormais à « rester dans l’histoire ». Or faire « la synthèse » entre socialisme et libéralisme est un grand projet de gauche, qu’on le veuille ou non. Il a le mérite, malgré les acariâtres et les archaïques, de redonner du souffle à la politique.

Le parti Socialiste est devenu inaudible avec ses divisions (habituelles), ses crises d’ego (immatures) et ses leçons de morale à la terre entière (alors que nombre de fraudeurs et de condamnés en justice viennent de ses rangs). Les électeurs en ont marre de ceux qui se posent en vertueux qui jamais ne font de compromis (en façade) pour se coucher (en réalité) devant la force, qu’elle vienne d’Allemagne, de la finance, des États-Unis, des clients du Golfe pour les armements ou de la pression braillarde des « associations » et autres ligues de vertu. François Hollande serait plutôt du genre pragmatique, évoluant pour composer avec le réel lorsqu’il ne peut pas l’annuler. Sauf qu’il n’a pas été hardi pour imposer son profil, comme Mitterrand avait su le faire.

Ce qu’il n’a pas osé, empêtré dans ses liens de parti et d’anciennes fidélités, Macron l’a pu. Le parler-vrai sur les entreprises, sur le mérite du travail, sur la récompense de la richesse, sont peut-être des épouvantails dans la vieille gauche, mais cette gauche-là est condamnée : Macron est populaire. Il a eu certes des dérapages de langage qui ont été plus loin que sa pensée, des irrespects pour des syndicalistes d’autant plus chatouilleux qu’ils ne représentent pas grand-chose à l’échelle nationale, des erreurs du fait qu’il n’a jamais été élu et qu’il a peu côtoyé les gens du peuple. Mais ce qu’il dit plaît, sa démission est plébiscitée par 83% des interrogés. Il fait passer un souffle nouveau sur les vieilleries. Même si seulement 47% souhaitent le voir se présenter aux Présidentielles… pour le moment. Mais si François Hollande lui passait volontairement la main et le soutenait – comme Gérard Collomb – sans réserve ?

francois hollande

En politique il est nécessaire de voir loin, donc de peser les conséquences des décisions que l’on prend. Quiconque agit non selon ce qu’il peut faire mais selon sa Bible du moment n’est pas un politicien mais un théocrate. Hollande songe à se représenter… s’il a une chance. Sinon, il peut fort bien adouber Emmanuel Macron, coupant ainsi l’herbe sous le pied de tous ses ex-ministres devenus rivaux qui se contente de fonctionner en bons fonctionnaires du parti formatés fonction publique.

Minoritaire à gauche, il peut récupérer ceux de droite que la dérive sécuritaire et autoritaire effraie : face à Macron, Juppé ou Bayrou feraient-il le poids ? Ne les a-t-on pas assez vus ? Proposent-ils quelque chose de neuf ?

Il ne faut pas sous-estimer le profond désir de changement du système monarchique de la Ve République, ni l’exaspération des blocages idéologiques et procéduraux des partis, aussi bien chez LR qui milite haut et fort pour réélire Sarkozy qu’au PS qui rêve de revenir au mitterrandisme et que chez EELV qui va radouber Duflot, sans même évoquer l’histrion Mélenchon. Ne seraient neufs en mai prochain que l’angelot Macron et l’aragne Marine… Qui gagnerait ?

Ni l’économie, ni la participation politique, ne sauraient être liées aux ordres impulsés d’en haut. C’est au contraire « la base », dans le peuple, les petites entreprises, chez les gens qui se trouvent assez adultes et responsables pour se prendre en main, que l’avenir se bâtira. C’est par exemple ce que réclament les agriculteurs : construire le prix des produits ensemble avec les industriels et la distribution. Il est très possible qu’avec la génération de retard habituelle à la France, Emmanuel Macron réussisse ce qu’a réussi Tony Blair en 1997. Après tout, 2017, ce n’est que 20 ans plus tard !

Il y aurait toujours une gauche et une droite mais Emmanuel Macron, en se plaçant au-dessus des blocages partisans sous la forme d’une troisième voie – et s’il sait s’entourer pour tout ce qu’il ne sait pas faire – pourrait bien incarner un renouveau de la gauche, enfin adaptée au nouveau siècle.

François Hollande serait alors crédité d’avoir fait bouger l’histoire, d’avoir permis l’ajustement du pays à la modernisation du monde global sans rien perdre de l’idéal de justice et de partage, d’avoir apaisé la société en évitant à la droite de se fourvoyer dans l’extrême. Il ne serait plus président mais il serait un sage.

Vaste ambition dont il n’est pas sûr qu’il ait les épaules pour la porter – mais qui le sait ?

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Tahiti, une colonie ?

La Colonie ou les Colonies ? Un système qui repose sur la domination politique, sur la domination culturelle, sur la domination économique est une colonie. Les colonisateurs visaient l’exploitation des territoires et leur mise en valeur. Au début, à Tahiti, il y avait les frais de douane sur les produits importés, l’impôt de capitation, les corvées. La colonie devait équilibrer son budget afin que la métropole fasse des bénéfices. Ainsi perdurait la dépendance !

Mais jusqu’en 1964, arrivée du CEP et de ses essais nucléaires, c’étaient les taxes et impôts locaux qui payaient les salaires et frais de fonctionnement de l’administration coloniale à Tahiti. Les droits de douane sur les importations, mais surtout les taxes sur l’exportation des phosphates de Makatea (relire les pages sur le blog), étaient les principales rentrées.

Ce faisant, la colonisation a détruit la société traditionnelle, effacé les valeurs culturelles, apporté l’école occidentale, la médecine moderne, l’individualisme. Elle a ouvert la Colonie au monde extérieur. Gagnants ?  Peut-être pas ! Même sûrement pas !

carte polynesie francaise

Si les maîtres Blancs ont été remplacés, c’est par une nouvelle « caste » locale. On pourrait l’évaluer à une centaine de familles » s’étant approprié le pouvoir et… ses avantages. Cette « caste » a remplacé l’administration coloniale à son seul profit en allant mendier des subsides à Paris, en augmentant les taxes payées par le bas peuple, notamment les impôts locaux.

Pour le petit « Tetuanui » rien n’a changé, les Nantis sont toujours nantis, de plus en plus, même si la CTC (Chambre territoriale des Comptes) le stipule dans ses nombreux rapports ! Ils montrent pourtant que les responsables des officines territoriales, qui sont nommés par les Politiques, touchent des salaires et des primes faramineux tandis que « Le petit « Tetuanui », quand il a un travail doit se contenter souvent du SMIC (environ 1 000 €). Le petit Tetuanui » est le nom de famille le plus courant, il est l’équivalent de Dupond ou Durand en métropole.

Tenacious

Ce qui est fait pour les handicapés n’est pas le fait de Tahiti. Le trois-mâts anglais Tenacious était par exemple en escale à Papeete. Très beau, il appartient à une association la Jubilee Sailing Trust qui accueille à son bord des marins atteints de handicap. A bord, des ascenseurs, des ponts plus larges et incurvés pour la circulation des fauteuils roulant, des équipements sonores sur la barre et des indications en braille sont mis en place pour que les non-voyants eux-mêmes puissent diriger le bateau. Le Tenacious compte 10 membres d’équipage et accueille à chacun de ses voyages une quarantaine de personnes dont la moitié sont handicapées. C’est un trois-mâts barque long de 65 m avec un déplacement de 500 tonnes. Année de lancement : 2000. Port d’attache : Southampton (Royaume-Uni).

Hiata de Tahiti

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