Cinéma

Le Canardeur de Michael Cimino

Une église en bois parmi les champs de blé ; c’est la campagne immense à l’est du Montana. Nous sommes en 1972. Un pasteur marmonne la fin d’un sermon devant la communauté assoupie (Clint Eastwood). Une Chevrolet fatiguée surgit dans un nuage de poussière, un homme en sort et entre dans l’église. Il reste un moment silencieux puis sort un flingue et vise le pasteur. Malgré les balles bien ajustées, le héros s’en sort toujours. Il fuit par la porte de derrière jusque dans les champs de blé où l’autre lui court après.

C’est alors que surgit une fringante automobile volée conduite par un jeune fou (Jeff Bridges). Le pasteur tente de l’arrêter mais celui-ci le frôle avant de piquer dans le champ droit sur le tueur, qu’il renverse, avant de revenir sur la route où le pasteur s’agrippe acrobatiquement à la voiture avant de s’insérer à l’intérieur par la fenêtre passager ouverte. Il n’a pas combattu en Corée pour rien.

C’est le début d’une amitié virile entre un aîné et un cadet, Thunderbolt (coup de tonnerre – mal traduit en français par canardeur) et Lightfoot (pied léger – mal traduit en français par pied de biche). Pour ces noms, le réalisateur Cimino s’inspire d’un de ses films préférés, Capitaine Mystère (1955) de Douglas Sirk. Le premier use d’un canon de 20 millimètres des surplus de l’armée pour démolir la porte blindée des coffres-forts ; il a fait la Une des journaux il y a quelques années. Le magot d’un demi-million de dollars n’a curieusement pas été partagé mais planqué… dans l’école primaire du chef des braqueurs. Seuls deux personnes savent où et l’une est morte ; Thunderbolt, que ses complices veulent doubler, s’est mis au vert dans la plaine avant d’être repéré. Quant à Lightfoot, à peine 25 ans, il est l’aventurier qui cherche sa voie, le pionnier du mythe yankee. Il a comme ses ancêtres le goût des grands espaces et de l’aventure.

Mais « tu arrives dix ans trop tard », lui dit l’aîné. Le temps des héros est révolu, la guerre de Corée en a marqué la fin car le Vietnam enlise les vocations et pourrit les âmes. 1972, date que l’on peut apercevoir sur un calendrier dans le film, marque une rupture. C’est bientôt la fin des Trente glorieuses avec la première crise du pétrole, la fin prochaine de « la mission » au Vietnam, le tout proche empêchement du président américain Nixon, la montée de la contestation jeune (hippie) et féministe. Plus rien ne sera jamais comme avant et le film est un peu nostalgique. Plus d’épopée à la western et plus de héros mâles traditionnels d’un seul bloc.

Le jeune devrait bâtir son propre monde mais il reste fasciné par l’ancien. Ce sera sa gloire et sa perte. Entraîné par hasard dans la fuite du vieux, passant de voiture en voiture, il se prend au jeu. Poursuivis, ils parviennent à l’école mais elle a été remplacée par des bâtiments modernes. Lorsqu’ils sont finalement rattrapés par le « copain » Red qui lui a « sauvé la vie en Corée » (George Kennedy) et son comparse (Geoffrey Lewis) en vieille guimbarde des années 50, il suggère de refaire le coup de la Montana blindée : de percer à nouveau les coffres avec un canon de 20 antichar. Cette idée folle fait son chemin et les voilà partis.

Mais Red ne peut sentir Lightfoot, trop jeune et fringuant pour ne pas lui rappeler sa propre jeunesse perdue. Il le déguise en femelle blonde pour appâter le gardien et le bourre de coups à la fin, causant sa mort par hématome au cerveau quelques jours plus tard – lorsque les deux ont enfin récupéré le magot à Warsaw (Varsovie, Montana), dans l’école « déplacée » comme monument historique.

Le road movie est drôle, les rencontres cocasses comme ce couple tradi où la bourgeoise houspille son mari pour qu’il se sente insulté avant d’être tous deux éjectés de leur belle voiture pour « l’échanger » avec la voiture volée repérable. Ou encore ce chauffeur fou (Bill McKinney) qui les prend dans une voiture aux amortisseurs renforcés qu’il mène à fond de train sur la route et dans les champs avant de sortir du coffre une trentaine de lapins qu’il veut relâcher avant de les canarder.

Ou la pute qui refuse de baiser, puis exige de se faire raccompagner en pleine nuit faute de quoi elle va sortir en string et crier « au viol » à la cantonade, devant ce couple religieux à la statuette de la Vierge sous le parebrise.  Ou ce gamin roux qui pinaille sur les horaires et l’itinéraire du glacier, boulot de remplacement des casseurs autour de la Montana blindée. Ou la femme qui s’exhibe entièrement nue, la chatte à l’air, derrière la vitre de la villa où le jeune Lightfoot au torse nu jeune et musclé manie un pilon sur la pelouse.

Ou ces ados en train de baiser à poil à l’insu des parents chez le directeur de la sécurité de la Montana blindée que Red reluque avec envie avant de les ligoter fermement et bâillonner à plus soif. Ou en final ce vieux couple de bourgeois cultureux qui prend des photos de l’intérieur de l’école devenue musée, la femme laide et bête avec sa bouille de grenouille et ses immenses lunettes qui ne l’arrangent pas. Toute une caricature sociale des Américains.

Le casse se passe bien mais un détail fait tout foirer, un pan de chemise de l’instable Red qui dépasse du coffre de la guimbarde où ils se planquent… dans un cinéma en plein air. Décidément, le temps des héros est révolu. Place à un autre monde où les gens sont moins simples, où ni la violence primaire ni l’ivresse naïve ne sont plus de mise.

DVD Le Canardeur (Thunderbolt and Lightfoot), Michael Cimino, 1974, avec Clint Eastwood, Jeff Bridges, George Kennedy, Geoffrey Lewis, Bill McKinney, Carlotta films 2014, 1h50, €7.47 blu-ray €5.08

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La Firme de Sydney Pollack

Premier thriller de John Grisham à être porté à l’écran, le film sera suivi six ans plus tard d’une série télévisée. C’est que l’histoire est bonne et les acteurs convaincants. Mitch McDeere (Tom Cruise) vient de sortir d’Harvard dans la botte, diplômé en droit. Il est courtisé par tout ce que la côte est comprend de cabinets spécialisés, sans compter Wall Street. Mais c’est une firme de Memphis, dans le Tennessee, qui l’emporte. Elle avoue ingénument au jeune diplôme qu’elle a soudoyé le bureau des candidatures de Harvard pour connaître la meilleure offre qui lui a été faite et renchérir de 20 %.

C’est inespéré pour Mitch, fils de mineur venant d’un milieu pauvre, dont la mère vit en caravane et dont le frère aîné, Ray, purge une peine de prison pour homicide involontaire (une bagarre en bar). Son épouse Abby (Jeanne Tripplehorn) est moins sensible à l’argent, venant d’un milieu aisé, mais aime la vocation de Mitch et croit qu’il pourra épanouir son talent et sa passion dans ce métier d’avocat d’affaires.

Curieusement, mais c’était l’époque, ici caricaturée à plaisir, la firme s’occupe de tout : elle se veut « une famille » pour ses cadres dirigeants et veille à leur stabilité. Le prêt à faible taux est offert et la maison choisie et meublée directement, y compris les branchements téléphoniques et informatiques (nous sommes à l’ère du fixe et du modem) avec mise en mémoire des numéros ; la voiture de fonction est offerte également, une Mercedes décapotable dernier cri (une BMW dans le roman – selon la sponsorisation). Tout est fait pour garder le jeune avocat dans la famille. On tient à ce qu’il ait des enfants pour les envoyer dans de grandes écoles. Ce comportement clanique devrait alerter ; il n’est que « normal » dans les grandes firmes capitalistes américaines des années 1980-90, qui veulent donner l’illusion du père et des enfants pour fidéliser les bons éléments.

L’avocat associé Avery Tolar (Gene Hackman) est chargé du mentorat de Mitch et l’emmène avec lui voir un gros client aux îles Caïmans – paradis fiscal. Les affaires exigent de faire payer le moins d’impôts possibles au client tout en restant dans la légalité. Aux avocats de trouver les bons montages. Mais l’enfer côtoie le paradis. Deux collaborateurs de la firme viennent de mourir d’une « explosion » dans leur bateau de plongée. Bizarrement, leurs dossiers se trouve dans une pièce fermée à clé de la suite d’Avery que Mitch découvre par hasard lorsqu’il lui lance la clé pour trouver à grignoter. Ce ne sont pas les premiers et le nombre d’accidents d’avocats dans cette firme est élevé, comme le révèlent à Mitch deux hommes (dont Ed Harris) qui semblent tout savoir sur lui dans un bar où il révise son examen du barreau.

Ils sont en fait du FBI et veulent casser cette agence de blanchiment de la Mafia. Mitch tombe des nues. Il n’y croit pas vraiment et engage un détective privé, ami de son frère Ray, pour enquêter sur la firme. Il ne tarde pas à être tué à son tour, par les deux mêmes que le loueur de bateaux aux Caïmans a décrit à Mitch lorsqu’il s’est renseigné. La secrétaire du détective, Tammy, cachée sous le bureau in extremis par son patron à qui elle était en train de rouler une pelle, a tout vu. Elle jure de se venger et aide Mitch dans son entreprise.

Convaincu cette fois-ci, le jeune avocat accepte une rencontre avec le FBI dont le directeur en personne lui dit qu’il sera jeté avec l’eau du bain s’il ne dénonce pas ses patrons. Il réclame des copies de documents des clients pour piéger l’activité de blanchiment. Mitch est partagé et passe un deal : la libération de son frère Ray et 500 000 $ pour sa collaboration. Mais s’il livre des documents, il trahira son serment de confidentialité et sera radié du barreau. Il lui faut donc trouver une faille juridique pour rester dans la légalité. En ce sens, le film est meilleur que le roman, car il y parvient !

Entre temps, les inévitables problèmes de couple avec un jeune mari qui part tôt et rentre tard, qui travaille parfois au loin certains week-ends, et qui peut être tenté de rompre le contrat moral du mariage. La firme le sait et son chef de la sécurité, non content d’espionner les conversations dans la maison de chacun des collaborateurs jusque sur l’oreiller, tend des pièges pour les compromettre au cas où il en aurait besoin. Mitch est ainsi pris la main dans le sac, ou plutôt un autre organe dans celui d’une jeune femme qui a fait semblant d’être agressée avant de se faire désirer brutalement, un soir, sur le sable. Tom Cruise en chemise blanche flottante à demi ouverte était une proie bien tentante, mais la fille a été payée pour ça. Pour être au clair, Mitch avoue son écart à Abby sans savoir qu’il a été manipulé, et la jeune épouse réagit outrancièrement, à l’américaine.

En discutant avec Tammy, elle s’aperçoit que Mitch joue un jeu dangereux et décide quand même de l’aider. C’est elle qui manipule Avery en laissant croire tout d’abord qu’elle quitte Mitch pour rentrer chez sa mère puis, quand il se trouve appâté par la séparation imminente, accepte son invitation de passer un week-end aux Caïmans avec lui. Elle sait par Mitch que des cartons entiers de documents provenant des affaires des avocats disparus sont entreposés dans une pièce de la suite, au Hyatt. Elle drogue Avery pour avoir le temps de porter à Tammy les cartons à photocopier. Ces documents, chargés sur un voilier qui part sur l’Atlantique avec le frère libéré qui a semé ses suiveurs du FBI et Tammy, tombée amoureuse, servira d’assurance à Mitch et Abby contre la firme.

Quant au FBI, il faut lui donner de quoi justifier la prime versée et le jeune avocat trouve la fissure juridique adéquate : la surfacturation systématique des heures aux clients, qui est pénalement réprimée. L’un d’eux s’en est aperçu et Mitch fait signer au plus grand nombre possible des factures reçues qu’il met en regard des heures facturées par lui, afin de dénoncer la firme sans rompre le secret exigé entre avocat et client. Il va jusqu’à défier les grands mafieux massifs de Chicago, initiateurs et parrains de la firme, corps reptiliens et cerveaux épais mais rusés, qui en restent médusés. Mitch a su rester sur la corde raide, dans la légalité, collaborateur du FBI sans trahir ses clients ni ses patrons… Du grand art que le roman a bâclé, bien qu’il ait d’autres vertus, dont celle de tenir en haleine jusqu’au bout.

Au total un film ancien, relatant des mœurs d’affaires surannées à une époque de balbutiement informatique, mais qui offre un Tom Cruise au mitan de sa jeunesse (30 ans), charmeur toujours la bouche ouverte comme s’il voulait embrasser ceux ou celles qui lui font face, et une Jeanne Tripplehorn fort séduisante en cocue en colère.

DVD La Firme (The Firm), Sydney Pollack, 1993, avec Tom Cruise, Jeanne Tripplehorn, Gene Hackman, Ed Harris et Holly Hunter, Paramount Pictures 2000, 2h28, €12.95 blu-ray €15.00

John Grisham, La firme, Pocket 2014, 480 pages, €8.20 e-book Kindle €9.99

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Pour le pire et pour le meilleur de James Brooks

Huis-clos entre trois personnages, chacun enfermé dans sa paranoïa, et tous enfermés dans la grosse pomme, la New York polluée de la foule solitaire. Nous sommes à la fin des années 1990 et les Yankees réfléchissent avant de sombrer dans le chaos mental de l’après 11-Septembre. La solitude de chacun est construite, pas une destinée manifeste. En sortir est possible, sans l’aide des psys et autres monnayeurs de soins personnels. Pour en sortir, il faut agir par soi-même, procéder par petits pas, arriver à « l’aussi bon que possible » (as good as it gets) – qui est le titre américain du film.

Melvin Udall (Jack Nicholson) est un auteur sentimental à succès qui vit seul, affligé de névrose obsessionnelle compulsive. Elevé par un père sévère qui lui tapait sur les doigts lorsqu’il fautait au piano, il est devenu maniaque. Tout doit être dans le même ordre, rangé, chacun à l’heure, se défiant de la saleté. Il ferme sa porte à double tour, répétant trois fois la fermeture ; il n’utilise qu’un savon neuf à chaque fois qu’il se lave les mains, puis le jette aussitôt ; il évite soigneusement de marcher sur tous les joints des dalles au sol et un carrelage en damier trop petit le met en transes ; il porte des gants pour toucher toutes choses et apporte ses propres couverts en plastique au restaurant pour manger… Lorsqu’on l’interroge pour savoir comment il comprend si bien les femmes, il a cette réplique culte : « j’écris au masculin, puis j’enlève toute logique et toute responsabilité ». Il ne supporte pas que le chien d’en face vienne pisser le long du mur au lieu de prendre l’ascenseur. Il le fourre donc dans le vide-ordure.

Lorsque Simon Bishop (Greg Kinnear), le pédé d’en face, cherche son petit amour frisé de griffon bruxellois nommé Verdell, Melvin le rembarre : il n’en a rien à foutre du pisseux, rien à foutre de la pédale dépoitraillée qui s’offre à son regard, rien à foutre des autres. Il travaille et ne veut pas être dérangé. C’est le concierge qui rapporte le chienchien à son maîmaître en pleine partouse artistique entre mâles avec whisky, champagne et petits fours. Car Simon est peintre ; il a fait ses premiers essais durant sa prime adolescence, lorsque sa mère posait nue pour lui en toute innocence (c’était après 68…). Son père qui l’a découvert s’est mis en fureur et l’a interdit, finissant par frapper son fils pour que cela marque sa psychologie. Déjà tendancieux, Simon a viré pédale, incorporant l’interdit des femmes. A l’âge de l’université, papa l’a mis dehors et il vit de ses toiles pour lesquelles il demande des modèles dans la rue à son agent Franck Sachs (Cuba Gooding Jr).

Un jour, le jeune modèle dans la dèche Vincent (Skeet Ulrich), qui croyait devoir coucher et s’est mis aussitôt à poil, encourage ses copains à voler le pédé pendant qu’il se pavane devant lui pour qu’il le dessine. Un coup classique de la drague homo. Simon lui révèle la beauté qu’il voit dans chacun lorsqu’il le regarde assez longtemps pour percevoir ce qui est sous la surface sociale : une vieille dame, un enfant, n’importe qui dans la rue ou au café. Vincent est touché mais ses copains font du ramdam et le chien aboie. Simon va voir alors qu’il n’aurait pas dû. Il est tabassé sévèrement malgré Vincent qui s’interpose. Il finit à l’hôpital où sa beauté est ravagée pour plusieurs semaines, ce qui le met en dépression. C’est pire lorsqu’il sort : il est ruiné par les frais indécents de la médecine privée américaine, 61 000 $ pour les trois semaines.

Pendant ce temps, Melvin a gardé le chien. A contre cœur au début, forcé par l’agent de Simon qui lui fait les gros yeux et en rajoute sur l’attitude autoritaire pour lui renvoyer la sienne en miroir. Verdell le clebs se fait tout humble devant la grosse voix puis s’apprivoise. Il ne mange plus ni croquettes ni pâtée pour chien mais du bon : du rôti, de bacon. Il est pris par le ventre et n’a plus trop envie de retrouver son vrai maître, qui accuse un peu plus le coup lorsqu’il s’en rend compte. Personne ne l’aime, personne ne le comprend, l’art est une occasion de le flouer, et ainsi de suite. Franck l’agent va solder ses comptes, relouer son appartement en meublé, prêter sa voiture, une Saab décapotable bleu ciel pour que Simon aille demander personnellement de l’aide à ses parents… et c’est Melvin l’asocial qui va le conduire ! Il faut toujours forcer la main à ceux qui n’osent pas sortir de leur cocon mental.

Melvin va déjeuner chaque jour dans le même restaurant de son quartier de Manhattan ; il prend la même table et exige la même serveuse, Carol (Helen Hunt). Celle-ci l’a trouvé séduisant la première fois, puis insupportable par la suite, et elle le rembarre lorsqu’il va trop loin. Mais l’accoutumance est trop forte et elle est comme une drogue pour Melvin : elle le rend meilleur, plus efficace que le psy qu’il voit et qui ne jure que par les pilules à vendre. Mais Carol a un talon d’Achille, son fils Spencer (Jesse James à 8 ans) coiffé en blond cocker et asthmatique au dernier degré. L’hôpital public ne fait que des analyses superficielles et le gamin est obligé d’être conduit aux urgences six fois le mois. Un jour donc, elle s’est fait remplacer au restaurant, au grand dam de Melvin qui ne le supporte pas et est chassé par le patron sous les applaudissements des clients réguliers, outrés du malotru qui a traité la nouvelle de grosse vache. Carol se cache derrière son petit malade pour éviter de vivre, malgré les encouragements de sa mère Beverly (Shirley Knight). Pour son confort, Melvin engage à ses frais le mari docteur de son éditrice à succès pour soigner Spencer et que Carol revienne. Cette générosité égoïste n’en reste pas moins une générosité, tout comme la garde du chien et la conduite à Baltimore.

Car Melvin convainc Carol de se joindre à Simon et lui pour les deux jours d’aller et retour chez les parents de Simon. Son idée est de draguer Carol tout en faisant une bonne action pour Simon, sur la demande de Franck. Les relations sont compliquées mais chacun doit y trouver son intérêt. Les présentations sont vite faites, à la brute, version Nicholson de la grossièreté habituelle aux Américains : « je vous présente : la serveuse, la pédale ». Chacun est étiqueté et fait avec. Le voyage voit se concilier Simon et Carol tandis que Melvin est relégué à l’arrière de la voiture. Simon raconte son histoire, ce qui touche Carol. Melvin tente de se rattraper au restaurant de tourteaux où il emmène Carol seule, Simon préférant rester au lit. Il lui raconte son âme à lui mais la blesse par des propos trop directs, comme ce « tablier » qui lui sert de robe. Carol le quitte et rentre ; Simon, couché mais pas endormi, la voit se couler un bain dénudée et est pris d’une envie folle de la dessiner, tout comme il dessinait maman jadis. Il reprend goût à la vie et décide de seulement téléphoner à sa mère, sans rien demander aux parents ni les voir s’ils ne le souhaitent pas.

Ils rentrent donc tous ensemble à New York, ce qui ne fait pas les affaires de Melvin. Franck a installé le lit de Simon chez Melvin « provisoirement », en attendant de trouver un logement plus raisonnable à son poulain désargenté. Melvin accepte Simon après le chien mais pas question de coucher ensemble, il en pince pour Carol. Pourquoi ne pas aller le lui dire directement et dès maintenant, dit Simon requinqué ? Qu’à cela ne tienne, aussitôt dit, aussitôt fait et Melvin se rend chez Carol à deux heures du matin. Ils sortent se balader et s’embrassent, enfin conciliés.

Melvin, Simon, Carol, Spencer, Verdell, tout est aussi bon que possible. Les relations ne seront peut-être pas idéales ni sans orages à l’avenir, mais chacun a rentré ses piquants pour faire de la place aux autres sans se blesser mutuellement. Les compromis dans la vie permettent de faire société. Melvin en perd ses manies et en devient humain, Simon se reprend à dessiner, Carol à espérer autre chose que sa vie de serveuse et de garde-malade. Le petit Spencer vient de marquer un but au foot, pouvant enfin courir sans cracher ses poumons, enfant enfin normal vis-à-vis de ses copains.

La suite de ce couple à trois semble cependant incertaine ; ils vont rester amis et unis, mais sans peut-être aller plus loin. Les relations de Simon et de Spencer, soigneusement évitées dans le film, ne sauraient être que scabreuses au vu des mœurs affichées de Simon. Quant à un mariage entre Melvin et Carol, il reste très improbable. « Aussi bon que possible », mais il ne faut pas trop demander.

Jack Nicholson et Helen Hunt ont reçu l’Oscar du meilleur acteur.

DVD Pour le pire et pour le meilleur (As Good as It Gets), James L. Brooks, 1997, avec Jack Nicholson, Helen Hunt, Greg Kinnear, Cuba Gooding Jr, Shirley Knight, Skeet Ulrich, Jesse James, Sony Pictures 1998, 2h13, €10.00 blu-ray €12.67

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Bernard Clavel, Le voyage du père

Le talent de Bernard Clavel est de traiter de sujets minimalistes pour en analyser la psychologie, en résonance avec son temps. Les années 1960 sont celles de l’émigration paysanne à la ville – l’exode rural – la terre ne suffisant plus aux besoins de la modernité et aux aspirations sociales. Dans la campagne de Lons-le-Saunier, la Marie-Louise est partie à 20 ans à la grande ville, Lyon, pour « arriver ». Elle a quitté la ferme endormie de son vieux père et de sa mère jamais contente pour connaître une autre vie.

Denise, sa petite sœur – 17 ans désormais – est traitée comme une gamine et admire son aînée comme souvent les cadettes ; elle aimerait bien qu’elle vienne pour Noël comme il est prévu et lui a préparé une surprise : une crèche dans l’ancien four à pain. Elles adoraient toutes les deux en orner les vieilles pierres avec la légende du Testament lorsqu’elles étaient enfant. L’instituteur, un grand dadais qui aime Marie-Louise sans avoir pu lui avouer, attend aussi fébrilement la venue de la belle tandis que Denise rosit de plaisir lorsqu’elle le voit, secrètement amoureuse de lui.

Marie-Louise est partie depuis deux ans et est venue régulièrement à la ferme rendre visite à la famille, apportant des cadeaux de la ville. Mais jamais le père (et encore moins la mère) ne sont allés la voir à Lyon. Et ne voilà-t-il pas que, quelques jours avant Noël, le facteur apporte avec ses gros souliers et un verre de marc dans le gosier une lettre de la fille : elle annonce qu’elle renonce à venir, « son patron » refusant qu’elle prenne du congé.

Scandale pour la mère qui fait du foin et houspille son lourdaud de mari : comment, la petite est exploitée et lui ne fait rien ? Il ne va même pas dire son fait au patron exploiteur ? Denise pleure en silence, déçue. Que peut faire le père, si posé d’habitude, lent et glébeux comme la terre qu’il cultive et où il est bien ? Il se déguise en dimanche et part pour la ville par le train. Lyon n’est guère qu’à une heure du village.

Ce qu’il va découvrir est l’envers de l’utopie portée par la modernité : la foule, l’égoïsme, le mépris, les affaires, l’arrivisme. Que peut faire à votre avis une oie blanche dans la grande ville lorsqu’elle n’a aucun métier en main et que son patron ne songe qu’à la sauter comme il se doit ? Errant de la gare au salon de coiffure où Marie-Louise fut apprentie un an, puis au salon « de manucure » – pour hommes – où elle s’est retrouvée six mois avant, lui dit-on, « de se mettre à son compte », il va peu à peu voir se déchirer les voiles de l’illusion.

Il ne rencontrera pas Marie-Louise, qui vient de partir pour Paris après avoir « ferré » un riche et le lecteur ne la connaîtra qu’en creux, par le portrait qu’en dressent les autres : une fille ambitieuse qui travaille dur et n’a jamais varié de son objectif, une bonne copine qui sait ce qu’elle veut.

Le père rentrera de son voyage la queue basse au village où la famille l’attend, comme l’instituteur. Que peut-il dire à tous ces naïfs, ces aimants sans espoir ? Que la terre ment lorsqu’on monte à la ville ? Que les deux univers ne peuvent se comprendre ? Il ne dira rien. Que Marie-Louise se manifestera plus tard… Le temps, comme les saisons, panse bien des plaies ; il suffit d’être patient comme la terre.

Remplacez la ferme par la province, le salon de coiffure par « les études », et vous aurez la même situation-type aujourd’hui comme hier. Avec sa sensibilité particulière, Clavel reste actuel.

Un bon film de Denys de la Patellière en a été tiré avec Fernandel dans le rôle du père.

Bernard Clavel, Le voyage du père, 1965, J’ail lu 1975, 184 pages, €6.00

DVD Le voyage du père, Denys de La Patellière, 1968, avec Fernandel, Lilli Palmer, Laurent Terzieff, Philippe Noiret, Michel Auclair, Gaumont 2016, 1h21, €9.99

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Bagarres au King Creole de Michael Curtiz

Elvis Presley a encore 22 ans lorsqu’il joue Danny Fisher, un redoublant en dernière année de collège que la directrice des études, la vieille fille Pearson (Helene Hatch) – trente ans d’enseignement – recale pour la seconde fois non en raison de ses connaissances, mais à cause de sa conduite trop directe. Il a en effet boxé un camarade devant qui il a embrassé une fille, puis traité la vieille peau de « chérie » en manifestant combien elle était loin de pouvoir autant séduire. Le principal du collège (Raymond Bailey) ne peut que prendre acte, même s’il comprend Danny qui est obligé de travailler avant d’aller au collège pour pallier la faiblesse de son père depuis qu’il a perdu sa femme.

Car c’est le drame du jeune homme, de voir combien son père est faible. Hier pharmacien, docteur diplômé, le père (Dean Jagger) a progressivement tout perdu : sa femme dans un accident de voiture, sa pharmacie parce qu’il s’est laissé aller, sa maison parce qu’il s’est ruiné, la légitimité envers ses enfants à l’âge crucial de l’adolescence. Danny ne veut surtout pas être comme lui, veule devant les brutes et rampant sous les ordres alors qu’il est aussi compétent, voir plus en raison de son expérience. Ce pourquoi il laisse « le diplôme » aux vieilles pies qui ne veulent pas le reconnaître : il se fera tout seul, en bon Américain pionnier, dans le quartier populaire de la Nouvelle Orléans.

Son atout, outre son énergie et sa capacité à se battre, est sa voix d’or. Il chante bien et la première scène le voit donner les répons à la mélopée d’une négresse qui passe en charrette dans la rue déserte au petit matin. Les filles du cabaret bordel d’en face lui font coucou du balcon car c’est un beau jeune mâle bien pris dans son tee-shirt immaculé et dont la mèche en banane balaye le front.

Il va devoir mettre en pratique aussitôt ces qualités qui le distinguent. Tout d’abord la bagarre. Le frère du boxé au collège, Shark (Jacques en VF – Vic Morrow), veut le rosser avec ses deux sbires dont un muet – il les met en déroute, s’attirant l’admiration du jeune dur qui lui propose aussitôt un coup en commun. Il s’agit d’utiliser son charme de chanteur pour détourner l’attention des clients et employés d’un bazar qui vend des bijoux afin de rafler de la marchandise. Tout se passe au mieux et Danny séduit. Mais surtout une jeune employée au bar, Nellie (Dolores Hart) qui comprend tout mais ne dit rien car elle est sous le charme. Elle devient amoureuse. Tout comme Ronnie (Carolyn Jones – la Morticia de La famille Adams), une ancienne chanteuse de talent décatie à force de boire pour oublier qu’elle s’est mise sous la coupe du malfrat local, le propriétaire du Blue Strade Maxie Fields (Walter Matthau). Vulgaire mais ambitieux, la face sombre de la même énergie du pionnier, il veut « prendre » tout ce qu’il désire et ne recule devant rien pour arriver à ses fins.

C’est dans ce cabaret que Danny va faire le ménage chaque matin avant d’aller au collège et, le dernier jour d’école avant la remise des diplômes, il sauve Ronnie des brutalités de deux saoulards machos encore au bar après la nuit blanche. Ronnie, bourrée mais sous le charme du garçon, l’emmène au collège et lui donne un baiser d’adieu devant tous les jeunes, d’où les lazzis et la bagarre, et l’ire de la vieille Pearson, et le châtiment de se voir refuser le diplôme de fin d’études secondaires. Le jour suivant, alors que Danny travaille comme serveur, il salue Ronnie devant Maxie et celui-ci, jaloux de cette familiarité avec l’une de ses « possessions », exige de savoir qui il est, où elle l’a rencontré et pourquoi il est si camarade. Ronnie esquive en déclarant qu’elle l’a entendu chanter et qu’il a une belle voix. Le Maxie veut savoir si c’est vrai et ordonne à Danny de se produire illico sur scène. La chanson a indéniablement du succès auprès des clients comme des musiciens et Maxie suppute le profit qu’il pourrait tirer à « avoir » Danny.

Mais celui-ci est abordé en premier par Charlie Legrand, le patron d’un cabaret rival et ancien condisciple de Maxie : le King Creole. Son cabaret ne va pas bien et la voix d’or de Danny Fisher pourrait le renflouer. Il l’engage sur une poignée de main malgré l’opposition du père, à laquelle Danny passe outre en lui reprochant son incapacité. Il l’a vu en effet se faire rabrouer par son patron (Charles Evans), un pharmacien acariâtre moins capable mais imbu de son autorité, comme l’époque d’après-guerre l’encourageait. Ce pourquoi la rébellion du fils adolescent en 1958 laissait déjà présager le mouvement d’émancipation des années soixante, les jeunes libertaires contre les vieux autoritaires, les premiers élevés sous les restrictions et la guerre, les seconds dans la consommation et la paix.

Danny Fisher a du succès et les femmes affluent au King Creole pour la voix d’or et le corps déhanché. Le jeune homme se dit qu’il va s’en sortir. C’est sans compter sur Maxie Fields qui ne lâche jamais : il le veut. Pour cela, il ordonne à Shark de monter un coup sur le point faible de Danny, son père à la pharmacie. Il s’agit de piquer la recette du jour lorsque le pharmacien ira la déposer à la banque et d’engager Danny à y participer pour se venger du patron de son père. Maxi alors le tiendra et il sera obligé de passer par sa volonté. Tout ne se passe pas comme prévu et c’est le père de Danny plutôt que le pharmacien qui porte la sacoche, revêtu de l’imperméable que lui a prêté son patron car il pleut fort à la Nouvelle Orléans. Shark l’a reconnu mais ne lui assène pas moins un violent coup de matraque sur la tête, le blessant sérieusement au point qu’il doit être trépané par un éminent chirurgien à l’hôpital. Le traitement est fort cher mais Maxie paye, trop heureux de lier ainsi Danny encore un peu plus. Celui-ci veut le rembourser mais Maxie exige qu’il signe chez lui pour chanter ou il racontera à son père qu’il était parmi ceux qui l’ont agressé. Danny finit par signer, malgré et à cause de Ronnie qui l’incite à fuir mais qui lui révèle qu’elle sera battue si elle ne l’amène pas à faire la volonté de Maxie.

Le père va remercier Maxie Fields des bons soins  qu’il lui a assurés mais celui-ci lui est tout content de lui révéler que Danny est coupable du coup ayant mené à son agression, de façon à le tenir un peu plus. Le père ne veut plus voir son fils, pour lui perdu par le milieu des cabarets à cause de ses chansons. Ce qui entraîne une entrevue orageuse entre Maxie et Danny où ce dernier assomme à coups de poings le malfrat malgré le pistolet qu’il tente de sortir d’un tiroir – entrée en scène de l’instrument de la tragédie qui va suivre.

Danny demande du temps à Nellie pour s’engager avec elle car il ne sait plus où il en est et ne veut pas tout de suite le mariage et les enfants, comme il était de coutume à l’époque. Rentrant chez lui, il est agressé par Shark et deux sbires de Maxie. Il s’en sort mais blessé au bras droit, après avoir fait se poignarder lui-même avec son propre cran d’arrêt ce Shark qui lui en veut d’être en tout meilleur que lui.

Son père refuse de lui ouvrir mais Ronnie le retrouve et l’embarque dans sa grand décapotable, péniche chromée de l’arrogance américaine des années cinquante qui consomme vingt-cinq litres aux cent kilomètres et dont le poids fait crisser les pneus dans les virages. Elle l’emmène dans une cabane sur les marais qu’elle possède et le soigne. Elle jouit ainsi d’une journée de vrai bonheur, connaissant l’amour (chastement vêtu et réduit au baiser sur la bouche de cette époque très puritaine).

Jusqu’à ce que Maxie surgisse avec le Muet, pistolet à la main, pour les descendre tous les deux et venger son orgueil doublement bafoué. Tirant de loin il descend Ronnie, qui meurt romantiquement dans les bras de Danny, tandis que le Muet se rebiffe. Danny l’a toujours considéré, au contraire de Shark et des autres, et a exigé le partage équitable avec lui du premier coup qu’ils ont fait. Il ne veut pas que Maxie le tue, aussi pousse-t-il son patron dans l’eau peu profonde sous le ponton, où il s’assomme et se noie.

Happy end – Danny Fisher fait son retour et chante au King Creole, connaissant le succès, aime Nellie tandis que sa sœur aînée fréquente Charlie, et son père vient l’entendre sur As long as I have you, finalement charmé par sa réputation dans la ville.

Ce qui est intéressant est le mélange d’intrigue policière et d’intermèdes musicaux, de film noir et de romance. Comme si la Nouvelle Orléans se tenait à la crête entre les deux, la fleur surgissant du fumier, la voix d’or réussissant à venir des bas-fonds pour le rêve américain. Un beau film en noir et blanc avec dialogues en français et chansons originales en anglais, un Elvis jeune au sommet de son charme.

DVD Bagarres au King Creole (King Creole), Michael Curtiz, 1958, avec Elvis Presley, Carolyn Jones, Dean Jagger, Walter Matthau, Dolores Hart, Paramount Pictures 2007, 1h51, €9.90

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Fargo de Joel Coen et Ethan Coen

Ne cherchez pas un sens caché, Fargo est la ville-frontière entre les Etats du Minnesota et du Dakota du Nord. Autrement dit un lieu vide au climat continental, agricole et religieux, très peu peuplé : la ville de Fargo compte à elle seule près d’un cinquième de tous les habitants de l’Etat. C’est l’Amérique « profonde » vue de New York, où les loosers et les frustrés sont légion.

C’est ce que mettent en scène avec une ironie affirmée les frères Coen en leur sixième film. Le looser phare est le vendeur de voitures pompeusement titré « directeur commercial » (William H. Macy) qui ne parvient pas à faire assez de marge et s’endette sans espoir de retour à meilleure fortune. Avec sa bouille de grenouille dès qu’il sourit et ses yeux bleus faussement candides, il est le menteur-type, celui qui veut vous fourguer un « supplément » pour l’anti-corrosion alors qu’elle est d’usine. Il n’imagine rien moins que de faire enlever sa femme (Kristin Rudrüd) par le copain malfrat d’un employé indien de sa concession (Steve Reevis) qui l’a rencontré en prison. Non seulement il épongera ainsi ses dettes mais se vengera par derrière de son beau-père autoritaire (Harve Presnell) qui a tout réussi et le considère pour ce qu’il est : un minable. Il ne pense pas un instant à Scotty (Tony Denman), leur fils adolescent qui a déjà des problèmes à l’école.

Rien évidemment ne se passe comme prévu. Le malfrat (Steve Buscemi) a déjà « un air bizarre » qui ne passe pas inaperçu dès qu’il parait quelque part. Il est flanqué d’un comparse imprévu qui ne dit quasiment pas un mot (Peter Stormare) mais se défoule avec brutalité pour régler les situations. D’où trois meurtres en dix minutes sur une route déserte après l’enlèvement effectué, ce qui n’était pas envisagé. C’est alors que la police, qui ne devait pas s’en mêler, s’en mêle et c’est l’engrenage.

La chef inspecteur du comté (Frances McDormand) apparaît comme une niaise de première mais elle cache un esprit obstiné et logique sous son apparence de femme enceinte. Le spectateur se demande pourquoi elle a épousé un gros nul, Norman, flic lui aussi mais subalterne (John Carroll Lynch), sauf que le couple est équilibré et s’aime – que demander de plus au fond ? Les frustrés devraient en prendre de la graine qui veulent toujours plus en se plaignant des autres. La chef enquête. Les témoignages des barmen et des putes qu’ont fréquentés les malfrats (air bizarre a l’obsession de baiser tandis que bouche cousue a l’obsession de bouffer) n’aboutissent qu’à pas grand-chose. Les témoins sont tellement terre à terre et conventionnels, ils ne remarquent rien. Mais le flic descendu lors du contrôle de la voiture avait noté sa marque et sa couleur sur son carnet de bord, en bon professionnel, ce qui est une piste et va mener au nid.

Le vendeur de voitures exige absolument de livrer la rançon pour s’en mettre 90 % dans la poche, mais le beau-père qui finance exige d’aller lui-même « régler ça ». Imbu de son autorité, et muni d’un revolver, il ne sait pas à qui il a affaire et Air bizarre agacé le descend. L’autre le blesse à la mâchoire mais ne l’empêche pas de mettre la main sur le fric, sans livrer la fille, et de s’en retourner auprès de Bouche cousue. Lequel en a eu marre d’entendre geindre cette demeurée de bonne femme et l’a claquée assez fort pour qu’elle clamse. Il faut dire que l’hystérique est restée sans réagir lorsqu’elle a vu un cagoulé s’approcher de sa fenêtre avec un pied de biche, qu’elle a tenté d’ouvrir durant plusieurs minutes une fenêtre qu’elle n’a pas eu le temps d’escalader, qu’elle s’est précipitée avec le rideau de douche devant les yeux pour fuir, puis que, ligotée et cagoulée, elle a couru comme un poulet sans tête pieds nus dans la neige pour tenter d’échapper à ses ravisseurs. Du grand n’importe quoi qui fait farce.

Sauf que le film est déclaré tiré « d’une histoire vraie » arrivée en 1987 comme nous l’apprend l’introduction écrite d’un ton sérieux et compassé (ce qui est une invention marketing des réalisateurs). Un contraste d’autant plus fort avec le corps du film qui multiplie les bouffons et les perdants dans une part d’Amérique où le mal-être se dissimule sous les apparences obligées des relations sociales. Même l’ancien copain d’école de la flic, qui lui téléphone en pleine nuit parce qu’il l’a vue à la télé, lui raconte une histoire sur ses amours au lieu de la réalité. Toutes les frustrations explosent en hiver, alors que l’apparence de la nature est à la pureté insoutenable.

Air bizarre enterre la plupart du fric dans la neige, ne conservant que les 80 000 $ prévus initialement. En parfait con, il ne devine pas que le climat continental va entraîner un violent dégel de printemps et un été caniculaire – qui mettra au jour sa valise laissée près d’une clôture interminable sans repère, au bord de la route principale… Planter une palette à gratter la glace n’y changera rien. Quand il retrouve son comparse, et le cadavre de l’enlevée, il ne peut que péter un câble, ce qui lui vaut la réaction primaire évidente de Bouche cousue. La flic inspecteur, en passant par hasard devant l’endroit isolé où ils se sont réfugiés, aperçoit la voiture ocre signalée et arrête le multi-tueur en train de passer son copain au broyeur à bois : cinq meurtres à son actif, et cela pour une maigre poignée de dollars. Le vendeur de voiture sera arrêté lui aussi et son ado se retrouvera orphelin de mère, de père et de grand-père.

Une vraie comédie humaine à l’américaine !

DVD Fargo, Joel Coen et Ethan Coen, 1996, avec William H. Macy, Frances McDormand, Steve Buscemi, Peter Stormare, Harve Presnell, MGM United Artists 2020, 1h40, €10.00

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Miss Oyu de Kenji Mizoguchi

Shinnosuke (Yūji Hori) est décorateur et sa tante veut le marier, comme c’est la coutume lorsque l’on approche de la trentaine. La famille choisit une autre famille pour des liens mutuels avantageux et une marieuse joue les intermédiaires. Pas d’amour dans ce contrat mais une alliance clanique. Le prétendant peut refuser la fiancée proposée et la fiancée peut elle aussi refuser le prétendant mais il est supposé qu’une certaine affection naitra de l’accoutumance et des enfants en commun, sinon l’amour. Pas le romantique, mais l’apaisé, acceptable pour le bien de la société.

L’histoire est tirée d’une novella de Junichirō Tanizaki, Le coupeur de roseaux, inspirée de son histoire de couple personnelle en 1916, où la sœur cadette de son épouse est attirée par lui. Le film se situe plutôt juste avant-guerre puisque l’on voit un train à vapeur passer au loin. La promise est Shizu (Nobuko Otowa) que sa sœur ainée Oyu (Kinuyo Tanaka) vient présenter avec ses deux servantes à la tante et à Shinnosuke. Parmi les feuilles tendres de la forêt au printemps à Kyoto, le jeune homme repère l’une des femmes qui s’avance. Elle est vêtue plus sobrement mais respire une dignité et manifeste une sensibilité à la nature qui lui plaît.

Hélas, ce n’est pas Shizu mais Oyu. Veuve et mère d’un petit garçon, Oyu est tenue par sa belle-famille de rester sans se remarier, le temps d’éduquer le fils. Quant à Shizu, elle est timide et effacée, tout entière dévouée à sa grande sœur qui l’aime beaucoup et voudrait la garder auprès d’elle. Ce pourquoi elle a déjà découragé plusieurs projets de mariages arrangés. Mais Shinnosuke lui plaît, elle en tombe amoureuse. Elle encourage pour cela Shizu à l’épouser, puisqu’elle ne le peut pas, afin de le voir souvent. Toute sa famille est contre, sauf elle, et Shizu qui ne dit rien. Mais le frère aîné, qui joue le rôle de chef de maison quand le père est mort, a voix prépondérante ; il suffit que Shizu manifeste ce qu’elle veut. Oyu s’emploie donc à convaincre sa petite sœur qu’elle veut voir souvent et celle-ci comprend : « elle aime quelqu’un mais elle reste liée par des règles qui la contraignent », dira Shizu à son mari.

Le couple à trois, dans une société d’ordres où chacun se surveille pour voir qui transgresse la règle, est impossible. Tout se sait et l’intimité – en tout bien tout honneur – d’Oyu et de Sinnosuke commence à faire jaser. Le jeune mari la porte sur son dos lorsqu’elle est fatiguée, joue avec elle aux chatouilles dans une auberge devant Shizu, au point que la tenancière croit qu’ils forment un couple. Le soir du mariage, accepté par Shizu, elle a fait jurer à son mari de ne pas la toucher car elle sait l’amour que porte sa grande sœur au jeune homme et veut le préserver pour le jour « où elle sera libre ». Ce qui ne signifie qu’une chose : la mort du petit garçon. Car la belle-famille n’acceptera jamais qu’elle se remarie sans avoir tout d’abord accompli son devoir d’épouse et de mère qui est d’élever la progéniture.

Comme si le destin jouait avec les humains, le gamin meurt et Oyu se trouve « libre », mais elle ne peut épouser son amour puisqu’il est déjà marié. Avec le scandale naissant, sa belle-famille la renvoie chez son père, qui ne peut lui assurer le train de vie qu’elle aime et lui propose un autre mariage arrangé avec un riche marchand de saké. Ce ne sera qu’un mariage d’apparences là encore, mais elle pourra s’adonner au chant et à la musique, ce qu’elle aime. Elle a juré de ne plus revoir Shinnosuke ni sa sœur Shizu, seule façon pour eux d’enfin consommer leur mariage et de vivre leur propre vie. Toutes ces émotions socialement gênantes emplissent les jeux de scène où chacun se détourne et fuit, où l’autre le rattrape jusqu’à ce qu’il se détourne à nouveau pour cacher son inconfort et fuit – ce qui est assez drôle lorsqu’un étranger comme nous s’en rend compte. Mais c’est l’usage au Japon : il est inconvenant de montrer que l’on est gêné.

L’amour individuel est impossible si les conventions sociales s’y opposent. Ce qui aboutit à deux morts, un veuf et un orphelin – belle façon « sociale » de conforter la famille ! Mais la règle est aveugle aux cas particuliers. La nature fait mieux les choses qui fait surgir les bourgeons sur les arbres au printemps sans exiger rien de quiconque, tout comme chassent les oiseaux de nuit avec leurs propres règles, ou que chantent les crapauds sous la lune. L’amour naturel est simple, l’amour social est l’antithèse de l’amour, une attraction forcée. Tout le film est empli de cet hymne à la nature et de cette critique sociale acerbe.

Le couple a un bébé et Shinnosuke s’est pris d’affection pour son épouse, comme le veut l’usage. Mais Shizu tombe malade et meurt. C’est au tour de Shinnosuke de se trouver libre, mais Oyu est remariée… Le jeune père dépose donc l’enfant vagissant devant le domicile d’Oyu ; il s’assure qu’elle est bien présente, elle joue de la musique et, lorsqu’elle s’achève, on entend les pleurs du bébé que deux servantes vont découvrir. La société hiérarchique japonaise va jusqu’aux servantes puisqu’on voit l’une chercher tandis que l’autre se contente de l’assister en parfaite gourde. Il va sans dire que le bébé avec on message long comme un drap qu’envoie Shinnosuke va faire adopter le bébé par sa tante et qu’il sera élevé comme s’il était le sien. Happy end ? L’amour saute une génération.

Et Shinnosuke chante à la fin la complainte du coupeur de roseaux dont les dernières paroles sont : « Il n’était pas nécessaire qu’il en fût ainsi ». Société contre nature…

DVD Miss Oyu, Kenji Mizoguchi, 1951, avec Kinuyo Tanaka, Nobuko Otowa, Yûji Hori, Kiyoko Hirai, Reiko Kongo, Films sans frontières 2008, 1h29, €19.80 blu-ray €24.29

En replay sur Arte.tv jusqu’au 14 janvier 2022

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Les proies de Don Siegel

De l’ambiguïté de la séduction. Notre époque ne veut plus rien savoir de la séduction femelle, celle d’Eve dans le Livre, pour ne dénoncer que celle du mâle, le Violeur des réseaux. Mais la réalité est plus équivoque. En témoigne ce curieux film, tourné en 1970 juste après « la libération » sexuelle. Qui est la proie de qui ? Qui séduit qui ? Le mâle blessé, isolé des siens, qui cherche à survivre ? Les femelles délaissées en vase clos, qui rêvent chacune à un avenir différent en capturant dans leurs rets le seul mâle non armé du coin ?

Amy, 12 ans et « bientôt 13 » (Pamelyn Ferdin), marche pieds nus dans la forêt de Virginie à la fin de la guerre de Sécession, en 1864. Elle cueille des champignons comme un joli petit chaperon rouge. Elle découvre un homme blessé à la jambe et aux mains, le caporal nordiste John MacBurney (Clint Eastwood). Son petit cœur tendre fait boum et sa morale chrétienne lui interdit de le laisser crever, même s’il est un « ennemi ». Le Seigneur n’a-t-il pas dit « aime ton ennemi comme toi-même », ainsi qu’on le lit régulièrement au pensionnat ? Car Amy appartient à la couvée de jeunes oies blanches que garde dans sa grande demeure dans la forêt Martha Farnsworth, la directrice (Geraldine Page).

Celle-ci, une grande femme sèche, aigrie d’avoir perdu son seul amour à cause de la guerre, fait soigner le blessé mais n’a qu’une hâte, le livrer aux patrouilles sudistes pour qu’il soit incarcéré dans la prison avec les autres. Ce n’est guère chrétien mais patriote. Cependant, elle perçoit la réticence de certaines jeunes filles de 12 à 17 ans de son pensionnat, et surtout celle de son adjointe Edwina, et ne peut qu’en tenir compte. Lorsque la patrouille passe, elle parle avec le capitaine qu’elle connait mais ne se résout pas à dénoncer le nordiste chez elle.

C’est qu’après tout un homme à merci peut devenir utile en ces temps difficiles. D’autant qu’il semble inoffensif, se déclare Quaker et non armé, blessé en tentant de sauver un Sudiste. Le spectateur, qui voit en surimpression les événements réels, sait que c’est mensonge, mais comprend que c’est aussi une légitime tactique de survie. Rester au pensionnat lui permet d’être soigné et par de tendres mains, plutôt qu’être jeté avec les autres dans un cul de basse fosse et condamné à clamser.

Il tente donc de se couler dans le désir de chacune qui lui vient en aide : Amy qu’il a embrassé dans la forêt pour se l’attacher, Martha qu’il fait parler de son frère disparu qu’elle a trop aimé, Carol qui avoue 17 ans et le feu au cul (Jo Ann Harris), Edwina restée vierge et naïve à qui il promet le grand amour (Elizabeth Hartman). Chacune fantasme le prince charmant mâle dans ses rêves, dont Martha qui le voit en Christ nu à merci comme dans la pietà peinte qui orne sa chambre. Mais contenter tout le monde sous les yeux de tout le monde n’est pas facile. Lorsqu’une fois un peu rétabli, il se repose sous la tonnelle du parc, Carol vient l’embrasser et lui proposer de coucher, puis Edwina vient la renvoyer aux études et se propose ; mais Carol entend tout et les promesses que John lui fait à elle aussi. Jalouse, elle va attacher le chiffon bleu à la grille pour signifier qu’un prisonnier est disponible pour la patrouille. C’est Martha qui sauve le caporal nordiste en le faisant passer pour son cousin.

Le soir, il monte les escaliers avec ses béquilles pour aller baiser Carol qui l’attend à poil avec toute l’ardeur du désir diabolique, et dès lors tout s’écroule. C’est Adam qui a croqué la pomme et il est condamné à quitter le paradis. Edwina qui entend rire et divers bruits au-dessus de sa chambre monte avec sa chandelle et découvre la tromperie, John et Carol tout nus en train d’accomplir l’Acte qui est péché hors mariage. Effondrée de voir ce qu’elle aurait bien voulu subir mais dans l’ardeur du pur amour chrétien, elle pousse John dans les escaliers, ce qui lui brise la jambe en trois.

Est-ce réparable ? Sans médecin, ce n’est pas si évident, quoique l’on aurait pu essayer. Mais Martha, qui a des projets avec John pour gérer la ferme après la guerre, veut le rendre définitivement dépendant. Elle décide alors « pour éviter la gangrène » de lui couper la jambe au-dessus du genou. Acte fatal qui décidera du reste, cette fois c’est Eve qui croque la pomme et qui se chasse elle-même de son paradis rêvé. Lorsque John émerge des brumes du laudanum et s’aperçoit qu’il est châtré de l’un de ses appendices vitaux, il se met en colère et rejette toutes les femelles de la volière qui ont permis cela. Il soudoie Carol à son profit pour qu’elle laisse ouverte la porte de sa chambre, il fouille la commode de Martha pour prendre le seul pistolet de la maison, le médaillon des deux portraits du frère et de la sœur et les lettres de l’amour interdit qui prouvent l’inceste, il accepte avec Edwina de se raccommoder. Mais il accomplit le péché suprême qui est de tuer l’amour de la petite fille, la tortue Dominique d’Amy, en la jetant violemment par terre. L’alliance est renversée, Amy se rallie à sa directrice qui veut reprendre le pouvoir. Elle va lui cueillir une bolée de champignons puisque John les aime tant, qu’elle choisit soigneusement pour se venger.

Le caporal empoisonné, Edwina bloquée in extremis d’en manger, la tragédie du huis-clos psychologique est consommée. John meurt, il est enfermé dans une toile couse et enterré dans la forêt. Le chœur des jeunes filles pieds nus qui l’ont apporté blessé au manoir dans les premières scènes le remportent mort dans la forêt dans la dernière scène, avec en fond musical la même chanson populaire, Dove She is a Pretty Bird chantée par Clint Eastwood lui-même.

Lez film est audacieux, même pour son époque (encore plus pour la nôtre !). Le caporal adulte qui embrasse sur la bouche une enfant de 12 ans, qui baise ardemment une mineure de 17 ans, qui révèle à toutes le demoiselles l’inceste de la directrice Martha et de son frère ainsi que la tentative de viol de ce même frère sur l’esclave noire (Mae Mercer), et qui déclare, pistolet en main, que désormais il choisira lui-même avec qui coucher parmi le harem…

Qui est le séducteur ? Le sexe femelle face à la tentation mâle ? Le soldat armé qui n’a pas baisé depuis des mois et qui se voit offertes toutes les tentations ? L’armé ou la castratrice ? Eve ou Adam ? Don Siegel revisite la Bible en concluant que les deux sont coupables. De lâcheté envers leurs pulsions, des illusions de leurs cœurs, des plans sur la comète de leurs esprits – il révèle le vénéneux en l’humain. Ce n’est pas si mal pour un film yankee – un film évidemment incompris du même public yankee à sa sortie.

DVD Les proies (The Beguiled), Don Siegel, 1971, avec Clint Eastwood, Geraldine Page, Elizabeth Hartman, Jo Ann Harris, Darleen Carr, Mae Mercer, Pamelyn Ferdin, Universal Pictures 2017, 1h40, €4.80 blu-ray €28.50

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Une femme dont on parle de Kenji Mizoguchi

Le Japon d’après-guerre vit en transition. Le conflit des générations recouvre le conflit entre la tradition et la modernité. Le Japon, vaincu par la puissance scientifique et démocratique après sa dérive nationaliste et régressive, tourne la page. Mais la société résiste. Les hommes restent machos et les femmes soumises. Encore que… les hommes d’affaires rencontrent les femmes d’affaires.

Yukiko (Yoshiko Kuga) revient de Tokyo où elle a fait des études. Amoureuse d’un garçon, il l’a quittée lorsqu’il a appris le métier de sa mère : tenancière de bordel. On dit au Japon maison de thé et les putes sont des geishas plus soignées, cultivées et expertes que la vulgarité occidentale, mais quand même. La prostitution, qu’elle soit pour les meilleures raisons (quitter la terre, soigner son vieux père malade, sortir de la condition du peuple) n’est pas bien vue. Il s’agit de condition sociale, pas de péché sexuel – le Japon ne ressent aucune culpabilité biblique envers le sexe.

Yukiko retourne dans la maison de son enfance, bien connue des hommes d’affaires de Kyoto. Sa mère Hatsuko (Kinuyo Tanaka) la dirige d’une main experte et fait travailler quinze filles. Tout roule à merveille, les commerciaux apportant des fournées d’hommes à moitié saoul le soir pour s’amuser avec les putes, dîner et musique compris. La tenancière a de l’argent et de la considération mais il lui manque quelque chose : l’amour. Elle envie sa fille de l’avoir connu, même si c’était pour se tuer ou presque. Son mari à elle, arrangé selon la coutume, est mort jeune et elle songe à refaire sa vie maintenant que son aisance est établie.

Comme sa fille lui reproche son métier vil, elle voudrait acheter une clinique à Matoba (Tomoemon Otani), jeune médecin du syndicat qui s’occupe des filles. Celui-ci est flatté, posséder sa propre clinique le poserait socialement, mais il n’a pas les fonds pour monter une affaire et est réticent à épouser Hatsuko car trop vieille pour lui. Ce serait encore un mariage arrangé. En revanche, lorsqu’il rencontre Yukiko la fille, sur les instances de sa mère qui s’inquiète pour sa santé mentale et physique, il finit par tomber amoureux. D’autant qu’il redonne ainsi goût à la vie à la jeune femme. Il rêve donc de retourner à Tokyo avec elle, passer son doctorat (qui, semble-t-il, n’était pas obligatoire dans le Japon des années 50 pour exercer la médecine) et débuter une nouvelle vie. Elle serait moderne, moins socialement convenue et plus individuelle. Le mariage serait d’amour et non d’affaires.

C’est ce que comprend peu à peu Hatsuko à les voir, à surprendre leur conversation, mais aussi en regardant avec ses clients une pièce du théâtre Nô qui raille l’amour à 60 ans : ce n’est pas raisonnable et un brin répugnant. « Les jeunes doivent aller avec les jeunes » est la leçon de la tradition qui passe bien la modernité. Une Hatsuko de la cinquantaine est tombée amoureuse pour la première fois de sa vie du médecin de 30 ans, mais elle n’a aucune chance – sauf à l’acheter. Elle veut donc lui payer sa clinique, allant pour cela jusqu’à vendre le bordel. Mais Matoba est moins intéressé par l’argent et la position sociale que par l’amour, cette nouvelle donne individualiste de la modernité.

Va-t-elle s’effacer devant le désir des deux jeunes gens ? Elle y est presque prête mais sa fille, décillée de découvrir brusquement l’amour de sa mère pour le même homme qu’elle, se prend à croire qu’il les a trompées toutes les deux. Comme souvent chez Mizoguchi, l’homme est faible et hypocrite ; c’est un paresseux qui se laisse chouchouter en entretenant les illusions des femmes. Hatsuko saisit une paire de ciseaux et Matoba recule, effrayé, au lieu de faire face comme un vrai mâle. Il est déconsidéré. Le sens de l’honneur passe encore de la tradition à la modernité. Si Hatsuko arrête la main qui s’apprête à frapper, Matoba s’efface et ne reviendra pas.

Tombée malade de tant d’émotions, Hatsuko est alitée. Elle est remplacée au comptoir, au téléphone et à la caisse par sa fille, qui reprend les rênes de la maison et devient la nouvelle patronne. « La tradition se modernise », dit un client célèbre qui apprécie. Et c’est une nouvelle fournée de vingt-cinq clients qui s’engouffre dans le claque pour y jouir de tous les plaisirs.

DVD Une femme dont on parle, Kenji Mizoguchi, 1954, avec Kinuyo Tanaka, Tomoemon Otani, Yoshiko Kuga, Capricci 2020, japonais avec sous-titres français, 1h20, Combo Blu-Ray + DVD €24.98

Sur Arte-tv en replay jusqu’au 14 janvier 2022

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Celebrity de Woody Allen

Lee (Kenneth Branagh) est un journaliste de magazine, écrivain raté qui a commis deux romans « ampoulés » assaisonnés par la critique et ne réussit pas à finir son troisième. Marié jeune à Robin (Judy Davis), enseignante névrosée catholique, il décide à 40 ans de vivre sa vie et de divorcer.

C’est qu’il a rencontré une fille (Charlize Theron), une mannequine blonde à perruque blonde qui le domine et le mène comme un toutou. Elle se dit « polymorphiquement perverse », apte à jouir de tous les morceaux de son corps. Ce qui donne une scène érotique énorme entre un athlète noir de basket (Anthony Mason lui-même) sur lequel elle se frotte en public (et devant Lee) dans la boite de nuit où elle l’a entrainé à passer la soirée. Mais Lee ne sait pas ce qu’il veut, éternel insatisfait qui ne voit pas le bonheur à sa porte. Il drague une brune et veut l’épouser mais, au moment où les déménageurs apportent ses cartons chez lui, il lui avoue qu’il est un salaud mais qu’il s’est trompé. C’est qu’il a rencontré une autre fille, avec laquelle…

Exit son couple, exit sa compagne, exit son roman à peine achevé. Car la garce l’emporte et disperse son unique exemplaire dans les eaux de l’Hudson. Il n’a pas réussi son roman et le scénario de hold-up qu’il cherche à caser auprès d’un acteur (ou même d’une actrice en mauvais garçon) ne rencontre aucun écho : même Leonardo Di Caprio en acteur Brandon déjanté au corps d’adolescent (23 ans) l’entraîne dans sa fête joueuse (il perd 6000 $), alcoolisée et érotique (à poil avec deux femmes à la fois) – mais ne lui promet rien en remettant la lecture du scénario aux calendes grecques. Lee est un raté.

Robin en revanche se désespère et s’accroche à son couple premier mais sa copine la convainc de changer. Devant les poufiasses riches qui font la queue devant celle du docteur en esthétique (Michael Lerner) qui les palpe avant de se les charcuter, elle hésite. C’est alors qu’apparaît Tony (Joe Mantegna), producteur juif d’émissions de télé. Il la convainc à son tour de tenter la réalité. Ce sera une émission où elle interviewe en direct les célébrités dans un restaurant célèbre. Il y a là les actrices, un sénateur mis en cause pour une « erreur » financière, un magnat de l’immobilier – le protomégalo Trump Donald en personne, pas encore peroxydé mais déjà résolu à démolir une église pour bâtir du mauvais goût qui en jette.

Robin doit-elle se remarier pour connaître le bonheur ? Sa névrose catholique (dit le film) l’inhibe mais l’amour juif (que montre le film) la ravit. Elle quitte la noce avant la cérémonie mais revient après qu’une voyante la convainc de revenir à celui qui l’aime. Pour n’importe quoi Robin, peu sûre d’elle-même, a besoin d’être convaincue par quelqu’un : son ex, sa copine, sa voyante, son amoureux… Elle se révèle, connait le succès à la télé, se marie et pond des gosses – elle est transformée.

Faut-il être célèbre pour être soi-même ? L’Amérique le croit, pour qui chacun doit s’imposer, soit par la Bible, soit par le Colt, soit en étant bien roulé(e). La célébrité est une hystérie pour groupies, le mal américain par excellence. Si vous n’avez pas votre quart d’heure de célébrité, vous n’avez pas vécu. Certains arrivistes forcenés, en France, traduisaient cela par la matérialité de posséder « une Rolex » à 50 ans, mais c’est bien la même chose. Faut-il que le monde entier vous regarde et vous admire ? Pas forcément, susurre Woody Allen. Commencer par être reconnu dans son cercle intime est le premier pas, le reste suivra peut-être. Ainsi de Lee et de Robin, le premier qui rate tout et la seconde qui se révèle. Adam et Eve inversés, avec le serpent de la célébrité entre eux.

Un peu bavard, en noir et blanc intello, mais une cascade de scènes inoubliables comme la pipe mimée à la banane ou l’érotisme en public, un Lee obsédé par son scénario face à un Caprio obsédé par la fête. En bref un bon film.

DVD Celebrity (non disponible seul en français), Woody Allen, 1998, avec Leonardo DiCaprio, Winona Ryder, Charlize Theron, Kenneth Branagh, Judy Davis, 1h50

Coffret DVD Woody Allen : Accords & désaccords + Celebrity + Coups de feu sur Broadway + Escrocs mais Pas trop + Harry dans Tous Ses états + Maudite Aphrodite + Tout Le Monde Dit I Love You, Metropolitan Video 2016, €48.20

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Les amants crucifiés de Kenji Mizoguchi

Mariée à Ishun (Eitarō Shindō), Grand imprimeur à privilèges de la Cour impériale japonaise en 1684 – mais de trente ans plus âgé qu’elle – San (Kyōko Kagawa) n’est pas heureuse. [Le O’San n’est qu’un préfixe de respect et n’a rien à faire dans une traduction moderne : hier on disait l’honorable San, aujourd’hui simplement San.] Son frère Doki (Haruo Tanaka) ou sa mère viennent sans cesse la solliciter pour quémander de l’argent. Le frère, désormais chef de maison, se croit artiste de chant et se la coule douce. Mais, cette fois, s’il s’agit d’une petite somme, « un demi-kan d’or » (soit, 1875 kg, au prix actuel de l’or environ 92 000 €). Elle est destinée à payer l’hypothèque de la maison familiale qui, autrement, sera saisie, la famille ruinée, le déshonneur sur elle. San promet de demander à son mari. Mais celui-ci, trop sollicité, refuse tout net. Il n’est pas la vache à lait des familles ; lui travaille, ils n’ont qu’à travailler.

S’il est radin pour sa famille, il est prodigue pour ses plaisirs égoïstes, en bourgeois individualiste dans une société féodale collectiviste – ce qui le perdra. Il profite des privilèges que lui vaut son négoce auprès des nobles de la Cour, à qui il prête de l’argent qui ne lui sera jamais remboursé, et des privilèges du maître dans sa propre maison : il sollicite la jeune servante Tama (Yōko Minamida) pour qu’elle couche avec lui. Il va jusqu’à lui promettre de lui acheter une maison afin que leurs ébats soient discrets ; s’il ne peut être aimé pour lui-même, il peut acheter du sexe. Mais Tama n’a que faire d’un vieux libidineux ou de l’argent ; elle est amoureuse de l’intendant en second, Mohei (Kazuo Hasegawa), beau jeune homme de son âge encore en apprentissage. Lequel voue un amour secret à San, sa maitresse de Maison.

La tragédie qui se noue vient de ce que chacun désire autre chose que ce qu’il peut avoir dans une société hypocrite qui ne fonctionne que par le rang et l’honneur. Le pouvoir n’est rien sans l’argent, mais l’argent n’est rien sans le pouvoir et Ishun, grand bourgeois qui singe les samouraïs, n’est pas noble, donc à la merci des fonctionnaires de la Cour qui donnent les distinctions.

San demande à Mohei la faveur de lui prêter ce demi-kan d’or. Mohei n’a pas la somme et se prépare à user du sceau du Maître sur une feuille vierge pour faire un faux. Sukeimon (Eitarō Ozawa), le premier intendant, le surprend et lui demande de rajouter la même somme à son profit pour prix de son silence. Ce n’est pas la première fois qu’il détourne de l’argent et Mohei le sait. Mais lui, Mohei, n’a jamais trempé dans ces faux et il se rend compte de l’engrenage qui le guette. S’il honore San en lui donnant la somme par un faux en écriture en volant son mari, il avilira son amour pour elle. Même s’il envisage de rembourser son patron dans le futur, son penchant en restera entaché. Il renonce donc et va se dénoncer au Maître, qui le prend fort mal. Pourtant, cet élan d’honnêteté aurait dû le conduire à pardonner et à mieux considérer cet employé. Mais son pouvoir sur les autres l’aveugle et il s’obstine à demander à Mohei à quoi ou à qui était destiné cette somme, ce que le garçon refuse par honneur de dire.

Malgré les objurgations de San, qui est responsable, et de Tama qui l’aime, Mohei sera donc enfermé dans un entrepôt gardé par deux jeunes garçons et livré à la police le lendemain. Connaissant le Maître, le jeune homme sait qu’il ne reviendra pas sur sa décision et il prend le parti de s’évader, ce qui n’est guère compliqué quand les adolescents dans le foin sont endormis.

San avoue à Tama que la demande vient d’elle et qu’elle ne sait trop que faire devant l’obstination de son mari. Tama lui apprend alors avec réticence et honte les avances que lui fait le Maître pour qu’elle le laisse abuser d’elle. San décide alors de prendre sa place dans la chambre, sous le futon, et de confondre son mari, ce qui lui donnera un moyen de pression en faveur de Mohei. Mais ce dernier, qui vient faire ses adieux à Tama, découvre San et lui dit son intention de quitter la maison. Celle-ci, qui a si peu de personnel en qui avoir confiance, ne veut pas qu’il parte, persuadée qu’elle peut faire revenir Ishun sur sa décision avec ce qu’elle sait de ses avances à Tama. Au lieu d’être ferme sur ce qu’il veut et mâle dans sa décision, Mohei reste hésitant et tergiverse. Le temps passe, son évasion est découverte, les serviteurs le cherchent dans la maison. Le mari étant parti aux putes pour se réconforter, le premier intendant cherche la maitresse de maison. Il découvre Tama dans sa chambre et, se précipitant dans celle de Tama, San et Mohei tombés l’un sur l’autre. Il ne s’est rien passé, qu’un mouvement de panique pour retenir Mohei, mais le mal est fait : la réputation de San est compromise.

Mohei s’enfuit, San affronte son mari sans les armes qu’elle avait affûtées. Il ne croit pas ses explications, bien content de sauver son plaisir personnel par la faute sociale de sa femme. San est une fois de plus traitée en objet de parure insignifiant et pas en être humain ni en épouse. Le machisme de la société japonaise du XVIIe siècle est patent. Elle quitte donc la maison, ne voulant plus vivre auprès de ce vieux porc égoïste.

Le drame est qu’elle rencontre Mohei par les rues de Kyoto. Il lui conseille raisonnablement d’aller chez sa mère mais San n’a rien de raisonnable. Epouse bafouée, femme déshonorée, fille en dette envers sa famille qu’elle n’a pas su renflouer, il ne lui reste que le suicide. Mohei, qui l’aime sans lui avouer, en est effaré. Il ne l’abandonnera pas. Se déroule alors implacablement la tragédie de l’amour impossible – jusqu’à la mort. Tragédie parce que tout est écrit d’avance et que les pauvres papillons aveuglés par la lumière de leur passion connaissent déjà le sort qui leur sera réservé : celui des amants convaincus d’adultère que l’on va crucifier en procession devant la foule assemblée, tels que ceux qu’ils ont vu passer la veille devant l’imprimerie.

Le mari, prévenu de la fuite des deux est persuadé qu’ils sont amants et envoie son personnel les rechercher. Devant la Cour il veut éviter le scandale et exige que San soit ramenée seule et que Mohei soit livré à la police. Ou, s’ils se sont suicidés, seule façon de réparer le déshonneur dans une société d’ordres fondée sur la réputation, que leurs corps soient séparés avant d’en aviser les autorités. Mais des invités nobles entendent une partie de conversation qu’Ishun a avec son intendant et supputent tout le profit qu’ils pourraient en tirer. Ils verraient bien sa ruine, ce qui épongerait d’un coup leurs dettes envers lui et rabaisserait sa prétention. Les cloisons des maisons traditionnelles japonaises sont en papier et les apparences ne peuvent se sauver entièrement. Le premier intendant est suborné par le second imprimeur de la Cour, Isan (Tatsuya Ishiguro), chargé des Parchemins, qui lui laisse miroiter son poste dès qu’Ishun sera tombé et qu’il aura pris le sien. Dès lors, argent, pouvoir, honneur, tout concourt à la perte des amants, ce n’est qu’une question de temps.

Ils fuient, s’échappent habilement lorsqu’ils sont reconnus, mais ne vont pas très loin. Marcher à pied avec une femme plus habituée à la litière n’est ni de tout repos, ni vraiment efficace. Ils sont reconnus par un colporteur à deux jours de Kyoto. Il leur faudrait se séparer et Mohei le propose raisonnablement : le mari reprendrait son épouse pour éviter le scandale et lui pourrait peut-être échapper aux poursuites en se réfugiant dans une grande ville anonyme comme Osaka. Mais San ne veut plus quitter Mohei. Juste avant qu’elle se suicide par noyade dans le lad Biwa, il lui a en effet avoué son amour secret pour elle et cela change tout. Elle l’aime en retour parce qu’il est tout ce que son mari n’est pas : jeune, dévoué, protecteur, généreux. Et qu’elle ne veut plus subir le carcan social, la loi des autres, de sa mère, de son frère, de son mari, qui ne lui ont apporté que des déboires. Sa passion personnelle jusqu’alors contenue par les conventions sociales devient effrénée, donnant une impulsion aux engrenages de la tragédie. Il essaye de l’abandonner aux mains d’une vieille femme, elle le rattrape ; retrouvés par les hommes d’Ishun, San ramenée de force à Kyoto chez sa mère, Mohei s’évade avec l’aide de son père et va… la rejoindre à Kyoto. Lui non plus ne peut plus la quitter.

La mère de San est effarée : c’est la ruine assurée de tout le monde, du couple et de leurs deux familles, celle du mari Grand imprimeur et la sienne, le déshonneur complet. Mais rien n’y fait, la raison n’atteint plus ni San, ni Mohei. Ils sont dénoncés par Doki, pris, jugés, et crucifiés. Ce supplice chrétien est considéré comme vil depuis que le christianisme a été interdit en 1613 par le shogun et les convertis massacrés à Nagasaki. Mais ils sont heureux car amoureux, au-delà des classes car humains, rayonnants sur le cheval qui les conduit ligotés au sacrifice ; ils sont égarés, loin des lois sociales, par des lois supérieures. Mohei est innocent, mais c’est aussi sa faiblesse : pas coupable mais demeuré enfant. Il n’aurait pas dû rester pur en refusant de voler individuellement pour le bien social de sa maitresse, donc de la réputation des familles. Celle de San n’aurait pas dû vendre sa personne à un vieux riche laid pour se sauver socialement de la ruine. Mais les purs sont condamnés d’avance car ils ne transigent sur rien alors que les hypocrites s’en sortent toujours car ils changent d’avis et retournent leur veste. Les individus sont écrasés par le collectif social s’ils ne s’y soumettent pas.

A la fin, la société et ses conventions, malgré son code d’honneur féodal, n’a pas été plus forte que la passion qui, elle, est vraiment chevaleresque. Le Maître Ishun, qui n’a pas dénoncé les amants, est exilé, ses biens saisis ; le premier intendant est convaincu d’avoir piqué dans la caisse et banni ; le frère flemmard, par qui tout est arrivé, est forcé de se prendre en mains tout seul. Il a compté sur le mariage arrangé de sa sœur pour continuer à vivre sans travailler et faire des dettes, épongées régulièrement par son beau-frère trop riche… jusqu’au refus définitif, qui va tout précipiter.

Tiré de La légende du grand parcheminier de Monzaemon Chikamatsu (1653-1724), Mizoguchi réalise en vingt-neuf jour un film rare qui montre la face sombre de la société japonaise, trop rigide, enserrée dans des règles d’honneur où l’hypocrisie ne peut que prospérer puisque seules comptes les apparences. Toute velléité individuelle est irrémédiablement condamnée par la loi collective qui ne tolère, comme dans toutes les sociétés rigides, aucune déviance. Le réalisme poétique des décors reconstitués, des costumes, des façons de porter une litière ou de courir, les paysages de sentiers de montagne et de forêts de bambous, participent à l’atmosphère en noir et blanc.

DVD Les amants crucifiés, Kenji Mizoguchi, 1954, avec Kazuo Hasegawa, Kyôko Kagawa, Yôko Minamida, Films sans frontières 2008 (japonais sous-titré français), 1h38, €20.00 blu-ray €24.29

Disponible sur Arte.tv jusqu’au 14 janvier 2022 en replay

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L’homme irrationnel de Woody Allen

Abe Lucas (Joaquin Phoenix) est un prof de philo bidon en Volvo européenne d’intello aux Amériques, un mâle qui se laisse aller à la quarantaine, un désespéré de théâtre qui cite Kant et Kierkegaard pour conclure devant ses étudiants que toute la philosophie, « c’est de la merde ». En bref un manipulateur impuissant qui se croit un rôle.

Comme des mouches, il attire les femmes. La mûre Rita Richards (Parker Posey), professeur de chimie nymphomane bien de son époque (née en 1968) le désire ; elle est lasse de son train-train avec Paul, mari insignifiant, comme de son poste de manipulatrice de produits chimiques sans intérêt devant des jeunes peu intéressés. Elle bâtit un château en Espagne, pays où elle voudrait changer de vie. L’étudiante Jill Pollard (Emma Stone) est fraîche et naïve ; elle fonce, donc séduit le prof qui n’a dans les copies étudiantes que les resucées du cours. Pour une fois quelqu’un pense hors des codes. Mais il ne songe pas à la baiser, elle est en couple avec le joli gentil Roy (Jamie Blackley), et lui est devenu impuissant.

Jill s’accroche, séduite par le dépressif ténébreux et sujette à des orgasmes fantasmés de philo ; elle suce ses paroles faute d’autre organe. Lors d’une conversation qu’elle surprend derrière elle dans un fast-food, elle demande à Abe de s’asseoir à ses côtés pour écouter. Une femme se plaint d’un juge : lors de son prochain divorce, il menace de lui retirer la garde de ses enfants petits alors que mari les laisse dans le garage sans s’en occuper. Abe est philosophiquement scandalisé par cette injustice manifeste. Jill lui monte la tête en lui demandant quoi faire – sur le plan théorique. Dans sa jeunesse, il est allé manifester sans que jamais rien ne change, il est allé au Bangladesh aider les réfugiés sans que le monde en soit meilleur. Il en a marre de rester intello, il veut de « l’action directe » (c’est lui qui le dit).

Il songe alors à supprimer le juge nuisible. Il aura au moins accompli une action concrète pour le « bien ». Mais qu’est-ce que le bien ? Jill et lui en ont deux conceptions opposées. Pour la petite femelle conventionnelle, c’est la morale de la société ; pour le mâle mûr au statut dominant, c’est le relatif de son jugement. Est « bien » ce qu’il décide être « bien » – pas le code social ni religieux jamais mis en cause par la grande majorité des gens.

Abe espionne le juge, note ses habitudes, entreprend de trouver du poison à l’université en volant la clé de sa maîtresse Rita, échange son gobelet standard de jus d’orange avec celui du juge. Lequel meurt, « d’une crise cardiaque » puis d’empoisonnement quand la police regarde d’un peu plus près. Mais Abe n’est pas inquiété : nul ne sait ce qu’il a fait, il ne connait pas la victime, qui pourra remonter jusqu’à lui ?

L’action le fait revivre ; il peut enfin bander et baiser Rita. Il succombe trop volontiers aux avances répétées de Jill, qui ne cesse de fantasmer sur lui en comparaison avec le trop jeunot Roy. Il tète moins de whisky à la fiasque. Mais, comme auparavant dans la déprime, il se laisse aller dans l’euphorie. Au lieu de passer à autre chose, il encourage par jeu Jill à développer ses théories sur la mort du juge qui la fascine en lisant le journal parce qu’elle l’a idéalement souhaitée. Rita a quelques hypothèses délirantes dont elle rigole ouvertement, et de toutes façons elle s’en fout si Abe a tué ou pas, ce qu’elle veut est aller avec lui en Espagne. Jill, tout au contraire, révèle sa nature de petite pute moraliste : une vraie femme américaine. Tout ce qu’elle veut, c’est baiser ; faire le bien ne l’intéresse pas. Une fois l’homme ferré et le cul satisfait, mission accomplie ; on redevient petite bourgeoise dans les normes du qu’en-dira-t-on – un candy raton.

Plus vous la découragez, plus elle veut vous baiser ; plus vous l’encouragez, plus elle vous pousse à agir. Mais lorsque l’acte est accompli, rétropédalage immédiat : ah mais non, c’est pas ça ! je n’ai jamais voulu ! quelle horreur, il faut vous dénoncer ! si vous ne le faites pas je le fais ! Et de se remettre illico avec Roy, qui n’en peut mais et se laisse faire : un vrai mâle passif comme les juments yankees les aiment. Jill apparaît une double salope au fond, dans le sexe comme dans l’action. Woody Allen n’est pas tendre avec la gent femelle – il a de quoi vouloir se venger à cause de sa vie personnelle.

Tuer n’est pas « bien » en termes de morale universelle à la Kant ; inventer ses propres valeurs comme le prônait Nietzsche n’est pas donné à tout le monde (encore moins au « dernier homme »), notamment si l’on ne tient en rien compte des autres. Mais se réfugier dans les convenances dès que l’on se sent « choquée » par le politiquement incorrect n’est pas vraiment moral non plus. C’est une démission, ne pas assumer la responsabilité de ses désirs, rester dans le fantasme et l’illusion à la Disney plutôt que d’agir. Il y avait probablement d’autres voies que le meurtre pour contrer le juge, notamment engager un bon (donc cher) avocat, pétitionner, alerter les voisins, les médias. Mais aux Etats-Unis tout se règle par le Colt ou la Bible. L’homme a choisi le Colt, la femme choisit la Bible. Et Jill n’en ressort pas grandie même si se prendre pour Dieu est le péché suprême des religions du Livre.

A ceux qui n’ont pas eu le plaisir de voir le film (un peu chiant au début, emballant dès le milieu), je ne dis pas la fin. Sauf qu’il se produit un net retournement physique qui est aussi de situation, et que le moteur en est une lampe de poche qui roule – un cadeau de fête foraine dû à la « chance » d’Abe qui l’a offert à Jill. Un humour paradoxal très Woody Allen. L’opposé de Point Break.

DVD + copie digitale L’homme irrationnel (Irrational Man), Woody Allen, 2015, avec Joaquin Phoenix, Emma Stone, Parker Posey, TF1 studios 2016, 1h36, €8.65 blu-ray €25.69

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Intolérable Cruauté de Joel Coen

Un film très américain, ce qui plait aux critiques acculturées françaises, mais trop américain, ce qui plaît moins au public français. Le divorce du peuple et des élites ne date pas d’aujourd’hui, il réside surtout dans l’idolâtrie de tout ce qui vient des Yankees par les pseudo-intellos qui se croient des demi-dieux parce qu’ils baragouinent l’anglais globish et passent des week-ends à New York ou Miami. Mais vivraient-ils dans les mœurs américaines comme sous les lois américaines ? Pour avoir côtoyé les deux côtés, j’en doute…

Car « le mariage », aux Etats-Unis, est un contrat d’affaires. L’Hâmour, dont se gaussait Flaubert, n’est qu’une inflammation des sens qui ne résiste pas aux tentations diverses que permet l’argent, ni aux années qui passent et qui flétrissent l’objet aimé. Les mecs se croient tout permis parce qu’ils ont de la fortune, mais sont des ânes bâtés pour les relations de couple ; les femelles sont des juments qui jouent de leur silhouette pour appâter l’instinct prédateur des zizis à langue pendante avant de les baiser « d’une carotte » (dans le cul comme le mime le gros jovial Cedric the Entertainer) en raflant la moitié de leur fortune lors du divorce. Des avocats spécialisés, fort chers, sont là pour ça. Et ils ne manquent pas de boulot, signe de la santé sociale américaine !

Le cul au bout est la carotte qui fait avancer les ânes, mais le fric au bout est la carotte qui fait avancer les ânesses – et c’est ainsi que ce petit peuple vulgaire se pavane au cinéma devant la planète. De quoi comprendre que certains moralistes (eux-mêmes pas très clairs ni très frais) aient envie de les faire sauter. Les frères Coen commencent donc, deux ans après le 11-Septembre, par la caricature en grosse farce de cette Amérique-là. Un producteur d’Hollywood (Geoffrey Rush) rentre trop tôt avec sa belle voiture dans sa belle villa sur les hauteurs du beau quartier et trouve sa femme qui se rhabille en vitesse tandis qu’un vendeur d’accessoires de piscines qu’il a connu ado saute dans les toilettes. Sauf que la villa n’a pas de piscine… Devant cet « écart » au contrat de mariage (jurer fidélité et le toutim), c’est le divorce. Mais un avocat retord met sur la paille le mari cocu et fait avantager la femme. Voilà l’affaire : elle est désormais riche, elle n’a jamais rien fait de sa vie, ni métier ni môme, elle cancane auprès de ses copines aussi insignifiantes qu’elles en se shootant au botox.

Mais c’est la faute aux maris, ils n’ont qu’à se maîtriser un peu et surtout se défendre. Miles Massey (George Clooney) est l’un de ces avocats qui les aide. Séduisant et habile, il connait l’art du storytelling et parvient à merveille à bâtir de belles histoires étayées de témoignages chocs pour emporter le jury. Car, bien-sûr, le système judiciaire yankee n’a rien à voir avec le nôtre. Ce n’est pas la vérité qui importe mais les moyens ; l’argent permet de façonner sa propre « justice » avec les bons détectives et les bons avocats, voire les bons témoins. C’est ainsi qu’un patron d’usine, Rex Rexroth (Edward Herrmann), macho tyrannosaure qui saute une jeunette en bikini dans un motel après une soirée arrosée, se voit filmé par un détective (Cedric the Entertainer) mandé par l’avocat de son épouse. Pris en flagrant délit, c’est la faute assurée devant le jury. Sauf que… l’avocat retord Miles retourne la situation et l’épouse Marilyn qui joue les amoureuses éplorées (Catherine Zeta-Jones) se voit objecter un certain Heinz, Baron Krauss von Espy (Jonathan Hadary) flanqué de son ridicule clebs, ci-devant concierge d’un établissement huppé. La cliente l’aurait payé pour lui conseiller un riche gros con cavaleur à plumer après quelques mois de mariage décent.

Dès lors l’épouse flouée, qui part du domicile conjugal sans rien, voudra se venger. Elle monte un faux mariage où elle prend comme conseil Miles, avant de faire déchirer en public le contrat de mariage qui protégeait de tout en cas de divorce son mari énamouré. Et puis elle divorce, elle est censément riche de la moitié du soi-disant patrimoine. Et Miles Massey, célibataire tombé amoureux d’une femme enfin son égale dans le savoir-faire pour la première fois de sa vie, se dit qu’il pourrait l’épouser. Chacun a sa fortune et le mariage serait enfin « vrai », fondé sur l’amour et non sur l’argent. C’est ce qu’il expose à la conférence annuelle des avocats aux affaires de famille, dont il est l’un des orateurs. Ovation debout pour cette déclaration à l’amour – contre le cynisme affairiste de la profession. Les Yankees aiment s’enthousiasmer pour l’idéal, mais les réalités du commerce les remportent toujours vers leurs penchants à l’avidité sans scrupules.

Marylin a joué la comédie avec un acteur ; elle n’est pas devenue riche grâce à son divorce… mais elle le devient grâce à la fortune de Miles. Lorsqu’elle le quitte – « pour affaires » – il le supporte mal car lui l’aime. Cela la touche. Finalement, l’indépendance financière, à quoi cela sert-il si l’on reste désespérément seule dans une immense villa vide, sans lien social ni affection, avec un ulcère d’angoisse par-dessus le marché, réduit à jouer du jardinier musclé qui taille les haies torse nu comme d’un sex-toy, ainsi que fait l’une de ses copines qui en est à son troisième divorce ? Si Marylin a déchiré devant Miles son contrat de mariage qui protégeait sa fortune précédente, c’est qu’elle n’en avait pas. Mais Miles est lui-même protégé par le même contrat signé des deux et lui n’a pas déchiré le sien. Par amour, lors de la confrontation des deux avocats, il le lui donne… mais cette fois elle le déchire car elle le désire.

L’amour va-t-il triompher enfin ? L’avocat de Marilyn, qui ramasse prestement et emporte les morceaux en courant, permet au spectateur d’en douter. Ces bons sentiments moraux qui se battent contre les mauvais instincts avaricieux sont l’essence de l’Amérique. Un bon film, souvent drôle et remarquablement joué ; une grosse farce qui dit le vrai : que l’amour au fond n’existe pas chez les américains, il n’y a que des intérêts.

DVD Intolérable Cruauté (Intolerable Cruelty), Joel Coen, 2003, avec George Clooney, Catherine Zeta-Jones, Geoffrey Rush, Universal Pictures France 2004, 1h40, €5.80 blu-ray €29.75

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Le vent se lève de Ken Loach

L’Irlande secoue en 1920 la tutelle impériale britannique. L’insurrection de Pâques 1916 à Dublin, en pleine guerre mondiale, avait proclamé la république mais avait été durement réprimée par des navires de guerre, et ses meneurs exécutés. Le sentiment d’indépendance continue néanmoins à couver et le parti indépendantiste Sinn Fein a remporté haut la main les élections de 1918. Le gouvernement anglais a interdit le parlement. C’est dans ce contexte que les partisans irlandais rendent le pays ingouvernable par la grève, le boycott des tribunaux et des impôts, le refus syndical de transporter des troupes dans les trains. Les Anglais réagissent comme des Anglais : brutalement. Pour eux, les Irlandais sont des bougnoules incultes, paysans sous la coupe des prêtres catholiques, et il faut les mater comme fut matée en Inde la révolte des Cipayes.

Damien Donovan, devenu docteur en médecine, prépare son départ pour un hôpital de Londres. Il participe à un dernier tournoi de hurling avec ses copains lorsque des paramilitaires anglais, les Black and Tans (noirs et fauves), les alignent contre le mur de la ferme et les humilient au bout de leur fusil. Ils ont le courage des lâches : la sauvagerie faute de légitimité. Comme Micheál Ó Súilleabháin, un adolescent de 17 ans au nom imprononçable pour un anglais, refuse d’articuler avec l’accent requis, il est emmené à l’intérieur, torturé et tué. « Ça fait un de moins, sergent ! », s’exclame un jeune con, sûr de sa bande et des fusils. Damien témoin s’insurge mais ne peut rien ; il semble se résigner malgré les objurgations de ses amis pour qu’il reste parmi eux, avec les partisans.

Mais lorsqu’il va pour prendre le train, il assiste à une nouvelle brimade des Anglais armés sur la population. Une escouade menée par un sergent irascible exige de monter dans le train, ce que refusent le chef de gare et le chauffeur. Ils sont frappés. Ils seraient même tués si la troupe ne retenait son sergent, le train ne pouvant partir sans conducteur… Damien décide alors de rester pour faire cesser cette barbarie. Seule l’indépendance conquise les armes à la main permettra de bouter les impériaux hors d’Irlande et de vivre enfin en paix. Il rejoint donc son grand frère Teddy O’Donovan, chef de maquis et recherché.

Menacé en sa famille par son seigneur foncier sur la requête d’officiers anglais, un jeune homme que Damien a vu grandir livre l’endroit où les partisans se cachent. Ils sont encerclés par les paramilitaires, capturés, emprisonnés. Teddy est torturé pour lui faire avouer où sont les (rares) armes ; on lui arrache les ongles un à un à la pince. Il ne parle pas et son frère Damien le soigne. Ecœuré, une jeune recrue d’origine irlandaise ouvre les cellules et déserte avec eux. Sauf trois car il n’a pas la clé ; ils se feront fusiller. Teddy et Damien retrouvent ceux qui les ont trahis et les exécutent en pleine campagne.

Dès lors, ce sont des actions de guérilla. La ferme des Donovan est incendiée en représailles et la fiancée de Damien rasée. Mais survient la trêve, message apporté par un gamin à vélo envolé : un accord proposé par le Premier ministre britannique David Lloyd George en 1921 pour un Etat libre d’Irlande mais sans six des neufs comtés de l’Ulster au nord, et avec exigence de rester dominion de l’empire. Ceux qui acceptent le compromis et ceux qui veulent lutter pour une complète indépendance s’affrontent – et les deux frères se déchirent comme Abel et Caïn. Le traité est ratifié par le Dáil Éireann, le parlement d’Irlande, en décembre 1921. Mais une majorité du peuple le rejette, d’où la guerre civile jusqu’en 1923.

Ken Loach montre la contradiction entre les nationalistes (qui se contentent provisoirement de l’acquis) et les révolutionnaires (qui veulent instaurer une république de plein exercice et sociale). En caricaturant : les bourgeois et les prolétaires. L’Eglise, comme toujours, est du côté des puissants. Mais le curé est désorienté lorsqu’il voit plus de la moitié de ses paroissiens quitter « son » église quand il les somme de se taire et d’obéir – comme s’il était la Voix de Dieu lui-même, orgueil habituel  à ceux qui croient détenir la Vérité. Quant aux bourgeois, ils agissent comme les Anglais il y a peu, alignant les paysans contre les murs pour trouver les armes, arrêtant les opposants et les faisant fusiller s’ils refusent de parler…

Damien y passera, tué par son frère pour la même cause, mais chacun pris dans l’engrenage de son propre engagement. Damien, qui a exécuté le traître qu’il avait vu grandir, mais qui a livré le groupe aux Anglais, ne peut pas trahir à son tour – même au nouveau gouvernement irlandais. Une tragédie bien amenée dans la camaraderie de combat et les verts paysages. Un grand film.

Le titre anglais est un vers du médecin poète irlandais Robert Dwyer Joyce (1830-1883), né à Limerick, qui chantait la Rébellion de 1798 en Irlande où les partisans emportaient de l’orge dans leurs poches comme provision. Lorsqu’ils étaient tués et enterrés à même la terre, l’orge poussait sur leurs tombes comme une régénération de la vie.

Palme d’or du Festival de Cannes 2006.

DVD Le vent se lève (The Wind that Shakes the Barley), Ken Loach, 2006, avec Cillian Murphy, Padraic Delaney, Liam Cunningham, Gerard Kearney, William Ruane, Arcadès 2019, 2h07, €17.00

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Sabotage de David Ayer

Un film bête, brutal et sexiste, dans le genre américain des années pré-Trump : une mentalité fasciste. « Breacher », surnom qui veut dire bagarreur, casseur (Arnold Schwarzenegger), est à la tête de la force spéciale de la DEA qui s’occupe de drogue au niveau fédéral. En engin blindé, guidés, par une infiltrée déguisée (à peine) en pute, ils prennent d’assaut le repaire d’un cartel mexicain gardé par des forces spéciales guatémaltèques corrompues. Le bâtiment est protégé de grilles, de gardes et de faux-plafonds et tout cela tire en rafales. Le commando s’avance comme à l’entraînement et zigouille un à un tous les « méchants ».

La pute les guide vers le coffre-fort, qui est une pièce blindée remplie de packs de cocaïne et de dollars. Le commando est en direct des supérieurs qui suivent l’opération à la radio. Ils ont « trois minutes » pour agir. Chacun sait ce qu’il a à faire et ce n’est pas très clair au spectateur. Les billets sont mis en sacs plastique et attachés à une corde tandis que deux gros bras descellent les chiottes pour passer le fil dans le trou. Arrivés à 10 millions de dollars, c’est trop tard, les renforts arrivent et il faut dégager. L’un des membres du commando est sérieusement blessé. Le groupe fait tout sauter de la chambre forte, la coca blanche comme les biftons verts. Lorsqu’ils vont en colonne dans les égouts chercher le fil et les billets, plus rien : quelqu’un a coupé la corde et emporté le magot.

Ce qui devait être un financement noir de la DEA (du moins le spectateur peut-il le supposer – sinon pourquoi ensuite les interroger sur les millions ?) devient un casse réalisé par l’un de ceux qui savaient. Les gros bras sont isolés, interrogés sans relâche, mis sur la touche et surveillés pendant six mois. Mais, comme rien ne se passe, on finit par les croire, bien que la confiance ne puisse plus être totale. Breacher récupère « son groupe », mais ce n’est plus une équipe, seulement « un gang ». Chacun se méfie de chacun et le tous n’existe plus. Une métaphore des Etats-Unis à la fin des mandats d’Obama où s’élève le chacun pour soi et le régressif (sexiste, raciste, antisystème).

Juste après « la fête » bourrée d’alcools forts, de grosse bière et de puteries salaces (« on se croirait dans un bordel » dit Schwarzy), le plus con disparaît. Trop bourré pour savoir ce qui lui arrive, il se retrouve en pleine nuit dans son camping-car arrêté en travers d’une voie de chemin de fer, portes verrouillées et clés hors du tableau de bord. Le train le transforme en pâté pour chien « avec morceaux », répandu un peu partout. C’est l’une des caractéristiques du film que le gore, après les scènes de torture du début. La femme et le fils de Breacher ont été enlevés par le cartel et torturés avant d’être tués et des morceaux de leurs corps envoyés au père et mari. Cela parce que le groupe a arrêté le chef du cartel et l’a remis aux Mexicains, ce dont a profité une fliquesse pour le buter. Le sang et les viscères vont orner les images jusqu’à la fin, ajoutant la laideur à la bêtise du film, réduisant l’humain à la bidoche. Le scénario était déjà bas de plafond, le montage découpé à la tronçonneuse avec des retours en arrière en pleine action, et les dialogues dignes d’un vestiaire après match.

Mais ce n’est que le début des disparitions. Un à un, comme les dix petits « nègres » (dont le mot n’est jamais prononcé, quoique Scharze « negger » le contienne), le commando se voit buter. Par qui ? Mystère enrobé d’une énigme. On retrouve le cadavre d’un trio de tueurs, un ex des forces spéciales guatémaltèques avec tatouage caractéristique sur l’épaule. Puis les autres en cadavres au fond d’un lac enrobés de grillage, détail délicat pour empêcher que les gaz de la putréfaction ne les fassent remonter. Du travail de pro. Un membre du commando ? Celui qui aurait piqué le fric ?

C’est l’évidence – et c’est un peu gros mais le scénario est balourd – mais je vous laisse découvrir qui. L’agente de la police du coin (Olivia Williams) qui ramasse les morceaux du premier buté rachète un peu les femmes, fort déconsidérées dans ce film macho où les gros bras jouent les grosses bites, la seule femelle du commando (Mireille Enos) étant une camée ascétique qui baise tout ce qui bouge. Bien que « mariée » à l’un des « membres », elle s’en enfile d’autres et ne décroche pas de la dope. Quant à Schwarzy, il est vieux (67 ans au tournage), lent et sans talent. Il ne sait que foncer et défourailler, visant plutôt mal pour un super entrainé dans la scène de la poursuite en voitures. Les autres sont gras en paroles et bas d’esprit, préférant obéir et se vanter plutôt que réfléchir. Il se feront avoir un à un sans jamais comprendre pourquoi ni par qui.

Un film affligeant où ne surnagent que quelques scènes d’action à grand spectacle dans un magma de scénario mal foutu où la référence aux dix nègres d’Agatha est très lointaine ! Une Amérique qui montre son ventre où fermentent les bas instincts, une honte pour le monde. Mais ça plaît aux fans, mesure du niveau moyen où sont tombés les gens un peu partout sur la planète.

DVD Sabotage, David Ayer, 2014, avec Arnold Schwarzenegger, Sam Worthington, Olivia Williams, Terrence Howard, Joe Manganiello, Metropolitan Video 2014, 1h45, €9.80 blu-ray €11.22

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Arrête-moi si tu peux de Steven Spielberg

Un excellent film tiré d’une histoire vraie qui n’a pu se passer qu’aux Etats-Unis et dans les années soixante d’insouciance et de prospérité. Frank Abagnale Jr (Leonardo DiCaprio) a 15 ans lorsque son père (Christopher Walken), propriétaire de magasin, est poursuivi par le fisc. C’est un beau-parleur, ancien soldat décoré de la Seconde guerre mondiale mais qui aime à se raconter des histoires. Ainsi a-t-il rencontré sa femme – française (Nathalie Baye) – à Montrichard et l’a ramenée aux Etats-Unis après l’avoir ravie à « plus de deux cents hommes qui la regardaient danser » selon la scie familiale que chacun connait par coeur. Le fils, lui, est shooté aux bandes dessinées de Flash, super-héros vibreur de molécules devenu Speedster, avide de vitesse. En bon Américain, le héros doit réussir, et vite.

Lorsque la famille, ruinée, doit déménager de la grande villa dans un petit appartement, et vendre la Cadillac pour une auto nettement plus modeste, Frank junior, miroir narcissique de son père, décide de prendre son destin en main. Dans sa nouvelle école où il entre en seconde, un élève le bouscule. Il ne fait ni une ni deux, il se transforme en remplaçant du cours de français (d’espagnol dans la VF) ; il parle bien le français puisque sa mère est française… La situation ubuesque dure quelque temps puisque les élèves ont des devoirs et que des parents d’élèves ont des entretiens avec lui. Lorsqu’il est démasqué, son père rit mais sa mère, qui en a assez des fabulateurs comme son mari et désormais son fils, se laisse séduire par un riche ami de la famille et divorce.

Franck junior décide donc de voler de ses propres ailes – au sens propre puisqu’il devient copilote. A 15 ans, sans aucun diplôme mais avec un sens de l’observation et de l’à-propos, il discute avec les gens du métier, regarde des films, se documente auprès des hôtesses. Il parvient ainsi à vivre plusieurs mois aux crochets des compagnies aériennes, profuses et florissantes au début des années soixante. En se faisant passer pour journaliste pour le lycée, il obtient une vieille carte de pilote qu’il recopie, puis un pass de la Pam Am ; avec cela, il se fait faire un costume de copilote gratuitement auprès du fournisseur attitré en prétendant avoir perdu le sien. Il peut ainsi voyager sans payer comme « colis » surnuméraire sur les strapontins ou les sièges non occupés dans toutes les compagnies. Il encaisse des chèques « de salaire » en les contrefaisant astucieusement avec le logo Pam Am qu’il récupère sur des maquettes d’avion jouets. Le système bancaire des Etats-Unis est resté archaïque, chaque banque n’honorant ses chèques que dans ses succursales des états ; il suffit alors de modifier un numéro sur la piste magnétique pour encaisser à New York un chèque qui sera honoré à San Francisco – deux semaines de délai pour se rendre compte que c’est un faux.

Franck est riche, jeune, séduisant en uniforme, et baise à tout va les filles qui tombent dans ses bras. Trait d’humour très spielberguien, il va même se faire payer 400 $ pour baiser une hôtesse d’accueil de grand hôtel qui arrondit ses fins de mois avec des passes : après qu’ils se soient entendus sur le prix de la nuit à 1000 $, il lui donne un chèque falsifié de 1400 $ et elle lui rend 400 $ en espèces !  Mais il est peu à peu repéré et l’officier du FBI qui le traque depuis des mois (Tom Hanks) est près de le serrer, atteignant sa chambre d’hôtel où le jeune homme prépare sa sortie après avoir amassé plusieurs millions de dollars. Mais Franck ne se démonte pas, tout comme son père, et se fait passer pour un agent des services secrets du nom de Barry Allen – son super-héros de Flash. L’autre n’y voit que du feu et a « confiance » lorsque Franck lui donne son portefeuille… où il n’y a que des étiquettes de bouteilles déchirées. Ce qui permet à l’adolescent de s’enfuir.

Il change de métier et d’identité. Être médecin est prestigieux, aussi se forge-t-il les diplômes nécessaires et postule en hôpital… où il est engagé sans vérifications pour piloter le pôle des urgences de nuit. Son travail est heureusement consacré au management des équipes et pas aux interventions médicales car il n’y connait rien, même s’il cherche à se documenter. Lorsqu’un cas grave se présente, il prend peur de faire une erreur médicale et décide de changer à nouveau.

Il a fait la connaissance d’une hôtesse d’accueil nunuche qui porte encore un appareil dentaire et dont le père est un brillant et riche avocat. Il se fiance… avoue qu’il n’est rien au père qui le cuisine (Martin Sheen) et passe l’examen du barreau. L’officier du FBI croit qu’il a une fois de plus triché. Or il n’en est rien : « j’ai révisé durant une semaine, je me suis présenté et j’ai été reçu », résumera plus tard le jeune escroc (même s’il n’avait pas les diplômes requis pour se présenter). Mais le FBI est obstiné et une visite au père de Franck permet à l’officier de repérer une adresse à Atlanta sur une lettre envoyée par le fils. Il s’y rend avec son équipe, apprend les fiançailles et envahit la réception. Franck fuit par la fenêtre avec deux valises bourrées de billets tandis qu’il fait promettre à la nunuche qui l’aime de le rejoindre à l’aéroport de Miami. Lorsqu’il s’y rend, il repère le FBI en planque et sait qu’elle l’a trahi. Il monte alors une autre arnaque avec de fausses hôtesses stagiaires qu’il engage au nom de la Pam Am pour prendre un vol pour l’Europe. Il sait tout des avions et du monde aérien civil. De même, lorsqu’il sera arrêté en France et extradé vers les Etats-Unis accompagné par son mentor du FBI, réussira-t-il à s’évader par le trou des chiottes de l’avion en plein atterrissage !

Il sera repris et sa carrière de faussaire s’arrête là, en 1969 – alors qu’il n’a pas encore 19 ans. Mais l’officier du FBI, qui s’est attaché à sa virtuosité et à son savoir-faire, réussit à le faire embaucher dans la section des fraudes aux chèques par le FBI lui-même, réduisant ainsi ses douze ans de prison ! Une belle fin pour un ingénieux jeune homme sans aucun grade mais qui a l’essence du pionnier en lui. Le vrai Abagnale fera cinq ans de prison avant de travailler pour le FBI puis de fonder sa propre société de consultant en fraude bancaire. Il est millionnaire et a eu trois enfants.

La performance d’acteur de Leonardo DiCaprio est remarquable ; il joue le garçon de 15 ans comme le jeune homme de 22 ans alors qu’il en a déjà 29 au tournage. Tom Hanks garde ce même air d’ours bougon et de technicien efficace du système qu’il a dans tous les films. Christopher Walken, en vieux papa fabulateur est un grand second rôle. Nathalie Baye est « la française » de caricature yankee, séduisante, aimant l’amour et le luxe, peu maternelle au fond. Durant ces deux heures et quart, le spectateur ne s’ennuie jamais.

DVD Arrête-moi si tu peux (Catch Me if you Can), Steven Spielberg, 2002, avec Leonardo DiCaprio, Tom Hanks, Christopher Walken, Nathalie Baye, DreamWorks France 2006, 2h15, €7.00 blu-ray €19.68

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The Good Criminal de Mark Williams

Avec un titre faussement anglais en français (l’imbécile soumission des collabos aux plus forts, hier nazis, aujourd’hui yankees !), un policier très américain où les salauds ne sont pas ceux qu’on croie. Mais ce n’est pas l’américanisation du titre qui fait la qualité de l’œuvre. Nous avons un correct film d’action avec fusillades, bagarres, poursuites en voiture et explosion de rigueur dans la mythologie d’Hollywood, mais les personnages sont caricaturaux et le sujet un peu court.

Tom « Carter » de son pseudo (Liam Neeson) est un ancien démineur des Marines qui, il y a neuf ans, a décidé d’user de son savoir technique sur les explosifs pour cambrioler des banques. Non pas pour le fric mais par vengeance contre « le système ». Son père, ouvrier modèle en aciérie durant trente-cinq ans, s’est vu frustrer de sa retraite par la malversation d’un dirigeant et, désespéré, s’est jeté à 100 km/h contre un arbre avec sa Chevrolet « sans freiner ». Tom a cambriolé la banque du mec. Puis d’autres. Il ne s’est jamais fait prendre, choisissant toujours le lieu et l’endroit adéquats, travaillant seul et préparant toujours minutieusement ses coups. Il est pour le FBI « le voleur invisible », il a accumulé 9 millions de dollars.

Mais, arrivé dans la ville où l’action se passe désormais, il tombe amoureux de la fille à l’accueil de la société de location d’entrepôts où il vient pour un box. Dès lors, sa vie change, il ne cambriole plus, ne dépense pas son butin. Ce qu’il voulait au fond est « d’être aimé », comme chacun. Il veut donc solder sa période bad boy et « se rendre aux autorités », rendre l’argent et négocier une peine minimum avec visites sans limites. Un peu court comme rédemption, thème yankee obligatoire à la morale. Tom aurait pu jouer le Robin des bois en donnant une justification politique à ses vols, faisant un don anonyme par exemple à une association ou à une caisse de retraite, ameutant la presse. Au lieu de cela il se soumet, en bon garçon modèle yankee, rêvant mariage, maison, gosses et petit travail tranquille, sa morale en paix. C’est de la bouillie pour les chats, pas du bon cinéma.

Le FBI contacté ne le croit pas, une dizaine de « dingues » s’étant déjà fait passer pour le voleur invisible afin de se faire mousser. L’agent chef contacté délègue à deux agents subalternes le soin d’aller voir ce Tom « Carter » à l’hôtel où il dit attendre. Mais deux jours passent et toujours rien. Alors que Tom va – enfin ! – décider que les flics fédéraux, comme le reste des institutions aux Etats-Unis, ne valent pas grand-chose, et qu’il va quitter sa chambre, il trouve les deux sbires à la porte, déguisés en Témoins de Jéhovah avec costume sombre, cravate sur chemise blanche, voiture noire, air impassible de Jugement dernier. Des caricatures de jeunes cons que leur « plaque » rend immortels et invincibles en mission.

Tom leur raconte « ce que les journaux n’ont pas dit » sur les casses, mais les sbires en veulent toujours plus. Notamment le fric, puisque ce n’est que ça qui compte dans la société yankee. Tom fait la bêtise de leur donner les clés d’un box où il a planqué les cartons, mais sans exiger d’aller avec eux ! C’est invraisemblable. Evidemment les deux se servent et entassent dans leur bagnole les cartons de biffetons, bien que le plus jeune et le plus latino ait des scrupules (Anthony Ramos). L’autre, Nivens (Jay Courtney), lui en impose et ils font finalement comme il dit. Sauf que la fille des entrepôts, Annie (Kate Walsh), la copine de Tom qui a fait des études de psychiatre, vient voir ce qu’ils font puisqu’elle les a vus sur la télésurveillance. Ils lui expliquent qu’ils sont des amis, que Tom leur a donné la clé et qu’ils déménagent quelques cartons pour lui afin d’emménager dans la maison qu’il a choisi. Ce n’est pas mal tourné, ça passe, la psy ne subodore rien. Mais les deux agents sont alertés du fait qu’ils sont enregistrés.

Ils vont entasser le fric dans une « planque » du FBI qui ne sert pas et veulent s’en servir « pour leur retraite » (!). Ils reviennent vers Tom à l’hôtel et Nivens veut le descendre avec une arme non immatriculée qu’il a pris dans la planque, mais ce dernier leur demande s’ils ont compté les billets. Trop cons, ils ne se sont pas aperçus qu’il n’y avait qu’un million cinq et pas neuf millions et que le reste est ailleurs. Nivens hésite, l’autre suit. L’avidité sans limites est le propre des yankees et ils ne font pas ce qu’ils sont venus faire, enfin Nivens seulement, l’autre suit. Toc, toc ! A la porte leur chef (Robert Patrick), énervé qu’ils n’aient pas obéis à son ordre d’aller voir le voleur invisible le jour dit et qui vient le faire à leur place. Que faire ? Grave question qui a tourmenté maint révolutionnaire ! Bof, quand on est yankee, on ne fait pas dans la dentelle : une balle en plein cœur et tout est dit. Le chef est descendu et Tom va y passer, malgré le non-Nivens qui a des scrupules. Mais Tom se défend, en Marine. Il assomme le scrupuleux et lutte avec Nivens, passant par la fenêtre où il finit sur lui, l’autre groggy.

Il trouve alors Annie la conne, venue « voir ce qui se passe », la gueule enfarinée. Ils fuient dans sa jeep noire et sont poursuivis par les deux sbires remis de leurs cocards dans leur puissante Chevrolet qui vrombit comme un V8. C’est clair, le chef « a été descendu par Tom » avec le pistolet non marqué, version officielle de flics, habitude yankee. L’autre suit, toujours aussi latino, aussi veule, aussi niais. Le racisme anti-latinos est sous-jacent même si le gars se rachète dans la plus belle tradition biblique à la fin.

Bref, poursuite en bagnoles, feintes, dérobades, Annie mise dans un autocar Greyhound pour n’importe quelle ville car elle est repérée, Tom qui veut « régler ça ». Et Annie la conne qui évidemment n’en fait rien, sachant mieux en féministe obstinée ce qu’il faut faire – qu’un mâle pourtant ancien Marine. Elle revient au bureau pour récupérer la carte mémoire de la vidéo et tombe évidemment sur Nivens venu pour la même évidente raison (mais la conne n’y a pas pensé, n’a pas même écouté son mec). Elle se fait tabasser mais a eu le culot de téléphoner avant sur son portable (pas d’une cabine comme il avait dit, donc toujours aussi conne) pour lui dire qu’elle n’a pas obéi mais qu’elle n’en fait qu’à sa tête (de linotte). Tom accourt, la voit à demi-morte, l’emmène à l’hôpital. Le chef qui reste sur les deux au FBI (Jeffrey Donovan) se pose des questions, Tom voulait se rendre, pourquoi ces brutalités ? Tom Carter réussit à le convaincre que c’est Nivens la pourriture et il lui tend un piège (explosif) pour qu’on le confonde enfin et que sa propre morale soit blanchie.

Je ne vous en dis pas plus mais le reste est de la même eau, avec grands boums, fusillades, suspense et rédemption à la fin, la conne dans les bras du con. Car malheureusement l’acteur Liam Neeson fait ce qu’il peut mais en vieux, et son rôle est celui d’un benêt. Un film qui peut se voir pour l’action mais ne se revoit jamais pour son scénario pas plus que pour ses personnages. De la mélasse de l’ère Trump, sorti en pleine pandémie.

DVD The Good Criminal – Un honnête voleur (Honest Thief), Mark Williams, 2020, avec Liam Neeson, Kate Walsh, Jai Courtney, Metropolitan Video, 1h36, €16.50 blu-ray €18.98

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Moi Daniel Blake de Ken Loach

Le Royaume-Uni a poussé plus que les autres Etats développés l’austérité sociale, mélange du devoir de se prendre en main protestant avec la liberté absolue libertarienne. Ce que la gauche française appelle « ultralibéralisme », tordant les concepts par haine du libéralisme des Lumières (au profit du collectivisme « socialiste », voire tyrannique). Ken Loach lance un coup de gueule très ironique dans son film de 2016, montrant à la fois les bêtises des administrations courtelinesques et l’inhumanité des fonctionnaires ou petites mains privées d’une délégation de « service » public.

Son personnage principal, Daniel Blake (Dave Johns), est un menuisier de 59 ans qui a eu une alerte cardiaque sévère et à qui son médecin traitant interdit de travailler. Un employeur, le sachant, serait soumis à des poursuites s’il passait outre. Mais l’Etat n’est pas soumis aux mêmes règles et « le système » des allocations chômage depuis 2008, exige de certains malades aptes partiellement au travail une recherche d’emploi. Pour cela, ce n’est pas un médecin qui décide, pas même du personnel médical, mais depuis 2010 une société privée à laquelle est faite concession pour l’éligibilité à la pension de handicap. Un interminable questionnaire de 50 pages pointe les critères requis : Daniel Blake n’en a que 12, il lui en faudrait 15. Il se trouve donc dans une situation ubuesque où il doit chercher du travail pour toucher les allocations chômage de l’ESA (Employment and Support Allowance) – mais sans pouvoir dire oui à une quelconque proposition par interdiction du médecin.

Il peut faire appel de la décision inepte du rouage pseudo-administratif incompétent, mais il doit pour cela attendre le coup de fil de la personne qui le suit (qui arrive tardivement sous forme de message téléphonique automatique), puis sa lettre de refus (qui arrive avant), avant de se connecter à Internet pour faire appel en ligne. Tout renseignement est accessible sur un numéro payant, submergé par les appels en incompréhension des usagers, ce qui demande près de deux heures d’attente ! Evidemment Daniel, vieux manuel, ne connait rien à Internet, tout juste s’il sait se servir d’un téléphone mobile. Mais aucun fonctionnaire de l’administration du Jobcentre n’a le temps de l’aider, chacun est minuté par souci de rentabilité. A lui de se prendre en mains et de se débrouiller.

Il doit s’inscrire malgré tout au chômage faute de pension de handicap, mais uniquement en ligne ! Tout juste si, au second rendez-vous, le rouage qui suit son dossier (Sharon Percy) lui prescrit une formation (obligatoire) en rédaction de CV, mot qu’il n’a jamais rencontré. S’il ne s’y rend pas et n’obéit pas aux consignes, il sera « sanctionné » : trois semaines d’allocations supprimées la première fois, plus si récidive. Il devra aussi consigner le détail de ses recherches d’emploi qui devront lui prendre 35 heures par semaine, cela dans un contexte de crise économique après l’explosion de la finance en 2008-2010. Et comment les prouver ? « Demandez un reçu, ou faite une vidéo avec votre smartphone », lui répond la fonctionnaire. « Je suis un homme malade, dit-il, recherchant des boulots inexistants ».

Lorsqu’il patiente au Jobcentre en attendant son tour, il prend le parti d’une mère célibataire, Katie Morgan (Hayley Squires) avec deux enfants de pères différents (Briana Shann et Dylan McKiernan). Elle vient d’emménager dans le quartier en logement social et a du retard au rendez-vous car elle connait mal encore les transports. Le fonctionnaire directeur, régulateur de flux comme à la SNCF (Stephen Clegg) la renvoie à un prochain rendez-vous qui lui sera fixé car « ici, on a des règles » (curieuse remarque de la part d’un mâle dominant). Daniel, avec bon sens, s’insurge : peut-être pourrait-on s’arranger en décalant le rendez-vous suivant avec son accord ? Rien à faire, l’administration est aveugle et ses sbires imbéciles. Le vieil anglais ouvrier veuf va nouer des liens d’amitiés avec la jeune paumée mère célibataire et les deux vont s’entraider.

Katie ne peut loger dans sa ville natale où réside sa mère car elle serait en foyer de sans-abri et ses deux enfants lui seraient retirés. Elle doit chercher du travail mais, malgré ses tracts dans les boites aux lettres bourgeoises pour des heures de ménage, elle ne trouve rien. Donc elle se prive pour nourrir ses enfants, allant jusqu’à craquer en ouvrant une boite de haricots à la tomate qu’elle enfourne dans sa bouche dans les locaux mêmes de la banque alimentaire. Et jusqu’à voler pour le superflu, lingettes ou crème pour le visage. Ce qui la fait convoquer par le directeur du supermarché, qui passe l’éponge à condition qu’elle ne recommence pas. Il est en fait rabatteur pour son agent de sécurité, Ivan (Micky McGregor), qui l’aiguille vers la prostitution… Elle pourra ainsi acheter des baskets neuves à sa fille, les vieilles prenant l’eau ce qui la fait moquer par ses petites camarades.

La société anglaise de notre siècle, comme au siècle Victoria décrit par Dickens, éjecte les vieux (Daniel Blake), marchandise les femmes (Katie Morgan) et oblige les jeunes non-qualifiés à frauder (le voisin noir de Daniel qui vend de la contrefaçon commandée directement en Chine, Daniel devenu tagueur pour qu’on l’écoute simplement). La toute-puissante Administration multiplie les obstacles bureaucratiques, avec ses règles incompréhensibles et ses automatismes de répondeurs, choix à touches, imprimés sur le net, règles tatillonnes, pour décourager les citoyens de « vivre aux crochets » de l’aide publique. Je crois que de nombreux braillards français devraient faire un stage Outre-Manche, comme George Orwell l’a fait dans les bas-fonds, pour apprécier le système social français au lieu d’en demander « toujours plus » comme des égoïstes avides ! La souffrance comme système politique pour maintenir les citoyens tentés par la révolte à faire profil bas : telle est la société de 1984 décrite plus tard par le même Orwell. Nous n’en sommes heureusement pas encore là en France.

Le scénariste Paul Laverty et le réalisateur Ken Loach ont enquêté auprès des chômeurs anglais pour connaître leur existence de tous les jours, et ce n’est pas du misérabilisme. Ils traitent le sujet avec ironie et tendresse, gardant confiance en l’humain sous les carapaces de statut. L’ANPE française dégradée en Paul en ploie a pris un temps le chemin anglais, convoquant les chômeurs exprès le lundi matin à 8h30 en banlieue pour un poste qui n’entrait pas dans leurs compétences selon leur CV, ou n’en assurant jamais plus le suivi s’il y entrait – j’en suis personnellement témoin. Il fallait faire du chiffre, tout en domptant les « ayant-droits » par un lever aux aurores et une « mobilisation » sans faille.

Pas de quoi rester « bon citoyen » très longtemps…

Palme d’or Cannes 2016

DVD Moi, Daniel Blake (I, Daniel Blake), Ken Loach, 2016, avec Dave Johns, Hayley Squires, Sharon Percy, Le Pacte 2017, 1h37, €10.00 blu-ray €15.00

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Creepshow 2 de Michael Gornik

Creep, qui signifie ramper, s’aplatir (creep – crêpe ?) veut aussi dire le frisson qui nait des choses viles et diaboliques tel le serpent. Le show du creep est une revue de BD pour enfant d’après celles qui faisaient le délice du jeune Stephen King dans les années cinquante. Tiré de trois de ses nouvelles, le second opus du film met en scène Billy, en préado blond au col jamais boutonné (Domenick John), tirant sur son vélo pour atteindre le premier le camion qui livre le libraire. Un être immonde au nez en bec et aux doigts crochus – le Creep (Tom Savini) – le conforte de son rire sadique en son choix hideux. Remuer les bas-fonds de l’âme humaine et les terreurs des choses inouïes est une attirance du diable, fascinante mais contre laquelle il faut mettre en garde.

La première histoire passe des cases dessinées à la réalité d’une ville morte où subsiste un General Store où pas un seul client n’est venu acheter quelque chose en quatre jours. Le patron est un « bon garçon » à l’américaine (George Kennedy), mais niais de sa soixantaine, devenu lâche et trop indulgent. Il fait crédit, n’est jamais payé, s’achemine tout doucement vers la ruine. Son épouse (Dorothy Lamour) essaie de le mettre en garde mais il la calme avec sa fausse générosité qui est de paresse plus que de cœur. Un grand chef indien trône en façade, qui fait l’enseigne de bois (Dan Kamin). Le vieux lui repeint ses traits de guerre sur les pommettes lorsqu’un chef indien d’aujourd’hui arrive (Frank Salsedo), en Pontiac décatie mais conduite par un chauffeur. Tout comme le pionnier, l’Indien a bien baissé depuis qu’il a vieilli… Mais lui a du cœur et il ne veut pas laisser les dettes de son peuple sans garantie. Ce serait mendier alors que, s’il offre en caution les bijoux en turquoise donnés par chaque famille, c’est encore un prêt. Le vieux ne veut pas accepter mais ce n’est pas négociable. Tout serait donc moral si, en retournant dans sa boutique, le couple ne se retrouvait devant quatre jeunes, un fils de riche (Don Harvey), un gros lard glouton (David Holbrook) et le neveu du chef Indien qui tient un fusil, torse nu sous sa veste en jean (Holt McCallany). Ils se servent dans la boutique sans vergogne, ils pillent la caisse, piquent le sac de la vieille. Ce sont des « mauvais garçons » que la société ne peut tolérer. L’Indien est narcissique avec ses longs cheveux qu’il laisse pousser depuis l’âge de 13 ans et veut percer à Hollywood. Ils doivent partir le soir même. Mais, dans l’euphorie de l’arme excitée par la lâcheté des vieux, le coup part, la vieille meurt ; le vieux, égaré, s’avance, il s’en prend un autre dans le bide. Tout est consommé et le Mal triomphe. Sauf que… le grand chef indien de bois ne reste pas de bois. Il va rétablir l’équilibre du cosmos comme ses ancêtres l’ont toujours fait. Les trois délinquants seront punis, fléchés comme des Sébastien pour avoir cru à la mauvaise foi et le vaniteux Samson sera scalpé.

La seconde histoire – nettement la meilleure des trois – se passe dans les montagnes de l’Utah où quatre étudiants roulent en voiture vers un radeau ancré sur un lac, repéré par l’un d’entre eux. Ils rigolent, fument un joint, sont tout euphorie entre garçons et filles. Sitôt arrivé, le chauffeur qui est aussi le chef (Paul Satterfield, 27 ans), se dépouille de ses vêtements et se jette à l’eau. Elle est glacée, « pas plus de 10° », mais elle l’apaise de sa tension juvénile un brin sexuelle augmentée par la fumette. Son copain un peu plus jeune le suit (Daniel Beer) et les filles avec retard, tout habillées, nageant plus lentement. Sur le radeau, le moins pris par l’hubris de l’ébriété hormonale observe une nappe gluante qui se déplace sur le lac et avale un canard en l’engluant. Il presse les filles de rejoindre le radeau. Peu à peu, le froid aidant à la lucidité, les quatre jeunes s’aperçoivent que le lac tranquille et l’eau amicale sont un réel danger. La nappe mystérieuse semble douée d’une vie propre et la stupidité de l’une des filles (Page Hannah, 23 ans), qui trempe sa main dans l’eau comme par défi, tourne au drame : elle est engluée, attirée vers le fond, digérée par la « chose ». Terreur des autres qui ne savent plus quoi faire, la dernière fille hystérique comme il se doit dans les films d’Hollywood jusqu’aux années 2000. Le leader disparait, avalé par la nappe qui s’est coulée sous le radeau et infiltré entre les planches ; il en reste deux, frigorifiés, lui en slip toute une nuit (l’acteur a failli y passer). Ils sont beaux, blonds, athlétiques, emplis d’énergie ; ils sont l’avenir de l’Amérique – mais encore immatures, conduits par leurs instincts et non par leur raison. Tout l’hédonisme d’une génération est ainsi pointé, jusqu’à la caresse sur les seins dénudés par sa main du dernier garçon sur la dernière fille endormie (Jeremy Green). Ils périront. Non sans avoir lutté, mais avec l’implacable du destin, la dernière image étant la plus vive. Sur la pancarte était marqué : « baignade interdite ».

La troisième histoire est plus macabre. Elle met en scène une femme mûre, riche, adultère, égoïste (Lois Chiles), la génération entre deux des précédentes histoires. « Tu es conne, Madame Lansing » – le spectateur ne peut que souscrire devant ce constat réaliste, comme devant les imbécilités de la bourgeoise. Si elle a obtenu « six orgasmes » dans la même journée de son amant étalon (David Beecroft) – qu’elle paie 150 $ pour la performance – elle doit rentrer à l’heure chez elle, à des centaines de milles de la baise, où son mari concessionnaire Mercedes l’attend. Elle conduit donc sa luxueuse et puissante voiture, de nuit et assez vite. Ayant la bêtise d’allumer une cigarette, celle-ci lui échappe des doigts et va brûler le siège, ce qui lui vaut de déraper et de heurter un auto-stoppeur qui reste étendu, ensanglanté, sur le sol (Tom Wright). Ni vu ni connu, elle s’enfuit tous feux éteints tandis qu’un particulier puis un chauffeur de camion (Stephen King lui-même !) s’arrêtent, balisent et préviennent la police. Mais la chauffarde a l’autre bêtise de s’arrêter pour on ne sait quoi et, lorsqu’elle voit dans son rétroviseur l’auto-stoppeur mort la poursuivre clopin-clopant, elle ne repart pas tout de suite. L’individu la rattrape, c’est un Noir – une vengeance venue du fond des âges et des rancœurs accumulées. Il cherche à l’agripper par le toit ouvrant qu’elle a eu la bêtise encore de laisser entrouvert. Malgré ses manœuvres, il s’agrippe et ne lâche pas. Elle s’enfonce dans la forêt pour que les branches le chassent mais rien n’y fait, il est encore sous la calandre. Elle vide un chargeur entier de revolver mais, comme le chat allemand de la chanson, il est toujours vivant. Elle fonce alors dans un arbre pour l’écrabouiller, recule, recommence, encore une fois, et une autre (le film est « interdit » aux moins de 12 ans). Sa robuste Mercedes est en ruines, un œil pendant à terre, mais fonctionne encore : bonne mécanique. La femme atteint son domicile, où son mari n’est pas encore rentré. Dans le garage, elle pousse un ouf de soulagement. Sauf que… L’auto-stoppeur est à sa portière, puis tout contre elle. « Merci Madame de m’avoir renversé, vous serez avec moi maintenant ».

Le film s’achève à nouveau sur Billy mais cette fois dessiné, en butte à trois ados plus âgés qui veulent le cogner. Mais il a commandé par la poste des plantes carnivores à la revue Creepshow et en a planté un terrain « privé ». C’est là que, par sa fuite sur son vélo, il emmène ses ennemis – qui se font dévorer. Juste revanche du faible contre les forts, fantasme puissant des jeunes garçons en butte aux plus grands. Tout le film est ainsi moraliste, rétablissant une sorte d’équilibre immanent. Tourné au temps de l’Amérique au sommet de sa puissance et sûre de ses valeurs, à quatre ans le la chute ignominieuse de l’URSS, il se regarde avec plaisir et se revoit avec bonheur. Après tout, l’horreur est humaine.

DVD Creepshow 2, Michael Gornik, 1987, avec George Kennedy, Dorothy Lamour, Paul Satterfield, Daniel Beer, Lois Chiles, Tom Wright, 1h26, €16.22 blu-ray €18.05

Film à ne pas confondre avec la série du même nom sortie en 2021

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George Orwell, Mille neuf cent quatre-vingt-quatre 2

Tous les procédés totalitaires de l’oligarchie collectiviste sont présentés d’emblée dans le premier chapitre :

Le Grand Frère vous surveille dans la rue, chez vous par télécran, n’importe où – tout comme le font aujourd’hui les religions du Livre, surtout l’islamique mais pas seulement, qui vous enjoignent quoi penser, comment vous habiller et comment baiser, servies par les nervis de la « bonne » société, des médias ou des bas d’immeuble ; comme le font les gouvernements sous prétexte de lutte « contre » le terrorisme, les enlèvements d’enfants, les délits sexuels, la fraude fiscale… (caméras de surveillance, reconnaissance faciale, observation des réseaux sociaux par le fisc, fichier des données personnelles et biométriques des Français pour la gestion des cartes nationales d’identité et des passeports ; mais aussi les GAFAM du Big Business (Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft) et les BATX du parti totalitaire chinois (Baidu, Alibaba, Tencent et Xiaomi) qui traquent vos habitudes de recherche et vous vendent de la consommation ou du gaveprolo comme le dit Orwell, soit ces séries télé en série composées par des machines sur des scénarios standards ou ces « divertissements » qui humilient et torturent dans une parodie de télé-réalité. « Dangerdélit désigne la faculté de s’arrêter net, comme par instinct, au seuil d’une pensée dangereuse. Il inclut la capacité de ne pas saisir les analogies, de ne pas repérer les erreurs de logique, de ne pas comprendre correctement les arguments les plus élémentaires s’ils sont hostiles au Socang, et d’éprouver ennui ou dégoût pour tout enchaînement d’idées susceptible de conduire à une hérésie. En somme, dangerdélit signifie ‘stupidité protectrice’ » p.1158. Car les totalitaires ne prennent pas le pouvoir dans l’intention d’y renoncer un jour – ce pourquoi Trump est totalitaire dans sa volonté de mensonge sur le résultat des élections qui l’ont mis dehors. « Le pouvoir n’est pas un moyen, c’est une fin. On n’établit pas une dictature pour sauver une révolution ; on fait la révolution pour établir une dictature », avoue O’Brien, tout fier, à Winston p.1205. Avis aux citoyens : ceux qui prônent « la révolution » prônent avant tout leur envie baveuse du pouvoir, pas votre bien ! Car « le pouvoir réside dans la capacité d’infliger souffrance et humiliation. Dans la capacité à déchirer l’esprit humain en petits morceaux, puis de les recoller selon des formes que l’on a choisies. Commencez-vous enfin à voir quel monde nous créons ? C’est le contraire exact des stupides utopies hédonistes imaginées par les réformateurs d’antan » p.1208. Vous êtes prévenus.

La pensée correcte est de dire et de croire que « guerre est paix, liberté est esclavage, ignorance est puissance » p.968 – tout comme aujourd’hui un Trump dit et croit que vérité est mensonge ou qu’un Xi décrète après Staline que les camps de travail sont de rééducation (Orwell dit Joycamps) et que démocratie est impérialisme. Car « la réalité existe dans l’esprit humain, nulle part ailleurs. Pas dans l’esprit d’un individu, qui peut se tromper, et en tout cas est voué à périr ; mais dans l’esprit du Parti, qui est collectif et immortel. Ce que le Parti tient pour vrai, voilà qui est la vérité » p.1192. Toutes les églises n’ont pas dit autre chose. Réécrire l’histoire pour imposer son présent est la préoccupation constante de la Chine depuis quelques années : sur le statut de Hongkong, sur le rôle de Gengis Khan, sur les îles de la mer intérieure. « Qui contrôle le passé contrôle le futur, disait le slogan du Parti ; qui contrôle le présent contrôle le passé » p.995. Staline effaçait jadis des photos les membres du Parti qui avaient été exclus, la génération Woke « éveillée » veut aujourd’hui déboulonner les statues de Colbert, Napoléon, Christophe Colomb et nier tout contexte d’époque et toute réalisation positive au nom d’une Faute morale imprescriptible. La génération « offensée » veut imposer son vocabulaire et interdire (« pulvériser » dit Orwell) tous ceux qui ne sont pas de leur bande : c’est la Cancel Culture – le degré zéro de « la » culture… Ce qu’Orwell appelle la malpense ou le délit de pensée qui s’oppose au bienpense qui est un « politiquement correct » avancé.

Les Deux minutes de haine obligent tous les citoyens à hurler quotidiennement comme des loups de la meute, de concert contre l’Ennemi du peuple, Emmanuel Goldstein, mixte de Leon Trotski et de Juif Süss, bouc émissaire commode de tout ce qui ne vas pas – tout comme aujourd’hui les « manifs » pour tout et rien au lieu d’exprimer son vote (« contre » le chômage, le Covid, le gouvernement, la pluie, les Israéliens…), les foules hystériques au Capitole, les gilets jaunes qui tournent en rond  ne veulent surtout pas être représentés et ne savent pas exprimer ce qu’ils veulent tout en laissant casser les Blacks en bloc, ou encore les emballements des réseaux « sociaux » qui harcèlent, lynchent et insultent à tout va.

L’histoire racontée dans le roman a au fond peu d’intérêt tant les personnages sont pâles, sauf le personnage principal Winston Smith (autrement dit Lambda), et l’anticipation technique faible (le télécran, le parloscript). George Orwell écrit pour la génération d’après, situant l’action en 1984, 35 ans après la parution de son livre ; il écrit pour le fils qu’il vient d’adopter pour le mettre en garde, ainsi que la gauche anglaise, contre les conséquences intellectuelles du totalitarisme. L’auteur avait en effet noté que les intellos de gauche (« forcément de gauche » aurait dit la Duras) avaient une propension à la lâcheté collective devant la force comme à la paresse d’esprit de penser par eux-mêmes. « Nos » intellos de gauche n’étaient pas en reste, tel Sartre « compagnon de route » du stalinisme puis du castrisme avec Beauvoir avant de virer gauchiste de la Cause du peuple, puis prosémite et sénile. Si le totalitarisme n’est pas combattu sans cesse, il peut triompher n’importe où. Il ne faut pas croire que la démocratie, la liberté, l’égalité et la fraternité sont des acquis intangibles : les mots peuvent être retournés sans problème pour « faire croire » que l’on est en démocratie quand on vote à 99% pour le Grand frère, que la liberté est d’obéir au collectif qui vous rassure et protège, que l’égalité ne peut être mieux servie que si une caste étroite l’impose à tous sans distinction – et que la fraternité est de brailler en bande les slogans et la foi.

George Orwell, 1984, 1949, Folio 2020, 400 pages, €8.60 e-book Kindle €8.49

George Orwell, Œuvres, édition de Philippe Jaworski, Gallimard Pléiade 2020, 1599 pages, €72.00

Le film 1984 chroniqué sur ce blog

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La Chambre des tortures de Roger Corman

Le film anglais de 1961 est (très librement) inspiré de la nouvelle de l’Américain Edgar Allan Poe, Le Puits et le Pendule parue en 1842 (The Pit and the Pendulum qui donne son titre anglais) pour une action qui se passe en 1547 en Espagne. Francis (John Kerr) vient de Londres dans le château en bord de mer de Don Nicholas (Vincent Price) qui a épousé sa sœur Elisabeth. Une lettre reçue récemment lui annonce en effet sa mort, trois mois auparavant. Il s’étonne d’avoir été prévenu si tard et que la missive ne mentionne pas les causes du décès.

A la porte du château isolé, il est mal reçu, le comte « se repose », il ne peut pas le recevoir. Comme il insiste, froid et rationnel, Catherine la sœur de Nicholas (Luana Anders) l’accueille et l’emmène voir la tombe d’Elisabeth qui est murée dans la crypte du château. Dans les sous-sols, Francis entend une machine et veut s’en assurer mais Nicholas surgit alors de la porte et lui barre le passage. Il ne se reposait pas, il travaillait. Il le conduit donc à la tombe de sa sœur mais a du mal à lui donner les causes de sa mort : « un manque de globules rouges »…

Francis a des doutes, il subodore un mystère. Lors du dîner, le docteur Leon (Anthony Carbone) fait son entrée et, sur les instances de Francis, déclare qu’Elisabeth est « morte de peur ». Elle a vu une pièce qu’elle n’aurait pas dû voir et son cœur ne l’a pas supporté. Quelle pièce ? La chambre des tortures du Grand inquisiteur catholique que fut le père de Nicholas. Le sous-sol du château contient une pièce emplie de machines à démembrer, à déchirer, à faire crier. Nicholas, lorsqu’il avait 7 ans (Larry Turner), a surpris son père, sa mère et son oncle dans cette pièce où lui avait interdiction d’entrer. Le père a accusé l’oncle d’adultère avec sa femme et les a assaillis tous les deux, les faisant mourir sur les instruments de torture dans les hurlements de douleur et achevant sa femme en l’enterrant vive. Le petit Nicholas en a été traumatisé à vie et cherche depuis à oublier en s’efforçant d’être « un homme bon » comme le dit Catherine à Francis.

Mais d’étranges phénomènes se produisent dans le château. Une voix murmure le nom de la bonne ou celui de Nicholas retentissent, comme un appel. La chambre fermée à clé d’Elisabeth se met soudain à émettre des bruits de bris et de casse. Un orgue joue dans la soirée alors que seule Elisabeth savait en jouer. Francis découvre un passage secret entre la chambre d’Elisabeth et celle de Nicholas et accuse ce dernier d’avoir tout manigancé. Le docteur propose alors, pour en avoir le cœur net, d’aller exhumer Elisabeth dans la crypte pour voir si elle est bien morte. De fait, le cadavre desséché est là… mais avec les bras levés, les mains en griffes et une expression figée de terreur sur ce qui reste du visage. Elle a été enterrée vive !

Le docteur était pourtant bien persuadé de sa mort, il a lui-même vérifié. Francis sait enfin et s’apaise, mais Nicholas est effondré. Cela lui rappelle le sort de sa mère, dont il ne s’est jamais remis.

Francis doit partir le lendemain mais Elisabeth est trop impatiente, elle joue encore ses tours. Car elle n’est pas morte, ce n’est pas elle qui est dans sa tombe mais la mère de Nicholas, seule la plaque indique Elisabeth. Celle-ci est adultère avec le docteur depuis des mois et a trouvé ce stratagème pour faire sombrer son mari gênant dans la folie. C’est ce que Nicholas découvre en suivant la voix qui l’appelle jusque dans les sous-sols. Mais la folie peut tuer les apprentis sorciers. Nicholas, qui se prend pour son père, endosse l’habit d’inquisiteur et enferme Elisabeth dans la cage de fer garnie de pointes où elle va agoniser vive tandis qu’il massacre le docteur et l’envoie rouler au fond du puits. Lorsque Francis accourt au bruit, Nicholas le maîtrise et l’étend ligoté sur une table au-dessus de laquelle un pendule géant muni d’une lame commence son va et vient, réglé par l’inquisiteur. Le jeune homme va mourir éventré et il a tout le temps de voir la lame descendre comme un destin.

Sauf que la fin n’est jamais écrite… et celui qui se croit maître des choses et tout-puissant peut perdre la main et sombrer d’un coup dans l’impuissance.

Un bon film fantastique – très loin de la nouvelle de Poe – dans un décor gothique avec toiles d’araignées et violent orage de rigueur, où le suspense monte savamment en pression, le spectateur se perdant en conjectures à mesure des rebondissements. Vincent Price en mari aimable et faible est à son meilleur en acteur cabotin. Pris par son rôle, on dit qu’il a failli étrangler réellement la sulfureuse Barbara Steele dans une scène de la fin.

DVD La Chambre des tortures (The Pit and the Pendulum), Roger Corman, 1961, avec Vincent Price, John Kerr, Barbara Steele, Anthony Carbone, Luana Anders, Larry Turner, Fox Pathé Europe 2004, 1h18, €21.89 blu-ray €13.26

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Hunger Games de Gary Ross

Premier d’une pentalogie filmique tiré d’une trilogie romanesque de Suzanne Collins, le film propose une vision fasciste apocalyptique des Etats-Unis dans le futur. Le Capitole dirige le pays de Panem divisé en douze Districts d’une main de fer. Il est le pouvoir de la caste des puissants, vêtus de façon extravagante comme sous l’Ancien régime en Europe et habitant une ville somptueuse dans laquelle tout n’est que calme, luxe et volupté. Dans le reste du pays, les prolos triment, dans les mines, les carrières, la production électrique. La lutte des classes a été durement réprimée 74 ans auparavant et, pour perpétuer la peur, chaque district doit chaque année livrer un « tribut » d’un garçon et d’une fille entre 12 et 18 ans pour servir aux jeux du cirque. Panem et circenses disait Juvénal pour désigner la passivité de la foule romaine devant son dictateur. Des vingt-quatre candidats de « la moisson » annuelle, seul un survivra, il devra avoir tué tous les autres lors des jeux du chasseur, les Hunger Games.

Katniss (Jennifer Lawrence) a 16 ans et est devenu chef de famille depuis que son père a péri dans une explosion de la mine et que sa mère en soit restée sidérée, trop faible pour réagir. Elle est rebelle dans l’âme, sortant du territoire par une faille dans la clôture électrifiée pour aller chasser à l’arc dans la forêt ; elle est souvent rejointe par son ami Gale (Liam Hemsworth), amoureux d’elle mais qui rêve de s’évader définitivement dans le Wild. Lors de la 74ème « moisson » Primrose, la petite sœur de Katniss, 12 ans (Willow Shields), est tirée au sort malgré le talisman en broche du geai moqueur que Katniss lui a offert après l’avoir trouvé sur le marché. Elle sait que sa sœur est condamnée, aussi se propose-t-elle comme « volontaire » pour prendre sa place. Le garçon, Peeta (Josh Hutcherson), est le fils du boulanger et il est amoureux secret de Katniss pour l’avoir vue affamée puis active. Bien que censés avoir autour de 16 ans dans le roman, les acteurs ont tous plus de 20 ans, ce qui n’est pas vraiment réaliste et nuit à la vulnérabilité des personnages et aux émotions du projet, d’où cette impression de rôles fabriqués, joués sans affect.

Après le show local présenté par la maniérée Effie, déguisée en duchesse Disney (Elizabeth Banks), le couple rejoint en train de luxe à 300 km/h la capitale où le jeu doit avoir lieu. Il s’agit d’une arène à la romaine, un territoire de forêts et de rivière réel avec des éléments virtuels introduits par la technologie avancée par le maître du jeu, le haut juge nommé Seneca (Wes Bentley). Les deux du district 12 ont pour mentor Haymitch (Woody Harrelson), un ancien vainqueur devenu alcoolique parce qu’au fond il n’a rien gagné au jeu, sinon l’existence frivole des désœuvrés exploiteurs dans un luxe indécent. Il préfère initialement le garçon, moins arrogant, puis s’attache peu à peu à la fille, plus volontaire.

Quelques jours d’entraînement suffisent pour coacher les concurrents, menés par Cinna (Lenny Kravitz) pour Katniss et Peeta, avant la parade à l’américaine devant le président despote Coriolanus Snow (Donald Sutherland) et la foule urbaine venue s’amuser comme à un défilé de mode. Lors de l’entraînement, où les concurrents sont jugés individuellement pour appâter les sponsors, Katniss crée l’événement en tirant une flèche sur les riches qui ne la regardent pas et embrochant une pomme à deux doigts de la tête du haut juge Seneca. Cette rébellion ne plaît pas au président mais plaît au juge ; le premier lui conseille cependant de faire attention. Katniss réitérera la surprise, clé du bon marketing selon Cinna, en apparaissant les épaules enflammées aux côtés de son partenaire de district qui, lui, enfonce le clou en lui prenant la main en la levant haut entre eux deux pour que la foule s’émoustille. Dans l’interview individuelle avec César (Caesar en américain, joué par Stanley Tucci) sur le plateau télévisé qui suit la parade, le jeune homme avoue aimer Katniss, ce qui donne un sens émotionnel que la foule adore. En effet, à l’issue du jeu, il ne devra en rester qu’un seul… Comme en télé-réalité aujourd’hui.

Le grand moment est arrivé. Des cylindres ascenseurs font monter chacun des 24 concurrents à la surface, devant « la corne d’abondance », un édifice de métal futuriste devant lequel sont disposés des sacs à dos emplis de matériel, d’armes blanches et de provisions. Chacun devra s’emparer de ce qu’il peut avant de fuir dans la forêt pour tenter de survivre. Katniss ne se précipite pas sur l’arc et les flèches qui lui font pourtant bien envie car la bataille commence pour la possession des richesses, microcosme réel pour ados de la réalité sociale du pays (et des Etats-Unis contemporains). Elle attrape un sac et fuit, solitaire. Rue, du district 11, est une afro qui a le même âge que Primrose et elle suit Katniss de loin, veillant sur elle et lui suggérant quelques ruses. Elle n’en sortira pas mais ce furent de bons moments. Marvel, Glimmer, Cato et Clove, les concurrents venus des districts 1 et 2 des carrières s’entraînent depuis toujours aux armes (mais pas à l’intelligence… autre leçon de darwinisme social destinée aux adolescents). Ils veulent éliminer d’abord Katniss, dont la rumeur de bravoure et de survie a couru. Peeta préfère les suivre pour être là au moment final et peut-être sauver celle qu’il aime sans retour.

Katniss est repérée, blessée à la cuisse, poursuivie, mais un parachute lui apporte en cadeau de sponsor une crème cicatrisante. Grimpée dans un arbre élevé, que Cato le surmâle (Alexander Ludwig) n’a pu escalader, elle se sent en position précaire, la bande campant sous son arbre pour attendre qu’elle tombe de faim comme un fruit mûr. Mais Rue suggère de loin à Katniss de scier la branche sur laquelle est construit un nid de guêpes tueuses. En tombant, les bestioles venimeuses feront quelques victimes et, en tout cas, fuir les occupants. Ce qui est fait et Katniss dégringole de l’arbre pour déguerpir dans la forêt. Elle s’est fait piquer et hallucine mais Rue la soigne durant son sommeil avec des feuilles.

Lorsqu’elle se réveille, deux jours ont passé. Le canon virtuel tonne à chaque fois qu’un concurrent est tué et près de la moitié sont déjà morts lors de la première bataille pour le matériel, notamment les plus jeunes et plus faibles, d’autres sous les piqûres des guêpes. Katniss échafaude avec Rue un plan pour attirer la bande loin de son dépôt de provisions en allumant plusieurs feux à intervalles réguliers pour les égarer. Le dépôt est piégé et Katniss s’en aperçoit lorsqu’elle observe avant d’agir (encore une leçon commando à l’usage des ados). Une fille rusée – la Renarde – réussit à sauter entre les mines qu’elle a repérées et à voler un sac de provision à la barbe encore absente d’un très jeune de la bande. Katniss tire à l’arc sur un filet de pommes et celles-ci, en tombant aux alentours du dépôt, font exploser les mines, détruisant toutes les provisions. Le jeune garçon, gardien défaillant, sera éliminé impitoyablement par Cato revenu en courant (You’re fired !).

Rue s’est fait piéger dans un filet et n’a pu allumer d’autres feux qui auraient fixé la bande. Katniss la délivre mais un garçon lui tire dessus. S’il la rate, il touche mortellement la petite fille de sa flèche tandis que Katniss ne rate pas son cœur d’assaillant. En procédant à une cérémonie funéraire avec des fleurs du sous-bois en hommage à Rue et en souvenir de sa propre petite sœur Primrose, Katniss s’attire les faveurs du public qui suit les Hunger Games devant leurs télés – car tout est filmé, Big Brother is watching you. Haymitch convainc Seneca de favoriser l’histoire d’amour entre Katniss et Peeta pour aider à la pacification des districts, malgré les objections du président qui n’aime pas ce genre de faiblesse, une faille dans laquelle peut s’engouffrer la révolte. Un haut-parleur tonne alors que les règles viennent d’être modifiées pour qu’il puisse y avoir deux vainqueurs (encore une leçon sociale pour ado selon laquelle l’amour est plus fort que la mort – en tout cas permet mieux de survivre).

Katniss se met alors à la recherche de Peeta mais, lorsqu’elle le retrouve, le garçon est blessé d’un coup d’épée à la cuisse. Il s’est camouflé en rocher et en pelouse avec de la boue et des herbes, ce qu’il a appris chez son père en décorant des gâteaux (leçon : tout peut servir de son expérience précédente). Elle le mène clopin-clopant à une grotte et le soigne mais Peeta ne peut plus marcher et sa plaie s’infecte. Un parachute arrivé d’un sponsor ne contient que de la soupe, pas de chance ! Le couple s’étend au vu des spectateurs, serré l’un contre l’autre en amoureux transis. Ils s’embrassent pour les caméras mais pas de sexe entre eux alors que cela aurait été fort naturel car le film est américain puritain : tous les vêtements sont collet monté et aucune déchirure ni mouillé ne laisse entrevoir une forme moulée ni une quelconque chair non autorisée.

Katniss décide d’aller à la corne d’abondance lorsque le haut-parleur a énoncé que de nouveaux sacs étaient à la disposition des survivants. C’est risqué mais qui ne risque rien n’a rien (autre leçon, etc.). Elle réussit, évidemment, et soigne Peeta qui se retrouve guéri : c’est miracle que la technologie des riches. Mais le jeu s’éternise, les concurrents restants sont coriaces et la foule demande du sang. Le haut juge ordonne alors de jeter aux chiens les derniers et l’ordinateur fait surgir des molosses virtuels qui égorgent deux autres concurrents. Ne reste que Cato, le surmâle indestructible, blessé mais combatif. Lorsque Katniss et Peeta, poursuivis par la meute, grimpent sur l’édifice de la corne d’abondance dont les parois de métal lisse sont inaccessibles aux chiens, Cato qui a eu la même idée surgit et veut finir le travail. Une lutte s’engage entre Peeta et lui et il termine dans la gueule des chiens. Katniss, miséricordieuse, l’achève d’une flèche pour lui éviter de souffrir sous les crocs.

Ne restent que les deux vainqueurs mais la règle vient encore de changer sous l’influence du président qui n’admet pas la sensiblerie : il n’y aura qu’un seul vainqueur. Dès lors, qui va se sacrifier ? Nous sommes dans la tragédie, la même que celle d’Iphigénie où le père doit sacrifier sa fille aux dieux. Sauf que Katniss est américaine, donc surtout pas tragique mais pratique : elle ruse. Je vous laisse découvrir comment il se fait que tous deux sont, par un retournement de foule, déclarés vainqueurs. Cette provocation est insupportable au président qui condamne Seneca à disparaître par le suicide, tel Socrate. La roche tarpéienne est proche du Capitole, disaient les vieux Romains du danger à trop s’exposer.

Le couple Katniss et Peeta revient en train au district 11 ; Katniss reconnaît Primrose juchée sur les épaules robuste de Gale, qui a veillé sur elle. Peeta comprend que son amour n’est pas partagé. La suite (au prochain film) montrera que l’amour, comme la liberté, est une quête jamais terminée.

Le thème est sadique mais traité de façon assez conventionnelle, quoique qu’avec des mouvements de caméra en soubresauts très agaçants. Le spectateur est pris par l’action mais reste sans émotion sur la passion feinte de Katniss, pas vraiment sympathique, ni pour Peeta qui se dessèche sur pied sans rien oser. Aucun élan, aucune sensualité, chacun reste dans son rôle de gladiateur technique voué aux distractions des riches et puissants. La leçon ultime est qu’il ne sert à rien de se révolter contre le destin et les gènes qui vous ont fait naître ici et maintenant, dans une société dont les règles vous sont imposées. Soyez le bon citoyen, bon petit soldat sans affect, technicien impeccable de ce qu’on vous demande – voilà ce qu’est être un bon Américain en 2012. A la sortie du film, chacun voit qu’il vaut mieux être riche aux Etats-Unis pour survivre. Battle Royale était plus net et plus cru.

DVD Hunger Games (The Hunger Games), Gary Ross, 2012, avec Jennifer Lawrence, Josh Hutcherson, Liam Hemsworth, Woody Harrelson, Elizabeth Banks, Metropolitan Video 2012, 2h16, €8.29

Coffret INTÉGRAL Hunger Games – 4 films, Metropolitan Video 2020, €27.07 blu-ray €42.78

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Inferno de Dario Argento

Le film est le second d’une trilogie, après Suspiria et avant La Troisième Mère. Il conte avec force couleurs et musique adaptée (du rock progressif de Keith Emerson) l’horreur du surnaturel en milieu urbain. Les trois mères sont trois anciennes sorcières connues sous le nom de Mater suspiriarum (Mère des soupirs), Mater lachrimarum (Mère des larmes) et Mater tenebrarum (Mère des ténèbres – la plus cruelle de toutes). Elles sont les trois Parques, les trois Furies, les Three little witches de Shakespeare – autrement dit la Mort.

Rose, étudiante en poésie (Irene Miracle), loue un appartement dans un grand immeuble original et presque vide de New York. En bas se trouve une boutique d’antiquités tenue par un Arménien, Kazanian (Sacha Pitoeff), qui se déplace sur des béquilles. Dans sa boutique, elle trouve un livre étrange intitulé Les trois Mères et qui a été écrit par un architecte alchimiste, Emilio Varelli. Il se présente sous la forme d’un journal retrouvé et publié par lui. Il décrit les trois maisons construites à Fribourg en Allemagne, à Rome en Italie et à New York aux Etats-Unis pour chacune des trois Mères. Ce sont trois grandes bâtisses aux multiples recoins et aux détails prévus pour espionner partout : faux planchers, conduits d’audition, système de fermeture de toutes les serrures, passages dérobés…

Rose est intriguée et prend peur. L’immeuble lui semble étrange tout à coup avec ses chats qui font sshhh ! et son eau stagnante dans la cave. Elle ne peut manquer d’aller y voir, curieuse comme une vieille chatte. Evidemment sa clé tombe à l’eau, évidemment elle ne peut la reprendre correctement, évidemment elle est obligée de plonger, évidemment elle découvre un cadavre… La stupidité féminine est très convenue à l’époque et dans le style américain bien que le film soit italien (mais sorti avant tout aux Etats-Unis). Le chemisier transparent une fois mouillé qui laisse entrevoir les seins aux tétons érigés est aussi dans le style américain d’époque – érotique.

Revenue en chambre, Rose écrit à son frère Mark qui étudie la musique à Rome, au stylo-plume et sur papier crème, un luxe lui aussi très yankee d’époque (Internet n’existe pas). Ledit étudiant (Leigh McCloskey) tripote la lettre en amphi, alors que le professeur leur fait écouter un chœur de Verdi. Mais il ne peut la lire, troublé par une fille au visage sévère, aux cheveux roux et aux yeux gris qui le fixe, un chat crème sur les genoux. Le spectateur découvrira très vite qu’elle est la Mater lacrimarum (Ania Pieroni) et qu’elle se venge de ceux ou celles qui l’approchent de trop près.

Mark, désorienté par le magnétisme de la fille au chat quitte l’amphi en oubliant sa lettre. C’est une amie à lui qui la récupère et la lit. Poussée elle aussi par la curiosité (selon la convention du temps sur les femmes), elle détourne son taxi pour aller à la bibliothèque et trouve le fameux livre de Varelli, Les trois Mères. Mais lorsqu’elle cherche la sortie, elle tombe sur un quidam menaçant qui la force à laisser le livre et à s’enfuir. De retour à son appartement dans son grand immeuble original et presque vide de Rome qui lui semble étrange tout à coup, elle prend peur et enjoint un locataire qui attend l’ascenseur de lui tenir compagnie. Carlo (Gabriele Lavia) accepte pour son malheur car brusquement les plombs battent de l’aile et sautent et le jeune homme qui va fourrager dans le cabinet où ils se trouvent se retrouve égorgé. La fille, au lieu de fuir, va évidemment voir et se fait évidemment poignarder. Son immeuble est l’une des trois maisons des Mères. Elle n’a eu que le temps de téléphoner à Mark pour qu’il vienne récupérer sa lettre de façon urgente. Mais quand il arrive c’est trop tard, il bute sur deux cadavres et seulement un fragment de sa lettre déchiquetée par des griffes subsiste par terre avec cette énigme : « la troisième clé se trouve sous tes chaussures ». Il voit la fille au chat passer en taxi qui le regarde fixement.

Mark téléphone à sa sœur mais la liaison est mauvaise (le mobile n’existe pas) ; il comprend seulement qu’elle lui demande instamment de l’y rejoindre et il saute dans un avion. A New York, il ne trouve pas Rose mais le téléphone décroché et la poignée en verre de la porte d’entrée cassée. Une voisine comtesse dont le mari est en voyage vient le voir pieds nus mais elle a peur, l’immeuble lui semble étrange dans sa solitude, avec ses tuyaux qui conduisent le son et par lesquels elle communiquait parfois avec Rose. Elle marche sur des gouttes de sang et, lorsqu’elle s’en rend compte, rejoint Mark à nouveau pour l’en informer. Ils suivent les traces qui conduisent dans les escaliers de service et le garçon descend tandis que la fille reste en arrière. Mais, poussée par la curiosité (décidément, on ne refait pas les femmes selon l’époque), elle descend à son tour puisque Mark ne répond pas. Celui-ci a ouvert un conduit de ventilation et a eu un coup au cœur, la voisine le voit par une vitre, trainé par un personnage un étage plus bas mais elle se fait repérer, incapable de prendre des précautions, et se fait rattraper puis zigouiller comme Rose. Car évidemment Rose y est passée, en somnambule, comme les autres.

Mark laissé pour compte se remet assez pour tituber jusqu’à l’entrée où la concierge (Alida Valli), pas très claire avec sa viande rouge qu’elle donne aux chats, lui fait boire « un remède » qui le remet d’aplomb. Il a tapé dans l’œil de la Mère des larmes avec ses cheveux blonds en casque, sa petite moustache macho d’époque et sa vêture qui se relâche pour révéler sa nature animale. De cravaté en costume à son arrivée, il a tombé la veste, ouvert son col, et se retrouve au tiers déboutonné à la fin. Tout un symbole. La concierge est de mèche avec le majordome de la comtesse (Leopoldo Mastelloni) pour lui subtiliser ses bijoux, en profitant de son désir de savoir et donc de sa fin inévitable. Les Mères n’aiment pas qu’on mette le nez dans leurs affaires. Elles vont donc, à Rome comme à New York, récupérer les livres du Varelli, lâcher les chats griffus sur les importuns et faire passer de vie à trépas à l’arme blanche les trop curieux. Surtout les femmes ; les Mères ont une dent particulière contre les femmes malgré Carlo et le majordome qui n’ont eu comme défaut que d’obéir aux femmes.

Evidemment tout cela se finira par le grand guignol à l’américaine, la clé sous sa chaussure ou la découverte par Mark sous un faux plancher d’un réseau de couloirs qui conduisent au professeur Arnold aphone, en chaise roulante conduit par sa nurse, la découverte qu’Arnold est en fait le docteur Varelli, ci-devant architecte et détenu captif pour garder le secret (joué par le vieux et inquiétant Feodor Chaliapin), et que la nurse est la Mère des ténèbres. Avant un gigantesque incendie de rigueur (déclenché par une femme…) pour purifier la terre des créatures de l’enfer.

Nous sommes en pleine mythologie surnaturelle des années 1970-80, les Américains adorant se faire peur avec les superstitions ancestrales dans leur décor technique du siècle XX. Un opéra psychédélique a-t-on dit. Un cauchemar éveillé dans les dédales de l’inconscient bâti pourrait-on dire, avec quelques moments d’ironie comme l’antiquaire qui a perdu l’équilibre en voulant noyer un sac entier de chats feulant et qui appelle au secours, le tenancier du camion de burger qui accourt muni de son grand couteau… et qui l’achève pour les rats de l’égout. Ne cherchez pas une histoire, c’est une hallucinante association d’idées qui conduit de scène en scène, comme hypnotisé, non sans quelques longueurs dans les débuts. En tout cas un film original et méconnu – pour plus de 16 ans.

DVD Dario Argento, Le Maestro de l’angoisse-Coffret 6 Films, Wild Side Video 2011 (édition limitée Fnac, seule édition disponible qui comporte une piste audio français) – dont Inferno, 1980, avec Irene Miracle, Leigh J. McCloskey, Sacha Pitoëff, 1h42,

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Le Loup-garou de Londres de John Landis

Dans le crépuscule d’un paysage de landes au nord de l’Angleterre, deux yeux jaunes trouent l’obscurité. C’est une bétaillère qui s’arrête à un croisement de routes. Le chauffeur descend, va ouvrir l’arrière et laisse descendre deux jeunes Américains en sac à dos, assis parmi les brebis. Une fois leurs études secondaires terminées, David (David Naughton) et Jack (Griffin Dunne) font leur tour d’Europe, du nord de l’Angleterre au sud de l’Italie. Mais la malédiction de l’Ancien monde, d’où sont partis les puritains pour créer la Nouvelle Jérusalem, ne peut que les rattraper. Telle est la vision yankee du monde : nous ou le chaos.

Les deux étudiants amis suivent la route du parc national des North York Moors jusqu’au village d’East Proctor serré autour de son église et de son pub. Lequel a pour enseigne grinçant dans le vent qui se lève L’agneau abattu, curieuse dénomination d’autant plus que la figure est celle d’une tête de loup décapité. Lorsque les jeunes entrent à l’intérieur, il se fait un grand silence. Les consommateurs de bière se figent et les regardent en chiens de faïence. Ils demandent à manger – il n’y en a pas ; du café (à l’américaine) – il n’y en a pas ; alors un thé – il n’y en a pas (mais je peux vous en faire). Déjà le ton est donné, entre frissons et ironie.

Car le loup-garou est peut-être une superstition médiévale que personne ne peut plus croire à la fin du XXe siècle, mais l’étoile à cinq branches peinte sur le mur du pub date d’il y a longtemps et personne n’a repeint dessus. Pour les Yankees c’est l’étoile du Texas car il n’existe rien en dehors de leur propre univers, mais pour les Anglais locaux c’est un pentacle, une protection contre le mal. Ils y croient mais ne veulent pas l’afficher, cela ferait trop plouc devant des jeunes venus d’Outre-Atlantique, mais ils n’en pensent pas moins. Lorsque Jack demande brusquement ce que l’étoile fait là, avec le sans-gêne et l’art des pieds dans le plat propre aux mœurs yankees qui se croient les maîtres du monde, les hommes leurs disent d’une seule voix « partez ! ». Seule la tenancière au comptoir tente de les mettre en garde mais, refroidis, les deux amis s’en vont.

« Restez bien sur la route et méfiez-vous de la pleine lune », dit quand même le patron. Mais les étudiants venus du pays phare de la terre s’en foutent, en bons jeunes, imbéciles et Yankees sûrs d’eux-mêmes de surcroit. Ils dérivent donc hors de la route sans s’en apercevoir, tout en discutant de sujets futiles ou se moquant du chien des Baskerville hululant dans la lande chez Conan Doyle. Et c’est là qu’un hurlement les saisit…

L’obscurité les empêche de voir et ils se sentent cernés par le son, complètement perdus à force de tourner en rond bien que leurs gilets ne soient pas jaunes mais rouge vif ou vert. Un feulement et c’est le drame. L’un d’eux est croqué, c’est Jack, l’autre fuit mais, penaud, se reprend et revient pour sauver son ami mais c’est trop tard. David va lui-même succomber aux griffes monstrueuses du Goliath velu, déjà lacéré à la joue et au torse comme d’une caresse amoureuse avant l’égorgement à pleine mâchoire, quand des coups de feu éclatent. Avant de s’évanouir, le jeune homme a le temps de voir un cadavre étendu, nu, mort, troué de plusieurs balles en pleine poitrine. C’était un loup-garou et les gens du pub, pris de remords d’avoir laissé partir les Américains avec leurs doutes, ont pris leur fusil et leur courage dans leurs deux mains pour mettre fin à la malédiction.

Mais comme chacun sait la malédiction se répand comme une pandémie ; il suffit – comme le sida ou le Covid – d’être touché ou griffé pour être contaminé. David passe trois semaines sans le savoir, sous sédatifs dans un hôpital de Londres. Ses plaies ont été pansées et les villageois ont déclaré à la police locale qu’il avait été attaqué par un vagabond devenu fou. Son premier mot saisi par l’infirmière à son chevet, lorsqu’il se réveille, est « Jack ». Le docteur Hirsh (John Woodvine) qui le soigne vient l’interroger sur ce dont il se souvient. David alors raconte l’histoire du loup-garou qui les a attaqués et le docteur ne le croit évidemment pas. Scotland Yard, mandaté par le consulat américain, vient l’interroger. David alors raconte l’histoire du loup-garou qui les a attaqués et l’inspecteur (Don McKillop) ne le croit évidemment pas. Il n’y a que le sergent (Paul Kember), moins imbu de raison intellectuelle, qui est enclin à le suivre mais son supérieur le fait taire : le jeune homme a subi un choc, il fait des cauchemars et prend ses rêves pour des réalités, l’affaire est classée. Autre moment ironique du film d’horreur.

Sauf que Jack va se manifester dans la chambre de son ami, tout ensanglanté et défiguré. Il va d’ailleurs apparaître trois fois, à chaque fois plus putride et décharné, effets spéciaux une fois de plus ironiques. Jack va rappeler à David la malédiction du loup-garou : il a été infecté par la bête et il va se transformer à la prochaine pleine lune (qui survient une fois par mois comme chacun sait, d’où les trois semaines de sommeil nécessaires à l’histoire alors qu’elles le sont peu du point de vue médical pour quelques égratignures). Le mieux qu’il ait à faire, c’est de se tuer avant de tuer les autres. David le sait au fond de lui mais n’y croit pas ; lorsqu’il raconte sa vision à l’infirmière Alex (Jenny Agutter), elle lui dit qu’il a vraisemblablement halluciné, ce qui est normal après un grand choc psychologique.

David va finir par sortir guéri mais, ne sachant où aller et sa jeunesse désemparée ayant tapé dans l’œil de la nurse, elle l’invite chez elle. « Je n’ai eu que neuf amants », déclare-t-elle dans une autre phase ironique du film, « certains une seule fois, et je ne suis pas de celles qui se font des mecs un peu partout – mais vous me plaisez et je ne vais pas passer à côté ». David baise donc Alex, ce qui est toujours curieux à lire en français dans le résumé avant de voir le film, car les anglo-saxons ont la manie d’invertir les prénoms : ce qui est masculin chez nous est féminin chez eux.

Mais la pleine lune arrive et tout se déchaîne. Jack apparaît encore une fois à son ami avant sa première transformation, un chien lui aboie dessus sans raison tandis qu’un chat roux feule et crache à son approche, mais David est obligé de se sentir brûlant à arracher d’un coup son tee-shirt et d’ôter d’un mouvement son pantalon avant de sentir pousser ses poils et ses os s’allonger comme son mufle aux crocs saillants. Il sort courir dans Londres, à poil évidemment, et hurlant à la lune. Un jeune couple fera son repas puis trois clochards peu ragoutant juste pour le plaisir de tuer. David se retrouvera au matin tout nu dans la bauge des loups du zoo de Londres, sur la paille tel un Jésus nouveau-né. Il se sent très en forme et les fauves viennent lui renifler la main, amicaux ; il est un des leurs. Mais il doit regagner l’appartement d’Alex et ruser pour trouver de quoi être décent – une nouvelle ironie dans le film avec la vieille victorienne puis le gamin aux ballons.

L’infirmière a passé la nuit à l’hôpital, elle ne sait rien. Les journaux se déchaînent cependant sur les cinq crimes de la nuit et le docteur a des doutes. Il est allé rendre visite au pub du village isolé et s’est trouvé confronté aux mêmes villageois taiseux, sauf le plus jeune qui lui a laissé entendre qu’il se passait des choses bizarres dans la lande, un loup-garou dit-on. Il faut retrouver David et l’enfermer pour tenter de le soigner. Mais c’est peine perdue. David ne veut rien savoir en Américain sûr de lui-même et qui sait tout. En taxi en route pour l’hôpital avec Alex, qui l’a retrouvé normal, il le fait stopper. Il se perd dans la foule, entre dans un cinéma porno – autre ironie du film – avant de se transformer à nouveau avec le soir qui tombe, haletant alors que lui viennent les poils comme le couple toujours à poil sur l’écran…

Je vous laisse découvrir la fin, les carambolages à l’américaine côtoyant la ruée de policiers non armés et des badauds qui s’agglutinent sans prendre conscience d’un quelconque danger – toute cette caricature de l’imbécilité humaine qui est une fois de plus ironique. Car les moments de tension alternent avec les moments de détente, l’horreur avec la satire, durant tout le film avec les effets spéciaux réalistes de Rick Baker (qui réalisera les effets spéciaux de Star Wars, Greystoke, Gremlins 2 Men in Black), et les chansons du temps qui évoquent la lune (Moon comme la secte). C’est ce qui fait son charme et depuis sa sortie un film de venu culte.

Il se termine par un encadré félicitant Diana d’être devenue princesse par son mariage avec le prince Charles le 29 juillet 1981. Etait-ce une prophétie ? Un loup-garou américain à Londres ? Une malédiction ? Diana s’affichera vite avec son amant arabe tandis que son fils cadet Harry multipliera les frasques, se déguisera en nazi, avant d’épouser une métisse qui le poussera à l’exil, le Megxit…

DVD Le Loup-garou de Londres (An American Werevolf in London), John Landis, 1981, avec David Naughton, Griffin Dunne, Jenny Agutte, Don McKillop, Paul Kember, Universal Pictures France 2001, 1h37, €14.00

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Bernard Clavel, Le tonnerre de Dieu

Une histoire simple, à la Clavel. La rédemption par l’attention, la rencontre des aspirations. Simone est pute fraîchement achetée à la campagne pour trimer après un an de « maison de redressement » où d’autres putes lui apprennent à être putes. Elle fait son métier depuis qu’elle est mineure (jusqu’à 21 ans à l’époque) et elle a désormais 26 ans. Alors qu’elle tombe de sommeil ses copines du bar à pute l’invitent à venir voir un phénomène : Antoine de Brassac, un soûlard de la quarantaine qui s’est mis une particule et fait son théâtre devant les dames. Il est grand et fort, rassurant. Il s’entiche de la gamine et la paie pour l’emmener. « Où ? – tu verras bien ».

La belle endormie se laisse traîner, de Lyon jusqu’à Loire qui est une ville pas très loin, et de là à pied, en hauts talons, dans la campagne où la nuit est tombée. S’ouvre alors une maison où vivent les chiens de son maître et sa femme, dans cet ordre. Marie est stérile et se désole de ne pas donner d’enfant. Antoine adopte des chiens au refuge et les ramène à la maison. Ce soir, il a bu, c’est une fille. « Une pute » dit-il. Simone n’en a pas honte, il faut bien un métier.

Elle veut repartir le lendemain matin mais Marie la persuade de rester au moins jusqu’à midi. Elle y restera trois mois, puis sa vie durant. Brassac ne la touche pas, il la récupère comme une chienne perdue. Il adore les chiens et s’en fait aimer. De Simone aussi. Il lui présentera son pote, un voisin qui travaille à l’usine mais a gardé la ferme après que tous ses frères en soient partis. Roger la désirera, la mettra enceinte, l’épousera. Enfin un petit dans la maison ! s’écrira le vieux Brassac, théâtreux sans talent mais le cœur sur la main. Et Marie se retrouvera « grand-mère » sans avoir été mère…

Le personnage d’Antoine a été magnifié par Jean Gabin dans le film qu’a tiré de l’histoire Denys de la Patellière. Il est vrai qu’à la fin des années 50, être « pute » était l’état le plus bas de la société. De la sortir de son mac pour en faire une mère, c’était beau. Surtout dans la nature loin de la ville, parmi les châtaigneraies et le vent qui souffle fort parfois, ou la neige qui dure un mois en hiver. Une histoire simple mais toujours populaire.

Bernard Clavel, Le tonnerre de Dieu (qui m’emporte), 1958, J’ai lu 1993, 128 pages, €4.10

DVD Le tonnerre de Dieu, Denys de La Patellière, 1965, avec Jean Gabin, Michèle Mercier, Robert Hossein, Lilli Palmer, Georges Géret, StudioCanal 2011, noir et blanc 1h25, €25.80

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Deux sœurs pour un roi de Justin Chadwick

Après la guerre des deux roses, la guerre des deux sœurs, c’est ainsi que s’écrit l’histoire à scandales de l’Angleterre. La romance britannique en fait des Borgia via Philippa Gregory qui écrit le best-seller qui inspira le film. Lequel est encore moins soucieux de la vérité historique, construisant un drame élisabéthain à la manière de Shakespeare… Reste un beau film somptueusement filmé, la caméra s’attardant sensuellement sur les peaux, les visages, avec une brochette d’actrices et d’acteurs éblouissants. L’intrigue est un peu compliquée pour un Yankee et le film a eu nettement plus de succès en Europe. Vu que nous divorçons culturellement de plus en plus des Etats-Unis, n’hésitez pas à en faire un bon critère de choix !

Le roi Henri VIII (1491-1547) est, à la fin de sa vingtaine, un fort bel homme à la barbe fournie (Eric Bana). Après le Schisme d’avec le pape, l’église d’Angleterre devenant gallicane, il sera caricaturé en Barbe bleue par les catholiques et accusé d’avoir frayé avec « la sorcière » Anne Boleyn – qu’il a d’ailleurs fait exécuter pour se concilier Charles-Quint. Mais le film débute avant, lorsque le diplomate Thomas Boleyn doit accueillir le roi dans son manoir de campagne pour une chasse à courre. Son beau-frère le duc de Norfolk (David Morrissey), qui n’a jamais admis que sa sœur Elisabeth (Kristin Scott Thomas) épouse un homme de basse extraction, a l’ambition d’élever sa famille grâce aux filles de Thomas, notamment l’aînée Anne (Natalie Portman, particulièrement garce).

Mais la rebelle déjà féministe qui monte à cheval comme un homme engage le roi près d’un ravin où il a le malheur de tomber. Légèrement blessé, il est surtout gravement humilié et Anne est disgraciée, envoyée par sa famille à la cour de France pour y apprendre les manières et la culture, ce qui ne lui fera pas de mal. Comme l’autre fille Boleyn (titre anglais du film), Mary (Scarlett Johansson), le soigne, le roi y voit un rayon de soleil. Niqueur forcené, Henri se fait la belle et l’emporte en son antre, la cour, bien qu’elle soit déjà mariée (à Benedict Cumberbatch). Il achète dans le même temps par titres et fiefs Thomas Boleyn (Mark Rylance) et son fils George (Jim Sturgess) en les faisant respectivement comte de Wiltshire et Lord de Rochford.

La famille ambitieuse vend sa chair pour s’élever à la cour, suscitant des jalousies. La reine en titre, Catherine d’Aragon (Ana Torrent), reprise à son frère Arthur mort à 15 ans, n’a su donner au roi que des fausses couches et une seule fille vivante après le bas âge, Marie qui règnera sous le nom de Marie Tudor. L’une de ses maîtresses lui donnera le fils tant désiré, Henri Fitzroy (fils du roy) mais il mourra à 17 ans de tuberculose. Mary donne à Henri un fils (dans les faits, elle aura aussi une fille) et la famille se croit arrivée, mais c’est sans compter avec le dégoût de la chair bébé et de la maternité d’un roi qui a perdu sa mère à 10 ans d’une fausse couche. Il délaisse Mary et Norfolk demande à Thomas de rappeler Anne afin de la faire succéder dans le lit du roi.

Le franc-parler de la belle garce et son apparence moins maternelle et pondeuse séduisent Henri VIII mais Anne se refuse, faisant la coquette comme elle l’a appris à Paris. Elle veut être reine afin que son enfant ne soit pas un bâtard comme celui de Mary. Henri tergiverse, il ne veut pas se fâcher avec l’Espagne et est ennuyé de devoir recourir une nouvelle fois au pape, mais finit par céder. La reine Catherine voit son mariage annulé et est reléguée au rang de reine douairière en tant qu’ex-épouse d’Arthur tandis qu’Anne lui succède, bel et bien couronnée. Violée dès avant mariage par un roi qui veut qu’on lui cède, elle tombe enceinte. Las, c’est une fille… Le film affirme qu’elle l’appelle Elisabeth mais, dans la réalité, c’est le roi qui a choisi le prénom en l’honneur de sa propre mère.

Mais ce n’est encore qu’une fille et le roi désire plus que tout un héritier mâle. La seconde fois où Anne est enceinte, elle fait une fausse couche ; c’était pourtant un garçon. Le film suggère un complot de cour des évincés Blount pour faire avorter Anne mais ce n’est qu’allusion. Désespérée, Anne Boleyn n’ose pas avouer au roi son mari qu’elle a perdu l’enfant (comme si c’était de sa seule faute) et persuade son frère George de lui en faire un à la place pour que le roi, qui ne couche plus avec elle durant sa grossesse, ne s’aperçoive de rien. C’est pousser l’ambition familiale un peu loin… L’épouse de George, marié contre son gré et qui ne l’aime pas, surprend la conversation et le rapporte à Norfolk qui, devant le scandale, dénonce la reine au roi. Même si le film affirme que l’acte ne fut pas consommé (le roman dit le contraire, l’histoire réelle ne sait pas), George est décapité à la hache et Anne à l’épée. Seule subsiste Elisabeth, fille de roi et de reine légitime, qui succèdera à son père ultérieurement sous le nom d’Elisabeth 1ère. Il est affirmé que Mary l’élève à la campagne dans son manoir avec son mari le roturier William Stafford (l’avenant Eddie Redmayne) alors que ce ne fut pas le cas en vrai.

Malgré sa fausseté historique, le film raconte « une belle histoire » dans la meilleure tradition des tragédies shakespeariennes. Deux sœurs s’aimèrent d’amour tendre jusqu’à ce que l’homme parût ; elles furent dès lors rivales, jalouses du mâle, l’une agressive et masculine, l’autre solaire et féminine, cheveux bruns ou cheveux blonds épris de la barbe fleurie. Il n’y a qu’un pas du Capitole à la Roche tarpéienne et toute élévation indue précède la chute. L’orgueil est l’un des sept péchés capitaux : le premier.

DVD Deux sœurs pour un roi (The Other Boleyn Girl), Justin Chadwick, 2008, avec Natalie Portman, Scarlett Johansson, Eric Bana, Mark Rylance, Kristin Scott Thomas, Jim Sturgess , David Morrissey, Benedict Cumberbatch, Wild Side Video 2008, 1h51, €24.90 blu-ray €11.76

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L’Année du dragon de Michael Cimino

New York 1981, le capitaine Stanley White (Mickey Rourke) est muté sur la demande de son ami Bukovski (Raymond J. Barry) dans le quartier de Chinatown pour qu’il se rapproche de lui. Le mariage de Stanley avec Connie (Caroline Kava) bat en effet de l’aile et Bukovski les aime tous les deux. White est rentré de la guerre du Vietnam décoré mais aigri, la victoire ayant échappé à l’Amérique à cause de la ruse des Bridés. Bukovski, un peu plus âgé et plus posé, a fait la guerre de Corée et comprend son ami.

Mais ce dernier est impossible, tout en excès pour résoudre ses fêlures intimes. Pour gagner, il s’affranchit de toutes règles, comme le Vietminh. Et, comme lui, il étudie son ennemi sans le caricaturer, compatissant aux coolies chinois venus construire le chemin de fer transpacifique à la fin du XIXe. Il obtient des résultats, mais au prix de la caricature, d’une Amérique de la prise en main qui n’est peut-être pas celle dont rêve le pays. En tout cas pas celle de sa hiérarchie, contente du statu quo qui échange la paix sociale dans les quartiers contre fermer les yeux sur les trafics les plus juteux – nous connaissons cela aujourd’hui dans nos banlieues, avec nos politiciens. Fils d’immigrés polonais, White (Blanc) veut bâtir les Etats-Unis du Melting pot et éradiquer les communautarismes au nom de la loi. Ce shérif du New York PD fait du redressement des gangs chinois une guerre personnelle. Perdue à Saïgon en 1975, la guerre sera gagnée à New York en 1981. L’histoire est en phase avec l’ex acteur devenu président conservateur Ronald Reagan qui prend ses fonctions en janvier 1981 après l’humiliation des otages américains à Téhéran. Nul doute que le film de Cimino violent, macho et raciste en apparence, a à voir avec son époque et une Amérique dont le moral était au plus bas. Cela résonne étrangement avec le mandat Trump où la Chine est redevenue le principal ennemi.

Adapté du roman de Robert Daley portant le même titre et sorti en 1981, le film est cependant plus subtil que le divertissement à destination du public primaire qui rejoue sans cesse le mythe du cow-boy solitaire au pays des pionniers. Stanley White le Blanc, investi de la mission de faire respecter la loi, s’oppose à Joey Tai le Jaune (John Lone) qui veut arriver au pays des arrivistes. Lequel convainc ses « oncles » de le laisser régner sur leurs triades issues de Hongkong qui rackettent les commerçants et importent de l’héroïne. L’un brandit le droit, l’autre le fric, mais tous deux ont la rage qui fait les entreprises. La dernière réplique de Stanley White dans le film sera, en guise de portrait : « Tu sais, t’avais raison et j’avais tort, désolé. J’aimerais bien être un type sympa ; j’aimerais, mais je sais pas comment m’y prendre ». Ni la guerre, ni les affaires ne sont « sympas ». Pour qui veut arriver, tous les moyens sont bons et ni les sentiments personnels ni la morale sociale ne sont efficaces.

Joey est un solitaire qui s’entoure de jeunes Chinois mercenaires excités en débardeur et dont les affaires sont le seul ressort ; Stanley délaisse sa femme qui voudrait bien faire un enfant alors qu’elle atteint déjà 35 ans alors que son mari lui préfère sa croisade personnelle. L’opposition machiste de caricature entre les deux hommes n’est cependant que vue superficielle du film, d’un côté le jeune Chinois beau et fin au naturel soupçonné d’être un brin pédé – et le vétéran mûr Polono-Américain qui porte beau, chapeau, cravate avec épingle de régiment et cheveux teints qui prend par utilité comme maitresse une journaliste demi-chinoise, Tracy Tzu (Ariane Koizumi) qu’il baise dans son superbe loft au-dessus du River Bridge avec vue sur Manhattan. Plus profondément, chacun veut faire bouger les lignes et redonner vie à leur vision d’Amérique. Le compromis entre les triades et la police n’est plus supportable, ni dans les affaires qu’il bride, ni dans la morale qu’il bafoue. Les deux iront jusqu’au bout de leur combat, jusqu’au duel de style western sur un pont de chemin de fer des docks portuaires.

Le film apparaît comme un portrait d’une Amérique qui en avait marre de reculer un peu partout dans le monde, en Corée et au Vietnam contre les Chinois, en Afghanistan contre les Soviétiques, en Iran contre les islamistes. A l’orée de la réaction Reagan, le film de Cimino réaffirme les valeurs viriles et macho des pionniers blancs qui veulent bâtir « leur » pays selon « leurs » valeurs. Certes, il est politiquement incorrect aujourd’hui où voudraient bien s’imposer le féminisme, le multiculturalisme, la loi du genre et l’exaltation des minorités « victimes ». Mais il explique avec quarante ans d’avance le Trump et les trumpistes. Qui n’ont pas fini de faire parler d’eux…

DVD L’Année du dragon (The Year of the Dragon), Michael Cimino, 1985, avec Mickey Rourke, John Lone, Ariane Koizumi, Leonard Termo, Raymond J. Barry, Caroline Kava, Eddie Jones, Joey Chin, Victor Wong, MGM United Artists 2003, 2h09, €12.00 blu-ray €9.65

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La Déchirure de Roland Joffé

La guerre du Vietnam bat son plein sous Nixon mais un bombardier B52, par une erreur de calcul, largue des bombes sur une ville frontalière du Cambodge. C’est le début de la révolte des Khmers rouges contre les Américains, les Occidentaux et tous les citadins, considérés comme corrupteur de la pureté native du paysan Khmer. Ce long film britannique analyse les conséquences de l’inconséquence militaire américaine, le vidage manu militari des villes, le camp d’extermination et les camps de travail rouges, mais aussi l’antidote que représente alors la presse, ce « quatrième pouvoir » qui allait bientôt virer Nixon de la présidence. A sa sortie, le film a fait choc car il n’y avait encore ni chaînes d’infos en continu ni évidemment l’Internet et l’utopie maoïste faisait encore un peu rêver les intellos de bureau.

Sydney Schanberg (Sam Waterston) est journaliste au New York Times, il s’est pris d’amitié pour son assistant cambodgien efficace Dith Pran (Haing S. Ngor) qui se débrouille toujours pour l’aider à trouver un transport ou un informateur. Il travaille avec le photographe Al Rockoff (l’ineffable John Malkovich) et a lié amitié avec le journaliste britannique au Sunday Times Jon Swain (le blond Julian Sands). Le film s’inspire de l’histoire vécue de Sydney Schanberg, prix Pulitzer du journalisme en 1976. De quoi se poser la question de l’exploitation par un grand reporter de son correspondant local. Même si « Sydi » (surnom que lui donne Pran) fait évacuer la famille cambodgienne de son ami par les hélicoptères des Marines américains, il garde Pran auprès de lui car il est trop précieux. Ou plutôt il lui laisse « le choix », ce qui revient à le choisir lui, par fidélité, amitié et conscience professionnelle. Une fois Pran expulsé de l’ambassade de France, où les derniers occidentaux ont trouvé refuge après l’invasion de Phnom Penh, et malgré la tentative de faire un faux passeport pour Pran de la part de Rockoff et de Swain – la photo est mal fixée -, le Cambodgien est expédié en camp de travail où il doit se « purifier » en piochant des champs et plantant du riz. Il a quand même sauvé la vie des journalistes en traduisant aux illettrés Khmers venus des campagnes qui ils étaient.

La dictature de Pol Pot qui s’installe est à la fois fanatique et inhumaine. Pas mal pour des communistes qui se revendiquent de l’utopie de Marx de réconcilier l’homme avec sa nature ! Aidés par Mao, le régime Khmer rouge est tenu d’une main de fer par l’Angkar, « l’Organisation », aussi robotisée que dans 1984. de Pol Pot, le chef suprême de cette clique, croit à la corruption sociale, à l’influence délétère des villes et de la culture (forcément « bourgeoise ») et il tient à embrigader comme Staline les enfants dès leur plus jeune âge pour dénoncer les déviants et les anciens bourgeois qui se cachent dans leurs rangs.

Chacun peut constater que les écolos politiques français d’aujourd’hui ne sont pas très loin de tenir le même langage avec leur retour à la terre et leur haine du progrès au nom du Complot des élites urbaines – et n’oublions pas « capitalistes ». La scène du film où le chef du camp de travail en appelle aux « anciens professeurs, interprètes, médecins, parce que le Parti a besoin de vous » est un morceau d’anthologie du mensonge d’Etat et de la langue bifide de tous les « révolutionnaires ». Ceux qui se « dénoncent », croyant se réhabiliter, sont emmenés loin des autres, enchaînés puis expédiés à l’arme blanche. Le Parti a besoin en effet d’éradiquer par le massacre toutes les têtes pensantes et tous les cultivés afin d’assurer son pouvoir sans partage sur les ignares et les brutes – « parce que le royaume des cieux est à eux », disait-on dans le temps. Le marxisme, même revu et tordu par le Géorgien Staline puis par le Chinois Mao a en effet de claires racines bibliques. Le film montre combien les petits chefs règnent par la terreur, combien chacun cherche à se faire bien voir de ses supérieurs par une brutalité plus grande, combien les enfants-soldats sont encore plus inhumains que les adultes. Le camp d’extermination de Choeung Ek – les « Killing Fields » du titre anglais du film – est digne des pires camps nazis. Et un autre morceau d’anthologie montre Pran, qui s’est échappé, marcher parmi les cadavres par milliers…

Pran sera repris, mais par d’autres Khmers rouges, et son commandant de camp, qui l’a adopté comme serviteur pour lui et son tout jeune fils, cherche à le faire craquer en lui posant à l’improviste une question en français. « Tu as vécu à Phnom Penh, tu parles donc le français ». Il le surprendra à écouter la radio en langue française et désormais le teindra à merci. Mais c’est pour lui avouer qu’il ne cautionne pas les dérives du parti et qu’il craint pour l’avenir du pays comme pour sa vie. Puisqu’il est tombé amoureux du garçonnet de 5 ans, il le lui confie pour qu’il fuie vers la Thaïlande, avec quelques dollars et une carte sommaire. Un bombardement vietnamien (venu pour aider la minorité Viêt persécutée par les Khmers rouges) permet à Pran de fuir avec quelques autres et le gamin. Mais l’itinéraire est long, chacun part de son côté, et son dernier compagnon, qui porte le petit garçon, marche sur une mine antipersonnelle. Le gamin est tué, ce qui désole Pran, mais il suit son chemin vers le camp de réfugié côté thaï. C’est de là qu’il prévient Sydney à New York.

Le film date de 1984 (date symbolique en souvenir d’Orwell) mais relate des faits survenus entre 1973 et 1976, soit il y a près d’un demi-siècle – la préhistoire pour les spontanéistes nés avec le mobile vissé à l’oreille du nouveau siècle. Il montre combien la civilisation des années 1970 était encore celle du papier : il y en avait partout, et pas seulement pour circuler avec passeports et visas mais aussi pour taper un article (sur feuilles) qui sera faxé (donc recopié sur d’autres feuilles) ou télexé (régurgité sur listings à picots) avant d’être imprimé (sur le journal). Mais l’indépendance d’esprit et la réflexion étaient à ce prix et il n’est pas sûr qu’elles subsistent aussi fort aujourd’hui dans la civilisation numérique de l’instant où le délai d’information est tellement raccourci qu’une info chasse l’autre.

Un très grand film que j’ai vu au moins quatre fois depuis sa sortie ; il rappelle à chaque fois combien toute utopie est mortifère, quelle que soit ses « bonnes » intentions au départ.

DVD La Déchirure (The Killing Fields), Roland Joffé, 1984, avec Sam Waterston, Haing S. Ngor, John Malkovich, Julian Sands, Movinside 2018, 2h21, €10.96 blu-ray €40.63

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Killer – Journal d’un assassin de Tim Metcalfe

Produit par Oliver Stone, ce film oublié part d’une histoire vraie et conte un huis-clos entre un détenu aux longues peines et un jeune gardien de prison.

Carl Panzram (James Woods) né en 1892 est fils de boche immigré, pauvre fermier à famille nombreuse. Tout jeune il a été élevé à la dure, brimé, il a volé, a connu les centres de jeunes délinquants, s’y est fait violer (un flashback le montre tout nu courant pour échapper à gardien), puis a migré vers l’ouest. Il a tué – vingt et une fois -, il a cambriolé, il a beaucoup lu puis a violé une bibliothécaire un peu envolée qui lui tournait autour. En bref, il est désormais reclus à l’isolement pénitentiaire à vie pour ses cambriolages – nul ne sait qu’il a tué. Mais emprisonné, est-ce vivre ?

Henry Lesser (Robert Sean Leonard), jeune marié avec un enfant et issu de juifs russes, subit la crise de 29 et ses conséquences économiques jusqu’à la fin des années 1930. Il s’engage donc comme agent pénitentiaire pour faire vivre sa famille. Ce n’est pas sa vocation car il est trop humain, sans ce sadisme des autres gardiens qui peut aller jusqu’au vice. Dont ce Greiser (Robert John Burke) qui en a après Panzram pour on ne sait quelle envie. Il le bastonne, le provoque, le met au trou pour n’importe quel motif. Un jour Panzram, qui n’a plus rien à perdre que sa dignité, le tabasse à mort dans la blanchisserie, sous les yeux des autres détenus. Il s’est vengé mais ce n’est que « justice », selon le mot qu’il a sans cesse à la bouche, ce donnant-donnant de la loi du talion qu’affectionnent les Américains dans la Bible. La « justice » est de rendre ce que l’on a eu : une enfance malheureuse ? – une vie adulte désocialisée ; des coups et des brimades ? – l’affirmation de soi par les coups et les vols ; le défi ? – la bagarre.

Henry Lesser le comprend et le déplore. Il en parle à sa femme Esther (Cara Buono) qui ne le comprend pas : ce n’est pas son rôle de jouer au bon samaritain. Mais quand même, Carl est intelligent, il adore lire. L’un de ses anciens directeurs de pénitencier l’avait même autorisé à sortir de jour pour aller à la bibliothèque de la ville, en confiance. C’était respecter la dignité humaine, la parole d’homme. Charles Casey, dit « Patate » parce que la punition la plus lourde qu’il assénait était la corvée de patates, était un ancien capitaine dans l’armée qui faisait confiance aux hommes. Panzram, libéré provisoire, ne s’est pas évadé, il a donné ce qu’il a reçu, « juste » retour des choses. Mais le démon de la femme l’a possédé lorsque la jeune bibliothécaire célibataire l’a invité chez elle, l’a fait manger et boire, l’a fait danser. Il l’a forcée, privé de femme depuis trop longtemps ; elle a offert, il a pris. Au Paradis la tentation d’Eve.

Féru de psychologie, le jeune gardien de prison croit en la rédemption, au moins morale. Pour cela, il faut accoucher par les mots lorsque l’intellect en a les moyens. Tout papier et tout crayon sont interdits par le nouveau directeur mais Panzram convainc Lesser de lui en fournir chaque soir pour qu’il puisse écrire son histoire. Comme toujours, c’est un échange en dignité : vous êtes humain avec moi, je vous offre en contrepartie le récit de ma vie – vous en ferez ce qui vous semble bon mais vous comprendrez. C’est ainsi que nait le Journal d’un tueur qu’Henry Lesser finira par faire éditer quarante ans plus tard, en 1970, lorsque la société est devenue plus sensible aux existences malmenées.

Le film est donc présenté par un Henry Lesser vieux (Harold Gould) qui a démissionné de l’institution pénitentiaire après que Panzram fut pendu en 1930. Une mort volontaire malgré la loi de l’état où se situe le pénitencier de Leavenworth car tuer un gardien est un crime fédéral, donc soumis à la loi fédérale à l’époque en faveur de la peine de mort. Mais ce n’est que « justice » comme le dit et le répète Panzram : j’ai tué, je dois être tué. Morale binaire, message à la société tout entière : ce que vous faites aux autres, les autres vous le rendront ; comme vous élevez les enfants ils seront des adultes ; comme vous punissez, vous serez punis. Dans le melting pot américain, tous sont égaux en dignité. Le Juif russe et l’Allemand, le tueur détenu et le gardien de prison. Seul le gardien sadique imbu de son pouvoir, le directeur de prison imbu de sa fonction, et le psychiatre Menninger imbu de son savoir, ne le reconnaissent pas. La hiérarchie sociale comme la spécialisation des métiers n’y encouragent pas. C’est Babel après la Chute – il faut retrouver un langage commun et ce langage est la confiance, fondée sur la dignité.

Un film américain plus profond qu’il n’y parait.

DVD Killer – Journal d’un assassin (Killer: A Journal of Murder), Tim Metcalfe, 1996, avec James Woods, Robert Sean Leonard, Cara Buono, Steve Forrest, Robert John Burke, Ellen Greene, Harold Gould, John Bedford Lloyd, Cidc Une Vidéo 2002, 1h28, occasion €29.09

Panzram, Butchering Humanity: An Autobiography, Independently published 2020, 57 pages, €7.09 e-book Kindle €2.51

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Meurtre par procuration de Freddie Francis

Psycho-thriller en noir et blanc de la Hammer sur une scénario de Jimmy Sangster, le film part d’une première moitié assez conventionnelle pour trouver son originalité dans la seconde. Janet (Jennie Linden) est une jeune orpheline en pensionnat pour ses études et qui fait d’horribles cauchemars presque toutes les nuits. Au point d’indisposer ses copines de dortoir. Sa surveillante Mary Lewis (Brenda Bruce) en rend compte à la direction qui contacte son tuteur, l’avocat Henry Baxter (David Knight). Celui-ci la fait revenir à la maison, un château aux nombreuses pièces dans un labyrinthe d’escaliers, héritage de la jeune fille.

Car son père a été poignardé par sa mère dans un instant de folie lorsque Janet a eu ses 11 ans ; c’était le jour de son anniversaire. Jusque-là fillette enjouée et facile, Janet s’est précipitée dans la chambre de sa mère au retour d’une promenade pour lui donner des fleurs qu’elle venait de cueillir avant de déguster le gâteau d’anniversaire pour le thé. Elle la voit le couteau à découper le gâteau à la main au-dessus de son père sanglant, la poitrine crevée. Elle hurle en continu, immobile, jusqu’à ce que la gouvernante Madame Gibbs (Irene Richmond) ne la prenne dans ses bras. Depuis, Janet a ces cauchemars récurrents dans lesquels sa mère l’attire dans une pièce pour la faire enfermer, la convaincant qu’elle aussi deviendra folle car « c’est dans les gènes ». Cette hantise va enfiévrer l’imagination de la jeune fille et la persuader que les abimes de la folie la guettent.

Son tuteur Henry, qui a bien envie de profiter de la fortune de Janet, sa mère étant enfermée à l’asile, engage une infirmière, Grace Maddox (Moira Redmond), comme dame de compagnie pour Janet. Mary, qui l’a accompagnée depuis l’école parce qu’elle s’est attachée à elle, est rassurée. Lorsque John (George A. Cooper), le chauffeur et homme à tout faire du château la remmène au train, elle croit que tout va bien se passer pour Janet, revenue à la maison avec des gens attentifs qui l’aiment.

Mais c’est faux, c’est là que tout se dérègle. Janet poursuit ses cauchemars, plus forts depuis que les innombrables pièces, les couloirs et les recoins d’ombre augmentent les occasions d’imaginer. Elle croit voir une femme vêtue de blanc qui la regarde, sa poignée de porte tourner ; elle se retrouve au réveil sans son pantin fétiche, sa porte déverrouillée (le coup de la clé est une performance) et un couteau à découper tourné vers elle. Le médecin de famille, convoqué, demande son internement pour qu’elle soit traité en psychiatrie mais Henry le tuteur refuse. Il a ses raisons pour cela. Mais il promet de faire venir un expert psychiatre de la faculté pour examiner Janet.

Le spectateur se rend compte de ces raisons manipulatrices lors de la fête d’anniversaire de Janet où tout le monde est convoqué, le médecin, l’expert, la dame de compagnie-infirmière, la gouvernante et le chauffeur – et bien entendu Henry et sa femme. Un couteau à découper est posé à côté du gâteau, le même que celui de ses 11 ans. Lorsque son tuteur appelle sa femme pour lui présenter, Janet se rend compte avec horreur que c’est la même personne que le fantôme qui hante ses cauchemars depuis son retour au château. Son esprit malade disjoncte, sa main s’empare du couteau à découper et elle poignarde la femme comme sa mère a poignardé son père. Fin du drame : elle est enfermée comme sa mère à l’asile.

Henry Baxter peut enfin jouir de la fortune de sa pupille et se marie avec la dame de compagnie-infirmière – dont on se rend compte très vite qu’elle l’a aidée dans son projet. Mais voilà que le complot rebondit. Une mystérieuse femme vient se mettre entre eux dans le couple à peine marié depuis quatre jours. Ce sont des coups de téléphone sibyllins d’une correspondante qui ne veut pas dire son nom, puis le barman de l’hôtel de leur lune de miel qui « reconnait » Baxter et veut servir un verre comme à « l’autre femme ». Même si Henry jure à Grace n’être jamais venu ici avant, cela fait désordre. Grace est jalouse mais elle est femme de tête, elle jure à son mari que « cette fois elle ne se laissera pas faire ». Elle réussit à se persuader en effet qu’il veut rejouer avec elle ce qu’il a joué avec Janet.

Dès lors, tout va se précipiter dans un huis-clos au retour au château qui se résoudra par un final en complet retournement où Mary ressurgit, le bien triomphe du mal, la réalité des apparences, Janet restant la victime de son histoire familiale mais, cette fois, traitée en hôpital par les psychiatres. Tout en ombres épaisses et en bruits suspects, ce film distille une atmosphère oppressante où les hallucinations prennent l’air de la réalité et inversement, saisissant le spectateur aux tripes.

DVD Meurtre par procuration (Nightmare), Freddie Francis, 1964, avec David Knight, Moira Redmond, Jennie Linden, Elephant Films 2017, 1h18, €16.99 blu-ray €19.99

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