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Camus, la pauvreté et l’écologie

Il y a quelque chose d’un chrétien laïc chez Camus. Il ne croit pas aux fins dernières mais admire fort la morale chrétienne – sa meilleure partie – qu’il tient pour la suite (certes gauchie) des morales antiques. Ainsi de la pauvreté.

Diogène a vanté le détachement de tous les biens terrestres pour atteindre la liberté de penser. Platon a glorifié la tempérance et la frugalité pour savoir raison garder et son Socrate mouche le trop bel Alcibiade qui lui propose un libertinage qui corromprait sa faculté de cogiter. Jésus, de même, vante les pauvres : ceux en esprit qui auront plus de chance d’accéder au paradis que les chameaux de passer par le chas d’une aiguille parce qu’ils croient sans penser ; ceux en biens qui devront tout lâcher pour suivre la voie du Christ car la foi vaut mieux que les biens matériels.

Camus se met dans la lignée. « Qu’est-ce qu’un homme peut souhaiter de mieux que la pauvreté ? »

Oh, certes, il y a pauvreté et misère, qu’il ne faut pas confondre ! La misère aliène parce qu’elle empêche de penser à autre chose qu’au présent obsédant : manger ou dormir. Camus : « Je n’ai pas dit la misère et non plus le travail sans espoir du prolétaire moderne. »

La pauvreté, au contraire de la misère, libère parce qu’elle exclut le superflu, le luxe, la parade, la course sans fin au toujours plus. Elle ne cherche pas à accumuler les biens matériels inutiles ni à briller par vanité sur le théâtre social. Elle permet de ne pas s’attacher à l’argent ni aux médailles, honneurs et hochets. Camus en fait presque un idéal de vie, frugale mais dense : « Mais je ne vois pas ce qu’on peut désirer de plus que la pauvreté liée à un loisir actif. »

Car être pauvre en biens ne signifie pas être pauvre en esprit – au contraire du message chrétien. Ceux qui suivent le Christ remplissent leur esprit de la foi, ce qui est une façon de quitter le monde pour se laisser submerger par l’au-delà. Mais la frugalité morale n’empêche nullement d’exister dans ce monde-ci en étant libre d’exercer – non un travail, on en trouve peu – mais quelques heures ici ou là, à son gré. Libre de penser à autre chose, de lire, d’écrire, de rencontrer. Notamment de tenir un blog comme « un loisir actif » ou de cultiver son jardin, comme ce retraité en province qui double sa pension en vendant ses légumes.

Pauvreté n’est pas misère et l’expérience prouve qu’on peut bien vivre non de rien mais de peu. Camus, en ce sens, et à la suite des Antiques, en avait l’intuition juste. Gavés de smartphone, de grosses bagnoles et de Rolex, certains l’ont oublié ? Le Coronavirus – venu de Chine arriviste en plein essor économique – nous le rappelle brutalement. L’argent ne fait pas le bonheur, disent à la fois les moralistes romains, Confucius et le Christ. Et ils ont raison.

Il n’y a que les écolos français pour faire de cette vertu une purge en forme de revanche. L’austérité n’est pas la tempérance ; elle est un luxe de nanti déjà pourvu des biens nécessaires. Rouler en vélo, quand on est bobo parisien, ne coûte pas grand-chose ; en revanche, aller travailler en vélo en province s’apparente au biathlon. Si accumuler est un vice, une névrose compulsive, faire de nécessité vertu est un renoncement : vanter la misère sociale constatée comme une pauvreté de tous dans l’avenir en vilipendant les voyages en avion, les automobiles, le chauffage à plus de 18°, l’Internet et ses serveurs géants, le Tour de France (pourtant en vélo…), les sapins de Noël parce qu’ils sont coupés – rien de cela n’est vertueux. Ce n’est que mépris pour ce qu’on ne peut pas avoir, haire et discipline. C’est se faire mal pour expier ses péchés : le pire du christianisme, d’ailleurs condamné par l’Eglise.

Ni les Romains, ni Confucius ne l’ont prôné, signe que l’écologie en France aujourd’hui est bel et bien une religion qui recycle le pire du vieux christianisme (son millénarisme) – et pas « une science » comme ses adeptes veulent le faire croire. Il faut aller voir ailleurs, dans les pays anglo-saxons ou germaniques pour savoir ce que peut être une harmonie de l’humain et de son milieu, loin des macérations vengeresses des revanchards de la modernité. Relire Camus nous y aide, lui qui a vécu cette harmonie en Méditerranée, qu’il raconte lyriquement dans Noces.

Albert Camus, Carnets 1935-48, Carnet IV, Gallimard Pléiade tome 2, 2006, p.990, €68.00

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Michel Déon, Lettres de château

A l’heure où le spontané remplace le savoir et le Je-suis-comme-ça le savoir-vivre, il n’est peut-être pas inutile de rappeler que la « lettre de château » est une missive manuscrite de remerciements à une personne lorsque l’on a été reçu chez elle. Michel Déon détourne cette politesse au profit des écrivains et peintres qui l’ont ébloui dans sa vie. Il leur rend hommage à 88 ans par ces textes en exercice d’admiration (publiés à 90 ans).

Dix personnages restent au chevet de l’auteur, cinq écrivains, trois peintres, deux poètes. Dont trois seulement n’ont pas été ses contemporains – c’est dire leur importance ! – Poussin, Stendhal et Manet. Tous les autres ont vécu son siècle tout en étant ses aînés, ses enthousiasmes, ses modèles. Ils ne sont pas placés dans l’ordre, ni alphabétique, ni de passion, mais ils ont éclairé le chemin, chacun à leur manière.

« Giono le grand » est celui qui donne goût à la vie par ses mots remplis de sève, ses comparaisons inouïes : « l’eau profonde, souple comme un poil de chat » ; par son imaginaire plus vrai que nature ; pour le singulier d’une petite ville de Provence élevée à l’universel.

Pierre-Jean Toulet, poète de la ferveur, est bien oublié aujourd’hui, à peine réédité parfois. Et pourtant, « Mon âme a son secret, ma vie a son mystère », versifiait-il dans une magie indéfinissable. L’auteur a tout acheté de ce qu’il trouvait de lui chez les bouquinistes, il est devenu un familier sans être intime mais lui a emprunté, au masculin, le titre d’un de ses romans les plus célèbres, La jeune fille verte.

Braque, c’est « l’art de la ferveur », « entré dans ma vision du monde à une très lointaine époque ». Il y a « une radieuse bonté » dans la façon dont le peintre considère les objets dont il s’entoure. « Il y a des bonheurs de hasard » lorsqu’il illustre Apollinaire. « Les bois d’une pureté grave et douloureuse répondent aux si tendrement violentes pensées d’Apollinaire pour Lou-la-luxurieuse ».

Apollinaire justement, cet amoureux sexuel qui aima deux fois de faux amour, Lou en vagin insatiable et Madeleine en belle éthérée – jamais l’amour tel qu’il existe, mais toujours l’écartèlement entre la chair et l’illusion.

Stendhal, lui, aima farouchement – et sans succès – la prude Mathilde. Cette obsession lui fit écrire de si bons livres.

Larbaud, de même, « en racontant la vie de Barnabooth, s’est purgé de sa jeunesse, de quelques folies, demandant pardon aux femmes délaissées, aux pauvres qu’il a humiliés ». Ecrire un roman, c’est chercher un supplément d’âme, mais avant tout se purger de ce qui, en soi-même, veut se vivre.

Conrad est « digne de nos respects », du wagnérien Au cœur des ténèbres aux Erinyes de Lord Jim avant l’ascétique sainteté du Nègre du Narcisse.

Morand nous montre « un art de vivre », où « la politique est la vérole de la littérature » comme il disait.

Manet transcende la peinture de son temps avec son Déjeuner sur l’herbe. « Le vrai scandale n’est pas la femme nue au premier plan, mais que ses deux compagnons soient, eux, on ne peut plus habillés ». C’est ce contraste qui fait surgir le trouble, plus que la chair étalée ; qui excite l’imaginaire plus que le sexe – du moins à l’époque de l’auteur. Mais ne revient-elle pas, cette époque de vierges effarouchées et de moralement correct pour religieux frustrés ?

« Parmi les thèmes du Poussin, l’histoire d’Orphée et d’Eurydice est une des plus obsédantes ». Dans le tableau de Nicolas Poussin, ses deux jeunes héros ont une place minime – mais le paysage est tout : la nature en sa verdure, des personnages vivant leur vie de tous les jours, d’autres nagent sans pudeur – tandis qu’au premier plan, près d’un jeune pêcheur musculeux, Daphné pousse un cri de douleur : elle vient de se faire mordre par la vipère. Nicolas, ce peintre-philosophe, dit tout en une seule scène. C’est son style de dernier peintre classique.

Chaque lecteur trouvera des correspondances ou fera des découvertes dans ces hommages aux grandes personnes. Elles ont veillé sur le berceau de l’œuvre déonienne ; elles pourront veiller sur la vôtre, au moins sur votre vie. Et vous pousser peut-être à écrire certaines lettres de châteaux à celles qui vous ont le plus marqué.

Michel Déon, Lettres de château, 2009, Folio 2011, 162 pages, €7.70

Les œuvres de Michel Déon chroniquées sur ce blog

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