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Bernard Woitellier, Le maître de la lumière

C’est arrivé en 1859, mais la civilisation technique n’était pas alors très avancée ; si cela arrive « de nos jours », c’est nettement plus grave, toute une civilisation s’écroule du jour au lendemain !  Mieux qu’une pandémie : ce qui arrive ? L’effet Carrington, nom de cet astronome anglais qui observa la plus grande tempête magnétique solaire jamais vue avec l’éjection d’un plasma de particules qui atteint la Terre en 17 heures. L’orage magnétique a suscité de superbes et spectaculaires aurores boréales mais n’a guère perturbé alors que le télégraphe. Il en serait autrement aujourd’hui où nous vivons en tout-électrique.

Imaginez… Plus de réseau électrique donc plus d’Internet ni de téléphone mobile, ni de GPS donc de satellites, plus de carte bancaire ni de services financiers, plus de trains (ni de voitures écolos), ni de télé, ni de congélateur ou frigo, ni de lumière artificielle, plus d’ascenseur ni d’eau potable, ni d’essence – liquides pompés électriquement. L’éruption solaire en 1989 a provoqué la chute du système de production puis l’effondrement d’une grande partie du réseau électrique d’Hydro-Québec ; mais ce n’était pas une tempête de la force de celle de Carrington. Pas plus celle du 14 février 2011 qui a brouillé les communications radios et les signaux GPS des avions long-courriers, donc leur atterrissage.

L’auteur imagine ce qui se passerait si… Dans cette distopie, il a le talent de mettre en scène quelques groupes de personnages qui vont tenter de s’adapter pour survivre. Parfois des gens moyens avec leurs problèmes intimes, parfois des super-héros qui se révèlent dans l’action. Il y a Thana (abréviation yankee de Nathanaëlle) et son fils Tim (Timothée) de 8 ans ; elle est infirmière et maquée avec un pervers narcissique qu’elle ne parvient pas à quitter pour rejoindre son amour de jeunesse, Tobias, le père biologique de Tim mais qui ne le sait pas, survivaliste à Anchorage. Il y a Aryan, métis d’indien devenu pilote d’avion-cargo MD11 qui a du mal à entretenir une relation quelconque dans ce monde qui n’a jamais été fait pour lui mais qui parvient à atterrir sans instruments ni radio. Il y a Paola l’astronome spécialiste des taches solaires obsédée par les calculs pour oublier son enfance, et son étudiant canadien Maxime de dix ans plus jeune qui prépare une thèse à l’observatoire solaire de Tenerife. Il y a Alma la serveuse de bar à Las Palmas en Grande Canarie privée de boulot en une journée, et sa fillette de 7 ans Sarah. Il y a Raul, fils de flic devenu flic, brimé sauvagement durant son enfance et qui se venge des lâches, sans pourtant résilier son humanité au fond de lui.

Lorsque la catastrophe survient, en quelques heures le monde entier est plongé dans le chaos, les villes, les régions et les îles isolées du reste du monde, sans communications ni directives – car rien n’a été prévu, pas même l’exercice du pouvoir. Les sites de production électrique sont grillés, les transformateurs hors service et leur remplacement ou réparation réclame de l’énergie pour les lever, les transporter, les installer ! Un seul regret, mais le roman est déjà long, aucune vision mondiale de ce qui se passe, des remèdes apportés, des pions géopolitiques poussés par les Etats dictatoriaux mieux organisés ou, au contraire, la résilience des Etats décentralisés qui fonctionnent sur initiatives locales. Qu’en est-il des panneaux solaires ? De l’énergie du vent ? De l’hydroélectrique ? Les microcentrales – industrielles ou bricolées – ne sont-elles pas légitimes ? Après tout, le moulin à vent ou la vapeur née de l’eau et du bois ou du charbon étaient des énergies puissantes pour une société peu industrielle. L’auteur, bien qu’aventurier et pilote professionnel, préfère les anciens militaires aux ingénieurs, ce en quoi il ne suit pas Jules Verne.

Dans les semaines et les mois qui suivent la catastrophe, la police est impuissante à réprimer la sauvagerie qui refait surface, comme à chaque fois qu’une occasion se présente, voyez les « casseurs » dans n’importe quelle manif ordinaire. Les femmes sont particulièrement visées, revanche de machos qui ne pensent qu’à les violer, et plus elles sont jeunes, mieux c’est, vieux fantasme de mâle dominateur que révèle déjà le Coran. L’auteur semble avoir une particulière dent contre les « Bataves » et les « Danois » dans cet élan de brutes.

Chacun va alors tenter de regagner le nid originel, sa famille ou sa tribu, pour refaire le monde comme avant l’industrialisation. Bernard Woitellier, par atavisme, privilégie les Indiens, réputés être restés en phase avec leurs ancêtres. Indiens de la région d’Anchorage, Indiens canariens. Certains vivent encore de façon traditionnelle avec puits et cuisine au bois, chasse, pêche et traditions. Ils les revivifient tout simplement en délaissant tout ce qui est électrique, même si les instruments à piles ou à batterie peuvent encore fonctionner. Retour à l’énergie du vent, de la vapeur, des bras. Retour à une sorte d’autarcie médiévale comme les écolos mystiques en rêvent. Chacun chez soi, le village bien défendu.

Le roman, au titre peut engageant, est bâti comme un thriller, sur le modèle premier d’Airport, roman d’Arthur Hailey paru en 1968 dont a été tiré un film qui a mené le genre à la célébrité. Le maître de lumière est un livre fort qui appelle à l’initiative mais pas seulement : Thana et Tim seront adoptés par les Indiens d’Anchorage, Maxime par les Indiens des Canaries. La lecture est passionnante et l’action bien découpée, laissant le suspense agir. Même si un tel renversement reste très improbable, vous n’avez qu’une envie une fois le livre fini : vous former aux techniques de survie, de camouflage, de culture vivrière, d’autosuffisance. Un idéal de commando très en phase avec le catastrophisme ambiant.

Bernard Woitellier, Le maître de la lumière, 2019, Librinova, 641 pages, €24.90 e-book Kindle €3.99

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Coucou

Un coucou chante et François, garçon vacher d’une dizaine d’années, court pieds nus dans l’herbe jusqu’au ruisseau pour se tailler une pipe. Du saule qu’il ébranche, le voilà confectionnant un flûteau en frappant l’écorce du manche de son couteau. La formule magique qui fait jaillir la sève comprend le mot coucou. « C’est comme cela que commence le printemps » car le coucou, par son chant qui résonne dans les bois, l’annonce à tous.

Les oiseaux sont prêts à faire des nids ou à réparer ceux de l’an dernier. Toute une page montre le bouvreuil, le chardonneret, l’hirondelle, en bref tous les oiseaux familiers de nos campagnes (jusqu’à l’empoisonnement paysan par la chimie industrielle). Avant-guerre, les gens vivaient comme au Moyen Âge et s’en portaient fort bien. La « nature » n’était pas pour eux un mythe (bon pour les Rousseau orphelins des villes), ni une utopie « écolo » (bonne pour les intellos élevés en serre) mais un terrain de tous les jours. L’humain en faisait partie, cultivant les champs, élevant les bêtes, se chauffant au bois, se nourrissant des fruits, baies, champignons et noix sauvages autant que des légumes plantés au potager. Quand il ne travaillait pas, il était contemplatif, pas stressé ni pressé.

Pas de « marketing » ni de « production », pas de chiffre des ventes ni de modes imbéciles pour se parer de fanfreluches inutiles mais la vie toute simple au rythme des saisons. Le temps pour le garçon d’observer les oiseaux s’accoupler et nidifier, et de reconnaître la musique particulière à chacun de leurs chants.

Le coucou est un intrus : il vole au-dessus des arbres pour repérer les nids des autres. Lui se gardera bien d’en bâtir un. Il ne pondra qu’un œuf au lieu de deux pour les tourterelles, cinq pour les rouges-gorges, six pour les mésanges. Mais il chassera les œufs des autres pour y mettre le sien, l’unique. Il le fera couver par d’autres, asservis à l’instinct de couvade qui leur font sauver celui de l’intrus.

Pour le coucou, « la Nature ne lui a pas appris à nourrir et à caresser ses enfants ! » Il est né vagabond, piaf errant. Le printemps n’est pas pour lui source de bonheur mais d’inquiétude. Les autres s’empressent à chasser pour nourrir la nichée. Seule la huppe laisse son nid sale pour que les mouches y pondent : cela fera de belles larves grasses pour les oisillons !

Quand le coucou éclot, il est gros et affamé ; la mésange a fort à faire pour le nourrir. Mais le coucou n’est pas inutile, il dévore les chenilles processionnaires qui ronge feuilles et écorce des arbres. « En une matinée, mille chenilles disparaissent dans le jabot d’un seul coucou » La forêt est sauvée pour le bien-être collectif. Alors pourquoi ne pas reconnaître que l’oiseau importun joue collectif ? L’aider à élever son bambin, c’est aider toute la forêt et aider à élever tous les bambins des oiseaux.

Même si le coucou bébé est plus gros que les autres et que, dès qu’il vole, il distance ses parents nourriciers. Justement, celui qui niche non loin de François est dans le trou d’un chêne… et l’entrée est devenue trop étroite ! La mère coucou vient voir son petit mais il ne peut pas sortir, nourri toujours par les mésanges.

L’été s’achève et les oiseaux commencent à migrer vers le sud. Les mésanges nourricières hésitent, elles doivent partir aussi mais leur gros oisillon reste coincé. Après un dernier vermisseau à l’affamé, « la loi de la Nature » est la plus forte, elles partent avec les autres. Et c’est le jeune François, parti cueillir des champignons, qui reconnait les cris de détresse du coucou prisonnier.

De son couteau, il entaille l’écorce puis, de sa main, saisit l’oiseau, « le loge sous sa chemise, contre sa poitrine » où le duvet tout chaud effleure sa peau nue, récompense sensuelle pour le bien qu’il fait. A terre, il caresse l’oiseau, le réchauffe de ses mains, puis les ouvre pour que Coucou déplie ses ailes et « c’est la liberté ! La liberté ! » Celle que chérit tout être vivant, paraît-il. C’est ce que dit La Boétie, encore presque enfant lorsqu’il écrit son Discours.

Une belle histoire simple où l’humain comprend l’oiseau, tous deux unis par les sens, par « la nature ». Un livre illustré pour enfants de 5 ans et plus qui avait enchanté mes très jeunes années.

Lida,  Coucou, dessins de Rojankovsky, 1939, Flammarion albums du Père Castor, réédition 2016, 35 pages, €9.90

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La vérité éclatée

« Chacun sa vérité », avançait au théâtre en 1917 Luigi Pirandello. Une vieille confuse prenait la seconde femme de son beau-fils pour sa fille décédée tandis qu’elle affirmait aussi qu’il n’avait pas reconnu sa femme après un séjour en asile. Une chatte n’y reconnaissait plus ses petits et la ville bruissait de rumeurs : où est le vrai ? Le beau-frère du secrétaire général de la préfecture où travaille le beau-fils croit que les choses ne sont pas en soi mais qu’il faut respecter les opinions des autres, même si ce sont des illusions pour vous. Così è (se vi pare) : c’est comme ça si ça vous plaît. Et comme le séisme de 1908 a détruit tous les documents officiels, l’histoire de la folle peut être aussi vraie que celle du beau-fils : qui sait ?

Ce que la guerre imbécile de 1914-18 a produit est le sentiment très fort de l’absurde. Plus rien ne tient, ni Dieu ni maître, ni patrie ni morale. Dans la boucherie sans cause qui se déclenche pour rien et n’aboutit à rien, la dissonance entre le fait et l’idée qu’on s’en fait atteint un point ultime. Absurdus en latin signifie « dissonant ». La Seconde guerre mondiale a produit la littérature, le théâtre et la philosophie de l’absurde, mais la Première l’a préparée. Le mythe de Sisyphe d’Albert Camus date de 1942, essai philosophique traduit en roman par L’étranger la même année : l’appel humain rencontre le silence déraisonnable du monde, la grande indifférence de « Dieu » et de la nature. Il serait absurde de vivre alors que l’on est certain de mourir…

D’où le recours, entre-deux guerres, aux idéologies totalitaires, léninisme, fascisme, nazisme ; le retour aux traditions franquistes, pétainistes, horthystes ; le refuge dans la pensée unique, la vérité absolue, le chef secrétaire « général », duce, führer, maréchal révélé – la vérité enfin disponible sans effort : il suffit de croire. Ces idéologies ont persisté après la dernière guerre car une a gagné : la communiste. Elle s’est déclinée tout au long des années 1950 à 1980 en diverses tendances, du trotskisme révolutionnaire permanent au maoïsme totalitaire, du socialisme autogestionnaire à la Tito à la social-démocratie de la deuxième gauche avec Mendès-France et Rocard, jusqu’au social-libéralisme de Hollande. Il y avait encore « une » vérité » : la gauche était le Bien et la droite le Mal, le socialisme la religion du peuple et de l’avenir, le « capitalisme » (en rajoutant « ultralibéral » pour le sataniser) la religion des riches et du conservatisme.

Mais l’avenir radieux est vite devenu l’avenir radié : à la vérité éclatée a répondu côté Est l’empire éclaté, tandis que la mondialisation « ultralibérale » côté Ouest a montré ses effets délétères même aux Etats-Unis, qui en avaient pourtant fait leur fer de lance idéologique par impérialisme économique, politique et militaire. La pollution, le réchauffement climatique, la raréfaction des ressources, incitent à ne plus croire en l’avenir tout court. L’hédonisme post-68, né des Trente glorieuses d’après-guerre, est culpabilisé, moralisé, jugé. Il n’est plus interdit d’interdire, au contraire !

Il n’y a plus de vérité. Così è (se vi pare) : c’est comme ça si ça vous plaît. D’où le cynisme pragmatique du tous les moyens sont bons pour gagner, dont Trump a fait sa marque de fabrique. Trump trompe comme jadis Radio-Paris ment, parce que Radio-Paris est allemand. Les infox (fake news) sont des vérités « alternatives » : il suffit d’y croire. Goebbels, expert en propagande, ne disait rien de plus quand il affirmait : plus le mensonge est gros, plus ça passe. Les gens sont cons, profitons-en. Ils ne pensent pas avec leur tête mais avec leur cœur et leurs tripes : le cœur quand tout va bien, leurs tripes quand ils ont peur. Il faut donc agiter la peur ou les faire rêver pour qu’ils vous croient. Après tout, les grandes religions du Livre ont fait de même ; leurs clergés ont assuré leur pouvoir par la peur (du péché ici-bas pour griller au-delà) et le rêve (le paradis perdu à regagner, demain à Jérusalem, la Cité de Dieu, l’Oumma).

La nouvelle religion écologique reprend les mêmes façons pour obtenir les mêmes résultats : peur de l’Apocalypse programmée par le réchauffement (migrations, famines, guerres civiles, maladies…) et rêve d’une reconstruction harmonieuse (durable, locale, solidaire).

La technique en rajoute : il y a un demi-siècle n’existaient que les grands médias, journaux, radios et télévision. La vérité pouvait naître de ces canaux standards et respectés. Aujourd’hui se rajoutent Internet, le téléphone mobile, les réseaux sociaux. Chaque président américain qui a marqué son époque s’est rattaché à une technique de communication : Roosevelt avec ses causeries au coin du feu à la radio, Kennedy avec son sourire publicitaire à la télévision, Obama avec les blogs et les réseaux, Trump avec Twitter. La vérité s’éclate en multiples facettes : qui croire alors que chacun peut dire tout et le contraire de tout, du chercheur scientifique qui expose ses résultats selon sa méthode au paranoïaque complotiste qui fantasme son récit du monde ?

Tout est langage, tout est médium, tout est récit. Dès lors, le storytelling, la « belle histoire », est de bonne guerre. Chacun croit ce qui lui convient, tend vers ce qui le conforte, opine avec ceux de sa bande. Così è (se vi pare) : c’est comme ça si ça vous plaît. Seule « la science » tente encore de faire surgir une vérité (provisoire) de sa méthode éprouvée (mais expérimentale). D’où l’idée de ne prendre que la masse des datas, sans aucune hypothèse préconçue, pour découvrir ce qu’on ne cherchait pas… avec l’inconvénient de ne pas savoir ce qu’on trouve.

Si les mathématiques décrivent effectivement le monde physique, elles sont impuissantes face au monde humain. Car l’être humain n’est pas que de raison comme le croyaient les Lumières (encore une croyance) ; il est aussi irrationnel, instinctif. Il réagit avant d’agir, il ne pense que tranquillisé et repus, Système 1 avant Système 2 disait Daniel Kahneman, l’un des rares psychologues à avoir obtenu le « prix Nobel » d’économie.

Devant les bouleversements du présent et les incertitudes sur l’avenir, il ne peut plus y avoir de vérité – sauf dans les religions et idéologies qui font du vrai un absolu révélé une fois pour toutes. D’où le retour en force des premières, surtout les plus disciplinaires et rigoristes (l’islamisme plus que le bouddhisme) et la naissance d’une nouvelle idéologie écolo, forcément disciplinaire et rigoriste pour se faire entendre et reconnaître. Chacun a besoin de croire pour supporter le monde.

Et le changement permanent, inhérent à la nature des choses, fatigue, effraie, exige la responsabilité. Combien il est tentant alors de « prendre sa retraite », de se réfugier à la campagne, dans sa tour d’ivoire – et de confier les rênes à une croyance absolue, à un homme fort, à la doxa du nid. Le moralisme, la rigidité de pensée et la contrainte sociale ont de beaux jours devant eux ! En réaction au « c’est comme ça si ça vous plaît » : car nous, agitateurs politiques, prêtres de religion, experts du marketing, savons évidemment bien mieux que vous ce qui DOIT vous plaire – et qui le fera de toutes façons, que vous le vouliez ou non.

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Pluie et rivière a la Sirena

La même rivière est traversée quatre fois, ce qui permet à Justin de tomber dans l’eau et de ne se tremper en entier qu’à la dernière fois. Puis c’est au tour d’un autre garçon sur le même gué, un arbre mort qu’ils s’obstinent à vouloir traverser pour rester au sec. Nous avons pour notre part préféré mouiller un peu nos chaussures plutôt que de glisser sur un tronc pourri.

Un caïman marron de petite taille, dont la tête triangulaire sortait de son terrier creusé dans la berge, a effrayé les filles qui ne font les bravaches qu’en bande. La rivière était trop tranquille. La bête était à l’affût d’une proie possible et il avait entendu du bruit : le nôtre.

En attendant les nageurs qui s’ébattent dans leur sac avec leurs appareils et qui s’ébrouent ensuite à grands bruits d’hippopotame, nous pouvons observer les petits crabes des arbres, les fourmis coupeuses de feuilles en procession, les fourmis soldats qui sortent aux vibrations des pas.

Sur un acacia, les fourmis rouges ont colonisé les épines et protègent l’arbre des prédateurs. Seul une espèce d’oiseau peut y faire son nid : il dépose un brin de paille, puis plusieurs. Les fourmis les coupent et en font une boule, ce qui réalise le nid de l’oiseau, qui se trouve en plus bien protégé par les fourmis ! De petites abeilles sauvages produisent un miel dont les locaux se servent comme médicament pour résorber les bosses ou désinfecter les plaies.

L’arbre crocodile a des piquants épais, mais jusqu’à deux mètres de hauteur du tronc seulement ; au-delà, c’est inutile, les prédateurs ne peuvent pas sauter assez haut pour ronger son écorce. L’eucalyptus arc-en-ciel porte une écorce multicolore. Le palmier à tiges piquantes veut se protéger des singes mais ceux-ci, plus malins viennent quand même manger les fruits. Une plante de la famille de l’ananas a des feuilles qui portent sur leur bord des piquants dans un sens puis dans un autre, cela pour éviter de se faire bouffer.

Le guide a attrapé une grande sauterelle, l’a tenue dans la main pour la photo, avant qu’elle ne saute directement sur un arbre. À la fin de la boucle de promenade, à proximité du restaurant, nous avons vu une mante religieuse sur une plante qu’avaient remarquée les enfants en chemise translucide. Le plus jeune, Antoine, l’a montrée à sa sœur.

La pluie a repris, tropicale, diluvienne, et dure un long moment. Un petit aéroport sur terre battue a été aménagé. Un avion pour quelques passagers qui a raté la piste, et dont il ne reste que la coque, est recouvert en bordure par la végétation.

La marée n’est pas assez haute encore pour remettre le bateau à flot et nous devons attendre un peu. Certains font une courte randonnée, d’autres, dont je suis, restent sous l’abri à regarder le large. Le retour est sur une mer aussi agitée qu’à l’aller mais le bateau tape moins et la route, plus proche de la côte, est plus directe. Je ne suis plus malade. L’épreuve dure encore une bonne heure et demie. Nous arrivons trempés du bas par la vague en montant sur le bateau, puis par les embruns sur le bateau, enfin par la pluie qui pénètre par les côtés ! Trois naïades hollandaises en maillot de bain deux-pièces noirs passent sur la plage lorsque nous débarquons ; elles reviennent d’on ne sait où ainsi légèrement vêtues. Il faut dire que, quand il pleut à 28°, inutile de mouiller ses vêtements !

L’après-midi libre s’achèvera sans que le déluge ne cesse, avec d’incessants grondements de l’orage. Je me demande comment la rencontre hostile de deux masses d’air, la chaude et la froide, peut générer un orage permanent en cataracte qui dure des heures. C’est peu compréhensible a priori.

Nous déjeunons tard d’un plat de riz, de salade et d’un chausson au reste de zébu sauce poivron mangé hier soir. Le petit-déjeuner était loin, nous l’avions pris dix heures plus tôt. La douche dans les bungalows est froide mais l’électricité permet de ventiler les affaires mouillées, faute de mieux. Les filles trouvent toujours une bête dans leur chambre : une araignée, deux cafards, un serpent. La bande des « ratons- laveur » s’est coagulée deux soirs plus tôt lorsque les affinités de table ont réuni les femmes célibataires ou divorcées qui ont demandé à l’autre bout le jus de fruits, la sauce à l’ail, la sauce brune – et ont tout dévoré. D’où leur surnom. Les rires et les glapissements envahissent parfois un peu trop fort l’atmosphère depuis.

Sieste et carnet pour le reste de l’après-midi. Que faire, en effet, dehors, sous une telle pluie ? Le groupe de Hollandais joue aux cartes avant de passer du temps au bar. Eff lit ou dort. Dans la chambre, j’entends le tapotement de la pluie sur le toit, le mugissement régulier des lames qui s’écrasent sur la plage proche, le grondement lointain du tonnerre, le coassement des crapauds. Ce sont tous les bruits qui surgissent lorsque nous coupons le ventilateur. L’après-midi s’étire à attendre le dîner de 19h30 sous l’éternelle pluie d’orage.

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Bill Watterson, Calvin et Hobbes

Dans cette bande dessinée qui s’étire sur des années, Bill Watterson met en scène un petit garçon de 6 ans philosophe ; il est solitaire et turbulent, fils unique, et s’est fait pour ami son tigre en peluche, Hobbes.

Rien de tel que de se faire sauter dessus (atavisme de tigre), dévaler la pente en luge l’hiver, se couvrir de terre lors des bagarres homériques avec le tigre, d’herbe, de boue ou de neige quand c’est la saison. Ou, mieux, de balancer une grosse bombe à eau sur la fille d’en face (qui se croit plus intelligente) ou sur maman dont les mantras se résument à « va te coucher », « tu vas rater le bus pour l’école » ou « au bain ». Papa, moins présent, n’en répète pas moins « éteint cette télé » ou « va jouer dehors ». Ce n’est pas drôle quand on est seul enfant et que les adultes ne s’occupent pas de vous.

A l’école, les discours de la maitresse sont soporifiques et il y a toujours des exposés à faire ou des devoirs à réaliser. Comme c’est la mode, Calvin raconte les dinosaures ; sinon, il s’évade dans l’espace et atterrit brutalement quand on lui pose une question. En vacances, camping au bord du lac avec papa et maman, il fait trop chaud en tee-shirt, trop gluant de crème torse nu, trop froid à l’ombre ; il y a trop de sable qui entre dans le slip, trop de moustiques qui piquent la peau. Rien ne vaut sa chambre fermée avec un ventilateur ! L’enfance a horreur de sortir du nid climatisé et de la routine confortable – et les petits garçons doivent être stimulés par d’autres pour exercer leur corps. On ne sort de la solitude que par l’émulation.

Les parents sont limités et sans aucune fantaisie, empêchant de sortir tout nu dans la rue ou même dans la maison, et de jouer dans la boue par exemple ; l’institutrice n’est pas plus libérale, interdisant de se déshabiller en classe pour jouer à l’homme invisible.

La voisine Susie, 6 ans elle aussi, est une chipie ; elle joue à la dinette. Calvin et Hobbes ont fondé le club DEFI pour (traduction française bancale) Dehors Enormes Filles Informes. Les filles ne sont pas des garçons, on sait ça à 6 ans ; elles ne savent pas jouer aux jeux brutaux comme se battre, filer en luge, dompter le vélo ou lancer des bombes.

Il faut, pour être un garçon, exercer des superpouvoirs et être un héros comme au cinéma et à la télé, pulvériser les chiens au fusil laser avec de gros jurons cochons – et que tout explose à la fin. Que peut comprendre une fille au défi d’avaler tout cru un ver de terre ou au plaisir de la colère quand on se prend une superbombe à eau sur la tronche qui vous trempe en entier ? C’est l’âge où l’on préfère rester entre garçons même si les autres, à l’école, choisissent plutôt d’être conformes en jouant au baseball en équipe qu’individualiste à rêver des histoires imaginaires. Quand ils sont épais et cons, leur bonheur limité consiste à tabasser les plus faibles.

Calvin est égoïste, anarchiste, et se croit un génie. C’est un petit garçon incompris dont personne ne s’occupe ni ne joue avec lui. Il est insupportable et attachant mais les parents ne conçoivent pas qu’il vienne d’eux et songent parfois à s’en débarrasser. Le gamin gavé de télé se fait alors philosophe et s’évade dans le monde imaginaire où il est Spiff l’astronaute ou Hyperman plus que super. Une boite en carton fait office de vaisseau spatial tandis que le vélo est un bronco agressif qui vous rue volontiers dessus.

Monstres sous le lit la nuit, horreurs dans l’assiette quand on n’a pas saisi les ingrédients d’une recette qu’on a vu faire, peur d’être transformé en pop-corn quand le bain est trop chaud, Calvin est le mal-aimé. Il reste dans son monde ; lorsqu’il en sort, tout l’agresse, il s’angoisse d’un rien, de peurs d’enfant. Il compense avec Hobbes le tigre, qui aime les sandwiches au thon et les grosses bagarres.

Watterson nous offre un bain de jouvence, une liste interminable des bêtises des adultes, de fautes d’éducation, une satire du formatage social auquel s’affronte l’anarchie foncière de l’enfance.

Bill Watterson, Calvin et Hobbes BD, édition Hors collection, tome 1 Adieu monde cruel, 1991, 63 pages, €10.00

tome 2 En avant tête de thon €10.00 

tome 3 On est fait comme des rats €10.00

tome 4 Debout tas de nouilles €10.00

tome 5 Fini de rire €10.00

Intégrale tome 10 (volumes 20 et 21) €16.90

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Hervé Bazin, Qui j’ose aimer ?

La réponse à ce titre provocateur est simple : le mari de ma mère.

Nous sommes en 1956 dans la Bretagne nantaise et quatre femmes vivent dans une maison nommée la Fouve, au bord de l’Erdre, dans une région de marais. Ce matriarcat a vu passer les hommes – tous morts : le grand-père à la guerre (la première), un autre de faiblesse, jusqu’au dernier qui a divorcé pour épouser en Algérie. Car « l’Algérie c’est la France ! » dit à la même époque un certain « socialiste » venu de la droite royaliste qui deviendra président – par pure ambition – en 1981.

Isabelle, fille d’Isabelle, est une rouquine (comme Judas chez les cathos) que l’auteur nous présente nue au premier chapitre ; elle va piller un casier posté dans la rivière par la maison d’en face. Dans laquelle vivent le ténor et le ténorino, deux avocats père et fils, d’où leurs surnoms. Le plus jeune vient d’épouser la mère d’Isabelle prénommée elle aussi Isabelle. Le pays est en émoi : catholique, rural, et dans la France patriarcale des années cinquante, cela ne se fait pas. Les gens jasent, les commerçants se font mielleux pour n’en penser pas moins et le doyen (le curé breton) tonne en chaire. Isabelle la jeune, fille d’Isabelle la remariée, va-t-elle garder à l’église sa place de vierge parmi les « enfants de Marie » ?

Elle n’a pas froid aux yeux, ni au corps, et ce n’est pas sa sœur Berthe, un brin débile et plutôt grosse, qui va la faire changer d’avis. Maurice l’avocat, fils du propriétaire d’en face, a épousé parce que son amante lui a dit qu’elle était enceinte. Fausse alerte (ou mensonge délibéré), pas de poupon en vue, mais ce qui est fait est fait, même par main forcée. « Monsieur Bis », ainsi que l’appelle Berthe, s’installe à la Fouve. C’est la guerre entre lui et les femmes, sauf la sienne, soudain dolente. Nathalie, la bonne depuis belle lurette, n’a pas les yeux ni la langue dans sa poche ; elle n’a pas accepté ce remariage, elle accepte mal que Maurice devienne le nouveau père et qu’il régente la maison. Isabelle la jeune ne sait pas comment appeler ce parâtre, elle qui n’a que 19 ans et n’est encore ni majeure (21 ans), ni émancipée.

Maurice va habilement profiter des circonstances pour s’imposer, d’abord dans la maisonnée, puis dans le corps d’Isabelle la fille à défaut de son cœur. Il lui donne du travail à son étude, où il la baise à loisir entre deux clients ; étourdie, pâmée dès qu’il la touche, la fille se laisse faire. Isabelle la mère, son épouse légale, est malade ; elle couve une étrange chose qu’on appelle – après plusieurs semaines – un « lupus exanthématique » ; cette maladie auto-immune détruit les cellules de l’organisme car le système immunitaire dysfonctionne… Fièvre, desquamation de la peau, érythème : la patiente n’est pas belle à voir. Normalement on n’en meurt pas, mais c’était en 1956 et le besoin de l’histoire exige la fin de la victime.

Car Maurice se détourne d’Isabelle pour viser Isabelle ; marié forcé pour cause de grossesse imaginaire, il met enceinte la fille – qui refusera de l’épouser après la mort de sa mère. Non seulement « cela ne se fait pas » (une fille de divorcée mineure enceinte épousant le mari de sa mère tout juste décédée !), mais la Fouve exige que les femmes continuent de prendre soin d’elle. La maison est comme un nid et le pré-féminisme d’époque rejette tout ce qui porte culotte et viole l’intimité. Le bébé sera d’ailleurs une fille, comme il se doit.

Ce roman antique se lit très bien, tout d’abord parce qu’Hervé Bazin écrit bien, avec des formules, des descriptions concises et saisissantes. La situation dans laquelle il place son héroïne est acrobatique et il est un brin compliqué d’en démêler les fils sur la fin. Mais il prend de la hauteur pour sortir la femme du quotidien bébé-cuisine-maison et en faire l’Héritière d’une tradition. Celle même qui a naufragé en mai 68, avec la paysannerie, le patriarcat et la religion ; celle que certains regardent avec les yeux de Chimène et voudraient voir revenir.

A ceux qui sont contents que la société ait évolué, malgré ses excès, comme à ceux qui regrettent le temps passé, qu’ils idéalisent sans raison – je dis « lisez ce livre » : vous comprendrez beaucoup de choses que les romanciers narcissiques d’aujourd’hui ne vous apprendront jamais sur la nature humaine.

Hervé Bazin, Qui j’ose aimer ? 1956, Livre de poche 1979, 315 pages, €0.87

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