Articles tagués : gamin

Saisons

Lorsque j’étais enfant, je préférais l’hiver. Il est vrai que cette saison était plus marquée qu’aujourd’hui, avec neige durable et froid très souvent sous zéro. J’aimais cette atmosphère ouatée de la neige qui tombe, ces bruits adoucis de l’atmosphère et cette fête que figurait alors n’importe quelle lumière, celle du feu de bois étant alors la plus belle. Mais surtout, après l’air glacé du dehors, aussi sec qu’une vodka avalée d’un trait comme je l’apprendrai plus tard, j’aimais ce cocon de la maison, du salon où était réunie la famille, ces parfums discrets de bois et de cuisine. J’ai observé chez mes encore petits il y a peu ce goût pour la réunion chaleureuse, particulièrement forte durant l’hiver.

Adolescent, j’ai préféré l’automne. Ce flamboiement des feuilles sur les arbres, ce paysage adouci par la brume des matins mais où couve comme un feu de couleurs, ce soleil bas qui dore toute chose étaient pour moi une splendeur quelque peu romantique. Une nature qui se mettait au diapason des passions humaines. Epoque des fruits en coque, châtaignes qu’on se jetait à la sortie, noix et noisettes que l’on allait recueillir, pignons et glands, époque du bois mort à ramasser pour l’hiver et des pommes à engranger sur des claies séparées afin de les conserver longtemps. C’était aussi le temps de la rentrée, les retrouvailles avec les copains et cette atmosphère d’école, en fin d’après-midi, où le ciel déjà sombre faisait allumer les lampes, donnant une sorte d’intimité à la classe rassemblée. La pluie glougloutait dans les ruisseaux, le long des rues et l’air avait ce goût épais d’une barbe à papa aromatisée d’humus et de vague fumée.

Adulte, je préfère le printemps. Cette saison où tout renaît irradie de vie. Les oiseaux chantent comme les enfants poussent, les bourgeons éclosent sur les branches comme les cols s’ouvrent et la vêture s’allège. Le ciel a ce pommelé qui rend l’azur plus limpide. Le printemps, ce sont les premières caresses de l’astre, brutalement étouffantes dès février, suivies de près de ces bouffées de froid qui restent de l’hiver. Ce contraste maintien éveillé, il donne du goût à l’existence, il oblige à surveiller les petits, rapides à se déshabiller mais jamais à remettre. Le printemps, ce sont les fleurs à peine écloses, la fraîcheur des rivières gonflées, l’herbe d’un vert tendre où brillent comme des soleils miniatures ces pissenlits aux feuilles gaillardes mais encore douces à la langue une fois mises en salade. Ou ces fleurs jaune d’or qui, approchées, donnent à la peau un aspect de beurre frais. Le printemps, c’est une joue de gamin, lisse et rose, où peut parfois briller une larme pour quelque futilité, mais sous laquelle le sang chaud court à loisir, irriguant d’énergie le corps tendu vers l’avenir.

Lorsque je serai vieux, peut-être préférerai-je l’été ? Le paysage immobile sous un soleil figé, les couleurs franches des choses, la chaleur constante agréable aux os las. L’été me semble chaque année une période d’éternité, lorsque tout a poussé, le blé déjà jauni et les arbres bien verts, l’herbe touffue, les fruits mûrs et les légumes éclatants au jardin. La touffeur de l’air sous le soleil implacable fait naître les canicules durant lesquelles on ne peut rien. L’été bronze les enfants et l’activité les durcit. Ils sont beaux, comme dans une plénitude. Les adolescents qu’ils sont devenus ont les muscles durs et dorés, le verbe vif la sensualité à fleur de peau et l’amitié au cœur. La vacance de l’esprit, en été, est déjà le repos – et peut-être est-ce cela qui me séduira alors ?

Catégories : France | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | Un commentaire

Pendjikent au Tadjikistan

Nous passons cette fois une longue nuit réparatrice, qui vient en plus de la sieste. Elle nous est nécessaire pour purger la fatigue accumulée. Nous sommes vers 2700 m au bord du lac septième. Nous allons en descendre le chapelet dans la matinée.

Le soleil n’empêche pas la pluie de tomber à nouveau, mais sans force. Des locaux – tous mâles – défilent au bord du lac pour jeter un coup d’œil aux étrangers – et surtout aux étrangères. Ils prennent prétexte de venir saluer les chefs.

Nous partons pour une courte marche, sans sac, jusqu’au lac n°6 et son village de torchis. Les braves 4×4 UAZ nous ont rejoint ce matin, ils transportent le matériel et nos bagages. Nous visitons dans le village un moulin à grains alimenté par une conduite forcée dérivée du torrent. La meule broie le grain fin quand elle va lentement ; si on la règle plus vite, elle broie plus grossièrement.

Le « Koop magasin » est ouvert, un peu plus bas dans le village, mais il ne contient rien de ce que nous achèterions. Trônent les aliments de base des habitants : un gros sac de thé, des biscuits, des sodas sucrés et de gros blocs de sucre blanc.

Nous quittons le village pour marcher encore quelques centaines de mètres en suivant le torrent. Le lac 6 s’ouvre devant nous comme à Côme. Les pentes en sont juste un peu moins romantiques, les humains n’en ayant pas autant civilisé la nature. Nous montons alors dans les 4×4 jusqu’au lac n°3 pour le pique-nique.

Nous devions cette fois nous baigner mais, fait exprès, il se met à pleuvoir. Les rives herbeuses ne sont pas non plus très engageantes. D’autres véhicules sont là en ce samedi, dont un homme et son fils de dix ans. Ils ramassent les bouteilles vides et récupèrent les boites de conserve. Nous leur donnons les nôtres et Lufti engage la conversation. Le gamin, que je prends en photo, se prénomme Shodon.

Les lacs 2 et 1 ont une belle couleur, turquoise profonde. Nous suivons la piste qui les longe en voiture une fois le pique-nique avalé. L’essentiel a été pris sous cape, comme si nous en rions. Il faut dire que, cette fois, la marche est finie. Le vin doux local, agrémenté d’une rose sur son étiquette, est bienvenu sous cette pluie qui fait quelque peu frissonner. Son parfum convient d’ailleurs parfaitement au melon et à la pastèque. Tout comme le bourbon Jim Beam que Jean-Luc a apporté dans une fiasque va bien avec les sprats en conserve. Jean-Luc en fait un instant précieux en ne délivrant le breuvage que bouchon par bouchon. « Juste pour le goût. »

Ma voiture nous descend jusqu’à la ville de Pendjikent où règne une chaleur accablante. Nous n’en avons plus guère l’habitude après ces jours en montagne. Les gamins nus qui brillent au sortir des trous d’eau sont manifestement libres et heureux comme jamais.

Supplément accepté, le musée de Pendjikent nous permet d’examiner l’un des derniers musées soviétiques probable. Il a en effet ce petit côté provincial, pédagogique jusqu’au patriotisme, éclectique et dépassé. Il montre des oiseaux empaillés et les photos des derniers dignitaires soviétiques, à peine 15 ans auparavant.

Le plus intéressant pour nous est sans conteste ce qui reste de la civilisation sogdienne du 5ème au 7ème siècle après. Poteries, bijoux, fresques murales. L’un des pots a son embout clairement phallique qui le fait désigner comme grec.

Des bijoux barbares, emperlés de pierres rares, turquoise, lapis et rubis, se pavanent dans les vitrines. Ils disent la vanité des classes sociales. L’éclairage chiche des époques de pénurie et les rideaux de mousseline synthétique font de l’endroit un lieu typiquement soviétique. Y flotte même cette vague odeur de cire et d’encre de la Bureaucratie. Le guide local francophone pris pour le musée nous explique l’histoire en un français fleuri, à la grammaire résumée. Il court de vitrine en vitrine et de salle en salle. Il est rapide, désuet, sympathique.

Nous allons, dans la foulée de cet après-midi qu’il faut meubler, passer quelque temps sur le site des fouilles archéologiques. Elles ont été commencées avec l’aide des Français en 1954, en pleine ère stalinienne. Boris Marschak les dirigeait jusqu’à son décès, l’an dernier d’une crise cardiaque sur le site même. Sa femme a repris le chantier. C’est ce que nous explique une archéologue française rencontrée sur le site et qui aime à nous faire sa visite. Nathalie Lapierre vient chaque année bénévolement depuis 1989 participer aux fouilles et aux études durant ses vacances scolaires d’été. Elle est documentaliste du lycée Racine à Paris et est mandatée au Tadjikistan par le Collège de France comme russophone. Elle a défendu une thèse et publié quelques articles. C’est sa passion. Elle tient aussi un chantier en Ouzbékistan.

Toute une troupe tadjike nous a demandé de les prendre en photo avec nous-mêmes et nos propres appareils. Non pas pour leur envoyer vraiment, bien qu’ils aient donné une adresse, mais plutôt pour le plaisir d’exister en Occident, comme les gamins de la montagne. Il y a une sorte de superstition de l’image ici, comme si être « immortalisé » sur la pellicule (ou les pixels) donnait une forme d’éternité moderne.

Le site nous apparaît comme un chaos lunaire sous le soleil ardent qui a grillé les herbes. Une fois clarifié par l’érudite Nathalie, l’endroit se compose d’une citadelle et d’une ville où les temples tiennent un quart de la superficie. Tout ce qui est production, bazar ou ferme, se trouve relégué hors enceinte. La ville est sogdienne, datée du 5ème au 8ème siècle. Elle est bien celle de l’élite de pouvoir, de l’armée et de l’administration. Elle me rappelle les cités-châteaux samouraïs du Japon médiéval. Les temples ont l’architecture de l’Orient ancien avec quelque influence hellénistique : un sanctuaire compact, un portique à colonnes en façade et une cour où les fidèles pouvaient suivre les cérémonies. Les Sogdiens n’avaient pas pour tradition de représenter leurs dieux. Sous l’influence de leurs voisins, lorsqu’ils se sont mis à les représenter, ils ont donc emprunté aux styles hellénistique, sassanide, hindou. Dans chaque maison du site les murs d’une ou plusieurs pièces sont couverts de peintures, dont celles conservées nous montrent le style en trois niveaux. Au niveau supérieur, scènes de prières devant les patrons de la maison ; au niveau moyen, scènes de banquets et de batailles évoquant les récits historiques ; au niveau inférieur, des illustrations de contes, de fables, de chanteurs et musiciens, d’animaux sauvages en liberté. En haut, les formes se lovent dans un arc, au centre en bandeau, en bas en panneaux rectangulaires. Et la hauteur de chaque représentation diminue. Tout cela était très pensé, symbolique. Appui des dieux vers le plafond, dignité des rois et valeur des guerriers épiques au milieu, enfin sagesse pratique et divertissement près du sol. Les trois fonctions indo-européennes ici encore illustrées par les peintures du 7ème siècle sogdien.

Bâtie uniquement de briques crues et de bois, la ville a brûlé lors des invasions arabes. Elle s’est progressivement enfouie sous la terre. Cuites par l’incendie, les briques des murs ont conservé les peintures murales qui les ornaient dans les pièces d’apparat, ainsi que les cheminées bâties pour les froids hivers et les sols dallés. Mais, mis au jour par les archéologues, les murs fragiles subissent les intempéries. Non protégés à l’ère soviétique faute de savoir, puis depuis la chute de l’empire faute de crédits, les pluies régulières dues à la modification du climat depuis 5 ou 6 ans font littéralement fondre la ville antique. D’où cette impression de chaos qui diffère de celle que l’on a devant les photos des fouilles, une fois chaque structure dégagée. Désormais, les archéologues fouillent, photographie et étudient – puis rebouchent. Les vestiges seront ainsi préservés par cette terre qui l’a fait durant plus de mille ans.

La ville n’a pas été mentionnée par les voyageurs chinois du temps, qui ont pourtant décrit largement la Sogdiane. Elle est restée d’importance secondaire jusqu’à ce que son prince, Dewastic, ne vint à prétendre au titre de « roi de Sogdiane, seigneur de Samarcande ». Ce sont les rusés Arabes, venus ici en conquérants, qui ont flatté Dewastic en lui confirmant le titre de roi… juste avant de lui envoyer une armée qui le bat, le fait prisonnier et le crucifie. Nous étions en 722. En quelques années, la province devient arabe et la population s’islamise. Dans les années 770, les habitants abandonnent le site qui, désormais, va s’effondrer en ruines. Une ville de terre, de pisé et de bois ne pouvait tenir longtemps.

Nathalie nous fait aussi la visite du petit musée annexe aux fouilles. Il contient un peu de tout, poteries en majorité, ossuaire (rassemblés sous les mausolées à voûte des nécropoles, à l’écart de la ville), un chaudron en bronze plié, des intérieurs de pots avec du grain, deux piliers de cheminée, quelques bijoux…

Nous revenons dans la ville pour aller loger chez l’habitant, dans une vaste demeure de pisé aux pièces nombreuses ouvrant uniquement sur l’intérieur, sur un jardin-verger. La douche est à l’eau chaude – mais se prend au seau puisé dans une baignoire. Elle apparaît merveilleuse à nos corps empoussiérés par trois jours sans eau. Nous en sortons rajeunis, régénérés. Les WC sont une vaste pièce de terre battue avec un simple trou en forme de fente au centre. Nous dormons en deux dortoirs de cinq, près de la pièce à manger, qui s’ouvre sous l’auvent d’entrée.

Le dîner est somptueux. Il comprend trois zakouskis de salades diverses, un bortsch aux patates et des raviolis à la viande. Lufti, comme il s’agit du dernier soir avec lui, veut nous faire boire de la vodka, mais nous sommes décidément peu à goûter cet alcool blanc trop fort et sans goût. Le vin au goût de madère nous sied mieux.

Nous nous couchons assez vite. Il fait chaud mais un vent coulis frais ne tarde pas à circuler par la porte ouverte sur le jardin et la nuit n’est pas si torride que cela.

Catégories : Ouzbékistan Tadjikistan, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | Poster un commentaire

Col Tavassang au Tadjikistan, 3300 m, et les sept lacs

Au matin, nous grimpons les 340 m de dénivelé qui restent jusqu’au col Tavassang en 52 mn. La montée n’est pas moins raide qu’hier, mais nous sommes reposés.

Grand soleil vaste paysage, vaches placides. Sur l’autre versant en descente, un bassin, un faux col, puis le lac en bas. C’est le second de sept lacs que nous verrons de plus près demain. Leur eau est d’azur profond dans le coffret vert et brun du rocher. Cette descente nous paraît moins fatigante que les précédentes, bien qu’elle éprouve genoux et chevilles. Ce ne sont pas les mêmes qui sont alors malades : tendinite et ampoules remplacent souffle court et faiblesse des jambes. Tout cela est aggravé pour la plupart par des ennuis d’intestins. Toujours est-il que notre groupe est moins fringant que les neuf groupes précédents, selon Lufti. J’échappe à tout cela en raison d’un reste d’entraînement et d’une expérience, peut-être. Mais je trouve les étapes trop longues. La question est celle des pauses : faut-il les compter ? Faut-il les réduire ? Les arguments de Lufti me paraissent bien spécieux pour masquer le fait que ce trek est de vraie montagne. Il n’a rien de la quasi « promenade » qui est vendue par l’agence, en complément au tourisme traditionnel dans les villes historiques. Choc culturel aussi : nous ne sommes pas venus pour réaliser un quelconque record, ou pour défouler notre éventuel trop-plein d’énergie ; nous sommes venus pour explorer ce pays, au rythme apaisé des gens mûrs qui aiment à observer.

Nous rencontrons sur ce versant d’autres bergeries d’altitude. Mais, à l’inverse de celles qui nous ont accueillies, celles-ci sont occupées par des musulmans conservateurs, voire intégristes, qui vivent loin du monde et surtout des étrangers. « Ils refusent tout progrès » selon Lufti, par exemple l’électricité dans leur village d’hiver. De fait, les femmes s’enfuient et les filles se barricadent dans les cabanes à notre passage. Il n’y a que les garçonnets qui nous observent, de loin. Plus bas, seule une jeune fille et deux petits garçons, plus hardis ou plus curieux que les autres, se postent sur une crête (à bonne distance quand même), pour observer nos mouvements et se repaître de notre apparence. Mythe de l’autarcie, du ghetto entre-soi, de la vie saine et pure qui obéit aux supposés Commandements divins. Ne rions pas trop, certains de nos écolos sont de cet acabit. Et nos islamistes pourraient s’en inspirer plutôt que de jouer aux fascistes.

Après le petit-déjeuner de 7 h 30, le pique-nique de 13 h 30 est loin, donc bienvenu. Mais un orage se met à gronder dans la montagne ; le vent engouffre des nuages dans la vallée. Nous ne devons pas nous attarder ; nous pique-niquerons au campement, en bord de lac. C’est pourquoi, sitôt arrivés, je monte très vite la tente tandis que la nappe se prépare. De fait, des gouttes ne tardent pas à tomber. Fort heureusement, la pluie ne dure pas et nous pouvons pique-niquer tranquillement à l’air libre.

Après ces quatre cols, le périple à pied se termine et les âniers nous quittent cet après-midi. Ils mettront deux jours seulement pour rentrer à la base, couchant ce soir où nous étions hier soir. L’éternelle question du pourboire se pose : donner ? Et combien ? Impossible de savoir quel salaire ils touchent par jour – sans doute pas grand-chose, même aux normes du pays. Nous débattons du sujet et tombons d’accord pour une somme par personne du groupe et par ânier, pour ces cinq jours de travail. Alisher roule des muscles sous son tee-shirt noir lorsqu’il ramasse un sac. Il veut montrer qu’il est déjà adulte et, de fait, il est le plus développé des trois garçons. Tahir fait le plus gamin avec sa bouille ronde, sa taille svelte et sa bonne humeur frivole. Le petit apparaît sérieux, compensant sa carrure d’enfant par une attitude d’homme. Les ânes, déchargés, sont plus fringants. Ce sont tous des mâles, ce qui explique leurs braiments réguliers, défis des uns contre les autres. Quatre d’entre eux seront quand même montés par les âniers sur le plat, pour aller plus vite. Lorsqu’ils partent, Fanny est chargée de leur faire un discours, traduit par Rios.

Ils ne se sont pas sitôt éloignés que l’orage revient. La pluie commence, d’abord douce, puis diluvienne, accompagnée de forts roulements de tonnerre. Les grondements se répercutent sur les parois et la pluie gifle la surface du lac. Rios, qui donnait déjà l’exemple pour nous inciter à nous baigner dans l’eau à 17° fait peu d’émules.

L’après-midi est libre, le « democratic time » comme l’appelle Lufti, décidément très marqué par le soviétisme de son enfance. Sieste, lecture, écoute du concert des gouttes sur la toile, soutenu par les grondements de basse de l’orage, contraste de boite de nuit entre le rouge et bleu de la toile de tente igloo trois places et du ciel gris ou du lac vert.

Bénédicte en profite pour avancer dans son carnet de notes. Elle écrit au crayon à papier. Effet d’époque ? De génération ? C’est fou ce que les gens du groupe écrivent. C’était nettement plus rare il y a vingt ans. Bénédicte porte tatoué, au bas de la colonne vertébrale, un petit dauphin bleu-vert, signe de reconnaissance des plongeurs sous-marins. Elevée à Marseille, ayant étudié l’océanographie avant de bifurquer dans la communication, elle a fait nombre de stages de plongée profonde.

Après la sieste, après la pluie, le ciel se dégage et vient l’heure de l’apéritif. Nous attendent la sempiternelle vodka – que peu apprécient même s’ils l’ont goûtée une fois – et le vin doux tadjik appelé « Plaisir de l’émir ». La vodka est de marque « Scharob ». Rios nous dit qu’en arabe cela signifie « saloperie ». Cela a-t-il un sens en russe ? Ou est-ce l’un des rares signes d’humour soviétique ? Nicolas, qui n’aime pas trop la vodka, l’agrémente de raisins secs, au grand dam de Rios. Il mime alors la recette avec des mimiques de Funès. En tant qu’investisseur, Nicolas a remarqué qu’il est possible de réaliser ici des affaires dans l’immobilier, le tourisme et les deux-roues.

Suit le dîner, une salade russe de pommes de terre, oignons et champignons conservés au sel. Des poivrons sont farcis de riz à la viande. Ils tiennent au corps mais sont délicieux, cuits dans un bouillon que nous avons en soupe.

Nous sommes tous fatigués de ces cinq jours brutalement physiques qui nous ont jeté sans préparation dans la montagne. Malgré un chant ouzbek de Rios qui vante les maisons de thé, ces lieux de rencontre conviviaux sans alcool de ce pays de tradition musulmane, nous allons nous coucher. Il est à peine 21 h.

Catégories : Ouzbékistan Tadjikistan, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | 2 Commentaires

Vallée d’Artcha Maidan et gorges de la Sarimat au Tadjikistan

Notre nuit est chaude, dans le calme étonnant de la maison de terre. Ni les ânes, dont le braiment hystérique est vraiment laid, ni le chant matinal des coqs déplumés aperçus hier ne nous troublent. Le jour, par la fenêtre, nous réveille vers 6 h. Cela paraît tôt, mais nous nous sommes couchés dès la nuit tombée, avant 20 h. Les malades semblent aller mieux, altitude, fatigue et parasites cédant progressivement la place.

La bouillie d’avoine, servie ce matin pour caler les estomacs, rencontre un certain succès mais pas le saucisson, de porc cette fois, pour la minorité non-musulmane et essentiellement russe du pays. Rios nous dit « qu’en hiver » même les musulmans du pays se laissent tenter par la viande de porc puisqu’il n’y a rien d’autre d’assez gras à manger pour résister aux basses températures.

Lorsque nous quittons la ferme, c’est pour rejoindre la piste d’hier et la prolonger. Il fait plus frais au matin et c’est moins désagréable. Lorsque nous marchons au soleil il est très vite accablant, mais de larges plages d’ombre dues aux falaises nous ménagent des instants glacés. Nous longeons le même torrent, sur les bords duquel poussent des eucalyptus. Ils donnent de l’ombre pour les pauses.

Lors de l’une d’elles, nous rencontrons une famille russe de Saint-Pétersbourg. Leur origine est reconnaissable et je la donne à Lufti avant qu’il ne parle avec eux. Comment en juger ? Eh bien par ce chic décontracté de citadin cultivé, un rien branché à l’américaine, par lequel un Pétersbourgeois veut se distinguer des moujiks et surtout des administratifs Moscovites. Lufti en est soufflé. Outre le guide tadjik aux cheveux longs, les Russes sont quatre. Un jeune homme d’environ 18 ans est le plus flamboyant avec sa chemise blanche ouverte sur la gorge, son teint rose, ses lunettes noires et son foulard noué sur la tête en pirate. Elancé et musclé, il porte un gros sac à dos avec les affaires de sa mère (qui ne porte rien). Le garçon est le portrait du père en plus fin, avec encore cette grâce de poulain qui n’a pas fini de croître. Il est manifestement la fierté des parents, de sa mère qui lui pose la main sur le bras, du père qui le couve du regard. Sa sœur, plus effacée, semble un peu plus âgée.

La piste reprise, en sens inverse des Russes, les ânes ne tardent pas à nous rattraper et nous pausons pour les laisser passer. Une petite brise tiède sèche la transpiration dès que l’on s’arrête. Sur la basse continue du torrent s’élèvent des cris aigus d’oiseaux, rares parce qu’il y a trop peu d’arbres. Parfois poussent quelques têtes de coquelicot d’un rouge vif. Nous croisons quelques gamins montés sur des ânes et des adultes qui se rendent aux villages voisins.

Des bergeries de pierres sèches, aux toits en claie de bois recouvertes de terre, sont installées le long de la piste à un endroit.

Nous suivons la rivière, donc sa vallée appelée Artcha Maidan. Lors d’une pause, à la fin, je veux remplir ma gourde déjà vide de la chaleur du matin. Le groupe s’éloigne sur le sentier. Mais je glisse sur le rocher mouillé et me voilà à prendre un bain glacé dans le torrent à remous. L’eau est peu profonde et je me redresse bien vite, mais je suis trempé. Le soleil est tel que c’en est presque un bonheur. Je ne tarde pas à sécher, seul le slip restera mouillé plusieurs heures. Je comprends pourquoi les soldats dans la jungle n’en portent jamais : l’humidité qu’il garde, dans les plis serrés sur la peau, engendre irritations et mycoses.

Une heure plus tard, sous un gros bouquet de saules, au bord du torrent, nous nous arrêtons pour le pique-nique. Lufti veut rafraîchir la bouteille de Fanta, mais l’impétuosité de l’eau finit par l’emporter sans qu’il s’en aperçoive. La boisson fera peut-être le bonheur d’un gamin en aval ? Riz, salade de tomate-concombre-oignon, fromage fondu en rouleau, saucisson de porc et conserves de poissons font notre ordinaire.

Sieste sous le saule aux feuilles vert-doré. Certaines sont trouées par quelque insecte et le soleil joue dans leur dentelle. La brise qui monte dans la vallée les agite doucement, fracassant la lumière comme dans un kaléidoscope. La chaleur est intense par intermittence, lorsque l’astre réussit à percer le feuillage.

Nous poursuivons la vallée par les gorges qui se resserrent autour du torrent, les gorges Sarimat. Puis nous bifurquons brutalement à la perpendiculaire pour attaquer directement la montée. Notre déshydratation est telle que nous avons du mal à grimper les dernières pentes – les plus dures selon le topo d’hier. De petites pommes acides nous rafraîchissent un peu dans le premier tiers, mais nos pauses nécessaires se font chaque fois plus longues. Cela fait déjà onze heures que nous marchons depuis ce matin, avec deux pauses d’une heure à une heure et demie. Le circuit, tel que décrit dans la brochure, est trompeur. Il accumule les temps de marche (que les soviétiques comptent hors de toute pause, au contraire de nous !), les dénivelées (nous partons de 1700 pour arriver à 3000, soit 1300 m dans la seule après-midi), et l’altitude (aucune adaptation, direct à plus de 3000 m le premier jour…).

Nous montons donc ces dernières heures à pas lents, dans la chaleur, vers les bergeries d’altitudes situées sous le col. J’ai descendu trois gourdes d’un litre aujourd’hui, en plus du litre habituel de thé ou café du petit-déjeuner ! Avec la soupe et les boissons du soir, cela fera largement 5 litres.

Des enfants en brochette nous accueillent, en contrebas des bergeries. Ils sont au courant de notre venue, plusieurs treks par an passent rituellement ici. Lufti les connaît bien à force de passages. Les enfants adorent cet événement dans leur existence toujours pareille. Ils vivent rythmés par les saisons : d’avril à octobre en altitude à garder les troupeaux ; le reste du temps en bas, au village.

Nous ne voyons que les plus petits, jusque vers l’âge de dix ans. Les autres sont à l’école ou au travail avec les adultes.

Parvenus aux bergeries, après une forte pente, nous sommes invités à entrer dans une cabane. Elle est tout en longueur, éclairée seulement par la porte. Les pierres sèches laissent filtrer quelques rais de lumière et passer des filets de vent, parfois. Le feu de bois fume, allumé près de la porte. Des tapis usés et terreux sont installés au sol, mais l’altitude semble-t-il les immunise de parasites. Le toit est bas, plat, fait de troncs d’arbres posés sur les murs et étanchéifiés tant bien que mal au torchis. Assis en tailleur tout autour du tapis central, nous buvons le thé rituel (j’en descends six tasses !), mangeons le yaourt de brebis, des abricots et des pommes fraîches du coin. Des bonbons brillants et du sucre candi, achetés en magasin, donnent à l’accueil traditionnel un éclat moderniste. Ils montrent que l’URSS a posé son empreinte. Les petites filles, prenant très au sérieux leur rôle de futures maîtresses de maison, sont aux petits soins pour nous, surtout pour les garçons.

Il nous reste encore une quarantaine de minutes de montée raide après cet intermède de repos. Le camp est installé sur un pâturage à peu près plat, au milieu des bouses, sous le col Tavassang à 3300 m, que nous passerons demain.

Je m’empresse de monter la tente, avec Bénédicte, afin de pouvoir me poser à plat sur le dos, sans plus rien à grimper, et écrire quelques pages reposantes. Le vent thermique qui coule du col nous glace et, dès qu’elle est montée, nous sommes bien sous la tente.

Catégories : Ouzbékistan Tadjikistan, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Col Gohitan au Tadjikistan, 2660 m

Nous partons sur la route qui débouche à la porte de la base, puis droit dans la montagne. Depuis 2200 m où nous avons dormi, il nous faut descendre jusque vers 1700 m, avant de remonter au col à 2600 m ! Flottent des odeurs de sauge, de résineux, de menthe. S’élèvent le crâcrâ des pics et des stridulations d’insectes. Sur le chemin, pour éradiquer les problèmes de constipation persistants de certains, notre cuisinière Liouba, qui connaît un peu les plantes, cueille de la chicorée sauvage et de la grande camomille. La chicorée est commune, même au bord de nos chemins. Elle se reconnaît par ses fleurs bleu-mauve. La plante entière est utilisée en dépuratif et laxatif ; elle se prend en décoction. Elle fleurit en Europe plutôt en automne et est plus précoce ici ; peut-être est-ce l’altitude ? La grande camomille est stomachique.

Un arrêt pain-yaourt-thé est effectué dans la montée, au camp de bergères d’altitude. Une mère, sa fille et un mastiff qui aboie en bout de laisse. Il faut le calmer pour lui faire comprendre qu’il ne doit pas nous bouffer. Sa maîtresse reste près de lui, un bâton à la main, pour qu’il nous laisse au moins passer. Le bâton, c’est la loi. Un chien, ce n’est pas une peluche mais un animal hiérarchique : n’en déplaise aux belles âmes, ça se dresse.

La grimpée est dure en première partie et plus douce ensuite jusqu’au col. Un champ de grands chardons s’élève près du sommet, c’est la première fois que je vois un tel spectacle. Les faces piquantes de ces plantes sont larges comme des tournesols, d’un beau violet fleur d’ail. Des papillons orange volettent tout autour.

Au col, à l’ombre d’un genévrier, nous regardons au bas de la vallée la tache verte du village de Gohitan où nous pique-niquerons. Nous ne sommes pas arrivés. Très loin, le plus haut sommet des Fan’s, le Chimtanga, 5494 m.

La descente est longue, pas trop pentue en raison des lacets du sentier aux ânes. Mais ceux qui prennent « la piste rouge » en ont pour leurs genoux. Car Lufti les emmène « à la russe », c’est-à-dire tout droit dans la pente. Si le premier îlot de verdure est vite atteint, si la culture se manifeste déjà par un champ en pente près d’une source, le village est encore loin. Notre maître ânier salue des connaissances.

Des femmes en robes bariolées se relèvent des champs où elles coupaient le blé à la faucille. Des gamins empilent des gerbes sur des ânes, d’autre montent à cru. Nous sommes en pleine campagne immémoriale ; on vivait pareil il y a mille ans.

La piste s’élargit, cagnardeuse et poussiéreuse, foulée par des centaines de pattes. Elle serpente le long de la vallée en direction de maisons de terre aux toits plats du village. Les ruelles sont de terre, étroites contre le soleil. Une grappe de gamins est perchée sur des murets ou debout, comme une brochette d’hirondelles prêtes à la migration. Le mystérieux « téléphone » des communautés traditionnelles vient de fonctionner. Ils sont tous là pour nous voir passer.

Nous traversons le village dans le silence feutré des observateurs. Ils ne sont pas collants ni ne nous interpellent, aucune langue commune n’existe et ils sont intimidés. Nos pas guidés nous font descendre vers la rivière, sa rangée de peupliers alignés et sa terre riche en alluvions où poussent concombres et pommes de terre.

Nous rejoignons une vaste demeure à étage. Elle nous sert d’abri frais contre la chaleur du jour, de lieu de pique-nique et de sieste. Ses murs de pisé et ses étroites fenêtres maintiennent quelques degrés d’écart avec l’extérieur. Tandis que le rez-de-jardin sert de remise à outils et à foin, un escalier mène à l’étage d’habitation. Une terrasse ouvre sur les pièces utiles d’un côté et, de l’autre, sur les pièces d’apparat. Le salon de réception, précédé d’une antichambre, est recouvert au sol et aux murs de grands tapis de laine. Le plafond est en bois, à caissons, sans sculpture. De lui émane une bonne odeur de résine, prouvant que l’aménagement, sinon la maison tout entière, n’est pas si vieille. Un rideau de tulle brodée de fleurs dorées, dans le fond de la pièce, cache des coffres en métal repoussé et peint et des coussins d’apparat. Pour seul mobilier, la pièce comprend une armoire, placée près de la seule fenêtre.

Nous déjeunons là, assis par terre, le plat de bienvenue – sucres et bonbons – arrivant en premier, avec le thé. Le reste du menu est ce que nous transportons, il ne varie pas d’un jour à l’autre : fromage, saucisson, poissons en conserve, tomates… Six sur dix dorment déjà après déjeuner, tandis que j’écris ces lignes. Ils sont épuisés alors que cette matinée fut, somme toute, plus « normale » que les précédentes.

Nous avons la réponse à l’histoire des boules. Chacun des trois condamnés ne reçoit qu’une seule boule (hier, ce n’était pas clair, pour obscurcir la recherche) ; chacun voit celles reçues par les autres (les mains liées dans le dos étaient un leurre) ; en revanche, nul ne voit les deux boules qui restent. La solution est question de logique. Si le premier voit deux boules noires, il a forcément une blanche (rappelons qu’il y avait au départ trois blanches et deux noires). S’il ne voit qu’une noire, il a une chance sur deux d’avoir une blanche, donc « il ne sait pas ». Ce que voyant, le second est dans le cas soit de voir lui aussi deux noires, soit une seule, il « ne sait pas ». Mais il sait, par contre, qu’entre lui et le troisième, il y a forcément une blanche. Si le second voit une noire chez le troisième, il est sûr d’avoir une blanche. Puisqu’il déclare qu’il « ne sait pas », le troisième seul peut avoir une blanche. Bien sûr, tout cela est fort théorique, les deux premiers peuvent être trop nuls pour suivre tous ces raisonnements et jouer à pile ou face. Mais enfin, c’est un « jeu ».

L’après-midi est moins intéressante question marche et paysage, mais sans montée. Faire aller ses pieds sur des cailloux, en terrain aride qui réverbère, n’est jamais une partie de plaisir. Une bande de gamins accourt depuis un village en hauteur. Ils nous réclament dans l’ordre « a pencil », mais se rabattent sans problème sur « aski ». Peut-être cela signifie-t-il ASCII, ou « photo numérique » ? Ils miment d’ailleurs leur demande avec les mains portées en carré autour des yeux. Ils adorent être pris en photo, pour exister peut-être, mais aussi pour se voir sur les petits écrans comme s’ils passaient à la télé. Cette forme naïve du désir d’immortalité est assez touchante. Pourquoi ne pas leur faire ce plaisir ? En voilà qu’être sur Internet ravit, au contraire de certains !

Un bus est arrêté dans un virage, au bout de notre piste. Les guides n’ont quand même pas commandé un bus pour nos mal-en-point, quand même ? Nous ne sommes pas au Japon ! Effectivement, il s’agit d’un bus en détresse. Son rayon de braquage l’envoyait dans le décor s’il n’avait pas stoppé. A moins que son train avant ne soit plus en état, ce qui est fort probable. Il n’a pas les roues parallèles et le chauffeur force l’une d’elle à la barre à mine. Nous sommes encore à l’ère soviétique… D’ailleurs Lufti, toujours ‘kollectiv’, s’entremet et nous embauche pour « aider ». Mais que peuvent une dizaine de bras contre un bus de deux tonnes ? Nous ne parvenons pas à faire remonter l’engin, évidemment, et le chauffeur réussit à tourner d’une autre façon.

La suite est caillouteuse, sous le cagnard, et interminable. Une rivière impétueuse, grise de minéraux schisteux arrachés aux berges, roule dans le fond de vallée. La piste descend progressivement pour la rejoindre, mais Lufti nous invite à prendre l’un de ses fameux raccourcis « à la russe » – tout droit, directement, pas à réfléchir. Nous passons le torrent sur un pont, regardons un moment trois femmes qui coupent de l’herbe dans les champs du bord des rives, avant d’entamer l’ultime heure et demie de piste. La dernière montée est courte, mais elle est la plus dure.

Le village où nous allons dormir est « à dix minutes » selon Lufti et… pour une fois c’est vrai. Nous sommes accueillis dans une ferme où une cour grassement herbue, ombrée de pommiers, pêchers, abricotiers, mûrier et d’autres arbres, offre le confort d’une terrasse en bois à ciel ouvert. Nous nous y affalons pour prendre le thé avant tout autre chose. Ledit thé se fait largement attendre – au-delà du délai raisonnable pour faire bouillir de l’eau – mais l’ombre sur le lit de repos est si agréable que nous réfrénons notre soif et répugnons à bouger. Seul point noir sur notre félicité : pas de bière à la boutique du village, l’ânier adulte est allé voir. Nous sommes en pays musulman et les campagnes sont tolérantes mais plutôt traditionnelles – et tout se sait. Le village s’appelle Gaza, inexplicablement.

La douche est réduite au tuyau qui recueille l’eau du canal dérivé du ruisseau arrosant l’herbe. La douche se prend donc en plein vent, devant tout le monde, entre poulets hauts sur pattes et canards à l’ovale oscillant sur leurs palmes. Deux dortoirs, avec matelas à installer à terre, seront notre gîte. Nous sommes à 1700 m.

Demain ? « C’est plat ! » Mais nous devrons quand même camper à… 3000 m sous le col. Donc ce n’est pas vraiment plat. « Oui, mais ça ne monte qu’à la fin ». Ce qui veut dire très dur et brutalement.

Nous dînons sous l’auvent d’un autre bâtiment, assis par terre. Le menu se compose de salade de chou mayonnaise avec un peu d’anis, d’un bortsch aux vermicelles chinois beaucoup trop gros pour qu’ils soient appétissants (je ne les ai pas mangés), enfin du plat national que Rios est tout fier de nous présenter et qu’il appelle « le plof ». Il s’agit de riz baignant généreusement dans la graisse de mouton, la viande étant revenue dans de l’oignon et de l’ail en chemise. Sans le gras, plaide-t-il, point de ce « bon goût » d’enfance dont il se souvient avec la nostalgie nécessaire. Sans l’excès de graisse, contraire à nos goûts modernes tout comme à nos principes diététiques de citadins peu exposés aux intempéries, ledit « plof » apparaît comme la version locale du « riz pilaf » !

Catégories : Ouzbékistan Tadjikistan, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Col Laoudan 3580 m au Tadjikistan

La nuit n’est pas si fraîche qu’anticipée, finalement ; le vent est tombé avec l’obscurité, confirmant son origine thermique. L’altitude, en revanche, donne de l’aérophagie et je dois me lever avant le matin pour explorer les bois.

Dès le jour levé, les ânes, bruyants, se répondent. Selon Buffon, l’âne « n’est ardent que pour le plaisir, ou plutôt il en est furieux au point que rien ne peut le retenir » (Pléiade p. 564). Le même ajoute que « l’âne brait, ce qui se fait par un grand cri très long, très désagréable, et discordant par dissonances alternatives de l’aigu au grave et du grave à l’aigu. » Que tout cela est bien dit ! Je verrais pour ma part dans le braiment de l’âne une brutale inspiration suivie d’expirations farouches, haletantes, sexuelles ou belliqueuses selon qu’il manifeste son appétit pour la femelle ou qu’il défie un autre mâle.

Tout le monde est prêt rapidement… sauf le chef. La journée est pourtant sensée être longue. Le petit-déjeuner est à la russe, fromage et saucisson, agrémenté d’une bouillie paysanne. Mais la confiture de cerises noires entières, faite maison par Liouba, vaut le détour. Moi qui ne suis pas très sucre, j’apprécie.

Ce que Rios ne nous a pas dit, c’est que nous allons effectuer un faux départ. Nous allons d’abord faire le tour du lac, qui était prévu pour le soir d’avant. Bourrer les journées est une habitude très soviétique, sans égard pour la longueur du trajet ou la fatigue des voyageurs. Mais, puisque c’est « au programme », cela doit être fait. Nous allons donc bourrer la journée plutôt que la veille. Les deux lacs qui s’étendent au-dessus de nous sont les flaques issues des moraines. Les glaciers en mouvement les ont laissées, avant de reculer dans la saison. Nous croisons plusieurs camps de toile installés au bord de l’eau. Ce sont des alpinistes russes et des trekkeurs français comme nous, probablement d’Allibert à ce que nous dit Lufti.

Sur le sentier, nous croisons un couple d’alpinistes russes et leur gamin de sept ans. Les deux mâles grimpent en slip, la peau rose offerte au soleil d’altitude. Ce n’est pas bien prudent, même si aucun frottement de culotte ne viendra irriter leur entrejambe. Le petit est déjà costaud.

Nous achevons la boucle pour revenir au camp, un peu aigres de ne pas avoir pu laisser le sac de jour, puisqu’il ne pouvait nous servir à rien pour cette heure passée.

Commence alors la « vraie » montée. Elle s’effectue dans les cailloux et la poussière. L’altitude, bien que pas trop forte encore, se fait sentir, le soleil aussi. Les ânes, durant notre petite promenade, ont eu le temps d’être chargés et grimpent devant nous. Parmi les aides âniers, deux de 16 ans sont amis de classe, me dit Lufti. Le bob rond que porte l’un d’eux le rajeunit, je lui donnais 14 ans. Il a quelques problèmes de discipline avec ses ânes gris, qu’il mène au bâton. Chaque homme mène deux ânes qui lui appartiennent. Mais c’est le troisième adolescent, le plus jeune qui a vraiment 14 ans bien qu’il en paraisse 12, qui a failli être précipité en bas de la pente par un âne chargé qui dérape des pattes. Heureusement, l’animal réussit à se coucher sur le ventre, ce qui l’empêche de glisser plus avant. Il faut défaire le chargement, le relever, le conduire quelques mètres plus haut et resangler les bagages sur son dos. Les sacs sont liés serrés, au grand dam de Christian, un prof selfish que je nomme « Falbala » en raison de ses vêtements trop amples et son perpétuel air de touriste. Christian a, dans son sac, un disque dur pour décharger ses cartes mémoires d’appareil photo et il frémit de voir comment les âniers tirent de toutes leurs forces sur les cordes qui saucissonnent les sacs.

En ces premières heures de montée nous devons effectuer plusieurs pauses afin de reprendre souffle et de discipliner les battements du cœur. L’exercice est trop brutal. Nous avons passé une nuit blanche puis une nuit courte, sommes restés des dizaines d’heures immobiles dans les avions, les bus, les 4×4, n’avons passé qu’une seule nuit en altitude, et voilà que l’on exige de nous mille mètres de dénivelé dès le premier jour ! Sans parler de redescendre d’autant de l’autre côté. Il y a de quoi en casser plus d’un. Passé 3000 m, les ânes vont bien plus vite que nous. Nous les perdons de vue sur l’avant-col.

Car la crête que nous avons dans l’objectif et atteignons à grand peine, malgré ses 3300 m et son herbe rabougrie, n’est que la première étape. Une descente suivie d’une traversée nous attendent encore avant le vrai col.

Nous pique-niquons à l’abri du vent dans un paysage désertique une heure avant le col, afin de recharger les batteries. Purée saucisse, tomates concombres, fromage en rouleau comme un saucisson, charcuterie et boites de poissons divers, composent le pique-nique. Tout ce dont raffolent les Russes. Il y a des sprats, de grosses sardines, du thon. Bien trop pour nous tous.

La suite monte moins et nous sommes restaurés, reposés d’une courte sieste au soleil. La traversée, dans cet univers de solitude, est une moindre épreuve que la montée première. L’entraînement revient peu à peu. La descente sur l’autre versant du col Laoudan, 3580 m, permet d’apercevoir la vallée Koulikan et ses lacs. Nous y camperons ce soir, au pied de la face nord du Miralie, 5150 m. Les mille mètres de pente sont quand même longs dans la tête et éprouvants pour les tendons des genoux. Plus bas, nous retrouvons un air moins sec et plus riche en oxygène.

Le camp est planté près de la rivière qui s’ouvre en plusieurs lacs. Les âniers adolescents sont heureux d’alimenter en bois le feu de la cuisine, occasion d’une courte vidéo. Se voir sur l’écran les ravit.

Bien que fatigués, nous allons chacun trouver un coin tranquille pour pouvoir nous laver dans le torrent, en aval de l’endroit où l’on puise de l’eau pour la soupe… Inutile de dire que l’eau est glacée. Il fait trop frais pour s’y baigner, nous qui ne sommes pas russes. D’autant que le soleil est déjà couché et que la température tombe.

Nous dînons tard, la préparation dure longtemps. Le menu est du même schéma classique : salade, bortsch à la viande, plat de légumes. Ce soir, il s’agit de blé cassé. En dessert, des fruits, frais ou en boite. Au dîner, Rios : « Vous savez ce que veut dire « Jacques Chirac » en ouzbek ? – non ? eh bien ça veut dire « allume la lumière » ! Jak veut dire « allume ». Ce ne doit pas être la première fois qu’il fait la blague. Ce sera plus dur avec le prochain président élu.

Nous avons froid, contrecoup de la fatigue de la journée. Vénus, brillant comme un clou d’or, pas plus que la faucille lunaire qui se lève telle une lame de cimeterre à l’horizon bleuté, ne nous empêchent d’aller nous coucher.

Catégories : Ouzbékistan Tadjikistan, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Le retour de la momie de Stephen Sommers

Tous les ingrédients du film charmeur sont réunis : de l’action, de la mythologie, de la fantaisie, de l’aventure, et des personnages bien typés.

L’histoire est banale, il s’agit de dominer le monde « comme d’habitude », dit le héros Rick (Brendan Fraser), très understatement – ce terme anglais qui sous-évalue les choses en litote ironique. En 3067 avant notre ère, un roi qui se fait appeler scorpion (Dwayne Johnson) veut conquérir Thèbes l’égyptienne avec son armée de bédouins. Il est vaincu et l’errance dans le redoutable désert fait mourir de soif tous les guerriers. Sauf un, le roi scorpion. Il pactise avec Anubis, dieu des nécropoles à tête de chacal qui crée une oasis pour son protégé, Ahm Shere, ce qui le sauve. Mais à condition de lui vendre son âme… Le mélange de biblisme et de nécromancie égyptienne est très efficace pour l’imaginaire.

Après ce prélude, nous nous retrouvons en 1933. Huit ans plus tôt, l’archéologue anglais Rick et sa femme Evelyn (Rachel Weisz) se sont mesurés à la momie d’Imhotep (Arnold Vosloo). Ils explorent désormais les antres d’une pyramide pour, sur la foi d’inscriptions, retrouver le fameux bracelet en or du roi scorpion. Ils le trouvent, non sans quelques quiproquos et dérisions. Mais des malfrats qui les suivent déboulent et ce n’est que grâce à Alex, leur fils de « pas encore huit ans » (Freddie Boath – 10 ans dans le réel) et des mécanismes pyramidaux prévus pour empêcher les voleurs, qu’ils vont en réchapper. Avec le coffret qui renferme le bracelet.

De retour à Londres, le gamin qui adore l’Egypte et a « appris à lire les hiéroglyphes avec [sa] mère », essaie le bijou et celui-ci s’accroche à son poignet ; il ne peut l’enlever. Ce bracelet ne s’ouvrira que lorsque son porteur trouvera l’oasis perdue d’Ahm Shere et ressuscitera l’armée d’Anubis pour conquérir, une fois encore, le monde. Parmi les bandits venus récupérer le trésor dans le manoir près de Londres où la famille archéologue s’est retrouvée, Alex reconnaît un conservateur du British Museum, musée qu’il fréquente souvent avec la passion de son âge.

Grosse bagarre entre Rick, son beau-frère ruiné Jonathan (John Hannah), Ardeth Bay le chef des Medjai ami du Bien (Oded Fehr) et les sectaires du Mal armés d’armes tranchantes. Faute de trouver le bracelet, les bandits enlèvent Evelyn. Alex, qui a reconnu le conservateur, emmène son père, son oncle et le guerrier au British Museum où sa mère est sur le point d’être sacrifiée à Imhotep. La belle Anck-su-namun (Patricia Velásquez), sa fiancée de l’époque réincarnée (et rivale d’Evelyn dans une vie antérieure), ramène à la vie Imhotep le Grand prêtre, dont la momie trône au musée.

Grosse bagarre entre Rick, son guerrier et les adeptes, ce qui permet de récupérer Evelyn avant sa fin. Jonathan l’oncle, mort de trouille, casse la clé de contact de la voiture mais trouve un bus à impériale dans lequel la famille s’entasse. Mais l’immonde Imhotep, à peine sorti de ses bandelettes, lance à leurs trousses son armée de chacals-momies ressuscitée des vitrines.

Grosse bagarre-poursuite dans les rues de Londres, à la nuit tombée pour dramatiser. Dans l’histoire, le gamin qui ne se tient jamais tranquille est enlevé, le bracelet avec lui…

Imhotep emmène Alex, surveillé par un gros Noir musclé qui hait sa blondeur et sa faconde, de Karnak à Abou Simbel et Philae jusque vers cette mystérieuse oasis. Le gamin tente ingénieusement de s’échapper, descellant notamment le siège des toilettes dans un train à vapeur, mais il est rattrapé par Imhotep qui a des pouvoirs, et enchaîné. Il laisse alors des traces, sa cravate, la maquette du point de ralliement suivant façonnée avec un peu d’eau dans la terre. Procédé ingénieux car il est sûr que ses parents n’auront de cesse de le retrouver, confiant dans leur amour inconditionnel. Rick, Evelyn et Jonathan les suivent en dirigeable, guidés par une ancienne relation d’affaires de Rick. Le guerrier Ardeth Bay va, pour sa part, rameuter les tribus pour vaincre l’armée d’Anubis si elle parvient malgré tout à renaître.

Je vous passe la suite, d’acrobaties en grosses bagarres, avec un certain humour tout britannique. Nous sommes dans un film plus subtil qu’Indiana Jones, plus anglais qu’américain. Tout se résoudra in extremis, bien sûr, dans une apothéose catastrophique, évidemment. Evelyn mourra de la main de sa rivale ; elle sera ressuscitée par son malin de fils qui sait lire le Livre des morts puis se battra en duel avec son ex-rivale. Le conservateur sectaire sera châtié comme il le mérite ; Imhotep réussira presque à tuer le roi scorpion à l’aide du sceptre magique, mais… le Bien l’emportera in fine.

Nul ne s’ennuie, les invraisemblances sont celles d’un conte des Mille et une nuits, les caractères bien trempés. Ce qui fait le charme particulier du film est le gamin Alex, encore sept ans, à peine l’âge de raison, qui s’impose comme le parfait petit Anglais. Ce n’est pas le retour de la mômerie, car l’enfant a du sang-froid, du courage, de la hardiesse, de l’astuce, du fair-play, de l’humour. Tout l’inverse du Gavroche français car éduqué, discipliné, sorti de son trou. Il n’est pas mythe romantique mais bien le fils de son père, qui lui avoue combien il est difficile d’être père d’un tel fils. « Tu ne t’en tire pas trop mal », répond le garçon avec le même understatement irrésistible.

DVD Le Retour de la momie (The Mummy Returns) de Stephen Sommers, 2001, avec Brendan Fraser, Rachel Weisz, John Hannah, Oded Fehr, Arnold Vosloo, Patricia Velásquez, Freddie Boath, Universal Pictures France 2017, blu-ray €9.99

DVD La trilogie : La Momie + Le Retour de la momie + La Momie – La tombe de l’Empereur Dragon, Universal Pictures France 2010, simple €11.56, blu-ray €24.99

Catégories : Cinéma | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Peter Tremayne, Maître des âmes

peter-tremayne-maitre-des-ames

Un navire gaulois pris dans une tempête est naufragé sur la côte sud-ouest de l’Irlande médiévale, face aux îles Skellig. Il a été attiré par une lanterne figurant un navire à l’ancre et son capitaine, qui s’est efforcé de gagner le rivage, contemple épuisé le massacre de ses matelots à demi-noyés par des inconnus avant le pillage de sa cargaison. Il tente de gagner les hauteurs et rencontre une troupe de nonnes parties en pèlerinage qui le réchauffent et lui donnent une robe de moine pour se vêtir. C’est alors que les soudards reviennent, tuent l’abbesse d’un coup d’épée et emmène le petit groupe vers une destination inconnue. Ainsi commence – fort ! – ce 15ème épisode des aventures de sœur Fidelma et de son promis, le moine saxon Eadulf.

En ce temps-là, Rome n’avait pas encore mis sa patte sur les églises et sa misogynie méditerranéenne n’était pas encore devenue un acte de foi. Les religieux pouvaient se marier et certains monastères étaient mixtes, les enfants issus des unions étant élevés dans la croyance. C’est justement le cas de l’abbaye où Fidelma, sœur du roi de Cashel et dalaigh (avocate) des cours de justice, est invitée à enquêter sur la mort par assassinat d’un vieil érudit.

Mais ne voilà-t-il pas qu’on lui cache des choses ? Qu’on méprise son lignage par nationalisme de clocher ? Que les œuvres du vieil érudit sont brûlées au mépris de l’intelligence ? On dit que le seigneur des défilés, Uaman le lépreux qu’Eadulf a vu de ses yeux périr dans les sables mouvants d’une aventure précédente (La cloche du lépreux), est revenu d’entre les morts. Un village l’a vu, ses provisions pillées, ses femmes et ses enfants violés, ses adultes massacrés. Est-il possible d’ajouter foi à ces superstitions ?

C’est que nous sommes en janvier 668 et que la raison n’a pas encore pénétré tous les esprits. Les anciens dieux survivent, les chrétiens se divisent sur le dogme, les lignages se battent pour les allégeances, les moines érudits se haussent du col. Toute l’histoire est une affaire politique, malgré les passions charnelles, pécuniaires  et intellectuelles qui ne manquent pas. Les Irlandais du temps se jettent leurs lignées et leur rang à la face comme de vrais Gaulois. Ce ne sont que revendications de sang bleu et d’études prestigieuses, comme les Machin-Bidule revendiquent leur bourgeoisie Napoléon III et leurs petit-fils leurs diplômes de Polytechnique ou de l’ENA. Le lecteur se perd parfois dans cet étalage d’érudition et de noms imprononçables.

Mais heureusement, si l’auteur est historien, il n’en est pas à son coup d’essai pour trousser une histoire. L’action ne manque pas, dans des conditions bien rudes ; les personnages sont variés et originaux, jusqu’à ce gamin hardi venu au village déserté récupérer son arc à sa taille, et qui se cache dans la cave à provisions quand Fidelma arrive à la chevauchée, avec ses compagnons. Intelligent et ironique, documenté, voilà un polar historique dépaysant !

Prix Historia du roman policier historique 2010

Peter Tremayne, Maître des âmes (Master of Souls), 2005, 10-18 mars 2010, 350 pages, €8.10

e-book format Kindle, €10.99

Les polars historiques de Peter Tremayne chroniqués sur ce blog

Catégories : Irlande, Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Dernier jour de chevauchée mongole près des chutes de l’Orkhon

La nuit est sèche mais froide. Mon duvet himalayen convient tout à fait et l’un d’entre nous, à l’aide de mon surduvet, ne subit plus la température. Il dort tellement qu’il est l’un des derniers levés.

Aujourd’hui, l’étape fera autour de 40 km contre à peu près la moitié d’habitude. Togo veut que nous partions « tôt ». Mais Biture traîne, tout comme les chauffeurs pour charger les tout-terrains. Les enfants regardent les touristes désœuvrés. Le petit mâle châtain en a assez d’être trouvé beau et de se faire prendre en photo. Dès qu’il voit un appareil, désormais, il se cache. Avec ses traits rudes et ses épaules carrées pour ses 8 ou 9 ans, il joue au dur.

Nous partons enfin, au grand soleil. Malgré le vent, il va faire chaud aujourd’hui. Les chevaux sont excités par les mouches qui se lèvent, surtout près des bords du lac de printemps resté marécageux où l’herbe est plus drue. Ils renâclent, éternuent, soufflent et se mettent d’eux-mêmes au trot pour échapper aux harcèlements.

La première pause a lieu en haut d’un col, avec vue sur deux vallées. Grand soleil et vent coulis composent un mélange détonnant. La suite nous voit aller à flanc de pente, puis en descente raide, les chevaux tenus à la longe, enfin en montée. Le pique-nique est sommaire : copa et wasa, cette viande sèche et ce pain azyme apporté de France. La vallée où nous sommes arrêtés est un tapis de plantes jaunes, blanches et vertes. Des cumulus blancs jouent à se poursuivre dans le ciel céruléen. Je prends quelques photos des chevaux avec mon appareil classique.

Tserendorj n’arrête pas, il faut qu’il chahute ou fasse des farces. Une fois de plus, il se jette sur Gawa qu’il connait depuis qu’il est tout petit. Le colosse, bon prince, le laisse jouer comme un chiot. Ils luttent, Gawa lui retire presque tous ses vêtements du torse, montrant à qui veut le voir que le gamin a dos et poitrine bien exposés au soleil. Sur le cheval repris, ce sera la guerre des chapeaux, Tserendorj piquant la coiffure de l’un ou de l’autre en virevoltant sur sa monture blanche. Coiffé du feutre péruvien informe de Biture, il a tout du pirate des Caraïbes avec sa face ronde et cuivrée.

Nous chevauchons une heure encore sur une plaine qui permet parfois le galop. J’en suis au quatrième galop de toute mon existence, aujourd’hui. J’ai l’impression extraordinaire de voler. Lorsque le cheval s’élance, ses épaules roulent comme s’il battait des ailes et s’efforçait de décoller. Il faut monter à cheval pour comprendre le mythe de Pégase. Mais je suis lourd et mon petit cheval fatigue vite ; il n’est plus si jeune ni si fringant. Il préfère aller au trot et brouter, c’est un hédoniste et, pour cela, nous nous entendons bien. Le cheval brun noir de C. bute dans un terrier et se met presque à genoux en plein galop ; C. roule et tombe. Elle est la première à le faire mais elle quitte rênes et étriers galamment et tombe plutôt bien. Elle se relève de suite et s’époussette, sans aucun mal. C’est tant mieux. Cela arrive même aux petits enfants mongols qui font les fiers pour être comme les grands. Tomber arrive cependant peu aux randonneurs, même aux adolescents trop hardis qui accompagnent parfois leurs parents dans les groupes.

Le « pique-nique » n’était en fait qu’un en-cas. Le vrai déjeuner est servi sur une ondulation de la steppe. Il comprend les réserves, du poisson russe en conserve, un genre de hareng ou de grosse sardine dont je n’ose imaginer le degré de mercure et autres étrangetés nucléaires de la Baltique, des cornichons au sel, une soupe provenant d’un sachet poulet-champignons et du riz au veau-carottes lyophilisé. Cela nous change pour une fois du mouton ! Il y a même de la salade de fruits en boite. On liquide. Assis dans l’herbe, nous inaugurons le jeu de tarots à cinq pour la première fois du séjour. Les pauses sont toujours longues.

Je croise un petit lapin courant ventre à terre de la gauche vers la droite. Il a la fourrure rousse et la queue blanche et noire. Il s’enfile dans un terrier pour échapper à la horde dont le martèlement de sabots, sur la terre, doit lui faire mal aux oreilles et le paniquer. Les chevaux sentent le retour, ils doivent reconnaître le paysage. Ils galopent ou trottent sans incitation sur la longue plaine qui devient de plus en plus civilisée. Passe une « vraie » voiture civile d’un modèle récent, comme nous n’en avons pas vu depuis plus d’une semaine. Des camps de yourtes fleurissent pour les touristes mongols venus d’Oulan Bator se ressourcer dans la steppe.

Nous sommes tout proche des chutes de l’Orkhon, haut lieu touristique du pays. Nous camperons à une vingtaine de minutes de cheval en amont pour ne pas subir le cirque touristique local bruyant et fortement arrosé, selon les expériences de groupes précédents. En cet endroit, l’Orkhon a creusé brutalement la plaine en une gorge arborée. L’eau coule sur de gros rochers volcaniques qui la divisent en bras peu profonds. Nous pouvons nous y laver et cela est bienvenu depuis le camp de l’Azerbaïdjanais. Je me fais même un shampoing. Les chevaux broutent l’herbe sèche et rase du plateau. Pour eux, ce sera maigre, ce soir. Ils se rattraperont demain.

La langue mongole a des expressions poétiques. Ainsi, être heureux se dit « mon âme est haute » ; mourir est « devenir ciel », « son désir est achevé » ou « il a posé ses os » ; être seul c’est « n’avoir pour autre compagnon que son ombre » ; quant au cheval, il a parfois « des yeux de pomme étincelants ».

L’une d’entre nous lit Le monde gris de l’écrivain mongol Galsan Tchinag, ce matin. C’est le dernier de trois tomes (Ciel bleu, Belek, Le monde gris) qui racontent sa vie (traduits en 1999-2001 chez Métailié). Elle aime beaucoup cette expressivité de la langue, qui réussit à passer en traduction.

Catégories : Mongolie, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Samsara de Ron Fricke

samsara-de-ron-fricke

Ce n’est pas un film d’action mais un documentaire de contemplation. Retour au muet, mais en couleurs. Sur une musique planante, des vues de paysages somptueux, de monuments célèbres et de gens pittoresques se succèdent sur une heure et demi. C’est beau et décevant.

Les montagnes, les vallées, les déserts, survolés à la Yann Arthus-Bertrand séduisent toujours ; les hauts-lieux se reconnaissent, induisant une connivence ; les enfants colorés, les femmes allaitantes, les hommes impassibles et les vieillards ridés sont l’humanité. Mais quel message passe de tout cela ? Que la planète est une dans sa diversité ? En ce cas manquent cruellement les petits blonds de Russie, d’Europe et d’Amérique du nord. Les Boys Choirs d’Oxford ou les rats de l’Opéra parisien sont-ils moins humains que les Ladyboys de Thaïlande ou les karatékas en kata de Corée du sud ? Les pays nordiques et le grand nord n’ont pas non plus séduits le réalisateur ; la seule neige présente est celle du Tibet, puis aux alentours du Mont-Blanc.

samsara-mandala

Tourné dans 25 pays durant 5 ans, ce film semble un digest accéléré de cent trente ans de National Geographic à l’usage des Nuls, sans que jamais le lieu ne soit nommé, ni que les populations ouvrent la bouche. Nous sommes dans le grand mélange multiculturel aseptisé, vu de Sirius, comme si la pellicule devait servir à informer quelques extraterrestres sur ce qui se passe sur la planète bleue. Il me rappelle ces PowerPoint animés que s’échangent les plus de cinquante ans sur les merveilles de la nature, les lieux connus les plus célèbres et les amours des bêtes.

Images léchées en 70 mm panavision, couleurs saturées, mise en scène ludique, il s’agit de pure performance. Comme si la technique était l’alpha et l’oméga de la culture américaine d’aujourd’hui. Le monde apparaît plus beau que nature. Même les machos à kalach des pays musulmans, hiératiques face caméra, sont nimbés d’une certaine noblesse par l’objectif. L’Europe n’est illustrée que par deux jeunes filles au ventre nu qui déambulent sous la galerie Vittorio Emanuele de Milan, et par deux jeunes hommes assis torse nu, la gorge barrée d’une chaîne de métal. Aucun enfant, alors qu’ils sont pléthore sur l’Asie et l’Afrique.

samsara-ladyboy

Il n’y a guère que les Yankees adipeux, saisis en accéléré en train de bâfrer des burgers, de s’empiffrer de frites picorées en accéléré, de s’ingurgiter des bocks de coca sans respirer, qui aient l’air de ce qu’ils sont : laids et vulgaires, incultes. Les seuls adultes blancs « normaux » américains (ceux que l’on peut rencontrer dans la rue) sont un trio familial de nracistes, nationaux Riffle associés, fusils en main, crosse rose pour la fille…

Certains appellent ce documentaire filmique un « poème » ; il est pour les incultes. Certes, les images en accéléré des paysages sous les étoiles ou au lever du soleil sont édifiantes, montrant le temps qui passe et l’ossature de la terre qui reste. Certes, les gestes mécaniques des chaînes de production ou d’abattage des volailles ou des porcs (de quoi dégoûter le quart de l’humanité musulman) apportent un certain humour. Certes, les défilés militaires rythmés et les saluts matinaux au président des usines asiatiques prouvent la robotisation des êtres. Mais pour quoi dire ? Ron Fricke est photographe et monteur, pas auteur. Il n’est pas à la hauteur. Plus qu’hypnotique, il est un brin soporifique.

samsara-kaaba

Le New Age n’est pas spirituel, il n’est qu’une consolation vite faite pour gens pressés. Toutes les cérémonies religieuses juxtaposées dans le film en restent au pittoresque, tournées en clichés, même si la pierre noire de La Mecque, vue de haut, est rarement filmée. Le sublime recherché dans les travellings aériens effrénés aplatissent les paysages. Le misérabilisme des putes thaïs se trémoussant en bikini et hauts talons, ou des gestes à la chaîne des soudeuses coréennes en usine, ou encore des gamins philippins en marcel lâche trifouillant les champs d’ordures, ne veut rien dire. La roue de la vie exige des causes aux conséquences, une vie antérieure pour préparer les vies futures.

Le monde dans lequel nous vivons – le samsara – est mêlé de bon et de mauvais, de sublime et d’ordure. Mais juxtaposer sans ordre les scènes par leur ressemblance ne signifie rien, alors que le terme samsâra dans l’hindouisme exprime l’ensemble de ce qui circule. Pauvre multiculture globish, qui mêle sans comprendre… jusqu’à l’inculture, la seule technique tenant lieu de lien humain.

Vous pouvez sans état d’âme offrir ce film en cadeau, tout le monde « aimera » – comme on « like » sur Facebook. Mais n’y cherchez pas une œuvre, ce n’est qu’un documentaire ripoliné passe-partout.

DVD Samsara de Ron Fricke, 2011, ARP sélection 2013, blu-ray €18.79

Le Samsâra de Pan Nalin est bien meilleur, enraciné dans une culture, contant une histoire, ouvrant sur l’avenir.

Catégories : Cinéma, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Vendredi 13

vendredi-13

Premier film d’une série comme – hélas ! – les Yankees y cèdent quand le film original a bien marché. La suite, me dit-on, est assez mauvaise ; ce premier opus a le mérite de la fraîcheur, même s’il est assez lent pour nos critères d’aujourd’hui. Mais il était osé en 1981, mêlant comme toujours amour et mort, scènes de sexe et scènes de meurtre. Avec, ici, le couteau de chasse comme substitut de pénis… je ne vous en dis pas plus.

L’histoire se passe au fin fond d’un état rural américain, autrement dit chez les sauvages. Un camp de vacances pour ados au bord d’un lac est réputé maléfique depuis qu’il a connu en 1957 la noyade d’un gamin, Jason, puis en 1958 le meurtre d’un couple de moniteurs surpris en train de baiser. Le garçon a été éviscéré, la fille égorgée.

Vingt ans après, comme dans les Trois mousquetaires, le centre de vacances de Crystal Lake a l’intention de rouvrir et Steve le directeur (Peter Brouwer) embauche six moniteurs – trois gars et trois filles pour respecter le déjà politiquement correct (mais les minorités visibles n’en faisaient pas partie).

Annie, une monitrice qui aime les enfants est embauchée comme cuisinière ; elle arrive avec son gros sac à dos, roulant les épaules et claquant les portes avec des gestes brusques, en vrai faux-mec que les filles 1980 se croyaient obligé de jouer par féminisme naissant. Le camionneur obèse de malbouffe (Rex Everhart), tout comme la grosse tenancière de bar du coin – vrais portraits de l’Amérique – tentent de la dissuader, tandis qu’un demeuré sexuellement perturbé (Walt Gorney) enfourche son vélo écolo en prophétisant un massacre. On se demande s’il est net, piste possible…

vendredi-13-bande-de-moniteurs

Avec les activités génésiques qui commencent presque aussitôt dans la voiture qui amène un trio, puis dans le camp où le directeur aide une fille à réparer une gouttière branlante, enfin par les jeux entre ados attardés de tous ces jeunes dans la vingtaine dont les muscles mâles ou les seins femelles apparaissent gonflés d’hormones, le spectateur se dit que le sexe et le mal vont – une fois de plus – déformer les choses réelles.

Ce qui ne manque pas d’arriver – nous sommes en Amérique. A part le destin rapide de la future cuisinière, embrochée à la forestière dans un fourré, celui des autres se distille avec lenteur. La caméra à l’épaule se met souvent à la place du tueur et l’image est efficace. La musique grinçante de Harry Manfredini reproduit une atmosphère à la Psychose, bien que le rythme et les contrastes soient moins frappants. Il y a toutes les atmosphères dramatiques requises : la nuit, le lac immobile, l’orage, la pluie battante, la voiture qui tombe en panne, le générateur saboté, les lieux isolés qui grincent.

vendredi-13-jeunes-et-biens-faits

Le directeur, parti avec sa Jeep chercher du matériel, ne reviendra jamais de la ville, malgré l’obligeance d’un shérif qui le reconduit jusqu’aux abords du camp ; il y rencontre son destin muni d’une lampe torche et d’un couteau. L’un des garçons, Ned (Mark Nelson), qui a simulé une noyade dans le lac (sans le savoir comme le gamin jadis), est égorgé dans un lieu isolé pour avoir crié au secours comme le noyé, sans que personne ne l’entende. Ce qui est haletant est qu’on ne sait pas pourquoi, ni qui opère.

Restent trois personnes, un couple qui se forme, un autre garçon et une fille solitaire relevant d’une rupture. Le couple qui s’est trouvé, Jack (Kevin Bacon) et Marcie (Jeannine Taylor), s’isole dans un baraquement sous l’orage pour baiser, comme ceux de 1958 – et il leur arrive la même chose. Ils sont tous deux beaux et bien faits, vigoureux et dessinés. Leur baise dure ce qu’il faut pour apprécier, en débardeur puis torse nu, puis entièrement nus, selon la gradation savante qui (à l’époque) mettait en appétit. Mais la fille – nunuche, comme souvent dans les films américains – a « envie de pisser » après l’amour (!). Elle sort donc pour rencontrer une hache dans les toilettes – évidemment isolées – où elle va bêtement chercher les zones obscures en croyant qu’« on » lui fait une blague. Le garçon resté allongé jouit de son corps repu, remet son débardeur parce qu’il fait un peu froid après l’intense activité génitale qu’il vient d’avoir, et allume « un joint » – comme c’était furieusement la mode à cette époque post-hippie.

vendredi-13-couple-baise

Tous ces détails de l’hédonisme ambiant sont cruciaux, parce qu’ils vont connaître la punition divine (selon les critères bibliques) : une main lui saisit le front par derrière (le siège présumé de l’intelligence), tandis qu’un couteau de chasse perce la couche et vient trancher lentement la gorge (comme on le fait d’une bête pour qu’elle soit casher). La jeunesse dans sa puissance a été sacrifiée au Dieu vengeur, comme Isaac par Abraham. Mais pas d’ange ici pour retenir la main : le moniteur baiseur n’a que ce qu’il mérite, même si aucun gamin à surveiller ne peuple encore le camp.

vendredi-13-egorge-apres-baise

Alice (Adrienne King) est la seule à ne pas baiser dans le film et c’est – selon la morale biblique américaine – ce qui va la « sauver ». Elle sera l’unique survivante du massacre, bien que le noyé – Jason, qui deviendra célèbre dans les films qui suivront – tente de l’emporter in extremis avec elle sous les flots. Pour se venger. Car le spectateur perçoit très vite qu’il y a un lien entre la mort du jeune garçon et le massacre des moniteurs. Le couple qui a baisé en 1958, a déjà baisé en 1957 – en laissant le gamin qui ne savait pas nager sans surveillance. Quelqu’un donc en veut à tous ces jeunes qui se croient responsables mais qui préfèrent leur plaisir hédoniste à leur fonction. Le centre ne rouvrira pas, foi de tueur !

Reste Alice, la fille solitaire. Avec Bill, le dernier garçon (Harry Crosby). Il est beau, gentil, tendre, prévenant, mais n’est pas travaillé par la bite comme les deux autres. Ils ne savent pas encore que tout le monde a été massacré ; ils n’ont pas vu les corps ; ils pensent qu’ils se donnent tous du bon temps entre eux et les laissent à leurs activités supposées. Un strip-monopoly les a bien un peu excités, mais l’orage et la pluie ont refroidi leurs ardeurs. Ce pourquoi le tueur, qui les veut, les fait sortir en coupant le générateur. Le garçon va voir – il disparaît. La fille va voir – elle découvre son cadavre embroché de flèches derrière la porte ; le garçon avait fait la démonstration de son habileté à l’arc. Symboliquement, il est mort de trois flèches : une dans l’œil – pour ne pas avoir surveillé ; l’autre dans la gorge – parce que le noyé a hurlé et que personne ne l’a entendu ; la troisième dans le poumon – siège du souffle perdu par Jason. Mais personne ne comprend, vingt ans après – et c’est bien là le tragique.

vendredi-13-fleches

La fille va hurler (selon l’hystérie américaine de convention), se barricader à multiples tours, se jeter d’un côté et de l’autre de la pièce comme une poule affolée, puis tout débarricader pour se précipiter vers une Jeep qui arrive, croyant voir revenir le directeur. Ce n’est qu’une femme (Betsy Palmer), une amie de la famille de Steve qui possède le camp.

La suite n’est pas racontable sans dévoiler le suspense – contentons-nous de dire qu’Alice s’en sortira, mais de justesse. Entre temps schizophrénie, voix de Psychose (tues-la !), coups, gifles, duel au couteau, bagarre dans le sable mouillé, décapitation… Les voies du saigneur sont impénétrables. On voit peu le sang dans les films de l’époque ; tout comme les seins nus, c’était encore tabou. Mais la décapitation est filmée au ralenti, ce qui permet de bien imprégner le spectateur.

Nunuche elle aussi, la dernière survivante se croit à l’abri au milieu du lac, dans un canoë. Elle y restera jusqu’au matin lorsque les flics du coin – arrivés trop tard, comme la cavalerie yankee – la verront de loin. Mais lorsqu’elle leur fait signe, elle est saisie brutalement par le zombie Jason… pourri mais qui hante toujours les fonds.

vendredi-13-apparition-de-jason

A moins qu’elle n’ait rêvé ? Dans le lit d’hôpital où elle se réveille, elle apprend que les flics l’ont tirée de l’eau et qu’ils n’ont vu personne, aucun « enfant ». La suite au prochain numéro est alors donnée par la réflexion de la fille : « alors il est encore là ».

Ce n’est pas gore, un brin maladroit, trop lent pour nos habitudes prises depuis les années 80 – mais se laisse regarder avec intérêt. Le contraste entre cette jeunesse éclatante de sève et l’horreur de la vengeance à l’arme blanche reste prenant.

DVD Vendredi 13 (The Friday 13th) de Sead Cunningham, 1981, avec Betsy Palmer, Adrienne King, Harry Crosby, Laurie Bartram, Kevin Bacon, blu-ray Warner Bros 2003, €8.59

Catégories : Cinéma, Etats-Unis | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Le carrefour de la mort

dvd-le-carrefour-de-la-mort

Ce vieux film en noir et blanc de 1948 parle du bien et du mal, de l’envie sociale, de la rédemption, de la paternité et de ce qu’elle engage – en bref d’une époque de responsabilité virile bien loin de la nôtre…

Nick Bianco (Victor Mature), a été élevé dans la délinquance, son père tué en outre par la police. Il a déjà fait de la prison et ne peut trouver aucun travail. La société d’après-guerre est impitoyable à ceux qui ont un jour failli. Marié et père de deux petites filles, il veut fêter Noël et n’a aucun argent, depuis un an au chômage. Il se résout, sur commande, à braquer une bijouterie, située au 24ème étage d’un building. Mais lui et ses deux complices se contentent d’attacher les employés, sans vérifier qu’ils ne peuvent bouger pour appuyer sur l’alarme. Et c’est dans l’ascenseur qui descend interminablement, tant les clients sont nombreux pour Christmas, que la sirène se déclenche, faisant intervenir immédiatement les policiers du coin. Nick, pas très doué bien que costaud et dur, tente de s’enfuir ; il frappe un flic, qui tire et le blesse à la jambe.

Lui seul est pris. Il refuse par « honneur » du Milieu de donner les noms de ses complices, malgré l’insistance D’Angelo, substitut du procureur particulièrement humain  (Brian Donlevy) Il écope donc de 20 ans de tôle. Son avocat Earl Howser (Taylor Holmes) a une vraie tête d’affairiste cauteleux. Il « conseille » en effet le Milieu et n’hésite pas à désigner lui-même les braquages à faire et les receleurs à alimenter. Il promet à Nick que l’on va s’occuper de sa femme et de ses filles pendant sa détention. Evidemment, il n’en fait rien et Nick Brando apprend incidemment, par Nettie (Coleen Gray) la baby-sitter de ses filles, que son épouse a couché avec Rizzo, l’un de ses complices, pour avoir de l’argent, puis qu’elle s’est suicidée au gaz. Les deux fillettes sont placées dans un orphelinat de bonnes sœurs.

carrefour-de-la-mort-devant-le-proc

C’en est trop. Puisque « l’honneur » affirmé n’existe pas plus dans la contre-société délinquante que dans la vraie, pourquoi s’en préoccuper ? Nick va donc prévenir le procureur qu’il est prêt à parler. Son jugement ne peut être remis en cause, mais il peut bénéficier d’une remise en liberté sous contrôle de la justice s’il consent à piéger la bande. Pour cela, le proc le met en cause dans une affaire ancienne, ce qui fait courir le bruit que Rizzo est un mouchard. Le Milieu, par la voix de l’avocat Howser, commandite le tueur Tommy Udo pour éliminer le mouchard présumé avant qu’il ne se mette à table.

carrefour-de-la-mort-le-mechant-pousse-memere-dans-les-escaliers

C’est Richard Widmark, alors 34 ans, qui incarne ce méchant sans scrupule avec un sourire désarmant et carnassier de gamin. Il est le diable incarné, blond fluet qui en rajoute dans la virilité auprès des femmes, qu’il traite comme des putes devant les grands bruns virils comme Nick. Il pousse mémère dans les escaliers (la mère de Rizzo, handicapée), n’hésitant pas à se venger sur la famille s’il n’accède pas directement à ses proies. Nick Bianco sera sa victime préférée, mais qui causera sa perte : la police le piège une arme à la main et son sort sera l’ombre pour des décennies.

carrefour-de-la-mort-le-mechant-rit

Si la société est inhumaine, globalement indifférente à la Faute, il existe des gens de bien. C’est le cas du substitut du procureur, lui-même père de quatre enfants, qui voit en Nick Brando une victime plutôt qu’un irrécupérable. Nous sommes en plein baby-boom et la société révère bien plus les enfants qu’aujourd’hui. L’affection qu’il a pour ses fillettes doit le sauver – belle parabole chrétienne de la rédemption par l’amour. Mais, comme nous sommes au pays des pionniers et de la lutte pour la vie, il lui faut se bouger. Nick devra faire acte positif pour se réhabiliter, changer de nom, se remarier avec Nettie pour les filles et trouver un emploi correspondant à ses capacités limitées (ouvrier dans une briqueterie). Mais il pourra alors recommencer à zéro et s’élever selon son initiative. D’où la complexité du personnage, servi par un acteur dont le rictus est la seule expression visible d’émotion, que ce soit pour aimer ou pour haïr.

carrefour-de-la-mort-papa-et-fillettes

Film réaliste, dur, social et chrétien – un vrai film d’Amérique après-guerre. Noir pour la société, lumineux pour les bébés. Nous avons perdu cet avenir juvénile.

DVD Le carrefour de la mort (Kiss of Death), 1948, de Henry Hathaway avec Victor Mature, Brian Donlevy, Coleen Gray, Richard Widmark, Taylor Holmes, 20th Century Fox réédité par ESC Conseil 2016, blu-ray €19.00

Catégories : Cinéma, Etats-Unis | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Musée de Capodimonte à Naples

Ce dimanche est une journée de délire dans la ville de Naples. On joue ici la finale de foot Naples contre Milan, c’est dire ! Si le matin est encore assez calme, les gamins jouent déjà au ballon en maillot bleu dans les jardins de Capodimonte.

naples-supporters-foot

Quant à nous, nous visitons le musée de Capodimonte. Le second étage est fermé et c’est la moitié des œuvres célèbres qui nous échappent, mais qu’importe.

naples-capodimonte-angelots

Nous passons deux heures pour voir deux Botticelli, quelques Titien (dont la Madeleine et plusieurs portraits), des Caravage (dont une Flagellation), le Napoléon Premier de Girodet, la Parabole des Aveugles de Bruegel, et quelques autres œuvres connues, dont j’ignorais qu’elles fussent à Naples.

naples-capodimonte-tableau-jeune-nu

Le Caravage a fui Rome pour avoir tué un notable en duel, il s’est réfugié à Naples et son réalisme dramatisé en a influencé la peinture. Nous verrons ainsi des Caracciolo (Flagellation) et des José de Ribera (Saint Sébastien, Saint Jérôme, Silène ivre).

naples-capodimonte-salon-chinois

Le salon chinois de porcelaine m’apparaît comme un monument de mauvais goût baroque. Diverses collections d’objets antiques me plaisent plus, ainsi que des verres de Murano et de petits personnages de terre cuite.

naples-capodimonte-marbre

Le musée est fouillis, mal éclairé, apparemment peu visité. Malgré tout, la peinture est à voir.

naples-capodimonte-femme-et-chien

Et la sculpture ! Je remarque un corps de fille juvénile, sculpté dans le marbre, si vif et si tendre, la poitrine à hauteur de mes joues, que j’ai une furieuse envie de l’étreindre. Tant de douceur presque vivante me fait tomber amoureux pour quelques heures. Et je vois tout le reste avec les yeux optimistes, comme si le monde m’était neuf, offert à tous mes sens, prêt à répondre à mon désir.

naples-capodimonte-trio

Lorsque nous ressortons, le nombre de jeunes dans le parc a nettement augmenté. Ils jouent toujours au foot, miment le kung fu ou se poursuivent en vélo. Ils attendent tous l’heure H de l’après-midi où le match va être décisif pour l’ego de la ville et de ses habitants.

naples-capodimonte-guerrier

Nous prenons le bus pour la piazza Dante. Les catacombes chrétiennes de San Genaro, du 2ème siècle, comprenant la tombe de saint Janvier, sont sur le chemin – mais les visites sont obligatoirement guidées, donc à heures fixes. Nous aurions presque une heure à attendre au vu de l’horaire et nous décidons de laisser tomber.

naples-angelots-capodimonte

La circulation, d’ailleurs, se gâte. Ce ne sont que voitures klaxonnantes, drapeaux bleus aux fenêtres nantis de l’inscription « Forza di Napoli », foulards aux couleurs du club de foot et badges vert-blanc-rouge. Trompes à gaz, sifflets, en vente sur les étals des trottoirs depuis des jours, s’en donnent à cœur joie dans la cacophonie. Les garçons sont ravis, tout à leur affaire, de 4 à 24 ans. Les deux-roues sont montés à deux ou à trois. Ils se lancent à contresens par bravade, à toute vitesse, se faufilent entre piétons et voitures, au mépris de tout. Heureusement, la circulation est si engluée dans l’enthousiasme populacier qu’elle n’avance pas. Le bus non plus, d’ailleurs. Nous le quittons pour aller à pied.

Catégories : Art, Italie, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Stendhal parlait de Naples avec admiration

Dans ses Voyages en Italie, Henri Beyle dit Stendhal admirait son terroir et son paysage : n’était-ce pas déjà « la ville à la campagne » dont rêvait un humoriste ? Combien sont-ils à avoir vanté la région de Naples et l’île de Capri, Sorrente et Pompéi ? Je voulais aller y voir, poussé par la curiosité pour tout ce qui est soleil et sauce tomate, sensualité et art de vivre.

naples-batiments

Une fois débarqués, nous prenons un bus jusqu’à la Piazza Garibaldi où se trouve l’hôtel où, depuis Paris, nous avons réservé les chambres. Notre bus se bourre d’un coup de scolaires lors d’une station sur le trajet. Les mômes sont très habillés alors que nous sommes presque en été. Il fait soleil mais une brise humide vient de la mer. Nous avons la surprise de passer dans une rue que surplombe, très haut sur ses piliers de béton, une voie rapide. Des immeubles de plusieurs étages sont bâtis au-dessous ! Est-ce l’autoroute qui les a allègrement enjambés, au mépris des éventuels règlements d’urbanisme ? Ou, à l’inverse, les terrains étant dévalorisés par l’ombre de la route, a-t-on spéculé sur la construction de ces immeubles populaires ? Difficile de le savoir, dans une ville où le passe-droit et les arrangements entre complices sont fréquents. Naples est la ville de la Camorra, nous ne l’oublions pas.

naples-dechets

Nous allons déjeuner à 14 h, bien qu’ayant bénéficié d’une collation froide dans l’avion. Près de l’hôtel s’ouvre une pizzeria conseillée par Jean-Noël Schifano.  Nous voulons y goûter puisque la pizza de Naples n’a paraît-il rien à voir avec le caoutchouc au ketchup que l’on vous sert partout ailleurs. Et c’est vrai ! Voici de la véritable pâte à pain levée, croustillante, cuite à la braise de bois sous nos yeux, odorante, pleine de saveur. Avec de vraies tomates mijotées jusqu’à la purée et du basilic fraîchement cueilli. Le décor est populaire, le lieu voit défiler les gens du quartier, ce qui est bon signe, preuve d’authenticité. Des ouvriers à une table voisine prennent une pizza normale à six (trente centimètres de diamètre) et la partagent en guise d’entrée, puis ils en prennent une autre, individuelle, en plat de résistance. Leur repas est fait ; il est équilibré, comprenant du pain, de la tomate cuite, du fromage et même du basilic. La pizza napolitaine est aux couleurs de l’Italie, vert-blanc-rouge. Nous prenons l’une de ces Marghereta, du nom de la reine venue à Naples en 1889 à qui un cuisinier napolitain avait préparé, selon la légende, une telle pizza aux couleurs nationales : vert basilic, blanc mozzarella et rouge tomate. Nous goûtons également au prosciutto, ce jambon cru séché. Nous arrosons le tout de deux bières italiennes pour nous désaltérer, 50 cl à 5,4° d’alcool.

naples-ragazzo

Nous allons digérer vers le Corso Umberto, la place du marché, le port, le Palais Royal et le Castel Ovo. La ville est remplie de gosses (ils n’ont pas classe l’après-midi), de peuple, de marchands de gadgets, de rues infernales à traverser, de bus bourrés à craquer.

naples-graffittis

Le soleil se voile, la brise de mer se fait plus insistante et plus humide. Au loin, sur la mer, passent des paquebots blancs, au-dessus, des avions qui décollent ou atterrissent, symboles de cet ailleurs plus riche et plus exotique pour les gens d’ici. Quelques pigeons vont et viennent parmi les gamins qui jouent au ballon, les jeunes chevauchant leur scooter et les vieux qui discutent.

naples-foot

Dans la ville où nous débarquons, les appareils photo font sensation, comme si nous étions des journalistes ou de grands voyageurs. Cette réaction est plutôt positive, je dois le dire. Des gamins me demanderont de les prendre avec leur ballon – une coupe a lieu à Naples prochainement, me dit-on. Un jeune me sollicitera pour que je le photographie personnellement un peu plus tard (je ne sais pourquoi, j’ai refusé). Il engagera la conversation en italien pour savoir d’où je viens ; à mon accent, il me prenait pour un Romain.

naples-banniere-campione-foot

Photographier une bambine derrière un étal de gadgets à la gloire du foot ravira sa mamma qui la fera mettre debout sur le siège, tourner pour se montrer, et posera auprès d’elle pour « la » photo comme au siècle dernier. Je comprends mieux Sandro Penna écrivant : « quando la luce piange sulle strade, vorrei in silencio un fanciullo abbracciare » – quand la lumière pleure sur les rues, je voudrais en silence un enfant embrasser.

naples-rue

En bref, nous avons l’impression d’une ville sympathique au premier abord, où les étrangers sont rares dans les rues et où la population semble presque reconnaissante de rencontrer ceux qui s’y hasardent. J’ai plaisir à comprendre et à parler l’italien. Le contact passe ici par la parole ; s’y ajoute le toucher lorsque l’on se connaît mieux. Je note le beau physique des filles jeunes, des vieux en général, et de tous les enfants. Les adolescents en fleur des deux sexes sont parfois étonnants de fraîcheur et d’harmonie dans les traits. Je les préfère aux Florentins sans aucun doute, bien qu’ils soient vêtus sans leur recherche – sauf la jeunesse branchée déjà adulte qui dispose de revenus.

medaille-de-cou

On sent la pauvreté ambiante par rapport aux autres villes italiennes du nord, malgré le faste de la chaîne de cou, parfois d’or mais souvent de laiton ou même de plastique. Elle est cependant obligatoire au col de tout garçon pubère, parure indispensable à son identité de groupe et à son apparence personnelle.

Recettes de pizza en vidéo

Catégories : Italie, Stendhal, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Gustave Flaubert, Voyage en Orient

flaubert voyage en orient
L’Orient (moyen) était le rêve romantique, le voyage d’une vie. Maxime Du Camp était parti en Orient en 1844, l’année où il est devenu l’ami de Flaubert. Gustave s’est mis à en rêver, surtout après avoir voyagé en Italie en 1845. En 1847, il randonne à pied et en voiture trois mois en Anjou, Bretagne et Normandie avec Maxime Du Camp. L’amitié se consolide, le rêve se développe, un long voyage est désormais envisageable. Maxime veut repartir en Orient pour photographier, ce qui est neuf en ce temps ; Gustave, à 28 ans, veut en être. Non pour publier (il gardera ses carnets pour lui) mais pour « la sensation ». Voir et sentir valent mieux que tous les livres et l’on sent bien plus fort quand on est jeune. L’Orient lui inspirera les romans et contes qui révéleront son talent : Salammbô, la Tentation de saint Antoine version 2, Hérodias

Il lui faudra un an pour convaincre sa mère, six mois de préparation, nécessitera six cents kilos de bagages, un domestique appelé Sassetti, deux ordres de mission des ministères de l’Instruction publique et de l’Agriculture pour favoriser les autorisations locales de visites – et durera pour Flaubert 19 mois. Les compères visiteront Egypte, Liban-Palestine (Syrie), Rhodes, Asie mineure (Turquie), Grèce, Italie. Mais pas la Perse, pourtant prévue au départ, mais dangereuse d’accès ; Flaubert y renoncera sur les instances de maman… Il est vrai qu’il est sujet à des « crises nerveuses », en fait une épilepsie due à une ancienne syphilis. Ce qui ne l’empêchera pas de coïter avec enthousiasme les almées, courtisanes et autres putains d’Egypte et d’ailleurs. Il tombera même amoureux de Kuchiuk-Hanem, célèbre fille de joie dans la trentaine qu’il baisera plusieurs fois la même nuit (« coup » puis « recoup », écrit-il sobrement). De quoi choquer les lecteurs de la première édition (posthume) en 1910, aussi prudes et coincés que les islamistes rigoristes aujourd’hui. L’éditeur Conard – c’est son vrai nom – a expurgé soigneusement ces baisades et autres allusions au sexe.

L’Orient représente à l’époque cet espace de liberté sexuelle que l’Europe a réduit et Gustave comme Maxime en profitent, avides d’expériences avec, pour Flaubert, le goût des gens. Contrairement à ce que croient certains, Flaubert n’a eu qu’une ou deux expériences homosexuelles « pour voir » avec un jeune garçon de bain en Égypte ; il ne l’évoque pas dans ces carnets « sérieux » mais en passant dans sa Correspondance à ses amis masculins. Il relate en revanche pour la couleur locale les anecdotes piquantes qu’il a recueillies : « Il y a quelque temps un enfant sur la route de Choubra [5 km au nord du Caire] se faisait enculer par un singe » (p.624 Pléiade). Ou encore à Damas, raconté par le supérieur des Lazaristes : « M. Guyot a surpris, ces jours derniers, deux de ses élèves, âgés de douze ans environ, qui s’entreculaient à la porte du couvent ; l’un d’eux avait appris la chose d’un chrétien qui l’avait dépucelé moyennant la somme de vingt paras. Selon le supérieur, la pédérastie est ici excessive » p.793. Il semble que les psys aient aujourd’hui remplacés les curés en faisant du traumatisme l’équivalent scientifique du péché originel, mais l’interdit social à l’expérimentation sexuelle des adolescents reste sans changement. Gustave préfère les femmes, il aura même le coup de foudre pour une inconnue en Italie (p.1012). Ce ne sont que descriptions du visage, de l’allure, des seins à demi découverts pour l’allaitement de celles qu’il rencontre. Êtres vivants ou statues, Flaubert ne voit que les femmes – en Égypte, en Grèce, en Italie, les hommes, les vieillards et les éphèbes ne lui sautent pas aux yeux.

Il a beaucoup lu avant de partir mais cite peu ses références durant le voyage (contrairement à Maxime qui les confirme, les infirme ou les complète en érudit). Flaubert préfère le vivant, le matériau brut, la sensation. Ce pourquoi il décrit longuement visages ou paysages, statues ou monuments, comme si la photo n’avait pas été inventée. « J’ai vu une petite fille de douze ans environ, nue, charmante, avec son petit caleçon de cuir battant sur ses cuisses et ses petites mèches tressées tombant sur ses épaules – ses yeux d’émail souriaient – ses reins cambrés – elle avait un petit collier rouge et des bracelets à grains bleus. Elle portait un panier dans une pauvre maison et elle en est ressortie » p.671. C’est parfois fastidieux à lire, mais c’était surtout pour lui un aide-mémoire, pour affiner sa plume, un exercice de précision, de concision et d’exactitude. D’où le ton parfois détaché qu’il prend pour décrire les turpitudes, la misère des mômes, la bêtise brutale des muletiers envers un chien ou la crasse des femmes dans les montagnes d’Asie mineure. D’où l’aspect parfois « peinture », chaque mot étant un trait de pinceau pour composer un ensemble en couleurs.

1849 sphinx egypte maxime du camp

Il a aimé en Égypte les chameaux (« la première chose [que j’ai vue] sur la terre d’Égypte » p.613 ; ils apparaissent hiératiques comme des vaisseaux de haut bord chaloupant au-dessus du khamsin, ce vent qui soulève le sable au ras du sol, leur face a parfois des ressemblances risibles avec des personnages connus. Il a ressenti une intense émotion en découvrant le Sphinx : « il nous regarde d’une façon terrifiante » p.626. Il a vécu une jouissance indicible devant Thèbes, qu’il tente pourtant d’exprimer en mots dérisoires : « C’est alors que jouissant de ces choses, au moment où je regardais trois plis de vagues qui se courbaient derrière nous sous le vent, j’ai senti monter du fond de moi un sentiment de bonheur solennel qui allait à la rencontre de ce spectacle ; et j’ai remercié Dieu dans mon cœur de m’avoir fait apte à jouir de cette manière. Je me sentais fortuné par la pensée, quoiqu’il me semblât pourtant ne penser à rien – c’était une volupté intime de tout mon être » p.658. Il a aimé les couchers de soleil fulgurants sur le Nil, avec les nuances du rouge vif au bleu pâle du ciel ; le dégradé d’ombre des montagnes au Liban. Bon vivant, blagueur et bien accepté, il n’hésite pas à « régaler de Vénus nos trois bourriquiers moyennant la somme de soixante paras » (p.643) – autrement dit à leur payer des putes.

Il est aussi capable d’impatience, de spleen, de mélancolie de l’exil ou de la destinée, d’ennui qui le saisit et l’empêche de faire quoi que ce soit. Jérusalem, après un émerveillement devant ses murailles, le déçoit. Cette ville arabe est d’une crasse indicible : « Jérusalem me fait l’effet d’un charnier fortifié – là pourrissent silencieusement les vieilles religions – on marche sur des merdes et on ne voit que des ruines – c’est énorme de tristesse » p.754. De même au Saint-Sépulcre : « Ce qui frappe le plus (…) est la séparation de chaque église, les Grecs d’un côté, les Latins, les Coptes – c’est distinct, retranché avec soin – on hait le voisin avant toute chose – c’est la réunion des malédictions réciproques, et j’ai été rempli de tant de froideur et d’ironie que m’en suis allé sans songer à rien plus ». D’ailleurs « les clés sont aux Turcs, sans cela les chrétiens de toutes sectes se déchireraient » p.758. En revanche, Bethléem l’enchante, malgré l’excès baroque des bondieuseries : « Rien n’est suavité plus mystique et d’une splendeur plus douce que l’entrée de la crèche par le côté gauche : l’œil se perd dans l’illuminement des lampes qui brillent au milieu des ténèbres, on en voit devant soi une longue enfilade – à droite et à gauche et au fond » p.761.

1849 le caire egypte maxime du camp

Les Européens sont mal vus en Orient, surtout dans l’empire turc après l’indépendance de la Grèce. Un racisme latent éclate parfois en mimiques ou en coups de fusil, auquel se mêle une xénophobie religieuse envers les chrétiens mécréants. En Asie mineure au village de Bordall (ou Bodzal) : « Rencontré deux Grecs, le gamin est à cheval et le jeune homme à pied. L’enfant de douze ans qui est l’aide de notre moucre (muletier), resté en arrière avec Sassetti, lui propose de couper le cou aux Grecs, et comme il ne comprend pas il lui fait signe avec son couteau » p.845. La haine ethnique n’est pas un vain mot en Turquie musulmane. La corruption et la dépravation non plus, comme en témoigne un jeune derviche : « autour de lui il ne voit que putains : ‘Qu’est-ce que fait un Turc ? Il prend une femme, la baise trois jours ; puis il voit un jeune garçon, lui soulève son bonnet, le prend chez lui et quitte la femme, qui se fait enfiler par le jeune garçon !’ » p.860.

Mais la politique laisse les deux amis indifférents, ils ne s’intéressent en rien à la question d’Orient. Et Flaubert n’est pas raciste, il ne se sent pas supérieur parce qu’il est Blanc venu d’un pays développé, il juge seulement de la beauté des visages et de la vertu des âmes. « Le regard n’est ni sémitique ni nègre, il est doux et malicieux », dit-il par exemple des hommes du Sennahar en Haute-Egypte (p.678). Il décrit le rameur du Nil Mohammed : « J’ai avec moi un petit raïs de quatorze ans environ, Mohammed ; il est de couleur jaune, une boucle d’oreille d’argent à l’oreille gauche ; il ramait avec une vigueur plaine de grâce, il criait, chantait en passant les courants, menant tout le monde, – ses bras étaient d’un joli style, avec ses biceps naissants. Il a ôté sa manche gauche, de cette façon il était drapé sur tout le côté droit, avait le côté gauche et une partie du ventre à découvert. Taille mince – plis du ventre qui remuaient et descendaient quand il se baissait sur son aviron. Sa voix était vibrante en chantant ‘el naby, el naby’. C’est là un produit de l’eau, du soleil des tropiques, et de la vie libre ; – il était plein de politesses enfantines : il m’a donné des dattes et relevait le bout de ma couverture qui trempait dans l’eau » p.679. Les deux amis ont dîné à Constantinople avec le général Aupick, beau-père du poète Baudelaire, dont Flaubert a vanté les vers choquant le bourgeois sans le savoir.

1839 athenes parthenon

Il a repris au propre ses carnets d’Égypte, au retour ; l’Asie mineure n’a pas été oubliée mais il l’a moins aimée. Quant au Liban, à la Palestine et à la Grèce, il a été souvent déçu et a laissé ses notes en l’état. C’était l’hiver, le voyage s’étirait, il a vu Marathon sous la pluie, il a galopé trempé et transi, enfoncé dans la boue parfois jusqu’aux cuisses. Il passera le reste du voyage, d’Athènes à l’Italie à se contenter de décrire les statues des musées et des églises, sans plus. On sent moins l’enthousiasme, le retour au scolaire et à la vie bourgeoise, la préparation des œuvres envisagées. L’ironie ressurgit parfois, mais fugace, comme au passage du Jardanus en Grèce : « En face de nous, dans cette maison : servante bossue avec de gros seins : de quel côté la prendre si son mari aime les tétons durs ? » p.941.

Parti de Paris avec Maxime le 29 octobre 1849, Flaubert y revient fin juin 1851 sans Maxime, qui a prolongé ailleurs, mais avec maman qui l’a rejoint à Venise. Les deux amis ont passé 8 mois en Égypte, dont 4 et demi sur le Nil, 4 mois en Palestine 3 mois et demi en Grèce, 1 mois et demi en Turquie et 5 mois en Italie. L’Égypte et la Turquie sont une mine de renseignements, de descriptions et d’anecdotes intéressantes au voyageur d’aujourd’hui – comme à ceux qui préfèrent voyager par procuration, bien au chaud dans leur lit, l’imagination enfiévrée sous la lampe.

Gustave Flaubert, Voyage en Orient, 1851, Folio classique 2006, 752 pages, €12.90
Gustave Flaubert, Œuvres complètes tome 2 – 1845-1851, Gallimard Pléiade 2013, 1680 pages, €72.00
Gustave Flaubert chroniqué sur ce blog

Catégories : Egypte, Grèce, Gustave Flaubert, Livres, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Riga en Lettonie

L’avion de la compagnie Air Baltic va se poser à Riga, capitale de la Lettonie, siège de la compagnie et hub pour l’international. De là on peut joindre à bas coûts Moscou, Kiev, Vilnius, Erevan, et jusqu’à Tel Aviv.

L’avion au départ de Paris est mélangé : Lettons aux gamins blonds fluets, Juifs rejoignant Israël par la voie détournée, Russes transitant par la Baltique pour y faire quelques emplettes, Arméniens retournant au pays pour les vacances…

lettonie carte

De faux jumeaux blonds de deux ans font la queue avec leurs parents en poussette. La petite fille est éveillée et me regarde avec ses grands yeux tandis que le garçon dort. Dans l’avion, ce sera le petit mâle qui fera les quatre cents coups tandis que sa doublure restera plus sage. Les deux courent dans la travée centrale, ou hurlent quand il faut rester assis. Selon une fille qui a parlé en anglais avec les parents, ce sont les enfants braillards et hyperactifs du consul de Lettonie à New York. Ils sont déjà trilingues, letton, russe et anglais. Ils gênent les passagers, mais ce sont des enfants. Et le vol ne dure que trois heures.

lettonie vue du ciel

Les environs de Riga, survolé par le Boeing 737-500, montrent une mosaïque de champs avec chacun une construction, puis des bois de conifères.

Des villas nordiques construites en bois jouxtent des « piscines » creusées à même la terre comme des étangs avec une passerelle usée à une extrémité. La pluie les remplit et renouvelle l’eau qui paraît vert sombre vue d’en haut. On ne distingue aucun personnage, ni dedans ni à côté. Il fait 20° en cet été letton.

Riga plan

La ville de Riga est très étendue, peu construite en hauteur sauf quelques immeubles d’époque soviétique.

Lettonie Riga

 

Catégories : Lettonie, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , ,

Hugo Hamilton, Sang impur

hugo hamilton sang impur
Hugo Hamilton a choisi de garder son nom anglais, malgré son géniteur qui le voulait imprononçable, « à l’irlandaise ». Hugo ‘O hUrmoltaigh’ est né en 1953 à Dublin d’une mère allemande antinazie et d’un père nationaliste irlandais intégriste. Hugo Hamilton fut enfant – et il raconte. Ces dames du Fémina en furent affectées au point de lui donner leur Prix étranger en 2004.

Le livre est émouvant, très « tendance » par son apparence pipol et ses mots simples d’un « innocent » dont l’enfance fut peu heureuse. Tout cela est fort en vogue et ne saurait qu’attendrir. De quoi faire pleurer Margot (qui de nos jours s’appelle plutôt Léa) et faire se rassurer ceux qui sont nés quelque part.

Les jeunes Hamilton – cinq gosses en tout – sont en effet « tachetés » – comme ne l’indique pas le titre français, bien meilleur en anglais : The Speckled People. Non qu’ils soient des panthères, mais ils sont écartelés entre allemand (langue maternelle), irlandais (langue paternelle imposée à la trique) et anglais (langue de la société dans laquelle ils vivent). « Nous avons un pied irlandais et un pied allemand, et un bras droit qui est anglais. Nous sommes les enfants ‘bracks’. Un pain ‘brack’ irlandais maison, truffé de raisins allemands » p.320.

Leur mère les aime dans leurs différences et les serre dans ses bras « à leur faire craquer les os » ou leur passe ses mains froides dans le cou et sur la peau nue sous la chemise « comme des maquereaux (qui) nagent vite ». Mais pour les autres, ils sont sans cesse en butte aux injures et aux coups : « nazis » pour les gamins du cru qui les tabassent, « anglicisés » pour le père tyrannique qui les punit en les frappant. Hugo : « Je suis à la fois le plus gentil et le plus culotté, elle dit, parce que c’est moi qui reçoit le plus de claques de mon père, et moi qui ait le plus de câlins de sa part à elle, pour réparer » p.89.

Je garde de ce livre une impression de malaise. Écrit simplement, comme parle un enfant, le narrateur ne juge pas. Il accumule les faits et juxtapose les points de vue des divers adultes. Il montre ainsi efficacement leur despotisme ou leur lâcheté. L’un se fait gloire de « résister » à l’occupant britannique au début des années 1960 – alors que l’autonomie de l’Eire date de 1921 et son indépendance de 1937 déjà ! L’autre reste passive, tant durant la période nazie que devant les frasques de son « seigneur et maître ».

C’est là que se mesure la « bêtise », terrain propice à ce fascisme ménager dont le gamin ne nous épargne aucune saillie. J’utilise le mot « fascisme » dans son sens général de « partisan du régime dictatorial, autoritaire ». Chez les Hamilton, il règne au sein de la famille. Car le fanatisme nationaliste ne paie plus au-dehors : les Irlandais, indépendants et restés neutres durant la Seconde Guerre Mondiale, commencent économiquement à s’en sortir. Le père se rabat alors à l’intérieur de son ménage pour y faire régner « ses règles ». Il frappe ses fils par ressentiment lorsqu’un mot d’anglais leur échappe. C’est cette prise en otages des enfants qui fait le plus mal aux lecteurs. Elle confine les garçons dans leur solitude, met en avant leur étrangeté de « demi Boches » habillés allemand en bas et irlandais en haut.

irish boy

L’adulte est un sectaire, un velléitaire qui aime user d’autorité. D’abord instituteur, devenu ingénieur, beau discoureur pour enflammer la nation, il est au fond un raté.

Tout foire de ce qu’il entreprend parce qu’il est persuadé d’avoir tout seul raison contre le monde entier. Il se mêle ainsi d’importer… des crucifix en Irlande – comme s’il n’y en avait pas assez à tous les coins de pièces ! Sa « bêtise » éclate dans toute sa force le jour où il punit son aîné pour avoir simplement regardé d’autres gosses jouer en anglais ! (p.221) On a très clairement envie, à ce moment, de lui coller son poing sur la gueule.

Imagine-t-on la soi-disant éducation que reçurent de leur paternel les petits Hamilton ? Tous les enfants s’imbibent de ce que font les adultes ; ils imitent, par construction. Quand le père se conduit en imbécile, les enfants n’hésitent pas à faire les idiots. Hugo répond à la trique paternelle par une gifle à la maîtresse, et aux claquements de portes agacés du père par des jets de purée sur tous les murs et le plafond (p.150).

Toute la misère de l’intolérance se lit dans l’existence de ce pauvre type : « Il ne voulait pas que quelqu’un d’autre sache plus de choses sur l’Allemagne que lui, ou lise plus de livres que lui (…) Mon père n’aimait pas que ma mère lise des livres, s’il ne les avait pas d’abord lus lui-même. Il n’aimait pas non plus qu’elle soit amie avec les gens des magasins, qu’elle aille à des matinées-café pour récolter les idées des autres – non, il fallait seulement des idées catholiques. Il avait peur qu’après elle ne l’écoute plus » p.230. Un vrai islamiste intégriste, ce catholique bon teint. D’ailleurs, il a failli devenir prêtre, comme son frère ; on ne l’apprend que p.248. Peut-être aurait-il mieux fait ? Il aurait pu ainsi, sans aucune responsabilité familiale, donner ses conseils avec toute l’autorité bien connue de celui qui sait mieux que vous-même sans jamais l’avoir expérimenté ce qu’il vous faut à vous.

Mais les enfants se rendent compte en observant les adultes : au fond, il ne « savait pas grand-chose » (p.291). L’intégrisme, le nationalisme, le fanatisme, cela naît toujours du vide personnel : quand on n’est rien, on a besoin de tuteurs – et moins on est sûr, plus fort on affirme ! « Les gens apprennent à se détester, parce qu’ils ont peur de l’extinction. A l’école, si vous n’avez pas de chewing-gum à partager, on vous traite de Juif. Les Britanniques, on les appelle les Brits ; les Irlandais, les Paddies ; et les Allemands, les Boches » (p.313). L’intolérance et la bêtise adulte s’amplifient toujours dans la cour d’école.

Le père perdra « la guerre des langues » parce qu’il est aussi bête que cet empereur romain qui faisait fouetter la mer : on ne va pas contre les usages d’une société tout entière. Son intransigeance pousse ses fils à se rebeller dès 12 ans. « Ma mère dit que la colère enlaidit les perdants et les prive de leurs moyens. Personne ne veut être un perdant. Personne ne veut rester en gare avec une valise pleine de colère impuissante » (p.316). Et les abeilles, insectes divins, que le père s’est mis en tête de dompter chez lui, joueront le rôle de ces Érinyes de la tragédie. « Peut-être que mon père n’était pas destiné à l’apiculture. Peut-être qu’il n’était pas assez calme pour être un père » (p.323). Ainsi passe la justice de Dieu…

Il faut faire la part de l’époque, ce début des années 60 resté autoritaire depuis la « brutalisation » de la Première guerre mondiale. Mais cette chronique faussement naïve du fascisme ordinaire, qui gîte chez tous les aigris, les intolérants, les déclassés, les pas finis, nous en apprend beaucoup sur l’être humain. Sur sa capacité incommensurable de « bêtise ». Le nationalisme des imbéciles rend les médiocres heureux d’être bourreaux – et ce sont toujours les enfants qui trinquent.

Devenu adulte, l’auteur a choisi de vivre en Allemagne, d’où il écrit actuellement.

Hugo Hamilton, Sang impur, 2003, poche Points 2007, 336 pages, €7.40

Catégories : Irlande, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Albert Cohen, Solal

albert cohen solal

Solal, petit Juif, a 13 ans lorsqu’il tombe amoureux d’une femme de France blonde. Solal, longs cils, cheveux noirs bouclés comme des serpents, col pur, a 16 ans lorsqu’il fait l’amour à la femme blonde, puis s’enfuit avec elle. Solal marié – avec une autre – a 25 ans lorsqu’il devient ministre à Paris. « Il était beau, naïf, pénétrant, chaud, hardi, insolent, si courtois, bon immense, diabolique et vivant. Bon surtout » – ainsi le peint sa femme à la page 144 de l’édition « Velpeau » Gallimard.

Ainsi le décrit l’auteur, dans les années d’avant-guerre où le fascisme avait triomphé en Italie, où Hitler progressait en Allemagne, où les ligues tenaient la Une en France. Cohen enfante un héros juif comme un héros aryen, un Apollon – mais sans ses cheveux d’or – avec ses qualités et ses défauts, son énergie et sa beauté mâle. Il l’aime comme un fils et veut le faire aimer. Jeune, éclatant, généreux, intelligent, Solal est fils du soleil. Il s’oppose ainsi en tous points à l’image du Juif viennois laid, avare et tortueux, fils du sombre ghetto – cliché qui court l’opinion.

Le plus sympathique est que Solal reste juif. Il ne peut (ni ne veut) s’assimiler jusqu’à se fondre. L’auteur tente ici de cerner ces caractères singuliers qui déterminent le peuple juif, son irréductible différence. Et il les revendique face aux autres peuples.

Solal a la folie du sud méditerranéen, son goût du contact humain et de la séduction. Solal a la joie chevillée au cœur, une énergie sexuelle irradiante, mais aussi la mélancolie de la mort comme un soleil noir. Soal est immense et humain.

Les Européens qui l’accueillent sont des terriens, lourds, sensés, sûrs d’eux-mêmes. « La cloche d’un village tintant, des hommes issus d’une terre rentraient chez eux et n’avaient rien à cacher et demain était sûr et leur mission à eux était de faire des trous dans les champs ou dans les ventres des autres hommes » p.192.

Le contraste est là, entre les hommes attachés à une terre et les apatrides de la Diaspora. Les premiers se comportent en propriétaires sûrs de leurs droits, certain de l’avenir et assurés du quotidien. Les autres n’ont rien que leur Dieu et leurs coutumes, ils se comportent en nomades, en artistes ou en fous vaguant, avares ou prodigues à l’excès parce que pour eux demain n’est pas écrit. Les Juifs forment « le vieux peuple fou qui marche seul dans la tempête portant sa harpe sonnante à travers le noir ouragan des siècles et immortellement son délire de grandeur et de persécution » p.270.

Les positifs – ceux qui ont « les yeux fixés sur l’autobus et non sur leur tombe prochaine » p.142, ceux pour qui « le monde [est] tracé à la règle » p.138 – et les poètes – « passionnés d’absolus » p.283, ceux pour qui l’incertitude du lendemain engendre le doute, la critique et l’invention – ne sont pas de même culte.

L’histoire de Solal est belle et un peu longue. Elle veut trop démontrer plutôt que de seulement montrer ; elle reste du côté des idées plutôt que de la vie. Elle n’a pas encore le souffle de Belle du seigneur mais elle est plus intime, plus naïve et plus tendre. Comme l’enfance d’une œuvre.

Donc attachante. Solal est un prénom qui se donne volontiers aux garçons goy dans le milieu bobo parisien, façon d’appeler la grâce du héros cohenien sur le gamin. L’un d’eux joue dans ma rue, il a 13 ans.

Albert Cohen, Solal, 1930, Folio 1981, 471 pages, €8.70

Albert Cohen sur ce blog

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Stendhal et la province

Stendhal en ses Voyages en France est immergé dans la province. Il en est issu, il ne l’aime pas, il a en horreur toute sa ” petitesse bourgeoise “. Mais comme la France est essentiellement composée de provinces, il est forcé de composer. Et, parcourant cette France-là, il s’y intéresse, la découvre et la pense – c’est la vertu de voyager. Si les Français sont d’habitude (et faussement) mesurés à l’aune de Paris, tout étranger qui voudrait connaître ” la France ” aurait à passer plusieurs mois dans une ville de province, conseille Stendhal.

Certes, il lui faudra supporter ” l’air bête ” de tout le monde, la tyrannie de l’opinion dans les villages et les petites villes, la prétention de ceux qui ne connaissent rien d’autre que ce qui les entoure. ” Le signe caractéristique du provincial, c’est que tout ce qui a l’honneur de lui appartenir prend un caractère d’excellence “ (Saint-Malo, juillet 1837, p.320). ” Si le provincial est excessivement timide, c’est qu’il est excessivement prétentieux ; il croit que l’homme qui passe à vingt pas de lui sur la route n’est occupé qu’à le regarder ; et si cet homme rit par hasard, il lui voue une haine éternelle “ (Nivernais, 18 avril 1837, p.19). Cette petitesse de province qu’il raille reste parfois d’actualité, il en est maints exemples.

Le pire est ” l’ennui “, cet incommensurable ennui de province, la vie au ras des mottes, une hibernation à la russe, grisâtre, éternellement hors du coup. Des générations entières semblent s’y emmurer comme en mausolée, végétatives. La vie de province n’est-elle pas un interminable deuil où l’on renonce à tout sans avoir rien connu ni aimé ? Sauf près de la mer : ” La mer par ses hasards guérit le bourgeois des petites villes d’une bonne moitié de ses petitesses ” (Langres, 5 mai 1837, p.51). C’est à peu près ce que dira l’historien Fernand Braudel en opposant une France du large, ouverte sur le monde, à une France des paysans, ancrés dans leur glèbe et heureux que rien ne change.

stendhal memoires d un touriste

C’est pourtant en province qu’est la force de la France, sa profondeur. Stendhal note que c’est dans les villes de province que se rencontre cette jeunesse prête à tout et non contaminée par la fatuité parisienne, par sa révérence pour les ” statuts ” acquis. La jeunesse provinciale de son siècle en veut ; elle est l’avenir industrieux du pays. ” C’est l’antipode de la politesse de Paris, qui doit rappeler avant tout le respect que se porte à elle-même la personne qui vous parle et celui qu’elle exige de vous. Chacun ici, en prenant la parole, songe à satisfaire le sentiment qui l’agite, et pas le moins du monde à se construire un noble caractère dans l’esprit de la personne qui écoute, encore moins à rendre les égards qu’il doit à la position sociale de cette personne. C’est bien ici que M. de Talleyrand dirait : on ne respecte plus rien en France “ (Valence, 11 juin 1837, p.147).

Le Parisien sait tout, a tout vu, et regarde de haut quiconque objecte : ” Le pédantisme des savants de Paris est tout en réticences et en sourires de satisfaction. Ces messieurs vous font comprendre, avec une politesse exquise, qu’une découverte dont vous leur parlez ne peut pas exister, car ils ne l’ont pas expliquée. Ou bien c’est une chose extrêmement ancienne, oubliée et passée de mode, qui a été cent fois expliquée ” p.149. Et Stendhal d’ajouter : ” Ces savants deviennent gobe-mouches et bientôt pédants et académiciens (c’est-à-dire n’osant plus dire la vérité sur rien, de peur d’offenser un collègue) “ p.480.

Il faut faire la part de la torpeur d’époque, après le déchaînement révolutionnaire et l’ambition napoléonienne. Mais Louis XVIII et Charles X venaient de passer et la France d’alors s’éveillait à la modernité technique, industrielle, économique. Tout comme de nos jours après Mitterrand II et Chirac I puis II et Hollande I. ” La bonne compagnie de l’époque actuelle, seul juge légitime de ce que nous imprimons, a une âme de 70 ans ; elle hait l’énergie sous toutes ses formes ” (Bourgogne, 27 avril 1837, p.34).

Il fallait bien sortir de cette torpeur ! Car ” quel dommage que la patrie de Marot, de Montaigne et de Rabelais, perde cet esprit naturel piquant, libertin, frondeur, imprévu, ami de la bravoure et de l’imprudence ! Déjà il ne se voit plus dans la bonne compagnie, et à Paris il s’est réfugié parmi les gamins de la rue. Grand Dieu ! allons-nous devenir des Genevois ? “ Ainsi parlait Stendhal à Fontainebleau le 10 avril 1837 (p.6). Au contraire, ” le grand malheur de l’époque actuelle, c’est la colère et la haine impuissante. Ces tristes sentiments éclipsent la gaieté naturelle au tempérament français. Je demande qu’on se guérisse de la haine, non par pitié pour l’ennemi auquel on pourrait faire du mal, mais bien par pitié pour soi-même. Le soin de notre bonheur nous crie : ” chassez la haine, et surtout la haine impuissante ! “, (Lorient, 7 juillet 1837, p.295). Ne croirait-on pas lire un pamphlet contre la gauche dont le seul programme fut ” l’anti-Sarko ” ? ou contre la droite, dont la seule critique à l’encontre de Hollande fut contre Taubira et son mariage gai ?

Prenez l’exemple de Bordeaux, qui fut rattachée à la France par Charles VII en juin 1451 : ” En s’unissant à la France, Bordeaux tomba dans une monarchie absolue, où le favori décidait despotiquement de tout ; de là ses fréquentes révoltes (…) Il était naturel que Montaigne et Montesquieu naquirent dans ce pays qui, du gouvernement raisonnable, était tombé dans le favoritisme, et s’en irritait d’autant qu’il ne s’avouait pas nettement son cas. Les esprits à Bordeaux n’étaient pas avilis par l’habitude de la servilité “ (Bordeaux, 9 avril 1838, p. 646).

Est-ce ce qu’il faut souhaiter à la gauche comme à la droite pour que la France soit enfin bien gouvernée ? Car le pouvoir trop centralisé engendre la petitesse, l’infantilisme, le ressentiment. Voyez le fonctionnaire, note Stendhal : ” étudiez la vie de cet homme. Vous verrez peut-être qu’abreuvé de mépris, poursuivi par la crainte du coup de bâton ou du coup de poignard, comme un tyran, sans avoir le plaisir de commander comme celui-ci, il ne cesse de songer à la peur qui le ronge qu’au moment où il peut faire souffrir autrui. Alors, pour un instant, il se sent puissant, et le fer acéré de la crainte cesse de lui piquer les reins. Appliquez-lui le remède indiqué par le célèbre Cuvier : ” traitez-le comme un insecte. Cherchez quels sont ses moyens de subsistance, essayez de deviner ses manières de faire l’amour, vous verrez… “ (Lorient, 7 juillet 1837, p. 296).

Ironique, mordant, réaliste, acéré – Stendhal est plus que jamais de notre époque !

Stendhal, Voyages en France, Gallimard Pléiade 1992, 1664 pages, €70.00
Stendhal, Mémoires d’un touriste, Folio 2014, 848 pages, €10.40
e-book format Kindle, €9.99

Catégories : France, Livres, Stendhal, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

France, fille aînée de l’église intellectuelle

L’exception française, en matière de réflexion et de pensée, n’est pas un vain mot.

  • Chacun sait que la France est un pays centralisé à Paris, et que le « milieu intellectuel » à Paris est centralisé encore plus dans les quartiers centraux, en gros entre Notre-Dame et Saint-Germain des Prés – deux églises comme vous pouvez noter.
  • Chacun sait que « le Français moyen » des sondages révère l’État et que le rêve de tous ses fils et filles est à 73% de « travailler dans la fonction publique ». Un peu moins globalement qu’en 2004 à cause de l’hôpital (désorganisé et stressé par les 35h), mais nettement plus qu’en 2004 dans la fonction publique d’État !
  • Chacun constate aussi que la moindre parcelle de petit pouvoir fonctionnaire fait gonfler l’ego de qui le détient – comme s’il était investi d’en haut d’une Mission de service public et de gardien de l’ordre (observez la guichetière, le flic, lisez la réponse du fisc ou de la Sécurité sociale ou de Pôle emploi…).
  • Chacun peut observer, comme le sociologue Philippe d’Iribarne, que celui qui exerce un métier en France sait mieux que tout le monde ce qu’il faut faire et comment il faut le faire, n’acceptant qu’avec répugnance des ordres venus de sa hiérarchie ou des autres métiers pourtant dans la même entreprise. Le « sens de l’honneur » dans le privé est équivalent à la « mission de service public » du fonctionnariat.

« Les intellectuels », en France, ne regroupent pas tous ceux qui pensent, qui réfléchissent à leur pratique, qui philosophent ou qui cherchent – loin de là ! Les intellectuels de droit se réduisent surtout à ceux que les médias nomment de ce nom, c’est-à-dire ceux que le quatuor de presse qui veut faire l’Histoire à Saint-Germain des Prés – donc à Paris, donc en France, donc dans le monde entier – érige en phares de la pensée. Ce quatuor est composé de Joffrin à Libération, de Kahn à la radio après Marianne, de Plenel à Médiapart, de Birnbaum au Monde. Ils sont leaders culturels, faisant la pluie et le beau temps pour désigner les livres que l’on « doit » lire et les pensées qui « méritent » d’être suivies.

Hier volontiers antiparlementaires et pourquoi pas fascistes (Maurras, Drieu La Rochelle, Brasillach, Céline, Jouvenel, Maulnier, Fabre-Luce…), les « intellectuels » ainsi proclamés sont aujourd’hui évidemment « de gauche », évidemment dans le vent, évidemment imbibés de Morâââle. Comme s’il n’y avait pas aussi des intellectuels à droite ou au centre – ou ailleurs.

Si l’on réfléchit un tant soit peu sur ce qu’il est convenu d’appeler ces « intellectuels », force est d’observer qu’ils agissent en bande comme des clercs d’une église. Ils pensent en meute, se veulent toujours « d’accord » avec les gens du même bord « moral » qui est le leur, répètent comme perroquets la doxa du moment, imitent leur leader légitime dont l’infaillibilité donne le ton. Pourquoi ? Pour exister publiquement, pour être reconnus par leurs semblables, pour se poser à la pointe du Progrès, des Droits de l’homme et de l’égalité, voire de l’Histoire en marche.

Rien n’a vraiment changé depuis la naissance de l’intellectuel au moyen-âge…

cure

À l’époque, quiconque n’était pas « bien né » ne possédait aucun pouvoir de fait. La seule façon « noble » d’arriver en société était l’Église. En faisant peur aux chrétiens, par la confession et les prêches enflammés, par la puissance temporelle de son organisation (qui fascinait tant Staline), l’Église « sainte, catholique, apostolique et romaine » se voulait seule légitime dépositaire du message même de Jésus-Christ – c’est-à-dire de Dieu. Sa voix était la voix d’En-haut, sa morale le Commandement-du-Père, son savoir issu des Saintes-Écritures – que nul ne saurait contester sous peine de blasphème, excommunication et damnation éternelle.

D’où la chasse aux hérétiques, l’instauration de l’Inquisition, la mise à l’Index et les bulles du Pape, déclaré « infaillible » en 1870, dès que la puissance de l’Église a commencé à décliner… Ce fut la même chose sous Staline, et les « compagnons de route » même pas membres du Parti communiste criaient haro comme les kamarad sur les boucs émissaires qui osaient critiquer un tout petit peu les « excès » du régime (Gide, Souvarine, Nizan, Camus, Kravchenko, Aron, Soljenitsyne, Simon Leys…).

Aujourd’hui, malgré les incantations à « la démocratie », aux « droits des minorités » – et à la « libre expression » après l’attentat contre Charlie – la posture intellectuelle garde la même trajectoire. Comme les clercs d’église, les intellos se posent comme :

  • Répugnant à l’argent (leur anticapitalisme ne va cependant pas jusqu’à refuser les piges ni les droits d’auteur scandaleusement au-dessus du SMIC lorsqu’ils sont conférenciers, chanteurs ou « artistes »)
  • Pour l’unité de tout le genre humain (ledit genre devant obligatoirement se calquer sur leur propre caste, eux-mêmes se voulant avant-garde du sens et du Progrès)
  • Aimant l’autorité (quand ils en font partie… donc pas De Gaulle tout proche mais Staline ou Mao au loin, oui à l’Écologie… mais pas dans leur jardin)
  • Adorant faire la Morale à tout le monde, investis du rôle de Commandeurs des croyants en leur église germanopratine
  • Poétisant sur « le peuple » et « la nature » en romantiques… urbains

Tout cela vient du dogme catholique et de la pratique séculaire de l’Église catholique. Même les athées, même les « marxistes », tous ces « progressistes » reprennent intégralement le programme catholique qui a si bien réussi dans l’histoire. Les intellos français sont les seuls à le faire en Occident, notons-le. Les Russes tentent de les imiter avec l’orthodoxie, mais cette église-là n’a aucune légitimité « universelle » comme la catholique.

Rousseau, Victor Hugo, Maurras, Sartre, Bourdieu, BHL, Badiou proclament leur répugnance à l’argent, leur aspiration à l’unité, leur préférence pour l’autorité, les commandements de la (seule) Morale, tout en se pâmant d’attendrissement sur les gamins sales et demi-nus du « peuple » des banlieues (ah, le mythe de Gavroche, le mythe de Cosette !), tout en rêvant de « la nature » simple, évidente et « faite pour l’homme » (à condition  de l’organiser en parcs protégés sous la « domination » de fonctionnaires acquis à la cause).

Si d’aventure vous avez le malheur de critiquer leur point de vue, de railler leur naïveté, de rappeler leurs constantes erreurs historiques – vous voilà catalogué : « de droite », « fasciste », « faisant le jeu du Front national » – en bref l’incarnation du Diable comme dans l’Église ! Michel Houellebecq, Alain Finkielkraut, Michel Onfray, en font l’expérience, vrais intellectuels (contrairement à Eric Zemmour qui n’est que journaliste). Ils sont les nouveaux boucs émissaires de la violence mimétique chère à René Girard, les intellos dans le vent rejetant ainsi la part sombre d’eux-mêmes sur des sujets extérieurs voués à l’exécration – afin de « fusionner » bien au chaud dans le nid, avec leurs semblables.

Narcissisme du miroir, égoïsme forcené de la reconnaissance mutuelle, posture théâtrale en public : voilà donc ces « pseudo-intellectuels » – comme dit la ministre, qui n’en fait pas partie. Ils sont donnés en exemple par le quatuor médiatique, en opposition aux autres intellectuels, critiques mais non adulés par les médias. Ne sont-ils pas en carton-pâte  ? Car leur pensée se racornit à mesure qu’ils se posent, tant la soif d’être reconnus et à la mode appauvrit toute réflexion. D’où les tabous du « débat » intellectuel français, les cris d’orfraie à la mention de certains mots, la « reductio at hitlerum » des commentaires sur les blogs. Les invectives moralisatrices remplacent l’argumentation, la violence toute raison. Il s’agit moins de débattre que de se poser, moins de considérer l’autre et ses interrogations que de se considérer soi, comme si beau en ce miroir et surtout devant les autres.

Mais comme le dit Michel Onfray, avec son art si populaire de mettre les pieds dans le plat, « interdire une question, c’est empêcher sa réponse ».

Catégories : Philosophie, Politique | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Patan

En « compensation » de ces désagréments d’hier (qui font pourtant partie des voyages, sinon de l’existence…) Tara nous emmène à Patan pour pique-niquer et nous laisser visiter seuls l’ancienne capitale. Nous passons tout d’abord dans le village des réfugiés tibétains qui fabriquent des tapis aux tons pastel et aux motifs de dragon ou de lettres sanskrites. Mais ils ne prennent que les espèces et je n’achète pas.

patan gawal buddha temple nepal

Nous visitons ensuite le temple des « mille bouddhas », dont l’entrée est cachée sous un porche dans une ruelle. Enserrée dans une cour étroite, sa tourelle est décorée de centaines, sinon de milliers, de petites statues de Bouddha. Elle est entourée de boutiques de souvenirs où s’offrent des bronzes, des bijoux, des pierres précieuses.

patan marchande nepal

Le pique-nique préparé que nous prenons dans un café newar typique, au plafond bas, à l’éclairage douteux et à la propreté laissant à désirer, est un véritable bain de mœurs indiennes. Christine s’y sent à peine dépaysée : cela lui rappelle sa jeunesse hippie. Elle se demande d’ailleurs si les garçons d’ici portent des slips sous leur pantalon, mais elle n’ose pas explorer la question.

patan durban square nepal

Nous allons vers Durban Square avec tous ses monuments imposants en bois sculpté, ses statues de pierre dure et ses dorures de cuivre au-dessus de certaines portes.

patan cours palais royal nepal

Un jeune Ramesh qui avoue douze ans m’aborde. Il est de type indien, les traits fins, le nez droit, la peau sombre. Il parle bien anglais, allemand, et quelques mots de japonais, en plus du newar maternel et du népali officiel, plus le sanskrit religieux qu’il apprend comme tous les hindouistes. Pour le japonais, je suis sceptique et je lui dis. Il me sort alors une longue phrase pour me prouver que c’est vrai, et je capitule : cela sonne japonais, bien que je n’aie rien compris. Il a appris avec les groupes de touristes quelques phrases toutes faites qu’il ressort avec aplomb. Il est sympathique, pas collant, soucieux de plaire comme s’il m’avait adopté, moi, parmi tous les touristes qui déambulent. Le vrai commercial s’attache toujours un peu à son client et lui fait croire qu’il est la personne la plus importante au monde, ce jour-là.

patan fenetre bois sculpte nepal

Quoi qu’il en soit, après lui avoir dit que nous n’avions pas besoin de guide, je pense à nouveau à lui lorsque je viens à manquer d’une pellicule photo. Il me conduit avec gentillesse chez un marchand. Nous discutons un peu. Il m’apprend qu’il est en vacances d’hiver et qu’il joue souvent au tchoungui, une boule d’élastiques que l’on maintient en l’air à petits coups de pied. L’art est de porter les coups avec l’intérieur du pied, pour contrôler le mouvement et sa force.

patan porte bois sculpté nepal

J’aime son air franc et sa conversation intéressante. Il me pose des questions, me parle de lui. Il a un demi-frère, sa mère est partie ou morte (il ne me le dit pas), deux sœurs. Il est le plus jeune de sa famille, peut-être le plus éveillé. Il n’est pas malheureux, malgré son pull bleu marine déchiré à l’encolure par les bagarres et sa chemise débraillée qui n’a pas été lavée depuis plusieurs semaines. J’oubliais l’épingle de nourrice qui remplace la fermeture de braguette qui a l’air d’avoir depuis longtemps rendue l’âme. Il m’emmène chez son grand frère qui tient une boutique de mandalas peints sur toile. Je ne suis pas intéressé par ces dessins ésotériques, difficiles à afficher chez soi hors contexte. Mais Elle négocie une peinture.

patan durban square portes bois sculpte nepal

Je l’apprendrai avec Elle lors d’une conférence ultérieure au Musée Guimet, grâce à ma carte des Amis de l’Orient, le mandala est une représentation symbolique de l’univers et du corps. Il représente le chemin mystique vers la fusion de l’être individuel avec le grand tout. On le figure par une forteresse quadrangulaire à quatre portes cardinales qui entourent le cercle sacré qui entoure un symbole, une syllabe sanskrite ou une divinité, forteresse elle-même protégée par trois cercles concentriques (le feu, le vajra, le lotus). Les mandalas peuvent être peints sur toile ou sur murs, sculptés ou moulés en relief, bâtis sous forme de monuments géants (comme le temple de Borobudur), ou simplement tracés dans le sable, éphémères. Si au centre figure un symbole (de divinité) il s’agit d’un mandala de l’Esprit ; si figure une syllabe (par exemple OM) il s’agit d’un mandala de la Parole ; si la divinité est représentée, il s’agit d’un mandala du corps. Le premier cercle extérieur est le Feu, qui symbolise la Connaissance ; le second est le Vajra ou le foudre-diamant qui symbolise l’Éveil ; le troisième (le plus intérieur) est le Lotus, symbolisant la Naissance. L’ouest (en haut de la peinture) est en rouge, y trône Amitabha ; le nord est en vert et Amoghasiddhi le garde ; l’est est en bleu nuit avec Aksobhya ; et le sud en jaune devant Ratnasambhava.

mandala katmandou

Nous quittons le jeune Monsieur Ramesh Prasad Lama en fin d’après-midi après lui avoir donné 10 roupies pour sa peine et sa gentillesse.

patan palais royal nepal

Catégories : Népal, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , ,

Soir de camp en vallée de Katmandou

Nous suivons la route en marchant jusqu’à Baregan. Passent camions indiens et autos japonaises, de petites Toyota Corolla. À Baregan se tient un meeting religieux avec hauts parleurs pour célébrer l’année qui vient. On cite les Vedas et l’on attire les foules à l’aide de grandes banderoles en l’honneur du roi et de la reine du Népal. Le village est riche de superbes maisons de bois et de torchis au toit de chaume – et toujours de gamins, souples et vivaces comme du chiendent.

terrasses agricoles nepal

Puis nous retrouvons la campagne, la terre glaise bien grasse, foulée aux pieds par des centaines de pas dans la journée, constellée de bouses de vaches encore fraîches, que les femmes et les garçons n’ont pas ramassées pour les plaquer d’un revers du poignet sur une façade, en galettes artistiquement rondes, afin de les sécher pour en faire du combustible tant le bois est rare. Pipals et banians, agaves et bougainvillées, se dressent ici ou là. Et encore des gamins, loqueteux et pieds nus mais avec des yeux sombres qui brillent et un sourire éclatant comme la lumière.

ferme nepal valle de katmandou

Nous campons près de Bajrabarahi, le bois sacré d’une déesse locale, entouré de barbelés. Nul ne doit rien enlever de ce bois, pas la moindre feuille ou la plus petite brindille, tout appartient à la déesse. Au cœur du bois, auquel on peut accéder par un chemin, se dresse un temple aux statues couvertes de vermillon et salies de beurre de lampe et de reste d’offrandes : du riz, des fleurs, de la graisse.

nepal village de capagan

Le village de Capagan, que nous nous contentons de traverser, est typique du pays : une seule rue fait centre, où s’ouvrent les commerces et les temples. Les chemins qui mènent au village sont d’abord remplis de merde humaine puis, à mesure que l’on se rapproche, de quelques mares où picorent les poules, de chiens qui vaquent, puis de gosses curieux et désœuvrés.

femme ecrasant le grain nepal

L’orage monte. Heureusement pour nos têtes, il passe sans tomber. Autour du feu, nous pouvons alors déguster un repas délicieux, comme d’habitude. La suite est ornée de chants népalais, dont l’un commence par « oum semba pélélé » et un autre par « vasco longa karalo » – ou quelque chose d’approchant. Ce sont deux classiques, inlassablement repris à chaque veillée. Le petit cuisinier qui danse si bien évolue en rythme avec cette maîtrise du corps qui le rend beau, à la lueur du feu. Cham et le garçon se prennent d’une affection spontanée en chantant et dansant ensemble devant les autres et devant nous, se tenant par l’épaule. Les sentiments sont premiers, spontanés. Beauté des commencements, des premiers mouvements. Tout ce que nous avons désappris, malgré Mai 68 et sa révolution des mœurs. Tout le poids de la culture classique et de son idéal de maîtrise pèse sur nos attitudes, toute la chape de bienséance bourgeoise acquise dès la prime enfance régit notre conception des relations humaines, toute la culpabilité chrétienne pour le corps, accentué par les « perversions » traquées jusque dans l’inconscient par les psychanalystes et les moralistes contraint nos gestes et nous inhibent. Nous ne sommes pas spontanés dans le rire ou la peine, notre corps ne trouve pas naturellement le rythme des sons, ni notre voix le juste ton. Nous sommes en uniformes jusque dans ces montagnes reculées. Jamais je n’ai tant senti ce divorce entre ma civilisation et celle des autres peuples qu’en cet instant.

chiens du nepal

Derrière nous se dresse un spectre, et les filles en sursautent. Un vieil édenté en cagoule de laine et grande couverture de coton est arrivé subrepticement. Il est là, debout, immobile, silencieux, tout en blanc, le visage tordu, tel une statue de commandeur. À le regarder, les filles du groupe en ont de plus en plus peur. C’est l’autre aspect de la sauvagerie qui se dresse là ; les danses en sont l’avers riant, lui le revers inquiétant. C’est ce même spectre qui, au petit jour, vers quatre ou cinq heures du matin, chante devant nos tentes « haré Krisna », chante notre histoire, qu’il était là hier soir, que l’on n’avait pas froid autour du feu, que l’on chantait… Cela en pleine obscurité !

Catégories : Népal, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Autres temples népalais

Le petit-déjeuner d’œufs frits, de toasts et de thé au lait nous leste pour la (demi)-journée. L’étape début par une descente en forêt jusqu’au monastère de Nage Gompa (gompa veut dire monastère) où nous accueille une nonne bouddhiste en robe grenat. Elle s’est faite moniale à l’âge de treize ans.

ferme valle de katmandou nepal

Un vieil édenté tourne inlassablement autour du monastère, un moulin à prières tournoyant lui-même à la main, en marmonnant une suite presque inintelligible des syllabes sacrées qui tournoient : « Aum mani padme aum ». « Aum » est la fin et le commencement, le cosmos. « Je salue celui qui est assis sur la fleur aux mille pétales ». Dans le monastère, derrière une vitre, figurent Bouddha, le Sakyamouni historique, Padmasambhava qui a porté le bouddhisme au Tibet et est représenté avec de fines moustaches, et le Karmapa, chef d’une secte tibétaine bouddhiste. Les temples comprennent toujours une multitude de figures sacrées. Tara nous dit que dans les Vedas il y aurait « trois milliards » de dieux ! (Je n’ai pas vérifié, c’est un peu long à compter).

nepal tara nage gompa

Elle nous explique un peu le bouddhisme, à cette époque, je n’y connaissais presque rien. Le Bouddha historique est né au Népal, dans le sud du pays. Sakyamouni est son nom, il signifie le maître (mouni) du clan Sakya. Son prénom est Siddartha. « Bouddha » signifie l’Éveillé, celui qui a pris conscience, « bodi » est l’intelligence. Il était prince et a eu une illumination à seize ans en découvrant la réalité de la vie : la maladie, la vieillesse et la mort. Il n’a eu alors de cesse de découvrir la vérité de l’existence et de méditer sur la sagesse qui permet de sortir du cycle des renaissances et des morts. Quant à Krisna, le bel adolescent représenté en bleu qui séduit les bergères, il est la huitième incarnation de Vishnou. On le fête au Népal mais la secte connue en occident est une invention américaine, selon Tara. Les fidèles effectuent dans le temple une offrande de beurre de yack qu’ils font brûler dans des bols à l’aide d’une mèche. C’est fumeux et nauséabond, surtout lorsque le beurre a ranci. Mais la lumière est belle, petite et animée comme une âme, flamme vivace qui symbolise l’espérance.

Dans le temple, avant de le quitter, Tara allume une bougie pour chacun d’entre nous, devant les bols à offrande emplis d’eau pure, offrandes miroirs où chacun fait venir ce qu’il veut.

nepal panorama

À la pause de midi, Tara poursuit sur le bouddhisme et ses monuments. Nous irons voir le grand stupa de Bodnath. Autour du stupa il y a beaucoup de moinillons. Ils vont à l’école au Népal jusque vers 13 ou 14 ans et choisissent ensuite s’ils veulent devenir moines ou pas. L’intérieur n’est pas creux malgré ses dimensions imposantes. On ne peut pas y pénétrer, c’est le domaine de Bouddha. Mais on peut en faire le tour et même monter dessus. Avant, on fait une offrande à Arati, déesse mère qui protège les enfants des maladies, et à Ganesh, le dieu à la tête d’éléphant qui plaît beaucoup à Christine pour son air débonnaire. Fils de Shiva, Ganesh est dieu du savoir, de la vie, de la famille. Il est heureux, ventre rebondi, bonne tête de pachyderme souvent entourée de fleurs. Sa fête est la plus importante de l’année pour les hindouistes. Il est alors emmené en procession sur un char décoré de feuilles et de fleurs. On jette devant lui des noix de coco. Symboles de persévérance, ces fruits évoquent aussi les difficultés que l’on doit briser. L’hindouisme, comme Gide, recommande de faire craquer ses gaines.

nepal ferme

Le repas est préparé par nos cuisiniers qui suivent le trek à pied en emportant sur leur dos tout leur matériel. Ils nous ont préparé ce midi une assiette traditionnelle de riz et de légumes mijotés au curry, de fanes vertes cuites à l’eau comme des épinards, et la viande. Le soir, il s’agit de vrais morceaux ; à midi elle consiste en provision apportée depuis la France : saucisson, jambon séché ou fromage. Les plats repassent toujours, la tradition est de deux services coup sur coup. Christine en reprend à chaque fois et je lui en fais malicieusement la remarque. Son tour de taille et sa carrure sont déjà marqués par l’embonpoint et elle risque de finir son existence sous la forme d’une barrique, lui dis-je avec emphase. Elle rit et reprend du dessert, ce qui ne porte pas à conséquence puisqu’aujourd’hui ce sont des quartiers d’oranges épluchés par nos cuisiniers aux petits soins mêlés à des quartiers de pommes. La marche donne soif. Nous buvons du thé avant le repas, puis après. À ce régime et avec l’humidité ambiante, l’eau de la gourde est presque inutile la journée. Les étapes de marche sont courtes et faciles. Dans ce trek, nous sommes gâtés. Les sherpas qui nous accompagnent la journée vont devant et derrière le groupe pour que nul ne se perde. Si quelqu’un a envie de pisser, il est attendu.

nepal valle katmandou thana dara

Nous descendons vers Katmandou par la crête du Dana Dara. Le bassin où se situe la ville est dans la brume. Le soleil la fait lever peu à peu, à mesure que la journée avance. Un soleil fort lorsque nous sommes au-dessus des nuages. Nous traversons quelques fermes réduites à un bâtiment d’habitation devant lequel s’étend une cour sur terrasse. Nous pouvons sacrifier aux photos typiques de gamins et de paysannes. Je ne peux cependant m’empêcher de songer que la prise de vues en ligne à cinq ou six à la fois, fait un peu vautour. Seule Françoise est plus naturelle. Elle parle, elle sourit, elle caresse les enfants, fait des gouzis-gouzis aux bébés, flatte les mères – et prend la photo. Cela passe mieux. Mais Françoise est une maîtresse femme, elle est plus âgée que nous, dirige une boutique de mode masculine chic dans Paris, place de la Madeleine, et finance la scolarité d’un enfant népalais dans un village international du pays.

gamin en guenilles nepal

Je me contente de sourire et c’est déjà plus détendu. Je pratique comme je peux cette forme de relation-minute à mesure que nous passons. C’est ainsi que je capte la photo d’un petit en tongs, manches arrachées, col déchiré et pantalon informe, mais l’air grave et le teint caramel. Il est nu sous ces hardes, mais chaud et heureux. Heureux d’exister, tout simplement. Cette évidence me pénètre tandis que je lui souris et que je vois son visage soudain s’éclairer comme l’aurore sur la montagne.

nepal temple gokarneswar

Le temple bouddhiste de Gokarneswar est très simple, élevé au bord de la rivière Bagmati, eau sacrée où se font les crémations parce qu’elle se jette dans le Gange. Une bande d’enfants rieurs nous accompagne. Un gamin assez beau d’à peu près dix ans porte une boucle en or à l’oreille gauche. Non sur le lobe, mais au sommet. Tara me dit que c’est un porte-bonheur que l’on met aux enfants très tôt et qui est réputée chasser les maladies.

gosses nepal gokarneswar

Le temple est soutenu par des poutres de bois sculpté et entouré de statues en pierre de divinités. On fait le tour de l’édifice dans le sens des aiguilles d’une montre pour aider la création à tourner dans les normes. Ce bois ouvragé est superbe. Tara raconte chaque scène, mais on se perd vite dans ce foisonnement innombrable du panthéon local.

Catégories : Népal, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Notre-Dame de Chartres

Il faut la voir de loin, la cathédrale, élever ses deux flèches de 115 et 106 m au-dessus des blés comme un vaisseau de haute mer sur la plaine sans relief de la Beauce. La forêt des Carnutes, qui résistèrent aux Romains, n’est plus qu’un champ productif de céréales, sanctifiées à chaque messe comme « corps » sublimé du Christ, selon ses vœux.

chartres dans les bles

Édifiée sur un ancien puits gaulois creusé dans l’éperon rocheux qui domine la ville, la foudre l’a frappée souvent, doigt tonnant du dieu, croyait-on. Dès que la gallo-Rome devient chrétienne, pour faire comme les grands, le premier édifice est construit, vers 350. Il est détruit par les Vikings, ces mécréants réalistes, en 858. Ils remontaient l’Eure depuis la Seine sur leurs snekkars à fond plat.

Chartres cathedrale

En 1020 est montée la grande crypte, encore visible, puis après nombre d’incendies débute en 1194 la construction de l’actuel monument, en pierres des carrières de Berchères, non loin de la ville. Il ne sera partiellement achevé qu’en 1233.

Chartres annonciation cloture du choeur

En 1529 seulement aura lieu la clôture du chœur, mais ses bas-reliefs ne seront posés qu’en 1789 ! La cathédrale a laissé du temps au temps, comme disait Mitterrand, dans cette province agricole où tout pousse lentement.

Chartres christ fouette cloture du choeur

La voûte s’élève à 37 m de la surface, célébrant la joie d’être sauvé, la puissance de la ville et l’orgueil de l’Église dont le message religieux se décline en pierre et en verre au-dehors et au-dedans pour édifier les âmes.

Chartres choeur

Tout est symbole dans cet édifice de pierre. Du plan en croix dont le chevet, à 130 m du portail, pointe au soleil levant du solstice d’été, qui est aussi l’orientation du tombeau du Christ. Jusqu’à l’élévation de la voûte par trois étages, comme une trinité. Les fenêtres basses disent l’Église dans le siècle, prosélyte, les fenêtres hautes l’Église mystique, éternelle. De puissants arcs-boutants contrent la poussée de la voûte et permettent ces ouvertures vers la lumière.

Chartres vitrail bleu de chartres

Car « le beau XIIIe siècle », selon l’expression des historiens, valorise la raison, la lumière et la foi, l’une conduisant à la suivante, jusqu’au ciel par-dessus. Nef, transept et chœur, la cathédrale en plein jour, vers le sud, est spectacle de lumière. Ses vitraux au fameux « bleu de Chartres » enchantent le regard et donnent un ton riant, énergique, aux scènes symboliques. Nous sommes déjà, dans la nef, hors du monde, dont les rumeurs et les soucis viennent battre ses murs. Les malades étaient logés dans la crypte, galerie nord et la nef était emplie de pèlerins qui venaient y dormir, sur le chemin de Saint-Michel à Saint-Jacques.

Chartres portail nord

Au-dehors, les trois portails conduisant de l’Ancien au Nouveau testament depuis le nord (obscur et ancien) jusqu’au sud (lumineux et d’avenir). Le portail nord impressionne par ses statues hiératiques de prophètes anciens. Ils gardent la rigueur austère du roman tout en prenant quelques boucles gothiques, déjà.

Chartres prophetes portail nord

Le portail royal, par lequel on entre dans la nef en sa plus grande longueur, impose depuis le XIIe siècle le Christ régnant entouré des évangélistes et de personnages qui imposent.

Chartres portail royal

La cathédrale est vouée à la Vierge Marie et nul n’y est enseveli pour préserver la pureté du non-conçu et du corps non-putréfié. Le chœur arbore une Vierge en Assomption qui se voit de loin dans la nef. Henri IV y fut couronné roi le 27 février 1594.

Chartres vierge du pilier

L’entourent sept chapelles satellites, plus populaires et mieux accessibles aux fidèles, dont celle de la Vierge du pilier, qui contient une relique : ce fameux « voile » de la Vierge obtenu en Terre sainte et donné à Chartres par Charles le Chauve en 876.

Chartres christ

Huysmans et Péguy ont célébré la cathédrale, et ce dernier, homme de gauche mystique, entreprend en 1912 la première marche de Notre-Dame de Paris à Notre-Dame de Chartres, qui inspirera le pèlerinage annuel des étudiants lors de chaque Pentecôte.

« Et la profonde houle et l’océan des blés
Et la mouvante écume et nos greniers comblés,
Voici votre regard sur cette immense chape… »

(Charles Péguy, Notre-Dame de Chartres in La tapisserie de Notre-Dame)

Chartres clochers cathedrale

Cérémonie d’initiation chrétienne, fête du printemps pour jeunesse urbaine, démarche spirituelle épurée par l’effort physique, cet événement est un moyen d’être ensemble et de dire son message de foi.

Chartres regard

Même non croyant et sorti de la culture catholique, tout Français ne peut qu’être sensible à ce patrimoine vivant, qui témoigne des élans, des efforts et des espérances. Un regard de gamin surpris en direction des hauts de la cathédrale incite à la fraternité et rend de suite joyeux l’avenir.

Catégories : Art | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Mark Twain, Aventures de Huckleberry Finn

mark twain aventures de huckleberry finn gf

Huck est le copain sauvage de Tom Sawyer ; vagabond intégré (si l’on ose cet oxymore), il entre dans la bande de bandits que l’imagination de Tom crée au village. Mais si Tom est civilisé, fantasque mais bourgeois, farceur mais moral, Huckleberry reste un naturel du pays, étouffant dans les vêtements, aimant dormir dans les bois, pêcher le poisson-chat, faire griller du lard sur un feu de camp. Son adoption par la veuve Douglas l’a enfermé, rhabillé et contraint. S’il aime l’école parce qu’il est curieux de tout, il a un besoin physique de courir les bois, si possible la chemise ouverte et les pieds nus. « Les vêtements et moi, on s’apprécie pas trop », avoue-t-il au chapitre XIX.

Il fugue, puis est rattrapé par son père, un ivrogne incapable qui l’a laissé choir de puis plus année et qui ne revient qu’avec une idée fixe : s’emparer du magot gagné par le fiston, que le juge Thatcher gère pour lui. Huck fait mine de se soumettre. Élevé à la dure, le gamin accepte les taloches et les gnons que son jeune corps vigoureux sait encaisser, mais il tient à la vie. Il a une peur bleue de ces crises de delirium tremens qui saisissent son paternel dès qu’il a lampé quelques dollars de gnôle. Lorsque l’adulte le poursuit en hurlant dans la cabane de rondins, brandissant un couteau de boucher, c’en est trop et le gamin s’enfuit, tout en mettant en scène ingénieusement son propre meurtre à l’aide du sang d’un cochon et d’un gros sac de cailloux traîné jusqu’à la berge.

Il observera avec délectation le vapeur tourner dans l’eau en tirant des coups de canons destinés à faire remonter son corps noyé à la surface – en vain. C’est dans cette île déserte Jackson, où il établi son camp de robinson, dans le souvenir des jeux avec Tom et sa bande, qu’il a rencontré Jim, esclave de Miss Watson, la sœur de la veuve Douglas, qui compte le vendre pour une bonne somme.

huck finn elijah wood parmi les bourgeoises

Huck aime Jim, aussi sauvage que lui au fond malgré les apparences, car il aime autant que lui la liberté de penser et de se mouvoir. Jim est presque sans instruction, tout envoûté par les superstitions des Noirs, mais il n’est pas sans bon sens. Toucher une peau de serpent fait-il venir les ennuis ? Huck n’y croit qu’après que les ennuis soient venus, pragmatique.

Les aventures vont dès lors s’égrener avec, pour décor, le Père des eaux, ce grand fleuve Mississippi qui est tout un continent pour l’auteur. Femmes naïves de village, paysans rusés, mauvais garçons et escrocs, chasseurs de nègres et rudes bateliers, le garçon et son compagnon noir vont faire la route, celle qui initie à la vie par la liberté. Non sans peurs, sueurs froides, humour : « Il n’y avait personne au temple, sauf un porc ou deux car la porte n’avait pas de verrou et les porcs ils adorent les sols en grosses planches en été à cause de leur fraîcheur. La plupart des gens, si vous avez remarqué, ils vont au temple seulement quand ils sont obligés, mais les porcs c’est différent » XVIII.

huckleberry finn et jim sur le radeau

Non sans expériences sensuelles non plus. Huck est âgé de 14 ans selon les Carnets de l’auteur, il a la sensualité brute de cet âge : sur le fleuve, « on était toujours nus, le jour et la nuit, si les moustiques nous embêtaient pas » XIX, notamment nus sous l’orage, la peau en ravissement sous les trombes d’eau tiède, chapitre XX. Pressé par Jim de se renseigner pour savoir si le radeau a passé ou non Cairo, la ville cruciale pour atteindre les États abolitionnistes, Huck ôte tous ses vêtements et va nager jusqu’à un train de bois pour écouter les flotteurs parler de la navigation. Mais il sera découvert, un matelot « a posé sa main sur ma peau chaude, tendre et nue », raconte Huck avec délices (XVI). A poil, il est traîné devant les hommes qui le reluquent, l’interrogent et le menacent du fouet. Il s’en tirera avec sa langue bien pendue et pourra plonger pour rejoindre la berge. II l’a échappé belle mais a somme toute pris plaisir à cette aventure – sauf qu’il ne sait pas si Cairo est près ou loin.

huck finn elijah wood

Il perd Jim dans le brouillard, puis tombe à l’eau et se retrouve dans une famille sudiste où règne depuis 30 ans la pire des vendettas. Le père, les cousins, les fils, jusqu’au gamin de13 ans, sont tués à coups de fusil par l’autre famille, elle aussi amputée ; seule l’une des filles, amoureuse d’un garçon de l’autre bord, réussit à fuir l’absurdité humaine avec son promis. Huck retrouve Jim, recueille deux escrocs qui entubent les villageois crédules par des spectacles jugés si mauvais et une tentative de captation d’héritage – que le goudron et les plumes finiront par expulser les compères. « Il vaut mieux risquer la vérité, qui serait peut-être moins dangereuse qu’un mensonge », médite-t-il au chapitre XXVIII. Huck assiste aussi à l’imbécilité de foule, qui décide de lyncher un homme, « un vrai », qui a tué son insulteur chronique, mais que la lâcheté fait renoncer face à son attitude ferme.

Il découvre la vie, Huck, la bêtise humaine et l’absurdité sociale. Que reste-t-il de l’humanité ? Pas grand-chose : l’amour, l’amitié, l’honneur peut-être. Il a même pitié des crapules, par « conscience » – ce que l’auteur n’approuvait pas, peut-être censuré par sa femme à qui il faisait relire le manuscrit pour qu’il soit présentable à la vente.

Il aime le nègre Jim qui l’appelle son « poussin » ; lui qui n’a pas eu de père, il en fait une sorte de tuteur. Quand le bouffon « descendant des rois de France » pseudo « Lewis le dix-septième » vend Jim pour 40$, Huck découvre que, si sa conscience exige de rendre Jim à sa propriétaire, son cœur exige plutôt qu’il rende à l’esclave sa liberté (XXXI). Jim et lui ont vécu tant d’aventures et d’émotions ensemble que le jeune garçon refuse à « devenir meilleur » pour « devenir mauvais » selon la société, faisant le choix de la personne Jim plutôt que de « la morale » de la société. Le garçon devient lui-même en devenant adulte.

huck finn elijah wood et jim

D’où la fin incongrue, qui voit le retour de Tom Sawyer. Nous sommes au théâtre, Tom, probablement plus jeune d’un an, se fait auteur, réalisateur, interprète d’un beau rôle qui vise à faire évader le nègre Jim. Même s’il est déjà affranchi par sa maîtresse sur son lit de mort, Tom se garde bien de révéler ce détail, tout à son jeu. Nous ne pouvons nous empêcher de rire, notamment au chapitre XXXIX « les rats », même si le changement de registre est patent. Hemingway n’aimait pas cette chute, qu’il trouvait déplacée et grand guignol. Peut-être est-ce pour comparer la maturité toute neuve de Huck avec un Tom encore en enfance, futur écrivain et histrion dont le rôle est de légender le réel ? Peut-être est-ce la leçon sociale que Huck a acquise sur le fleuve, après avoir rencontré tant de spécimens humains irrationnels ? « J’ai gardé ça pour moi sans rien laisser paraître, c’est ce qu’il y a de mieux pour éviter les disputes et les embêtements » XIX. Ainsi laisse-t-il Tom monter son jeu, du moment que l’objectif rencontre le sien : libérer Jim de l’esclavage. « Je ne me soucie pas de la manière de faire, tant que c’est fait » XXXVI.

Tom est la face Mark Twain dont le côté pile est Samuel Clemens peut-être plus proche de Huck. Le gamin débraillé est en effet un « naturel » du Mississippi, il jouit en naturiste et parle nature. Il est le bon sauvage du mythe, l’idéal chrétien des pionniers américains. L’auteur a écrit le livre de 1876 à 1885 comme une aventure, sans savoir où il veut aller et dans une langue orale, familière, voire crue. Il aime manifestement ce fils littéraire, c’est ce qui fait son charme toujours neuf car Huck est enfant passant progressivement à l’âge adulte, brute acquérant une civilité, les émotions en devenir, l’intelligence qui s’ouvre.

Courage, sensibilité, âme pure du fleuve, Huckleberry Finn est le parfait garçon d’Amérique dont le nom est celui de l’airelle nord-américaine, vu par un auteur humoriste de la seconde moitié du XIXe siècle. Il est candide, donc neutre, capable de tout mais avec générosité, selon l’idée (passablement rousseauiste) qu’un cœur sain sait remettre sur le droit chemin une conscience déformée par la morale apprise de la société, trop souvent factice. Refus de la mentalité européenne de caste, refus du conformisme cul-bénit des vieilles filles, refus de toute autorité non légitime, l’adolescent Huck est un libertarien, le pionnier de la Frontière par essence. Il grandira, mais demeurera cet homme libre que l’enfance a révélé et béni.

Mark Twain, Aventures de Huckleberry Finn, 1885, édition intégrale Garnier-Flammarion 2014, 352 pages, €8.50
Mark Twain, Aventures de Huckleberry Finn, 1885, édition « jeunesse » (expurgée ?) Folio junior illustré par Nathaële Vogel, 2010, 392 pages, €8.20
Mark Twain, Aventures de Huckleberry Finn, 1885, avec illustrations d’époque, in Œuvres, traduction nouvelle Philippe Jaworski, Gallimard Pléiade 2015, 1581 pages, €65.00

DVD Les aventures de Huckleberry Finn, 2003, Stephen Sommers, avec Elijah Wood, Walt Disney France, €13.00
DVD Les aventures de Huckleberry Finn, de Peter Hunt avec Patrick Day, Rimini édition 2014, €11.78 ou Omnitem communication, €14.99
J’ai vu en 1968 la belle série TV Les Aventures de Tom Sawyer, de Wolfgang Liebeneiner, avec les gamins Roland Demongeot et Marc Di Napoli – mais elle est introuvable.

Les œuvres de Mark Twain chroniquées sur ce blog

Catégories : Cinéma, Etats-Unis, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Yasushi Inoué, La geste des Sanada

yasuhi inoue la geste des sanada
Huit nouvelles, dont quatre concernent la famille Sanada. L’ensemble se situe lors des guerres féodales du 16ème siècle. Il s’agit d’honneur et de respect de la parole donnée, de la vie d’homme pour le combat et la fidélité, de la vie de femme pour l’enfantement et la fidélité.

Car les femmes ne sont pas oubliées dans ces querelles de pouvoir et de fiefs. Ce sont elles qui ensorcellent, elles qui continuent la lignée, elles qui sont témoins de l’honneur ou du déshonneur des mâles.

La hiérarchie, dans le Japon féodal, est moins rigide que chez nous à la même époque, car aucune « église » ne légitime un quelconque ordre divin. Chaque Nippon bâtit sa vie, avec ses talents et sa volonté.

C’est ainsi que le vieux Unno Masakagé, après avoir longuement combattu pour le clan Takéda, décide de quitter le service pour se faire paysan. Il considère qu’il n’a pas été assez récompensé de sa bravoure. Les circonstances vont lui redonner un château, mais il n’est pas homme à qui l’on confie un château – et tout se terminera comme le destin l’a fixé.

A l’inverse, Inubô, fils de paysan appelé à la guerre, s’y taille une réputation de guerrier en ramenant trois têtes d’ennemis vaincus, tandis que le chef du parti adverse, un gamin dans sa treizième année, bien que né illustre, ne peut que fuir faute de savoir mener les hommes.

C’est un Sanada de 15 ans qui va mourir avec son seigneur, vaincu dans son château, tandis qu’un fantôme laisse croire à sa survie. Mais c’est la fille adoptive de Iéyasu qui va tenir la fidélité de son mari, alors que le frère cadet et le père de celui-ci choisit la fidélité à un autre seigneur tout aussi légitime à leurs yeux.

Nous sommes dans un autre univers, porteur de valeurs éloignées, celles que les Antiques ont chantées avant que l’hédonisme et le laisser-aller consumériste ne submerge les mœurs. Quoi d’étonnant à ce que nombreux soient ceux qui aspirent aujourd’hui à retrouver une pureté morale perdue ? Inoué, mort en 1991, aimait à raconter le Japon ancien à ses contemporains afin qu’ils n’oublient pas leur être dans l’américanisation du monde.

Yasushi Inoué, La geste des Sanada et autres nouvelles, traduction René Sieffert, Points 2012, 224 pages, €8.20
Les romans de Yasushi Inoué chroniqués sur ce blog

Catégories : Japon, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Finale à La Havane

Nous revenons lentement vers l’hôtel, toujours à pied. Nous aurons marché environ six heures et parcouru plus de vingt kilomètres aujourd’hui ! La circulation de ce vendredi après-midi se fait dense, comme la chaleur, revenue. Les primaires garçons quittent leur chemise dès qu’ils le peuvent, et leurs chaussures aussi, les débardeurs refleurissent.

garconnet pieds nus torse nu cuba

Nous traversons les rues entre les vieilles américaines, des Chrysler, Buick, Dodge, Plymouth, et même une Studebaker. J’étais un fan d’automobiles en modèles réduits quand j’étais petit. Nous voyons de multiples « chameaux », ces camions-bus à huit roues dont la remorque fait deux bosses pour absorber les trains de roues. Trois cents personnes peuvent y tenir debout, dit-on. Un jeune garçon déguisé en pirate des Caraïbes slalome en rollers entre les voitures qui avancent au pas, avec deux de ses copains en débardeurs. Lui s’est coiffé d’un foulard rouge serré sur la tête, a chaussé des lunettes fumées vertes et s’est attifé d’un polo de nylon brillant rouge bonbon largement ouvert en V. Ainsi grimé, poussant hardiment sur ses roulettes, il apparaît et disparaît comme un diablotin parmi ces lourdes voitures.

la havane etudiants

Précédés de deux motards aux sirènes hurlantes, passent en trombe et dans un grondement enfumé, une soixantaine de bus oranges offerts par le Québec avec leurs inscriptions en français. Ils sont tous bourrés de militaires en tenue et armés. Ce convoi traverse la ville sous les regards mi amusés mi agacés des passants pour aller de façon très urgente on ne sait où. Nous apprendrons le soir, par Philippe qui regarde la télé en espagnol, que l’ambassade du Mexique a été « envahie » dès mercredi soir par 21 Cubains qui y sont entrés en bus – en défonçant les grilles – afin de demander l’asile politique imprudemment « promis » par le ministre mexicain des affaires étrangères lors de l’inauguration du centre culturel mexicain. Il avait déclaré que « les portes de l’ambassade du Mexique à La Havane étaient ouvertes à tous les Cubains, tout comme le Mexique ». Plusieurs centaines de personnes avaient alors convergé vers l’ambassade et, le soir même, les jeunes avaient volé un bus pour enfoncer les grilles. Castro a eu beau accuser « des éléments antisociaux » et les provocations de Radio Marti depuis Miami, c’est bien le signe que, dès qu’une possibilité existe, une grande partie de la population est prête à affronter le vaste monde, « impérialisme » et « mondialisation » compris.

relations usa cuba 1959 2015 afp

En 1980 déjà, l’occupation de l’ambassade du Pérou avait provoqué l’exode de 125 000 Cubains vers la Floride à partir du port de Mariel. Après les restrictions dues à l’effondrement du soviétisme, plusieurs ambassades avaient aussi été occupées, à la suite de quoi 35 000 balseros avaient eu l’autorisation de fuir par radeaux. Des pays d’Amérique latine ont demandé une enquête à la commission des droits de l’homme à l’ONU, sur Cuba. Déjà condamné à trois reprises en 1999, 2000 et 2001 pour « persister à violer les droits de l’homme et les libertés fondamentales », Cuba a risqué d’être condamné une fois de plus et, cette fois, par des pays tels que l’Uruguay, le Guatemala, le Costa Rica, l’Argentine, le Chili, l’Équateur et le Pérou ! L’heure n’est plus au machisme révolutionnaire mais au respect de quelques valeurs mondiales de base. En mars 2010, le Parlement européen a voté une résolution demandant à Cuba la libération des prisonniers d’opinion – en vain. Et pourtant, en 2013… Chine, Arabie saoudite, Cuba et Russie sont élues au Conseil des droits de l’homme du Machin ! C’est dire combien il est une bureaucratie de blabla sans possibilités d’actions. Quant à Hollande, il préfère se « montrer à gauche » en célébrant Che Guevara que promouvoir les principes de gauche des « droits de l’homme ».

garcon de cuba

Nous suivons l’avenidad qui deviendra Salvador Allende mais commence avec un autre nom. Nous sommes en plein quartier populaire à l’heure de pointe de sortie des bureaux. Ce ne sont que queues d’attente aux arrêts de bus, adolescents sortis du lycée s’exerçant au poirier sans chemise dans les parcs, après des heures habillés et confinés dans des classes ennuyeuses, des filles affairées, des gamins joueurs. Deux filles tiennent chacune un bras du même garçon. Ils ont tous quinze ans. Le garçon paraît gentil. Est-il le frère de l’une et le petit ami de l’autre ? Le cousin des deux ? Le petit-ami potentiel de l’une ou l’autre ? Un simple copain plus adorable que les autres ? Il est doux d’échafauder un petit roman immédiat sur cette scène attendrissante. Plus loin, un treize ans à peine tient par la main la fille de son cœur. Ils sont encore enfants et pourtant adultes déjà, possédés de cet éternel amour que chantent les hormones, poussées plus vite sous ces Tropiques. Dans la cohue du vendredi soir, deux chiens jaunes, bâtards, sont couchés en rond, la tête sur les pattes, sur le trottoir. Paisibles dans l’agitation ambiante, ils sont un symbole des Cubains.

la havane femme au balcon

Les façades lépreuses des immeubles Art Déco ont leur lot de vieilles et de ménagères aux balcons. Elles regardent l’agitation au-dessous d’elles ou bien s’occupent à étendre du linge. Chemisettes et petites culottes pendent comme des lèpres sur les façades. Parfois, le vent détache l’un de ces vêtements qui tombe sur le trottoir ou sur le fragment d’herbe sale au pied des immeubles. Le vêtement devient alors une loque que personne ne ramasse ou n’ose même regarder. Et le passant étranger se demande, incongrûment, pourquoi la gamine ou le gamin, ont laissé là leur petite culotte ! Passé le carrefour de Las Avenidad, le quartier change. L’avenue est plus large, les immeubles plus hauts et plus récents, les bâtiments officiels (université, hôpital, administration) plus nombreux. Les gens se font plus rares sur les trottoirs. On s’y ennuie à marcher, le grand cimetière, la « Necropolis de Colon » des plans, se fait attendre. Nous ne voyons les sculptures du cimetière que par les grilles car il est bien tard. Nous ne verrons pas cette « véritable cité des morts, hérissée de tombeaux extravagants, de temples grecs, assyriens, de mausolées pompeux, grand musée en plein air où se côtoient tous les styles artistiques des 19ème et 20ème siècle », dont parle le guide de Marie-Josée.

gamin gamines en joie cuba

Nous rejoignons l’hôtel Kohly trois quarts d’heure plus tard pour une chaude douche, suivie d’un repas plantureux en salades et en fruits, où nous retrouvons les autres. Ils sont allés au musée de peintures qui est intéressant, selon eux. Le serveur, qui parle mal même en espagnol, tente de nous faire avaler du paon pour de la dinde, mais le serveur suivant, plus futé, rectifie.

Le séjour a été varié, prouesse dans ce pays si peu fait pour marcher et où la suspicion administrative et idéologique reste omniprésente. La contrepartie en est la durée des transports et les faibles contacts avec les gens – mais cela est voulu. L’idéologie tolère mal la comparaison. Il aurait fallu sortir le soir mais, décidément, cette musique salsa ne me séduit pas. Pour le reste, je retiens un pays vide, superficiel, qui ne vit que dans le souvenir de l’esclavage, du colonialisme et de l’impérialisme. On ne vit pas impunément dans l’éternel ressentiment : deux générations après « la » révolution castriste, où est le progrès humain ? il s’agit bel et bien d’une régression socialiste, comme trop souvent hélas avec l’idéologie – même en France sous Hollande !

cuba beaute metisse

Chaque libération est une victoire, certes, d’où le foin qui accompagne la dernière, celle de Fidel et du Che. Mais il manque encore une révolution : celle qui libérera Cuba du communisme. L’épanouissement humain commence par la liberté, celle de penser et d’aller et venir comprise. De plus, toutes ces « libérations » sont peut-être utiles mais elles ne sont que du négatif. Où est le positif de ce pays ? l’apport à l’humanité tout entière ? Il y a des plages, des cocotiers, du rhum et des femmes, une musique facile et rythmée qui plaît aux masses. Rien de plus.

Certaines m’apprennent plus tard qu’elles sont revenues de Cuba avec une Castro-entérite. Cuba, nouvel Eldorado ?

Catégories : Cuba, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Cienfuegos

Nous reprenons notre bus Agrale brésilien. Passe sur la route une charrette tirée par un âne avec trois générations cubaines dessus : le grand père à moustaches est en marcel blanc de campesino, le père porte une chemise de petit-bourgeois et de grosses lunettes à montures, le fils a le short et le débardeur lâche et coloré de sa génération. Les yeux brillants, la peau lisse, la tête se tournant vers tout ce qu’il y a à voir, la curiosité en éveil, c’est bien lui le plus beau.

Sergio se ressaisit du micro pour répondre à des questions silencieuses pour les passagers qui ne sont pas immédiatement derrière les profs du premier rang. « Oui, les gens se mariaient parce qu’ils avaient le droit d’acheter de l’électroménager. » Philippe, saisissant cette remarque au vol : « ben ils avaient qu’à divorcer quand c’était usé, ils se remariaient un peu plus tard, et hop ! » Françoise, intéressée : « ça coûte cher un divorce, à Cuba ? » Sergio : « 400 pesos. Les femmes coûtent toujours cher. Le prix est élevé pour ne pas encourager les divorces d’humeur ». Il ajoute : « les jeunes mariés, pour leur lune de miel, ont accès aux hôtels en dollars, comme les travailleurs méritants. » Donc faire un petit c’est un travail méritant ?

cienfuegos gamin

Sergio avoue des études universitaires d’anglais à La Havane, cinq ans d’université. Il a appris le français à l’Alliance Française. Très lisse, il esquive les questions polémiques ou gênantes et ne dit jamais plus qu’il ne faut. Tout a toujours l’air de devoir être retenu contre lui. C’est devenu une seconde nature. Tout ce qu’il qualifie « de droite » voit sa question réglée. Il n’y a pas à réfléchir mais à mettre de côté. « La vente des ordinateurs au privé ? » (encore une question invisible des profs ?) « ce n’est pas permis à Cuba. Il y a une taxe de 100% à l’importation. Seules les entreprises d’État et les administrations y ont accès. Internet existe depuis 1996 mais est peu répandu, les café Internet ouverts par le gouvernement sont à faible débit… et très surveillés. Il y a Internet dans le public mais les liaisons sont soumises à autorisation – ou clandestines (selon le site de la CIA, toujours bien informé, 4 fournisseurs d’accès Internet gouvernementaux existent à Cuba). Le téléphone ? Il y a en réalité 1,2 millions de téléphones pour 11,1 millions d’habitants (mais Sergio gonfle les chiffres par propagande officielle, comme d’habitude), surtout dans les entreprises. Depuis 1995, Cuba a signé une joint-venture avec les Mexicains pour développer le téléphone fixe. En avril 2001, la visite du Président chinois a conduit à accorder à Cuba 420 millions d’€ de crédits pour moderniser le réseau télécom et acquérir un million de téléviseurs fabriqués à Shanghai. Les particuliers qui veulent un téléphone doivent en « justifier le besoin par des attestations d’organisations publiques, associations ou syndicats ». Le téléphone mobile ? « Il concerne surtout les étrangers, les diplomates ou les commerciaux. Quelques régions touristiques sont reliées au réseau » – en gros 10% de la population. Cuba serait le 149ème pays (sur environ 195) en termes d’équipement mobile : l’accès au réseau cellulaire est vendu cher à Cuba et doit être payé en pesos convertibles. 1.6 millions de téléphones mobiles existeraient quand même en 2012 – la situation a explosé en quelques années, libérant un peu plus l’information et l’échange, minant un peu plus le paternalisme autoritaire à prétexte « révolutionnaire » des frères Castro. Des paquetes sont vendus sous le manteau, DVD reprenant des séries américaines et des extraits de journaux télévisés du monde extérieur; la censure laisse faire – tant qu’aucune info ne conteste la forme du régime… comme en Chine communiste.

Et le président François, hilare, serre avant-hier la louche au cacochyme Fidel, dont le frère Raul vient de se « reconvertir » auprès du pape François. Du moment que tout ce vieux monde conserve le pouvoir…

francois hollande et fidel castro 2015

Nous doublons une quarantaine de cyclistes américains en vélo, une association sportive qui a dû se revendiquer de la pédale pour avoir le droit officiel d’aller à Cuba. Sur la route, deux charognards urubus dévorent le cadavre d’un petit chat écrasé. Plus loin un autre, perché sur un poteau téléphonique, prend le soleil, les ailes écartées comme une figure héraldique.

cienfuegos fillettes

Voici Cienfuegos, renommée ainsi en 1829 du nom d’un gouverneur qui a beaucoup fait pour le développement économique de sa province. Rien à voir avec le compagnon de Castro. Ce sont des gens de Bordeaux, en 1819, qui ont fondé la ville, Louis de Clouet et cinquante colons. Aujourd’hui, Cienfuegos est une base navale militaire, une cimenterie, une raffinerie, un port sucrier. La ville abrite la seule centrale nucléaire cubaine, commencée par les Russes en 1980 puis abandonnée après la chute du soviétisme (ouf ! selon les écolos).

Le prado de Cienfuegos est « le plus long de l’île de Cuba, 1,5 km », selon Sergio. Il a été construit en 1912. Les façades à colonnes sont peintes pastel, les fenêtres portent des grilles forgées. En bord de mer s’élèvent les villas coloniales chic de style hispano-américain début de siècle. Une maison en bois du 19ème siècle a le style tout à fait Nouvelle-Orléans – nombre des colons fondateurs venaient en effet de Louisiane. Avant d’entrer dans la vieille ville, nous roulons dans des quartiers aux nombreuses écoles. Sur les stades attenants s’ébattent les enfants, les garçons en short s’adonnent au foot. Dans le port est ancré un grand trois-mâts barque. Sur les façades des villas sont posés de nombreux panneaux « chambres à louer » pour attirer le touriste chez l’habitant. Ce doit être mieux qu’à l’hôtel, en tout cas plus original pour qui veut visiter l’île autrement. Nous effectuons un court arrêt au Palacio del Valle, un bâtiment de style mauresque bâti en 1917. Un Cubain d’ici en plein travail dort sur le parapet au soleil le long de la mer. L’eau est nacrée, légèrement embrumée.

Un ado passe avec sa mère, vêtu d’un débardeur à trous bleu ciel brillant. Un autre porte une double chaîne au cou, un lacet noir et du métal doré. Ils ont le souci de leur beauté à peine adolescente. Est-ce un trait local ? Dans son « Voyage à La Havane », l’écrivain cubain (bien sûr en exil) Reinaldo Arenas met en scène un couple obsédé par le vêtement, la parure et la reconnaissance sociale, sujet de la nouvelle « Tant pis pour Eva » écrite en 1971. La recherche de l’identité est un sport pathétique national. Sur la bâche d’un camion il est écrit en espagnol « attencion al turismo ». Il ne faut pas effectuer de traduction littérale du style « attention aux touristes » comme Françoise qui se précipite dans tous les faux amis mais traduire plutôt « services pour le tourisme ». Si elle voit sur une bouteille écrit vino de mesa, elle est capable de traduire « vin de messe » !

cienfuegos fier ado cuba

Le bus nous mène sur la place principale, le Parque José Marti, pour un arrêt d’une heure. Autour de la place s’élèvent un théâtre, un collège, une église, un palais, l’Assemblée provinciale, le palais des Pionniers, un café… Des gavroches errent entre les bancs du parc, désœuvrés. Ils traînent leur ennui débraillé, à peine intéressés par les rares touristes qui passent devant eux, un peu plus par une grand-mère et son petit fils qui donnent à manger des graines aux pigeons.

cienfuegos gavroches

L’église cathédrale de la Purissima Conception est vide de fidèles, peu décorée et en réparations. Ses vitraux français représentent les douze Apôtres et sa façade néo-classique (terminée en 1869) est plus belle que les horreurs qui se bâtissaient à la même époque en France. Le théâtre Tomas Terry se visite, mais il faut encore payer trois dollars pour voir une salle de spectacle à l’italienne où Caruso et Sarah Bernhardt se sont produits. Je préfère faire un tour de l’autre côté de la place, devant le palais Ferrer à l’élégant belvédère aérien où l’on monte par un escalier à colimaçon. Le baroque exubérant se mêle au néo-classique austère pour faire du bâtiment un ensemble bizarre mais séduisant.

Nous enfilons une rue commerçante. D’une boutique de jeux pour enfants s’échappe une épaisse fumée. Cela n’a l’air de ne gêner personne. Il paraît que l’on y enfume des moustiques ou autre vermine… Une queue sur le trottoir : c’est un marché et l’on attend son tour pour présenter ses tickets de rationnement. Plus loin, un coiffeur taille et tond à la chaîne. Puis s’ouvre un magasin multiple où des femmes se font manucurer alors que d’autres peuvent se faire ressemeler leurs chaussures. Les hommes peuvent en acheter pour 250 à 380 pesos. Un coin librairie vend des romans d’aventure dont « La guerre du feu » de Rosny en espagnol et des récits révolutionnaires comme « Descamisados » – les Sans-Chemises – de l’auteur cubain né en 1942 Enrique Acevedo González, engagé dès 14 ans dans la rébellion castriste. Le mauvais papier a jauni avec le temps et les opuscules brochés sont poussiéreux. Qui achète encore ces vieilleries idéologiques édifiantes ? On se croirait dans une librairie catholique des années 50. Le reste des vitrines du magasin présente en un seul modèle à la fois des produits d’entretien, des vases à fleur, des chemises de garçons, des colliers et des bagues en fer blanc.

cienfuegos lyceens

À côté est installé un vaste atelier de confection orné du portrait barbu du Fidel en personne, tel un patriarche méditerranéen veillant sur son cheptel de femmes besogneuses. Des rangées d’ouvrières sont vissées à leurs machines à coudre, confectionnant des chasubles, des robes et des chemises. Il y a du monde dans la rue en ce mercredi matin, des femmes en courses mais aussi des hommes adultes (ne travaillent-ils pas ?), des jeunes, quelques enfants qui sortent de classe, sac au dos et chemise ouverte au soleil fort. Certains portent au cou le foulard rouge du primaire mais ont détaché la plupart des boutons de leur chemisette d’uniforme, ce qui leur donne un aspect cocasse à la David Copperfield. Ce débraillé, peu compatible en principe avec l’austérité partisane ou l’embrigadement révolutionnaire tant vanté au musée de la Moncada, montre que la population n’est plus dupe des slogans ronflants, même les enfants qui imitent tout. La mise à l’aise des corps, la manifestation de la sensualité juvénile, le souci de l’apparence personnelle, sont les premiers pas vers la liberté d’être, une forme de résistance. Toute dictature a toujours voulu discipliner les corps pour plier les volontés et limer les esprits. Le laxisme vestimentaire d’ici est une preuve que l’idéologie revue par la Caraïbe n’est pas aussi totalitaire qu’à Moscou, Pékin ou Phnom Penh, et c’est heureux.

Quittant Cienfuegos, nous apercevons dans la campagne des traces d’un ouragan comme il s’en produit régulièrement sur Cuba : toits arrachés, arbres cassés, palmiers écrêtés côté vent. « Des milliers » de logements, des centaines d’écoles et de locaux industriels sont, selon les statistiques officielles (« milliers » est un terme de la langue de bois), détruits ou endommagés. La région est dédiée aux plantations de bananes et de mangues. Des slogans vides peuplent toujours les murs ; on ne les voit même plus. Mais le contraste entre l’idée et la réalité saute parfois aux yeux comme la pancarte « entreprise machin d’avant-garde » au-dessus d’un portail rouillé et d’un mur en ruines, ou cette banderole « seguimos im combatte » (« nous sommes au combat ») sous laquelle deux vieux gros, avachis, cuvent leur rhum sur un banc.

Catégories : Cuba, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Maoris entre bonne et mauvaises nouvelles

On célébrait il y a peu le 218ème anniversaire de l’arrivée de la Bonne nouvelle (Évangile) en Polynésie. Cela fait un jour férié de plus ! L’arrivée des missionnaires anglais à la Pointe Vénus à Mahina (nord de Tahiti) marque le début de l’évangélisation de la population, autrefois tournée vers d’autres cultes païens.

pointe venus mahina photo tahiti heritage

Dépôt de gerbes sur la tombe du pasteur Henry Nott, du roi Pomare II. Chacun des arrondissements de l’Église protestante ma’ohi avait organisé une journée de prière et de fête.

pasteur Henry Nott timbre

Comme le précise M. le Procureur de la République, les combats de coqs sont tolérés par la loi, en Polynésie comme dans le nord de la France où ils sont organisés dans des gallodromes. En Polynésie, cela existe depuis de nombreuses années, à Papara, à Punaauia, mais aussi dans les îles comme Moorea, Huahine, Raiatea, Bora Bora, Arutua, Rurutu et Tubuai. Un combat de coqs peut drainer jusqu’à un million de XPF, ils démarrent généralement à partir de 100 000 XPF à Papara, de 20 000 XPF à Hitia’a. Certains éleveurs de coqs de combat sont des passionnés qui dépensent des fortunes pour se constituer un cheptel, préparer les coqs à se battre, les entraîner. Tout autour de ce petit monde gravite des parieurs, mais aussi de l’alcool, du paka (drogue, cannabis), le kikiri (jeu de dés clandestin), et tout cela gêne le coqueleur.

combat de coqs tahiti

Sordide faits divers à Mahina où l’homme après avoir très grièvement blessé sa compagne au couteau a mis le feu à leur fare puis s’est suicidé… Un nouveau drame familial toujours à Mahina, un autre homme complètement ivre s’est disputé avec sa compagne, l’a aspergée de pétrole puis a mis le feu transformant cette dernière en torche humaine.

gamin muscle tahiti

Une histoire de ma’ohitude :

  • le lieu : une bringue sur les hauteurs de la Mission, Papeete.
  • dialogue entre un gamin et sa mère :

Sa, le petit Pa’umotu nerveux : – Maman, c’est quoi la zoophilie ?
Maman agacée : – Iiiiaaa, Mon Dieu ! Je t’ai dit de pas rester seulement avec tonton Charles, sauf si y’a un autre adulte avec toi !
Petit Pa’umotu nerveux : – A pai (en fait) ! On avait ho’i (aussi) papa avec moi !
Maman agacée : – Iiiiiiaaaaa ! Pas bon ça ! On va repartir ho’i (aussi) dans les îles !

Hiata de Tahiti

Catégories : Polynésie | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Déjeuner cubain au village d’Ignacio

Nous quittons Baracoa pour reprendre les 49 km de la route révolutionnaire appelée la Farola. Des épiphytes – les bromélies – poussent sur les fils électriques tant l’atmosphère est chargée d’humidité. Parfois, des cerfs-volants faits de ficelle et de sacs plastiques sur une armature de bâton, pendent des fils électriques, enroulés par le vent. C’est un sport national enfantin que de faire voler ces oiseaux artificiels.

Sergio nous apprend dans le bus – car il parle toujours – qu’il descend d’Espagnols des Baléares et des Canaries, venus émigrer à Cuba au début du 20ème siècle étant données les conditions économiques de l’Espagne à cette époque. Il nous dit qu’il y a eu peu de mélanges entre races depuis l’abolition de l’esclavage en raison de la ségrégation sociale. Avant, les maîtres faisaient des enfants à leurs maîtresses esclaves ; après l’abolition, le mélange racial a été trop mal vu. Et aujourd’hui ? Sergio n’en dit mot. Je note qu’il glisse toujours sur ce qui n’est pas « dans la ligne ».

Dans un virage de la route, nous nous arrêtons un moment pour acheter de petites bananes parfumées et du cocorocho, cette pâte de fruits faite de coco mais aussi de goyave ou banane (ou orange, ou papaye) vendue en cornets de feuilles de bananier. Cette friandise est très sucrée, avec un goût de fumé qui doit venir de sa préparation artisanale. Selon les cornets (j’en goûte plusieurs), la saveur va de celle du tabac blond à celle du hareng saur. Les enfants d’ici en raffolent. Les vendeurs s’étagent au long de la route « touristique » mais aussi passage obligé des échanges cubains, privilégiant les aires de stationnement. Une femme d’âge mûr a un très beau visage. Un vieux très ridé regarde les étrangers sans un mot, le regard absent. La population de la région est saine et vigoureuse, c’est un plaisir esthétique de la regarder.

gamin noir cuba

Nous nous arrêtons au village d’Ignacio où le bus s’était enlisé à l’aller, il y a trois jours. Le chemin de terre du village conduit tout droit à la plage, une bande étroite de sable entre l’eau et les palétuviers. Cette fois, le chauffeur fait attention de ne pas recommencer à mettre ses roues où il ne faut pas. Le village est endormi dans la torpeur du midi ; les enfants sont encore à l’école, les plus grands loin d’ici. Ils ne reviendront que dans une heure ou deux. La mer est tiède, je me baigne. Mais les hautes vagues roulent bien le baigneur sur le sable grossier qui s’élève brusquement sur la rive. Attention aux rochers cachés qui peuvent blesser. L’une des filles en a fait l’expérience. Le soleil est très vif, assommant. Pas question d’en prendre un bain, nous risquons la brûlure.

Le repas est un pique-nique pris à l’hôtel ce matin. Il se compose de poulet et de frites molles. Mais Hector, le pêcheur, un moustachu en débardeur noir, nous a fait préparer trois poissons. Ce sont de gros pageots rosés, grillés, que l’on mange avec une sauce au citron vert ou au piment. Sa femme est là avec ses deux petits enfants dont l’un est encore au chaud dans son ventre. D’autres enfants voisins viennent nous entourer, curieux comme des chatons. Nous retrouvons le petit fier de sa plaie à la hanche. Un treize ans fin mais musclé déambule souplement, vêtu d’un simple pantalon coupé. Il a un beau sourire et la curiosité amusée de son âge pour les femmes d’Occident. Encore enfant il laisse sa mère lui caresser le visage mais, déjà homme, il a le geste protecteur envers les tout petits. Un sept ans un peu demeuré, au crâne en noix de coco, se met à pleurer. « Il a perdu son père », nous dit Hector, « tout le village l’a plus ou moins adopté mais il n’a pas toute sa tête ». Je lui offre du cocorocho, dont nous avons bien trop, comme aux autres enfants qui nous entourent, en m’adressant pour cela au plus vieux assis sur un tronc.

mere et fils ado cuba

Nous quittons ce hameau sympathique après une palabre d’intellos pour savoir s’il « faut » donner quelques dollars ou des objets, ou rien, ou… Sergio joue les Pilate (l’argent n’est pas « moral »), le pékinois donnerait bien « plus » (que quoi ? on ne sait pas), Françoise est « gênée ». Yves, qui tient la caisse, finit par trancher dans le consensus mou. Ce sera 5US$ qu’il fait accepter à Hector avec quelques mots de gentillesse.

Nous reprenons la route pour la partie la moins agréable, la plaine vers Guantanamo. Le soleil de côté laisse le paysage à contrejour. Les chochottes ont peur de la climatisation, d’autres ont trop chaud et menacent d’être malades, les vitres du bus ne sont pas prévues pour s’ouvrir… Encore une palabre d’intellos avant d’opter pour le bons sens : la climatisation.

L’hôtel de la chaîne Horizonte à Santiago est celui où nous avons pris le pique-nique du premier jour, à la descente de l’avion. Il est à l’écart de la ville, comme souvent les hôtels ici. Est-ce en raison de la pénurie de bâtiments assez vastes et suffisamment modernes dans le centre-ville pour accueillir des touristes ? Ou la volonté politique de parquer les étrangers à l’écart de la population ? Il faut dire que l’île a accueilli 10 millions de touristes l’année précédente. Nous sommes en pleine saison et il faut trouver à loger tout ce monde qui double pratiquement la population de l’île ! Les chambres de cet hôtel sont dispersées dans des bungalows semés dans un dédale de jardins. Il y a même une piscine.

pere et fils cuba

Après la douche et la prise d’un daïquiri au bord de la piscine, la nuit est tombée. Elle tombe tôt comme toujours sous les tropiques. Vers 18h le crépuscule est là, un quart d’heure plus tard il fait pleinement sombre. Le dîner s’effectue dans le périmètre de l’hôtel, dans un grand hall stalinien aux lustres « vieille Espagne » qui ressemble à un ancien réfectoire de couvent. Mais c’est une réalisation de la période socialiste, la lune de miel avec l’Union Soviétique ayant conduit à l’importation de modules de béton préformés pour construire des bâtiments. Le restaurant porte d’ailleurs le doux nom de « Leningrado » ! Le repas est au buffet. Chacun se rue sur les salades, ma stratégie consiste donc à aller directement aux plats chauds avant de revenir quand il n’y a plus personne. Le filet de poisson est goûteux, moins cuit qu’à midi, et ses légumes sont croquants. A ce que nous dit fièrement le cuisinier, il est importé surgelé : ce fait montre combien le socialisme est inefficace. Importer du poisson d’ailleurs dans une île entourée d’eaux poissonneuses, il n’y a vraiment que la vision « politique » socialiste de l’économie pour l’inventer !

cuba et caraibes carte

Françoise ne peut s’empêcher de faire la connaissance d’une tablée de congénères profs ! Ils sont américains – mais oui, des USA mêmes ! Elle peut enfin user de cet anglais qu’elle enseigne aux collégiens pour engager la conversation avec une dame d’âge mûr qui s’avère être une surveillante générale de lycée. Son groupe est de Boston. Tous ces grands sachants sont là « en mission officielle » d’étude du système éducatif. C’est la seule condition pour aller légalement à Cuba quand on est américain. Il faut cependant passer par un pays tiers pour atterrir à La Havane, en l’occurrence Montréal, car il n’y a pas de vols directs depuis les États-Unis. Sans « mission » – sportive, culturelle ou cours en tous genres – approuvée par le gouvernement, chacun aurait dû acquitter une amende pour avoir été dans un pays « proscrit ». A condition d’être contrôlé, bien sûr ! Hypocrisie typiquement protestante : tout est dans l’apparence mais le business est as usual.

Catégories : Cuba, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,