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Le château du dragon de Joseph Mankiewicz

Un film noir, pour une époque qui l’était aussi. L’après-guerre mettait en évidence la lutte éternelle entre les dominateurs – hier Mussolini et Hitler, alors Staline et Mao – et les égaux. Dans ce conte gothique, l’Amérique se montre en son évolution, décentrée dans l’histoire : des aristocrates issus de la vieille Europe féodale contre les pionniers libres, fermiers égaux qui avaient former les états, unis contre la royauté anglaise.

Nous sommes en 1844 et une famille idéale (selon les critères yankees) reçoit une lettre d’un cousin éloigné. Les fermiers, flanqués de trois garçons et deux filles, ne dépendent de personne ; ils ont leur exploitation autarcique dans le Connecticut et vivent paisiblement en communauté, unis par la Bible et la Morale rigoriste qu’ils lisent chaque soir dans l’Ancien testament. Le cousin éloigné, père d’une petite fille, est un gros propriétaire héréditaire de 200 fermes le long de l’Hudson, descendant des premiers pionniers américains. Il est riche, méprisant, cynique. Pire, il ne croit pas en Dieu mais en lui, comme Faust, comme si le simple fait de naître faisait de lui un maître.

Mais c’est le rêve qui domine chez la jeune Miranda Wells, lorsque le cousin Nicholas van Ryn demande à ses parents une gouvernante pour sa fillette Katrin. La mère est sceptique mais admet que changer d’air ne fera pas de mal à sa fille ; le père est contre, évidemment, désirant conserver tous ses biens acquis grâce au Seigneur, y compris ses enfants. Il s’en remet au jugement de Dieu et fait ouvrir la Bible les yeux fermés à Miranda, et désigner une phrase. Le doigt tombe justement sur Abraham qui ordonne à Agar de parti loin de lui…

Malgré les caractères, il y a donc du destin dans cette histoire. Elle en devient tragique, amplifiée par le décor néo-gothique de Dragonwick, le gigantesque manoir ancestral dans les collines et par les orages fréquents de la région. D’autant qu’une légende court sur la première dame des van Ryn, dont le portrait triste domine le salon où trône son clavecin importé d’Europe avec elle. Elle n’aurait jamais été aimée et serait morte en couche (ou, selon les versions, tuée dans son salon), juste après avoir donné le jour à un Héritier. C’est tout ce que lui demandait le mâle et, amère, elle viendrait hanter la maison périodiquement, chantant lorsqu’un deuil est proche. Mais seul le sang Van Ryn peut l’entendre – ce qui ne manquera pas de se produire deux fois durant le film.

La première, c’est lorsque l’épouse de Nicholas décède soi-disant d’un rhume, après s’être empiffrée de gâteaux rapportés de New York par son mari dévoué, qui a placé sa plante préférée dans sa chambre, un laurier-rose ; la seconde, c’est lorsque naît à Nicholas, remarié avec Miranda, un fils, qui meurt juste après son baptême d’une malformation cardiaque. Y aurait-il une tare chez les van Ryn ? Nicholas est-il ce démiurge égal de Dieu ? Son orgueil envers ses fermiers est contré par la grève des loyers des cultivateurs unis en syndicat, puis par la loi de l’Etat qui oblige au partage des terres ; son orgueil de mâle est atteint dans sa descendance, la nature ne lui ayant donné qu’une fille, dont la mère ne pouvait plus avoir d’enfant, et sa seconde épouse un fils, mais déficient.

Son caractère est tout l’opposé de celui du père de Miranda. Si l’un est borné mais droit, volontaire mais soumis à Dieu, le second est cultivé et retors, mal dans sa peau et drogué malgré sa volonté de tout régenter. L’Amérique aime le noir et blanc. Exit donc l’aristocrate dans sa tour, au profit des égaux à l’église et dans les champs. Miranda, qui rêvait au prince charmant, est revenue des airs princiers comme du charme aristo. A la fin veuve, elle laisse le docteur démocratique, meilleur professionnel que le docteur bien en cour, venir la courtiser… dans le Connecticut, bien loin de cette région vaniteuse de l’Hudson où la posture sociale compte plus que le talent personnel.

Nous voilà prévenus : « nous, Américains », ne tolérons que le talent des égaux, pas la morgue des dominants – pas plus celle de Monsieur Hitler que celle de Monsieur Staline. Qu’on se le dise ! Il est vain de s’opposer à ce qui réussit, parce que c’est la volonté de Dieu si cela survient. Et qu’un female gothic d’un immigré polonais aux Etats-Unis illustre cette courte philosophie n’en est que meilleur.

Monsieur Donald devenu président, toujours en guerre contre les canards, commence à connaître cette résistance des égaux – qu’il croyait maîtriser comme un télévangéliste de l’argent. Ce film ancien vient raviver le mythe.

DVD Le château du dragon (Dragonwyck) de Joseph Mankiewicz, 1947, avec Gene Tierney, Vincent Price, Walter Huston, version restaurée HD Twentieth Century Fox 2016, blu-ray €19.00

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Hamon démissionnaire

Agiter le rêve au lieu de présenter du concret est soit de la démagogie, soit de l’impuissance. Il y a probablement des deux chez Hamon. Démagogie pour gagner contre Valls au Surmoi autoritaire qui hérisse les bobos libertaires ; impuissance à agir comme les autres pays européens qui ont su réformer à temps et dans le consensus – faute de savoir le faire, faute d’oser affronter les lobbies (la finance, les industriels, la bureaucratie européenne, les syndicats, les cheminots, les fonctionnaires…).

La croissance française est aussi « minable » (mot socialiste) que le gouvernement sortant : engluée, velléitaire, hésitante. Trop d’impôts, trop de strates administratives, trop de règlementations, pas assez de confiance, aucune stabilité pour les salariés, les indépendants ou les entreprises… la liste est longue des manques de la synthèse hollandaise. Cinq ans, c’est trop peu ? mais pourquoi alors, sous la « gauche plurielle » Jospin, avoir lâché sept ans pour cinq ? Par démagogie progressiste ? Par impuissance à déboulonner Chirac ?

Quand on ne sait pas, quand on ne peut pas, quand on ne veut pas, que reste-t-il ? Le rêve. Enfumer l’électeur est le B-A BA du politicien, l’opium du peuple. Les accros au cannabis en prennent pour oublier ce réel qui les meurtrit. Ils se sentent euphoriques un moment, dopés par les molécules. La retombée n’en est que plus cruelle – mais plus tard. Les lendemains qui déchantent sont leur lot quotidien. Il en sera de même des socialistes, bien mal orientés dans la voie du renoncement. Ce pourquoi le PS a des fuites, soit vers le gauchisme Mélenchon, celui qui ne veut surtout pas gouverner mais garder sa fonction tribunicienne à la Le Pen, soit vers le réformisme réaliste, revivifiant Macron que Hollande n’a pas osé adouber.

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Lisant par hasard le tome 2 du Journal de Gide en ces temps de victoire hamoniste, je tombe sur le 21 juin 1940. André Gide évoque le maréchal Pétain, après la victoire de l’Allemagne sur une France non préparée, vivant sur ses acquis, lâchée par ses élites incapables. « L’esprit de jouissance l’a emporté sur l’esprit de sacrifice. On a revendiqué plus qu’on a servi. On a voulu épargner l’effort ; on rencontre aujourd’hui le malheur ». Trois jours plus tard, précisons-le, Gide déchante aussi sec : « Hier soir nous avons entendu avec stupeur à la radio la nouvelle allocution de Pétain. (…) Comment parler de France ‘intacte’ après la livraison à l’ennemi de plus de la moitié du pays ? Comment accorder ces paroles avec celles, si nobles, qu’il prononçait il y a trois jours ? Comment n’approuver point Churchill ? Ne pas donner de tout son cœur son adhésion à la déclaration du général de Gaulle ? » (24 juin, p.702).

Comment parler de gauche intacte après la primaire ? La France socialiste a perdu la bataille économique avec l’Allemagne, la France hollandaise a perdu la bataille politique en Europe, le groupuscule d’électeurs primaires hamonistes (en gros 1.2 millions de voix sur 45 millions aptes à voter) choisit comme en 40 la démission, comme avant 40 l’esprit de jouissance plus que l’effort, la revendication plus que le service. Croissance 2016 de 1.6% en Allemagne, de 1.1% en France ; excédent public 0.4% en Allemagne, déficit public 3.3% en France… L’Allemagne a fait des efforts après la réunification ; la France s’est laisser jouir une fois l’euro en place.

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Les mesurettes et réformettes socialistes depuis 2012 n’ont fait qu’agacer le social sans rien régler au fond, dépenser plus pour maintenir l’acquis, tout changer pour ne rien changer : les nouvelles régions n’ont pas fait diminuer le nombre de fonctionnaires territoriaux recrutés, les nouvelles mesures sur l’éducation n’ont en rien remis en cause le mammouth syndical qui centralise le corporatisme et empêche les bons profs d’être affectés dans les zones sensibles où leur compétences seraient requises, la hausse massive des impôts n’a pas réduit la dette, ni permis d’avancer dans les économies de dépense publique. De « mon ennemi » la finance au corporatisme syndical enseignant, RIEN n’a bougé, aucune pédagogie n’a été faite : « l’intérêt général » en sort perdant.

C’est contre cela que les sympathisants PS ont voté dimanche. Mais que veulent-ils en échange ? D’en faire encore moins et d’être payés plus en partant à la retraite plus tôt, d’évacuer le travail au lieu de le faciliter, de jouir en gratuité de tous les biens… mais seulement communs. De quoi donner très peu mais à tous, afin que l’égalité et la justice – ces grands maux de la gauche – soient respectés en apparence. Mais qu’est-ce que l’égalité dans le dénuement ? Qu’est-ce que la justice lorsque les emplois sont réservés à ceux qui apprennent et qui besognent ? Les socialistes ont viré Grincheux pour adopter Simplet, confirmant bien qu’il s’agissait de la primaire des sept nains, le dernier ne passant pas le premier tour.

« Nous avions à choisir (à Munich) entre le déshonneur et la guerre. Nous avons choisi le déshonneur et nous avons eu la guerre », disait Churchill il y a 77 ans. Les socialistes avaient à choisir entre l’hédonisme et le malheur. Ils ont choisi l’hédonisme et il est probable qu’ils auront le malheur…

André Gide, Journal II 1929-1950, édition Martine Sagaert, Gallimard Pléiade 1997, 1649 pages (1106 pages sans les notes), €76.50 

André Gide, Journal – une anthologie 1889-1949 (morceaux choisis), Folio 2012, 464 pages, €9.30 

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Vendredi 13

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Premier film d’une série comme – hélas ! – les Yankees y cèdent quand le film original a bien marché. La suite, me dit-on, est assez mauvaise ; ce premier opus a le mérite de la fraîcheur, même s’il est assez lent pour nos critères d’aujourd’hui. Mais il était osé en 1981, mêlant comme toujours amour et mort, scènes de sexe et scènes de meurtre. Avec, ici, le couteau de chasse comme substitut de pénis… je ne vous en dis pas plus.

L’histoire se passe au fin fond d’un état rural américain, autrement dit chez les sauvages. Un camp de vacances pour ados au bord d’un lac est réputé maléfique depuis qu’il a connu en 1957 la noyade d’un gamin, Jason, puis en 1958 le meurtre d’un couple de moniteurs surpris en train de baiser. Le garçon a été éviscéré, la fille égorgée.

Vingt ans après, comme dans les Trois mousquetaires, le centre de vacances de Crystal Lake a l’intention de rouvrir et Steve le directeur (Peter Brouwer) embauche six moniteurs – trois gars et trois filles pour respecter le déjà politiquement correct (mais les minorités visibles n’en faisaient pas partie).

Annie, une monitrice qui aime les enfants est embauchée comme cuisinière ; elle arrive avec son gros sac à dos, roulant les épaules et claquant les portes avec des gestes brusques, en vrai faux-mec que les filles 1980 se croyaient obligé de jouer par féminisme naissant. Le camionneur obèse de malbouffe (Rex Everhart), tout comme la grosse tenancière de bar du coin – vrais portraits de l’Amérique – tentent de la dissuader, tandis qu’un demeuré sexuellement perturbé (Walt Gorney) enfourche son vélo écolo en prophétisant un massacre. On se demande s’il est net, piste possible…

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Avec les activités génésiques qui commencent presque aussitôt dans la voiture qui amène un trio, puis dans le camp où le directeur aide une fille à réparer une gouttière branlante, enfin par les jeux entre ados attardés de tous ces jeunes dans la vingtaine dont les muscles mâles ou les seins femelles apparaissent gonflés d’hormones, le spectateur se dit que le sexe et le mal vont – une fois de plus – déformer les choses réelles.

Ce qui ne manque pas d’arriver – nous sommes en Amérique. A part le destin rapide de la future cuisinière, embrochée à la forestière dans un fourré, celui des autres se distille avec lenteur. La caméra à l’épaule se met souvent à la place du tueur et l’image est efficace. La musique grinçante de Harry Manfredini reproduit une atmosphère à la Psychose, bien que le rythme et les contrastes soient moins frappants. Il y a toutes les atmosphères dramatiques requises : la nuit, le lac immobile, l’orage, la pluie battante, la voiture qui tombe en panne, le générateur saboté, les lieux isolés qui grincent.

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Le directeur, parti avec sa Jeep chercher du matériel, ne reviendra jamais de la ville, malgré l’obligeance d’un shérif qui le reconduit jusqu’aux abords du camp ; il y rencontre son destin muni d’une lampe torche et d’un couteau. L’un des garçons, Ned (Mark Nelson), qui a simulé une noyade dans le lac (sans le savoir comme le gamin jadis), est égorgé dans un lieu isolé pour avoir crié au secours comme le noyé, sans que personne ne l’entende. Ce qui est haletant est qu’on ne sait pas pourquoi, ni qui opère.

Restent trois personnes, un couple qui se forme, un autre garçon et une fille solitaire relevant d’une rupture. Le couple qui s’est trouvé, Jack (Kevin Bacon) et Marcie (Jeannine Taylor), s’isole dans un baraquement sous l’orage pour baiser, comme ceux de 1958 – et il leur arrive la même chose. Ils sont tous deux beaux et bien faits, vigoureux et dessinés. Leur baise dure ce qu’il faut pour apprécier, en débardeur puis torse nu, puis entièrement nus, selon la gradation savante qui (à l’époque) mettait en appétit. Mais la fille – nunuche, comme souvent dans les films américains – a « envie de pisser » après l’amour (!). Elle sort donc pour rencontrer une hache dans les toilettes – évidemment isolées – où elle va bêtement chercher les zones obscures en croyant qu’« on » lui fait une blague. Le garçon resté allongé jouit de son corps repu, remet son débardeur parce qu’il fait un peu froid après l’intense activité génitale qu’il vient d’avoir, et allume « un joint » – comme c’était furieusement la mode à cette époque post-hippie.

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Tous ces détails de l’hédonisme ambiant sont cruciaux, parce qu’ils vont connaître la punition divine (selon les critères bibliques) : une main lui saisit le front par derrière (le siège présumé de l’intelligence), tandis qu’un couteau de chasse perce la couche et vient trancher lentement la gorge (comme on le fait d’une bête pour qu’elle soit casher). La jeunesse dans sa puissance a été sacrifiée au Dieu vengeur, comme Isaac par Abraham. Mais pas d’ange ici pour retenir la main : le moniteur baiseur n’a que ce qu’il mérite, même si aucun gamin à surveiller ne peuple encore le camp.

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Alice (Adrienne King) est la seule à ne pas baiser dans le film et c’est – selon la morale biblique américaine – ce qui va la « sauver ». Elle sera l’unique survivante du massacre, bien que le noyé – Jason, qui deviendra célèbre dans les films qui suivront – tente de l’emporter in extremis avec elle sous les flots. Pour se venger. Car le spectateur perçoit très vite qu’il y a un lien entre la mort du jeune garçon et le massacre des moniteurs. Le couple qui a baisé en 1958, a déjà baisé en 1957 – en laissant le gamin qui ne savait pas nager sans surveillance. Quelqu’un donc en veut à tous ces jeunes qui se croient responsables mais qui préfèrent leur plaisir hédoniste à leur fonction. Le centre ne rouvrira pas, foi de tueur !

Reste Alice, la fille solitaire. Avec Bill, le dernier garçon (Harry Crosby). Il est beau, gentil, tendre, prévenant, mais n’est pas travaillé par la bite comme les deux autres. Ils ne savent pas encore que tout le monde a été massacré ; ils n’ont pas vu les corps ; ils pensent qu’ils se donnent tous du bon temps entre eux et les laissent à leurs activités supposées. Un strip-monopoly les a bien un peu excités, mais l’orage et la pluie ont refroidi leurs ardeurs. Ce pourquoi le tueur, qui les veut, les fait sortir en coupant le générateur. Le garçon va voir – il disparaît. La fille va voir – elle découvre son cadavre embroché de flèches derrière la porte ; le garçon avait fait la démonstration de son habileté à l’arc. Symboliquement, il est mort de trois flèches : une dans l’œil – pour ne pas avoir surveillé ; l’autre dans la gorge – parce que le noyé a hurlé et que personne ne l’a entendu ; la troisième dans le poumon – siège du souffle perdu par Jason. Mais personne ne comprend, vingt ans après – et c’est bien là le tragique.

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La fille va hurler (selon l’hystérie américaine de convention), se barricader à multiples tours, se jeter d’un côté et de l’autre de la pièce comme une poule affolée, puis tout débarricader pour se précipiter vers une Jeep qui arrive, croyant voir revenir le directeur. Ce n’est qu’une femme (Betsy Palmer), une amie de la famille de Steve qui possède le camp.

La suite n’est pas racontable sans dévoiler le suspense – contentons-nous de dire qu’Alice s’en sortira, mais de justesse. Entre temps schizophrénie, voix de Psychose (tues-la !), coups, gifles, duel au couteau, bagarre dans le sable mouillé, décapitation… Les voies du saigneur sont impénétrables. On voit peu le sang dans les films de l’époque ; tout comme les seins nus, c’était encore tabou. Mais la décapitation est filmée au ralenti, ce qui permet de bien imprégner le spectateur.

Nunuche elle aussi, la dernière survivante se croit à l’abri au milieu du lac, dans un canoë. Elle y restera jusqu’au matin lorsque les flics du coin – arrivés trop tard, comme la cavalerie yankee – la verront de loin. Mais lorsqu’elle leur fait signe, elle est saisie brutalement par le zombie Jason… pourri mais qui hante toujours les fonds.

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A moins qu’elle n’ait rêvé ? Dans le lit d’hôpital où elle se réveille, elle apprend que les flics l’ont tirée de l’eau et qu’ils n’ont vu personne, aucun « enfant ». La suite au prochain numéro est alors donnée par la réflexion de la fille : « alors il est encore là ».

Ce n’est pas gore, un brin maladroit, trop lent pour nos habitudes prises depuis les années 80 – mais se laisse regarder avec intérêt. Le contraste entre cette jeunesse éclatante de sève et l’horreur de la vengeance à l’arme blanche reste prenant.

DVD Vendredi 13 (The Friday 13th) de Sead Cunningham, 1981, avec Betsy Palmer, Adrienne King, Harry Crosby, Laurie Bartram, Kevin Bacon, blu-ray Warner Bros 2003, €8.59

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Polynésie les archipels du rêve

polynesie les archipels du reve
Ce gros livre présente une sélection de romans et nouvelles sur la Polynésie, du 19ème siècle à nos jours. Le lecteur peut parfois les trouver séparément, mais un recueil à l’avantage d’attirer l’attention et de classer les sujets – le tout pour moins cher et dans un volume réduit en voyage. D’autant que certaines œuvres sont introuvables aujourd’hui. Pour qui a de la curiosité pour ces îles mythiques perdues dans l’océan Pacifique, explorer la littérature est une piste intéressante.

Bougainville n’a passé que neuf jours à Tahiti ; ses quelques 50 pages dans son récit de voyage ont inspiré Diderot et toute la philosophie des Lumières. Un mythe était né, fait de seins nus, de liberté sexuelle, de climat chaud où gambader à poil, de fleurs à profusion et de fruits toute l’année. La vie hédoniste, nostalgie du Paradis terrestre, venait à point pour donner de l’espérance aux rassis de la religion percluse au 18ème siècle en interdits, inquisition et guerres de sectes.

tahiti seins nus des mers du sud 2016

Las ! Avec la découverte ont suivi les missionnaires, la vermine puritaine qui a drapé les vahinés de longues robes de quakers, obligé les hommes aux pantalons, voilé les attributs dès dix ans révolus, interdit la danse et la musique, fait péché de copuler en liberté et d’élever les enfants en commun. De vrais ayatollahs, les pasteurs ! Tout ce qui fait du bien est haram, au nom de Dieu, car Lui seul doit être aimé et dans l’Autre monde, pas celui-ci. Ici-bas, on doit souffrir, c’est écrit dans le Livre – pas vivre mais obéir ! Les romans de ce recueil à la fois saluent le mythe et disent la désillusion des voyageurs face à la réalité post-évangélique.

Tout commence par Eugène Sue en 1857. Beaucoup ignorent qu’avant d’être le feuilletoniste à succès des Mystères de Paris, Eugène fut chirurgien de marine – et qu’il a donc arpenté le monde. Pour lui, en cette nouvelle intitulée Relation véritable des voyages de Claude Bélissan, le « bon sauvage » existe bien – et il est cannibale !

Jean Giraudoux publie en 1935 une pièce de théâtre intitulée Supplément au voyage de Cook ; elle vaut son pesant de coprah. Plaquer des idées morales sur des comportements physiques naturels est bien une idée de curé d’Occident. Ou comment pervertir les êtres humains par des jugements de valeur a priori, tirés d’un Livre qui serait un manuel de savoir vivre selon un Dieu de théorie…

Mais c’est avec Herman Melville que commence la véritable aventure. Notre auteur américain, qui fut marin, a réellement vécu en 1842 la fuite avec un compagnon vers les vallées inhospitalières de Nuku-Hiva, une grande île des Marquises. Ils sont tombés chez les Taïpis cannibales, qui feront amis pour mieux les engraisser. L’un, puis l’autre, échappent par un concours de circonstance aux grillades, mais les trois semaines passées en leur aimable compagnie permettent à Melville de décrire avec précision les mœurs et coutumes des vrais Polynésiens de son temps (Taïpi fut publié en 1846). J’ai déjà chroniqué ce livre empli de péripéties et d’exotisme et je vous incite vivement à le lire !

taro et fruits tahiti

La suite mêle des romans inspirés par les légendes tahitiennes et des romans réalistes sur la décrépitude occidentale des expatriés.

Pierre Loti décrit et fait fiction de son mariage avec une très jeune vahiné (14 ans), sous l’égide de la reine Pomaré (Le mariage de Loti, 1882). Leçon de sensualité, recherche sentimentale des possibles enfants de son frère, encannaqué lui aussi quelques années avant sa mort, Tahiti est à la fois l’île voluptueuse et l’île cannibale où, si l’on ne vous mange plus, tout vous empêche d’en partir.

Jean Dorsenne, résistant déporté en 1944 bien oublié aujourd’hui, chante en 1926 C’était le soir des dieux après avoir beaucoup écrit sur la Polynésie. Il célèbre les Arïoi, ces adolescents cooptés pour célébrer la vitalité de village en village et d’île en île, chantant, dansant, ripaillant, copulant, rendant la vie par la fête aux villageois parfois déprimés par les cyclones et les maladies. Mais son œil d’Européen ne peut s’empêcher de reproduire la Bible par la tentation d’une Eve à goûter au pouvoir, qui va détruire par orgueil ce paradis reconstitué.

Jack London publie en 1909 une nouvelle : La case de Mapuhi décrit avec réalisme un cyclone dévastant un atoll, mais aussi la pêche des nacres et des perles. Elle ouvre sur la destinée.

C’est en revanche le versant européen que choisissent de montrer Albert t’Serstevens, écrivain français de nom flamand, et Marc Chadourne. Les jeunes expatriés qui se lancent dans « les affaires » à Tahiti font des jaloux et sont en butte aux éléments comme à l’indolence de la population. La Grande plantation de t’Serstevens (1952) romance l’affairisme mêlé à l’amour, l’entreprise mêlée à la malédiction, non sans quelque schéma biblique lui aussi, tant le mal vient à chaque fois miner le bien. Mais c’est documenté et très instructif sur le Tahiti du début de XXe siècle.

Chadourne montre dans Vasco, publié en 1927, le laisser-aller de la déprime chez un ex-poilu de 14 dont la jeunesse fut brisée. Tahiti ne lui redonne en rien le moral, ni l’action, ni l’amitié, ni l’affection des vahinés – c’est à désespérer. Ce roman noir expose moins la Polynésie que la névrose occidentale, mais il fallait l’évoquer pour être complet sur le sujet : même le mythe ne peut revivifier celui qui est rongé par la pulsion de mort.

Au total un panorama très complet sur la production littéraire occidentale à propos des îles du Pacifique, ce qu’elles suscitent comme puissance de rêve, ce qu’elles montrent à différentes époques de leurs réalités prosaïques, ce qu’elles laissent au voyageur qui les aborde avec curiosité.

Faites comme moi : lisez, puis allez ! Tahiti vous attend, les Tuamotu et les Marquises…

Polynésie les archipels du rêve, romans réunis par Alain Quella-Villégé, Presses de la Cité collection Omnibus 1996, 955 pages, €13.84

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Jean Cocteau, les Terribles

jean marais histoire de ma vie

Histoires de ma vie’, les mémoires de Jean Marais, prend par la passion que l’on y sent, malgré le style un peu maladroit. Sa mère, le théâtre et l’amour – telles sont ses trois raisons narcissiques de vivre. Son amour, c’est Jean Cocteau le poète, un Gide beaucoup plus fou et resté jeune. Sa mère, c’est une femme un peu folle, une actrice dans la vie ; elle inspirera un personnage de Cocteau.

Ces trois, pôles de sa vie, Jean Marais les verra réunis lorsqu’il jouera ‘Les parents terribles’ de Cocteau. Cette pièce a été écrite pour lui après un « qu’aimerais-tu faire ? » du poète à son amant. Il lui donne le rôle de Michel et s’inspire de la figure bien typée de sa mère, bien que Cocteau s’en défende dans la préface : « je n’ai imité personne que je puisse connaître ». Il dédie cette œuvre à Yvonne de Bray, une amie actrice qui devait jouer le rôle de la mère et dont il dit qu’elle lui a « inspiré toute la pièce ». Mais il est hors de doute que c’est bien la mère de Jean Marais, désordonnée, impulsive, kleptomane et très possessive qui a fourni le modèle d’Yvonne. Marais parlait beaucoup à Cocteau de sa mère et celle-ci, jalouse, disait de l’ami de son fils qu’elle ne l’aimait pas. Transposé dans la pièce, cela donne le thème des parents terribles avec Madeleine dans le rôle de Cocteau.

Les enfants terribles’, ‘Les parents terribles’ : similitude des deux œuvres. Le roman comme la pièce nous décrivent chaque fois un microcosme, un univers entre quelques personnages, fermé sur lui-même avec ses rites, ses lois propres. Ce sont des caricatures de ‘parents’ et ‘d’enfants’, mais des « mensonges qui disent la vérité ». Ces images cohérentes, bien qu’insolites, nous donnent la clé d’une époque. Les humains sont les mêmes depuis les Grecs, mais le décor a changé, surtout la société. Aujourd’hui règne l’individu, l’égoïsme est promu et chacun se ferme sur soi. Il façonne une petite cellule comme une coquille qui le protège du monde, la remplissant de son désordre, régnant dans une pagaille organisée. Dans les villes où l’on voit tant de monde, on ne connaît plus personne. L’appartement, la chambre même, deviennent ventre retrouvé de la Mère. Le rêve égaré dans la réalité refuse l’ordre du réel et fantasme un désordre sempiternel.

Les enfants trop prolongés refusent de grandir car cela voudrait dire la fin du rêve, l’obligation de ‘naître’ au monde adulte, la rupture du cordon ombilical. Pour la mère, de même, son fils sera toujours bébé, refusant les lois naturelles qui le font grandir, refusant la nécessaire rupture adulte. Tout est refus : de s’adapter aux lois naturelles, d’accepter le temps qui passe et transforme, des machines devenues inutiles et désuètes vouées à tourner à vide lorsque leur temps sera fini. A l’image d’une société désaxée.

jean cocteau les parents terribles

‘Enfants terribles’, ‘Parents terribles’ : curieuses similitudes puisque que le titre ‘Parents’ de la pièce n’a pas été créé intentionnellement par l’auteur comme pendant à celui de son roman, mais suggéré par l’un de ses amis, Roger Capgras. Jean Marais nous apprend qu’il était le directeur du théâtre des Ambassadeurs. Peut-être Cocteau sentait-il les affinités profondes de ces deux œuvres puisqu’il ne parvenait pas à trouver un bon titre pour la pièce et qu’il accueilli la suggestion comme une découverte ?

Les deux ont des couples curieusement similaires. Yvonne, vivant tout entière dans le rêve, et Paul, lui aussi entier dans l’irréel ; tous deux sont malades et se font dorloter. Léo, la tante, c’est l’intrigante, la calculatrice, la raisonneuse, maîtresse du microcosme, veillant jalousement à ce qu’il marche bien, le défendant des atteintes du temps et de l’extérieur, niant les contraintes du réel et précipitant la fin quand il n’y a plus d’espoir. Ainsi Elisabeth, la sœur de Paul, fait les courses, parle avec le médecin, travaille, se marie, se charge ainsi de toutes les relations extérieures nécessaires à ce que la cellule fermée puisse continuer à vivre.

Faut-il voir un parallèle Yvonne-Élisabeth, mère possessive et sœur possessive, l’une et l’autre ne pouvant tolérer, par jalousie incestueuse, que leur fils et frère puisse ‘aimer’ ailleurs ? Qu’il révèle une sexualité d’homme qui capte sa tendresse hors de la cellule, comme Michel aime Madeleine ? L’inceste, tout est là. C’est la ‘faute’ – au sens des Grecs – la remise en cause de l’ordre du monde, ici réduit à la famille.

Léo, « dont l’ordre est impur », dit Cocteau dans sa préface des ‘Parents’, ressemble à Elisabeth qui veut elle aussi conserver le microcosme hors du temps, hors de l’ordre. Le type d’Elisabeth s’est scindé en deux personnages dans les ‘Parents’ : Léo et Yvonne. Ce sont les deux faces de la même créature des ‘Enfants’, la maîtresse de la chambre et la mère-sœur ou sœur-mère, possessive.

Paul, c’est Michel, « le jeune homme dont le désordre est pur », dit Cocteau dans cette même préface. Pur parce que plus longtemps enfant, les garçons restant plus infantiles que les filles en ce qui concerne le sexe ; pur parce que manipulé par une mère comme s’il était encore bébé, étouffé par une sœur qui refuse de le voir grandir. Devenir un homme signifie se détacher pour aller voir ailleurs, chercher une autre femme à qui donner sa tendresse et faire couple, être ingrat à la cellule familiale. Cocteau a-t-il illustré sa propre adolescence ? Mais Paul, c’est aussi Yvonne, l’âme pure de la cellule, le moteur du rêve.

Tout se passe comme si les deux personnages centraux des ‘Enfants terribles’ avaient été recomposés en trois personnages plus typés dans les ‘Parents terribles’. A chaque extrémité du schéma, Michel et Léo, le microcosme s’ouvre vers l’extérieur ; mais de façon différente, inverse, suivant le caractère de chaque personnage. Paul (Michel) est le pôle positif, celui « dont l’ordre est pur » ; Elizabeth (Léo) est le pôle négatif, celui « dont l’ordre est impur ». Les relations extérieures de Paul sont centripètes, elles tendent à le faire sortir du cercle fermé, à faire éclater la cellule ; les relations extérieures d’Elisabeth sont centrifuges, elles ramènent chaque événement, chaque contact, vers l’intérieur du microcosme pour tout absorber en lui.

Cocteau touche ainsi aux relations les plus fondamentales des relations humaines et aux événements les plus marquant de la vie d’un garçon : l’inceste et sa prohibition (qui donne donc à chaque tentative une fin tragique), la dualité rêve-réalité, le microcosme nécessaire et le macrocosme inévitable, le temps inexorable qui transforme organiquement et pousse à d’autres relations, la déchirure entre enfance et âge adulte, la découverte de l’amour sexuel, différent de l’affection filiale ou fraternelle, l’acceptation des ruptures et du changement comme loi de la nature…

jean cocteau les enfants terribles

A côté des personnages principaux existent deux couples de personnages secondaires : Gérard et Agathe des ‘Enfants terribles’, qui donnent Georges et Madeleine des ‘Parents terribles’. Les parallèles : Gérard est l’ami de Paul, Georges est le père de Michel ; Gérard aime Elisabeth, George aime Yvonne et a aimé Léo. Une inversion : Gérard est concurrent de Dargelos pour l’amitié de Paul (Agathe ressemble à Dargelos) ; Georges est le concurrent de son fils Michel pour l’amour de Madeleine (ce qui se traduit par : Gérard est concurrent d’Agathe pour l’amour de Paul). Le garçon devient fille et change de sens pour l’action.

C’est ici que se marque le passage de l’adolescence à l’âge adulte. Il s’effectue peu à peu un glissement de l’amour de même signe (garçon pour garçon) vers un amour de signes opposés (garçon pour fille). Le premier laisse le microcosme intact par nécessité du signe nécessaire à la neutralité (+ et + = +) ; le second fait éclater le microcosme parce que le signe complémentaire est trouvé en-dehors de la cellule, celle-ci devenant inutile (+ et – = neutre). Le besoin confus d’affection de l’enfant sensible lui fera chercher un ‘égal’ à aimer, un autre enfant de son âge ; si celui-ci ne répond pas à son amitié ou la comprend mal, l’enfant sublimera cet amour en admiration platonique d’un « type idéal » : par exemple Paul pour Dargelos. A l’adolescence, tout se transforme dans l’âme et le cœur, sous la poussée des hormones. Le type idéal, le besoin d’affection, se cristallisent en général sur un membre du sexe opposé : par exemple Paul pour Agathe ou Gérard pour Elisabeth. Mais la fidélité à l’empreinte affective d’enfance demeure : ainsi Agathe ressemble-t-elle à Dargelos et Elisabeth à Paul.

‘Les enfants terribles’ sont plus particulièrement fascinants, peut-être parce que sous forme de roman, donc plus élaboré. Le poète y déploie une scène primitive, à la limite de l’invraisemblable. Des enfants orphelins peuvent-ils rester livrés à eux-mêmes dans un appartement parisien au XXe siècle ? Cet insolite fait cependant ressortir la vérité profonde du subjectif. Le lecteur voit reparaître à la surface son propre monde de l’enfance avec sa magie, son pouvoir onirique, son dédain des conventions adultes, enfoui qu’il était dans son inconscient. L’atmosphère est suggérée par touches impressionnistes qui agissent peu à peu sur le lecteur. Il a une vision d’ensemble enrichie de toutes ses réminiscences personnelles, de toutes les affinités qu’il a avec ce fond « d’animalité et de vie végétative » qu’est l’enfance. Un monde clos où rêve et réalité s’entremêlent comme sous l’effet de l’opium.

L’amour « dans l’ordre du monde », montre que le ‘trésor’ des objets chargés de rêve et de souvenirs laisse l’adolescent insatisfait. Il détruit alors impitoyablement cette enfance qu’il lui faut dépasser et, avec elle, cette étroite communauté d’exilés dont l’obstination à se perpétuer entre soi outrage l’ordre de l’univers en voulant abolir le temps.

Jean Marais, Histoire de ma vie, 1975, Albin Michel, 315 pages, occasion €1.15

Jean Cocteau, Les enfants terribles, 1929, Cahiers rouges Grasset 2013, 136 pages, €6.90

e-book format Kindle, €5.49

Jean Cocteau, Les parents terribles, 1938, Folio 1972, 179 pages, €5.90

e-book format Kindle, €5.49

DVD coffret Jean Cocteau : Les enfants terribles (1950), Les parents terribles (1948), Le baron fantôme (1942), LCJ éditions 2013, €18.90

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Géopolitique de l’Europe après Brexit

L’Europe est une unité de civilisation au cap ouest de l’Asie ; la Turquie n’en fait manifestement pas partie, de même que l’autre rive de la Méditerranée ; la Russie aurait vocation à y entrer, mais pas sans remettre en question beaucoup de ses façons de faire. Cette unité de civilisation n’est jusqu’à présent pas une unité politique. Le rêve (naïf et vaniteux) de « République universelle » chanté avec enflure par notre Hugo national s’est brisé sur la réalité : celle du refus anglais, celle de la réticence des pays de l’est, celle de la montée partout du souverainisme. L’Europe n’est aujourd’hui qu’un agrégat de nations de forces inégales où la puissance armée équilibre de moins en moins la puissance économique. Disons-le tout net : Hitler a en partie réussi, l’Europe sans les Anglais est aujourd’hui allemande.

revue le debat 190 mai 2016

Passons sur la nullité passée de Chirac et présente de Hollande : aucun dessein, aucune idée, aucun projet sur l’Europe. Seule compte la survie au jour le jour en fonction de petits intérêts parisiens liés au parti du président ; les rodomontades hollandaises présentées depuis le Brexit sont dans l’urgence, sans rien de préparé de longue date – elles ont peu de chances d’aboutir ; la nomination de pitoyables, exilés à Bruxelles vaut placard de la politique ; la poursuite des idéologies nationales bornées se prolonge à Bruxelles au lieu de s’élever au niveau. L’adoration de la technocratie par les énarques et la confiscation de toute démocratie par les petits partis qui font cuire leur petite soupe à petit feu dans leurs petits coins (selon les mots inénarrables du général de Gaulle), ont rendu l’Union européenne non seulement illisible au citoyen moyen, mais flanquée d’une image de contrainte qui permet aux politiciens lâches de se défausser sur « Bruxelles » de tout ce qu’ils n’osent pas présenter aux électeurs.

Nombreux sont les sceptiques, Européens mais pas comme ça, allergiques aux intrusions sans explication sur l’économie et la finance, aux règlementations maniaques sur des détails de production, mais emplies d’indulgence pour les lobbies chimiques, industriels et de santé – au détriment des gens. Inquiets aussi de la montée des nationalismes dans le monde et refusant de plus en plus viscéralement cette espèce d’intégration sans frontières de tous les pays « ayant vocation » sur les seuls critères du droit, sans aucune considération de culture ni de civilisation. Il existe en ce sens une vraie fracture entre l’Europe de l’est, restée très nationale, et une Europe de l’ouest devenue très multiculturelle. Les premiers refusent de changer de civilisation, les seconds constatent le fait des cultures qui se côtoient sur leurs sols et sont tentés d’en faire une idéologie « de progrès ». Comme si le progrès résidait dans le mélange, l’égalisation, la moyenne.

Ce que viennent de dire les Anglais avec force est : NOUS VOULONS CHOISIR. Ils ne sont pas contre l’immigration (vue comme invasion ethnique et changement des mœurs) mais contre l’afflux de migrants (qui déstabilise le système social et l’Etat-providence). Ils veulent modérer le nombre et prendre en priorité ceux qui peuvent travailler et contribuer au revenu national. Il s’agit donc d’un raisonnement économique plus que d’une passion identitaire, le pragmatisme d’une « nation de boutiquiers » aurait dit Nietzsche. Mais les Anglais ont le mérite de ne pas s’enfumer l’esprit comme les Français par fièvre idéaliste. Leur vote fait partie de ce qu’Hubert Védrine appelle (avant le Brexit) un « retour au réel », dans un entretien à la revue Le Débat, n°190, mai-août 2016.

Les bobos idéalistes de gauche en France croient le monde composé de Bisounours, gentils par essence, unis dans une « communauté internationale » (qui n’existe que dans le discours paresseux des médias français), aspirant aux Droits-de-l’Homme véhiculés par un ONU qui aurait vocation à devenir l’État central du monde et aux méchants punis par une Cour pénale internationale. « Nous vivions sur une tradition intellectuelle qui a sa grandeur, certes, mais qui faisait de nous les responsables de toutes choses, les ordonnateurs du système international, les concepteurs du droit international, les missionnaires de nos fameuses ‘valeurs’. Pour ce courant de pensée, tout ce qui se passait dans le monde nous concernait soit au titre d’un remord, maladie expiatoire issue d’une histoire mal digérée, soit du fait de l’universalité de nos idées ou de notre responsabilité auto-décrétée ! », fulmine Hubert Védrine (lui aussi de gauche, mais pas de la même) dans l’excellent article cité. Attention au retour de bâton encore à venir : malgré sa clownerie vulgaire, Donald Trump trompette à l’envie ce que pense l’Amérique, Obama compris, que seuls les intérêts yankees comptent et que les États-Unis n’ont plus la mission de sauver le monde ni de protéger de leurs dollars des alliés qui ne font pas leur part.

bisounours rose

L’Europe n’est pas l’Europe lorsqu’elle laisse la Grèce à ses démons clientélistes au lieu de l’aider à construire un État viable dont l’administration collecte efficacement des impôts justes ; l’Europe n’est pas l’Europe lorsqu’elle reste à la remorque des États-Unis à propos de la Russie, de la Syrie ou d’Israël, sans affirmations calmes ni conscience de ses intérêts propres ; l’Europe n’est pas l’Europe lorsqu’elle laisse une Merkel sans contrôle négocier seule avec un Erdogan de plus en plus islamo-fasciste des avantages indus et une entrée programmée dont personne ne veut ; l’Europe n’est pas l’Europe quand elle prend des gants avec l’islam pour ne pas « stigmatiser » une religion, alors qu’il s’agit bien d’Allah dans les cris des tueurs, et bien de la religion dans les justifications idéologiques à massacrer les mécréants ; l’Europe n’est pas l’Europe lorsqu’elle laisse faire le laisser-passer des migrants à tout va, sans distinguer le droit d’asile de la migration économique. Sans les Anglais, l’Europe est un peu moins l’Europe, même si l’Écosse et l’Irlande du nord pourront peut-être négocier d’y rester.

Définissons clairement les frontières, distinguons clairement qui a droit ou pas, renvoyons clairement dans leur pays ceux qui n’ont pas droit de venir, négocions clairement avec les pays de départ et les pays passeurs les aides au contrôle et au développement (rétorsions financières à l’appui s’il le faut), établissons clairement un Schengen fédéral volontaire qui fonctionne en instantané (pas sur l’exemple du supporter nationaliste russe revenu aussitôt après expulsion parce qu’un fonctionnaire aux 35h était déjà parti en week-end et avait omis de mettre à jour la base…). Disons aussi ce que l’Europe veut et ne veut pas, avec la Chine, les États-Unis, la Russie, les pays hors Union. Pas besoin de faire les gros yeux, la force de la puissance réelle compte par inertie : un grand marché, de nombreux chercheurs, une industrie mondiale. Sans les Anglais, notre puissance est plus faible, mais elle reste importante.

Mais pour cela… il faudrait que les dirigeants de chaque pays de l’Union cessent de se défausser haut et fort à la Chirac-Hollande sur « Bruxelles » de tout ce qu’ils cautionnent tout bas par leurs votes en Conseil européen « des chefs d’État et de gouvernement » ! L’égoïsme sacré de chaque État existe, la mise en commun de certains pouvoirs bénéfique à tous existe aussi – autant l’expliquer et convaincre. Sans les Anglais, tout sera peut-être plus facile, mais la nullité Hollande fait encore moins le poids face à la légitimité Merkel – surtout si celle-ci perçoit une volonté de coaliser les « pays du sud » contre une Allemagne hégémonique !

attractivite france 2016

Et nous, Français, cessons d’accuser la « force » de l’euro, « l’ordo-libéralisme » allemand, l’égoïsme financier anglais, la xénophobie autrichienne, le traditionalisme chrétien hongrois et ainsi de suite. Lorsque nous serons exemplaires, nous pourrons donner des leçons à tout le monde. Mais pour être exemplaires, il nous faut réformer le pays tout entier : le millefeuille territorial, le cumul des mandats, la corruption des élites, le droit du travail, les entraves à l’entreprise, la fiscalité illisible, les conflits d’intérêt dans l’homologation des médicaments, la filière agricole ; il nous faut associer les citoyens aux « grands projets » d’État, assurer une meilleure représentation parlementaire et rendre les syndicats plus représentatifs… Tout ce que nous n’avons PAS su faire depuis la chute de l’URSS, depuis Chirac, depuis Hollande, avec la parenthèse Sarkozy qui avait commencé un peu, mais trop peu et avec changement de cap inexpliqué.

Revue Le Débat n°190, mai-août 2016, €20.00

Comprendre ne signifie pas excuser, comme certains illettrés le croient. Je rappelle que je suis POUR l’Union européenne. Ci-après quelques notes sur ce blog :

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Alain Corbin, Les filles de rêve

alain corbin les filles de reve

Depuis toujours, les hommes ont chanté la nubilité. C’est le moment où la jeune fille se fait femme, dans l’enfance encore pour le cœur et l’esprit, déjà formée pour le corps. D’où cet attrait puissant qui trouble, la puberté créant pour quelques mois l’androgyne imaginaire. « Ces personnes étaient si belles, leurs traits si gracieux, et l’éclat de leur âme transparaissait si vivement à travers leurs formes délicates, qu’elles inspiraient toutes une sorte d’amour sans préférence et sans désir, résumant tous les enivrements des passions vagues de la jeunesse », écrit Gérard de Nerval dans Aurélia (p.148).

Le tout jeune homme rêve à la toute jeune fille, sans savoir encore que son désir n’est pas pur, éthéré, mais bien terrestre, émoi du printemps dans les corps, appel de la nature. Il garde le goût de l’absolu, la fascination pour l’inaccessible, l’angoisse d’être déçu. Cette tension fait le rêve et marque pour une vie.

artemis

Alain Corbin, historien du sensuel, décrit 19 filles qui ont hanté les rêves adolescents de l’antiquité à nos jours. Ou plutôt aux jours de la génération pré-1968 car après… rien n’a plus jamais été comme avant. Pilule, avortement, permissivité, féminisme, matérialisme hédoniste consommé, encouragement au sexe des médias, du cinéma, de la publicité – tout concourt à faire disparaître le rêve dans les fumées de l’avant. La schizophrénie chrétienne jusqu’alors coincée entre la maman et la putain, la Vierge et le bordel, est soignée par les journées de mai. Le rêve rejoint le réel et la fleur est déflorée avant même d’être épanouie.

fille nue caresse

Aujourd’hui, « les pédagogues commencent d’enjoindre les relations physiques dès la puberté », écrit Alain Corbin dans sa préface (p.23) ; l’ange fait la bête dès 9 ans parfois, bien avant les 17 ans (avoués) de « la moyenne statistique » – les profs de collège le savent bien. Il est vrai que, si cette pratique de nature était répandue, elle calmerait l’ivresse de pureté des fanatiques religieux frustrés, de quelques bords qu’ils soient !

nausicaa et ulysse nu paxton

L’imaginaire sentimental s’est créé de ces filles de légende, de papier, de peinture ou d’opéra jusqu’à l’âge récent du faire et l’abandon encore plus récent du lire. Aujourd’hui, l’imaginaire se nourrit des images, pas des fumées, et « la fille de rêve » ressemble fort aux gros seins et rauqueries du porno mal filmé. Mais jusqu’à la fin des années soixante, la beauté blanche aux yeux brillants et à l’abondante chevelure blonde du jeune corps souple élancé, au maintien réservé et tendre, remporte tous les suffrages. Elle ravit d’un « amour du commencement » (Chateaubriand), mystérieux de désir et d’innocence mêlés.

ophelie millais

Telles sont Artémis (Diane), « la grande beauté inaccessible à l’homme » (p.28) ; Daphné comme belle plante ; Ariane d’amour blessée ; Nausicaa aux bras blancs de pudeur qui sauva Ulysse naufragé tout nu ; Iseut, dame des pensées, inaccessible et enchanteresse par magie ; la Béatrice de Dante dans tout l’éclat vertueux de ses 9 ans ; la Laure de Pétrarque à 19 ans qui l’a saisi d’un éternel présent au souvenir ; la Dulcinée du Quichotte, robuste paysanne qu’il voit en noble dame éthérée ; la Juliette de Roméo qui ne peut accomplir son amour tragique ; l’Ophélie virginale abandonnée d’Hamlet et que la rivière engloutit ; la Belle au bois dormant réveillée par son Prince si charmant, avant d’avoir beaucoup d’enfants ; Pamela de Richardson, bien oubliée de nos jours mais que Diderot plaçait très haut ; Charlotte la tendre et bonne qui jamais ne se donna à Werther, qui en mourut ; Virginie dormant enlacée avec Paul au berceau, aussi naturellement nus que les firent la nature ; Atala, morte vierge dans l’imaginaire de Chateaubriand ; la sylphide du même, créée « par la puissance de mes vagues désirs » (p.129) ; Graziella de Lamartine, entrevue en Italie dans la pudeur de ses 16 ans ; Aurélia de Nerval, « assemblage de masques furtifs » (p.144) ; jusqu’à l’Yvonne de Galais du Grand Meaulnes, enfantine et grave à la fois…

atala girodet 1808

paul et virginie ados

yvonne de galais dans le grand meaulnes

paul et virginie enlaces tout nus nicolas rene jollain 1732 1804

Ces 19 figures de rêve résument les attentes, les espoirs, les idéaux des jeunes hommes ; ils désirent la pureté et l’union des âmes avant l’union des corps et des cœurs. Platonisme de l’idéal, amour courtois de la rétention, pudeur puritaine de l’abstention, élan maîtrisé de la sublimation… Mais le bouleversement anthropologique de la seconde moitié du XXe siècle a sévi : « elles sont donc évanouies, ces images féminines autrefois fascinantes », dit l’auteur (p.162). Ce livre est donc pour ceux de la génération d’avant 1960. Une nostalgie.

Alain Corbin, Les filles de rêve, 2014, Champs Flammarion 2016, 171 pages, €8.00

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Utopie ou projection pour Nuit debout ?

La mentalité utopiste est un fait psychologique proche de la schizophrénie. L’utopie est fixiste alors que tout ne cesse de changer et que chacun le sait. Elle est antihistorique alors que l’histoire ne cesse de se faire malgré tout et malgré la réticence de tous. Ce pourquoi qui rêve d’un « autre monde » parfait, ici-bas ou au-delà, se situe en-dehors de la réalité. D’où la schizophrénie, perceptible lors des Nuits debout, « un désir de fusion aussitôt remplacé par une envie de séparation définitive » selon le site Doctissimo.

Certains ne le voient pas, qui se contentent de rêver en poètes, certains autres en sont conscients, qui organisent leur utopie rationnellement comme on prévoit le tableau de financement d’une entreprise. Ceux-là savent que le réel va modifier les données et que leur épure ne sera jamais réalisée telle qu’elle a été pensée – mais elle est un guide pour l’action.

Laissons les rêveurs à leurs rêves, leur cas est désespéré. Perpétuellement insatisfaits de ce qu’ils sont et où ils sont, ils n’ont que ressentiment pour ce monde qui ne les a pas récompensés comme ils le voudraient, pour cette société dure qui les ignore comme perdants. Ils ne se posent pas la question de savoir quelle est leur part de liberté qu’ils n’ont pas utilisée, leur part de responsabilité qu’ils n’ont pas prise, leur part d’infantilisme qu’ils n’ont pas surmontée. Ressentiment, paranoïa et complot est leur lot. Soit ils sont niais, soit ils ont « l’intelligence d’un cendrier vide », selon la formule belge à qui l’on doit les Molenbeek et autres lâchetés du laisser-faire et du renoncement.

vierge a l enfant dans le metro alexey kondakov

Gardons le cas de ceux qui anticipent, leur utopie étant la projection dans le futur des choses telles qu’ils voudraient qu’elles soient. Cette tendance-là de l’utopie est un phénomène socio-historique plus qu’une tendance psychologique de fond. Les choses vont mal, et de mal en pis : donc que pouvons-nous penser pour qu’elles aillent mieux, ou dans un meilleur sens ?

Nul ne devient révolutionnaire par savoir, mais par indignation. Le savoir ne vient qu’ensuite remplir et préciser la protestation initiale. Bien sûr, il y a les professionnels du choqué qui se content de gueuler et sont pour cela très contents d’eux. Ils ne veulent surtout pas sortir de cette posture, car il s’agirait de s’engager, de proposer du positif, du concret ; il s’agirait de faire – de s’investir. Ceux-là restent sur « l’Indignez-vous ! » du papy de la résistance, ils discutent à perdre haleine durant les nuits debout (sagement assis devant ceux qui « s’expriment »). Ceux-là « posent des questions », « cherchent à comprendre ». Ils ne feront jamais rien, jamais sûr d’eux ni des autres, surtout pas prêts à aliéner leur individualisme à un projet collectif avec lequel ils seraient – forcément – « pas tout à fait d’accord », puisque telle est l’essence de la démocratie que le débat suivi du compromis. Vous avez là ce qui explique l’échec permanent de la fausse révolution permanente du parti écolo hé hé el Vé (écho à hé ho la gauche) !

La dernière grande utopie laïque fut celle du communisme, dégénérée en socialisme, lui-même crevé par perte de sens. Les intellectuels qui ont adhéré au communisme, tout comme les dirigeants d’origine ouvrière, ont été influencés à la fois par les Lumières et par le catholicisme – les grandes utopies qui ont précédé. L’instituteur et le curé ont inspiré les gamins qui, devenus adultes, ont adhéré aux idées généreuses du paradis futur. Thorez, Duclos, Vassart (secrétaire à l’organisation et représentant du parti communiste français au Komintern) ont eu une très forte éducation religieuse, Benoît Frachon avait un frère curé, Vaillant-Couturier avait été avant 1914 l’auteur de poèmes mystiques. Dostoïevski lui-même, dans son Journal d’un écrivain (Pour 1873, Pléiade) écrivait : « Il est de fait, à la vérité, que le socialisme naissant était alors comparé, même par certains de ses meneurs, au christianisme : il était pris en somme pour une correction et une amélioration du christianisme en fonction du siècle et de la civilisation ». Raymond Aron dira, dans L’opium des intellectuels (1955) que « le communisme me semble la première religion d’intellectuel qui ait réussi ».

C’est ainsi qu’il faut comprendre Nuit debout, du moins la fraction qui discute et veut changer le monde – pas celle qui vient pour jouir, se faire voir et casser du bourge. Fraction qui « cherche à comprendre » et qui est nuit après nuit récupérée par les seuls un tant soit peu organisés, Lordon et son Fakir, par exemple.

Le débat démocratique sur l’agora, mouvement spontané sympathique, dégénère en réunion informelle de toutes les sectes utopistes pour qui le yaka compte plus que la proposition politique pour la cité. S’y manifeste volontiers une pensée alimentée de surenchère révolutionnaire, d’idées courtes et de slogans simplistes « pour les nuls ». Car toutes ces réflexions tournent autour d’une même obsession : la pureté – de la représentation, des votes, des élus, du droit, du travail, des salaires. Rien de plus dangereux que ce fantasme de pureté ! Que ce soit la race, la classe ou l’idée, le pur exclut tous ceux qui lui paraissent contaminés ou carrément impurs. C’est que ce font les islamistes (qu’on ne saurait confondre avec les musulmans), c’est ce que font les gauchistes, les écologistes, hier les communistes, les catholiques – en bref tous ceux qui croient détenir LA vérité unique et éternelle…

me myself and i mediavores

Rien de positif dans cette utopie de « pureté », rien que du négatif au contraire : « ne pas » ci ou ça, empêcher la casse, résister. L’exemple du concept de socialisme nous éclaire à ce sujet. Inventé vers 1840 pour désigner le contraire de ce qui faisait mal, « le capitalisme ». Personne ne savait trop ce qu’était en réalité le capitalisme (système d’efficacité plutôt qu’idéologie) mais cette poupée-vaudou était un repoussoir commode pour tout ce qui n’allait pas. Quant au « socialisme », cette chimère (à qui Marx ne donnera que plus tard une caution « scientifique »), il était un peu en 1840 comme la licorne : une bête fabuleuse qui n’a jamais existé, composée d’éléments disparates pris dans les bêtes réelles. L’utopie de Nuit debout ressemble fort au socialisme infantile d’il y a quasi deux siècles…

Il est vrai que le peuple a besoin d’illusion car la vérité lui parait trop effrayante. Les manipulateurs ont toujours joué sur ce besoin « religieux » de donner du sens là où il n’y a que l’histoire en train de se faire, sans dessein ni volonté. Les Bolcheviks ont ainsi offert la paix, la terre, le pain et le pouvoir aux soviets locaux – leur réalité au pouvoir fut la guerre civile, la collectivisation, la confiscation du grain et la famine, la dissolution de l’Assemblée constituante et le pourvoir absolu du Parti unique et de la Tcheka, son bras armé. Alors que la société occidentale s’appauvrit, économiquement et intellectuellement, que le travail est perçu comme exploitation (sauf aux États-Unis où l’on « crée » des entreprises), que le jouir est élevé au rang de philosophie (après les attentats du 13 novembre), que le terrorisme incite au repli et à l’intolérance, que le matérialisme le plus ras de terre occupe les cœurs et les esprits – l’utopie de la nuit debout semble apporter la lumière.

  • Oui si cette utopie est projection dans l’avenir, consciente des négociations exigées avec les autres citoyens et des adaptations nécessaires avec le réel.
  • Non si elle se contente d’être ce rêve béat du niais qui croit au grand « yaka », aussi intelligent qu’un cendrier vide prêt à s’emplir de n’importe quel mégot capté sur Internet ou auprès des sectes manipulatrices.

Le phénomène religieux, au sens étymologique d’être relié, est un élément permanent du rapport au monde – même si religion ne signifie pas forcément croyance en un quelconque dieu. Mais ce phénomène n’est utile à l’être humain que comme élément dialectique pour le faire avancer, entre transcendance et finitude, entre collectif citoyen et personne individuelle. Pas sûr que la Nuit connaisse jamais son Aube…

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Jean d’Ormesson, La gloire de l’empire

jean d ormesson la gloire de l empire

Lorsque j’ai lu ce roman à 17 ans, j’ai été enthousiasmé ; le relisant pour cette chronique, je comprends certains agacements adultes : trop de culture nuit à la lecture. Il faut être naïf et candide pour aborder cet empire. Le livre devrait donc rencontrer notre époque.

En 24 chapitres (chiffre symbolique, le lecteur saura pourquoi) et 460 pages sur papier bible, le romancier léger se fait historien philosophe dans ce pastiche d’un monde. Il raconte la geste d’un personnage qui n’a jamais existé, dans un empire qui reste imaginaire. Si non e vero, e ben trovato (si ce n’est pas vrai, c’est bien trouvé), aiment à dire les Italiens, peuple fort aimé de l’auteur. Il y a de la verve, de l’invention, du canular dans ce vrai inventé. Du René Grousset écrit par Jules Michelet et revu par Jorge Luis Borgès, peut-être. Avec généalogie, chronologie, cartes, bibliographie et index – comme dans les vrais livres des vrais historiens.

S’agissait-il, pour le bon chic bon genre d’Ormesson, d’enterrer « la culture » ? de créer un anti « nouveau roman » ? de s’élever par l’imagination contre le « réalisme socialiste » ? Tous ces groupes étaient encore vivaces après 1968, et il était salubre de les envoyer aux poubelles de l’Histoire pour réhabiliter le roman.

Mais Jean d’Ormesson se crée aussi lui-même, en Alexis ou peut-être en Bruince, dans une civilisation syncrétique qu’il fait naître de la rencontre improbable de Constantin et de Gengis Khan. Bruince, qui deviendra archipatriarche, né riche patricien, délaisse tout dès 13 ans pour se faire matelot. Il y a cette tentation manquée chez Jean d’Ormesson, il l’a livrée dans Au revoir et merci.

L’empereur Alexis fut un enfant bâtard jalousé et mal aimé, un adolescent débauché et meurtrier mais adorateur du soleil, un jeune adulte ascète fou de dieu, avant de conquérir l’empire sur requête d’un enfant – envoyé par sa mère. Il ne cherche l’unité impossible que pour se racheter de ses fautes bien réelles. Il est dual, comme l’esprit occidental abreuvé de Bible et de terrorisme philosophique platonicien, comme dirait ce bon Monsieur Onfray. « Alexis, c’est d’abord une passion : la passion de l’unité à travers le divers, la passion de l’universel, la soif de savoir, de beauté, de bonheur, la quête d’une clef, d’un secret, d’un système, d’une société des âmes » p.553 Pléiade. En bref l’incarnation de tout le cycle occidental.

Alexis et Balamir conquièrent à eux deux avant la Renaissance un « Saint empire romain méditerranéen et asiatique » (p.583) qui va de l’Atlantique à la mer de Chine, de l’Afrique du nord aux forêts scandinaves. L’époque est imprécise et les peuples ne sont que des noms : ne trouve-t-on pas les Hobbits en adversaires de l’empire à ses débuts ? C’est dire combien l’humour ne manque pas dans les références authentiques et inventées.

Cette fresque immense et ambitieuse ne va pas sans quelques longueurs dans les descriptions aussi lyriques qu’interminables qui se grisent d’érudition (notamment dans le chapitre XXIII). Mais la mise hors du temps fait pénétrer au cœur de la culture, la nôtre. Cet esprit curieux et porté à l’universel, ne supportant ni la contradiction ni la demi-teinte, est fait pour la gloire bien que sachant que tout est vain. Car seul le temps règne en maître et Dieu lui-même ne peut rien pour le passé ; il n’est pas omnipotent, au fond, et Jean d’Ormesson se demande toujours s’il existe. L’orgueil bâtit sur du sable, pas de gloire sans la chute ni de puissance sans déclin. Tout est vanité…

On peut reprocher à l’auteur cet esprit chrétien qui réduit toute action ici-bas à cet « à quoi bon ? » d’éternité (p.574). Mais on peut le créditer aussi de mettre le doigt sur l’action plutôt que sur l’utopie en montrant le dilemme d’Alexis : « changer la vie ou changer de vie ? » (p.619). La justice exige la force, la prospérité l’unité – mais peut-on faire le bonheur des hommes malgré eux ? Ils aiment la bataille et la guerre, les viols et le pillage ; il faut qu’un rêve soit plus fort que les satisfactions matérielles pour les tirer hors d’eux-mêmes et de ces plaisirs terre à terre.

L’un des bonheurs de lecture est cette langue classique, admirablement neutre, qui décrit sans dévier de sa route tranquille les meilleures et les pires choses. La vie la plus joyeuse et vigoureuse (les Jester) côtoie la barbarie la plus cruelle et le sadisme le plus brutal. Certaines scènes fascinantes ne sont que viols répétés, tortures interminables, enfants vivants lancés comme projectiles et meurtres de masse, l’auteur se plaisant à moquer l’irruption à la mode des homos, à la date d’écriture, par quelques traits bien placés : entre deux supplices d’éviscération ou de carbonisation de sexe ou de sein, deux jeunes barbares se plaisent à faire l’amour entre eux. Nous sommes dans la tradition monastique édifiante des horreurs de l’enfer ici-bas ; nous sommes aussi dans le rire à la Rabelais pour marquer combien vils sont les humains quand ils s’y mettent avec ardeur.

Mais ces quelques pages à la Sade sont aussi philosophiques : les daechistes de l’état islamique font-ils autre chose, 36 ans après la parution du livre ? Quand l’imaginaire rencontre le réel, à quoi bon dire et répéter de façon talmudique obsessionnelle « plus jamais ça » ? Ce faux empire apparaît plus vrai que les réels, tant il dit des hommes ce qu’il en faut savoir, que l’histoire se répète et que l’espérance du rêve côtoie sans vergogne la bassesse la plus bête.

Ce roman a reçu le Grand Prix de l’Académie française 1971 – laissez-vous emporter.

Jean d’Ormesson, La gloire de l’empire, 1971, Folio 1994, 692 pages, €12.40
Jean d’Ormesson, Œuvres, Gallimard Pléiade 2015, 1662 pages, €55.00 (si vous désirez lire plusieurs romans de Jean d’Ormesson, l’édition Pléiade est le meilleur rapport qualité-prix, avec 4 gros romans pour seulement 14€ chaque)
Les livres de Jean d’Ormesson chroniqués sur ce blog

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Patrice Gilly, Le cinéma – une douce thérapie

patrice gilly le cinema une douce therapie
Le cinéma vous présente des images toutes faites qui évitent l’effort d’imaginer. Au pire, « on » vous pense : gavés d’affects, vous ne créez plus, vous consommez. Cet aspect sombre du cinéma existe, mais Patrice Gilly préfère explorer sa face lumineuse, celle qui montre l’exemple : « le cinéma m’émeut et me meut », déclare-t-il dès la page 9.

Ce petit livre se présente comme une expérience personnelle, transformée en thérapie de groupe ouverte à tous. Il s’agit de « sortir du retrait pour aller vers l’inédit » p.8. Beau programme, bien mené, qui donne envie. Plusieurs dizaines de films récents sont racontés et leur situation objective mise en cause par l’expérience subjective de l’auteur. Il sait attacher son lecteur par son évocation, au travers des films, de la déchirure que fut le divorce de ses parents à 12 ans, de son manque de figure paternelle qui explique son attachement à la famille et sa constante envie d’être reconnu. Quelques propositions d’exercices ponctuent les chapitres pour inciter le lecteur à se saisir de la méthode. Et peut-être découvrir lui aussi ses failles propres.

Car « le cinéma implique le spectateur dans un processus de participation affective et psychologique » p.39. Il donne du sens à l’existence et permet de construire sa propre histoire. Du moins pour ceux qui ne se contentent pas de rester béats devant les images sans (surtout !) rien en penser… Comme toute thérapie, la ciné-thérapie exige un investissement personnel, le cinéma n’étant qu’un support commode à faire accoucher l’expression des nœuds de l’inconscient. Le film touche l’intime, tout en étant presque réel ; il permet de voir les autres vivre des situations tout en restant à distance : même les timides peuvent participer.

Jouent alors les mouvements psychiques classiques : l’empathie, l’idéalisation, les fantasmes, les désirs, le transfert, l’identification – voire la catharsis.

La ciné-thérapie emprunte à la Gestalt-thérapie comme aux thérapies narratives. Cette psychologie pratique, à l’américaine, a pour ambition de soigner par la relation. Elle est appliquée par le cinéma depuis 2004, élaborée au contact des réalités aborigènes d’Australie et de Nouvelle-Zélande. Elle doit permettre la prise de conscience de la forme que prend l’ajustement de chaque individu à ce (et ceux) qui l’environne(nt). Pour cela, la parole est privilégiée avec l’expression des émotions, le rêve, l’imaginaire, la créativité – mais aussi le mouvement et le corps, dont les images filmées donnent une forme mimétique. Développer la conscience de l’instant rejoint en effet le cinéma, qui n’est qu’instant : « Le temps chronologique s’efface au bénéfice de la profondeur de l’instant vécu » p.34.

patrice gilly photo

La fluidité des images et des histoires accompagne cette thérapie du processus, dans laquelle les causes sont moins importantes que l’adaptation ici et maintenant. « Le film image l’inconscient », est-il résumé joliment p.29. Il est une sorte de songe éveillé en salle obscure, lové dans un fauteuil fœtal. Opium du peuple pour faire oublier, le temps d’une séance, le reste terne de l’existence – il est aussi opium qui lève les blocages et ouvre une porte sur les profondeurs de soi. La narration, les personnages et les émotions formatent une manière d’être et de percevoir le monde, en résonance ou en conflit avec la nôtre.

Mais « le cinéma perd ses vertus thérapeutiques si la vision du film n’est pas suivie d’une parole exprimant le trouble vécu dans l’intimité » p.32. C’est l’essence de la psychanalyse que de faire mettre des mots sur les maux afin de les apprivoiser par la conscience. Il faut donc en parler, pour soi seul dans son journal intime désormais sur blog ou réseaux sociaux, avec ses copains ou copines autour d’un pot après séance, en famille avec son conjoint et ses ados, avec son psy – ou lors de stages collectifs de thérapies douces ouvertes sur le lien social ont l’auteur présente quelques exemples.

Voici donc une démarche originale, peu usitée par tous les fans qui se gavent de films. Pour ma part, j’ai toujours préféré la lecture, qui offre depuis l’enfance un champ plus ouvert à mon imagination – mais c’est une question de génération et d’habitus. Certains – comme Eddy Mitchell – sont restés marqués à jamais par « La dernière séance ».

Je me pose cependant la question de savoir si la génération Y, née avec l’iPod sur les deux oreilles, les fils en Y à demeure sur la gorge et le regard rivé aux très petits écrans des jeux vidéo et des Smartphones depuis l’enfance, peut faire autrement que de « consommer » le cinéma. Pressés d’être comme les autres, les jeunes ne connaissent le plus souvent des films cultes que de courtes séquences aimées de tous, visionnées sur YouTube. Nomades, ils ont du mal à se poser seuls devant un grand écran ou dans une salle obscure, mais préfèrent regarder des nuits durant en groupe des séries haletantes dont la richesse psychologique n’égale pas celle des films d’auteurs.

Patrice Gilly, Le cinéma – une douce thérapie, 2015, éditions Chronique sociale – Lyon, 144 pages, €14.00
Cinémoithèque, le blog cinéma de l’auteur

L’organisme formateur

Avec cette note, j’inaugure une catégorie « cinéma » sur ce blog

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Que la Morale est belle quand elle reste théorie !

Depuis toujours, les humains se divisent entre donneurs de leçons et donneur d’ordres, hommes de fer et hommes de faire.

  1. Les premiers ont le beau rôle – car ils ne mettent jamais les mains dans le cambouis. Ne faisant rien, ils ne se trompent jamais. Ils préfèrent régenter les âmes en leur faisant honte des écarts à la Règle intangible.
  2. Les seconds agissent, ce qui veut dire se compromettent. Ils doivent négocier avec les forces en présence pour faire avancer leurs idées.

Réel oblige contre Idées pures, que la Morale est belle quand elle reste théorie !

Syriza, Podemos, Mélenchon, Duflot, Frondeurs, Aubry, Corbyn… tous préfèrent le rêve à la réalité, l’utopie de l’épure à se retrousser ici et maintenant les manches. Il est tellement plus facile d’être le Vertueux qui jamais ne fait de compromis que le Pragmatique qui évolue pour composer avec le réel puisqu’il ne peut pas l’annuler.

Soyons heureux : quand la Vertu s’incarne en politique, malheur aux citoyens ! Les esprits non conformes à la Règle sont vus par les croyants comme d’immondes déviants qu’il faut traiter en malades (à enfermer et rééduquer) ou en ennemis (à concentrer en camps ou à exécuter). Robespierre a montré la voie, Lénine et Staline ont suivi, puis tous les petits chefs comme Mao, Castro et le touche-pas-à-mon-Pot des gauchistes français des années 70. Jusqu’aux coraniques littéral-illettrés qui infestent nos banlieues en se croyant Vengeurs après Révélation.

Mon idée est que si les diables rouges s’agitent dans le bénitier capitaliste, tant mieux ! Ce serait pire s’ils en sortaient pour tenter l’aventure. La gauche sociale-démocrate-libérale sera mise en échec ? Tant pis : que l’alternance équilibre les dérives potentielles. Un peu de pouvoir à la droite éloignera les tentations de certains Républicains à lorgner vers l’extrême-droite, tout aussi dangereuse que l’extrême-gauche, tant le blabla de surenchère n’a jamais rien résolu dans le concret historique. Seule la lucidité de la raison agissante permet d’agir – pas les illusions des ombres de la caverne idéologique : ainsi parlait Platon.

idees pure caverne de platon

Car nous sommes toujours dans l’ornière simple des deux éthiques pointées par Max Weber : l’éthique de responsabilité et l’éthique de conviction.

En politique, il est nécessaire de voir loin, donc de peser les conséquences des décisions que l’on prend. Quiconque agit en politique non selon ce qu’il peut faire mais selon sa Bible du moment n’est pas un politicien mais un théocrate, qui sait mieux que tous ce qui est bon à tous. Si le réel résiste, il applique par la force ces convictions venues d’en haut : de la Bible ou d’Al Koran, de l’Histoire révélée à Marx, de la révolution permanente qui excite Mélenchon, de l’écologie coercitive traduite par Duflot, du fonctionnariat intangible qui alcoolise Martine Aubry.

  • La conviction empêche le débat, donc l’exercice de la démocratie : qui ne pense pas comme vous est insulté, traité de moins que rien, donc de « fasciste » – ce Mal absolu de la bonne conscience « de gauche, forcément de gauche » comme répétait à l’envi la Duras, bobote fort à la mode des années 1980-2000.
  • La responsabilité permet le débat, donc l’exercice pragmatique du pouvoir : qui ne pense pas comme vous est invité à suggérer d’autres pistes – irréalistes s’abstenir, mais rien n’empêche d’essayer. Certes, la conviction résiste, mais elle comme une lumière qui éclaire le chemin : les embûches ne peuvent être simplement ignorées et la route vers l’idéal ne s’achève jamais. Le tout est de faire ce que l’on peut – en prenant conscience des risques et en assumant ses actes. Le contraire même de l’irresponsabilité sociale de la génération Mitterrand-Chirac.

Les gauchistes de la gauche française, on les connait, ils n’ont en rien changé depuis 40 ans : étatistes, jacobins, taxateurs et clientélistes, ils révèrent le Fonctionnaire – ce serviteur content de l’être – et redistribuent à tour de lois cet argent qu’ils se moquent de produire (ils préfèrent « prendre » – et tant pis pour la génération suivante). Moralistes, ils ont gardé de leur jeunesse marxiste une haine du « capitalisme » qu’ils sont en bien en peine de définir, fourrant dans ce concept tout ce qui « ne vas pas » à leurs yeux (jusqu’au latin qui disparaît… car peu « utile » aux entreprises).

Les fonctionnaires sont certes nécessaires, lorsqu’ils remplissent avec zèle et neutralité le service du public. Mais quel est ce « service » ? Les fonctions régaliennes légitimes de l’État, pas tout et le reste ! Armée, police, justice, diplomatie, impôts, hôpital – voilà qui est indispensable. Tout le reste se discute et Macron a raison de le laisser entendre à une gauche obtuse et figée – n’en déplaise à l’amère de Lille. Et les Français, contrairement aux archéo-socialistes style Aubry décidément de plus en plus coupés du peuple, sont en majorité d’accord. Les États très fonctionnarisés comme la Russie de Poutine et la Chine aujourd’hui, sont plus néfastes que le Canada ou la Suède qui n’embauchent plus aucun fonctionnaire à vie, mais seulement par contrats de 5 ans. En débattre, c’est la démocratie, jeter l’anathème, c’est un coup de force.

Dans un monde ouvert et qui se globalise, ce sont des nuisibles, ces nostalgiques des Trente glorieuses… Car il est fini, le temps de la reconstruction d’après-guerre, du dirigisme du Plan, du soviétisme des têtes. Tous les pays dirigés d’en haut ont échoué, de l’URSS après Staline à la Chine après Deng (l’été dernier l’a montré). L’initiative et la créativité ne sauraient obéir aux directives d’un aréopage de vieillards technocrates ; l’économie ni la participation politique ne sauraient être liées aux ordres impulsés d’en haut. C’est au contraire « la base », le peuple, les gens, qui se trouvent assez adultes et responsables pour se prendre en main. D’où le côté inaudible de l’Église en moralisme, de l’école pour le savoir, du Président en politique, du parti Socialiste pour les idées… Certes, mai 68 est passé par là avec sa haine de tout autoritarisme – mais c’est surtout que la société a changé : elle est plus autonome, plus individualiste, plus ouverte. Absolument plus poussée à obéir à des « mots d’ordre » des partis ou des idéologies. Le Fonctionnaire, exécutant sans initiative des règles de procédure et des ordres hiérarchiques, ne saurait être un idéal social.

Les gauchistes sont les descendants des frères prêcheurs de notre moyen-âge, aussi péremptoires, armés de la même Voix d’en-haut, tonnant aussi fort contre le gaspillage, le foutre et l’orgie, vertueux comme pas un (sauf pour l’argent public… à user comme des filles publiques pour ces petits marquis de la noblesse d’État). Ils voudraient ramener tout le monde à la même norme médiocre, pour que « l’égalité » soit pure et parfaite, comme dans Cité de Dieu rêvée par saint Augustin (évêque kabyle et paillard repenti). En témoigne par exemple le fonctionnariat d’État qui sévit à l’Éducation nationale : petit savoir, petit salaire, petit travail – bien tranquille et assuré. Tout salarié qui dépasse la rémunération du Fonctionnaire de rang le plus élevé est considéré par les petit-bourgeois envieux de Bercy comme « riche », donc à tondre. Même si le sire prend du risque, soyons impitoyable : qui lui demande de prendre un risque ? il n’a qu’à faire comme tout le monde – et passer un concours : il aura la garantie du salaire, de la santé, du travail et de la retraite – comme dans la ruche. Exception : les stars du foot. Le gauchiste, qui va au peuple comme la vache au taureau, aurait « honte » de toucher aux idoles du prolo.

Certes, l’émergence du global et de ces pays du tiers-monde qui revendiquent désormais leur place dans le premier monde, opère une concurrence féroce ; certes, le Budget étatique se réduit tant les impôts sont déjà lourds et toute hausse contreproductive (Hollande l’a testé a son détriment, mettant dans la rue les bonnets rouges) ; certes, l’endettement national exige une certaine austérité que chaque élu rechigne à opérer – puisque ce n’est pas SON argent ; certes, les élites politiques et intellectuelles apparaissent indigentes, courte-vue, préoccupées plus par leur ego du moment devant la télé que par leur responsabilité devant la cité sur la durée d’un mandat. Mais la tentation gauchiste ne vaut pas le plaisir pervers de les déboulonner.

Romains de la décadence Thomas Couture

Monde cruel, impérialisme américain, Union européenne impuissante, dirigeants français médiocres, droite écartelée et socialistes sans repères : comment l’électeur ne serait-il pas écœuré des « partis de gouvernement » qui promettent à tout va sans jamais rien tenir – ou si peu ? D’où la tentation de sortir de ce monde-ci pour errer dans le monde idéal, « l’autre monde est possible » allant pour certains jusqu’à « l’au-delà » des houris et éphèbes promis au paradis islamique. Les écolos ont la trouille de l’enfer, pensez : 2° de plus dans vingt ans, ils se voient déjà griller à bout de fourches – repentez-vous, mes frères, avant qu’il ne soit trop tard !

Mais les couches populaires, elles, sont plus réalistes que les petits fonctionnaires qui se croient intellos, que les syndicalistes qui croient avoir tout compris de la lutte des places ou que les politiciennes arrivistes qui voudraient bien la place. Le peuple ne croit pas les gauchistes, même les vrais qui s’essaient aux responsabilités, même Tsipras – qui est allé dans le réel bien plus loin qu’un Mélenchon qui se contente de discourir, d’une Aubry qui a accouché des 35 h qui endettent l’État chaque année et dont on voit les ravages encore à l’hôpital public, ou d’une Duflot qui a engendré le désastre de la construction en France depuis 3 ans.

Les couches populaires voteront peu ; celles qui votent voteront encore moins Mélenchon mais préférerons les trois Le Pen – la Trinité d’apocalypse de la Trinité-sur-mer. Parce que les partis de gouvernement n’ont jamais voulu écouter – par tabous idéologiques – les cris et les demandes desdites couches populaires, il n’y a rien d’autre d’utile à faire que d’encourager l’alternance : un temps à gauche, un temps à droite. Juste pour l’équilibre de la responsabilité face à la conviction.

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Patrice Montagu Williams, La guerre de l’once et du serpent

patrice montagu williams la guerre de l once et du serpent

Nous sommes en septembre 1939 dans le Nordeste brésilien. La guerre, en Europe, n’a pas encore éclaté mais les nazis déjà se sont divisés. Les SS dévoués à leur führer téléguidé par la grande industrie ont balayé les SA épris de grandeur raciale. Un ex-séminariste devenu SA a vu tuer son jeune compagnon de 18 ans à ses côtés avant d’être exilé, sauvé par sa Croix de fer acquise durant la Grande guerre 14-18.

Il s’établit au Brésil, dans le sertão, cette étendue pauvre peuplée d’Indiens mais qui « appartient » (par la force légitimée par le droit) aux grands propriétaires fonciers. L’ordre d’un État, expose judicieusement l’auteur, n’est-ce pas « faire comme l’Église et (…) protéger les intérêts de ceux qui possèdent tout contre l’avidité de ceux qui n’ont rien » ? p.70. Et les représentants de l’ordre, tel le colonel de la police militaire, roule en Chrysler Airflow tandis que les Indiens vont en âne.

Dans ce roman bien écrit – son troisième livre – l’engrenage est celui du destin : deux légitimités s’affrontent, égales, ce qui compose une tragédie. Le mécanisme d’horlogerie est bien mené, les caractères cependant manquent un peu de souffle. Le Padre est l’ex-nazi, le Capitaine la police militaire. Chacun des deux personnages incarne une vision : celle du rêve ou celle de l’État. Peut-être eût-il été judicieux de les rendre plus denses, plus passionnés ?

Chrysler Imperial Airflow

Le capitaine a vaincu récemment les cangaceiros qui écumaient la région, pillant et violant à l’envi. Le Padre devient cacique d’un village d’Indiens, qu’il veut transformer en ville nouvelle pour les meilleurs d’entre les Allemands, une fois finie la guerre mondiale qu’il entrevoit – l’Allemagne vaincue. Des colonies allemandes ont déjà été créées dans les pays d’Amérique du sud, mais elles ont mal résisté, se mêlant trop à la population : le mélange des races et des cultures dégénère toujours, selon la croyance nazie. À l’inverse, le capitaine, moins brut qu’il ne paraît et même lecteur de livres, croit que son pays, le Brésil, a l’avenir devant lui justement par le mélange.

L’auteur ne prend pas position dans ce choc des idéologies. Mais il fait s’interroger : peut-on peupler un pays vide avec ses rêves ? Les États-Unis l’ont fait, l’Australie aussi – mais indigènes et aborigènes n’ont rien de commun avec les grands propriétaires, les gouverneurs et les généraux de l’Estado Novo brésilien instauré par Getúlio Vargas dès 1937. Les mercenaires payés par les propriétaires se feront décimer mais l’armée commandée par le capitaine aura le dernier mot.

bresil sertao

Resteront quatre êtres : le Padre et le capitaine qui s’affronteront en duel, l’Indien traître qui survit comme tout collabo, et l’innocence représentée par une petite fille à qui est offerte la croix d’or porte-bonheur du cangaceiros. La grande vague de l’histoire balaie tout et seul l’État subsiste…

Le roman fourmille de détails sur le Brésil, sur l’existence loin des villes et la variété des animaux (tel l’once, ce jaguar sud-américain), sur les rapports de force et les superstitions. Le grand rêve du Padre rappelle parfois celui mis en scène par Jean Raspail, sans en prendre le style flamboyant.

Mais les chapitres coulent, fluides, qui vous immergeront dans l’exotisme, surtout si vous envisagez de visiter un jour ce pays immense où presque tout est possible.

Patrice Montagu Williams, La guerre de l’once et du serpent, 2015, éditions l’Harmattan collection romans historiques, 219 pages, €20.00

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Naissance d’une BD

Ils ont 22 ans plus ou moins, ils sont experts en dessin et graphisme, poursuivant ou ayant quitté les écoles. Ils se lancent.

J’ai la chance que l’un d’eux soit mon filleul, que j’ai connu tout petit et suivi jusqu’à l’âge adulte. J’en suis fier. Il n’a pas encore trouvé sa voie mais la cherche avec enthousiasme et constance.

Camille Prieur et Vincent Malgras ont l’audace de leur âge. Ils ont raison. Pourquoi ne pas tenter l’aventure ? La création d’une bande dessinée n’est pas chose aisée, contrairement à ce que le lecteur peut croire, envahi d’albums et de propositions de talents. Deux heures de dessin survolés en 20 secondes… La tâche est ingrate et celui qui lit un album n’a pas conscience du travail nécessaire à son élaboration.

bd camille de la comble vincent malgras couleur

Camille dessine, Vincent scénarise. Les deux travaillent ensemble car traduire une histoire en dessins se négocie : comment faire dire plus que les mots ne disent ? L’agencement des cases et là pour ça, ainsi que les pauses du discours en bulles séparées.

Peut-être un jour vont-ils plaire ? Émerger malgré la concurrence ?

bd camille de la comble vincent malgras noir et blanc

Le thème de leur album commun du moment est le western, monde convenu et parcouru en tous sens par les dessinateurs. La ligne claire exige une histoire qui captive car ce n’est pas le seul dessin qui peut séduire. En revanche, il accompagne le récit, le met en scène, l’illustre pour susciter le rêve. Une bonne BD fait entrer dans un autre univers, comme un film silencieux.

Je vous invite à regarder les balbutiements du créateur, récit et bulles mêlés.

Une histoire « à suivre » comme dans les bonnes revues de l’enfance d’hier. Mais désormais sur le net – car nous sommes aujourd’hui.

Camille Prieur et Vincent Malgras, blog Le super supermarché

blog le super supermarche

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Jérôme-Arnaud Wagner, La femme de ma deuxième vie

jerome arnaud wagner la femme de ma deuxieme vie
L’amour est plus fort que la mort ! Ce puissant mythe est revivifié en français contemporain par un cadre des médias admirateur de Love Story. C’est beau, entraînant, captivant – le lecteur ou la lectrice ont envie d’y croire. En près de 400 pages, ils le peuvent, s’isolant du monde comme dans une bulle irisée où ni le temps ni l’espace ne comptent plus. Un bel exercice romanesque qui poursuit un récit tristement véridique : la disparition de son épouse, écrite par l’auteur dans un précédent livre : N’oublie pas que je t’aime (2010).

Sans cesse, Jérôme-Arnaud ressasse la disparition de l’amante fusionnelle, Emmanuelle, disparue à 35 ans dans un hôpital pour cause de mauvaise administration. Elle lui a laissé deux enfants, garçons jumeaux de quatre ans qu’il va s’efforcer d’élever seul. Reviens mon ange (2012) s’égarait déjà vers le roman pour chanter le même amour, avec une tentation policière. Cette fois, l’auteur réunit les deux avec un brio sans conteste. Imaginez un couple idéal, beau, parisien, aimant, deux enfants ; un soir de Noël, l’épouse est séparée de son époux parce que la porte du métro bondé se referme avant qu’elle ait pu monter. Nul ne la reverra plus – ou plutôt jamais en chair et en os, mais peut-être en rêve, ou bien… A-t-elle disparue volontairement, puisque son corps n’a pas été retrouvé ? Sinon, qui peut être son assassin ?

Wagner écrit dans le troisième volume de sa (peut-être) tétralogie, sa conviction que rien n’est jamais perdu, que rien n’est perdu à jamais, que le mot « jamais » ne saurait exister. Un jour, quelque part, sur cette terre ou au-delà, les amants se rejoignent car l’amour transcende la mort… Mais ici-bas, en attendant, il faut bien vivre. Et c’est ce contraste qui donne du ressort à l’histoire. Raphaël a perdu Laura ; il ne l’oubliera jamais mais rencontre Aurélie ; il l’aime, ils se marient, elle est une mère pour les jumeaux orphelins, confortés jusqu’ici par leur parrain Marc (beau portrait de parrain, si utile à la construction des enfants). Aurélie n’est pas la femme de sa vie, mais la femme de sa deuxième vie : où vous apprendrez le distinguo subtil entre « âme jumelle » et « âme primordiale » – la première fusionne avec vous, la seconde vous complète. Mais c’est toujours l’Amour, peu importe quel vecteur il prend.

Ce romancier-philosophe de l’amour parsème son livre de citations des acteurs et chanteurs aussi profondes que la mode… Sa leçon du vivre est un kit pratique de survie pour ménagères de moins de 50 ans : il faut avant tout penser au présent, sans se perdre dans le passé ni fantasmer trop sur l’avenir. Mais cette philosophie de magazine fonctionne : on a envie d’y croire. Le présent, ce sont les enfants qui ont besoin d’un père, la seconde épousée qui a besoin d’être aimée, France-Télévision qui a besoin d’un professionnel, la police qui a besoin de poursuivre l’enquête.

La vision de l’auteur, écrivain dès l’âge de 11 ans mais baignant dans la com, reste désastreusement américaine. Ce français qui écrit est acculturé, brossant sans nuance un portrait « d’inspecteur » de police issu des romans noirs newyorkais des années 50 avec imper, chapeau et whisky, une image surréaliste de policiers sortant « leurs colts », un autre portrait de psychiatre suisse allemand de caricature qui établit un diagnostic au mépris de toute procédure réaliste, un idéal typiquement américain monomaniaque de « transparence » dans le couple, une vision hollywoodienne de la mort comme couloir des âmes vers le paradis où « Dieu » les accueille, un sentimentalisme d’amour fusionnel rose bonbon à la Love Story

Le lecteur littéraire et français voit qu’on se moque un peu de lui, au moins dans l’absence de cette obsession – pourtant elle aussi bien américaine – du détail vrai : il y a bien longtemps en France que l’on ne dit plus « inspecteur » mais lieutenant ou capitaine, et les policiers parisiens n’ont jamais été armés de « colts » mais d’un bon vieux Sig-Sauer. Il aurait suffit de solliciter les deux ados de l’auteur, probablement adeptes de Wikipedia, pour l’apprendre en deux minutes… Légèreté française ? Relecture non travaillée ? Inculture de masse ? C’est un peu dommage, d’autant que p.219 Aurélie évoque devant les enfants de 10 ans l’accusation de meurtre portée contre leur père sans que ceux-ci n’y fassent attention ni s’en émeuvent le moins du monde ! Est-ce bien réaliste ?

jerome arnaud wagner et jumeaux

Mais au total le positif l’emporte. Il y a du romanesque, de l’idéal et de l’action. Le roman est dynamique et généreux, il laisse confiant en l’avenir et dans l’amour entre les êtres – malgré tout. « L’amour, c’est Dieu lui-même (…) Et il a tous les visages » p.233. Le mot « Dieu » peut désigner l’énergie qui meut l’univers, comme le croyaient les stoïciens, ou Brahman, l’esprit de l’univers, comme le croient les yogis – chacun met ce qu’il croit dans ce concept-valise accessible sans avoir fait d’études.

Amour en couple, reconstruction après décès du partenaire, fidélité dans le mariage, attention portée aux enfants – ces valeurs de tradition sont ici revivifiées et actualisée d’un souffle salvateur. Ni le superficiel de la baise, ni le virtuel des « amis » ne remplacent les véritables relations humaines. Ce n’est rien de le dire, c’est mieux avec talent. La raison n’est rien sans les passions, qui elles-mêmes ne sauraient vivre sans les pulsions. L’amour est cette synthèse qu’opère « l’intelligence du cœur ». Et ce beau roman d’amour, malgré tout, emporte sur ses ailes.

Jérôme-Arnaud Wagner, La femme de ma deuxième vie, 2014, éditions Les nouveaux auteurs, 388 pages, €18.00

 

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Yalta bord de mer

Le minibus nous reprend pour descendre des hauteurs du palais Livadia et gagner la ville, sise en bord de mer.

yalta gamin debardeur a trous

Le restaurant, à l’écart de la promenade chic, est trop copieux pour un midi chaud, mais l’abondance est la rançon des deux générations de privations socialistes dans l’URSS d’hier. J’en retiens une salade de carottes râpées, marinées à l’ail et aux graines de coriandre pilées, puis du riz pilaf à sa viande de mouton vapeur. Un déjeuner moins russe que tatar.

yalta promenade bord de mer

Nous allons ensuite nous plonger dans la foule qui arpente la promenade du bord de mer. Elle est pleine de monde, de plagistes plastiques et de nanas exagérées. La beauté des corps libres venus du nord russe est renforcée par la nage, teinte par le soleil et revigorée d’air marin. Nous sommes ici en présence d’une belle portion d’humanité, une Californie russe bodybuildée.

La société russe, sur les bords de la mer Noire, apparaît homogène malgré les mélanges culturels entre russes, biélorusses, ukrainiens, cosaques, tatars… Seul l’islam menace l’unité par son intransigeance métaphysique, mais la société, même sans Poutine, ne tolère pas les déviances. L’islam soumet l’État à la religion, tout comme l’URSS soumettait l’appareil administratif à la foi communiste et au clergé du Parti : même si la Russie de Poutine est plus aujourd’hui une oligarchie autoritaire qu’une démocratie libérale, les citoyens ne veulent plus de théocratie. Ils veulent penser librement et vivre selon leurs traditions, pas sous la botte d’une religion.

La loi est la loi, établie par les progressistes, pas question d’y déroger. Contrairement à l’hypocrisie soi-disant « démocratique » en Europe, le communautarisme n’est admis ici que dans le folklore, mais ni dans l’administration, ni dans la vie courante. L’élite ne divorce pas du peuple comme chez nous, sur ces sujets, elle n’impose pas le « laisser-faire » malgré le vote démocratique. D’où son rejet social de l’immigration venue des pays musulmans, malgré la Turquie proche, les liens géopolitiques avec la Syrie et l’Iran, l’implication dans les républiques du Caucase. Sauf en Chine peut-être, à l’écrasante majorité de Han, il est rare de visiter une société aussi homogène que la société russe. C’est assez reposant.

yalta jeunes russes

L’église Alexandre Nevski est miraculeusement ouverte lorsque nous nous y rendons. Elle présente l’aspect extérieur d’une pièce montée en meringue et beurre coloré, surmontée de boules dorées triomphantes. Rien n’est assez brillant (même concept que « beau » en russe) pour rendre gloire à Dieu. Nous avons la chance qu’un mariage s’y termine, ce qui nous permet d’entrer. Toute l’organisation des accessoires rituels est faite par une énorme et laide matrone à fichu.

yalta eglise alexandre nevski

C’est que, pour un mariage orthodoxe, il en faut des foulards, des couronnes de fleurs, puis un tapis qu’on déroule et enroule, et ainsi de suite ! La grosse dame veut mériter de Dieu puisqu’elle ne peut plus mériter des hommes. Je soupçonne qu’elle trouve aussi certains avantages matériels à grenouiller dans le béni, les noceurs étant probablement plus généreux que l’État pour compléter sa pension. Elle sortira un peu plus tard de l’église, par la porte de derrière, avec une grosse miche de pain (béni) et plusieurs fruits d’offrande dans son cabas en plastique.

yalta lenine hier consommation aujourd hui

La promenade du bord de mer mène à l’inévitable statue de Lénine, debout en manteau, le front obtus et la bouche sévère. Il n’a pas été déboulonné ici, mais la foule alentour se moque de ses prétentions politiques en déambulant à ses pieds vêtue à l’opposé ; presque nue et le sourire aux lèvres – libre, hédoniste, insouciante. Bien loin de la morale socialiste qui se croit la mission de sauver le monde par le peuple (en parlant à sa place).

yalta grosse dame reve de chic

Sur les quais, les touristes se font photographier en situation. Ils louent des robes à froufrou et grimpent comme des tsars sur des trônes énormes décorés d’or qu’on croirait sortis des réserves Disney.

Ou bien revêtent leur poitrine nue de lourdes vestes de cuir clouté ornées de chaînes, pour se jucher sur de lourdes motos Harley-Davidson et jouer aux punks du « no future ». Je ne peux qu’être empli d’admiration pour cette jeunesse en short qui enfile un cuir épais trop grand pour elle, par pur plaisir de se sentir autre, de « faire croire » un instant être dans le vent de la modernité (américaine) et d’immortaliser ce rêve en photo. Cette jeunesse là ne vit pas dans l’instant, sans cesse sollicitée par le nouveau et le consommable, fébrile de zapping par peur de manquer quelque chose. Il lui reste encore la capacité de rêve, l’imagination trop longtemps contrainte et brutalement libérée, il y a si peu d’années, quand le mur de la honte est tombé.

yalta plagistes torse nu en ville

Sur le bord de mer, alors que le soleil ne l’éclaire plus, caché par la falaise, il fait moins chaud. Les gens se promènent, déambulent ou s’exhibent après le bain. La foule est disponible ; toute proposition la tente, des stands de nourriture aux déguisements pour quelques hryvnias, des bateleurs aux montreurs d’ours. J’observe un avaleur de sabre, un saltimbanque au singe attaché à une chaîne qui propose la photo avec la bête sur l’épaule, un autre avec un paon qui, sur le banc, fait la roue pour la prise de vue, un écureuil fureteur pour les bras, etc. Les maltchiki du lieu occupent le terrain, tous sens en éveil, lorgnant les filles plus âgées qui acceptent cet hommage pré-viril l’air de rien.

yalta gamins blonds russes

Le patriotisme soviétique, suivi du nationalisme ukrainien, puis de la régression identitaire en cours dans le monde globalisé des dernières années, rendent curieuses à nos yeux les relations des Slaves avec les Noirs. Nous n’avons rencontré jusqu’ici aucun Noir, aucun Arabe et très peu d’Asiatiques en Ukraine. Justement, deux Noirs s’exposent sur le paseo d’Odessa. Ce sont des bateleurs, une marginalité « normale » qui est peut-être la seule façon de se faire à peu près accepter. Ils sont évidemment torse nu, en pagne de feuilles de raphia pour se poser en « sauvages », et proposent des poses photographiques « coloniales ». L’impétrant peut choisir son thème : il y a « le cannibalisme » où les deux Noirs roulent des yeux gourmands et ouvrent large leurs mâchoires aux canines blanches luisantes sur le petit blanc ou la gaminette blonde à croquer qu’ils maîtrisent de leurs poignes en serres ; il y a « le rapt » où ils enlèvent à coups de biceps proéminents la femme blanche qu’ils tiennent ensuite solidement tout contre leurs muscles d’ébène noueux ; ou encore « la savane » où ils mènent en palanquin le ou la bwana alanguie… Le reste de la famille, émoustillé, prend force photos pour une poignée de hrivnias.

yalta noirs et russes

Cela nous semble, très archaïque et très folklorique à la fois, un remugle de préjugés des plus grossiers en même temps qu’une façon de jouer avec les stéréotypes venus d’ailleurs. Car, souvenons-nous en, aucun Ukrainien ni Russe n’est allé coloniser l’Afrique. Il s’agit donc de second degré, d’une caricature de nos propres caricatures. C’est ce décalage en miroir qui rend pour nous cette scène étrange, gênante et bon enfant à la fois. Non sans rire sous cape des « polémiques » et autres « scandales » que susciteraient inévitablement chez nous les profs de vertu autoproclamés des sectes puritaines antiracistes, anti-antisémites, pro-arabes, pro sans-papiers, sans-logis, sans domicile fixe, sans instruction et sans un sou. Les Russes miment notre ridicule en leur miroir…

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Jean-René Huguenin, Journal

jean rene huguenin journal

Mort à 26 ans d’un accident de voiture, Jean-René Huguenin (Je rends heureux » selon l’un de ses amis), est un écrivain en herbe devenu célèbre par son premier – et seul – roman : La côte sauvage, publié en 1960. Il écrit parallèlement des articles dans Arts et La Table ronde, poursuit des études à Science Po Paris et en licence de philosophie, prépare l’ENA. Parisien du XVIe arrondissement, habitant la même rue que Mauriac, il fonde avec Philippe Sollers et Jean-Edern Hallier la revue Tel quel. Mais, à l’inverse du premier, il n’est ni froid ni calculateur : « sa passion se contemple trop elle-même » p.198. A l’inverse du second, ni mégalomane ni paranoïaque : « J-E H ne pourra jamais faire une grande œuvre, parce que son désir de créer s’arrête au mensonge. Le mensonge est impuissance » p.66. De fait, le fou Hallier n’est pas resté dans la mémoire.

C’est un jeune homme tourmenté du passage de l’adolescence à l’âge adulte, se raidissant de discipline et de virilité, cherchant l’amour des femmes sans que cela soit réciproque. La dernière, Marianne, aurait pu être la bonne, bien qu’égoïste et narcissique, mais la vitesse l’a fauché sur la route. Prémonitoire lorsqu’il écrivait, deux semaines avant sa mort : « J’imagine l’impression que donnerait à un étranger la lecture de ce journal depuis janvier dernier : un velléitaire, qui tour à tour se brûle et s’adore, se vante et s’accuse, un emphatique dont les cris de gloire et de détresse expriment toujours la même faiblesse, la même vulnérabilité aux changements, de temps, de lieu, de lune, d’humeur, de santé, de chance et de circonstances » p.407.

Je n’avais pas vraiment aimé, à 16 ans, son seul roman conseillé par ma prof de français de seconde. Je n’ai guère apprécié son Journal aujourd’hui. Jean-René était prometteur mais pas fini. L’élan de sa jeunesse est sympathique, mais trop court. Son époque n’est pas la nôtre, lui coincé entre ses pères issus de la Résistance et l’ennui baby-boomer qui mettra le feu à mai 68. Ses mots les plus courants sont passion, folie, insolence, impossible, sacrifice, honneur, grandeur, douleur… Ils ne signifient plus guère de nos jours.

jean rene huguenin 1960

S’il est lu encore avec autant de passion c’est que, sans cesse, jeunesse se cherche. Mais il n’apporte pas de réponse, sinon travailler, restreindre ses sorties et se plonger dans l’écriture. Pas sûr qu’un jeune d’aujourd’hui puisse souscrire à un tel programme monastique ! « Je ne sais pas trop où mettre la sensualité dans ma vie, je sens bien qu’elle ne sollicite, mais je ne vois pas comment l’accorder avec les valeurs auxquelles je crois » p.51. C’est simple : la génération suivante a balancé les « valeurs » avec ses slips et culottes. « Il me croit pédéraste : c’est étonnant comme ces gens-là ne peuvent pas imaginer le monde fait autrement qu’à leur image » p.63. Arriver, aujourd’hui, c’est coucher. Si possible avec les femmes couguars qui tiennent le haut de certaine édition, à défaut avec les invertis qui tiennent le haut des autres. Mais, depuis 68, pas question de ne pas sacrifier son corps. Tout l’inverse du début des années 60 où un jeune homme pouvait tranquillement écrire : « Je n’ai pas envie de femmes, mais d’elle. La femme, avec sa poitrine repue et ses cuisses pliées, béantes, restera sans doute pour moi un objet d’un autre monde, animal un peu répugnant, et dont je ne songe plus qu’à m’écarter après le plaisir. Mais d’elle, de son corps mat, enfantin et nerveux, je ne suis jamais rassasié » p.380.

jean rene huguenin mort a 26 ans

Mais il recèle quelques recettes pour écrire : « Bien comprendre qu’un roman n’offre aucune difficulté, aucun piège particulier ; que sa seule loi est le naturel, et qu’on peut l’écrire comme une lettre, un journal, ou comme un rêve… » p.135. État qui demande non pas de sommeiller dans la vie, mais de vivre à propos : « Moins vivre pour rêver mieux, et mieux rêver pour vivre plus » p.203.

Et quelques traits sur ses contemporains qui restent d’une brûlante actualité : « Raisonneurs sans être logiques, traditionalistes sans être fidèles et sentimentaux sans passion, les Français d’aujourd’hui [1959] sont décidément un peuple d’une dégoûtante médiocrité » p.207. Il y trouve remède dans la lecture du livre de Clément Rosset : La philosophie tragique. Il se donne pour mission  d’être sans cesse stimulé : « Découvrir, pour soi-même et pour les autres, des milieux réactifs : paysages, spectacles, langages – dépaysants » p.318. En bref tout ce qui déplaît à ceux qui ont peur de changer ou de s’adapter, à commencer par les intellectuels « de gauche » !

Jean-René Huguenin, Journal 1955-1962, 1964, Points Seuil 2010, 410 pages, €7.22

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Anatole France, Les dieux ont soif

anatole france les dieux ont soif folio

Enfin le retour du roman pour Anatole France, un bon roman historique, édifiant et passionné. Anatole France a voulu reconstituer l’air du temps révolutionnaire, à Paris, durant la Terreur ; il a voulu comprendre comment un élan pouvait devenir système et échapper aux acteurs, les rendant spectateurs, engrenages de la machine ; comment le rêve heureux de se prendre en main en Assemblée nationale le 17 juin 1789 a pu générer la réalité cruelle des massacres de septembre (du 2 au 6) en 1792 qui préparent la Terreur de 1793…

Son personnage sera donc un artiste saisi de vertu, Évariste Gamelin, ci-devant peintre, 28 ans. Sa jeunesse lui donne la beauté mais – fantasme chrétien – la beauté du diable, qui cache sous de plaisants atours la glace du dogmatisme. Elle s’empare de la sensibilité passionnée de cet âge pour lui faire servir la Raison pure : le mal absolu. Il y a du christique chez le jeune homme, « irrémédiable de chasteté » p.440, incapable de marier sa bonne amie Élodie pourtant fort amoureuse de lui. Mais un Christ inversé, martyr de la Vérité certes, mais de l’inhumaine. Comment les Lumières ont-elles pu engendrer ce culte de la Loi, cette déraison du « bon sens », cette négation qu’il soit « la chose du monde la mieux partagée » ? « Ce ne sont pas des hommes, ce sont des choses » p.585. Car c’est un coup de force d’un petit groupe d’« enragés » qui décrète la mobilisation générale, instaure un tribunal « révolutionnaire » et entretient sans cesse le fantasme du Complot et de la Trahison pour éliminer tous ceux qui ne pensent pas selon le vent venu d’en haut. Où est le partage du bon sens dans cette Raison imposée ?

L’auteur montre donc comment, touche après touche, l’exigence de vertu surhumaine détruit l’humanité, comment les Jacobins éradiquent toute diversité, comment le déisme d’État traque avec fanatisme à la fois l’ancien catholicisme et le nouvel athéisme. Toute foi peut dégénérer en fanatisme, on l’a vu avec le catholicisme sous l’Inquisition, avec les Lumières sous la Terreur, avec le communisme sous Staline, Mao et Pol Pot, avec l’islam sous Khomeiny et Ben Laden, avec la finance radicale, explosée en 2007. Le « bon sauvage » de Rousseau, pris au mot, se révèle singe hurleur, violent et cruel. La nature serait-elle darwinienne et pas biblique ? « Il fallait suivre les impulsions de la nature, cette bonne mère, qui ne se trompe jamais ; il fallait juger avec le cœur, et Gamelin faisait des invocations aux mânes de Jean-Jacques » p.593.

Baisant un enfant de 8 ans dans un jardin public, Évariste Gamelin s’exclame : « Je suis atroce pour que tu sois heureux. Je suis cruel pour que tu sois bon » p.607. Toujours cette illusion que, lorsque le mal sera éradiqué le paradis règnera sur la terre, l’avenir sera radieux. Mais demain – car il reste toujours de mauvaises herbes à extirper, d’ancienne habitudes qui renaissent, un « homme nouveau » éternellement à construire, dans une « révolution permanente ». Le monde ici-bas est mêlé, c’est cela que les tenants des Idées pures et d’un Idéal hors du temps ne peuvent accepter : ils traquent donc sans cesse les « traîtres » et châtient jour après jour les « coupables » – dont le seul tort est de ne pas obéir à l’épure…

Robespierre, bourgeois provincial un peu efféminé, ne se sent plus d’orgueil lorsqu’il parvient, par louvoiements et flatteries égalitaires, à rallier la majorité jacobine. Lui, l’Incorruptible, a mis la Vertu hors du temps, tel une nouvelle Table de la Loi. Sa « pureté » inhumaine s’étourdit de paroles, s’enfume de morale et, saisi de vertige, ne voit plus rien de la réalité des gens ni des choses. Tout ce qui va contre le monde idéal qu’il a créé tout armé dans sa tête doit être faux ou traître, tous ses prédécesseurs révolutionnaires, puisqu’ils le contestent parfois, ne peuvent être que des comploteurs monarchistes depuis l’origine, entachés de péché originel – donc à éliminer pour que survienne le Souverain bien. Robespierre apparaît deux fois dans le roman, mais plane sur toute la période.

Anatole France, socialiste jaurésien, abominait Robespierre et la Terreur, signe pour lui du dérapage de la raison pratique dans la raison pure. Son incarnation est Brotteaux des Îlettes, ci-devant receveur des finances sous l’Ancien régime, réduit à vendre des pantins de carton et ficelles dans un grenier parisien. Il est sensuel et de bonne humeur, prend les choses comme elles viennent, cultivant le doute critique, se nourrissant de Lucrèce – un véritable écolo libertaire, si l’on ose cet anachronisme. Il exerce sa raison contre la Raison, ses lumières contre l’aveuglement d’État qui voit tout, qui sait tout, qui peut tout – et qui décrète malgré vous ce qui est « bien » pour vous. « J’ai l’amour de la raison, je n’en ai pas le fanatisme. La raison nous guide et nous éclaire ; quand vous en aurez fait une divinité, elle vous aveuglera et vous persuadera des crimes » p.479.

La brutalité du fanatisme égalitaire détruit toute liberté et toute fraternité – or c’est par l’équilibre des trois vertus que la Révolution est grande. Robespierre et les Jacobins ont fait déraper la devise dans l’abstrait, idéal fusionnel de « la Nation » conçue comme appareil tenus par quelques-uns, au détriment du plus grand nombre et de leur diversité. Le contraste, éclairé par l’auteur, était grand entre les images d’État de la fête de la Fédération, ces statues géantes d’Hercules populaires, ces statues de la Nature seins nus, cette Isis hiératique (qui nous rappellent furieusement la période soviétique ou nazie), et les réactions du vrai peuple dans sa vie quotidienne : « on se croirait sur les bords du Nil » p.494. De là à exiger des citoyens qu’ils construisent des pyramides sous le fouet, il n’y a qu’un pas.

Son beau-père potentiel le dit carrément à Évariste : « Vous êtes dans le rêve ; moi je suis dans la vie. Croyez-moi, mon ami, la Révolution ennuie : elle dure trop. Cinq ans d’enthousiasme, cinq ans d’embrassades, de massacres, de discours, de Marseillaise, de tocsins, d’aristocrates à la lanterne, de têtes portées sur des piques, de femmes à cheval sur des canons, d’arbres de la libertés coiffés du bonnet rouge, de jeunes filles et de vieillards traînés en robes blanches dans des chars de fleurs ; d’emprisonnement, de guillotine, de rationnements, d’affiches, de cocardes, de panaches, de sabres et de carmagnoles, c’est long ! Et puis l’on commence à n’y plus rien comprendre. Nous en avons trop vu, de ces grands citoyens que vous n’avez conduits au Capitole que pour les précipiter ensuite de la roche Tarpéienne, Necker, Mirabeau, La Fayette, Bailly, Pétion, Manuel et tant d’autres. Qui nous dit que vous ne préparez pas le même sort à vos nouveaux héros ? » p.456.

Anatole France milite pour l’amélioration de la vie quotidienne du plus grand nombre, de ces petits ramoneurs savoyards en loques à la poitrine salie de suie dans les rues de Paris, de ces vieilles réduites à mendier leur pain faute de pouvoir vendre des images pieuses, de ces artisans qui ne parviennent pas à joindre les deux bouts et sont conduits à prostituer leurs enfants. Seules la constance et la justice peuvent améliorer le sort des hommes – pas la violence ni l’autoritarisme au nom du Bien. Encore moins les jugements de la passion, qui courbent toute raison au nom du sentiment. « Jugeant d’après les mouvements de vos cœurs, vous ne risquerez pas de vous tromper, puisque le verdict sera bon pourvu qu’il contente les passions qui sont votre loi sacrée » p.497.

Les Mélenchon, Aubry, Montebourg – et ceux tentés de voter pour eux – devraient lire d’urgence ce livre qui décortique comment les bonnes intentions et les bons sentiments peuvent paver l’enfer de la réalité sociale ! « Évariste admirait en eux la vigilance, l’esprit soupçonneux, la pensée dogmatique, l’amour de la règle, l’art de dominer, une impériale sagesse » p.537. D’une brûlant actualité.

Anatole France, Les dieux ont soif, 1912, dans Œuvres IV, édition Marie-Claire Banquart, Gallimard Pléiade 1994, 1684 pages, €65.08

Anatole France, Les dieux ont soif, 1912, Folio 1989, 320 pages, €7.32

La Révolution française, L’Histoire – les collections, n°60, juillet 2013, 98 pages, €6.90

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Yasunari Kawabata, Chronique d’Asakusa

yasunari kawabata chronique d asakusa

Asakusa est le quartier de Tokyo où le touriste débarque en premier. Le temple bouddhiste Sensō-ji, pagode à cinq étages, impressionne d’autant qu’il abrite la déesse bodhisattva Kannon. Les commerces s’étalent le long de l’allée qui mène au temple, inoculant la fièvre acheteuse. Mais, il y a presqu’un siècle, avant la guerre et le grand incendie, Tokyo n’était pas le même, Asakusa était un quartier populaire où se réfugiaient les ados venus de la campagne en quête de petits boulots. Ces vagabonds, Kawabata les a observé dans les années 1920 pour le journal Asahi Shimbun, il en est tombé amoureux, il y a fait ses premiers pas d’écrivain.

Ce sont ces chroniques écrites pour le journal qui sont reprises en ébauche de roman. Le style n’est pas mûr, la construction hasardeuse, l’auteur intervient et revient en arrière… Mais la fraîcheur des premières impressions subsiste. Cette extrême jeunesse des filles et des garçons, apprenties geishas et petits commis ou malfrats, Yasunari en était encore proche à 25 ans, mais avec le recul d’une maturité tôt obtenue. Orphelin progressif, Kawabata n’a connu que le déchirement et la solitude : père mort quand il a 1 an, mère morte à ses 2 ans, grand-mère morte à ses 7 ans, sœur morte à ses 10 ans, grand-père mort à ses 15 ans, il cherche l’amitié et l’amour où il les trouve. Il ne peut qu’être remué, voire ému, des misères des jeunes, qui contrastent avec leur beauté androgyne. Il est passé par là.

Les années sont folles comme en Europe après la première Guerre mondiale, la croissance économique a explosé au Japon aussi et la crise de 1929 n’a pas commencée aux États-Unis. Cette mutation sociale bouleverse les mœurs et encourage l’avant-garde. « La Bande des ceintures rouges » est composée d’adolescents qui dansent et font du théâtre, livrent des paquets ou s’entremettent pour leurs copines de 15 ans tout en gardant une mystérieuse gaminerie. Le vagabondage a quelque chose à voir avec le rêve, la jeunesse et l’éphémère. Tout ce qui est profondément japonais et vigoureusement Kawabata.

Il aime la sensualité de la jeunesse, l’érotisme du corps entrevu ou du visage tendre. « Quand Yumiko [15 ans], par exemple, marche à côté du jeune acteur Utasaburô [13 ans], elle ressemble bien plus à un jeune garçon que cet adolescent aux lèvres d’une indicible beauté » p.101. Amoureux à 20 ans d’une serveuse de 15 ans qu’il ne touchera jamais, Kawabata retrouve cette première empreinte dans toutes les très jeunes filles qu’il croise, de Yumiko à Asakusa aux Belles endormies de l’auberge près de la mer et à la fille de Pays de neige.

L’une d’elle va empoisonner dans un baiser aux pilules d’arsenic son galant, une autre sera accusée d’être « de gauche » autrement dit mal famée, une troisième lance la mode des ceintures rouges de kimono en signe de ralliement aux hommes, d’autres dansent nues et s’affichent « Hit-girl, numéro fou de danse de nu des ballets Ero-Ero », des fillettes se parent comme des princesses, une vieille est devenue « la pocharde de la berge ». « Érotisme, absurdité, vitesse, humour de bande dessinée d’actualité, chansons de jazz et jambes de femmes… » p.42. L’auteur est dans son élément, pris dans le tourbillon.

« Asakusa l’universelle ! Il en sort toutes sortes d’objets vivants. On y voit, à nu, palpiter tous les désirs. C’est une immense marée où se trouvent mêlés divers types et classes d’hommes. A l’aube ou au crépuscule, c’est un flot insondable et ininterrompu. Asakusa vit… » p.41. Ce jaillissement vivace plaît infiniment à Kawabata, les corps palpitent, la nudité physique et morale s’expose, les cœurs s’ouvrent et se ferment, les âmes luisent comme des lucioles batifolant dans l’obscurité du monde.

Yasunari Kawabata, Chronique d’Asakusa, 1930, traduit du japonais par Suzanne Rosset, Livre de poche biblio, 1992, 220 pages, €6.27

Les romans de Kawabata chroniqués sur ce blog

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Anatole France, Balthasar

anatole france balthasar

L’auteur, en cette fin XIXe, livre à ses lecteurs qui le suivent déjà dans Le Temps et autres journaux, sept contes archéologiques. Ou du moins fondés sur l’érudition historique d’époque, férue de Bible, d’Égypte et de moyen-âge. Anatole France, un temps positiviste, réhabilite l’imaginaire. Son rationalisme use du romantisme pour mieux dire une histoire.

L’ensemble du recueil est centré sur la femme, tour à tour sympathique ou matérialiste, maternelle ou séductrice, en tout cas « sans morale ». L’archétype en est Lilith, la seconde femme d’Adam, créée par Dieu de terre rouge comme lui (et pas d’une partie de son côté) – donc absolument indemne du « péché originel ». Balkis, Morgan, Leila, Marie-Madeleine, les ondines et même Abeille sont des Lilith, plus préoccupées à jouir de leurs sens et à manipuler les autres pour leur plaisir qu’à être une compagne égale aux hommes. Ceux-ci doivent se sortir du piège de la femme pour exister, trouver le salut ou l’honneur.

Balthasar est la première nouvelle, en référence au roi mage qui, avec deux autres, a suivi l’étoile vers Bethléem. Fou amoureux de la reine de Saba, qui s’amuse avec lui puis le snobe, il sacrifie son amour pour une destinée plus grande – au grand dam de la reine délaissée qui se croyait irrésistible. Une autre nouvelle met en scène un vieil érudit hypnotisé par la volonté d’une femme et poussé à écrire des contes délirants plutôt qu’à poursuivre des études austères, mais scientifiques. Un jeune homme est littéralement envoûté par une femme enlevée par son meilleur ami et quitte tout pour elle : fiancée, réputation, amitié, honneur… L’Église ne veut rien savoir de Lilith ; elle n’est pas catholiquement correcte et seule Ève pécheresse, rachetée par Marie toujours vierge, trouvent grâce aux yeux du dogme. Mais se voiler la face permet-il d’échapper aux maux ?

Par un retour à l’antique, avant l’église devenue institution, Anatole France montre que la vertu romaine avait du bon. Laeta Acilia est une matrone qui doit tenir son rang. Elle compatit à la misère et la soulage, mais ne veut pas entrer dans l’avilissement social, même pour un dieu unique. Marie-Madeleine lui conte son aventure avec Jésus, mais Laeta lui rétorque : c’est bien pour toi ce souvenir réel, mais pour moi, qu’y aura-t-il d’autre que la prosternation socialement condamnée dans mon monde ? La religion ne va-t-elle pas parfois jusqu’à la superstition ? C’est ainsi que l’œuf pondu rouge d’une poule annonce un grand destin à l’enfant né le même jour, comme jadis Alexandre Sévère – alors qu’il est si facile pour un manipulateur de subtiliser un œuf réel par un œuf teint.

Dans le monde imaginaire d’Abeille, situé dans un moyen-âge mythique, les nains (mâles) ont plus de générosité et d’honneur que les ondines (femelles). Chacun a enlevé l’enfant de sexe opposé, la fille pour les nains, le garçon pour les ondines. Mais les femmes gardent sept ans l’enfant qui, devenu adolescent, est emprisonné dans une cage de verre gardée par des requins. A l’inverse, le roi des nains instruit et lie amitié sept ans avec l’enfant fille, mais lui laisse le choix de son amour ; comme elle aime et aimera toujours son garçon, de qui elle a été séparée si longtemps, le nain va délivrer l’adolescent et les unit avant de les relâcher.

Contre la magie des femmes, la science ; contre l’hypnotisme du rêve, la rationalité ; contre l’ensorcellement des sens, l’exercice de la raison. Balthasar, amoureux : « Les sciences sont bienfaisantes : elles empêchent les hommes de penser (…) les connaissances (…) détruisent le sentiment ». Monsieur Pigeonneau, érudit : « Vaincre l’imagination. Elle est notre plus cruelle ennemie. (…) J’étais à deux doigts de ce qu’on appelle l’histoire. Quelle chute ! J’allais tomber dans l’art ». Un vieux nain : « La science ne se soucie ni de plaire ni de déplaire. Elle est inhumaine. Ce n’est point elle, c’est la poésie qui charme et qui console. C’est pourquoi la poésie est plus nécessaire que la science ».

L’époque opposait raison à sentiment, nous savons aujourd’hui que toute raison doit être mue par une passion avant de raisonner et qu’il existe donc des sentiments avant que l’esprit ne les analyse. Mais la science optimiste des années 1950 et 60 a été mise en veilleuse dans nos sociétés occidentales – et il est bon de faire renaître le débat qu’avait connu la fin du siècle avant le dernier nôtre. Anatole France conte bien, il est agréable à lire et d’une langue française intacte, ce qui ajoute au plaisir.

Anatole France, Balthasar et autres nouvelles, 1889, Hachette libre BNF 2013, 262 pages, €12.54 

Anatole France, Œuvres tome 1, édition Marie-Claire Bancquart, Pléiade Gallimard 1984, 1460 pages, €51.30

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Pierre Drieu La Rochelle, Mémoires de Dirk Raspe

Écrit entre deux suicides, l’un raté d’août 1944 et le dernier réussi de mars 1945, ces Mémoires de peintre sont le testament littéraire de Drieu. Comme toujours, Dirk Raspe est lui (Drieu la Rochelle) et un autre (l’anagramme de DisParaître). Nous avons en ce dernier roman une vigoureuse création littéraire, charnelle, écrite, introspective – mais comme toujours avec des redondances et des longueurs. Il n’a heureusement pas eu le temps de rallonger la sauce avec deux parties supplémentaires, mais malheureusement aussi pas eu le temps de corriger ce qu’il avait écrit.

Pierre Drieu La Rochelle Memoires de dirk raspe pleiade

Drieu fin 1944 se cache des vainqueurs puisqu’il a collaboré de façon… suicidaire, jusqu’au bout avec les nazis, alors qu’il n’y croyait plus. Tourmenté, il se psychanalyse dans l’écriture. Il aurait préféré être anglais, peut-être pour ressembler à l’« un de ces beaux jeunes hommes ambigus dont on ne sait s’ils sont des animaux ou des dieux, qui paissent sur l’herbe verte » d’Oxford (p.1351). Au moins, ces pragmatiques ne sont pas tourmentés par les questions, « aussi bien tentés par le rêve que par l’action ». Lui-même les a connus à 15 ans, en 1908 à Shrewsbury. Il part de ce fragment autobiographique pour explorer en quatre parties son propre itinéraire spirituel : la politique (le fils ainé du pasteur), la société (vendeur de tableaux bourgeois), la religion (prêcheur parmi les mineurs pauvres), enfin l’art. Il en a une vision mystique, christique. Son modèle est le peintre Van Gogh, dont il reprend le portrait (p.1485), mais aussi Nietzsche et Dostoïevski. Car la religion ne le retient pas : « Je crains toujours que la religion ne soit un renoncement facile et paresseux à l’effort, au risque de penser. C’est terrible, mais c’est beau de lutter seul contre le monde » p.1454.

Il transmute sa crise spirituelle personnelle, voyant l’écroulement en 1945 de tout ce à quoi il a pu croire, en une crise de civilisation. « J’aurais voulu confondre mon âme avec celle des autres hommes » p.1460. Toujours fusionnel, Drieu, en amour, en politique comme en mystique. Le Crépuscule des dieux voulu par l’avorton Hitler voit la chute des traditions millénaires et l’avènement de la brutale modernité que Drieu haïssait (l’industrie, l’argent, le confort bourgeois, l’étroitesse d’esprit, la médiocrité de masse, le mode de vie capitaliste américain). Le nihilisme triomphe et seule la rédemption personnelle de quelques élus parviendra à sauver l’humanité. Nietzsche, Dostoïevski et Van Gogh sont devenus fous de s’être brûlé les ailes. Dirk Raspe sonne un peu comme Icare, ce jeune homme aux ailes attachées par la cire qui a voulu voler trop près du soleil. Nul n’approche la sagesse sans côtoyer la folie, c’est aussi une leçon des cultures orientales que Drieu lit assidûment cette année là. Manière de remettre en question le rationalisme en vogue avec la technique, cette croyance – bête selon Drieu – que la science peut tout expliquer et tout maîtriser.

Apocalypse de l’âme, la peinture vue par Drieu est une ascèse christique où il faut s’humilier jusqu’au point d’atteindre l’illumination, n’être plus « rien » pour devenir un artiste, un « moine mendiant » (pp.1466 et 1507) en quête d’absolu. Il adopte une pute, « la fille Tristesse », il croque des corps déformés, peint un coin de marais sordide dans les gris, verts, bruns (couleur Wehrmacht ?). Il se complaît dans le spectacle de la misère, il s’y vautre. C’est du Zola revu par Léon Bloy, sans espoir puisque l’artiste est selon lui prédestiné où ne reste qu’artisan sans postérité. La grâce touche qui elle veut, c’est dit dans l’Évangile de Jean (cité p.1471). Enfanter des œuvres qui, à leur tour, font des petits dans l’âme des hommes, est l’espoir secret de Drieu. Il n’est pas sûr lui-même d’y être parvenu par ses romans, lui qui n’a pas laissé d’enfant. Il voit d’ailleurs « la maternité dans ce qu’il a de certain : la multiplication de la viande » p.1346. En revanche, « je pressentais ce que depuis j’ai compris, senti si bien, si atrocement, si délicieusement, qu’au sein de la vie éternelle, il y a un noyau qui n’est plus la vie, qui n’est plus l’être, qui est autre chose. Peut-être à jamais inatteignable par nous : l’indéterminé, l’ineffable » p.1479.

Ce roman est donc un cri. Très différent des précédents.

Pierre Drieu La Rochelle, Mémoires de Dirk Raspe, 1945, Gallimard collection Blanche 1966, 248 pages, €21.75

Pierre Drieu La Rochelle, Romans-récits-nouvelles, édition sous la direction de Jean-François Louette, Gallimard Pléiade 2012, 1834 pages, €68.87

Les numéros de pages des citations font référence à l’édition de la Pléiade.

Tous les romans de Drieu La Rochelle chroniqués sur ce blog.

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Yasunari Kawabata, Le grondement de la montagne

yasunari kawabata le grondement de la montagne

Un homme dans la soixantaine, marié et père de famille, ressent de plus en plus les approches de la mort. Celle-ci surgit inopinément comme un tremblement de terre, par un grondement sourd dont on ne sait s’il vient de la mer ou de l’intérieur de soi. La terre, cette mère nature, rappelle à elle son enfant. C’est le moment de regarder en arrière, de faire un bilan de l’existence.

Shingo est marié à une femme laide et qui ronfle la nuit, mais il s’y est habitué. Il aurait préféré sa sœur, bien plus belle mais mariée ailleurs et emportée dans sa jeunesse. Ses deux enfants, Shuishi et Fusako, le garçon et la fille, sont décevants. Shuichi, marié à la ravissante jeunette Kikuko, la trompe effrontément avec une marchande de fleurs à qui il fait un enfant qu’elle veut garder pour elle. Kikuko, délaissée, refuse l’enfant de Shuishi et se fait avorter sans rien dire à personne. Fusako s’est mal mariée avec un mafieux qui vient de se suicider avec sa maîtresse et lui laisse deux petites filles. Des deux petits-enfants de Shingo, l’aînée est méchante et cruelle, comme seules les fillettes de 5 ans peuvent l’être quand on ne les aime pas. L’autre est un bébé.

Le vieux Shingo, dans ces années 1950 où le Japon s’américanise, rêve devant un masque de Nô représentant Jigo, l’éphèbe éternel, qu’il a l’étrange désir d’embrasser, amoureux de sa jeunesse. Il songe en passant qu’il aimerait bien refaire une vie avec sa belle-fille. Elle est attentionnée, fragile et affectueuse. Elle prend les choses comme elles viennent, comme il se doit, sans illusion. C’est elle, Kikuko, qui introduit même à la maison de Kamakura, dans la banlieue campagnarde de Tokyo, le rasoir électrique et l’aspirateur, ces deux symboles de la modernité occupante. Un article de journal apprend que des graines de lotus datant de 50 000 ans viennent de refleurir sous les attentions d’un botaniste… Le lotus n’est-elle pas la fleur de Bouddha ? N’est-ce pas un message selon lequel tout reste pareil, éternellement renouvelé mais avec le même élan de vitalité vers la lumière ?

Le romancier évoque la vie quotidienne à la maison, au travail, les relations entre mari et femme, fils et maitresse, mère et fille. Shingo est déçu de la vie, c’est le début de la vieillesse. Bientôt il aspirera à quitter ce monde pour rejoindre la nature qui fait mourir et renaître la vie sans cesse et sans état d’âme. Cette indifférence de la nature est l’essence même du zen, cette voie bouddhiste qui imprègne le Japon traditionnel et dont Kawabata est féru. Ce pourquoi les humains lassés des querelles de famille contemplent avec délice les cerisiers en fleurs, les érables rouges, les larges fleurs-soleil de tournesol, le grand serpent de deux mètres à demeure sous la maison, la chienne Teru qui vient mettre bas. La vie de chacun n’a aucune importance, ce qui compte est qu’elle s’inscrive dans le grand livre naturel.

La jeunesse aime bien se faire des illusions sur son avenir. Et puis l’existence passe, et le réel est moins beau que rêvé. L’épouse n’est pas celle qu’on aurait désiré, les enfants ne sont pas d’autres soi-même, les collègues de l’université s’encroûtent et ressassent. Le grondement de la montagne, sorte de Surmoi interne qui prend la voix de la terre qui se fend, est là pour rappeler combien l’existence est éphémère, que le rêve n’est jamais la réalité, que tout change sans cesse et pas comme on voudrait – et qu’il faut l’accepter. Un certain bonheur est à ce prix.

Ce roman vient du Japon d’avant, mélancolique et humain, très décalé par rapport à notre époque occidentale de fébrilité et de zapping. Mais qui repose en posant les vraies questions de la vie et de la mort, des relations humaines et du sens de la nature.

Yasunari Kawabata, Le grondement de la montagne, Albin Michel 1969, 264 pages, €13.11

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Novalis, Henri d’Ofterdingen

J’ai déjà évoqué Novalis, l’inventeur de la formule amoureuse : « fleur bleue ». On la trouve dans ce roman romantique ‘Henri von Ofterdingen’, resté d’ailleurs inachevé, l’auteur étant mort à 28 ans. L’histoire conte sous la forme du merveilleux la geste du ménestrel Henri, qui a réellement existé au XIIIème siècle à la cour de Frédéric II de Prusse. L’objectif : atteindre un idéal de vie par toutes les expériences personnelles, et l’élargissement du jugement au-delà de la seule raison à la poésie tout entière du monde. Car c’est notre imagination qui enfante le monde extérieur. Il suffirait de retrouver le « dieu caché » dans notre intime pour trouver l’instant de grâce d’être en contact avec le Tout.

Henri, jeune homme, fait un rêve dans la maison de son père, artisan à la campagne. Il erre dans l’extra-ordinaire et découvre une grotte où il se baigne ; suivant le fil de l’eau il aboutit à un jardin d’où la source jaillit puissamment vers le ciel ; et là, parmi les fleurs, « la » fleur bleue, dans le cœur de laquelle sourit un visage de jeune fille.

La vie parfaite serait-elle donc poésie pure ? Ne la vivrait-on pleinement que dans le rêve ? Là où s’atteint l’ultime réalité ? Ce monde idéal de l’au-delà des apparences, du sommeil, de la nuit serait-il l’aspiration de la jeunesse XVIIIème ? Une réaction à l’industrialisation qui débute à peine et à l’essor du savoir scientifique ? Mais le premier romantisme, « début de siècle », est optimiste. Il veut réhabiliter les forces obscures à l’intérieur de soi, l’intuition, l’imagination, l’inconscient. Pour équilibrer ce que la raison rationaliste à la française a de « trop » glacé. La Révolution ne vient-elle pas de bouleverser l’Europe, prolongée par un tyran militaire aux stratégies foudroyantes ?

Henri quitte la Thuringe, province de son père où il est né, pour aller voir sa famille maternelle à Augsbourg en Bavière. Il est vrai que le rêve est domaine féminin, tandis que le travail artisanal dans la vie réelle est domaine masculin. L’éphèbe hésite donc entre les modèles, sa jeunesse veut le retenir enfant avec sa mère dans le rêve, l’imagination, l’idéal, la fusion avec la nature et la Femme. D’ailleurs le monde mâle apparaît comme travail, croisade, extraction minière… Le voyage vers la famille maternelle est l’occasion de cette quête. Henri rencontre une jeune fille ramenée d’Orient comme prisonnière de croisade ; puis un vieux mineur qui explore les tréfonds de la terre pour y extraire les minéraux précieux ; enfin un vieux croisé, prince de Hohenzollern, qui fait découvrir au garçon l’histoire glorieuse dans des livres d’images.

Arrivé chez son grand-père, c’est fête. Le jeune homme est présenté aux amis, dont le sentimental et impressionnant poète Klingsohr, portrait de Goethe, dit-on. Celui-ci a évidemment une fille dont Henri tombe amoureux, une Mathilde dont il a entraperçu le visage entre les pétales de la fleur bleue. Rêve, poésie, amour se confondent en un destin de nature.

La suite, non écrite, aurait dû montrer Henri mûrissant par les voyages et les affaires du monde, son regard « poétique » lui donnant une vision plus vaste et plus aiguë des réalités. Mais l’auteur n’a pu faire grandir son héros ; il est resté jeune homme éternel, poète des hormones, âme lyrique enchantée du monde. Ce ne sont que transports, excès de sève, illusions perpétuelles. Toute parole devient chant, tout personnage un héros, tout paysage le sein de la nature mère. Ici, le romantisme est né, ce lyrisme intime qui fait voir les êtres en bleu et la vie en rose.

Bien que la prose coule comme la source, sa lecture aujourd’hui n’est pas aisée. L’auteur se veut total, embrassant tous les genres. Son livre ambitionne d’être « le » Livre de l’être, à la fois poésie, philosophie, récit de voyages et contes merveilleux. Il faut entrer dans ce style d’auteur, un peu déconcertant pour nos esprits formatés à la logique ou à l’action. Mais l’on y retrouve tant de tentations et de fantasmes de notre époque, l’exaltation de la nature, le rêve de l’amour fusionnel, la déification de Gaia la terre-mère, le spontanéisme comme morale… qu’il est bon et utile de lire Novalis.

Novalis, Henri d’Ofterdingen (Heinrich von Ofterdingen), 1802, Garnier-Flammarion 2011, €8.55

Romantiques allemands, tome 1, Gallimard Pléiade 1963, 1605 pages, €52.25

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Êtes-vous fleur bleue ?

C’est joli « fleur bleue », tout le monde comprend par analogie comment est votre cœur lorsque vous êtes en condition adolescente : vous aimez, délicatement offert(e), corolle ouverte, fragile et accueillant(e).

Mais d’où vient cette mignonne expression ? Mignonne comme « allons voir si la rose », mais deux siècles plus tard. La rose a des épines, pas la fleur bleue, qui n’est que pétales déboutonnés offrant son sein délicatement doré aux caresses et baisers. Quelle fleur, d’ailleurs ? Die blaue Blume, c’est tout ce qu’on sait. Peut-être le myosotis des Alpes ? Ou le coquelicot de l’Himalaya ? Ce que l’on connait en revanche, est le nom de l’auteur qui a le premier créé cette expression. Il s’agit du romantique allemand Novalis.

Dans son roman inachevé Heinrich von Ofterdingen (écrit en 1800), le fils de baron Friedrich von Hardenberg, alias Novalis par la plume, décrit un rêve de jeune homme. Tout commence ainsi : dans son sommeil, il découvre un bassin dont les ondes chatoyaient. « Aussitôt, un souffle intérieur le parcourut tout entier, le réconfortant et le désaltérant. Pris d’un irrésistible désir de se baigner, il se dévêtit et descendit dans le bassin. (…) Une sensation céleste inonda son cœur (…) Et chaque vague de l’adorable élément se pressait contre lui comme une gorge amoureuse. Le flot paraissait fait de charmantes filles dissoutes dans l’onde, qui reprenaient leur forme dès que les effleurait le corps du jeune homme. » Freud n’était pas encore inventé, mais le désir est explicite dans cette montée sensuelle.

C’est alors que le rêve atteint ses sommets : « Ivre d’extase, mais conscient de la moindre impression, il se laissa emporter par le torrent lumineux (…) mais une nouvelle vision le réveilla. Il se trouvait à présent étendu sur une molle pelouse au bord d’une source qui jaillissait dans les airs et semblait s’y consumer. Non loin de là, s’élevaient des roches bleuâtres aux veines diaprées. Le jour qui l’entourait lui parut plus clair, plus doux que de coutume ; le ciel, bleu noir, était d’une pureté absolue. Mais ce qui l’attira d’une manière irrésistible, ce fut, dressée au bord même de la source, une grande Fleur d’un bleu éthéré qui l’effleurait de ses hauts pétales éclatants ; autour d’elle se pressaient des milliers de fleurs de toutes les couleurs et dont les suaves parfums embaumaient l’air. Lui, ne voyait que la Fleur bleue, et longtemps il la contempla avec une indicible tendresse. Mais quand il voulut enfin s’approcher d’elle, elle se mit à frémir et à changer d’aspect. Les feuilles, de plus en plus brillantes, se serraient contre la tige qui croissait à vue d’œil ; la Fleur se pencha vers lui : parmi les pétales qui formaient une sorte de collerette bleue, flottait un tendre visage… Son émerveillement grandissait avec cette étrange métamorphose quand soudain la voix de sa mère le réveilla et il se retrouva dans la chambre familiale que dorait déjà le soleil du matin. »

Jung et Freud se conjuguent pour offrir du commentaire bien sexuel de tout cela, évidemment. Le pénis jaillissant, la Fleur mère qui l’attire et le domine, l’aspiration au bleu d’éther pour se fondre dans la nature divine, le tendre visage idéal de son amour futur… Disons que la fleur trouvera son nom et (je vous le dit en secret), ce sera dans le roman Mathilde. Dans la réalité… mais n’allons pas trop vite.

Friedrich dit Novalis, dont Nietzsche aura le prénom, est un être délicieux. Né en 1772 dans la Saxe prussienne, il est fils de baron et protestant Morave. Second garçon d’une fratrie de 11, il s’amusait à raconter des contes mythologiques (märchen) à ses frères et sœurs, qu’il inventait à mesure. Il avait même créé un jeu participatif, où chacun devait incarner un personnage. Tous des génies ou des héros. Il se fiance à 23 ans avec Sophie qui n’en a que 13, peut-être la vraie Fleur bleue… Mais la trop charmante enfant pleine de grâce juvénile meurt à 15 ans de maladie, c’était courant en ce temps là. Novalis est désespéré, mais il finit par retomber amoureux d’une Julie parce qu’il est très jeune. Las ! il mourra de phtisie en 1801, juste avant de l’épouser…

Tragique destin de météore que cet Achille des lettres ! Disparu à 29 ans, il est resté éternellement adolescent, ayant adoré la jeunesse depuis sa tendre enfance. Il est probablement le meilleur poète romantique de toute l’Allemagne. Il vise à représenter tout simplement l’âme, ce monde en soi que les convenances aiment à cacher. Les mots sont un passage entre ce royaume intérieur et le monde extérieur. Tout se passe en soi et la création poétique est l’âme fusionnée avec l’univers. D’où son éternité, et son infini. La puberté comme source jaillissante d’inspiration : Nietzsche n’aura pas dit mieux, trois générations plus tard.

Le site francophone du poète Novalis http://novalis.moncelon.com/

Novalis, Henri d’Ofterdingen, 1800, GF Garnier-Flammarion 2011, €8.55

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Haruki Murakami, Saules aveugles, femme endormie

Murakami est avant tout un auteur de nouvelles. Il l’avoue lui-même dans la nouvelle ‘La pierre en forme de rein’ : « Il ne parvenait pas à garder la concentration suffisante pour bâtir son histoire sur une longue période de temps. Quand il commençait à écrire, il avait le sentiment que ce qu’il faisait était bon. Son style lui semblait vivant et il avait l’impression que la suite viendrait sans problème. L’histoire coulait tout naturellement. Toutefois, plus il avançait, plus la vigueur et l’éclat pâlissaient » p.439. Il s’est essayé au format de la nouvelle avant de trouver l’ampleur du roman.

Ce pourquoi le lecteur familier de l’œuvre retrouve sans peine quelques unes de ces histoires devenues livres. Mais cette redondance, loin d’ennuyer, donne des clés pour comprendre le processus d’écriture de l’auteur. Il part souvent d’un mot, d’une expression ou d’une situation qui, décalés, stimulent son imaginaire. Il lâche alors les chiens sur la folle du logis pour écrire de façon fluide, comme inspiré. Jusqu’à ces carrefours où la plume hésite, ne sait pas continuer, attend le déclic pour trouver la chute. Les romans sont les nouvelles qui ont abouti ; les nouvelles pures restent souvent sur un équilibre précaire qui les fait paraître inachevées à nos yeux trop formatés au tout ou rien, Bien et Mal, happy end.

Les 23 nouvelles traduites ici ont été publiées dans divers périodiques japonais et américains. La traduction n’est pas celle de Corinne Atlan, ce qui peut changer l’habitude de ton qu’un lecteur français a pu prendre de Haruki Murakami. Comme la plupart des langues asiatiques, la traduction ne peut être littérale, elle est plutôt transposition. Chaque traducteur (ici traductrice) recrée l’univers de l’auteur différemment. Je trouve la traduction Morita plus « sèche » que celle d’Atlan, plus proche d’un équivalent anglais, peut-être.

Mais nous reconnaissons bien l’univers si particulier de Haruki Murakami : un mélange de réalisme précis, allant jusqu’à citer les marques de chaque vêtement et le modèle de la voiture ou du morceau de jazz – et un décalage vers l’étrange, comme en passant un pli d’espace-temps. Nous sommes dans la modernité occidentale vue au travers d’une âme asiatique : où le sexe est naturel mais les fantômes évidents, où agir n’est pas une nécessité pour vivre mais imaginer l’est, où la réalité la plus crue coexiste sans schizophrénie avec le rêve le plus ancien. Tel est Murakami, tel est le décalage japonais, tel est l’attrait asiatique.

Le titre du recueil est celui de la première nouvelle, onirique sur une fille du passé mais commencée dans le réel le plus net au présent avec un jeune cousin de 14 ans accompagné pour un examen d’hôpital. « L’espace de quelques secondes, je me tins en un lieu étrange, légèrement obscur. Un lieu où les choses que je voyais n’avaient pas d’existence, où les choses invisibles existaient. Mais très vite le bus 28, très réel, stoppa à côté de nous. Sa porte très réelle s’ouvrit. Je montais dans le véhicule qui m’emmènerait ‘ailleurs’ » p.29. Nous sommes en plein dans l’univers Murakami.

C’est ainsi qu’une mère venue à Hawaï voir la baie dans laquelle son fils unique s’est fait happer la jambe par un requin et en est mort, rencontre deux autres jeunes Japonais bien vivants sur leur planche. Ils lui demandent qui est ce surfeur unijambiste qui les observe, debout derrière elle… Ou cette fille qui, le jour de ses 20 ans, se voit offrir un vœu par son patron, vieillard cantonné dans sa chambre ; on ne saura pas de quel vœu il s’agit, mais… c’est un vœu de 20 ans. Une autre histoire joue sur l’expression ‘tante pauvre’. Un étudiant se souvient de son effroi une nuit en voyant son reflet dans un miroir imaginaire. Un homme mûr se remémore son petit compagnon d’enfance disparu dans une vague surgie de nulle part lors d’un typhon. Un amant perd son amante comme ça, une nuit dans une île grecque. L’auteur revit une énigmatique ‘année des spaghetti’. Un personnage voit ‘la seconde femme de sa vie’ au métier mystérieux disparaître avant qu’il la retrouve dans une émission de radio entendue des années plus tard dans un taxi…

Contrairement aux romans de Murakami, ces nouvelles ne sont pas à lire en continu mais de temps à autre – avec modération – comme on prend un verre d’alcool fort. Elles sont à chaque fois à méditer, ou plutôt chacune fait rêver à sa manière. Si le lecteur les enchaîne, leur sens se bouscule, laissant une impression d’inachevé et de déconcertant. A réserver aux connaisseurs de Murakami ; pour ceux qui abordent cet auteur si particulier, je conseillerais plutôt de commencer par ‘Les amants du spoutnik’ ou ‘Kafka sur le rivage’.

Haruki Murakami, Saules aveugles, femme endormie – 23 nouvelles, traduction du japonais d’Hélène Morita, 2006, 10-18 2010, 504 pages, €8.36

Existe aussi en audio-livre, 8 nouvelles dites par Sylvain Machac, Audiolib 2009, €16.43

Tous les romans de Haruki Murakami chroniqués sur ce blog 

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Le Clézio, Cœur brûle et autres romances

Romances est un joli mot, emprunté à l’espagnol où il est plus fréquent, par l’auteur qui le parle couramment. En français, la romance désigne une complainte, sur le mode poétique. En général en vers, le mode est celui de la chanson de geste ; il s’agit de chanter le monde à la façon romane, celle des troubadours. Pour chacun de ses recueils de nouvelles, Le Clézio a ainsi choisi un mot différent : « histoires » pour Mondo, « faits divers » pour La Ronde, « saisons » pour Printemps. Les romances concernent les filles, sauf dans la dernière nouvelle, et encore. Des sept romances de l’ensemble, seule la première, qui donne son titre au livre, est un petit roman. Les autres sont des fragments d’observations senties, des ébauches de vies, des morceaux de temps interrompu. Le thème fédérateur est celui de l’existence : rêvée adolescente, dans la réalité le plus souvent sordide.

On retrouve ici l’opposition centrale leclézienne entre « civilisation » – adulte, raisonnable, réaliste – et « tradition » – domaine du rêve, du sentiment et de l’inadéquation. ‘Cœur brûle’ en est l’archétype. Une mère soixantuitarde égoïste et naïve embringue ses deux enfants issus d’un premier mariage dans une vie fantasque au Mexique. Elle est à la colle d’un médecin humanitaire dont les idéaux affichés d’aide au tiers monde masquent un appétit bien réel de prostituées mineures et pas chères. La vie communautaire du village, de la rue, plaît aux petites filles ; le retour d’exil en France est d’autant plus déracinant. L’une va s’en sortir, l’autre pas. L’aînée fait des études et devient juge, la cadette se laisse aller, court les garçons et se perd dans la trilogie : came, crime, égoïsme. La civilisation ne fait aucun cadeau, au contraire de la tradition : s’intégrer ou mourir. L’auteur laisse de l’espoir sur la fin, la naissance d’une petite fille qui va bouleverser la cadette au fin fond et, peut-être, redonner un sens à sa vie.

Chercher l’aventure’ est centré sur « la fille de 15 ans ». Le Clézio écrit-il alors pour ses propres filles ? Toujours est-il que l’on retrouve dans sa prose en fièvre les idéaux candides de nos 15 ans, ceux des années 70, du nomadisme « ancestral » rêvée sur les chemins du monde. C’était alors Katmandou pour ceux qui avaient quelques années de plus, la poésie et les camps de jeunes pour les autres (dont j’étais). Mais rien de plus vrai que cette phrase : « En vérité, c’est si difficile d’entrer dans le monde adulte quand toutes les routes conduisent aux même frontières, quand le ciel est si lointain, que les arbres n’ont plus d’yeux et que les majestueuses rivières sont recouvertes de plaques de ciment gris, que les animaux ne parlent plus et que les hommes eux-mêmes ont perdu leurs signes » p.87. Le mal apparaît partout dans « la civilisation » : « sur les écrans géants les sexes de femme sont ouverts comme des patelles. ‘Vole !’ ‘Brise !’ ‘Prend !’ ‘Jouis !’ ‘Cherche !’ » p.94.

Ce n’est pas un hasard si la nouvelle suivante, ‘Hôtel de la Solitude’, fait la revue d’une existence de demoiselle stérile, vouée aux seuls impératifs hédonistes de ladite civilisation. Voyages, amants, jouissances – ces illusions… Au soir de sa vie on est seul, triste, ruiné, et sans rien qui reste.

Quel sens donner à sa vie ? La nouvelle qui suit tente d’y répondre par le destin de Trois aventurières. La première, Sue, adolescente vide résidant dans une ville vide du centre vide des Etats-Unis consuméristes, part faire sa vie. Lorsqu’elle revient, quelques années plus tard, ses parents sont partis, il ne reste plus « rien » de ce qui fut son existence. La seconde, Rosa, fille de bourgeois mexicains, abhorre son milieu guindé et contraint ; elle rêve d’avoir des enfants non pas fils de notaire mais ces vif-argent en maraude des rues, perdus et en haillons, mais bien vivants. Elle vouera sa vie à les recueillir pour leur donner un avenir. La dernière, Alice, était brillante et aimait la vie. Elle a dû renoncer à ses dons par devoir envers ses parents pauvres, elle « est devenue l’image qu’elle voulait donner d’elle-même » p.114 énergique, austère, critique, solitaire. Partageant le peu qu’elle avait avec les autres, faute de progéniture à aimer et à qui se sacrifier. « De ces trois ‘aventurières’, avoue l’auteur, nul doute que c’est Alice qui me touche le plus » p.115.

Kalima’ débarque de Tanger à Marseille en croyant trouver l’Eldorado. Vite prise en main par les macs (ceux qui mettent « en saumure » comme Dodo, le copain de DSK), elle découvre qu’elle est définitivement seule dans la vie et qu’elle doit faire avec, jusqu’à la mort. Celle-ci sera absurde et sordide comme il se doit.

Vent du sud’ aborde la vie des îles et ces gens qui ne sont que de passage, portant avec eux les rêves impossibles des îliens. Maramu la Tahitienne est la maîtresse d’un Blanc qui ne peut l’emmener lorsqu’il revient en France. L’auteur se met dans la peau du fils, abandonné par sa mère parce qu’elle ne pouvait pas vivre dans les îles. Il est déchiré parce qu’il va la retrouver avec le retour en France, mais quitter Maramu et son bon cœur.

Trésor’ inverse les personnages mais reste sur le même ton. Cette fois, c’est la femme blonde qui fait rêver un petit Jordanien de Pétra tout juste pubère. Une autre femme lui avait déjà enlevé son père dont il ne reste qu’un ‘trésor’, une valise pleine de photos et de lettres. Le gamin accompagne cette touriste maternelle dans Pétra la ville troglodyte de la tradition. Mais la tradition est morte avec le temps et plus rien ne retient le gamin. Va-t-il partir pour mettre son rêve ailleurs ? Le ‘trésor’ est-il cette ville antique qui l’ancre à ce passé mythique, ou les souvenirs de son père qui l’appellent en Occident ?

Malgré le misérabilisme affiché, sans lequel Le Clézio ne semble pas pouvoir se mettre aisément dans l’écriture, ce recueil bien construit parle de l’âge incertain d’adolescence, duquel l’adulte écrivain n’est jamais vraiment sorti et où il continue de puiser les émotions qui font mouvoir sa plume. Un âge peut-être auquel s’est arrêtée notre civilisation occidentale depuis le bébé-boum, hédoniste, adolescentrique et « pas finie » ? En tous cas, ces pages se lisent bien… dès 15 ans.

Le Clézio, Cœur brûle et autres romances, 2000, Folio, 2002, 188 pages, €5.41

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Gilbert Sinoué, L’enfant de Bruges

Un thriller Renaissance dédié à son fils qui a changé sa vie, « pour tout ce que je n’aurais pas su te dire ». Né en Égypte sur un bateau de touristes, élève des Jésuites puis de l’École de musique, parolier de chanteurs des années 80 (Claude François, Dalida, Jean Marais, Marie Laforêt), Gilbert Sinoué s’est mis à écrire. A composer des romans captivants comme des feuilletons.

En fin de siècle, Gilbert Sinoué invente un fils adoptif à Van Eyck, prénommé Jan comme lui, un gamin trouvé tout bébé dans un couffin à sa porte, 13 ans auparavant. L’auteur, très heureux d’avoir été un père tardif, est très attaché à son enfant. Ce pourquoi il parle avec tendresse et pudeur des sentiments de paternité et du besoin de père d’un adolescent.

Le garçon orphelin s’est attaché à ce peintre bourru, taiseux, qui a de nombreux secrets. Le premier étant l’art de la peinture à l’huile, le second ses missions pour le duc de Bourgogne Philippe le Bon. On note en 1456 une carte du monde connu exécutée par Jan van Eyck pour lui, mentionnant une échelle pour calculer les distances. De cette existence mouvementée, et se sa mort mystérieuse en 1441 dans sa maison, l’auteur crée une intrigue.

Tout commence par un meurtre, celui d’un adolescent de 15 ans qui parlait au sculpteur Ghiberti dans Florence. Une dague vient se ficher entre ses omoplates. Autour de Van Eyck, ce sont ses disciples qui sont tour à tour assassinés. Lui sera-t-il le prochain ? Que va devenir sa famille, son épouse et ses deux petits enfants ? Et Jan, le garçon sans père, adopté et éperdu d’amour pour ce père par choix ? Lorsque le peintre disparaît, retrouvé mort un soir dans son atelier, Jan n’a qu’une pensée : fuir. Quitter sa marâtre qui ne l’aime pas, gagner Venise, cette ville d’art baignée de soleil dont il rêve sans cesse en regardant le mouvement des bateaux. Derrière sa miniature préférée d’un certain A.M, il découvre une bourse remplie d’or… Son « père » lui a léguée au cas où.

Mais de sombres mercenaires cherchent à le capturer : l’enfant est assommé, noyé, battu, ligoté. Pourquoi ? Quel secret détient-il sans en avoir conscience ? Avec l’aide d’un nouveau « père » qui s’attache à sa jeunesse hardie, il va surmonter les obstacles, découvrir sa mère pour la perdre, quitter la peinture non sans transmettre le secret de l’huile, devenir marin comme il rêve.

C’est une belle histoire écrite échevelée, à la Alexandre Dumas. Je regrette cependant que tout commence à cavaler après la mort de Van Eyck, alors que la première partie s’attardait sur la psychologie et les détails techniques de la peinture. Comme si l’auteur avait changé de style en cours de route. Tout va trop vite, de rebondissement en coups de théâtre, sans que jamais le garçon de 13 ans n’aie froid, ni ne s’habille, ni ne prenne encore le temps d’observer, comme avant. Il rentre à Bruges à cheval, trempé comme une soupe d’un bain forcé, sans que jamais il ne s’enrhume ou ne se sèche… Nous passons du réalisme au mythique, d’un garçon de chair échevelé et débraillé à un super-héros inoxydable. Cette rupture est dommage. L’auteur avait-il hâte de finir l’histoire ? De quitter ses personnages qu’il avait su rendre attachants ?

Cela se dévore facilement, mais il manque à mon avis une bonne centaine de pages à ce livre qui aurait pu garder son riche tempo des origines.

Gilbert Sinoué, L’enfant de Bruges, 1999, Gallimard Folio 2011, 438 pages, €8.17 

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Le Clézio, Diego et Frida

Jean Marie Gustave s’intéresse au brut et au sauvage, à l’enraciné et à la vie forçant son chemin. Vivant au Mexique, dont les anciens peuples le fascinent, il ne pouvait que poser sa pierre sur l’art qui a tout juste précédé sa venue. Diego Rivera et Frida Kahlo sont deux peintres nés avec le siècle XXème et morts avant que l’URSS ne décline. Le Clézio entreprend leur biographie à grands traits, de cette manière si personnelle qu’il a d’aller droit au but.

Publié à 53 ans, il crée son livre d’andropause. Il se montre fasciné par la puissance d’ogre de Diego, cette grenouille sur pattes avide de femmes et d’œuvres héneaurmes*, comme par la vitalité de Frida, handicapée par accident et incapable de donner la vie à un bébé. Certes, on peut trouver dans ce livre tout ce qui plaît tant aux bobos : la Révolutiônn et Trotski, l’ascendance juive partagée, l’Haart* et André Breton, l’Hamour* et l’espagnolisme sud-américain macho-catholique mâtiné d’indien, enfin le sentiment anti-yankee (p.31) qui est celui de l’auteur. [Les * sont des mots de Flaubert sur la bêtise des termes].

Mais Jean Marie Gustave est né sensible, nomade et libertaire. Adulte, il cherche auprès des anciens Mayas, au Mexique, cette part de rêve irréductible sur les mystères du monde. Il récuse la quête occidentale de se vouloir frénétiquement « maître et possesseur de la nature », hanté d’argent, perclus de convenances puritaines et avide de position sociale. Lui – contre son père qui était Anglais – choisit l’harmonie immémoriale et l’amour fou – du côté de sa mère Niçoise d’ascendance bretonne. Dans ‘L’inconnu sur la terre’, il disait déjà combien il était sensible aux regards bruts et directs, sans les afféteries mensongères de la civilisation ni les calculs du statut social.

Avant de devenir le peintre muraliste du nationalisme mexicain d’entre deux guerres, Diego est dépucelé à 9 ans. Quant à Frida, elle veut le posséder à 14 ans. C’est dire le pantagruélique appétit de vivre, de créer et de baiser qui saisit les deux artistes dans un tourbillon dès la prime puberté ! C’est cela qui plaît à Jean-Marie Gustave Le Clézio, passé la cinquantaine. Le mariage de la colombe et de l’éléphant, comme on disait, a été passionné. Diego ne cessait d’aller décharger son énergie ailleurs mais toujours revenait. Frida ne cessait de tenter de donner naissance mais toujours échouait. De ces blessures sont nées quelques œuvres d’une grande puissance. Diego, « il lui faut cette identification joyeuse avec la femme, cette permanente proximité physique. La beauté du corps féminin, les beautés des modèles, est le symbole de la violence créatrice de la vie, de la réalité de la vie face à toutes les idées et impuissances de l’intellect » p.196. Frida oppose « la distance, la rêverie, le goût pour la solitude (…) son obsession de la souffrance. Sa peur de souffrir, qui veut dire aussi : peur de la jouissance » p.210.

Du brut mexicain qui exalte le peuple et l’ancestral, curieux mélange d’internationalisme révolutionnaire et de localisme indien qui fait la particularité sud-américaine. Contradiction en apparence : la révolution n’est pas celle de Marx ni de Lénine, mais la posture anticoloniale et antiyankee.  Une fois libéré des liens politiques, économiques et moraux, ce qui reste est la mexicanité, la force populaire venue des temps préhispaniques. Il y a donc plus de nationalisme que d’internationalisme dans le socialisme sud-américain. Peut-être est-ce le côté terroir de ce socialisme agraire qui séduit la gauche française ? Il rejoint dans les années 1990 l’engouement bobo pour le patrimoine. Le Clézio a toujours surfé sur les modes profondes sans le vouloir vraiment, captant l’air du temps de ses antennes sensibles aux gens.

Il garde cependant hauteur de vue et liberté de ton. Frida Kahlo fait un séjour à Paris à l’invitation d’André Breton, écrivain communiste, et des peintres surréalistes. Elle « déteste Paris et le milieu artiste, « este pinche Paris » – ce foutu Paris, écrit-elle à ses amis – et revient au Mexique convaincue de l’abîme qui la sépare de l’Europe et des conventionnels de la révolte intellectuelle » p.43. Elle traitera même les surréalistes, révolutionnaires en chambre, de « bande de fils de putes lunatiques » p.222. Les discutailleries sans fin dans les cafés à l’atmosphère enfumée, ce n’est pas la vie. C’est plutôt ce « pourquoi l’Europe est en train de pourrir » en 1939. Et c’est pourquoi aussi Le Clézio a tant préféré vivre ailleurs que dans la vieille Europe jusqu’à son âge mûr.

Le lecteur comprend mieux pourquoi l’écrivain a délaissé ses thèmes de prédilection pour se lancer dans une biographie. Au travers des personnages hauts en couleur et à convictions primaires, il parle de lui-même, de cette force qui fait vivre. Son écriture s’en ressent, nerveuse, directe, enlevée. Le livre se lit très bien. Il en a été tiré un film mais qui se focalise plus sur les personnages que sur la façon dont Le Clézio les annexe à son univers.

Les branchés préféreront évidemment le film – que tout le monde a vu – au livre – que seul les happy few ont pris le temps de lire. Car il s’agit de savoir en parler dans les salons, n’est-ce pas, pas de comprendre ce qu’il peut apporter. Ainsi sont les intellos parisiens, vaniteux et futiles. Ceux qui veulent comprendre un peu mieux les racines vitales de Jean Marie Gustave feront évidemment l’inverse : lire sûrement le livre et (peut-être) regarder le film.

Jean-Marie Gustave Le Clézio, Diego et Frida, 1993, Folio

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Le salon Destinations Nature est à l’eau

Rassurez-vous, il ne s’est pas noyé ! Il a décidé pour sa 28ème édition du 30 mars au 1er avril 2012 à Paris d’apprendre à nager à ses quelques 52 000 visiteurs annuels. Les fjords du Sultanat d’Oman s’explorent en kayak, le lac Majeur et les îles Borromées à pied, les canaux de Bourgogne à vélo tandis que le relief des Pyrénées Orientales se prête au canyoning.

La conjoncture est frileuse mais l’été reviendra (après les élections) et l’eau vive est promesse de bonheur sans trop dépenser. Du 30 mars au 1er avril, tous les rivages du monde s’explorent au salon – à vous d’y venir humer l’air humide de votre prochaine destination, tout près en France ou très loin dans le Pacifique. Ou même sur les lacs du Québec (Simon, 11 ans, photo ci-dessous).

Selon le philosophe Gaston Bachelard (trop oublié parce que scientifique-poète dans une époque qui adore classer définitivement les gens sous une seule étiquette), l’eau est ambivalente – comme notre temps. Il a écrit son livre en 1941 et 2012 ressemble furieusement à la mentalité d’époque.

Il existe une morale de l’eau : eau douce ou eau violente, elle est lustrale comme au baptême ou emporte comme un tsunami. Comme lui, sacrifions à « l’imagination de la matière ». La nature s’offre pour le rêve et pas seulement pour jouir. La rando-croisière permet par exemple d’associer plaisirs culturels des parents et joie simple des gamins qui adorent se baigner… ou se battre dans la boue !

Vous pouvez aller sur l’Irrawaddy ou aux Lofoten, ou encore glisser dans la sierra de Guara en Espagne avec vos jeunes. Pourquoi ne pas aller voir les baleines, le loup et les castors au Québec, sans oublier l’ours brun avide de toute nourriture !

Mais vous pouvez aller aussi en France, riche de ses 5533 km de côtes sur 26 départements, sans parler des fleuves, des rivières, des canaux et des lacs ! De quoi contenter petits et grands pour pas loin. Par exemple le marais poitevin en kayak (ci-dessus). Le Finistère détient le record de 1170 km de sentier côtier. Le GR 24 part de Vitré en Ille-et-Vilaine pour aboutir à la Tour du Parc dans le Morbihan. La marche vivifiante du Mont Saint-Michel, est à vivre pieds nus en basse marée au départ du Bec d’Andaine, guidée par un passeur qui commente la balade entre sables mouvants, pêcheries à saumon et anciennes salines. Trois jours pour 355€.

Les eaux claires sont fugitives, légères, eau de source comme eau de feu ; elles parfument comme l’eau sauvage, elles purifient. C’est ainsi que l’île de la Dominique propose le sentier de 185 km d’où partent 14 itinéraires de 2 à 10 h de marche. Vous vous immergez au cœur de la forêt primaire, sur les anciens chemins tracés par les esclaves, allant de rivières en cascades. Vous pouvez emprunter aussi une péniche-hôtel en Provence, d’où vous explorerez en vélo vignes et champs de lavande de Villeneuve-Lès-Avignon à Aigues-Mortes, 9 jours pour 890€.

Les eaux lourdes sont porteuses de sombre, eaux mortes des mares stagnantes, eaux chargées de sédiments arrachés aux terres, ou de particules radioactives délétères – mais elles sont aussi les eaux d’où tout renaît parce qu’elles sont riches en matières. De quoi nager nu pour communier avec les éléments primaires.

Quelle douceur de planer dans le silence de la mer au-dessus des fonds, ou d’y tracer sa route à la main, en kayak ! La Nouvelle-Calédonie regorge de sites côtiers à explorer dans la baie d’Upi sur l’île des Pins, ou en randonnée palmée sur des sentiers sous-marins d’exception. Celui de l’îlot Hienga est l’une des six zones du lagon calédonien classées en 2008 au patrimoine mondial de l’Humanité par l’Unesco. Ou les Maldives où nagent sous la surface les demoiselles colorées (ci-dessous).

Les îles Éoliennes s’explorent en goélette pour y explorer le chao géologique des volcans avec un guide spécialiste, sans compter quelques visites archéologiques romaines, des repas italiens frais et somptueux dans de petits ports à l’écart du tourisme et des baignades en criques isolées.

L’eau composée est la terre imbibée d’eau, cocktail de limon et de nourrice qui produit cet entre-deux du marais si riche en faune. Madère, au cœur de l’Atlantique, est un jardin fleuri grâce au travail des hommes : ils l’ont irriguée de multiples canaux sur 1500 km, permettant aux orchidées de s’épanouir et aux pinsons de chanter. Au fil de l’eau, 23 sentiers vous attendent. En France, c’est Amiens qui vous offre ses hortillons du moyen-âge. Ces curieux jardins flottants sont enserrés entre les bras de la Somme et de l’Avre sur 300 hectares ; ils ne se découvrent qu’en bateau.

En conclusion de son maître-ouvrage, L’eau et les rêves, Bachelard évoque l’eau qui parle, murmurant à l’oreille des plantes, des bêtes et des humains. La rêverie des éléments est faite pour les poètes et l’époque veut votre évasion, dure aux hommes et menteuse en politique. L’eau materne, elle enveloppe et nettoie, rafraîchit comme une caresse et élève l’âme de ses vapeurs bienfaisantes. Le salon des Nouvelles Randonnées constitue un véritable ambassadeur des merveilles du monde. A vous de venir voir avant d’aller plus loin !

Destinations NATURE le salon des nouvelles randonnées du 30 mars au 1er avril 2012 à Paris

Site : www.randonnee-nature.com Réseaux : Facebook et Twitter

Gaston Bachelard, l’Eau et les rêves – essai sur l’imagination de la matière, 1941, Livre de poche 1993, 222 pages, €6.17

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Le Clézio, La ronde et autres faits divers

Voici onze nouvelles douces amères, dans le style ancien de l’auteur que poursuit l’horreur économique des années post-68. Toujours l’amour est ailleurs, toujours la civilisation embrigade, enferme, exploite. Ô civilisation ennemie, comme une vieillesse précoce qui atteint les enfants !

Ces nouvelles parlent de « faits divers » à la manière des chiens écrasés des journaux populaires. Les ‘chiens’ sont des gamins ou des adolescentes, des filles mères ou des immigrés, des vieilles chassées par le béton ou un chômeur obligé à voler. Le Clézio conte la sauvagerie dans la ville, la solitude au cœur de la civilisation : « elle emplit l’intérieur du mobile home, c’est elle qui vient maintenant, par vagues de plus en plus serrées, qui vient du fond de la nuit et qui vibre sur les étoiles bleutées des réverbères, et qui fait entendre son terrible silence… » p.42

La ronde est celle des vélomoteurs adolescents dans la ville indifférente, le vol à l’arraché d’un sac à main par une fille qui s’ennuie. La ronde est la tournante de ces garçons à moto, horde sauvage qui hante les parkings et qui entraînent Christine, 15 ans, dans une cave d’immeuble pour tous lui passer dessus. La ronde est le cycle de l’évasion de Tayar au retour en prison, qui croyait retrouver son enfance de berger kabyle alors qu’il ne revoit que les plateaux désolés du bled. La ronde est le temps qui passe sans qu’on s’en aperçoive, la villa Aurore au jardin hier paradis sauvage enfantin, aujourd’hui promise aux démolisseurs. La ronde est la répétition mortelle par son fiancé de la jeune fille happée par le vide, dans un virage de la corniche. La ronde est la réalité qui rattrape le rêve de fuite de deux orphelines mal grandies. La ronde est l’éternel retour de l’immigré qui rêve d’ailleurs quand il est chez lui et de revenir à la maison quand il est ailleurs… Enfermement et éternel sont les deux mots-clés du recueil. Le rat dans sa cage.

Les êtres créés par Le Clézio ne sont jamais bien dans leur peau ici et maintenant. Ils sont hantés toujours, soit par un âge d’or enfantin, soit par un avenir qui n’arrive jamais. Ils sont happés par le béton, le travail, l’administration, les gardiens, le système. Ils restent englués comme la mouche dans la toile, sans jamais espérer s’en sortir. Il ne fait pas bon être un fils de l’auteur, dans ce recueil daté.

Il me rappelle ces déprimes adolescentes, vers l’âge de 15 ans, où le regard détourné d’une fille dont j’étais amoureux suffisait pour assombrir tout ce qui survenait. Les personnages se voient toujours autres qu’ils ne sont : « Il le connaît bien, il le reconnaît. L’enfant lui ressemble, il est tout à fait comme un reflet de lui-même. Il porte les mêmes habits, la longue tunique de laine effilochée autour du cou, qui flotte sur son corps maigre et dessine la forme de ses jambes. Il est pieds nus sur les pierres aiguës, et ses cheveux bougent dans le vent, noirs et brillants comme l’herbe » p.77.

Les lieux magiques sont toujours autres qu’ils n’étaient : la maison, « elle n’avait plus sa couleur d’aurore. Maintenant, elle était d’un blanc-gris sinistre, couleur de maladie et de mort, couleur de bois de cave, et même la lueur douce du crépuscule ne parvenait pas à l’éclairer » p.121.

Les choses ne se sont jamais réalisées telles qu’elles devraient : « C’est ici, pense-t-il, c’est ici, c’est ici… Ici quoi ? Il ne sait pas. L’enfance, l’adolescence peut-être, quand il réalise ce qu’il n’a pas osé faire, courir à travers les broussailles avec une fille, puis rouler tous deux sur la terre brûlée, odorante, parmi les arbustes qui déchirent les vêtements, qui font jaillir les perles de sang sur la peau » p.143. Trop corsetée, la vie ; pas assez sensuelles, les années. Quand la jeunesse peut, elle se brime; quand l’âge mûr ne peut plus, il regrette.

C’est entendu (scie des années 1970), la société est méchante, les ateliers répétitifs, et l’école est un bagne. « David marche jusqu’à la porte de l’école, sans même s’en rendre compte. C’est une vilaine bâtisse de ciment gris qui s’est insinuée entre les vieilles maisons de pierre, et David regarde la porte peinte en vert sombre, où les pieds des enfants ont laissé des meurtrissures, vers le bas » p.254. Avez-vous noté l’opposition ciment sordide et vieilles pierres ? vert espérance et porte de prison ? pieds d’enfants et meurtrissures ? Quoi d’étonnant à ce qu’« Annah manquait l’école presque tous les jours depuis trois mois, pour aller regarder la mer et le ciel » p.241. L’école… Je ne sais pas ce qu’a vécu Le Clézio dans sa pension anglaise, mais il n’aime vraiment pas l’école ! Dans la lignée de l’attitude 1968, certes, mais à ce point !

Le Clézio, La ronde et autres faits divers, 1982, Folio, 281 pages, €5.41

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Blues politique

La gauche a son candidat, François Hollande, homme de synthèse comme on dit d’un édulcorant. La droite a son candidat « naturel » hélas, en la personne du président sortant avec tous ses défauts. Ce n’est pas parce qu’il a mis un couvercle sur son appétit médiatique que Nicolas Sarkozy a changé, loin de là ! Sa récente sortie en Allemagne, en un voyage catastrophe, pour rejouer la blitzkrieg contre les marchés financiers alors que la Chancelière – elle contrairement à lui – doit composer avec son Parlement, montre combien l’agitation et la posture restent les composantes fondamentales du personnage.

La crise est mondiale et certainement pas la faute de Sarkozy. Mais ne pas savoir s’adapter n’est pas faire montre d’intelligence, au moins politique. S’il fallait briser les tabous des zacquis intouchables par vents et marées, peu ont été touchés. La loi défiscalisant les heures supplémentaires permettait certes de travailler plus pour gagner plus, mais au détriment de l’emploi. Parce que règne le tabou des licenciements, tellement encadrés par la loi en France, par rapport aux pays voisins « normaux », que les entreprises hésitent à embaucher, se bardant de garanties telles que le diplôme, l’expérience, les relations – tout ce qui empêche les moins qualifiés d’obtenir un quelconque emploi. C’est ce tabou là qu’il fallait briser, pas amputer la fiscalité française d’une partie qui serait fort utile aujourd’hui.

Confusément, les gens ont bien conscience que la crise est grave et qu’ils seront touchés. Ce pourquoi les primaires socialistes ont ressemblé au monde enchanté des Bisounours (comparaison favorite de François Hollande) où les vrais débats sur la dépense publique ont été occultés. Pour la gauche radicale, tout est simple : yaka faire payer les riches. Sauf que le réservoir est très restreint et pas inépuisable pour alimenter le tonneau des danaïdes des promesses en tous genres. La France connaît déjà un taux de prélèvements obligatoires de 45%, parmi les plus élevés des pays de l’OCDE, avec une efficacité de la fonction publique très moyenne. C’est moins la compétence des personnels qui est en cause que le désastre des 35 heures (que Jospin avait exclu au début pour les fonctionnaires) et l’empilement des niveaux hiérarchiques et territoriaux. Patrick Artus, économiste de gauche, chiffre même à environ 20% la perte de productivité de la fonction publique française par rapport à ses voisins, à prestations équivalentes. Or qui parle à gauche de réformer l’État ? Ce ne sont au contraire que promesses sur promesses, subventions massives à la culture, réembauche des profs non remplacés depuis 2007 plus embauche des profs à remplacer poste pour poste, emplois publics pour les jeunes, abandon de la réforme territoriale, probable abandon clientéliste de la fermeture d’hôpitaux et de tribunaux…

Si l’UMP apparaît en 2011 sans plus d’idées que continuer à aller dans le mur, le PS a gardé un projet tellement obsolète qu’on le croirait de l’autre siècle. La crise des finances grecques, portugaise, espagnole, montre qu’il ne suffit pas que le socialisme arrive au pouvoir pour que tout s’arrange ! Demandez à MM. Papandréou et Zapatero ce qu’ils pensent des recettes miracles du « socialisme »… Le nouveau président Hollande ne pourra qu’enterrer le projet PS sous peine d’enfoncer le pays. Ce pourquoi il est dommage que Martine Aubry s’accroche à son poste de Première secrétaire, même si c’est Nadine Morano qui le dit. Elle va surenchérir à gauche alors que les Français exigent du concret. Eternel débat entre idéalisme et réalisme, moralisme et matérialisme… La gauche a gardé du catholicisme cette dimension religieuse que l’utopie marxiste (qui n’était pas celle de Karl Marx) a alimentée en faisant croire que l’avenir ne pouvait être que radieux et qu’au lendemain qui chante on raserait gratis. Or la France ne vogue pas en bouteille mais sur la mer démontée.

François Hollande est un homme du centre, est-ce par hasard s’il est élu de Corrèze, comme avant lui en région Centre Jacques Chirac, Valéry Giscard d’Estaing, Georges Pompidou, Henri Queuille ? Le centre géographique français serait-il le centre sociologique, mi-urbain mi-paysan ? Le centre politique serait-il ni droite ni gauche mais radical-socialiste à l’ancienne ? « Réenchanter le rêve français » est un joli propos de tribune. Cela peut signifier rendre un avenir par des réformes judicieuses en saine tension politique, mais certainement pas affirmer l’utopie comme en 1981 (changer le monde), ni renouveler la démagogie (dont les promesses n’engagent que ceux qui les croient, disait Chirac, orfèvre en mensonge politicien). La société française aspire à être gouvernée au centre, ce n’est pas nouveau. En temps de crise, il ne faut pas lui en conter.

Cela me rappelle ce film de Woody Allen, en français ‘Tombe les filles et tais-toi’ (1972). Woody est fasciné par Humphrey Bogart dans ‘Casablanca’.  Il tente de s’égaler au modèle mais apprend la dure leçon qu’il ne sert à rien d’idéaliser un héros impossible, même avec l’écoute du psy. Sois toi-même est l’ultime démonstration du film. Pareil pour Hollande : Assainis les finances publiques et tais-toi. Ce sera la tâche du prochain président, aidé de la réforme fiscale, de la fin du cumul des mandats (pour éviter le clientélisme local), des investissements pour le futur (éducation, recherche, soutien aux PME innovantes).

D’où le retour au réel, que le succès des primaires socialistes montre bien. L’anti-sarkozysme primaire n’a pas d’avenir car il faudra gouverner après avoir gagné. Désigner un candidat aux primaires est un premier pas vers la prise de conscience que le monde a changé et que nous ne pouvons pas l’ignorer. Bonjour, monde cruel !

Moody’s : « La France pourrait faire face à un certain nombre de défis dans les mois à venir — comme, par exemple, la nécessité d’apporter un soutien additionnel à d’autres pays européens ou à son propre système bancaire, ce qui pourrait accroître de manière significative les engagements que doit supporter le budget du pays. (…) La détérioration des ratios d’endettement et la possibilité de voir apparaître de nouvelles dettes potentielles exercent une pression sur la perspective stable de la note Aaa du pays ». C’est l’engagement de solidarité pour la Grèce, tabou inconditionnel à gauche, qui va toucher directement les contribuables français. Et si Marine Le Pen venait mettre d’accord Sarkozy et Hollande à ce sujet ? Le matraquage médiatique d’octobre sur le seul socialisme ne doit pas occulter les courants souterrains populaires, plus en faveur du repli national.

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