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Philip K Dick, Simulacres

Encore une idée originale d’un auteur enfiévré qui ressasse ses obsessions sous un autre angle. Le lecteur habitué retrouvera paranoïa, complot, schizophrénie, amphétamines ; il découvrira en revanche un monde différent vu d’un autre œil.

Les personnages, camés ou psychotiques, sont comme souvent inconsistants. L’histoire n’en est pas une, ballottée entre des « possibles » qui adviennent ou pas au gré de l’humeur d’auteur. Mais l’univers créé est riche et intéressant. Il est l’Amérique des années 1960, technique, optimiste, manipulatrice ; des politiciens vendeurs, des vendeurs persuasifs, l’obsession de tout contrôler, la méfiance envers les industriels de la technique et de la chimie, la division des citoyens entre ceux qui savent et ceux qui ignorent : les Ges (Geheimnisträger, porteurs du secret) et les Bes (Befehlsträger, exécutants).

Le grain de sable dans les rouages bien huilés du système sera un artiste psychokinésiste, Richard Kongrosian, qui joue du piano sans les mains. Paranoïaque délirant mais artiste incomparable, il approchera Nicole, la Première dame à la Maison Blanche – et ce sera la fin. Car « Nicole » est la quatrième du nom, une actrice qui joue le rôle de la Première dame, morte de vieillesse depuis longtemps. Son mari le président, nommé der Alte (le Vieux), est lui-même un simulacre, androïde fabriqué en série par un conglomérat allemand tenu par deux frères aussi durs en affaires que des nazis.

L’Allemagne est devenue le 52ème état américain en 1994 – drôle de retournement de l’auteur qui déteste les Allemands depuis son premier livre. A moins que le rôle des Américains d’origine germanique ou juive-allemande proches du pouvoir aux Etats-Unis de son temps (par exemple Schlesinger, Salinger, Kissinger), ne lui ait soufflé l’idée d’une pénétration insidieuse des vaincus d’hier dans les hautes sphères ? Dans son Amérique futuriste nommée désormais United States of Europe and America (USEA) ne règne qu’un seul parti Démocrate-Républicain et la société est pacifiée, surtout depuis les « années de retombées radioactives, et en particulier des explosions malfaisantes de la Chine populaire ».

D’ailleurs, un groupe qui se nomme les Fils de Job commence à manifester bruyamment dans tous les Etats-Unis. C’est un groupe de néo-nazis « qui semblaient surgir de partout ces derniers temps ». ils sont dirigés par Bertold Goltz – un Juif – dont on apprendra incidemment qu’il dirige le comité secret des cartels (allemands) qui manipule le simulacre de président (américain). Pourquoi ? Pour les mêmes causes qui ont porté Donald Trump au pouvoir de nos jours : « Cette région décadente empestait le défaitisme ; ici vivaient les vaincus, les Bes sans rôle véritable dans le système. Les Fils de Job, comme les nazis du passé, se nourrissaient des déceptions des déshérités ». Etonnante prescience !

Mais nul besoin de recourir comme dans le roman au « principe de von Lessinger » pour remonter dans le temps ou aller dans l’avenir : la crise économique produit toujours du ressentiment social, qui se manifeste en politique par un extrémisme réactionnaire. Ce fut le cas après la crise de 1929, c’est le cas après la crise de 2008. La montée des nationalismes, du populisme, du rejet des élites, du système et de la coopération internationale au prétexte de complot des cartels, des Juifs ou des Deux-cents familles, est un itinéraire balisé. Un terreau fertile pour les démagogues : Ge embrassant la cause des Bes ou chevalier romain devenant tribun de la plèbe. Rien de nouveau sous le soleil.

L’auteur en a une explication psychanalytique : l’image de la Mauvaise Mère, toute-puissante et universelle. Ce pourquoi, dans le monde der Alte, les psychanalystes sont désormais interdits. « C’est à cause des pauvres types comme moi que Nicole peut gouverner, dit Chic (abréviation de Charles). Je suis la raison pour laquelle notre société est matriarcale… Je suis comme un gosse de six ans. – Vous n’êtes pas unique. Vous vous en rendez compte. En fait, c’est une névrose à l’échelle nationale. Le défaut psychologique de notre époque ». La réaction machiste, petite-bourgeoise, blanche, va contre le féminisme, la féminisation des mœurs, l’apitoiement sur les minorités. Le pouvoir fort contre le pouvoir maternant, l’agir individualiste contre la passivité des aides sociales.

Sauf que, choc des egos mâles et guerre civile aidant, les Néandertaliens issus de mutations régressives pourraient chasser les Homo Sapiens affaiblis et à nouveau s’étendre sur la Terre. Je n’y crois guère, mais c’est un roman.

Philip Kindred Dick, Simulacres (The Simulacra), 1964, J’ai lu SF 2014, 251 pages, €6.70 e-book Kindle €5.99

Philip K Dick, Substance rêve : Le maître du Haut Château, Glissement de temps sur Mars, Docteur Bloodmoney, Les joueurs de Titan, Simulacres, En attendant l’année dernière, Presses de la Cité 1993, 1246 pages, €26.77

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Christian de Moliner, Un monde repu

Dans un monde futur de science-fiction, les humains sont peu nombreux car ils ont tout : ils sont « repus ». L’auteur reprend ici une vieille antienne que seule la lutte pour la vie permet de « vivre », c’est-à-dire combattre, bâtir, créer. Certains vont plus loin en émettant l’idée que la rudesse des conditions climatiques incite à plus encore de vitalité. Plus c’est rude, plus on fait des petits.

Dans ce monde du 25ème siècle, aux Etats-Unis, les régions sont dépeuplées, l’Oregon empli de forêts ne comprend guère plus que cinq mille habitants. Ce pourquoi le gouvernement fédéral décide de supprimer le sénateur qui « représente » cet Etat – un casus belli pour le gouverneur, irascible et souhaitant avant tout garder son pouvoir.

L’un de ses amis est retrouvé mort chez lui, dans son bureau fermé, alors que nul n’est entré. Deux êtres seulement à proximité, potentiels suspects : son épouse et R-Elisabeth, son robot à tout faire. Qui l’a fait ? Le procureur honorifique Sirva, le seul de l’Etat, est tiré de sa transe virtuelle avec la femme de ses rêves pour enquêter. Il n’y connait rien, pas plus que le shérif, puisqu’aucun meurtre n’a eu lieu depuis 25 ans dans ce pays pacifié où chacun obtient tout ce qu’il lui plaît – même le droit de travailler plutôt que de ne rien faire.

R-Elisabeth est un robot perfectionné (faut-il dire robote ?) dont le capot présente toutes les caractéristiques physiques de la femelle désirable aux mâles blancs un brin machos. Sirva va d’ailleurs s’apercevoir qu’elle a été spécialement dotée d’un progiciel pour séduire, outre ses tâches de secrétariat efficace. Il va la faire monter en « niveau 3 » par l’entreprise de robotique qui l’a fabriquée pour l’aider dans son enquête en pratiquant toutes les analyses des scènes de crime. Car ce n’est que le premier, manifesté par un gigantesque 1 tagué au mur avec le sang de la victime.

Le procureur va nager, donc s’angoisser. Quoi alors de plus relaxant que le sexe ? La femelle désirable est là, toute proche, et il saute dessus. Elle est mécaniquement consentante et c’est l’orgie. Il la prend dans la voiture, dans un réduit, chez lui… Le lecteur retrouve ici les obsessions de l’auteur : l’addiction sexuelle mâle accompagné de « honte » et de « culpabilité ». Il devrait bannir ces mots de son dictionnaire tant ils réduisent au sordide une histoire qui n’en a pas besoin. L’acte sexuel est un exercice d’hygiène comme un autre, surtout avec un objet cybernétique. La « honte » ressort de la morale et du regard des autres, or Sirva n’est ni marié ni en couple et nul ne l’observe. Au 25ème siècle, malgré l’emprise de la Bible et de la Morale puritaine longtemps aux Etats-Unis, gageons que les attitudes de prohibition et de vierge effarouchée auront disparu ! Si tous les désirs sont satisfaits, en quoi la baise avec une machine plutôt qu’avec la main pourrait-elle être source de « culpabilité » ?

De crimes en complot le procureur, un brin veule mais asservi à la facilité avec laquelle son siècle le fait vivre, va découvrir que les robots ne sont pas ce qu’ils ont l’air. Ou plutôt la série limitée expérimentale dont R-Elisabeth fait partie, livrée en cinq exemplaires seulement. Une grande catastrophe, trois siècles avant, a fait limiter par la loi les capacités des androïdes pour ne pas submerger les humains. Mais la société US Robotics veut aller plus loin, poussée par l’orgueil technique et le goût du pouvoir plus que par l’argent : elle veut changer la loi pour que l’humanité puisse créer à nouveau et poursuivre le progrès technique.

Dès lors, pourquoi ne pas pousser à la sécession l’Oregon afin de disposer d’un territoire ami où la loi serait favorable ? Pourquoi ne pas proposer des faveurs sexuelles robotiques aux dirigeants aptes à parvenir à ce but ? Le mystère reste les crimes, trois en quelques jours, dont un spécialiste de l’Intelligence artificielle.

Aidé par un jeune agent du FBI et par R-Elisabeth, le procureur Sirva aura du mal à démêler les fils de cette histoire enchevêtrée où les passions se mêlent, dans un monde qui les a réduites pour la plupart au virtuel. Mais la nature humaine ne change guère, le sexe et le pouvoir règnent toujours en maîtres dans les esprits.

Ce court roman d’anticipation (qui demanderait à être relu pour les inversions de mots (p.42) et les omissions qu’il contient encore), part des réflexions d’Isaac Asimov, connu pour ses « lois de la robotique ». Il invente une intrigue originale qui met en scène les craintes que l’on peut avoir aujourd’hui sur le surgissement des androïdes dans l’univers des hommes.

Christian de Moliner, Un monde repu, 2017, éditions du Val, 154 pages, €9.00 e-book €4.50

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Philip K Dick, Docteur Bloodmoney

L’anticipation, cette fois, décentre l’histoire dans le temps. Ce n’est ni une uchronie, ni une aventure spatiale mais un futur « après la Bombe » – toujours dans la région de San Francisco, le nid de l’auteur. Le personnage principal ? Il n’y en a pas – mais tout commence lorsque Stuart McConchie, vendeur de télévisions, observe « le premier cinglé de la journée » qui se faufile furtivement chez le psychiatre Stockstill. Le lecteur n’apprendra qu’incidemment, plus tard, que Stuart est Noir. Effet de la lutte pour les droits civiques ? De l’ère Kennedy ? De la fin de l’apartheid, officialisée en 1964 ? Ce roman est pour une fois moins raciste… sauf envers les handicapés, connotés frustrés et revanchards, un danger pour la société, et envers les Allemands comme toujours, notamment ce Mister Tree dont le nom est en fait Bluthgeld.

Bluthgeld, en allemand, veut dire Bloodmoney, soit Prix du sang. C’est le terme employé par Luther pour traduire la somme remise par les Juifs à Judas pour trahir le Christ ; c’est aussi le prix d’une vie humaine, le wergeld allemand, demandé pour un crime dans le droit germanique. Bruno Bluthgeld (BB) est un docteur Folamour (film sorti en 1964), physicien atomiste – évidemment schizophrène, une obsession de Philip K. Dick – qui a mis en place le système de déclenchement de bombes nucléaires automatique en cas d’attaque des Etats-Unis. Evidemment, la technique échappe aux fols humains orgueilleux, dans la bonne tradition biblique, et l’Apocalypse se déchaîne ; seuls survivent ceux qui plongent dans les sous-sols de la ville. Bluthgeld n’est pas personnellement responsable mais il en est l’initiateur. Sa paranoïa aiguë le fait craindre au maximum et la surprotection qu’il développe en miroir dérape, l’Orient appelle cela le karma.

Après la Bombe, Bluthgeld/Tree se cache à la campagne à Marin County, non loin de la conurbation détruite de San Francisco, et élève des moutons comme un hippie. Bonny, une ancienne assistante à l’université qui l’a protégé pour son savoir, habite tout à côté et est la seule à le savoir… jusqu’à ce que Stuart débarque en commercial pour proposer d’industrialiser la production d’ersatz de cigarettes que produit Andrew Gill. Philip K. Dick fait de Stuart le Noir l’incarnation du vendeur à l’américaine, parfait citoyen toujours positif et expert à convaincre les autres, peut-être le seul personnage sensé du roman. Mais chacun reste dans sa bulle – dans sa paranoïa intime. Les relations ne sont qu’utilitaires, même le sexe, et les affaires de la communauté ne sont que relations de pouvoir. Andrew Gill, installé dans le coin depuis le Jour de la Bombe où il passait par hasard en camion, a été carrément violé par Bonny dans l’émotion. Une fille est née, Edie, qui parle à un frère jumeau fantôme, Bill, que le docteur Stockstill, réfugié dans le coin lui aussi, comprend être à l’intérieur d’elle, dans son ventre. Elle a désormais 10 ans, âge fétiche de « l’enfant » chez l’auteur.

Le lecteur un peu au fait de la biographie tourmentée de Philip K. Dick reconnaîtra sans peine en Bonny (qui veut dire Belle) sa propre mère fantasque, nymphomane et qui délaisse son rejeton, et en Edie l’auteur lui-même (inversé en fille) avec le spectre de sa sœur jumelle morte bébé en lui. Elle est un kyste qu’il lui faut extirper pour enfin exister et, par l’imagination, il en fait le deus ex machina de l’histoire.

Car une victime mâle de la thalidomide Hoppy (déformation dérisoire de happy…) prend du pouvoir dans la société d’après. Le médicament (évidemment allemand pour la paranoïa de Philip K. Dick) produit par Grünenthal GmbH dans les années 1950, l’a fait naître sans bras ni jambes ; son père le portait sur son dos à la messe et le pasteur lui faisait honte en le désignant aux fidèles sous prétexte du Christ. Il n’était rien avant, méprisé et peu ragoutant à voir ; il devient tout après lorsque son expertise en réparation et mécanique se révèle précieuse aux survivants.

Comme toujours avec les frustrés, leur ressentiment est tel que donnez-leur une main et ils prendront le bras. Hoppy Harrington se prend pour un nouveau maître du monde puisqu’il maîtrise la technique – celle-là même qui a fait défaillir la civilisation et que les survivants reconstruisent brique par brique. Il développe le pouvoir de projeter sa volonté comme une force et tue Bluthgeld lorsqu’il recommence à actionner ses bombes dans une crise de paranoïa aiguë. La communauté lui en est reconnaissante mais le phocomèle trouve que ce n’est pas assez. Il veut prendre la direction du satellite qui envoyait un homme sur Mars et que la Bombe a laissé tourner en orbite autour de la Terre sans que le dernier étage de la fusée ait pu être déclenché. L’astronaute Walt Dangerfeld sert de lien de communication entre les régions et les pays, puisque tout le réseau terrestre a été détruit ; son nom commence comme Walt Disney).

Seul l’auteur dans le ventre de sa sœur – ou l’inverse – peut mettre le holà au fascisme qui vient avec un frustré au pouvoir. Il pénètre en lui et l’éjecte, prend sa place. Facile à écrire, imaginable à faire, mais nous sommes dans la fiction. Les animaux ont muté, comme les humains, et certains chats sont devenus intelligents tandis que le chien de berger de Mister Tree parle. Cette fantaisie fait beaucoup pour le plaisir de la lecture.

Je me suis cependant aperçu, en lisant aujourd’hui ce roman, que je l’avais déjà lu à une époque lointaine, vers mes 17 ans, et que rien n’en était resté. Le terme assez rare de « phocomèle » m’en a fait souvenir. Ce roman est un divertissement écrit sous amphétamines, pas une œuvre qui fait penser ni des personnages auxquels on puisse s’attacher. Une histoire au kilomètre, comme ces séries qui envahissent la télé ; une production en chaîne comme les Yankees savent en servir aux consommateurs avides d’acheter. Je comprends de moins en moins l’engouement durable des SFistes pour Philip K. Dick.

Philip Kindred Dick, Docteur Bloodmoney (Doctor Bloodmoney or How we got long after the bomb), 1965, J’ai lu SF 2014, 316 pages, €6.00, e-book Kindle, €4.99 CD €14.18

Philip K Dick, Substance rêve : Le maître du Haut Château, Glissement de temps sur Mars, Docteur Bloodmoney, Les joueurs de Titan, Simulacres, En attendant l’année dernière, Presses de la Cité 1993, 1246 pages, €26.77

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Philip K Dick, Glissement de temps sur Mars

Dédié a posteriori à son fils Christopher qui naîtra dix ans plus tard, ce roman se passe sur une planète alors peu connue et pénètre l’univers du schizophrène selon les théories du temps. Tout cela a bien vieilli. On le sait désormais, Mars n’a pas de « canaux » jadis plein d’eau comme sur Terre, ni connu une population analogue au genre humain ; quant à la schizophrénie, elle ne se confond pas avec l’autisme même si certains symptômes peuvent être proches. L’auteur, adepte des amphétamines à haute dose (comme Sartre), a vécu asocial, paranoïaque, hanté par sa jumelle morte à la naissance, délaissé bébé par sa mère : il parle de l’intérieur, c’est ce qui fait le prix de son roman.

Il voit la société comme une machine à écraser les individus, et les gens conformes comme un assemblage de rouages programmés qui tournent à vide. Le schizophrène s’en déprime, l’autiste s’en effraye, allant jusqu’à « voir » même sa propre fin et celle de ceux qui lui procurent une forte émotion. Aux gamins normaux, l’auteur va jusqu’à imaginer une école automatique où des « professeurs » mécaniques, véritables « intelligences artificielles », répètent à bon escient les leçons programmées selon les questions des enfants. Pour un être humain, la communication est tout ; qu’elle vienne à manquer et c’est l’identité même qui se perd, de quoi rendre malade mentalement quiconque, a fortiori un prédisposé. La vie rude en planète lointaine n’arrange rien.

Pour le reste, l’histoire est une banale spéculation d’un tycoon colon sur des terrains convoités par l’ONU, contrée par le père du schizo, spéculateur immobilier venu de la Terre. Arnie, le puissant chef du Syndicat des réparateurs sur Mars emploie Jack qui a eu une bouffée de schizophrénie à 20 ans dans la foule trop serrée des villes terrestres. Jack s’est réfugié dans la réparation mécanique (non émotionnelle) et exilé sur Mars (pour ses grands espaces vides) où il a fondé une famille (pour sortir de lui-même). Il a un fils de 10 ans, David, parfaitement sain, vigoureux et adapté – qui tient de sa mère. Son voisin Steiner a en revanche trois filles blondes mais un fils lui aussi de 10 ans, Manfred, blond et beau mais autiste.

Toute la question est de savoir si, selon les dernières théories à la mode, un autiste est un être qui ne vit pas dans le présent, trop rapide pour lui, mais dans le futur. Il serait donc capable d’anticiper l’avenir, de « voir » par excès d’émotion ce qui peut arriver à un être. Communiquer avec lui est donc primordial si l’on veut réaliser une bonne affaire…

Autour de cette intrigue mince évoluent des personnages bien campés : le docteur Glaub, psychiatre veule et sous-payé mais attaché humainement à ses patients, Doreen la pute de haut vol qui tombe amoureuse de Jack l’employé de son patron, l’épouse de Jack souvent seule à la maison qui se tape un représentant pour meubler son existence, Leo le grand-père venu de Terre qui achète d’immenses terrains arides dans les monts Franklin Delano Roosevelt sur Mars pour bâtir une fortune, l’épouse d’Arnie dont on oublie vite le nom, virago féministe avant l’heure, mâle portant jupe qui ressemble fort à l’une des dernières femmes de l’auteur – et bien sûr Arnie le sybarite machiste et autoritaire. Un vrai chef qui sait se faire des ennemis et en mourra. Il ordonne à Jack le schizo de fabriquer une machine pour communiquer avec Manfred l’autiste, puisqu’ils ont des affinités ; Jack manquera d’en perdre son équilibre durement regagné.

Il y a aussi les Bleeks, genre de Blacks qui ressemblent à des Boschimans terrestres, errant presque nus dans les déserts de Mars avec leurs arcs et leurs flèches (empoisonnées), et leur réserve d’eau dans des coquilles de gros œufs. Ce sont les derniers indigènes de la planète, repoussés et méprisés comme les Indiens des plaines américaines. Comme eux, ils ont des mythes puissants, un chamanisme actif et communiquent par télépathie. Le gamin autiste de 10 ans se sent bien avec eux, plus qu’avec les adultes de sa race.

Dans les romans de Philip K. Dick, le lecteur retrouve son obsession pour la maladie mentale, sa répulsion pour la société urbaine « normale », son admiration pour les Juifs et sa haine quasi pathologiques des Allemands athlétiques et blonds. Il n’est pourtant indiqué nulle part que Dick est Juif : est-il contaminé par l’ambiance de l’époque post-guerre mondiale ? Par le racisme qui imbibe encore toute la société américaine au début des années 1960 et qui s’applique aux Noirs, aux Jaunes, aux Rouges comme aux ennemis d’hier ?

C’est un roman intéressant aujourd’hui, mais pas éblouissant.

Philip Kindred Dick, Glissement de temps sur Mars (Martian Time-Slip), 1963, J’ai lu Librio 2014, 256 pages, €6.00 e-book Kindle €5.99

Philip K Dick, Substance rêve : Le maître du Haut Château, Glissement de temps sur Mars, Docteur Bloodmoney, Les joueurs de Titan, Simulacres, En attendant l’année dernière, Presses de la Cité 1993, 1246 pages, €26.77

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Philip K Dick, Le maître du Haut Château

Né en 1928 et mort en 1982 usé, bousillé par les drogues et la psychose, Philip K Dick est un inventeur né. Il a rêvé d’univers parallèles au sien pour expurger ses fantasmes paranoïaques et s’imaginer autre qu’il n’est. Cela donne des romans étranges où la science est moins présente que la fiction mais où le délire prend des allures rationnelles. Ainsi de ce premier gros roman de 1962 écrit sous influence, prix Hugo 1963, qui réalise une uchronie.

Les Nazis et les militaristes japonais ont gagné la Seconde guerre mondiale. Les Etats-Unis sont partagés en plusieurs zones d’occupation, le centre étant laissé sous protectorat aux natifs. Les Juifs sont pourchassés partout et exterminés, ils doivent dissimuler leurs origines. Mais, si le Japon occupe la Californie et tente de poursuivre son grand-œuvre de sphère de coprospérité asiatique, l’Allemagne nazie garde pour solution finale la domination du monde ; elle a déjà éradiqué les nègres et repoussé les slaves. Elle prépare en secret un plan d’extermination des Japonais d’un coup de bombe atomique, étant la seule puissance à l’avoir développée, de même que les voyages en fusée qui mettent Tempelhof à 45 mn de San Francisco et la planète Mars à la portée des astronautes nazis.

Des personnages peu consistants évoluent dans ce bocal. Ils sont conditionnés par la société hiérarchisée où les Aryens blonds occupent le sommet de l’Evolution, les Japonais un peu en-dessous, les Nègres et les juifs bons à exterminer. Un Mister Childan, tenancier d’une officine de souvenirs « authentiques » (beaucoup de faux) de l’époque américaine, un Mister Tagomi chef de la Mission commerciale japonaise en zone occupée, un Herr Baynes qui se dit suédois et qui semble un espion déguisé de l’Abwehr pour déjouer complot avec l’aide d’un ancien général d’état-major japonais, un Mister Frink juif qui a déguisé son nom qui n’en avait pas l’air en ajoutant le R, son ex-femme Juliana, prof de judo névrosée et délirante qui s’amourache d’un faux Rital qui semble être un tueur nazi pourvu d’une mission secrète…

L’histoire est constituée autour d’un roman uchronique à succès, interdit par les nazis mais toléré à la vente en zone japonaise. Il s’intitule on ne sait pourquoi, malgré la référence à l’Ecclésiaste, « La sauterelle pèse lourd » – peut-être est-ce le poids des Occupants, plus politique et moral que réel ? Le romancier américain Hawthorne Abendsen, qui vit à Cheyenne, a imaginé que ni l’Allemagne, ni le Japon ne gagnaient la guerre mais que Roosevelt n’ayant pas été assassiné en 1933, organise la résistance avec les Anglais. Tout se passe donc différemment, la démocratie est réaffirmée, la liberté règne (jusqu’à la licence) et les lecteurs occupés en rêvent. Le tueur nazi embringue la femme du Juif pour aller assassiner le romancier en sa bonne ville de Cheyenne, tout comme Staline le fit de son ennemi Trotski.

Sauf qu’aucun des personnages n’a la foi en ce qu’il accomplit, à l’exception peut-être de la névrosée, mais sans le vouloir ni le savoir : « Elle fait ce que lui inspire son instinct, simplement pour s’exprimer » – tout à fait l’esprit immature des enfants de Woodstock quelques années plus tard, borné au présent, avide de trips et agité maladivement d’inquiète bougeotte. Le vendeur de souvenirs s’aperçoit qu’il écoule des faux industriels, le chef de mission japonais qu’il doit tuer deux sbires nazis qui portent des passeports américains, le Juif qu’il doit créer un art nouveau américain avec son copain Ed, le tueur qu’il ne peut manipuler une folle. Quant à l’écrivain, il ne sait plus s’il a décrit la réalité ou s’il l’a rêvée. C’est que tout ce beau monde n’agit qu’en fonction du Yi King, ses 49 baguettes d’achillée et ses deux livres d’oracle. Il dit ce qui peut se passer et chacun croit ce qu’il interprète, ce qui le fait advenir. Même le maître romancier…

Il ne vit pas dans un Haut Château protégé de barbelés électrifiés et de canons automatiques mais dans une banale villa de banlieue ouverte à tous où il donne des réceptions. Pour dire la banalité popote, la porte est actionnée par « un garçon d’environ treize ans, ébouriffé, vêtu d’un T-shirt et de blue-jeans ». L’auteur du roman à succès est un Américain moyen, pas un Maître en quoi que ce soit dans une quelconque forteresse. L’oracle sait tout, autant être fataliste, dit-il – mais le lecteur peut aussi penser que c’est la paranoïa qui crée l’idée du château protégé et même l’occupation par les maîtres du monde. Et que la véritable réalité est tout autre…

Malgré de nombreuses digressions parfois fumeuses sur le Wu et autres obsessions paranoïaques, malgré le scénario très lâche qui fait cohabiter des personnages qui ont un lien entre eux mais ne se rejoignent pas, malgré une conception de « la réalité » apparemment perçue à travers les brumes hallucinogènes, ce roman étrange est prenant. L’uchronie est intéressante, le « faire croire » agit. A chacun de se décentrer pour contourner les bobards, semble nous dire l’auteur.

Philip Kindred Dick, Le maître du Haut Château (The Man in the High Castle), 1962, J’ai lu 2013, 380 pages, €7.90  e-book Kindle €749

Philip K Dick, Substance rêve : Le maître du Haut Château, Glissement de temps sur Mars, Docteur Bloodmoney, Les joueurs de Titan, Simulacres, En attendant l’année dernière, Presses de la Cité 1993, 1246 pages, €26.77

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V pour Vendetta de James McTeigue

S’inspirant de l’historique Conspiration des poudres déjouée in extremis le 5 novembre 1605 à Londres, et plus immédiatement du « comic » V pour Vendetta d’Alan Moore et David Lloyd publié de 1982 à 1990, cette histoire conte la résistance d’un homme seul contre une société devenue fasciste.

Nous sommes au Royaume-Uni quelque part vers un demain proche (et de plus en plus proche en cette année 2019, treize ans après la sortie du film). Les Etats-Unis sont en proie à une nouvelle guerre civile raciste et sociale. L’Europe est absente. Au Royaume-Uni, un parti conservateur se crispe à l’appel du Norsefire (le feu nordique) et un leader à la Oswald Mosley surgit, croyant, éructant, imposant la vertu et l’ordre. Pour arriver au pouvoir, il agit comme Poutine (et Hitler) : terroriser la population par des émeutes, des incendies et une bonne vieille épidémie répandue exprès dans une école, une station de métro et une station d’épuration des eaux qui tue près de 100 000 personnes, dont de nombreux enfants. La société a peur, les citoyens votent pour l’ordre comme en 1933.

C’est ainsi que le Premier ministre (John Hurt) devient Haut chancelier comme sous les nazis, Adam Sutler vocifère comme Adolf Hitler. Tous les immigrés, les « païens », les musulmans, les malades mentaux, les homosexuels et les lesbiennes, les anarchistes et tous les intellectuels critiques sont bannis, emprisonnés ou fusillés lors de l’Assainissement. Comme sous Bush après le 11-Septembre, les libertés fondamentales sont supplantées par la sécurité nationale et la « lutte contre le terrorisme » – dont la définition est élargie au gré du pouvoir. Une seule chaine de télé, la BTN dans une tour comme un donjon qui surplombe Londres, diffuse la propagande naze du conservatisme paranoïaque aux accents d’Apocalypse. Protero (Roger Allam), un ex-militaire, enrichi par les vaccins contre l’épidémie répandue et qui se fait appeler « la Voix de Londres » se vautre dans des imprécations à la Céline contre tous les déviants qui menacent le pouvoir blanc, chrétien et anglais. Une ligue de vertu dirigée par l’évêque anglican Lilliman censure les œuvres d’art et retire des musées tous les nus, même religieux, comme saint Sébastien torturé de flèches, jugé trop lascif, Bacchus et Ariane du Titien, la Dame de Shalott de Waterhouse ou une copie de la Vénus de Milo dont les seins nus sont provocants.

Une milice politique bien armée nommée le Doigt maintient la paix civile et contraint au couvre-feu. Ses agents en civil arborent l’insigne à croix de Lorraine rouge aux deux branches horizontales égales sur fond gris. Ils ont tous les droits passé l’heure fatidique. Y compris celui de violer à loisir la belle égarée avant de la relâcher au matin, déchirée et matée. C’est ainsi qu’ils découvrent Evey (Natalie Portman), assistante à la BTN, qui brave le couvre-feu en tête de linotte pour aller dîner avec son producteur Gordon (Stephen Fry). Quatre agents du Doigt le lui mettraient bien profond dans les orifices mais un mystérieux homme en cape noire au visage masqué de Guy Fawkes (Hugo Weaving), surgit de la nuit et, tel Zorro, sauve la fille sur le point d’être poinçonnée par des inspecteurs trop zélés. Il la convie à venir voir sur le toit le feu d’artifices qu’il a préparé, précédé par l’Ouverture solennelle 1812 de Tchaïkovski passée sur les haut-parleurs à la chinoise, installés pour la propagande dans toutes les rues. Les gens sortent, attirés par le bruit incongru, et l’Old Bailey, la plus vieille cour de justice criminelle de Londres, saute en beauté sous leurs yeux. Il faut détruire la vieille « justice » qui s’est dévoyée au service du pouvoir pour en instaurer une neuve. Dans un an, prophétise V, ce sera au tour du Parlement de sauter pour l’anniversaire de Guy Fawkes.

La fille est épatée, elle ne le croit pas, puis se laisse circonvenir. C’est que son frère a été l’une des victimes de l’épidémie inoculée à l’école et que ses parents, lui écrivain critique, elle devenue activiste, sont morts sous la répression. Elle accepte de faire entrer avec son badge celui qui se fait appeler « V » (pour vendetta) afin qu’il lance sur les ondes de la télé un appel à résister au régime hypocrite et corrompu. Au moment où V, après quelques péripéties, est mis en joue par un inspecteur, elle le sauve en détournant l’attention puis s’évanouit, frappée par le policier. V la ramène dans son antre, un souterrain au cœur de Londres.

Il se présente à elle comme l’émule d’Edmond Dantès, devenu comte de Monte-Cristo, revenu se venger des traîtres qui l’ont emprisonné et torturé à tort. Le régime, en effet, avait raflé tous les marginaux pour entreprendre sur eux des expériences de vaccins contre l’épidémie, comme on le faisait volontiers à Auschwitz quelques décennies auparavant, dans les camps japonais en Mandchourie et dans le goulag soviétique sous Staline. Résistant physiquement, résistant mentalement, le jeune homme avait fini par faire sauter et incendier le laboratoire-prison de Larkhill où il occupait la cellule 5 (V en chiffre romain) et s’en échapper, gravement brûlé. D’où le masque et les gants qu’il porte en permanence. Sa vie est foutue mais il veut délivrer celle des autres.

L’inspecteur Finch (Stephen Rea) enquête, soumis aux foudres du Haut chancelier lors de conseils restreints par vidéo-conférence. C’est un bon flic, épris d’ordre mais aussi de justice. Il va peu à peu découvrir que V n’est pas un vulgaire terroriste mais plutôt un résistant politique, et que l’épidémie qui a semé la terreur est peut-être le fait du parti conservateur pour instaurer le régime autoritaire qui permet tout pouvoir et enrichissement assuré à ses dirigeants.

Evey suit V jusqu’à ce que les meurtres systématiques de tous les affreux lui paraissent trop : Protero, Lilliman, la docteur Surridge nouveau Mengele de la prison-labo… Elle se réfugie chez Gordon – qui lui présente sa chambre secrète où trône un Coran et où sont affichées des reproductions de sadisme homosexuel (cette cohabitation en dit long sur les préjugés britanniques). La police perd sa piste mais arrête Gordon qui n’a pu s’empêcher de ridiculiser le Haut chancelier dans une émission de divertissement : tandis qu’Evey se réfugie sous le lit, comme lorsque sa mère a été arrêtée, elle voit Gordon à qui l’on enfile un sac noir sur la tête (comme à Guantanamo), signe qu’il va disparaître sans jamais revenir dans les geôles du régime. En fuyant par la fenêtre, Evey est arrêtée par un homme en noir.

Elle se retrouve en cellule et on lui demande chaque jour d’avouer le nom de V ou les indices qui permettraient de le trouver. Elle n’a rien à perdre, que la vie, et résiste, aidée par les lettres écrites sur papier cul d’une lesbienne emprisonnée avant elle qu’elle découvre dans un trou à rat. Si bien qu’un jour elle est libérée… C’était V qui voulait l’éprouver. Une fois que l’on accepte l’idée de mourir, c’est alors que l’on est vraiment libre.

V va utiliser le chef de la milice Creedy (Tim Pigott-Smith) pour amener le Haut chancelier à fuir par les souterrains – où il va le cueillir. Creedy croit pouvoir posséder le justicier solitaire et prendre la place de Haut chancelier tout en éliminant la résistance, mais tel est pris qui croyait prendre. V ne s’en sort pas mais a réussi son pari : le fasciste est mort, la population se répand dans les rues où la milice, sans ordres, ne tire pas, et Evey abaisse la manette qui fait partir le métro sous le Parlement pour le faire exploser.

C’est un bon thriller romantique de science-fiction (si l’on ose ce rapprochement inattendu), malgré l’air ahuri de Natalie Portman dans presque toutes les scènes. Le pouvoir des idées transforme l’acte terroriste en acte de résistance, bien que « les idées » puissent être mises au service de toutes les causes. La vengeance est-elle révolutionnaire ? Et s’avancer masqué est-il le meilleur moyen d’être démocrate ? Ce sont ces contradictions qui font la profondeur de cette histoire plus que les effets spéciaux qui réjouissent les ados. Chacun y verra midi à sa porte : les anars, les démocrates, le parti communiste chinois (qui l’a diffusé à la télé en 2012 !), les Anonymous (qui ont repris le masque).

Mais la montée de la peur par contamination (des immigrés, des croyants, des idées subversives, des peintures de nu, de la violence black bloc, des virus), la théorie du Complot qui se répand, la surveillance généralisée, la pudeur qui s’hystérise en censure, les lois de « sécurité nationale » de plus en plus rapprochées et sévères votées par une large majorité de consentants, les fausses vérités de la propagande télévisée officielle, la corruption hypocrite des puissants – tout cela est de plus en plus actuel et nous mène vers un néo-totalitarisme de moins en moins feutré. Le néofascisme est-il analogue au virus informatique qui déforme, paralyse et immobilise l’esprit ? L’intelligence humaine na-t-elle être dominée par l’intelligence artificielle manipulée par quelques-uns ?

DVD V pour Vendetta (V for Vendetta), James McTeigue, 2006, avec Hugo Weaving, Natalie Portman, Stephen Rea, Stephen Fry, John Hurt, Tim Pigott-Smith, Rupert Graves, Roger Allam, Warner Bros 2006, 2h08, standard €6.99 blu-ray €7.99

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Gérard Muller, L’âme de la fontaine étourdie

La retraite venue l’auteur, ancien ingénieur aérospatial, met ses connaissances scientifiques et techniques au service de son imagination débordante. Il écrit de courts romans au présent qui illustrent, par le biais d’une intrigue policière, un concept de la physique. Celui-ci se préoccupe de physique quantique.

Une archéologue, évidemment toulousaine, berceau bien-aimé de son auteur, va fouiller au pied des parois à pétroglyphes en Namibie. Elle appartient à une équipe internationale privée que des sponsors financent. Le directeur est américain, l’informaticienne anglaise, les deux autres fouilleurs sont espagnol et namibien, plus un ouvrier du village voisin. Même adolescent, le public visé semble-t-il par ce roman, le lecteur peut logiquement supposer que les échanges entre les protagonistes s’effectuent en anglais, sinon en globish. Pourquoi, alors, faire déclarer à l’Américain que « le tutoiement est de rigueur » (p.32) ? Parleraient-ils tous français en Namibie ? Le tutoiement en anglais n’existe que pour s’adresser à Dieu, sinon on s’appelle tout simplement par les prénoms. L’auteur abuse de l’usage du sud de désigner la personne par un impersonnel comme « la Toulousaine », « la Française », pour la même personne : Lisa. Pourquoi ne pas utiliser son prénom ou dire « elle » ?

Ce n’est pas le seul passage où l’on tique, même si l’on est bon public. Les prélèvements des charbons de bois antiques pour une datation au Carbone 14 ne se font pas comme on verse du sable dans un seau mais nécessitent de multiples précautions afin qu’ils ne soient pas contaminés. Aussi, lorsqu’une datation est donnée trop proche du présent, l’archéologue professionnel (moi) s’attend à ce que l’on évoque au moins cette hypothèse fort courante ; il n’en est rien.

C’est au contraire au profit d’une autre hypothèse, très audacieuse pour des scientifiques, qui permet d’imaginer une transmission de pensée des chamanes locaux d’il y a 50 siècles ! Et l’explication de cette possibilité réside naturellement dans les mystères de la physique quantique. D’où « l’âme » qui serait une empreinte émotionnelle forte au moment de la mort : elle aurait modifié le champ de force pour l’éternité. Il suffit d’être médium, de respirer lentement et profondément dix fois de suite, pour entrer en communication avec les esprits prédestinés. Le bushman d’il y a 5500 ans parle comme vous et moi, il évoque sans sourciller son empreinte quantique et ses qubits ! Ce qui avait commencé comme une belle aventure scientifique se termine dans le délire le plus complet.

Bon, me direz-vous, il suffit d’y croire. Il y a un meurtre, une fontaine qui s’arrête et repart, un léopard qui serait un chamane déguisé, des policiers locaux savoureux. Sans compter le récit détaillé de baises torrides par des couples divins sortis tout droit des studios hollywoodiens, sains, musclés, bronzés, aimants… Tout ce beau monde se vautre alors dans les poncifs les plus à la mode médiatique immédiate chez « les jeunes » : aider les migrants, militer pour le climat, combattre le machisme. C’est un peu trop pour mon goût et n’égale pas Bob Morane, bien mieux écrit et qui reste, malgré les incursions dans les mythes et la science-fiction, dans les clous du rationnel tout en ne cédant rien aux dernières lubies – ce pourquoi on le relit encore un demi-siècle plus tard. Pourquoi par exemple appeler les particules d’âme des soul particles ? La langue anglaise seule pourrait-elle produire ce concept aussi intraduisible en français que humour, privacy et week-end ? Par snobisme globish ? Pour faire encore plus scientifique ? Plus ésotérique ? A cause de la musique 2011 de Quantum Force ? Ou pour copier un roman américain ?

Désolé de paraître trop aimer le beau langage et les récits vraisemblables : si je donne à manger du bio à mes enfants, la nourriture intellectuelle bien écrite et que l’imagination peut croire n’en est pas moins vitale pour leur santé. Le roman précédemment chroniqué était à mon avis meilleur.

Gérard Muller, L’âme de la fontaine étourdie, 2019, éditions Lazare et Capucine, 230 pages, €15.00 e-book Kindle €7.99

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Bienvenue à Gattaca d’Andrew Niccol

Fantasme d’une cité parfaite, les trans (qui se disent « humanistes ») sont à la fête. Dans Gattaca, le centre spatial qui ouvre sur l’avenir et l’exploration des étoiles, ne sont sélectionnés que les meilleurs.

En bonne mentalité américaine, ce qui est meilleur est forcément génétique, essentiel, voulu par le Créateur. Au début et à la fin, le générique surligne en premier les lettres G, A, T et C qui représentent les bases de l’ADN. Tout ce qui est moins bon comprend une part du diable et « la chair » reste le péché suprême. Ce pourquoi tous les membres de l’élite spatiale, nec plus ultra de la science en marche, se doivent de porter costume-cravate de couleur noire et chemise blanche, tels les clergymen et les prêtres d’Etat que sont les fonctionnaires du FBI. Seuls les flics de base sont en imper et chapeau. Cet anachronisme quaker pour évoquer un « futur proche » de notre civilisation a quelque chose d’inquiétant : le conservatisme vire au fascisme aisément. Se croire « élu » par Dieu parce que génétiquement irréprochable est une idéologie où le mal et la souillure sont les autres, réduits à des tâches subalternes.

Un couple a voulu baiser comme avant pour faire un enfant ; Vincent est un bébé sain mais une goutte de sang prélevée immédiatement et analysée par ordinateur prédit déjà les risques qu’il court : il sera agité avec une propension à la violence, aura des problèmes cardiaques et devrait statistiquement mourir avant 30 ans, tout cela avec des probabilités allant de 69 à 89 %. Est-ce la main divine qui permet ainsi aux hommes de se perfectionner via la science ? La « grâce » venue de saint Augustin avant d’être reprise comme utile par Martin Luther et radicalisée par Jean Calvin ne s’adresse qu’aux élus chez les protestants (dogme condamné par l’église catholique dès le concile d’Orange en 529).

Devant cette imperfection de leur premier rejeton, le couple décide de lui donner un petit frère mais, cette fois, avec toutes les « garanties » de la Science, divinisée comme une Bible. Les protestants puritains américains préfèrent trop volontiers l’Ancien au Nouveau testament. Anton est un bébé parfait génétiquement, cette fois digne du nom du père, qui ne porte pas de lunettes de myope, qui peut entrer dans toutes les écoles où on peut l’assurer et qui croît plus vite que son frère aîné, le battant régulièrement à la natation durant leur enfance (la mer rappelle la mère et le liquide amniotique). Jusqu’à ce qu’un jour, à leur adolescence, ce soit Vincent qui le sauve de la noyade en le ramenant sur la rive dans une nature chaotique et menaçante, bien loin de la société programmée et aseptisée créée par le nouveau monde. Car Vincent (Ethan Hawke) va jusqu’au bout de ce qu’il entreprend tandis qu’Anton (Loren Dean) se repose sur ses lauriers.

Le jeune homme sait alors qu’il peut rêver des étoiles, explorateur né, pionnier issu de pionniers, résurgence « naturelle » et non « fabriquée » de l’esprit américain des premiers temps. Sa volonté impose à ses tares de servir son projet, quels qu’en soient les obstacles. Et c’est parce qu’il est imparfait – « non-valide » en américain de Gattaca – qu’il possède en lui les ressources multiples qu’une programmation nazie ne sauraient lui assurer. La propension eugéniste des nazis était en effet la pureté de la race mais surtout l’homogénéité du peuple qui permet aux individus de se sentir communauté, donc parfaitement disciplinés. Les trans (humanistes) pensent-ils autrement dans leur élitisme primaire de Blancs menacés par la montée des gènes nègres et latinos aux Etats-Unis même ?

Le jeune homme se fait embaucher dans Gattaca mais selon son statut de classe inférieure et non selon ses besoins ; le réalisateur retrouve ici le marxisme, pourtant honni des croyants puritains du maccarthysme. Comme il en veut, il va ruser. Il simule un décès à l’étranger et se met en relation avec un trafiquant (Tony Shalhoub – un nom déjà « louche »…). On ne sait comment il le rencontre mais « là où il y a une volonté il y a un chemin », disait volontiers Nietzsche. Ledit trafiquant fait commerce de fausses identités moyennant 20% des revenus tirés de la nouvelle situation. Pour être génétiquement parfait, pas de problème : il suffit de présenter aux tests des échantillons de sang, d’urine, de cheveux, de peau, génétiquement parfaits, d’être de la même taille, corriger sa vue par des lentilles de contact et ressembler suffisamment à son clone. Vincent est donc mis en relation avec Jérôme (Jude Law), un parfait génétique mais qui a échoué à acquérir la première place au championnat de natation. Il a voulu se supprimer pour cela en se jetant sous une voiture (électrique) et en est resté paraplégique. Il ne peut garder son train de vie de l’élite que s’il « loue » les éléments de son corps à un autre qui en a besoin et le finance. Il pisse dans des poches, se tire du sang, s’arrache des cheveux, se racle l’épiderme et collectionne tout cela pour Vincent, désormais prénommé à sa place Jérôme. Lui prend son second prénom, Eugène qui rime avec gène, en grec de noble race…

Et le nouveau Jérôme réussit sans problème son « entretien d’embauche » comme spationaute à Gattaca : il se réduit à l’analyse d’un échantillon d’urine. Si l’on est génétiquement sans reproche, on est réputé être professionnellement au top. La morale de la prédestination comme celle de la science et celle du capitalisme se rencontrent dans l’idéologie qui court sourdement sous la mentalité américaine.

Vincent/Jérôme réussit fort bien parmi ses faux pairs parce que sa volonté le fait travailler plus que les autres et que son intelligence rusée lui permet d’éviter tous les obstacles. Il est sélectionné pour le prochain voyage sur Titan, un satellite de Saturne, dont le créneau spatial ne survient que tous les 70 ans. Sa perfection apparente le fait désirer par Irène (Uma Thurman), une presque parfaite mais qui garde quelques tares génétiques, comme par le fils du docteur Lamar (Xander Berkeley) qui fait passer les tests de validation. Vincent/Jérôme sort avec Irène qui a fait discrètement un test génétique sur un cheveu qu’elle a trouvé sur son peigne dans le tiroir de son poste de travail (mais Vincent y a mis exprès un cheveu du vrai Jérôme, ne laissant rien au hasard). Irène lui avoue qu’elle n’est pas parfaite et que les statistiques lui prédisent des problèmes cardiaques, ce pourquoi elle se vêt, se maquille et se comporte comme plus royaliste que le roi pour faire croire – mais le garçon s’en moque, pour lui ce n’est pas cela qui compte. Tout serait irréprochable : le prête-identité qui est devenu un ami, le poste désiré, son départ prochain, une petite amie approchée – si le destin ne s’en mêlait.

Son directeur est assassiné ; il doutait du bien-fondé d’aller sur Titan et aurait bien retardé le programme pour deux générations. Sa mort permet de poursuivre selon le délai prévu mais la police enquête. Or, dans ce nouveau monde génétique, la police est surtout scientifique : elle prélève absolument tout ce qui peut se prélever et effectue des analyses ADN pour déterminer qui est le mouton noir du troupeau. Parce qu’il n’a pas été programmé pour éviter l’alopécie, Vincent/Jérôme laisse « un cil » sur un rebord de parapet – et ce cil montre qu’il est « in-valid », non validé. S’engage alors une course-poursuite où le flic à l’ancienne dirigé par Anton, le propre frère de Vincent, va tenter de coincer le renégat. Or ce n’est pas Vincent qui a tué le directeur ; en attendant de trouver le vrai meurtrier, il s’agit de durer jusqu’au lancement qui ne peut être retardé, ce qui donne quelques scènes d’action fort bienvenues dans ce film à thème.

Il n’y a que la prétention du vrai Jérôme à goûter le vin rouge tout en fumant une clope et râlant parce que le flacon n’a pas été ouvert au moins cinq minutes avant dégustation, qui fait tache. Un connaisseur sait qu’il est parfaitement inutile d’ouvrir la bouteille trop à l’avance, il suffit d’aérer le vin rouge en carafe ou de le faire tourner lentement dans le verre pour faire monter son bouquet. Quant à la clope, c’est un tue-l’amour sans appel ! Je ne comprends d’ailleurs pas pourquoi, une fois de plus, dans la société parfaite que le réalisateur présente du futur, il conserve tous les carcans victoriens inutiles (chapeau, imper, cravate) comme tous les vices de l’ancien monde (le snobisme, la clope).

Sans dévoiler la fin comme les profs contents d’eux qui gèrent Wikipédia le font sans vergogne, disons que tout ira bien pour Vincent/Jérôme : sa volonté triomphe de tout, seul message peut-être du film dans la lignée du « aide-toi, le Ciel t’aidera » plutôt que dans celle de la Prédestination de se croire « élu ». Ce qui le fait admirer et aimer, presque au sens sexuel, à la fois par Irène, par Jérôme, par son directeur spatial et par le docteur via son fils imparfait. Il faut dire qu’Ethan Hawke, à 27 ans, incarne un jeune homme musclé et empli de vitalité qui irradie son aura tout autour de lui.

Seule une part de hasard permet la liberté via la volonté, contre la prétention de la religion de tout prédestiner et contre l’orgueil scientiste de croire tout peut être calculable donc contrôlé.

DVD Bienvenue à Gattaca (Gattaca), Andrew Niccol, 1997, avec Ethan Hawke, Uma Thurman, Jude Law, Loren Dean, Alan Arkin, Gore Vidal, Ernest Borgnine, Xander Berkeley, Tony Shalhoub, Sony Pictures 2008, 1h42, standard €8.96 blu-ray €9.97

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Robert Reed, La lait de la chimère

Cinq enfants dans un avenir de fiction, un avenir proche si l’on en croit les avancées génétiques depuis la parution du livre. Nous sommes aux États-Unis, dans un état chaud, et les enfants sont mieux que parfaits puisqu’ils sont les premiers à bénéficier de gènes sélectionnés ou rajoutés.

Ryder est un garçon sain à la mémoire totale. Il se souvient de tout et sert de base de données aux autres en « plongeant » parfois dans ses souvenirs jusqu’à sortir de la réalité. Il faut que les autres lui tapent sur l’épaule pour qu’il émerge. Il va jusqu’à attirer l’attention du biologiste qui a permis la sélection génétique, le docteur Florida. Celui-ci est intrigué par ce phénomène, mais surtout par l’ambiance de groupe soudé que forment ces cinq enfants tous différents.

Cody est une fille–garçon issue de deux mères lesbiennes qui ont choisi une rejetonne à leur image idéalisée. À 12 ans, Cody a la force d’un homme adulte et manie la scie et le marteau comme un garçon. Marshall, du même âge, est destiné par sa mère vaniteuse à devenir un grand savant et se trouve en compétition à l’école. Il excelle aux jeux mathématiques et de stratégie mais il est lâche et peureux, cherchant surtout à briller pour répondre aux attentes. Beth est d’origine hindoue et chante d’une voix d’or, s’occupant de ses parents blessés par la guerre atomique ; Ryder lui est très attaché. Le dernier est Jack, un surdoué, benjamin d’une famille de délinquants tarés qui le jalousent et ne peuvent l’aimer.

Tous les cinq, ils construisent des cabanes dans les arbres et chassent les serpents ou les dragons mutants. Ils s’entendent bien avec leurs parents, sauf Jack, et apparaissent des enfants ordinaires. Mais ils ont tout un don et leurs différences ne les font pas se jalouser, mais au contraire se compléter. Chacun a son originalité et est respecté pour cela, aucun n’étant en compétition pour la même chose. « Ces enfants se forment une étrange indépendance… fondée sur leurs spécialités individuelles… » p.58.

Jusqu’à ce que le docteur Florida décide de rencontrer Ryder, son chouchou qu’il destine à conserver sa mémoire pour l’éternité. Un projet est établi pour enlever les cinq enfants ensembles, avec l’accord et l’indemnisation de leurs parents, afin de les envoyer dans une colonie galactique fonder un monde nouveau. Cela parce que des électrochiens, nés de manipulation génétique pour résister aux atmosphères les plus rudes de Jupiter, croissent et multiplient jusqu’à menacer l’espèce humaine. Le docteur Florida a joué à l’apprenti sorcier et sa créature se retourne contre lui.

Les enfants sont ballottés entre le rêve de voyage et le désir de rester près de leurs parents sur la terre. Ils n’ont pas conscience de la mort, préférant disparaître avec toute l’espèce humaine plutôt qu’être seuls sur une lointaine planète. Ils n’ont pas conscience non plus d’être des sortes de mutants et que le choc des chimères électrochiens, qui font si peur à leurs parents, peut pousser la foule ignare à s’en prendre à eux comme des golems à détruire, boucs émissaires commodes de leurs angoisses irrationnelles. Ce contre quoi le docteur Florida veut les protéger.

Ce roman de science-fiction est aussi un moment d’initiation où les enfants prennent conscience du monde adulte. La réflexion sur les conséquences des manipulations génétiques porte assez loin et l’actuelle transhumanisme pourrait s’en inspirer. Le roman et poétique est bien écrit, il plonge dans un univers onirique et furieusement réaliste au futur.

Car le refus « moral » d’aujourd’hui ne va pas résister bien longtemps, la récente tentative (condamnée) d’un chercheur chinois n’est que la première.« Tu es trop jeune et trop naïf pour saisir à quelle vitesse les gens ont accepté l’idée de la reprogrammation génétique. (…) Nous avons toujours été en mesure de faire beaucoup de choses, beaucoup plus que ce que les gens ne tiennent pour réalisable. Non, tout dépend de la manière dont les gens perçoivent le problème et y réagissent » p.270.

Robert Reed, Le lait de la chimère (Black Milk), 1989, Livre de poche 1996, 351 pages, occasion €2.29 ou collection Ailleurs et demain Robert Laffont

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Roger Zelazny, Les fusils d’Avalon

Roger Zelazny est un Américain d’origine polonaise et irlandaise féru de fantaisie héroïque et auteur de plusieurs sagas en cycles. Il est mort en 1995. Ce roman est le second du cycle de Corwin, le premier des princes d’Ambre, auquel succèdera son fils Merlin, dix volumes au total. Ambre est un multivers semblable à une Idée de Platon, projection du vouloir des puissants, dans lequel ils peuvent se déplacer par la Marelle. Chaque univers est appelé une Ombre, dont la nôtre, notre terre contemporaine.

Corwin émerge dans une autre Ombre d’Ambre, dirigée par l’un de ses frères, Benedict. Il vient de s’évader de la forteresse où son frère Eric d’Ambre l’a fait enfermer après l’avoir aveuglé à la Michel Strogoff en lui brûlant les yeux au fer rouge. Mais les princes d’Ambre sont plus que des hommes, ils ont le Pouvoir. S’ils sont mortels, lorsqu’ils ne sont que blessés ils peuvent guérir et leurs membres amputés repousser. Ils ont surtout le savoir ancestral de la Marelle et peuvent se transporter d’un point à un autre grâce aux Atouts d’un jeu de carte. Il suffit de regarder le personnage assez longtemps pour communiquer avec lui ; s’il vous tend la main, vous êtes à ses côtés en un instant.

Corwin, armé de son épée d’argent Grayswandir, traverse en solitaire une forêt lorsqu’il aperçoit un guerrier blessé. Il le secourt et le reconnait, c’est Ganelon, un ancien affidé qui s’est révolté et qu’il a exilé loin d’Ambre avant que son frère Eric ne l’évince. Il n’a qu’une idée obstinée : reconquérir le trône d’Ambre.

En attendant, il conduit Ganelon au château de Benedict, un frère aîné qu’il aime bien et qui est expert en combat et art militaire mais qui a perdu un bras durant une bataille contre les forces maléfiques qui menacent de plus en plus son royaume. Un étrange cercle noir s’étend sur la terre et décérèbre les humains pour en faire des guerriers sans âme ; ils sont aidés par des créatures fantastiques et cruelles, dont de gros chats et des oiseaux aux serres acérées. Leur chef est un être cornu qui ressemble fort au diable médiéval, issu des satyres grecs. C’est dire si l’auteur exploite les veines du fantastique et de la sorcellerie.

Corwin parvient à vaincre le bouc, est séduit et baise Dara qui se dit la petite-fille de son frère, va quérir des diamants bruts en passant d’ombre en ombre, puis va acheter dans notre monde contemporain assez de fusils d’assaut qu’il garnit de balles d’argent poussée par une poudre rouge de joailler, la seule qui puisse fonctionner en Ambre. Il embauche des guerriers dans une ombre connue de lui puis arrive aux frontières de son pays au moment où une grande bataille fait rage entre son frère Eric, à la tête des armées d’Ambre, et les forces maléfiques qui se déversent depuis le ciel sur des dragons volants à queue de scorpion et tête humaine. Les balles anti-vampires de ses armes automatiques font merveille et la bataille bascule en faveur d’Ambre. Eric, blessé, meurt et Corwin se retrouve seul prétendant.

Sauf que Dara semble ne pas être Dara, que Benedict n’a jamais eu de descendant à sa connaissance, et qu’elle se métamorphose en bête cornue maléfique sur la Marelle même !

Bien écrit, souvent poétique, ce tome manque de souffle et semble passer d’un univers à l’autre comme en promenade. Il faut probablement lire toute la saga pour apprécier l’imagination chatoyante qui s’y déploie.

Roger Zelazny, Les fusils d’Avalon (The Guns of Avalon), 1972, Folio SF Gallimard 2014, €6.83 e-book Kindle €7.99

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Eric Jeux, Les chimères de Karl

Ce roman de science-fiction pour ados fait suite au premier volume, L’envol de Lena, paru en 2017 en autoédition sous le titre Le maître des temps et chroniqué sur ce blog. Le succès est venu : les ados adorent. Les éditions Pierre Guillaume de Roux ont alors repris la saga sous le titre Le temps des Infralents et publié la suite, en reprenant le premier volume.

Autant le premier tome privilégiait les filles, autant le second est destiné aux garçons. Il mêle la technologie qui libère l’imaginaire, la pédagogie qui fait alterner recherche en bibliothèque virtuelle et réalisation de cas pratiques en commun, la vie de groupe qui oppose ou allie les Maisons du collège entre elles. Roman d’initiation à la vie adulte et au monde complexe tel qu’il est, le tome de Karl, 14 ans, est consacré à l’écologie. Le tome premier de Lena, 13 ans, était consacré aux relations politiques pour travailler ensemble.

J’avoue préférer le second tome, celui de Karl, à mon avis mieux réussi dans sa démonstration initiatique. L’écologie est une chose trop sérieuse pour qu’on la confie aux écologistes autoproclamés, qui font de la tactique politicienne plus que de l’équilibre harmonique. Ici, les adolescents mettent la main à la pâte, filles comme garçons. Ils sont guidés par leurs professeurs, parfois un brin mystiques ou apprentis-sorciers. Mais ils doivent tout explorer, même le pire, pour avancer. Ce n’est que par l’erreur que l’on progresse en expérience et – tel est l’idéal – en sagesse.

Le monde virtuel dans lequel les jeunes évoluent est expliqué en une page d’introduction : le « réchauffement climatique » a engendré des « famines » et « en Europe, la seule échappatoire a été la virtualisation ». En Europe seulement ? Les corps physiques ont été « abandonnés » à l’état de cadavres pour vivre dans un monde virtuel, informatique, où le Système s’autoproduit. Les adultes virtuels ont ainsi pu avoir des enfants virtuels qui grandissent et atteignent désormais la période adolescente. Ce sont eux que le collège Poltec forme « à programmer les systèmes virtuels ».

Tout est permis et, l’année de Karl, il s’agit de créer du vivant. L’environnement du collège est donc ensemencé de plantes au hasard, mais un cactus prolifère et étouffe toutes les autres ; il faut alors créer un insecte prédateur qui va réguler l’espèce. Mais l’insecte prolifère et bouffe tout ce qui pousse ; il faut alors créer araignées et oiseaux comme prédateurs qui vont réguler l’espèce. Et ainsi de suite. La tâche consiste à recréer un milieu équilibré entre tout ce qui vit, autorégulé comme dans la vraie vie sur la vraie terre.

Les élèves commencent par copier ce qu’ils trouvent en bibliothèque : les panthères, les zèbres, les rats, les chats. Puis on leur demande de l’imagination – c’est alors que tout se complique. Rien de tel, dans l’univers scolaire, que la compétition pour motiver les individus et les forcer à travailler en équipe. Marco, le fondateur de l’école, invente un concours de chimères. Il s’agit de créer des animaux imaginaires puissants et rusés, et de les faire combattre à mort. Le survivant fera gagner son équipe. Aussitôt dit, aussitôt fait, et les programmes d’hybridation sont mis à contribution pour créer des sortes de dragons volant crachant le feu quasi invulnérables. Mais, le jour de la compétition, rien ne se passe comme prévu…

Le collège finit par être détruit et ses élèves comme ses professeurs éventrés, croqués, avalés, incendiés (l’imagination raffine de sadisme). Heureusement que nous sommes dans le virtuel et que le programme de Restauration fonctionne ! Chacun est recréé tel qu’il était avant, sans même le souvenir des douleurs atroces qu’il a vécu juste avant sa mort. Dans l’action, le collège se recrée grâce à la diversion d’une petite chatte que je connais dans la réalité de notre monde : Jasmine. Elle permet de détourner l’attention d’une chimère assez longtemps pour que Karl restauré puisse se cacher et entreprendre de sauver tous les autres. La chatte de l’attachée de presse devient un personnage littéraire pour ados, elle devrait susciter un engouement et donner son nom à de vrais chatons.

Ce second tome en reste aux platitudes puritaines sur l’attrait entre garçons et filles. Le bal » conventionnel de fin d’année scolaire, calqué sur les traditions des collèges américains, permet à la fille la plus riche de la famille la plus puissante de parader dans le virtuel comme dans la réalité, sans que les émois du corps aient leur part autrement que par la musique et la danse.

Il reste cependant assez bien écrit, tout au présent et sans difficultés de langage, sauf quelques fautes de français ou d’orthographe que les logiciels de correction (évidemment américains) ont laissé passer dans leur ignorance : « tâche » ou lieu de tache (sur une panthère), « résonner » au lieu de raisonner, « qu’il meurt » au lieu du subjonctif qu’il meure, « afféré » au lieu d’affairé. Une relecture professionnelle serait de rigueur pour présenter aux ados une langue française exempte de tout laxisme.

Présentée à titre d’exercice pédagogique dans certains collèges remerciés en fin de volume, la saga semble enthousiasmer les jeunes imaginations. Elle est mieux adaptée à l’esprit cartésien que les références gothiques de Harry Potter mais fonctionne sur le même thème. De quoi encourager la lecture, la programmation et le jeu avec le monde !

Eric Jeux, Les chimères de Karl – Le temps des Infralents 2, 2019, édition Pierre Guillaume de Roux, 270 pages, €17.99

Eric Jeux, L’envol de Lena – Le temps des Infralents 1, 2017, réédition Pierre Guillaume de Roux 2019, 240 pages, €17.99

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Brazil de Terry Gilliam

Sorti en 1985, ce mauvais film veut renouveler l’utopie 1984 de George Orwell sans le talent. C’est un film d’intello, trop long (2h20) et sans histoire. Il se situe dans un monde futuriste aux ordinateurs archaïques et aux costumes des années 1940 avec impers et chapeaux. Il donne à voir un monde bureaucratisé à l’extrême où le ministère de l’Information note tout et fiche tous via caméras et procédures. Jusqu’à ce qu’un insecte, chassé par un bureaucrate excédé, tombe sur l’imprimante et provoque un bug : le nom du terroriste Tuttle est changé en Buttle.

C’est l’effet papillon, où le battement de l’aile à un point de la terre provoque un ouragan à l’autre bout… Chanson connue. Ressassée sur le thème musical de la romance Aquarela do Brasil qui donne son titre sans aucun autre rapport au film – et en portugais dans le texte.

Sam (Jonathan Pryce) vit seul dans un appartement minuscule où tout est technique et programmé : le réveil, la cafetière, le toasteur, la douche, la penderie… Jusqu’au jour où une panne électrique détraque tout. Mais nul ne doit réparer sans passer par la société agréée, ses artisans munis du fameux formulaire numéroté. Ils sont nuls ? Mais tout-puissants. Ils peuvent même produire un bon de réquisition temporaire de l’appartement pour inhabitabilité tant que la réparation n’est pas faite. D’où les explosions terroristes, un peu partout dans la ville, qui durent depuis 13 ans sans que « le ministère » ne parvienne à capturer le ou les auteurs (Robert De Niro en Tuttle). Trop de bureaucratie englue, trop d’informations tue l’information, trop de surveillance rend bête les surveillants.

Sam travaille dans un service pléthorique et hiérarchisé où des employés collationnent les données tandis que des apprentis s’affairent à passer des papiers d’un chariot aux corbeilles courrier. Il se débrouille et débrouille surtout l’incompétence du grand patron (Ian Holm) qui est perdu si un chèque ne peut parvenir à son destinataire faute de compte bancaire ouvert.

Sam est affublé d’une mère riche et excentrique (Katherine Helmond) qui se fait refaire le visage par un chirurgien, lequel lui tire sa vieille peau pour la rajeunir. Elle n’hésite pas à s’exhiber devant ses amies avec une pompe panthère renversée sur sa choucroute roussie et un babillage précieux autant que ridicule. Elle obtient par faveur du vice-ministre un poste pour Sam auprès de lui au ministère du Recoupement, nom orwellien pour dire inquisition et tortures. Sam est bon fils mais ne veut rien changer à sa petite vie tranquille. Il préfère s’évader en rêve.

Durant son sommeil, il est un grand oiseau blindé volant comme Icare et délivrant la Belle (Kim Greist). Il s’oppose à des géants en armures de samouraïs mais qui ne sont que du vent car du gaz enflammé s’échappe de leurs blessures. En allant porter un chèque de remboursement à l’épouse d’un Buttle enlevé par erreur par les sbires du ministère qui l’ont pris pour Tuttle, le torturent et le tuent, il aperçoit la fille de ses rêves, les cheveux plus courts et en vêtements de camionneuse, mais c’est bien elle. Elle est chauffeuse d’énormes camions qui livrent on ne sait quoi on ne sait où entre les buildings géants de la cité.

Sam la drague impunément et le spectateur se situe de suite du côté de la féministe lorsqu’elle le rembarre et le jette d’un coup de pied hors du camion. Car le mec est un gaffeur de première, enfant gâté maladroit qui ne connait que son désir immédiat : baiser comme dans son rêve. Il est dommage que, de fil en aiguille, il réussisse à la fin, tant son histoire est lamentable et stupidement racontée sans guère d’action ni de morale.

Hors les décors, il n’est rien d’intéressant dans ce film baroque, je m’y suis ennuyé fort et ai fini par éteindre avant la fin. Les acteurs en font le minimum et aucun ne surnage, sauf peut-être la fille. Mais on dit que chez les geeks fans d’originalité, c’est un film « culte ».

DVD Brazil, Terry Gilliam, 1985, avec Jonathan Pryce, Robert De Niro, Kim Greist, Michael Palin, Katherine Helmond, Bob Hoskins, Ian Holm, 20th Century Fox 2003, 2h16, standard €7.64 blu-ray €16.99

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Ray Bradbury, Un remède à la mélancolie

Bradbury est un poète, il l’a montré dans ses Chroniques martiennes déjà présentées. Ce recueil-ci présente 22 nouvelles douces et amères où la tendresse pour les jeunes, les filles et les enfants se montre à chaque page.

Le remède à la mélancolie qui forme la trame de la première nouvelle, est une langueur d’amour. Une jeune fille se meurt au XVIIIe siècle et chaque médecin y va de sa saignée et chaque rebouteux de sa pilule. Les parents n’y comprennent rien, mais c’est normal : « femme, mari, enfants sont sourds les uns pour les autres » p.15. Et c’est une autre jeune fille qui la voit sur le pas de sa porte et surtout un balayeur juvénile aux yeux bleus, qui comprennent de quoi se meurt l’adolescente. La lune devient pleine et les hormones la dépriment. Il suffit que le désir s’assouvisse pour que le mal disparaisse. Ainsi fut fait.

La seconde nouvelle évoque la rencontre d’un artiste américain avec le fameux Picasso sur une plage du sud. Cela revigore en lui le désir de créer, comme une obsession. Une troisième nouvelle décrit un dragon… moderne pour les visiteurs. Une nouvelle dit les affres du départ de la première fusée depuis la terre et l’espèce de crainte superstitieuse que cela provoque en même temps qu’un désir d’infini. Le lecteur trouvera également comment un costume peut faire exister un jeune homme, même s’il est trop pauvre pour l’acheter et doit le partager avec six autres, chacun le portant un soir par semaine. Une certaine fièvre peut être mortelle, un lit matrimonial antique inconfortable générer un enfant, un grenier ouvrir réellement la porte au passé. Le meurtre parfait est décrit dans la nouvelle numéro huit. Le tempérament irlandais offre une drôle de scène de mœurs sur les routes, la nuit. Il vaut mieux conduire en voiture et pas en vélo, une casquette sur la tête contre les chocs, en fonçant pour faire du bruit et avertir, et tous phares éteints pour ne pas hypnotiser ceux qui viennent en face ! Et lorsqu’on découvre une véritable sirène sur la plage, corps de fille nue et queue de poisson ? Faut-il aller acheter 150 kg de glace pour en faire une attraction ou la rejeter à l’eau pour qu’elle vive et continue de faire rêver ? Toute l’Amérique est là dans ce dilemme.

Mars ressurgit par une nouvelle égarée. La planète, vue comme parcourue de canaux remplis d’eau et occupée jadis par une civilisation disparue qui a laissé ses ruines, semble changer les terriens qui l’ont colonisée. Est-ce l’atmosphère, la faible pesanteur, les minéraux de son sol qui alimentent les végétaux cultivés ? Toujours est-il que la peau s’assombrit, le squelette s’allonge et les yeux deviennent dorés. En quelques années, les terriens deviennent différents, martiens. N’est-ce pas ainsi que l’on s’adapte à son environnement ? Ou est-ce la subtile façon que les Martiens ont de se venger ? Car les enfants les premiers ont un irrésistible désir de changer leur prénom et d’appeler les choses par des mots inconnus.

La civilisation n’est pas toujours bénéfique. Elle se résout trop souvent par une guerre que la technologie rend totale. Ce pourquoi les survivants de l’an 2060, après la guerre atomique, détruisent systématiquement les automobiles, font exploser les usines d’avions, refusent de vivre dans des appartements. Une queue s’est formée qui va cracher sur la Joconde comme les musulmans dans le pèlerinage à la Mecque vont lapider Satan. Mais un décret vient de paraître, lu par un héraut à cheval : à cette heure de midi, la foule peut désormais lacérer le tableau afin que toute trace disparaisse. Tom, un jeune garçon ébloui par la beauté de la Joconde, lui arrache son sourire qu’il garde précieusement dans sa main.

Pourtant, la quête dans les étoiles est une nécessité vitale qui pousse l’humanité vers l’éternité. Se reproduire et essaimer est le But, pour survivre à l’infini. Il faut seulement s’adapter ; c’est ce que découvre un Terrien arrivé sur Mars et que sa femme tanne par nostalgie de la Terre.

Le plus beau cadeau de Noël, plus merveilleux que le sapin illuminé de bougies (que la fusée ne peut emporter car trop lourd), n’est-il pas le spectacle de myriades d’étoiles par le hublot ? Un père le croit, un fils le découvre.

Vénus est une planète où il pleut tous les jours. Des enfants de 7 ans n’ont jamais connu que la grisaille, sauf une fillette arrivée trois ans plus tôt de la Terre. Les autres la harcèlent car elle est différente. Lorsque les savants annoncent deux heures de soleil sur Vénus, ils lui disent que c’est un bobard, la saisissent et l’enferment. Elle ne verra pas le soleil sur Vénus, les autres si. Les enfants sont cruels et la maitresse stupide : elle n’a pas compté ses élèves.

Mort à 91 ans en 2012, Ray Bradbury a enchanté la science-fiction par sa fantaisie, sa tendresse, son attention aux êtres avant tout.

Ray Bradbury, Un remède à la mélancolie (nouvelles 1959), Folio 2012, 320 pages, €8.40

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Nolan et Johnson, L’âge de cristal

Paru lors du renouveau de la science-fiction à la fin des années 1960, ce livre assez court (sans la suite) a suscité un film en 1976 puis des séries télévisées. C’est que le monde du baby-boom s’inquiétait, en ces années d’euphorie et de baise pour tous, de la surpopulation. Nous étions 3 milliards dans les années cinquante, nous voici 7 milliards dans les années deux-mille. Les auteurs (qui ne pensent absolument pas aux capotes, stérilets, pilule et autres avortement – signe d’une mentalité puritaine chrétienne américaine avérée), imaginent qu’en 2116 (2274 dans le film) la situation sera si intenable qu’elle aura généré son antidote : la régulation fasciste d’un grand ordinateur.

Car « les jeunes » ont pris le pouvoir, dans la lignée des années soixante et de mai-68 pour les esprits français. Ils décident d’éradiquer tous les « vieux » car ils ont conduit le monde au bord de la catastrophe. Contrairement aux écolos d’aujourd’hui, ils conservent les machines, les ordinateurs, la cybernétique et les fermes sous-marines : elles servent à se libérer du travail.

« Faire » des enfants est un besoin naturel, partons de là. Aussitôt nés, les bébés sont mis en usines maternantes jusqu’à l’âge de 7 ans où ils passent en collèges, jusqu’à 14 ans où ils deviennent « adultes ». Ils n’ont droit de vivre que jusqu’à 21 ans (30 ans dans le film pour des raisons de casting). A chaque période, le cristal implanté dans la paume de leur main droite change de couleur, jaune pour les bébés, bleus pour les adolescents, rouges pour les adultes. Puis noir lorsque le « sommeil » – la mort – doit venir. Ceux qui résistent sont considérés comme Fugitifs et sont traqués par le PS, un organisme policier qui ressemble fort au parti socialiste français selon sa description p.73 (édition Présence du futur 1976) : « Vous les agents du PS, vous vivez de la douleur des autres, du mal, des blessures que vous infligez, du meurtre. Vous détruisez au nom de la survivance des masses et vous ne réfléchissez jamais à l’horreur de tout cela, à cette erreur malsaine ». Marxistes d’hier ou malthusiens du futur sont l’un comme l’autre tellement convaincus de détenir la Vérité qu’ils l’imposent par la contrainte – à fuir !

Mais Logan, le héros qui a donné son titre américain au roman, est un Sandman du PS ; il est autorisé à porter un Revolver pour accomplir sa mission. Après avoir « ensommeillé » nombre de jeunes qui avaient terminé leur temps de vie et refusaient de mourir, il voit son cristal clignoter. Sa fin est proche mais la refuse. Au nom de quoi imposer une fin aux autres ? Lui n’a pas eu d’enfant, alors est-il coupable ?

De fil en aiguille, il va poursuivre un Fugitif qui se fera déchiqueter par une bande de « louveteaux » dans la zone urbaine, des enfants sauvages de 7 à 12 ans drogués à certaines substances pour vivre plus court mais plus intensément ; il va découvrir dans sa main une clé qui le conduira à un Doc, lequel lui livrera une adresse où une fille, Jessica, le contactera et l’invitera à une soirée orgiaque pour parler. Le jeu va consister à se suspendre le long des immeubles pour filmer par les fenêtres aux rideaux non tirés les jeunes couples qui font l’amour. Logan et Jess emprunteront « le réseau » qui court en souterrain sous la terre entière et conduit sur rail des taxis.

Mais Francis, le secrétaire de section PS de Logan, va les traquer, suivant la piste par l’émetteur du Revolver que le Sandman a emporté. D’où les rebonds de l’action qui conduisent le couple sous la mer, dans les glaces, dans les montagnes où est sculpté un gigantesque Sitting Bull, chez les ados gitans qui chevauchent des balais atomiques et adorent violer, torturer et voler, sur le terrain de Fredericksburg où la bataille de 1862 est reconstituée avec des androïdes. Ils veulent rejoindre Ballard, un vieil homme dont une anomalie du cristal fait qu’il reste toujours rouge sans jamais passer au noir, et qui vit dans l’ancienne Washington à plus de 40 ans.

C’est là que Francis les trouvera et que… Mais la fin est digne d’Agatha Christie et je vous laisse la découvrir.

C’est un beau roman onirique décrivant une utopie ratée, celle d’une jeunesse éternelle par le renouvellement incessant d’une génération par une autre tous les vingt ans – seule façon à la planète de pouvoir nourrir tout le monde et aux machines d’assurer un certain bonheur. Ce qui surprend aujourd’hui est l’âge tendre de tous les protagonistes, maîtres du monde à 13 ans, ivres d’hormones et de vigueur physique, tués dès qu’ils atteignent la plénitude humaine qui formait hier, aux Etats-Unis comme en France, l’âge de la majorité. Mais la majorité, c’est la mort : d’où le tropisme « jeune » d’aujourd’hui, qui vient de ces forcenés écrivains et cinéastes des années 1970.

William F. Nolan et George C. Johnson, L’âge de cristal – Quand ton cristal mourra (Logan’s Run), suivi de Retour à l’âge de cristal, 1967, J’ai lu Nouveaux millénaires 2019, 348 pages, €18.00 e-book Kindle €14.99

DVD L’âge de cristal, Michael Anderson, 1976, avec Michael York, Richard Jordan, Jenny Agutter, Roscoe Lee Browne, Farrah Fawcett, Warner Bros 2008, 1h53, standard €8.99 blu-ray €16,39

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A.E. Van Vogt, Ténèbres sur Diamondia

Poursuivant la relecture des œuvres de science-fiction de ma jeunesse, je tombe sur cet opus Van Vogt à la fois étrange et fascinant. Diamondia est une planète lointaine, située à 700 années-lumière de la planète Terre. En l’an 3100 et quelques, elle a été colonisée depuis plusieurs centaines d’années et comprend désormais 500 millions de Diamondiens en plus du milliard d’Irsk, la population indigène. Les humains ont reconstitué l’Italie et la Nouvelle-Naples, sur le modèle anglo-saxon de la Nouvelle-Angleterre, New York et autres New Amsterdam. On vit bien sur Diamondia, le climat est chaud et la mer turquoise, des forêts ont été peuplées d’animaux terrestres, dont les fauves et les daims, et la population pourrait vivre le bonheur en paix.

Mais ce n’est pas le cas car les Irsks ont découvert qu’ils étaient peu à peu « contaminés » par les humains. Leur léthargie heureuse a été bouleversée par mimétisme, par l’agitation constante, les embouteillages monstres et les criailleries (à l’italienne) des colons. La Commission de négociation envoyée par la Terre ne parvient pas à se faire entendre des Irsks, méfiants et à juste raison. Car des Diamondiens « bien intentionnés » veulent – comme dans toutes les colonies – conserver le pays à leur profit et intriguent pour s’allier aux « bons » Irsks contre les « méchants ».

Mais cela ne se passe par comme ça sur Diamondia. Les Irsks, malgré leurs tentacules, glissent avec une vitesse étonnante lorsqu’ils veulent agir et il semble qu’ils puissent communiquer entre eux par télépathie. Il semble même qu’un anneau magnétique autour de la planète soit une « obscurité » capable de focaliser une puissance énorme sur tout ce qui est fait de fer – dont les bâtiments et les véhicules.

L’auteur s’ingénie à contrecarrer tous les plans que se forment les protagonistes. Le colonel Morton, des services secrets terriens, est mandaté avec l’aval de l’ambassadeur pour enquêter sur les pro-Diamondia menés par la belle putain Isolina qui avoue se faire vingt mâles par mois. Mais il cligne des yeux trop souvent et s’évanouit de temps à autre. Une puissance prend alors le pas sur son esprit dans l’obscurité et lui s’aperçoit qu’il peut entrer dans les esprits des autres, même des Irsks ! Dont un certain Lositeen, gardien d’une arme irsk dont les autres voudraient bien prendre le contrôle pour « éliminer » radicalement tous les humains perturbateurs de la planète.

Le lieutenant Bray, du même service, aidera le colonel Morton, mais le capitaine Mariott semble faire cavalier seul. Et s’il désirait le pouvoir pour lui tout seul ? Les Irsks sont fascinants car ils conservent leurs morts et une étrange entité lumineuse plus grande qu’un homme et entièrement transparente, apparaît parfois aux moments cruciaux.

Le livre peine à débuter puis s’emballe dans une action qui rebondit sans cesse et laisse sans solution à la fin. Sauf qu’une paix peut être entrevue et la cohabitation des êtres aussi différents que les humains et les Irsks envisagée autrement que par la mort du demi-milliard d’hommes, de femmes et d’enfants venus de la Terre.

Mais est-ce une réalité vécue ou une histoire écrite ? Car le lieutenant Bray se pique d’écrire des histoires et le colonel, à qui il fait la conversation dans la voiture, cligne des yeux et tombe un moment dans l’inconscience lorsqu’il évoque le sujet.

A.E. Van Vogt, Ténèbres sur Diamondia (The Darkness on Diamondia),1972, J’ai lu SF 1974, 247 pages, €4.90

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Seven Sisters de Tommy Wirkola

Dans ce salmigondis américano-belgo-britannico-français cru, violent et édifiant et au titre faussement anglophone (le vrai n’est pas celui-là), est présentée une tendance carrément fasciste de l’idéologie écolo. Il s’agit de la domination d’une élite croyante en « la planète » qui sait mieux que vous ce que la Déesse veut car elle lui a susurré à l’oreille.

Nous sommes en 2043, dans une génération d’ici. La terre supporte trop d’habitants pour ses ressources et son climat, il faut donc les réduire. Evidemment par la force puisque « les gens » ne sont pas raisonnables mais adorent baiser et que « le peuple » ne sait jamais ce qu’il fait (tous les dictateurs le croient). Stérilisation, pilule, exhortations des religieux ayant viré leur cuti nataliste, avortement – rien de ce qui pourrait neutraliser la bombe P (pour Population) n’est pris en compte dans ce thriller de science-fiction primaire mais efficace.

Est donc instaurée d’une main de fer d’Etat la politique de l’enfant unique assurée par le Bureau d’Allocation des Naissances, politique plus radicale encore qu’en Chine au XXe siècle. Même les plus maolâtres n’avaient pas osé : tout enfant supplémentaire est impitoyablement enlevé à ses parents quel que soit son âge et « cryogénisé » pour le futur, lorsque la planète aura retrouvé un équilibre. Un mensonge, évidemment : les petits sont purement et simplement incinérés, éradiqués, éliminés en four crématoire ! Une politicienne qui se pare du titre de « docteur » assure la promotion de cette façon de faire hygiénique et efficace. Nicolette Cayman dont le nom signifie à la fois mâle et caillou, non sans un certain relent de lobby élitiste (Glen Close), ne sourit jamais des yeux, elle grimace de la bouche, en politicienne aguerrie au mensonge (houps ! à la « vérité alternative », celle qu’on a besoin de croire selon Tromp). Les enfants surnuméraires vivront mieux plus tard ? Feignons de l’accepter, après tout c’est pour leur bien.

Il se trouve qu’en cette année 2043, avec les saloperies chimiques qu’on avale dans la bouffe et les saloperies non moins chimiques qu’on respire dans l’atmosphère, la génétique est passablement déréglée et les fausses couches, les malformations ou les naissances multiples ne sont pas rares. Terrence Settman (Willem Dafoe) voit sa fille accoucher de… sept petites filles ! Comme le nombre de jours que Dieu usa pour créer le monde, mais aussi les sept péchés capitaux. La bible n’est jamais loin pour séduire les spectateurs anglo-saxons. Mais cela tue la génitrice et le grand-père se trouve face à son destin. Il commence méthodiquement à nommer chacune, selon l’ordre de sa sortie de l’utérus, du nom d’un jour de la semaine. Il les élève en secret, n’en faisant paraître qu’une à la fois chaque jour de la semaine, au seul nom officiel de l’enfant unique déclaré de la famille, celui de leur mère Karen (Clara Read en multipliée). Et chaque soir, une réunion est organisée avec toutes les petites filles pour que celle qui est sortie puisse dire aux autres tout ce qui lui est arrivé, permettant à la suivante de poursuivre son rôle sans à-coup.

Lorsque l’une d’elle transgresse les règles, sortant en catimini pour faire du skate alors que l’une de ses sœurs est elle-même de sortie, elle tombe et se blesse à la main. Il faut l’amputer d’une phalange – donc amputer chacune des autres ! C’est ça où la mort (houps ! la « cryogénisation » pour le futur, restons politiquement correct !). La leçon – très américaine – est apprise : contre l’Etat et ses aberrations, vivons cachés, en clan familial comme au temps des pionniers, avec nos propres règles.

Cela dure trente ans, jusqu’en 2073. « Karen Settman » (Noomi Rapace en surmultipliée) est devenue cadre dans une banque intitulée EuroBank, signe que le film est multiculturel (sous domination américaine). Son collègue et rival Jerry (Pål Sverre Hagen) la drague mais « elle » ne veut pas ; si chacune des filles a sa personnalité, certaines ne sont pas attirées par le sexe mais surtout la vie en commun avec un homme leur est impossible, ce serait reléguer les autres sœurs dans l’appartement à jamais. Dans la semaine, la fille dont le prénom est celui du jour endosse la robe de banquière, la perruque noir corbeau, se maquille en rouge vif et se perche sur ses hauts talons pour aller au bureau. Jusqu’au jour où l’une d’elle, la plus hardie, décide de rompre le pacte commun…

C’est le début de la fin, que le grand-père ne verra pas parce qu’il est décédé avec le temps. Un soir, Lundi ne rentre pas et les filles s’interrogent : que faire ? Mardi décide d’aller au travail comme si de rien n’était. Au travail, tout se passe bien mais, lorsqu’elle sort, le véhicule noir aux vitres obscures (mélange de 4×4 du FBI, de berline nazie et de corbillard) la cueille. Elle est arrêtée et emmenée au Bureau d’Allocation des Naissances. Cayman l’attend, elle sait tout et lui apprend que sa sœur est en cellule. Elle ordonne à ses sbires d’aller tuer toutes les autres. Le spectateur comprendra pourquoi elle en garde deux et pas sept.

A l’aide d’un œil arraché à la prisonnière (beurk !), les flics zombies « obéissant aux ordres » comme des fonctionnaires zélés du IIIe Reich, avec à leur tête un technocrate en costume cravate à l’américaine, impitoyable autant que sadique, neutralisent les sécurités de l’immeuble, tuent d’une balle dans la tête le gardien (comme par hasard noir) et montent à l’appartement où ils se préparent à faire un massacre avec leurs armes à reconnaissance digitale (seul celui dont les empreintes sont reconnues peut actionner l’arme). Cela ne se passe pas comme ils l’avaient prévu et les filles, qui se sont entraînées durant des décennies contre une attaque, parviennent à les tuer tous, non sans en laisser une sur le parquet : Dimanche, crevée au ventre par un couteau de cuisine (un genre d’avortement primaire pour les agents entraînés).

Les sœurs supputent que la trahison vient de Jerry, frustré de ne pas parvenir à baiser et qui vient de se voir souffler une promotion sous le nez au profit de Karen Settman. Mercredi, car c’est son jour, va chez lui pour en apprendre un peu plus. Jerry ne soupçonne rien des jumelles mais a soutiré du système informatique un contrat préparé par ladite « Karen Settman », sa collègue. Il initie un versement illégal d’une grosse somme au profit de la campagne politique de Nicolette Cayman. Comme Jerry est surveillé par les agents du Bureau sur ordre de la politicienne, il est tué par un sniper depuis l’appartement en face et Mercredi doit fuir. Elle se fait aider de ses sœurs à l’appartement, qui la guident pour trouver des portes de sortie. Mais, comme elle hésite trop à sauter d’un toit à l’autre, le chef des agents la tue d’une balle et la précipite dans le vide. Sur les sept, il n’en reste que trois à la maison – un vieil immeuble roumain au tournage.

C’est alors que l’on sonne à la porte… C’est un agent du Bureau, mais tout seul. En fait, Adrian, grand mec musclé (Marwan Kenzari), est tombé amoureux de Lundi, seul jour de son service au contrôle. Samedi se fait passer pour elle sous le prénom générique de Karen mais elle n’a pas la perruque et Adrian découvre une blonde aux cheveux mi-long à la place d’une brune en catogan. Qu’à cela ne tienne, il l’emmène chez lui et ils font l’amour longuement. Samedi, avant de se faire déflorer, profite du broutage de chatte préliminaire pour connecter son bracelet d’identification au sien et ouvrir l’accès au central du Bureau pour les deux sœurs actives. Elles apprennent ainsi où est détenue Lundi.

Mais le Bureau a des espions partout, notamment des caméras de surveillance et des détecteurs numériques. Il investit l’appartement d’Adrian, parti au travail, et abattent en live Samedi d’une balle dans la tête. Les deux sœurs ont tout vu grâce à la caméra bracelet de leur jumelle. Le film n’est pas avare de violence crue et brutale, les tueries ont lieu en direct et sans prévenir, les états d’âme sont réduits à néant et l’obéissance aveugle aux ordres un principe. L’Administration ne réfléchit pas, elle exécute ; tuer une femme ou un gosse est un travail comme un autre à condition qu’il y ait des « ordres ». Toute conscience a disparu, les nazis n’avaient pas inventé mieux.

Comme le Bureau attaque à nouveau l’appartement, Jeudi fuit et Vendredi reste ; elle a toujours été la plus intello, la plus timide, la plus renfermée sur le cocon. Elle fait exploser l’appartement en usant du micro-ondes et du robinet à gaz, neutralisant l’équipe d’agents, sauf l’inoxydable chef sans pitié évidemment resté en retrait et muni d’un gilet pare-balles. Jeudi avoue tout à Adrian et ils décident d’infiltrer le Bureau pour délivrer Mardi.

La politicienne se voit déconsidérée en direct, la caméra de bracelet de Jeudi ayant enregistré le processus de « cryogénisation » des enfants au Bureau d’Allocation des Naissances : on y voit nettement une fillette cramer. Cayman encourt la peine de mort mais elle persiste et signe, en vraie croyante du Savoir : There is No Alternative, le seul salut possible de l’Humanité est de zigouiller les gamins en trop.

Surtout les filles dirait-on (comme en Chine) : on ne voit aucun petit garçon dans le film. Et les sbires exécutants sont très souvent nègres ou basanés, aux ordres de porteurs de noms à consonance juive… qui usent du four crématoire envers les superflus. Tout cela est un peu douteux mais subliminal ; le spectateur lambda n’ira pas aussi loin et s’arrêtera à l’action, très efficace même si elle est parfois assez invraisemblable (la chute de trois étages sur le dos dans une benne d’acier vide, par exemple). Et Noomi « Rapace » mérite bien son surnom, très sexy pour allumer les mâles, même à coup de rangers quand ce sont des « méchants ». Avec une très bonne musique du générique de fin sur la chanson Fire !

Lundi et Jeudi se sont battues et la première révèle avant de mourir qu’elle est enceinte : elle attend des jumeaux. Pour les protéger, elle a trahi ses sœurs. Après des manifestations monstres, la loi sur le contrôle des naissances est abrogée et les embryons de Lundi sont placés en incubateur artificiel. La dernière image montre d’innombrables bébés en couveuses, laissant filtrer l’idée qu’au fond, le contrôle des naissances est peut-être la bonne solution.

Mais probablement pas comme ça. Le fascisme écolo est une dictature autoritaire comme une autre ; il consiste, comme toutes les dictatures, à vouloir faire le bien du « peuple » malgré lui parce qu’il le trouve niais et inapte à comprendre.

DVD Seven Sisters (What happened to Monday ?), Tommy Wirkola, 2017, avec Noomi Rapace, Willem Dafoe, Glenn Close, Marwan Kenzari, Pål Sverre Hagen, Warner Home Video 2017 avec bonus sur les effets spéciaux et entrevue avec Noomi Rapace, 1h58, standard €9.99 blu-ray €14.04

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Robert Silverberg, La tour de verre

« Deux siècles et demi avaient passés depuis que l’homme s’était arraché à pour la première fois à sa planète mère » p.34. Nous sommes vers l’an 2200 après Jésus et, « vers la fin du XXe siècle, il y avait eu une réduction considérable de la population humaine. La guerre et l’anarchie générale avaient fait mourir des centaines de millions d’humains en Asie et en Afrique » p.61. Le déclin de la population avait été accompagné par l’essor des machines dans tous les travaux, les masses sans talents s’étaient lassées de se reproduire et donc, par sélection naturelle, « les intelligents avaient hérité de la Terre ».

Siméon Krug est un milliardaire mégalomane. Il a commencé dans un hangar après avoir quitté l’école, comme tant de futurs entrepreneurs à l’américaine ; puis il a perfectionné le robot et inventé l’androïde. Sa multinationale a fait fortune et une nouvelle ambition est née : répondre au message des étoiles. Un mystérieux blip-blip régulier provient en effet d’une étoile lointaine située à 300 années-lumière de la terre, soit 620 ans de voyage galactique.

Krug décide donc de doubler le vaisseau spatial par une tour gigantesque, construite dans la toundra sibérienne pour éviter les effets secondaires à la population alentour. Cette tour de verre, qui abritera un émetteur d’ondes tachyon (qui restent hypothétiques dans la physique de l’époque contemporaine), permettra de répondre beaucoup plus vite que la lumière et de prendre ainsi contact avec une autre forme de vie intelligente dans l’espace.

Mais, à trop regarder le ciel, le sage tombe dans le précipice ouvert sous ses pieds. Krug a inventé les androïdes et leur succès a été tel qu’ils sont devenus plus nombreux que les humains. Ces « machines » sont faites de chair et de sang, d’ADN amélioré pour leur donner des capacités surhumaines dans certains cas. Il en existe trois classes, A, B et C comme les grades de l’Administration française : les Alphas, les Betas et les Gammas sont comme nos inspecteurs, contrôleurs et agent. Les Gammas sont cons mais musclés ; ils exécutent et obéissent aux ordres, pour le reste ils se vautrent dans les plaisirs bêtes. Les Betas sont les intelligences limitées qui contrôlent et exécutent les programmes simples. Seuls les Alphas sont de quasi humains, parfois mieux doués car peu soumis aux émotions, même sexuelles.

Le multimilliardaire a un fils de trente ans, Manuel (qui veut dire Dieu est avec nous en hébreux). Il pâtit de l’ombre autoritaire de son père et vit en play-boy, échangeant son âme avec ses amis dans des stages techniques à la mode, vivant bien avec sa femme-enfant plate et toute en os malgré sa vingtaine, possédant physiquement une maitresse à Stockholm à ses heures de loisir. Car le transmat permet de se désintégrer ici et de se réintégrer instantanément d’un bout à l’autre de la planète. On dort en Ouganda avant d’aller se baigner en Californie et de baiser en Suède puis de finir la soirée avec des amis à Hongkong.

Les Alphas espèrent être un jour reconnus comme les égaux des hommes, les Enfants de la Cuve égaux aux Enfants de la Matrice, encore que les Enfants de l’Eprouvette (les ectogènes entre les deux) les voient d’un œil jaloux. Car les androïdes sont tellement efficaces que les humains s’ennuient et ne cherchent que le plaisir sans les corvées ni l’effort. Beaucoup d’entre eux ne font pas d’enfants, surtout ceux dont les capacités économiques et culturelles sont limitées ; les autres en font peu car il faut les élever, même si les nounous androïdes se chargent de presque tout ; d’autres enfin ne veulent pas subir les nausées de la grossesse, les douleurs de l’accouchement ou l’ennui de la gestation et ils copulent en éprouvette. D’où ce sentiment des Enfants de l’Eprouvette de n’être pas vraiment à l’égal des Enfants de la Matrice mais infiniment supérieurs aux Enfants de la Cuve.

Une religion secrète a été créé par les androïdes Alphas pour adorer « Krug », vu comme le démiurge, le dieu créateur. Des chapelles sont montées sur tous les chantiers, toutes les usines et dans tous les quartiers pour convier Alphas, Betas et Gammas à venir prier Krug et chanter en commun. La ferveur de cette foi finira-t-elle par faire fléchir la volonté du Créateur ? La bible androïde, diffusée par cubes de communication, reprend les versets de la Bible chrétienne et fait référence aux épreuves voulues par Jéhovah pour son peuple élu lorsqu’il l’a exilé en Egypte. Après le temps d’épreuve viendra celui de la Terre promise et l’esclavage prendra fin.

Krug ne veut rien voir de tout cela ; pour lui les androïdes sont des machines qu’il a imaginées et créées en usines, ce ne sont pas des humains mais des objets. D’ailleurs, elles peuvent baiser et y prendre du plaisir mais ne se reproduisent pas. C’est par le fils Manuel que les Alphas vont tenter de passer pour atteindre la conscience de Krug et lui faire changer d’avis. Car sa maitresse Lilith (la démone de la Bible, qui baisait Adam avant qu’Eve fut créée) est une androïde Alpha. Manuel est amoureux d’elle plus que de sa femme car elle est moins infantile et plus forte. Même si Krug veut un petit-fils, Manuel ne se prive pas de prendre son plaisir et envisage même le « mariage ». Si l’on promeut aujourd’hui le mariage « pour tous », il n’est pas encore question de se marier avec un objet et Robert Silverberg est très en avance pour son temps.

Krug est-il atteint de démesure comme ce vieux Juif qui inventa le Golem dans les bas-fonds de Prague ? L’être humain est-il dépassé par ses inventions lorsqu’elles lui ressemblent trop ? L’idéologie religieuse permet-elle de supporter son sort s’il n’est vu que comme transitoire ? Créer la conscience oblige et nul ne joue à Dieu impunément – pas plus qu’à devenir père. « On est responsable de ce qu’on apprivoise », disait le renard au petit Prince, et mettre au monde une création, enfant ou androïde, est une responsabilité morale. On lui doit l’amour et la protection pour son plein épanouissement, le respect de sa personnalité sous peine de chaos moral et de violence bestiale.

Krug voit loin, mais mal de près. Il vise l’étoile NGC 7293 mais ne distingue pas ce qui se passe dans l’esprit de Thor Watchman, l’Alpha chef de son chantier de construction pour la tour de verre. Rien ne se passera comme il l’avait prévu, signe que « dieu » n’est pas omniscient ni omnipotent quand il est issu de la chair.

Robert Silverberg, La tour de verre (Tower of Glass), 1970, Livre de poche 2003, 317 pages, €7.60 e-book Kindle €7.49

Les pages indiquées dans le texte sont celles de l’édition Pocket 1986

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Lester Del Rey, Le onzième Commandement

Del Rey a une œuvre à rallonge, comme son nom complet qui est Ramon Felipe San Juan Mario Silvio Enrico Smith-Heathcourt-Brace Sierre y Alvarez del Rey y de Los Uerdes. Rien que pour cela, il vaut le détour. Je me souviens qu’il était apprécié dans mon adolescence pour traiter des thèmes à la mode (centrales nucléaires, extraterrestres, Dieu…). Le Onzième Commandement se focalise sur l’Eglise elle-même, catholique éclectique – évidemment américaine – après la Bombe qui a ravagé le monde avant l’an 2000.

Car cet auteur, né en 1915 tout bêtement dans le Minnesota malgré son patronyme, est fermement américain. Le pays sera le sauveur de l’humanité, rien que ça. Et avec son pape catholique. L’anti-pape, disent les Européens dont les cardinaux survivants en ont élu un vrai à Rome et sont appelés les Romanoches, avec ce mépris arrogant des Yankees pour ceux la vieille Europe. Il est vrai que, comme en 14 et en 40, ces bâtards d’Européens se sont foutus sur la gueule par bombes nucléaires interposées. C’était « un accident », dit-on. Toujours est-il que la planète s’en trouve contaminée et que chacun désormais reste sur son continent : les Européens dans leur misère, les Asiatiques dans leur païennerie, les Africains minés par la famine, les maladies et l’islam, ce qui font trois bonnes raisons de les ignorer. Ne restent que les Amériques, évidemment dominées par celle du nord autour de New City, l’ex New York.

Nous sommes en 2190 et les humains dès avant la Bombe ont réduit la planète surexploitée à une suite de déserts car « le droit de l’affamé technologique à sa juste part d’énergie et de matières premières » (p.194) n’a pas résisté aux milliards d’êtres de la démographie sans limites. Les plus doués sont partis sur Mars et ont coupé les ponts avec la Terre ; ils poursuivent la civilisation sans s’encombrer des miséreux et des ratés génétiques. Ne reste, comme structure sociale, que l’Eglise…

Avec pour foi le fameux Onzième Commandement qui est de copuler comme des bêtes pour « croître et multiplier », ce que Dieu a dit à Adam et répète plus ou moins à Moïse après l’avoir susurré à Noé. Des « fêtes » sont organisées pour faire se rencontrer les couples, sous le saint patronage des chastes curés et lors de processions de la Vierge ! Vous ne voyez pas la contradictoire hypocrisie ?

Boyd le voit, jeune homme qui vient de Mars, largué par un vaisseau automatique qui l’a exilé définitivement pour gènes déficients. Le grand et blond Boyd Jensen a suivi des études de biologie jusqu’au master 1 (comme on dit aujourd’hui) et connait très bien la manipulation des cellules. Ce n’est pas le cas sur la terre, où les curés se réservent tout ce qui touche à la vie – sauf la copulation. « Des flopées de prêtres célibataires, des nuées de moines et de nonnes célibataires, qui font vertu de leur célibat et viennent ensuite vous prêcher leur Onzième Commandement en criant au péché si l’on ne se conduit pas tout le temps comme un animal en rut ! Bandez et baisez si vous ne voulez pas perdre votre âme ! La voilà la véritable devise de cette fameuse Eglise éclectique catholique américaine ! » p.119. Boyd verra à la fin de son aventure que ce Commandement quasi soixantuitard n’est pas si contradictoire que cela avec le Dessein de Dieu, mais vous le découvrirez bien assez tôt.

En attendant, c’est en enfer que se retrouve le jeune Martien élevé dans la culture et le savoir. New City n’est qu’une suite de taudis hors églises et bâtiments officiels protégés. Des bandes de gosses pieds nus en haillons poursuivent des rats pour les bouffer, des malfrats attaquent les passants isolés et les seuls transports sont en pousse-pousse, le train à vapeur qui roule sur route (l’acier est trop précieux pour faire des rails) est réservé aux aliments extraits de la mer dans des fermes souterraines. La levure, manipulée, fabrique l’alcool qui sert à s’éclairer car nulle goutte de pétrole ne peut plus être retirée. C’est justement sur une levure instable que Boyd est affecté comme préparateur. Comme il est moins con que la moyenne des dix milliards de Terriens, il réussit aisément à la stabiliser et son monseigneur d’accueil en fait part au Saint-Père, lui-même biologiste. Boyd va être promu et lutter notamment contre un virus invasif qui fait passer les algues alimentaires du statut de végétal à celui d’animal et qui croquent les végétales résistantes. Là encore il va réussir. Mais, lorsqu’il voudra aider Hélène, la fille pas très belle qui a perdu un bébé monstre pris par les curés et que son mari a quitté, il va se trouver en butte à tout le pouvoir contraignant de l’Eglise. Il lui faudra l’absolution du pape américain pour s’en sortir et partir, nouveau pionnier, vers l’Australie où un prophète aveugle prêche la croisade contre les Jaunes. Mais pour cela, il devra vaincre la peste.

La théocratie reste-t-il le seul régime viable en cas de crise majeure ? L’Eglise catholique peut-elle retrouver la place qui fut la sienne de l’an mille à l’an 1950 ? Le progrès est sur Mars et l’obscurantisme sur la Terre – mais est-ce bien le cas ? L’Evolution – sans parler de Dieu – ne trouve-t-elle pas toutes les failles pour son Projet obstiné de prolifération par essais et erreurs ? Ce sont toutes ces interrogations qui surgissent de ce roman d’action qui se lit bien, captivant et provoquant de salutaires réflexions, à l’heure où l’écologisme apparaît comme la nouvelle religion de notre siècle, bien au-delà de sa validité scientifique ou de bon sens.

Lester Del Rey, Le onzième Commandement (The Eleventh Comandment), 1970, Livre de poche/Opta 1977, 315 pages, occasion €2.46

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L’effet papillon d’Eric Bress

Evan est un petit garçon de sept ans des années 1980 (Logan Lerman), joli avec ses cheveux dans le cou et sa médaille qui brinquebale sur sa poitrine (12 ans au tournage !). Mais il sidère sa maîtresse lorsqu’il se dessine en meurtrier. Il a des trous de mémoire et ne se souvient pas qu’il ait fait un tel dessin. Sa mère (Melora Walters) a peur qu’il n’ait en lui les gènes de la folie de son père, interné en hôpital psychiatrique. Elle lui fait passer un scanner cérébral, qui ne révèle rien de particulier mais le docteur conseille de lui faire tenir un journal des tous les faits de sa journée pour raviver sa mémoire. Ce journal se révélera crucial par la suite.

Un jour, elle part pour l’emmener chez un copain lorsqu’elle le trouve dans la cuisine, un couteau à la main : il ne se souvient pas pourquoi. Puis il part joyeux retrouver son copain Tommy (Jake Kaese, 10 ans au tournage) et surtout sa sœur Kaleigh – prononcez kèli – (Sarah Widdows, 9 ou 10 ans) dont il est amoureux. Mais oui, on peut être amoureux à sept ans ! Sauf que le décalage entre l’âge de la fiction et l’âge réel des acteurs pose problème ; il n’est guère réaliste.

Le père, George (Eric Stoltz), boit du bourbon et, un brin éméché, décide de tourner un film avec Evan et Kailegh, suscitant la jalousie de son fils Tommy. Il s’agit de l’histoire de Robin des bois, lorsqu’il revient trouver sa fiancée. Là, autre trou de mémoire, Evan se réveille nu devant la caméra et ne se souvient pas pourquoi. On ne voit guère que le haut d’une épaule de profil (ce pourquoi le film est interdit aux moins de 12 ans pour ne pas leur donner de mauvaises idées).

Six ans plus tard, les 13 ans ont constitué une petite bande des quatre avec Tommy (Jesse James, 15 ans au tournage) et Kaileigh (Irene Gorovaia, 15 ans au tournage), le gros Lenny (Kevin Schmidt, 16 ans au tournage) et Evan (John Patrick Amedori, 17 ans au tournage) – qui porte toujours sa médaille, un peu plus court sur la gorge. Tommy, infernal, non seulement fume et fait fumer les autres en rébellion, mais déniche une cartouche de dynamite que son père cache dans le sous-sol. Rien de mieux que, pour se marrer, l’allumer pour faire sauter la boite aux lettres ridicule de narcissisme d’un riche voisin qui a représenté la maquette de sa maison. Tommy a eu l’idée, Lenny a été la déposer et Evan l’a allumée à l’aide d’une cigarette retardateur (ce pourquoi le film est interdit aux moins de 12 ans pour ne pas leur donner de mauvaises idées). Attentionné à son aimée, Evan met les mains sur les oreilles de Kailegh et, là, autre trou noir de la mémoire. Il se retrouve dans les bois, fuyant avec les autres, sans savoir ce qui s’est passé.

C’est alors que Tommy, toujours jaloux d’Evan parce qu’il aspire l’amour de sa sœur qui aurait dû lui être destiné après la séparation de ses parents, devient violent. Il se venge en faisant griller le chien d’Evan, Croquette, enfermé dans un sac et arrosé de White-spirit (ce pourquoi le film est interdit aux moins de 12 ans pour ne pas leur donner de mauvaises idées), il tabasse Evan et Kaileigh avec un poteau de clôture. Evan s’évanouit et a un autre trou de mémoire. En fait, à chaque fois que la situation le dérange, il s’évade ailleurs.

Sept ans plus tard, le voici à l’université (Ashton Kutcher, 26 ans), médaille au cou, dans la chambre d’un gros punk odorant et baiseur, Thumper (Ethan Suplee) – je me demande pourquoi il a un tel tropisme pour les gros, est-ce du politiquement correct 2004 ? Tommy (William Lee Scott) a été interné en maison de correction et vient juste d’en sortir. Kaileigh (Amy Smart) est devenue serveuse un peu pute dans un bar de la ville où les clients lui pelotent les fesses ; lorsqu’Evan la retrouve pour lui poser des questions sur les absences qu’il a eu en son enfance, elle le rejette puis se suicide. Lenny (Elden Henson), dépressif, se concentre sur ses maquettes d’avion et ne quitte plus sa chambre. Evan prépare un mémoire sur la mémoire (mais si on peut tautologiser !) et reprend ses carnets intimes, tenus sur ordre du médecin depuis l’âge de 7 ans. Les relire suscite parfois des flashs – et il ne tarde pas à se retrouver dans les situations dont il ne se souvient plus.

Il s’aperçoit alors que, comme son père, il a le don de revivre le passé. Il veut sauver Kaleigh, la seule fille qu’il n’ait jamais aimée, mais il va découvrir que ce pouvoir puissant est incontrôlable : s’il change la moindre chose, il change tout (sous-titre du film). Car l’homme n’est pas Dieu et c’est péché d’orgueil de croire pouvoir réécrire ce qui est écrit. Le monde est un chaos physique dans lequel une condition initiale change tout, tel est l’effet papillon, dont le battement d’aile à un bout de planète peut susciter un ouragan dans l’autre.

En changeant le tournage du film pédopornographique de George, Evan va sans doute sauver Kaileigh mais pousser Tommy aux extrémités – car le père reporte ses attouchements et plus sur son fils aîné – et se battre une fois étudiant avec Tommy et le tuer, ce qui va le conduire en prison, loin de l’amour de Kaleigh. En changeant l’épisode de la cartouche de dynamite, Evan va sans doute éviter l’accident qui a traumatisé les autres mais perdre les deux avant-bras et l’amour de Kaleigh, qui lui préfère Lenny. En changeant la scène de violence de Tommy avec Croquette, Evan va sauver le chien et amender Tommy mais faire de Lenny un meurtrier et de Kaleigh une junkie sur laquelle tous les mâles peuvent passer pour 50$ (tarif 2004, ce pourquoi le film est interdit aux moins de 12 ans pour ne pas leur donner de mauvaises idées)… Ce don est le signe de Satan, ce pourquoi son père, qu’il voulait ardemment voir lorsqu’il avait 7 ans, a tenté de l’étrangler devant les surveillants avant d’être abattu d’un coup de massue. Evan se souvient dès lors pourquoi son père a voulu le tuer.

Mais, en bon Américain, il ne renonce pas ; pour lui, idéaliste yankee, les bonnes intentions finissent toujours par être reconnues par la Providence car le sentiment d’être dans le vrai entraîne la vérité (Trump ne dit au fond pas autre chose, ce pourquoi le film est interdit aux moins de 12 ans pour ne pas leur donner de mauvaises idées). Dans un dernier effort, traqué par les psys dans l’hôpital où il a réussi à quitter sa chambre, il se remémore sa première rencontre avec Kaleigh grâce aux films de famille que sa mère lui a apportés. Il sacrifie cette fois l’amour de sa vie à l’équilibre de tous : il lui susurre à l’oreille qu’elle est horrible et qu’il ne veut plus jamais la voir – à 7 ans (ce pourquoi le film est interdit aux moins de 12 ans pour ne pas leur donner de mauvaises idées). Mais la fin (celle du cinéma) voit Evan et Kaleigh se croiser huit ans plus tard encore dans les rues de Manhattan : tout va-t-il une fois de plus basculer ?

Une histoire de science-fiction sur les paradoxes du temps, écrite pour l’Amérique du début des années 2000. Peut-on réparer ses erreurs ? Quelles sont les bifurcations prises au hasard qui ont tout fait changer ? Et si l’on pouvait revenir sur le passé, quelles en seraient les conséquences ? Le découpage en allers et retours sur les différentes périodes donnent au film un suspense intéressant, la réalité des choses n’étant dévoilée que petit à petit, éclairant la suite. Les acteurs sont bien choisis, même si leur âge biologique contraste trop fortement avec leur âge de fiction. Evan ne peut pas avoir 7 ans, pas plus que 13, car un garçon de cinq ou quatre ans plus vieux ne saurait avoir les mêmes réactions. Malgré cet inconvénient, peut-être dû là encore au politiquement correct sexuel (à 7 ans) et délinquant (à 13 ans), les enfants ressemblent de façon plausible aux personnages de 20 ans. C’est surtout l’Amérique des banlieues moyennes qui est filmée dans ses contradictions : une façade de brave gars peut cacher un pervers sexuel, un garçon déterminé un sadique incontrôlable, une pure jeune fille une putain en puissance. Le destin bat les cartes mais chacun doit jouer avec et nul démiurge ne viendra l’aider.

Ce qui oblige à examiner à chaque fois les conséquences de ses actes. Le film est un hymne à la responsabilité, seule condition de la liberté. Aimer ne suffit pas, contrairement à ce que répandent les niaiseries chrétiennes ; il faut encore assumer son amour (pris au sens large de tout attachement) et aller au-delà des apparences pour « sauver » le bon en chacun. Ainsi construit-on son karma, le cycle des causes et des conséquences liées à l’existence. Dans l’Amérique des années post-2001, il était en effet urgent de s’interroger sur ses actes et sur leur bonne conscience aux conséquences incalculables !

Le DVD présente la version cinéma, différente de celle de la Director’s cut dans laquelle des fins alternatives sont proposées, comme si l’opinion devait choisir exclusivement celle qui lui plaît.

DVD L’effet papillon (The Butterfly Effect), Eric Bress et J. Mackye Gruber, 2004 – interdit aux moins de 12 ans – avec Ashton Kutcher, Amy Smart, Logan Lerman, Eric Stoltz, Ethan Suplee, Elden Henson, William Lee Scott, Melora Walters, John Patrick Amedori, Irene Gorovaia, Kevin Schmidt, Jesse James, Sarah Widdows, Metropolitan Video 2005, 1h49 plus bonus, standard 9.28€ blu-ray 14.99€

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Van Vogt, A la poursuite des Slans

Jommy a neuf ans lorsque son père se fait descendre et que sa mère, traquée, lâche sa main dans la foule et lui demande de se débrouiller. Elle meurt à son tour sous les balles de la police. Car Jommy, comme ses parents, est un Slan, un produit mutant de la race fondée par Samuel Lann, en abrégé S. Lann, d’où « slan ». Et ces mutants sont considérés comme hostiles aux humains « normaux », rendant monstres des bébés et ayant le pouvoir de lire les pensées.

Ecrit en 1940 alors que la Seconde guerre mondiale débutait, Van Vogt, qui n’est pas juif, a probablement pensé aux Juifs traqués à qui l’on reprochait en Europe leur supériorité intellectuelle, de sacrifier des bébés chrétiens et leur complot de Sion. Comme les Juifs se reconnaissent à leur nez et aux lobes de leurs oreilles qui les font ressembler à Satan, dit-on, les Slans se reconnaissent aux deux petites cornes munies de vibrisses de chaque côté de leur tête. Mais Van Vogt a dit qu’il s’était plutôt inspiré de la biographie d’un ours.

Car le gamin échappe à ses poursuivants en s’agrippant d’abord au coffre à pneu d’une voiture de l’époque avant de se couler par un trou de mur puis d’être pris par « Mémé », une vieille actrice décatie et soularde qui a besoin d’un Slan pour l’entretenir : il vole pour elle de menus objets et de l’argent – puisqu’il peut lire la combinaison des coffres dans l’esprit des comptables du coin. C’est ainsi qu’il peut grandir et atteindre l’âge de 15 ans.

Il est alors assez mûr pour obéir à ce que son père, véritable Einstein, lui a implanté enfant par hypnotisme : découvrir les papiers sur ses recherches et son arme secrète, à n’utiliser qu’en dernier ressort. Il ne vitrifiera, parce qu’il est surpris la main dans le coffre à secrets paternels, que trois hommes dans toute sa jeunesse. Car le Slan n’est pas un monstre égoïste avide de domination comme le veut la propagande, mais un sur-humain foncièrement pacifique qui a une curiosité sans borne pour les secrets de la matière. Van Vogt nous révèle que la démocratie ultime est le partage des pensées sans aucun contrôle ; en toute transparence, chacun voit ce que l’autre croit ou craint et peut échanger instantanément avec lui pour rectifier ses erreurs ou les rassurer. Seule la peur conduit à la guerre.

C’est justement après une grande guerre sur la Terre que l’espèce humaine s’est mise à muter, une part devenant stérile, une autre engendrant des monstres. Comme la nature a horreur des échecs, elle a accéléré les mutations et a donné naissance – naturellement – aux Slans. Samuel Lann n’a fait que constater la naissance de ses propres triplés, deux filles et un garçon, qu’il a accouplé lors de leurs 17 ans pour engendrer la nouvelle race. C’était 1500 ans auparavant.

Les hommes ont traqué les Slans mais ceux-ci sont parvenus à se rendre invisibles ; une opération a dissimulé leurs cornes, au détriment du pouvoir de lire dans les pensées, mais a permis à leur intelligence supérieure et à leur musculature plus dense de s’imposer naturellement. Désormais, ils sont maîtres des astronefs et ont établi une base sur Mars. Ils projettent de détruire les humains pour en finir avec la guerre des races – mais aussi les vrais Slans qu’ils voient comme supérieurs, donc menaçants…

Outre Jommy, qui s’est élevé tout seul une fois passée sa prime enfance, Kathleen est gardée sous cage dans le palais présidentiel où règne Kier Gray, président du conseil humain. Il est en rivalité avec John Petty, son chef de la sécurité qui voudrait bien prendre sa place et pour qui un bon Slan est un Slan mort. Mais Gray garde la fillette pour qu’elle grandisse et « pour l’étudier », dit-il ; le lecteur saura pourquoi à la fin. Une fois adulte, elle parviendra à fuir le palais et à attirer Jommy qui cherche les rares autres vrais Slans (à cornes). Car les Slans sans cornes sont ses ennemis et l’appellent « le petit serpent » en raison de ses appendices à vibrisses qu’il apprendra à dissimuler non seulement sous de faux cheveux, mais aussi sous une coque imitant la peau fortement collée sur son crâne.

Las ! Kathleen et Jommy tombent dans un piège tendu par John Petty : une ancienne base Slan aux passages secrets découverts par les humains. Petty réussit à fermer son esprit pour qu’aucune pensée ne filtre, rendant son approche indétectable. Il a le plaisir de descendre enfin d’une balle la belle Kathleen qu’il a toujours haïe et Jommy ne doit qu’à ses appareils atomiques, construits sur les idées physiques de son père, de pouvoir fuir et se protéger à nouveau.

Il construira un vaisseau renforcé, ira sur Mars où les Slans savent réparer un cerveau endommagé, hypnotisera les gardes mais sera soupçonné car ses caractéristiques physiques ont été précisément évaluées et diffusées par un Slan sans corne caché parmi la suite de John Petty. Il sera reconnu par une femme Slan sans cornes qu’il avait émue à 15 ans lorsqu’il lui avait laissée la vie sauve en s’emparant de son premier astronef ; elle l’aidera à sauver la Terre de la guerre et les humains de l’extermination prévue par les Slans sans cornes. Et Jommy découvrira enfin les vrais Slans à cornes comme lui et pourra œuvrer pour la paix entre les races…

C’est de la belle ouvrage, un auteur canadien devenu célèbre d’un coup en 1940, permettant aux esprits de prendre de la hauteur sur l’Evolution humaine, les mutations génétiques et les peurs qu’elles engendrent. Le transformisme reprend cette idée aujourd’hui mais sans la génétique (taboue), le danger restant toujours de se croire supérieur.

Le lecteur suivra avec passion le destin de Jommy, croisé avec celui de Kathleen, mais s’étonnera que le garçon fabrique autant d’armes sophistiquées dont il ne se sert quasiment jamais – l’auteur a peut-être hésité sur son premier scénario ? Le garçon slan est naïf mais accroché à la vie, doté d’une volonté d’acier et d’un idéal de partage sans pareil. Un héros du temps d’avant qui est aussi celui du temps présent dans un roman de science-fiction très facile à lire et qui avait enchanté mon adolescence.

Alfred Elton van Vogt, A la poursuite des Slans (Slan), 1940, J’ai lu 2000, 217 pages, €6.00

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Blade Runner 2049 de Denis Villeneuve

Nous sommes presque demain en 2049. Le film s’inspire du roman de science-fiction écrit par Philip K. Dick pour 2019, Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? Il prend aussi la suite du premier Blade Runner de Ridley Scott sorti en 1982 et se situe trente ans plus tard, dans la veine du « fils » qui poursuite l’épopée ancestrale.

La pollution rend irrespirable et orageuse la Californie, tandis que l’agglomération de Los Angeles est entourée de déchets électroniques déversés par de grandes machines volantes automatiques dans des décharges où un esclavagiste noir fait travailler des enfants blancs « orphelins ». L’humanité est encouragée à émigrer vers les étoiles pour les exploiter en colonies, tandis que la Tyrell Corp – sorte de Google omnipotent – crée depuis des décennies à partir du génie génétique ces fameux « réplicants » de plus en plus perfectionnés, mi-robots mi-humains, issus d’ADN. Une révolte de réplicants a eu lieu sur Mars et, par peur du grand remplacement, les vrais humains ont créé une section spéciale de la police de Los Angeles (LAPD) pour traquer les réplicants en situation irrégulière. Ils se font appeler les Blade Runners – les « gaillards pisteurs ».

K est l’un de ces gaillards (Ryan Gosling) ; il a 30 ans et est entraîné pour faire face à toutes les situations. Justement, il découvre un ancien modèle (Dave Bautista) qui vit en autarcie dans une ferme isolée où il mange les vers protéinés de sa production qu’il cuisine à l’ail, met oublié, pour les agrémenter. Discussion, refus pionnier de de faire contrôler comme un esclave en fuite, bagarre : le K tue le réplicant. Au moment de partir, dans sa carcasse volante, il aperçoit une fleur déposée au pied d’un arbre mort. Il demande à son drone de scanner la profondeur du sol – et il découvre un coffre qui contient un squelette de femme ayant enfanté par césarienne, morte en couches. Pourquoi cet ensevelissement loin de tout ? Pourquoi ce numéro de série tatoué sur l’os pelvien ? Une réplicante serait-elle capable de se reproduire comme une vraie humaine ?

Ce serait la révolution – et l’élimination des humains par leurs quasi sosies mieux adaptés, tout comme Neandertal le fut jadis. Sa chef du LAPD (Robin Wright) enjoint K de traquer l’enfant né jadis et de détruire toutes les preuves de ce secret qui menace l’humanité. Le seul souvenir personnel de K est d’avoir caché un cheval de bois pour que les autres enfants de l’orphelinat ne puissent lui prendre. Mais est-ce un « vrai » souvenir ou un souvenir implanté ? Le Blade Runner est troublé par le fait que la date gravée sur le cheval jouet est la même que celle trouvée gravée au pied de l’arbre mort, au-dessus du coffre au squelette, une valise militaire. Son enquête commence par la ferme aux souvenirs où une jeune fille au système immunitaire déficient vit en bulle et crée par l’imagination des souvenirs qu’elle peut implanter chez un réplicant (Carla Jury). Pour distinguer les vrais des faux, dit-elle, il faut mesurer l’émotion qu’ils provoquent.

La suite sera de retrouver Rick Deckard, l’ancien Blade Runner disparu et qui se terre, le héros du film de 1982 (Harrison Ford) pour faire le lien.

Mais la Tyrell Corp ne veut pas être tenue à l’écart du secret : elle sait tout, elle voit tout, surveille tout – un vrai Google ! Et « le secret politique » est vite éventé. Son chef Wallace (Jared Leto), malvoyant aveuglé en outre par l’hubris du pouvoir, mandate sa réplicante phare, Luv (Sylvia Hoeks), qu’il a dotée de facultés de combat incomparables, pour suivre K et retrouver l’enfant naturel de la réplicante d’il y a trente ans. C’est un secret de fabrication qu’il veut disséquer pour le perfectionner et créer encore mieux et plus spécialisé. Toujours les affaires…

Le film est trop long, souvent lent, et le spectateur devine outrageusement vite qui est cet enfant né il trente ans auparavant. Mais l’histoire agite tous les thèmes qui angoissent l’humanité des années 2000 : la peur des robots et de l’IA, l’omniprésence de la surveillance électronique des grosses entreprises privées, le pouvoir sans limites qu’elle procure à ses dirigeants, l’orgueil humain de vouloir s’égaler à Dieu en créant une réplique telle un Golem, la quête de son identité personnelle, l’amour impossible selon son métier (K est réduit à s’inventer une femme virtuelle), la pollution de masse et le nouvel esclavage industriel pour survivre, le divorce croissant entre une élite surprotégée et la masse qui subit…

Mais cette immersion lente dans une atmosphère toxique présentée comme la conséquence de nos actes d’aujourd’hui assoupit plutôt qu’elle ne révèle. Le film est intéressant, ses images somptueuses (en bleu pluie, orange pollué, gris neige), ses inventions techniques imaginatives (encore que la plaque d’immatriculation des véhicules volants est un peu bête à l’ère du tout électronique), mais il est mal monté : on ne sait ni où l’on va, ni pour quoi faire.

DVD Blade Runner 2049, Denis Villeneuve, 2017, avec Ryan Gosling, Harrison Ford, Ana de Armas, Jared Leto, Dave Bautista, Sony Pictures 2018, 2h37, €9.49

DVD Blade Runner (Ridley Scott) + Blade Runner 2049 (Denis Villeneuve), Sony Pictures 2018, standard €29.99 blu-ray €39.99

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David Zindell, Inexistence

Ce roman est l’une des dernières grandes fresques de science-fiction sur notre avenir humain. L’Internet et les réseaux sociaux ainsi que la loi des séries ont remplacé la fiction, malgré une Guerre des étoiles qui a surtout calqué l’actualité de l’empire américain. La Neverness (titre anglais du roman) est le sens du jamais, l’intuition que la vie ne cesse pas mais se transforme.

Tout commence dans un bar en l’an 2929, où deux aspirants pilotes rêvent d’avenir. Tout se termine dans un bar où les mêmes, avec cinq années de plus, ont déjà vécu leur expérience et se destinent au jamais. Entre les deux, il ne s’agit rien de moins que de découvrir le secret de la vie. Il sera révélé dans l’avant-dernier chapitre mais les héros procèdent par étapes.

Les Mathématiciens mystiques de l’Ordre des pilotes ont pour vocation l’exploration de l’univers et la recherche insatiable de la vérité. Ils sont menés par un Gardien du temps qui leur impose des règles. Mallory Ringess, jeune pilote impatient qui ne sait réfréner ses colères, part pour l’Entité, ce lieu de l’espace où règne dit-on une « déesse » et d’où plusieurs pilotes ne sont pas revenus. Mais les humains, après l’holocauste nucléaire sur Vielle Terre, ont essaimé dans la galaxie, aidés peut-être par les Ieldras, sortes de consciences extraterrestres supérieures. Sur Inexistence, les métiers se sont spécialisés : les bricos, les programmeurs, les scindeurs, les historiens, les sémanticiens, les autistes, les manciens, les eschatologistes, les fantastes, les cantors… L’auteur déborde d’imagination pour créer des fonctions extrapolées de ce qui existe de nos jours. Les guerriers-poètes occupent d’autres planètes mais aiment tuer sur commande, car ôter la vie est naturel à l’homme tout comme consommer des matières. C’est ainsi que le Vild, aux confins de l’espace connu, se détruit par la progression des humains qui grandissent en quelques mois et par millions dans des cuves programmées.

Certains êtres humains ont muté volontairement pour s’adapter, d’autres rétromutés pour en revenir aux cavernes, à la vie simple des premiers temps. Le jeune pilote à peine confirmé se déplace en trouvant des applications mathématiques pour se rendre d’un point à un autre de l’espace-temps – il suffit de les prouver lors de « tempêtes numérales » d’interconnexion entre cerveau humain et les neurologiques du vaisseau. La conscience de l’Entité, appelée Kalindra-des-fleurs parce qu’elle se révèle plutôt féminine, apprend à Mallory que le secret de l’immortalité se trouve dans le plus vieil ADN de l’homme.

Ce qui incite le pilote, revenu dans sa cité d’Inexistence, à entreprendre une expédition pour aller collecter des échantillons d’ADN parmi les Devakis, une population d’autochtones qui vivent de chasse et de pêche près des banquises. Le Gardien du temps exige qu’il ne parte pas seul mais accompagné de son « oncle » Soli, Seigneur pilote qui prendra la tête de la troupe, de sa mère et de sa cousine, ainsi que son ami Bardo. Tous feront « famille » et seront ainsi mieux acceptés par les tribus.

Tout se passe comme prévu avant que les passions humaines ne viennent semer la zizanie et que Katharine, cousine et petite amie de Mallory mais présentée comme sa sœur, ne suscite sa jalousie en couchant avec des hommes et des adolescents en vue de collecter leur sperme. Elle ouvre aussi ses cuisses à Mallory qui lui plante un enfant, suscitant la jalousie de la mère du jeune homme. Katharine, traitée de sorcière, est tuée et le groupe venu de la cité est obligés de fuir, Mallory lui-même blessé à mort par le frère de Liam, le Devaki qui voulait épouser Katharine qu’il a tué dans un mouvement de colère.

Le groupe a appris auprès des hommes des cavernes que le secret de la vie réside dans sa perpétuation : faire des enfants pour continuer la lignée.

Mallory est confié à des régénérateurs d’une planète humaine qui a évolué dans les océans, et son corps est remodelé tout comme son esprit, révélant que la vie réside en la duplication. Tout est dans tout (et réciproquement), le moindre atome de soi contient toute son histoire, et rien ne se perd mais tout se transforme. L’univers est une conscience-matière qui a l’intuition d’elle-même via les mathématiques – dont les lois identiques s’appliquent en tous lieux. Mallory trouvera qu’une « écologie de l’information » permettra d’aller plus loin sans détruire l’univers. Le secret de la vie résiderait-il dans l’information ?

Le lecteur pourra noter qu’il n’est nul besoin de connaître les maths pour apprécier leur poésie ni pour lire ce livre. Il est souvent bavard mais aussi captivant. Il stimule l’intellect autant que le goût pour l’action.

David Zindell, Inexistence (Neverness), 1989, éditions Florent Massot 2002, 591 pages, €5.83

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Eric Jeux, Le maître des temps 1, L’envol de Lena

Une saga débute dans un futur proche au-delà de notre siècle. Lena est une prime-adolescente qui vient d’avoir 13 ans et elle n’aime rien tant, dans le Paris virtuel appelé désormais ViParis, qu’expérimenter le vol au-dessus des toits avec les autres ados. Cet univers numérique où tout est virtuel (le lecteur adulte se demande où sont les corps vivants dans la réalité) change de l’univers médiéval de la série Harry Potter.

Mais nous sommes bien dans une démarque modernisée, signe que cette œuvre au retentissement mondial (notamment grâce au cinéma) a imprégné tous les esprits. Ou bien, ce qui me paraît plus probable, que les ados qui ont aidé à la genèse du Maître des temps (les deux filles et le garçon de l’auteur ?) ont fait de Harry Potter leur Ulysse et de la série leur Iliade et leur Odyssée. Nés dedans, ils ne peuvent qu’imiter.

Le garçon Harry est la fille Lena ; son ennemi raciste Draco Malfoy une ennemie raciste fille, Sforza, ses trois amis deux garçons et une fille ; la baguette magique un outilkit et le collège où tout ce jeune monde apprend la sorcellerie numérique est appelé Poltec. La série des Harry Potter m’avait bien plu, lorsque mon prime ado de 12 ans alors me l’a fait découvrir. Cette série nouvelle et bien française dans son rationalisme sorti des oripeaux du gothique anglais est plus sèche mais bien vivante.

Dans ce premier tome, Lena gagne à la Loterie une place pour la prestigieuse école Poltec (dont elle n’a jamais entendu parler). Par un portail de transfert, elle se retrouve dans un autre monde – tout aussi virtuel que le sien – tout de blanc composé. Les collégiens de l’année sont répartis en trois « maisons » en rivalité, ce qui est (curieusement) encouragé. Ils et elles doivent découvrir la technique de codage des données, chercher par eux-mêmes les informations dans une gigantesque bibliothèque numérique, se livrer à des duels en armes virtuelles dont la moindre n’est pas de hacker le programme de son adversaire, construire leur maison pour l’habiter. Défi suprême de cette « classe inversée » : bâtir conjointement tout le collège pour la prochaine année scolaire.

Rien, bien sûr, ne se passe comme dans un rêve. Il faut batailler contre les méchants, s’unir avec les bons, actionner les procédures démocratiques pour être plus fort ensemble, aiguiser ses petites cellules grises pour déjouer les pièges. La suprême embûche est la haine de classe – quasi raciale – des Softalins pour les Infralents. Bien qu’issus de la même humanité, ils sont passés dans le monde virtuel à des décennies d’écart. Les Softalins sont les plus avancés tandis que les Infralents sont les plus nombreux donc les plus retardés : ils consomment plus de temps machine que les autres. Les Mecans, quant à eux, sont des perfectionnistes experts. Les trois tendances politiques (aristocratie, technocratie, démocratie) sont donc incarnées dans ces groupes qui répugnent à travailler ensembles – et que seule « la démocratie » permet de faire agir de concert.

Comme tout est virtuel, « tuer » ne signifie rien puisque le mort, comme dans les jeux vidéo, est « restauré » tout de suite ; il n’a simplement oublié que ses souffrances pour (détail…) un bras arraché ou un ventre transpercé… Ce sadisme violent du virtuel laisse sceptique sur l’ancrage à la réalité de notre « vrai » monde pour les ados contemporains. D’autant que toute sensualité est évacuée, bannie par la censure la plus scrupuleuse. 13 ans est pourtant l’âge où les hormones font bouillonner le corps et enfler les sentiments : rien de tel chez Lena et ses amis. Tout juste si l’on se « sent nu » au sortir des portails de transfert ou que le « plaisir » du vol avec des ailes (le prolongement numérique du skate) semble une sorte d’orgasme à la Carl Gustav Jung.

L’apprentissage de la vie est amputé d’une bonne part de réel. Mais peut-être ce « monde virtuel » de la fiction future est-il formaté puritain, venu tout droit des Etats-Unis « en avance » sur les autres et qui imposent leur loi morale au reste du monde comme la famille Sforza au Système ? Les tomes suivants vont-ils lever le voile sur ces étranges manques humains ?

L’auteur encourage tous les ados lecteurs, à la fin du livre, à donner leurs idées pour la suite sur son site www.mots-de-jeux.com, un moyen de les faire bâtir eux-mêmes leurs propres rêves, comme dans le roman. C’est une nouvelle littérature jeunesse qui s’affirme, interactive, évolutive.

Eric Jeux, Le maître des temps 1, L’envol de Lena, 2017, éditions AVPRO, 277 pages, €14.90, e-book format Kindle €9.99

Bio express : Féru de science-fiction, Eric Jeux mène une vie d’entrepreneur. Il a participé à la création de plusieurs entreprises dans le domaine des télécommunications, du numérique et, ces dernières années, des énergies nouvelles. C’est en parlant des grands sujets de société avec ses enfants Violaine, Clélie et Maxence, désormais ados, qu’il a éprouvé le besoin de les aborder à travers une histoire.

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Theodore Sturgeon, Les talents de Xanadu

Edward Waldo, dit Theodore Sturgeon du nom donné par son beau-père, est mort en 1985 et il ne dira rien à la jeunesse d’aujourd’hui : c’était avant Internet ! Mais il a été l’auteur de science-fiction le plus populaire des Amériques dans les années 1950. J’évoque peu la science-fiction sur ce blog, voire pas du tout, mais j’ai beaucoup aimé le genre étant adolescent. J’y reviendrai probablement.

Dans ce recueil de sept nouvelles, Sturgeon applique à la lettre son principe majeur : « rien n’est jamais absolument comme il devrait être ». C’est ainsi que dans L’hôte parfait, un jeune garçon de 14 ans qui attend son père à la porte de l’hôpital où sa mère accouche d’une petite sœur, aperçoit à la fenêtre une femme à poil qui l’interpelle. Et pof ! Elle se jette dans le vide et s’écrase huit mètres plus bas sur le pavé, aux pieds de l’adolescent. Sauf qu’elle n’est plus là… C’est le début d’une histoire de possession, une Chose qui pénètre les esprits pour s’y lover et se repaître des joies humaines.

Maturité met en scène un homme resté enfant, créateur de dizaine de gadgets, écrivain, artiste – en bref l’insouciance à l’état pur. Les docteurs et savants qui veulent le transformer pour le faire mûrir croient qu’une fois pleinement adulte, il épanouira son talent. Mais si la source de création était justement l’esprit d’enfance ? L’auteur s’est marié 5 fois et a eu 7 enfants, il sait de quoi l’enfance est capable. Les transformistes de notre siècle, deux générations après l’auteur, auraient-ils déjà tort ?

Mais la première nouvelle, qui donne son titre au recueil, est pour moi la plus profonde. Le soleil a explosé et l’humanité s’est empressé d’essaimer. Bril est un envoyé spécial d’une planète humaine qui veut fédérer les autres sous sa coupe. En bon Américain technomaniaque et formaté à la discipline, l’auteur l’a doté d’une armure à l’épreuve des projectiles et d’armes diverses dissimulées dans ses manches et ailleurs. Mais l’homme tombe sur Xanadu, cette planète où l’humanité vit comme à l’Age d’or. Les gens ne portent rien sur eux, qu’une ceinture de composition chimique que tout le monde connait et peut reproduire, qui les vêt de couleurs chatoyantes comme un champ de force arachnéen ne laissant rien ignorer de leur harmonieuse anatomie. Tout est plaisir et jeu sur cette planète. Les maisons se construisent à plusieurs, chacun communiquant instantanément sans avoir besoin de parler, puisant son savoir technique dans les bases de données interconnectées. L’amour y est d’évidence et la jeunesse perpétuelle.

L’intérêt de cette fiction est de nous plonger dans l’univers fantasmé de Karl Marx jeune, lorsqu’il rêvait du communisme utopique où la propriété ne saurait exister puisque chacun est doué de tous les talents et travaille par jeu en collectivité. Sans propriété, pas de violence, pas même de pudeur bourgeoise puisque tout le monde est égal aux autres. L’état de nature est l’état de sa nature, un naturel où l’accord est avec soi-même parmi les autres et dans la nature.

Autour de 1968, cette utopie renaissait dans le Flower Power, dans les communautés hippies où tout et tous étaient à tout le monde, amour en bannière (mais sexe à gogo). La nouvelle reflète ce monde-là mais le transcende par sa chute : car ce paradis retrouvé est le moyen le plus sûr pour convertir l’humanité entière, même les planètes militaires ! Une utopie à méditer.

Theodore Sturgeon, Les talents de Xanadu (nouvelles de SF), 1972, J’ai lu 1999, 319 pages, occasion €1.30

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Sakyo Komatsu, La submersion du Japon

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Sakyō Komatsu, mort en 2011, est un écrivain de science-fiction très connu au Japon. Dommage qu’il ne le soit pas plus en Europe car son roman d’anticipation est en pleine actualité. Le Japon, les savants le savent, est situé à l’intersection de trois plaques continentales qui se chevauchent. D’où les séismes, les éruptions, les tsunamis. Ce n’est pas nouveau, mais ce pourrait l’être… il suffit de pousser un peu le scénario.

Ce que fait l’auteur d’un ton détaché, comme historien, décrivant comment des mouvements sous-marins laissent prévoir un vaste remaniement des équilibres de plaques, les énergies accumulées engendrant une brutale rupture en quelques mois. Résultat : l’engloutissement de tout l’archipel japonais sous les flots Pacifique. « Un pays important du point de vue de la population, de l’économie et de l’histoire va être physiquement anéanti. Un homme a-t-il affronté quelque chose d’aussi inouï dans l’histoire ? Y a-t-il un homme d’État capable de faire face à un problème aussi monstrueux ? » p.161.

A partir de cette trame, il tente d’évaluer comment pourraient réagir les scientifiques, les techniciens, les politiques, les citoyens, les pays étrangers, l’ONU. C’est très simple :

  • les scientifiques n’y croient pas et traitent de fou celui qui ose dire que le roi est nu et que le Japon va exploser ;
    les techniciens font leur boulot scrupuleusement, à la japonaise, malgré leurs histoires de cœur, de famille ou d’alcool – ils sont communautaires ;
    les politiques tergiversent, consultent, font tout en équipe, mais finissent par prendre les graves décisions qui s’imposent avec aussi peu de retard que possible ;
    les citoyens sont inquiets mais disciplinés, les deux tiers seront sauvés, d’autres ne veulent pas voir cela et se suicident avec le Japon qui coule ;
    les pays étrangers sont partagés entre effarement et égoïsme du « c’est bien fait »;
  • l’ONU bavasse avec de grands mots, comme d’habitude.

Nous sommes en 1973 et règnent encore sur la planète les deux blocs, le soviétique et le monde libre ; la Chine n’a pas encore émergée, restant maoïste. L’auteur est un peu caricatural sur la presse occidentale, notamment britannique, qui titrerait cyniquement que les Japonais restent des kamikazes qui méritent leur sort ; il est plus réaliste avec l’Australie qui accepte l’immigration, mais pas au point de déstabiliser toute sa population ; il est beaucoup plus prudent avec la Chine, l’URSS et les États-Unis. Il faudrait bien, pourtant, offrir une nouvelle terre à 110 millions de Japonais menacés d’extinction ! Est-ce dû à la date, il me semble que c’est le point où le roman pèche un peu.

tsunami

Pour le reste, il est écrit direct, avec quelques mots-valises dus probablement à la traduction. Nous suivons un pilote de bathyscaphe, Japonais moyen-type, qui accomplit sa tâche en spartiate et laisse son bonheur personnel de côté pour sauver la population.

Avec cette interrogation métaphysique : « En-dehors de cet archipel et de sa nature, de ces montagnes, de ces rivières, de ces forêts, de ces herbes… les Japonais n’existent pas. Ils sont unis à eux. Ils ne font qu’un seul corps avec tout cela. Si cette nature délicate et les îles sont détruites et disparaissent, les Japonais n’existent plus » p.246. C’est traduire combien non seulement le sens de la nature est bien présent dans la mentalité japonaise, mais surtout le sentiment d’être charnellement en accord, fils de la Mère, malade avec elle, détruit avec sa disparition. Cela fait de ce roman de fiction une bonne approche du savoir vivre (et savoir mourir) japonais.

Sakyo Komatsu, La submersion du Japon, 1973, Picquier poche 2000, 254 pages, €7.69

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