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La force du bouddhisme et la Voie de la liberté

Dans un premier ouvrage écrit avec Jean-Claude Carrière, La force du bouddhisme, le dalaï-lama questionne en honnête homme occidental le bouddhisme ; ce livre est accessible à tous. Dans un second livre intitulé La voie de la liberté, le dalaï-lama édite un manuel de réalisation de la voie bouddhique. Ces deux aspects, l’interrogation œcuménique et le chemin intérieur, sont complémentaires. Le bouddhisme, en effet, est plus un chemin qu’un dogme. Ils nous indiquent comment vivre et, par-là, il est pour nous mieux qu’une religion d’obéissance : une philosophie du bien vivre.

Pour le dalaï-lama, il y a des raisons d’être optimiste aujourd’hui : nous vivons une époque de vertu où l’on voit la guerre froide s’éloigner, l’opinion faire de plus en plus le choix de la non-violence, de la négociation, et percevoir de façon croissante la terre et l’humanité comme un tout, vivant, à protéger pour y vivre durablement. « Nous ne voulons pas convertir, le bouddhisme s’attache surtout aux faits » Force p.26. « La foi tient dans le bouddhisme une place restreinte » Force p.96. Il s’agit plutôt d’une expérience qui ne peut être que personnelle donc, « tout est souvent une question de niveau, ou d’angles d’approche. Toute affirmation générale et définitive nous semble dangereuse, probablement fausse » Force p.21.

La base du bouddhisme est que toutes les créatures désirent le bonheur et veulent éviter la souffrance. Cette pulsion envers la paix intérieure existe chez tous, même si elle est souvent masquée ou contrariée. La nature de l’homme est calme et bonne, puisque le bouddhisme croit qu’il fait partie de la Substance–une, cette conscience cosmique présente dans l’univers entier.

Bouddha a découvert quatre vérités :

  1. Le monde est souffrance. Souffrir « c’est naître, vieillir, tomber malade, être uni à ceux qu’on n’aime pas, être séparé de ce qu’on aime, ne pas réaliser son désir ». Tout passe, rien n’est permanent, et cela engendre la douleur.
  2. La cause de la souffrance vient du désir : la convoitise, la colère, l’ignorance, allument l’illusion qui fait souffrir et désespérer.
  3. Il est possible d’éteindre ce feu du désir en éliminant l’illusion.
  4. Il existe une voie pour se faire : l’apprentissage de la discipline morale, de la concentration, de la sagesse.

L’illusion la plus forte est celle du « soi ». Or le soi n’existe pas car tout est interdépendant, non isolable. Par exemple « je » est le produit de gènes qui viennent de loin, d’une éducation qui ne se résume pas à celle des parents, des innombrables livres que j’ai lus, des paysages que j’ai arpentés et des impressions que j’ai ressenties, des amis, des collègues… « Je » est, certes, quelqu’un de plus que la simple résultante de tout cela, et là réside sa relative liberté, celle qui lui permet justement d’entreprendre la voie, mais le « je » d’hier n’est pas celui d’aujourd’hui et il sera encore différent demain – peu différent, mais différent car plus vieux d’un jour, plus riche d’un jour.

De même, la vie humaine n’a pas de valeur en soi dans le bouddhisme, à l’inverse du christianisme où l’homme est fils de Dieu à qui est donné le monde pour qu’il en soit le maître. La vie humaine, pour le bouddhisme, n’est pas autre que la vie du monde dans son entier. D’où la tendance au végétarisme quand cela se peut (pas au Tibet), l’amour des bêtes et des plantes, le respect des paysages et de la nature. Cette vision globale est rejointe par l’écologie occidentale d’aujourd’hui dans son respect pour Gaïa, mais en s’appuyant sur une cosmogonie et un rapport avec le monde qui a 2500 ans. L’impermanence, le perpétuel torrent bouillonnant des atomes, base de cette cosmogonie, incite à la souplesse intellectuelle : à tout changement du réel, la réflexion doit s’adapter. « Par exemple, si la science montre que les Ecritures se trompent, il faut changer les Ecritures » Force p.47. Bouddha était un homme, non un prophète ni un fils de Dieu ; il a tiré son enseignement de lui-même et de son expérience, non d’une révélation. « Il ne cessa de dire que cet enseignement devait être, à chaque instant, méticuleusement vérifié par l’expérience, et même par une expérience personnelle » Force p.48. Nous devons rester ouverts et sensibles. Notre intelligence est là pour que nous puissions nous adapter, car tout est relatif et change. Les désirs aveuglent et empêchent la claire intelligence d’opérer. Il faut donc dompter les désirs – non pas les nier car ils existent, non pas y renoncer car c’est impossible ou suicidaire ou inutile (Bouddha a suivi un moment la voie de l’ascétisme) – mais les maîtriser, comme les Stoïciens nous l’ont appris. Dans la voie « juste », la voie médiane de la tempérance et du travail persévérant sur soi-même, qui rappelle fort Montaigne, nous serons clairvoyants, d’une conscience plus haute, jusqu’au degré supérieur : le nirvana.

Cette conscience qui s’élève va rompre l’isolement de notre esprit, l’illusion du soi, pour renouer le contact avec l’univers. Notre intérêt est l’intérêt des autres, et la bonne marche du monde nous importe au plus haut point puisque nous en sommes partie. Pour lutter contre l’angoisse, pour découvrir que le soi n’existe pas, les hommes ont inventé deux illusions : l’une qui protège, Dieu ; l’autre qui éternise notre petit moi, l’âme. Ces concepts sont faux et vides car « nous vivons au milieu d’un courant ininterrompu de relations qui conditionne à chaque instant notre existence. Nous n’avons aucune possibilité de parler de notre moi, de notre être » Force p.73. Sauf par orgueil – une autre illusion. Notre passé n’est que notre mémoire actualisée au présent, une reconstruction mentale sélective. Pour le bouddhisme, notre existence est constituée de cinq agrégats : le corps, la sensation, la perception, la conformation, et la conscience. Aucun n’est le soi. « Mais nous existons d’une manière qui est à la fois relative (à l’activité de notre esprit) et conditionnée (par toutes les autres existences) » Force p.80. Tout se tient, rien n’est séparable. L’individu n’est qu’une équation entre le moi et le monde. C’est pourquoi le bouddhisme est une « science de l’esprit » p.118, qui aboutit à une « logique de la compassion » p.115.

La compassion (du latin cum pati = souffrir avec) est un élargissement à tout être de la sympathie (sum pathos = avec affection). C’est une ouverture à l’autre, à sa détresse, qui aboutit souvent à l’aimer. Mais non l’inverse. Dans le christianisme, l’amour commande les actes ; dans le bouddhisme, c’est la sagesse qui commande l’amour – la raison clairvoyante plutôt que le cœur sentimental. C’est pourquoi je considère le bouddhisme comme supérieur au christianisme, il fait appel aux plus hautes facultés de l’homme, celles qui maîtrisent et lui donne sa liberté. Dans le bouddhisme, la sagesse constate que nous appartenons à la totalité du monde, sans lequel nous ne serions rien. La compassion est cet intérêt que nous portons à tout, des paysages de la terre au plus cher compagnon. Nous nous intéressons à tout, un tout nous constitue, nous sommes une partie du tout. C’est pourquoi la compassion ne vient pas de la sensibilité mais de l’intelligence. « Les textes vénérables disent qu’elle est sans cause, sans chaleur, sans passion, inlassable, immuable » Force p.57.

Pour déchirer le voile de l’illusion qui nous sépare du monde, et tenir lucidement sa place dans le courant universel qui roule sans cesse, il est nécessaire de se détacher, c’est-à-dire de maîtriser ses désirs (physiques, passionnels, intellectuels) pour rester ouvert et disponible à ce qui vient. C’est la voie de Bouddha que chacun peut suivre selon son milieu et son tempérament :

  1. pour le corps, l’exercice et la tempérance donnent la santé ;
  2. pour le cœur ou le ventre, la maîtrise des passions entraîne l’équilibre des désirs ;
  3. pour l’esprit, la modestie et l’exercice de la lucidité déchirent les illusions, font voir entrevoir le vrai et apportent la paix ;
  4. pour la conscience (partie de cette conscience subtile du monde, de cette part spirituelle du grand Tout que nous sommes), la compassion et l’intérêt pour le monde engendrent sagesse et bonté. Ce sentiment d’interdépendance fait « bien » agir car en faveur du plus grand intérêt du monde, augmentant le karma positif et contribuant à l’harmonie universelle.

Cette disciplinée est longue, elle demande effort et patience. L’esprit doit travailler sur lui-même par la méditation. La vraie discipline ne s’impose pas, elle ne peut venir que de l’intérieur. « Il faut cerner l’illusion et l’identifier puis, par la pratique des enseignements, on peut la réduire graduellement avant de l’éliminer complètement » Voie p.11. Au lieu d’éviter les souffrances, il faut les visualiser délibérément (lucidité), les analyser (intelligence), les penser (sagesse). À mesure que décroît l’orgueil du moi, l’influence de l’illusion décroît et, avec elle, augmente la patience – donc le respect d’autrui et du monde.

Dalaï lama et Jean-Claude Carrière, La force du bouddhisme, 1994, Pocket 2003, 250 pages, €6.95

Dalaï lama, La voie de la liberté, 1995, Calmann-Lévy Sagesses, 208 pages, €4.35

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Maxime Chattam, Le 5ème Règne

La magie, vous connaissez ? Vous n’y croyez pas ? Mais les mots ne sont-ils par eux-mêmes incapables à faire naître une émotion surgie de nulle part ? De faire lever en vous des passions sans qu’un acte soit accompli ? D’enflammer votre imagination ? De bouleverser parfois tout votre être ? Le conte, le thriller, la poésie – et même la politique – ne sont-ils pas une forme de « magie », cette influence rationnellement « inexplicable » ?

Maxime Chattam, un jeune Français sympathique qui vit entre la France et les États-Unis, a publié en 2003 son premier roman écrit en 1999. Le 5ème règne a obtenu le prix du roman fantastique du festival de Gérardmer. Il court sur les traces de l’Américain Stephen King dans Ça comme de l’Allemand Michael Ende dans L’Histoire sans fin publié en 1979 et mis en film par Wolfgang Petersen. Ses héros sont à peine plus âgés que les adolescents des deux livres, un tantinet plus mûrs mais aussi pragmatiques, aussi courageux et aussi hantés par un reste d’enfance. Ils sont sept.

Comme eux, ils découvrent un Livre, donc un savoir secret ; comme eux, ils vont devoir affronter sans être prêts encore les terrifiantes puissances du mal. Comme quoi « un livre peut être dangereux », ainsi que le dit Bastien dans L’histoire sans fin ; comme quoi la fonction de passeur d’un livre peut vous faire devenir « un héros », tel l’Atreyou libre et hardi (Noah Hattaway) qui est le double de Bastien (Barret Oliver) dans l’imaginaire. Ce sont les ressources que découvrent en eux-mêmes les banals adolescents dans Le 5ème règne.

L’idée directrice, vieille comme le monde, est que le Christianisme a apporté sur la terre un ordre mental et une paix émotionnelle que ne pouvait connaître le monde « d’avant ». Ce monde-là était obscur et angoissant, les forces que tout le monde possède sans le savoir restaient immaîtrisées et se déchaînaient alors en un paroxysme de violence. Le minéral, le végétal, l’animal, l’humain forment les quatre règnes de la nature dans la pensée classique. Le cinquième règne est celui de « l’ora », ce fluide immatériel qui serait l’énergie de toutes choses et que les druides avaient dompté, dit-on. Un livre, recopié de siècle en siècle, en transmet les secrets, surveillé par une confrérie immortelle.

Mais voilà : dans ce petit village de la côte nord-est des États-Unis que l’auteur a hanté lorsqu’il était enfant, lieu propice aux légendes par son climat tourmenté et par son histoire plus longue que dans le reste du pays, des adolescents disparaissent, tués par un Ogre aux pouvoirs étonnants. Sa violence se déchaîne épisodiquement en coups fulgurants, éventrements ignobles, « tétons fendus dans la longueur » et lacération de torse au couteau dans les hurlements de terreur. Ce sadisme répond aux angoisses les plus enfouies des fantasmes adonaissants et en faire le récit n’est pas voyeurisme, mais catharsis. C’est la vertu des contes de savoir faire peur aux jeunes pour qu’ils s’en vaccinent.

La petite bande réunie autour de Sean, 15 ans, fait l’apprentissage de la vie, de l’amitié et de l’amour, en même temps que de la violence du réel. C’est cruel et touchant. Les sept découvrent dans un grenier de grand-père un vieux grimoire… Les puissances, alors, se déchaînent mais les ados ne vont pas se laisser faire puisque les adultes sont incrédules ou impuissants. Ils vont se colleter aux pires instincts humains : l’avidité de la toute-puissance, la férocité implacable, la destruction. Rien de nouveau sous le soleil. Sinon que ces gosses deviennent peu à peu nos amis, leur personnalité encore floue se précise scène après scène, comme dans la vie réelle. Ils perdent leur naïveté d’enfance avec leurs rondeurs musculaires ; ils deviennent doucement des adultes au corps affermi, à l’esprit raffermi.

Est-on jamais vraiment adulte, d’ailleurs ? Maxime Chattam a 23 ans lorsqu’il écrit ce premier roman et son adolescence est encore proche. Le premier baiser, la première fois qu’on « le » fait, le premier enfant – rendent probablement plus conscient, plus responsable. Mais encore ? Ce livre n’est pas que divertissement, bien qu’il y excelle. Il nous fait réfléchir à ce qu’être adulte veut dire. Certains ne le sont jamais, pas même à l’âge mûr. Mais cette maîtrise progressive de ses facultés, qu’on aborde timidement vers 15 ans, en est peut-être le symptôme.

Si vous ne connaissez pas encore Maxime Chattam, laissez-vous entraîner dans cet envoûtement du livre. Il y a une magie à la Peter Pan dans cette bande de garçons et de filles. Une cruauté qui n’est pas complaisante. De vraies révélations de vertu chez les jeunes.

Maxime Chattam, Le 5ème règne, 2003, réédition Pocket 2006, 528 pages, €7.90

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Béatrix LeWita, Ni vue ni connue

Qu’est-ce donc que la bourgeoisie ? C’est une façon d’être que Béatrix de Vita analyse. On ne nait pas bourgeois, on le devient. Si les aristocrates valorisaient hier le « sang », les bourgeois valorisent aujourd’hui l’éducation, la civilisation des mœurs. Être bourgeois, c’est savoir se tenir en société. On « en » est lorsque l’on a été élevé en bourgeois, voilà tout. Ni noble, ni peuple, le bourgeois se veut l’homme moyen, mentalement raisonnable, homo œconomicus mu par la rationalité, en droit « bon père de famille », en politique modéré – en bref l’homme de toujours, conforme à ce que la société attend de lui. Donc universel et, par-là « naturel ». Tout ce que fait le bourgeois est de faire comme tout le monde, et tout ce qu’il fait est naturellement bien.

Le bourgeois ne valorise pas l’individu ni ses propres mérites mais son réseau de relations familiales et sociales. D’où le mensonge républicain depuis 1789 : les grands principes d’égalité dans la liberté – mais la triviale réalité des appartenances, clientèles et protections. Tout en ne se haussant pas, s’abritant derrière ses appartenances, le bourgeois se veut invisible ; il se fond dans sa nature assimilée à « la » nature.

A l’origine, le bourgeois vient du bourg, il habite les villes ; il ne détient pas le pouvoir politique (qui appartient au sang et à la terre), ni le pouvoir de produire (qui est celui du paysan). Le bourgeois reste intermédiaire : marchand, artisan aisé, magistrat, professeur, médecin, sergent. Il exerce peu les métiers manuels et préfère nettement les professions intellectuelles car il a les moyens de son éducation. Sa culture est issue du matériel et a pour objectif l’aisance. Tout le reste lui est divertissement en société. Sa philosophie est celle du « rien de trop » et « de tout un peu », confortable, simple et de qualité. Sa politique aime l’ordre, la prospérité mais ni la grandeur ni la magnificence. Sa mentalité est l’autarcie et la neutralité : chacun chez soi et le minimum en commun. Sa morale va bien au christianisme dans sa vertu de modestie, d’austérité, d’effort ; ou plutôt la religion a été façonnée par le bourgeois, cet homme moyen aussi médiocre que majoritaire.

D’où l’importance de cette éducation « totale » donnée dans les collèges religieux, savoir et comportement mêlés, pour façonner cet habitus inimitable qui est manière commune d’être, de paraître et de sentir. C’est ainsi que l’on se fait connaître, ou plutôt reconnaître quelles que soient ses compétences : il s’agit de ne se distinguer qu’en paraissant discrètement distingué aux yeux de ses pairs. Un vernis « chrétien social », une sensibilité affichée aux malheurs des « pauvres » ou des immigrés permet, par quelques actes bénévoles, de ne pas penser « l’inégalité sociale » en termes de conflit mais de chance. Ceux qui n’ont pas de chance, il faut les aider ; cela pour éviter de remettre en cause la caste sociale de bourgeoisie. L’inégalité fait partie du réel, comme la diversité des talents en chacun.

La fonction crée le privilège, donc les relations, le pouvoir et la richesse. Cette position se veut « naturelle », donc tout imprégnée de qualités morales. Le code de conduite est de ne pas faire d’épate, de se conduire avec mesure, de parler posément sans aucune passion et de vivre correctement les rites de socialisation que sont les manières de table, le comportement de salon, les termes de la correspondance, les règles du savoir-vivre.

Pour réaliser un bourgeois, il faut trois générations. Il faut aussi suffisamment de parenté et d’alliances pour constituer une microsociété et faire entrer tout le monde dans le jeu de son petit monde. La généalogie fait naître une seconde fois dans l’ordre des institutions. L’exemple des aïeuls « oblige » comme une noblesse. Mais il faut reconquérir cette noblesse à chaque génération, elle ne va pas de soi comme l’hérédité du sang. La mobilité, l’adaptation, la souplesse, sont en effet les vertus propres du bourgeois ce qui fait que, malgré toutes les contestations sociales, elle reste une élite ouverte.

A la lecture d’une telle étude, une question se pose inévitablement : en suis-je ? Chacun y apportera sa réponse mais, pour ma génération qui est aussi celle trop nombreuse du baby-boom où les places sont chères, l’ascension sociale stagne.

Béatrix LeWita, Ni vue ni connue – approche ethnographique de la culture bourgeoise, 1988, Maison des sciences de l’homme 1995, 200 pages, €17.00 e-book Kindle €9.99

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La voie lactée de Luis Buñuel

Athée grâce à Dieu, Luis Buñuel entreprend dans la tourmente de 1968 un pèlerinage aux absurdités de la religion catholique romaine. La voie lactée est celle de saint Jacques qui aboutit à Compostelle, la fin de terre occidentale. Un cadavre, qu’on dit sans tête, aurait été retrouvé par des bergers et attribué au fils de Zébédée, frère de l’apôtre Jean chéri du Christ. Comme il était pêcheur sur le lac de Tibériade, il devait connaître la navigation… Ou plutôt son cadavre, car il aurait été tué en Palestine. Mais on ne sait même pas s’il a existé, tant la mention de son nom n’apparait que tardivement (comme Jésus le Christ, d’ailleurs). Sa « tombe » a été découverte sous le roi Alphonse II des Asturies, né en 791 et mort en 842 or, dès 785, saint Jacques est déjà présenté comme le sauveur de l’orthodoxie chrétienne et l’on peut supposer que le saint mythique fut choisi comme étendard pour contrer l’invasion arabe de l’Espagne, entreprise de 711 à 726. D’autant que la ville Santiago de Compostella fut prise et pillée en 997 par Muhammad ibn Abî Amir dit el-Mansour. Jacques est considéré comme matamore, tueur de Maures.

Mais, fin 1968, le « pèlerinage » est bien oublié ; il faudra attendre le livre de Barret et Gurgand, Priez pour nous à Compostelle et l’émission Apostrophe pour que le pèlerinage redevienne à la mode, et pas uniquement chez les catho-gauchistes. Aujourd’hui, « marcher » permet de retrouver son corps, donc de reprendre ses esprits tout en apaisant ses passions (le chemin fatigue), donc de « se retrouver » – saint ou pas. Faire le chemin est une « voie » comme dans le zen, il donne un but mais ce qui compte est le cheminement, pas le tombeau. A l’époque, en ces années glorieuses, tout le monde aspire à devenir bourgeois, apprêté et bien vêtu, possesseur d’une automobile. Le film montre à l’envie les voitures antiques de la fin des années 60 défilant sur les autoroutes, depuis Paris jusqu’en Espagne.

Mais ce que dénonce Buñuel constamment est l’hypocrisie bourgeoise sur la religion : célébration en paroles et actes au rebours. Deux compères vagabonds, Pierre et Jean (Paul Frankeur et Laurent Terzieff), prénommés comme les deux apôtres qui découvrirent le tombeau du Christ vide, se voient en butte aux « charités » à géométrie variable des gens rencontrés sur la route. Pierre le vieux (59 ans) est croyant parce qu’il « ne peut plus » (baiser), Jean, le jeune, plutôt athée parce que remontent à sa mémoire des souvenirs de la guerre civile espagnole – et même le fantasme puissant du pape fusillé par les rouges. Pourquoi vont-ils à Santiago ? Pour voler les pèlerins peut-être… Ou pour quêter leur voie, on ne sait pas.

Sur leur route, des « miracles » se produisent, souvent ambigus, à la limite de la coïncidence – probablement exprès : ce grand homme en noir (Alain Cuny) à l’écharpe rouge (tout comme Mitterrand qu’on appellera « Dieu » 13 ans plus tard…) donne un billet à celui qui épargne mais rien à l’autre qui n’a rien, et s’éloigne en trois parties avec un nain et une colombe, figure de la Trinité ; ce gamin qui a du sang sur les mains et un trou rouge au côté gauche de sa chemise, prostré en bord de route et qui stoppe une limousine américaine pour faire monter les deux pèlerins serait incompréhensible sans culture catéchiste : il est l’image de Jésus adolescent portant les stigmates (les deux se feront d’ailleurs virer peu après le départ pour avoir juré le nom de Dieu) ; la foudre tombe non pas sur le mécréant qui défie Dieu mais à une vingtaine de mètres ; le souhait réalisé de voir se crasher la DS arrogante aux yeux bridés qui passe à toute allure sans daigner s’arrêter aux pouces levés ; l’apparition de la Vierge toute en bleu ciel dans une forêt où deux « chasseurs » hérétiques ont tiré sur un rosaire. Certains miracles présumés sont des fantasmes, comme ce jeune homme beau comme Satan (Pierre Clémenti) qui dit aux deux compères de filer après l’accident de la DS, ou ces compagnes surgies d’on ne sait où dans le lit d’à côté de l’auberge espagnole (où chacun apporte ce qu’il souhaite) ; incident conforté par le curé (Julien Guiomar) qui raconte comment l’économe d’un couvent, après avoir prié la Vierge, dépose les clés du coffre et part faire sa vie, se marier et avoir plusieurs enfants, avant de retourner au couvent pour finir son existence… et retrouver ses clés à la même place, comme si elle avait rêvé un destin en l’espace d’un instant.

De Paris à Santiago, le chemin est picaresque, composé d’une arlequinade de scènes réalistes ou rêvées, présentes ou mythiques. C’est l’occasion d’exposer de façon complaisante toutes les variantes du christianisme, que le dogme papal a qualifié évidemment « d’hérésies » par soif de pouvoir. Ainsi le faux pape qui en appelle à s’unir selon le Christ, la communion des corps fornicateurs après celle du pain et du vin ; Marie (Édith Scob) qui dit à Jésus (Bernard Verley) de ne pas se raser, Jésus qui transforme l’eau en vin à un dîner fort joyeux, ou qui « guérit » les deux aveugles dans une forêt… jusqu’à ce que leur canne rencontre un petit fossé qui les empêche d’avancer. Ce curé gourmand de transsubstantiation (François Maistre) qui jette son café à la face du brigadier (Claude Cerval) lequel l’interroge en gros bon sens sur tous ces mystères – parce qu’il est un vrai curé devenu fou échappé de l’asile qui ne supporte pas qu’on le contrarie (comme toute religion). Ou cet arrogant et vicieux marquis de Sade (Michel Piccoli, tout à fait dans son rôle de vieux salaud), qui nie Dieu et torture une très jeune fille, en athée libertin. Ou ces deux nobles, l’un jésuite (Georges Marchal) et l’autre janséniste (Jean Piat), qui se défient en duel pour des arguties de théologien tandis qu’une nonne janséniste convulsionnaire se fait clouer sur une croix dans une église. Ou encore cet évêque espagnol qui excommunie et brûle le squelette de son prédécesseur parce que l’on a découvert un manuscrit de lui qui doute de la légitimité de certains dogmes. Tout le monde parle en citations : Osée dans la bouche de Dieu le Père, des textes de Jean de la Croix, de Louis de Grenade, des propositions du Denzinger ; tout le monde perroquette la religion – mais sans la vivre au quotidien, comme si le catholicisme s’était réduit avec les siècles aux simagrées. D’ailleurs, les deux pèlerins sont accueillis à Saint-Jacques de Compostelle par une pute (Delphine Seyrig) qui veut baiser avec chacun d’eux pour avoir « un enfant de putain » ordonné par Dieu lui-même avec des prénoms à coucher dehors.

Au fond, si Dieu est omniscient, omniprésent et tout-puissant, il importe peu de croire ou non puisque tout est écrit et que la destinée adviendra, et que la grâce sauvera toutes les créatures. Si Dieu n’est qu’un concept, une projection des désirs humains de toute-puissance, peu importe qu’il existe, il s’agit pour chacun de réaliser pleinement toutes ses potentialités humaines, de devenir totalement homme, « sur » homme diraient certains. Tout le reste est crédulité de superstitieux et jeux de communication pour assurer son pouvoir sur les autres.

Ce film de peu de succès est une fantaisie baroque d’un cinéaste latin hanté par les curés et sur ces années de bourgeoisie régnante et de franquisme en Espagne. Un autre monde désormais bien lointain, conté avec simplicité et mystère.

DVD La voie lactée, Luis Buñuel, 1968 (sorti en 1969), avec Laurent Terzieff, Paul Frankeur, Delphine Seyrig, Edith Scob, Bernard Verley, Alain Cuny, Jean Piat, Michel Piccoli, édition espagnole en français et espagnol, standard €12.17 blu-ray €12.38

The Luis Buñuel Collection – 7 DVD : Belle de jour / Le Journal d’une femme de chambre / Le Charme discret de la bourgeoisie / Cet obscur objet du désir / Le Fantôme de la liberté / La Voie lactée / Tristana, €66.98

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Survivre dans la mutation mondiale

J’ai eu le plaisir intellectuel de rencontrer Henri de Castries, ancien PDG d’Axa aujourd’hui volontairement retiré des affaires à 63 ans (mais devenu président Europe pour le fonds américain General Atlantic). Cet ancien scout catholique élevé à Passy, issu d’une famille de vieille noblesse et marié à une famille de vieille noblesse, a suivi les étapes de la méritocratie républicaine : HEC, ENA, colonel de réserve parachutiste, Inspecteur des Finances durant quatre ans avant d’intégrer l’entreprise privée d’assurances Axa, dont il a prolongé la stratégie de Claude Bébéar par une adaptation mondiale et numérique.

Dans un brillant exposé sans notes il a donné sa vision de l’avenir de la France, compte-tenu de la dynamique historique. C’est un message puissant, à la Fernand Braudel, pour déterminer les courants de long terme qui s’imposent malgré qu’on en ait, les tendances à moyen terme sur lesquelles on peut encore peser, et les actions à court terme prises dans le jeu pervers des ego et de la petite politique.

Ce qui détermine le monde global aujourd’hui, et qui s’impose à tous, c’est le climat, la démographie et le combiné éducation et technologies numériques.

Sur le climat, le réchauffement est inévitable. Ce qui veut dire montée des eaux marines, ouragans, modification de la flore et de la faune. Comme près de la moitié de la production mondiale se trouve à moins de 50 km de la mer, chacun peut imaginer les bouleversements induits – que l’on peut et que l’on doit prévoir.

La démographie est inscrite dans les naissances passées, dans les pratiques culturelles d’enfanter aujourd’hui, dans les progrès fulgurants de la médecine… et dans les pandémies inévitables en monde global. Le risque est majeur pour l’Europe, Russie comprise. Car, sur les douze pays à démographie déclinante, neuf se trouvent en Europe, notamment la Russie et l’Allemagne. En même temps, aux portes mêmes de l’Europe se trouvent une Chine démographiquement puissante et avide des matières premières des étendues dépeuplées de Sibérie, et une Afrique qu’une courte distance méditerranéenne sépare de l’eldorado économique fantasmé. D’ici 25 ans, 4 à 5 millions d’Africains ne trouveront pas de boulot chez eux chaque année. Où vont-ils aller ? Nous avons donc l’impératif devoir de développer l’Afrique (qui commence à bouger) et à encourager l’entreprise locale, parce que l’intégration de millions d’allogènes à cultures différentes menace le destin de la civilisation européenne. C’est moins la menace d’un islam radical que la menace du nombre et la rapidité de l’appel d’air qui doivent être gérés. Envers la Russie, confrontée aux mêmes problèmes que nous, il nous faut négocier et s’entendre. En restant ferme sur nos intérêts mais en reconnaissant des questions communes (sur le Moyen-Orient, l’énergie).

Le numérique chamboule toute l’éducation. Les gens de sa génération (et de la mienne) ont été formés à l’écriture à la plume et à la lecture de gros livres érudits. De « lire, écrire, compter » ne reste plus guère que compter… Les écrits se dictent ou se tapotent, la lecture se réduit à sa plus simple expression, l’image remplaçant très vite le texte et l’orthographe (voire la grammaire) étant ignorées comme inutiles. Ce qui est indispensable aujourd’hui est moins la faculté de lire que de rechercher et de juger des informations pertinentes. Notre école publique est-elle préparée à ce monde déjà là ? La formation professionnelle tout au long de la vie, puisque chacun va changer dix fois de métier et plusieurs fois de statut (salarié, autoentrepreneur, libéral, peut-être un temps fonctionnaire), devient impérative ; faut-il la laisser entre les mains de partenaires sociaux moins soucieux d’avenir que de cette manne ?

Les tendances à moyen terme se trouvent pour nous surtout en Europe. L’Amérique s’éloigne avec Trump et la mentalité de ses électeurs qui préfèrent ériger un mur entre eux et le Mexique, ériger une barrière mentale contre l’idée de réchauffement climatique, et une solide barrière monétaire sur leurs intérêts immédiats. Sans l’Europe, la France n’est rien, peut-être bientôt plus « une nation » tant les politiciens nationaux sont déconsidérés, leurs partis en miettes, et que le local (commune, intercommunalité, région) est nettement plus populaire. Sans parler du communautarisme qui vient, pas seulement religieux mais aussi idéologique, sectaire – dans les médias et le politiquement correct.

Partout en Europe est menacée la classe moyenne et, avec elle, la démocratie et les libertés. Car le libéralisme est associé aux classes montantes, avec pour fond mental le christianisme qui a assuré deux choses : chacun est considéré comme individuellement responsable pour discerner le bien et le mal, et on ne peut faire société sans considérer le sort des autres. Ce qui veut dire que la raison prévaut et que la modération doit être. Le « juste » n’est pas seulement la justice mais aussi la modération. C’est ainsi qu’il y a une « religion » de la laïcité qui va au-delà de ce qui est raisonnable, alors que nous devons associer les croyants d’autres religions que chrétienne dans la même nation.

Dans le court terme politicien, tout cela doit se traduire par une adaptation à l’Europe sur la fiscalité, le droit du travail, le fonctionnement commun des traités. Mais aussi par un effort crucial français sur l’éducation et la formation professionnelle, pour assurer un niveau de chômage moins indécent comparé aux pays voisins que nos 10% de la population active. Car on ne fait pas société sans travail, c’est le chômage qui a conduit historiquement aux extrémismes, avec la crispation religieuse en sus comme dans toutes les périodes de grand bouleversement du monde (Renaissance, Révolution, guerre de 14).

En ce sens, le gouvernement Macron va dans la bonne direction, même s’il ne va pas assez loin.

Que sera la France en 2025 ? Peut-être une nation qui continue de compter (avec le seul siège permanent de l’Europe au Conseil de sécurité de l’ONU depuis le Brexit) – mais à condition d’être soi-même un exemple. Ce qui ne va pas sans redéfinition de la dépense publique, qui dépasse aujourd’hui 56% du PIB pour des avantages d’Etat-providence qui se réduisent. Ce qui ne va pas non plus sans sélection des meilleurs, dans la bonne tradition républicaine (et sur l’exemple chinois actuel), pour assurer des élites de l’administration et des entreprises à la hauteur des défis permanents. Quand des gens de 30 ans créent en dix ans plusieurs entreprises qui valent des milliards, la génération des installés doit se poser la question du comment. La hiérarchie traditionnelle et la production classique sont-elles adaptées aux nouveaux besoins et aux nouvelles façons de vivre ?

Penser loin et analyser global est rare parmi nos dirigeants – notamment sous les socialistes et avec François Hollande. Henri de Castries a couché dans la même chambrée, comme Jean-Pierre Jouyet, lors de leur service militaire commun en 1977 à Coëtquidan. Il sait de qui il parle. « Ne pas jouer les hamsters qui tournent sur place dans leur roue » est le mantra qu’il récite… mais que trop peu appliquent parmi ceux qui ont à diriger aujourd’hui.

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Laurent Obertone, Utøya

Le 22 juillet 2011, il y a 6 ans, le Norvégien blond Anders Behring Breivik a tué au pistolet et au fusil d’assaut 77 de ses compatriotes, pour la plupart aussi aryens que lui. Dans une explosion de camionnette piégée au ministère des Finances, puis au pistolet et au fusil-mitrailleur en se faisant passer pour un policier, sur l’île d’Utøya (prononcez Utœuya) où se tenait un camp d’été des jeunesses travaillistes. Il récusait le multiculturalisme, la morale d’esclave du marxisme social-démocrate et l’invasion ethnique des basanés de l’islam.

Le journaliste sous pseudonyme Laurent Obertone fait le « récit » de cette journée et de sa longue préparation en 90 jours, en se fondant (dit-il) sur les rapports de police, les expertises psychiatriques, les attendus des jugements et le Manifeste de quelques 1500 pages que Breivik a posté auprès d’un millier de ses contacts avant l’opération. Anders Behring Breivik a été condamné par la justice social-démocrate norvégienne à la peine maximale : 21 ans de prison. Pourra-t-il sortir en 2032 comme si de rien n’était ?

Ce livre est extrêmement dérangeant.

Ecrit à la première personne, comme si l’auteur était Breivik, il fascine car il décrit une réalité et entre profondément dans la psychologie du tueur de masse « réactionnaire » (version suprémaciste blanc de l’intégriste islamique). Les éditions Ring, bien que publiant diversifié, sont semble-t-il orientées bien à droite.

Il indispose aussi, par l’absence quasi totale de distance avec son sujet, la façon glacée d’imposer sa logique – et sa logorrhée narcissique (les chapitres 8, 9 et 12 sont trop longs, ennuyeux, répétitifs). Le lecteur soupçonne « Laurent Obertone » d’être en accord intime avec ce qui est dit, tout en réprouvant la tuerie. Le « récit », par son ton objectif, fondé sur « des documents » (mais sans aucune note de référence…) appartient plus à un « essai » de réécriture du Manifeste Breivik, voire à une hagiographie. Pour ce qu’il dit de l’idéologie extrémiste plutôt que pour l’histoire Breivik qu’il affecte de rendre compte, ce livre est à lire. Pour savoir, pour comprendre, pour objecter.

Anders Breivik donnait « trente ans » à la société européenne pour reconnaître le bien-fondé de son œuvre de communication. Car le massacre de masse de jeunes hommes et femmes qui auraient pu être les frères et sœurs qu’il n’a jamais eus (il est né en 1979), presque ses propres enfants (la plus petite avait 14 ans, plusieurs garçons 15 ans), est pour lui une façon d’attirer l’attention. Il n’a épargné qu’un garçon de 10 ans et un jeune de 19 ans qui avait un air de droite ! Ce qu’il veut ? Faire lire son Manifeste indigeste pour déclencher l’éveil, grâce à sa logique cohérente qu’il croit irrésistible. Six ans se sont écoulés, et le breivikisme a failli l’emporter dans les élections récentes, un peu partout sur le continent et ailleurs. Le populisme est le nom politiquement correct du vieux nationalisme, qui fixe les frontières non comme des limites mais comme des murs barbelés bardés d’écriteaux « défense d’entrer ».

Car la haine de Breivik est pour le multiculturalisme, dont il accuse les Travaillistes (avatars en plus mous et plus moralisateurs des socialistes français – ce qui n’est pas peu dire !). Ceux-ci sont imbibés de « marxisme », ou plutôt de ce que le peu cultivé Breivik appelle ainsi : les suites laïques de la morale de culpabilité instillée par le christianisme dans les esprits « vikings ». « Les travaillistes font à peu près toutes les conneries qu’il est possible de faire avec un cerveau. Orgueil et bêtise leur laisse croire qu’ils peuvent imposer leur loi à celle des gènes, que seule leur morale a raison, contre celle de millions de générations précédentes. La sélection naturelle ne peut le tolérer. Je suis ici pour représenter ses intérêts » p.98. Les humains sont des « rats-taupes nus », animaux en compétition, alors qu’« en régime multiculturaliste, nos Etats tentent piteusement de faire respecter un même ordre social à des individus qui ne partagent rien. Cela ne peut se terminer que par la tyrannie ou l’explosion » p.102.

Breivik préfère Israël, le Japon, la Corée, la Chine peu accueillante aux étrangers, peut-être la Russie de Poutine ; il a dû être ravi du virage xénophobe d’Erdogan et de Trump et aurait applaudi à la victoire de Marine Le Pen si celle-ci n’avait autant montré son incompétence lors du débat présidentiel. « Un journaliste m’a présenté comme un loup solitaire d’extrême-droite. Je trouve ça parfait. C’est moi, j’assume, je me délecte d’une telle étiquette » p.185. Car si les gauchistes jouent aux rebelles, ils le sont en groupe, c’est tendance ; le vrai rebelle c’est lui, Breivik, impressionné parce qu’au lycée un prof s’était mis en colère contre la légèreté de leur âge envers une victime de racisme : « Jamais dans notre histoire une religion n’a osé à ce point endoctriner des gosses. A leur faire peur, à leur faire mal, à charger sur leurs petites épaules tout le poids de la misère et des injustices de ce monde, à leur inculquer massivement toute la culpabilité qu’on parvenait à inventer » p.199.

Ce sont ces « traîtres » de propagandistes qu’il a tués, et ces moutons décérébrés qui croient que « penser » c’est suivre le troupeau. « Pourquoi [les Norvégiens] deviennent-ils racistes quand ils défendent leurs droits et leur survie, alors que les peuples indigènes qui en font autant sont admirés et soutenus, comme les Tibétains, les Boliviens, les Indiens d’Amérique ? » p.252. Contrairement à ce qu’on peut croire, « je ne suis pas raciste : j’aime les races. Ma seule terreur est leur disparition » p.303. Sauf que « les races » n’existent pas, n’existent que des agrégats provisoires issus de reproductions isolées à partir d’une même souche venue d’Afrique. Tout au plus peut-on parler de « civilisations » différentes, de façons de vivre et de concevoir le monde autres. Ce n’est pas prêcher le métissage des gènes et des cultures que de le dire, mais constater que la diversité du monde fait sa richesse et que si tout valait tout, nous dépéririons d’ennui. Mais va-t-on tuer pour cela ceux qui ne menacent pas de nous tuer ? On éjecte aux élections les socialistes, on récuse leur moralisme d’autant plus vertueux qu’il masque leurs minables « affaires » à eux aussi, dont ils préfèrent accuser les autres, mais on ne va pas massacrer leurs rejetons qui font « cuire les saucisses torse nu » p.309 par hédonisme.

Pour le reste, d’après le (probable) rapport du psychiatre, « ce que j’ai vu en Breivik, c’est un mégalomane égocentrique, obsédé par la puissance, par l’aspect des choses et de sa personne. C’est un maniaque capable de tout comprendre et de tout réaliser » p.366. Son QI a été testé à 135. Mais « la possibilité d’une humiliation le terrorise. Il éprouve le besoin de se protéger derrière des titulatures pompeuses, du maquillage, des vêtements de luxe, une tenue de policier, d’officier, de franc-maçon, de chevalier Templier, un personnage de jeu vidéo… Tout ce qui pourrait le rendre plus puissant qu’il n’est » p.263. L’empathie est pour les femelles, pas pour les vrais hommes selon Obertone faisant parler Breivik. « Fidélité, obéissance, dépendance, initiative zéro, agressivité zéro, liberté zéro, c’est la vision que ces malades ont de l’idéal humain » p.295. « Au nom de la morale égalitaire, on admire ceux qui échouent, les idiots, les criminels, les fous, les pauvres, les tarés… » p.296. Est-ce vraiment vrai ? Le journaliste entre un peu trop dans le délire paranoïaque de son sujet pour qu’on ne le soupçonne pas d’en rajouter à sa sauce.

Mais il faut connaître les Breivik en leur intime, comme ce livre parfois trop verbeux tente de le faire, pour bien saisir tout le danger qu’ils représentent – mais aussi la dérive tout aussi dangereuse de la morale culpabilisante d’une vertu politiquement correcte poussée à son extrême. Car toute action en excès engendre sa réaction : à trop se vouloir universel et gentil, le monde entier vous passe dessus. Il y a un milieu à tenir, des limites à affirmer, des frontières à définir.

Les citations du livre sont tirées de l’édition originale 2013 en 429 pages.

Laurent Obertone, Utøya – Norvège 22 juillet 2011, 77 morts, éditions Ring 2013, poche 2016 édition augmentée, 533 pages, €9.95 

Site des éditions Ring

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Michel Tournier dans la Pléiade

La prestigieuse collection de classiques du monde entier accueille Michel Tournier, décédé le 18 janvier 2016. Il était devenu une référence, bien loin de la mode déconstructiviste et nihiliste de son temps. Si ses premiers romans révolutionnent la littérature française, enfoncée dans des impasses telles que le Nouveau roman ou la dénonciation morale de gauche, les textes qu’il publient dans les années 1980 sont du réalisme ironique qui convient mieux à une société qui se replie sur elle-même.

Le volume de 1759 pages comprend tous les romans (Vendredi ou les limbes du Pacifique, Le roi des aulnes, Vendredi ou la vie sauvage, Les météores, Gaspard Melchior et Balthazar, Gilles et Jeanne) ainsi que son autobiographie littéraire (Le vent paraclet). Le tout est précédé d’une introduction et d’une chronologie par l’éditrice Arlette Bouloumié, ainsi que des annexes pour chaque roman, tirées des archives encore inédites de l’auteur en cours de dépôt à la bibliothèque universitaire d’Angers.

Michel Tournier est un tard venu à la littérature ; il ne publie qu’à l’âge de 42 ans. Mais cela ne signifie pas qu’il n’a jamais écrit auparavant. Comme souvent les bons écrivains, il écrit dès son enfance, notamment un Journal épisodique, dans lequel il va puiser des thèmes et des anecdotes sa vie durant. Ses romans sont ainsi tissés de références à ces carnets et journaux, comme le fit André Gide.

Né le 19 décembre 1924, il a dix ans lorsqu’il assiste aux prémices du nazisme en Allemagne même, à Fribourg où sa famille passe régulièrement des vacances. Il est doté d’une sœur aînée et de deux frères cadets (qui mourront avant lui). C’est en quatrième, comme souvent, qu’il découvre la littérature française, notamment Giono et Giraudoux. Il déménage beaucoup à cause de la guerre – et de son indiscipline scolaire. Il fait sa philo en 1941 au lycée Pasteur de Neuilly avec pour professeur Maurice de Gandillac ; il y a pour condisciple Roger Nimier. De 1942 à 1945, il prépare en Sorbonne une licence en droit ainsi qu’une licence de philo avec Gaston Bachelard. Il soutient son DES sur Platon en 1946, puis part à Tübingen approfondir la philosophie allemande dans cette langue qu’il parle couramment, jusqu’en 1949. Il y rencontre Claude Lanzmann.

En 1949 et en 1950 il échoue à l’agrégation de philo, lui qui est peu scolaire. Ce qui lui permet d’écrire pour ses tiroirs, tout en assurant la matérielle par des traductions chez Plon (1951) et pour Jacques Deleuze (1953). De 1954 à 1958, il est journaliste à Europe-1, puis de 1958 à 1968 directeur de la littérature étrangère chez Plon. La Deuxième chaîne lui demande une cinquantaine d’émissions sur la photographie en 1960.

A la mort de son père en 1966, il s’installe avec sa mère au presbytère de Choisel, en vallée de Chevreuse, que ses parents ont acheté en 1953. Il y vivra jusqu’à sa mort, un demi-siècle plus tard. Il écrit, il voyage, siège à l’Académie Goncourt depuis 1972. François Mitterrand, président, s’invite chez lui plusieurs fois, dont la première le 23 août 1983 avec Attali et Orsenna. C’est que Michel Tournier, en peu d’années, est devenu une célébrité. Il est à la fois intellectuel, métaphysicien, obtenant le Grand prix du roman de l’Académie française pour son premier roman en 1970 – et populaire, vendant 7,5 millions d’exemplaires de Vendredi ou la vie sauvage, version simplifiée et épurée – pas seulement pour les enfants.

Pour lui, un écrivain n’est pas une conscience morale, surtout pas un maître à penser – tout ce que « la gauche » pourtant adore depuis Hugo et Zola, malgré Aragon chantant les louanges de Staline (20 millions de morts) et Sartre donnant des leçons de révolution prolétarienne, juché sur son bidon, aux ouvriers goguenards de Renault Billancourt (1970). Michel Tournier plaisait aux lecteurs parce qu’il ne se voulait pas un gourou imposant sa pensée mais un éveilleur de mythes universels. Artisan du bien dire, et en marge de la société, l’écrivain était pour Michel Tournier celui qui réenchante le monde.

Il utilisait pour cela la forme traditionnelle, bien loin des ruptures avant-gardistes et des expérimentateurs du langage. Le meccano froid et désincarné des intellos qui fuyaient la forme et le roman, tel Robbe-Grillet, était pour lui l’enfer. De même les nihilistes du ressentiment qui ne s’aimaient pas, ni n’aimaient la vie telle qu’elle est, tels Proust, Céline ou Sartre. Il préférait les écrivains du Oui, les dionysiaques de la joie de vivre, sensibles à la beauté du monde et des êtres : Gide, Giono, Colette, Gracq. Michel Tournier avait de la curiosité, de l’appétit, de l’admiration. Pour les jardins comme pour les humains, pour les bêtes comme pour les amis – et pour les livres, ces amis silencieux.

Il a revivifié les mythes comme aventure essentielle des hommes, le schéma dynamique qui n’a rien à voir avec la névrose du mythomane : Robinson et la joie dionysiaque, Abel et la tentation de l’ogre, Paul et la nature panthéiste, Gilles et l’androgyne. Plutôt que l’ego, il a choisi la fiction, passant volontiers cinq ans à écrire un livre : enquêter d’abord avec méthode, puis conter avec lyrisme. Il garde pour maxime celle de Nietzsche selon laquelle l’art est un supplément métaphysique de la réalité : il ne la supplante pas comme un paradis artificiel, il la fait mieux voir, plus lucidement, telle qu’elle est au fondement. Il rétablit le sens des valeurs : ainsi, ce n’est pas la pureté qui vaut, ce fantasme dangereux qui conduit aux génocides et aux purges « révolutionnaires » – mais c’est l’innocence qui est la valeur à défendre. « La pureté est l’inversion maligne de l’innocence », dit-il dans Le roi des Aulnes, p.257.

Le christianisme et la métaphysique platonicienne ont coupé l’être humain de la nature, le premier par puritanisme phobique hérité des cultures moyen-orientales, le second par le culte de l’essence hors du monde et du temps au détriment de l’ici et du maintenant. Faire percevoir le sacré, donner conscience de l’absolu, c’est donner à voir le beau dans le monde familier. Pas dans les fumées de l’au-delà ni de l’ailleurs mais ici, en face de vous, dans le jardin ou dans la rue.

C’est pour ce réalisme magique – ou ce naturalisme cosmique – que j’aime Michel Tournier, bien plus que les écrivains à la mode dans les années 1970-2000.

Michel Tournier, Romans suivi de Le vent Paraclet, Gallimard Pléiade 2017, édition Arlette Bouloumié, 1759 pages, €66.00

Les œuvres de Michel Tournier chroniquées sur ce blog

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Magnolia de Paul Thomas Anderson

Malgré son Ours d’or du meilleur film à la Berlinale 2000, je n’aime pas cet éclatement mosaïque où tout est décousu, rassemblé seulement par le pseudo « hasard » des choses – trop bien écrit et calculé par l’auteur.

Les neuf personnages sont tous antipathiques, sauf peut-être le policier un peu trop assistant social. On se demande comment Tom Cruise, dans son numéro de macho sexuel hystérique, a pu gâcher ainsi sa plastique et son talent (contre 13 millions de $ et une participation aux bénéfices quand même…). Il apparait évidemment une fois torse nu (« direction la queue ! », hurle-t-il à ses fans payants) devant une journaliste noire manucurée et maquillée de violet…

Les pendus du générique servent-ils à réduire l’humanité au destin de pantins tirés par les ficelles du destin ? Nous sommes juste avant l’an 2000 et la terreur millénariste, qui a hanté les âmes faibles américaines, a probablement joué dans ce grand n’importe quoi. Rappelez-vous : le Bug informatique qui allait tout faire sauter, les self-made men réfugiés dans les Rocheuses sous bunker, avec armes et provisions, les manuels de survie dans la jungle future… L’obsession biblique n’a pas fini de faire des ravages dans la pauvreté d’esprit yankee.

Tous sont pécheurs, tous sont coupables, tous seront pardonnés ! Le vieux Earl Partridge (Jason Robards), magnat de la presse et producteur d’une émission de singes savants, va crever d’un cancer bien mérité : il a largué sa femme et son fils il y a des années lorsque celle-ci a été atteinte de la même maladie. Il n’a pas voulu être « contaminé » et continuer à tringler des bonnes femmes plus saines. Le gamin (Tom Cruise) lui en a voulu à mort, assistant à la fin de sa génitrice, mais n’a cessé de suivre l’exemple paternel en douce en créant une société de consultant pour jeunes mâles en mal de séduire. Pour lui, pas de problème : il faut vouloir, donc oser, puis tringler. Simplicité yankee.

Le cacochyme Partridge demande à son infirmier Phil (Philip Seymour Hoffman), dans le dos de sa seconde femme en jument à forte mâchoire (Julianne Moore), de retrouver ce fils qu’il a manqué (Tom Cruise). Ce dernier a pris le nom de sa mère et le prénom de son grand-père maternel et se fait appeler Frank T. J. Mackey. Une journaliste de minorité visible (April Grace), éprise de « vérité » et de « transparence démocratique » (symbole de la rédemption des esclaves dans le christianisme) veut à toute force percer la baudruche, ce qui déstabilise le Frank et lui fait répondre à l’appel ultime de l’infirmier pour se rendre auprès de son père. Il l’injurie et l’aime en même temps – façon hystérique de jouer le repentant, style fils prodigue ou bon larron.

Jim le policier (John C. Reilly ) rencontre Claudia (Melora Walters), fille cocaïnée au dernier degré de Jimmy (Philip Baker Hall), présentateur vedette de 65 ans du jeu télé produit par la société de Partridge où un trio de gamins savants est opposé à un trio d’adultes encyclopédiques (vous suivez ?). Dans ce show « populaire », nul ne tient compte des personnes, tous se mettent au service du Jeu (et du fric). Claudia aurait été « attouchée » adolescente par son père qui ne s’en souvient pas et se meurt d’un cancer des os pour punition de ses péchés (réels ou imaginaires). Jimmy le vieux pourri s’effondre en représentation – permettant trois minutes de pub – avant qu’on le remette sur pied pour finir son rôle. Stanley, le gamin vedette (Jeremy Blackman), a une forte envie d’aller aux chiottes, ce qu’empêchent à la fois l’assistante robotisée de l’Émission – et son Père (Michael Bowen) qui veut se rendre célèbre et gagner beaucoup d’argent via son fils… En bref un imbroglio de nœuds œdipiens et sado-maso qui rendent compte de toute la névrose chrétienne de la société marchande yankee.

Ce qui aboutit au pathétique pédé Donnie (William H. Macy), ancien gamin savant vainqueur du jeu il y a trente ans et même pas beau, qui veut se faire refaire le râtelier afin de séduire le barman athlétique de son nid de consolation favori, dont les pectoraux pointent sous le polo ajusté. L’apparence : tout ce que l’infantilisme et l’exploitation éhontée des gens réussit à produire…

Ce film est la psychanalyse de l’Amérique au tournant du millénaire ; elle expie ses peurs, ses péchés, ses turpitudes. « Même si nous en avons fini avec le passé, le passé lui, n’en a pas fini avec nous », pontifie le Narrateur en chœur à l’antique. Mais, une fois passé le fatidique Y2K, tout reprendra comme avant – en pire même avec Bush Jr, puis Trump l’infantile.

Non, décidément, je n’aime pas ce film car je n’aime pas cette Amérique. Et le côté décousu éclaté me gêne parce qu’il noie le poisson dans l’esthétisme intello (formaté aux normes réduites américaines). La seule ‘réflexion’ est d’émotion, la seule ‘philosophie’ la religion, la seule beauté humaine une vallée de larmes. Son formalisme et ses effets de travelling ennuient profondément sur la fin (le film ose durer 3 h !). Une pluie de grenouilles aussi grosses que des steaks s’abat sur la ville, en réminiscence grotesque d’Ancien testament. Décidément, quelle bouillie ! L’Amérique dégueulasse vue du côté interne des yeux. Beurk !

Rassurez-vous, beaucoup aiment ce film. Mais, vous l’aurez compris, je ne suis pas « beaucoup ».

DVD Magnolia de Paul Thomas Anderson, 1999, avec Tom Cruise, William H. Macy, Julianne Moore, Metropolitan Video 2011, €19.71 blu-ray, €4.57 édition simple,  €35.07 en coffret Anderson avec The Master + Magnolia + Boogie Nights

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André Gide, Journal II, 1926-1950

Gide aborde cette seconde partie de sa vie à 57 ans par un périple en Afrique occidentale française – avec Marc Allégret, son amant adolescent devenu son ami adulte, jusqu’à sa mort. Il a publié Corydon, puis les Faux-Monnayeurs, il devient célèbre, et cette stature nouvelle l’oblige en même temps qu’elle le handicape. S’il se lie avec d’autres célébrités du moment, il est aussi trop souvent sollicité par « les amis, les admirateurs, les quémandeurs » (p.91) qui lui demandent conseil et grignotent son temps d’écriture et de pensée.

Ce pourquoi il s’évade, à la campagne, dans les voyages. Son tropisme est le soleil, la Normandie mais surtout les bords de la Méditerranée toute proche : la Provence, la Tunisie, l’Algérie, l’Egypte. Il rencontre en Afrique du nord ce mélange intime de ferveur religieuse et de sensualité charnelle qu’il affectionne. Il s’y sent bien, comme Camus qui y est né. Gide n’y est né qu’à l’amour sexué entre deux corps, mais cette empreinte l’a marquée à vie. Il y emmènera sa femme Madeleine, avant qu’elle ne meure en 1938, le laissant à nouveau orphelin – il l’avait épousée à la mort de sa mère en 1895.

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Malgré l’âge, le désir reste entier et les pulsions ne manquent pas de trouver des partenaires emplis de jeunesse et de sève pour s’assouvir : à 61 ans « un petit débardeur de seize ans » à Marseille p.227, à Calvi p.233, à Berlin p.384, à 70 ans le jeune berger Ali en Egypte p.649, les jardiniers prime adolescents p.671, et à 73 ans encore un gamin blanc de 15 ans venu de lui-même dans sa chambre à l’hôtel à Tunis le 3 août 1942, « deux nuits de plaisir comme je ne pensais plus en pouvoir connaître de telles à mon âge », p.826. Pas d’amour vénal, mais une faim réciproque ; pas de pénétration mais des caresses à l’envi. « C’est de treize à quinze ans, seize ans au plus, lorsque l’adolescent commence à découvrir son exigeante nouveauté avec une surprise exquise. Passé quoi, je le cède aux femmes » 13 février 1939, p.657. Paradoxalement, à l’encontre de ceux qui adorent dénoncer au nom de la Morale, André Gide n’a jamais « violé » personne : l’article 222-23 du Code pénal qualifie en effet de viol tout acte de pénétration sexuelle, de quelque nature qu’il soit, commis sur la personne d’autrui par violence, contrainte, menace ou surprise. Ni contrainte, ni pénétration, Gide reste blanc comme neige…

Ce n’est pas cette sexualité, différente de la mienne, qui m’a fait relire Gide et surtout son Journal, à mes yeux son œuvre la plus pérenne. L’auteur livre un itinéraire intellectuel français remarquable, élevé dans la religion pour s’en émanciper tout seul, gardant la culture chrétienne en acceptant les cultures autres, se convertissant un temps au communisme comme « religion raisonnable et raisonnée » prenant la suite de l’Evangile (p.421), avant de reprendre sa liberté, s’efforçant de penser par lui-même malgré les pressions amicales, familiales, sociales, politiques et religieuses. « Croire, obéir, combattre » (p.562) est pour lui la devise du fascisme. C’est celle de tout dogme et de toute foi.

Je m’aperçois, dans la maturité, que nombre des idées qu’il émet sont devenues les miennes sans que je puisse distinguer ce qui ressort de son exemple, lors de mes lectures de jeunesse, ou de sa façon d’être – humaniste libérale – enfant des Lumières. Comme lui, je révère Montaigne et Shakespeare, Nietzsche évidemment, Goethe jadis, Dostoïevski sûrement, Racine pour la psychologie et Montesquieu pour la langue, Balzac et Stendhal beaucoup et moins Zola ou Hugo. Je considère l’Eglise comme une perversion bureaucratique et idéologique du message des Evangiles et je ne dissocie pas la chair de l’esprit (p.1077). Je crois comme lui en l’amitié plus qu’en « l’amour », ce mot-valise trop galvaudé dont personne ne sait vraiment ce que c’est entre exaltation des hormones, fuite des sens, désir fusionnel ou idéal inaccessible. Je suis et reste sans-parti, conservant comme lui mon libre-arbitre. Et, comme lui, « dans les écrits de Marx, j’étouffe » p.584.

Gide est un maître de vie – aujourd’hui encore et malgré l’Internet et la mondialisation – se situant sans cesse dans le mouvement, à l’intersection de son moi et du monde. « Prendre les choses non pour ce qu’elles se donnent, mais pour ce qu’elles sont. Jouer avec les cartes qu’on a. S’exiger tel qu’on est. Ce qui n’empêche pas de lutter contre tous les mensonges, falsifications, etc. qu’ont apportés, qu’ont imposés les hommes à un état de choses naturel et contre lequel il est vain de se révolter. Il y a l’inévitable et il y a le modifiable » p.1048.

Il a connu le grand espoir du communisme rouge… avant de déchanter en allant visiter le pays des soviets, devenu beaucoup moins soviétique et beaucoup plus bureaucratique, beaucoup moins participatif et beaucoup plus surveillé par les policiers de Staline.

Il a connu le moralisme égrotant du Maréchal en 40, étant bien près de le croire tant ses mots sonnaient justes sur la défaite due à l’hédonisme et à la lâcheté – avant de constater très vite que l’abandon n’était pas seulement celui des élites effondrées… mais celui de Vichy tout entier : « J’admire ici encore l’habileté consommée de Hitler et la naïveté routinière des Français, notre chimérique confiance en des droits que, vaincus et reniés par notre seule alliée, nous n’avons plus aucun moyen de faire respecter ; notre impéritie » 19 juillet 1940, p757.

Il a connu les bombardements alliés de Tunis occupée, la peur et le rationnement, l’égoïsme forcené de l’adolescent « pas encore pubère « Victor » (pseudo pour François Reymond, né en 1927) dont il tartine des pages d’observations aigües, mais aussi les solidarités à ras de terre des immeubles et du quartier. Il est des moments où il faut s’engager, mais c’est toujours au détriment de sa liberté intérieure et ces moments ne doivent jamais durer sous peine de sombrer dans le conformisme.

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Les « aboyeurs de vertu » ont sévi avant la guerre et ont préparé le fascisme ; pendant la guerre ils ont favorisé la collaboration ; après la guerre ils se sont mués en inquisiteurs vainqueurs qui n’hésitaient pas à lyncher leurs ennemis personnels au nom de l’Humanité. Gide s’est toujours méfié de ces gens dont les abois sonnent bien plus fort que la vertu qu’ils affichent, et dont l’exemple qu’ils devraient pourtant donner manque trop souvent. « Certains êtres ne se maintiennent vertueux que pour ressembler à l’opinion qu’ils savent ou espèrent que l’on a d’eux » 9 octobre 1927 p.48. Ou encore : « quant aux vertus du moins qu’ils préconisent, et dont très souvent ils se persuadent que la foi leur permet de se passer » 7 février 1940, p.687. Croyez et vous serez pardonnés ! C’est valable en communisme comme en religion.

Chrétiens, communistes, résistants de la dernière heure, moralistes, tous ces « croyants » qui abolissent leur personnalité pour le Dogme appauvrissent la civilisation même : « La culture doit comprendre qu’en cherchant à absorber le christianisme elle absorbe quelque chose de mortel pour elle-même. Elle cherche à admettre quelque chose qui ne peut pas l’admettre, elle ; quelque chose qui la nie » 14 juin 1926, p.5. Mettez n’importe quelle foi à la place du « christianisme » et vous aurez le bon sens. L’islamisme aujourd’hui est dans ce cas : en cherchant à admettre un islam qui ne peut littéralement pas l’admettre, la culture humaniste des idiots utiles injecte quelque chose de mortel dans « la » culture – la nôtre. « L’on excusera mal, plus tard, cette modération, cette longanimité, cette tolérance dont nous avons fait preuve à l’égard du catholicisme ; notre sympathie paraîtra faiblesse, et notre indulgence sera jugée sans indulgence. Encore heureux si l’on ne dit pas que nous avons eu peur », écrit Gide le 6 juillet 1938, p.86. Cette phrase s’applique telle qu’elle aujourd’hui. Quant à la « post-vérité » érigée récemment par Trump en dogme de gouvernement, Gide la notait déjà chez Barrès, le nationaliste de son temps : « Je ne consens à connaître pour vrai que ce qui me sert », lui fait-il dire le 11 novembre 1927, p.59.

Comme le premier tome, ce Journal est fait de bric et de broc, les cahiers de réflexions s’ajoutant au carnet plus vraiment quotidien, les relations de voyage restant brutes avant toute élaboration (le carnet d’URSS montre combien l’auteur devient prudent et ne note plus sur la fin que quelques phrases sibyllines). Mais il est bien vivant : « Tout ce que j’ai écrit de mieux a été bien écrit tout de suite, sans peine, fatigue ni ennui » 18 août 1927, p.41. André Gide fut le premier écrivain vivant à être publié dans la Pléiade en 1939, collection Gallimard dirigée par son ami Jacques Schiffrin. La dernière entrée du Journal date du 21 novembre 1950, Gide s’éteindra le 19 février 1951, moins de trois mois plus tard. Le bilan de son existence, il le tire le 3 septembre 1948, à 79 ans : « Un extraordinaire, un insatiable besoin d’aimer et d’être aimé, je crois que c’est cela qui a dominé ma vie, qui m’a poussé à écrire ; besoin quasi mystique au surplus, car j’acceptais qu’il ne trouvât pas, de mon vivant, sa récompense » p.1066.

Ce sont donc les carnets d’une vie entière, de 18 à 82 ans, qui composent cette œuvre. Ils disent l’homme et c’est ce qui nous importe, au fond, plus que les faits ou les imaginations. « Ne vaut réellement, en littérature, que ce que nous enseigne la vie. Tout ce que l’on n’apprend que par les livres reste abstrait, lettre morte » 4 novembre 1927, p.56.

André Gide, Journal II, 1926-1950, édition Martine Sagaert, Gallimard Pléiade 1997, 1649 pages (1106 pages sans les notes), €76.50

André Gide, Journal – une anthologie 1889-1949 (morceaux choisis), Folio 2012, 464 pages, €9.30

Le site André Gide en anglais http://www.andregide.org/

André Gide sur ce blog

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Tzvetan Todorov, L’esprit des Lumières

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Tzvetan Todorov vient de mourir. Ce Bulgare devenu Français après sa fuite de l’oppression socialiste a sorti, à l’occasion de l’exposition qui s’est tenue en 2006 à la Bibliothèque Nationale, un opuscule sur les Lumières. Je réédite la note que j’avais fait paraître à l’époque sur un blog précédent, puis à nouveau en septembre 2014 sur ce blog.

Pour Todorov, les Lumières ne sont pas une innovation mais un aboutissement. Les idées viennent de l’Antiquité, reprises à la Renaissance et épanouies à l’âge classique. Nous sommes alors à une époque de débats où l’on privilégie ce qu’on choisit plutôt que ce qui est imposé, et où l’on découvre (après les Évangiles) que des droits inaliénables existent du fait seul d’appartenir au genre humain.

  • La raison, par ce qu’elle permet la connaissance, libère des peurs et des superstitions. Dès lors,
  • la quête du bonheur remplace celle du Salut, car un délit n’est plus un « péché » mais une faute sociale,
  • la propriété n’est plus un privilège « divin » attaché à une caste élue mais le fruit de l’initiative et du travail
  • il n’y a pas de Dessein de Dieu ou de l’Histoire (le Progrès) mais une perfectibilité de l’homme (selon Rousseau) recommencée à chaque génération.

Oh, certes, les Lumières ont amené la table rase de la Révolution, puis l’exacerbation paranoïaque de la Terreur, le rationalisme dévoyé du Scientisme et le moralisme condescendant du Colonialisme avant celui de « la gauche morale »… Les Raisonnables savent tellement mieux que tout le monde, n’est-ce pas, ce qui est bon pour les autres ! Ils ont reçu la révélation de la Vérité de leur propre esprit, tout comme Mahomet avait reçu la Parole d’Allah de Djibril (Gabriel) même.

C’est à la gloire du christianisme d’avoir décidé que tous les êtres humains avaient une âme (les Jésuites du Paraguay ont été à la pointe et se sont fait mal voir pour cette raison). Par la suite, l’inertie des mentalités a été celle de l’aventure et des gros sous, mais avec cette idée lumineuse qu’il fallait les aider à sortir de l’obscurantisme en faisant travailler les « peuples-enfants » pour les éduquer. La France en Afrique, il y a quelques décennies, avait ce même raisonnement chez les coopérants profs.

lumieres experience electricite naturelle

Les règlementations françaises en ont gardé un travers bien connu : dire le Vrai et l’Unique, pour le Monde entier, de toute Éternité – sans jamais tenir compte des particularités individuelles, ni de la maturation sociale, ni des conditions historiques. La gauche en France reste remarquablement imbibée de cet état scientiste, clérical et autoritaire de penser : il y a ceux qui sont « éclairés » et tous les autres ne sauraient savoir (ni décider) par eux-mêmes de ce qui est bien pour eux (d’où l’idée de dictature du prolétariat inventée par Lénine).

Mais, fort heureusement, les Lumières sont bien autre chose que cette caricature pour intellos dépressifs. Elles sont un combat constant contre les obscurités, y compris celles qui subsisteront toujours en nous : tout simplement parce que nous ne sommes pas des dieux. Pour les Grecs, ce combat personnel et collectif permanent était tout bonnement la civilisation, cet épanouissement humain à reconstruire à chaque génération. Ils opposaient le citoyen éclairé partie au débat public au barbare, soumis aux clans, aux coutumes et au despotisme.

lumieres droits de l homme

Todorov relève cinq vertus des Lumières : l’autonomie, la laïcité, la vérité, l’humanité et l’universalité.

Oser penser par soi-même avait ravi Diderot. La tradition constitue un être humain mais ne suffit pas à rendre quoi que ce soit légitime ; il y faut la raison. Celle-ci n’est pas seule en l’homme, mais flanquée de la volonté et des désirs. La raison peut éclairer l’homme, mais elle peut aussi faire le mal car l’autonomie n’est pas l’autosuffisance : l’homme n’est humain qu’en société… et toute société exerce sur l’individu une pression, positive par l’éducation et l’exemple, mais aussi aliénante par la mode, l’opinion commune, le qu’en-dira-t-on. C’est pour cela que Rousseau fit élever Émile hors des villes. De même, la critique qui émane de la raison est utile mais, lorsqu’elle s’exacerbe et tourne à vide, elle devient un jeu gratuit, une ‘private joke’ stérile entre intellos.

Avec les Lumières, le pouvoir spirituel regagne enfin son empyrée, laissant à lui-même le pouvoir temporel. Déjà, le Christ annonçait que son Royaume n’était pas de ce monde, demandant de rendre à César ce qui appartenait à César, réservant le reste à Dieu. Si l’empereur byzantin Constantin impose le christianisme comme religion d’État au IVe siècle, la Réforme protestante crée la laïcité en libérant la conscience et les conduites de « l’infaillibilité » des représentants terrestres. La laïcité refuse toutes les « religions », qu’elles soient papales ou politiques : la Terreur jacobine, le nazisme, le communisme, le positivisme, la loi de la jungle financière, la mystique écolo…

Aucun jugement de valeur ne doit inhiber la recherche scientifique qui, si elle ne dit pas « le vrai », recherche par essais et erreurs le « vraisemblable », n’hésitant jamais à remettre en cause dès le lendemain les certitudes les mieux acquises. Penser, croire, critiquer, rechercher la vérité, sont des libertés de l’homme du fait même qu’il appartient à l’humanité.

jeune grec nu et satyre barbare

Mais il est entendu que toutes les « opinions » ne sauraient se valoir : seuls les humains « éclairés » (hommes et femmes informés et capables de raisonnement), savent appliquer la méthode expérimentale pour connaître la vérité des sciences, puis en débattre lors de dialogues argumentés. La libération de l’homme est un processus qui s’apprend. La démocratie est l’état où la souveraineté populaire s’exerce dans le respect des droits de l’individu.

Dès lors, la vérité n’est pas le Bien transcendant, mais ce qu’on trouve ; pas l’éternel immobile, mais le provisoire observé ici et maintenant. Pouvoir n’est pas du même ordre que savoir. Éduquer aux valeurs n’est pas du même ordre qu’instruire les faits. Nulle volonté collective ne peut rembarrer l’indépendance de la vérité si elle est recherchée selon les méthodes de la raison. Le réel n’est pas de convenance idéologique mais s’impose, sous peine de délirer, ce qui signifie « sortir du sillon de labour »,  perdre la raison. Et se trouver alors gibier tout trouvé pour le n’importe quoi d’une volonté, des désirs ou des pulsions.

Avec les Lumières, ce n’est plus Dieu mais l’homme, qui devient le centre. Son existence n’est plus un « moyen » que la Providence a trouvé pour faire son « Salut » dans un Dessein intelligent. L’homme a sa fin en lui-même comme être vivant sur une planète globale : sa préservation, son épanouissement, son bonheur – à l’égal de toutes les espèces vivantes. L’État n’est plus sauveur sous l’égide d’un Roi oint de Dieu mais protecteur des libertés et fournisseurs de services négociés en commun en échange de l’impôt.

Détourner ce mouvement des Lumières est, hélas, fréquent mais pas pour cela justifié : l’art pour l’art, le scientisme, le colonialisme, la technocratie, le social-collectivisme ne sont que des Lumières dévoyées. On ne peut atteindre une fin noble par des moyens ignobles. L’universalité des Lumières veut que tout être humain ait droit à la vie, à la dignité et au bonheur. Simplement parce qu’il appartient à l’espèce humaine – pas parce qu’il serait « élu » de tel Dieu ou citoyen de tel État. En revanche, le respect de chacun ne limite pas la nécessité de normes communes.

Les Lumières se sont épanouies dans l’Europe du 18ème siècle, mais il s’agit bien, selon Todorov, d’une pensée « universelle ». Il en retrouve les traces dans l’Inde du 3ème siècle avant, dans le christianisme proche-oriental bien sûr, mais aussi dans l’islam des 8ème au 10ème siècle, dans le confucianisme Song et même dans l’Afrique anti-esclaves du 17ème siècle. Le mouvement éclot en Europe en raison de l’autonomie politique des pays qui la composent et de la séparation acquise de haute lutte entre Dieu et César. Le Papisme a laissé dégénérer le savoir selon Hume ; au contraire, la séparation du spirituel et du temporel l’a régénéré. Le morcellement des puissances, allié à un espace culturel et commercial commun a rendu l’Europe foisonnante d’échanges matériels et spirituels ; les idées neuves ont circulé sans entraves. Tout au contraire des espaces unifiés à autorité affirmée, comme celui de la Chine.

Malgré les dérives et les excès, puissent les Lumières irradier le monde entier afin que l’être humain s’y épanouisse sans heurt. Ce petit livre de 126 pages est un bien beau livre. Une mine politique pour une grande partie du globe, si l’on y réfléchit.

Tzvetan Todorov, L’esprit des Lumières, 2006, Livre de poche 2007, 160 pages, €5.60

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André Gide sexuel

Il écrit à 19 ans (14 mai 1888) : « La mélancolie chez les Anciens, ce n’est pas dans la morne douleur de Niobé que je l’irais chercher, ni dans la folie d’Ajax – c’est dans l’amour leurré de Narcisse pour une vaine image, pour un reflet qui fuit ses lèvres avides et que brisent ses bras tendus par le désir… » p.13. Narcisse, c’est lui-même André, aspirant au fusionnel et ne trouvant que l’éphémère.

Quelques jours plus tard, le 17 mai, il a cet aveu en vers :

« Ne pourrais-je trouver ni quelqu’un qui m’entende

Ni voir quelqu’un qui m’aime et que je puisse aimer

Qui pense comme moi et qui comme moi sente

Qui ne flétrisse pas mon âme confiante

Par un rire moqueur, qui la pourrait briser ? » p.17.

« J’ai vécu jusqu’à vingt-trois ans complètement vierge et dépravé », avoue-t-il en mars 1893 p.159. C’est la Tunisie et l’Algérie, pour lui, qui le déniaise cette année-là en compagnie du peintre Paul Laurens ; il le contera dans Si le grain ne meurt. Il faudra que le printemps 1968 passe pour balayer cette odieuse contrainte sexuelle, morale et religieuse (mais elle revient avec l’islam !). Des ados d’aujourd’hui s’interrogent sur « dormir nu à 14 ans » (requêtes du blog). Gide leur répond, il y a déjà un siècle : « Sentir voluptueusement qu’il est plus naturel de coucher nu qu’en chemise » 18 août 1910 « bords de la Garonne ») p.647.

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Séparer radicalement la chair et l’esprit engendre la névrose, et le christianisme a été et reste un grand pourvoyeur de névrose. « Je ne suis qu’un petit garçon qui s’amuse – doublé d’un pasteur protestant qui l’ennuie » (2 juillet 1907) p.576. Haïr le désir pour adorer l’idéal n’est pas la meilleure façon de se trouver en accord avec le monde. « Le propre d’une âme chrétienne est d’imaginer en soi des batailles ; au bout d’un peu de temps, l’on ne comprend plus bien pourquoi… (…) Des scrupules suffisent à nous empêcher le bonheur ; les scrupules sont les craintes morales que des préjugés nous préparent » (septembre 1893) p.173. Freud nommera cela le Surmoi. Des « personnalités dont s’est formée » la sienne (1894) p.196, on distingue principalement des rigoristes et des austères : « Bible, Eschyle, Euripide, Pascal, Heine, Tourgueniev, Schopenhauer, Michelet, Carlyle, Flaubert, Edgar Poe, Bach, Schumann, Chopin, Vinci, Rembrandt, Dürer, Poussin, Chardin ».

Marié en 1895 à 26 ans avec sa cousine amie d’enfance Madeleine, de deux ans plus jeune que lui, il ne consommera jamais l’union, préférant de loin l’onanisme solitaire ou à deux (il a horreur de la pénétration et ne pratique pas la sodomie). Il est attaché à celle qu’il appelle le plus souvent Em dans son Journal (Em pour M., Madeleine, mais aussi pour Emmanuelle, ‘Dieu avec nous’). Il a pour elle « une sorte de pitié adorative et de commune adoration pour quelque-chose au-dessus de nous » (janvier 1890) p.116. Sa femme reste pour lui la statue morale du Commandeur, le phare pour ses égarements, la conscience du Péché.

Son grand amour masculin, en 1917 (à 48 ans), est pour Marc Allégret le fils de son ex-tuteur, 16 ans, dont il est conquis par la jeunesse plus que par la beauté : « Il n’aimait rien tant en Michel [pseudo pour Marc] que ce que celui-ci gardait encore d’enfantin, dans l’intonation de sa voix, dans sa fougue, dans sa câlinerie (…) qui vivait le plus souvent le col largement ouvert » p.1035. Cet amour du cœur et des sens pour Marc fera que sa femme brûlera ses trente années de correspondance avec elle, une part vive de son œuvre. Elle savait pour son attirance envers les jeunes, mais il s’agit cette fois d’une infidélité du cœur qu’elle ne pardonne pas.

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La peau, la nudité, est pour André Gide la jeunesse même ; ainsi regarde-t-il les enfants de pêcheurs se baigner en Bretagne (p.86), ou admire-t-il le David de Donatello : « Petit corps de bronze ! nudité ornée ; grâce orientale » (30 décembre 1895) p.207. « Ce contre quoi j’ai le plus de mal à lutter, c’est la curiosité sensuelle. Le verre d’absinthe de l’ivrogne n’est pas plus attrayant que, pour moi, certains visages de rencontre » (19 janvier 1916) p.916. Il note souvent ses éjaculations par un X, aboutissant parfois à une comptabilité cocasse : « Deux fois avec M. (Marc Allégret) ; trois fois seul ; une fois avec X (un jeune Anglais) ; puis seul encore deux fois » 15 juillet 1918, p.1071.

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André Gide est sensuel, mais surtout affectif ; il n’a de relations que mutuellement consenties, joyeuses, orientées vers le plaisir. Sa chasse érotique est surtout celle des 14-18 ans – ni des enfants impubères (dont il se contente dans le Journal d’admirer la sensualité), ni des hommes faits. Nombreuses sont ses expériences, avec les jeunes Arabes en Algérie, des marins adolescents à Etretat, un petit serveur de Biarritz, un jeune Allemand dans un train, des titis parisiens de 14 ans qui aiment « sonner les cloches », Charlot un fils de bourgeois parisien déluré de 15 ans, Louis un paysan des Alpes…

« Le portrait D’Edouard VI de Holbein (Windsor Castle) (…) Disponibilité de ce visage ; incertaine expression d’enfant ; visage exquis encore, mais qui cessera vite de l’être… » (février 1902) p.347

« Le portrait D’Edouard VI de Holbein (Windsor Castle) (…) Disponibilité de ce visage ; incertaine expression d’enfant ; visage exquis encore, mais qui cessera vite de l’être… » (février 1902) p.347

« Plus encore que la beauté, la jeunesse m’attire, et d’un irrésistible attrait. Je crois que la vérité est en elle ; je crois qu’elle a toujours raison contre nous. (…) Et je sais bien que la jeunesse est capable d’erreurs ; je sais que notre rôle à nous est de la prévenir de notre mieux ; mais je crois que souvent, en voulant préserver la jeunesse, on l’empêche. Je crois que chaque génération nouvelle arrive chargée d’un message et qu’elle le doit délivrer » (26 décembre 1921) p.1150. Il publiera Corydon, un livre un peu pensum sur le rôle civilisateur de l’homosexualité, en 1924, bien qu’il l’ait écrit dès 1910.

Mais il aura le 18 avril 1923 une fille, Catherine, d’une liaison avec Elisabeth Van Rysselberghe (p.1189). Et Marc Allégret se trouvera une copine passé vingt ans, avant de devenir un réalisateur reconnu grâce à Gide qui lui donne du goût et de la culture.

André Gide présente avec humour dans son Journal un plaidoyer pro domo : « Socrate et Platon n’eussent pas aimés les jeunes gens, quel dommage pour la Grèce, quel dommage pour le monde entier ! » p.1092. Il va même plus loin – ce qui va choquer les ‘bonnes âmes’ qui aiment se faire mousser à bon compte grâce à la réprobation morale : « Que de telles amours puissent naître, de telles associations se former, il ne me suffit point de dire que cela est naturel ; je maintiens que cela est bon ; chacun des deux y trouve exaltation, protection, défi ; et je doute si c’est pour le plus jeune ou pour l’aîné quelles sont le plus profitables » p.1093. Rappelons qu’il s’agit de relation avec des éphèbes – donc pubères actifs d’au moins 14 ans – qu’il ne faut pas confondre avec des « enfants », immatures et usés comme jouets. Comment dit-on, déjà, en politiquement correct ? « Pas d’amalgame ? »

André Gide, Journal tome 1 – 1887-1925, édition complétée 1996 Eric Marty, Gallimard Pléiade, 1748 pages, €76.00

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André Gide, Journal tome 1 – 1887-1925

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Un Journal d’écrivain est sa vie même sans brouillon. Mais hachée, incomplète, sucée par ses autres œuvres et publications. André Gide commence un Journal à 18 ans, en 1887 ; il ne le terminera – volontairement – qu’à 80 ans, en 1949. Ce premier tome en Pléiade offre les 38 premières années de Journal. Il a été complété, corrigé, rétabli. Partant de l’édition partielle 1889-1939 approuvée par l’auteur en 1939 chez Gallimard, il a été augmenté des publications antérieures et postérieures, des manuscrits de la Bibliothèque littéraire Jacques-Doucet et des cahiers et papiers de Catherine Gide. Les erreurs de dates et les fautes d’attribution de noms ont été corrigées d’après les manuscrits, les textes évacués concernant sa femme Madeleine et les noms propres des contemporains rétablis.

Ce Journal devient donc une œuvre à part entière. Il est l’existence faite littérature, miel élaboré de tous ces petits riens cumulés et distillés, inégaux ou insignifiants, mais qui prennent leur sens dans l’ensemble. « Absurde théorie qu’on inventa en France, d’après Gautier et Flaubert, qu’il faut séparer l’œuvre de l’homme comme si l’œuvre se plaquait sur l’homme en postiche, comme si tout ce qui est dans l’œuvre n’était pas dans l’homme auparavant, comme si la vie de l’homme n’était pas le soutien de ses œuvres, sa première œuvre » (16 janvier 1896) p.213. Sartre en a été impressionné et analyse, dans ses Carnets de la drôle de guerre en 1939 : « Il s’agit en somme de se jeter dans l’univers pour que l’univers vous renvoie votre image » (cité p.1321).

Le Journal ressort de l’histoire personnelle et de la psychanalyse, de l’individualité agissante et pensante, de la sociologie d’un milieu et d’une époque. Direct et cumulatif, il accompagne l’œuvre d’écrivain et d’éditeur. « Il me faut, par tous les moyens, lutter contre la dislocation et l’éparpillement de la pensée. C’est aussi pour cela que je me suis réattelé à ce journal » (2 janvier 1907) p.545. Il connait plusieurs départs, dus à plusieurs motivations. En 1887, il est celui d’un adolescent encore scolaire qui note des faits et des idées pour son premier roman, Les cahiers d’André Walter (1891) : « Il serait intéressant pour moi, plus tard, de retrouver comment les idées me sont venues, et de voir quelles sont les lectures ou les événements qui les ont fait naître » (25 août 1888), p.28. En 1902, c’est l’exemple de Stendhal, dès 1905 une habitude ponctuée de silences : « Un journal est utile dans les évolutions morales conscientes, voulues et difficiles » (8 octobre 1891) p.143. Les journaux de voyages sont tirés à part – et rétablis ici à bonne date. Entrainement à s’exprimer, « ce carnet, comme tous les autres ‘journaux’ que j’ai tenus, a pour but de m’apprendre à écrire rapidement » (4 juillet 1914) p.802.

Il n’est jamais facile de publier son Journal de son vivant, les contemporains s’offusquent des remarques ou jugements, l’épouse se trouve violée dans son intime, les mœurs particulières ne sont pas acceptées. L’intérêt, ou la gloire, ne peuvent qu’être posthumes, le décalage du temps permettant d’apaiser les susceptibilités et les chocs. Lorsque Madeline brûle en 1918 ses lettres de 30 années, c’est une partie de sa vie qui lui est arrachée. Il gardera dès lors sous clé ses carnets et cahiers, et désignera des exécuteurs testamentaires de confiance au cas où. Il effectuera même quelques publications confidentielles d’une douzaine d’exemplaires pour certaines parties auxquelles il tient le plus. Rien ne dira en effet assez les ravages de « la famille » sur les papiers non publiés des écrivains ! Honte sociale, pudeur personnelle, volonté morale de censure – ce ne sont qu’élagages et déformations pour paraître. Tolstoï et Nietzsche en ont été victimes, entre autres.

André Gide, de parents protestants et orphelin de père dès 11 ans, couvé par sa mère (elle meurt quand il a 26 ans), est un être complexe. Très sensible, il se met trop à la place des autres et reste souvent timide dans l’expression directe. Son écriture est en général apprêtée par souci de dire exactement les nuances de sa pensée, ce qui ne la rend pas toujours lisible. Dans le Journal, au contraire, il est le plus souvent sans apprêts. Même si la migraine ou la fatigue laissent parfois des phrases alambiquées courir ou des coupures abruptes survenir, force est de dire que la lecture de ces premières 1293 pages (sans les notes) est agréable. Le lecteur se trouve confronté à des textes variés et vivants, à une pensée par fragments qui se mûrissent et se complètent, en bref à un être perçu en devenir sur la durée. Ma première confrontation il y a une quarantaine d’années avec le Journal partiel, publié en édition ordinaire, ne m’avait pas laissé cette impression de finitude.

La personnalité de l’auteur s’y dévoile avec ses qualités d’âme, ses doutes métaphysiques et ses scrupules littéraires, sans oublier le désir qui le tourmente. Car Gide, jamais en accord social avec son être intime, est tourmenté entre sexe et religion, sans ce recours à l’absolution catholique qui permet toutes les frasques si la repentance suit. « Mon christianisme ne relève que du Christ. Entre lui et moi, je tiens Calvin ou saint Paul pour deux écrans également néfastes » (30 mai 1910) p.637. Le travers d’être seuls détenteurs légitimes de la Vérité révélée ne touche pas que les catholiques de son époque, il est un trait constant de toutes les sectes, y compris socialistes, libérales, écologistes ou islamistes : « La vertu doit rester leur monopole et tout ce que l’on obtient de soi sans le secours de patenôtres ne compte pas. De même, ils ne nous pardonnent pas notre bonheur : il est impie ; eux seuls ont le droit d’être heureux. C’est du reste un droit dont ils usent peu » (1er juillet 1923) p.1222.

La « Belle époque » était moins belle que rêvée, encore très corsetée, la bourgeoisie était moraliste et la société littéraire minuscule, vendant peu, fort envieuse des autres. « Dans le public, on ne connait de moi-même que la caricature et comme elle n’invite guère à me connaître mieux, l’on s’y tient. Que dis-je ? si même certains ont la curiosité de me lire, c’est avec un esprit si prévenu que le sens vrai de mes écrits leur échappe. Ils ne finiront par y voir que ce qu’on leur a dit qu’il s’y trouvait ; et par n’y voir plus autre chose » (3 décembre 1924) p.1266. Cette remarque est toujours actuelle – ô combien !

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Mais André Gide n’est pas que sexe en rut, il a nombre d’amis véritables (Ghéon, Pierre Louÿs, Jacques Copeau, Marcel Drouin, Charles du Bos, Paul Claudel, Philippe Berthelot, Roger Martin du Gard, Jacques-Emile Blanche, Paul Laurens, Francis Jammes, Paul Valéry, Jean Schlumberger, Théo Van Rysselbergue, les parents et les enfants Allégret…) ; il élève chiens, chat et même oiseau à Cuverville en Normandie ; il s’intéresse aux métayers et à leurs enfants, faisant servir une soupe populaire durant les restrictions de 1914-18 ; il se mobilise en 1914 pour les réfugiés belges et parraine activement un Foyer d’accueil ; il édite les talents nouveaux via la NRF (Aragon, Breton, Montherlant), aide les jeunes à trouver leur place dans la société et donne des leçons ou des lectures aux petits. Tristan Bernard et un comité d’autres intellectuels vont même jusqu’à proposer à Gide en août 1914 de s’occuper des 12-18 ans désœuvrés à Paris ! (p.843) – il décline… Ce Journal nous permet de découvrir un Gide humain, d’une bonté naturelle qui ne se réduit ni à ses désirs, ni à son devoir. « Je n’ai écrit aucun livre sans avoir eu un besoin profond de l’écrire » p.661 ; de même est-il dans les relations humaines. Il évoque en lui « le don de sympathie qui, toute ma vie, a fait mon heureux tourment et ma plaie », p.1157.

Il ne renonce pas pour cela à juger : « Plus passionné qu’intelligent », dit-il d’un certain Jean-Marc Bernard, poète et critique maurassien heureusement oublié ; « prodigieusement peu cultivé, comme tous ces nationalistes qui, sous prétexte de cultiver uniquement leur terre et leurs morts, ignorent à peu près tout le reste du monde » (7 mai 1912) p.726. S’il s’étend longuement sur l’angoisse de 1914, « on achète huit journaux par jour » (12 août 1914) p.835, il n’évoque même pas l’armistice de 1918. Car « voici que s’établit un poncif nouveau, une psychologie conventionnelle du patriote, hors quoi il ne sera plus possible d’être ‘honnête homme’. (…) Chacun a peur de rester en retard, d’avoir l’air moins ‘bon Français’ que les autres » (15 août 1914) p.837. Brexit et Trumpisme rivalisent avec Poutinisme et Erdoganisme pour patrioter à tout va. Et les Français, toujours à la traîne mais très scolaires, vont probablement suivre… Relire ces pages de Gide en pleine mêlée a quelque chose de salubre pour l’esprit.

Gide, lui, voyage et lit beaucoup, en français mais aussi en allemand, en anglais, en italien ; il joue régulièrement de la musique, traduit des livres. Il s’intéresse au monde et à tout le monde. Il n’est pas pour cela universaliste béat comme nos intellos bobos. Cosmopolite parce qu’il goûte le monde entier, il n’aspire pas à imposer la morale unique des élites occidentales (de moins en moins) sûres d’elles-mêmes. Ainsi lors d’un voyage : « C’est de Turquie qu’il est bon de venir, et non de France ou d’Italie, pour admirer autant qu’il sied le miracle que fut la Grèce ». Il éprouve « une aversion » pour la Turquie, qui n’a rien d’européen ni d’exotique : « Dans cette malheureuse Anatolie, l’humanité est non point fruste, mais abîmée », écrit-il (mai 1914) p.785.

L’ailleurs des lieux, des gens et des pensées lui permet une vue plus juste de la France. « Peuple oratoire, habitué à se payer de mots, habile à prendre les mots pour les choses et prompt à mettre des formules au-devant de la réalité » dit-il le 8 octobre 1915. Il ne s’en excepte pas, en tant qu’intellectuel ‘indigné’ : « Pour averti que je sois, je n’échappe pas à cela et reste, encore que le dénonçant, oratoire » (p.894). Encore en est-il conscient, de même que des qualités au revers des défauts : « Nul plus que le Français, en général, ne vit pour les autres, ou en fonction des autres, ou par rapport aux autres ; de là tout aussi bien sa vanité, sa politesse, son amour de la politique, la prise qu’il offre à l’émulation, la peur du ridicule, le souci de la mode, etc. » (5 février 1916) p.925.

Sur ceux qui se piquent d’être écrivains (à méditer par les actuels !) : « Oui, je crois que l’application manque beaucoup plus souvent que le don. L’insuffisance d’application provient souvent d’un doute sur sa propre importance ; mais est due plus fréquemment encore à une suffisance excessive » (1er mars 1918) p.1060. Et de mettre en garde : « J’appelle ‘journalisme’ tout ce qui sera moins intéressant demain qu’aujourd’hui » p.1160.

« Bien peu de gens aiment vraiment la vie ; l’horreur du changement en est preuve. Ce qu’on aime le moins changer, avec son gîte, c’est sa pensée. Femme, amis, cela passe ensuite ; mais gîte et pensée, c’est une trop grande fatigue. On s’est assis là ; l’on s’y tient. On meuble alentour à sa guise, en faisant tout à soi très ressemblant, on évite qu’il contredise ; c’est un miroir, une approbation préparée ; dans ce milieu l’on ne vit plus, l’on s’invétère. Bien peu, je vous assure, aiment vraiment la vie » p.306. Ecrit en 1900… c’est non seulement toujours d’actualité, mais de plus en plus, tant Facebook, Google et les réseaux sociaux vous renvoient en miroir ce que vous laissez de traces ! Décidément, ce Journal est aussi une lecture utile pour notre temps.

André Gide, Journal tome 1 – 1887-1925, édition complétée 1996 Eric Marty, Gallimard Pléiade, 1748 pages, €76.00

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Henry James, Les Européens

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Roman après avoir été feuilleton, ce livre « court » (selon les critères de James – quand même 169 pages en Pléiade), développe une « esquisse » d’intrigue en vue de mariage. Cela aurait pu être une pièce de théâtre tant l’unité de temps, de lieu et d’action est respectée. Henry James l’enrobe en roman pour tenir les quatre numéros de la revue qui lui commande (The Atlantic Monthly), tout en exigeant de lui une fin heureuse. C’est dire combien la liberté lui est comptée.

L’action se situe en Nouvelle-Angleterre, dans la banlieue campagnarde de Boston vers 1840. Durant quelques semaines, Eugenia – baronne allemande Münster – et son frère Félix – peintre bohème – viennent depuis l’Europe visiter leurs cousins restés Américains. C’est entre la grande maison de bois de la famille Wentworth et le cottage qui leur appartient au bout du jardin, où loge Eugenia et Félix, que se tisse l’intrigue.

Répudiée pour raisons politiques après un mariage « morganatique » (mot qui fait jaser la province bostonienne), Eugenia cherche à quitter cette Europe qui a déçu ses ambitions et à épouser une fortune américaine. Mais la société est loin d’être la même et la grande dame, qui brillait à Vienne et à Paris, effraie et intrigue à Boston. Elle préférera repartir en Europe, où elle est quelqu’un, plutôt que de moisir dans l’ennui quaker de la « bonne » société de Nouvelle-Angleterre.

C’est paradoxalement son jeune frère Félix (presque trente ans) qui va se fixer, alors qu’il avait tout du nomade sans attaches. Il séduit Charlotte, l’une des filles Wentworth, qui avait été vouée par son père au pasteur Brand. Mais celui-ci est aussi sérieux que prude, et la pauvre Charlotte s’étiole rien qu’en le regardant vivre. Félix, à l’inverse, est toujours joyeux, optimiste à tout crin.

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Outre les personnages, qui ont chacun leur caractère bien décrit, l’enjeu est le choc des cultures entre la vieille Europe des plaisirs et la Nouvelle-Angleterre du devoir. Les vertus ont leur revers : le plaisir égaie l’existence et donne le bonheur – mais au prix du superficiel ; le devoir rend l’existence terne et triste, mais assure une forme de bonheur minimal, transitoire, de quiétude avisée. Après y avoir goûté, Eugenia recule, et Félix transgresse. Elle va repartir, lui va épouser Charlotte et l’emmener loin de ce milieu de serre où toute jeune fille est vouée au rôle de plante en pot où il lui faut tenir son rang, assurer sa réputation et reproduire des enfants conformes.

Le style n’est pas le fort de Henry James. La première phrase, déjà, est bourrée d’adjectifs et la page 468 (Pléiade) enfile trois métaphores douteuses à la suite !

Les adjectifs sont une orientation contrainte du lecteur par l’auteur. Ils donnent ce qu’il faut penser des objets, sans les présenter tels qu’en eux-mêmes, dans leur indifférence de choses. « Un étroit cimetière au cœur d’une métropole affairée et indifférente, vu des fenêtres d’un hôtel sinistre, ne constitue jamais un objet réjouissant pour l’esprit, et ce spectacle l’est moins encore lorsque les tombes moisies et les ombrages funéraires viennent de recevoir linefficace rafraîchissement d’une neige terne et humide ». Un bon auteur ne qualifie pas les choses, il les met en situation de façon à ce que le lecteur les qualifie par lui-même. Henry James enchaîne les actions pour décrire les caractères des gens, mais il a du mal avec les paysages. Il semble que le décor ne l’intéresse pas, qu’il n’est qu’un écrin pour les âmes. A l’inverse d’un Flaubert, par exemple, qui enveloppe ses personnages par les paysages, lesquels accompagnent leurs sensations, leurs sentiments et leurs idées.

Les métaphores, enfilées comme des perles d’un goût qui laisse dubitatif, sont là pour signifier combien Robert Acton aurait bien épousé la baronne Eugenia, mais qu’il a réticence à le faire. « Sa condition de célibataire fût, en un sens, une citadelle » – qu’il devrait abaisser pour la baronne Münster, afin de la rendre prisonnière. « Si les multiples grâces de celle-ci étaient (…) les facteurs d’un problème d’algèbre… » – il lui faut chercher la mystérieuse quantité inconnue. « Il avait le sentiment d’avoir été forcé de quitter un théâtre pendant la représentation d’une pièce remarquablement intéressante » – tout en restant spectateur et non acteur. De la prison à l’inconnu mathématique en finissant par une intrigue de théâtre – gageons que ledit Robert Acton se trouve habillé (et mal fagoté) pour l’hiver ! Il aurait été plus simple de le dire.

Si le style n’est pas à la hauteur, les personnages ont un caractère fouillé. C’est ce qui passionne manifestement Henry James, qui met en scène surtout le jeu des regards. Car, s’il n’est pas convenable de tout dire, le corps même signifie. Bien sûr, il ne parle que de la société qu’il connait, les grands bourgeois et les aristocrates, et le portrait habituel qu’il donne est qu’ils sont toutes et tous beaux et bien faits, avec quelques nuances que nulle morale ne pourrait réprouver. Félix : « Il avait vingt-huit ans, était de petite taille, mince et bien fait » p.366. Eugenia : « son visage était fort intéressant et agréable » bien qu’elle eût 33 ans et « le teint fatigué, comme disent les Français » p.363. Une fois passé ce cap idéaliste convenu, chacun est fouillé jusqu’à l’âme dans ses actions, ses pulsions, ses affections et ses considérations.

Les Wentworth se conduisent en toutes choses selon « le ton de l’âge d’or » (biblique) : « rien pour l’ostentation et très peu de chose pour (…) les sens ; mais une grande aisance, et beaucoup d’argent à l’arrière-plan » p.388. Une « discipline » (p.422) du devoir sur cette terre en attendant les (hypothétiques) félicités du ciel : « Considérer un événement crûment et sommairement sous l’angle du plaisir qu’il était susceptible de leur apporter constituait un exercice intellectuel presque totalement étranger à la conscience des cousins américains de Félix Young, et qu’ils ne soupçonnaient guère d’être largement pratiqué par quelque catégorie que ce fût de la société des humains » p.399. Fanatisme de la foi, sentiment de supériorité morale, courte vue – telles sont les caractéristiques de la société bostonienne. « Il a décidé que c’était son devoir, son devoir de faire précisément cela – rien de moins que cela. Il s’est senti exalté ; il s’est senti sublime. C’est ainsi qu’il aime se sentir », dit Gertrude, l’autre fille Wentworth du pasteur Brand p.518. Le bonheur se niche dans le devoir, surtout pas dans le plaisir. Et l’auteur se délecte de ce contraste.

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Mais déjà la génération qui vient pousse la vieille société quaker, telle la cousine Lizzie, 20 ans, impertinente et directe, ou Clifford, le fils de 20 ans lui aussi, ironique et timide faute de pouvoir ressembler à son père qui s’érige en statue du Commandeur : « Mr. Wentworth était généreux, et il le savait. Il éprouvait du plaisir à le savoir, à le sentir, à constater que cela avait été remarqué ; et ce plaisir était la seule forme tangible de vanité que le narrateur de ces incidents pourra lui imposer » p.405. L’auteur ironise sur cette bonne conscience bourgeoise… dont on peut noter que nos bourgeois bohèmes restent largement dotés ! La génération nouvelle des Lizzie et Clifford sont plus contrastés. « Lorsque vous n’êtes pas extrêmement inconvenants, vous êtes terriblement convenables » dit au garçon la baronne p.464. On peut noter que la même attitude régit la façon de boire de l’alcool aux Etats-Unis : ou se bourrer pour faire le vide, ou rester abstinent par devoir religieux, moral ou hygiénique. Cet écart culturel profond avec la vieille Europe caractérise la terre promise américaine. De même que la vivacité d’esprit : « La langue de Félix se mouvait de toute évidence beaucoup plus rapidement que l’imagination de ses auditeurs » p.513.

Le héros du roman est Félix – dont le prénom signifie l’heureux. Il déclenche par sa joie permanente les ressorts coincés des autres et les incite à faire ce qu’ils n’auraient jamais osé : de nombreux mariages se feront dans son sillage, ce que l’auteur décrit avec un amusement détaché. Lui aussi était Américain de la bonne société de Nouvelle-Angleterre ; mais il a vu du pays, vécu en Europe, et porte sur ses compatriotes trop sérieux un regard décalé, ironique.

Mais le personnage principal est sans conteste Eugenia sa sœur, trop grande dame pour se satisfaire de la quiétude campagnarde dans une ville de province. Enigmatique et séduisante, la baronne révèle une fêlure intime ; elle ne fera jamais qu’un mariage déclassé tant son esprit vogue au-dessus des convenances de son temps et de la condition inférieure de la femme – bénie par le christianisme. Acton l’expérimente, mais recule ; elle est trop non-conventionnelle pour son goût, même frotté de Chine où il a fait des affaires.

Cette pastorale américaine est une leçon aux Américains, et un plaisir de lecture pour les Européens (le roman aura plus de succès en Angleterre qu’en Nouvelle-Angleterre…). Psychologie et intrigue entrelacent les cœurs et une chatte n’y retrouverait pas ses petits… jusqu’au dénouement, sur le ton léger d’une douce moquerie.

Henry James, Les Européens – esquisse, 1878, Points 2009, 239 pages, €9.60

Henry James, Un portrait de femme et autres romans, Gallimard Pléiade 2016 édité par Evelyne Labbé, 1555 pages, €72.00

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Flaubert, la Tentation de saint Antoine 1849

flaubert tentation de saint antoine 1849
Cette œuvre baroque et peu lisible aujourd’hui est une première Tentation. Œuvre de toute une vie, remise inlassablement sur le métier, une autre paraîtra en 1874, plus réfléchie et plus posée. Mais, en ce premier jet, Flaubert déverse tous ses sentiments sur la vie et la mort, la croyance et la science, les passions et leur néant.

Dieu est-il possible ? S’il est le Créateur de tout ce qui existe, pourquoi le mal ? pourquoi la liberté ? pourquoi la mort ? S’il a créé les désirs, pourquoi les a-t-il aussitôt interdits ? S’il est Dieu unique, pourquoi les trois personnes ? « La Logique : Et où était le Fils [lors de la Création du monde] ? à ses côtés ? en lui ? en-dessous ? Dans ce temps-là, était-il le Christ ? Puisque le Christ était homme et qu’il n’y avait pas d’hommes… et l’Esprit, que faisait-il ? » Le jeune Gustave, à 28 ans, sort à peine d’un orage de passions ; il livre dans cette œuvre les désirs dont il veut se méfier.

brueghel jeune tentation de saint antoine a inspire flaubert

L’idée d’écrire une pièce de théâtre (la grande mode du temps) lui est venue lors de son voyage en Italie, devant le tableau de Bruegel le jeune intitulé La tentation de saint Antoine. Il a aimé le spectacle de tous ces monstres juxtaposés et ces femmes forcément nues, chacun dans leur logique propre – tous créés par le même Créateur, mais agissant dans un chaos diabolique. « Antoine : Le mal, c’est ce qui est défendu par Dieu. La Logique : A coup sûr ! tel que l’homicide, l’adultère, l’idolâtrie, le vol, la trahison et la rébellion contre la loi. C’est pour cela qu’il a ordonné à Abraham de sacrifier Isaac qui était son fils, à Judith d’égorger Holopherne qui était son amant, à Jahel d’assassiner Sisara qui était son hôte, à tout le peuple d’exterminer les autres peuples, de massacrer les animaux, d’éventrer les femmes enceintes ; c’est pour cela qu’il a fait forniquer Abraham avec Agar, Osée avec la courtisane, le serpent avec Eve, le Saint-Esprit avec Marie ». Flaubert se lâche, l’anticléricalisme ne fera que monter avec le siècle contre les catholiques conservateurs. Une leçon pour aujourd’hui contre les islamo-sectaires.

De retour à Paris, il achète une gravure de Callot représentant elle aussi la Tentation. Il songe devant elle aux antithèses de l’existence : l’enfant et le vieillard, la vie et la mort, Dieu et le diable, le temps qui passe et use. La réponse de la religion est aussi elliptique qu’insatisfaisante : « Croire toujours. Prier encore. Souffrir beaucoup ».

callot Tentation de Saint Antoine

Ce déversoir qu’il méditera longtemps, documentera des mois en bibliothèque et passera quatre mois à coucher et raturer, est aussi une étape de sa propre vie. Il hésite entre les tentations du monde et la vie en marge de l’artiste, entre les salons et la réclusion, les frivolités sociales et le nécessaire recul pour créer une œuvre. Puisque ses désirs sont démesurés (comme tous les désirs, sans limites ni fin), seule l’imagination peut les assouvir, bridée par rien, à peine par la décence (mais on peut trouver des périphrases ou suggérer sans le dire).

Antoine est donc l’humanité désorientée qui croit au ciel sans vivre pleinement sur la terre, qui se veut pure et tempérante mais que la folle du logis tourmente sans cesse. Pourquoi aimer ? pourquoi savoir ? pourquoi agir ? « Le chrétien n’est pas sur la terre pour en cultiver les joies, pour les donner, ni les recevoir, sa vie à lui est large et détachée. Il a la foi pour épouse, le monde pour famille, la pénitence pour patrimoine. Il doit continuellement sentir dans son âme quelque chose de béant et d’inassouvi, quelque chose qui déborde l’existence et qui n’y puisse appartenir. Affamé du ciel, il perdrait le désir de Dieu si la terre une seule fois pouvait rassasier son espérance ».

flaubert a 25 ans

L’ascète égyptien Antoine a fondé l’érémitisme chrétien au IVe siècle ; ses reliques, ramenées de Terre sainte, sont à Saint-Antoine-l’Abbaye en Dauphiné. L’antiquité tardive offrait à Flaubert une époque de transition foisonnante entre l’ancien monde païen et notre nouveau monde chrétien. Une époque de doutes, de réflexions intenses, de débats passionnés. Il met en scène les Hérésies pour argumenter, les sept péchés capitaux plus deux qu’il ajoute avec la modernité : la Logique et la Science. Il crée des hallucinations comme transitions entre l’ancien et le nouveau, le monde de la matière où tout était à sa place et le monde de l’esprit où tout va dans tous les sens. La Science contre la Foi : « Tu es la négation, l’étouffement, la haine. Moi je suis le grand amour inquiet qui s’avance pas à pas dans le chemin de l’esprit que tu plais à bouleverser ».

Pour le style, il choisit la couleur, il suggère par l’excès. Sa profusion baroque se déroule en phrases clamées, ciselées avec une gourmandise dont il se délecte à la lecture. Le texte est confus, symboliste, indigeste. Le jouer serait complexe et lassant, le cinéma pourrait peut-être en tirer quelque effet avec une débauche d’effets spéciaux, en raccourcissant et simplifiant…

Mais Flaubert était de son temps et avait un tempérament. Avant d’être critique envers le premier et de dompter le second, il s’est laissé aller à une rêveuse exubérance, cette tentative de Tentation. Pas facile à lire aujourd’hui, j’ai sauté de nombreuses pages. Mais c’est du Flaubert, toujours intéressant car rien n’est à jeter de son œuvre.

Gustave Flaubert, La Tentation de saint Antoine, 1849, Forgotten Books 2016, 350 pages, €12.81
Format Kindle

Gustave Flaubert, Œuvres complètes tome 2 – 1845-1851, Gallimard Pléiade 2013, 1680 pages, €72.00

Gustave Flaubert chroniqué sur ce blog

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Hermann Hesse, Le loup des steppes

hermann hesse le loup des steppes

Narcisse est peut-être, avec Prométhée, le mythe essentiel de la culture occidentale. L’homme est toujours au centre du débat et, lorsqu’il n’a plus rien à conquérir par son corps, à créer avec son cœur et son âme, il ressent le mal de vivre. Il semble que nous, Occidentaux, ne puissions nous trouver bien dans notre peau que dans les périodes agitées et féroces où l’action et la lutte nous extirpent de nous-mêmes.

Lorsque règnent le calme et la paix, le guerrier qui dort au fond de tout être un peu noble s’ennuie, il s’étiole comme un fauve en cage. C’est alors qu’il se tourne vers l’intérieur, avec angoisse, dans l’impossibilité qu’il est de se fuir dans le combat ou l’action. Les ères de prospérité bourgeoise mettent en fureur les meilleurs. Ils savent trouver les mots qui cinglent sans pitié ces valeurs médiocres de bêtes à l’étable. Ils recréent les conflits pour se sentir vivre, ferraillant de leur plume ou s’engageant dans des causes sans espoir, ou bien fuyant la réalité grise dans les paradis artificiels.

Lorsqu’ils sont lucides et qu’ils voient la faillite qui les guette, ils écrivent un livre. Parce qu’ils sont les plus conscients et les plus détachés, ils saisissent mieux le tragique de la condition humaine. Ces livres-là sont souvent des chefs-d’œuvre car ils blessent directement nos fibres sensibles. Tel est ‘Le loup des steppes’.

Durant ces années que l’on a appelées « folles », après la plus absurde et la plus meurtrière des guerres fratricides, un homme se cherche. Il s’appelle Harry Haller. C’est un intellectuel, tenté par la pureté glacée de la raison, un solitaire, un loup parmi les hommes. Il rencontre un soir son opposé féminin, Hermine, solitaire elle aussi, mais tentée par la futilité des plaisirs. Du choc de ces deux êtres l’un sur l’autre naît l’étincelle. Ce sont des pages frisant le fantastique et le surréel. En leitmotiv tout au long de l’ouvrage revient la nostalgie de l’unité, de l’équilibre, de l’harmonie des êtres et de leur mille facettes, cette question fondamentale de l’humain.

La tentative de réponse qui est faite à cette interrogation à la fin du livre rappelle Nietzsche, qui a fortement influencé l’auteur : la joie, l’amour et le rire vont pouvoir opérer la synthèse des mille images diffractées de l’être. Le rire permet de distinguer l’essentiel de l’accessoire, l’or pur dans le minerai brut. A chacun de définir cet « essentiel » d’après le passé qui l’a formé et le devenir qu’il désire au fond de lui. Mais cela doit conduire à l’harmonie de l’être, pas à l’hypertrophie d’une partie. L’intellect est indispensable, mais l’intellectualité pure est une impasse ; les plaisirs sont indispensables, mais le culte du sexe et des sens est futile. L’essentiel est l’extase d’une belle musique ou d’une haute pensée, mais aussi la fraternité vivante et l’exaltation de la danse, la méditation solitaire et aussi la communion dans la foule. Avec, comme juge des valeurs, la moquerie de soi-même. Zarathoustra disait : « J’ai canonisé le rire. »

Voici le fond du roman. Mais sa lecture est un constant délice par les remarques aiguës sur l’intellectuel, le nihilisme, sur notre époque et sur la bourgeoisie qui la domine, sur les « mille facettes » de l’homme et sur l’équilibre indispensable.

Harry, le loup des steppes, est un intellectuel, mais il s’aperçoit que l’intelligence pure conduit au nihilisme. Il se trouve écartelé entre les aspirations et les interdits qui lui viennent tous deux de son éducation stricte et manichéenne, empoisonnée de christianisme. A la charnière de deux époques, il est incapable de se fondre dans l’univers bourgeois dont il sait la pesante médiocrité, il est prisonnier de la fiction du moi qu’il schématise en deux tendances qui se contredisent : le loup et l’homme. Son chemin initiatique lui fait découvrir la sagesse, qui est l’équilibre par le rire. Il apprend que l’homme n’est pas unité divisée, mais chaos aux milliers d’images qu’il appartient à sa volonté d’ordonner.

Harry est un homme qui pense : « Plus réfléchi que le reste des hommes il avait, en touchant les choses de l’esprit, cette souveraineté presque glacée de ceux qui n’ont plus besoin que des faits, qui ont pensé, qui savent ; seuls peuvent se montrer ainsi les vrais intellectuels qui ont chassé toute espèce d’ambition, qui n’ont jamais envie de briller, qui, ne songent même pas à persuader, à avoir raison, à avoir le dernier mot » (p.11). L’instruction a germé en culture. Les connaissances ne sont plus acquises pour l’érudition vaniteuse de nouveau riche qu’elles permettent, mais elles se sont organisées, hiérarchisées dans un système du monde. Le savoir n’est plus but en soi mais simple moyen, un outil de compréhension du monde.

Mais l’intelligence pure détruit tout plaisir ; son analyse est impitoyable et dissolvante. Comme une machine sans contrôle, elle fonctionne à vide, elle dissèque tout ce qui passe à sa portée avec l’absurdité d’un outil qui s’emballe. A ne vouloir agir qu’à l’aide de la froide raison, on perd tout élan, tout désir, toute volonté. Tout vaut tout, tout est relatif, tout se discute et se teste. L’intellectuel pur se mure dans une solitude suicidaire, détaché de toute réalité matérielle et de toute vie charnelle, comme le savant de Paul Bourget.

Pour Nietzsche, le nihilisme résulte de l’interprétation « technique » du monde. Le sujet se trouve séparé de son corps, celui-ci rejeté dans les ténèbres extérieures. Arraché de tout le matériel qui l’enracine dans le monde ici-bas et la vie, le sujet ne se trouve plus défini que par une intériorité postiche, vide et sans détermination – arbitraire. L’intériorité de la conscience, notion métaphysique, est un premier pas vers les idées pures de Raison, de Dieu, considérées comme guides des actes. Quand cette falsification s’écroule par l’analyse impitoyablement logique de la raison, quand Dieu est mort ou que survient la faillite de l’interprétation exclusivement historique des valeurs, l’homme n’est plus qu’extériorité. Il n’est plus qu’un point où viennent converger diverses lignes de détermination : naissance, milieu social, culturel, historique, etc. Déraciné, gratuit, privé de raison d’être, il se demande pourquoi vivre. Il est alors mentalement un « suicidé ».

Les suicidés ne sont pas ceux qui se suicident, ni même ceux qui en auraient le désir. Les suicidés mentaux au sens de Hermann Hesse vont rarement jusqu’à cette dernière extrémité. Au contraire, ils sont e« des êtres qui se sentent coupables du péché d’individualisation, comme des âmes qui ne croient plus avoir pour but de leur vie leur développement et leur achèvement, mais leur absorption, leur retour à la Mère, à Dieu, au Tout. » Comme des enfants sevrés de leur nourrice et frustrés du contact affectueux de leur mère, les « suicidés » sont des déracinés, des réprouvés, des désespérés. Privés de cette animalité que leur éducation rejette, ils errent dans le désert de la raison pure. Violemment déséquilibrés, ils quêtent leur moitié perdue, avec la nostalgie profonde de l’unité d’être.

Ils sont des aliénés, des martyrs. Ainsi est le loup des steppes : « Sa maladie n’était pas due à des défaillances de sa nature mais, au contraire, uniquement à sa surabondance de dons et de forces. Mais il n’avait pas su les accorder et sa violence n’avait pas atteint à l’harmonie. Je reconnus que Haller était un génie de la souffrance, qu’il avait en lui, au sens de Nietzsche, une aptitude à souffrir infinie, terrible, géniale. C’est pour cela aussi que son pessimisme n’était pas fondé sur le mépris du monde, mais sur le mépris de lui-même ; quelques impitoyables et mortels que furent ses persifflages de telles personnes, de telles institutions, jamais il ne s’en exemptait. » Ce divorce pathétique entre sa raison et son corps résulte de son éducation, toute imprégnée de christianisme. Ses parents l’aimaient, mais ils étaient stricts et dévots ; ils fondaient l’éducation – à l’allemande – sur la nécessité de briser la volonté.

Harry, trop fort, trop dur, trop fier, trop intelligent, est arrivé à l’âge adulte avec sa volonté intacte, mais irrémédiablement blessé et déchiré : au lieu de la briser, son éducation n’est parvenue qu’à lui faire haïr sa volonté. Obsédé d’« amour du prochain » inculqué depuis sa tendre enfance, Harry, malgré les efforts héroïques qu’il déploie, ne parvient pas à aimer les autres. Sa lucidité est trop aiguë, sa puissance trop forte. Écartelé entre ses principes et sa nature, il se hait lui-même et ne se considère que comme une bête dissimulée sous un vernis d’éducation : un loup à peine humanisé.

Harry Haller, double de Hermann Hesse, vit dans sa chair la maladie de son temps : le loup des steppes ne peut aimer « ce contentement, cette absence de douleur, ces jours supportables et assoupis, où ni la souffrance ni le plaisir n’osent crier, où tout chuchote et glisse sur la pointe des pieds. » Univers d’équilibre, certes, mais d’équilibre médiocre, anémié, mortel : l’univers du couci-couça. Si la bourgeoisie subsiste, c’est grâce à tous les loups des steppes, « natures puissantes et farouches », mais « détenus du bourgeoisisme ». Tels sont, par exemple, la plupart des artistes, qui méprisent l’esprit bourgeois mais ne font rien pour le combattre, le renforcent et le glorifient parce qu’incapables de s’en sortir. « Seuls les plus forts d’entre eux pourfendent l’atmosphère du monde bourgeois et atteignent au cosmique. » Ce sont les tragiques, dont le rire absolu brise toutes les barrières et ne laisse aucun préjugé intact. Les loups des steppes manient seulement « l’humour », qui « reste en quelque sorte bourgeois, bien que le bourgeois véritable soit incapable de le comprendre. L’idéal disparate et enchevêtré de tous les loups des steppes, se réalise dans la sphère imaginaire.

Il n’est pas anodin que les termes d’humour et de sport, pour qualifier le comportement gentleman, soit né en Angleterre, pays du bourgeois par excellence. Il n’est pas anodin non plus que cette critique du bourgeois soit surtout allemande, sa démographie galopante au XIXe siècle a renforcé dans la société les idées de la jeunesse. Cet âge de la vie aime l’action et la passion, il est bien loin du monde tranquille et bourgeois ; il aime les certitudes et l’enthousiasme, il est bien loin du relativisme et de la prudence. Au contraire de l’humour, qui réconcilie les contraires, le tragique est radical. Il est un rire d’enfant un rire « innocent » et, par là, révolutionnaire. L’enfant est le seul à dire que le roi est nu. Il est l’expression de la Grande santé nietzschéenne qui se moque de tout, car la surabondance de forces rend joyeux et léger. La joie est la manifestation immédiate de la vitalité. La joie est moquerie, détachement, et en même temps affirmation, amour, volonté. Cette dualité intrinsèque lui donne son caractère tragique : rien ne mérite d’être fait, aucune cause d’être défendue, et cependant toute action est nécessaire, désirable, toute cause défendable.

C’est ainsi qu’à la fin de sa quête, le loup des steppes découvre la fiction du moi : « Quand Harry se sent homme-loup et se croit composé de deux éléments opposés, ce n’est qu’un mythe simplificateur. » La dialectique de Hegel, en tant que simplification grossière de la réalité, se trouve ici critiquée. « Harry ne procède pas de deux êtres, mais de cent, de mille. Sa vie oscille (comme celle de chacun) non pas entre eux pôles, comme par exemple l’instinct et l’esprit, ou le débauché et le saint, mais entre des milliers de contrastes, entre d’innombrables oppositions. » La fiction du moi a été inventée par les idéalistes de l’antiquité qui ont pris pour point de départ l’unité visible du corps. « En réalité, aucun moi, même le plus naïf, n’est une unité, mais un monde extrêmement divers, un ciel constellé d’astres, un chaos de formes, d’états, de degrés, d’hérédités et de possibilités. » Les poètes de l’Inde ancienne, dont Hermann Hesse est imprégné, ignoraient cette notion du moi : leurs héros ne sont pas des personnes mais des « faisceaux de personnes, des séries d’incarnations. »

« Ce que les hommes entendent par la notion d’humain est toujours une convention bourgeoise ; comme telle, elle est périssable. Certains instincts des plus brutaux sont méprisés et honnis par cette convention, une parcelle de conscience civique, de moralité et de « débestialisation » est obligatoire, un brin d’esprit est non seulement permis, mais exigé. L’homme de cette convention est, comme tout idéal bourgeois, un compromis. Il est un essai timide et ingénument malin de berner la méchante aïeule Nature, de même que l’ennuyeux ancêtre Esprit, et de garder entre eux deux la moyenne confortable » (Traité XXV).

Il faut relire ‘Le Loup des steppes’. Il est l’un de ces rares livres qui touchent le fond de l’homme.

Hermann Hesse, Le loup des steppes, 1927, Livre de poche 1991, 224 pages, €6.10

e-book format Kindle, €4.99

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Histoire du Christianisme, des temps modernes à nos jours

alain corbin histoire du christianisme

Les temps modernes, du 16ème au 18ème siècle, l’apprentissage du pluralisme ?

La Réforme fait creuser le dogme : Érasme et Luther, liberté ou servitude de l’être humain ? « Luther et Calvin rompirent avec l’Église catholique parce qu’ils l’accusaient d’être pélagienne. Pour eux, l’homme ne pouvait être justifié devant Dieu que par la grâce et la foi, non par ses œuvres, car il était dépourvu de mérites à cause de sa nature corrompue. Le protestantisme a donc été, au départ, un retour résolu à un strict augustinisme, y compris chez Calvin, à la doctrine de la prédestination » p.126.

La doctrine du moine anglais Pélage était que la grâce de Dieu n’est pas accordée pour chaque acte isolément, mais consiste dans le don du libre arbitre, dans la connaissance de la loi divine et de la doctrine chrétienne. Le libre arbitre ne saurait exister s’il a besoin du secours de Dieu, donc chacun possède dans sa volonté le pouvoir de faire ou de ne pas faire une chose. La grâce divine nous est attribuée selon nos mérites. Le pardon est accordé aux repentants, non en vertu de la miséricorde de Dieu, mais selon leurs mérites et leurs efforts, quand, par leur pénitence, ils se sont rendus dignes de pardon.

Les radicaux des réformes veulent aller jusqu’au bout de l’Écriture. Calvin, évêque d’Amiens avant de s’exiler à Genève, prône élection, vocation et travail. La voie moyenne anglicane est une lente construction. Rivalités et combats marquent l’époque : Ignace de Loyola et l’aventure jésuite, les Inquisitions, les liturgies nouvelles, la mystique du cœur, du feu et de la montagne, la mystique de l’Incarnation et de la servitude, le jansénisme entre séduction rigoriste et mentalité d’opposition.

Il s’agit aussi d’évangéliser et d’encadrer le monde. « Ignace (de Loyola) demande aussi aux Jésuites de « s’adapter aux sociétés indigènes et de comprendre leurs mœurs. Il demande enfin que des lettres lui soient envoyées régulièrement. Celles-ci, dont le but premier est « d’édifier » la Compagnie, bouleversent aussi les acquis de l’Antiquité. Opposant à l’autorité des livres les certitudes de l’expérience elles ouvrent, au-delà de l’ancien monde, d’immenses horizons d’où naît le sentiment de l’illimité de l’espace. Mais ce qui, dans la découverte des autres, frappe le plus ces hommes du 17ème puis du 18ème siècle, c’est leur ressemblance avec eux-mêmes. La pensée moderne procède dans une large mesure de cette rencontre de l’humanisme et de cet espace nouveau » p.333.

Christianisme les 3 églises carte

L’image tridentine se veut ordre et beauté. Rome et Genève deviennent les nouvelles Jérusalem de la communication. « Le grand élan éducatif qui soulève la chrétienté à partir du 16ème siècle, est inspiré par deux idées directrices : les hommes et les femmes pèchent et se perdent par ignorance et le remède doit commencer par les enfants (…) le catéchisme et l’école. Il y a des choses qu’il faut savoir pour être sauvé. Cette idée n’a cessé de s’imposer depuis la fin du Moyen-Âge. On ne peut plus se contenter de la foi « implicite » par laquelle les fidèles adhèrent à « ce que croit l’Église », sans trop savoir l’énoncer et encore moins le comprendre. Il est nécessaire qu’ils sachent ce qu’ils doivent croire, et même qu’ils sachent en rendre compte » p.341. Notons que le combat contre l’ignorance qui passe par l’école est la foi des Lumières et du socialisme – successeurs inavoués du christianisme… « On ne naît pas homme, on le devient », écrit vers 1500 Érasme, le prince des humanistes (bien avant Simone de Beauvoir, dont tout le monde reprend le propos sur les femmes).

Des horizons nouveaux de sensibilité apparaissent : Bach et sa musique sans frontières, la critique biblique, le renouveau protestant du piétisme au pentecôtisme en passant par les réveils. Les saints investissent leur nation du 14ème au 20ème siècle. « Avec près de 60 500 saints, dénombrés par André Du Saussay en 1626, la France ne doute pas de mériter son titre de fille aînée de l’Église » p.369. L’Orthodoxie russe va du monolithisme aux déchirures durant les 16ème 18ème siècles.

« C’est dans le monde musulman qu’on trouve aujourd’hui la fidélité la plus explicite à des principes qui furent augustiniens avant d’être islamiques : l’affirmation sans concession de l’absolue transcendance divine, l’acceptation paisible de la volonté de Dieu et l’attente du salut par sa seule miséricorde » p.128.

Rembrandt Christ en croix 1631

Le temps de l’adaptation au monde contemporain du 19ème au 21ème siècle

L’exégèse biblique et les formes de la piété évoluent. La Bible se soumet à l’histoire mais émergent de nouveaux bienheureux comme Jean-Marie Baptiste Vianney, curé d’Ars (1786-1859). La théologie et le culte marial se renouvellent avec Thérèse Martin, dite de l’Enfant-Jésus ou de Lisieux, (1872-1897). Elle doit son succès à « la crise moderniste : Rome favorise, contre l’intelligence suspecte et condamnée, la révélation de l’intime, la voie du cœur, le recours à la communion fréquente, voire quotidienne » p.397. Pie X, soucieux de l’enfance spirituelle, instaure la communion privée.

La doctrine chrétienne, face au monde moderne, se crispe avant de s’adapter en renouvelant le Message. « L’intransigeance touche au plus profond du dispositif intellectuel, mental et affectif des catholiques du 19ème siècle. Essentiellement, elle se définit par le refus de toute transaction, c’est-à-dire de tout recul, de toute concession, de tout accommodement, de tout compromis, de toute compromission, qui mettrait en péril la conservation et la transmission de la foi, des dogmes et de la discipline catholique ; l’intransigeance est aussi, tout à la fois, défensive et offensive, affirmation et condamnation, parfois aussi provocation ou agression » p.410. Le catholicisme intransigeant de Pie IX (1846-1878) édite le Syllabus des Erreurs Modernes. Il s’agit de conserver et de transmettre intact « le dépôt de la foi » : l’élan missionnaire est régulé par la congrégation de la Propagande de la Foi ; la personne même du pape est exaltée à travers la presse et l’imagerie catholique ; le Dogme de l’infaillibilité pontificale est proclamé en juillet 1870.

L’Encyclique Rerum Novarum du pape Léon XIII (1891) « affirme la légitimité de l’intervention de l’Église en matière sociale « dans toute la plénitude de Notre droit ». L’Église doit réconcilier les riches et les pauvres « en rappelant aux deux classes leurs devoirs mutuels et, avant tous les autres, ceux qui dérivent de la justice. » Aux ouvriers d’honorer le contrat de travail et de refuser la violence, aux patrons de ne point « traiter l’ouvrier en esclave », de respecter en lui la « dignité de la personne », de « donner à chacun le salaire qui lui convient ». L’État est fondé à intervenir au nom de sa mission, qui est de « protéger la communauté et ses parties » » p.417.

« L’Église de Rome (…) continue de voir en (le libéralisme politique de la Révolution) la source de toutes les erreurs modernes, la mère de toutes les hérésies. Elle le tient pour responsable et de la déchristianisation et des maux qui affligent la société. Elle lui reproche essentiellement le rationalisme qui oppose la démarche de l’esprit critique à l’enseignement dogmatique, et l’individualisme qui érige en règle la volonté de l’individu. Cette dénonciation du libéralisme restera longtemps encore la référence pour l’appréciation des autres systèmes. Elle explique certaines sympathies pour des idéologies qui exaltaient l’autorité ou assujettissaient l’individu aux exigences collectives, comme elle été responsable de complaisances prolongées pour des régimes qui se définissaient par opposition au libéralisme » p.420. Le mariage gai, puis la crispation rétrograde des cathos français reprend aujourd’hui ces vieilles antiennes qu’on croyait enterrées depuis l’ère Pétain…

Le concile Vatican II (1962-1965) rassemble par convocation du pape Jean XXIII la totalité des archevêques, évêques et supérieurs d’ordres religieux du monde entier en tant que successeurs des Apôtres disposant de la capacité de discuter les matières d’Église touchant la foi et les mœurs. Le christianisme est désormais aux dimensions de la planète. Il a subsisté à l’époque ottomane (15ème 19ème siècle), a connu l’action missionnaire des 19ème et 20ème siècles, l’extension du protestantisme en Amérique du Nord. Il erre désormais entre œcuménisme et interreligieux.

anges paille

L’histoire et la croyance, la sensibilité et la culture s’entremêlent. Nul ne peut se permettre d’ignorer l’histoire du Christianisme s’il veut comprendre quoi que ce soit aux débats contemporains en France. De l’hérétique franciscain Besancenot au nouveau saint François Hulot, en passant par la Madone Royal ou par le Cardinal activiste devenu roi – tous anti-libéraux obstinés tel que le définit l’Église ! – chacun trouvera sans aucun doute des échos contemporains à cette longue durée…

Alain Corbin (sous la direction), Histoire du christianisme, 2007, Points 2013, 468 pages, €10.00

e-book format Kindle, €10.99

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Histoire du Christianisme, des origines au moyen-âge

alain corbin histoire du christianisme

Sous la direction d’Alain Corbin, l’Histoire du christianisme publiée au Seuil courant 2007 aborde avec 4 auteurs, 52 contributeurs, 6 cartes, 459 pages et en 4 parties cette religion. Il détaille ses diverses espèces (catholique, protestante, orthodoxe), dans ses espaces particuliers (Méditerranée, Europe, Amérique…), avec ses formes de piété (culte marial, culte des reliques, Purgatoire, hérésies). Il évoque quelques grandes figures (François d’Assise, le curé d’Ars, saint Thérèse), et ses conséquences culturelles ou artistiques (cathédrale, image tridentine, missions outremer). De quoi acquérir une base de culture religieuse en un seul livre – et compléter les notes précédentes.

L’émergence, du 1er au 5ème siècle

Jésus est-il prophète juif ou Fils de Dieu ? Quel est ce milieu hébraïque, quelles sont les communautés chrétiennes d’origine juive en Palestine ? Les sources indirectes sur Jésus sont : la correspondance de Paul de 50 à 58 de notre ère, les Évangiles de Marc en 65 (d’après la tradition des années 40), Matthieu et Luc vers 70-80, Jean en 90-95, les Évangiles apocryphes après 120. Ce sont des mémoires, pas de l’histoire : les faits sont mêlés à une lecture théologique. Pour les auteurs historiens, Jésus n’avait pour ambition que de réformer la foi d’Israël, ce que symbolisent les 12 intimes qui l’accompagnent comme les 12 tribus. Il visait à simplifier l’obéissance à la Loi, la focalisant sur l’amour et la justice, prêchant un Dieu proche et accueillant. Il s’agit d’une mystique de l’urgence, pour la venue imminente de Dieu. Jésus se voulait solidaire de toutes les catégories sociales que marginalisait la société juive du temps, ce qui fut scandale pour une société cloisonnée. Il ne s’est dit que Fils de l’Homme (Livre de Daniel), descendant d’un David idéalisé ; ce sont les chrétiens qui l’ont appelé Messie. « Jésus n’a pas dit qui il était, il a fait qui il était » p.20.

Le christianisme atteint Rome sous Claude vers 49, la Gaule en 177, l’Afrique en 180. Paul est le passeur de culture : juif de la Diaspora en pays hellène, polyglotte d’une famille commerçante, il associait une éducation grecque reçue à Tarse à une formation de pharisien reçue à Jérusalem. « La mission paulinienne, la seule que nous puissions réellement étudier, a été organisée comme une pénétration par capillarité, qui utilise tous les réseaux de la cité antique, celle-ci fonctionnant comme une imbrication de communautés, de la plus petite – qui est la famille – à la plus grande – qui est la cité. La cellule-souche de la mission, c’est la « maisonnée », l’oikos, tout à la fois communauté familiale et communauté d’activité, exploitation agricole, atelier ou magasin (…) L’oikos antique rassemble des gens de statut différent, incluant femmes et enfants, esclaves et affranchis (…) Sa composition transcende les clivages de la société antique entre Grecs et Barbares, hommes et femmes, libres et non-libres » p.37.

La première expansion chrétienne conduit à s’interroger sur comment vivre en chrétien dans le monde sans être du monde. Comment être persécuté mais soumis à l’Empire romain jusqu’en 311. La conversion de l’empereur fait se convertir l’Empire et désormais, comment le penser en Empire chrétien ? « Les chrétiens de l’Antiquité ont usé des modes de la pensée juive, des catégories philosophiques de la pensée grecque, des techniques de discours de la rhétorique grecque et latine, pour formuler une théologie qui s’est affirmée au fil du temps » p.12. Reste à définir la foi – entre hérésie et orthodoxie, gnose et manichéisme. « Au cours du 2ème siècle, on assiste à la marginalisation des communautés chrétiennes d’origine juive (le judéo-christianisme) au profit des communautés chrétiennes d’origine païenne (le pagano-christianisme) : ce seront ces dernières qui s’érigeront progressivement en « Grande Église » p.30. Et c’est bien là où la foi rencontre le siècle, où la croyance entre en société.

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La doctrine de l’Église s’élabore au 4ème et 5ème siècle. Puis il faut édifier les structures chrétiennes, organiser les églises, établir le culte et la liturgie, christianiser l’espace et le temps, reconnaître la dignité des pauvres et pratiquer l’assistance. Partir enfin en quête de perfection par l’ascétisme et le monachisme.

« Quatre conciles œcuméniques ont fondé la doctrine chrétienne :

  1. Nicée en 325 : le Fils n’est pas subordonné et inférieur au Père mais de même substance ;
  2. Constantinople en 381 : l’Esprit-Saint est adoré et glorifié à l’égal du Père et du Fils, l’église est « catholique » ;
  3. Éphèse en 431 : affirme l’unique nature du Verbe incarné ;
  4. Chalcédoine en 451 : union des deux natures parfaites dans le Christ incarné » p.80.

Des intellectuels chrétiens vont confirmer la foi, ils sont les Pères de l’Église : Basile, Grégoire de Naziance, Jean Chrysostome, Jérôme et la Vulgate, saint Augustin. « Pour Augustin, la nature humaine est immédiatement marquée par le péché, et nous ne pouvons accéder au salut par nos mérites personnels ou nos bonnes œuvres : seule la grâce divine peut nous sauver. (Son adversaire, qui soutient le contraire, est le britannique Pélage). En accomplissant strictement la loi divine, chacun pouvait parvenir à la perfection, et Dieu devait le récompenser de ses mérites (ou le punir de ses fautes) dans la vie future » p.123.

Il est alors loisible d’annoncer l’Évangile jusqu’aux extrémités de la terre, au 5ème siècle dans l’Empire romain, ensuite aux marges et aux barbares.

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Le Moyen-Âge, du 5ème au 15ème siècle, n’est ni légende noire ni légende dorée

En cette période, le christianisme se consolide et s’étend. Saint Benoît, mort en 547, est le père des moines d’Occident. Grégoire le Grand est un passeur à ses dimensions. Autour de l’an mil naissent les chrétientés nouvelles : Rome, tête de l’Église latine à partir du 11ème siècle et Byzance devenue Constantinople qui se différencie. Saint Bernard de Clairvaux, mort en 1153, fonde la communauté des moines cisterciens, la cathédrale naît.

Affirmations et contestations induisent des réponses pastorales. La première croisade est lancée en 1095. « Un seul point réunit en effet les trois poussées de l’Europe latine : elles répondent toutes trois à l’appel des Chrétiens soumis à l’islam et opprimés, Mozarabes d’Andalousie, Grecs de Sicile et Chrétiens de Palestine » p.190.

ainsi soient ils cardinaux

Les hérésies fleurissent et, en 1231, le pape Grégoire IX instaure l’Inquisition pontificale, juridiction d’exception dérogatoire à tout droit, qui enquête d’office de façon totalement secrète et qui vise l’aveu. François le pauvre d’Assise, mort en 1226, crée un ordre mendiant. Thomas d’Aquin, mort en 1274, écrit sa Somme. Car il s’agit d’œuvrer à son salut, de réfléchir au Purgatoire et à l’au-delà, de réguler le culte des saints, des reliques et des pèlerinages.

« Au lendemain du 4ème concile de Latran (1215) la Vierge, modèle d’obéissance au Père, est proposée comme modèle de normalisation de l’Église. A elle de montrer l’exemple aux ordres religieux, de guider les âmes à la découverte du mystère de Dieu, d’inviter les fidèles à devenir des chrétiens exemplaires » p.243. Notre-Dame de Paris s’élève tandis qu’explosent les œuvres de charité aux 12ème et 13ème siècle et que naît le culte du Saint-Sacrement.

Jean Hus, mort en 1415, est l’hérétique majeur dans cette quête de Dieu qui saisit les mystiques d’Orient et d’Occident, soucieux d’imiter Jésus-Christ. La sainte Inquisition sévit. Elle nous choque aujourd’hui, dans la suite du film « l’Aveu » et des procès staliniens, si proche d’elle dans l’imaginaire. Mais « ces actes de foi, qui choquent au 21ème siècle, n’ont pas au 13ème l’impact que l’on pourrait imaginer. Pour la majorité de la population, il s’agit de cérémonies pénitentielles et purificatrices qui réduisent une fracture et marquent un retour à l’unité et à l’harmonie. Le châtiment des hérétiques – qui ont offensé Dieu – est, pour les fidèles demeurés dans l’orthodoxie, promesse d’éternité, motif de liesse et non de deuil. La solidarité spirituelle et sociale ne se noue pas autour des hérétiques, mais contre eux. En effet, l’enjeu profondément éprouvé, tant pas les inquisiteurs que par l’énorme majorité de la population, est le salut de tous » p.202. Cette remarque sur l’Inquisition ne s’applique-t-elle pas telle quelle à la mise en scène des procès réguliers, sous Staline ? Comme aux meurtres et autres « martyres » des islamistes en Europe ? Comme quoi le monde contemporain reste imbibé de l’empreinte chrétienne, même chez les athées communistes les plus militants, même chez les musulmans intégristes…

Alain Corbin (sous la direction), Histoire du christianisme, 2007, Points 2013, 468 pages, €10.00

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Religion et foi

Pour moi, toute croyance métaphysique est du ressort de l’intime.

Nul ne peut se mettre à la place d’un autre à cet égard. Il s’agit en effet des fins de l’existence et de l’éventuel au-delà. Aucune « preuves » n’en peuvent être données autres que la Présence, ou l’envie de suivre un être exemplaire. La conviction naît en chacun, par conversion profonde ou par abandon au Guide, modèle de perfection ou maître de vie. Paul est renversé sur le chemin de Damas, Claudel bouleversé derrière le pilier droit du chœur de Notre-Dame. À l’inverse, Pascal fait le pari raisonné de croire, avant d’être saisi de « feu ». Je respecte ces convictions, puisqu’elles sont de l’ordre de l’intime. Mais je ne tiens pas à ce qu’un prosélytisme quelconque envahisse mon existence. En cela, je suis « laïc ».

religions dans le monde carte

Je distingue en effet la foi et l’église, la croyance et la tradition religieuse.

Pour ma part, je ne suis pas un « croyant ». Sur le fond métaphysique, je reste à la porte. Les spéculations sur ce qu’on ne peut pas connaître me paraissent stériles, elles n’ont pour moi pas de sens, pas de signification. Ou plutôt, ce qu’elles signifient n’est pas ce qui rationnellement me touche, ni ne me passionne, ni sort du ventre. Le sens est hors de toute raison, dans l’angoisse profonde et l’espérance – pas dans l’entendement mais dans l’émotion et l’instinct. Le sens humain n’est donc pas complet, inabouti. Il n’y a « pas de sens » parce que ni l’instinct, ni l’émotion ne sont « penser ».

Toutes les religions universelles se ramènent au fond à deux dispositions :

  1. Un abandon face à l’adversité (croire, tout simplement, sans raison)
  2. Le refus de la réalité et l’espérance qu’un autre monde est possible (sans que l’on fasse quoi que ce soit pour qu’il advienne)

Autrement dit la trilogie catholique : la foi, l’espérance et la charité.

Il s’agit bien de propensions intimes, irraisonnées, qui ressortent d’un déficit du vital, d’une déprime intérieure, de l’émotionnel exacerbé et de l’affolement face à tout ce qui change, qui bouge, qui surprend, d’un désir d’abdication et de refuge, d’être à nouveau petit enfant irresponsable que papa ou maman prend en charge. Avez-vous noté que les périodes de foi mystique naissent lors des grands bouleversements des peuples, dans l’Exil à Babylone, durant la migration hors d’Égypte, lors de la colonisation romaine, à la fin de l’Empire lézardé par les jeunes et vigoureuses invasions barbares, lorsque la Renaissance incite à la Réforme, après la chute de la dernière monarchie française et la défaite face aux Prussiens, à la suite de la boucherie de 1914, depuis la crainte sur le pétrole ou le nucléaire et les angoisses sur le climat, à la suite de l’échec des « printemps » arabes et du chaos qu’y a mis la liberté dans des pays encore archaïques ?…

Et pourtant, « l’autre monde » possible existe : il est celui d’à côté – pas celui d’hier ni celui d’au-delà.

Il est ce monde des autres qu’il nous faudrait découvrir, explorer et penser : Babylone pour les Hébreux, Rome pour les Juifs, les dits ‘barbares’ pour les Romains, les Protestants pour les Catholiques, l’Allemagne pour les Français après Sedan et avant 14, l’imagination, la recherche et l’inventivité industrieuse pour le climat et la gestion des ressources, l’islam même pour les ignorants qui n’ont jamais lu le Coran ni abordé la culture ni l’histoire…

Mais, plutôt que se colleter aux réalités, il est tellement plus facile de s’évader dans les fumées de l’Ailleurs, n’est-ce pas ? L’avenir radieux est sans cesse remis à demain car “le diable” (ou les Méchants) l’empêchent de se réaliser ici et maintenant. Il faut donc “prier”, se ressourcer dans “la foi”, la doctrine pure et sans tache, le littéral des Livres saints (Bible, Coran ou Das Kapital) et faire confiance aux clercs, ayatollahs, imams, rabbins, gourous, commissaires politiques gardiens de “la ligne” ou intermédiaires autorisés par l’Église entre Dieu et les pécheurs. Ne pas penser soi, s’abandonner entre les mains du Père, se soumettre (sens du mot islam).

Judaïsme Johann Sfar Le chat du rabbin

Est-il étonnant que ceux qui s’abandonnent le plus à l’au-delà soient ceux à qui la réalité de leur présent ne fait aucun cadeau ?

Les post-Romains se réfugient en monastères, hors du temps, dans un espace clos. La France féodale est angoissée de l’an mil, inquiète du Diable et des sorcières, aspirant à pèleriner pour chasser l’hérétique en Languedoc, sur le chemin de Jacques, et demain à Jérusalem. La mystique rhénane naît dans l’Allemagne des Grands Féodaux. Les pauvres Espagnols partent se tailler des empires en Amérique. Les Puritains anglais, persécutés, partent défricher la terre promise outre-Atlantique. Il n’est pas jusqu’aux hippies des années 60 sur les chemins de Katmandou, de Goa et de Bali qui n’aient été voir ailleurs, tenter de vivre autrement, s’évader dans la fumée et élever pour un temps des chèvres en tissant leurs vêtements. Ou Daech et son culte de la violence et du martyre, qui attire les âmes faibles éprises de discipline et d’absolu.

Dans tout cet exemplaire dépressif et auto-répressif, même les soi-disant laïcs, écolos mystiques qui se croient à gauche aujourd’hui puisent à l’envi : prêches enflammés contre le « luxe » et la luxure, contre la vanité et la dépense, militantisme pour une morale de l’austérité, de l’économe et de la rétention ; croisade des « enfants » ; conversions « naïves » ; récits rêvés d’apocalypses ; « miracles » édifiants…

christianisme mediavores

Max Gallo, historien populaire et essayiste sur l’État, a conté la geste chrétienne de la Fille aînée de l’église en trois volumes parus au début du second millénaire : saint Martin ou le manteau du soldat, Clovis ou le baptême du roi, Bernard de Clairvaux ou la croisade du moine. Il déroule, sans guère d’esprit critique, les images d’Épinal de « notre histoire de France » largement écrite par l’Église officielle sous la forme d’une Légende Dorée. Elle se décline en mystique (Martin), en politique (Clovis ou Louis 1er) puis en impérialisme (Bernard fondateur d’Ordre et prêcheur de croisade). Le premier volume est le plus mièvre, opposant comme Bien et Mal un Romain antique et son fils christo-hippie. Le premier est féru de lettres et de morale, amateur de vin et de jeunes femmes, le second est dépeint sentimental hystérique, ignorant et refusant d’utiliser son esprit pour se réfugier dans l’offrande passive de « la prière », frappé d’exemples martyrs, aspirant à s’humilier dans la boue, se châtiant sous la pluie glacée et refusant tous les plaisirs venus des autres et de la nature. L’humain n’a-t-il donc le choix qu’entre l’ange et la bête ? Ne sommes-nous point debout mais faillibles, vaillants mais aveugles ? C’est en tâtonnant que l’existence se révèle, il faut de la force pour aller de l’avant. Max Gallo le reconverti, lors du baptême du bébé Antoine en 2001 ainsi qu’il le raconte, a le zèle du néophyte pour croire en cette histoire sainte avec la foi du charbonnier.

J’avoue comprendre mieux le Bouddhisme sur ce sujet.

Lucide sur l’Illusion (ce voile de Maya) et tenté un temps par le renoncement (Bouddha fut ascète), il a résolu bien mieux que le Christianisme cette panne d’énergie, ce déficit vital et psychologique qui frappe ici ou là les hommes lorsque les temps déstabilisent les sociétés. Contrer l’Illusion consiste pour le bouddhisme non à rêver d’un autre monde, d’une Cité de Dieu ailleurs que sur cette terre, ou d’un combat paranoïaque contre tous ceux qui ne croient pas exactement comme vous, mais à démonter signe à signe ce que l’on croit être vrai pour pénétrer le cœur des choses. Il s’agit de discipline qui passe par :

  1. la maîtrise du corps (le yoga, les arts du zen),
  2. la domination des passions (selon des exercices respiratoires et spirituels)
  3. la méditation intellectuelle la plus poussée (sous la direction d’un maître).

Point d’abandon alors, entre les mains d’un Père ni dans un néant quelconque – mais une énergie canalisée en soi, prête à rejoindre les énergies du monde. Pour certains Chrétiens eux-mêmes, la « prière » n’est pas s’abîmer en Dieu mais l’instant d’un retour sur soi pour un ressourcement intime.

Reste la tradition

Elle est culture et j’y participe, étant tombé dedans petit avec le baptême, les cérémonies, la messe, le patronage, les scouts, l’aumônerie du lycée. A noter, pour l’histoire, que si j’ai rencontré en catholicisme beaucoup de sentimentalité, de névroses, une phobie hystérique de la nudité, une angoisse viscérale du sexe et les affres permanents de la conscience coupable – je n’ai pas rencontré de pédophiles ni d’homosexuels déclarés. Il y a une hystérisation probable de cette infime minorité dans les faux (ou très exagérés) souvenirs d’aujourd’hui. Axel Kahn n’a-t-il pas déclaré lui-même au Club de la presse d’Europe 1 qu’un curé qui le regardait nager nu était un « pédophile » ? Entre le regard et l’acte, il y a me semble-t-il une différence… Mais rien de tel que la confusion pour obtenir son quart d’heure de gloire médiatique.

Je n’ai pour ma part échappé qu’aux collèges et aux pèlerinages… Peut-être est-ce surtout là que se situaient ces pratiques réprouvées ? Il va de soi que la peur de la femme, l’idéalisation de la Vierge, la frilosité envers le corps, incitent comme l’interdiction de la sexualité « normale » aux prêtres, à la déviance de pulsions de toutes façons irrésistibles ? Peut-être ces pratiques pédo ou homo – que nous réunissions par commodité sous le terme « pédé » – ont-elles été encouragées après ma période de prime adolescence, dans les suites de mai 68 que les gauchistes réprobateurs d’aujourd’hui, qui adorent faire à leçon au monde – ont encouragées et pratiquées sans vergogne pour être à la pointe de la mode rebelle ?

croix dylan michael patton 13 ans

Je ne renie pas les racines majoritairement chrétiennes de l’Europe, même si le soubassement gréco-romain et celtique, viking, est important (dans la langue, le droit, le parlement, les moeurs, et même l’architecture des églises et des cathédrales). Viennent ensuite des influences juives, notamment sur la Méditerranée, qui ont duré plusieurs siècles, l’islam un peu, même pas un demi-siècle cependant vers Narbonne et Toulouse. L’orientalisme – qui va du Maroc au Japon en passant par l’Égypte, la Perse, l’Inde et la Chine – a eu plus d’influence sur notre culture que l’islam lui-même, n’en déplaise aux soumis.

L’Europe, la France, se sont façonnées de tout cela.

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Michel Tournier, Gaspar, Melchior et Balthazar

michel tournier gaspar melchior et balthazar

Voici un conte initiatique dans le style de Voltaire qu’il n’est pas besoin d’être croyant pour apprécier. Nul ne connait rien sur les « rois » mages car seul Matthieu en parle dans son évangile et encore, en creux, selon les bons plaisirs et les colères qu’il relate du roi des Juifs Hérode. Nul ne sait même s’ils furent trois, supputation tirée des trois présents cités (mais symboliques…) que sont l’or, l’encens et la myrrhe.

Puisque l’on ne sait rien de ce mythe fondateur du christianisme, Michel Tournier invente. Un Gaspar nègre, roi de Méroé, tombé amoureux d’un couple de jeunes blancs phéniciens tombés en esclavage, elle fascinante, lui très jeune et musclé, tous deux aux cheveux d’or. Mais son amour ne lui est pas rendu et il part en voyage ; son mage ne lui a-t-il pas annoncé le passage d’une comète aux cheveux d’or qui file vers le nord ?

Balthazar, roi de Nippur, est sage et amoureux de la beauté. Il s’est entouré d’une troupe de jeunes pages qui forment une société d’élite, les Narcisses. Mais son clergé obtus a la phobie des images et détruit, en son absence, tous les trésors ramenés de Grèce et d’ailleurs.

Melchior est un tout jeune prince que son oncle veut tuer pour hériter du trône. Il s’enfuit avec un seul serviteur, vers l’ouest pour tromper l’ennemi, et échoue à Jérusalem où il se fond dans les ambassades de Gaspar et Melchior pour rencontrer le roi Hérode.

Ce dernier est bien connu des historiens et le Juif Flavius Josèphe, mort en 100 après le Christ, relate en détail son histoire de pouvoir et de sang. Michel Tournier en fait un exemplaire de grand fauve politique et il n’a pas de mots assez durs pour décrire la corruption de l’âme que procure tout pouvoir, le pouvoir absolu corrompant absolument. « La terrible loi du pouvoir (…) frapper le premier au moindre doute » p.130. Ce qui explique la solitude personnelle sans remède, l’absence totale de confiance donc d’amour, la vie desséchée sans cesse sur le qui-vive et dans l’action permanente. Une négation même de l’humain… que nos politiciens illustrent à satiété, tout comme les traders, les Tycoon et les bêtes médiatiques.

L’écrivain invente le prince Taor, 20 ans, venu de Mangalore à la recherche futile de la recette du rahat-loukoum à la pistache, et qui va manquer l’Enfant né dans la crèche de quelques jours. Il manquera de même le dernier repas du soir lors de la Cène, 33 ans plus tard. Mais il est le seul (hors les apôtres) à avoir cru sans voir, et à avoir communié sans intercesseur. La quête du sucre l’a conduit au purgatoire des mines de sel avant que sa soif soit désormais étanchée dans l’éternel.

Allègre et ironique, léger mais profond, Tournier conte la geste de la modernité sans aucune lourdeur. Il fait parler le bœuf, qui n’a pas grand-chose à dire mais reste à ruminer, et l’âne, beaucoup plus bavard mais qui ne sera plus méprisé lors de l’entrée à Jérusalem le dimanche des Rameaux. Le conteur se laisse aller parfois à son imagination, qui déborde. Ainsi du « thé vert » bu en Arabie heureuse au début du 1er siècle de notre ère (p.194) – il n’a été introduit que bien plus tard -, ou encore cette forêt de baobabs géants servant de tombeaux au nord d’Eilat (p.203). Nous sommes plus dans la Légende dorée que dans l’histoire, mais ces écarts de fantaisie donnent couleur au mythe ainsi revivifié.

Il décrit les habitants de Sodome – les Sodomites – comme « ces maudits, ces réprouvés, unis par un esprit acéré de négation et de dérision, un scepticisme invétéré, une arrogance savamment cultivée. Ils étaient trop évidemment prisonniers d’un parti pris de dénigrement et de corrosion qu’ils respectaient scrupuleusement, comme la seule loi tribale » p.259. On peut reconnaître, à peine déguisée, la critique du petit milieu homosexuel des lettres françaises des années 1970. L’auteur pousse ce retournement maléfique à la conversion de toutes les valeurs, à l’inversion des mœurs, au dépit des échanges, à la fuite du soleil, à la haine de la vie.

Michel Tournier est tout au rebours. Il invente comme il est, en gourmand des choses et des êtres. « Flâner, me mêler à la foule, regarder, cueillir des visages, des gestes, des regards, rêve délicieux », fait-il dire à Gaspar p.14. Il se pâme de regret devant la pureté : « c’est Satan qui pleure devant la beauté du monde », lui dit un sage vieillard p.18. L’écrivain est artiste qui capte le diamant d’énergie sous la banale apparence et l’éclat vital sous les traits communs. Il cherche inlassablement l’immortelle beauté pure au-delà des ravages du temps. Il fait avouer au roi Balthazar : « c’est l’éternité que j’ai trouvé en Grèce, incarnée par une tribu divine, immobile et pleine de grâce, sous le soleil, lui-même statue du dieu Apollon » p.76. Le roi Hérode le confirme : « Avoir seize ans, le ventre plat et les cuisses longues, et pour seul souci le lancer du disque ou la course de fond… Nul doute pour moi : si le paradis existe, il est grec, et affecte la forme ovale d’un stade olympique » p.139.

Bien loin du Dieu jaloux et tonnant qui exclut les images et bannit le Veau d’or, le dieu Enfant né dans la paille de Bethléem est l’annonce de temps nouveaux. Michel Tournier, en philosophe volontiers théologien, en fait la réconciliation de l’image et de la ressemblance. L’homme fut créé par Dieu « à son image », dit la Bible, mais c’était avant la Chute. Depuis l’expulsion du paradis, l’homme continue à être « à l’image » de Dieu mais a perdu sa ressemblance. Jésus vient, par son sacrifice, lui redonner. Les iconoclastes, fanatiques juifs obéissant à la deuxième loi du Décalogue, proscrivent toute image, selon eux un blasphème à la face de Dieu, montrant combien est grand l’orgueil humain de vouloir créer comme Lui des « images » et les adorer comme des idoles alors qu’il n’est de Dieu que Dieu ! Bien que clairement juive, cette croyance est reprise avec enthousiasme par les fanatiques musulmans aujourd’hui – qui pourtant considèrent les Juifs comme des chiens. Allez savoir…

Cette réconciliation de l’image et de la ressemblance, c’est l’amour chrétien. « Cette image exemplaire nous recommande de nous faire semblable à ceux que nous aimons, de voir avec leurs yeux, de parler leur langue maternelle, de les ‘respecter’, mot qui signifie originellement ‘regarder deux fois’. C’est ainsi qu’a lieu l’élévation du plaisir, de la joie et du bonheur à cette puissance supérieure qui a nom : amour » p.220.

Un bonheur littéraire et une joyeuse conception du monde.

Michel Tournier, Gaspar, Melchior et Balthazar, 1980, Folio, 284 pages, €8.20 

e-book format Kindle, €7.99

Michel Tournier chroniqué sur ce blog

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Utopie ou projection pour Nuit debout ?

La mentalité utopiste est un fait psychologique proche de la schizophrénie. L’utopie est fixiste alors que tout ne cesse de changer et que chacun le sait. Elle est antihistorique alors que l’histoire ne cesse de se faire malgré tout et malgré la réticence de tous. Ce pourquoi qui rêve d’un « autre monde » parfait, ici-bas ou au-delà, se situe en-dehors de la réalité. D’où la schizophrénie, perceptible lors des Nuits debout, « un désir de fusion aussitôt remplacé par une envie de séparation définitive » selon le site Doctissimo.

Certains ne le voient pas, qui se contentent de rêver en poètes, certains autres en sont conscients, qui organisent leur utopie rationnellement comme on prévoit le tableau de financement d’une entreprise. Ceux-là savent que le réel va modifier les données et que leur épure ne sera jamais réalisée telle qu’elle a été pensée – mais elle est un guide pour l’action.

Laissons les rêveurs à leurs rêves, leur cas est désespéré. Perpétuellement insatisfaits de ce qu’ils sont et où ils sont, ils n’ont que ressentiment pour ce monde qui ne les a pas récompensés comme ils le voudraient, pour cette société dure qui les ignore comme perdants. Ils ne se posent pas la question de savoir quelle est leur part de liberté qu’ils n’ont pas utilisée, leur part de responsabilité qu’ils n’ont pas prise, leur part d’infantilisme qu’ils n’ont pas surmontée. Ressentiment, paranoïa et complot est leur lot. Soit ils sont niais, soit ils ont « l’intelligence d’un cendrier vide », selon la formule belge à qui l’on doit les Molenbeek et autres lâchetés du laisser-faire et du renoncement.

vierge a l enfant dans le metro alexey kondakov

Gardons le cas de ceux qui anticipent, leur utopie étant la projection dans le futur des choses telles qu’ils voudraient qu’elles soient. Cette tendance-là de l’utopie est un phénomène socio-historique plus qu’une tendance psychologique de fond. Les choses vont mal, et de mal en pis : donc que pouvons-nous penser pour qu’elles aillent mieux, ou dans un meilleur sens ?

Nul ne devient révolutionnaire par savoir, mais par indignation. Le savoir ne vient qu’ensuite remplir et préciser la protestation initiale. Bien sûr, il y a les professionnels du choqué qui se content de gueuler et sont pour cela très contents d’eux. Ils ne veulent surtout pas sortir de cette posture, car il s’agirait de s’engager, de proposer du positif, du concret ; il s’agirait de faire – de s’investir. Ceux-là restent sur « l’Indignez-vous ! » du papy de la résistance, ils discutent à perdre haleine durant les nuits debout (sagement assis devant ceux qui « s’expriment »). Ceux-là « posent des questions », « cherchent à comprendre ». Ils ne feront jamais rien, jamais sûr d’eux ni des autres, surtout pas prêts à aliéner leur individualisme à un projet collectif avec lequel ils seraient – forcément – « pas tout à fait d’accord », puisque telle est l’essence de la démocratie que le débat suivi du compromis. Vous avez là ce qui explique l’échec permanent de la fausse révolution permanente du parti écolo hé hé el Vé (écho à hé ho la gauche) !

La dernière grande utopie laïque fut celle du communisme, dégénérée en socialisme, lui-même crevé par perte de sens. Les intellectuels qui ont adhéré au communisme, tout comme les dirigeants d’origine ouvrière, ont été influencés à la fois par les Lumières et par le catholicisme – les grandes utopies qui ont précédé. L’instituteur et le curé ont inspiré les gamins qui, devenus adultes, ont adhéré aux idées généreuses du paradis futur. Thorez, Duclos, Vassart (secrétaire à l’organisation et représentant du parti communiste français au Komintern) ont eu une très forte éducation religieuse, Benoît Frachon avait un frère curé, Vaillant-Couturier avait été avant 1914 l’auteur de poèmes mystiques. Dostoïevski lui-même, dans son Journal d’un écrivain (Pour 1873, Pléiade) écrivait : « Il est de fait, à la vérité, que le socialisme naissant était alors comparé, même par certains de ses meneurs, au christianisme : il était pris en somme pour une correction et une amélioration du christianisme en fonction du siècle et de la civilisation ». Raymond Aron dira, dans L’opium des intellectuels (1955) que « le communisme me semble la première religion d’intellectuel qui ait réussi ».

C’est ainsi qu’il faut comprendre Nuit debout, du moins la fraction qui discute et veut changer le monde – pas celle qui vient pour jouir, se faire voir et casser du bourge. Fraction qui « cherche à comprendre » et qui est nuit après nuit récupérée par les seuls un tant soit peu organisés, Lordon et son Fakir, par exemple.

Le débat démocratique sur l’agora, mouvement spontané sympathique, dégénère en réunion informelle de toutes les sectes utopistes pour qui le yaka compte plus que la proposition politique pour la cité. S’y manifeste volontiers une pensée alimentée de surenchère révolutionnaire, d’idées courtes et de slogans simplistes « pour les nuls ». Car toutes ces réflexions tournent autour d’une même obsession : la pureté – de la représentation, des votes, des élus, du droit, du travail, des salaires. Rien de plus dangereux que ce fantasme de pureté ! Que ce soit la race, la classe ou l’idée, le pur exclut tous ceux qui lui paraissent contaminés ou carrément impurs. C’est que ce font les islamistes (qu’on ne saurait confondre avec les musulmans), c’est ce que font les gauchistes, les écologistes, hier les communistes, les catholiques – en bref tous ceux qui croient détenir LA vérité unique et éternelle…

me myself and i mediavores

Rien de positif dans cette utopie de « pureté », rien que du négatif au contraire : « ne pas » ci ou ça, empêcher la casse, résister. L’exemple du concept de socialisme nous éclaire à ce sujet. Inventé vers 1840 pour désigner le contraire de ce qui faisait mal, « le capitalisme ». Personne ne savait trop ce qu’était en réalité le capitalisme (système d’efficacité plutôt qu’idéologie) mais cette poupée-vaudou était un repoussoir commode pour tout ce qui n’allait pas. Quant au « socialisme », cette chimère (à qui Marx ne donnera que plus tard une caution « scientifique »), il était un peu en 1840 comme la licorne : une bête fabuleuse qui n’a jamais existé, composée d’éléments disparates pris dans les bêtes réelles. L’utopie de Nuit debout ressemble fort au socialisme infantile d’il y a quasi deux siècles…

Il est vrai que le peuple a besoin d’illusion car la vérité lui parait trop effrayante. Les manipulateurs ont toujours joué sur ce besoin « religieux » de donner du sens là où il n’y a que l’histoire en train de se faire, sans dessein ni volonté. Les Bolcheviks ont ainsi offert la paix, la terre, le pain et le pouvoir aux soviets locaux – leur réalité au pouvoir fut la guerre civile, la collectivisation, la confiscation du grain et la famine, la dissolution de l’Assemblée constituante et le pourvoir absolu du Parti unique et de la Tcheka, son bras armé. Alors que la société occidentale s’appauvrit, économiquement et intellectuellement, que le travail est perçu comme exploitation (sauf aux États-Unis où l’on « crée » des entreprises), que le jouir est élevé au rang de philosophie (après les attentats du 13 novembre), que le terrorisme incite au repli et à l’intolérance, que le matérialisme le plus ras de terre occupe les cœurs et les esprits – l’utopie de la nuit debout semble apporter la lumière.

  • Oui si cette utopie est projection dans l’avenir, consciente des négociations exigées avec les autres citoyens et des adaptations nécessaires avec le réel.
  • Non si elle se contente d’être ce rêve béat du niais qui croit au grand « yaka », aussi intelligent qu’un cendrier vide prêt à s’emplir de n’importe quel mégot capté sur Internet ou auprès des sectes manipulatrices.

Le phénomène religieux, au sens étymologique d’être relié, est un élément permanent du rapport au monde – même si religion ne signifie pas forcément croyance en un quelconque dieu. Mais ce phénomène n’est utile à l’être humain que comme élément dialectique pour le faire avancer, entre transcendance et finitude, entre collectif citoyen et personne individuelle. Pas sûr que la Nuit connaisse jamais son Aube…

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Premier avril

Une note un 1er avril ? Ce ne serait pas sérieux, aussi nous en abstiendrions-nous si nous étions sujet à la croyance. Mais ce n’est pas le cas, donc publions !

D’où vient donc cette blague du 1er avril ? De l’adoption du calendrier grégorien, pardi !

avril premier

Jusqu’à Henri III, le nouvel an se fêtait le 25 mars, au moment où le printemps faisait renaître la terre. Mais l’Église, comme tous les pouvoirs à prétention totalitaire, voyait d’un mauvais œil cette référence charnelle et trop matérielle. La date anniversaire de la naissance du Christ valait bien mieux !

Et comme les astronomes avaient trouvé une dérive calendaire dans le décompte astral des ans, le prétexte fut tout trouvé. Le pape Grégoire XIII décida du calendrier grégorien qui porte son nom. Il n’y a que la Russie – orthodoxe – qui refusa le nouveau calendrier jusqu’en 1917 : ce pourquoi plusieurs dates manquent à l’histoire soviétique…

La France, en bonne Fille aînée de l’Église toujours zélée, l’appliqua en 1582 : le 9 décembre fut suivi dès le lendemain par le 20 décembre ! Il y a donc des jours qui manquent aussi à l’histoire de France, mais cela nous paraît moins grave car trop loin.

Évidemment, routiniers et conservateurs comme ils le sont encore, les Français répugnèrent à changer. Ils ont célébré durant des décennies le « nouvel an » à l’ancienne mode, qui commençait le 1er avril.

Et c’est pour se moquer de ces archaïques que les facétieux du temps leur envoyaient des cadeaux illusoires et des invitations fictives, ce jour du 1er avril, ex-premier jour du premier mois d’une année.

Le terme « poisson » vient de la constellation, que le soleil quittait à ce moment-là, mais aussi de la proximité de Pâques et de la référence au christianisme dont il était le signe romain. Une allusion à la bulle papale aussi comminatoire qu’un oukase stalinien ou qu’une fatwa islamique. Ce n’est pas pour rien que le 1er avril est surnommé aux États-Unis « le jour des fous ».

Il est vrai que les Anglais vénéraient déjà le lièvre de mars, dont Alice s’éberlue dans son pays des merveilles. À moins que le lièvre n’ait, comme en Grèce ancienne, une connotation freudienne : lui la destinait aux petites filles… mais les Grecs en faisaient offrande aux jeunes garçons. Tous célébraient le sexe, qui reprend vigueur avec le printemps ! Comme quoi, au 1er avril, tout recommence.

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Michel Tournier, Vendredi ou les limbes du Pacifique

michel tournier vendredi ou les limbes du pacifique
Premier livre publié de l’auteur, il obtint aussitôt le Grand prix du roman de l’Académie française. C’est qu’à la fin de ces années 60 structuralistes, Michel Tournier parvient à faire entrer en littérature les grands mythes de l’humanité, revisités de manière allégorique et gourmande. L’époque était Claude Lévi-Strauss, Jacques Lacan, René Girard, tous partisans d’observer non le monde mais ses structures, non les gens mais leurs interrelations. Michel Tournier se pose en philosophe écrivain : il reprend le mythe de Robinson et celui du Bon sauvage pour les mêler et voir ce qui en résulte.

Contrairement à ceux qui ne l’ont probablement pas lu, il ne « décalque » pas Daniel Defoe, mort en 1731 ; il fait de Robinson Crusoé un homme plus proche des Lumières, naufragé en 1759, retrouvant ses compatriotes du voilier hors des routes en 1787, deux ans seulement avant la prise de la Bastille. Ce n’est pas par hasard : l’individualisme croissait, l’humanité cherchait à se libérer des chaînes et des carcans, du couple obligé, du féodalisme et de la religion. Solitaire sans l’avoir voulu (encore qu’on ne s’embarque pas pour le « Nouveau » monde en laissant femme et enfants sans volonté de rupture), Robinson explorera les confins de la solitude absolue (enfin libre !) avant de s’apercevoir combien autrui est nécessaire et doux (entre égaux).

Contrairement au commentaire répugnant laissé par un obsédé sur Amazon, Robinson ne « s’amourache » pas d’un jeune sauvage (qu’il veut tout d’abord tuer pour ne pas être dérangé, ce que son chien fait rater), ni « d’une chèvre » (le commentateur a-t-il seulement « lu » le livre ?), ni ne « récupère un jeune enfant de 10 ans » (le mousse en a 12, à l’aube de la puberté, et a choisi lui-même de quitter le navire où il était, en fils de pute, dressé à coup de garcette) ! Il est étonnant de voir combien la hantise sexuelle peut déformer la lecture et voir d’une autre couleur la réalité même. On peut admirer la ligne d’un bel animal sans avoir envie de le baiser ! Pourquoi en serait-il autrement d’un sauvage adolescent ou d’un mousse malheureux ? L’ordure est dans l’œil de l’obsédé, pas dans le livre, et laisse entrevoir chez le monomaniaque d’Amazon tout un monde obscur de pulsions refoulées que Gilles Deleuze décrit très bien dans sa postface (par ailleurs indigeste).

Débarrassé des scories d’une lecture trop datée et superficielle, Vendredi conte le choc des civilisations avec la sauvagerie – ou plutôt du préjugé occidental sur la supériorité biblique et technique de sa culture, confronté à la vie de nature où les mœurs sociales existent, mais différentes (passant par le meurtre de la victime émissaire), et où la relation au milieu naturel n’est pas d’en être « maître et possesseur » mais de s’y fondre, en harmonie. « Le fond d‘un certain christianisme est le refus radical de la nature et des choses, ce refus (…) qui a failli causer ma perte » p.51.

Dès les premières pages, le ton est donné : Robinson se voit dévoiler son avenir au tarot, par un capitaine luthérien plus soucieux de son confort que d’observer la route. Le Démiurge est à la fois organisateur et bateleur, son ordre est illusoire. « Rien de tel pour percer l’âme d’un homme que de l’imaginer revêtu d’un pouvoir absolu grâce auquel il peut imposer sa volonté sans obstacle » p.8. D’ailleurs, dès sa première rencontre avec un être vivant sur l’île, il tue.

C’est qu’il a été élevé Quaker, « pieux, avare et pur » – ces trois tares induites par la religion du Livre. Au lieu de révérer la nature et de s’y couler, il pose un Être extérieur au monde qui le commande a priori ; au lieu de jouir paisiblement de ce qui l’environne, il dresse, il torture, il amasse, il s’enclot en forteresse ; au lieu d’accepter le monde tel qu’il est et sa propre nature, il se fait une image à laquelle il doit obéir. D’où névrose, refoulement, tourments. « Je veux, j’exige que tout autour de moi sait dorénavant mesuré, prouvé, certifié, mathématique, rationnel » p.67. Il se roule nu dans la boue de la souille, il se rencogne au creux le plus profond de la grotte comme dans un ventre de mère, dénombre toutes les « richesses » de son île qu’il nomme Speranza, cartographie et baptise les lieux, il emprisonne les chèvres pour les traire, laboure la terre pour planter, déplante des cactées pour en faire un jardin, entoure de palissade et de pièges sa demeure, met en place une clepsydre pour décompter le temps, instaure des lois (au chapitre IV) et se fait un « devoir » d’obéir à des règles administratives et morales – alors qu’il est tout seul. « Ma victoire, c’est l’ordre moral que je dois imposer à Speranza contre son ordre naturel qui n’est que l’autre nom du désordre absolu » p.50.

Les vêtements ne lui sont d’aucune utilité dans ce climat tropical mais il les garde, éprouvant « la valeur de cette armure de laine et de lin dont la société humaine l’enveloppait encore un moment auparavant. La nudité est un luxe que seul l’homme chaudement entouré par la multitude de ses semblables peut s’offrir sans danger » p.30. Seul, il est vulnérable et sans défense. Au point d’avoir une hallucination, un galion espagnol qui pique sur l’île et long la plage avec sa fille défunte à la poupe. Sa solitude explore la voix minérale du ventre de la grotte, la voie végétale de jouir dans la terre pour y voir naître des mandragores – mais rien de cette expérience aux confins (dans les « limbes ») n’est satisfaisant : il lui manque autrui.

C’est autrui qui va lui faire découvrir un autre monde – ou plutôt une autre façon de voir le même monde, plus libre, plus apaisé. Il avait confusément perçu cette autre façon d’être, mais son être social et religieux le refusait de toutes ses forces. « Pendant un bref instant d’indicible allégresse, Robinson crut découvrir une ‘autre île’ derrière celle où il peinait solitairement depuis si longtemps, plus fraîche, plus chaude, plus fraternelle, et que lui masquait ordinairement la médiocrité de ses préoccupations » p.94.

Il sauve malgré lui son sauvage p.144, à peu près à la moitié du livre. Désormais, c’est Vendredi qui va devenir le personnage principal, autre glissement avec Defoe. Il nomme l’Araucan (« mâtiné de nègre » p.146) du jour de la semaine (encore qu’il ait oublié le calendrier durant ses premiers mois). Mais Vendredi est le jour de Vénus, la déesse nue sortie de l’onde, tout comme l’adolescent (« je serais étonné qu’il ait plus de 15 ans » p.147) venu de la mer en pirogue avec ses tortionnaires et dénudé d’un coup de machette pour le sacrifice.

Il va au début le coloniser, étant maître de sa vie puisque ses congénères l’ont symboliquement tué. Mais le jeune homme est svelte, nu, animal et son rire explose devant toutes les simagrées bibliques et corsetées du Blanc. Il marque le contraste du sauvage et du civilisé, de la liberté et de la contrainte, du jeu et du travail, de l’aisance du corps et du carcan des vêtements, du présent et du futur, de la joie et de la méchanceté, de la dépense et de l’avarice, de l’innocence et du péché. Rien de moins. Exit la Bible comme corset moral et la technique comme contrainte sur la nature, place à l’harmonie avec le milieu, au développement durable ! L’aventure hippie mourait de ses derniers feux, après l’explosion de mai 68.

« Vendredi redressé, cambré dans la lumière glorieuse du matin, marchait avec bonheur sur l’arène immense et impeccable. Il était ivre de jeunesse et de disponibilité dans ce milieu sans limites où tous les mouvements étaient possibles, où rien n’arrêtait le regard » p.160. Vendredi va initier Robinson à la vie « sauvage », à cette Grande santé solaire d’avant le christianisme, au message de Nietzsche. Robinson devient Zarathoustra (cité p.237), brûlé au désert, ahanant en montagne, avant de redescendre, apaisé, vers la vallée pour enseigner aux hommes. Robinson était le chameau « tu-dois », Vendredi est le lion qui se rebelle et inverse l’ordre moral et l’ordre imposé artificiellement à la nature par Robinson. Robinson ne pourra opérer sa troisième métamorphose en enfant, « innocence et oubli, un nouveau commencement » selon Nietzsche, que lorsque son sauvage l’aura quitté.Vendredi fornique la terre aux mandragores et fume la pipe par imitation ironique, gaspille la nourriture amassée et tourne en dérision les cérémonies grotesques du dimanche. Il va faire exploser par inadvertance la réserve de poudre de la grotte, pulvérisant toutes les constructions du naufragé.

Il agit naturellement, sans volonté de nuire, innocent. Dès lors, Robinson va être obligé de vivre comme lui, en égal. Vendredi est un être solaire, hanté par l’espace. Il grimpe au sommet des arbres, s’élance sur les rochers comme un cabri, lutte avec le vieux bouc (qui ressemble au Robinson barbu des origines) et le vainc, fait de sa peau un cerf-volant et de son crâne et de ses boyaux une harpe éolienne. Il choisira de rester sur le voilier lorsqu’il accostera, émerveillé de la cathédrale de cordages et de toiles de la mâture. Vendredi est analogue à Apollon, dieu de la lumière et fils de Zeus.

Robinson découvre la nature, et son corps. « Il découvrait ainsi qu’un corps accepté, voulu, vaguement désiré aussi – par une manière de narcissisme naissant – peut être non seulement un meilleur instrument d’insertion dans la trame des choses extérieures, mais aussi un compagnon fidèle et fort » p.192. Les deux sens du mot grâce, « celui qui s’applique au danseur et celui qui concerne le saint » p.217 peuvent se rejoindre dans la vie Pacifique. Vendredi va, « drapé dans sa nudité. Il va, portant sa chair avec une ostentation souveraine, se portant en avant comme un ostensoir de chair. Beauté évidente, brutale, qui paraît faire le néant autour d’elle » p.221. Le Vendredi est le jour de Vénus et le jour de la mort du Christ. Michel Tournier en fait un symbole – et donne son titre au livre : naissance de la beauté païenne et mort du moraliste puritain (p.228).

A l’attention des obsédés sexuels hantés par la baise toujours et partout, il est clairement écrit p.229 que « pas une seule fois Vendredi n’a éveillé en moi une tentation sodomite ». Il est « arrivé trop tard », la sexualité de Robinson étant « devenue élémentaire », mais c’est surtout parce que Vendredi l’a fait changer d’élément, il l’a converti à son panthéisme solaire, Ouranos étant le ciel du panthéon grec, le symbole de l’énergie vitale. Une « libido cosmique », dit Gilles Deleuze.

michel tournier vendredi ou la vie sauvage

Et voici qu’au bout de 28 ans aborde pour l’aiguade un voilier anglais racé. Vendredi se laisse tenter par l’aventure, mais pas Robinson, qui s’est trouvé lui-même. Il a peur d’être seul mais il découvre dans un trou de rocher le mousse de 12 ans Jaan, maladroit et cinglé de garcette, qui s’est sauvé et veut rester avec le seul être qui l’ai regardé d’un œil bon. Désormais, il sera Jeudi, fils de Jupiter (Zeus), dieu du ciel, de la lumière et du temps. Le presque adolescent est roux comme Robinson, son double de chair. Tel Zarathoustra, l’on imagine qu’il va élever le mousse vers la lumière et la sagesse, en même temps que vers l’âge adulte. Après s’être trouvé, transmettre.

Ce beau roman symbolique, mûri des années avant publication, garde son succès, conforté par une langue étincelante et ciselée. Le monde sans autrui est un monde pervers, analyse Deleuze dans sa postface datée de 1969 (première édition de Vendredi). Avis aux narcisses contemporains qui croient se suffire à eux-mêmes dans leur égoïsme…

Michel Tournier, Vendredi ou les limbes du Pacifique, édition augmentée 1972, Folio 1974, 283 pages, €7.10
e-book format Kindle, €6.99
La version allégée en forme de conte pour enfant :
Michel Tournier, Vendredi ou la vie sauvage, Folio junior 2012, 192 pages, €5.50

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Emmanuel Carrère, L’Adversaire

emmanuel carrere l adversaire
« Si tout se passe bien, il sortira en 2015, âgé de soixante et un ans », dit l’auteur p.202. Cela après une description plate et événementielle d’un quintuple crime (au moins), celui de ses parents, puis de sa femme et de ses deux enfants. Ce n’est pas l’auteur qui parle, mais Jean-Claude Romand. Pourquoi diable Carrère a-t-il été se fourrer dans cette galère ?

Se sent-il en empathie avec le personnage de grand dépressif, débonnaire et menteur invétéré, fondateur dix-huit ans durant d’une double vie aussi étanche que grandiloquente ? Ses problèmes personnels sont-ils si profonds qu’il se passionne pour les pédophiles (La classe de neige) et les tueurs (L’adversaire) ? Quelle est cette fêlure intime autour de laquelle il tourne sans jamais y entrer autrement que par des « exemples » pris dans la réalité ?

Jean-Claude Romans était un mignon petit garçon des montagnes du Jura, enfant unique assez solitaire et peu viril mais intelligent. Il a réussi le concours d’entrée en médecine mais a calé – sans raison – sur une seule épreuve en deuxième année. Il n’a pas échoué : il ne s’est pas présenté. De cet événement fondateur, aboulie procrastinante, date tout un échafaudage de fantasmes et de mensonges qui vont durer deux décennies. Il laisse croire qu’il a réussi, puis qu’il a obtenu son diplôme, qu’il est embauché par l’OMS à Genève, qu’il poursuit des recherches de pointe. De quoi vit-il ? D’escroqueries sur ses proches, parents, amis ou relations. Ils lui confient des sommes qu’il va placer au noir en Suisse, soi-disant. Il les utilise en fait pour faire vivre sa famille, l’épouse très catho qu’il a fini par convaincre de l’épouser, et ses deux petits, fille et fils.

daniel auteuil dans l adversairePlus le temps passe, plus il peut se faire prendre. Va-t-il avouer, dans une catharsis qui le libérerait ? Pas du tout : il ne vit qu’en virtuel, plus beau, grand et fort qu’en vrai. Il est incapable de rester dans le réel, malgré les apparences. Pourquoi personne n’a-t-il rien vu ? D’une part parce le milieu bobo bien-pensant, catholique en médecine, est très conformiste sous une apparence obligeante : leur star est Kouchner, ce qui en dit long sur le vide intellectuel de ces bourgeois. D’autre part, parce qu’au fond tout le monde préfère croire que savoir, faire confiance naïvement plutôt que chercher à connaître. Romand le sent : à qui manque-t-il lorsqu’il se trouve seul ? À personne. Ce pourquoi il s’invente une agression jeune homme, une grave maladie ensuite, un poste dont l’importance le fait se déplacer loin et souvent adulte, une amitié avec le fameux Bernard Kouchner « vu à la télé »…

Lui n’est rien, son personnage est tout. Ce n’est que lorsqu’il est acculé qu’il désire tout effacer : ses parents qui l’ont vu naître et grandir, son épouse à qui il a toujours menti sur tout, ses enfants qui ne le verraient plus du même œil. Le 9 janvier 1993, à son domicile de Prévessin-Moëns, route Bellevue, il tue…

Jean-Claude Romand est-il intéressant ? Pas le moins du monde. S’il agite l’empathie popu, c’est par quelque fascination morbide pour la mort et la psychologie de tueur. Ou par christianisme dévoyé qui « pardonne » aux plus grands criminels pour se donner bonne conscience, « les discours angéliques sur l’infinie miséricorde du Seigneur » cités p.216. Emmanuel Carrère aurait pu développer cet angle, mais non. Il n’y a aucun moment littéraire dans cette écriture plate, dans ce compte-rendu presque administratif d’un cas. Nous sommes loin de Stendhal dans Le rouge et le noir, roman issu lui aussi d’un fait divers !

jean claude romand

Malgré ses « doutes » et son « opinion », distillés au long du livre, il n’effectue aucune analyse psychologique du personnage, il s’en tient aux faits comme un vulgaire juriste. Cela donne un ton glacé, mais ne s’élève jamais du ras de dossier. Peut-être Emmanuel Carrère, une fois la soixantaine venue, une kyrielle de longs articles de gare semblables à celui-ci écrits et publiés, ses propres enfants élevés, ce qui remet beaucoup de choses à leur place, pourra-t-il écrire un « vrai » roman et se tailler une place dans la littérature ?

Dans cet opus de deux cents pages, vite lu et aussi vite jeté, il en est loin. Ça plaît parce que c’est court à lire entre deux stations de RER ou un périple en métro. Parce que c’est facile à suivre – le fluide réduit à 300 mots. Parce que le voyeurisme du fait divers est éternel chez les liseuses qui se croient cultivées, bien que ce criminel ne soit justement pas l’un des nôtres mais un mystère social. Et parce que la mode fait qu’on « doit » avoir lu le fils de sa mère (Hélène Carrère d’Encausse) qui cause si bien à la télé. Mais franchement, où a-t-on vu qu’un biopic à l’américaine produise autre chose qu’un scénario de film ?

Emmanuel Carrère, L’Adversaire, 2000, Folio 2002, 221 pages, €6.40
Film DVD L’Adversaire de Daniel Auteuil avec Daniel Auteuil, Géraldine Pailhas, François Cluzet, StudioCanal, €13.00

La véritable histoire de Jean-Claude Romand:

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Joyeux Noël !

Non au politiquement correct qui a honte d’user de ces termes chrétiens, qui a peur d’afficher sa tradition en souhaitant frileusement « bonnes fêtes » sans précision – même si je suis résolument moderne et ne suis plus croyant. Pourquoi se soumettre ? Pourquoi avoir honte de soi ?

Donc Joyeux Noël ! ou Joyeux Jul, cette fête païenne avant le Christ.

Le christianisme célèbre la naissance de l’Enfant.

Jul chez les Vikings et les Celtes (sous un autre nom) célébrait le renouveau du soleil sur l’horizon, donc la renaissance de la nature au cœur de l’hiver.

C’est bien la même tradition culturelle, le premier ayant repris à l’autre le flambeau.

Je dédie ces petites lumières par centaines en hommage aux victimes de la guerre de religion.

J’offre cette jeunesse chaude qui s’accroche à la vie, pour que l’humanité avance, bien loin de la barbarie du septième siècle.

Car dans quelques jours, en Europe, contrairement aux obscurantistes, nous seront en 2016 !

my boy in christmas

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Au nom d’Allah le très haut, le tout miséricordieux

Eh oui, au-delà des huit terroristes dont cinq Français arabes mal dans leur peau issus de la délinquance, c’est bien d’islam qu’il s’agit… Plus de 130 morts et plus du double de blessés, malgré le raté du stade de France. Paris touché au cœur de son métissage bobo dans les quartiers mélangés du nord-est, Paris « la capitale des abominations et de la perversion », où « des centaines d’idolâtres » étaient réunis « dans une fête de perversité » selon le communiqué de Daech : ne voilà-t-il pas une conception de la religion comme quelque chose qui exclut plutôt qu’elle n’unit ?

Religion ou secte ? Si la religion unit les peuples et vise à l’universel, cette religion-là, l’islamique intégriste, salafiste issue du wahhabisme saoudien, est réservée aux seuls croyants, à ceux qui lui font allégeance. Miséricordieux, Allah ? Pour ceux qui se font sauter, ils le souhaitent ardemment, mais seulement pour eux – car ils imaginent aller direct au paradis peuplé de houris et d’éphèbes, où tout ce qui est « interdit » ici-bas est permis en-haut. Pour cela, il faut quitter ce monde mais, comme le suicide est trivial et mal vu, il faut le parer les palmes du martyre, entraîner avec soi des dizaines de mécréants comme hier les tribus ramenaient leurs lots de captifs voués à l’esclavage. Mais oui, c’est toujours bien de l’islam qu’il s’agit.

paris attentats du vendredi 13 novembre 2015 carte

Certes pas la version policée par les siècles de réflexions des érudits, mais celle des origines, toute à feu et à sang, où tous les autres, ceux qui ne croient pas comme vous, sont à zigouiller sans merci. Du temps où la gauche pensait (temps aussi lointain que celui où les bêtes parlaient), Cornélius Castoriadis le disait du communisme, cette autre religion dévoyée dans les massacres de masse. Pour sa démonstration contre, il prenait en exemple le christianisme, aux Évangiles pourtant nettement moins vengeurs que le Coran. Lui l’économiste de l’OCDE, psychanalyste et philosophe né Grec à Constantinople, devenu communiste pour résister aux nazis dans la Grèce de 1941, puis émigré à Paris où il rejoint les rangs trotskistes (comme Jospin) devant le cynisme antidémocratique du Staline après-guerre – lui n’avait pas de leçons à recevoir des » pseudo-intellos » (comme dit la ministre de gauche) qui ne lui arrivent pas à la cheville. « Pas d’amalgame » ? Nous attendons toujours la réforme de l’islam, comme fut celle du christianisme.  Castoriadis :

« Il faut aussi parler du destin historique du marxisme. Il est étrange de voir des gens qui se proclament marxistes ou veulent ‘défendre Marx’ et ignorent avec acharnement cette question. Pourrais-je discuter du christianisme en disant : ‘l’Inquisition, je m’en fous ; le pape, c’est un accident ; la participation de l’Église catholique à la guerre civile espagnole aux côté de Franco, ce sont des prêtres empiriques. Tout cela est secondaire par rapport à l’essence du christianisme, laquelle se manifeste dans telles phrases des Évangiles’. Le christianisme est une réalité sociale et historique instituée depuis deux mille ans : cette réalité, certes infiniment complexe et ambiguë, a quand même une signification que je ne peux à aucun moment ignorer ». Substituez islam à christianisme et vous aurez « la réalité sociale et historique » de l’islam – n’en déplaise aux bobos de gauche qui veulent tout minimiser au nom d’on ne sait quelle synthèse politiquement correcte.

Castoriadis poursuit : « Je ne peux pas faire autrement quand il s’agit du marxisme. Certes, il n’a pas deux mille ans, il n’en a que cent vingt (à la date d’écriture, en 1974), mais dont les soixante derniers sont historiquement très lourds. La réalité du marxisme est d’abord, à un degré écrasant et qui prime tout le reste, qu’il est l’idéologie dont se réclament les régimes d’exploitation et d’oppression totalitaire qui exercent leur pouvoir sur un milliard d’hommes et de femmes » p.55. Même chose pour l’islam : quelques dernières années « très lourdes » historiquement, « réalité d’oppression et de totalitarisme » sur les jeunes et sur les femmes principalement. Il n’y a de religion qu’incarnée, qu’elle soit chrétienne, musulmane ou communiste. On ne juge les arbres qu’à leurs fruits. Et c’est bien de l’islam qu’il s’agit.

Toute croyance est comme une drogue pour oublier sa faiblesse et son mal-être, toute croyance offre le refuge imaginaire où abdiquer sa liberté, dont on a peur. La croyance, qu’elle soit juive, chrétienne, musulmane, communiste ou autre, euphorise à petite dose, elle aide à supporter sa vie lorsqu’elle apparaît trop minable. À forte dose, elle conduit au délire, à quitter la réalité ici-bas pour le rêve en-haut, à mépriser la vie humaine et à désirer mort et destruction, souvent par compensation : ce qu’on n’ose désirer, il faut le détruire. Le Paris bobo du mariage homo ? La mixité festive ? Le sport qui unit blacks-blancs-beurs ? Il faut faire sauter toutes ces « perversions » dans des déluges de feu, comme Sodome et Gomorrhe.

Pour la secte islamique de Daech, la stratégie est d’utiliser les ressortissants d’un pays « impie » pour susciter une guerre civile dans ce « ventre mou » occidental qu’est l’Europe. Où l’islam est inféodé aux conservateurs algériens ou financés par des imams (parfois) fanatiques des Émirats et d’Arabie saoudite. Les États-Unis savent se défendre, on l’a vu en Afghanistan, en Irak, avec l’éradication de Ben Laden. Mais l’Europe ? Trop peu, trop tard, trop gênée par la culpabilité ex-coloniale et par la naïveté chrétienne (belge) ou de gauche (française). Utiliser les néo-musulmans des banlieues et des campagnes, pour près de 40% d’ex-cathos en manque de repères et d’obéissance, comme une cinquième colonne pour susciter lynchages, pogroms et montée du Front national, pour dresser basanés contre blancs, laïcs contre croyants – voilà ce qu’ils veulent. Sans parler de punir « au nom d’Allah le miséricordieux » tous ceux qui s’opposent à leur état islamique autoproclamé : Russie, Turquie, Liban, France. L’internationale de la terreur est l’autre nom du Komintern islamique. Car c’est bien toujours d’islam qu’il s’agit.

Le choix d’un vendredi 13, est-ce un hasard ? Il est curieux que personne, à ma connaissance, ne l’ait mentionné : le vendredi est le jour de la mort du Christ, où Adam et Ève furent chassés (dit-on) du paradis, où Caïn tua Abel, où Hérode fit massacrer les Innocents… Vendredi est le jour où débute le Sabbat et où surgissent démons et spectres. Selon la coutume arabe, il faut commencer les labours le vendredi : ce qui laisse augurer une suite aux attentats de Paris… Le 13 est le chiffre de la Cène où le treizième convive, Judas, trahit le Christ pour trente deniers. C’est aussi dans le treizième chapitre de l’Apocalypse que sont évoqués l’Antéchrist et la Bête. Est-ce vraiment un hasard pour ces « croyants » pénétrés de l’eschatologie du Livre ?

cornelius castoriadis une societe a la derive

Dans un autre texte, datant de 1992, Castoriadis parle de l’islam. « Que faut-il dire des autres ? Ceux qui, par exemple, sont prêts à tuer ceux qui ne pensent pas comme eux ? À tuer Salman Rushdie ? Est-ce qu’ils sont ‘inférieurs’ ? On dira aujourd’hui qu’ils sont différents. Mais nous ne pouvons pas tenir ce que nous pensons de la liberté, de la justice, de l’autonomie, de l’égalité, en nous contentant de parler de ‘différence’. C’est ce que fait pourtant l’immonde salmigondis pseudo-gauchiste, ou pseudo-démocratique contemporain, qui se limite justement là-dessus à des bavardages sur cette «’différence’. Il y a des gens qui croient à la liberté et à la démocratie, et puis il y a des gens qui croient qu’il faut couper les mains des voleurs. Les Aztèques faisaient des sacrifices humains. Est-ce une simple différence ? (…) Nous voulons instaurer une société autonome, et si nous le voulons, c’est évidemment que nous la jugeons préférable à toute autre forme de société actuelle ou envisageable, donc (…) supérieure. Mais sachant ce qu’est l’autonomie, et ce qu’elle présuppose, il ne nous passerait pas par la tête de vouloir l’imposer par la force aux autres. Il y a une fine crête sur laquelle aussi bien dans le présent que dans un avenir moins déplorable (…) nous devons marcher » p.123.

Nous devons être plus durs en ce qui concerne nos libertés, dont la première est la liberté d’expression.
Plus durs sur les valeurs qui sont les nôtres, laïcité et place des femmes.
Plus durs envers les iréniques, les cépaleurfôte, les protecteurs des pôvres ex-colonisés (le dernier il y a deux générations) qui ont bien « le droit » à la « compréhension » s’ils se vengent.
Plus durs contre toutes les croyances et leurs dérives sectaires.
Plus durs envers les imams qui prêchent la haine, l’islam qui ne se réforme pas et pour les voyous qui entassent des armes pour venger leur inaptitude.
Plus durs et plus clairs dans notre politique étrangère, parfois menée un peu trop légèrement, sans souci des moyens nécessaires ni des conséquences.

Pour le reste, François Hollande fait le boulot, il a enfin compris : consulter, décider, exposer – et agir vite – enfin !

Cornélius Castoriadis, Une société à la dérive – entretiens, 2005, Points essais 2011, 390 pages, €10.30

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René Girard, Des choses cachées depuis la fondation du monde

rene girard des choses cachees depuis la fondation du monde
René Girard est mort à 91 ans. Grand, impérieux, magnétique, il a marqué son époque. C’est le jour de Pâques, 1987 ans après la naissance supposée du supposé Christ, que j’ai lu cet ouvrage. Il ouvre un horizon nouveau au christianisme. Il expose en effet une anthropologie fondamentale où… il découvre que la religion chrétienne apporte la réponse nécessaire. Toute la théorie mimétique, inventée par René Girard, serait contenue dans les Évangiles.

Pour René Girard, et c’est un fait d’expérience, l’homme est un être d’apprentissage ; mais il est aussi, et conjointement, un être social. Son désir a besoin du désir des autres pour exister. Sans concurrence, pas de désir précis, seulement des désirs vagues, informulées. L’émulation permet de désirer ce que les autres désirent. Ce mimétisme du désir est volonté de se fondre dans l’autre, son double pour s’emparer de ce qu’il veut.

Telle est, selon l’auteur, la source de la violence entre les hommes.

La fonction des interdits sociaux est de « prohiber le mimétisme » en mettant un tabou sur certains objets et certains êtres les plus proches car appartenant au groupe de cohabitation, enjeux les plus évidents de relations rivales. Le rôle des rituels religieux est justement de désamorcer la violence en la mimant. Le meurtre d’une victime émissaire change l’opposition de chacun contre chacun en opposition de tous contre un seul.

Ce « sacrifice » fonde les règles sociales et établit la culture. Le transfert d’agressivité sur la victime rend celle-ci « sacrée », et la paix que ce meurtre apporte par catharsis fait l’objet d’un transfert de réconciliation sur la communauté.

Voilà qui est bel et bien dit malgré un freudisme un peu lourd qui demanderait à être nuancé. Mais une telle clarté est salutaire après les cafouillages folkloriques de nos manuels d’ethnologie.

Donc le sacré, c’est la violence. Celle qui vient de soi sans qu’on sache pourquoi, celle qui fait que l’on désire toujours ce que l’autre désire – parce que l’on est ainsi fait. Violence involontaire, irrationnelle, brutale. Ce que l’on ne comprend ni ne maîtrise, on l’appelle volontiers « Dieu ». L’esprit humain se reconnait dépassé et transcendé par une force qui lui paraît extérieure à lui-même et qui semble mener la communauté où elle veut. La religion, la philosophie, l’ethnologie, la psychologie ne seraient pas des tentatives pour comprendre mais des masques pour oublier la violence fondamentale. Celle qui est inconnaissable parce qu’effrayante autant que hors de toute maîtrise. Une sorte de vouloir être sauvage qui submerge toute rationalité.

lutte gamins izabela urbaniak

Pour René Girard, « Satan » est l’image incarnée des mécanismes circulaires de la violence qui emprisonne les hommes dans des systèmes culturels et philosophiques assurant un modus vivendi avec elle. « Le Christ », à l’inverse, révèle le meurtre fondateur à la base de toute religion et fait comprendre par la Crucifixion qu’il ne pourra plus désormais y avoir de victime expiatoire car sa persécution sera comprise, à son exemple, comme injuste. La communauté ne pourra plus se réconcilier sur le dos d’un bouc émissaire. C’est l’effacement du christianisme qui a engendré la Shoah – ou le génocide cambodgien.

Les Évangiles seraient donc une mutation de la pensée par rapport aux textes de l’Ancien testament et des autres religions. Ces Évangiles empêchent désormais – par leur révélation – le mécanisme fondateur de fonctionner. Contrairement à la lecture médiévale du christianisme, contre laquelle Nietzsche avait raison de s’élever, jamais dans les textes évangéliques retenus par l’Église, la mort de Jésus n’est définie comme « un sacrifice ». Aucun dieu ne l’a voulu, pas plus qu’il ne « veut » les maladies, les catastrophes ni la mort qui tous affectent les humains. La violence apocalyptique prédite par les textes n’est pas divine, mais est le fait des hommes – eux dont le conflit mimétique ne connaît pas de fin.

Les Évangiles seraient une explication du monde et de la place de l’homme. L’être humain est libre : ce qui lui arrive est de son seul fait, de par sa violence essentielle. Dieu – s’il existe, et cela est du domaine de la foi, pas du fait – est extérieur à tout cela. Le Christ, homme plus qu’humain mais avant tout homme, révèle les moyens de sortir de la crise mimétique. Son Royaume est celui où les humains, par un effort de raison et de volonté, auront su mettre un terme à la violence mimétique. En dehors de l’expulsion réconciliatrice, seul ce renoncement inconditionnel peut mettre fin aux rapports de vengeance. Du moins il faut y croire…

Selon René Girard, aucune autre possibilité ne subsiste, une fois les ressources sacrificielles épuisées par la révélation du Christ. C’est l’attitude d’Antigone qui refuse la version officielle du sacrifice de ses frères, que l’un aurait été juste et l’autre rebelle. Pour elle, les deux sont morts pour rien, dans une rivalité aussi absurde que l’hypocrisie politique de la cité. Antigone aurait dit la même chose que le Christ : « je ne suis pas venu pour partager la haine, mais l’amour ».

Notre univers contemporain illustre étrangement cette théorie. La paix nucléaire repose sur une appréciation froidement scientifique des conséquences fatales qu’auraient pour tous les adversaires l’utilisation massive des armes accumulées. Le renoncement à toute représaille est la seule condition de survie de l’humanité : ce que dit l’Évangile. D’autant que ce conflit impossible permet de libérer des forces pour la création et pour la vie. « L’amour », la paix, sont bien révélateurs, ils échappent à tout esprit de revanche. Tout ce qui fit de notre univers occidental, depuis 1945, le plus énergique et le plus créateur qui fut jamais en savoir scientifique, en technologie, en pensée et en art, est due à cette guerre impossible, à cette paix forcée, lentement conquise. Même si elle est relative – des guerres conventionnelles ne manquant pas d’éclater.

Aurions-nous enfin su dépasser le simple désir mimétique pour lui faire servir moins la guerre que l’émulation ? Ne serait-ce pas plutôt le fait qu’une seule puissance soit restée hégémonique jusqu’à la seconde guerre d’Irak, sous George W. Bush, qui a produit le désir de l’imiter elle seule, plutôt que de la défier ? La Chine qui émerge et la Russie nostalgique de son ex-puissance, le salafisme qui veut dominer les femmes et tous les incroyants, défient désormais, depuis la parution du livre, cet irénisme candide.

La paix, qui surpasse l’entendement humain, ne peut surgir qu’au-delà de la passion chicanière du jugement. Différencier le coupable et l’innocent, c’est perpétuer la violence – alors qu’il faudrait selon le Christ « pardonner », car tous sont coupables et tous sont innocents. Il n’empêche qu’en face d’un fanatique brandissant son couteau, tout cet échafaudage de bons sentiments et de pensées élevées s’effondre, se réduisant au dilemme simple : lui ou moi. Lorsqu’il s’agit de politique, la chose se conçoit, lorsqu’il s’agit d’humains déshumanisés par leur religion ou leur idéologie, le « pardon » ne tient pas. Il faut d’abord les maîtriser et de les empêcher de nuire avant – le temps qu’ils se reprennent – de leur donner une chance de réintégrer l’humanité.

Le bouc émissaire ne fait qu’assouvir la violence collective sur un faible qui ne peut se justifier. « L’amour » que le Christ demande aux hommes de pratiquer ne serait, selon René Girard, pas bêlant de faiblesse mais de force et de volonté. La paix doit se construire et elle demande de hautes vertus, plus sans doute que la guerre, qui n’est qu’un laisser-aller à ses instincts de violence.

Sauf que la guerre est parfois nécessaire, qu’il faut parfois être violent pour ne serait-ce que se faire entendre de ceux que leur croyance rend aveugles et sourds. C’est probablement toute la différence entre les époques, 1978 et 2015…

René Girard, Des choses cachées depuis la fondation du monde, 1978, Livre de poche Biblio essais 1983, 640 pages, €7.60

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Michel Onfray, Traité d’athéologie

michel onfray traite d atheologie
Comme d’habitude, Michel Onfray est polémique donc brillant – et excessif donc partial. Il « traite » les religions comme un gamin « traite » un autre en cour d’école : ce n’est pas faux, ce n’est pas vrai. Mais parfois plein d’humour, telles ces « volailles béates » pour désigner les anges (p.138). Ce livre est donc intéressant à lire, mais un peu court pour un Traité qui vise à faire le tour de la question.

Il structure son propos en 4 parties :

La première montre comment être athée, ce qui ne signifie pas nihiliste.

La seconde traite des trois monothéismes issus du Livre : le juif, le chrétien, le musulman.

La troisième insiste sur le christianisme, depuis la cristallisation du mythe Jésus (a-t-il vraiment existé, celui dont le nom Jésus signifie Destin et qui a été enseveli par d’Arimatie qui signifie Passeur vers l’au-delà ?) jusqu’à la haine du sexe, des femmes et de la vie par impuissance sexuelle de « l’Avorton de Dieu » (c’est ainsi que saint Paul se nomme lui-même).

La quatrième partie dissèque les théocraties, alliance du sabre et du goupillon, depuis Constantin de Byzance jusqu’à Khomeiny et George Bush.

« La notion de ‘Dieu’ a été inventée comme antithèse de la vie », déclare Nietzsche en exergue du livre. Dieu est en effet tout ce que l’homme n’est pas : beau, bon, bien, immortel, universel, omniscient… Le Coran lui attribue même cent noms dont seuls 99 sont connus ici-bas. L’antithèse de Dieu est le Diable, qui est bien de ce monde, donc mélangé de beau et de laid, de bon et de mauvais, d’immortel et de mortel, d’universel et de particulier, d’omniscience et d’ignorance…

En fait, ‘Dieu’ est le fétiche positif du dualisme qui sépare la chair et l’âme, la matière et l’esprit. Une antique division aussi vague et aussi tranchée que gauche et droite de nos jours. Onfray poursuit ici sa « contre-histoire » de la philosophie, Héraclite et Épicure contre Platon et sa suite jusqu’à Badiou, en passant par Hegel, Marx et les structuralistes. Si Dieu n’existe pas, les dieux existent, comme le communisme, le socialisme, l’écologisme, le droitdelhommisme… Toujours le Blanc contre le Noir dans cette mentalité formatée en noir et blanc. Qui n’est pas avec nous est contre nous, qui n’est pas de gauche est forcément (d’extrême) droite ou (ultra) libéral : on ne peut rien être à demi chez les petits esprits.

Car toute croyance est hors raison. L’être raisonnable ne peut rien argumenter contre la foi : elle est, se ressent dans l’intime, ne se discute pas. Michel Onfray n’a rien contre les croyants, il montre la beauté de la prière d’un musulman simple face à la lune au désert, en direction de La Mecque. La foi a permis de belles choses, comme les cathédrales et le chant grégorien. Mais il y a un fossé entre la croyance, personnelle, intime, et la religion, collective, institutionnelle, totalisante.

La religion s’impose, impose, crée l’impôt, punit. Surtout alliée au pouvoir politique ! Constantin l’empereur byzantin fait brûler les païens et leurs bibliothèques – au nom de Dieu – tout comme l’État islamique détruit Palmyre et les manuscrits non conformes au canon figé de leur Allah islamiste. Hitler admire l’église catholique et la foi combattante d’un Jésus chassant au fouet les marchands (juifs) du temple; Staline a pris modèle sur l’organisation hiérarchique de l’Église pour bâtir son parti de croyants « d’avant-garde » dont il était le pape.

Michel Onfray reprend les critiques des (juifs) Saul Friedlander et Daniel Goldhagen sur Pie XII et les complaisances catholiques envers les dictatures fascistes, nazies et conservatrices. Peut-être sans recul, tout au goût de la polémique : n’est-il pas compréhensible qu’un historien juif soit partial sur le nazisme ? Faut-il pour cela le croire sans critique ?

Combien de catholiques (et de protestants) ont – malgré Pie XII – sauvé des Juifs, enfants, adultes et familles entières ? Combien d’évêques se sont insurgés, au point de faire reculer Hitler sur certains points (hélas pas sur sa haine hystérique des Juifs, qui rencontrait le mythe du Peuple déicide) ? Pourquoi tant de familles nombreuses chez les catholiques, si ce monde-ci trop matériel est haï ? Faire des enfants, en pays riche, est-ce montrer une particulière horreur de la vie ? Combien de juifs adeptes de l’intelligence ici-bas, critiques aigus des dérives de la modernité et chercheurs scientifiques aussi, s’ils n’aspirent qu’à quitter ce monde pour l’au-delà ? Combien de musulmans qui prennent l’islam comme une foi, certes, mais surtout comme une discipline de vie qui les préserve de l’esclavage du consumérisme mené par la frivolité, la mode et la dépense dans l’excès : alcool, drogue et sexe à tout va ?

Il y a les intégristes de chaque religion, qu’il faut combattre et dont l’auteur détruit fort l’image de son ironie acide. Il y a les « pouvoirs » archaïques qui font pression sur les gouvernements et les opinions pour moraliser les mœurs : contre l’avortement, contre le préservatif, contre le mariage gai, contre les torses nus… Il y a aussi les curés pédophiles dont, curieusement, Michel Onfray n’a pas encore fait (à la date de publication du livre en 2005) son dada. Sans parler des viols psychopathes et des « mariages » forcés de fillettes de 9 ans « pour faire comme le prophète » – sous Daech.

Les Français, peuple laïque depuis deux ou trois siècles, sait faire la part des choses entre Dieu et César, entre le bon vivre et la discipline. Il est utile de rappeler combien « Dieu » peut n’être qu’une névrose collective, comme le montrait Freud. Mais ce livre de combat ne peut être qu’une étape négative vers d’autres ouvrages positifs. Mieux vaut dire comment s’extirper de l’obscurantisme et de la moraline que de dénoncer, une fois de plus, les ravages du trône et de l’autel.

Contre la religion, mieux vaut lire et méditer Nietzsche : lui, au fond, a bien tout dit – et plus brillamment à mon avis.

Michel Onfray, Traité d’athéologie – Physique de la métaphysique, 2005, Livre de poche 2006, 315 pages, €6.90
Les autres livres de Michel Onfray chroniqués sur ce blog

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Communisme et crise de foi

Comme Thierry Wolton publie bientôt le troisième tome de sa monumentale Histoire mondiale du communisme en pointant cette fois les complices, après les bourreaux et les victimes, la revue L’Histoire se fend d’un numéro consacré presque exclusivement aux communistes.

Il faut en effet distinguer le système – totalitaire, policier, exécrable – et ses croyants – idéalistes, naïfs et généreux. C’est du moins le message subliminal de ce dossier, les historiens aujourd’hui arrivés ayant flirté dangereusement avec la doctrine totalitaire dans leurs années de jeunesse. Rares sont les François Furet à avoir analysé ce pourquoi. Mais ne boudons pas notre plaisir : comprendre vaut bien quelques reniements.

Ce qui ressort de ces multiples portraits de ceux qui se firent capter par l’étoile communiste est la foi.

Foi chrétienne ou juive, vite transférée vers l’Avenir radieux. C’est Edgar Morin qui évoque une « espérance de salut dans la rédemption collective » p.54 ; c’est André Gide qui dit sa fascination, « ce qui m’amène au communisme, ce n’est pas Marx, c’est l’Évangile » p.34 ; c’est Pierre Pascal, catholique bourgeois sorti de Normale Sup qui s’est converti à l’URSS : « il est heureux, il a vu Dieu : Karl Marx lui a parlé », le décrit Albert Londres en 1920 p.36 ; c’est Raymond Lefebvre, bourgeois protestant, qui adhère au communisme par la souffrance de la Grande guerre et l’idéal du pacifisme p.38 ; c’est Manès Sperber, juif de Galice, pour qui l’attente de la Révolution est la suite naturelle de celle du Messie ; ce sont Louis Althusser et Roger Garaudy, militants chrétiens, qui voient dans le Parti une moderne Église.

Il y a d’autres voies de conversion : celle d’Aragon, intellectuel bourgeois surréaliste (ce qui fait beaucoup de défauts pour les prolétaires à la tête du PCF…) – mais surtout bâtard du Préfet de police de Paris, avide de retrouver une famille, une fraternité, la reconnaissance du Père – d’où cette ode à Staline dans Hourra l’Oural en 1934 ; celle de Georges Friedmann, scientifique qui percevait l’URSS comme un État savant, vecteur du progrès contre l’obscurantisme bourgeois (« bourgeois » était l’injure suprême de l’époque, on ne disait pas encore « ultralibéral »), celle de Paul Langevin et Henri Wallon ; celle de Maurice Thorez, « Fils du peuple » (titre de son « auto » biographie écrite par Jean Fréville en 1937), à qui le Parti a permis l’ascenseur social ; celle de la Résistance, comme Edgar Morin, Lise Ricol-London, Annie Besse épouse Kriegel, Pierre George ; celle des anticolonialistes Aimé Césaire, Ho Chi Minh, Jean Dresch ; celle des intellos, passés par les khâgnes où la rébellion en serre de cet âge étudiant se focalisait sur la religion communiste – tellement antibourgeoise – ce fut le cas pour Emmanuel Le Roy Ladurie, François Furet, Michel Foucault, Mona Ozouf, Paul Veyne, Maurice Agulhon…

Tous regardaient au-delà du présent vers l’avenir, au-delà du réel vers l’utopie, au-delà de la complexité vers le simplisme. Marx avait prophétisé l’Histoire en marche, le progrès inéluctable de l’Homme engendré par la lutte des classes, dont la finale serait prolétaire. Le Parti (avec majuscule) était l’Église (avec majuscule), voulu ainsi par Staline (ex-séminariste), qui révérait l’organisation hiérarchique et pyramidale catholique et l’avait prise pour modèle. L’URSS était la Terre promise, le paradis en marche, l’endroit où le catéchisme devenait réalité – ce fameux « socialisme réel » dont on a mesuré, depuis, tous les travers.

communisme 2015 10 revue l histoire 417

Il faut comprendre cette foi pour comprendre combien notre époque – depuis Mitterrand – apparaît grise et triste.

Le socialisme rose n’a rien à voir avec le feu immense et rouge. Le socialisme non « réel » se veut réformiste, tout en gardant une phraséologie révolutionnaire. Sans cesse dans le grand écart : il ne peut que décevoir ceux qui aimeraient croire, qui ont BESOIN de croire. D’où la conversion de certains à l’écologisme, cette nouvelle foi dont le credo commence par l’Apocalypse.

Contrairement à la prophétie de l’intellectuel barbu, le communisme n’était pas l’avenir de l’humanité : trop de rigidité, d’inquisition, d’exclusion. Une doctrine figée comme un Coran, une politique soupçonneuse sans cesse à épier « la ligne », les pogroms successifs de « bourgeois », « d’intellectuels », de « traîtres », de « juifs », de « déviants »… Où sont l’émancipation tant vantée, la liberté retrouvée, l’harmonie de l’homme avec SA nature et avec LA nature, la fraternité universelle ? Le « socialisme réel » de l’ex-URSS, de la Chine de Mao, du Cambodge de Pol Pot, du Cuba des frères Castro, de la Corée nordiste des dictateurs paranoïaques qui y sévissent depuis plus d’un demi-siècle sont des repoussoirs, des repaires de Satan – pas des jardins de délices où coulent le lait et le miel (et où attendent, soumis, les vierges et les éphèbes).

L’avenir est à inventer – mais bien loin de la foi !

Toute croyance venue d’en-haut ou de l’intérieur, d’une révélation divine ou de l’esprit humain enfiévré, est une illusion qui enferme. Pour libérer l’humanité de ses chaînes, pour libérer chacun de ses déterminismes subis, ni Bible, ni Évangile, ni Coran, ni Manifeste, ni Livre rouge – mais le patient et humble travail de chaque jour : prendre les choses à la base, une à une, en fonction du possible.

Toute foi est un poison qui empêche de penser, qui fait agir en masse sans réfléchir, qui juge et exclut – voire massacre – sans état d’âme parce que la foule le fait et que le parti l’a dit. Le communisme a été une leçon de plus, après le christianisme et le judaïsme, des méfaits de la religion – quelle qu’elle soit. L’islamisme, cet islam dévoyé, prend à son tour le chemin de la rigidité, de l’inquisition, de l’exclusion. L’humain est-il capable d’apprendre un jour ?

Revue L’Histoire, n°417, novembre 2015, €6.40 en kiosque ou sur Amazon
http://www.histoire.presse.fr

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Démocratie et grands principes

La démocratie est l’exercice concret du pouvoir par les citoyens, directement (référendum) ou par représentation (élections). Les grands principes sont ces devoirs de la morale qui viennent soit des coutumes généralement admises (common decency), soit de catégories philosophiques (considérées comme « universelles »), soit de commandements religieux.

Il peut y avoir écart théorique entre l’exercice du pouvoir dans la cité et les grands principes moraux ; mais comme la cité est dans l’histoire et obligée de la vivre, les grands principes ne peuvent parfois être appliqués en même temps.

Dans le cas individuel, nous avons ce qui compose une tragédie. Ainsi Antigone, écartelée entre la fidélité à la cité et à son oncle, et la fidélité aux devoirs religieux et à son frère. Ainsi Albert Camus, plus proche de nous, qui déclarait « Je crois à la justice, mais je défendrai ma mère avant la justice » (Maison des étudiants de Stockholm, le 12 décembre 1957).

Dans le cas moral, la hiérarchie des principes est légitimée par l’universel : ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’on te fit ; une norme est objectivement valable si elle est valable pour tout être raisonnable (Kant), ou si elle est acceptable par les autres (Rawls, Habermas). Par exemple, Camus considère la révolte comme légitime jusqu’à ce que la liberté totale de se révolter rencontre sa limite : celle de tuer. Car donner la mort est incompatible avec les raisons mêmes de se révolter, qui sont l’exigence de justice pour tous les hommes. Ainsi s’explique la réponse de Camus sur la justice : si c’est là VOTRE justice, alors que ma mère peut se trouver dans un tramway d’Alger où on jette des bombes, alors je préfère ma mère à cette injonction totalitaire qui utilise le terrorisme pour imposer sa pseudo-justice.

Dans le cas collectif, c’est le choix des priorités. Le gouvernement de la cité ne peut autoriser à la fois la plus grande liberté et exiger que quiconque respecte la loi, condamner la peine de mort de façon absolue et faire la guerre, respecter à la fois la cohésion sociale et pratiquer l’hospitalité maximum envers les étrangers. En politique, il s’agit non d’absolus mais de hiérarchie ou d’alternance : la liberté existe – jusqu’à ce que la loi ou la liberté du voisin la contraigne ; la peine de mort n’est pas admise – mais légitimée en cas de légitime défense, de résistance armée aux forces de l’ordre, et en cas de guerre ; l’asile politique est légitime mais l’immigration économique est contrainte – et peut-être des quotas doivent-ils être institués afin que la population arrivante ne se concentre pas en ghetto mais s’assimile progressivement ; l’égalité de tous est revendiquée, mais les aides aux moins chanceux ou moins lotis est instaurée.

En démocratie, les principes les plus légitimes ne peuvent pas cohabiter dans le même temps. Ils ne peuvent surtout pas faire l’objet d’un compromis ou d’une « synthèse ». Il n’y a pas de « juste milieu » entre la liberté d’expression et le blasphème. Il y a soit l’un, soit l’autre. « En matière de presse, il n’y a pas de milieu entre la servitude et la licence. Pour recueillir les biens inestimables qu’assure la liberté de la presse, il faut savoir se soumettre aux maux inévitables qu’elle fait naître. Vouloir obtenir les uns en échappant aux autres, c’est se livrer à l’une de ces illusions dont se bercent d’ordinaire les nations malades… qui cherchent les moyens de faire coexister à la fois, sur le même sol, des opinions ennemies et des principes contraires » Alexis de Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, II, 3.

sale afiste

Ces « malades » qui braillent « pas d’amalgame » devraient se demander pourquoi les terroristes naissent dans les idéologies totalitaires, avant-hier le communisme et le nazisme, hier le gauchisme italien, allemand ou français, il y a peu les Palestiniens et aujourd’hui même la religion musulmane dans sa lecture intégriste. Oui, il y a bien du marxisme dans Marx, même si Marx n’eut probablement pas été « marxiste » au sens où les années 1960 l’ont déformé. De même y a-t-il de l’islam dans l’islamisme, comme du christianisme dans l’Église de l’Inquisition.

Ceux qui accusent « les autres » (jamais eux-mêmes) de « jeter de l’huile sur le feu » sont des lâches qui refusent de voir, d’analyser et de comprendre. Ils préfèrent le déni, « surtout ne rien faire qui pourrait…» remettre en cause leur petit confort intellectuel, fonctionnaire ou bourgeois. Le problème n’est pas l’huile, mais le feu : qui met le feu ? Ces indécis le cul entre deux chaises sont les soumis de Houellebecq, des irresponsables qui refusent d’assumer leur position intellectuelle ou politique. Ils font de nécessité vertu en parant leur lâcheté du beau mot de « prudence » – en bons adeptes du « principe de précaution » des nations malades, des pays vieillis et des âmes faibles.

Ce n’est pas insulter l’islam que de caricaturer les imams et le Prophète, démontrait Raphaël Enthoven : c’est au contraire intégrer l’islam dans la république, en France où l’ironie et l’esprit critique sont des traits nationaux. Appliquer sans tabous à toutes les religions les mêmes principes, c’est élever l’islam au rang des autres. Refuser qu’on le « critique » ou qu’on s’en « moque » serait au contraire une preuve de mépris. Pire même, n’est-ce pas insulter « Dieu » que de croire qu’il est incapable de se défendre, lui l’Omniscient Tout-Puissant ? A-t-il besoin de vermisseaux ignares, qui ne savent pas lire le texte qu’il a livré et qui croient aveuglément – plus que Dieu lui-même ! – n’importe quel autoproclamé savant ? Charlie avait sur ce point raison, il est vraiment « dur d’être aimé par des cons ».

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Emmanuel Le Roy Ladurie, Montaillou village occitan

le roy ladurie montaillou village occitan

J’avais 20 ans lorsque j’ai lu ce livre pour la première fois et je viens de le relire pour une randonnée en pays Sabarthès. Il explore les registres d’inquisition de l’évêque de Pamiers Jacques Fournier, juriste et enquêteur méticuleux qui deviendra pape en 1334 sous le nom de Benoît XII. Il n’hésitera pas à faire arrêter une année toute la population du village au-dessus de 12 ans ! L’Église, à cette époque, était totalitaire : qui ne pensait pas comme elle était suppôt du Diable. Montaillou est un village fermier des pré-Pyrénées ariégeoises, vers 1300 m d’altitude. L’isolement, la vie très communautaire, les frasques des curés catholiques, font se tourner volontiers les habitants vers le catharisme 50 ans après la chute de Montségur. Le catharisme est un christianisme populaire, de bon sens, régénéré des origines sur l’exemple des apôtres mêmes. L’Église catholique le déclare « hérésie » par un coup de force moral, afin de disqualifier ces idées qui ne passent pas par ses clercs et pour punir ceux qui ne payent pas l’impôt d’agnelage.

Ce gros pavé d’ethnographie historique pourrait être indigeste, mais à la fois le registre très près de la vie quotidienne des habitants et le style de l’auteur imagé et un brin démagogique, en font un bon ouvrage de chevet lisible par tous. Surtout à l’époque de sa parution, avant Internet et à quatre chaînes de télé seulement, où les gens un peu cultivés avaient pléthore de temps.

Deux parties dans ce monument : l’écologie puis l’archéologie de Montaillou.

La première analyse la façon de vivre : la maison et le berger. L’existence s’étend entre la domus (maisonnée au sens large, familial et domestique) et la cabane (l’élevage et la transhumance des moutons sur les hauts pâturages). Pour être passé dans la région récemment, cela n’a guère changé, l’électricité en plus.

La seconde partie creuse les mentalités, le sexe, les stratégies de mariage, l’éducation par les aînés, les parents et le village, les réseaux culturels liés au fait de savoir lire, les lieux de rencontres que sont la taverne et la messe, le sentiment de la nature et du destin, la pratique religieuse entre la Vierge et tous les saints, les prêches des bonshommes, la pauvreté et le travail, le folklore et le sentiment d’au-delà.

En 1975, il y a 40 ans, ces thèmes ont rencontré la mentalité française. Le livre s’était déjà vendu à 129 000 exemplaires fin 1978 et se trouve aujourd’hui traduit en 21 langues. L’émission littéraire Apostrophes de Bernard Pivot le 15 septembre 1978 n’y est pas pour rien, Le Roy Ladurie ayant été invité par François Mitterrand lui-même, pas encore président. Mais cet engouement « de gauche » pour Montaillou prouve la nostalgie – paradoxale pour des « progressistes » – de cette France rurale et communautaire du « bon vieux temps » qui était en train de disparaître – et que Mitterrand accélérera malgré son affiche électorale sur « la force tranquille » sur fond de clocher campagnard.

C’était la grande époque du chèvre chaud-salade, des sabots suédois et des poutres apparentes, la mode des petit-bourgeois urbains issus de paysans, pour la plupart fonctionnaires, qui se découvraient un sentiment de classe et qui ont voté avec optimisme à gauche dans les années 1975-1985. Emmanuel Le Roy Ladurie, en 1975, se met à leur portée : il parle comme eux, avec ces tics d’époque que sont « au niveau de » et l’usage dans le vent d’une pléthore de mots américains devenus ridicules aujourd’hui dans la conversation : fifty-fifty, revival, challenger, meeting… Il n’hésite pas, lui historien universitaire, à causer familier, voire cru : « A cousine du second degré, enfonce-lui tout », écrit-il plusieurs fois (dont p.437) pour dire les limites de la prohibition de l’inceste au village.

Montaillou excitant : il parle sexe et entraide, féminisme et sodomie, révolte morale contre les puissants du Nord (le roi de France) et de Rome (le pape corrompu). La fornication simple n’était pas un péché à condition que les deux y trouvent plaisir, l’homosexualité (péché des villes et des intellos) n’est pas plus grave (p.243), l’amitié se gradue entre frères, amis et compères (p.183). Un petit air de mai 68, déjà, semblait régner au village.

Montaillou occit tant : l’auteur évoque cette Occitanie opprimée comme une colonie, ces croyants égalitaires cathares réprimés, emprisonnés, brûlés, ce qui parle aux gens de gauche volontiers pro-FLN, pro-palestiniens et anticapitalistes. Par ses oppositions entre domus et cabane, mâle et femelle, adulte et jeune, lettré et analphabète, il caresse le schéma en noir et blanc d’époque, gauche contre droite, à l’œuvre dans les petits esprits. Courant souterrain de la mentalité française des années 1970 imbibée du marxisme simplifié par Staline qui interprète l’histoire avec ses œillères idéologiques, croyant « comprendre » ce qui au fond n’a rien à voir.

le roy ladurie montaillou village occitan 1

Commençait déjà le stade sans mémoire où le « patrimoine » était d’autant valorisé que chaque génération se croyait la première, après 1968, pour inventer le monde nouveau. Le registre de Jacques Fournier conte une époque sans lettrés où l’histoire populaire est à plat, sans mémoire, le grand-père appartenant déjà pour ses petits-enfants à « un temps mythologique« . L’auteur note que ce temps rencontre le nôtre (en 1975), l’inculture et le zapping de la génération toujours neuve ignorant à dessein passé et traditions, sauf pour y sacrifier en chœur dans ce collectif obligé par les politiciens qui tentent de faire croire périodiquement qu’ils représentent la France. « En notre époque de message télévisuel et de massage télé-auditif, tous deux abolisseurs des logiques livresques, les procédés de l’histoire immédiate, du suspense, de l’énigme policière et du nouveau roman retrouvent sans effort les vieilles et simplistes méthodes qu’employaient en 1320, avant la ‘Galaxie Gutenberg’, les narrations du berger, vierge d’imprimerie et même d’écriture » p.430. L’avènement des petit-bourgeois socialistes, désormais installés et vieillissants, n’a fait qu’accentuer ce travers – dont on mesure aujourd’hui les méfaits, de l’école qui n’enseigne plus au terrorisme issu du manque de sens et de la dépravation bobo des mœurs.

Le Roy Ladurie, qui avait à se faire pardonner des parents collabos sous Vichy (dont un ministre), cite Nietzsche à contresens et même Céline (ce que l’histoire de Montaillou ne demandait pas), tout en érigeant autour de cette audace un mur de politiquement correct d’époque devenu risible à la relecture. Mais c’est qu’il fallait « se positionner », montrer clairement (même dans un ouvrage qui se voulait scientifique) de qui on « faisait le jeu ».

La lecture de Montaillou aujourd’hui reste agacée de ces scories idéologiques qui gâchent l’expression. Mais la plongée dans la vie quotidienne à la fin du moyen-âge d’un village de bergers reste un grand moment de l’histoire nationale. Elle montre l’existence ancestrale des petites gens, l’oppression des puissances intellectuelles et politiques sur le bas peuple, la trahison des clercs et les dénonciations anonymes, les liens transfrontières qui se nouaient déjà par vagabondages, commerce et transhumance tout autour du bassin méditerranéen. Une sorte d’éternité moderne, si l’on ose cet oxymore… À déguster par petites doses, les 28 chapitres fournissent ample matière à plaisir et réflexion.

Emmanuel Le Roy Ladurie, Montaillou village occitan de 1294 à 1324, 1975, Folio histoire 2008, 640 pages, €11.90
Format PDF €11.99
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