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George Sand, François le Champi

Voici un autre roman de mon enfance, déjà lu par mes parents, peut-être parce qu’il était considéré comme « édifiant ». Il parle d’éducation morale au Bien, de s’élever intellectuellement malgré l’indigence à la campagne, d’aimer ceux qui vous aiment et d’obéir au Créateur. En bref, un résumé de la morale bourgeoise chrétienne. A ce fond, George Sand rajoute son féminisme : ne fait-elle pas de François le mâle parfait qu’une femme peut épouser ?

Pour la sensiblerie, François est un « champi », un enfant trouvé dans les champs et confié à l’hospice avant que quelqu’un, en général une femme, ne le prenne en charge tout en étant chichement payée. Les bébés abandonnés étaient de la progéniture de riches qui avaient fauté, effrayés du qu’en-dira-t-on. Au siècle de Sand, l’avortement était un crime tout comme était interdit le divorce. En ville, on posait le bâtard à la porte des églises ; à la campagne dans les champs – où passait toujours quelqu’un.

Le lecteur fait la connaissance de François à 6 ans : « c’était un bel enfant, il avait des yeux magnifiques (…) [mais] si malpropre, si déguenillé et si abandonné à l’hébétement de son âge » p.1280 Pléiade. La Madeleine, femme du meunier du Cormouer, enveloppe de son chéret l’enfant à moitié nu et lui donne du pain. Il est l’adopté de la Zabelle, une pauvresse qui vient de louer la masure d’à-côté. François a bon cœur, se montre très agile et serviable ; il comprend tout malgré son air niais et sa parole rare. Déjà mère d’un petit Jeannie d’un an, Madeleine va faire de François son second fils, bravant les préjugés paysans pour lesquels un champi est destiné à devenir braconnier ou bandit, résistant à son mari lorsque celui-ci veut le faire rendre à l’hospice sous peine de chasser la Zabelle. Pour elle, seul le manque d’amour peut faire d’un enfant (page blanche) un adulte mauvais.

Le gamin croit en force et en intelligence auprès de Madeleine et Zabelle, il apprend à lire – les deux mêmes livres du moulin, les Evangiles et un raccourci de la Vie des saints. Pubère, il ne pense pas à fille et travaille comme quatre. Mais, à 17 ans, il tourne la tête de la Sévère, une bourgeoise fêtarde qui ensorcelle le meunier pour lui soutirer ses terres et des billets de dettes pour le jeu. Elle voudrait bien baiser le jeune homme ; lui ne comprend pas et n’aime ces manières. Vexée, la Sévère susurre à l’oreille du meunier Cadet Blanchet, un gros niais colérique, que sa femme pourrait bien fricoter avec le bel enfant devenu mâle. C’est impensable pour qui les connait, absurde à les observer, mais François doit s’éloigner. Il se loue à la Saint-Jean au moulin qui périclite, à une trentaine de kilomètres. Il y restera trois ans et, sachant lire, comprendre les affaires et compter, redresse l’affaire. Le meunier du lieu lui en très reconnaissant et, outre son salaire augmenté, voudrait lui donner sa fille de 30 ans à marier. Mais François, s’il est touché de cette attention, n’a pas d’amour pour la belle ; il le réserve tout entier pour sa mère adoptive, Madeleine.

En apprenant sur une foire que le Cadet Blanchet est mort de maladie, François retourne au moulin de Cormouer et y trouve une Madeleine au lit, épuisée et malade, un Jeannie grandi mais resté fin de 14 ans, la grosse servante Catherine qui a du mal à le reconnaitre tant il est devenu viril, et Mariette, la sœur du meunier qui, à 16 ans, pense plus aux garçons et aux fanfreluche qu’à aider la maisonnée.

François s’installe au moulin ; de sauvé il se veut sauveur. Il aime Madeleine comme sa mère mais désormais aussi comme une femme, puisqu’elle n’a guère qu’une dizaine d’années de plus que lui, à peine plus que la fille de son récent patron. C’est à ce moment que, de fil en aiguille, de la rumeur lancée par la langue de vipère de Sévère à qui François fait rendre gorge sur les dettes et les terres grâce à la petite fortune léguée par sa mère biologique anonyme au curé, au départ de la Mariette pour se marier à un nigaud qui a du bien, François va s’avouer le désir qu’il a de se marier lui aussi. Mais comme il n’a qu’un seul amour, exclusif, ce ne pourra être qu’avec… sa mère.

Comme roman édifiant, c’est un peu fort. Même si Madelaine n’est que sa mère adoptive, peut-on baiser celle qui vous a élevé ? La loi aujourd’hui l’interdit pour éviter la confusion des rôles juridiques et symboliques mais il faut que l’adoption soit formelle et pas seulement, comme dans le roman, de cœur. Cet inceste est un fantasme de petit garçon que Freud expliquera dans le complexe d’Œdipe, mais le connaisseur de l’œuvre de George Sand reconnait plutôt sa marotte : inverser la domination du mâle. Déjà, le prénom de Jeannie, donné à son garçon, est plus féminin que masculin. Ensuite, la fable est inspirée par son amant du temps, Victor Borie qui avait 30 ans quand elle en avait 44, ami de son fils Maurice de cinq ans plus jeune comme Jeannie. L’histoire d’une femme de 30 ans qui épouse un garçon de 20 apparaît comme le symétrique de « ce qui se fait » dans la société où des barbons de 35 ans épousent des jeunettes de 15 ans. D’autant plus que Madeleine – qui accepte plutôt facilement pour la vraisemblance – a soigneusement éduqué son futur mari selon les principes de Rousseau : du bon air, peu de livres, une chasteté maintenue jusqu’à 20 ans, un amour inconditionnel et un dialogue constant. Qui de mieux pour refaire sa vie et être enfin heureuse sans être esclave ?

On ne sait pas trop ce qu’en pense le fils Jeannie, certes très content de revoir son grand frère adoptif qui le protège et le guide comme lorsqu’il était petit, mais qui devient son « père » avec d’autres responsabilités sur son destin. On ne sait pas non plus trop ce qu’en pense « la société » même si, à la campagne, seule « la famille » consacrée par l’église fait loi en tout et que le curé a l’air d’accord (bien que le mariage avec un filleul soit interdit en droit canon).

Reste une belle histoire qui touche les cœurs et qui éduque de nos jours sur le parler berrichon et les mœurs paysannes du milieu du XIXe siècle. A condition de zapper l’indigeste « avant-propos », suite de divagations à prétentions philosophiques dont l’auteur se plaît à enrubanner chacun de ses romans pour les faire mieux accepter de la société bourgeoise des salons. Parler de culs terreux sans en référer à la Nature, à l’Âme, à l’Art, à Dieu – toutes ces scies philosophiques du temps – serait sans doute du dernier mauvais goût. Chacun peut sans dommage commencer par le chapitre 1 sans passer par le pensum qui précède.

George Sand, François le Champi, 1848, Livre de poche 1976, 222 pages, €3.10 e-book Kindle €0.00 

George Sand, Romans tome 1 (Indiana, Lélia, Mauprat, Pauline, Isidora, La mare au diable, François le champi, La petite Fadette), Gallimard Pléiade 2019, 1866 pages, €67.00

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Thorgal 19 La forteresse invisible

Née en 1977, la bande dessinée Thorgal devait se renouveler. Seize ans plus tard, voici que l’enfant venu des étoiles, Thorgal, hésite entre suivre une vie d’aventures ou revenir vers les siens. Les grands espaces sont dans ses gènes, lui qui est né ailleurs ; mais l’amour l’attache, conquis de haute lutte.

Il aime sa femme Aaricia, son fils Jolan qui a dans les 7 ans, et Louve, sa dernière née encore bébé qu’il ne connait pas vraiment. Thorgal est comme Ulysse, parti en guerre qui veut revenir sur son île, mais que certains dieux veulent empêcher.

L’album s’ouvre sur un cauchemar, sa femme et ses enfants lui tendent les bras mais un gouffre les engloutit à deux pas de lui. Il se réveille aux côtés de son âme damnée, Kriss de Valnor, la Circé implacable amoureuse de lui.

Elle le provoque : pourquoi reste-t-il avec elle, la belle Kriss, s’il pense sans cesse à « cette petite dinde » d’Aaricia (dont elle est jalouse) ? Il préfère le souvenir enfui à la jeunesse offerte. La malédiction de Thorgal, elle n’y croit pas, toujours dans le présent, mue par ses seuls désirs. Elle ramène tout à ce qu’elle sent et juge son bel étalon brun aux instincts : la liberté plutôt que la soupe et la marmaille !

Suit une scène érotique où Kriss nue se trouve attaquée par deux ruffians d’une banlieue viking qui voient en elle une femme, donc une proie facile. Bonne à violer avant de l’égorger. Mais c’est qu’elle ne se laisse pas faire. Thorgal la tire de là au moment où elle va se noyer, maintenue par les bras puissants de l’un des hommes. Évidemment elle le nie, mais il l’a sauvée.

Il la sauve encore une fois d’elle-même en refusant qu’elle tue les deux fuyards d’une flèche, comme elle sait si bien le faire. Thorgal a tort de les laisser s’enfuir, mais il ne le sait pas encore. Ou plutôt, il a eu raison à long terme, car les dieux n’auraient pas apprécié, mais tort à court terme, car il sera capturé par le village, après avoir quitté Kriss, écœuré.

Condamné à mort et suspendu par les pieds sur chevalet jusqu’au lendemain matin, il aura tout le loisir de méditer ses erreurs. La première vient de ne pas écouter une vieille femme (encore une tentatrice !) qui lui prédit son avenir. Il la traite de sorcière alors qu’elle voit plus loin.

Après quelques péripéties où elle vient le délivrer, puis lui fait retrouver in extremis Kriss qui le sauve à son tour des ruffians qui voulaient lui faire la peau, elle s’entend enfin invoquer pour sauver le couple désassorti des flammes d’un vallon sans sortie. Chez les Vikings, le destin est écrit et l’être humain ne peut pas faire grand-chose, sinon tenir bravement son rôle. Thorgal a eu beau refuser l’errance, il y est condamné. A lui de combattre au mieux les monstres et les ennemis sur sa route, s’il veut retrouver sa famille.

Il va donc entrer au pays des sortilèges, où les êtres prennent des apparences aimées afin de l’empêcher d’agir. C’est ainsi qu’il retrouve Leif, son père adoptif, puis Tjall, le joyeux blond écervelé, toujours torse nu dans les tempêtes. Les blonds fluets en rajoutent toujours dans le comportement viril pour compenser leur apparence ; c’est vrai encore aujourd’hui, n’avez-vous pas remarqué ?

Après avoir combattu un dragon qui n’était qu’un petit garçon (qu’il a bel et bien égorgé d’un coup d’épée bien ajusté), il doit lutter contre trois belles femmes prêtes à le poignarder. Heureusement que ses sens sont retenus par Aaricia !

La sorcière se révèle une déesse, elle le guide dans la forteresse invisible jusque sur la pierre où les noms de tous les hommes ont été gravés par les dieux pour conserver la mémoire. Là, il peut appliquer sa propre main pour effacer son nom, ce qui le fera oublier des dieux. Il pourra alors rentrer chez lui, être libre des liens envers l’autre monde.

Mais en contrepartie, il perdra tous ses souvenirs, car les dieux ne donnent rien pour rien. Lorsqu’il se réveille – comme au début aux côtés de Kriss de Valnor – il se voit appeler Shaïgan-sans-merci et rappeler qu’il est l’amant de Kriss, compagne fidèle de tous ses combats…

Son avenir sera-t-il d’être roi du monde ? Grand guerrier sans pitié comme Kriss de Valnor ? Loup aventurier plutôt que mouton familial ?

Rosinski & Van Hamme, Thorgal 19 La forteresse invisible, 1993, éditions du Lombard, 48 pages, €11.40

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Elliot Perlman, Ambiguïtés

Simon enlève à la sortie de l’école un petit garçon de six ans. Il le ramène chez lui, lui donne à boire du chocolat et le gamin s’endort en confiance car il l’a déjà sauvé d’une noyade dans sa piscine. La maîtresse de Simon trouve les deux très sages en rentrant et appelle la police. Rien de plus, il ne s’est rien passé. Pourquoi cet enlèvement ? Pourquoi ce petit garçon ? Pourquoi appeler la police plutôt que les parents ?

C’est toute l’histoire – ambigüe – de ce happening qu’on peut appeler crime ou dérapage, c’est selon. Sept personnages vont raconter leur version de l’histoire, successivement. Sept personnages en quête de sens, car ce fait divers interpelle leur propre vie. Qui sont-ils pour juger en bloc ? Existe-t-il une frontière nette entre le Bien et le Mal ? N’y aurait-il pas plutôt une marge grise entre le bon et le mauvais de chacun ?

La justice passera, elle se fraiera un chemin pas si mauvais au fond, mais qui prendra du temps. Le lecteur s’attachera à chacun des personnages car chacun reste ambigu, avec sa part de bon et de mauvais, ses forces et ses faiblesses. Il tirera de tout cela une leçon de sagesse sur le monde et les gens, en ce début du XXIème siècle. Car la société a changé, elle est sans cesse en mouvement, obsédée de réussite, de consommation ostentatoire et d’argent. Chacun est insatisfait car il se compare moins à un idéal qu’au beau-frère ou au collègue plus adapté. L’auteur nous donne à voir successivement l’univers d’un intellectuel instituteur, d’une petite-bourgeoise dans une société de service à l’emploi, d’un parvenu courtier en bourse, d’un analyste financier, d’un psychanalyste, d’une étudiante paumée devenue putain puis escort girl, enfin d’une étudiante fille de l’un des protagonistes qui revit – mais à l’envers et une génération plus tard – la saga de Simon.

En fait, ce qui est écrit dans ce roman dense, un peu bavard parfois, est une immense histoire d’amour. Simon ne supporte pas que son amour de jeunesse l’ait quitté il y a dix ans. Le petit garçon qu’elle a eu d’un autre lui ressemble et il en est amoureux comme un père peut l’être d’un enfant de cet âge. Il n’y a rien de sexuel, rien de pervers, seulement l’admiration pour un être neuf, empli de hardiesse et de curiosité, mais fragile car en devenir. C’est pour Sam, le gamin, que Simon va provoquer l’événement. Pour que sa mère stoppe son adultère naissant, pour que son courtier de père arrête de préférer son Audi Quattro à son fils, pour que les gens aient enfin une vie plus saine en regardant les autres et pas leur nombril, en songeant aux conséquences de leurs actes plutôt qu’à leur aura sociale narcissique. Vaste programme ! aurait dit De Gaulle (il parlait de la connerie).

L’auteur, juif australien, fait partie de cette littérature mondiale marquée par la Shoah, la communauté juive et l’esprit torturé des intellectuels de gauche dans un monde qui rejette les idéaux d’après-guerre. Moins cérébral de Jonathan Littel, moins clownesque et nettement plus empathique, il livre dans le pavé de presque 900 pages une analyse critique aiguë de la société contemporaine. La démolition systématique et jubilatoire du déconstructionnisme de Derrida (fort à la mode dans le monde anglo-saxon) et le week-end de « formation personnelle » payée aux cadres d’une entreprise financière valent à eux seuls leur pesant d’or !

« Les Lumières sont achevées. Il n’est pas besoin d’être un génie pour s’en apercevoir. (…) Le fondamentalisme est partout, qu’il soit religieux ou économique, et partout on constate une réaction face à la complexité, une tentative d’ignorer les contradictions et les énigmes de notre existence. Les gens ont un besoin maladif de la simplicité, de ces paradigmes en noir et blanc faciles à assimiler. Le moindre flou, la moindre ambiguïté sont perçus avec hostilité » p.852. Il suffit de quitter une seconde son petit moi pour écouter les autres et s’en apercevoir.

Un grand livre, passionnant à lire à longues goulées pour ne pas perdre le fil.

Elliot Perlman, Ambiguïtés (Seven Types of Ambiguity), 2003, 10-18, 2006, 857 pages, €11.40 

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