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Michel Déon, Les vingt ans du jeune homme vert

Suite du Jeune homme vert, né bâtard en Normandie mais fils de noble, ce gros roman se nourrit de la vie de l’auteur, né comme lui la même année. Tous deux ont 20 ans en 1939, année où la guerre est déclarée à l’Allemagne par une France prise dans des alliances impossibles et qui se croit invincible. On sait ce qu’il en fut, la défaite, la débâcle, le honteux armistice et l’instauration d’un régime de vieux réactionnaires. Jean, engagé avec son ami l’escroc Palfy, se trouve pris dans les remous de l’époque.

Il manque d’être fusillé dans un village par une colonne SS dont le commandant joue du Brahms au violon avant de faire tirer – ce qui laisse le temps au « hasard » de sauver notre héros, via une voiture de colonel nazi où deux autonomistes bretons reconnaissent l’ex-petit Jean, qui avait porté pour eux un message à 13 ans sur son vélo.

Palfy et lui peuvent donc joindre Clermont-Ferrand, où Palfy va se faire reconnaître du bordel local tandis que Jean va tomber amoureux de Claude, une fille vue dans la rue où le soleil laisse apparaître son corps par transparence. Cet amour impossible va l’occuper quatre ans car Claude est mariée et mère d’un petit garçon demi-russe de quatre ans aux boucles blondes, Cyrille. Jean va tomber amoureux de l’un comme de l’autre, car seuls ceux qui n’ont jamais aimé que le sexe ignorent qu’un petit enfant est aussi attachant qu’une jeune femme. Mais la guerre, la Gestapo et la mère de Claude vont séparer les amants, restés chastes jusqu’au dernier instant – et Cyrille oubliera vite son papa de substitution.

Palfy refait sa fortune une fois de plus, plein d’entregent et de savoir-vivre. Bien qu’escroc, ce que Jean ne parviendra jamais à être par une qualité intime qu’il est vain de discuter, il a de l’amitié et de l’admiration pour lui : « Palfy éclairait la vie, la parait de couleurs plus audacieuses, lui tendait des pièges. Hélas, au moment du bonheur parfait, tout culbutait soudain, tout était à recommencer ! » p.94. Il trafique avec les Allemands chargés de « récolter » des œuvres d’art dans la France en guerre, il diffuse de fausses livres sterling, il engage Jean qui ne sait que faire ni où aller, pris entre Claude l’amante de cœur et Nelly l’amante de sexe qui joue tous les soirs la comédie au cinéma ou au théâtre. Jean effectue plusieurs voyages au Portugal pour changer le sterling et sa bonne mine le fait apprécier d’un agent secret du régime Salazar, ce qui lui évite d’être tué. Grâce à Madame Michette, la patronne du bordel de Clermont qu’un Palfy facétieux a chargé de mystérieuses « missions » sans but au début, mais qui s’est prise au jeu et a été repéré pour son savoir-faire par ceux qui en avaient besoin, Jean entre dans la Résistance.

A la Libération, il est emprisonné, dénoncé par la mère de Claude comme ayant fricoté avec l’Occupant, mais sauvé par le commandant de la Résistance qui prouve son activité bénéfique aux réseaux… C’est dire si l’auteur se délecte des hypocrisies, grands mots et faux-semblants de cette France avilie qui chercher à se faire croire qu’elle a « réagi », alors que très peu nombreux furent ceux qui s’engagèrent vraiment. « Claudel. J’ai récité son ode au maréchal Pétain pour les enfants des écoles », dit Nelly p.196. On peut être ambassadeur, écrivain et académicien et ne pas savoir se tenir à la hauteur de ce que l’on estime. On peut aussi être artiste, et demeurer tourmenté par des désirs interdits, comme Michel du Courseau, demi-oncle de Jean, qui peint un Christ entouré d’enfants trop délicieux pour être innocents. La « grandissante hypocrisie bénisseuse » (p.426) de ces années-là vaccine Jean contre toute croyance et toute idéologie. Après la catholique, viendra la communiste – avant la socialiste, puis l’écologiste…

Jean passe de la verdeur à la maturité, moins étalon et plus amoureux, moins avide de nouveauté que plus profond, moins naïf et plus indulgent. Il découvre la littérature dans les longs transports, et la poésie avec la théâtreuse Nelly (qui le surnomme « Jules-qui » parce qu’il ne connaissait pas Laforgue). Il découvre en même temps le veule ou l’admirable des comportements humains : il est devenu un homme et nous le quittons au bord de son chemin d’adulte. Comme il ne présente plus d’intérêt romanesque, l’auteur s’arrête là, laissant vivre désormais tout seul ce fils de papier.

Il lui a cependant inoculé ses expériences, dont la plus belle est de savoir aimer. « Ainsi, peu à peu, découvre-t-il ce qui lui est propre dans l’amour physique : une indifférence à peu près totale quand il n’aime pas et, au contraire, une hypersensibilité quand il aime. Il n’est pas loin de considérer les érotomanes comme des impuissants. Lequel d’entre eux éprouveraient un battement de cœur à l’apparition de Claude parce qu’elle a, innocemment, les bras nus ou qu’en s’asseyant elle a découvert sa jambe ? » p.120. Ou encore, avec l’enfant : « Jean aimait que Claude ne fût pas une mère excessive, à la tendresse envahissante pour son fils. Ce qu’elle faisait pour lui, elle le faisait rapidement, avec adresse, sans en parler et, en vérité, il aurait presque pu en être jaloux car elle aimait Cyrille comme un homme, d’un amour intelligent qui ne l’écrasait pas » p.233. Il faut savoir aimer ainsi, les femmes et les enfants, et Michel Déon, l’air de rien, nous l’apprend.

Michel Déon, Les vingt ans du jeune homme vert, 1977, Folio, 576 pages, €9.30

Coffret Michel Déon, 4 volumes : Un taxi mauve – Les Poneys Sauvages – Le Jeune homme vert – Les Vingt ans de jeune homme vert, Folio 2000, 2080 pages, €37.20

Les romans de Michel Déon chroniqués sur ce blog

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Théo Kosma, En attendant d’être grande 4 – Instants coupables

theo-kosma-4Ce tome 4 est la suite des trois précédents (évidemment), déjà chroniqués sur ce blog, et il vient de paraître. La fin de cet opus est plutôt chaude pour les ligues de vertu, bien que très morale au fond.

Au centre naturiste des Trois chèvres, le naturisme n’existe pas – du moins pas le concept bobo urbain qui exige tout le monde à poil. Là, tout le monde fait plutôt comme il veut, écoute son corps. Être « nu » n’est pas une décision sociale mais un plaisir partagé selon les circonstances et la température. Au contraire, « Là où il y a obligation de vêtements, le culte de l’apparence revient. » Chloé et sa copine Clarisse ont 11 ans et sont tiraillées entre l’enfance sensuelle et l’adolescence présexuelle. Elles jouent à la poupée (vivante) et matent les garçons (timides).

Chloé adulte raconte sa préadolescence et cela dure un peu trop ; Tom, son amoureux du même âge tarde à apparaître. Il ne surgit que page 37 sur 107. Comme si l’auteur avait quelques réticences à sauter le pas des relations adolescentes. D’où les considérations générales, parfois de quelque intérêt, mais qui trainent en longueur.

La cinquantaine d’adultes et la cinquantaine d’enfants « du maternel au lycéen » dans le centre vivent au naturel. « Tu me diras, la sensualité est plus ou moins présente dans tous les rapports enfantins, quels qu’ils soient et où qu’ils soient. Certes, seulement ici la note était bien plus particulière. Le cocon dans lequel nous vivions rendait tout cela très spécial. En fait, nous étions tous très tactiles les uns envers les autres, bien plus qu’au premier jour. » Toutes les activités sont prétextes à se frotter, se bichonner, se câliner. Ce qui crée un champ magnétique d’affectivité, voire d’amour collectif. La pudeur ne vient qu’avec la société, et certaines vont jusqu’au puritanisme et à la phobie – ce qui rend vraiment con : « Je le dis, si de nos jours tant de filles sont si superficielles c’est que les garçons sont trop facilement séduits. Ils pètent les plombs dès qu’apparaît l’ombre d’une jambe fine ou d’un cul moulé. Pour l’avoir, ils sont prêts à tout. »

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Enfin, Tom vint ! Aux jeux d’eau, il est « une vraie statue grecque. Abdominaux dessinés, cheveux d’un blond de paille, jambes et bras fermes. Et son derrière mes aïeux, quel derrière ! ». Mais l’évitement continue, Chloé mate, dessine, mais ne fait rien, sauf rêvasser au grand saut, compulsive. « Et pourquoi ceux qui ont envie d’aller dans les bras les uns des autres, de se serrer, s’embrasser, être peau contre peau, pourquoi ne le feraient-ils pas en toute franchise, sans devoir passer par des ateliers massages ou de faux combats de catch ? » Oui, on se demande au fil de ces pages : pourquoi ?

Car ce tome avec Tom apparaît longtemps « plus un océan d’impulsivité et d’hystérie » que sensualité émoustillante des précédents. C’est que la perversité n’est jamais loin, même si Chloé, née en 1969, ne l’a pas subie : « C’est en ces années d’enfance que les lieux alternatifs se sont aperçus peu à peu que bien des oiseaux de mauvais augure étaient attirés par leurs concepts. Des marginaux, des gens croyant à une invasion extraterrestre ou à une fin du monde eschatologique, des extrémistes de tout poil, des agressifs, des manipulateurs… Ainsi que tout un lot de vieux tournant autour de très jeunes, mineures ou non. Personne ne le voyait encore, mais tout cela faisait en sorte que le milieu baba était en implosion programmée » p.61.

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L’instant « coupable » survient enfin page 69, mais pas dans la posture 69, dans une banale cabine de couche pour une personne. « Il suffit d’être attentive, intuitive et de prendre le temps », dit la Chloé adulte à propos des gestes spontanés qu’elle fit alors pour « tenir un garçon par le bout des doigts » – et pas seulement le bout que vous croyez.

Mais après l’extase, la redescente : Tom n’était qu’un fantasme, l’opposé du Charlie tendre et presque androgyne avec qui l’on est copain. « Si j’avais été impressionnée par ses savoirs et sa débrouillardise, nous n’avions jamais eu énormément à partager, autre qu’une attirance l’un envers l’autre. Ce genre de rapports, c’est bon pour les garçons d’un soir ». Le plus beau corps ne recèle pas forcément la plus belle âme et l’amour n’est pas le sexe, ou du moins pas seulement. « Moins de passion et d’attirance physique pour plus d’amitié, de tendresse et d’amour » ? Mais c’est ainsi qu’on apprend.

L’auteur ne connait toujours pas l’orthographe, écrivant les « maternels » pour les « maternelles » et « ballade » avec 2 L pour une promenade en forêt. Mais il embrase son héroïne sur la fin, en trio avec Charlie et Clarisse. La puberté du garçon n’est pas aussi mûre que celle de Tom, mais tout va très loin quand même, l’amour évoqué est très pénétrant. Le fruit de l’arbre de la connaissance est sans conteste cueilli : Chloé « sait » – et c’est plutôt mignon. L’amour non tel qu’il est (hélas! avec la génération Youporn), mais tel qu’il devrait être (libre).

Théo Kosma, En attendant d’être grande 4 : Instants coupables, 2016 e-book format Kindle, 113 pages, €2.99

Le site de l’auteur : www.plume-interdite.com

Son dernier opus, Chloé adolescente : Théo Kosma, Quick change, 2016, autoédition format Kindle, €0.99

Les trois premiers tomes chroniqués sur ce blog

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Riga en Lettonie

L’avion de la compagnie Air Baltic va se poser à Riga, capitale de la Lettonie, siège de la compagnie et hub pour l’international. De là on peut joindre à bas coûts Moscou, Kiev, Vilnius, Erevan, et jusqu’à Tel Aviv.

L’avion au départ de Paris est mélangé : Lettons aux gamins blonds fluets, Juifs rejoignant Israël par la voie détournée, Russes transitant par la Baltique pour y faire quelques emplettes, Arméniens retournant au pays pour les vacances…

lettonie carte

De faux jumeaux blonds de deux ans font la queue avec leurs parents en poussette. La petite fille est éveillée et me regarde avec ses grands yeux tandis que le garçon dort. Dans l’avion, ce sera le petit mâle qui fera les quatre cents coups tandis que sa doublure restera plus sage. Les deux courent dans la travée centrale, ou hurlent quand il faut rester assis. Selon une fille qui a parlé en anglais avec les parents, ce sont les enfants braillards et hyperactifs du consul de Lettonie à New York. Ils sont déjà trilingues, letton, russe et anglais. Ils gênent les passagers, mais ce sont des enfants. Et le vol ne dure que trois heures.

lettonie vue du ciel

Les environs de Riga, survolé par le Boeing 737-500, montrent une mosaïque de champs avec chacun une construction, puis des bois de conifères.

Des villas nordiques construites en bois jouxtent des « piscines » creusées à même la terre comme des étangs avec une passerelle usée à une extrémité. La pluie les remplit et renouvelle l’eau qui paraît vert sombre vue d’en haut. On ne distingue aucun personnage, ni dedans ni à côté. Il fait 20° en cet été letton.

Riga plan

La ville de Riga est très étendue, peu construite en hauteur sauf quelques immeubles d’époque soviétique.

Lettonie Riga

 

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Enfant poupée des années 70

trocadero bleu citron dvd 1978

Le film gentillet Trocadéro bleu citron de Michaël Schock et sorti en 1978, met en scène un gamin de dix ans né donc en 1968 (Lionel Melet, onze dans la vraie vie). Il est blond, physique et un brin macho, imaginatif et capricieux. On lui laisse presque tout faire car il est interdit d’interdire. Certes, l’adulte qu’est sa mère (Anny Duperey) est loin d’être immature, disons qu’elle laisse plus la bride sur le cou que d’autres. Mais le jeune Phil est le prototype de l’enfant-poupée laissé à ses fantasmes, typique de l’après-68 – mignon et insupportable.

Joli, affectueux, hardi, il est considéré quasi comme un égal par les adultes. Invité à l’Assemblé nationale par le père de sa copine Caroline (Bérengère de Lagâtinerie), dont il est tombé raide amoureux sans aucun désir sexuel, ni même sensuel. Nous sommes dans un autre monde… Celui de l’enfance fantasmée comme innocence, page blanche, désirs illimités – bien loin de la réalité. Celui de l’enfance-garçon exclusivement, tant est pâlotte Caroline, bien sage en chambre rose, et mièvre lorsqu’elle « doit rentrer ». Le genre n’avait pas pénétré la société, dix ans après mai 68.

Le macho, c’est Phil. Mais pas entièrement, il garde en lui un reste de « petit Prince ». Certes, il a relevé le bas de son tee-shirt pour ventiler son ventre lorsqu’il dessine une caricature maladroite de la fille qu’il aime, on imagine qu’il skate comme les autres sans chemise en été, il prend un bain tout nu avec sa mère et saute dans son lit torse nu pour dormir avec elle ; il se laisse par ailleurs déshabiller jusqu’au slip par maman avant de ramener son drap à hauteur du sein – mais jamais, au grand jamais, il n’embrasse sur la bouche sa Caroline, ni ne dort la peau nue lorsqu’elle « a peur » et vient près de lui la nuit.

lionel melet 11ans film trocadero bleu citron

Tout cela sent fort la chimère adulte sur la sexualité infantile, « préservée » jusqu’à l’adolescence. Cela sonne faux, irréel aujourd’hui (pas à l’époque). Ce qui justifiait l’interdit d’interdire, puisque tout apparaissait « innocent ». C’était avant le porno bobo dès 22h sur Canal+ et les vidéos sur Internet qui diffusent le sexe comme gymnastique virale.

Toute une époque – révolue. En reste en moi l’image du petit blond aux cheveux casque, gracieux et intrépide, un Phil standard et démultiplié tant c’était la mode des années 70 que ces clones de Claude François à dix ans.

DVD Trocadéro bleu citron de Michaël Schock, 1978, avec Anny Duperey, Lionel Melet, Bérengère de Lagâtinerie, Henri Garcin, Gaumont, €12.99

Ce produit est disponible dans la promotion : 2 DVD achetés = le 3e offert. Entrez le code 3DVDPOUR2 lors du paiement.

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Philippe Mezescaze, Deux garçons

philippe mezescaze deux garcons
L’auteur a 17 ans en 1969 ; il cueille à son emménagement Hervé, 14 ans, rencontré à la toute nouvelle Maison des jeunes à La Rochelle dans un cours de théâtre. Car Philippe, le narrateur, est incertain et touche à tout. Il abandonne Paris et ses parents, le lycée et le bac ; il abandonnera le théâtre où il commençait à émerger. Il vit ses désirs dans l’instant, peu occupé des autres, ses sentiments s’arrêtent trop vite au bout de sa queue. La seule « intensité » qu’il vit est cantonnée au toucher.

La sécheresse de ce récit (nulle part n’est écrit le mot « roman ») montre un jeune homme sans passion, uniquement dans la sensation et le présent immédiat. Il est incapable d’aimer. Il faut dire qu’avec une mère folle et un faux père à peu près indifférent, il n’a pas eu les soutiens pour se construire.

Le lecteur 2014 s’étonne un peu que cette ville assoupie de province soit si indulgente aux amours entre mineurs, à la fin des années 60. Ce serait aujourd’hui, les passants, les commentateurs, les ligues de vertu s’empresseraient de « signaler », mettant en branle la justice pour faire cesser celle des bites. L’époque post-68 encourage ce tout permis sans loi ni avenir – qui n’aboutira à rien. Les soixantuitards qui se sont fait un nom sont ceux qui ont récupéré « le système » comme on disait alors, ceux qui ont repris le train en marche après s’être roulé quelques mois dans la transgression. Pas ceux qui sont restés dans le zapping hédoniste du seul sensitif.

Il y a quelques beaux morceaux dans ce livre, un portrait bienveillant de la grand-mère (parce qu’elle le laisse faire), une interrogation anxieuse sur le père d’Hervé (qui le couve mais au moins s’intéresse à lui), deux ou trois scènes de sensualité dans l’instant avec le blond muant de 14 ans, jouant Caligula ou Macbeth, caressant l’épaule nue par l’échancrure de la chemise devant tout le monde à l’auberge ou photographe dans le froid du matin sur la plage. Pas d’amour.

L’auteur assiste au théâtre à La Ville dont le prince est un enfant, de Montherlant, qui raconte la même histoire que celle qu’il vit, mais il trouve les rôles compassés et coincés. Certes, sa génération a muté et les mœurs se sont ouvertes, mais « l’éphèbe transi » ne comprend rien à ce qui embrase la passion, rien à la sublimation des pulsions dans l’émotion et la préoccupation pour l’autre, ce pourquoi le livre est si mince. Si l’on ne conte rien d’une passion en 119 pages, c’est qu’elle n’est que veilleuse qui jamais ne s’enflamme.

philippe mezescaze herve guibert
« Je, je, je », ne cesse-t-il de dire dans les premières pages ; « je, je, je », répète-t-il en boucle dans les dernières pages. Il n’aime pas Hervé, il le caresse. Il le dépouille de ses vêtements mais ne le baise pas, ce pourquoi il rompt sans faire de sentiment, allant jouir avec un jeune Marocain, un jeune électricien… Un souvenir lorsqu’il avait 10 ans d’un garçon de 15 ans qui s’est assouvi sur lui l’a laissé froid, détaché, sans séquelles : ce qu’il appelle « l’amour » ne s’élève pas au-dessus du sexe, purement mécanique. La scène ultime du récit, cruelle, montre ce narcissisme accentué par le ressentiment qui, au fond, a gêné le lecteur jusqu’au bout. La conclusion tombe d’elle-même : on ne peut avoir d’estime pour l’auteur.

Si l’on n’apprenait pas, au détour d’une phrase page 102 que le jeune Hervé a pour nom Guibert, le livre retournerait aux oubliettes. Et si l’on se dit que ce dernier livre de Philippe Mezescaze, à 62 ans, est peut-être son meilleur, on ne voit pas quel désir pousserait lire les autres.

Philippe Mezescaze, Deux garçons, 2014, Mercure de France 119 pages, €13.11

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Musulmans, Chrétiens et Juifs caraïmes de Crimée

Compliquée, la Crimée… Quittant Chersonèse et ses baigneurs, le bus nous mène à une heure et demie de là pour déposer nos bagages dans notre nouveau gîte. Il s’agit d’une ancienne capitale tatare, Bakhtchisaraï, réduite aujourd’hui à un gros bourg. Nous y déjeunons dans le restaurant musulman qui se fait appeler ingénument Karavansérail. Il y a bien sûr prohibition sur l’alcool, mais une bière plus chère est disponible, la Baltika désalcoolisée. Le prétexte religieux sert aux petits bénéfices.

panneau interdit alcool tatars musulmans

Nous y gobons les salades habituelles, chou, tomate concombre, puis nous sont servis des beignets au fromage et des mantek, gros raviolis au mouton haché et oignon. Ils sont gras et la pâte est trop peu abaissée, ce qui donne une consistance pâteuse à l’ensemble. Mais le gras et le pâteux sont les goûts de ceux qui ont un jour manqué. La sensation d’avoir du riche, et plein la bouche, est un plaisir que notre génération ne peut pas connaître.

monastere dormition chufut kale

Nous montons ensuite visiter l’antre des « troglomoines ». Leur monastère de la Dormition et leur église sont creusés dans la falaise d’une vallée secondaire. Pour leur confort, ces moines gras ont cependant fait bâtir un nouveau logement de bois à l’extérieur, un peu plus bas. Le site attire de nombreux touristes, presque tous venus d’Ukraine et des autres républiques de Russie.

monastere dormition chufut kale b

Deux couples d’allure hippie, à sac à dos et guitare, viennent par exemple de Saint-Pétersbourg. Ils traînent avec eux deux enfants d’environ 8 ans, dont un gavroche des villes, maigre blondinet bronzé par le grand air sous une salopette en jean de marque Gee-Jay. En Russie, pratiquement tous les jeunes garçons portent des vêtements Gee-Jay. « C’est confortable, à la mode et, ce qui est le plus important, pas cher », disent les consommateurs. Le gavroche blond s’élance sur les marches, observe, redescend, court de ci delà, entraînant son copain, empli d’énergie d’avoir quitté les faubourgs citadins. Les parents semblent plutôt avachis et blasés, sous l’emprise des fumettes.

gamin russe torse nu en salopette

Nous longeons le chemin à travers bois qui débouche sur la pente d’en face, une fois le ruisseau traversé. Il monte jusqu’au village troglodyte fortifié de Chufut Kalé. Ce site a été bâti par les Caraïmes, une peuplade juive à demi convertie à l’orthodoxie – et rejetée par chacune des deux communautés. Nous entrons par la poterne sud, élevée au 14ème siècle, tout comme le rempart à meurtrières qui la protège. Un étroit couloir creusé dans le roc est flanqué de caves servant de postes de réserve. La porte était bien gardée. La rue « du milieu », qui monte sur le plateau, traverse des restes d’habitations et les ruines d’une mosquée, puis un mausolée du 15ème. La forme en octaèdre du bâtiment vient de l’architecture d’Asie mineure. Le mausolée recèle une tombe à inscription qui montre qu’il s’agit de la sépulture de Junik-Hanim, fille du khan Toktamich.

village troglodyte chufut kale

Chufut Kalé a été fortifié entre le 8ème et le 10ème siècle. L’historien géographe arabe Abulfedi, au 14ème siècle, décrit des Alains vivant là, une tribu d’origine iranienne proche des Scythes et ancêtres des Ossètes actuels. Ils cultivaient les fruits et la vigne sur les pentes des vallées alentour, avant d’être assiégé et pris en 1299 par le Tatar Bey Yashlavski. Tous les mâles au-dessus de 12 ans furent défoncés à l’épée puis égorgés, le reste de la population réduit en esclavage. Bakhtchisaraï est resté longtemps un marché aux esclaves renommé chez les Tatars ; très jeunes filles et garçonnets pour le plaisir y étaient très prisés. L’endroit a pris alors le nom de Kyrk-Er (40 fortifications). Le premier khan de Crimée, Hadji-Girey, en fit sa résidence fortifiée au 15ème siècle lors des guerres entre khans pour secouer le joug de la Horde d’Or. Les Tatars, plus portés au commerce qu’autarciques, ont migré vers Bakhtchisaraï à 3,5 km de là, plus accessible. Seuls les Caraïmes demeurèrent sur le plateau, renommant la cité « Chufut Kalé » : en turc « la cité des Juifs ». L’endroit, vu son isolement, comprit aussi une prison tatare. L’ambassadeur de Lithuanie, Lez, l’hetman polonais Potozkiy et Vasilli Griaznoi, un ex-favori d’Ivan le Terrible, ont langui ici, entre deux séances en chambres de torture. Le voïvode russe Vassili Cheremetiev a passé 21 ans dans le donjon.

gamin chufut kale

Les 18 hectares comprennent l’ancienne et la nouvelle cité, partagées par un mur et protégées par des fortifications. L’annexion de la Crimée par la Russie a fait déserter Chufut Kalé, qui perdait de son intérêt défensif, au profit de Bakhtchisaraï. En 1834, le maréchal français Marmont note que les Caraïmes habitent les 300 et quelques maisons de la citadelle mais descendent chaque jour à Bakhtchisaraï pour leur travail. En 1839, les missionnaires écossais Bonar et McCheyne racontent que 1500 Caraïmes vivent là. De faibles communautés caraïmes vivent aujourd’hui encore à Simferopol et à Lvov.

jeune couple russe forteresse chufut kale

Le plateau fut déserté en 1852. Le dernier résident caraïme a été un érudit, A.S. Firkovich (1786-1875), qui a publié les épitaphes médiévales (dont la plus ancienne remonte à 1203) et collecté d’anciens manuscrits, aujourd’hui à la bibliothèque publique de Saint-Pétersbourg. Sa maison sur deux niveaux, perchée à l’extrême rebord de la falaise, est devenue un café et une résidence pour colonies de vacances, dont nous rencontrons les jeunes en polo bleu France qui peuplent une partie de la cour où nous allons prendre le thé.

chapelle chufut kale

Firkovitch, nationaliste, a voulu à toutes forces prouver l’origine khazar des Caraïmes. Pour ce faire, il a parfois « corrigé » les dates écrites sur les manuscrits et sur les tombes dans ses publications, ce qui a donné une image exécrable de la théorie Khazar parmi les érudits. Cela ne signifie pas qu’il n’y ait pas un fond de vérité, mais difficile à prouver à présent. Une seconde théorie fait descendre les Caraïmes de marchands de Byzance, poussés ici par leur commerce sur la mer Noire. Leur trace la plus ancienne est dans le récit d’Aaron ben Joseph dans le dernier quart du 13ème siècle. Petahia de Regensbourg fait mention au 12ème siècle d’hérétiques juifs qui n’allumaient pas les chandeliers du Sabbat dans le « pays de Kedar ». Une troisième théorie stipule la conversion des locaux au « caraïsme » après l’invasion mongole, sous l’influence des nouveaux-venus de Byzance. Ceci pourrait expliquer la langue turque des Caraïmes du lieu, leur apparence tatare et leur mode vie, tout comme l’indépendance des Caraïmes de Chufut Kalé sous les khans tatars.

forteresse caraime chufut kale

Les pièces creusées à même la falaise côté vallées offrent une perspective vertigineuse, suspendue à une centaine de mètres du fond. Trois vallées profondes se rencontrent à cet endroit, faisant de cet éperon de falaise une forteresse naturelle que les hommes n’ont eue qu’à aménager. D’un côté on aperçoit Bakhtchisaraï, de l’autre la mer à l’horizon. De quoi voir venir les ennemis de loin et se cacher à temps, hommes et bêtes confondus, dans les entrailles de la montagne. L’écho de ces pièces troglodytes est agréable et Natacha nous régale d’une chanson russe de sa voix chaude, « moïa graya » dans l’une d’elle. Juste avant que ne surgisse une guide « à la russe », pète sec, autoritaire, formatée à l’ère soviétique, qui déclare : « Les autres occupants » – nous – « sont priés de quitter la place après avoir vu, chacun son tour » !

vallee caraime chufut kale

Heureusement, d’autres touristes ne sacrifient pas à la visite de groupe. Ce sont des familles aux petits cent fois pris en photo dans toutes les positions, devant tous les points remarquables, par les parents ébahis de leur progéniture. Ce sont des jeunes en bande qui se photographient dans des poses avantageuses ou à la mode pour épater les copains restés en ville. Ou encore des gamins émancipés qui grimpent partout, intenables, infatigables, alors que les fillettes restent sagement près des parents, effarouchées par tout ce mouvement et ce vide qui fait peur. Ou aussi des jeunes filles aux claquettes inadaptées aux pierres lisses du chemin et qui ont décidé de marcher pieds nus. C’est une fois de plus toute une sociologie de la Russie en vacances qui s’offre aux regards de qui veut l’observer. L’atmosphère est familiale, disciplinée, bon enfant – traditionnelle au fond, sans remise en cause des sexes ni féminisme – mais avec cet air de liberté récemment acquise qu’avaient les Italiens dans les années 50.

fille ensandales sur les pierres chufut kale

Nous reprenons à la descente le chemin forestier qui, puisqu’il mène aux ruines, est parsemé de stands d’artisanat de bois, de bijoux, de croix de baptême, de miel de la montagne, de tisane d’herbes alentour, de romarin, de noix, de tout ce qui fleurit lorsque quiconque est disposé à dépenser.

Nous dînons tatar dans notre gîte, sous la tonnelle du jardin. Aux poivrons grillés à l’huile succède du « délice de l’imam », ces aubergines frites farcies d’une purée de tomate et d’oignon aux épices, puis des frites, « courantes ici » nous dit Natacha, des champignons frits eux aussi, du genre trompettes de la mort, enfin des fruits. C’est délicieux.

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Anatole France, Le petit Pierre

C’est la troisième fois qu’Anatole France revient sur son enfance, après Le livre de mon ami et Pierre Nozière. Mais quitte-t-on jamais l’enfance ? Pourtant, déclare l’auteur, « Je suis une autre personne que l’enfant dont je parle » p.992. Il est vrai qu’à 75 ans, les souvenirs entre 4 et 10 ans sont bien estompés, enjolivés d’histoire, emplis par l’imagination. C’est donc un livre apaisé que tricote son auteur, une atmosphère paisible où l’enfant chétif et enfiévré est regardé avec l’indulgence du grand âge. France est plus proche de sa bonne Mélanie, vieillie dans la cuisine, que de ses trop rares petits camarades : Alphonse trop vulgaire avec qui il n’avait pas le droit de jouer, le petit ramoneur savoyard sorti brusquement de la cheminée et si sage malgré sa noirceur et ses haillons qu’il l’appela son frère, et Clément, blond frêle aux oreilles comme des ailes de papillon qui ne tarda pas à rejoindre le ciel.

gamin gamine sepia

Nous sommes plongé en cette œuvre dans le véritable Anatole France, le raisonnable, le manieur admirable de la langue, l’ironiste parfois poète. Au cœur de Paris, dans ce quartier bien délimité autour de l’actuelle école des Beaux-Arts, l’enfant découvre les vitrines des boutiques, les gens de la rue et s’épanouit dans la nature des jardins publics. Il conte par anecdotes successives tout ce dont il se souvient. Mais le petit Pierre n’est pas le petit Anatole, il l’a dit. L’enfant Anatole s’est perdu avec les années ; il est devenu un autre. Il faut donc moins se ressouvenir que le recomposer à partir d’images gardées en tête ou dans les récits de famille. Ainsi Proust fit, vers la même époque, en composant sa « madeleine » à partir du vulgaire pain grillé d’enfance. Ce que conte l’écrivain est le mentir vrai, et c’est bien plus beau que le récit exact.

Mais Anatole a plus les pieds sur terre que Marcel, même si tous deux ont été couvés dans les serres de la bourgeoisie parisienne. « J’appelle raisonnable celui qui accorde sa raison particulière avec la raison universelle, de manière à n’être jamais trop surpris de ce qui arrive et à s’y accommoder tant bien que mal ; j’appelle raisonnable celui qui, observant le désordre de la nature et la folie humaine, ne s’obstine point à y voir de l’ordre et de la sagesse ; j’appelle raisonnable enfin celui qui ne s’efforce pas de l’être » p.992. Tous les retours sur soi sont aussi des bilans : malgré son enfance fantasque, Anatole France découvre qu’il a toujours été animé par la raison.

L’enfance s’achève avec la préadolescence. La lecture des pièces de Racine fait découvrir un peu mieux l’univers des femmes, tandis que la traduction du De Viris fait rencontrer les Romains illustres. « Dès que j’eus une chambre à moi, j’eus une vie intérieure. Je fus capable de réflexion, de recueillement » p.1001. Événement qui survient lorsqu’il a dix ans, à l’entrée au collège. Qui dit réflexion dit recul de l’imagination : lorsque son professeur de sixième a cité Esther et Athalie comme livre à se procurer pour l’année, l’enfant a aussitôt imaginé une aimable fermière qui recueille une petite bergère évanouie dans les fleurs au bord du chemin. Et de broder une histoire… Mais son père d’abord, puis sa mère, enfin le livre lui-même à couverture bleue qui imprime les pièces, font s’effondrer l’enchantement. L’enfance est belle et bien terminée. Avec elle le livre. Un bien joli bijou à lire à la veillée.

Une suite lui sera donnée en 1922 avec La vie en fleur, contant l’adolescence.

Anatole France, Le petit Pierre, 1919 revu 1924, dans Œuvres IV, édition Marie-Claire Banquart, Gallimard Pléiade 1994, 1684 pages, €65.08

Anatole France, Le petit Pierre, 1919, gratuit format Kindle, €15.35 broché

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Thorgal 32, La bataille d’Asgard

Thorgal 32 couverture

Tandis que Thorgal recherche toujours son dernier fils Aniel, enlevé par des magiciens, Jolan poursuit sa mission dans les autres mondes. Thorgal lie connaissance avec un Russe vigoureux, Petrov, qui va l’aider à remonter le fleuve jusqu’à Bagdad où la confrérie de la Magie rouge semble avoir ses quartiers. Pièges, bagarres, assaut d’honneur, Thorgal reste dans son rôle humain, bien humain.

thorgal cherche son fils

Pas Jolan, éphèbe blond de 15 ans qui a réussi à emprunter le bouclier du dieu Thor dans sa forge d’Asgard, le monde des dieux. Manthor lui confie une armée de poupées, ancien guerriers morts au combat et délaissés par les Walkyries, auxquelles sa mère, la déesse Vylnia, a insufflé une seconde vie.

jolan au lit

Jolan doit aller conquérir une pomme d’immortalité pour la déesse reléguée dans le monde humain où elle vieillit inexorablement. Jolan est un meneur avisé qui réfléchit toujours avant de se lancer. Il n’a pas besoin d’user toujours de force mais d’abord d’astuce. C’est ainsi qu’il parvient sans encombre au verger où vit la déesse Idun, amie de Vylnia.

jolan et la deesse

Celle-ci adore les blonds, encore plus les très jeunes, et elle initie maternellement Jolan aux premières amours.

jolan et la premiere fois a 15 ans

Le dessin de Rosinski se fait très pudique et la scène du dépucelage, qui s’étale sur deux pages, est très mignonne. Tout père aimerait que ses garçons en connaissent une semblable.

jolan depucele

jolan nu

Mais voilà que Loki, le dieu du désordre, le malin qui fait des niches aux dieux, vient fourrer son museau pointu dans les affaires de la déesse. Il veut la séduire par une chevelure blonde qu’il a coupée à la propre femme de Thor. Le brave petit Jolan, tout nouvellement devenu homme, ne se laisse pas faire.

jolan contre loki

Loki lui lance alors un défi : que leurs armées s’affrontent et l’enjeu en sera le bouclier de Thor pour lui si Jolan est vaincu, ou la pomme pour Jolan s’il vainc l’armée de Loki. Ruse valant mieux que force, les poupées de Jolan aveuglent les géants de Loki avant de leur taillader les jarrets. Mais Loki a tout prévu et un filet vient ramasser le gros des soldats de Jolan : Loki met la main sur le bouclier. C’est alors que Thor surgit et reprend son bien, tout en protégeant Jolan du feu craché par Loki.

jolan a vaincu loki

Vigrid, le messager d’Odin, survient comme la querelle des dieux semble s’envenimer ; il appelle tout le monde à la table du dieu suprême qui jugera en équité. Jolan expose son cas, Loki le sien, et le témoignage de la déesse Idun comme de la femme de Thor convainquent tout le monde que Loki est un fourbe – une fois de plus. Il est condamné à l’exil pour 5000 lunes, tandis qu’Odin rappelle les règles de séparation des mondes pour le bon ordre cosmique.

jolan repos du guerrier

Jolan, 15 ans, qui a baisé une déesse, vaincu un dieu et s’est fait reconnaître d’Odin en personne, est ramené dans son monde humain par Vigrid métamorphosé en cheval ailé. On peut dire qu’il a vécu !

jugement d odin

C’est un peu tiré par les cheveux (blonds flottant), mais la geste de Jolan est émouvante et jolie. Même un adulte, qui l’a vu grandir au fil des albums et des années, s’attache à ce garçon qui pourrait être le sien. Il met en acte les qualités qu’il a acquises de son père et dont il est fier. Les scènes alternées où Thorgal, dans le sombre monde humain du nord, se met en quête d’Aniel font redescendre régulièrement sur terre les jeunes lecteurs, ce qui est bienvenu.

Rosinski & Sente, Thorgal 32, La bataille d’Asgard, 2010, éditions Le Lombard, 48 pages, €11.40

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Thorgal 31, Le bouclier de Thor

Thorgal 31 couverture

Suite de la quête initiée dans Moi, Jolan, où les cinq compères ont réussi à parvenir au château de Manthor à l’aide de leur intelligence, de leur courage, et de leurs talents physiques. Les « pouvoirs » sont en plus et Manthor les en a privés pour les tester. Lorsqu’il leur redonne, dans la salle du petit-déjeuner, c’est aussitôt une suite de défis que se lancent les ados. Ils veulent se mesurer afin d’apparaître comme le meilleur, fille comme garçon. Sauf Jolan, un peu naïf, qui voudrait les voir tous unis.

jolan 15 ans demi nu

Mais quand chacun a pris conscience que la mission devait recourir aux talents des cinq, les voilà tous attentifs : l’engrenage du temps permet un passage entre les mondes durant certaines périodes lunaires. Ce passage est barré par une porte massive aux cinq serrures. Chacun des candidats possède le pouvoir d’en ouvrir une, ils doivent donc collaborer jusque là. Ensuite, ce sera chacun pour soi.

mission des adolescents

Tout se passe au mieux puisque la bande a un but commun et que chacun a pu jauger les autres. Jolan est le seul à vouloir en savoir plus sur Manthor, au lieu de toujours « s’entraîner ». Lui utilise sa tête, pas toujours les autres…

jolan apres l effort

Rosinski est heureux de dessiner l’éphèbe blond aux cheveux flottants et au col dégrafé. Il le réussit mieux que préadolescent aux traits incertains et aux cheveux noués des albums précédents. Ce qui donne quelques postures réussies, malgré l’encrage baroque un brin criard.

jolan ephebe blond

Assommé par une rivale, Jolan se retrouve fort en retard pour aller, au-delà de la porte, dérober le bouclier dans la forge de Thor. Au lieu de se précipiter pour rattraper le temps perdu, il préfère monter en haut de l’arbre Yggdrasill pour mesurer la distance. Il calcule qu’en trois jours il est impossible d’aller et de revenir.

jolan adolescent

Aussi, plutôt que rester bloqué 300 jours du mauvais côté du monde, sous la menace constante de la colère des dieux pour cette transgression, il revient sur ses pas et repasse la porte ouverte.

jolan 15 ans et demi

Au lieu de se mesurer au temps, pourquoi ne pas tenter d’arrêter le temps ? Il suffirait de bloquer provisoirement son mécanisme. Il n’est pas le seul à avoir eu cette astuce, mais comme le fils de duc se rue sur lui, dard pointé, pour l’enfiler de l’épée, Jolan feinte puis l’immobilise. Il trouve tout seul la bonne manière de bloquer l’engrenage du temps. Une branche du fameux arbre Yggdrasill, bien plus solide que tout métal, fait l’affaire.

Jolan a alors tout le temps qu’il lui faut pour aller dans la forge de Thor, prendre le bouclier, et le ramener sans aucun danger, dieux, humains et monstres restant figés dans leur dernière posture. Ses concurrents surtout : l’un sur le point d’être écrabouillé par le marteau de Thor, l’autre d’être grillé par un dragon, une autre d’être avalée par une plante carnivore. Jolan, élevé par un Thorgal qui n’a jamais abandonné personne à son sort, ne peut se résoudre à jouer perso, malgré sa victoire. Il fait charger tous ses concurrents sur un charroi tiré par les poupées animées par Manthor qui lui servent d’assistants.

jolan elu de manthor

Bien qu’ayant sauvé la vie des autres, ceux-ci ne sont guère reconnaissants et il faut les forcer pour qu’ils ravalent leur orgueil et lui fassent « allégeance ». Ayant conquis le bouclier de Thor, il est désormais le seul « élu » de Manthor. Intelligent, courageux, généreux, l’adolescent passe brillamment les épreuves. Il fait jouer sa tête avant ses bras, n’hésite pas à se lancer dans le danger après l’avoir calculé, mais n’a aucun ressentiment envers les autres malgré leurs coups tordus. C’est un éphèbe idéal de la vertu antique, un exemple pour les égocentrés narcissiques produits par notre époque. La mission n’est pas terminée, mais ce sera pour un autre album.

aaricia a attire le malheur

Car, pendant ce temps, la bêtise obstinée d’Aaricia a attiré une fois de plus le malheur sur la famille. Elle est allée voir une sorcière pour connaître l’avenir réservé à Jolan ; le destin l’a punie pour cette démesure. La vieille rusée apprend plus d’elle qu’elle ne lui apprend et, par son espion (un beau chat noir au poil luisant), écoute Aaricia dévoiler ses supputations à Thorgal. La sorcière ne peut donc qu’en profiter et, pour être admise dans la Confrérie de la Magie rouge, son rêve, elle n’hésite pas à convoquer de puissants magiciens : Aniel est le petit-fils secret de Kahaniel de Valnor, pétrifié par les dieux. A ses dix ans, il manifestera son pouvoir à travers l’enfant.

la sorciere apprend tout d aaricia

Surtout que l’esprit magicien croit deux fois plus vite que le corps humain… Il faut donc faire vite et Aniel est enlevé à celle qui se voulait comme sa mère, ainsi l’a-t-elle promise un peu légèrement à Kriss de Valnor.

bateau viking sur la mer

Aaricia a donc échoué, et voilà Thorgal reparti en errance par sa faute, à la recherche du bambin perdu… Un clin d’œil de Jolan dans le ciel, via Manthor, lui permet cependant d’être conforté dans cette ultime quête.

Rosinski & Sente, Thorgal 31, Le bouclier de Thor, 2008, éditions Le Lombard, 48 pages, €11.40

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Thorgal 30, Moi, Jolan

Thorgal 30 couverture

Le lecteur sentait bien le scénariste Van Hamme lassé de son héros. Au bout de 25 ans, cela se comprend. Depuis Le Royaume sous le sable, l’aventure patinait, avec un sursaut dans Le Barbare, mais qui reprenait tous les tics et les trucs précédents. Il était temps de laisser la place.

Dès l’album 28, Kriss de Valnor, commence le cycle de Jolan. Le fils est âgé alors de 14 ans et doit désormais s’émanciper de son père, quitter sa mère et sa famille, c’est inscrit dans son programme génétique comme dans celui de tous les adolescents.

Son visage change et Rosinski lui dessine à 15 ans un port de prince blond digne du prince Erik de Pierre Joubert, malgré un gouachage qui gâche les traits.

jolan doit etre lui meme

Jolan a déjà pris les choses en main quand papa était réduit à l’impuissance et Aaricia tout instinct sans astuce. Dans Le sacrifice, l’album qui précède, il va même jusqu’à offrir « sa vie » pour sauver son père, inversion touchante des choses. Mais pour cela il a promis à Manthor, mi-dieu, mi-homme, de le servir quelques années. Seul Thorgal l’a entendu partir et lui a donné, avec tout son amour, ses derniers conseils.

Jolan est désormais seul, il doit décider par lui-même, tous les sens en alerte mais sans précipitation, comme le lui dit Manthor dans sa première leçon dans le rôle de Mentor. Inversion de l’Odyssée : c’est Thorgal qui est cloué chez lui, au contraire d’Ulysse, et son fils Jolan qui erre entre les mondes, au contraire du fils d’Ulysse Télémaque.

jolan 15 ans

Son astuce, sa volonté et son goût des autres permettront à Jolan de passer victorieusement les épreuves. Telle est l’apprentissage, un peu lourd, mais adapté à l’époque de cet album : 2007 voit en effet la crise financière exploser par orgueil astucieux, volonté implacable et égoïsme cupide. Chaque étage de l’homme – intelligence, courage, physique – doit s’exercer, avec détermination mais sans excès. Inutile de se vanter, mieux vaut agir judicieusement ; inutile de se jeter tête baissée dans l’action, mieux vaut réfléchir à la meilleure façon de faire ; inutile de faire étalage de ses muscles ou de ses armes, mieux vaut mettre en commun les talents. Cette éducation me plaît et donne à la série Thorgal cet optimisme de la volonté et de la mesure qui est le meilleur de l’Occident (grec, romain – et viking !).

thorgal explique a louve le depart de jolan

Sente, le nouveau scénariste, tâtonne un peu, ce pourquoi l’action ne commence vraiment qu’au quart de l’album. Elle suit la tradition de présenter en succession Jolan qui progresse et ses parents qui régressent. Aaricia montre une fois de plus combien elle est butée. Mais elle apprendra d’une sorcière qui est vraiment Kriss de Valnor, violée à 10 ans…

kriss 11 ans abusee par une brute

La petite Louve est très mignonne, désormais l’aînée des enfants qui reste. Le bambin Aniel montre à plusieurs reprises des yeux rouges, ce qui laisse présager d’autres mystères dans les albums à venir, et lorsqu’il va grandir.

jolan et la bande ado

Des épreuves pour Jolan, il y en a à tous les étages de l’humain : l’astuce de la barque prenant l’eau, le courage contre le feu, l’exercice acrobatique envers le monstre de boue. Seuls deux pieds pourront fouler le seuil de l’initiation, avait prédit Manthor, mais Jolan n’est pas seul dans la quête : quatre autres sont mandatés, deux garçons et deux filles – très différents. Ils font connaissance sur le chemin, tout en se méfiant les uns des autres : le vaniteux fils de duc, l’acrobate tatoué à l’épaule nue, la punkette habile aux cordes et la guerrière à l’arbalète. Jolan reste ce garçon gentil et déterminé, façonné par son père, qui répugne à jouer perso.

jolan et ses compagnons chutent

Il en sera récompensé par l’accueil de toute la bande dans le château de Manthor après avoir exercé et fait exercer à chacun la tête, le cœur et les bras.

la vie en noir ou en espoir

Dernière leçon, lorsque les étoiles du ciel dessinent le visage du père bien-aimé Thorgal. A chaque instant Jolan est libre de choisir comment il voit les choses : en noir ou en espoir. C’est bien dit, un peu martelé, mais toute pédagogie ne peut qu’être infinie répétition de choses simples. Malgré le passage des années, j’aime bien la série.

Rosinski & Sente, Thorgal 30, Moi, Jolan, 2007, éditions Le Lombard, 48 pages, €11.40

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Mari Yamazaki, Giacomo Foscari

gioacomo foscari couverture

C’est la mode des mangas japonais de s’intéresser à la vieille Europe, qui les change des États-Unis. Mari Yamazaki est déjà l’auteur de la série best-seller Thermae Romae, plus de 5 millions d’albums vendus dans le monde.

Le Japon et l’Italie sont des pays vaincus de la Seconde guerre mondiale, les Japonais y trouvent des affinités. Giacomo est Vénitien et son père, fier de croire son sang plus pur qu’ailleurs en Italie en raison de l’isolement de Venise sur la lagune, lui a légué une statue de Mercure.

L’enfant est séduit par la prestance physique et la ruse du dieu des intermédiaires, commerçants et voleurs. Il assimile Andrea, un gamin de son âge, au dieu antique. « Andrea est beau et libre. Au fond de moi je l’ai envié ». Fils d’employé, illettré et n’allant pas à l’école, le jeune blond est élancé, agile et vigoureux comme la statue. Il n’a pas froid aux yeux quand il vole une pomme, ni aux pieds puisqu’il court pieds nus. Pas méchant, il n’hésite cependant pas, torse nu, à dominer un copain pour négocier son morceau de pain. Giacomo admire cette indépendance, si loin de la morale des curés qu’il reçoit de son milieu bourgeois catholique. Il est secrètement amoureux d’Andrea, un modèle.

andrea gamin beau et libre

Celui-ci s’engage à 18 ans contre le fascisme, ce que Giacomo ne peut se résoudre à faire, trop tenu par son milieu. Andrea ne reviendra pas de la guerre, malgré les adieux plein d’émotion qu’il a faits à Giacomo, qui, adolescent, lui a appris à lire et à aimer la poésie.

A la mort de son père, industriel spolié par le fascisme, Giacomo part enseigner l’histoire romaine à Tokyo. L’auteur trouve donc des parallèles : « C’est dans ce Japon sans contraintes religieuses que je pouvais me représenter le monde romain antique ». Dans le bar à thème où il va écouter Maria Callas, Giacomo est séduit par un serveur, l’éphèbe Shusuke qui lui rappelle Mercure.

Mais Shusuke est amoureux de sa sœur et répugne à faire comme elle, à « se chercher un protecteur ». Il faut dire que la petite fille a été violée enfant par le directeur de l’école, avec le consentement de sa mère, pute à soldats yankees. Les deux enfants sont probablement métis, demi-occidentaux, d’où leur étrange beauté rendue par le crayon idéal du style manga.

shusuke ephebe japonais

Nous suivons donc le professeur Giacomo entre ses amis japonais, l’écrivain et le médecin. Il est sensible comme eux aux êtres jeunes et aux cerisiers en fleurs – à tout ce qui change et qui vit, éphémère. A l’inverse des Romains, les Japonais ne se veulent pas maîtres et possesseurs de la nature mais immergés en elle. La floraison des cerisiers est une fête collective et, le reste de l’année, même les enfants sont sensibles aux petites bêtes.

Le tome 1 de cette histoire allèche donc le lecteur par un doux choc de civilisation, le début d’une romance où les filles séduisent autant que les garçons, et par un dessin épuré, distillé en noir et blanc. Un bel album pour ado ou adulte d’où suinte la poésie.

Mari Yamazaki, Giacomo Foscari – livre 1 Mercure, 2012, traduit du japonais par Corinne Quentin, adaptation graphique de Jean-Luc Ruault, éditions Rue de Sèvres août 2013 , 190 pages, €11.88

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Moskenes et musée du télégraphe de Sørvågan

Je pousse jusqu’à Moskenes à pied, distant de 3 km, endroit où nous prendrons le ferry de retour. Il n’y a rien à voir que quelques maisons, une petite église entourée d’une pelouse sur laquelle s’élève une stèle de granit aux morts de 1939-45, et une maison des Témoins de Jéhovah.

moskenes eglise Lofoten

Le bar près du quai d’embarquement des ferries permet de boire un pot avant de partir. Une famille de tout blond est installée et le petit garçon me regarde avec l’insistance de la curiosité. Je suis trop bronzé pour son habitude.

moskenes port de ferry Lofoten

Pas grand monde aujourd’hui, autour de 1130 habitants, mais constamment du monde dans l’histoire : des traces d’habitats de l’âge du fer, datant de 5500 ans sont déjà présentes sur ces îles. Surtout à l’est, où les conditions portuaires sont plus favorables.

moskenes Lofoten

Dans la rade, un vélo est curieusement accroché à un poteau. Il ne doit être accessible à pied que lors des grandes marées. Dans un virage, un mur de mouettes offre son abri du vent et sa chaleur à toute une colonie. Elles ne piaillent pas à gorge ouverte, comme souvent mais se dorent au soleil, savourant la chaleur.

velo sur l eau moskenes Lofoten

Sur la route qui serpente en S, suivant les sinuosités de la côte, des fleurs, des maisons en bois, des boites aux lettres.

villa ete Sørvågan Lofoten

Devant une grande maison flanquée d’un garage, un gamin en short lave au jet une voiture au soleil. Un copain habitant en face, chaussé et vêtu d’un tee-shirt bleu, l’aura rejoint à mon retour. Nous voyons très peu de gosses dans ces villages dispersés.

gamin laveur Sørvågan Lofoten

Je visite le petit musée du télégraphe qui n’ouvre que de 11 à 17 h. Pour 40 NOK (5€), le fils du dernier directeur régional du télégraphe fait visiter sa maison vouée aux souvenirs. Un siècle et demi de techniques de la communication sont recueillis ici. On se demande pourquoi le premier télégraphe a été installé en 1861 sur cette côte la plus sauvage d’Europe. Qu’à cela ne tienne, c’était pour rendre la pêche à la morue plus rentable, de 25% selon le rapport 1859 de l’inspecteur des pêcheries Motzfeldt. Appelé Lofotlinja (ligne Lofoten), long alors de 170 km reliant 9 villages dont Svolvaer, il a été remplacé dès 1906 par le télégraphe sans fil à code Morse de technologie Telefunken, le premier du nord de l’Europe. En 1908 a eu lieu le premier contact norvégien avec un bateau en mer depuis Sørvågen. En 1919 est inauguré le radiotéléphone « Cod and com », morse et morue. En 1941, durant la guerre entre Allemands et Alliés, le mât radio de Søvågan a été détruit. Mais les Allemands ont développé durant la guerre la radio à large bande pour des transmissions plus sûres. L’Autorité norvégienne des télécoms a mis la main après guerre sur des équipements Telefunken dans la bande décimétrique et a pu établir, dès 1946, le premier fil radio civil. Le musée présente une impressionnante collection de téléphones, depuis ceux à manivelle et lampe jusqu’aux derniers mobiles roses chinois à bas prix. Le fils, qui a mon âge, montre des photos de son père en exercice et de lui enfant.

musee telegraphe Sørvågan Lofoten

Du ponton du rorbu où je lis, j’observe deux ados arriver en canots à moteur, un chacun, annoncés de loin par le ronron rendu aigu par la vitesse. Ils font s’envoler en criaillant les bancs de mouettes, posées sur l’eau pour se chauffer au soleil. Ils les visent exprès, ces oiseaux leur déplaisent par leurs cris discordants et incessants. L’expression « vos gueules, les mouettes ! » n’a pas été rendue célèbre pour rien. Les ados ont peut-être 14 et 12 ans, un brun et un blond, l’aîné enveloppant et protégeant le cadet par ses virevoltes en canot. La même frime qu’en scooter dans nos rues. On dit qu’ils draguent les filles de la même façon. Habituellement en tee-shirt car c’est l’été, ils ont enfilé veste et combinaison flottante pour aller sur la mer. Élémentaire prudence de fils de marins.

Sørvågan Lofoten

Le groupe de trentenaires qui nous a rejoint dans le rorbu d’à côté, a eu aujourd’hui une rando folle qui a duré dix heures vers le plus haut sommet des Lofoten le Hermanndalstinden, 1029 m. Nous leur donnerons du poisson, un lieu chacun, qu’ils feront griller au retour vers 22 h, très fatigués. Leur randonnée alpine a dominé la baie avec passages à vide et, peut-être, la vue des aigles pêcheurs qui nichent en altitude. Partis trop tard, ils se sont étirés, le sommet étant toujours plus loin. Trois ont abandonné après le pique-nique (encore six heures de marche, dont trois pour monter après manger), deux autres 200 m – donc deux heures – avant la fin ; seuls quatre plus le guide ont continué, le couple de chasseurs alpins de 30 ans et les deux cousins. Ils ne sont pas venus pour jouir du paysage mais pour en chier; pas pour la culture mais pour la nature. Des bêtes.

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Thorgal 29, Le sacrifice

Thorgal 29 couverture

Jolan a grandi, Thorgal est forfait, le dessin change. Rosinski passe de la ligne claire, plutôt classique, à une gouache baroque style heroïc fantasy. Je n’aime pas cette concession au style jeu vidéo, les personnages sont moins purs, brouillés dans un flou émotionnel, plus sombres. Le classicisme recule au profit de cette espèce de romantisme noir dont les vampires, les morts-vivants et autres monstres venus du passé ou de l’espace peuplent l’imaginaire des années 2000.

Je ne crois pas que le message véhiculé soit plus clair. L’inconscient serait même à la régression, dont on sait ce qu’elle a donnée dans les années 30.

La petite famille erre dans la campagne avec Thorgal en légume sur un traineau. Empoisonné puis naufragé, il est très atteint, d’autant qu’il a vieilli. La fin de l’album montrera même ses tempes grises.

A Jolan, le fils adolescent, de prendre le relai. Mais le gamin n’use encore de ses pouvoirs que négativement, pour détruire et non pour reconstruire.

jolan use de ses pouvoirs

Il n’est pas fini et il lui faudra apprendre, ce qui ouvre de nouvelles perspectives aux aventures.

vigrid dieu blond

Au moment le plus noir, affamés, sans forces, à la fin de la nuit, sous la pluie froide du nord, Aaricia ne trouve d’autre ressource que d’invoquer les dieux. « La déesse Frigg l’entend » (hum !) et envoie par l’arc-en-ciel Bifrost (le chemin entre Asgard et Mitgard) Vigrid, petit dieu faune, joli blond aux yeux en amande qui plaît beaucoup à Louve. Il intervient juste à temps pour empêcher le seigneur du lieu de décapiter Thorgal, d’éventrer ses mômes et de griller sa femme après avoir fait passer tous ses hommes dessus. Le soudard brut, que Jolan a fait plonger dans ses propres douves la veille pour avoir refusé avec mépris de les aider, est mis en fuite par Vigrid sous l’apparence d’un ours gigantesque.

Il redonne vie à Thorgal pour seulement deux jours, à condition qu’il accomplisse une mission dans l’entremonde. Mais il n’a pas le temps d’en dire plus qu’Odin foudroie Thorgal et le dissout dans les airs. Jolan, voulant le retenir, s’accroche à lui et est aussi emporté. Père et fils se retrouvent dans un monde parallèle, situation déjà vécue par l’enfant des étoiles. Magique ! C’est ainsi que l’on fuit la réalité.

jolan tire une fille a poil

Thorgal parfait l’éducation de Jolan en lui ordonnant de ne pas se fier aux apparences et de pointer les belles femmes à poil qui s’offrent à ses yeux. Subtile allusion aux 15 ans de l’adolescent, sensible aux charmes féminins. La seule vraie Gardienne des clés porte sur sa vulve la ceinture d’immortalité qui l’empêche d’être atteinte par la flèche, mais pas les autres, qui se révèlent d’infects insectes.

jolan incite thorgal a se battre

La mission est de retrouver un héros de l’entremonde, fils d’une déesse qui a fauté avec un humain, transgressant ainsi les lois du cosmos. Manthor est le magicien qui guérira Thorgal, mais il faut le découvrir. Pour cela distinguer une porte entre les mondes, une faille provisoire.

jolan secoue par thorgal

C’est la mission de Jolan, et il l’accomplit sans le savoir : on ne peut passer d’un monde à l’autre que sans y penser… Jolan, épuisé par le froid et les épreuves, disparaît sous les yeux de Thorgal qui met deux pages à trouver comment avant de le suivre.

Pendant ce temps, Aaricia et la marmaille sont transportés par la barque de Vigrid qui vole au-dessus des flots jusqu’à son village natal des Vikings du nord. Deux préados qui s’amusaient à quelques jeux sexuels sur la boue de la rive, n’en croient pas leurs yeux : « il n’y a que dans les rêves qu’on voit une barque voler », dit le garçon Bjarn à la fille Helgi. Quand ils racontent cela aux ménagères de moins de 50 ans qui forment, comme partout, la sagesse des nations, la rumeur médisante veut que « la sorcière » ait fait un pacte avec les démons. Il faut donc la bannir à nouveau – pour garder ses biens distribués entre toutes les mégères. Mais le tribunal démocratique des mâles adultes, le thing, en décidera autrement.

Les avatars de la famille se croisent avec ceux du père et du fils. Thorgal plonge malgré lui dans « l’eau d’or » qui donne accès à l’entremonde de Manthor, mais se retrouve comme toujours épuisé sur le rivage d’une île rocheuse où de gigantesques crabes s’avancent pour le dépecer. Incarnations symboliques de sa maladie, peut-être, le crabe étant l’image du cancer qui dévore les intérieurs. C’est Jolan, amené par le providentiel Vigrid, qui tue les monstres, à coup de flèches, puis d’épée, symboles phalliques appropriés par l’adolescent. Le gamin est devenu un mâle et crie sa victoire au monde entier.

jolan vainqueur du crabe

Vigrid ne peut cependant l’aider plus et doit rejoindre le monde des dieux. C’est à Jolan de jouer. Manthor lui demande sa vie contre celle de son père et le gamin accepte.  Le sacrifice est celui du fils pour le père, une inversion des valeurs courantes où les parents se sacrifient plus volontiers pour leurs enfants, une utile leçon aux petits narcissiques des égoïstes parents soixantuitards. Mais donner sa vie n’est pas forcément mourir…

jolan donne sa vie

Manthor guérit Thorgal, Jolan découvre l’énigme classique qui permet de choisir la bonne porte entre un menteur et un qui dit toujours la vérité. Ce n’est pas dit dans l’album, Jolan promet à Thorgal de lui apprendre, émancipé déjà (il sait des choses que son père ne sait pas). Pour résoudre le dilemme, il suffit de demander à l’un si l’autre dit vrai, puis de demander à l’autre quelle est la bonne porte – puis de choisir celle qui n’a pas été désignée.

Père et fils, rhabillés et réarmés, retrouvent leur monde. Ils affrontent les mégères puis le thing du village et une vie paisible se profile alors pour un Thorgal fatigué, nanti d’un fils de plus qu’Aaricia a fait sien.

Jolan doit honorer sa promesse. A 15 ans, il part accomplir son initiation auprès de Manthor, à qui il a donné « sa vie » pour quelques années. Le nom rappelle le Mentor ami d’Ulysse à qui il avait confié l’éducation de son fils Télémaque.

depart de jolan 15 ans

Adieux émouvants du père éreinté par 29 aventures et du fils aux forces toutes neuves qui va découvrir son avenir. Car si « nous ne sommes pas toujours maîtres de nos destins », lui enseigne Thorgal dans une dernière étreinte virile, il est pour cela nécessaire de rester « droit, vaillant et heureux ». Ne pas oublier le bonheur : la vie pour s’accomplir n’est ni un chemin de croix ni une vallée de larmes, mais le choix d’une vie bonne entre roses et épines. La philosophie viking est ici et maintenant, bien loin de la démission chrétienne toute entière tournée vers « l’autre » monde – que certains aujourd’hui continuent de traduire en « autre » politique.

L’adolescent a grandi, il doit se séparer des siens, période émouvante où l’attrait de l’aventure se mêle au regret de quitter l’affection du cocon. Mais telle est la vie, tous les ados doivent l’affronter. Jolan, nul n’en doute, en sera digne. Dommage que le dessin gouaché lui rende moins bien hommage.

Rosinski & Van Hamme, Thorgal 29, Le sacrifice, 2006, éditions Le Lombard, 48 pages, €11.40

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Andreas Rosseel, Judith von K.

Tempête et passion (Sturm und Drang), tels sont les ingrédients de ce beau premier roman d’un auteur flamand. Il dit la rencontre d’un garçon blond de 12 ans avec une comtesse allemande, dans les prés de Courtrai, combien il lui rappelle son fils, tué avec son père lors d’un accident d’avion. Alex le beau vivant devient le double d’Axel, celui qui est mort. Elle l’apprivoise, l’encourage et l’élève à la grandeur. Celle de l’amour, la révolte des sentiments sur l’abstraction du devoir, la vérité de l’être contre les principes inadéquats de la morale.

La passion est mal vue en ces années étriquées. Morale rigide, toute contrainte d’église et de surveillance voisinière. Si nos collèges laïcs fabriquent du crétin, les collèges religieux des années 1940 fabriquaient du chrétien ; les nôtres sortent pour une bonne part illettrés, les leurs sortaient pour la plupart névrosés. Comment ne pas l’être lorsqu’on vous terrorise par les flammes de l’enfer vous grillant pour l’éternité… parce qu’on a montré à 5 ans son zizi à un copain ? Comment ne pas l’être lorsqu’à 13 ans, on croit toujours que les bébés naissent dans les choux ? Mais qu’est-ce donc que « le fruit de vos entrailles » qu’on ânonne à la messe dans le ‘Je vous salue Marie’ ? Rien qu’à côtoyer une veuve riche, les mauvaises langues se mettent en branle, alléchées de péché. Un jars blanc de 13 ans ne serait-il pas capable de tous les vices ? Il y a une bêtise crasse dans la bourgeoisie des petites villes ; Simenon ne s’y est pas trompé, qui les croquera férocement juste après la guerre.

Oh, autant vous prévenir : il ne se passe rien d’ouvertement sexuel entre cette femme de 37 ans et ce garçon de 13. Ni pages torrides ni écarts physiques. Les deux ont beau se tenir les épaules et dormir parfois la tête de l’un sur le ventre de l’autre, ou ramer en slip sur une rivière des Ardennes, l’adolescent est trop sensible pour être forcé, trop candide pour agir en adulte. Elle l’aime avec un cœur de mère, il l’aime comme telle, ayant manqué de la sienne en bas âge. Ce Jean-Jacques a trouvé sa maman de Warens. Elle l’écoute, le suit, le guide. Il pédale 14 km en vélo chaque semaine pour apprendre le cheval, le jardin, la musique. Il travaille tel Sébastien parmi les hommes (célèbre feuilleton TV des années 60) comme palefrenier occasionnel dans son domaine. Il devient bon au collège, puis au piano. Tout le roman est sous le signe de Rousseau : la passion, la nature, l’élan de la musique, l’amour d’une mère. L’éducation qui mûrit, grandit, le cœur empli juste comme il faut.

L’éclosion de l’adolescent est décrite de façon réaliste et pudique : « L’âme pure et candide d’Alex, son esprit vif et curieux, cette soif et cette faim jamais assouvie d’apprendre, de connaître toujours davantage, était comme un sol fertile qui attendait qu’elle y sème les semences de sa formation supérieure d’artiste et de psychologue, de mère et de pédagogue… » p.86. Quiconque s’intéresse à ses enfants ou aux proches qui ont cet âge privilégié reconnaîtront sans peine le portrait sensible.

La tempête, c’est le décor de la Seconde guerre mondiale faite par les nazis à l’humanité entière. Des bombes tombent sur la ville et enterrent vifs toute une famille dont les cinq enfants étaient au collège d’Alex. La Gestapo traque tous les Juifs pour les déporter avant que la guerre finisse. Justement, la comtesse est née de grand-mère juive, dont elle a hérité les cheveux noirs et les yeux sombres. Un ami de son mari, colonel versé dans la SS, la prévient de s’enfuir.

Il est dommage que l’auteur soit fâché avec la concordance des temps, et que l’éditeur ait failli à son devoir de correcteur. De telles erreurs mettent mal à l’aise la littérature : « Elle fit pivoter le tabouret. Ses mains restaient… [restèrent serait plus correct] » p.31 ; « les deux semaines qui suivirent étaient [furent] longues et monotones » p.37 ; « de temps en temps, Tristan s’arrêta [s’arrêtait] de manger… » p.38 ; et tant d’autres : « comme il est dommage que tu ne peux [puisses] pas m’écrire » p.141…

Le roman est bon, écrit d’une traite, en quinze jours semble-t-il, dans la fièvre d’une réminiscence autobiographique. Le meilleur s’écrit toujours dans la fièvre – sauf que, comme pour forger une épée, il ne faut pas oublier de plonger l’ouvrage dans le froid de la correction rigoureuse !

Mais que cela ne vous rebute pas : j’ai beaucoup aimé ce roman et je vous en conseille vivement la lecture. Vous comprendrez probablement mieux vos adolescents, et l’être humain tout entier.

Andreas Rosseel, Judith von K., septembre 2012, éditions Baudelaire, 165 pages, €15.20

L’auteur : Andreas Rosseel est né le 26 août 1930 à Courtrai, en Flandre, dans un milieu catholique et bourgeois. Diplômé régent en Langues Germaniques à l’Institut St Thomas de Bruxelles, il a ensuite obtenu sa Licence et son Agrégation en Philologie romane à l’Université Officielle du Congo (où il a également enseigné) et à l’Université Libre de Bruxelles. Il a consacré toute sa vie à l’enseignement, notamment en littérature française.

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Thorgal 19 La forteresse invisible

Née en 1977, la bande dessinée Thorgal devait se renouveler. Seize ans plus tard, voici que l’enfant venu des étoiles, Thorgal, hésite entre suivre une vie d’aventures ou revenir vers les siens. Les grands espaces sont dans ses gènes, lui qui est né ailleurs ; mais l’amour l’attache, conquis de haute lutte.

Il aime sa femme Aaricia, son fils Jolan qui a dans les 7 ans, et Louve, sa dernière née encore bébé qu’il ne connait pas vraiment. Thorgal est comme Ulysse, parti en guerre qui veut revenir sur son île, mais que certains dieux veulent empêcher.

L’album s’ouvre sur un cauchemar, sa femme et ses enfants lui tendent les bras mais un gouffre les engloutit à deux pas de lui. Il se réveille aux côtés de son âme damnée, Kriss de Valnor, la Circé implacable amoureuse de lui.

Elle le provoque : pourquoi reste-t-il avec elle, la belle Kriss, s’il pense sans cesse à « cette petite dinde » d’Aaricia (dont elle est jalouse) ? Il préfère le souvenir enfui à la jeunesse offerte. La malédiction de Thorgal, elle n’y croit pas, toujours dans le présent, mue par ses seuls désirs. Elle ramène tout à ce qu’elle sent et juge son bel étalon brun aux instincts : la liberté plutôt que la soupe et la marmaille !

Suit une scène érotique où Kriss nue se trouve attaquée par deux ruffians d’une banlieue viking qui voient en elle une femme, donc une proie facile. Bonne à violer avant de l’égorger. Mais c’est qu’elle ne se laisse pas faire. Thorgal la tire de là au moment où elle va se noyer, maintenue par les bras puissants de l’un des hommes. Évidemment elle le nie, mais il l’a sauvée.

Il la sauve encore une fois d’elle-même en refusant qu’elle tue les deux fuyards d’une flèche, comme elle sait si bien le faire. Thorgal a tort de les laisser s’enfuir, mais il ne le sait pas encore. Ou plutôt, il a eu raison à long terme, car les dieux n’auraient pas apprécié, mais tort à court terme, car il sera capturé par le village, après avoir quitté Kriss, écœuré.

Condamné à mort et suspendu par les pieds sur chevalet jusqu’au lendemain matin, il aura tout le loisir de méditer ses erreurs. La première vient de ne pas écouter une vieille femme (encore une tentatrice !) qui lui prédit son avenir. Il la traite de sorcière alors qu’elle voit plus loin.

Après quelques péripéties où elle vient le délivrer, puis lui fait retrouver in extremis Kriss qui le sauve à son tour des ruffians qui voulaient lui faire la peau, elle s’entend enfin invoquer pour sauver le couple désassorti des flammes d’un vallon sans sortie. Chez les Vikings, le destin est écrit et l’être humain ne peut pas faire grand-chose, sinon tenir bravement son rôle. Thorgal a eu beau refuser l’errance, il y est condamné. A lui de combattre au mieux les monstres et les ennemis sur sa route, s’il veut retrouver sa famille.

Il va donc entrer au pays des sortilèges, où les êtres prennent des apparences aimées afin de l’empêcher d’agir. C’est ainsi qu’il retrouve Leif, son père adoptif, puis Tjall, le joyeux blond écervelé, toujours torse nu dans les tempêtes. Les blonds fluets en rajoutent toujours dans le comportement viril pour compenser leur apparence ; c’est vrai encore aujourd’hui, n’avez-vous pas remarqué ?

Après avoir combattu un dragon qui n’était qu’un petit garçon (qu’il a bel et bien égorgé d’un coup d’épée bien ajusté), il doit lutter contre trois belles femmes prêtes à le poignarder. Heureusement que ses sens sont retenus par Aaricia !

La sorcière se révèle une déesse, elle le guide dans la forteresse invisible jusque sur la pierre où les noms de tous les hommes ont été gravés par les dieux pour conserver la mémoire. Là, il peut appliquer sa propre main pour effacer son nom, ce qui le fera oublier des dieux. Il pourra alors rentrer chez lui, être libre des liens envers l’autre monde.

Mais en contrepartie, il perdra tous ses souvenirs, car les dieux ne donnent rien pour rien. Lorsqu’il se réveille – comme au début aux côtés de Kriss de Valnor – il se voit appeler Shaïgan-sans-merci et rappeler qu’il est l’amant de Kriss, compagne fidèle de tous ses combats…

Son avenir sera-t-il d’être roi du monde ? Grand guerrier sans pitié comme Kriss de Valnor ? Loup aventurier plutôt que mouton familial ?

Rosinski & Van Hamme, Thorgal 19 La forteresse invisible, 1993, éditions du Lombard, 48 pages, €11.40

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Amour de Bretagne

C’était il y a quelques années, nous logions dans une maison de solide granit rose dont les deux étages dominent le bourg. Côté sud-ouest se dressent les clochers de Saint-Pol de Léon au-delà du ria de Penzé. Côté nord-est s’étend la baie de Morlaix au loin et, tout près, les maisons rénovées des petits-fils de locaux venus en villégiature, tout comme le béton laid d’un centre de colonie de vacances dont on entend les voix claires lors des jeux du matin. Carantec en été est très famille. S’y réunissent par tradition ceux qui émigrent depuis les Yvelines, le Val d’Oise, certains quartiers de Paris. Et beaucoup de Rennais qui n’ont qu’une centaine de kilomètres à faire.

Au-delà de la rue, nous avons vue partielle sur un jardin bordé d’hortensias du plus beau rose où se reposent un couple et trois enfants, un garçon et deux filles, tous blonds. L’une des filles est peut-être une cousine, ou la meilleure copine de l’autre. Mais ce qui intéresse la petite fille de 6 ans avec nous est le garçon.

Il peut avoir 10 ou 11 ans, les cheveux d’or comme la fine chaîne qu’il porte au cou, le teint doré. « Il est mignon, me déclare-t-elle tout de go en le regardant par la fenêtre, on dirait un ange ». Il faut dire que nous revenions de visiter la chapelle Kreisker à Saint-Pol de Leon, dont l’autel est flanqué de deux grands anges blonds. Mais quand même, à 6 ans… Il est entendu qu’elle tient de sa mère. Nous observerons donc le garçon de temps à autre depuis la fenêtre puisqu’une petite fille est reine en sa maison.

Un midi le garçon téléphone, arpentant le jardinet, une revue ouverte sur la table. Il parle longuement. Le lendemain, il fait des calculs, « peut-être ses devoirs de vacances ? » Mais le surlendemain, des ronronnements électriques attirent la petite concierge : « le garçon construit quelque chose ! ». Ce n’est qu’une planche de contreplaqué informe qu’il mesure et qu’il scie. Puis il assemble deux tasseaux en T. Il manie le tournevis à piles en virtuose, la petite fille en reste ébahie. Fin de l’épisode. Ce n’est que le jour d’après, au retour de la plage par un temps qui se gâtait, que « le petit blond » a révélé ses talents : il construit un bateau !

Cette fois, il n’est pas seul, un vélo appuyé à la haie d’hortensias en est l’indice. Un copain est apparu, aussi brun que l’autre est blond, mais tout aussi peu vêtu sous la pluie fine qui commence à s’épandre. « Ils vont avoir froid ! » Fillette, mais maternelle déjà. Le bateau prend forme, renversé sur la table du jardin. Une membrure relie déjà deux épontilles. « Il va naviguer avec ? » Difficile, le contreplaqué est très léger. « Il construit plutôt une maquette. » Inévitable revers de six ans : « c’est quoi, une maquette ? ». Explications données, « il est beau… » Le bateau ou le garçon ? Faut-il le demander ? Un indice : « J’aimerais bien les aider… »

Nous ne verrons pas la réalisation terminée, nous repartons avant. Moi je suis fier d’avoir pu voir un petit entrepreneur breton à l’œuvre. Dès avant l’adolescence, il a déjà un projet, il l’a organisé seul, l’a préparé avec des outils d’adulte, puis il a associé un copain de rencontre à sa réalisation. Quant à la petite fille, elle a déjà oublié. On oublie vite, à cet âge, les amours de 6 ans… Demain est toujours, fort heureusement, un autre jour.

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Ake Edwardson, Le dernier hiver

Nous sommes en plein été, le bon moment pour lire ces romans dépressifs des policiers du nord. Suédois, Edwardson aime la lenteur, le whisky ambré, la répétition obsessionnelle des simples faits. Il passe et repasse aux endroits cruciaux, cherchant à observer un détail ; il interroge et réinterroge les mêmes, dans le but de faire surgir une lumière… Les faits, pourtant, intriguent.

Que peuvent lui dire ces deux jeunes hommes qui se sont réveillés nus dans le lit de leur compagne, alors que celles-ci étaient froides, un oreiller sur le visage ? Mortes évidemment, depuis plusieurs heures, sans qu’eux-mêmes aient senti ou entendu quoi que ce soit. Ils sont les coupables tout désignés, bons bourgeois du quartier huppé de Vasastan donc soupçonnés a priori d’hypocrisie et de déni dans ce pays parfaitement « socialiste ». Mais pourquoi deux crimes identiques ? Pourquoi cette bouteille de vin non entamée sur la table de la cuisine, avec un seul verre ? Pourquoi tout ramène sans cesse à la Costa del Sol en Espagne ?

Lourdement, lentement, obsessionnellement Erik Winter, le détective fétiche d’Edwardson mène l’enquête. Dans ce style germanique, l’action avance par à-coups avec l’étalage pas à pas de la pensée à haute voix. Cela peut lasser, cela peut captiver. Mais le lecteur entre par là même dans la psychologie des enquêteurs, il les suit. Les questions qu’ils se posent, il se les pose. Une jeune flic a observé un tableau redressé, une pile de livres de chevet mise au carré, la bouteille avec le seul verre alors qu’ils sont deux dans le lit – à chaque crime. Mais elle a un peu honte de faire part de ces subtilités insignifiantes à ses chefs. Va-t-elle enfin le faire ? Le temps passe et le tueur peut recommencer, la mise en scène fait soupçonner un tueur en série.

C’est en fait bien plus compliqué que cela en a l’air. Il faut remonter au passé, celui qui, comme souvent, ne passe pas. Pénétrer la psychologie des personnes, engluées du regard social. Décoder les façons d’une bourgeoisie riche et cosmopolite. Un jour de soleil en Espagne, un enfant au bord d’une piscine privée, il n’est pas chez lui mais chez un ami de ses parents, compatriote suédois. Un adulte sort de l’eau, entièrement nu… Le copain du garçon, plus âgé, fait des longueurs de compétition dans la piscine, l’air de rien. Bel éphèbe blond et musclé, il est classé et obtiendra une coupe. Que se passe-t-il ? Ignorance, déni, stigmatisation luthérienne, refus de voir et de se souvenir. Tout serait-il là ? Ou ailleurs ?

Cette complexité rend le roman intéressant. Il n’est pas un thriller où l’enquête avance à grands coups de théâtre successifs, mais une intrigue à l’ancienne, faisant cogiter les petites cellules grises. Est-ce encore d’époque ? Le lecteur moyen a-t-il encore la patience de lire jusqu’au bout ? Pour ceux qui aiment Agatha Christie, je réponds oui ; pour les zappeurs shootés aux jeux vidéo qui dégainent leur commentaire dès la 3ème page, je dis non. Chacun son style, on ne lit aujourd’hui que ce qu’on est – et c’est bien dommage ! Car rien de tel que de se dépayser pour réfléchir sur soi au lieu de rester content de sa petite personne, englué dans sa bauge, au chaud avec ses potes.

Cette 9ème enquête d’Erik Winter parue en 10-18 pourrait donc bien être la dernière, en témoigne la toute dernière phrase du roman. La cinquantaine, usé, lassé, épaissi, le commissaire en a assez ; son auteur probablement aussi. Mais sait-on jamais ?

Ake Edwardson, Le dernier hiver, 2008, traduit du suédois par Marie-Hélène Archambeaud, 10-18 2011, 477 pages, €8.36 

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Kem Nunn, Tijuana Straits

D’un côté le paradis, de l’autre l’enfer. Entre les deux la frontière, sévèrement gardée par des barbelés, des grilles, des patrouilles. Nous sommes dans la vallée de Tijuana, entre Mexique et États-Unis, là où la rivière se jette dans la mer. Mais le paradis exige l’enfer, sans lequel les produits à bas prix ne seraient pas possibles ; et l’enfer exige le paradis, un emploi dans les usines tournevis américaines, avec l’espoir de passer de « l’autre côté ».

Côté enfer, une jeune femme, Magdalena, 26 ans, mince et belle ; côté paradis, un homme jeune, Sam Fahey, dit ‘la Mouette’ parce qu’il surfait comme un dieu de quinze ans, les bras écartés comme des ailes, avant que la vie ne le gifle. Évidemment l’enfer rêve de paradis, Magdalena veut poursuivre les pollueurs américains sur le sol mexicain en vertu d’une loi de connexion. Ces pollueurs qui se moquent des indigènes, exploitent les ouvriers dès 14 ans, violent les ouvrières, et font mourir les enfants par les rejets toxiques. Évidemment, le paradis se laisse tenter par l’enfer, incarné par une sexy woman idéaliste.

Nous sommes dans l’univers américain biblique traditionnel où tout est tranché, le bien, le mal. Où l’ange déchu (jeune, mince, blond, planant sur les vagues comme Jésus marchant sur l’eau) trouve sa rédemption par un démon repenti (cassé, drogué, enfant mort et femme enfuie). L’ange, c’est Sam, ex-jeune surfeur californien ; le démon, c’est Armando, ex-ouvrier d’usine de collage de volants, ex-mari d’une ouvrière avortée, ex-papa d’un bébé mort de la toxicité de l’eau. Le démon poursuit Magdalena, qui se réfugie aux États-Unis en traversant la rivière, emportée malgré elle par le courant ; elle est sauvée par l’ange déchu qui l’adopte et revit par elle. ‘Tijuana Straits’ signifie le spot de surf, la passe difficile de Tijuana, métaphore d’une existence où le bébé passe par le col de l’utérus avant d’être jeté dans la vraie vie.

L’univers est glauque et l’histoire est au fond celle de Job sur son fumier. Candide croyant en la nature, Sam obéit au surf, en harmonie avec la mer. Mais Dieu l’éprouve jusqu’au bout, il n’a plus rien, qu’une ferme en ruines où il élève des vers, cette vitalité de fumier… Mais parce qu’il est sage et qu’il obéit à Dieu (à la morale, à la mer), il va être sauvé. Quant à l’idéaliste Magdalena, elle va découvrir que ses constructions complotistes d’intello n’existent pas : les pollueurs ne le font pas volontairement pour gagner plus de fric, mais par laxisme de la société mexicaine toute entière. L’enfer est accepté, quémandé, pas imposé. Reste à enquêter et convaincre, patiemment, à éduquer et faire savoir, démocratiquement, pas à lutter contre des moulins. L’auteur se moque des activistes écolos, naïfs, jusqu’au-boutistes mais sans aucune persévérance… La vallée de Tijuana a été préservée par des manifs monstres contre les promoteurs, dans les années 80 – mais laissée à l’abandon depuis, donc à la pollution venue du Mexique. Stupides écolos.

Californien, Kem Nunn a publié plusieurs romans noirs sur l’Amérique déchue et l’échec de l’écologie politicienne. Pour lui,

  • l’écologie véritable est harmonie avec la nature, pas de brailler avec les bobos pour s’en foutre ensuite, une fois la mode passée.
  • l’écologie est globale, elle ne s’arrête pas à une seule vallée ni aux lisières des quartiers riches ; elle doit englober le Mexique et ses usines de la frontière.
  • l’écologie est morale, elle doit purifier Sodome et Gomorrhe, cette frontière qui est le lieu de toutes les dépravations, des crimes impunis, des viols et des trafics en tous genres. Jusqu’aux justiciers civils qui jouent aux commandos déguisés en Rambo d’opérette, contre les immigrants illégaux.

Surfer le Mystic Peak, la quatrième vague de la houle, la plus puissante, devient dès lors l’expression de la parfaite maîtrise des forces de la nature, celle qui met en harmonie complète l’humain et la matière, le corps et l’âme, l’action et le but. Pour cela, être soi-même, écouter et observer, agir selon les options du présent. Rien de plus, surtout pas d’idéalisme ou de paranoïa ; rien de moins, surtout pas de laisser-aller ou de renoncement.

Sam : « Laissez-moi vous expliquer. Le surf, c’est une chose. C’est peut-être ce qu’il y a de mieux, mais ce n’est pas tout. Être un homme de la mer, c’était beaucoup plus que ça. Ça voulait dire que, en plus de savoir surfer, vous saviez nager, plonger, naviguer, pêcher… ça voulait dire vivre en harmonie avec la mer, avec tous les éléments, en fait… » p.152. D’où le chapitre haletant sur la fuite éperdue vers la mer, poursuivi par des tortionnaires tueurs défoncés qui ne font pas de quartiers.

Magdalena : « C’est si je renonce que je meurs, affirma-t-elle. Renoncer, ça reviendrait à les laisser gagner, à les laisser nous prendre notre âme » p.227. D’où son obstination à chercher dans les dossiers et les rapports le lien entre les patrons et la pollution, son obstination à forcer Sam à l’aider, pour les enfants, pour le Bien.

Tous les deux vivent au bord du gouffre, métaphore de l’existence précaire où il faut toujours se battre. « La lèvre de la vague – la partie qui commence à déferler par-dessus votre épaule. (…) Ce qu’il y a dans cette lèvre, c’est tout ce qui cherche à vous avoir – les flics, les profs, les curés, les bureaucrates, tout ce qui voudrait que votre vie soit comme ci ou comme ça, tout ce qui limite et formate l’existence humaine ; mais tout ça file et vous, vous continuez à surfer, vous continuez à exploiter cette source d’énergie parce que c’est ça le but, ça l’a toujours été et ça le sera toujours, vivre l’instant présent… » p.227.

Mais il faut le vouloir. Nunn écrit comme Hemingway, sec et direct, avec des tournures familières. On le compare avec Jim Harrison, mais je ne vois pas pourquoi : son univers du cannabis, du surf et des vagues étant très loin du bourbon, des forêts et de la chasse du père Jim. Nunn est beaucoup plus proche d’Hemingway et de son ‘Vieil homme et la mer’. Il ne se prend pas la tête dans les envolées lyriques, ni le style dans les descriptions romantiques. Ses romans sont écrits, ce qui est assez rare dans la production américaine contemporaine. Il découpe comme en film, multiplie les angles d’approche sur les personnages, joue en virtuose des motivations, utilise les coups de théâtre. Il n’écrit pas des thrillers, ni des enquêtes policières : il décrit des humains ordinaires confrontés à l’existence, en général pas drôle, mais dont ils doivent se sortir pour entrer au paradis. Celui d’ici et maintenant plutôt que l’hypothétique au-delà.

Voici un beau roman à lire, prix du meilleur polar étranger 2011 du magazine ‘Lire’.

Kem Nunn, Tijuana Straits (id), 2004, 10-18 mars 2012, 383 pages, €7.69

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Hollandemain des élections

Hommage à François Hollande ?

Drapeaux français

Foot au jardin du Luxembourg

Gamin brun

Gamin blond

Gamin rouge

Parisienne

Rires au jardin

Skate en mai

Hollande for love…

Après Sarkozy et sous Hollande, la vie continue.

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Thorgal à nouveau papa

Thorgal, le héros viking des années 1990, de pères belge et polonais (Van Hamme-Rosinski), a été sept ans avant papa d’un petit garçon blond et hardi, Jolan. Dans cet album 16ème, voici sa femme Aaricia, princesse viking, à nouveau enceinte. L’accouchement ne se passera pas sans stupeur ni tremblements. La vie est rude dans les âges médiévaux, dans ce paysage du grand nord qui sort à peine de l’hiver.

Fantasme de femme, Aaricia tient absolument à accoucher dans « son » village, celui qu’elle a quitté pour suivre Thorgal, enfant des étoiles qui n’est de nulle part. Atteindre le fameux village n’est pas de tout repos et ce n’est pas la première fois que le couple et l’enfant tentent d’y parvenir. A chaque épisode, des obstacles humains les en empêchent. Cette fois-ci ne déroge pas à la règle. C’est un vaniteux Wor, dit « le Magnifique » parce qu’il a sens aigu du marketing et de sa personne, qui est devenu « roi » des Vikings du nord. Il occupe le village, accapare les femmes avec sa bande, et a fait main basse sur l’héritage du roi défunt dont Aaricia est la fille. Autant dire que le retour de Thorgal n’est pas le bienvenu…

Il y a donc complot, dans une nature sauvage peuplée de brutes. Tous les ingrédients de l’aventure pour les petits garçons. Jolan construit une cabane avec son père, s’endort heureux parce qu’il entend ses parents se dire « je t’aime ».

Il volera un cheval afin de prévenir son père. Mais il n’a ni l’âge ni la carrure, malgré son courage. Un orage fait cabrer son cheval qui le désarçonne. Assommé, gisant à terre, il sera récupéré par les brutes qui s’en servent comme otage pour attirer Thorgal – et le tuer. Car la tuerie suit la torture comme le viol le pillage. Tous les poncifs de la légende viking établie par les moines en robe sont là.

Sauf que Rosinski-Van Hamme tissent une autre histoire : les Vikings ne sont pas toujours des brutes épaisses, pas plus qu’en notre temps les soldats ou les ados de banlieue. Il y a aussi des histoires d’amour, d’honneur et de courage. Comme la BD est à destination des moufflets et mouflettes, ces valeurs là sont bien mises en scène.

Chacun des héros est courageux, jusqu’au chien Muff qui combat un grand soudard sur le point d’embrocher Jolan. Aaricia aveugle de braises l’autre soudard avant de fuir et de se cacher de la horde. Elle accouchera dans la douleur, mais sans rien dire, auprès… d’une louve dans le même état de parturiente. Le courant passe, solidarité entre femelles ; les petits naissent ensemble.

Thorgal, bien sûr, combattra le vaniteux, montrera à la horde combien minable est le bellâtre, sera époux et père attentionné. Il sera sauvé par le destin qui est, comme chacun sait, la somme des actions passées que l’on a accomplies. Le passé vous rattrape toujours et les crimes précédents ne restent pas impunis. Mais les bonnes actions ne restent pas non plus sans réponses.

Tout est bien qui finit bien ? Pas tant que ça : Aaricia est épuisée, Thorgal et Jolan blessés, Muff entre la vie et la mort.

Nous sommes en 1990 et personne ne sait ce qu’il va advenir du monde avec une URSS vacillante et une Chine en plein essor. L’aventure est tentante, mais cruelle. Elle fait mal. Il est bon de rester stoïque et de faire honneur à ses valeurs. Telle est la leçon aux gamins et gamines, les deux sollicités par cette histoire où bagarres et attaches familiale se rejoignent.

Voilà en tout cas Thorgal papa à nouveau. D’une fille cette fois, une très brune qui s’appellera Louve pour faire bonne mesure !

Rosinski-Van Hamme, Thorgal 16 – Louve, 1990, éditions du Lombard, 48 pages, €11.35

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Alix le héros occidental

« Alix est né en une nuit, inspiré par la statuaire grecque et par la ‘Salammbô’ de Flaubert », dit Jacques Martin qui lui donna le jour en 1948. Alix surgit brusquement dans l’histoire vers l’âge de 15 ans, en simple pagne bleu de travail, les pieds nus. Il est esclave dans les confins barbares, une ville assyrienne où il a été vendu par les Phéniciens. Il doit sa liberté au chaos voulu par les dieux sous la forme d’un tremblement de terre et à la fin d’un empire asiatique sous les coups de boutoir de l’armée romaine. Double libération des forces obscures. Adoubé par le général Parthe Suréna qui lui met la main sur l’épaule, lui donne une épée et le dit « courageux », il se voue à Apollon et à César.

Dès le premier album, Alix se lave de son esclavage initiatique en renaissant par trois fois : par la mère, par le père et par l’esprit.

  • Capturé par des villageois superstitieux qui veulent le massacrer, il est poussé dans le vide et plonge dans l’eau amère. Il en émerge, renaissant, la main sur le sein, tel Vénus sortant de l’onde.
  • Puis, grondement mâle, Vulcain se fâche et fait trembler la terre qui s’ouvre pour avaler le garçon. Alix est sauvé d’un geste de pietà par le bras puissant de Toraya, un barbare qu’il séduit parce qu’« il lui rappelle un fils qu’il a perdu jadis ».
  • Dernière renaissance : la civilisation. Butin de guerre de soldats romains, Alix est racheté par le grec Arbacès, séduit par sa juvénile intrépidité. Marchand cynique et fin politique, il tente de le l’utiliser à son profit en tentant d’abord de le séduire, puis en le cédant au gouverneur romain de Rhodes, Honorus Gallo Graccus. Ce dernier a commandé une légion de César lors de la conquête de la Gaule. Il a fait prisonnier par une traîtrise familiale le chef Astorix (créé avant Goscinny !), a vendu la mère aux Égyptiens et le gamin aux Phéniciens. Il reconnaît Alix qui ressemble à son père. Comme il a du remord de ce forfait, il adopte donc l’adolescent pour l’élever à la dignité de citoyen et à la culture de Rome.

Durant les vingt albums dessinés par Jacques Martin, Alix a entre 15 et 20 ans. Il a du être vendu par les Romains vers 10 ans pour devenir esclave, avec tout ce que cela peut suggérer de contrainte physique, de solitude affective et de souplesse morale. Mais, tels les jeunes héros de Dickens, cœur pur et âme droite ne sauraient être jamais corrompus. Alix a subi les épreuves et n’aura de cesse de libérer les autres de leurs aliénations physiques, affectives ou mentales. Enfant sans père, il offre son modèle paternel aux petits.

C’est pourquoi, comme Dionysos ou Athéna, Alix surgit tout grandi d’un rayon de soleil dans Khorsabad dévastée. Apollon est son dieu, son père qui est aux cieux. Il a comme lui les cheveux blonds et le visage grec. Astucieux, courageux, fougueux – rationnel – le garçon voit son visage s’illuminer dès le premier album, ébloui d’un sourire lorsqu’il aperçoit la statue d’Apollon à Rhodes. Dans le dessin, l’astre du jour perce souvent les nuées.

Alix aime la lumière, la clarté, la vérité – comme le Camus de ‘Noces’. Il recherche la chaleur mâle des rayons sur sa nuque, ce pourquoi il pose souvent la main sur l’épaule du gamin en quête de protection. Ce pourquoi il va si souvent torse dénudé, viril et droit au but : il rayonne. Son amour est simple et direct, son amitié indéfectible. Il ne peut croire à la trahison de ceux qu’il aime, il fera tout ce qui est en son pouvoir pour les protéger et les sauver. Apollon est le dieu qui discipline le bouillonnement de la vie jeune, ces hormones qui irriguent l’être du ventre à la tête en passant par le cœur. L’élan vital fait traverser le monde et ses dangers poussé par une idée haute, une force qui va, sûre de son énergie au service de la bonne cause.

Alix adolescent ressemble à l’éphèbe verseur de bronze trouvé à Marathon. Il est une version idéalisée en blond de Jacques Martin jeune. L’autoportrait de 1945 de l’auteur (publié dans ‘Avec Alix’), montre les mêmes cheveux bouclés, le nez droit, les grands yeux, le visage allongé. Cet égotisme permet la mise en scène de son propre personnage, projeté dans une époque où tous les fantasmes pouvaient se réaliser sous couvert d’aventures et de classicisme historique.

Dès les premières pages du premier album, Alix « l’intrépide » est malmené sadiquement par les adultes. Empoigné, frappé, jeté à terre, cogné, lié à une colonne pour être brûlé vif, il n’oppose que sa chair nue, ses muscles naissants et son cœur vaillant au plaisir quasi-sexuel que les brutes ont à faire souffrir sa jeunesse. En 1948, l’époque sortait de la guerre et la brutalité était courante ; les adultes se croyaient mission de discipliner l’adolescence pour rebâtir un monde neuf. Le jeunisme et la sentimentalité pleureuse envers les enfants ne viendront qu’après 1968 et dans les années 1980.

Alix sera assommé, enchaîné torse nu dans des cachots sordides, offert aux gladiateurs, fouetté vif pour Enak avant d’être crucifié comme le Christ.

Les jeunes lecteurs aiment ça, qui défoule leurs pulsions. Ils l’ont plébiscité. Les albums des dix dernières années sont moins physiques, moins sadiques ; l’autoritarisme adulte a reculé au profit de passions moins corporelles. Les filles sont désormais lectrices d’Alix à égalité avec les garçons.

A partir des ‘Légions perdues’, Alix prend dans le dessin le visage de l’Apollon du Parthénon, sur sa frise ionique est. Dans ‘Le fils de Spartacus’, il s’inspire un peu plus du David de Michel-Ange (p.8).

« Rien de tel pour se réveiller que ce brave Phoebus », dira Alix dans ce même album (p.36). Apollon fut condamné à la servitude pour avoir tué python le serpent – tout comme Alix fut esclave. Apollon veille à l’accomplissement de la beauté et de la vigueur des jeunes gens – tout comme Alix élève Enak et Héraklion. En revanche, Apollon invente la musique et la poésie, arts peut-être trop féminins vers 1950. Alix y paraît tout à fait insensible, n’étant ni lyrique, ni philosophe, mais plutôt de tempérament ingénieur. Le propre d’Apollon est aussi la divination, or Alix reste hermétique aux présages et aux rêves (apanages d’Enak) qui se multiplient dans ses aventures.

L’hiver, il est dit qu’Apollon s’installe chez les Hyperboréens, loin dans le nord. Alix, de même, revient plusieurs fois à ses sources gauloises – le plus souvent dans un climat neigeux et glacé. La Gaule hiberne encore, elle ne s’éveillera que fécondée par la puissance romaine – la civilisation. Les filles qu’aime Apollon meurent le plus souvent : Daphné devient laurier, Castalie se jette dans un torrent, Coronis meurt sous les flèches. On ne compte plus les jeunes filles amoureuses d’Alix qui disparaissent.

Alix, solaire, rayonne. Le poète chinois, dans ‘L’empereur de Chine’, lui déclare : « tu es bon et courageux, fils du soleil (…) parce que ton cœur est généreux. » Par contraste, Enak est terrestre, mélancolique et nocturne. Alix le réchauffe à ses rayons, l’entraîne en aventures par son débordement d’énergie. Le gamin est comme une plante avide de lumière, terrorisé quand il est seul. Comme le dieu, la présence d’Alix suffit à chasser les idées noires et les démons, à déranger les plans des méchants, précipitant leur démesure et amenant le dénouement.

Alix est la raison romaine, évaluateur moral et bras armé de l’ordre civilisateur, impitoyable à la cruauté et à la tyrannie. Alix n’admet ni les despotes ni les marchands ; ils rompent l’équilibre humaniste. Vendu plusieurs fois, à des Phéniciens puis par Arbacès (‘Alix l’intrépide’), il combat les menées des riches égoïstes (‘L’île maudite’), des naufrageurs avides (‘Le dernier spartiate’), la lâcheté des marchands contre ceux qui font régner la terreur (‘Le tombeau étrusque’, ‘Les proies du volcan’), les exploiteurs de la révolution (‘Le fils de Spartacus’) ou des technologies d’asservissement (‘Le spectre de Carthage’, ‘L’enfant grec’). Science sans conscience n’est que ruine de l’âme. Dans les derniers albums issus des scénarios préparés par l’auteur (décédé depuis), il contre l’enrichissement personnel maléfique (Le‘Démon de pharos’) et s’oppose aux nationalistes ethniques de la Gaule bretonne (‘La cité engloutie’).

Rappelons que le personnage d’Alix a su séduire François Mitterrand et Serge Gainsbourg, tous deux personnages de talent et non-conventionnels.

Les autres notes sur la BD Alix sont à découvrir dans la catégorie Bandes dessinées du blog.

Dessins de Jacques martin tirés des albums chez Casterman :

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Chantier archéologique d’Étiolles 1972

« Le gisement que vous fouillerez se trouve dans un champ qui descend en pente douce vers la Seine, proche des deux villages d’Étiolles et de Soisy-sur-Seine, mais dans un site champêtre. » C’est ainsi que la circulaire administrative décrivait le chantier dans lequel nous, jeunes de l’Essonne, allions fouiller durant le mois de juillet 1972. Cela fait 40 ans déjà que le ramassage de surface de l’automne 1971, effectué par le club de la SNECMA à Corbeil (Société Nationale d’Étude et de Construction de Moteurs d’Avions) a mis en évidence lors des labours la présence massive de silex taillés.

Le champ descend toujours en pente douce vers la Seine, mais le blé vert qui nous avait accueilli est désormais éradiqué, l’endroit clôturé, et un bois a poussé tout seul. La nature reprend ses droits très vite… Le Ministère des Affaires culturelles – ainsi nommé à l’époque – a décidé d’entreprendre une campagne de fouilles, financées par le Conseil général du département. Le chantier dure encore… Il est l’un des plus riches du bassin parisien sur les restes du Magdalénien final, vers 13 000 avant notre ère.

Premier jour, début juillet 1972, un carré du champ est fauché, une tente installée, aux pans relevés pour avoir la lumière. Il pleut… Mais très vite revient le soleil de juillet. Nous creusons à la pioche et emportons la terre à la brouette, torse nu car il fait chaud et la jeunesse irrigue nos corps. Très vite sont dégagées les dalles de pierre calcaire et quelques éclats de silex manifestement taillés. Ce sont le plus souvent les poubelles de l’histoire car les éclats utiles ont été façonnés en outils puis emportés. Je ne tarde pas à découvrir un éclat allongé dont je me souviens encore : il est en silex brun bordeaux sombre. Le spécialiste de préhistoire (à un peu plus de 16 ans, je n’y connais rien), s’exclame alors : « un burin dièdre sur troncature concave ! » Bien que ce soit de l’hébreu pour moi, j’ai le sentiment d’avoir contribué à l’avancée de la science.

Nous sommes une quinzaine de jeunes du département flanqués d’étudiants en archéologie de l’université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Nous encadrent Yvette Taborin, professeur de préhistoire à Paris 1, Nicole Pigeot qui entreprend un DEA (master 2) et Monique Olive, en maîtrise de préhistoire (master 1). Philippe Soulier, en cours de thèse, reste une bonne semaine en renfort, mais il ne tarde pas à partir sur un autre chantier.

Les trois adultes qui nous mènent, nous les appelons gentiment « le matriarcat ». On dit en effet qu’avant la sédentarisation, les groupes humains adoraient volontiers une déesse de la fécondité (exemple Lespugue) et étaient menés par les femmes. Cette conception du XIXe siècle reste anthropologiquement peu probable, aucune société humaine historique connue n’ayant fonctionné sous ce régime. La transmission des biens ou du nom peut se faire par les femmes, le pouvoir jamais. Il n’en reste pas moins que la thèse reste à la mode chez les féministes, notamment américaines, et que Jean M. Auel, auteur femme de romans préhistoriques, s’en fait l’ardente propagandiste dans ses œuvres.

Mais elle n’a encore rien écrit en 1972. L’époque est plutôt à Rahan, une bande dessinée qui vient alors de sortir. Elle met en scène un beau jeune homme des temps préhistoriques, blond et musclé pour titiller les femmes et se faire admirer les ados. Une sorte de Tarzan solitaire à qui il arrive plein d’aventures avec des lions des cavernes ou des tigres aux dents de sabre, des groupes humains hostiles, des inventions lumineuses. A Étiolles, sur le site, nous rêvons le soir venu aux « mammouths galopant dans la plaine » qu’auraient pu voir les hommes préhistoriques 13 000 ans avant nous. De fait, nous trouverons dans le sol, plutôt bien conservée, une omoplate d’un mammouth sur le sol archéologique, à un mètre environ sous nos pas.

Une fois le sol remué chaque année par la charrue dégagé (une trentaine de cm de profondeur) commence la fouille fine. Nous abandonnons pioche et pelle pour la truelle et la pelle à poussière. Une fois un objet découvert (silex taillé, os ou pierre rougie au feu), pas question de le bouger. Il nous faut le dégager au grattoir de dentiste (une spatule d’acier) et nettoyer au pinceau. Les objets laissé ainsi en place nous permettront, une fois le sol archéologique entièrement dégagé, d’avoir une vue sur les restes du campement.

Après une suite de dalles calcaires plus une moins plates, appelées un temps « le chemin gaulois » faute de silex découverts, nous ne tardons pas à atteindre un sol tapissé de silex. Ce sont des déchets de taille, le noyau de silex brut étant importé de carrières situées à une dizaine de km, avant d’être dégrossies, puis débitées suivant un ordre précis. Il s’agit, pour le tailleur, de dégager un plan de frappe plat, duquel il va dégager, par effet de levier et frappe indirecte, des lames de silex d’une longueur suffisante pour façonner des outils. Chaque lame brute sera ainsi retaillée d’encoches, de dentelures ou de retouches pour en faire un burin, un perçoir ou un grattoir. Ces termes modernes servent à donner l’usage présumé des outils ainsi finis : une pointe, une extrémité renforcée ou un large côté préparé, le tout étant emmanché sur une perche par une colle végétale.

Une fois le sol dégagé, les photos prises, commence le démontage des trouvailles. Chaque objet (silex, pierre et os) est enlevé, marqué et mis en sachet, une fois porté sur un plan à l’échelle (ou une photo verticale). Un numéro lui est donné et sur une fiche de démontage sont portés divers éléments de son identité : altitude par rapport à un point zéro proche de la surface actuelle, coordonnées métriques, orientation du bulbe (l’endroit où il a été frappé pour être façonné), face plane supérieure ou inférieure, pente, etc. Ces détails, qui paraissent maniaques, ont pour but de bien situer l’objet dans l’ensemble et de permettre des reconstitutions ultérieures, via l’informatique ou l’œil avisé. Reconstituer ainsi un bloc de silex brut à parti de chaque fragment s’apparente à un puzzle, mais permet de montrer quelle trajectoire ont accomplis les éclats entre le moment de leur taille et le moment de leur trouvaille. De quoi en déduire que certains lieux étaient plus propices au dégrossissage, d’autres à la fabrication d’outils, d’autres enfin aux apprentis, probablement de jeunes garçons.

Très vite, l’imagination travaille. Vivant 24 h sur 24 sur le chantier sans week-end faute de moyens de transport, et en communauté assez homogène sous la houlette d’adultes légitimés par leur savoir, nous sommes heureux. Nous dormons sous la tente, faisons notre toilette au robinet du gymnase à une centaine de mètres, prenons nos repas sous une tente mess où chacun fait à tour de rôle cuisine et vaisselle. Notre groupe reconstitue un peu ce qui fut l’existence à l’époque, du vieux sage aux petits enfants, la majeure partie étant composée de jeunes encore non accouplés. Un lieu, un groupe, un projet : il n’en faut pas plus pour être humainement à l’aise. Comme si nous étions façonnés par les millénaires à vivre en bande de chasseurs-cueilleurs…

L’habitat mis au jour, et qui ne cesse de révéler d’autres étapes depuis, était probablement le campement provisoire de chasseurs de rennes. Ces animaux migrent chaque année en fonction de la saison, vers le sud quand il fait plus froid, vers le nord quand les chaleurs arrivent. Les hommes qui en vivent suivent les hordes. A cet endroit la Seine est moins difficile à passer à gué, une île s’érigeant en son milieu.

Au centre de l’habitation est le foyer, recouvert de pierres calcaires du bassin parisien qui gardent toute une nuit la chaleur (nous l’avons testé). Autour, probablement une tente de peaux, montée en cône sur des piquets de bois. Ni la peau ni le bois n’ont résisté au temps, mais subsistent sur la terre des « témoins négatifs », ces endroits sans rien, qui suggèrent que quelque chose est resté là avant de se décomposer, ce qui a empêché tout autre objet solide de s’y mettre. Des pierres brûlées, des os de cheval, de renne, un bois de renne, plus d’une tonne de silex… La récolte est fructueuse. De quoi passer les longs mois d’hiver et de printemps aux études ! Je reviendrai chaque année durant six ans sur ce chantier de ma jeunesse.

Chantier archéologique d’Étiolles, Route Nationale 448, face à l’IUFM (ex-couvent dominicain du Saulchoir).

Exposition PDF sur les fouilleurs d’Etiolles

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Paul Doherty, Le porteur de mort

Nous sommes en 1304 dans l’Essex. Saint-Jean d’Acre – dernier bastion chrétien en Terre sainte – est tombée aux mains des musulmans quelques années plus tôt. Le donjon des Templiers a résisté le dernier avant que les survivants soient tous massacrés, sauf les jeunes filles et les garçons de moins de 15 ans, voués aux plaisirs et lucratifs sur le marché aux esclaves. A Mistelham dans l’Essex, en ce mois de janvier glacial, le seigneur du lieu s’appelle Scrope ; il est l’un des rares à avoir échappé à la prise d’Acre. Il s’est servi dans le trésor templier avant de s’évader en barque avec ses compagnons anglais dont Claypole, son fils bâtard et un novice du Temple.

Mais justement, il a volé le Sanguinis Christi, une croix en or massif ornée de rubis enfermant le sang de la Passion et enchâssés dans du bois de la vraie Croix, dit-on. Les Templiers veulent récupérer ce bien tandis que Scrope l’a promis au roi Édouard 1er d’Angleterre qui l’a fait baron et l’a bien marié. Voici que des menaces voilées sont proférées par rollet contre Scrope tandis qu’une bande d’errants messianiques établis sur ses terres pratiquent l’hérésie et la luxure. Le roi, dont le trésor de Westminster a été pillé par une bande de malfrats particulièrement habiles (fait historique !), ne veut pas que le Sanguinis Christi lui échappe.

Il mande donc sir Hugh Corbett, chancelier à la cour, pour enquêter et juger sur place au nom du roi. Il sera accompagné de Chanson, palefrenier, et de Ranulf, formé au combat des rues par sa jeunesse en guenilles et que Corbett a sauvé jadis de la potence. Le trio débarque donc au manoir de Scrope, muni des pleins pouvoirs de la justice royale. Lord Scrope est sans pitié, il aime le sang ; sa femme Lady Hawisa est frustrée, il la méprise ; sa sœur Marguerite est faite abbesse du couvent voisin ; lui est adjointe un chapelain, maître Benedict ; Henry Claypole, orfèvre et bailli de la ville, est le bâtard dévoué de Scrope ; le père Thomas, curé de la paroisse, est un ancien guerrier ; frère Gratian, dominicain, est attaché au manoir.

Qui sont ces Frères du Libre Esprit, que Scrope a fait passer par les armes un matin, pour complot et hérésie, dans les bois de son domaine ? Une bande d’errants hippies rêvant de religion libérée de toute structure et hiérarchie, adeptes de l’amour libre et de la propriété communiste ? Trop jolis blonds à la peau lisse venus de France ? Artistes habiles à la fresque et à chanter ? Pourquoi donc aiguisaient-ils des armes sur la pierre tombale d’un cimetière abandonné ? Pourquoi s’entraînaient-ils au long arc gallois dont les flèches sont mortelles à plus de 200 m ? Depuis quelques mois, un mystérieux Sagittaire tue par flèche un peu au hasard dans le pays, après avoir sonné trois fois la trompe. Qui donc est-il ? De quelle vilenie veut-il se venger ?

Ce seizième opus de la série Corbett est très achevé. L’intrigue est complexe à souhait, comprenant comme il se doit un meurtre opéré dans une pièce entièrement close sur une île entourée d’un lac profond sans autre accès que par une barque bien gardée. Il y a du sang, beaucoup de sang ; un passé qui ne passe pas, des péchés commis qui poursuivent les vivants ; des instincts qui commandent aux âmes, aiguillonnés par Satan. Nous sommes dans le froid britannique entre James Bond et Hercule Poirot, entre l’action et l’intrigue, la dague et le poison. Nightshade (le titre du livre en anglais), c’est l’ombre de la nuit, la noirceur des âmes mais aussi le petit nom de la belladone, cette plante mortelle ingérée à bonne dose. Whodunit ? Qui l’a fait ? C’est à cette éternelle question des romans policiers que Corbett doit répondre, aussi habile à démêler les passions humaines qu’à agiter ses petites cellules grises.

Paul Doherty, Le porteur de mort (Nightshade), 2008, poche 10/18 janvier 2011, 345 pages, €8.17

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