Mythomanie sur l’enfant

Enfance : « Période de la vie humaine qui s’étend depuis la naissance jusque vers la septième année et, dans le langage général, un peu au-delà, jusqu’à treize ou quatorze ans » (Littré). On le voit, la langue française a suivi les mœurs, qui faisaient de « l’âge de raison » (7 ans) la fin de l’enfance jusqu’au XVIIIe siècle. Dès cet âge, les enfants pouvaient donc travailler : aux champs, puis au siècle suivant en usine ou dans les mines.

Le prolongement « un peu au-delà » est né vers la fin du XIXe siècle, lorsque les progrès de la médecine, le romantisme des sentiments puis les balbutiements de la psychanalyse (qui a commencé avant Freud), ont rendu précieux le petit d’homme. La baisse de la mortalité infantile a développé la pédiatrie, cette médecine spécifique aux enfants. La préoccupation des émotions a engendré la pédagogie, depuis l’Émile de Rousseau jusqu’aux collèges de Jésuites. Enfin la psychanalyse a démontré l’empreinte de l’enfance sur l’adulte. L’âge scolaire obligatoire a été repoussé jusqu’à 12, 14 puis 16 ans.

sexe et ennui gamin

Pour le système social, on est « enfant » jusque vers cet âge, en tirant bien le concept. C’est ainsi que les journalistes, toujours dans le vent, appellent « enfant » (mâle ou femelle) tout mineur qui a subi des abus sexuels, mais n’hésite pas à qualifier « d’adolescent » le gamin de 10 ans qui sauve sa petite sœur du feu… Même si l’après 68 a baissé l’âge de la majorité (pour raisons pénales et sexuelles), l’enfance dure longtemps au XXIe siècle.

gamins amoureux

Loin de considérer, comme Littré toujours, ce gardien de la langue, que l’enfance est aussi, au figuré, un « état de puérilité prolongé dans le reste de la vie », la société actuelle sacralise l’enfant jusqu’à en faire un mythe. « Ce qui tient de l’enfance dans le raisonnement ou l’action » (définition Littré de la puérilité) est valorisé au-delà de toute mesure. Non seulement le jeunisme sévit jusque dans l’âge chenu, mais l’esprit d’enfance représente une sorte de paradis perdu, d’accord avec soi au présent, d’idéal pour l’avenir. La foule sentimentale en devient bête.

paradis enfantin freres et soeur

Ni la maturité, ni la virilité, ni la responsabilité ne sont plus valorisées. Au contraire, la spontanéité, l’éternel présent, l’affection exigée, le plaisir tout de suite, la fausse innocence – sont des requis de la société puérile dans les pays développés. Peter Pan a fait des émules et le Petit Prince apparaît comme le plus grand des philosophes. Quant à ceux qui ne croient pas à l’innocence des enfants, ils sont chassés comme jadis les sorcières, comme vilains pédophiles.

innocence enfantine

Je suis le premier à m’attendrir sur les enfants, à aimer observer leurs jeux et à baigner dans leur joie. Mais je suis aussi attentif à ce qu’ils sont : des êtres immatures et pas finis dont les angoisses peuvent être profondes (angoisse d’abandon, angoisse de ne pas être aimé, angoisse de ne pas réussir, de ne pas avoir d’amis, de ne pas apparaître bogoss ou sexy, d’être persécuté ou racketté, de subir la honte…). Les parents gagas n’aident pas leurs enfants à grandir, s’ils les essentialisent en mythe éternel. L’enfance est un état qui est fait pour être surmonté. Pères trop protecteurs et mères castratrices sont, selon la psychanalyse, les principales causes des pathologies mentales adultes. La difficulté d’être de chaque enfant est réelle, malgré les apparences ; ce n’est que par un environnement stable, des rapports affectifs de confiance et des encouragements à toute entreprise qu’ils peuvent avancer dans la vie. Être béat devant eux et minimiser la moindre difficulté ne les aide pas. L’enfant est une personne, pas un objet : ni objet décoratif pour parents narcissiques, ni peluche de substitution pour carences affectives, ni objet sexuel pour adulte pervers immature. L’enfant est une personne, mais en devenir – pas un adulte en réduction.

besoin de papa

Pourquoi cette sacralisation récente de l’enfant ? Marcel Gauchet, philosophe qui s’est beaucoup penché sur l’éducation, a une théorie sur le sujet. Il l’expose dans la revue qu’il dirige, Le Débat n°183 de janvier 2015. Pour lui, l’enfant est aujourd’hui celui du désir, du privé, de l’égalité de l’idéal du moi, et même une utopie politique !

desir d enfant

  • Enfant du désir, il est vœu intime et projet parental, les géniteurs s’investissent (souvent à deux, parfois seuls) dans leurs petits ; ils les ont voulus, attendus, désirés. Au risque d’être déçus parce qu’ils sont eux-mêmes et pas le projet parental idéal.
  • Enfant du privé, car il fait famille aujourd’hui : la transformation des liens familiaux (concubinage, divorces, recomposition, compagnonnage de même sexe) fait que c’est l’enfant qui fait la famille et non plus la famille qui accueille l’enfant.

famille petits blonds

  • Enfant de l’égalité, car reconnu comme une personne, parfois au danger de l’écart de maturité ; certes, l’enfant est égal en dignité, mais il n’est pas mûr pour se débrouiller tout seul et a besoin des adultes et de la société pour devenir lui-même – il ne doit donc pas « faire la loi » ni être traité en enfant-roi. De cheptel voué à l’héritage sous l’autorité absolue du pater familias à la poupée égoïste post-68, il y a inversion des contraires. Un plus juste milieu serait de mise.
  • Enfant comme idéal du moi, dans la lignée du jeunisme et de la révérence envers tout ce qui est d’enfance (spontanéité, joie, faculté de s’émerveiller, curiosité sans limites, exigence de vérité…) ; chaque adulte se voudrait un enfant éternel, libre de soucis et de responsabilités, apte à être en accord immédiat avec le monde, sans état d’âme – au risque de se jeter dans les bras d’un Big Brother qui promet la société harmonieuse, ou du dirigeant (mâle ou femelle) qui se poserait en père du peuple ou en mère de la nation, les dispensant de penser et de prendre une quelconque part aux décisions de la cité.

couple ados 13 ans

  • Enfant comme utopie politique car l’enfance est l’avenir – sauf qu’il doit devenir adulte avant d’accoucher du futur ; la société des individus croit naïvement à l’autoconstruction, comme une fleur qui s’ouvre, alors que la vie est un combat qu’il faut mener : les petits d’hommes n’entrent pas tout armés comme des abeilles ou des fourmis, leur programme génétique les laisse plus libres, ils doivent apprendre et expérimenter pour faire surgir leur intelligence et autres qualités – seuls les adultes peuvent les y aider, cela ne se fait jamais tout seul.

L’enfance est un âge joli et émouvant ; l’infantilisme est cependant ce qui guette la société qui place l’enfant sur un piédestal. Les petits êtres doivent être aimés, protégés et éduqués pour qu’ils deviennent, à leur tour, adultes. Ce n’est pas en niant la différence entre enfance et maturité qu’ils pourront grandir.

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5 réflexions sur “Mythomanie sur l’enfant

  1. Je vois que le sujet t’inspire. Bravo de contre-argumenter le propos anéantissant du FN.
    Si je n’avais écouté que ceux que j’aime, j’aurais eu du mal à être journaliste, libraire, animateur d’atelier d’écriture et finalement thérapeute. En disant cela, je ramène à ma seule personne,ce qui est déplacé sur ce blog qui tient et réussit à prendre de la hauteur.
    J’adore écouter et être écouté. Une écoute réciproque, c’est s’entendre, non sur le sens de ce que chacun dit mais sur le sens créé à deux ou à plusieurs.

  2. Traverser selon Littré = « passer à travers, d’un côté à l’autre; passer à travers. Cet enfant n’a fait que traverser la vie ». L’idée est la passivité, la longueur du chemin, la durée à endurer. Il n’y a aucune conscience requise, on peut traverser la France en train tout en dormant – comme s’enrichir selon Mitterrand. Surmonter, c’est monter sur, aller au-delà, grandir, s’élever, être plus. Nombre d’adultes n’ont jamais surmonté leur enfance, d’où les cabinets pleins des psys.
    Un « espace de parole » ne signifie aucunement un échange, c’est le plus souvent un espace de monologues. Les déconomistes, les politichiens, les enfeignants sont autant de machines à ronronner, à « délivrer » la bonne parole, grands sachants issus de la culture curé, communiste ou « leaders » : ceux qui savent mieux que vous ce qui est bon pour vous, qui ont compris le monde, voire l’univers, possèdent la science infuse, sacrée ou « scientifique », parlent « au nom » de l’intérêt général (qui est avant tout le leur, agrippé à leur cumul de petits pouvoirs). Eux, les autoproclamées élites, « ça » n’écoute pas, ça cause.
    D’où l’excellent exemple de la montée du FN, manifestation de résistance anti, de protestation de plus en plus fort parce que – depuis 1995 avec Chirac – les gens de pouvoir n’en font qu’à leur tête, bafouant les suffrages exprimés, biaisant les élections par le mode de scrutin et le redécoupage électoral, minimisant les manifs, pour éviter que les citoyens s’expriment. C’est bien parce que les politiciens au pouvoir n’écoutent pas que les gens se rebiffent et votent de plus en plus extrémistes. De quoi devenir violent comme à l’aéroport de Nantes et au barrage de Sievens. Le FN est moins une adhésion qu’une protestation (hier c’était le PC). Mais qui argumente contre les affirmations du FN ? Je le tente sans doute pas assez dans ce blog : https://argoul.com/2013/05/14/aventure-marine-le-pen/ ou https://argoul.com/2015/01/10/sur-la-gauche-bobo/ ou encore https://argoul.com/2015/02/05/dans-deux-ans-2017/ Mais les gens restent peu intéressés, voire la quasi absence de commentaires…
    Ça cause mais ça n’écoute pas. On appelle cela le déni. C’est l’un des symptômes du mal français.
    C’est parce que les aimes, tes petits-enfants, que tu les écoutes ; ce n’est pas parce que tu ne cesses de parler mais probablement parce que tu échanges des informations en climat d’affection que la réalité que tu vis fonctionne bien. Te connaissant, j’en suis d’ailleurs persuadé.

  3. Traverser implique conscience des obstacles et des stimulants. Traverser un océan ou une rue, c’est garder les yeux ouverts.
    Surmonter l’enfance et monter en adulte… Notre vision ou notre définition de l’enfance n’est-elle pas influencée par celle que l’on a vécue ?

    Parler pour dire, pas pour blablater. Tant mieux si Paris et la France ménagent des espaces de parole. Apparemment ça ne suffit pas à diluer le discours du FN, enfants de la patrie …

    Nous parlons et faisons beaucoup avec nos 5 petits-enfants toujours très actifs en dehors des écrans. Ce n’est pas un modèle, c’est une réalité construite par un noyau familial en accord sur des valeurs communes.

  4. Le billet porte sur la puérilité à la mode et sur l’infantilisme de la société (voulu par les commerçants pour mieux vendre, les politiques pour mieux garder le pouvoir, les enseignants pour se valoriser – mais aussi accepté avec délice par les immatures qui abdiquent leur liberté pour le confort du « penser-ensemble »).
    Le cinéma, notamment américain mais de plus en plus français, présente des poupées fades ou de facétieux spontanéistes en guise « d’enfants ». Presque comme des modèles pour les adultes – qui DOIVENT s’y adapter sous peine d’être stigmatisés comme « mauvais parents ». Parler, oui, mais toujours parler, blablater pour faire quelque chose, c’est noyer le poisson. Dialoguer exige qu’avant tout on écoute. Puis que l’on réponde à propos, même en disant je vais réfléchir ou je ne sais pas.
    Contrairement à toi, j’observe des « espaces de paroles » partout – mais qui écoute ? Et je persiste à dire que l’enfance est un état qui doit être surmonté (et pas seulement traversé, comme si de rien n’était) pour DEVENIR adulte. Tant de faux adultes infantiles nous entourent, n’est-ce pas ? Eux n’ont rien surmonté, ils n’ont fait que traverser, subir sans agir, laisser passer le temps en croyant que tout va forcément s’arranger. Ce n’est pas mon avis.

  5. En 2004, la même revue Débat (n°132, nov.-déc.) consacrait un dossier à  » l’enfant-problème »,avec notamment une contribution sur les incidences de la mutation du lien social sur l’éducation. L’auteur épingle la confusion des âges, l’emprise du « tout tout de suite », les adultes débordés par leur vie, n’assumant plus la nécessité de confronter l’enfant à la satisfaction différée d’un désir ou d’une envie. Ex. pris dans mon entourage; un enfant reçoit une moto à dix ans et roule en circuit fermé.

    Pour moi, l’enfance est une période à traverser et non à surmonter. Traversée à la cadence propre à l’âge de l’enfance, avec insouciance, curiosité et soutien de l’adulte.

    Enfin, l’évolution des profils familiaux bouleverse le déroulement de l’enfance. L’enfant et l’adulte sont invités à élaborer du sens aux recompositions familiales, à tisser de nouveaux liens sociaux tandis que la société peine à réfléchir sur des mutations impulsives et non pensées. Lire à ce sujet le Bulletin freudien 2013/58-59 consacré à une réflexion pluridisciplinaire sur la « famille contemporaine et mythes individuels. » Ce n’est point jargonnant et ça témoigne d’une volonté relative de la psychanalyse de recréer des espaces de parole dans une société qui en manque cruellement.

    A nous aussi, les grands, de recréer de la parole en parlant avec nos enfants de choses qui les concernent et les intéressent au lieu de médicaliser le moindre symptôme (hyperactivité, trouble de la concentration, bipolarité, haut potentiel…). J’observe au contraire de ce que tu écris une tendance marquée à amplifier les problèmes « enfantins » avant même de les nommer, des les identifier, de les narrer avec l’enfant. Quelles histoires se raconte-t-il, quelles histoires lui raconte-t-on? Quelle parole originale et personnalisée les adultes adressent-ils encore à leur progéniture? Sortons du formatage, résistons au discours ambiant tout en continuant à cultiver la solidarité nécessaire à la vie en bonne entente.
    Il y a tant à dire et à agir…

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