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Bill Watterson, Calvin et Hobbes

Dans cette bande dessinée qui s’étire sur des années, Bill Watterson met en scène un petit garçon de 6 ans philosophe ; il est solitaire et turbulent, fils unique, et s’est fait pour ami son tigre en peluche, Hobbes.

Rien de tel que de se faire sauter dessus (atavisme de tigre), dévaler la pente en luge l’hiver, se couvrir de terre lors des bagarres homériques avec le tigre, d’herbe, de boue ou de neige quand c’est la saison. Ou, mieux, de balancer une grosse bombe à eau sur la fille d’en face (qui se croit plus intelligente) ou sur maman dont les mantras se résument à « va te coucher », « tu vas rater le bus pour l’école » ou « au bain ». Papa, moins présent, n’en répète pas moins « éteint cette télé » ou « va jouer dehors ». Ce n’est pas drôle quand on est seul enfant et que les adultes ne s’occupent pas de vous.

A l’école, les discours de la maitresse sont soporifiques et il y a toujours des exposés à faire ou des devoirs à réaliser. Comme c’est la mode, Calvin raconte les dinosaures ; sinon, il s’évade dans l’espace et atterrit brutalement quand on lui pose une question. En vacances, camping au bord du lac avec papa et maman, il fait trop chaud en tee-shirt, trop gluant de crème torse nu, trop froid à l’ombre ; il y a trop de sable qui entre dans le slip, trop de moustiques qui piquent la peau. Rien ne vaut sa chambre fermée avec un ventilateur ! L’enfance a horreur de sortir du nid climatisé et de la routine confortable – et les petits garçons doivent être stimulés par d’autres pour exercer leur corps. On ne sort de la solitude que par l’émulation.

Les parents sont limités et sans aucune fantaisie, empêchant de sortir tout nu dans la rue ou même dans la maison, et de jouer dans la boue par exemple ; l’institutrice n’est pas plus libérale, interdisant de se déshabiller en classe pour jouer à l’homme invisible.

La voisine Susie, 6 ans elle aussi, est une chipie ; elle joue à la dinette. Calvin et Hobbes ont fondé le club DEFI pour (traduction française bancale) Dehors Enormes Filles Informes. Les filles ne sont pas des garçons, on sait ça à 6 ans ; elles ne savent pas jouer aux jeux brutaux comme se battre, filer en luge, dompter le vélo ou lancer des bombes.

Il faut, pour être un garçon, exercer des superpouvoirs et être un héros comme au cinéma et à la télé, pulvériser les chiens au fusil laser avec de gros jurons cochons – et que tout explose à la fin. Que peut comprendre une fille au défi d’avaler tout cru un ver de terre ou au plaisir de la colère quand on se prend une superbombe à eau sur la tronche qui vous trempe en entier ? C’est l’âge où l’on préfère rester entre garçons même si les autres, à l’école, choisissent plutôt d’être conformes en jouant au baseball en équipe qu’individualiste à rêver des histoires imaginaires. Quand ils sont épais et cons, leur bonheur limité consiste à tabasser les plus faibles.

Calvin est égoïste, anarchiste, et se croit un génie. C’est un petit garçon incompris dont personne ne s’occupe ni ne joue avec lui. Il est insupportable et attachant mais les parents ne conçoivent pas qu’il vienne d’eux et songent parfois à s’en débarrasser. Le gamin gavé de télé se fait alors philosophe et s’évade dans le monde imaginaire où il est Spiff l’astronaute ou Hyperman plus que super. Une boite en carton fait office de vaisseau spatial tandis que le vélo est un bronco agressif qui vous rue volontiers dessus.

Monstres sous le lit la nuit, horreurs dans l’assiette quand on n’a pas saisi les ingrédients d’une recette qu’on a vu faire, peur d’être transformé en pop-corn quand le bain est trop chaud, Calvin est le mal-aimé. Il reste dans son monde ; lorsqu’il en sort, tout l’agresse, il s’angoisse d’un rien, de peurs d’enfant. Il compense avec Hobbes le tigre, qui aime les sandwiches au thon et les grosses bagarres.

Watterson nous offre un bain de jouvence, une liste interminable des bêtises des adultes, de fautes d’éducation, une satire du formatage social auquel s’affronte l’anarchie foncière de l’enfance.

Bill Watterson, Calvin et Hobbes BD, édition Hors collection, tome 1 Adieu monde cruel, 1991, 63 pages, €10.00

tome 2 En avant tête de thon €10.00 

tome 3 On est fait comme des rats €10.00

tome 4 Debout tas de nouilles €10.00

tome 5 Fini de rire €10.00

Intégrale tome 10 (volumes 20 et 21) €16.90

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Hervé Bazin, Qui j’ose aimer ?

La réponse à ce titre provocateur est simple : le mari de ma mère.

Nous sommes en 1956 dans la Bretagne nantaise et quatre femmes vivent dans une maison nommée la Fouve, au bord de l’Erdre, dans une région de marais. Ce matriarcat a vu passer les hommes – tous morts : le grand-père à la guerre (la première), un autre de faiblesse, jusqu’au dernier qui a divorcé pour épouser en Algérie. Car « l’Algérie c’est la France ! » dit à la même époque un certain « socialiste » venu de la droite royaliste qui deviendra président – par pure ambition – en 1981.

Isabelle, fille d’Isabelle, est une rouquine (comme Judas chez les cathos) que l’auteur nous présente nue au premier chapitre ; elle va piller un casier posté dans la rivière par la maison d’en face. Dans laquelle vivent le ténor et le ténorino, deux avocats père et fils, d’où leurs surnoms. Le plus jeune vient d’épouser la mère d’Isabelle prénommée elle aussi Isabelle. Le pays est en émoi : catholique, rural, et dans la France patriarcale des années cinquante, cela ne se fait pas. Les gens jasent, les commerçants se font mielleux pour n’en penser pas moins et le doyen (le curé breton) tonne en chaire. Isabelle la jeune, fille d’Isabelle la remariée, va-t-elle garder à l’église sa place de vierge parmi les « enfants de Marie » ?

Elle n’a pas froid aux yeux, ni au corps, et ce n’est pas sa sœur Berthe, un brin débile et plutôt grosse, qui va la faire changer d’avis. Maurice l’avocat, fils du propriétaire d’en face, a épousé parce que son amante lui a dit qu’elle était enceinte. Fausse alerte (ou mensonge délibéré), pas de poupon en vue, mais ce qui est fait est fait, même par main forcée. « Monsieur Bis », ainsi que l’appelle Berthe, s’installe à la Fouve. C’est la guerre entre lui et les femmes, sauf la sienne, soudain dolente. Nathalie, la bonne depuis belle lurette, n’a pas les yeux ni la langue dans sa poche ; elle n’a pas accepté ce remariage, elle accepte mal que Maurice devienne le nouveau père et qu’il régente la maison. Isabelle la jeune ne sait pas comment appeler ce parâtre, elle qui n’a que 19 ans et n’est encore ni majeure (21 ans), ni émancipée.

Maurice va habilement profiter des circonstances pour s’imposer, d’abord dans la maisonnée, puis dans le corps d’Isabelle la fille à défaut de son cœur. Il lui donne du travail à son étude, où il la baise à loisir entre deux clients ; étourdie, pâmée dès qu’il la touche, la fille se laisse faire. Isabelle la mère, son épouse légale, est malade ; elle couve une étrange chose qu’on appelle – après plusieurs semaines – un « lupus exanthématique » ; cette maladie auto-immune détruit les cellules de l’organisme car le système immunitaire dysfonctionne… Fièvre, desquamation de la peau, érythème : la patiente n’est pas belle à voir. Normalement on n’en meurt pas, mais c’était en 1956 et le besoin de l’histoire exige la fin de la victime.

Car Maurice se détourne d’Isabelle pour viser Isabelle ; marié forcé pour cause de grossesse imaginaire, il met enceinte la fille – qui refusera de l’épouser après la mort de sa mère. Non seulement « cela ne se fait pas » (une fille de divorcée mineure enceinte épousant le mari de sa mère tout juste décédée !), mais la Fouve exige que les femmes continuent de prendre soin d’elle. La maison est comme un nid et le pré-féminisme d’époque rejette tout ce qui porte culotte et viole l’intimité. Le bébé sera d’ailleurs une fille, comme il se doit.

Ce roman antique se lit très bien, tout d’abord parce qu’Hervé Bazin écrit bien, avec des formules, des descriptions concises et saisissantes. La situation dans laquelle il place son héroïne est acrobatique et il est un brin compliqué d’en démêler les fils sur la fin. Mais il prend de la hauteur pour sortir la femme du quotidien bébé-cuisine-maison et en faire l’Héritière d’une tradition. Celle même qui a naufragé en mai 68, avec la paysannerie, le patriarcat et la religion ; celle que certains regardent avec les yeux de Chimène et voudraient voir revenir.

A ceux qui sont contents que la société ait évolué, malgré ses excès, comme à ceux qui regrettent le temps passé, qu’ils idéalisent sans raison – je dis « lisez ce livre » : vous comprendrez beaucoup de choses que les romanciers narcissiques d’aujourd’hui ne vous apprendront jamais sur la nature humaine.

Hervé Bazin, Qui j’ose aimer ? 1956, Livre de poche 1979, 315 pages, €0.87

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