
Le titre, en américain comme en français, est la dernière réplique du film. Il se termine en happy end, comme il se doit. Entre temps, c’est le drame… désopilant. Chacun est dans son rôle et le joue jusqu’au bout – ce qui, aboutit à l’absurde. Lequel est, par son outrance, comique. Comme quoi le rire naît souvent de la caricature ; en faire trop provoque la moquerie car l’être humain présenté comme mécanique est en décalage.


Dans une petite ville perdue au bout du monde – et surtout loin de la grand route – Orville et Barney végètent dans leurs petites vies avec des idées de grandeur. Le premier (Ray Walston) donne des leçons de piano pour pas cher à un ado de 14 ans qui n’a aucune oreille mais qui commence à avoir la queue qui le démange. Le second (Cliff Osmond) est le garagiste station-service du village. Comme ils habitent l’un en face de l’autre, ils se réunissent pour créer des chansons. Barney compose les paroles, Orville les met en musique. Tous deux rêvent de succès, mais comment faire lorsqu’on habite un bled isolé ?


Le hasard, malicieux, va détourner le crooner de charme Dino (Dean Martin) de la route principale vers la petite route poussiéreuse et l’amener au village de Climax – dont le nom signifie ‘point culminant’ (plutôt drôle pour un bled paumé dans la grande plaine) mais aussi ‘orgasme’. Car il existe un bar à hôtesses pour routiers, le Belly Button (autrement dit le nombril), la seule chose qui les attire dans le coin. Les filles sont laides à faire peur mais exhibent leur ventre avec (pour contrer le code Hays de décence puritaine) un diamant (faux) dans le nombril. Elles servent des alcools, et plus si affinité. Celle qui a le plus de succès est Polly (Kim Novak), surnommée ‘Pistolet’ en américain pour son pouvoir de tir, et ‘Volcan’ en français, plus conforme au sens de bombe sexuelle.
Le hasard, malicieux, va détourner le crooner de charme Dino (Dean Martin) de la route principale vers la petite route poussiéreuse et l’amener au village de Climax – dont le nom signifie ‘point culminant’ (plutôt drôle pour un bled paumé dans la grande plaine) mais aussi ‘orgasme’. Car il existe un bar à hôtesses pour routiers, le Belly Button (autrement dit le nombril), la seule chose qui les attire dans le coin. Les filles sont laides à faire peur mais exhibent leur ventre avec (pour contrer le code Hays de décence puritaine) un diamant (faux) dans le nombril. Elles servent des alcools, et plus si affinité. Celle qui a le plus de succès est Polly (Kim Novak), surnommée ‘Pistolet’ en américain pour son pouvoir de tir, et ‘Volcan’ en français, plus conforme au sens de bombe sexuelle.


Barney, qui sert de l’essence dans la grosse auto blanche de l’artiste pressé qui doit rallier Los Angeles le lendemain, reconnaît sans peine la célébrité et incite Orville à lui faire la réclame de leurs chansons. Mais Dino en a vu d’autres, il est sans cesse sollicité par l’un ou par l’autre d’intervenir auprès des producteurs de radio ou des maisons de disque. La seule chose que peut le retenir est sa voiture – et Barney la sabote en coupant l’arrivée d’essence dans le carburateur – et les filles – car il ne peut passer une nuit sans décharger, au risque d’avoir la migraine le lendemain. Cette outrance sexuelle est déjà désopilante, ses conséquences psychosomatiques encore plus. Mais Barney, l’entrepreneur du duo, ne se démonte pas. Puisqu’il a pu retenir Dino à cause de sa voiture (dont il doit commander la pièce, etc.), il le confie à Orville pour l’accueillir la nuit.
Sauf qu’Orville est diablement jaloux. Sa femme Zelda (Felicia Farr) est trop belle pour lui et il n’en revient pas d’avoir pu la lever dans sa jeunesse. Après le jeune laitier (James Ward) qu’il soupçonne d’échanger des mots doux avec sa femme (lorsqu’il vérifie, il s’agit d’une commande de lait et de beurre), il a déjà molesté, arraché le tee-shirt et jeté dehors le « Lolita mâle » Johnny Mulligan (Tommy Nolan, 16 ans au tournage) qui vient d’offrir des fleurs à sa femme – à 14 ans ! Il ne veut surtout pas que Dino lui tourne autour, surtout qu’il est de notoriété publique que la star chavire les cœurs et que Zelda apprécie ses chansons. Barney décide alors Orville d’éloigner Zelda pour un jour ou deux, le temps que Dino reconnaisse le talent des compositeurs-interprètes. Mais comme Orville a annoncé qu’il va faire la connaissance de sa femme, il lui faut en trouver une à louer pour l’occasion. Deux missions désopilantes qui ne vont pas se passer comme prévu car les femmes sont autrement bâties que les hommes.


Afin d’éloigner Zelda, rien de tel qu’une bonne dispute pour l’inciter à retourner un temps chez sa mère, comme le font toutes les épouses qui en ont marre. Sauf que Zelda est toujours amoureuse de son Orville et qu’elle veut le lui prouver par une bonne baise en plein jour. Il y a urgence, Dino fait justement la sieste dans la chambre d’amis à côté. D’où un quiproquo dans la salle de bain communicante où Zelda prend Dino pour Orville et lui tapote les fesses au travers du rideau de douche. Dino est incité à en vouloir plus et Orville est forcé d’accentuer la dispute. Il critique sa femme, la mère, les souvenirs du mariage, du voyage de noces. Enfin ! Zelda prend son sac et sa voiture pour filer chez maman.
Quant à trouver une épouse de substitution, Barney a l’idée de payer la pute Polly pour jouer le rôle. Elle est bonne fille et ne crache pas sur les beaux billets, d’autant que baiser avec un Dino n’est pas donné tous les jours à tout le monde. Big Bertha la mère maquerelle accepte (une Barbara Pepper dûment choucroutée en blonde vaporeuse malgré ses formes informes). Barney enlève Polly dans sa dépanneuse pour dépanner Orville. Polly est ravie de jouer la ménagère plutôt que la serveuse, et d’exiger des égards plutôt que des avances. Dino est émoustillé et frustré, ce qui accentue son goût de rester et l’incite à prêter une oreille favorable aux chansons que lui inflige Orville. Après tout, elles ne sont pas si mal et il a besoin de rajeunir son répertoire qui commence sérieusement à battre de l’aile.


Tout va donc pour le mieux dans un climax euphorique pour tous lorsque Zelda revient plus tôt que prévu. Sa mère, une vieille bique acariâtre qui ne cesse de bavasser et de critiquer tout et tout le monde, ne cesse de lui reprocher son mariage, lui vantant tous les ex-prétendants qui, eux, ont réussi à gagner beaucoup d’argent et une position sociale. En bref, tout le discours assommant de la génération qui a vécu la guerre et qui ne comprend pas la propension à l’hédonisme et à l’individualisme des jeunes du baby boom. Nous sommes en 1964 et 1968 pointait déjà, il suffisait de humer l’air du temps.
C’est donc la catastrophe, l’écroulement des scénarios bien peaufinés, l’explosion du rêve de gloire. Zelda est outrée que son mari l’ait remplacée au pied levé par une pute. Elle quitte la maison une fois de plus mais ne peut retourner chez maman ; elle échoue donc au Belly Button, où elle se saoule consciencieusement. Big Bertha la fait porter dans la caravane de Polly, puisqu’elle n’est pas là. Dino, privé de femme parce qu’il a à peine pu sauter Polly qu’Orville revient et le fout dehors, pris de remords d’avoir exposé son épouse, va échouer lui aussi au Belly Button où il demande à un serveur s’il existe une serveuse un peu moins moche que les autres. Évidemment ! C’est Polly. D’ailleurs sa caravane est juste en face. Dino s’y rend et trouve Zelda, pas claire, qui se laisse sauter avec un certain plaisir. Il laisse en partant une grosse somme en billets.


Content, il récupère sa décapotable réparée le lendemain et file vers Los Angeles. Il va proposer les chansons des bouseux pour mettre un peu de sang neuf dans les productions. Orville a été convoqué par Zelda via Barney pour la rejoindre devant le cabinet d’un avocat pour une demande de divorce. Le trio est attiré par une vitrine où les gens sont collé aux écrans de télé qui diffusent Dino chantant. C’est justement l’une de leurs chansons ! Le rêve de gloire est arrivé puisque le crooner les cite nommément comme auteurs en public. Passe alors Polly qui, avec les 500 $ laissés à Zelda et que celle-ci lui a remis pour avoir joué son rôle, a pu s’acheter la voiture qui pourra tirer la caravane – et se tirer de ce trou ! Dérision en ultime pirouette : l’auto est une Fiat 500 minuscule et peu puissante, qui ne vaut d’occasion que 495 $, ainsi que l’indique l’étiquette collée sur le pare-brise.
De l’époux traditionnel au tombeur professionnel, de l’amoureuse ménagère à la pute au grand cœur et chaud vagin, les écarts à la norme donnent la mesure de ce qui était acceptable au milieu des années soixante du siècle dernier. La jalousie ne mène à rien, pas plus que la possession d’un soir. Un couple est une rencontre dans la durée. L’épouse comme la pute désirent et aiment ; elles peuvent interchanger leur rôle sans changer au fond. L’époux comme le tombeur désirent et aiment ; ils peuvent jouer divers rôles mais sans changer eux non plus au fond. L’american way of life de la pruderie puritaine est une stupidité que Billy Wilder conspue avec une insolence réjouissante : il s’agit avant tout d’aimer, et peu importe comment ! Quant aux médias de masse comme la radio, la télé ou le disque, ils apportent la révolution des mœurs jusque dans les campagnes perdues.
DVD Embrasse-moi, idiot (Kiss Me, Stupid), Billy Wilder, avec Dean Martin, Kim Novak, Ray Walston, Felicia Farr, Cliff Osmond, Filmedia 2014, 1h59, €7,76



































Le futur n’est plus seulement occidental
Retour de Chine, où je n’étais pas allé depuis 40 ans. Le pays n’est plus ce qu’il était, « en voie de développement », mais bel et bien développé. Plus que les États-Unis parfois, dans les batteries électriques, l’automobile, les robots connectés, les énergies renouvelables, la mécanique quantique. Pire : alors même que les États-Unis sous Trump et sa bande de techno-fascistes font régresser l’Amérique en misant sur le tout pétrole, le charbon, la négation du réchauffement climatique, la primauté de la force militaire, la Chine avance à bas bruit, pays stable et raisonnable, qui poursuit ses visées géostratégiques sans se presser. Le phare n’est plus à Washington pour la démocratie après l’assaut trumpien du Capitole, ni à New York pour la culture avec sa démagogie woke, ni en Californie avec ses libertés dégénérées en libertarianisme. Elle est désormais à Pékin, Shanghai et Shenzen.
Non pas qu’il faille se « convertir » à l’autoritarisme du seul parti, ni à l’autocratie de son chef Xi, mais observer comment « ça marche » – mieux que chez les Yankees arrogants. La République populaire de Chine établit désormais la trajectoire du développement et dicte le rythme économique mondial, technologique et institutionnel. Le pays a, en une génération, sorti près de 800 millions de personnes de l’extrême pauvreté, a accru l’espérance de vie à la naissance en Chine de 33 ans en 1960 à 78 ans en 2023 – la même que celle des États-Unis. Les causes ? Évidemment l’abandon de l’utopie maoïste du communisme direct à la Robespierre ou Mélenchon, qui n’aboutit qu’au chaos (la révolution « culturelle » l’a amplement montré). Mais surtout l’adoption du système capitaliste, sans la politique libérale censée aller avec.
La Chine reste confucianiste, c’est-à-dire morale, obéissante à la hiérarchie, soumise aux règles ; léniniste, c’est-à-dire démocratique selon le fameux « centralisme », on discute entre élites cooptées puis, une fois la décision majoritaire prise, tout le monde l’applique sans plus discuter ; autoritaire technocratique, c’est-à-dire avec une administration puissante, « à la française », mais surveillée et punie par le parti ; une politique industrielle de capitalisme d’État avec les mécanismes de marché.
On peut dès lors s’interroger. Qu’est-ce que le développement lorsque le modèle le plus performant ne se conforme pas aux postulats de la démocratie libérale ? En cause : l’efficacité.
Il ne suffit pas d’élire des représentants, ni de les faire discuter au Parlement en leur donnant les moyens d’enquêter et de réfléchir sans trop tenir compte des lobbies, ni de leur faire accoucher de lois. Encore faut-il que tout ce processus ne prenne pas trop de temps et qu’il soit efficace et contrôlé dans ses résultats. Or c’est loin d’être le cas ! Les « oppositions » se fragmentent, les égoïsmes sacrés des fractions de la société se manifestent bruyamment, les « syndicats » défendent leur bifteck particulier au détriment de l’intérêt général (on pense en France à la FNSEA, aux cheminots). Les lois sont mal pensées, mal rédigées, mal appliquées, jamais contrôlées. Les dysfonctionnements sont la norme (l’affaire Lyhanna, après bien d’autres, montre combien la police et la justice sont gangrenées par le je-m’en-foutisme et l’exception de pouvoir).
La doxa libérale selon laquelle il faut le moins d’État possible et le plus de laisser-faire possible, atteint ses limites. L’essor brutal de la Chine le montre. Aux États-Unis, on rétablit la politique industrielle dès Biden, des partenariats coordonnés entre le gouvernement et l’industrie. En France, on a bien rétabli « le Plan », en forme de pâle copie de celui qui œuvrait sous de Gaulle, mais sous l’égide d’un indécideur pathologique en la personne de Bayrou, qui n’a accouché de rien, des « rapports » dont personne n’a jamais entendu parler. Or la menace russe le montre dans la Défense : il faut faire vite et mieux. La reconstruction de la cathédrale Notre-Dame a prouvé qu’un militaire aux commandes réussissait mieux que les multiples bureaucrates des multiples administrations « chargées » de l’édifice, qui n’ont rien foutu, rien vu, rien empêché – tout comme le casse par des racailles de banlieue au musée du Louvre.
Nous assistons à la douloureuse mais salutaire prise de conscience qu’un autre système, même imparfait, réussit mieux que le nôtre. Plus vite, plus haut, plus fort. Il se disait qu’aucune véritable innovation ne pourrait naître sans liberté politique, or les entreprises et les laboratoires chinois ont des résultats de classe mondiale tout en opérant au sein d’un écosystème de l’information très différent. L’efficacité est la règle, pas la procédure.
La légitimité politique, dès lors, ne pourra-t-elle découler de la capacité à tenir ses engagements plus que de la « pureté idéologique » ? Il ne s’agit pas de se dire « progressiste » pour faire advenir le progrès ; ni « nationaliste » ou souverainiste pour exercer pleinement la souveraineté. Encore faut-il réussir à assurer la prospérité et la stabilité, à construire à grande échelle, à innover sous pression, à absorber la contrainte économique sans y céder, à mobiliser des ressources pour la transition énergétique ou le réarmement.
Évidemment, se pose la question des vertus de la gouvernance technocratique. Son efficacité, sa capacité à planifier, construire et produire à grande échelle peuvent-elle être assurées sans céder à la tentation autoritaire ? Il ne s’agit pas de nous convertir au communisme d’État à la chinoise, mais de trouver notre propre voie occidentale, différente selon les pays. En France, les Saint-Simoniens avaient ouvert la voie, la planification gaulliste pris le relai (jusqu’à ce que Villepin l’abolisse en 2006), Emmanuel Macron a prouvé qu’une volonté ouvrait un chemin pour Notre-Dame ou le budget de la Défense.
La bordélisation parlementaire due à un « mouvement » qui dénie toute représentation indirecte et veut faire advenir les nouveaux Français au pouvoir vise à renverser « le système » tel qu’il est. Pour mettre quoi à la place ? Un caudillo à la Castro ou Chavez qui décidera tout seul, comme un Trump latino musulman ? La démagogie populiste due à un parti qui a la nostalgie de Vichy (sa Morale, sa religion, ses ordres professionnels) vise elle aussi à renverser le système tel qu’il est. Pour mettre quoi à la place ? Un Pétain, un Franco, un Salazar qui décidera tout seul, en « morale » et en « souveraineté » (à préférence ethnique) ? Il est intéressant d’observer que l’intérêt du mouvement MAGA pour la Chine s’explique en partie par l’admiration pour son homogénéité ethnique, ses capacités de surveillance, sa panoplie d’outils autoritaires. Avis à la tentation !
Nous devons réformer notre système, trop lent, trop procédurier, trop bureaucratique – et jamais contrôlé, sauf après une crise. Le défi n’est pas de s’accrocher à l’ordre établi mais de cultiver la souplesse intellectuelle nécessaire pour s’adapter lorsque le monde évolue plus vite que nos théories ne peuvent suivre. Pour cela, réformer l’école, les programmes, l’enseignement, la sélection des élites, les carrières. Et rétablir un Plan national qui donnera chaque année des objectifs définis avec les partenaires sociaux pour orienter les investissements dans les secteurs prioritaires pour la croissance. Tout en mobilisant l’épargne abondante des Français, qui va aujourd’hui largement dans les projets d’investissement aux États-Unis, devenus notre adversaire, sinon notre ennemi ! Vaste programme qui prendre au moins une génération, comme en Chine. Mais notre survie politique et culturelle d’Européens est à ce prix.