
Troisième fille de révérend et sœur aînée d’Anne et d’Emily, Charlotte est surtout connue pour son roman Jane Eyre. Elle est décédée, comme les autres, de tuberculose, à 38 ans. Comme son héroïne Mlle Henri dans Le Professeur, Charlotte a été institutrice, est allée à Bruxelles pour parfaire son éducation, est tombée amoureuse de son « maître » Heger, directeur de l’établissement et marié, avant de créer son pensionnat pour jeunes filles. Elle connaîtra l’amour avec un autre révérend, toujours très moraliste anglicane, mais décèdera peu après. Dans Le Professeur, les références autobiographiques sont évidentes, mais s’arrêtent là.
En effet, le personnage principal n’est pas une femme, Frances Henri, simple compagne, mais un homme, le narrateur, William Crimsworth. Se mettre dans la peau d’un homme est une gageure pour Charlotte, qui n’a eu qu’un seul frère, Branwell, vite devenu alcoolique et opiomane. Ce pourquoi son personnage a des côtés féminins : son obstination, sa façon de faire sans le dire, son absence d’orgueil mâle, sa religion du travail bien fait, pas à pas comme on coud une broderie. William est un être sensible, mal à l’aise dans l’Angleterre victorienne dominée par la domination et mue par la violence. Son nom même, Crimsworth, évoque un patrimoine de crimes, comme une hérédité nationale chargée.
Car la peinture de la société anglaise, en première partie, est terrible. Tout n’est que domination : de l’homme sur la nature avec l’industrie du textile, du fer et du charbon ; de nation sur les pays voisins, considérés comme inférieurs, avec pléthore de préjugés ; de classe avec le mépris affiché des castes envers leurs inférieurs ; des affaires où tout est permis ; de famille avec la haine « morale » envers les déclassés, mal mariés ou perdus de pauvreté, de débauche ou de jeu ; de couple avec la soumission forcée des femmes, vases à engendrer un héritier mâle et potiches à présenter aux bals.
William, tôt orphelin, est flanqué d’un frère aîné qui le jalouse et consent à le domestiquer dans ses affaires au rang de simple gratte-papier traducteur d’allemand, et d’une famille maternelle qui voudrait le voir épouser une cousine (toutes laides et prétentieuses) et devenir pasteur. Le jeune homme, à peine sorti d’Eton et sans aucune expérience, refuse tout en bloc. Il aspire… il ne sait trop à quoi, peut-être à la liberté de choisir. Il quitte donc l’entreprise de son frère (qui fera tôt faillite) pour s’exiler sur le continent, à Bruxelles (la France n’est alors pas une option, sitôt après l’Ogre corse qui a tant effrayé Albion). Il trouve un poste de professeur d’anglais dans un collège de garçons puis, par relations du directeur, un poste complémentaire dans le pensionnat de jeunes filles attenant.
Là, seconde partie de sa vie, il glose sur l’éducation, lui qui n’y connaît rien, tombe vaguement amoureux de la directrice du pensionnat de jeunes filles qui le drague ouvertement, surprend une conversation entre elle et son directeur du collège de garçons dans laquelle un mariage de raison est envisagé entre les deux établissements et leurs directeurs respectifs. Il démissionne, vexé, court les postes en vain durant un mois, puis finit par en trouver un mieux rémunéré qu’avant, par relations. Entre temps, il a été fasciné par une élève que lui a imposée la directrice, une professeur de broderie en dentelles qui voulait suivre ses cours d’anglais. Mlle Henri est sage, obstinée, travailleuse. Mi-suisse, mi-anglaise, elle a pour idéal d’aller en Angleterre, pour elle le paradis de la modernité d’époque. Ils finissent par se marier.
Commence alors une troisième partie de sa vie. Le couple ne tarde pas à fonder leur propre école à Bruxelles, sur leur bonne réputation, puis à se retirer en la vendant, dix ans après. Un enfant est né, un fils, Victor, trois ans après leur mariage (deux ans de décence puritaine avant de jouir utile). Ils se retirent dans la province anglaise pour vivre de leurs rentes et élever le gamin qui, juste avant qu’il parte à Eton à 10 ans, est portraituré comme ayant des passions qu’il faudra dresser. Une reproduction de la domination victorienne…
Le récit est long, mal bâti bien que cohérent au final en tant que roman d’initiation. Le personnage d’anarchiste sceptique Hunsden, plus français voltairien qu’anglais, assure la liaison entre les trois parts de la vie de William, l’asticotant sans cesse, raillant ses ambitions, surveillant sa moralité. Il est le démon qui pousse à sans cesse faire mieux, à se poser la question en conscience de ses actes. Il n’est pas Tentateur, mais Gardien, une sorte d’ange moral démoniaque dans l’expression. Le féminin William, trop porté à l’introspection, en est à chaque fois stimulé. Son autre stimuli est sa compagne, égale à lui-même ou presque, dans un élan féministe avant l’heure. Un couple, pour Charlotte Brontë, repose sur l’égalité des sexes ; c’est un partenariat pour construire un foyer, pas un contrat de patrimoines. Mais pour émouvoir, il faut être soi-même ému, ce qui n’est pas toujours le cas dans certain paragraphes lourdement moralisateurs, façon Bible, avec des mots à majuscule qui frisent l’enflure à la Hugo sans déboucher sur rien de concret.
Crimsworth présente son histoire dans une lettre à un ancien condisciple d’Eton qu’il n’a jamais revu et avec qui il n’a jamais été ami. Un procédé maladroit, stylistique dit-on, pour forcer le lecteur à faire taire sa sympathie spontanée envers William et Frances Henri et à se poser des questions à leur sujet. Le jeune homme présente ses doutes, omet des informations, se croit autre qu’il n’est, et c’est au lecteur de démêler le vrai du faux pour mieux le connaître. Son regard révèle la société, mais aussi lui-même. En s’exilant, il a voulu un regard étranger sur son propre pays, sorte d’itinéraire individuel du Salut chrétien, où l’homme n’est que de passage sur cette terre.
Pas le meilleur livre des sœurs Brontë, mais intéressant.
Charlotte Brontë, Le professeur, 1847 (publié en 1857 seulement), Hugo poche 2021, 379 pages, €6,60, e-book Kindle €0,99
Wuthering Heights et autres romans – Wuthering Heights d’Emily Brontë, Agnes Grey d’Anne Brontë, Le Professeur de Charlotte Brontë, Gallimard Pléiade 2002, 1440 pages, €71,50
(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)
En savoir plus sur argoul
Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.
Commentaires récents