Philosophie

Les dieux détruisent régulièrement l’humanité, selon les Grecs

Les immortels ont besoin des mortels pour se sentir des dieux. Mais les mortels ne leur conviennent jamais, étant imparfaits. Ils ne cessent alors de détruire leur jouet pour en façonner un autre, espérant qu’il sera meilleur. Car ceux qui leurs font offrandes sont nécessaires, sinon qui reconnaîtrait les dieux ? Les Grecs sont d’habiles dialecticiens qui justifient les humains par les dieux, et les dieux par les humains.

Le thème du déluge, chez les Grecs, ne signifie pas la destruction de l’humain, mais celle d’une humanité, remplacée par une autre. Plusieurs fois dans l’histoire grecque, des déluges, des pestes et d’autres fléaux ont éradiqué la race humaine. Suffisamment pour enclencher la production d’une nouvelle race. Il est symbolique de constater que ce mythe antique côtoie l’expansion humaine, de « races » en « races » identifiées par les anthropologues, des Homo Erectus, Habilis, Néandertaliens jusqu’aux Sapiens que nous sommes.

Le mythe de Deucalion et de Pyrrha est ancien, attesté chez Hésiode. Il s’agit d’un déluge déclenché par Zeus pour anéantir une humanité a ses yeux impie. C’était la race de bronze. Sur les instructions de Prométhée, Deucalion a fabriqué un coffre pour y mettre des provisions et embarquer avec Pyrrha. Une pluie abondante a inondé la plus grande partie de la Grèce. Deucalion a flotté dans son coffre pendant neuf jours et neuf nuits avant d’aborder au mont Parnasse. La pluie s’étant arrêtée, il y débarque et offre un sacrifice à Zeus Protecteur des fugitifs. Le dieu lui envoie Hermès, qui lui offre d’obtenir ce qu’il veut. Deucalion choisit de faire naître une humanité à lui. Sur ordre de Zeus, il ramasse des pierres et les lance par-dessus sa tête. Les pierres de Deucalion deviennent des hommes, et celles que jette Pyrrha des femmes. Ces nouveaux humains sont appelés « les gens », mot qui vient du mot « pierre ». Sur cette Pierre je bâtirai mon église, disait Jésus – qui n’a fait que reprendre les Grecs, tout comme la Bible et son déluge a repris la légende mésopotamienne, adoptée aussi par les Grecs. Les pierres sont les os de Gaïa, dont la surface trempée par les pluies diluviennes est propice à la germination.

Mais c’est la faute des dieux. Ils n’ont pas donné de règles aux hommes, dit Théognis. Les cinq races d’Hésiode racontent la destruction totale de chacune d’elle par les dieux, sauf pour l’instant la dernière. Par exemple la seconde race, dite d’argent, créée après la victoire de Zeus sur les Titans. Comme elle refuse de faire un culte aux immortels, Zeus les ensevelit pour cause de démesure. La race suivante est celle de bronze et ne vaut pas mieux. Sa démesure est guerrière, et ne laisse place à aucune autre occupation, donc à aucun culte envers les dieux. La troisième race, celle des héros, donne un sens au choc des armes. Les héros fauchés à la fleur de l’âge perdurent dans la mémoire des hommes et des dieux, contrairement aux guerriers de bronze qui ont sombré dans l’anonymat. La première race, d’or, n’est pas détruite, elle s’éteint. Le dernière et cinquième race est celle de fer. Elle n’est pas encore éradiquée mais accumule angoisse et fatigue, processus irréversible de dégénérescence physique et morale selon les Grecs. Une anticipation de notre temps.

Les dieux ont soif de reconnaissance et seuls les mortels sont capables de la leur donner. C’est l’autel parfumé et rouge sang des sacrifices en offrande. Si une destruction totale d’une humanité est toujours envisageable, une destruction définitive est totalement improbable du point de vue des dieux. Ils ont besoin des mortels pour se sentir exister. Comme quoi les divinités, y compris le Dieu unique, sont des projections mentales humaines, trop humaines, et probablement pas des entités réelles. On ne saura jamais.

Mais l’humanité a en son sein la pulsion de mort de se détruire elle-même (et souvent à cause des religions). C’est le cas des abrutis de race de bronze, selon Hésiode, qui ne pensent à rien d’autre qu’au carnage. C’est aussi le cas de toute démesure. Souvenons-nous en.

Reynal Sorel, Dictionnaire du paganisme grec, Les Belles lettres 2015, 513 pages, €35.50

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Ne désirez pas que les choses ne soient pas ce qu’elles sont, conseille Alain

Un homme s’est tué par désespoir. C’est un drame, dit Alain, mais une bêtise aussi. « Chercher la solution et ne la point trouver, ne savoir à quoi se résoudre, tourner les mêmes pensées comme un cheval au manège, cela seul direz-vous, est un tourment ». Mais c’est une erreur : il y a beaucoup de problèmes où l’on ne voit pas la solution, sans que cela nous empêche de vivre. Ruminer n’est pas la bonne façon de s’en sortir.

Au contraire, il faut sortir du manège, passer outre. Non pas les dénier, mais accepter que les choses soient ce qu’elles sont et pas ce qu’on voudrait qu’elles soient. « Un conseil, un liquidateur, un juge, peuvent très bien décider qu’une affaire est sans espérance, ou même ne rien pouvoir décider, sans perdre l’appétit ni le sommeil. Ce qui nous blesse, dans des pensées inextricables, ce ne sont pas les pensées inextricables, c’est plutôt une espèce de lutte et de résistance contre cela même, ou, si vous voulez, un désir que les choses ne soient pas comme elles sont ». Or elles sont – c’est un fait que l’on ne peut changer.

« Par exemple si quelqu’un souffre d’aimer une femme sotte, ou vaniteuse, ou froide, c’est qu’il s’obstine à vouloir qu’elle ne soit pas comme elle est ». Dès lors, pourquoi l’aimer ? Ou, si on l’aime, pourquoi ne pas l’accepter telle qu’elle est, dans son entièreté ? Qu’est-ce que « l’amour » sans cette acceptation totale, qualités et défauts ? Ne confond-t-on pas trop souvent amour et désir ? Désirer un corps n’est que le minimum de l’amour, Platon l’a bien montré qui monte du désir pour le corps à l’affection pour le cœur et l’union de l’âme. On ne peut remonter le temps, refaire les êtres. « Mais le chemin est fait, l’on en est justement où l’on en est, et, dans les chemins du temps, on ne peut ni retourner en arrière, ni refaire deux fois la même route ». Il faut briser là ou consentir.

« Aussi je tiens qu’un caractère fort est celui qui se dit à lui même où il en est, quels sont les faits, quel est au juste l’irréparable, et qui part de là vers l’avenir. Mais ce n’est pas facile, et il faut s’y exercer dans les petites choses ». Ah, rêver à l’avenir radieux ou regretter le bon vieux temps ! Quelles inepties ! Elles sont plus faciles que de regarder le présent tel qu’il est – et de faire ce qu’il faut. Non, ce n’était pas « mieux avant ». Avant, c’était avant, et nous n’y sommes plus. Quant à l’avenir, on peut espérer le voir autre, mais le changement commence ici et maintenant, pas dans les brumes abstraites des esprits enfiévrés.

La tristesse, qui fait voir les choses en noir, est dans le corps, pas dans les faits. « Renvoyez la tristesse à ses vraies causes », suggère Alain. Autrement dit, ce n’est jamais la faute des autres, ni des circonstances, ni à pas de chance. C’est la faute à soi-même si l’on ne voit pas ce qui est, si l’on dénie ce qu’on ne veut pas croire, si l’on ne réfléchit pas assez, si l’on ne modère pas ses passions, si nous sommes chagrin. Accepter les faits tels qu’ils sont, avant d’agir pour s’en accommoder ou les changer, voilà qui est de caractère. Pas la sempiternelle jérémiade d’assisté, ni les sempiternelles « plaintes » devant les juges.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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Destin grec

Le destin grec est implacable – et réaliste : tout être qui naît un jour est condamné à mourir. Tel est le destin humain ; il n’est pas celui des dieux, qui sont immortels, ce pourquoi ils sont nommés « dieux ». Le destin de l’homme est la mort, elle est inéluctable, inscrite dans ses gènes. Mais entre temps, chacun peut décider de sa vie, de « ce qui lui reste » comme disent les fraîches retraitées. On peut choisir sa mort. Non par le suicide, encore qu’il soit possible, mais en vivant bien sa vie.

Qu’est-ce que vivre « bien » ? Chacun peut choisir entre deux destins, même s’ils se terminent immanquablement par la mort : une vie brève mais glorieuse, ou une vie longue mais terne. Dans le premier cas, la gloire restera dans le souvenir de ceux qui suivent ; dans le second, le mortel sera vite oublié. Il n’aura pas d’histoire, comme tous les hommes « heureux ». Ainsi Achille choisit-il de mourir vite physiquement, mais de rester immortel dans le souvenir humain – la preuve : on se souvient encore de sa personnalité, de ses amours et de ses hauts faits.

Rien ne peut donc être « prédit » – sauf la mort. Elle est la limite de la part qui revient aux vivants, ces mortels. Les humains vivent pour mourir. Dans les cosmogonies, l’apparition des puissances de destruction et de mort précède celle de la vie. Mais l’application de cette décision de mort, le fatum, n’empêche pas le mortel de décider de son existence et de donner un sens à sa part ainsi octroyée. Le destin comme nous l’envisageons, c’est-à-dire une détermination durant les années de vie, n’apparaît pas avant l’époque hellénistique, avec le stoïcisme.

Le destin initial grec est simplement le fait d’être mortel et de devoir mourir. C’est la moira, c’est-à-dire une portion de temps. Son emploi le plus fréquent est dans l’Iliade, tandis que dans l’Odyssée prévaut le choix de sa vie. Entre la naissance et la mort, chacun peut faire de son existence un choix. Mais la mort précède la moira, qui n’est que la nécessité. La mort est immortelle, puisqu’elle est issue d’une entité primordiale, les enfants de la nuit Nyx.

Les dieux eux-mêmes ne peuvent empêcher l’accomplissement de ce que la moira a filé de destin pour chacun au moment de sa naissance. Sarpédon et Hector, protégés de Zeus, succombent sous les murs de Troie. Aucun Dieu n’offre résistance à la nécessité, dit Platon dans Protagoras. L’homme sait qu’il est voué à la mort sans en connaître l’échéance. Les dieux ont connaissance du terme précis de la part de vie assignée à chaque mortel. Ils ne peuvent empêcher la mort, mais ils peuvent empêcher qu’un événement provoque une mort prématurée et ne « surpasse » la décision. Ainsi Athéna peut protéger Ulysse pendant la tempête qui risque de l’emporter avant l’heure.

C’est ainsi que prier les dieux contre la mort est inutile. Mais les prier pour demander un conseil pratique afin de trancher entre deux termes d’une alternative est possible. Chacun sait qu’il doit mourir et l’oracle se borne seulement à indiquer la solution préférable à un problème posé. L’homme peut rebondir sur les événements. Il n’est donc pas résigné et n’attend pas la fin du monde. S’il sait qu’il doit mourir à la fin, il a conscience que sa propre finitude peut être une chance de durer dans la mémoire collective. C’est ainsi que certains donnent un sens positif à la mort par la bonne renommée kléos, et par la gloire kûdos.

Pour le commun des mortels, qui ne sera jamais glorieux, les cultes à mystère avaient vocation à répondre à l’angoisse de la mort. Ils faisaient miroiter un au-delà des dieux – à condition de respecter certains rites d’initiation durant la vie. Déméter promet à qui aura accompli toutes les étapes de l’initiation d’Éleusis un sort privilégié dans l’au-delà.

Cela préfigurait le christianisme, avec cette différence : la gloire était rabaissée et méprisée, infime en regard de celle de Dieu ; en contrepartie, l’au-delà était promis à tout le monde, même aux pires pécheurs, car Jésus, à la fin, descendrait dans l’Enfer pour les en tirer. La progression de l’égalitarisme va de pair avec la progression de la médiocrité. Seuls les « saints » (entièrement soumis et obéissants) ont vocation à témoigner pour le futur de l’humain qu’il « faut » être au regard de la Divinité. Rien de « glorieux » que cette docilité.

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Les méchants règnent, dit Alain

Dans un Propos d’octobre 1911, notre philosophe constate qu’« il faut toujours céder un peu aux méchants ». 1911 en France, c’est la révolte des vignerons de l’Aube en avril, l’intervention militaire au Maroc qui engendrera la crise d’Agadir en juillet avec les menaces du cuirassé allemand Panther, le vol de la Joconde en août dans un Louvre (déjà) mal sécurisé, la canicule en juillet et en septembre qui tue 40 000 personnes, en majorité des nourrissons, l’explosionde la Liberté, un cuirassé à Toulon à cause de l’inflammation spontanée de la poudre B en septembre, éternelle incurie des badernes… L’actualité a de quoi rendre pessimiste et insister sur le pouvoir des « méchants ».

« Il n’y a peut-être point de bonne humeur ni de sagesse qui tienne contre les signes de la fureur ou de la haine. Imiter le monstre, ou l’apaiser, il n’y a point d’autre parti. » Qu’on songe à Trompe, ce furieux de tempérament qui veut plier à son désir pulsionnel quiconque. La Chine de Xi lui résiste, tranquillement, en déclarant tout net qu’elle interdit à ses entreprises de céder aux injonctions des lois extraterritoriales américaines – illégales selon le droit international. Le Danemark et « l’Europe » (timidement) disent non sur le Groenland, tout en « négociant » quand même (on ne sait jamais), juste pour gagner du temps. Quant aux droits de douane, le Parlement européen va-t-il les accepter sans contrepartie ? Est-on capable « d’imiter le monstre » pour le stopper dans sa tanière ? C’est probablement ce qu’il faudrait faire (et que De Gaulle a fait en son temps), mais la lâcheté politicienne est sans limites.

Pour Alain, pas aux affaires, « l’homme de jugement se trouvera mieux d’observer ces colères comme il ferait d’un phénomène de la nature, et enfin de mettre le cap au vent, sous petite voile ; et même il y trouvera du plaisir. » C’est propos d’observateur, d’analyste, pas d’acteur ni de politicien. Il est plus facile de juger que d’agir. Le jugement se révise, l’action engage – et les conséquences ne sont pas les mêmes.

Mais qu’est-ce donc qu’un « méchant » ? « J’entends les violents, dit Alain, tous ceux qui s’abandonnent à leurs passions, tous ceux qui jugent ingénument d’après leurs désirs, et qui sans cesse forcent les autres, sans s’en douter, et même en criant de bonne foi que personne n’a d’égards pour eux. La force des méchants, c’est qu’ils se croient bons, et victimes des caprices d’autrui. Aussi parlent-ils toujours de leurs droits, et invoquent-il perpétuellement la justice ; toujours visant le bien à les entendre ; toujours pensant aux autres, comme ils disent ; toujours étalant leurs vertus ; toujours faisant la leçon, et de bonne foi. » Un vrai portrait du président à prénom de canard et nom d’appendice nasal !

Mais cette outrance porte, elle séduit, surtout les faibles, ceux qui sont heureux que quelqu’un dise tout haut ce qu’ils pensent tout bas. « Ces accents, dit Alain, ces discours passionnés, ces plaidoyers pleins de mouvement et de feu, accablent les natures pacifiques et justes. Les braves gens n’ont jamais une conscience si assurée ; ils n’ont point ce feu intérieur qui éclaire les mauvaises preuves ; ils savent douter et examiner ; et, quand ils décident à leur propre avantage, cela les inquiète toujours un peu. » Ceux qui osent sont ceux qui bravent, et ceux qui n’osent pas en sont reconnaissants. La raison restera toujours en second sur le premier mouvement de la passion, c’est ainsi que les cerveaux sont faits, Système 1 et Système 2 analyse Kahneman.

Ce qui explique pourquoi tant de Yankees ont agi comme des écervelés et votés pour le président le plus foutraque de toute leur histoire. Sciemment. Après l’avoir déjà testé quatre ans durant, et accepté à demi-mots qu’il tente un coup d’État lorsque les résultats n’ont pas été en sa faveur en 2021 (5 morts). C’est que « les braves gens » (autrement dit la classe moyenne, les populaires, les hillbillies de Vance) « sont indulgents, ils comprennent les violents, ils les plaignent, ils leur pardonnent ; et enfin ils portent en eux un principe de faiblesse et d’esclavage ; ils sont heureux. Ils se consolent, ils se résignent. » Telle est la servitude volontaire, une lâcheté qui est un abandon pour ne pas se prendre la tête ni faire d’histoires.

Pire : dès que le méchant grimace un sourire, ou fait une promesse radieuse, aussitôt les braves gens sont soulagés, ils le croient. « On est point fier de plaire à un brave homme, au lieu que l’on travaille à faire sourire un enfant maussade, » analyse Alain. Ainsi les mouvements de serpillière de nombreux chefs d’État face à Trompe, leur empressement à acheter des avions de chasse américains (dépendants du bon vouloir des mises à jour), leur poltronnerie à accepter les « droits de douane » sans contrepartie, comme coupables a priori. Que le Dealer revienne sur ses propos excessifs, et c’est tout le suite le soulagement. Tel est l’art du deal : faire peur puis sourire, le suppositoire passe sans résistance. Notons que telle est la stratégie du Rassemblement national : le grand méchant Jean-Marie et le souriant Jordan, l’arrière-plan sulfureux qui effraie et attire, et l’apparence lisse et « normale ».

Alain, il y a plus d’un siècle, parle pour notre monde. Lisons-le.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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Alain (Émile Chartier), déjà chroniqué sur ce blog

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Daniel Horowitz, La fidélité au réel

2026 06 16 Daniel Horowitz, La fidélité au réel

Juif non croyant de 80 ans élevé à Anvers, l’auteur y a fait toute sa carrière de diamantaire depuis l’âge de 15 ans, avant d’effectuer son Alyah à la retraite. Il vit désormais en Israël, soumise à la guerre depuis des mois. Homme de vertu, nanti d’une solide culture autodidacte, il s’efforce de penser par lui-même dans un monde où l’on est sommé de faire allégeance. C’est sa liberté constitutive, celle donnée par « Dieu », cette éternelle Question qui demeurera sans réponse. Car Dieu est absent, dit-il, il laisse l’humain face à lui-même, à son courage et à ses responsabilités. « Je veux que votre conjecture soit limitée à ce qui est concevable », disait Nietzsche avec raison.

En cinq chapitres composés d’un assemblage de textes de blog et d’articles déjà publiés, l’auteur expose sa quête, à l’âge de la sagesse, avec pour phares la mémoire, la vérité et la responsabilité morale. « La mémoire comme exigence de vérité, Israël comme révélateur de la civilisation, la morale confrontée au réel, la foi comme fond irréductible du sens, la culture comme condition de tout le reste. Ces cinq mouvements convergent. Ils désignent ensemble une seule et même question : de quoi une vie – individuelle, collective, civilisationnelle – a-t-elle besoin pour ne pas se perdre ? » p.252.

Sa première phrase pose les conditions : « Je n’ai pas choisi d’être juif ». Il prend le contre-pied de Simone de Beauvoir, qui déclarait en 1949 dans Le Deuxième sexe : « On ne naît pas femme : on le devient ». L’être n’est pas de part en part une « nature », mais se construit en grande partie dans la culture. L’image qu’on lui renvoie (les parents, les amis, les collègues, la « communauté ») le rend tel qu’il se croit ; il ne se « révèle » pas, il se construit. Cette formule reprend Tertullien, Carthaginois romanisé converti chrétien au IIe siècle, qui disait la même chose : « On ne naît pas chrétien, on le devient. » Le pédagogue Érasme en 1537 reprendra l’appliquera à l’éducation : « on ne naît pas homme [au sens d’adulte], on le devient ». Pourquoi n’en serait-il pas de même pour les Juifs ? Or, (réminiscence du mythe biblique du « Peuple élu »?), Daniel Horowitz fait du Juif une essence identitaire, irréductible à tout processus d’assimilation. C’est pour lui plus qu’une religion, mais une façon d’être au monde, une culture racinaire, une « nappe phréatique » p.15. D’où la persistance de l’antisémitisme, selon lui, « fait de dépendance et de rejet, de filiation et de meurtre symbolique » p.17. Comme si la civilisation occidentale était exclusivement sortie du creuset juif, de la Bible, en excluant toute la tradition grecque, voire égyptienne, et les mondes celtiques.

Tout se discute, et l’exigence de vérité de l’auteur incite au débat. On ne peut entrer en relation avec autrui que s’il y a conflit. La paix n’est pas le ‘tous d’accord’, mais la reconnaissance des opinions et intérêts des autres, leur droit à exister et de s’exprimer, le droit de se défendre quand on est attaqué à mort, comme c’est le cas d’Israël. Même si la disproportion des morts entre le pogrom du 7 octobre et les mois de guerre à Gaza pose la question de la juste mesure : 1200 morts contre 70 000. Même si le suprémacisme affiché de deux ministres du gouvernement Netanyahou, Itamar Ben-Gvir et Bezalel Smotrich pose la question du racisme juif. Car pour ces deux membres actifs du gouvernement (encore démocratique ?) israélien, un Juif est supérieur à tous les goys, et un Juif croyant (exempté de servir dans l’armée) est supérieur à tous les autres Juifs.

« Une identité n‘est pas un cumul d’éléments culturels ou juridiques, elle est ce qui structure en dernier ressort le rapport à soi, à l’histoire et au monde. (…) Le judaïsme n’est pas une confession parmi d’autres, mais l’expression historique culturelle et symbolique d’un peuple. (…) On peut être juif sans foi sans pratique, sans référence explicite à la tradition religieuse, et demeurer néanmoins porteur d’une identité juive » p.31. On peut dire la même chose du catholicisme : où est l’originalité juive ? Une identité construite ou une essence ? Toute l’ambiguïté de la réflexion de l’auteur est là, toujours. Et une autre histoire de Juif est possible. Comment récuser « l’anti » sémitisme, alors même qu’on affirme haut et fort son sémitisme irréductible, indissoluble dans une quelconque société hôte. Comment ne pas concevoir la réaction naturelle de rejet de ceux qui se refusent à ressembler ? Comment ne pas accepter alors « leur » identité à eux, même si le dialogue est toujours possible, et la paix de reconnaître les différences aussi ? « Il n’existe pas, du côté juif, d’hostilité structurelle envers les non-Juifs qui serait symétrique de celle dont les Juifs ont historiquement été l’objet » écrit l’auteur, sûr de lui-même, p.33. Ah bon ? Et les militants occidentaux agenouillés mains liées devant le ministre israélien Ben Gvir ? Et la façon dont les soldats et les colons, imbibés de pulsions nationales et vengeresses, traitent les Palestiniens dans les territoires, y compris en Cisjordanie (occupée) ? Il s’agit bien d’un rejet de l’autre, de la négation de son existence, de son « identité » même.

Certes, le statut de dhimmi des minorités non-musulmanes, depuis les Omeyyades, a instauré des discriminations séculaires qui « ont laissé une empreinte durable dans les imaginaires collectifs. Elles ont modelé une représentation implicite des rapports entre Juifs et musulmans : une coexistence n’était pensable qu’à condition d’infériorité reconnue. Dans ce contexte, l’émergence de l’État d’Israël agit comme un véritable séisme symbolique » p.46. D’où la guerre perpétuelle entre ennemis ‘héréditaires’ au Proche-Orient, ce carrefour des trois continents. Ce qui finit par lasser, d’où la lente dérive notée par l’auteur, des démocraties occidentales envers « les Juifs » à cause des actions de leur État : Israël. « A force de faire d’Israël un repoussoir, de criminaliser le sionisme, de suspecter l’identité juive, la République a déplacé la frontière entre critique politique et stigmatisation. Elle a laissé s’installer une suspicion, une culpabilité, un devoir de justification » p.84. Que Mélenchon enfourche avec enthousiasme pour se gagner le vote des jeunes et des banlieues arabes.

La faute à Edward Saïd et à son opposition entre dominés et dominants, analyse l’auteur. La faute aussi à « la gauche israélienne, traditionnellement porteuse d’un discours pacifiste, [qui] n’a jamais vraiment surmonté l’échec d’Oslo, les attentats de l’Intifada, le refus du plan Clinton, la montée de l’islamisme et l’inaction d’une autorité palestinienne fragilisée. (…) Pendant qu’Israël espérait la paix, le Hezbollah, le Hamas et d’autres acteurs armés renforçaient leur capacité de nuisance, soutenus par des États adversaires » p.105. Soutenu aussi par le cynisme de Netanyahou lui-même, qui a financé le Hamas pour mieux diviser les Palestiniens, le surarmant de ce fait – tout comme la CIA l’avait fait avec les Talibans, donc Ben Laden… Mais de cela aussi, l’auteur ne parle pas.

« La vérité en politique – comme l’avaient compris Maïmonide, puis Camus [s’agit-il d’Albert ou de Renaud, penseur favori de l’auteur ?] – n’a rien d’une abstraction ; elle réclame le courage de ne pas plaire, la lucidité de dire ce qui dérange, et la capacité d’articuler justice et responsabilité sans céder au confort moral des postures » 124. Voilà qui est bien dit, et rassurant. Un petit effort de documentation supplémentaire, et le débat pourra être utile. A ce titre, les notes des pages 39 et 89 ne sont pas correctes, les chiffres mal alignés ; ce serait à corriger pour une édition ultérieure. D’ailleurs, note l’auteur, « la tradition juive ne sépare jamais la justice de la responsabilité. Ce Tsedek [aucune définition n’est donnée de ce mot yiddish] n’est ni un idéal abstrait, ni une posture morale destinée à produire une bonne conscience. Il désigne une exigence inscrite dans la Loi, orientée vers l’action et toujours liée à des situations concrètes. La justice de la Torah ne prétend pas réparer le monde au sens d’une réconciliation globale ; elle impose d’agir ici et maintenant, dans des cadres définis, avec des devoirs précis. Elle ne promet pas la fin des conflits, mais une manière juste de s’y tenir sans se dérober » 130.

Et d’analyser les « bons sentiments », l’émotion substituée à la raison, l’intention sur les conséquences, l’idéal sur la réalité. D’où « une attitude : préférer la vérité inconfortable à la consolation mensongère, la responsabilité à l’innocence proclamée, la justice imparfaite aux promesses absolues » 143. L’analyse de l’auteur sur les dérives des sociétés contemporaines et l’inculture de masse sont réjouissantes, mais classiques. Les indignations morales des intellos de bureau, la bonne conscience woke qui croit avoir trouvé la solution en délégitimant, renversant, ignorant les fauteurs d’erreurs, les manipulations des politiciens et idéologues pour attirer vers leur cause, sont autant de poisons où vérité et responsabilité s’évanouissent. « Le combat moral se transforme en croisade puritaine où la nuance est suspecte et la contradiction coupable. Ce n’est plus la société qui cherche la vérité par le débat, mais une morale qui dicte ce qu’il est permis de penser » p.155. Pire : « Ce qui s’érode (… est) une perte plus intérieure : un sens de la mesure, une capacité de discernement, une confiance dans les critères à partir desquels une civilisation se reconnaît, se juge et se transmet. L’Europe donne le sentiment de ne plus savoir sur quoi elle repose, ni ce qu’elle est en droit d’affirmer sans s’excuser » p.197.

D’où la critique – classique elle aussi – des Lumières. Sans la remplacer par autre chose, sauf « l’identité » immémoriale de la religion. On croirait du Poutine. « L’erreur n’a pas été de critiquer les traditions, mais de croire que la critique pouvait se suffire à elle même. Une fois les évidences détruites, il faut encore apprendre à vivre sans elles. Or, les Lumières ont souvent supposé que l’homme rationnel saurait spontanément se donner ses propres fins. Elles ont sous-estimé le besoin de formes durables, de récits, de fidélités, de limites acceptées » p.225. D’où le retour au culte, même avec Dieu absent, même sans foi, juste comme une « nappe phréatique » de la culture. Tel est le tragique, incompris ou refusé par la majorité des gens qui ne le comprennent pas, au regard des croyances. « C’est accepter un monde où la raison ne sauve pas, où la liberté ne garantit rien, où le sens n’est jamais donné d’avance » p.226. Le rire tragique est « une manière de ne pas être capturé. (…) Il maintient une zone de liberté » p.229. A noter, comme Jean d’Ormesson, que le Dieu du Livre ne rit jamais

L’auteur assiste au mouvement d’une civilisation qui se dépouille des structures qui lui permettaient de penser, de transmettre et de se corriger. Le bilan de ses 80 années d’existence est un appel pour tenir les yeux ouverts, sans filet, avec la conviction que regarder le réel en face est la seule forme de respect humain qui tienne. C’est ce que prônait Nietzsche, qu’Horowitz n’évoque pas – il n’est pas juif.

Au total un bon livre, des réflexions qui font réfléchir, des affirmations trop tranquilles qui incitent au débat.

Daniel Horowitz, La fidélité au réel, 2026, FYP éditions, 255 pages, €24,50

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Le blog de l’auteur

Ses articles réguliers dans Tribune juive

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

REPONSE /

L’auteur n’a semble-t-il pas réussi à se connecter pour commenter cette note. Son attachée de presse m’a donc envoyé sa (longue) réponse, emplie de sagesse et de mesure. Je loue cette façon de débattre.

La voici :

« Je vous remercie pour la lecture attentive que vous avez consacrée à La fidélité au réel et pour la critique approfondie que vous en avez proposée.
Nos désaccords sont réels. Ils portent certes sur certains faits historiques et certaines interprétations politiques. Mais à mesure que je lisais votre texte, il m’est apparu qu’ils renvoyaient à une divergence plus profonde.
Nous divergeons sur la manière d’identifier ce qui est fondamental et ce qui est secondaire dans les phénomènes historiques et politiques que nous examinons. Cette question de la hiérarchie des causes me semble traverser l’ensemble de nos désaccords et leur donner leur cohérence.
Là où je vois des causes premières, vous voyez des conséquences. Là où je vois des phénomènes structurants, vous voyez des phénomènes dérivés. Là où je discerne une question existentielle, vous analysez des rapports de force politiques, sociaux ou territoriaux.
Vous me prêtez une conception essentialiste du judaïsme. Je ne reconnais pas cette position comme étant la mienne. Je suis par ailleurs surpris par une remarque qui me paraît illustrer ce problème de lecture. À propos d’un passage où j’évoque « Maïmonide puis Camus », vous vous demandez s’il s’agit d’Albert Camus ou de Renaud Camus, allant jusqu’à suggérer que ce dernier serait mon « penseur favori ». Or le passage en question ne laisse guère place à l’ambiguïté. J’y écris : « L’un parle depuis la Loi et la raison, l’autre depuis l’absurde et la révolte. » Ces catégories renvoient explicitement à Albert Camus et à son univers intellectuel. Aucun lecteur familier de son oeuvre ne peut en douter.
Je n’assigne aucun Juif à une identité qu’il ne revendique pas lui-même. Je ne parle pas des Juifs en général, mais de ceux qui se définissent eux-mêmes comme juifs et sionistes, et pour lesquels cette appartenance constitue la référence fondamentale à partir de laquelle les autres prennent sens.
Chacun appartient simultanément à plusieurs univers : une famille, une langue, une profession, une culture, une nation. La question n’est donc pas de savoir si les identités sont multiples. Elle est de savoir laquelle occupe la place centrale à partir de laquelle les autres sont pensées et ordonnées.
Pour certains Juifs, dont je fais partie, l’identité juive occupe cette position. C’est dans ce sens que j’utilise la notion d’inassimilabilité : non pas comme une essence métaphysique ni comme une incapacité à s’intégrer à une société donnée, mais comme l’impossibilité de subordonner une identité première à une autre.
Vous semblez considérer que ce que je dis du Juif pourrait être dit de n’importe quel catholique culturel, or c’est précisément ce que je réfute. Lorsque je parle de judéité, je ne parle pas d’une foi, mais d’un peuple. Le catholicisme est universel ; la judéité renvoie à la continuité historique du peuple juif.
Pour une grande partie des Juifs, la judéité désigne la conscience d’appartenir à un peuple qui, malgré les siècles, les dispersions et les ruptures, a conservé une mémoire commune ainsi que la
conscience de sa propre continuité. Cette permanence historique constitue l’un des thèmes centraux de La fidélité au réel. C’est pourquoi un Juif peut abandonner la foi, cesser toute pratique et prendre ses distances avec la tradition sans cesser pour autant de se percevoir comme membre à part entière du peuple juif.
Cette appartenance est historique, culturelle, mémorielle et, pour beaucoup, nationale. Pour des millions de Juifs, qu’ils vivent en Israël ou dans la diaspora, Israël représente le point de référence d’un peuple qui conserve la conscience de son unité historique. Cette continuité est le produit d’une histoire, d’une mémoire et d’une transmission plurimillénaires.
Certaines analyses passent à côté de l’essentiel lorsqu’elles abordent Israël comme un État quelconque engagé dans un conflit quelconque. Le coeur du problème réside dans le fait que l’existence même d’un État juif demeure, pour certains acteurs politiques, religieux ou idéologiques, inacceptable.
Contrairement à ce que vous semblez me prêter, je ne considère pas que la civilisation occidentale soit née du judaïsme ou de la Bible. Je pense même l’inverse. La notion de civilisation judéo-chrétienne m’est d’ailleurs étrangère. L’Occident est le produit d’une histoire propre, issue de la rencontre entre l’héritage grec, le christianisme et d’autres traditions de l’Antiquité, dont le paganisme. Il ne constitue en rien le prolongement de l’essence du judaïsme.
C’est cette situation qui a placé les Juifs dans une position singulière au sein de l’Occident. Ils lui étaient suffisamment proches pour lui être familiers, mais suffisamment distincts pour ne jamais lui être assimilés.
À plusieurs reprises, votre critique analyse le conflit israélo-palestinien à partir de catégories politiques classiques : occupation, colonisation, rapports de domination, revendications nationales concurrentes ou partage territorial. Ce qui est en cause n’a jamais été le tracé d’une frontière, l’administration d’un territoire ou le partage d’une souveraineté. C’est la légitimité même d’une souveraineté juive en Israël.
On discute des colonies, de l’occupation, des gouvernements israéliens, des erreurs stratégiques commises par Israël, des excès de certaines personnalités ou des déséquilibres du rapport de force militaire. Aucune de ces questions ne constitue le coeur du conflit. Car avant même de savoir où passe une frontière, quelles concessions seraient acceptables ou quelles solutions institutionnelles pourraient être envisagées, une question préalable demeure : celle de savoir si Israël a droit à l’existence.
Certaines analyses commettent une erreur de perspective lorsqu’elles font de l’occupation la cause du conflit. L’occupation est une réalité qui produit des effets politiques, moraux et humains considérables. Mais elle n’épuise pas l’intelligibilité du conflit et ne permet pas d’expliquer la permanence d’une hostilité qui lui est largement antérieure. Les refus successifs des projets de partage, les guerres, la contestation répétée du principe même d’un État juif et la permanence d’une rhétorique orientée vers sa disparition doivent être intégrés à toute analyse de la situation.
C’est pour cette raison que le 7 octobre constitue un événement de clarification. Non parce qu’il aurait révélé une réalité nouvelle, mais parce qu’il a rendu visible ce que beaucoup préféraient
ignorer. Les massacres, les enlèvements, les mutilations et la mise en scène de la violence ne relevaient pas seulement d’une logique militaire ; ils exprimaient une logique symbolique et idéologique. Ils manifestaient une haine qui ne visait pas les politiques d’un gouvernement ni même l’existence d’un État, mais les Juifs eux-mêmes en tant que tels.
L’une de nos divergences concerne le palestinisme, avatar du nazisme. Le palestinisme repose sur la désignation d’une victime absolue et d’un coupable absolu, auquel toute légitimité est refusée. Dans cette vision du monde, Israël n’apparaît plus comme un acteur politique susceptible d’être critiqué ou combattu, mais comme une anomalie morale dont l’existence même est problématique. Je vois dans cette logique une parenté avec les grandes idéologies de désignation du coupable qui ont marqué l’histoire moderne. Elles reposent sur un mécanisme comparable : l’attribution à un collectif particulier d’une responsabilité métaphysique dans le mal du monde.
Les débats centrés sur la proportionnalité des pertes de part et d’autre manquent leur objet. Une guerre ne se comprend pas uniquement à travers ses conséquences ; elle se comprend à travers les finalités qui l’animent. La tragédie de Gaza est une réalité qu’aucune conscience digne de ce nom ne peut ignorer. Mais cette réalité ne doit pas conduire à effacer la nature des forces auxquelles Israël se trouve confronté. C’est dans ce contexte que l’analogie entre l’Allemagne nazie et le palestinisme s’impose.
Je condamne les outrances, les excès et les formes de fanatisme que l’on peut trouver dans certains secteurs de la vie politique israélienne. Mais je refuse d’en faire la clé d’interprétation de l’État d’Israël. Toutes les démocraties produisent des extrémistes. La question est de savoir si ces extrémistes définissent ou non la nature du régime auquel ils appartiennent. Or l’un des faits les plus remarquables concernant Israël est l’intensité des contestations internes dont ces responsables font l’objet.
Lorsque l’on évoque la Cisjordanie comme un territoire occupé, on décrit une situation historique réelle. Mais pour comprendre sa genèse et sa persistance, il faut réintroduire la profondeur historique : le Mandat britannique, les projets de partage, les guerres successives, les transformations territoriales qui en ont résulté et, surtout, la contestation persistante du principe même d’un État juif.
Aucune analyse sérieuse ne peut isoler un moment particulier de cette histoire et le transformer en cause unique de tout ce qui a suivi. Cette question de la hiérarchie des causes ne concerne d’ailleurs pas seulement Israël. Elle traverse également nos divergences lorsqu’il est question de l’Occident, de la modernité et de l’héritage des Lumières.
Lorsque je critique les Lumières, ce n’est pas parce que je plaiderais pour une restauration religieuse, un retour à l’Ancien Régime ou un rejet de la modernité. Je reconnais l’importance historique de l’État de droit, des libertés individuelles, de l’esprit critique, de la séparation des pouvoirs et de l’émancipation de l’individu. Mais reconnaître ces acquis n’oblige pas à considérer la modernité comme un processus exclusivement positif.
Toute civilisation repose sur des formes de transmission. Elle vit de récits communs, de fidélités héritées, d’institutions symboliques et d’une mémoire qui relie les générations les unes aux autres. Aucune société ne se perpétue par des procédures. Or il me semble que l’Occident a engagé un
processus de dissolution d’une partie de ces médiations. Je ne présente pas cette affirmation comme une démonstration, mais comme une interprétation historique et une intuition philosophique issues d’une sensibilité qui m’est propre.
Votre critique semble interpréter les identités historiques à partir d’un horizon universaliste dans lequel les différences particulières tendent à s’effacer au profit de catégories plus générales. Je crois pour ma part que les appartenances historiques ne constituent pas des survivances archaïques destinées à disparaître avec le progrès. Je les tiens au contraire pour des réalités durables et puissantes. Je crois également que certaines fidélités résistent à la dissolution et que certains héritages continuent d’organiser la vie des peuples longtemps après que leur nécessité théorique a été contestée.
Le peuple juif a traversé des siècles de dispersion, de persécutions, d’assimilation et de ruptures sans disparaître. Cette permanence renvoie à quelque chose de profond : une mémoire partagée, une conscience historique et une volonté de transmission.
Depuis plus de deux siècles, de nombreuses doctrines annoncent la disparition prochaine des appartenances particulières. Or les peuples persistent. Les nations persistent. Les mémoires persistent. Les appartenances persistent. Et lorsqu’on croit les voir disparaître, elles réapparaissent sous des formes nouvelles.
C’est ici que se situe, me semble-t-il, le point le plus profond de notre désaccord. Vous paraissez envisager les conflits historiques comme des affrontements d’intérêts susceptibles d’être arbitrés, négociés ou conciliés. Pour ma part, je crois que certains conflits touchent à l’existence même des collectivités humaines, à leur continuité et à leur droit de persévérer dans leur être.
C’est à partir de cette conviction qu’il faut lire mon livre. J’y ai rassemblé des réflexions qui procèdent d’une même intuition : les sociétés humaines ne vivent pas seulement d’intérêts ou de principes abstraits. Elles vivent également de fidélités. Le titre du livre exprime cette idée. Il invite à regarder les choses telles qu’elles sont, y compris lorsque cette réalité résiste aux catégories intellectuelles auxquelles nous sommes attachés.
Je voudrais terminer sur la dernière phrase de votre critique, qui me paraît résumer ce qu’est un véritable débat intellectuel. Vous écrivez : « Au total un bon livre, des réflexions qui font réfléchir, des affirmations trop tranquilles qui incitent au débat. »
Je vous remercie de cette appréciation. »

MA REPONSE /

Certes, des divergences de fond subsistent. Je comprends bien cet attachement viscéral à la judéité, même si je n’ai pour ma part aucune « passion politique » pour ce genre de conception qui « enracine » à jamais et malgré soi l’être humain à une origine, une ethnie, une terre, une culture, un pays, des « valeurs », une famille, une éducation. Justement, les Lumières ont montré que l’on pouvait s’en libérer (relativement) pour s’épanouir hors des contraintes héritées. Même si cet héritage est aussi une part de nous que l’on choisit de suivre et de transmettre.

Vous écrivez : « certains conflits touchent à l’existence même des collectivités humaines, à leur continuité et à leur droit de persévérer dans leur être. » Certes, d’où la « dissuasion » nucléaire en termes défensifs. Mais aussi, en termes offensifs, les revendications impérialistes, comme celles de Poutine, qui voudrait regagner les territoires conquis sous les tsars et sous Staline – comme si ces conquêtes étaient « essentielles » et non pas le résultat d’un rapport de forces contingent.

Sur Israël, j’entends bien ce que vous dites de la haine viscérale des pays voisins (musulmans) envers le nouvel État (imposé par l’ONU, c’est-à-dire un quarteron de puissances alors surtout occidentales), et de plus « juif » (même si le pays a des institutions jusqu’ici laïques). Mais pourquoi le peuple juif n’a-t-il plus d’État depuis les temps romains ? Même les Kurdes ont réussi à rester sur une entité terrestre, dispersée entre plusieurs pays. Le « choix » juif d’essaimer à travers le monde n’est-il pas « essentiel » lui aussi ?

Et le choix de Montaigne comme de Marc Bloch de ne considérer leur origine juive que comme une composante parmi d’autres de leur être culturel, civique et civilisationnel, est un autre « choix » que le vôtre.

Pour toute réponse à ma réponse de votre réponse, merci d’utiliser la fonction « commentaire » du site. Ce sera pus simple – et plus rapide. Tout le monde le fait.

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La cure de bonne humeur du philosophe Alain

Les gens font des cures pour leur santé physique, mais pourquoi ne pas faire une cure pour votre santé mentale ? Alain préconise des cures de bonne humeur. « Il y a des temps où les pensées deviennent âcres, dit-il, où l’on critique tout avec fureur, où l’on ne voit plus rien de beau ou de bien, ni dans les autres, ni dans soi même. Quand les idées se tournent de ce côté-là, cela signifie qu’il faut faire une cure de bonne humeur. Cela consiste à exercer sa bonne humeur contre toute mauvaise fortune, et surtout contre les choses de peu qui vous feraient partir en imprécation ».

Autrement dit, voir dans toute chose le bon côté, dans tout verre empli le côté plein. Pour cela, Il faut faire un effort. Comme on grimpe une côte pour exercer ses mollets, il faut aller à la mauvaise humeur pour y résister. Le caractère s’exerce comme le corps. Il s’agit à chaque fois d’une épreuve qui, si elle est surmontée, vous rend plus fort, plus joyeux. « Un ragoût brûlé, du vieux pain, le soleil, la poussière, des comptes à faire, la bourse presque à sec, cela donne lieu à de précieux exercices », explique Alain.

Au lieu de râler, voyons comment faire, exerçons notre entendement plutôt que nos émotions. Comment tirer parti de ce qui ne marche pas ? Comment améliorer les choses ? Un plat brûlé se rattrape, disent les grand-mères en mettant une tranche de pain sur le plat, couvercle fermé pendant quelques minutes ; cela absorbe les odeurs ; de même la pomme de terre crue en morceaux ajoutée au plat pendant dix minutes, absorbe grâce à son amidon ; le lait est efficace pour les sauces et les crèmes ; il lie ses matières grasses et ses protéines à certains composés amers. Du vieux pain, faisons du pain perdu, ou donnons-le aux oiseaux. Le soleil est bénéfique autant que maléfique, usons des lunettes, des manches longues et des crèmes si l’on y est sensible. La poussière se traite avec un masque de type Covid et en arrosant le sol, comme le pollen, les comptes à faire par la patience du pas à pas, d’un papier après l’autre, la bourse à sec par des enveloppe prévoyant chaque poste de dépense… et ainsi de suite.

Les Américains disent volontiers que lorsqu’il y a une queue, les Français râlent mais qu’eux-mêmes examinent comment améliorer le flux. La queue, on n’y peut rien, elle est due à la rareté du service et au nombre de clients. Mais ranger les gens, leur faire faire quelque chose, ne serait-ce que tourner en serpentin au lieu de s’amalgamer devant en tas, rationaliser le service aux clients, ranger au mieux les marchandises, voilà qui va rendre la queue moins longue et moins pénible.

Eh bien, c’est la même chose avec les mauvaises choses. Il s’agit de voir comment en tirer parti, comment en sortir, comment se rendre meilleur dans l’adversité. Les choses sont ce qu’elles sont. Seul le regard porté sur elle par un caractère en change l’image. Une bonne humeur, et voilà la chose moins rébarbative, moins aride, plus facile à traiter. Une mauvaise humeur, et c’est au contraire la déprime, la procrastination, l’ennui encore une fois. Et la mauvaise santé au bout. Car, comme la cure du corps rend plus sain, la cure du tempérament rend plus heureux, donc mieux à même d’aimer la vie – donc de la garder.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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La démesure humaine selon les Grecs

Les Grecs ont deux mots pour désigner ce qui se fait et ce qui ne se fait pas : le mot hubris, traduit par démesure ; le mot sôphrosunê qui est une sage réserve de l’esprit qui manifeste le respect des dieux et des lois non écrites.

Pour les Grecs, est sain d’esprit celui qui respecte le précepte inscrit sur le fronton du temple d’Apollon à Delphes : « Connais-toi toi-même. » C’est une incitation à la modération. Elle reconnaît à chaque instant que la vie humaine est éphémère et que la distance entre les humains et les dieux est infranchissable. Il s’agit donc de ne jamais tenter d’empiéter sur leurs prérogatives. Par exemple, la connaissance de l’avenir n’appartient qu’aux dieux, et il serait démesuré pour un humain de prétendre prédire ce qui va arriver (ainsi, Madame Soleil, qui prévoyait tout, n’avait pas prévu son contrôle fiscal…).

En revanche, la prière aux dieux pour leur demander d’éclairer un choix est licite. Mieux, elle est exigée, car ignorer les dieux serait faire preuve d’orgueil et d’insolence en se prétendant autosuffisant dans sa capacité à décider. La prière est un recueillement qui, en-dehors de son aspect métaphysique, permet de réfléchir, donc d’opérer un choix en conscience, même si l’on « croit » ensuite que c’est le dieu qui vous a soufflé la bonne réponse. « Aides-toi, le Ciel t’aidera », dit le bon sens chrétien. Suivre un parti, un bateleur ou une idéologie sans réfléchir est donc une faute envers le bon sens, les dieux et les lois non écrites. C’est s’abandonner, au lieu d’affirmer son condition humaine.

Les dieux sont un exemple à ne pas suivre lorsque l’on est humain ; ce serait faire preuve d’un orgueil démesuré. Il s’agit de se résigner à sa propre condition éphémère et mortelle. Le comportement sage et mesuré s’applique à observer les lois non écrites – qui concernent les hommes comme les dieux. Elles sont une protection et une revendication de l’identité même du divin. Par exemple, la mesure impose aux enfants de respecter leurs parents, même si Kronos a châtré son père Ouranos, et que son fils cadet Zeus l’a détrôné violemment en le balançant dans le Tartare. Ce que les dieux peuvent faire, les humains ne le doivent pas. La mesure interdit l’inceste mais, pour les immortels (comme pour les Pharons qui se croyaient dieux vivants), c’est une règle de leur âge d’or. Perséphone a eu Dionysos en s’unissant à son père Zeus. Tout mortel qui suivrait ces exemples des dieux serait coupable de démesure – et en général punis par la génétique, l’opprobre social ou la loi.

Dans un second sens, la démesure est non plus de vouloir imiter les dieux mais de ne pas les honorer. Une loi non écrite oblige les vivants à ensevelir leurs défunts pour que les dieux ne voient pas ce qui est leur contraire : la mort. Même chose, refuser d’offrir des sacrifices sanglants est ne pas honorer les dieux. Car le sacrifice grec n’est pas une « communion » mais reconnaît au contraire une « désunion » fondamentale entre hommes et dieux. Il distribue la viande corruptible aux ventres des hommes, et les fumées grasses et odorantes incorruptibles aux narines des dieux. Ce sera le contraire dans le christianisme, où les fidèles seront invités à manger rituellement à chaque messe la chair de Dieu et à boire son sang – même si cela reste symbolique. Pour les Grecs, il s’agit de reconnaître l’existence de deux sphères séparées entre humains mortels et dieux immortels, avec chacun ses règles. Telle est la mesure, l’harmonie du cosmos, l’ordre immanent. Quiconque le transgresse menace du chaos – comme le foutraque Trump, aveuglé par ses désirs infantiles, sans en avoir les moyens.

Ne pas s’occuper des dieux c’est aussi prétendre se substituer à eux. C’est par exemple le crime de Créon, chez Sophocle, qui a refusé la sépulture à son adversaire et qui a donc outrepassé les pouvoirs de l’homme, qui s’arrêtent à la mort. La démesure est aussi empiéter sur les attributs des immortels. Par exemple, quelqu’un qui prétendrait accéder au parfait bonheur ou à l’impeccable beauté physique attirera la jalousie des dieux (et des autres humains), et sa chute en sera d’autant plus grande. Il n’y a qu’un pas du Capitole (le sommet du pouvoir) à la roche Tarpéienne (d’où l’on précipitait les criminels), dit un proverbe romain.

Il s’agit de ne pas outrepasser ce qui convient aux mortels, c’est-à-dire le respect du rien de trop. Une trop grande fortune sans sagesse est une démesure (d’où la charité chrétienne, la zakât ou aumône légale en islam, les fondations, l’impôt laïque). Un excès de confiance en soi est une insolence envers les dieux, une ambition sans bornes ou le désir de toujours plus sont un déséquilibre, l’avidité un abus. Le roi perse Xerxès, par exemple, est taxé de démesure parce qu’il a osé franchir la frontière établie par les dieux entre l’Europe et l’Asie. Ce roi barbare dérange l’ordre des choses en désirant posséder plus qu’il ne lui est permis, il conduit donc ses troupes au désastre. On songe à Trump en Iran, après les différents présidents américains qui ont tous échoué, par trop grande certitude de puissance : au Vietnam, en Irak, en Afghanistan, en Syrie. L’excès de confiance est toujours synonyme d’un égarement divin. L’esprit qui sort de son bon sens et délire.

La question se pose alors de la responsabilité humaine face à l’existence du mal. Selon Théognis, « la démesure est le premier mal qu’un dieu envoie à l’homme qu’il veut anéantir ». Selon Eschyle, « la divinité implante le crime chez les humains quand elle veut ruiner complètement leur maison ». Les dieux peuvent donc punir, comme le Père vengeur de l’Ancien testament, si l’on n’obéit pas à leurs lois (non écrites chez les Grecs, écrites sous forme de Dix commandements dans la Bible). Mais ce sont bien les humains qui sont responsables de leur démesure (et Trump responsable de la ruine de l’Amérique, tout comme Poutine du suicide de la Russie) : ce n’est pas la faute des autres…

Reynal Sorel, Dictionnaire du paganisme grec, Les Belles lettres 2015, 513 pages, €35.50

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Hugo, Stendhal et Balzac selon Alain

« Hugo n’aimait pas Stendhal ; il lui refusait le style ». Alain n’aime pas Hugo. « J’avoue que Hugo est trop long pour moi, presque toujours. Je le lis en courant, et même j’en passe. Je vois trop où il va ». Quant à Balzac, selon notre philosophe, il est entre les deux.

L’écart ? L’enflure Hugo, le blabla d’émotions et de grands mots, « justice, charité, loyauté, courage, fraternité ». Mais, selon Alain, « il la développe sans l’expliquer ; il n’y ajoute jamais rien ; seulement il nous remue ; il y a du mouvement par ces strophes ; il va, il va ». Parce qu’Hugo est avant tout un rythme, une force qui va. C’est un orateur. « Le rythme mesure le temps ; cela suppose une vitesse réglée à laquelle l‘œil qui lit ne s’astreint pas. » Hugo répète, scande. « Le temps de la réflexion n’est jamais donné ; le discours n’attend personne. » Voilà pourquoi Hugo n’aimait pas Stendhal.

Stendhal écrit tout au contraire de l’enflure ; il parle sec, net, comme un code civil. « C’est un auteur qu’il faut relire d’instant en instant ; car il ne répète point et ne développe point ; c’est comme un paysage lointain ; plus l’on s’approche et plus l’on découvre ; aussi n’a-t-il point de rythme ; il n’entraîne point ; il ne veut pas entraîner. » Mais la Chartreuse de Parme fourmille de détails, quand on y pense, dit Alain.

« Balzac est entre deux ; c’est encore de l’éloquence, mais pour l’œil. Il faut le relire aussi d’instant en instant ; mais alors, il se traduit tout d’un coup par des raccourcis ; long à lire et parfois diffus, il donne aux souvenirs des tableaux d’une concision admirable. »

A chaque siècle son style. Celui du XIXe, héritiers des braillards de la Révolution, était habitué aux orateurs. Les gens, peu éduqués, lisaient mal, ils préféraient la voix. C’est le cas aujourd’hui dans les banlieues, d’où le succès d’un Mélenchon. Répéter, comme un prof ou un orateur, ne leur est pas ennui, mais « politesse », dit Alain. « Débat entre l’œil et l’oreille ».

Certes, mais l’entendement est différent. L’œil est silencieux et voit la synthèse ; l’oreille sonne et n’entend que ce qu’elle écoute, surtout les bruits des autres quand ils approuvent « loud out », applaudissent à tout rompre ou hurlent comme des damnés en train de rôtir. L’ensemble masque le sens. La propension à imiter fait qu’on s’abandonne. Les orateurs sont surtout des prédicateurs. La lecture, en revanche, est personnelle, individuelle – même si elle est collective, il n’y a toujours qu’une personne qui lit à la fois. Les mots restent sur la page et ne s’envolent pas comme les paroles. On peut y revenir, y réfléchir.

D’où l’écart de raison entre les mouvements unanimistes, religieux, politiques, idéologiques, et les mouvements respectueux de l’avis de chacun. Fascisme, communisme, nazisme, nationalisme, populisme, sont des terrains pour Hugo, tandis que Stendhal préfère le libéralisme politique, le style démocratie parlementaire, le débat fédéral. Encore qu’il aimait bien la décision, d’où son admiration pour celui qu tranche, comme Napoléon. Balzac, monarchiste constitutionnel, se contentait de raconter la vie de ces bêtes-là.

Ce pourquoi je n’aime pas Hugo.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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Comment l’humanité dégénère, selon les Grecs

Intéressante plongée dans notre histoire occidentale : Hésiode et Platon ont tous deux évoqué la dégénérescence de l’espèce humaine, pire que la décadence d’un régime. Et tous deux mettent en cause la transgression des lois fondamentales de l’humain. Qui, par vice ou par démesure, se met hors la loi, se voit châtier par les dieux ou la Destinée.

L’idée de dégénérescence induit la conscience d’un ordre précaire, toujours menacé. Cet ordre, c’est l’équilibre des choses, l’harmonie des puissances du cosmos. Cela sonne aujourd’hui comme le yin et le yang chinois. Pour les Grecs, « il n’y a pas d’humanité au singulier, mais une succession de races évaluées selon les sacrifices qu’elles offrent ou non à la reconnaissance des dieux. Quand l’évaluation est négative, une race disparaît pour laisser la place à une autre, plus soucieuse des hommages à rendre. Race d’or, race d’argent, race de bronze, race des héros, race de fer (mythe hésiodique), race pré-diluvienne (mythe de Deucalion et Pyrrha) ou race ovoïde (Aristophane) : toutes sont vouées à disparaître soit par autodestruction (argent), par épuisement naturel du nombre limité de ses représentants (or, héros), par transformation (les boules vivantes d’Aristophane) ou soit par pure et simple destruction divine (bronze, fer et race pré-diluvienne, précèdent celle de pierre). »

Ce n’est pas le bon plaisir des dieux qui compte, mais la violation humaine des lois non écrites. Hésiode écrit par exemple : « Nul prix ne s’attachera plus au serment tenu, au juste, au bien : c’est à l’artisan de crimes, à l’homme tout démesure qu’iront leur respect ; le seul droit sera la force, la conscience n’existera plus. Le lâche attaquera le brave avec des mots tortueux, qu’il appuiera d’un faux serment (Travaux 180-195) » On reconnaît curieusement Trump dans ce portrait au vitriol du Dégénérescent, écrit il y a 3000 ans. La démesure, la force primant le droit, les mots tortueux, les mensonges en faux serments – vérités « alternatives ». Il est vrai que Trump vieillit, il décline, il penche vers la sénilité à mesure que passent les mois et que sa cour le laisse faire.

Les hommes restent les mêmes sur les récents millénaires. Et les lois non écrites sont les seules qui puissent tisser des relations humaines harmonieuses, tant au sein de la famille qu’au cœur de la cité et auprès des étrangers. Le droit établi par ces lois façonne un cosmos, un agencement des rapports entre mortels et entre pays. Ainsi le droit international établi après 1945, et les Traités et Conventions signés depuis. Rien n’empêche de les renégocier, mais les bafouer, c’est régresser, se placer hors de la civilisation, revenir à l’état sauvage.

Les lois de Platon tiennent le même propos. La dégénérescence commence quand on cesse de craindre l’opinion des meilleurs que soi (anti-élitisme), qu’on refuse de se soumettre aux autorités (anti-vax, anti-science), qu’on se dérobe aux avertissements et aux services (comme le service militaire ds Israélien ultra-orthodoxes), qu’on cherche à ne pas obéir aux lois, qu’on perd le souci des engagements et des dieux. Ainsi font les racailles, ainsi fait Trump le trompeur, bouffon à l’ego de bébé de deux ans. Il reproduit la nature primitive – celle des Titans avant l’humanité. Toutes ces transgressions font régresser à l’état de sauvage, à l’état pré-humain – c’est à dire à la violence primaire de l’état de nature.

Les Grecs, déjà, savaient discerner comment les civilisations finissent…

Reynal Sorel, Dictionnaire du paganisme grec, Les Belles lettres 2015, 513 pages, €35.50

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Regarde au loin, dit Alain

Pour le philosophe, se rencogner en soi, en ses pensées, ruminer depuis son fauteuil, roulé en boule comme un chat, patte sur les yeux et queue enroulée autour du museau, c’est devenir mélancolique. Au contraire, dit-il avec Nietzsche, libérez votre corps, sortez de votre zone de confort, regardez loin !

Bon, il ne le dit pas tout à fait comme cela, mais mais le siècle et quart qui est passé aujourd’hui (le Propos date du 15 mai 1911), demande à être traduit à notre entendement contemporain. « Presque toujours le mélancolique est un homme qui lit trop. L’œil humain n’est point fait pour cette distance ; c’est aux grands espaces qu’il se repose ». Les hommes de sa génération lisaient des romans à thème et des essais ; aujourd’hui, ce sont surtout des femmes, et surtout des romances. Il n’existait ni télé, ni smartphone, ni baladeur, ni Internet, ni séries à gogo ; aujourd’hui, tout cela dévore le temps de cerveau disponible après métro, boulot, marmots. Cela relativise.

Mais le principe de prendre de la distance est bon. Sortir de soi, de son petit coin, de ses petites idées entre-soi de son réseau, de l’imitation servile et mimétique du « like », « je suis d’accord », « mee too », « je rejoins tout ce qui vient d’être dit » (la scie des débats radio et télé) – et prendre du large, ah ! Quel bonheur. « Quand vous regardez les étoiles ou l’horizon de la mer, votre œil est tout à fait détendu ; si l’œil est détendu, la tête est libre, la marche est plus assurée ; tout se détend et s’assouplit jusqu’aux viscères ».

Sans descendre aussi bas, regarder loin est penser loin ; remettre de l’histoire et du contexte dans l’événement ; sortir des petits faits et des petits egos heurtés pour voir grand. Ainsi sont les stratèges, qui voient l’horizon de la mer et les possibilités de faire évoluer la flotte, au lieu de se concentrer sur les galères ennemis qui s’avancent. Ainsi sont les politiciens qui regardent la France et pas leur petit parti. On peut rappeler le proverbe chinois : « quand le sage montre la lune, l’imbécile regarde le doigt ».

Durant des années, à grands bruits d’intellos s’ébrouant en public, la gauche imbécile n’a regardé que « de quel point de vue » parlait celui qui parlait – et pas du tout ce qu’il disait. C’est être sectaire, myope et borné. Raymond Aron, jamais écouté, avait raison ; Jean-Paul Sartre, le Mélenchon des tonneaux à Billancourt, tonitruait devant les ouvriers, il avait tort.

Durant des années, à bas bruit d’inconnus qui pensaient dans d’obscures officines, la droite déterminée a délaissé le doigt pour la lune ayant pour objectif celui de Gramsci, obtenir l’adhésion culturelle de la masse. Et la gauche n’a rien observé, rien vu ; elle est aujourd’hui minable, forcée à suivre un dictateur histrion au lieu de penser – toujours le doigt des alliances électorales au lieu de la lune du projet « socialiste » ou du moins démocrate. Et la droite aujourd’hui progresse, contrairement aux progressistes, en regardant plus les faits réels de la sécurité, de l’immigration sans contrôle, du pouvoir d’achat, des déserts médicaux, que les « points de vue » idéologiques et du blabla moralisateur des Grands principes. A qui la faute ?

Il est vrai comme le dit Alain (qui était de gauche centriste) que le mélancolique qui regarde son nombril au lieu de l’horizon, est un malade. « Car la mécanique de nos yeux qui se reposent aux larges horizons nous enseigne une grande vérité. Il faut que la pensée délivre le corps et le rende à l’Univers, qui est notre vraie patrie. Il y a une profonde parenté entre notre destinée d’homme et les fonctions de notre corps. L’animal, dès que les choses voisines le laisse en paix, se couche et dort ; l’homme pense ; si c’est une pensée d’animal, malheur à lui. Le voilà qui double ses maux et ses besoins ; le voilà qui se travaille de crainte et d’espérance, ce qui fait que son corps ne cesse point de se tendre, de s’agiter, de se lancer, de se retenir, selon les jeux de l’imagination ; toujours soupçonnant, toujours épiant choses et gens autour de lui. Et s’il veut se délivrer, le voilà dans les livres, univers fermé encore, trop près de ses yeux, trop près de ses passions. La pensée se fait une prison et le corps souffre. »

Les réseaux sociaux, bien pire que les livres, enferment dans la pensée unique du groupe qu’on s’est choisi. Les algorithmes, croyant vous faire plaisir (et s’assurer de la pub efficace), vous soumettent de plus en plus de vidéos ou d’articles qui vont dans votre sens, sans jamais aucune contradiction, aucune comparaison, aucune fenêtre vers l’autre et l’ailleurs. C’est ainsi, dit-on, que des ados sont poussés au suicide (ados probablement mal aimés, mal écoutés, mal suivi par des parents ignares, monomanes et débordés, comme d’habitude). « Il faut que la pensée voyage et contemple si l’on veut que le corps soit bien. » Alain a raison, faire sortir de soi (et de son smartphone) un ado (ou soi-même…) par le voyage et l’horizon, est la meilleure thérapeutique. Ainsi cessera le harcèlement du même, le mimétisme obligé de dire ce disent les autres, de faire ce que font les autres, de répondre aux défis (souvent imbécile comme le doigt), de désirer ce que désirent les autres.

Même si l’on se construit dans le regard des autres, ces autres ne sont jamais soi, ils ne seront jamais soi. Ce pourquoi peut-être, la maturité et sa sagesse, revenue d’en avoir assez vu, fait envie aux êtres en devenir, ou paumés dans la vie. Ce pourquoi on « lit » aujourd’hui beaucoup de philosophie que de pamphlets (sauf le genre doigt à la Zemmour ou LFI) ; ce pourquoi on fait plus de sports de mer et de montagne (là où l’horizon est vaste) ; ce pourquoi des lycéens lisent ce blog. « Car savoir, c’est comprendre comment la moindre chose est liée au tout ; aucune chose n’a sa raison en elle, et ainsi le mouvement juste nous éloigne de nous-mêmes ; cela n’est pas moins sain pour l’esprit que pour les yeux. »

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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Croyance chez les Grecs

Pas de Révélation, ni donc de Credo, chez les Grecs. Le citoyen se bat pour sa cité – et ses dieux de sa cité – pas pour une Religion. Il protège une propriété divine, pas un dogme. Ce pourquoi le terme de « croyance » n’a pas le même sens dans l’Antiquité qu’à l’époque moderne.

Les dieux sont bien présents et naturellement évidents ; ils sont même partagés par tous les peuples. Qui craint, honore les mêmes divinités. Mais c’est moins la question de l’existence des dieux que celle de savoir ce qui est tenu pour divin qui est posée dès le 5e siècle avant JC.

Un élève de Protagoras soutient que ce qui est utile à l’homme est tenu pour divin. Ainsi, le soleil, la lune, les fleuves et les sources, tout ce qui favorise la vie. C’est ainsi, comme le commente Sextus Empiricus, « qu’on a considéré le pain comme Déméter, le vin comme Dionysos, l’eau comme Poséidon, le feu comme Héphaïstos. Et qu’il en a été de même par conséquent pour chacune des choses qui sont utiles. » L’impulsion humaine sacralise les éléments estimés utiles à la vie. Rendre un culte à Déméter et à Dionysos est un acte de gratitude pour leurs bienfaits. Les chrétiens parlent ainsi du « Bon Dieu ». Les dieux sont donc une invention de l’imagination humaine. Ce sont les causes naturelles qui expliquent la croyance aux dieux, et non l’inverse.

Pour Démocrite, c’est la peur inspirée par certains phénomènes naturels comme le tonnerre, la foudre, les éclipses de soleil ou de lune, qui ont incité les hommes à croire à des forces surnaturelles. Les dieux ne sont alors que qu’une façon d’évacuer une question à laquelle on n’a pas (encore) de réponse. Puisqu’on ne sait pas, on croit. Mais quand on « sait », quand la science avance, alors le Diable recule, de même que les monstres et les fantômes. Restent de nouvelles craintes, comme celle des Aliens et des OVNI, mais c’est parce que notre savoir n’a pas encore atteint l’au-delà de notre planète.

C’est avec Critias d’Athènes que la croyance est liée à l’utilité politique. Pour assurer le respect des lois de la cité, il faut inventer la crainte des représailles divines. Ces lois sont faites par les hommes et peuvent être arbitrairement modifiés. Mais les gens au pouvoir en appellent aux dieux pour que cela ne change pas. C’est tout à fait ce qu’a fait le clergé chrétien durant des millénaires ; c’est ce que font les écolos en en appelant à Gaïa la Terre ; ou encore les conservateurs qui voudraient retrouver un mythique Âge d’or du « c’était mieux avant », de la Morale intangible. D’où le retour réactionnaire (de réaction, celui qui « réagit ») à la Religion, en général celle figée du Livre, le judaïsme intégriste, le christianisme inquisitorial, l’islamisme radical.

En avançant dans le temps, Platon pense que c’est la rhétorique qui produit de la croyance – en opposition au savoir. La rhétorique persuade, au point d’arracher une conviction, et la croyance n’est que cela. Croire n’est donc pas savoir, issu de la réflexion logique, mais une conviction forgée par les émotions et la manipulation du langage. Ainsi les démagogues font croire n’importe quoi – même le faux (Trompe en est un exemple). Ils font rêver à ce qui n’est pas.

Ce rêve serait dynamique s’il était mis en scène par des actions concrètes pour obtenir les résultats visés. Hélas ! Le plus souvent la croyance s’arrête à elle-même, sans agir pour prouver ce qu’elle croit – car ce serait devenir un savoir, et non plus rester une croyance. Croyez-vous que hydroxychloroquine soigne le SARS Cov2 ? Preuve que non, si l’on respecte les étapes objectives d’une preuve scientifique (et le nombre de morts). Mais la croyance subsiste, avec cette bonne vieille théorie du Complot pour innocenter ceux qui affirment sans savoir. Par utilité « politique », de pouvoir, qu’il soit médiatique ou gouvernant.

Revenons-en aux Grecs : ce qui est utile à la vie, en faveur de la vitalité, est divin. D’où la nécessité d’agir pour la planète, pour la maîtrise de la Technique, pour la rationalisation des ressources. Pour assurer une vie meilleure et un avenir aux humains (en contenant leur expansion de lemmings au nom de « la Religion »). Tout le reste n’est que fumée et bavardage.

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Passion est nécessité, croit Alain

Dans un texte un peu bizarre de mai 1911, le philosophe Alain fait des passions un mouvement du corps plus que de l’esprit. « Notre passion nous paraît résulter entièrement de notre caractère et de nos idées, mais porte avec cela les signes d’une nécessité invincible. » Ah bon ? Et d’expliquer que l’imagination supplée à l’absence de l’objet de la passion, ce qui ôte toute espérance en la guérison. « C’est plus fort que moi », dit le passionné.

D’où « humiliation » à ne pas savoir se maîtriser, et « épouvante » quand on se dit : « C’est ma pensée même qui est empoisonnée ; mes propres raisonnements sont contre moi ; quel est ce pouvoir magique qui conduit ma pensée ? » Épouvante, vraiment ? Une peur soudaine et très violente provoquant un désordre de l’esprit ? C’est aller un peu loin et s’aventurer en démesure. La passion est-elle un esclavage intérieur contre lequel nous ne pourrions rien ? Au contraire, nous pouvons détourner la passion de son objet en s’intéressant à autre chose, une autre passion, une activité. L’action libère de la rumination, et un projet d’une obsession. Alain n’en dit rien, comme saisi par la fatalité.

Il se laisse aller au contraire à la facilité de la pensée complotiste. « Je crois que c’est la force des passions et l’esclavage intérieur qui ont conduit les hommes à l’idée d’un pouvoir occulte et d’un mauvais sort jeté par un mot ou par un regard. Faute de pouvoir se juger malade, le passionné se juge maudit ; et cette idée lui fournit des développements sans fin pour se torturer lui même. » 

Et de citer Descartes qui prouve que « c’est le mouvement corporel qui nourrit les passions. » Descartes était peut-être bon philosohe, mais piètre médecin ou physicien. En appeler à lui pour cette « nécessité extérieure » des passions me semble bien pauvre. Il est vrai que la passion remue le sang et bouleverse les hormones (du stress, de la colère, du combat). On est pris de tournis, on respire plus fort, l’adrénaline coule dans les muscles qui se contractent. Mais ce n’est pas le corps qui engendre la passion ; c’est bel et bien l’esprit, l’imagination que l’on met en branle, le cinéma qu’on se fait. La fille ou le garçon aimé ne sont qu’un corps ; les beautés ou qualités qu’on leur prête sont dans nos yeux, pas dans les faits. Seuls leurs actes sont réels, pas leur apparence magnifiée par la passion.

D’où ce texte un peu bizarre, lu aujourd’hui, d’un philosophe pas au meilleur de sa forme. Depuis 1909, il enseigne la philo en khâgne au lycée Henri-IV à Paris. Ses élèves s’en souviendront longtemps, Simone Weil, Raymond Aron, Guillaume Guindey, Georges Canguilhem, André Maurois, Julien Gracq… Peut-être est-ce au spectacle de l’adolescence qu’il a inversé les rôles du corps et de l’esprit ? Les hormones de jeunesse plus puissantes que l’esprit pas encore mûr ?

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Vivez l’histoire au présent, dit Alain

Pour le philosophe, il y a deux familles d’esprits : ceux qui pensent l’œuvre dans l’histoire, et ceux qui prennent l’histoire comme nourriture du présent. Autrement dit, à mon sens, les savants et les philosophes. Les premiers sont des scientifiques qui cherchent avant tout la précision des choses du passé, enquêtent et recoupent les données pour approcher au plus près de la vérité des faits. Les seconds font de l’histoire un enseignement pour le présent, pour agir, pour la vie bonne. Je dis « l’histoire », mais cela peut être aussi un roman, un article, une conversation. Tout fait penser, à qui pense.

Je crains que cela soit moins le cas de nos jours qu’il y a quelques décennies, et je le déplore, mais le monde va sans s’arrêter, et il faut l’accepter. Penser est un effort – et peu de gens aiment à faire un quelconque effort ; se laisser vivre, s’abandonner à faire la fête ou à faire l’amour, est plus dans leur tempérament. La pensée, puisqu’elle existe tout de même, est trop vite accaparée par les nouveaux gadgets électroniques, nés il y a une vingtaine d’années – une génération. Or « le temps de cerveau disponible », comme disait l’ineffable marchand de pub Patrick Le Lay, PDG de TF1 en 2004, n’est pas extensible. Les heures passées sur le smartphone à « scroller » des inepties style Tiktok ou à « kiffer » des bellâtres ou des pétasses sur Instagram, ou à « chatter » des émotions sur fesses-book et « liker », cliquer sans cesse pour « s’exprimer » (bien pauvrement…), ou à jouer avec des jeux vidéos américano-centrés, ou encore à regarder des séries sur netflic ou autres anal+ – sont autant d’heures non-disponibles pour penser par soi-même.

Car, pour penser, il faut savoir s’arrêter. Seule la lecture, par sa lenteur et son silence, permet de prendre de la distance avec les mots, dont de les « réfléchir » (au sens d’un miroir), donc de les « penser ». Ainsi Alain prend « Balzac comme une nourriture, pour penser maintenant, pour vivre maintenant. » Ce pourquoi Balzac est toujours vivant, toujours actif, toujours bienfaisant. Il dit beaucoup de la société, celle de son temps, mais aussi celle de tous temps y compis le nôtre, puisque l’humanité est toujours et partout en gros la même avec l’arriviste, l’amoureux, l’avare, la jeune fille dominée, le bêtat, et ainsi de suite.

Alain lit tout : revues, brochures et méchants livres, tout lui est bon. Il déclare que « l’esprit historien » qui est le sien, « n‘y trouve pas assurément beaucoup d’idées qui me rendent plus savant ; mais aussi, ce n’est point cela que j’y cherche ; j‘y cherche mon temps ; je le prends comme il est ; il s’exprime tout autant, à mes yeux, dans un mauvais roman que dans un bon roman. Mieux peut être ; car les œuvres médiocres expriment la manière de penser d’un grand nombre. » Je me prends à faire de même, à lire ce qui survient, proposé en service de presse ou recommandé par des amis, d’autres lectures, les voyages, l’actualité ; les boites à livres. Tout fait ventre, disait-on autrefois avec le bon sens paysan. Tout fait penser, à qui prend le temps de penser, peut dire le philosophe.

Vivre au présent ne signifie pas se noyer dans les actes insignifiants du présent, comme se laisser aller à scroller, chatter, être d’accord, cliquer sur j’aime et commenter le dernier restau ou le dernier achat au fil de la mode ou de la fille qui passe. Hannah Arendt le disait, quand le divertissement remplace la culture, il ne détruit pas le jugement politique par la violence ou le mensonge, mais par l’occupation permanente de l’attention – et ne laisse plus de place au moment où l’on pense.

Vivre au présent signifie faire de tout ce qui arrive un aliment pour bien vivre. Y compris la lecture, y compris l’histoire, y compris la philosophie. Être soi-même est à ce prix. Sinon, on n’est que du vent.

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Il faut apprendre à savoir vivre, dit Alain

Savoir vivre est l’apprentissage du savoir-vivre, de ce qui est coutume en société. Cela dépend de la société, il va de soi. Mais « l’honnête homme », comme on disait jadis avant de s’apercevoir que tous étaient des escrocs et des brutes à peine policées est un homme poli. Encore une fois, le terme « homme » ne s’arrête pas au seul mâle, mais comprend le genre femelle et tous les autres genres à la mode. C’est un terme générique, neutre, puisque la langue française ne connaît quasiment pas le neutre.

« Il me semble que tout ce qui est voulu est hors de la politesse, dit Alain. Par exemple, un homme réellement poli pourra traiter durement et jusqu’à la violence un homme méprisable ou méchant ; ce n’est point de l’impolitesse ; la bienveillance délibérée n’est pas non plus de la politesse ; la flatterie calculée n’est pas de la politesse. La politesse se rapporte seulement aux actions que l’on fait sans y penser et qui expriment quelque chose que nous n’avons pas l’intention d’exprimer. » Nul doute que Trompe soit l’IMPOLI par excellence, lui qui sort tout ce qui lui passe par la tête « sans y penser », insultant ses anciens alliés et les méprisant ouvertement au nom de « moi j’ai la plus grosse » et « allez vous faire foutre ». Ainsi du rôle des armées de l’Otan en Afghanistan. La prochaine fois, il peut y aller tout seul, puisque c’est sa gloire personnelle seule qui compte.

« Un homme de premier mouvement, qui dit tout ce qui lui vient, qui s’abandonne au premier sentiment, qui marque sans retenue de l’étonnement, du dégoût, du plaisir, avant même de savoir ce qu’il éprouve, est un homme impoli ; il aura toujours à s’excuser parce qu’il aura troublé et inquiété les autres sans intention contre son intention. » Des excuses, on peut toujours en attendre de Trompe le vaniteux, l’égobèse de Sa Personne.

A l’inverse de ce vulgaire bateleur, vendeur en bâtiment, « l’homme poli est celui qui sent la gêne avant que le mal soit son remède, et qui change de route élégamment ». Mais Trompe n’a pas été élevé, il a été mal élevé par une mère suffisante, si l’on en croit ses sorties embijoutées et ses tenues tape à l’œil. On lui a laissé faire tout ce qu’il voulait, et il continue adulte à se comporter en gamin de deux ans. « S’il juge nécessaire de piquer un dangereux personnage au bon endroit, libre à lui, son acte relève alors de la morale à proprement parler et non plus de la politesse. » C’est ce que je fais ici avec Trompe le Trompeur, l’éléphant dans la porcelaine. « L’infantile, chez lui, fonctionne comme un dispositif de séduction : il désarme, il abaisse le niveau, il transforme la violence politique en spectacle. On rit, on s’étonne, on est effaré. Et pendant ce temps, l’action réelle, elle, est d’une brutalité extrême. C’est là tout le danger. Cette absence de limites se retrouve dans tous les registres : politique, géopolitique, corporel et sexuel » – dit Élisabeth Roudinesco le 16 janvier 2026 au Grand continent(article réservé aux abonnés).

« La politesse est donc une habitude et une aisance », conclut Alain. Lui dit qu’elle s’apprend. Je crois pour ma part qu’au delà de l’éducation, il existe une attention à l’autre qui ne s’apprend pas, mais qui fait partie du tempérament. Il est manifeste que Trompe ne l’a pas ; il est bien trop imbu de sa belle, grande, grosse et merveilleuse personne. « Trump aime les médailles, le clinquant, les fausses dorures, et il croit que ces signes extérieurs sont l’équivalent d’un vrai titre : il a une passion pour les salles de bal et les signes de la vie monarchique. Il se rêve en roi — de style Louis XIV à Las Vegas — couvert de décorations et de breloques. Le signifiant « Nobel de la Paix » est une obsession chez lui, alors même qu’il est un brutal faiseur de guerre ayant échappé par terreur au service militaire — quatre reports d’incorporation… » (E. Roudinesco).

Relire le siècle précédent est toujours instructif sur les travers d’aujourd’hui. C’était un texte de 1911, trois ans et quatre mois avant le déclenchement de la « Grande » guerre, la première mondiale. Aurons-nous la guerre dans trois ans ?

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Après la mort ou pas ?

Les Grecs antiques croyaient que les morts devenaient amnésiques, fantômes évanescents dans l’Hadès. L’idée qu’un châtiment puisse s’exercer dans cet au-delà n’avait donc pas de sens. Mais ce n’est pas si simple.

Aucun dogme transmis d’en-haut n’existe en terre hellène. L’Iliade évoque cependant à deux reprises un tourment post-mortem, réservé exclusivement aux parjures. C’est la transgression d’une loi non écrite. La croyance générale fait plutôt retomber le châtiment sur la descendance du criminel, car sa mort arrête les poursuites, puisqu’il est devenu évanescent. Seuls ce qui persiste en cette vie peut subir les terribles conséquences d’un défunt malfaisant. La sanction est temporelle. Lysias dit que les dieux punissent un impie de son vivant, soit en le plongeant dans la misère, soit en le faisant périr.

Certaines traditions affirment cependant l’existence de juges des Enfers On peut donc supposer un châtiment ou une récompense après la mort. Ainsi Perséphone aurait le privilège de châtier les mortels lorsqu’elle passe les six mois d’hiver dans l’enfer. Les trois suppliciés, Tityos, Tantale et Sisyphe, appartiennent à une tradition tardive que Platon évoque dans le Gorgias. Dans les Euménides d’Eschyle, le chœur promet à Oreste de subir aux enfers le châtiment que réclame la justice pour son parricide. Platon fait dire par Er le Pamphilien dans la République que l’au-delà est un lieu de punition et de récompense.

Dans le Gorgias, Socrate distribue l’au-delà entre les îles des Bienheureux et le Tartare. Dans une prairie siègent trois juges : Minos, Radhamante et Eaque. Socrate parle d’« une belle histoire », mais il la croit. C’est ce qu’on appelle la foi. Les hommes se présentent nus et ne peuvent rien cacher de leur piété ou de leur impiété. La faute est toujours l’abus de pouvoir (hubris) et le mépris des lois non écrites (qui s’imposent même aux dieux). Le châtiment est la prison de l’Hadès pour servir d’exemple aux autres – ou y devenir meilleur. Ce qui suppose une une survie possible, sauf pour les incurables.

Mais Hypéride, peut-être élève de Platon, émet l’hypothèse que si nous sommes morts, c’est comme si nous n’étions pas nés. Nous sommes alors affranchis de tout, maladies, douleurs et autres misères. Il faut donc pratiquer les vertus dans cette vie et ne pas espérer être récompensé dans une autre.

Seules les cérémonies d’Éleusis offrent de douces espérances dans l’au-delà – mais une fois abouti le parcours initiatique. Le juste et l’initié sont donc différents. Le juste n’est pas récompensé s’il n’a pas fait l’effort de s’initier, ce qui est plutôt sectaire et préfigure le christianisme ou l’islam, pour qui tous les mécréants seront damnés. Pour les Orphiques, la récompense post-mortem signifiait l’absence de réincarnation, comme dans le bouddhisme. Le châtiment est l’emprisonnement de l’âme dans un corps mortel tant qu’elle ne sera pas complètement purifiée au cours de ses réincarnations successives. Les moines tibétains nourrissent les chiens errants autour de leur monastère ; ce sont des moines qui ont fauté dans une vie précédente, croient-ils.

Pour espérer une justice ou un bonheur au-delà de la vie, il faut « croire » en une survie de « l’âme ». Rien ne nous le prouve en cette vie, sauf les sectes religieuses, qui promettent pour mieux embrigader. Ce sont les « mystères » d’Éleusis, les croyances orphiques venues de l’Inde (déjà au temps des Grecs), puis le christianisme et autres religions du même Livre. C’est de l’optimisme passif. Si vous êtes, comme je suis, pessimiste actif, mieux vaut « croire » en la justice et le bonheur ici-bas. Donc tenter de les faire advenir ici et maintenant, sans se résigner à attendre une hypothétique « survie » après « la mort » – un oxymore, n’est-il pas ?

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Le bonheur ne se cherche pas, dit Alain

Il y a des gens qui cherchent le bonheur : ils sont inconséquents, expose Alain le philosophe. « Dès qu’un homme cherche le bonheur, il est condamné à ne pas le trouver ». Le bonheur n’est pas un objet, mais un état provisoire qui va et qui vient, selon chacun. « On ne peut raisonner ni prévoir au sujet du bonheur ; il faut l’avoir maintenant. »

Alain écrit souvent ses Propos au fil de la plume, le raisonnement ne venant qu’en chemin. C’est pourquoi il est parfois brouillon, allant au hasard, comme poussé par les mots pour faire surgir les idées. Ainsi du bonheur, dans un Propos de 1911 (bien avant la guerre de 14) qu’il intitule auparavant « victoires ». Il n’y a pas que « les poètes » qui « expliquent mal les choses ».

Toujours est-il qu’« il est impossible de poursuivre le bonheur, sinon en paroles ». Dans les faits, être heureux, c’est se mettre dans un certain état plaisant, ce qui ne va jamais sans un effort préalable. Ainsi de la boxe, qu’il faut apprendre avant d’y prendre plaisir ; ou de la lecture : « Il faut du courage pour entrer dans Balzac ; on commence par s’y ennuyer » (il parle pour lui).

« Un travail réglé et des victoires après des victoires, voilà sans doute la formule du bonheur », dit Alain. Ce n’est pas décisif, ni vraiment clair. Il faut sans doute apprendre le solfège et l’instrument, s’ennuyer longtemps et secouer sa paresse, pour enfin entrer dans l’univers de la musique et en apprécier la subtilité et les bienfaits. Ce pourquoi le bonheur ne vient qu’après l’effort. Mais écouter simplement sans avoir jamais fait de solfège ni pratiqué d’instrument est aussi un bonheur. Peut-être moins subtil, moins professionnel, mais réel.

Est-ce de même pour « la retraite », à laquelle « les Français » aspirent, dit-on ? Faut-il se fatiguer pour apprécier le repos ? Vivre l’épreuve de la « vallée de larmes » avec enfantements et labeur, avant de goûter au bonheur de l’infinie éternité ? Bof… En alternative à ces bondieuseries, Alain propose, d’un saut d’idées démocratiques et laïques, une autre formule du bonheur : « C’est dans l’action libre qu’on est heureux ; c’est par la règle qu’on se donne qu’on est heureux ; par la discipline acceptée en un mot, soit au jeu de football, soit à l’étude des sciences ». Le bonheur est alors un état de récompense. Rousseau disait de même que la liberté réside dans les règles qu’on accepte. Dans les limites, tout est permis.

Je dirais même plus : le bonheur est l’accord de l’être avec lui-même.

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La cité et le sacré grec

La cité grecque est d’abord un marché commercial, visant à l’autarcie. Même chose pour Trompe et sa doctrine Monroe revue Donroe, la lutte pour les ressources dans l’intérêt des États-Unis étant sa préoccupation première. C’est à la fois une autonomie économique (en Grèce antique fondée sur l’agriculture, aujourd’hui sur l’énergie et les terres rares) mais aussi un commerce entretenu avec les dieux. Toute cité s’organise autour des cultes honorant ses divinités protectrices – d’où le tropisme catholique de Vince et des conseillers de Trompe II, après les évangélistes de Trompe I ; ou encore celui de Poutine, rallié à l’orthodoxie comme jadis Staline pour sa GGP.

Les cités sont immortelles, dit Isocrate. Elles portent seules l’empreinte du divin, ce qui exclut tout monarque – une habitude qui viendra à l’époque hellénistique, et qui est le rêve des trumpistes. Pour la cité classique, par exemple, Athènes, aucune démesure mais l’égalité totale des citoyens par rapport aux lois et à l’accès aux prérogatives civiques. C’était le cas de la démocratie américaine avant l’autocrate vaniteux à mèche blonde. Tant pis pour les niaiseux, ils n’avaient qu’à ne pas voter pour lui. C’est ainsi que la police de la cité athénienne est assurée par des esclaves barbares, les archers scythes. Il s’agit d’instaurer un corps d’armée étranger pour le maintien de l’ordre public afin d’éviter qu’un citoyen puisse être en situation d’autorité par rapport à un autre citoyen. Tout pouvoir porte en effet à en abuser. L’ICE de Trompe serait-elle plus efficace si elle était composée de mercenaires immigrés pour faire respecter la légalité ?

Le citoyen est celui qui peut gouverner et être gouverné, selon Aristote. C’est cela l’isonomie, l’égalité devant et par la loi. Elle permet à l’homme-citoyen d’être tour à tour soldat, magistrat et prêtre. Aucun citoyen n’est le sujet d’un monarque. Les modes d’accession à la citoyenneté diffèrent selon la cité, il n’y a rien d’homogène. A Thèbes, la citoyenneté de plein droit revient à l’homme qui n’a pas fait commerce sur l’agora depuis dix ans, ce qui exclut volontairement les paysans. A Sparte, est citoyen celui qui a reçu une éducation particulière, un dressage qui le rend semblable aux autres. De 7 ans à 20 ans, les jeunes garçons sont embrigadés en troupeau, selon Plutarque, un entraînement à l’obéissance. Poutine en a repris l’idée avec la propagande patriotique et l’entraînement militaire dès le collège. Sparte entraîne sa jeunesse au vol, au pas vu pas pris, à la dissimulation, à la ruse, aux mensonges, au droit de tuer – en Russie, de quoi faire de parfaits clones des nervis du KGB. A Athènes, le citoyen est celui qui est né de père et mère athénien et ne doit faire l’objet d’aucune privation de ses droits en punition de comportements indignes.

L’imaginaire grec enracine la cité dans le sol, ce qu’Euripide appelle un terroir sacré dans Médée. Platon dans la République insiste sur le mythe d’autochtonie nécessaire. La cité est leur mère, leur nourrice. Les autres citoyens sont des frères sortis du même sein. L’Athénien est avant tout le fils légitime du sol. C’est ce que les nationalistes conservateurs réclament contre les hors-sol, les immigrés ou ceux qui ont soi-disant « deux patries », deux passeports au cas où.

La citoyenneté grecque est une administration du sacré, une qualité et non une reconnaissance de compétences. Tout candidat à la magistrature n’a pas besoin d’être qualifié, il lui suffit d’être citoyen. D’une cité à l’autre, tout peut changer : la langue, la monnaie, les poids et mesures, le régime politique, les lois, l’éducation, le panthéon, les cultes, le calendrier. Il peut y avoir un calendrier sacré et un calendrier des magistrats ainsi qu’un calendrier politique. Ce sont les principales fêtes des dieux de la cité qui donnent les noms des mois. Ce calendrier enserre le citoyen dans un tissu civique. Quant aux dieux, chaque cité mêle des divinités locales à quelques grands dieux du Panthéon classique. Nul dieu ne se manifeste pareillement dans la cité et ailleurs. Ce particularisme local est une revendication de l’identité civique. Le catholicisme de JD Vance est de ce type, différent semble-t-il de celui du pape Léon XIV, tout comme l’orthodoxie (affichée) de Poutine, élevé laïque communiste, diffère de celle de Kiev ou de Thessalonique. Celui qui quitte sa cité quitte ses références et devient « un étranger ».

Le régime des cités en Grèce classique entretient un état de guerre réciproque. Elle est saisonnière, on se bat en été, on arrête en hiver. Il s’agit toujours de légères rectifications de frontières. Pour être autonome, il faut empiéter sur le territoire des voisins pour avoir assez de terre à pâturer et cultiver. Trump fait exactement la même chose avec le Venezuela, Panama et le Groenland. Poutine fait pareil en revendiquant les territoires perdus de l’ex-URSS. Hitler parlait de lebensraum, de « territoire vital ». A quand le néo-impérialisme français sur l’Algérie et la Tunisie, ou celui de l’empire britannique sur les Indes ? Le citoyen est soldat, mobilisé en permanence, tout comme Poutine voudrait voir mobiliser les siens de 7 à 77 ans. L’Athénien doit par exemple à sa cité 42 ans de service militaire. Il est éphèbe de 18 à 20 ans, hoplite ou cavalier de 20 à 50 ans, puis ancien et vétéran jusqu’à 60 ans, requis pour monter la garde sur les remparts de la cité. Après 60 ans, le citoyen-soldat devient arbitre public.

Aristote dit du citoyen qu’il est celui qui participe à l’exercice des pouvoirs de juge et de magistrat prêtre. Le civique et le religieux sont imbriqués les uns dans les autres. Être citoyen, c’est pouvoir s’occuper des dieux en les honorant selon des traditions de la cité. Il partage les choses sacrées avec les autres citoyens, car il est interdit d’exercer plusieurs fois de suite la même charge. Jacqueline de Romilly dit que la religion grecque était laïque, et inversement la vie civique était religieuse. Il n’y a pas d’équivalent grec du mot « religion ». Il n’y en avait pas besoin car aucun dogme ne pouvait exister, étant donné l’éventail des traditions cultuelles et ancestrales particulières à chaque sanctuaire. Contrairement aux théocraties, qu’on pense par exemple à la théocratie chiite de l’Iran ou à la sunnite de l’Arabie Saoudite, la relation grecque au sacré est d’essence administrative. Il n’y a pas de culte universel, mais la préoccupation de rester fidèle à un rite local. C’est pourquoi n’importe quel magistrat pouvait devenir prêtre plusieurs mois durant, sans autre compétence que celle de faire respecter les lois sacrées.

Être citoyen, c’est s’inscrire sur le continuum de la vie qui va des animaux aux dieux. L’homme-citoyen dans la cité n’est pas un animal comme les autres ; il est politique, donc libre. Les non-citoyens sont a-politiques, privés du droit de prendre la parole ; donc parfaits animaux pour les politiques. On se demande si la mafia de l’ex-KGB ou la mafia de l’immobilier new-yorkais n’en seraient pas l’équivalent dans la politique moderne. Seuls sont décideurs ceux qui le décident, avec leur pouvoir de force ou leur fric, Trompe ou Poutine ; les autres sont des moutons à tondre et à guider.

Réfléchir sur la Grèce en dit au fond beaucoup sur notre époque.

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Le naturel est un tempérament, dit Alain

Chassez la naturel, il revient au galop – ainsi dit la sagesse des nations. Alain dit qu’elle n’a pas tort, sans toutefois la citer. Il parle plutôt d’un « grand ami » à lui qui explique « que les hommes ne changent point. » Et quiconque a élevé des enfants voit ce qu’il veut dire : le petit est comme une fleur japonaise mise dans l’eau ; en grandissant, il est de plus en plus lui-même, malgré le milieu qu’il imite, et l’éducation qui l’enrichit et le polit.

« Dès qu’un individu est doué d’intelligence, il peut tout comprendre, dit Alain ; et, en ce sens, s’il travaille, il s’enrichira toute sa vie. Mais chacun a sa manière de saisir une idée commune, et chacun y laisse l’empreinte de ses doigts. » On s’approfondit, on ne se change pas. Après tout, pourquoi pas ? Nul humain ne naît « page blanche » comme le croyait le naïf Rousseau. « Chacun a des idées qui lui vont, et que sa nature produit plus volontiers ; il pourra comprendre les autres, mais il n’exprimera jamais bien que celles-là ; avec bonheur, alors, avec force, par l’harmonie de l’humeur, des gestes, et de la chose ».

Harmonie, tout est là. Chacun regarde le monde, évalue les gens et pense selon ses lunettes propres. Avec tout son être, instincts, passion et raison mêlés, comme les Grecs le disaient, Pascal aussi, et que Nietzsche a répété. Il est vrai que son siècle croyait trop fort en la seule raison, les instincts étant considérés comme barbares et laissés dès le Moyen Âge, tandis que les passions étaient bridées par la religion du XVIe au XIXe siècle. Le « progrès », croyait-on, serait « scientifique », autrement dit rationaliste et calculable.

Or, dit Alain, « le génie suppose une idée commune portée et nourrie par l’instinct et les humeurs. Si l’idée n’est pas une idée commune, ce n’est que folie ou manie ; mais aussi, quand l’idée commune est contre l’instinct et les humeurs, elle rend l’individu raisonnable, sans doute, mais en même temps ennuyeux. Il faut les deux. Il faut que les passions s’accordent avec une idée vraie ; sans quoi vous n’aurez ni éloquence, ni poésie, ni prise sur les autres. »

La raison seule est trop abstraite, glacée, considérant que tout se calcule – au mépris de l’humain et du réel.

La passion seule est trop emportée, dans le bruit et la fureur, considérant que tout s’emporte par la fougue – au mépris des autres humains et de la réalité des choses.

Les instincts seuls sont trop bruts et égoïstes, sans distance, considérant que le désir doit être assouvi – au mépris des conséquences et des autres.

Seuls les trois ensembles, hiérarchisés selon la raison, permettent de grandes choses comme de petites. Ainsi « aimer » ressort du désir, du cœur et de l’esprit. Travailler aussi, sauf à considérer que l’on fait le labeur d’une machine, ou que l’on obéit sans y penser. La politique, l’économie, ne sont pas des « sciences » ; elles ne sont pas calculables mais seulement probabilisables. Ce pourquoi se colleter « aux marchés » boursiers est si passionnant. Car le froid calcule de rentabilité ne rend jamais entièrement compte de la vitalité d’une entreprise ; « les chiffres » macroéconomiques ne disent rien de la santé morale d’un pays ; la spéculation ne préjuge pas des résultats futurs, mais la psychologie y aide.

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Les centres du monde grec

Chaque peuple se veut le centre du monde, comme la mère est le centre du foyer, l’agora le centre de la cité et la terre le centre du cosmos. Les Grecs n’ont pas failli à cette constante.

Pour eux, la terre, qu’elle soit plate ou ronde, est le centre d’une sphère selon Anaxagore ; et le Poème de Parménide énonce que la terre « est gonflée comme une balle bien ronde, égal du centre à toutes les directions ». Tout ce qui est important est toujours au centre. Dans notre monde terrestre, c’est l’omphalos de Delphes qui est le centre du monde grec. Là siège Apollon, qui délivre ses oracles. Cette pierre sacrée probablement préhellénique symbolise la fécondité, le nombril du nouveau-né ou de la femme enceinte, en même temps qu’un phallus de fertilité. Du centre de la terre émane à la parole des dieux, leur approbation ou désapprobation aux questions posées, qui détermine les comportements des mortels à travers leur monde. C’est un imaginaire qui permet d’ancrer la croyance d’une communication avec les dieux. L’omphalos est le lieu exact où s’étaient retrouvés deux aigles envoyés par Zeus depuis les extrémités de la terre, selon Pindare et Plutarque. La parole exalte l’ordre du monde voulu par les dieux. Elle est un cercle invisible qui isole la Grèce de la barbarie. Le monde grec rayonnait ainsi à partir de son centre, comme comme une parole sacrée pour déployer l’ordre et la beauté du cosmos.

Le centre de la cité est l’agora, la place publique. C’est un lieu symbolique qui concentre en un seul point les magistratures civiques et religieuses. C’est l’autel-foyer d’Hestia où sont reçus les hôtes de marque et les ambassades. L’agora est un sanctuaire interdit aux criminels. Elle est un siège collectif placé au centre du regard des dieux protecteurs de la cité. Le centre n’est pas forcément celui d’un cercle car la cité, selon Hippodamos de Millet, est construite en carré. L’architecte urbain applique les règles droites pour que le cercle devienne carré – la fameuse quadrature du cercle. Les rues droites convergent toutes vers le centre, comme d’un astre rond partent en tous sens des rayons droits. Mais c’est aussi en ce centre que le sycophante passe son temps à profiter de la démocratie, de la parole libre, en lançant des accusations sans rien faire d’autre. Il a la parole tordue des démagogues, ces flatteurs de basses opinions. Nous en connaissons des exemples avec Trompe, Mélenchon et Zemmour notamment. Le centre de la cité devient alors le cœur noir de la crainte de la diffamation et du harcèlement.

Au centre de la maison est l’autel circulaire d’Hestia, déesse vierge. Dans ce foyer domestique, la flamme ne doit jamais s’éteindre, elle sert à purifier l’ensemble de la maison. C’est à partir du centre que chacun trouve sa place. Il est le point de distribution des fonctions autant que des devoirs. Mais c’est aussi le rappel du devoir féminin, l’immuable stabilité de la déesse, parfaitement immobile au centre de la maisonnée, qui fige l’univers statique des femmes. Le masculin, lui, est plutôt statufié en piliers quadrangulaires surmontés de têtes barbues d’Hermès. Ils sont dressés à l’extérieur, devant les portes des maisons ou des temples. Ils indiquent le mouvement, les directions possibles et la circulation des mâles. Mais tout citoyen, malgré toutes les voies offertes par les bornes Hermès à son cheminement, aboutit toujours au centre de la cité, l’agora.

On le voit, le centre est un repère, mais aussi une laisse. Il définit, mais retient. Chacun n’est jamais que d’une maisonnée, d’une cité, d’un pays. Les Romains emporteront Rome à la semelle de leurs souliers. Ainsi fait chacun : tous fils de la terre, mais pas équivalents. Dans le monde, les Grecs se différencient des barbares indistincts ; dans la cité, les citoyens bien nés en âge de voter se différencient des non-mâles, des étrangers, des esclaves et des criminels ; dans la maison, les femmes et les filles se différencient des hommes et des garçons. Elles restent dedans, régnant sur l’intérieur ; eux sont dehors, régnant sur le reste du monde. Et s’ils ont le choix de partir, d’explorer, ils sont irrémédiablement tenus par la cité, ses lois et coutumes, ses traditions. Ils rayonnent, dans l’ambivalence des centres.

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Faire plaisir, dit Alain

Rappelons que les Propos d’Alain sont des textes écrits au jour le jour dès 1906 pour La Dépêche de Rouen et de Normandie. Ils s’échelonnent jusqu’en 1936 pour le premier tome de leur recueil choisi dans la Pléiade. Ce sont donc des textes régionaux (intitulés avant guerre Propos d’un Normand), destinés à un lectorat peu lettré, et qui visent à donner un regard philosophique sur les événements du quotidien. Cette façon de voir est pour moi, le pragmatique, le meilleur de la philosophie. Je suis, comme la plupart des Grecs et des Romains, et en France jusqu’à Montaigne, éloigné des grandes théories métaphysiques qui ne sont que pures spéculations hors-sol, et à l’inverse proche des maximes de la vie bonne, d’une sagesse applicable ici et maintenant.

Ce pourquoi Alain parle en ce Propos de mars 1911 « d’un art de vivre qu’il faudrait enseigner ». La règle en est : « faire plaisir ». Oh, ce n’est pas être hypocrite, jouer au flatteur, au courtisan. Ou, du moins, ne pas en faire une stratégie. On peut jouer l’hypocrite et le courtisan pour obtenir par des voies détournées un avantage de la part d’un bouffon vaniteux. C’est ainsi que la diplomatie européenne agit face à Trompe, et avec un relatif succès, bien qu’une attitude plus résistante aurait peut-être aussi de bonnes chances de réussir. Mais c’est un choix tactique.

Pour Alain, qui parle de la vie quotidienne, il s’agit de « faire plaisir toutes les fois que cela est possible sans mensonge ni bassesse. » Or c’est presque toujours possible, explique-t-il. Certes,« quand nous disons quelque vérité désagréable avec une voix aigre et le sang au visage, ce n’est qu’un mouvement d’humeur, ce n’est qu’une courte maladie que nous ne savons pas soigner. » Dire le vrai sans forcer le ton a un impact plus grand, car l’interlocuteur comprend que c’est une critique de raison, et non de passion. Je l’ai constaté dans l’éducation de l’enfant, dès l’âge de comprendre. C’est sa propre raison qui la mesure, et non sa réaction passionnelle.

« Si l’on vous bouscule un peu dans une foule, ayez comme règle d’en rire ; le rire dissout la bousculade, car chacun rougit d’une petite colère qui lui venait. Et vous, vous échappez peut-être à une grande colère, c’est-à-dire à une petite maladie. » Il est vrai que faire monter le ton ne résout généralement rien, au contraire. Chacun se braque, exagère ses positions, bloque toute possibilité de conciliation ou de regret.

« D’où je tirerais ce principe de morale : ‘Ne sois jamais insolent que par volonté délibérée, et seulement à l’égard d’un homme plus puissant que toi’. » L’insolence, la colère, est une tactique, comme la flatterie, et pas plus qu’elle une stratégie. Jouer l’offensé face à Zelensky est un bon moment de télé, avoue Trompe le bouffon.

Facile à dire, me direz-vous, tant chacun peut être tiré par ses émotions immédiates. C’est discipline que de se maîtriser, et cela n’a rien de facile. D’où la maxime populaire de tourner sept fois sa langue dans sa bouche avant de proférer une ineptie. Sept fois est un chiffre symbolique, Dieu ayant créé le monde en six jours et s’étant reposé le septième, instituant un cycle à reproduire. Disons que c’est laisser les secondes propices au cerveau évolué (Système 2 de Kahneman) pour réfléchir aux réactions réflexes de survie du cerveau reptilien (Système 1).

Pour faire passer la critique, enrobez-là dans les louanges, dit Alain. Tout comme lors de la première adolescence, la rébellion vers 2 ans, il est nécessaire de placer le morceau de jambon devant la purée sur la cuillère, pour faire avaler le tout au bébé. « Il y a à louer presque dans tout ; car les vrais mobiles, nous les ignorons toujours, et il n’en coûte rien de supposer plutôt modération que lâcheté, plutôt amitié que prudence. Surtout avec les jeunes ». Si vous faites un beau portrait de votre interlocuteur, il se croira ainsi, surtout s’il est encore incertain de qui il est, comme en adolescence. « Si c’est un poète, retenez et citez ses plus beaux vers ; si c’est un politique, louez-le pour tout le mal qu’il n’a pas fait », dit avec un humour certain Alain. Inutile d’essayer avec Poutine ou avec Xi, ils sont dans leur monde fermé, où toute concession n’est acquise que par force. Mais cela reste possible avec Trompe (peut-être pas avec Vance). Le Bouffon vaniteux est toujours sensible à l’opinion que l’on semble avoir de lui, et tend à revenir sur ses rodomontades (ainsi les fameux « droits de douane », à se rouler par terre). Lui suggérer qu’il perdrait la face s’il laissait Poutine lui dicter sa conduite est certainement de meilleure tactique que de dénoncer sa connivence ; montrer aux électeurs américains qu’il est en train de lâcher l’Ukraine, est probablement plus efficace que de protester diplomatiquement.

Dans la vie courante, « faire plaisir » est ce qu’Alain appelle, en son époque, la politesse. Non pas celle, compassée et faux-cul, des bourgeoises qu’on a eu l’outrecuidance d’effleurer sur un trottoir dont elles occupent sans vergogne la majeure partie, mais la civilité entre humains. « Être poli, c’est dire ou signifier, par tous ses gestes et par toutes ses paroles : ‘Ne nous irritons pas ; ne gâtons pas ce moment de notre vie. » Ce n’est point tendre l’autre joue des niaiseux du christianisme, qui confondent la bonté foncière avec la soumission au mal – comme s’il fallait « tout » accepter. Ou qui confondent l’impérialisme du Bien, lorsque « la bonté est indiscrète et humilie », selon Alain. « La vraie politesse est plutôt dans une joie contagieuse, qui adoucit tous les frottements. »

Or ce n’est pas ce que la société enseigne à ses jeunes. Ils sont plutôt laissé à leurs passions, voire encouragés à faire preuve de « caractère » – cet autre nom de la mauvaise humeur – ou « pas de vague », comme il est de bon ton à la soi-disant « éducation » nationale. « Dans ce que l’on appelle la société polie, j’ai vu bien des dos courbés, dit Alain, mais je n’ai jamais vu un homme poli. » C’est bien l’hypocrisie qui règne, pas la critique enrobée de louanges. D’où la force de l’humour, ce rire imbibé de tendresse, au contraire de l’ironie, qui fait rire là où cela fait mal.

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Bonheur chez les Grecs

Ah, le bonheur ! Ce rêve naïf des Lumières énoncé dans la Déclaration d’indépendance des États-Unis d’Amérique et dans les Déclarations françaises du 26 août 1789 et du 24 juin 1793 qui assignent le bonheur comme but de la société ! Le bonheur n’est qu’un état éphémère, disent sagement les Grecs, ces réalistes.

Rien n’est plus menacé que le bonheur humain. Étant mortel, chez lui rien ne peut durer. Le bonheur, vu du cosmos, apparaît comme une sorte de démesure des hommes qui prétendrait abolir l’instabilité – qui est au fondement de sa condition éphémère. Toute l’existence humaine alterne entre prospérité et détresse. Être un temps heureux, c’est être promis à la chute, selon Euripide.

C’est pourquoi les héros d’Homère ne s’épuisent pas à chercher ce qu’ils savent ne jamais pouvoir trouver. Achille préfère une vie courte, mais glorieuse, au bonheur d’une vie longue et tranquille, mais affectée de pertes, de maladies, de vieillesse, de déchéance. Le Grec préfère au bonheur qui ne dure pas la postérité qui dure, sa renommée glorieuse : c’est une belle mort en exemple, sa jeunesse fauchée sur un champ de bataille en pleine gloire. Ne cherchez pas à retenir l’instant heureux, vivez-le pleinement, en sachant qu’il ne peut jamais durer. Carpe diem, telle est la sagesse antique – dont nous ferions bien de prendre de la graine.

Une consolation tardive cependant. Pour les Grecs, la participation aux cérémonies des mystères, surtout d’Éleusis, permet d’espérer un sort bienheureux dans l’au-delà. Il ne s’agit pas d’un bonheur, par définition éphémère, mais d’une béatitude. Une constante après la mort, qui est définitive. C’est ce que le christianisme promettra pour l’éternité aux justes – à condition d’obéir aux commandements du Père revus par le Fils. Le futur défunt grec a l’espoir d’une « vie » meilleure après la mort, signe que le bonheur n’appartient pas à ce monde mais à l’autre, quand rien ne change désormais plus. Le bonheur est une forme d’éternité qui fige le temps et console les mortels de ne point être immortels. Mais alors, à chacun de bâtir son éternité figée, par sa vertu, par ses œuvres.

Les philosophes grecs font de la quête du bonheur une éducation, dans le souci de l’âme. Avoir une « vie bonne » veut dire exercer une sagesse pratique qui apporte plus de satisfactions que de désagréments, et laisser un bilan positif. La philosophie débusque la cause du malheur dans l’insatisfaction. Elle recommande donc de limiter les désirs à ceux qu’il est possible de satisfaire. « Désirer l’impossible » est donc absurde, sauf à en faire une quête idéale, sans croire à sa réalisation pleine et entière mais seulement comme force qui pousse à faire mieux. Ainsi la quête du Graal, jamais atteint, ou de l’Amour absolu, qui ne se résout qu’au-delà si Dieu existe. Selon les philosophes grecs, c’est la maîtrise de soi qui apporte le bonheur, défini comme le simple accord de l’être avec lui même. Le bonheur ne peut donc pas être un état permanent, mais une discipline de vie. Ce que les Français particulièrement ne comprennent pas, éternels insatisfaits qui ne font rien pour se prendre en mains et que cela change.

Le bonheur est souvent vu dans le passé, nostalgie du c’était mieux avant. Ainsi Christian Signol voit le bonheur dans son enfance – irrémédiablement enfuie. De même Bernard Clavel se souvient des bonheurs dans sa vie. Virginie Ducoulombier décrit à chacun ses petits bonheurs, ce qu’elle retient des instants de son existence. L’heur est ce qui arrive, dit Emmanuel Jaffelin, à chacun de choisir sagement s’il peut être bon-heur ou mal-heur. France et Christian Guillain voient leur bonheur sur la mer, une parenthèse dans l’existence, avec les enfants encore petits, la liberté du large et des corps offerts aux éléments.

Il ne faut juger de notre bonheur qu’après la mort, dit Montaigne, une fois que tout est fini et peut être soumis à jugement. A chacun de le construire.

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Pour réussir, soyez ridicule, dit Alain

En relisant Balzac, le philosophe Alain tombe sur le bégaiement du père Grandet – uniquement lorsqu’il parle affaires. « C’est un bon moyen de cacher sa propre pensée et de faire sortir celle de l’autre, par la furieuse envie qu’il a bientôt de finir les phrases du bègue. Ainsi, le bègue est un profond diplomate en ce sens-là, et en cet autre sens qu’il est pris pour un niais par les sots ». Le génie Grandet est de dissimuler pour mieux étourdir.

Ne soyez pas beau parleur, analyse Alain ; ne paraissez pas jeune, beau, vif, intelligent. Au contraire, dissimulez vos qualités pour les rendre acceptables. Paraissez ridicule pour ne pas être dangereux aux arrivistes aux dents longues. Vous insinuerez vos idées sans les imposer, comme par hasard, et vous aurez du pouvoir sans le vouloir. « Et sans doute il n’inquiéta personne », dit Alain d’un camarade de collège bégayant et nasillard. « Et sans doute, il n’inquiéta personne, à cause de ses ridicules évidents ; ses chefs, l’aimèrent du premier mouvement, parce que sa jeunesse n’avait rien de cette vivacité et facilité qui irrite presque toujours un vieil homme, en lui faisant voir qu’il n’est plus comme il était. Quand le roi est chauve, les courtisans savent bien qu’il faut porter perruque ; mais le chauve est plus délicatement flatteur. » Les gens ne se méfient pas de qui paraît plus handicapé qu’eux. Au contraire, même, ils le protègent, assurés qu’il sera bien le seul à ne pas lui faire de l’ombre.

C’est ainsi que l’intelligence surprend le secret d’autrui sans jamais livrer le sien, trop embarrassé de paroles. Et en même temps, dit Alain, cette parole en vrille s’incruste dans les oreilles et s’imprime dans les mémoires. On la ridiculise en l’imitant, ce qui accentue sa portée. « Ce genre de pouvoir dépasse de fort loin la persuasion » – ce pourquoi les politiciens les plus ridicules, les plus imités par les bateleurs, gardent aujourd’hui cette puissance de rester gravés dans les esprits. Souvenons-nous de la marionnette de Mitterrand face à la marionnette du journaliste de gauche Haïm El Kabbach, dit Jean-Pierre Elkabbach : « le pouvoir !… Monsieur Elkabbach, le pouvoir !… ». Ou encore : « appelez-moi Dieu… » – c’est un peu plus fort que « Jupiter », n’est-ce pas ? Tout est dit du personnage. C’est ce que l’on retient le mieux de lui.

Alain le dit de son camarade bègue : « Mais faire le sphinx avec cela par nécessité, laisser tout à deviner, jeter les autres, par l’impatience, dans d’imprudents discours, et ne pouvoir s’échauffer soi même sans devenir alors tout à fait inintelligible, c’étaient de tels avantages qu’il s’éleva comme une fusée, et sans retomber ». Si vous n’avez pas cet « avantage » de naissance, feignez. C’est un procédé d’orateur de baisser la voix parfois pour mieux qu’on vous écoute ; c’est un procédé de haut fonctionnaire ou de politicien de parler sans cesse pour ne rien dire, laissant les autres imaginer ce qu’ils croient ; c’est un procédé de sagesse de se taire lorsqu’on n’a rien à dire – les autres croient alors que votre pensée est profonde et réfléchie.

Le petit Grandet a des choses à nous apprendre. Relisons Balzac.

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Les humains doivent s’élever au-dessus du bétail, chez les Grecs

Pour les dieux, les humains sont un troupeau régenté par des pasteurs bienveillants. Le christianisme reprendra cette aubaine pour assurer son pouvoir, les évêques portant la crosse de berger, signe de pouvoir sur les bêtes moutonnières qui doivent bêler leur croyance et quémander protection.

Sous Kronos, l’humanité originelle est proche de la bestialité. Selon Platon, Kronos sait qu’aucun homme ne peut, de par sa nature, régler en maître absolu toutes les affaires humaines sans se gonfler de démesure et d’injustice. Socrate en tire la conséquence que le suicide est condamné parce que les humains sont la propriété des dieux.

Mais les humains sont surtout incapables de prévoyance et ignorants. Cette animalité autorise la plus extrême violence sur eux. Théognis a comparé la révolution populaire de Mégare en -575 à un retour à la vie bestiale des origines Les individus extérieurs au monde de la cité, à son mode de vie et à ses valeurs, occupent désormais le pouvoir. La sauvagerie fait irruption au cœur de la cité. Nous le voyons aujourd’hui avec les Trump, Poutine, Xi, Erdogan et autres dictateurs qui remplacent le droit par la force et la loi débattue par le pouvoir discrétionnaire, voire le bon plaisir.

L’humanité-bétail est, chez les Grecs antiques, celle qui n’a plus la parole. C’est le cas des citoyens devenus sujets, qui doivent se prosterner devant un roi perse – ou le diktat d’un caprice de président ; c’est le cas des femmes dans la tradition misogyne grecque ; c’est le cas des prisonniers de guerre, déchus en esclaves. Tout ce bétail humain est propriété non plus des dieux, mais des vainqueurs ou des plus forts.

Les esclaves sont ainsi le bétail des humains dominants, tout comme l’humanité est le bétail des dieux. Ils sont incapables de gérer par eux mêmes leur condition, et il leur faut des maîtres. C’est ce qu’affirment trop volontiers les socialistes, ou les écologistes : nous savons mieux que vous ce qui est bon pour vous. C’est prendre le citoyen des pays démocratiques pour des enfants, des mineurs incapables. C’est au fond les considérer comme des esclaves. Car l’esclave est l’homme imparfait, bloqué au stade de la forme sensitive et animale de l’âme. Il peut obéir mais non décider en sagesse. Incapables de philosopher, selon Platon, ces gens sont du bétail inapte à se donner un genre de vie puisant dans la sagesse. Ce genre d’humains asservis à leur animalité ignare est celui dont l’âme n’a pas encore atteint le stade de l’intellect. Il en est resté à celui de bête.

Quant à la domination d’un Grec sur un autre Grec, elle est illégitime – sauf lorsqu’une cité a été défaite, ce qui est la preuve de son infériorité naturelle, politique et morale. Alors le droit du plus fort s’impose. D’où le devoir de résistance, que les Européens apprennent à peine à exercer, face aux deux tyrans qui voudraient les asservir en étau, Trompe le trompeur et Poutine le barine.

Reynal Sorel, Dictionnaire du paganisme grec, Les Belles lettres 2015, 513 pages, €35.50

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Mélancolie n’est que maladie, dit Alain

Réfléchissant sur la mélancolie, après avoir vu un ami atteint de calculs dans les reins, le philosophe se dit qu’être mélancolique c’est être malade. Tout le surplus est imagination. Les médecins l’appelaient bile noire, qui est son nom en grec. « La profonde tristesse résulte toujours d’un état maladif du corps », dit-il ; « tant qu’un chagrin n’est pas maladie, il nous laisse bientôt des instants de paix, et bien plus que nous le croyons ; et la pensée même d’un malheur étonne plutôt qu’elle n’afflige, tant que la fatigue ou quelque caillou logé quelque part, ne vient pas aggraver nos pensées. »

Les mélancoliques « savent trouver en n’importe quelle pensée des raisons d’être tristes ; toute parole les blesse, dit Alain ; si vous les plaignez, ils se sentent humiliés et malheureux sans remède ; si vous ne les plaigniez pas, ils se disent qu’ils n’ont plus d’amis et qu’ils sont seuls au monde. Ainsi cette agitation des pensées ne sert qu’à rappeler leur attention sur l’état désagréable où la maladie les tiens. » Donc ils remâchent, ils ruminent, ils argumentent contre eux-mêmes. Il croient être tristes et avoir des raisons de l’être. On appelle cela aujourd’hui la dépression, et il existe des remèdes chimiques à cela, avant que l’on ne s’enfonce par la pensée encore plus profond, la tristesse engendrant la tristesse.

Mais « l’exaspération des peines vient sans doute de tous les raisonnements que nous y mettons, dit Alain, et par lesquels nous nous tâtons en quelque sorte à l’endroit sensible ». C’est une espèce de folie qui porte les passions jusqu’à la rage. Et on ne peut s’en délivrer qu’en se disant justement que la tristesse n’est qu’une maladie, sans tous ces raisonnements et fausses raisons.

Prendre son chagrin comme un mal de ventre permet de ne plus accuser, mais de simplement supporter. Ce repos de l’esprit est probablement la seule façon sensée de guérir. Ainsi agissait la prière, dit cet agnostique d’Alain. Et ce n’est pas si mal, au fond. « Devant cette justice impénétrable, l’homme pieux renonçait à former des pensées ; il n’y a certainement point de prière, faite de bonne volonté, qui n’ait aussitôt obtenue beaucoup ». La prière est un renoncement à comprendre, une demande comme un abandon à la Providence ou au Dieu. Ce détachement, très bouddhiste au fond, est une façon de sortir de soi, de laisser ses tourments pour un instant.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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Barbares, disaient les Grecs

Passant à la lettre B dans son Dictionnaire, le philosophe Reynal Sorel analyse cet Autre qu’est le « Barbare » pour les Grecs antiques. Est barbare qui ne parle pas grec, c’est bien connu. Ces gens qui borborygment, qui baragouinent, qui disent bar… bar.. comme on dirait blabla aujourd’hui.

Tous les Grecs parlaient des langues différentes, éolien, dorien, ionien, attique, chypriote, mais ils étaient capables de se comprendre. Pas les barbares. La langue grecque commune ne s’est imposée qu’à l’époque hellénistique sur la base du ionien (dont l’attique, le parler d’Athènes), Mais Homère évoque déjà le barbarophonos (celui qui parle barbare) à propos du guerrier venant de Carrie en Asie mineure. C’est un homme qui bafouille, qui articule mal, qui massacre la langue. Être barbare, c’est avant tout parler barbare. Les Grecs étaient fils de la lumière et, comme Apollon aimait trancher, ils accordaient une grande importance au langage articulé, messager de la parole nette. Comme dit Thésée chez Euripide, cette façon de parler en mots distincts fait l’humanité. Elle la différencie de la bestialité selon Isocrate. Mais, si le barbare est incompréhensible, il peut être assimilable dès lors qu’il fait l’effort d’apprendre la langue grecque.

Les excès de l’Orient avec les harems, les eunuques, les excentricités, déroute le grec. Les fourgons de Xerxès regorgent de bijoux, de vaisselle précieuse, de tentures brodées, de tables d’or et d’argent. Tout cela montre la démesure du Perse qui semble ignorer la modération exigée des dieux : le luxe ne sied pas aux humains. Pour le Grec, c’est le corps qui donne sa forme aux vêtements et non le vêtement qui redessine le corps. C’est l’inverse en Orient, où les afféteries couvrent la chair pour la dissimuler et l’orner. Nus, les barbares sont blancs et mous, les muscles relâchés et non pas affermis par la palestre. Être de lumière, le Grec aime plutôt montrer son corps, aller nu au sport et le moins vêtu possible à la ville, portant des tuniques carrées, dont certaines laissent à découvert, pour les hommes, le sein droit.

Le barbare, c’est le foutraque, celui qui ne fonctionne que dans l’excès et n’a aucune cohésion dans la bataille ; l’adepte des orgies à la Epstein, qui ont tant fascinées les hommes de pouvoir, Bill Clinton, Donald Trump, prince Andrew et beaucoup d’autres. Le barbare, c’est l’Autre, la figure de l’inversion, l’anti-modèle des Grecs. On peut retrouver aujourd’hui cette propension à juger de façon impériale (et colonialiste) chez Poutine comme chez Trump dans récent sa National Security Strategy. L’Europe, c’est ce que l’Amérique ne veut pas devenir et qu’elle récuse en elle. L’Europe, c’est ce que Poutine ne veut pas pour la Russie, un monde multiculturel et irréligieux, démocratique et frondeur, porté à l’hédonisme (discours de Karaganov en décembre 2025). Pas bon pour les affaires de l’entre-soi mafieux, tout ça.

Le barbare accepte la servitude, contrairement aux Grecs. Il est le sujet d’un Grand roi, et non pas le citoyen d’une cité. Le barbare se soumet à une autorité absolue, à un pouvoir despotique sans restrictions : le despotisme asiatique dira Marx ; l’autocratisme du tsar dira Lénine ; le totalitarisme communiste dira Hannah Arendt. Alors que la liberté grecque est une série de droits accordés à tout citoyen, et une obéissance consentie à la loi, expression de la volonté de l’ensemble. Euripide le dit : « Chez les barbares, chacun est esclave, sauf le seul qui commande. » Les barbares se prosternent devant un mortel – jamais un citoyen libre de Grèce. Ce qui nuira à Alexandre lorsqu’il exigera de ses généraux une telle attitude pour se conformer aux coutumes persanes. « C’est donc aux barbares à obéir aux Grecs, car eux sont des esclaves et nous sommes des hommes libres », dit Euripide dans Iphigénie en Aulide. C’est aux Européens de se soumettre aux lois et coutumes américaines, disent d’une seule voix Trump et Vance ; c’est aux Européens de se garder de menacer la Russie en s’opposant à ses désirs impérieux, dit Poutine.

Les barbares sont donc inférieurs sur le plan politique, car portés à la servitude. Le Grec, à l’inverse, obéit à la loi dans l’égalité, c’est à dire aux dispositions générales et non aux diktats d’un seul – fût-il bardé d’ogives nucléaires ou de services numériques. Car le barbare est soumis à ses désirs – pas le grec. Contrairement aux libertariens qui prônent le « tout est permis », le citoyen raisonnable contient ses désirs dans le cadre de la loi discutée par tous. « Un homme, ça s’empêche », disait Camus. La loi est faite pour dompter son chaos intérieur afin d’être libre. Car on n’est pas libre sous la loi de la jungle : le plus fort règne en maître, tous les autres se soumettent sans discuter. Le Grec antique – comme l’Européen d’aujourd’hui – vit selon la loi, non selon la force. D’où la conception du barbare comme ennemi, surtout les Perses, aujourd’hui les Russes – et de plus en plus les Américains.

L’Autre est déprécié, sauf lorsqu’il montre certaines qualités, par exemple le sens du commerce pour les Phéniciens, la pratique religieuse pour les Égyptiens, l’organisation constitutionnelle pour Carthage. De plus, le barbare est perfectible s’il adopte la culture grecque, selon Isocrate, qui parle en vers -380. « On appelle Helne plutôt les gens qui participent à notre éducation que ceux qui ont la même origine que nous », dit Isocrate dans son Panégyrique. Tout barbare peut donc devenir grec d’adoption par l’école, le gymnase et les concours, ainsi qu’en adoptant le mode de vie appelé philosophie (art de la vie bonne). Cet impérialisme culturel, qui vise à imposer aux autres ce qu’on est soi, peut être « barbare » si la population visée résiste. C’est cas des Ukrainiens face à l’agresseur Poutine ; c’est le cas des Européens braqués par Trompe le trompeur, faux allié qui préfère le fric. Russes et Américains ont raison d’imposer leurs lois et coutumes sur leur sol, en exigeant des immigrés qu’ils s’y adaptent ; mais tort de tenter de l’exporter dans leurs « zones d’influence », ce qui est du colonialisme, voire de l’impérialisme pur et simple avec les lois extraterritoriales. Convaincre par leur exemple vaudrait mieux : c’est ce qu’on appelle le soft power. Mais l’archaïsme primaire des nouveaux barbares à la Poutine et Trump le balayent par orgueil vantard d’avoir la plus grosse (fusée, économie, armée) au profit du hard power. De quoi encourager la résistance – des Ukrainiens, des Européens.

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Alain fustige les bureaucrates

En janvier 1911, Alain relit Dickens, La petite Dorritt, roman « que je préfère à tous les autres ». Car Dickens y parle des Mollusques, le nom qu’il donne aux bureaucrates. Toute une tribu, depuis les plus gros qui sont ministres, aux moyens qui sont parlementaires, et les petits qui sont la piétaille chargée de soutenir la tribu en lieu et place de l’opinion publique. Il y a des Mollusques détachés un peu partout (ils sont partout) et un grand banc de Mollusques au ministère des Circonlocutions.

La circonlocution est un enroulement autour d’un axe central. Dickens en fait un ministère voué à la bureaucratie qui tourne en circuit fermé, secrétant des papiers qui se répondent et tournent en boucle et dont tout le travail consiste à « ne pas le faire ». Népotisme et mascarades règnent chez les gouvernants, la « comédie des erreurs » côtoie les éléments de langage pour surtout ne rien changer au prétexte d’avancer. Les électeurs sont aveuglés et prennent leur caverne pour la liberté, comme chez Platon, et les ombres sur les murs comme des menaces qui les font voter « bien », c’est-à-dire Mollusque.

« Les Mollusques sont très bien payés, et ils travaillent tous à être payés encore mieux, à obtenir la création de postes nouveaux où viennent s’incruster leurs parents et alliés ; ils marient leurs filles et leurs sœurs à des hommes politiques errants, qui se trouvent ainsi attachés au banc des Mollusques, et font souche de petits Mollusques ; et les Mollusques mâles, à leur tour, épousent des filles bien dotées, ce qui attache au banc des Mollusques, le riche beau-père, les riches beaux frères, pour la solidité, l’autorité, la gloire des Mollusques à venir. Ces travaux occupent tout leur temps. Ne parlons pas des papiers innombrables qu’ils font rédiger par des commis, et qui ont pour effet de décourager, de discréditer, de ruiner tous les imprudents qui songent à autre chose qu’à la prospérité des Mollusques et de leurs alliés ». Cette charge amusante rappelle les critiques de l’énarchie, très en vogue en France, et plus généralement celle des élites que Trompe et Vance haïssent parce qu’ils n’en ont pas la culture ni l’aisance sociale.

La bureaucratie, c’est « l’État profond » des complotistes, l’anti-élitisme des populistes – comme si une nouvelle élite n’allait pas surgir des ruines de l’ancienne. Cela s’est pourtant passé après la chute de l’Ancien régime, des petits marquis tout neuf, dans leurs gros sabots, se sont empressés de lutter pour les places, jusqu’à la Terreur puis l’Empire. Cela s’est aussi passé après la chute du régime tsariste en Russie, où des commissaires politiques tout neuf, dans leur ignorance, ont mis en coupe réglée le pays, imposant leurs diktats à une masse ignare qui croyait ce qu’on voulait leur faire croire (« la terre aux paysans »… alors que les kolkhozes pointaient, « la liberté »… alors que la Tchéka sévissait, « le pain »… alors que la famine allait faire des millions de morts).

Rien ne neuf dans la manipulation de caste, que Dickens a démontée et qu’Alain se délecte à retrouver pour fustiger son temps, la république parlementaire incapable. « S’allier, se pousser, se couvrir ; s’opposer à toute enquête, à tout contrôle ; calomnier les enquêteurs et contrôleurs ; faire croire que les députés, qui ne sont pas Mollusques, sont des ânes bâtés, et que les électeurs sont des ignorants, des ivrognes, des abrutis. Surtout veiller à la conservation de l’esprit Mollusque, en fermant tous les chemins aux jeunes fous qui ne croient point que la tribu Mollusque à sa fin en elle-même. Croire et dire, faire croire et faire dire que la Nation est perdue dès que les prérogatives des Mollusques subissent la plus petite atteinte, voilà leur politique ». Mettez la droite sous le terme Mollusque, ou la gauche soumise aux insoumis, ou le patronat d’extrême-droite soucieux de conserver, préserver, rétablir les privilèges économiques, l’entre-soi ethnique, les valeurs d’antan. Les Mollusques seront toujours ces huîtres accrochées à leur rocher comme des rats dans un fromage (fût-il de Hollande).

Jusqu’au terme : « Ils perdront enfin la République si elle refuse d’être leur République ». Bordella ou bordélisation, le choix qui se profile par cette haine universelle, diffusée par ceux qui veulent tout changer pour mieux tout conserver, est dans l’air de notre temps : la fin de la République pour une variante autocratique.

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Ne point trop connaître les autres rend civil, dit Alain

J’aime bien les Propos d’Alain. D’un petit fait de son quotidien, il s’élève à la sagesse, sans prétention, juste comme cela lui vient. Ainsi de ses voisins. Trop les fréquenter fait gémir sur ses petites misères et les grossir, donc se plaindre et se mettre en colère. « On s’est trop bien fait connaître pour se montrer en beau ». De même si on ne les connaît pas du tout. On ignore alors la somme de peine et d’exploitation sous les jolis robes et les jouets des enfants, alors qu’on compatit aux malheurs des domestiques ou d’un chien perdu. Faut-il alors garder sa distance et ne point trop connaître les autres ?

Alors, « chacun retient ses paroles et ses gestes, et par cela même ses colères. » On se montre à son avantage devant quelqu’un qu’on ne connaît pas, et ce rôle joué, dit Alain, « cet effort nous rend souvent plus juste pour les autres, et pour nous-mêmes ». Car endosser un rôle – celui du bon garçon, du voisin bienveillant, bon père bon époux – objective le soi ; le personnage que l’on présente n’est pas le vrai, mais tout de même un peu. Il est ce vrai que l’on voudrait incarner constamment, sans passions ni colère, raisonnable – le soi dans le regard des autres. « En dehors même des conversations, quelle amitié, quelle société facile sur le trottoir ! » Car le moment n’engage à rien, il permet d’être aimable à bon compte.

Donc ni trop près, ni trop loin, comme le dilemme du hérisson analysé par le philosophe Arthur Schopenhauer et le psychiatre Sigmund Freud. Trop près, on se pique, trop loin, on a froid. « Ainsi, le besoin de société, né du vide et de la monotonie de leur vie intérieure, pousse les hommes les uns vers les autres ; mais leurs nombreuses manières d’être antipathiques et leurs insupportables défauts les dispersent de nouveau. La distance moyenne qu’ils finissent par découvrir et à laquelle la vie en commun devient possible, c’est la politesse et les belles manières », analyse Schopenhauer.

Alain élargit en sociologue. « La paix sociale résultera de rapports directs, de mélange d’intérêts, d’échanges directs, non par organisations,qui sont mécanismes, comme syndicats et corps constitués, mais au contraire par unités de voisinage, ni trop grandes ni trop petites. Le fédéralisme par régions est le vrai ». Propos d’un libéral, qui se méfie de l’État et des bureaucraties, et valorise l’esprit critique. Les organisations masquent les relations par leur règles anonymes et (surtout en France) leurs passions politiques. A l’inverse, une meilleure démocratie s’exerce dans les villages, les communautés de communes, les petites villes. C’est que le rapport au maire est direct, sans intermédiaires ; il est élu au suffrage universel sans étapes. Ce pourquoi la nouvelle loi PLM (Paris-Lyon-Marseille) qui fait élire le maire directement au lieu de passer par les conseils d’arrondissement, est une bonne chose.

Est-ce le début d’un fédéralisme « à la suisse », comme le rêvent parfois les Français dans les sondages ? Je ne le crois pas, tant l’histoire des deux pays est différente. La France s’est constituée comme une conquête royale des provinces, pas par une alliance comme en Suisse. Et les Français sont trop attachés à l’élection directe de leur Président pour accepter le parlementarisme fédéral à la suisse, avec présidence tournante des Conseillers fédéraux. Qui connaît le nom du président de la Confédération suisse ? – Il change chaque année.

Des relations de voisinage à la politique nationale, Alain voit une continuité. Je ne suis pas sûr de le suivre. Le Parlement n’est pas une fête des voisins, ni la prise de décisions nationale une assemblée de copropriété. Les entités sont trop vastes, et les intérêts de l’État trop complexes pour que le peuple décide de tout directement. Mais adapter certaines procédures de décision suisses, comme les référendums sur certains thèmes, serait justifié. Et encourager la décentralisation (comme par exemple le choix des profs pour former une équipe pédagogique à projet, par le proviseur, dans les collèges et lycées), ou les décisions d’économie locale, serait à poursuivre. La France, malgré les lois Deferre de 1982, suivie très tardivement par la révision constitutionnelle de 2003, n’est encore qu’un État « déconcentré » où le pouvoir central répugne à déléguer.

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Ne vous laissez pas prendre aux apparences, dit Alain

Un jour de fin 1910, alors qu’il relisait Voltaire, le philosophe constate que le héros, Zadig, « appelle à son secours la philosophie » parce qu’il est tombé amoureux de la reine. Il n’en est pas soulagé. C’est que les mots ne sont pas les choses, ni les sentiments. On a beau dire, donner des conseils, le cœur, le ventre, ne sont pas l’esprit et n’ont aucune raison. « Les maximes générales sont surtout bonnes contre les peines et les erreurs du voisin. Mais contre une fureur d’amour trompé ou d’ambition, ou d’envie, que pourrait une maxime ? »

On se souvient de la bourde célèbre de Frédéric Lefebvre, ancien secrétaire d’État, qui en 2011 a déclaré que son livre préféré était « Zadig et Voltaire », confondant ainsi le titre d’une œuvre de Voltaire, Zadig ou la Destinée, avec le nom d’une marque de vêtements pour femmes. Le secrétaire malheureux a fait passer sa passion pour le déstructuré sur le corps féminin avant son esprit littéraire. Peut-être se souvenait-il vaguement avoir eu Zadig au programme en classe de Quatrième, au moment où la puberté explose ?

« Savoir de vraie science, c’est percevoir clairement les choses présentes », analyse Alain. La connaissance vraie des choses est meilleure que toutes les maximes de sagesse, fût-elle populaire. Au lieu que les choses soient ce qu’elles sont, on voudrait qu’elles fussent autrement. Or c’est la connaissance vraie de l’objet, pourquoi il est comme cela, quelles causes le font voir ainsi, qui permet d’être « sauvé ».

« Toute passion se nourrit de fantômes et de notions confuses ; mais quand je me répéterais cela, quand je retrouverais dans ma mémoire tous les conseils de la philosophie et les meilleurs préceptes de la morale, cela ne me dispense toujours pas d’aller au fantôme et de voir ce que c’est », dit Alain. La reine avait-elle vraiment toutes les perfections que l’œil de Zadig y voyait ? Son regard qui papillonne, était-il jeu de séduction ou paupière sèche qui exigeait d’être humectée ? Oh, certes, c’est réduire l’amour à la gêne physique, c’est rapetisser la passion aux petits inconvénients du corps. Mais n’est-ce pas la vérité ?

Avant de monter sur ses grands chevaux en rêvant de chevaucher la reine, ne faut-il pas explorer plus avant ? « Tout le jeu des passions vient sans doute de l’idolâtrie, qui suppose des pensées dans les objets : et les yeux humains en sont un bel exemple », expose notre matérialiste. Il n’a pas tort. L’imagination est la pire des choses en ce qui concerne le vrai ; on se laisse avec elle toujours prendre aux apparences, sur lesquelles on bâtit une belle histoire. Sans savoir si cela se tient ou non. D’où les quiproquos, les avances qu’on accuse trop vite de « viol », les non qui veulent dire oui alors qu’ils signifient finalement non, mais seulement après, une fois qu’on a réfléchi et qu’on s’en persuade à bon compte.

Alain le regrette, mais c’est le tissu dont sont faits les humains : « Il n’est pas à craindre qu’on triomphe tout à fait des passions ; il ne s’agit que de les modérer, et d’amortir en quelque sorte une imagination qui vibre trop d’une erreur à l’autre ». Mieux vaut le savoir lorsqu’on juge quelqu’un. L’amour est aveugle, le désir submerge la raison, le consentement est une vaste blague tant il ne peut être ni raisonnable, ni éclairé sur le moment. Seules la discipline morale et la maîtrise de soi comptent – et cela vient non de la philosophie, ni des « grands principes », mais de l’éducation.

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Au-delà grec

Les Grecs n’ont aucun dogme sur l’au-delà. Ils ont différentes croyances selon les époques et les sectes.

Conception traditionnelle : « l’effroyable demeure d’Hadès » – un non-lieu.

Le terme désigne à la fois le royaume des défunts et le Dieu qui y règne. Hadès est le frère de Zeus et de Poséidon. Il est le maître d’un lieu impalpable, plongé dans une ombre brumeuse. Le dieu Hadès est un ravisseur universel, selon Callimaque. Il accumule les hommes comme des richesses. Sa seule crainte est que la terre s’ouvre pour mettre au jour aux yeux des autres dieux son royaume pourri. Comme tous les dieux il a droit à des offrandes et, dans son cas, c’est chaque mort inhumé selon les rites. Hadès partage son trône avec la froide Perséphone, fille de Zeus et de Déméter. Selon Homère, le pouvoir de Perséphone consiste à maintenir le reflet des défunts dans un dérisoire état vaporeux et amnésique. Hadès n’est pas Thanatos, il est Zeus souterrain et reçoit l’ombre du défunt qui s’y précipite naturellement à l’issue des rites funèbres. Le point d’accomplissement de la mort est le dieu en même temps que le lieu. Dans l’Hadès, tout est ténèbre, inconscience, inconsistance, réclusion définitive. C’est un empire de la nuit – mais pas un néant. Plutôt un reflet du vivant, un semblant de ce qui a eu vie. Le lieu Hadès est au-delà de ce qui a donné au monde sa figuration. Pour y accéder, on doit traverser le fleuve Okéanos, entité primordiale dont tous les êtres sont issus. Le dieu Hadès est la face invisible de l’ordre du monde.

Conception orphique

Elle réactive la mémoire de l’origine divine de l’âme et nie sa représentation homérique comme vaporeuse et amnésique. L’au-delà orphique est un lieu où l’âme oublieuse de son origine divine – qui a transgressé le double interdit de tuer et de consommer ce qui a vie – est vouée aux souffrances de l’existence terrestre en étant emprisonnée dans un nouveau corps. Seule l’âme qui a vécu de façon orphique, en s’écartant de toute propension à faire couler le sang, pourra progresser jusqu’à Perséphone. En qualité de juge, elle l’autorisera ou non à se rendre dans les saintes prairies. Des lamelles d’or découvertes sur la poitrine du défunt ou auprès de sa main rappellent aux âmes la bonne direction à prendre et le bon mot de passe à prononcer au gardien d’outre-tombe. Elles soulignent un au-delà orphique comme un paysage éclairé, avec une topographie repérable. Pour la croyance orphique, pas de néant non plus, mais la persistance de l’âme. Une croyance en forme de consolation pour nier la mort définitive.

Mystères d’Éleusis

L’Hadès éleusinien est baigné de clarté – mais seulement pour les initiés. L’au delà est toujours situé sous terre selon Pindare, mais l’initiation éleusinienne permet une sorte de répétition pour emprunter le bon itinéraire vers la clarté salvatrice. Cet au-delà de lumière s’ouvre aux seuls défunts aptes à découvrir le chemin, ceux qui ont éprouvé les rites sacrés. Il se ferme à tous ceux qui ont négligé l’initiation – un bon moyen clérical de retenir les adeptes.

Îles des bienheureux

Enfin, pour Hésiode, selon la volonté de Zeus, certains hommes de la race divine des héros échappent à la mort. Ils séjournent dans un au-delà apaisé, aux confins de la terre. Le lieu est situé au bord des tourbillons profonds d’Okéanos. Ainsi Pélée, Kadmos et Achille sont-ils des héros élus pour les îles. Mais elles sont aussi accessibles à tous ceux qui ont eu l’énergie de garder leur âme pure de mal, en suivant la route de Zeus. Platon, dans le Gorgias, associe explicitement les îles des bienheureux à l’idée de récompense d’une vie vertueuse. De façon pré-chrétienne, il fait de l’au-delà un jugement selon les modes de vie observés ici bas.

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Pensez le réel présent, dit Alain

Les faits divers font réfléchir, mais surtout imaginer. Or l’imagination est la folle du logis, celle qui devrait être enfermée, domptée, canalisée, pour ne pas nous rendre fou en totalité. C’est à la raison de le faire, pense Alain. « L’imagination est pire qu’un bourreau chinois ; elle dose la peur ; elle nous la fait goûter en gourmets. »

Ainsi d’un promeneur écrasé par une automobile, tué net. « Le drame est fini ; il n’a pas commencé ; il n’a point duré ; c’est par réflexion que naît la durée », analyse Alain. Celui qui pense à l’accident en juge très mal, car il n’est pas celui à qui c’est arrivé. « J’en juge comme un homme qui, toujours sur le point d’être écrasé, ne le serait jamais ». C’est insupportable, et mieux vaut un fait réel qu’une hypothèse sans cesse ressassée. « Un fait a cela de bon, si mauvais qu’il soit, qu’il met fin au jeu des possibles, qu’il n’est plus à venir et qu’il nous montre un avenir nouveau avec des couleurs nouvelles. »

On souffre de voir un malade, un vieillard Alzheimer, un ivrogne qui regrette un ami mort. « On souffre parce que l’on veut qu’ils soient en même temps ce qu’ils sont et ce qu’ils ne sont plus. » Mais ce n’est pas le réel. Ce qui est réel est l’instant suivant, pas le passé irrémédiable. « Un homme vieux, ce n’est pas un homme jeune qui souffre de la vieillesse ; un homme qui meurt ce n’est pas un vivant qui meurt », analyse le sage. Il n’y a que les vivants qui soient atteints par la mort et, si l’on y est sensible, c’est par empathie, pas par réalité de la mort en sa propre chair.

« De là un faux jugement sur la vie, qui empoisonne la vie, si l’on n’y prend garde. Il faut penser le réel présent de toutes ses forces, par science vraie, au lieu de jouer la tragédie. » Imaginer est la pire des choses lorsqu’elle fixe l’esprit sur le passé révolu. Le mort est mort, paix à son âme ; rien ne le fera revenir, si ce n’est, peut-être, les souvenirs de ceux qui l’ont connu et les œuvres, bonnes ou mauvaises, qu’il a laissé. Le vieillard ne redeviendra pas jeune, malgré les fantasmes des friqués de la tech qui « croient » cela possible. Il faut faire avec le réel, pas le regretter, ni le fantasmer. Il faut vivre au présent concret, et non dans l’imagination du peut-être.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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Alain le philosophe, déjà chroniqué sur ce blog

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