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Destin grec

Le destin grec est implacable – et réaliste : tout être qui naît un jour est condamné à mourir. Tel est le destin humain ; il n’est pas celui des dieux, qui sont immortels, ce pourquoi ils sont nommés « dieux ». Le destin de l’homme est la mort, elle est inéluctable, inscrite dans ses gènes. Mais entre temps, chacun peut décider de sa vie, de « ce qui lui reste » comme disent les fraîches retraitées. On peut choisir sa mort. Non par le suicide, encore qu’il soit possible, mais en vivant bien sa vie.

Qu’est-ce que vivre « bien » ? Chacun peut choisir entre deux destins, même s’ils se terminent immanquablement par la mort : une vie brève mais glorieuse, ou une vie longue mais terne. Dans le premier cas, la gloire restera dans le souvenir de ceux qui suivent ; dans le second, le mortel sera vite oublié. Il n’aura pas d’histoire, comme tous les hommes « heureux ». Ainsi Achille choisit-il de mourir vite physiquement, mais de rester immortel dans le souvenir humain – la preuve : on se souvient encore de sa personnalité, de ses amours et de ses hauts faits.

Rien ne peut donc être « prédit » – sauf la mort. Elle est la limite de la part qui revient aux vivants, ces mortels. Les humains vivent pour mourir. Dans les cosmogonies, l’apparition des puissances de destruction et de mort précède celle de la vie. Mais l’application de cette décision de mort, le fatum, n’empêche pas le mortel de décider de son existence et de donner un sens à sa part ainsi octroyée. Le destin comme nous l’envisageons, c’est-à-dire une détermination durant les années de vie, n’apparaît pas avant l’époque hellénistique, avec le stoïcisme.

Le destin initial grec est simplement le fait d’être mortel et de devoir mourir. C’est la moira, c’est-à-dire une portion de temps. Son emploi le plus fréquent est dans l’Iliade, tandis que dans l’Odyssée prévaut le choix de sa vie. Entre la naissance et la mort, chacun peut faire de son existence un choix. Mais la mort précède la moira, qui n’est que la nécessité. La mort est immortelle, puisqu’elle est issue d’une entité primordiale, les enfants de la nuit Nyx.

Les dieux eux-mêmes ne peuvent empêcher l’accomplissement de ce que la moira a filé de destin pour chacun au moment de sa naissance. Sarpédon et Hector, protégés de Zeus, succombent sous les murs de Troie. Aucun Dieu n’offre résistance à la nécessité, dit Platon dans Protagoras. L’homme sait qu’il est voué à la mort sans en connaître l’échéance. Les dieux ont connaissance du terme précis de la part de vie assignée à chaque mortel. Ils ne peuvent empêcher la mort, mais ils peuvent empêcher qu’un événement provoque une mort prématurée et ne « surpasse » la décision. Ainsi Athéna peut protéger Ulysse pendant la tempête qui risque de l’emporter avant l’heure.

C’est ainsi que prier les dieux contre la mort est inutile. Mais les prier pour demander un conseil pratique afin de trancher entre deux termes d’une alternative est possible. Chacun sait qu’il doit mourir et l’oracle se borne seulement à indiquer la solution préférable à un problème posé. L’homme peut rebondir sur les événements. Il n’est donc pas résigné et n’attend pas la fin du monde. S’il sait qu’il doit mourir à la fin, il a conscience que sa propre finitude peut être une chance de durer dans la mémoire collective. C’est ainsi que certains donnent un sens positif à la mort par la bonne renommée kléos, et par la gloire kûdos.

Pour le commun des mortels, qui ne sera jamais glorieux, les cultes à mystère avaient vocation à répondre à l’angoisse de la mort. Ils faisaient miroiter un au-delà des dieux – à condition de respecter certains rites d’initiation durant la vie. Déméter promet à qui aura accompli toutes les étapes de l’initiation d’Éleusis un sort privilégié dans l’au-delà.

Cela préfigurait le christianisme, avec cette différence : la gloire était rabaissée et méprisée, infime en regard de celle de Dieu ; en contrepartie, l’au-delà était promis à tout le monde, même aux pires pécheurs, car Jésus, à la fin, descendrait dans l’Enfer pour les en tirer. La progression de l’égalitarisme va de pair avec la progression de la médiocrité. Seuls les « saints » (entièrement soumis et obéissants) ont vocation à témoigner pour le futur de l’humain qu’il « faut » être au regard de la Divinité. Rien de « glorieux » que cette docilité.

Reynal Sorel, Dictionnaire du paganisme grec, Les Belles lettres 2015, 513 pages, €35.50

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Après la mort ou pas ?

Les Grecs antiques croyaient que les morts devenaient amnésiques, fantômes évanescents dans l’Hadès. L’idée qu’un châtiment puisse s’exercer dans cet au-delà n’avait donc pas de sens. Mais ce n’est pas si simple.

Aucun dogme transmis d’en-haut n’existe en terre hellène. L’Iliade évoque cependant à deux reprises un tourment post-mortem, réservé exclusivement aux parjures. C’est la transgression d’une loi non écrite. La croyance générale fait plutôt retomber le châtiment sur la descendance du criminel, car sa mort arrête les poursuites, puisqu’il est devenu évanescent. Seuls ce qui persiste en cette vie peut subir les terribles conséquences d’un défunt malfaisant. La sanction est temporelle. Lysias dit que les dieux punissent un impie de son vivant, soit en le plongeant dans la misère, soit en le faisant périr.

Certaines traditions affirment cependant l’existence de juges des Enfers On peut donc supposer un châtiment ou une récompense après la mort. Ainsi Perséphone aurait le privilège de châtier les mortels lorsqu’elle passe les six mois d’hiver dans l’enfer. Les trois suppliciés, Tityos, Tantale et Sisyphe, appartiennent à une tradition tardive que Platon évoque dans le Gorgias. Dans les Euménides d’Eschyle, le chœur promet à Oreste de subir aux enfers le châtiment que réclame la justice pour son parricide. Platon fait dire par Er le Pamphilien dans la République que l’au-delà est un lieu de punition et de récompense.

Dans le Gorgias, Socrate distribue l’au-delà entre les îles des Bienheureux et le Tartare. Dans une prairie siègent trois juges : Minos, Radhamante et Eaque. Socrate parle d’« une belle histoire », mais il la croit. C’est ce qu’on appelle la foi. Les hommes se présentent nus et ne peuvent rien cacher de leur piété ou de leur impiété. La faute est toujours l’abus de pouvoir (hubris) et le mépris des lois non écrites (qui s’imposent même aux dieux). Le châtiment est la prison de l’Hadès pour servir d’exemple aux autres – ou y devenir meilleur. Ce qui suppose une une survie possible, sauf pour les incurables.

Mais Hypéride, peut-être élève de Platon, émet l’hypothèse que si nous sommes morts, c’est comme si nous n’étions pas nés. Nous sommes alors affranchis de tout, maladies, douleurs et autres misères. Il faut donc pratiquer les vertus dans cette vie et ne pas espérer être récompensé dans une autre.

Seules les cérémonies d’Éleusis offrent de douces espérances dans l’au-delà – mais une fois abouti le parcours initiatique. Le juste et l’initié sont donc différents. Le juste n’est pas récompensé s’il n’a pas fait l’effort de s’initier, ce qui est plutôt sectaire et préfigure le christianisme ou l’islam, pour qui tous les mécréants seront damnés. Pour les Orphiques, la récompense post-mortem signifiait l’absence de réincarnation, comme dans le bouddhisme. Le châtiment est l’emprisonnement de l’âme dans un corps mortel tant qu’elle ne sera pas complètement purifiée au cours de ses réincarnations successives. Les moines tibétains nourrissent les chiens errants autour de leur monastère ; ce sont des moines qui ont fauté dans une vie précédente, croient-ils.

Pour espérer une justice ou un bonheur au-delà de la vie, il faut « croire » en une survie de « l’âme ». Rien ne nous le prouve en cette vie, sauf les sectes religieuses, qui promettent pour mieux embrigader. Ce sont les « mystères » d’Éleusis, les croyances orphiques venues de l’Inde (déjà au temps des Grecs), puis le christianisme et autres religions du même Livre. C’est de l’optimisme passif. Si vous êtes, comme je suis, pessimiste actif, mieux vaut « croire » en la justice et le bonheur ici-bas. Donc tenter de les faire advenir ici et maintenant, sans se résigner à attendre une hypothétique « survie » après « la mort » – un oxymore, n’est-il pas ?

Reynal Sorel, Dictionnaire du paganisme grec, Les Belles lettres 2015, 513 pages, €35.50

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