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Patricia Macdonald, Dernier refuge

Une histoire de femme, enceinte de surcroît, qui tombe de Charybde en Scylla. Dena aime Brian, copain de lycée revu après plusieurs années, mais il est fort jaloux, très occupé par un haras à chevaux auprès d’un père autoritaire devenu paraplégique, et il boit. Un soir, il la bat. Le flic Tyler appelé au portable depuis la salle de bain se révèle un brave Noir un peu niais qui obéit aux ordres. Or son chef Lou porte Brian dans son cœur on ne sait pourquoi, et il le relâche. Le mâle blessé dans son orgueil de propriétaire vient harceler celle qui porte son bébé, bien qu’ils ne soient pas mariés, tout en l’accusant de coucher avec un amant. Il s’introduit chez elle, lui crève un pneu, la saisit par derrière…

Dena s’est réfugiée chez son amie Jennifer, enceinte elle aussi, qui est revenue depuis un an dans la ville de son enfance avec son mari Ron, plus âgé qu’elle mais très amoureux. Elle accueille Dena mais est assassinée chez elle quelques jours plus tard. Qui a fait le coup ? Tout le monde soupçonne Brian mais le chef Lou n’y croit pas, faute de preuves tangibles, et le relâche. Une adolescente de 14 ans qui adore les chevaux et est en secret amoureuse du viril Brian, témoigne en sa faveur. Brian libéré s’empresse d’aller défoncer la porte de Dena qui a trouvé un logement provisoire au-dessus de celui de Peter, un collègue pianiste qui travaille dans la même auberge qu’elle et s’occupe seul et très bien de ses deux fillettes. Peter balance Brian bourré dans les escaliers et celui-ci déguerpit.

Mais une autre femme est retrouvée noyée dans un canal, probablement assassinée elle aussi.

C’en est trop : Dena décide de quitter la ville pour aller chez sa sœur à Chicago, malgré l’interdiction de la police qui veut l’avoir à disposition pour l’enquête sur le meurtre de Jennifer. Une juge a prononcé une interdiction temporaire contre Brian mais la police le laisse faire : il n’y a donc aucun autre moyen que de prendre son destin en main toute seule – à l’américaine. Dena part donc en voiture avec Peter qui déménage avec ses deux filles.

Mais l’assassin n’est évidemment pas qui l’on croit, bien que ce soit un peu téléphoné sur la fin et que l’on ne sache pas pourquoi il a tué Jennifer. Le prologue d’enfance vient comme un cheveu sur la soupe, non repris dans le reste de l’histoire. Les enchaînements d’actes aussi absurdes que niais de Dena sont difficiles à comprendre – mais nous n’avons pas la mentalité américaine.

Si l’intrigue est mince, tout se joue sur les portraits psychologiques des personnages. Ils sont fouillés et captivent. Dena ne restera pas dans la mémoire comme une femme rationnelle et une mère exemplaire, mais le cas de Peter est intéressant, celui de Tyler humain et celui du chef Lou déplorable. Les personnages secondaires sont soignés et le lecteur ne s’ennuie jamais. De quoi passer un bon moment, malgré le grandiloquent un peu bâclé de la fin : l’auteur avait déjà écrit trop de pages.

Voilà un bon polar pour l’été, relu et éprouvé par vingt ans de recul.

Patricia Macdonald, Dernier refuge (Safe Haven), 2000, Livre de poche policier 2002, 510 pages, €8.70 e-book Kindle €8.49

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Pourquoi aller au Costa Rica ?

C’est un pays à la mode à notre époque où la plupart des pays musulmans nous sont interdits et où la révolution secoue des pays d’Amérique du Sud et d’Asie. L’Amérique centrale est tentante par son climat et sa verdure, notamment pour le Costa Rica ses forêts, 34 % de la superficie mais surtout par ses animaux sauvages, 5 % de la biodiversité mondiale, dit-on. Comme le pays est un carrefour des deux Amériques, des mammifères du Nord tel que coyote, écureuil, raton laveur et cerf de Virginie, côtoient des mammifères du Sud tel que coati, singe, tapir, paresseux, pécari, jaguar, etc. C’est ainsi que l’on m’a vanté le pays, que je ne connais pas.

Le Costa Rica est peu étendu, le dixième de la France, et son point culminant s’élève à 3820 m au-dessus de la mer. Son nom vient de Christophe Colomb qui l’aurait baptisé « côte riche », lors de son dernier voyage en 1502, en raison de sa terre fertile de son climat favorable à l’agriculture. Le pays prend son indépendance en 1821 avec la déclaration commune du Guatemala, du Honduras, du Salvador et du Nicaragua. Il devient indépendant de la République fédérale centre-américaine en 1836 et bâtit un régime républicain à suffrage universel. L’éducation gratuite et obligatoire est instituée en 1869 juste avant que l’United Fruit Company américaine ne décide de planter des bananes et d’encourager le chemin de fer. Le pays n’a plus d’armée depuis 1948.

La frontière sud est celle du Panama, la mer des Caraïbes s’étend à l’est tandis que l’océan Pacifique est à l’ouest. Pays volcanique, les basses terres littorales sont étroites et découpées tandis que le centre du pays est un vaste plateau creusé par une vallée centrale. Le pays exporte surtout aujourd’hui des bananes mais aussi du café, du sucre, des fleurs, des agrumes, des avocats, du cacao et de l’huile de palme. Des zones franches ont été installées pour les industries pharmaceutiques, des sociétés informatiques et des centres d’appel, qui ont permis une croissance relativement forte jusqu’à la crise économique de 2008. Le tourisme forme 10 % du PIB, il est la source principale de devises. Le pays est évidemment très dépendant de son grand voisin du Nord, les États-Unis.

La nuit précédant le départ, j’ai peine à dormir, il fait trop chaud, je subis un courant d’air depuis la fenêtre. Je l’ai entrouverte sur la rue mais des braillards bourrés, des couples sans gêne, des autos et des motos ne cessent d’alimenter le vacarme dans ce quartier touristique de la capitale. Le bus de nuit est à l’heure et il y a très peu de circulation. Le trajet dure une trentaine de minutes. Le passage au centre international de Rungis la nuit est pour moi une première. Le complexe est gigantesque, les pavillons s’étalent sur des dizaines d’hectares. Dans le bus, la clientèle est pauvre et immigrée, ou de jeunes travailleurs ; je suis le seul voyageur pour Orly. Une jeune fille, déjà mère et laide, sourcils froncés, sort de Paris en pleine nuit pour la banlieue. Elle tapote sans arrêt son gadget électronique à trois heures du matin comme si d’importants messages devaient être lus avant l’aube du dimanche.

Je suis en avance à l’entrée du hall 1 à Orly Ouest. Nous sommes déjà demain. Pour Iberia, la queue comprend beaucoup de familles dont un blond d’environ 11 ans, nuque et tempes rasées laissant sur le dessus une mèche à la mode foot. Il est français mais fait touriste avec son short, son débardeur et ses tongs malgré la climatisation sauvage. Il part pour le Portugal.

L’Airbus 321 a des sièges serrés. Le café est payant à bord et a peu de succès. Vu l’heure matinale, nombreux sont ceux qui ont prévu d’avaler boissons et sandwiches au bar avant le vol. À Madrid, le duty-free est plus grand, plus beau et mieux achalandé que celui d’Orly-Ouest. Mais il faut prendre une navette pour aller à l’embarquement pour l’outre-Atlantique.

Le vol pour les Amériques s’effectue en Airbus 330–200. Les sièges sont étroits et serrés. Durant les onze heures de vol, j’ai vu trois films et lu un roman policier. Les films ont pour nom Cinq cents jours, La corrida du labyrinthe et La jungle 4.0.

Vu d’avion, le Costa Rica apparaît très vert, un vent froid vient du nord et au sol règne une humidité de type caraïbe. La pluie est arrêtée par les volcans. Il fait cependant 28°, moins chaud qu’à Paris en plus suintant.

A l’arrivée, nous croisons une ligne de bus qui se dirige vers « La Morgue ».

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Joe Kidd de John Sturges

Un western bancal avec Clint Eastwood dans le rôle-titre. Il incarne Joe Kidd, l’éleveur de chevaux pionnier, individualiste, qui considère les lois mais avec une marge. Il a été mis en prison par le shérif (Gregory Walcott) pour avoir tué un daim dans une réserve où c’était interdit. « Mais le daim ne savait pas où il allait et je ne savais pas où je me trouvais », dira-t-il au juge à cheval sur la loi.

Il le condamne à payer 10 $ d’amende ou à effectuer 10 jours de travaux d’intérêt général dans la petite ville. C’est à ce moment que surgit une bande de Mexicains armés qui réclament leurs droits. Ils ont été spoliés de leurs terres ancestrales occupées depuis des générations (mais piquées elles-mêmes aux Indiens) parce que les titres de propriété ont brûlé. « Il y a eu un grand incendie à Santa Fe et les archives sont parties en fumée ». Le gouverneur attribue donc les terres aux colons blancs. Luis Chama (John Saxon), à la tête du mouvement de résistance, somme le juge de rétablir le droit et, comme celui-ci ergote sur les papiers, pénètre dans le tribunal pour brûler les actes de propriétés des Blancs. Ainsi chacun se retrouve à égalité et ce sera le droit du plus fort ou du plus nombreux.

Joe Kidd reste en spectateur dans cette querelle qui ne le concerne pas. Il est Blanc mais parmi les Mexicains, aussi petit qu’eux, et n’occupe la terre que pour y élever des chevaux. Sauf que le racisme, qui n’est jamais à sens unique, incite l’un des sbires de Chama à lui faire une mauvaise affaire lorsque Joe fait sortir le juge par une porte arrière pour lui éviter d’être enlevé. Kidd tue le sbire au moment d’être tué.

Un gros propriétaire et spéculateur nommé Frank Harlan (Robert Duvall) débarque dans la ville avec un groupe de « chasseurs » munis de fusils techniquement perfectionnés. Nous sommes au début du XXe siècle, comme en témoigne la date de fondation de la ville de Sinola, affichée sur la gare (1896), et l’Amérique connait un essor industriel sans précédent, conduisant à l’orgueil qui subsiste jusqu’à nos jours. Tout doit plier devant la volonté du plus apte, et la loi du plus fort s’appliquer à tous et partout. C’est ainsi que le gros achète le petit pour 1000 $ plus prime afin de traquer et abattre Luis Chama. Joe Kidd refuse, en bon individualiste qui n’aime pas les puissances mauvaises de l’argent et du pouvoir – thème classique.

Mais lorsqu’il retourne à sa ferme, il trouve ses chevaux volés et son contremaître torturé, ligoté avec du fil barbelé à la clôture : les Mexicains de Chama ont fait le coup, en particulier un certain Ramón que Joe n’oubliera pas. Kidd décide alors d’accepter la proposition Harlan et se retrouve à la tête de la petite troupe de chasseurs sur la piste qui mène vers les montagnes où se sont enfuis les rebelles.

En route, ils trouvent dans une ferme Helen, une Mexicaine qui était avec Chama au tribunal (Stella Garcia). Elle dit ne pas savoir où se trouve le Mexicain mais est enrôlée par ce macho de Harlan pour faire la soupe et servir le café (on s’étonne qu’elle n’ait pas été violée mais certaines allusions permettent d’en douter). Dans un village de la montagne, le spéculateur excédé de ne rien trouver prend en otage les habitants et menace officiellement Chama, dont la bande tire depuis les rochers, d’exécuter cinq personnes le lendemain à midi s’il ne s’est pas rendu, et encore cinq autres s’il persiste. Ce sont des femmes, des enfants et des vieillards, mais la force rend fou et hitlérise les comportements. Devant cette brutalité d’hubris (le film date de 1972 et le Premier ministre suédois compare à cette époque la guerre du Vietnam aux massacres nazis), Joe Kidd reprend son indépendance et joue en solo.

Enfin de l’action ! La séquence où il retrouve une arme grâce au padre du village, descend sans un coup de feu du haut du clocher le sbire le plus con au revolver à crosse longue portée (Don Stroud), puis la sentinelle derrière l’église d’un coup de jarre remplie d’eau, s’évade avec Helen en piquant un fusil à lunette, est un grand moment. Les deux chassent les chevaux de Harlan et consorts puis vont retrouver Chama dans la montagne. La cause des rebelles est perdue si le Mexicain ne va pas plaider sa cause devant un tribunal, comme l’a dit le juge. Ils devront tuer, sinon, tous ceux qui viendront les pourchasser et ils savent que c’est un combat désespéré. Est-ce pour cela qu’il ne faut pas le mener ? Non, mais si une solution existe, il faut la saisir selon la bonne maxime chrétienne : aide toi, le Ciel t’aidera.

C’est ainsi que Kidd clame à Harlan qu’il retrouvera Chama à la ville. En chemin, un « chasseur » les vise à lunette mais Joe Kidd use de l’arme équivalente qu’il a dérobée et, malgré un montage maladroit et fort lent du fusil, descend le tireur. Signe que les occupants et les résistants se trouvent bien à égalité. Tout se jouera donc à Sinola, à l’arrivée.

Et c’est un autre moment d’action qui voit la troupe de Harlan se positionner aux endroits stratégiques pour descendre le Mexicain avant qu’il parvienne à faire entendre ses droits, puis la bande de Chama être licenciée par son chef qui veut livrer ce combat seul, enfin Joe Kidd utiliser le petit train à vapeur pour éviter les rues sous le feu des balles et entrer au saloon où se tiennent les chasseurs. Tout se terminera comme il se doit, non en droit mais en résistance, le combat moral individuel comptant plus que la loi collective car étant, selon la mentalité pionnier, d’une essence supérieure – biblique. Les musulmans qui mettent le Coran au-dessus des lois humaines ne disent pas autre chose que les chrétiens américains persuadés d’être les Élus pour fonder la Cité de Dieu sur la terre promise du nouveau monde.

C’est un peu primaire, curieusement moral, et respectueux des Mexicains – mais pas un grand western tant l’intrigue est mince, l’action dispersée et les personnages convenus. Y aura-t-il un amour véritable entre Joe et Helen ? Le droit sera-t-il rétabli par le juge ? Nul ne saura jamais. Mais on ne s’ennuie pas et l’on s’amuse parfois.

DVD Joe Kidd, John Sturges, 1972, avec Clint Eastwood, Robert Duvall, John Saxon, Don Stroud, Stella Garcia, James Wainwright, Paul Koslo, Gregory Walcott, Universal Pictures France 2003, 1h28, standard €7.98 blu-ray €8.16

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Robert Reed, La lait de la chimère

Cinq enfants dans un avenir de fiction, un avenir proche si l’on en croit les avancées génétiques depuis la parution du livre. Nous sommes aux États-Unis, dans un état chaud, et les enfants sont mieux que parfaits puisqu’ils sont les premiers à bénéficier de gènes sélectionnés ou rajoutés.

Ryder est un garçon sain à la mémoire totale. Il se souvient de tout et sert de base de données aux autres en « plongeant » parfois dans ses souvenirs jusqu’à sortir de la réalité. Il faut que les autres lui tapent sur l’épaule pour qu’il émerge. Il va jusqu’à attirer l’attention du biologiste qui a permis la sélection génétique, le docteur Florida. Celui-ci est intrigué par ce phénomène, mais surtout par l’ambiance de groupe soudé que forment ces cinq enfants tous différents.

Cody est une fille–garçon issue de deux mères lesbiennes qui ont choisi une rejetonne à leur image idéalisée. À 12 ans, Cody a la force d’un homme adulte et manie la scie et le marteau comme un garçon. Marshall, du même âge, est destiné par sa mère vaniteuse à devenir un grand savant et se trouve en compétition à l’école. Il excelle aux jeux mathématiques et de stratégie mais il est lâche et peureux, cherchant surtout à briller pour répondre aux attentes. Beth est d’origine hindoue et chante d’une voix d’or, s’occupant de ses parents blessés par la guerre atomique ; Ryder lui est très attaché. Le dernier est Jack, un surdoué, benjamin d’une famille de délinquants tarés qui le jalousent et ne peuvent l’aimer.

Tous les cinq, ils construisent des cabanes dans les arbres et chassent les serpents ou les dragons mutants. Ils s’entendent bien avec leurs parents, sauf Jack, et apparaissent des enfants ordinaires. Mais ils ont tout un don et leurs différences ne les font pas se jalouser, mais au contraire se compléter. Chacun a son originalité et est respecté pour cela, aucun n’étant en compétition pour la même chose. « Ces enfants se forment une étrange indépendance… fondée sur leurs spécialités individuelles… » p.58.

Jusqu’à ce que le docteur Florida décide de rencontrer Ryder, son chouchou qu’il destine à conserver sa mémoire pour l’éternité. Un projet est établi pour enlever les cinq enfants ensembles, avec l’accord et l’indemnisation de leurs parents, afin de les envoyer dans une colonie galactique fonder un monde nouveau. Cela parce que des électrochiens, nés de manipulation génétique pour résister aux atmosphères les plus rudes de Jupiter, croissent et multiplient jusqu’à menacer l’espèce humaine. Le docteur Florida a joué à l’apprenti sorcier et sa créature se retourne contre lui.

Les enfants sont ballottés entre le rêve de voyage et le désir de rester près de leurs parents sur la terre. Ils n’ont pas conscience de la mort, préférant disparaître avec toute l’espèce humaine plutôt qu’être seuls sur une lointaine planète. Ils n’ont pas conscience non plus d’être des sortes de mutants et que le choc des chimères électrochiens, qui font si peur à leurs parents, peut pousser la foule ignare à s’en prendre à eux comme des golems à détruire, boucs émissaires commodes de leurs angoisses irrationnelles. Ce contre quoi le docteur Florida veut les protéger.

Ce roman de science-fiction est aussi un moment d’initiation où les enfants prennent conscience du monde adulte. La réflexion sur les conséquences des manipulations génétiques porte assez loin et l’actuelle transhumanisme pourrait s’en inspirer. Le roman et poétique est bien écrit, il plonge dans un univers onirique et furieusement réaliste au futur.

Car le refus « moral » d’aujourd’hui ne va pas résister bien longtemps, la récente tentative (condamnée) d’un chercheur chinois n’est que la première.« Tu es trop jeune et trop naïf pour saisir à quelle vitesse les gens ont accepté l’idée de la reprogrammation génétique. (…) Nous avons toujours été en mesure de faire beaucoup de choses, beaucoup plus que ce que les gens ne tiennent pour réalisable. Non, tout dépend de la manière dont les gens perçoivent le problème et y réagissent » p.270.

Robert Reed, Le lait de la chimère (Black Milk), 1989, Livre de poche 1996, 351 pages, occasion €2.29 ou collection Ailleurs et demain Robert Laffont

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Ocean’s Eleven de Steven Soderbergh

Ce premier opus est le plus réussi d’une quadrilogie qui comprend Ocean’s Eleven (2001) Ocean’s Twelve (2004) Ocean’s Thirteen (2007) et Ocean’s 8 (2018). Le film est devenu un classique avec des acteurs classiques, une brochette jamais vue de stars, et un scénario classique, le braquage de casinos à Las Vegas. Mais il s’agit de trois casinos en même temps et l’argent n’est pas le motif principal du casse. Car l’instigateur (George Clooney le magnifique), veut aussi récupérer sa femme (Julia Roberts la belle), qui s’est mise avec le milliardaire patron des casinos (Andy Garcia le maniaque du fric) parce que son mari est parti un jour et a disparu cinq ans – en prison.

Clooney qui porte dans le film le nom de Danny Ocean va s’associer à Brad Pitt, un as du bluff au poker et ils vont embaucher toute une équipe de spécialités : informatique, électricité, croupier, chauffeurs, acrobate, riche client – onze en tout, les Onze d’Ocean. Ils vont se faire financer par un concurrent du patron de casino qui a ruiné le sien, un richissime juif velu qui arbore au cou une suite de grosses en chaines en or d’où pendouille une étoile à six branches – une caricature.

Tout est méticuleusement préparé, filmé comme si cela avait déjà eu lieu au moment de présenter le plan. Le coffre recelant 150 millions de dollars le soir d’un match de boxe populaire est enfoui sous terre, gardé par de multiples enceintes à codes, surveillé en permanence par la vidéo, la porte ultime gardée par deux vigiles à Uzi, des cellules photoélectriques au ras du sol détectant tous les mouvements. Il va falloir détourner l’attention, subtiliser une carte d’accès, pirater le système vidéo, s’introduire au fond du puits où se trouve le coffre, endormir les sentinelles, faire sauter la porte blindée des deux côtés, d’où introduire un homme au préalable dans la salle blindée. Pas simple et rien ne se passe évidemment comme prévu.

Matt Damon joue les jeunes écervelés et manque de tout faire capoter lors du vol d’une « spirale » destinée à couper trente secondes le courant dans toute la ville. L’acrobate se prend une main dans la porte. Le service des égouts s’aperçoit de la faille de sécurité électrique et la répare. Quant à George Clooney, il ne peut s’empêcher d’aller narguer Andy Garcia en allant s’asseoir en face de sa femme qui attend son amant au restaurant du casino. Il est repéré, interdit, surveillé. Mais cela ne ferait-il pas partie du plan ?

L’extraction de la fortune du coffre est inattendue et un grand moment de scénario. Le reproche que l’on pourrait faire à l’ensemble du film est que tout est trop lisse, convenu, et que chacun joue sa partie sans grande épaisseur humaine mais plutôt comme des personnages types. Sauf George Clooney et Julia Roberts, peut-être. Mais le divertissement est sans conteste au rendez-vous, digne du professionnalisme requis d’Hollywood.

Pour une fois la loi est bafouée mais pour une bonne cause supérieure : l’argent du jeu est de l’argent mal gagné et le voler n’est pas vraiment du vol, surtout lorsqu’on le pique à un voleur qui a ruiné le casino voisin ; la femme d’un autre ne s’achète pas comme une propriété et la récupérer n’est pas du vol, surtout si l’on avoue face caméra préférer récupérer le fric à la fille. Tout va donc réussir comme souhaité.

Sauf que… la vengeance est un plat qui se mange froid et la haine obstinée d’Andy Garcia prépare des suites

DVD Ocean’s Eleven, Steven Soderbergh, 2001, avec George Clooney, Matt Damon, Andy Garcia, Brad Pitt, Julia Roberts, Warner Bros 2002, 1h57, €9.15

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Patricia Highsmith, Le jardin des disparus

Je ne sais si le Texas génère une société assez égoïste et vaniteuse pour pousser au crime, mais l’auteur, née dans cet Etat, excelle dans ce genre. Ces neuf nouvelles portent presque toutes sur le couple, là où le huis clos entre homme et femme dégénère trop souvent en haine réciproque.

Le jardin dont il est question dans la première nouvelle, et qui donne son titre au recueil, est celui d’une riche épouse d’avocat qui, la vieillesse venant, juxtapose dans les bosquets et sur les arbres ses animaux de compagnie disparus de mort naturelle. Un chien est empaillé dans un buisson, un chat aux yeux luisants prêts à bondir sur une branche d’arbre. Ne voilà-t-il pas que la dame, fière de son œuvre et voulant laisser une trace, a convoqué des journalistes ! Son mari, avocat de la soixantaine qui se retire peu à peu, voit d’un mauvais œil cette vanité tardive. Il aime sa femme, épouse et mère sans reproche, mais regrette sa maîtresse Louise, qu’il a été forcé de quitter. Veut-il se venger ? Ou seulement donner une leçon ? Toujours est-il que… vous découvrirez la suite.

Les autres nouvelles sont sur le même ton. La seconde est touchante. Un jeune garçon d’une douzaine d’années a perdu sa sœur un peu plus âgée parce qu’elle est tombée malade et que son père a préféré aller boire au pub plutôt que la soigner. En hommage, il bâtit un grand cerf-volant qu’il baptise de son prénom, Elsie, et, après s’être rendu au cimetière, s’occupe de le faire voler. Mais le vent l’emporte, et peut-être avec lui l’âme de la chère disparue. Le couple qui n’a pas su aimer perd donc ses deux enfants en quelques semaines.

La toute dernière nouvelle expose une vengeance réciproque, chacun voulant assassiner l’autre et se prenant à son propre piège. C’est assez bien vu et habilement amené, chaque nouvelle comportant sa chute comme il se doit.

Il reste une impression de vivre Dallas dans ces relations où chacun est centré sur lui-même et se débat dans les rets du mariage. Pourquoi donc s’épouser, sinon par hypocrisie morale et convenances sociales ? L’amour ne dure guère, puisqu’il est trop souvent confondu avec le désir sexuel. Une fois le désir évanoui, ne subsistent que les rancœurs – et l’égoïsme des âmes reprend le dessus.

Patricia Highsmith, Le jardin des disparus (nouvelles), 1982, Livre de poche 1993, 247 pages, occasion €0.75

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Ray Bradbury, Un remède à la mélancolie

Bradbury est un poète, il l’a montré dans ses Chroniques martiennes déjà présentées. Ce recueil-ci présente 22 nouvelles douces et amères où la tendresse pour les jeunes, les filles et les enfants se montre à chaque page.

Le remède à la mélancolie qui forme la trame de la première nouvelle, est une langueur d’amour. Une jeune fille se meurt au XVIIIe siècle et chaque médecin y va de sa saignée et chaque rebouteux de sa pilule. Les parents n’y comprennent rien, mais c’est normal : « femme, mari, enfants sont sourds les uns pour les autres » p.15. Et c’est une autre jeune fille qui la voit sur le pas de sa porte et surtout un balayeur juvénile aux yeux bleus, qui comprennent de quoi se meurt l’adolescente. La lune devient pleine et les hormones la dépriment. Il suffit que le désir s’assouvisse pour que le mal disparaisse. Ainsi fut fait.

La seconde nouvelle évoque la rencontre d’un artiste américain avec le fameux Picasso sur une plage du sud. Cela revigore en lui le désir de créer, comme une obsession. Une troisième nouvelle décrit un dragon… moderne pour les visiteurs. Une nouvelle dit les affres du départ de la première fusée depuis la terre et l’espèce de crainte superstitieuse que cela provoque en même temps qu’un désir d’infini. Le lecteur trouvera également comment un costume peut faire exister un jeune homme, même s’il est trop pauvre pour l’acheter et doit le partager avec six autres, chacun le portant un soir par semaine. Une certaine fièvre peut être mortelle, un lit matrimonial antique inconfortable générer un enfant, un grenier ouvrir réellement la porte au passé. Le meurtre parfait est décrit dans la nouvelle numéro huit. Le tempérament irlandais offre une drôle de scène de mœurs sur les routes, la nuit. Il vaut mieux conduire en voiture et pas en vélo, une casquette sur la tête contre les chocs, en fonçant pour faire du bruit et avertir, et tous phares éteints pour ne pas hypnotiser ceux qui viennent en face ! Et lorsqu’on découvre une véritable sirène sur la plage, corps de fille nue et queue de poisson ? Faut-il aller acheter 150 kg de glace pour en faire une attraction ou la rejeter à l’eau pour qu’elle vive et continue de faire rêver ? Toute l’Amérique est là dans ce dilemme.

Mars ressurgit par une nouvelle égarée. La planète, vue comme parcourue de canaux remplis d’eau et occupée jadis par une civilisation disparue qui a laissé ses ruines, semble changer les terriens qui l’ont colonisée. Est-ce l’atmosphère, la faible pesanteur, les minéraux de son sol qui alimentent les végétaux cultivés ? Toujours est-il que la peau s’assombrit, le squelette s’allonge et les yeux deviennent dorés. En quelques années, les terriens deviennent différents, martiens. N’est-ce pas ainsi que l’on s’adapte à son environnement ? Ou est-ce la subtile façon que les Martiens ont de se venger ? Car les enfants les premiers ont un irrésistible désir de changer leur prénom et d’appeler les choses par des mots inconnus.

La civilisation n’est pas toujours bénéfique. Elle se résout trop souvent par une guerre que la technologie rend totale. Ce pourquoi les survivants de l’an 2060, après la guerre atomique, détruisent systématiquement les automobiles, font exploser les usines d’avions, refusent de vivre dans des appartements. Une queue s’est formée qui va cracher sur la Joconde comme les musulmans dans le pèlerinage à la Mecque vont lapider Satan. Mais un décret vient de paraître, lu par un héraut à cheval : à cette heure de midi, la foule peut désormais lacérer le tableau afin que toute trace disparaisse. Tom, un jeune garçon ébloui par la beauté de la Joconde, lui arrache son sourire qu’il garde précieusement dans sa main.

Pourtant, la quête dans les étoiles est une nécessité vitale qui pousse l’humanité vers l’éternité. Se reproduire et essaimer est le But, pour survivre à l’infini. Il faut seulement s’adapter ; c’est ce que découvre un Terrien arrivé sur Mars et que sa femme tanne par nostalgie de la Terre.

Le plus beau cadeau de Noël, plus merveilleux que le sapin illuminé de bougies (que la fusée ne peut emporter car trop lourd), n’est-il pas le spectacle de myriades d’étoiles par le hublot ? Un père le croit, un fils le découvre.

Vénus est une planète où il pleut tous les jours. Des enfants de 7 ans n’ont jamais connu que la grisaille, sauf une fillette arrivée trois ans plus tôt de la Terre. Les autres la harcèlent car elle est différente. Lorsque les savants annoncent deux heures de soleil sur Vénus, ils lui disent que c’est un bobard, la saisissent et l’enferment. Elle ne verra pas le soleil sur Vénus, les autres si. Les enfants sont cruels et la maitresse stupide : elle n’a pas compté ses élèves.

Mort à 91 ans en 2012, Ray Bradbury a enchanté la science-fiction par sa fantaisie, sa tendresse, son attention aux êtres avant tout.

Ray Bradbury, Un remède à la mélancolie (nouvelles 1959), Folio 2012, 320 pages, €8.40

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Patricia Highsmith, Le meurtrier

Le titre en français fait peut-être plus vendeur que le titre américain mais « le gaffeur » (the blunderer) décrit bien le personnage principal. Patricia Highsmith est une observatrice aigue de la société de son pays et de son époque. Les années 1950 aux Etats-Unis sont celle de la réussite sociale encouragée par les biens de consommation ménagers, et les couples s’enferment en égoïsme, surtout lorsqu’ils n’ont pas d’enfants. Chacun y écluse force scotch et cocktails pour les riches, bière en boite pour les pauvres – même avant de prendre le volant après la « soirée ». Et l’on y fume comme des cheminées.

Walter Stackhouse (rien à voir avec un steack) est un avocat d’affaires qui a épousée une névrosée redoutable dans la vente immobilière. Il est toujours amoureux et sexuellement attiré, pas elle. Il divorcerait bien mais, à chaque tentative, Clara entreprend un suicide. Ne reste que le meurtre… qui lui effleure l’esprit à la lecture d’un fait divers dans un journal. Une femme a été tuée à un arrêt de car, attirée dans un buisson, et son mari a un alibi qui repose sur un témoignage : il était au cinéma.

Crime parfait ? Walter découpe l’article (Internet n’existait pas) et va pour le classer dans un cahier d’observations sociales qu’il tient peut-être comme Patricia Highsmith pour en tirer des idées de futurs romans. Et puis il le jette ; il est amoureux de sa femme et va plutôt forcer le divorce. Si elle réussit son suicide, pas besoin de la tuer !

Il est en revanche fasciné par le mari du fait-divers et va jusqu’à sa librairie pour le voir physiquement. A-t-il été capable de tuer ? C’est la première d’une série de gaffes qui vont se multiplier, faisant de lui un coupable lorsque sa femme meurt lors d’un arrêt de car où elle va voir sa mère mourante qu’elle déteste. Elle est retrouvée fracassée en bas d’une falaise. A-t-elle sauté ? L’a-t-on poussée ? La première hypothèse est vraisemblable mais le gaffeur a été jusqu’à suivre sa femme jusqu’au premier arrêt du car longue-distance, comme hypnotisé par l’exemple du libraire. Il ne l’a pas trouvée mais s’est fait remarquer – troisième gaffe.

Le jeune inspecteur fédéral Corby s’acharne sur les dossiers car il a les dents longues. Il retrouve la coupure de presse classée dans l’album de Walter, qui croyait l’avoir jetée mais que sa femme de ménage consciencieuse a ramassée. Et il découvre que l’avocat a été rendre visite au libraire avant la mort de sa femme. Il n’aura de cesse, dès lors, de monter les deux hommes l’un contre l’autre afin de les faire avouer. Sans Stackhouse, Melchior le libraire aurait vécu tranquille et sans soupçons. Mais la façon dont sa femme a été éliminée a inspiré un copieur, ce qui ramène le projecteur sur lui.

Cette rivalité se double d’une lutte de classes : « C’était bien le genre d’endroit où il s’attendait à voir vivre Stackhouse, une grande maison, de la bonne construction solide et chère, comme un livre relié en parchemin blanc, et pourtant sans rien d’ostentatoire : Stackhouse était si profondément homme de goût, si bien retranché derrière la barrière de son argent, de sa classe sociale, de son allure d’Anglo-Saxon » p.335 édition Pocket. Cette peinture de mœurs fait beaucoup pour l’attrait des livres.

Mais c’est surtout la fabrique du coupable qui est le ressort du roman. Le vrai coupable du premier chapitre sait se faire oublier ; le faux coupable de la suite multiplie les erreurs et se laisse manipuler. C’est l’époque autoritaire où l’on ne peut entendre sonner un téléphone sans décrocher, même au milieu de la nuit, ni entendre sonner à la porte sans ouvrir. Où les rumeurs sociales s’enflent en milieu fermé, la femme ménage déclarant au kiosquier qui le répète à la charcutière, ce qui arrive aux oreilles de l’ami ou du patron… Où les journaux s’emparent des affaires juteuses et spéculent sur la culpabilité à partir de menus faits, faisant des coïncidences des preuves et des gaffes des aveux. C’est particulièrement net aux Etats-Unis, et déjà dans les années cinquante du maccarthysme où chacun soupçonnait chacun de possible trahison. C’est que les sociétés puritaines sont portées à s’épier mutuellement, à dénoncer les déviances de « la ligne », à chercher le « péché » dans tout comportement. C’est le cas en islam, c’est le cas dans la société communiste (et peut-être bientôt en société écologiste), c’est particulièrement le cas aux Etats-Unis. Dans ce genre de société, seule compte l’apparence, la réputation, l’opinion. Peu importe la vérité, elle n’est que contingente et relative ! Chez Patricia Highsmith en 1954, comme chez Donald Trump en 2017. Car il s’agit bien de la même société.

La fin est désagréable et bâclée, la vieille vicelarde de Patricia Highsmith, auteur de Plein soleil, n’ayant aucun sens du bien ni de la morale. Mais, après tout, l’inattendu fait le sel du roman policier.

Un film de Claude Autant-Lara a été réalisé en 1963 sous le même titre, Le meurtrier.

Patricia Highsmith, Le meurtrier (The Blunderer), 1954, Livre de poche 1991, 384 pages, €7.30

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Nolan et Johnson, L’âge de cristal

Paru lors du renouveau de la science-fiction à la fin des années 1960, ce livre assez court (sans la suite) a suscité un film en 1976 puis des séries télévisées. C’est que le monde du baby-boom s’inquiétait, en ces années d’euphorie et de baise pour tous, de la surpopulation. Nous étions 3 milliards dans les années cinquante, nous voici 7 milliards dans les années deux-mille. Les auteurs (qui ne pensent absolument pas aux capotes, stérilets, pilule et autres avortement – signe d’une mentalité puritaine chrétienne américaine avérée), imaginent qu’en 2116 (2274 dans le film) la situation sera si intenable qu’elle aura généré son antidote : la régulation fasciste d’un grand ordinateur.

Car « les jeunes » ont pris le pouvoir, dans la lignée des années soixante et de mai-68 pour les esprits français. Ils décident d’éradiquer tous les « vieux » car ils ont conduit le monde au bord de la catastrophe. Contrairement aux écolos d’aujourd’hui, ils conservent les machines, les ordinateurs, la cybernétique et les fermes sous-marines : elles servent à se libérer du travail.

« Faire » des enfants est un besoin naturel, partons de là. Aussitôt nés, les bébés sont mis en usines maternantes jusqu’à l’âge de 7 ans où ils passent en collèges, jusqu’à 14 ans où ils deviennent « adultes ». Ils n’ont droit de vivre que jusqu’à 21 ans (30 ans dans le film pour des raisons de casting). A chaque période, le cristal implanté dans la paume de leur main droite change de couleur, jaune pour les bébés, bleus pour les adolescents, rouges pour les adultes. Puis noir lorsque le « sommeil » – la mort – doit venir. Ceux qui résistent sont considérés comme Fugitifs et sont traqués par le PS, un organisme policier qui ressemble fort au parti socialiste français selon sa description p.73 (édition Présence du futur 1976) : « Vous les agents du PS, vous vivez de la douleur des autres, du mal, des blessures que vous infligez, du meurtre. Vous détruisez au nom de la survivance des masses et vous ne réfléchissez jamais à l’horreur de tout cela, à cette erreur malsaine ». Marxistes d’hier ou malthusiens du futur sont l’un comme l’autre tellement convaincus de détenir la Vérité qu’ils l’imposent par la contrainte – à fuir !

Mais Logan, le héros qui a donné son titre américain au roman, est un Sandman du PS ; il est autorisé à porter un Revolver pour accomplir sa mission. Après avoir « ensommeillé » nombre de jeunes qui avaient terminé leur temps de vie et refusaient de mourir, il voit son cristal clignoter. Sa fin est proche mais la refuse. Au nom de quoi imposer une fin aux autres ? Lui n’a pas eu d’enfant, alors est-il coupable ?

De fil en aiguille, il va poursuivre un Fugitif qui se fera déchiqueter par une bande de « louveteaux » dans la zone urbaine, des enfants sauvages de 7 à 12 ans drogués à certaines substances pour vivre plus court mais plus intensément ; il va découvrir dans sa main une clé qui le conduira à un Doc, lequel lui livrera une adresse où une fille, Jessica, le contactera et l’invitera à une soirée orgiaque pour parler. Le jeu va consister à se suspendre le long des immeubles pour filmer par les fenêtres aux rideaux non tirés les jeunes couples qui font l’amour. Logan et Jess emprunteront « le réseau » qui court en souterrain sous la terre entière et conduit sur rail des taxis.

Mais Francis, le secrétaire de section PS de Logan, va les traquer, suivant la piste par l’émetteur du Revolver que le Sandman a emporté. D’où les rebonds de l’action qui conduisent le couple sous la mer, dans les glaces, dans les montagnes où est sculpté un gigantesque Sitting Bull, chez les ados gitans qui chevauchent des balais atomiques et adorent violer, torturer et voler, sur le terrain de Fredericksburg où la bataille de 1862 est reconstituée avec des androïdes. Ils veulent rejoindre Ballard, un vieil homme dont une anomalie du cristal fait qu’il reste toujours rouge sans jamais passer au noir, et qui vit dans l’ancienne Washington à plus de 40 ans.

C’est là que Francis les trouvera et que… Mais la fin est digne d’Agatha Christie et je vous laisse la découvrir.

C’est un beau roman onirique décrivant une utopie ratée, celle d’une jeunesse éternelle par le renouvellement incessant d’une génération par une autre tous les vingt ans – seule façon à la planète de pouvoir nourrir tout le monde et aux machines d’assurer un certain bonheur. Ce qui surprend aujourd’hui est l’âge tendre de tous les protagonistes, maîtres du monde à 13 ans, ivres d’hormones et de vigueur physique, tués dès qu’ils atteignent la plénitude humaine qui formait hier, aux Etats-Unis comme en France, l’âge de la majorité. Mais la majorité, c’est la mort : d’où le tropisme « jeune » d’aujourd’hui, qui vient de ces forcenés écrivains et cinéastes des années 1970.

William F. Nolan et George C. Johnson, L’âge de cristal – Quand ton cristal mourra (Logan’s Run), suivi de Retour à l’âge de cristal, 1967, J’ai lu Nouveaux millénaires 2019, 348 pages, €18.00 e-book Kindle €14.99

DVD L’âge de cristal, Michael Anderson, 1976, avec Michael York, Richard Jordan, Jenny Agutter, Roscoe Lee Browne, Farrah Fawcett, Warner Bros 2008, 1h53, standard €8.99 blu-ray €16,39

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Le Verdict de Sidney Lumet

Seul contre tous dans l’esprit des pionniers, rédemption du pécheur repenti, défense des faibles contre les puissants – voilà tout ce qui fait le mythe du film, très américain mais aussi universel. En 1982, les Etats-Unis n’étaient pas cette puissance en déclin, effrayée de la concurrence du monde et égoïste au point de s’aliéner jusqu’à ses alliés. L’Amérique faisait encore rêver, laissant entrevoir que, chez elle, tout est possible.

Frank Galvin (Paul Newman) est un avocat qui a fauté : quatre ans auparavant, alors brillant membre d’une équipe et heureux mari de la fille du patron, il avait osé suborner un témoin. Craignait-il l’échec ? Toujours est-il que cela s’est su, qu’il a été emprisonné, jusqu’à ce qu’il « avoue sa faute » dans un esprit de confession très catholique, à son patron et beau-père qui a levé sa plainte. Gavin n’a pas été radié du barreau mais a été renvoyé du cabinet et sa femme (qui ne devait pas l’aimer tant que ça) a divorcé.

La justice, dans ce Nouveau monde qui espère bâtir la Cité de Dieu, est une histoire de fric. Ceux qui en ont sont puissants et commandent les résultats. Il suffit de payer un témoin pour qu’il ne témoigne pas, ou de le menacer de représailles massives (à la Trump) pour qu’il aille se faire oublier dans un autre métier ou en vacances aux Bahamas. Frank s’est fait prendre mais les plus habiles ne sont jamais pris. C’est ce dont il s’aperçoit lorsque son compère Michael (Jack Warden) qui l’aime toujours d’amitié, lui offre une affaire en or pour se refaire et quitter Brother whisky qu’il a pris pour amant régulier au bar chaque soir.

Une femme, lors de son troisième accouchement, est victime d’une erreur d’anesthésie ; elle a mangé une heure avant alors que neuf heures sont requises avant l’endormissement et le docteur n’a rien vu ; elle a vomi dans son masque elle s’est asphyxiée suffisamment longtemps pour que son cerveau soit irrémédiablement atteint. Elle n’est plus aujourd’hui qu’un légume sous perfusion constante. Cela fait quatre ans que cela dure et sa sœur n’en peut plus ; on ne parle pas des orphelins laissés par la victime, mais le beau-frère s’est vu proposer une mutation financièrement intéressante et le couple désire placer la sœur dans un établissement de soins. Il faut pour cela de l’argent.

Il se trouve que les docteurs qui ont opéré sont des pontes en leur domaine ; l’un d’eux a même écrit un traité d’anesthésie qui fait autorité. Ils œuvrent dans la clinique catholique de la ville huppée de Boston, qui a sa réputation à défendre car elle dépend des patients payant (la charité n’est pas le propre des Américains, même catholiques) ; la clinique est en outre possédée en pleine propriété par l’archevêché… Tout se conjugue pour que le scandale soit étouffé. En accord avec sa compagnie d’assurance, l’archevêque propose une transaction pour 210 000 $ afin d’éviter le procès. La famille est d’accord mais Galvin, qui veut se refaire moralement avec cette affaire imperdable, refuse le chèque : il veut aller au procès et mettre en cause publiquement les puissants qui désirent se protéger.

Il rejoue David contre Goliath… pourra-t-il gagner seul contre tous ? Le juge (Milo O’Shea) est un pourri qui préfère l’argent au travail et éviter l’ennui d’un procès si tout le monde y trouve son compte. L’archevêché s’entoure d’une nuée d’avocats spécialisés d’un cabinet réputé sous la houlette du redoutable Concannon (James Mason), apte à lancer des enquêtes approfondies sur les témoins, la défense et les jurés, capable de suborner tout déviant par l’argent sans en avoir l’air, allant même jusqu’à fourrer (contre paiement) une femme dans le lit de Frank Galvin pour espionner ses actes avant procès (Charlotte Rampling). La faute biblique du film est cependant que, si le Christ a pardonné à la pute Marie-Madeleine, l’avocat refuse de même l’envisager. Signe qu’il ne s’est pas entièrement « repenti » selon les préceptes du catéchisme.

Le spectateur devine qui va gagner à la fin : non pas Galvin mais « la loi » – puisqu’elle est dite par les jurés populaires en leur intime conviction. Il s’agit donc de passer au-dessus des puissants pour toucher directement le cœur et l’esprit des citoyens jurés. Frank sait trouver les mots, très simples, après le spectacle des témoins interrogés mis en défaut et récusés par les habiles. Mais si le droit peut être tourné en faveur des puissants, qui savent l’utiliser et citer les bonnes références, il ne peut être détourné lorsque le crime est manifeste, même sans intention de le commettre.

Paul Newman est excellent en vieux beau déchu qui tente de se retrouver. Charlotte Rampling, en mission de sexe a le pessimisme noir de la dépression, ce pourquoi à la fois elle comprend Frank, qui la touche, et accomplit la mission pour laquelle elle est payée parce que pour elle, après tout, rien ne vaut. Elle creuse elle-même sa propre tombe. Un beau film psychologique dans la lignée du célèbre Douze hommes en colère réalisé en 1957 par le même Sidney Lumet.

DVD Le Verdict (The Verdict), Sidney Lumet, 1982, avec Paul Newman, Charlotte Rampling, Jack Warden, James Mason, Milo O’Shea, 20th Century Fox 2002, 2h03, standard €7.97 Blu-ray €15.74

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A.E. Van Vogt, Ténèbres sur Diamondia

Poursuivant la relecture des œuvres de science-fiction de ma jeunesse, je tombe sur cet opus Van Vogt à la fois étrange et fascinant. Diamondia est une planète lointaine, située à 700 années-lumière de la planète Terre. En l’an 3100 et quelques, elle a été colonisée depuis plusieurs centaines d’années et comprend désormais 500 millions de Diamondiens en plus du milliard d’Irsk, la population indigène. Les humains ont reconstitué l’Italie et la Nouvelle-Naples, sur le modèle anglo-saxon de la Nouvelle-Angleterre, New York et autres New Amsterdam. On vit bien sur Diamondia, le climat est chaud et la mer turquoise, des forêts ont été peuplées d’animaux terrestres, dont les fauves et les daims, et la population pourrait vivre le bonheur en paix.

Mais ce n’est pas le cas car les Irsks ont découvert qu’ils étaient peu à peu « contaminés » par les humains. Leur léthargie heureuse a été bouleversée par mimétisme, par l’agitation constante, les embouteillages monstres et les criailleries (à l’italienne) des colons. La Commission de négociation envoyée par la Terre ne parvient pas à se faire entendre des Irsks, méfiants et à juste raison. Car des Diamondiens « bien intentionnés » veulent – comme dans toutes les colonies – conserver le pays à leur profit et intriguent pour s’allier aux « bons » Irsks contre les « méchants ».

Mais cela ne se passe par comme ça sur Diamondia. Les Irsks, malgré leurs tentacules, glissent avec une vitesse étonnante lorsqu’ils veulent agir et il semble qu’ils puissent communiquer entre eux par télépathie. Il semble même qu’un anneau magnétique autour de la planète soit une « obscurité » capable de focaliser une puissance énorme sur tout ce qui est fait de fer – dont les bâtiments et les véhicules.

L’auteur s’ingénie à contrecarrer tous les plans que se forment les protagonistes. Le colonel Morton, des services secrets terriens, est mandaté avec l’aval de l’ambassadeur pour enquêter sur les pro-Diamondia menés par la belle putain Isolina qui avoue se faire vingt mâles par mois. Mais il cligne des yeux trop souvent et s’évanouit de temps à autre. Une puissance prend alors le pas sur son esprit dans l’obscurité et lui s’aperçoit qu’il peut entrer dans les esprits des autres, même des Irsks ! Dont un certain Lositeen, gardien d’une arme irsk dont les autres voudraient bien prendre le contrôle pour « éliminer » radicalement tous les humains perturbateurs de la planète.

Le lieutenant Bray, du même service, aidera le colonel Morton, mais le capitaine Mariott semble faire cavalier seul. Et s’il désirait le pouvoir pour lui tout seul ? Les Irsks sont fascinants car ils conservent leurs morts et une étrange entité lumineuse plus grande qu’un homme et entièrement transparente, apparaît parfois aux moments cruciaux.

Le livre peine à débuter puis s’emballe dans une action qui rebondit sans cesse et laisse sans solution à la fin. Sauf qu’une paix peut être entrevue et la cohabitation des êtres aussi différents que les humains et les Irsks envisagée autrement que par la mort du demi-milliard d’hommes, de femmes et d’enfants venus de la Terre.

Mais est-ce une réalité vécue ou une histoire écrite ? Car le lieutenant Bray se pique d’écrire des histoires et le colonel, à qui il fait la conversation dans la voiture, cligne des yeux et tombe un moment dans l’inconscience lorsqu’il évoque le sujet.

A.E. Van Vogt, Ténèbres sur Diamondia (The Darkness on Diamondia),1972, J’ai lu SF 1974, 247 pages, €4.90

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Seven Sisters de Tommy Wirkola

Dans ce salmigondis américano-belgo-britannico-français cru, violent et édifiant et au titre faussement anglophone (le vrai n’est pas celui-là), est présentée une tendance carrément fasciste de l’idéologie écolo. Il s’agit de la domination d’une élite croyante en « la planète » qui sait mieux que vous ce que la Déesse veut car elle lui a susurré à l’oreille.

Nous sommes en 2043, dans une génération d’ici. La terre supporte trop d’habitants pour ses ressources et son climat, il faut donc les réduire. Evidemment par la force puisque « les gens » ne sont pas raisonnables mais adorent baiser et que « le peuple » ne sait jamais ce qu’il fait (tous les dictateurs le croient). Stérilisation, pilule, exhortations des religieux ayant viré leur cuti nataliste, avortement – rien de ce qui pourrait neutraliser la bombe P (pour Population) n’est pris en compte dans ce thriller de science-fiction primaire mais efficace.

Est donc instaurée d’une main de fer d’Etat la politique de l’enfant unique assurée par le Bureau d’Allocation des Naissances, politique plus radicale encore qu’en Chine au XXe siècle. Même les plus maolâtres n’avaient pas osé : tout enfant supplémentaire est impitoyablement enlevé à ses parents quel que soit son âge et « cryogénisé » pour le futur, lorsque la planète aura retrouvé un équilibre. Un mensonge, évidemment : les petits sont purement et simplement incinérés, éradiqués, éliminés en four crématoire ! Une politicienne qui se pare du titre de « docteur » assure la promotion de cette façon de faire hygiénique et efficace. Nicolette Cayman dont le nom signifie à la fois mâle et caillou, non sans un certain relent de lobby élitiste (Glen Close), ne sourit jamais des yeux, elle grimace de la bouche, en politicienne aguerrie au mensonge (houps ! à la « vérité alternative », celle qu’on a besoin de croire selon Tromp). Les enfants surnuméraires vivront mieux plus tard ? Feignons de l’accepter, après tout c’est pour leur bien.

Il se trouve qu’en cette année 2043, avec les saloperies chimiques qu’on avale dans la bouffe et les saloperies non moins chimiques qu’on respire dans l’atmosphère, la génétique est passablement déréglée et les fausses couches, les malformations ou les naissances multiples ne sont pas rares. Terrence Settman (Willem Dafoe) voit sa fille accoucher de… sept petites filles ! Comme le nombre de jours que Dieu usa pour créer le monde, mais aussi les sept péchés capitaux. La bible n’est jamais loin pour séduire les spectateurs anglo-saxons. Mais cela tue la génitrice et le grand-père se trouve face à son destin. Il commence méthodiquement à nommer chacune, selon l’ordre de sa sortie de l’utérus, du nom d’un jour de la semaine. Il les élève en secret, n’en faisant paraître qu’une à la fois chaque jour de la semaine, au seul nom officiel de l’enfant unique déclaré de la famille, celui de leur mère Karen (Clara Read en multipliée). Et chaque soir, une réunion est organisée avec toutes les petites filles pour que celle qui est sortie puisse dire aux autres tout ce qui lui est arrivé, permettant à la suivante de poursuivre son rôle sans à-coup.

Lorsque l’une d’elle transgresse les règles, sortant en catimini pour faire du skate alors que l’une de ses sœurs est elle-même de sortie, elle tombe et se blesse à la main. Il faut l’amputer d’une phalange – donc amputer chacune des autres ! C’est ça où la mort (houps ! la « cryogénisation » pour le futur, restons politiquement correct !). La leçon – très américaine – est apprise : contre l’Etat et ses aberrations, vivons cachés, en clan familial comme au temps des pionniers, avec nos propres règles.

Cela dure trente ans, jusqu’en 2073. « Karen Settman » (Noomi Rapace en surmultipliée) est devenue cadre dans une banque intitulée EuroBank, signe que le film est multiculturel (sous domination américaine). Son collègue et rival Jerry (Pål Sverre Hagen) la drague mais « elle » ne veut pas ; si chacune des filles a sa personnalité, certaines ne sont pas attirées par le sexe mais surtout la vie en commun avec un homme leur est impossible, ce serait reléguer les autres sœurs dans l’appartement à jamais. Dans la semaine, la fille dont le prénom est celui du jour endosse la robe de banquière, la perruque noir corbeau, se maquille en rouge vif et se perche sur ses hauts talons pour aller au bureau. Jusqu’au jour où l’une d’elle, la plus hardie, décide de rompre le pacte commun…

C’est le début de la fin, que le grand-père ne verra pas parce qu’il est décédé avec le temps. Un soir, Lundi ne rentre pas et les filles s’interrogent : que faire ? Mardi décide d’aller au travail comme si de rien n’était. Au travail, tout se passe bien mais, lorsqu’elle sort, le véhicule noir aux vitres obscures (mélange de 4×4 du FBI, de berline nazie et de corbillard) la cueille. Elle est arrêtée et emmenée au Bureau d’Allocation des Naissances. Cayman l’attend, elle sait tout et lui apprend que sa sœur est en cellule. Elle ordonne à ses sbires d’aller tuer toutes les autres. Le spectateur comprendra pourquoi elle en garde deux et pas sept.

A l’aide d’un œil arraché à la prisonnière (beurk !), les flics zombies « obéissant aux ordres » comme des fonctionnaires zélés du IIIe Reich, avec à leur tête un technocrate en costume cravate à l’américaine, impitoyable autant que sadique, neutralisent les sécurités de l’immeuble, tuent d’une balle dans la tête le gardien (comme par hasard noir) et montent à l’appartement où ils se préparent à faire un massacre avec leurs armes à reconnaissance digitale (seul celui dont les empreintes sont reconnues peut actionner l’arme). Cela ne se passe pas comme ils l’avaient prévu et les filles, qui se sont entraînées durant des décennies contre une attaque, parviennent à les tuer tous, non sans en laisser une sur le parquet : Dimanche, crevée au ventre par un couteau de cuisine (un genre d’avortement primaire pour les agents entraînés).

Les sœurs supputent que la trahison vient de Jerry, frustré de ne pas parvenir à baiser et qui vient de se voir souffler une promotion sous le nez au profit de Karen Settman. Mercredi, car c’est son jour, va chez lui pour en apprendre un peu plus. Jerry ne soupçonne rien des jumelles mais a soutiré du système informatique un contrat préparé par ladite « Karen Settman », sa collègue. Il initie un versement illégal d’une grosse somme au profit de la campagne politique de Nicolette Cayman. Comme Jerry est surveillé par les agents du Bureau sur ordre de la politicienne, il est tué par un sniper depuis l’appartement en face et Mercredi doit fuir. Elle se fait aider de ses sœurs à l’appartement, qui la guident pour trouver des portes de sortie. Mais, comme elle hésite trop à sauter d’un toit à l’autre, le chef des agents la tue d’une balle et la précipite dans le vide. Sur les sept, il n’en reste que trois à la maison – un vieil immeuble roumain au tournage.

C’est alors que l’on sonne à la porte… C’est un agent du Bureau, mais tout seul. En fait, Adrian, grand mec musclé (Marwan Kenzari), est tombé amoureux de Lundi, seul jour de son service au contrôle. Samedi se fait passer pour elle sous le prénom générique de Karen mais elle n’a pas la perruque et Adrian découvre une blonde aux cheveux mi-long à la place d’une brune en catogan. Qu’à cela ne tienne, il l’emmène chez lui et ils font l’amour longuement. Samedi, avant de se faire déflorer, profite du broutage de chatte préliminaire pour connecter son bracelet d’identification au sien et ouvrir l’accès au central du Bureau pour les deux sœurs actives. Elles apprennent ainsi où est détenue Lundi.

Mais le Bureau a des espions partout, notamment des caméras de surveillance et des détecteurs numériques. Il investit l’appartement d’Adrian, parti au travail, et abattent en live Samedi d’une balle dans la tête. Les deux sœurs ont tout vu grâce à la caméra bracelet de leur jumelle. Le film n’est pas avare de violence crue et brutale, les tueries ont lieu en direct et sans prévenir, les états d’âme sont réduits à néant et l’obéissance aveugle aux ordres un principe. L’Administration ne réfléchit pas, elle exécute ; tuer une femme ou un gosse est un travail comme un autre à condition qu’il y ait des « ordres ». Toute conscience a disparu, les nazis n’avaient pas inventé mieux.

Comme le Bureau attaque à nouveau l’appartement, Jeudi fuit et Vendredi reste ; elle a toujours été la plus intello, la plus timide, la plus renfermée sur le cocon. Elle fait exploser l’appartement en usant du micro-ondes et du robinet à gaz, neutralisant l’équipe d’agents, sauf l’inoxydable chef sans pitié évidemment resté en retrait et muni d’un gilet pare-balles. Jeudi avoue tout à Adrian et ils décident d’infiltrer le Bureau pour délivrer Mardi.

La politicienne se voit déconsidérée en direct, la caméra de bracelet de Jeudi ayant enregistré le processus de « cryogénisation » des enfants au Bureau d’Allocation des Naissances : on y voit nettement une fillette cramer. Cayman encourt la peine de mort mais elle persiste et signe, en vraie croyante du Savoir : There is No Alternative, le seul salut possible de l’Humanité est de zigouiller les gamins en trop.

Surtout les filles dirait-on (comme en Chine) : on ne voit aucun petit garçon dans le film. Et les sbires exécutants sont très souvent nègres ou basanés, aux ordres de porteurs de noms à consonance juive… qui usent du four crématoire envers les superflus. Tout cela est un peu douteux mais subliminal ; le spectateur lambda n’ira pas aussi loin et s’arrêtera à l’action, très efficace même si elle est parfois assez invraisemblable (la chute de trois étages sur le dos dans une benne d’acier vide, par exemple). Et Noomi « Rapace » mérite bien son surnom, très sexy pour allumer les mâles, même à coup de rangers quand ce sont des « méchants ». Avec une très bonne musique du générique de fin sur la chanson Fire !

Lundi et Jeudi se sont battues et la première révèle avant de mourir qu’elle est enceinte : elle attend des jumeaux. Pour les protéger, elle a trahi ses sœurs. Après des manifestations monstres, la loi sur le contrôle des naissances est abrogée et les embryons de Lundi sont placés en incubateur artificiel. La dernière image montre d’innombrables bébés en couveuses, laissant filtrer l’idée qu’au fond, le contrôle des naissances est peut-être la bonne solution.

Mais probablement pas comme ça. Le fascisme écolo est une dictature autoritaire comme une autre ; il consiste, comme toutes les dictatures, à vouloir faire le bien du « peuple » malgré lui parce qu’il le trouve niais et inapte à comprendre.

DVD Seven Sisters (What happened to Monday ?), Tommy Wirkola, 2017, avec Noomi Rapace, Willem Dafoe, Glenn Close, Marwan Kenzari, Pål Sverre Hagen, Warner Home Video 2017 avec bonus sur les effets spéciaux et entrevue avec Noomi Rapace, 1h58, standard €9.99 blu-ray €14.04

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Europe en miettes ou renaissante ?

Les électeurs viennent de recevoir dans leur boîte aux lettres les projets les quelques 34 listes qui émiettent l’Europe en France. Il y en a 56 dans toute l’Union européenne. La communauté est-elle en train de s’émietter, de se dessécher de l’intérieur ? Ou les circonstances vont-elles faire renaître un projet, une fois les vieilles idées et le vieux personnel éliminé ?

À lire les contributions françaises, peu de listes sortent du lot en terme de projet. Si je prends la liste En marche et ses alliés du Mouvement démocrate, d’Agir et du Mouvement radical, il me semble présenter à la fois une réflexion plus aboutie que les autres mais, en même temps, attrape-tout des grandes idées.

Ce n’est pas le lieu ici d’analyser finement les programmes. Je vais donner simplement mes interrogations sur l’ampleur du financement, le flou du discours, et la façon de botter en touche vers l’Europe à propos de certaines politiques que la France peut accomplir seule.

Le financement

La liste Loiseau commence par l’écologie, avec en préambule une exigence d’énormes financements. Toutes les autres déclinaisons du programme comportent elles aussi leur volet à financer. Il s’agit, pêle-mêle, de créer une banque du climat, de taxer le carbone sur les produits importés, de taxer le transport aérien, de taxer les géants du numérique, de taxer les transactions financières, de tripler le budget Erasmus, de créer un fonds européen pour l’intégration des réfugiés – tout cela en défendant le budget agricole mais en assurant 40 % du budget européen en transition écologique, et de soutenir massivement l’industrie européenne des secteurs stratégiques. En bref, ce mantra habituel de la gauche : taxer et toujours plus de moyens !

Mais les Français n’en ont-ils pas assez du « trop d’impôts » ?

C’est une risible tentative de couper l’herbe sous le pied de la France insoumise qui propose que la BCE finance un plan écologique et qu’il soit instauré une taxe carbone. C’est également la liste Glucksman qui réclame 400 milliards d’euros pour le climat et la taxe carbone elle aussi. C’est la liste Brossat qui veut lutter contre l’évasion fiscale. C’est la liste Benoît Hamon qui exige (en français globish dans le texte) un « Green New Deal » et 500 milliards d’euros contre les énergies fossiles. C’est une liste de gilets (Alliance jaune), qui réclame une taxe sur les transactions financières

Le flou

Nombre de propositions restent dans les idées vagues.

Ainsi, sanctionner les « paradis fiscaux » manque d’une définition desdits paradis, que les anglo-saxons appellent simplement des états non coopératifs (ce qui est un peu différent), et manque surtout d’une liste précise des fameux Etats.

N’accorder la réciprocité des marchés publics qu’aux Etats qui y consentent éliminerait d’office États-Unis et Chine : n’est-ce pas là un vœu pieux qui se heurtera aux intérêts économiques, d’emploi et de géopolitique ?

Refuser tout accord de libre-échange avec un pays qui ne respecte pas les accords de Paris sur le climat vise en premier lieu les États-Unis : mais a-t-on vraiment les moyens de faire des États-Unis un ennemi économique ?

La baisse du nombre de commissaires européens appelle une négociation à 27, de même que le fameux million de citoyens aptes à proposer des lois au Parlement européen. La France peut toujours le demander, elle ne décidera pas pour tout le monde. Il s’agit donc d’un gage offert aux partis antieuropéens comme les listes gilets jaunes Mouvement initiative citoyenne et Evolution citoyenne qui réclament un RIC en France et en Europe – et non de propositions vite réalisables.

Botter en touche

« Faire » de l’euro la monnaie internationale devrait commencer tout simplement pas exiger la vente des avions Airbus ou Rafale en euros et non en dollars, et de payer le pétrole aux pays exportateurs en euros et non en dollars. Qu’attend donc le gouvernement français pour le faire ?

La France peut toute seule protéger selon Natura 2000 les zones marines de son outre-mer. Ce n’est pas l’Allemagne qui le fera, n’ayant aucune possession ultra marine.

La « garantie zéro chômage » avec 15 000 € par personne pour se former pourrait commencer tout simplement par les travailleurs français : qu’attend donc ce gouvernement pour établir cette généreuse proposition ?

Frontex reconduira les immigrants illégaux – mais pourquoi pas la police française ? N’est-ce pas évacuer sur l’abstraction européenne ce qui répugne moralement aux Zassociations et autres pleureuses de la gauche ? Tout en répondant aux demandes générales des listes sur l’accueil aux immigrants, réfugiés ou demandeurs d’asile non économiques. Les Républicains réclament notamment une double protection des frontières, nationales et européennes. La liste Glucksman veut un GIEC des migrants. La liste Brossat veut les accueillir « dignement ». La liste Hamon veut une politique d’accueil et d’asile. Les listes d’extrême droite et la liste jaune Evolution citoyenne exigent une baisse de l’immigration, voire une immigration zéro.

Le service civique élargi aux pays européens, n’est-ce pas une façon de prouver que son financement en France n’est pas assuré et qu’il s’agit d’une fausse bonne idée ?

Selon Emmanuel Macron, le projet Renaissance pour l’Europe « c’est la civilisation qui nous réunit » : mais quelle est donc cette fameuse civilisation européenne ? Nulle piste sinon que « collectivement nous devons réinventer (…) les formes de notre civilisation ». Cela n’assure aucune clarté au projet culturel, politique et même philosophique du président. S’agit-il d’une construction hors-sol décidée pour le futur ? Ou de tenir compte de l’héritage du passé ?

Le début de la tribune Pour une renaissance européenne du 4 mars 2019 nous fournit peut-être une piste. Le projet européen apparaît à Emmanuel Macron comme une protection contre « les grandes puissances », « les géants du numérique » et « aux crises du capitalisme financier ». Rien que du négatif. Nous sommes loin de l’histoire et des traditions ; nous sommes dans le discours technocratique et non pas dans le lyrisme à la Jules Michelet ou à la Victor Hugo.

Certes, Emmanuel Macron n’est pas Charles de Gaulle, mais parler de « renaissance » résonne dans notre histoire, à propos du XVIe siècle qui a permis de se dégager de l’Eglise et de préparer les Lumières. Il ne faut pas user des mots impunément.

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Sauce verte

L’écologie est à la mode et le catastrophisme sur le climat, les espèces, les ressources, est bon à prendre pour tous les politiciens en mal d’idéologie. De l’extrême-droite à l’extrême-gauche, tous écolos ! Pourquoi pas, si cela fait avancer la conscience que l’être humain est un animal comme un autre, un prédateur invasif (mais apte à la conscience) qui doit s’adapter à son environnement sans le détruire. Mais ce n’est guère le cas.

Les dégâts de l’être humain comportent leur antidote, mais à condition de le vouloir. Pour cela, il faut sortir par l’esprit en premier. Or l’esprit est colonisé par le leader militaire, économique et culturel américain. Son idéologie est claire : Moi d’abord, puisque je suis le plus fort. Libre-échange, laisser-faire, déréglementation, abolition des frontières et de la morale : si tout cela m’est favorable, je les impose au monde entier. Et chacun d’intégrer tout cela dans sa tête depuis la fin des années 1960 pour le sexe et la morale, et le milieu des années 1980 pour l’économie. Avec désormais « l’émotion » en prime, l’idéologie adaptée par le cœur pour les sans-papiers, sans ressources, sans frontières.

Mais l’Amérique s’est aperçue que la liberté globale lui devenait néfaste. Trop de concurrence chinoise ou européenne, trop d’interventions militaires sans succès dans les pays à risque, trop de contraintes des traités collectifs signés auparavant, trop de laxisme moral aboutissant à la drogue, à l’avortement et aux crimes. « Make America great again » du bouffon vaniteux, élu par la moitié des électeurs aux États-Unis, apparaît comme un cri écologique en faveur de la biodiversité. Non, le monde ne doit pas devenir uniforme, ni même porter l’uniforme américain, car cela attirerait trop d’immigrants aux États-Unis ! Les Yankees doivent demeurer les Blancs plus beaux, les plus grands et les plus forts pour leur orgueil de pays neuf voué à établir la cité de Dieu sur la terre. C’est leur mission et les autres doivent se soumettre. C’est ainsi que cela se passe dans la jungle, c’est naturel, telle est la nature brute.

Dès lors, chaque État se dit qu’il doit imiter le roi des animaux et faire comme lui, avec l’inertie de la génération vieillissante au pouvoir qui répugne à changer d’habitudes et surtout de façon de voir.

  • Le local doit primer le global, donc protectionnisme.
  • La nation doit l’emporter sur le monde, donc frontières.
  • L’anti-gaspillage doit régner contre la société marchande, donc austérité.
  • La santé d’abord, donc bio et boycott de la malbouffe industrielle aux perturbateurs endocriniens et aux pesticides.
  • La culture doit être enracinée et non hors-sol, donc repli sur soi, ses traditions et ses petites valeurs. Car la biodiversité concerne les sociétés humaines tout comme les espèces animales et végétales. Pourquoi faire une différence, sinon par orgueil religieux que l’homme a été désigné par Dieu comme maître et possesseur de la nature ?

Le nationalisme doit-il remplacer le libéralisme ? Il semble que oui pour tout le monde, à en croire la campagne en France pour les élections européennes. C’est la conséquence du repli américain que de délaisser l’universel et de réhabiliter l’État protecteur dans ses frontières nationales. Même si chacun voit midi à sa porte, du nationalisme intégral de droite à l’économie « permacirculaire » selon le jargon Batho de gauche.

L’écologie veut conserver plutôt que s’adapter. Ainsi le veut l’époque, régressive, apocalypse en bandoulière. Le prophétisme est toujours électoralement plus payant que réfléchir et proposer. Hier les lendemains devaient chanter, aujourd’hui ils doivent hurler. La peur engendre le recul de l’esprit et quoi de mieux que la tradition ou, mieux, la religion comme refuge ? Cela donne un sentiment d’éternel et permet de puiser dans les idées traditionnelles sans en inventer de nouvelles. L’écologie mériterait pourtant une vision plus dynamique que la seule conservation de l’existant. Mais il faudrait pour cela être concret et les Français préfèrent grimper aux rideaux des grandes idées abstraites plutôt que d’user leurs mains blanches dans le cambouis de la réalité concrète.

Comme toujours, le balancier exagère dans l’autre sens. Après les excès collectivistes d’après-guerre, après les excès individualistes de l’après mai 68, retour à l’ordre collectif contre l’anarchie des individus. Le prétexte en est « l’urgence » puisque la fameuse crise ne cesse de durer depuis une génération, précipitée depuis deux ans par l’égoïsme clientéliste du grand paon yankee.

« Quand on ne sait pas, les Verts c’est bien » disait, naïve, une employée d’administration au déjeuner à propos des élections européennes. Voter Vert c’est voter pour tout le monde, pour l’époque. Non pas pour des personnes ou un programme mais pour un concept. Ce n’est pas cela qui fera avancer l’écologie positive…

Que les politiciens verts ne se fassent pas des idées : ce n’est pas pour leur gauchisme bobo parisien que la majorité de leurs électeurs votera, mais simplement pour avoir moins de poison dans l’assiette et de pollution dans l’air. C’est pourquoi la sauce verte arrose désormais tous les plats un peu faisandés des partis politiques : ils n’ont pas su renouveler la recette et croient, selon la tradition, que c’est la sauce qui fait manger le poisson et pas l’inverse. Ils se trompent et montrent en cela que le poisson pourrit toujours par la tête.

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Comment tuer son boss de Seth Gordon

Nick (Jason Bateman), Dale (Charlie Day), Kurt (Jason Sudeikis) haïssent leurs patrons respectifs Harken (Kevin Spacey), Harris (Jennifer Aniston) et Pellitt (Colin Farrell). Le premier se voit promettre une promotion comme vice-president (sous-directeur) du service des ventes, mais elle ne vient jamais – elle est la carotte qui le rend soumis à son boss sadique. Le second est constamment sous la menace d’être violé par sa chef dentiste qui profite du patient endormi pour lui mouiller la bite, l’empoigner et opérer les préliminaires pour le sucer, l’excitant pour qu’il la baise – mais Dale a pour ambition « d’être un mari » et ne veut pas tromper son encore fiancée. Le troisième est heureux au travail jusqu’à ce que son vieux patron d’usine chimique meure d’une crise cardiaque et c’est alors le camé bambochard de fils qui reprend les rênes, ne désirant que pressurer la boite jusqu’à l’épuiser, virant les salariés un à un.

Les trois amis d’enfance se retrouvent le soir au bar et font état de leur désarroi. C’est la crise économique et les boulots sont précaires : Nick se verra refuser toute lettre de recommandation par son patron et devra changer de métier, recommencer des études, etc. ; Dale a été fiché comme délinquant sexuel pour avoir exhibé sa bite sur une aire de jeux pour enfants (sauf que c’était de nuit, sans personne alentour, et seulement pour uriner – mais la caméra automatique s’en fout) ; Kurt officie dans la chimie, secteur sinistré en déclin. L’exemple d’un ancien condisciple, licencié à New York et qui n’a pas retrouvé de travail depuis trente mois, est édifiant : il est revenu dans la ville de province et habite chez sa mère, il survit en tentant de gagner 40$ en faisant des pipes aux hommes dans les toilettes. Aucun des trois ne veut faire de même et se pose alors le dilemme suivant : ou bien se soumettre et avoir une vie de merde jusqu’à la fin, ou bien « éliminer » d’une façon quelconque le patron pour avoir de l’air.

Dans la blague, l’un d’eux dit qu’il suffit de les tuer. Effroi et répulsion ! Sauf que l’idée fait son chemin et que, finalement, ce ne serait pas si bête. Mais que faire ? comme disait Lénine dans un opuscule célèbre que 99.99% des Américains ne connaissent vraisemblablement pas. Se renseigner. Mais où ? Dans les petites annonces, Dale trouve pour 200$ un homme dont la spécialité est « d’éliminer ». Ils le convoquent – mais l’élimination est celle d’urine sur les consentants qui jouissent de s’humilier, une perversion sexuelle répandue dans l’univers impitoyable de l’entreprise outre-Atlantique. Sur le net ? Trop visible, on remonterait jusqu’à eux. Dans les bars louches ?

Pourquoi pas – et voilà nos trois compères qui interrogent « Gregory », la voix GPS de la voiture qui est un service humain à part entière pour 19$ par mois à ceux qui roulent beaucoup. Gregory ne s’appelle pas ainsi de son vrai nom mais Al Amane, un truc comme ça, un nom à consonance arabe imprononçable par une lèvre yankee pour tout un tas de raisons – mais il est « au service » et fait son boulot à l’américaine, c’est-à-dire pour votre argent. Il ne connait pas d’adresses de bars louches mais propose un quartier où les vols de voiture sont les plus fréquents. OK pour le quartier. Et, dans le bar forcément louche du quartier (pour preuve, il est remplis d’affreux Américains plus ou moins colorés et dénudés pour exhiber leurs muscles), les trois niais font connaissance de Nique-ta-mère Jones (Jamie Foxx), un Noir à barbiche qui a niqué sa mère saoule à 11 ans : profitant de son sommeil alors qu’elle était nue, il lui a mis la main dans… mais je vous laisse découvrir où.

Il réclame 5000 $ pour leur projet. Sauf que ce n’est pas lui le tueur, il n’a fait de la tôle que pour avoir illégalement filmé un film qui venait de sortir dans le but de faire de l’argent. Il est consultant – et donne cette idée intéressante que si chacun tue son boss, le mobile sera évident ; il faut donc que chacun tue le boss de l’autre pour évacuer les soupçons. C’est donc ce que projettent les trois amis, enquêtant d’abord sur leurs patrons pour savoir où ils habitent, quelles sont leurs habitudes et comment on pourrait les piéger ; il faut que cela ait l’air d’un accident.

D’explorations en gaffes, les gags s’enchaînent, dans le lourd sexuel le plus souvent. Car l’humour n’existe pas en Amérique, pas plus le noir que l’autre ; ne règne que l’ironie bien grasse sur laquelle appuyer grossièrement pour que le spectateur le plus con saisisse de suite sans surtout avoir à réfléchir une seule seconde. Et ça marche : qui peut le plus pouvant le moins, vous comprendrez aisément et vous rirez souvent, même si ce n’est pas vraiment subtil. Il s’avère que Kurt est mené avant tout par sa queue, Dale par l’excitation et Nick par le fait de ne pas oser. Avec ces handicaps, l’aventure ne sera pas simple.

Un téléphone piqué dans la maison Pellitt pendant que le camé est en train de s’envoyer en l’air en boite avec deux putes est tombé par inadvertance dans la maison Hacken et les images qu’il contient poussent ce dernier à croire que Pellitt baise sa femme. Il prend donc son flingue phallique et son monstrueux 4×4 pick-up 12 cylindres pour aller descendre le rival sur le pas de sa porte. Ce serait génial si Nick n’était pas justement en planque devant la maison Pellitt et, assistant à l’assassinat, roule trop vite et se fait flasher à trois cents mètres du lieu du crime par un radar automatique. Les flics le cueillent et le cuisine avec les deux passagers qu’il a repris entre temps pour faire le point. Ils seront libérés mais désormais suspects. Quant à ce con de Dale, il a sauvé Hacken, apparemment allergique aux cacahuètes en lui injectant avec obligeance son antidote au lieu de le laisser crever ni vu ni connu. Quant à la nymphomane aux seins nus sous sa veste, il ne suffit pas que Kurt se dévoue pour la niquer car elle en veut toujours ; il faut la piéger sur le vif pour qu’elle cesse le chantage qu’elle opère sur Dale en l’ayant photographié quasi nu en position équivoque avec elle lorsqu’elle l’a anesthésié pour traiter la première fois sa molaire avant de l’engager comme assistant.

Tout s’enchaîne et se déchaîne, en courtes séquences et sans temps mort comme dans la pub. Le spectateur passe un bon moment, à condition d’aimer le côté délirant de l’ironie yankee qui en rajoute sans cesse comme on augmente les doses. Le succès fut tel (dans les pays anglo-saxons) qu’un deuxième opus est né trois ans plus tard sous le même titre, flanqué du « 2 » de rigueur. Je ne l’ai pas vu mais le DVD initial se vend désormais avec son jumeau pour le même prix, alors autant faire d’une pierre deux coups.

DVD Comment tuer son boss 1 et 2 (Horrible Bosses), Seth Gordon, 2011 et 2014, avec Jason Bateman, Charlie Day, Jason Sudeikis, Jennifer Aniston, Kevin Spacey, Jamie Foxx, Colin Farrell, Warner Bross 2015, 3h20, standard €9.36 blu-ray €14.20

 

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Robert Silverberg, La tour de verre

« Deux siècles et demi avaient passés depuis que l’homme s’était arraché à pour la première fois à sa planète mère » p.34. Nous sommes vers l’an 2200 après Jésus et, « vers la fin du XXe siècle, il y avait eu une réduction considérable de la population humaine. La guerre et l’anarchie générale avaient fait mourir des centaines de millions d’humains en Asie et en Afrique » p.61. Le déclin de la population avait été accompagné par l’essor des machines dans tous les travaux, les masses sans talents s’étaient lassées de se reproduire et donc, par sélection naturelle, « les intelligents avaient hérité de la Terre ».

Siméon Krug est un milliardaire mégalomane. Il a commencé dans un hangar après avoir quitté l’école, comme tant de futurs entrepreneurs à l’américaine ; puis il a perfectionné le robot et inventé l’androïde. Sa multinationale a fait fortune et une nouvelle ambition est née : répondre au message des étoiles. Un mystérieux blip-blip régulier provient en effet d’une étoile lointaine située à 300 années-lumière de la terre, soit 620 ans de voyage galactique.

Krug décide donc de doubler le vaisseau spatial par une tour gigantesque, construite dans la toundra sibérienne pour éviter les effets secondaires à la population alentour. Cette tour de verre, qui abritera un émetteur d’ondes tachyon (qui restent hypothétiques dans la physique de l’époque contemporaine), permettra de répondre beaucoup plus vite que la lumière et de prendre ainsi contact avec une autre forme de vie intelligente dans l’espace.

Mais, à trop regarder le ciel, le sage tombe dans le précipice ouvert sous ses pieds. Krug a inventé les androïdes et leur succès a été tel qu’ils sont devenus plus nombreux que les humains. Ces « machines » sont faites de chair et de sang, d’ADN amélioré pour leur donner des capacités surhumaines dans certains cas. Il en existe trois classes, A, B et C comme les grades de l’Administration française : les Alphas, les Betas et les Gammas sont comme nos inspecteurs, contrôleurs et agent. Les Gammas sont cons mais musclés ; ils exécutent et obéissent aux ordres, pour le reste ils se vautrent dans les plaisirs bêtes. Les Betas sont les intelligences limitées qui contrôlent et exécutent les programmes simples. Seuls les Alphas sont de quasi humains, parfois mieux doués car peu soumis aux émotions, même sexuelles.

Le multimilliardaire a un fils de trente ans, Manuel (qui veut dire Dieu est avec nous en hébreux). Il pâtit de l’ombre autoritaire de son père et vit en play-boy, échangeant son âme avec ses amis dans des stages techniques à la mode, vivant bien avec sa femme-enfant plate et toute en os malgré sa vingtaine, possédant physiquement une maitresse à Stockholm à ses heures de loisir. Car le transmat permet de se désintégrer ici et de se réintégrer instantanément d’un bout à l’autre de la planète. On dort en Ouganda avant d’aller se baigner en Californie et de baiser en Suède puis de finir la soirée avec des amis à Hongkong.

Les Alphas espèrent être un jour reconnus comme les égaux des hommes, les Enfants de la Cuve égaux aux Enfants de la Matrice, encore que les Enfants de l’Eprouvette (les ectogènes entre les deux) les voient d’un œil jaloux. Car les androïdes sont tellement efficaces que les humains s’ennuient et ne cherchent que le plaisir sans les corvées ni l’effort. Beaucoup d’entre eux ne font pas d’enfants, surtout ceux dont les capacités économiques et culturelles sont limitées ; les autres en font peu car il faut les élever, même si les nounous androïdes se chargent de presque tout ; d’autres enfin ne veulent pas subir les nausées de la grossesse, les douleurs de l’accouchement ou l’ennui de la gestation et ils copulent en éprouvette. D’où ce sentiment des Enfants de l’Eprouvette de n’être pas vraiment à l’égal des Enfants de la Matrice mais infiniment supérieurs aux Enfants de la Cuve.

Une religion secrète a été créé par les androïdes Alphas pour adorer « Krug », vu comme le démiurge, le dieu créateur. Des chapelles sont montées sur tous les chantiers, toutes les usines et dans tous les quartiers pour convier Alphas, Betas et Gammas à venir prier Krug et chanter en commun. La ferveur de cette foi finira-t-elle par faire fléchir la volonté du Créateur ? La bible androïde, diffusée par cubes de communication, reprend les versets de la Bible chrétienne et fait référence aux épreuves voulues par Jéhovah pour son peuple élu lorsqu’il l’a exilé en Egypte. Après le temps d’épreuve viendra celui de la Terre promise et l’esclavage prendra fin.

Krug ne veut rien voir de tout cela ; pour lui les androïdes sont des machines qu’il a imaginées et créées en usines, ce ne sont pas des humains mais des objets. D’ailleurs, elles peuvent baiser et y prendre du plaisir mais ne se reproduisent pas. C’est par le fils Manuel que les Alphas vont tenter de passer pour atteindre la conscience de Krug et lui faire changer d’avis. Car sa maitresse Lilith (la démone de la Bible, qui baisait Adam avant qu’Eve fut créée) est une androïde Alpha. Manuel est amoureux d’elle plus que de sa femme car elle est moins infantile et plus forte. Même si Krug veut un petit-fils, Manuel ne se prive pas de prendre son plaisir et envisage même le « mariage ». Si l’on promeut aujourd’hui le mariage « pour tous », il n’est pas encore question de se marier avec un objet et Robert Silverberg est très en avance pour son temps.

Krug est-il atteint de démesure comme ce vieux Juif qui inventa le Golem dans les bas-fonds de Prague ? L’être humain est-il dépassé par ses inventions lorsqu’elles lui ressemblent trop ? L’idéologie religieuse permet-elle de supporter son sort s’il n’est vu que comme transitoire ? Créer la conscience oblige et nul ne joue à Dieu impunément – pas plus qu’à devenir père. « On est responsable de ce qu’on apprivoise », disait le renard au petit Prince, et mettre au monde une création, enfant ou androïde, est une responsabilité morale. On lui doit l’amour et la protection pour son plein épanouissement, le respect de sa personnalité sous peine de chaos moral et de violence bestiale.

Krug voit loin, mais mal de près. Il vise l’étoile NGC 7293 mais ne distingue pas ce qui se passe dans l’esprit de Thor Watchman, l’Alpha chef de son chantier de construction pour la tour de verre. Rien ne se passera comme il l’avait prévu, signe que « dieu » n’est pas omniscient ni omnipotent quand il est issu de la chair.

Robert Silverberg, La tour de verre (Tower of Glass), 1970, Livre de poche 2003, 317 pages, €7.60 e-book Kindle €7.49

Les pages indiquées dans le texte sont celles de l’édition Pocket 1986

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Patricia MacDonald, Sans retour

Dans le domaine du roman policier, autant les Français ont réussi dans le psychologique, autant les Anglaises dans le sociologique, autant les Américains ont inventé une nouvelle forme : l’efficacité.

Les hommes créent des thrillers, romans montés comme des films et découpés comme au cinéma en séquences courtes remplies d’actions, caractérisées par des caractères tranchés et une grande précision pour faire vrai (horaires, paysages, rues, procédures, crimes, institutions, self-défense – tout est documenté soigneusement). La morale est celle, individualiste, du self-made man, du cow-boy, du pionnier, qui ne compte que sur lui-même et se méfie de l’État. Il n’a, comme base, que les Dix Commandements du moralement correct, encore que la nécessité lui fasse prendre quelques libertés avec le meurtre et l’adultère. Chez Robert Ludlum, Tom Clancy, David Morrell, Clive Cussler, Stéphane Coonts, Frederick Forsyth, Ken Follett, le cadre est le monde et le thème est la guerre.

Les femmes ont investi l’intérieur du pays. Leur thème est la psycho-sociologie, la banlieue moyenne. Patricia Cornwell, Mary Higgins Clark, Lawrence Sanders, Dorothy Uhnak, sont de cette veine. Avec Patricia MacDonald, les suspenses sont bien montés. Le lecteur entre sans peine dans le décor, partage vite la façon de voir les choses du personnage central, qui est une femme. L’intrigue avance sans temps mort, pas à pas, avant l’apothéose – souvent inattendue.

Sans retour va au-delà du divertissement en évoquant un personnage, le tueur, jusqu’à sa dimension mythique. En 1989, époque où ce roman a été écrit, le Japon semble avoir battu l’Amérique sur beaucoup de plans. Le modèle américain vacille. Dans ce livre, il est incarné superbement par Grayson, un jeune homme de 15 ans. Grayson est flamboyant, il est la réussite en personne, fierté de son père, de son collège, de sa ville – le parfait bon gars américain, le gendre idéal. Il est intelligent, sportif, travailleur. Il baise les plus belles filles, dirige l’équipe de baseball, bûche ses maths, est lauréat de la Chambre de commerce. Grand, blond, musclé, très beau, il est le fils de rêve, le rejeton du Nouveau Monde. Mais voilà, il a les défauts de ses étonnantes qualités : l’égoïsme, l’arrogance, l’amoralité, l’hypocrisie. Tout lui est dû, tout doit s’arranger selon ses désirs. Il se sent d’une espèce supérieure, au-dessus du commun des mortels et des règles qui les régissent, au-dessus des lois et de la morale. Lorsque quelque événement dérape, il ment à la société et séduit ses proches pour arranger les faits à sa manière. Un vrai Yankee au fond, la suite des ans le prouvera… Mais tout comme l’Amérique de Nixon et de Reagan n’est qu’apparence de force et de santé, la beauté de l’adolescent individualiste n’est qu’extérieure : elle est celle du diable.

Patricia MacDonald est Bostonienne, d’une ville–référence pour la bonne société américaine, celle qui établit les conventions. Son personnage de maman est obstiné, scrupuleux, attentif à l’amour. Mais le féminisme est passé par là et cette mère pèse dans sa propre balance ce que les hommes de son entourage lui apportent : la sécurité, le plaisir, la position sociale. Les figures mâles sont rarement positives dans ce livre. Elles sont fragiles et très mêlées : la lâcheté voisine avec la force ou le courage avec la faiblesse. Pour l’auteur, le modèle WASP, blanc, anglo-saxon, protestant est décrépi. Elle préfère valoriser les femmes, les filles, les Noirs – probablement l’essentiel de ses lecteurs qu’il s’agit de caresser dans le sens du poil. Elle a le sens commercial. Le seul garçon un peu aimable est homosexuel mais il périra de trop aimer le diable.

Étonnante thérapie qu’entreprend l’Amérique par ses séries romanesques ou filmées, à la fin du siècle dernier. Plus qu’ailleurs, on peut suivre les états d’âme du pays suivant les thèmes de sa littérature populaire. Ce MacDonald-là est bon pour la santé.

Patricia MacDonald, Sans retour, 1989, Livre de poche 1992, 377 pages, €7.60 e-book Kindle €7.99

Les romans policier de Patricia MacDonald déjà chroniqués sur ce blog https://argoul.com/?s=patricia+macdonald

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Steven Saylor, Le rocher du sacrifice

A Rome en 49 avant, l’heure n’est pas rose. Pompée est en Orient où il se refait une armée, une autre à ses ordres reste en Espagne et César, qui occupe l’Italie depuis qu’il a franchi le Rubicon et a fait fuir le grand Pompée à Brindisi, est à la tâche. Il doit pacifier l’Espagne pour ne pas être pris entre deux feux. Les sénateurs l’ont nommé consul avant de le proposer comme dictateur et, fort de ses victoires en Gaule et de ses légions aguerries, il va rétablir l’ordre.

Gordien n’est pas un nœud mais il adore se fourrer dans les intrigues emmêlées. A 61 ans, le voilà qui suit la route de la côte vers Massilia, l’actuelle Marseille, cité commerçante grecque qui a choisi Pompée et que César assiège. Mais ni Pompée ni César ne sont présents ; ils n’ont que des représentants sur place. Un message non signé apprend à Gordien que son fils Meto est mort à Massilia, noyé en tentant de s’échapper aux sbires de Milon, réfugié aussi dans la cité et qui avait démasqué en lui un espion de César. Il a en effet longtemps laissé croire à tous, y compris à ses plus proches et à sa famille, qu’il complotait contre César dont la démesure lui déplaisait de plus en plus. Après avoir été séduit par l’aura du général et convié régulièrement à sa table pour dicter ses Commentaires sinon probablement dans son lit, il se serait séparé de lui car il n’y a qu’un fil entre l’amour et la haine.

Sauf que Gordien l’a appris en coup de vent lors de leur dernière et brève rencontre à Rome, Meto n’est pas un traître mais l’œil qui œuvre pour César. Il l’adore comme un soldat adule son général, comme un scribe vénère son auteur, comme un homme est amoureux de son mentor. De quoi rendre Gordien, le père adoptif, à la fois inquiet et obscurément jaloux.

Il entreprend avec son gendre Davus, athlétique et gentil mais pas bien subtil, d’entrer dans Massilia assiégé et d’apprendre ce qu’est devenu Meto. Sauf qu’un devin l’en dissuade avant même la cité, lui annonçant qu’il n’y trouvera rien ; qu’un engloutissement brutal du tunnel creusé sous les remparts par le génie de Vitruve manque de lui ravir la vie ; que le magistrat suprême manque de le faire écorcher vif pour espionnage ; et qu’un père éploré lui demande d’enquêter sur la mort de sa fille, disparue après un chagrin d’amour alors que son fiancé a rompu pour épouser la plus laide (mais politiquement plus utile) fille difforme et bossue du premier magistrat de la ville.

Car la cité grecque a ses mœurs et ses lois à part de Rome. Elle est gouvernée par une ploutocratie des plus riches commerçants, qui doivent être mariés et avoir une fortune et une descendance pour prétendre être cooptés comme magistrats. C’est un peu la description des Etats-Unis d’aujourd’hui, si l’on y pense. D’autant que l’auteur, qui vit au Texas et en Californie, fait dire à Domitius, général de Pompée : « Je suis un Romain (…) Je n’ai aucun savoir-vivre et je n’ai peur de rien. Voilà comment nous avons réussi à conquérir le monde » p.183. Les Yankees agissent-ils autrement de nos jours ?

En cas de malheur, un bouc émissaire est désigné pour prendre sur lui tous les péchés des habitants et, par son sacrifice dans les flots depuis un rocher élevé, sauver la collectivité. Gordien apprend de Vitruve qu’un souterrain a été creusé et que les soldats sont prêts à y pénétrer – il se joint à eux anonymement. Durant l’inondation du tunnel, il est sauvé par Davus qui le hisse dans une poche d’air – puis les deux nagent jusqu’à l’entrée dans la ville, au milieu d’un bassin rempli d’eau. Avant d’être lynchés comme ennemis, le bouc émissaire qui passait par là prend un malin plaisir à les sauver des vieillards irascibles qui le battaient enfant, lorsque son père fut ruiné, jaloux de sa naissance et acariâtres de demeurer aussi pauvres alors que les autres s’enrichissent, malignement heureux de trouver encore plus pauvre qu’eux.

Sous la menace de la sape des remparts et de l’assaut imminent, Gordien et Davus vont vivre les derniers jours de Massilia. Lorsque César paraît, la ville se rend. Le bouc émissaire est précipité du haut du rocher mais il entraîne avec lui le premier magistrat, à moins que ce ne soit l’inverse. Au lecteur d’apprendre les subtilités qui se nichent dans les derniers chapitres, riches en rebonds inattendus. Car Gordien retrouve Meto déguisé en femme mais le renie en public lorsqu’il le voit extasié devant César vainqueur.

Ce dernier point laisse pantois. Quel père, même adoptif, peut-il jamais renier son enfant ? Steven Saylor n’a jamais dû être père et s’est peut-être laissé entraîner à plaquer la psychologie d’un ancien amant qui a déçu sur un fils de trente ans. Car, enfin, comment un fils adulte ne pourrait-il pas suivre son destin sans que son père s’en mêle ? N’y aurait-il pas une féroce jalousie de Gordien envers César qui lui a non seulement ravi son fils mais l’a rendu aussi ravi que celui de la crèche ? Faire tout ce chemin, surmonter tous ces dangers, ne pas être tenu au courant les derniers jours alors que tout pouvait être éclairci est peut-être amer, mais de quoi se mêle donc ce père-poule égaré dans la grande politique ?

Malgré cette invraisemblance psychologique, l’auteur se fonde toujours sur les textes antiques. Seul le traducteur a parfois des bourdes, comme cette galère « vent debout » p.162 pour filer vers le détroit – vent arrière aurait été plus réaliste ! Nous sommes emmenés dans une cité connue du sud de la France alors qu’elle devient romaine. Son vieux port, ses remparts, ses îles au large, sont décrites tout comme le bleu du ciel et le mauve du crépuscule ; ses habitants sont croqués sur le vif, aigris par la famine et inquiets d’avoir fait le mauvais choix, gouvernés par les riches qui ne peuvent plus marchander. Les jeunes esclaves mâles sont gracieux et les Gauloises sont belles avec leurs tresses d’or et leurs yeux très bleus – et le bouc émissaire mange très bien, les prêtres d’Artémis, patronne de la cité, voulant faire bonne impression à la déesse malgré les privations. Gordien vit bien, se doute que Meto n’est pas mort mais ne sait comment le retrouver.

Lorsqu’il se retrouve face à lui, ce n’est pas grâce à son enquête mais seulement par hasard. Et cela peut-être, plus que tout, le met en rage au point de faire n’importe quoi. Un comportement bien peu romain…

Steven Saylor, Le rocher du sacrifice (Last Seen in Massilia), 2000, 10-18 2004, 287 pages, €6.87

Les romans de Steven Saylor déjà chroniqués sur ce blog

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Pierre Ménat, France cherche Europe désespérément

Né en 1950, énarque à 32 ans et diplomate, conseiller de deux ministres des Affaires étrangères puis de deux présidents pour l’Europe, Pierre Ménat a été ambassadeur en Roumanie, Pologne, Tunisie et Pays-Bas. Pour lui, la France a besoin d l’Europe, faute de quoi elle serait riquiqui, sous la domination économique de la zone mark ou du dollar et sous la domination politique des Etats-Unis – comme l’Europe a besoin de la France, sans laquelle elle ne serait pas, l’Allemagne pesant d’un trop grand poids sans contrepartie.

Dans cet essai-bilan en deux volets, l’auteur dresse un historique de la construction européenne, indispensable pour comprendre les enjeux d’aujourd’hui, puis propose un certain nombre de réponses aux critiques les plus recevables. Il s’appuie notamment sur le réquisitoire fait en 2003 devant l’Assemblée par Philippe de Villiers, brillant polémiste, qui explique les refus successifs du Traité en 2005 et les votes populistes en 2017. Le clan des mécontents de leur sort font de « Bruxelles » le bouc émissaire commode de tout ce qu’ils rejettent : la mondialisation, la désindustrialisation, la dérèglementation, l’ultralibéralisme, le recul de l’Etat-Providence – et le trop d’impôts.

Depuis le projet initial favorable à la France, les pays ont avancé pragmatiquement au gré des changements historiques, diluant la France dans les 28 Etats membres (bientôt 27).

Quatre erreurs majeures ont affecté l’Union :

  1. l’entrée du Royaume-Uni, toujours fermement arrimé aux Etats-Unis et farouchement îlien, qui a sapé de l’intérieur la construction à visée fédérale pour tendre à la limiter à une vaste de zone de libre-échange ;
  2. la réunification allemande, qui a fait passer la RFA au premier rang pour la population et lui a assuré une clientèle fidèle de pays de l’Est ;
  3. l’élargissement brutal à dix pays supplémentaires en 2010 qui a changé l’identité et les institutions, introduisant des Etats avides de souveraineté retrouvée et adeptes du parapluie américain lointain contre l’ennemi russe trop proche ;
  4. enfin le lamentable abandon institutionnel du traité de Lisbonne pour la double souveraineté (Etats et population) qui a assuré à l’Allemagne une prépondérance évidente avec ses alliés économiques, et pourrait donner à la Turquie un poids prépondérant, si jamais elle devait entrer.

C’est l’histoire qui a abouti à ce mélange de renoncements et de lâchetés politiques, tout en assurant quand même quelques réussites majeures, tel l’euro, Airbus et Aérospatiale. Les maillons cachent la chaîne et il est nécessaire de reconstituer la perspective d’ensemble pour y voir clair. Ce que l’auteur fait brillamment, d’un style simple qu’on dirait parfois dicté, parfois repris de fragments de rapports diplomatiques, mais toujours lisible. Ainsi, l’échec de la Communauté européenne de défense en 1954, sous les coups de boutoir à la fois des gaullistes et des communistes, a fait échouer la fameuse Europe de la défense qu’on appelle aujourd’hui de nos vœux. Mais on oublie trop souvent que le général de Gaulle lui-même voulait une Confédération d’Etats pour l’Europe, « faire de cette organisation l’une des trois puissances planétaires » (Mémoires de guerre). Ce que l’on aimerait aujourd’hui afin de contrer l’offensive industrielle chinoise, l’offensive numérique américaine et sa prétention à nous imposer ses lois extraterritoriales…

Le projet européen reste cependant très différent d’un pays à l’autre : la France, dans l’histoire « pays de commandement », rêve toujours d’une « Europe puissance » et d’interventionnisme étatique tandis que l’Allemagne, échaudée par l’hyperinflation des années trente et la dictature nazie, rêve de règles claires, de discipline budgétaire et du parapluie militaire américain ; et que les Pays-Bas ou le Royaume-Uni préfèrent le libre-échange et le libéralisme poussé à tout carcan contraignant. L’Union européenne ne peut vivre que de compromis, sans qu’un modèle ne l’emporte sur l’autre.

Le Royaume-Uni a habilement manœuvré pour obtenir des avantages par des exceptions, jusqu’à sa sortie programmée. Reste le couple franco-allemand, écartelé dans sa vision respective, mais forcé à s’entendre pour survivre et avancer. Jamais « l’Europe » n’acceptera les gros impôts clientélistes et l’interventionnisme d’Etat français ; jamais la France n’acceptera l’ultralibéralisme batave ou l’ordo-libéralisme allemand rigide. Les autres pays se sont réformés progressivement, ayant fait reculer l’intervention de l’Etat au profit de l’emploi et de la croissance, et cela n’a pas trop mal réussi. La France, avec ses prélèvement obligatoires record, son système social hypertrophié qui dysfonctionne et ses carcans réglementaires sur les échanges et l’emploi, n’a pas de leçon à donner : sa population se révolte – pas celle des pays partenaires.

Faut-il pour cela sortir de l’Europe, dans un Frexit aussi aventureux qu’utopique ? Non, répond l’auteur de façon argumentée. Il décline sur 45 pages huit critiques faites à l’Union dans son chapitre IX.

Abandon de souveraineté ? Oui pour la monnaie, mais c’est heureux sous peine d’être dominé par d’autres, dont le mark ou le dollar. Mais cela n’empêche pas de chercher une meilleure « gouvernance » de la zone euro par les pays qui y adhèrent et un meilleur usage des marges de manœuvre et des instruments européens pour notre budget. Dans les domaines de souveraineté volontairement partagée (par décision des chefs d’Etat et de gouvernement successifs), il est nécessaire de faire respecter la subsidiarité et de trouver des solutions efficaces sur l’immigration, l’énergie et le climat. Mais tout citoyen d’un Etat de l’Union est aussi citoyen de l’Union – ce qui lui permet de se présenter aux élections et aux postes de la fonction publique des autres pays, ce qu’on ignore trop souvent.

Trahison du vote populaire contre la Constitution européenne par la ratification parlementaire du Traité de Lisbonne ? Les proposition institutionnelles reprises n’ont pas été celles qui ont été critiquées ; quant à celles qui le sont, elles ont été reprises telles quelles des traités antérieurs, dont celui de Rome en 1957 ou celui de Maastricht en 1992 – que par exemple Mélenchon a approuvé.

Excès de libéralisme ? Contrairement aux Français, les autres peuples sont plus pragmatiques et moins idéologues. Mais la politique de la concurrence ne s’est pas accompagnée d’une politique industrielle, dont le refus de la fusion Alstom-Siemens est le dernier exemple malheureux, sur des considérations juridiques et non d’opportunité économique. Pour que l’Europe « protège », la France doit poursuivre son effort de conviction sur les autres.

Austérité ? Sans aucun doute, au moins de « rigueur » pour ajuster ses dépenses à ses recettes. Ce pourquoi la monnaie européenne est forte et permet d’importer du pétrole et des matières premières sans peser sur les coûts de production ; ce pourquoi les emprunts des Etats de la zone euro sont prisés sur les marchés, permettant un endettement à taux réduits (notamment les OAT françaises) ; ce pourquoi la Grèce a été sauvée de ses démons clientélistes par des prêts faramineux. Mais si d’aventure un grand pays comme l’Italie faisait défaut, la zone euro ne dispose pas d’instruments à la mesure du risque.

Elargissement négatif ? Oui car les chefs d’Etat et de gouvernement (dont Chirac) ont été incapables de négocier un compromis institutionnel AVANT l’entrée des dix pour limiter le nombre de commissaires (un par Etat !) engendrant depuis une inflation réglementaire inévitable, chacun devant justifier son poste. Quant à l’abandon de l’occupation de Chypre au profit de l’intégration, elle a fourni des armes à la Turquie, qui exige d’entrer alors que personne ne le veut parce que ce pays musulman de 100 millions d’habitants ferait basculer l’Union européenne dans une vaste zone de purs échanges sans aucune identité culturelle. D’où la montée des extrémismes à droite, alimentés par la dérive autoritaire et pro-djihadiste d’Erdogan.

Immigration ? Les décisions de l’Union ne sont pas appliquées et nombre de pays font cavalier seul, à commencer par l’Allemagne de Merkel qui accueille sans prévenir ses partenaires de Schengen « un million » de réfugiés ! L’Italie de Salvini a raison de dire que l’Europe ne l’aide pas.

Europe-puissance viable ? L’Union est de fait une puissance, par son poids démographique et économique dans le monde. Mais elle ne s’est pas dotée des attributs de la puissance que sont une diplomatie commune et une force armée. Les atlantistes ne jurent que par l’OTAN les européistes que par l’armée européenne : mais la seule force crédible, à part celle de la France, est celle du Royaume-Uni qui sort de l’Union… La seule période où l’Union européenne a agi efficacement a été lors de la présidence du Conseil européen par Nicolas Sarkozy : il a très bien géré la crise financière de 2010 et la guerre russo-georgienne tout en commençant à régler la crise grecque. L’échec lamentable de l’Union lors de la crise ukrainienne ultérieure montre combien l’absence de volonté politique (Van Rompuy et Tusk) rend l’Europe incolore et inexistante.

Coût ? La France a longtemps bénéficié de la politique agricole commune et de l’aide aux régions défavorisées ; c’est à son tour d’aider les autres, étant le troisième contributeur net au budget européen.

L’Europe n’est pas la France et qui veut aller de l’avant doit quitter le cocon idéologique confortable et la croyance d’être un pays-phare pour se regarder au miroir de ses partenaires. Non seulement les autres pays prélèvent moins de taxes et d’impôts et vivent mieux, mais une part importante de notre population se sent délaissée, déclassée, méprisée et tourne en rond avec un gilet jaune sans trop savoir quoi faire que de l’exprimer avec violence. Peut-être serait-il temps de quitter les postures pour se mettre pragmatiquement à l’ouvrage ? Les puissances jouent chacun pour soi, seuls les pays européens de l’Union ont décidé d’en discuter entre eux. Pour les Français, il est temps de mettre sur la table tous les sujets qui fâchent et cet ouvrage y aide, replaçant dans l’histoire longue les petits problèmes d’aujourd’hui.

Il sera utile aux étudiants par son panorama au galop de l’histoire de la construction européenne, aux citoyens qui s’apprêtent à voter pour leurs députés au Parlement européen et se demandent pour quoi faire, à tous les curieux de cette institution inédite qui cherche à mettre en commun certains pans de souveraineté tout en souhaitant conserver à chacun son identité propre.

Pierre Ménat, France cherche Europe désespérément, février 2019, L’Harmattan éditions Pepper, collection Témoignages dirigée par Sonny Perseil, 319 pages, 29€

Pierre Ménat est également l’auteur d’un roman, Attendre encore, chroniqué sur ce blog

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Heat de Michael Mann

Avant le 11-Septembre, où les Yankees sont devenus fous, le cinéma d’action était à un sommet. Heat est non seulement remarquable par son découpage sans temps mort, mais aussi par le duel de deux monstres sacrés, le lieutenant de police Al Pacino et le braqueur virtuose Robert de Niro.

C’est ce dernier qui apparaît sympathique jusqu’au milieu du film. Puis intervient la fameuse rencontre du flic et du truand dans un café d’autoroute, sur l’initiative du flic insomniaque que sa bonne femme vient de vexer en baisant un homme chez elle puisqu’il n’est jamais là.

Les deux hommes se retrouvent en prédateurs, l’un pour le bien, l’autre pour le vol (qui est un mal relatif puisqu’il ne s’agit que de prendre aux financiers). Ils se respectent et chacun déclarent ne savoir bien faire que son métier. La scène dure six minutes et fait basculer le film en son milieu. Tout oppose les deux hommes, sauf leur destin qui est d’aller jusqu’au bout : le flic joue à la famille normale, marié trois fois et père d’une belle-fille en crise d’adolescence – mais il n’est jamais là ; le truand se veut seul mais pas solitaire, étant « capable de tout quitter en trente secondes si un flic se pointe à l’horizon » – mais il vient de tomber amoureux d’une jeunette rencontrée en librairie.

Hanna le flic apparaît honnête et humain ; McCauley le truand égoïste est capable de mentir à son aimée (mentir est le pire crime au pays de la transparence démocratique – encore que l’époque récente incite à nuancer…). Le spectateur alors choisit, même si le Pacino joue trop le Rital en excès, braillant dans la rue et engueulant ses hommes en grand chef mafieux, baisant sa femme avec ses deux médailles d’or ballotant au cou, grand guignol petit et toujours mal fagoté.

Ce sont ces destinées qui vont se rencontrer au moment ultime. Al Pacino dormirait tranquille si sa belle-fille n’était pas venue s’ouvrir les veines justement dans sa baignoire, le laissant éveillé et apte à consulter son pager, gonflé d’une colère contre le monde entier pour la vie injuste que lui font mener les truands. Robert De Niro irait couler des jours tranquilles aux îles Fidji si son démon particulier ne le poussait, alors qu’il se dirige vers l’aéroport muni de tout le viatique pour une nouvelle vie, à se venger du gros con nazi qui a fait foirer son récent braquage et qui a dénoncé son ultime coup de la banque, déclenchant une fusillade monstre dans les rues de Los Angeles. Un quart d’heure de trop… voilà ce qui lui a manqué. Le duel final sur les pistes de l’aéroport de Los Angeles la nuit est épique mais se termine par l’élimination de l’un d’entre eux. Pas de vainqueur, juste la vie – qui est tragique et choisit au hasard – et ne se perpétue que par les femmes qui restent sur le bord. Ou la lumière de Dieu, puisque les projecteurs s’allument à l’ultime moment pour que l’un tire d’abord en ayant vu l’ombre de l’autre.

Le bien, le mal, ne sont au fond que relatifs. Il y a de vraies ordures qui ne méritent pas le nom d’humains et qui peuvent être éliminés sans remord, tel Waingro (Kevin Gage), chevelu et barbu, croix gammée tatouée sur le sternum, tueur en série de putes de 15 à 17 ans et tueur des gardes du fourgon blindé lors du premier braquage. Pour les autres, ils ont tous leur faille, tel Chris (Val Kilmer), amoureux fou de sa blonde plus intéressée par le fric que par l’aventure (Ashley Judd), écartelée entre balancer ou élever son fils, mais qui ne trahira pas son mec en coopérant avec les flics puis en faisant discrètement signe à Chris de filer au moment où il va être appréhendé. Les braqueurs ne volent pas les petites gens mais les financiers voleurs, ils ne tuent pas le quidam mais seulement les flics et les méchants. Sauf qu’une erreur de casting leur a fait engager Waingro le psychopathe au dernier moment et que ce démon a tout fait foirer. Tout. Comme si le Diable biblique en personne s’en était mêlé, ce qui n’est probablement pas par hasard, tant les Yankees sont imbibés de Bible et profondément superstitieux du diable et du bon dieu.

Mais ça marche. J’ai vu trois fois le film et je le trouve envoûtant à chaque fois.

DVD Heat de Michael Mann, 1995, avec Al Pacino, Robert De Niro, Danny Trejo, Val Kilmer, Jon Voight, Tom Sizemore, 20th Century Fox 2017, 2h43, standard €8.32 blu-ray €11.99

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Don Delillo, Les noms

« Notre offrande est le langage », finit par déclarer l’auteur à l’extrême fin de l’avant-dernier chapitre, p.465. Il aime les mots, les noms comme une glossolalie qu’évoque probablement son fils de 9 ans dans le tout dernier chapitre, rempli de fotes d’aurteaugraf qu’on dirait oubliées du correcteur si ce n’était si gros.

Donald Richard est né dans le Bronx de parents italiens et est devenu ainsi américain. Mais il a gardé du catholicisme cette fascination pour les explications religieuses du monde et conservé de l’italianité cet inclination pour la parole et la discussion. Le narrateur s’appelle James Axton ; il s’est séparé de sa femme Kathryn, une Canadienne partie en Grèce faire des fouilles en amateur sur un chantier. Elle a emmené leur fils surnommé Tap, Thomas Arthur Pattison du nom complet de son grand-père. Mais le lecteur ne l’apprend qu’en page 257, lors d’une conversation entre père et fils.

Car Axton, prénommé Jiim (comme une gym étirée) par sa copine Ann, épouse de son ami David, a trouvé un poste américain en Grèce retrouver son ex et surtout son fils. Il aime à parler avec le gamin, pour lui transmettre mais surtout pour l’écouter et le regarder vivre, cet acte d’amour de tous les jours qui est si précieux lorsqu’on a quitté la famille. Tap, à 9 ans, va se baigner, lave les tessons de poterie minoenne et écrit en cahier d’écolier un gros roman sur le chef du chantier, un Américain nommé Owen.

Tout ce petit monde des expatriés se vit à la fois comme exilé et comme pointe avancée des pionniers dans le monde. « Nous sommes en plein cœur des choses. Nous manipulons des sommes colossales d’argent délicat. Recycleurs de pétrodollars. Constructeurs de raffineries. Analystes de risques » p.138. Sa banque multinationale lui demande de collecter des informations sur la géopolitique, les finances des pays du Golfe, les prêts à la Turquie ; son ami David l’a fait venir pour ce poste indéfini. Un autre, Charles, travaille à collecter des chiffres de risques pour une compagnie d’assurance, car le terrorisme est en plein essor pour motifs politiques en 1982. Souvenons-nous du premier choc pétrolier de 1973 enclenché par les pays arabes après la guerre des Six-jours gagnée par Israël, et du second choc pétrolier initié par l’Iran en 1979 après la chute du Shah et l’obscurantisme armé instauré par Khomeini.

« Si l’Amérique est le mythe vivant du monde la CIA est le mythe vivant de l’Amérique (…) La CIA prend des formes et des apparences, incarnant ce qui nous est nécessaire à un moment donné pour nous connaître ou nous soulager » p.435. Il s’avère que la Mainland Bank où travaillent Jiim et David est un paravent de la Centrale, et ce n’est que par incidence que le narrateur l’apprend. Il démissionne aussitôt, au fond prêt à quitter l’exil pour retrouver les racines, cette Amérique que son fils décrit dans la prairie et dans laquelle sa mère et lui sont retournés après l’arrêt des fouilles Owen.

Entre temps, il se sera intéressé à une piste qui se perd dans les sables, dans le désert indien du Thar, par le récit d’Owen que Tap aimait bien. Un meurtre commis par des marginaux sectaires entraîne l’Américain indécis vers d’autres horizons que les fouilles grecques, vers l’Inde où il apprend le sanscrit. Là encore, c’est une histoire de mots, une fascination pour le verbe. Comme si le verbe était dieu – mais au fond, c’est bien ce qui est écrit dans la Bible. Le titre du roman porte ainsi le titre de la secte en grec : Ta Onomata, Les Noms : « à mon avis, ces mots étaient le nom du culte » p.411. L’Américain qui n’a pas d’histoire se cherche une origine dans le monde, et notamment au Proche et Moyen-Orient d’où la culture provient, dit-on, quand on a pour religion le Livre.

Dans ce roman gavé de mots, et parfois longuet sur les errements d’une secte d’illuminés sans intérêt, le lecteur suit l’auteur en son intime, son exil de soi avec l’exil de son couple, son autre soi dans son fils qui écrit, les noms qui courent la page comme les mots courent le monde. Car écrire, c’est faire renaître – les gens et les choses. Le contraire du briser le nom et les crânes des nihilistes de l’ascèse, adeptes de la secte.

L’auteur écrit avant l’ère Internet où il s’agit de faire court au risque de lasser. Qui lit encore se laissera bercer et emporter ; qui ne lit plus guère ne trouvera pas assez d’action pour son impatience. Mais il s’agit d’une grande œuvre américaine. Ce qui n’est pas si courant.

Don Delillo, Les noms (The Names), 1982, Actes Sud poche Babel 2008, 467 pages, €9.70 e-book Kindle €9.99

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Wind River de Taylor Sheridan

Le mythe du Pionnier viril se battant pour sa survie dans la nature sauvage est magnifié par ce film à la gloire des Etats-Unis. Le spectateur y retrouve de l’action forte dans un décor de montagnes somptueux et l’excitation de la traque contre les gros machos bourrés qui considèrent les femelles du cru comme de la viande à baiser. C’est du lourd.

Cory (Jeremy Renner) est un chasseur officiel de la réserve indienne de Wind River dans le Wyoming. Il pilote un énorme pick-up au moteur V8 apte à rouler dans les congères et une motoneige rugissante qui avale les gallons de carburants. Il est équipé d’une tenue antifroid doublée d’un camouflage neige et porte, outre un téléphone satellite dans son giron, une paire de jumelles, un couteau Bowie et un fusil court à lunette capable de descendre un loup ou un puma des montagnes à plusieurs centaines de mètres. Un méchant aussi, à l’occasion.

Car, lors d’une traque de lionne qui a tué deux bœufs au grand dam des fermiers, Cory découvre un cadavre en anorak bleu ciel. Il est celui d’une jeune femme pieds nus (Kelsey Chow) qui a couru dix kilomètres dans la neige « comme une guerrière » avant de s’effondrer, les poumons gelés. Car il fait volontiers moins trente dans ces étendues glacées la nuit. Cory connait la fille : elle est celle de son ami indien Martin (Gil Birmingham) ; elle venait d’être majeure et rejoignait son copain, employé de sécurité de la plateforme pétrolière du coin (Jon Bernthal). Les Indiens sont parqués dans cette réserve inhospitalière depuis un siècle, mais la prédation économique ne s’arrête pas pour autant : fermiers, éleveurs, chasseurs de fourrure, exploitants de pétrole viennent comme des vautours sur la nature, ne laissant que l’os aux indigènes. Ceux-ci, sans futur, dépriment et les jeunes sombrent dans la drogue ou la prostitution – même si l’université ou l’armée leur permettraient de s’en sortir.

Cory lui-même, marié à une Indienne de la réserve, sait que celle-ci cherche un poste pour s’en sortir et qu’elle ne peut le trouver que loin de la réserve ; elle emmènera leur fils pas encore adolescent. Cory a vu aussi sa fille aînée violée et morte à 16 ans, les poumons gelés, quelques années auparavant parce qu’il n’était pas là et que des copains de sa fille entraînant des inconnus étaient venus « faire la fête » (ce qui veut dire, chez les Yankees, se saouler, se shooter et baiser tout ce qui bouge). Il est donc effondré lorsqu’il trouve le cadavre.

La chef de la police indienne du territoire (Graham Greene) informe le FBI qui, faute d’agent disponible sur un territoire aussi étendu, n’envoie qu’une jeune femme (Elisabeth Olsen) encore en formation à las Vegas ! Elle n’est ni équipée ni au fait des mœurs indiennes et demande à Cory de l’aider. L’enquête s’annonce sauvage, les mœurs du lieu étant celles de la Frontière : tirer d’abord et parler ensuite. La vengeance sera elle aussi biblique, style Ancien Testament : œil pour œil et dent pour dent, bien loin du « christianisme » trop volontiers affiché pourtant à la face du monde.

La bêtise des mâles yankee, rustres et ignorants, s’étale sans vergogne tandis que les subtilités de la tradition, expérimentées par le pisteur de la réserve et transmises à son jeune garçon (Teo Briones), sont réhabilitées. Ainsi que les femmes indiennes, dont « beaucoup disparaissent » nous apprend un texte de fin de film. Le racisme des machos blancs américains est un fait bien connu, mais le racisme héréditaire contre les Indiens est moins médiatisé que celui contre les Noirs. L’époque récente exige un rééquilibre.

Nous avons donc de bons sentiments écologistes, féministes, antiracistes et des personnages torturés par l’introspection dans un décor de nature sauvage en proie aux prédations industrielles. Le déroulé d’action impeccable ne vous lâche pas jusqu’au bout, même si les armes prennent trop souvent le raccourci sur les mots : pas le temps ni les neurones pour convaincre, il ne faut que s’imposer par la force (comme en Irak). Evidemment le Bien triomphera du Mal, comme d’habitude en cette mentalité biblique où tout est vu en noir et blanc, et la Technique sera célébrée comme il se doit en plein territoire sauvage.

Un polar puissant, “interdit en salle aux moins de 12 ans” (mais l’hypocrisie veut qu’ils aient accès au DVD).

DVD Wind River, Taylor Sheridan, 2017, avec Elizabeth Olsen, Jeremy Renner, Kelsey Asbille, Jon Bernthal, Julia Jones, Metropolitan Video 2018, 1h45, standard €9.45 blu-ray €14.99

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Lester Del Rey, Le onzième Commandement

Del Rey a une œuvre à rallonge, comme son nom complet qui est Ramon Felipe San Juan Mario Silvio Enrico Smith-Heathcourt-Brace Sierre y Alvarez del Rey y de Los Uerdes. Rien que pour cela, il vaut le détour. Je me souviens qu’il était apprécié dans mon adolescence pour traiter des thèmes à la mode (centrales nucléaires, extraterrestres, Dieu…). Le Onzième Commandement se focalise sur l’Eglise elle-même, catholique éclectique – évidemment américaine – après la Bombe qui a ravagé le monde avant l’an 2000.

Car cet auteur, né en 1915 tout bêtement dans le Minnesota malgré son patronyme, est fermement américain. Le pays sera le sauveur de l’humanité, rien que ça. Et avec son pape catholique. L’anti-pape, disent les Européens dont les cardinaux survivants en ont élu un vrai à Rome et sont appelés les Romanoches, avec ce mépris arrogant des Yankees pour ceux la vieille Europe. Il est vrai que, comme en 14 et en 40, ces bâtards d’Européens se sont foutus sur la gueule par bombes nucléaires interposées. C’était « un accident », dit-on. Toujours est-il que la planète s’en trouve contaminée et que chacun désormais reste sur son continent : les Européens dans leur misère, les Asiatiques dans leur païennerie, les Africains minés par la famine, les maladies et l’islam, ce qui font trois bonnes raisons de les ignorer. Ne restent que les Amériques, évidemment dominées par celle du nord autour de New City, l’ex New York.

Nous sommes en 2190 et les humains dès avant la Bombe ont réduit la planète surexploitée à une suite de déserts car « le droit de l’affamé technologique à sa juste part d’énergie et de matières premières » (p.194) n’a pas résisté aux milliards d’êtres de la démographie sans limites. Les plus doués sont partis sur Mars et ont coupé les ponts avec la Terre ; ils poursuivent la civilisation sans s’encombrer des miséreux et des ratés génétiques. Ne reste, comme structure sociale, que l’Eglise…

Avec pour foi le fameux Onzième Commandement qui est de copuler comme des bêtes pour « croître et multiplier », ce que Dieu a dit à Adam et répète plus ou moins à Moïse après l’avoir susurré à Noé. Des « fêtes » sont organisées pour faire se rencontrer les couples, sous le saint patronage des chastes curés et lors de processions de la Vierge ! Vous ne voyez pas la contradictoire hypocrisie ?

Boyd le voit, jeune homme qui vient de Mars, largué par un vaisseau automatique qui l’a exilé définitivement pour gènes déficients. Le grand et blond Boyd Jensen a suivi des études de biologie jusqu’au master 1 (comme on dit aujourd’hui) et connait très bien la manipulation des cellules. Ce n’est pas le cas sur la terre, où les curés se réservent tout ce qui touche à la vie – sauf la copulation. « Des flopées de prêtres célibataires, des nuées de moines et de nonnes célibataires, qui font vertu de leur célibat et viennent ensuite vous prêcher leur Onzième Commandement en criant au péché si l’on ne se conduit pas tout le temps comme un animal en rut ! Bandez et baisez si vous ne voulez pas perdre votre âme ! La voilà la véritable devise de cette fameuse Eglise éclectique catholique américaine ! » p.119. Boyd verra à la fin de son aventure que ce Commandement quasi soixantuitard n’est pas si contradictoire que cela avec le Dessein de Dieu, mais vous le découvrirez bien assez tôt.

En attendant, c’est en enfer que se retrouve le jeune Martien élevé dans la culture et le savoir. New City n’est qu’une suite de taudis hors églises et bâtiments officiels protégés. Des bandes de gosses pieds nus en haillons poursuivent des rats pour les bouffer, des malfrats attaquent les passants isolés et les seuls transports sont en pousse-pousse, le train à vapeur qui roule sur route (l’acier est trop précieux pour faire des rails) est réservé aux aliments extraits de la mer dans des fermes souterraines. La levure, manipulée, fabrique l’alcool qui sert à s’éclairer car nulle goutte de pétrole ne peut plus être retirée. C’est justement sur une levure instable que Boyd est affecté comme préparateur. Comme il est moins con que la moyenne des dix milliards de Terriens, il réussit aisément à la stabiliser et son monseigneur d’accueil en fait part au Saint-Père, lui-même biologiste. Boyd va être promu et lutter notamment contre un virus invasif qui fait passer les algues alimentaires du statut de végétal à celui d’animal et qui croquent les végétales résistantes. Là encore il va réussir. Mais, lorsqu’il voudra aider Hélène, la fille pas très belle qui a perdu un bébé monstre pris par les curés et que son mari a quitté, il va se trouver en butte à tout le pouvoir contraignant de l’Eglise. Il lui faudra l’absolution du pape américain pour s’en sortir et partir, nouveau pionnier, vers l’Australie où un prophète aveugle prêche la croisade contre les Jaunes. Mais pour cela, il devra vaincre la peste.

La théocratie reste-t-il le seul régime viable en cas de crise majeure ? L’Eglise catholique peut-elle retrouver la place qui fut la sienne de l’an mille à l’an 1950 ? Le progrès est sur Mars et l’obscurantisme sur la Terre – mais est-ce bien le cas ? L’Evolution – sans parler de Dieu – ne trouve-t-elle pas toutes les failles pour son Projet obstiné de prolifération par essais et erreurs ? Ce sont toutes ces interrogations qui surgissent de ce roman d’action qui se lit bien, captivant et provoquant de salutaires réflexions, à l’heure où l’écologisme apparaît comme la nouvelle religion de notre siècle, bien au-delà de sa validité scientifique ou de bon sens.

Lester Del Rey, Le onzième Commandement (The Eleventh Comandment), 1970, Livre de poche/Opta 1977, 315 pages, occasion €2.46

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L’effet papillon d’Eric Bress

Evan est un petit garçon de sept ans des années 1980 (Logan Lerman), joli avec ses cheveux dans le cou et sa médaille qui brinquebale sur sa poitrine (12 ans au tournage !). Mais il sidère sa maîtresse lorsqu’il se dessine en meurtrier. Il a des trous de mémoire et ne se souvient pas qu’il ait fait un tel dessin. Sa mère (Melora Walters) a peur qu’il n’ait en lui les gènes de la folie de son père, interné en hôpital psychiatrique. Elle lui fait passer un scanner cérébral, qui ne révèle rien de particulier mais le docteur conseille de lui faire tenir un journal des tous les faits de sa journée pour raviver sa mémoire. Ce journal se révélera crucial par la suite.

Un jour, elle part pour l’emmener chez un copain lorsqu’elle le trouve dans la cuisine, un couteau à la main : il ne se souvient pas pourquoi. Puis il part joyeux retrouver son copain Tommy (Jake Kaese, 10 ans au tournage) et surtout sa sœur Kaleigh – prononcez kèli – (Sarah Widdows, 9 ou 10 ans) dont il est amoureux. Mais oui, on peut être amoureux à sept ans ! Sauf que le décalage entre l’âge de la fiction et l’âge réel des acteurs pose problème ; il n’est guère réaliste.

Le père, George (Eric Stoltz), boit du bourbon et, un brin éméché, décide de tourner un film avec Evan et Kailegh, suscitant la jalousie de son fils Tommy. Il s’agit de l’histoire de Robin des bois, lorsqu’il revient trouver sa fiancée. Là, autre trou de mémoire, Evan se réveille nu devant la caméra et ne se souvient pas pourquoi. On ne voit guère que le haut d’une épaule de profil (ce pourquoi le film est interdit aux moins de 12 ans pour ne pas leur donner de mauvaises idées).

Six ans plus tard, les 13 ans ont constitué une petite bande des quatre avec Tommy (Jesse James, 15 ans au tournage) et Kaileigh (Irene Gorovaia, 15 ans au tournage), le gros Lenny (Kevin Schmidt, 16 ans au tournage) et Evan (John Patrick Amedori, 17 ans au tournage) – qui porte toujours sa médaille, un peu plus court sur la gorge. Tommy, infernal, non seulement fume et fait fumer les autres en rébellion, mais déniche une cartouche de dynamite que son père cache dans le sous-sol. Rien de mieux que, pour se marrer, l’allumer pour faire sauter la boite aux lettres ridicule de narcissisme d’un riche voisin qui a représenté la maquette de sa maison. Tommy a eu l’idée, Lenny a été la déposer et Evan l’a allumée à l’aide d’une cigarette retardateur (ce pourquoi le film est interdit aux moins de 12 ans pour ne pas leur donner de mauvaises idées). Attentionné à son aimée, Evan met les mains sur les oreilles de Kailegh et, là, autre trou noir de la mémoire. Il se retrouve dans les bois, fuyant avec les autres, sans savoir ce qui s’est passé.

C’est alors que Tommy, toujours jaloux d’Evan parce qu’il aspire l’amour de sa sœur qui aurait dû lui être destiné après la séparation de ses parents, devient violent. Il se venge en faisant griller le chien d’Evan, Croquette, enfermé dans un sac et arrosé de White-spirit (ce pourquoi le film est interdit aux moins de 12 ans pour ne pas leur donner de mauvaises idées), il tabasse Evan et Kaileigh avec un poteau de clôture. Evan s’évanouit et a un autre trou de mémoire. En fait, à chaque fois que la situation le dérange, il s’évade ailleurs.

Sept ans plus tard, le voici à l’université (Ashton Kutcher, 26 ans), médaille au cou, dans la chambre d’un gros punk odorant et baiseur, Thumper (Ethan Suplee) – je me demande pourquoi il a un tel tropisme pour les gros, est-ce du politiquement correct 2004 ? Tommy (William Lee Scott) a été interné en maison de correction et vient juste d’en sortir. Kaileigh (Amy Smart) est devenue serveuse un peu pute dans un bar de la ville où les clients lui pelotent les fesses ; lorsqu’Evan la retrouve pour lui poser des questions sur les absences qu’il a eu en son enfance, elle le rejette puis se suicide. Lenny (Elden Henson), dépressif, se concentre sur ses maquettes d’avion et ne quitte plus sa chambre. Evan prépare un mémoire sur la mémoire (mais si on peut tautologiser !) et reprend ses carnets intimes, tenus sur ordre du médecin depuis l’âge de 7 ans. Les relire suscite parfois des flashs – et il ne tarde pas à se retrouver dans les situations dont il ne se souvient plus.

Il s’aperçoit alors que, comme son père, il a le don de revivre le passé. Il veut sauver Kaleigh, la seule fille qu’il n’ait jamais aimée, mais il va découvrir que ce pouvoir puissant est incontrôlable : s’il change la moindre chose, il change tout (sous-titre du film). Car l’homme n’est pas Dieu et c’est péché d’orgueil de croire pouvoir réécrire ce qui est écrit. Le monde est un chaos physique dans lequel une condition initiale change tout, tel est l’effet papillon, dont le battement d’aile à un bout de planète peut susciter un ouragan dans l’autre.

En changeant le tournage du film pédopornographique de George, Evan va sans doute sauver Kaileigh mais pousser Tommy aux extrémités – car le père reporte ses attouchements et plus sur son fils aîné – et se battre une fois étudiant avec Tommy et le tuer, ce qui va le conduire en prison, loin de l’amour de Kaleigh. En changeant l’épisode de la cartouche de dynamite, Evan va sans doute éviter l’accident qui a traumatisé les autres mais perdre les deux avant-bras et l’amour de Kaleigh, qui lui préfère Lenny. En changeant la scène de violence de Tommy avec Croquette, Evan va sauver le chien et amender Tommy mais faire de Lenny un meurtrier et de Kaleigh une junkie sur laquelle tous les mâles peuvent passer pour 50$ (tarif 2004, ce pourquoi le film est interdit aux moins de 12 ans pour ne pas leur donner de mauvaises idées)… Ce don est le signe de Satan, ce pourquoi son père, qu’il voulait ardemment voir lorsqu’il avait 7 ans, a tenté de l’étrangler devant les surveillants avant d’être abattu d’un coup de massue. Evan se souvient dès lors pourquoi son père a voulu le tuer.

Mais, en bon Américain, il ne renonce pas ; pour lui, idéaliste yankee, les bonnes intentions finissent toujours par être reconnues par la Providence car le sentiment d’être dans le vrai entraîne la vérité (Trump ne dit au fond pas autre chose, ce pourquoi le film est interdit aux moins de 12 ans pour ne pas leur donner de mauvaises idées). Dans un dernier effort, traqué par les psys dans l’hôpital où il a réussi à quitter sa chambre, il se remémore sa première rencontre avec Kaleigh grâce aux films de famille que sa mère lui a apportés. Il sacrifie cette fois l’amour de sa vie à l’équilibre de tous : il lui susurre à l’oreille qu’elle est horrible et qu’il ne veut plus jamais la voir – à 7 ans (ce pourquoi le film est interdit aux moins de 12 ans pour ne pas leur donner de mauvaises idées). Mais la fin (celle du cinéma) voit Evan et Kaleigh se croiser huit ans plus tard encore dans les rues de Manhattan : tout va-t-il une fois de plus basculer ?

Une histoire de science-fiction sur les paradoxes du temps, écrite pour l’Amérique du début des années 2000. Peut-on réparer ses erreurs ? Quelles sont les bifurcations prises au hasard qui ont tout fait changer ? Et si l’on pouvait revenir sur le passé, quelles en seraient les conséquences ? Le découpage en allers et retours sur les différentes périodes donnent au film un suspense intéressant, la réalité des choses n’étant dévoilée que petit à petit, éclairant la suite. Les acteurs sont bien choisis, même si leur âge biologique contraste trop fortement avec leur âge de fiction. Evan ne peut pas avoir 7 ans, pas plus que 13, car un garçon de cinq ou quatre ans plus vieux ne saurait avoir les mêmes réactions. Malgré cet inconvénient, peut-être dû là encore au politiquement correct sexuel (à 7 ans) et délinquant (à 13 ans), les enfants ressemblent de façon plausible aux personnages de 20 ans. C’est surtout l’Amérique des banlieues moyennes qui est filmée dans ses contradictions : une façade de brave gars peut cacher un pervers sexuel, un garçon déterminé un sadique incontrôlable, une pure jeune fille une putain en puissance. Le destin bat les cartes mais chacun doit jouer avec et nul démiurge ne viendra l’aider.

Ce qui oblige à examiner à chaque fois les conséquences de ses actes. Le film est un hymne à la responsabilité, seule condition de la liberté. Aimer ne suffit pas, contrairement à ce que répandent les niaiseries chrétiennes ; il faut encore assumer son amour (pris au sens large de tout attachement) et aller au-delà des apparences pour « sauver » le bon en chacun. Ainsi construit-on son karma, le cycle des causes et des conséquences liées à l’existence. Dans l’Amérique des années post-2001, il était en effet urgent de s’interroger sur ses actes et sur leur bonne conscience aux conséquences incalculables !

Le DVD présente la version cinéma, différente de celle de la Director’s cut dans laquelle des fins alternatives sont proposées, comme si l’opinion devait choisir exclusivement celle qui lui plaît.

DVD L’effet papillon (The Butterfly Effect), Eric Bress et J. Mackye Gruber, 2004 – interdit aux moins de 12 ans – avec Ashton Kutcher, Amy Smart, Logan Lerman, Eric Stoltz, Ethan Suplee, Elden Henson, William Lee Scott, Melora Walters, John Patrick Amedori, Irene Gorovaia, Kevin Schmidt, Jesse James, Sarah Widdows, Metropolitan Video 2005, 1h49 plus bonus, standard 9.28€ blu-ray 14.99€

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Bourse en avril

La situation globale reste favorable parce que la bourse américaine commande et qu’elle va bien. Moins qu’avant, d’où la forte hésitation de l’automne, mais pas si mal, d’où le rebond depuis. Les dernières Minutes du comité fédéral des marchés (FOMC) déclarent une pause dans les actions de politique monétaire de la Banque centrale américaine. L’opinion des gouverneurs sur la croissance passe de Forte à Solide, ce qui est moins optimiste mais encore soutenu.

L’inflation américaine reste sous les 2% avec un quasi plein emploi et 3.9% de chômeurs seulement. La croissance se tient, bien qu’inférieure à ce qu’elle était au dernier trimestre de l’année 2018. La consommation croit un peu avec les hausses de salaires tandis que les entreprises profitent toujours des impôts qui ont baissés grâce à Trump. Seul l’investissement immobilier résidentiel décline, mais n’est-ce pas sain au vu du niveau de l’endettement privé des citoyens américains ?

La création de monnaie favorable au crédit ne sera pas limitée et la taille du bilan de la Réserve fédérale ne sera pas réduite pour le moment. Donc ni hausse de taux attendue, ni retour sur le marché des achats fédéraux précédents.

Tout irait donc bien s’il n’existait le reste du monde, ce boulet pour les Américains, et s’il n’existait également le Trump, ce trublion pour le monde.

Car l’éléphant dans un magasin de porcelaine continue à sévir. Après avoir joué des matamores avec les Coréens du nord pour un « deal » ridicule où n’a rien obtenu de concret ; après avoir roulé des mécaniques pour relocaliser les usines tournevis du bon côté de la frontière avec le Mexique et juré de bâtir un mur (d’à peine 200 km) sans que le Congrès veuille lui avancer les fonds ; après avoir trompeté, tempêté, menacé l’ennemi principal – la Chine – le voilà qui se tourne, faute de mieux, contre ses alliés. Car la Chine résiste, pas l’Europe, qui s’effrite et doit bientôt voter, tandis que les Anglais clament qu’ils la quittent tout en refusant de le faire depuis trois ans. Le Boeing 737 Max est cloué au sol ? Attaquons Airbus ! Une bonne amende antisubventions, selon la loi territoriale américaine, ferait du bien à l’ego.

Tout va mieux côté chinois, donc soulagement ; tout va aller mal côté européen et la guerre commerciale va toucher les proches alliés, mais c’est tout bénéfice pour les spéculateurs du nord-est et les bouseux du centre-ouest : aux Etats-Unis, seuls comptent les bénéfices et on ne les obtient que le Colt à la main et la Bible juridique dans l’autre. La Turquie, alliée de l’OTAN, se tourne vers la Russie, cet ennemi juré du Département d’Etat ? Trump n’a pas le même ennemi : il est pour lui chinois et, au contraire de son Administration, il aime bien les Russes, même s’il a été « blanchi » officiellement de toute collusion avec leurs hackers pour être élu. Trump a ralenti le commerce mondial avec ses droits de douane ? Touché les exportations et fait monter les prix ? Que lui importe puisque le marché américain est très peu ouvert au reste du monde et presque autosuffisant.

Donc tout va bien pour la bourse américaine malgré le ralentissement de la croissance mondiale, l’escalade des tensions commerciales, la hausse des dettes publiques et privées, le ralentissement accentué en Chine et les risques politiques dans de nombreux pays. Si la bourse américaine va bien, les bourses du reste du monde n’iront pas trop mal car la planète finance est globale. Il reste probablement plusieurs mois de hausse des marchés actions.

Si l’on observe un graphique du SP 500 (indice Standard & Poors des 500 plus grandes valeurs de la bourse américaine), nous semblons nous situer à la fin de la phase de correction qui devrait précéder la dernière vague de hausse du cycle. Le schéma graphique de la période récente ressemble à la correction de fin 2015 et début 2016 – avant la grande hausse 2017-2018. Commence aujourd’hui une phase plus dangereuse car plus spéculative, mais aussi plus rapide et plus brutale peut-être.

Se terminera-t-elle à l’automne 2019 (les mois d’octobre sont meurtriers) ou courant 2020 ? Difficile de le savoir pour le moment : 2020 sera l’année où Trump joue sa réélection, avec toutes les outrances possibles d’un tel clown – mais représentatif d’un Américain réel sur deux. D’ici la fin de cette année auront lieu le Brexit et les élections au Parlement européen, Macron devra montrer qu’il baisse autant les impôts qu’il le dit, mais aussi la dépense publique pour compenser – faute de quoi la dette dépassera les 100 % du PIB comme en Italie, et Merkel sera remplacée par AKK à échéance dans deux ans.

Il y a donc des risques – il y a toujours des risques. Mais les autres actifs ne rapportent rien ou peu, seules les actions ont un rendement compatible avec l’évolution de l’économie et supérieur à la hausse des prix.

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Désert

La « crise » est certes économique puisque le numérique bouleverse tous les processus de production. Elle est évidemment sociale puisque le système de redistribution est à bout de souffle, prélevant trop et ne redonnant jamais assez pour toutes les quémandes. Elle est politique puisque toute confiance envers les dirigeants a quasiment disparue et que les seuls qui s’en sortent sont ceux qui mentent le plus effrontément, promettant la lune aux imbéciles qui les croient (Trump et les mineurs de charbons, les brexiteurs excités avec la fortune économisée par la sortie de l’UE, la Le Pen et son n’importe quoi complotiste sur tout sujet qui passe à sa portée…) Mais la crise est surtout spirituelle par manque de sens. Oh, certes, les naïfs soixantuitards qui partaient en Inde pour trouver « la Vérité » ne sont plus la majorité, mais ceux qui veulent « une autre société » ou « qu’un autre monde soit possible » ne manquent pas. Sans jamais s’entendre et ne discutant sans fin à la fortune du pot, la convivialité d’être ensemble suffisant à être heureux momentanément sans déboucher sur un projet. Et chacun sait qu’un pot est tout ce qu’il y a de plus sourd.

L’égalitarisme revendiqué jusqu’à plus soif est un extrémisme comme un autre. Si on le mène jusqu’au bout, il va jusqu’au libertariens américains, forme d’anarchistes riches du chacun pour soi où l’on se bâtit soi-même (self-made) et où l’homme est un loup pour l’homme (le Colt à la main ou « le droit » si vous êtes capables de payer une armée d’avocats compétents). Cet égalitarisme, venu du christianisme plus que de la Bible qui connaissait le Père tout-puissant et la hiérarchie des rois et prêtres, a été avivé par la révolution bourgeoise et « accompli » (donc poussé à l’absurde) par les révolutions populaires inspirées par le marxisme. Elles ont échoué, comme chacun sait. Une économie ne se réduit pas à l’administration des choses comme le croyait Lénine pour qui la société devait fonctionner « sur le modèle de la Poste ». Le Grand bond en avant maoïste a été une lamentable régression qui a engendré famine et millions de morts avant que la Révolution baptisée « culturelle » fasse du non-savoir des brutes l’alpha et l’oméga de l’obéissance au Parti dirigé par le seul Grand timonier…. qui a fini par crever, comme la biologie l’exige, libérant la société et les forces entrepreneuriales du commerce et de l’initiative.

Le Parti tient la société et impose la morale traditionnelle issue de Confucius en Chine ; Poutine fait de même avec l’Eglise orthodoxe en Russie ; Israël a le droit de la Bible et les Etats-Unis se croient encore une vocation de nouveau monde élu pour construire la Cité de Dieu pour l’humanité entière. Que reste-t-il en Europe ? Le seul idéal (donc inatteignable) de la société marchande pour laquelle chacun est un consommateur lambda – d’autant plus consommateur que lambda – apte à être manipulé par les modes et la foule qui décrète le qu’en dira-t-on.

Nous sommes passés du laisser-passer mercantiliste au laisser-faire libéral et jusqu’au rousseauisme pour qui la société (toute) société est oppressive, toute éducation une contrainte et toute connaissance (même le savoir scientifique) un colonialisme. Dans cet état d’esprit, le sujet est économique, pas politique ni ethnique. L’individu est premier, monade autonome donc universelle qui peut s’installer partout et être chez lui nulle part. Le globish remplace les langues nationales (même en Europe d’où les Anglais vont partir !), le calcul égoïste est la seule relation politique et la culture se réduit aux vogues des pubs, des réseaux sociaux et des séries télé.

Exit la communauté, l’histoire, le sacré – sauf à les utiliser pour exiger un égalitarisme des « droits » encore plus absolu. La politique nationale se réduit à la bureaucratie, la loi aux textes abscons de technocrates et les décideurs deviennent administrateurs : en témoigne la machine européenne, experte à pondre des règlements juridiques mais inapte à susciter enthousiasme et élan, même contre les ennemis économiques que sont Américains et Chinois, qui seront bientôt ennemis politiques par leur impérialisme insidieux mais obstiné. Les derniers grands politiques français furent de Gaulle et Mitterrand, avec Sarkozy en sursaut durant la crise financière et durant la crise avec les Russes en Géorgie. Entre temps et depuis : rien. Même Macron, qui promettait, navigue à vue.

La seule philosophie est l’enrichissez-vous du bourgeois. Sauf que la richesse se fait rare comme en témoignent les gilets jaunes qui n’en peuvent plus des fins de mois, et le niveau de prélèvements obligatoire en France qui atteint des sommets : toujours plus d’argent pour de moins en moins de revenus ! La seule morale est celle du « pas plus que moi » de l’égalitarisme jaloux et « que personne n’obtienne si je n’obtiens pas aussi ». En contrepartie de quoi ? De rien : c’est « un droit », comme de vivre et de respirer, c’est tout. Et qui paye ? Forcément « les riches », ceux qui ont plus. Pourquoi ont-ils plus ? Parce qu’ils ont mieux travaillé à l’école, ont persévéré dans l’effort ou ont quelques talents différents du commun des mortels. Mais ce qu’on accepte des footeux et des stars apparaît intolérable chez les entrepreneurs créateurs de biens ou les bêtes à concours reconnus aptes à diriger.

Il s’agit de profiter plutôt que de donner, de jouir et posséder plutôt que de bâtir ensemble. Le bobo sera nomade ou ne sera rien ; il sera colonisé de l’intérieur ou sera éliminé dans le lumpenproletariat du précaire et de l’assistanat réduit au minimum. Comme aux Etats-Unis où on le laisse dans sa mouise – comme en Chine où on le qualifie d’asocial avant de le rééduquer en camp spécialisé. Big Brother aura gagné dans les filets de Matrix.

Les remèdes ?

Les religions ? (et elles reviennent en force, encore plus obscurantistes, intégristes, autoritaires). Mais la majorité les craint – avec raison, au vu de l’intolérance et de l’hypocrisie dont elles font preuve. On a déjà donné avec l’Eglise catholique et avec l’islam Wahhabite ; même la religion hébraïque montre de quoi elle est capable avec les Palestiniens.

La nation ? Elle n’a plus guère de sens dès lors que le monde des réseaux est globalisé, l’univers économique interdépendant et que « les alliés » sont les pires ennemis (USA de Trump et amendes records aux entreprises pour viol de la loi purement américaine ; Brexit de nos plus proches voisins qui préfèrent s’isoler ; refus du commun par certains pays européens qui ne veulent pas avancer).

Le retour à une certaine forme de féodalisme, comme lors de toutes crises ? C’est un processus peut-être en cours, si l’on considère que des « tribus » se forment sur les réseaux et s’agglutinent en bandes qui ne reconnaissent qu’un seul gourou, s’opposant à tous les autres dans une sorte de guerre civile froide que seuls quelques excités qui mériteraient des opposants physiques à leur mesure poussent jusque dans la rue lors des samedis jaunes. La lutte des casses a remplacé la lutte des classes puisque les classes ont quasi disparu : tout le monde est devenu bourgeois, sauf les immigrés de fraîche date qui ne savent pas encore ce que c’est mais sont venus justement pour « gagner » et acquérir.

Alors le monde nouveau ? Sera-t-il celui des fermes autonomes peuplées d’écologistes intégristes, protégés de hauts murs (et sachant tirer) du rêve libertarien américain ? Celui des bidonvilles de Calcutta face aux quartiers aérés des très riches qui vivent entre eux ? Celui de la partition des régions et communes libres battant monnaie locale et exigeant une solidarité communautaire sous peine d’exclusion ? Le socialisme est mort, la Nuit debout n’a pas vu le jour et les gilets jaunes ne réfléchissent pas mais tournent en rond ou cassent la baraque. Il ne reste au fond plus guère que Macron…

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Philipp Meyer, Le fils

Le fils est un gamin de 12 ans, seul rescapé d’un raid d’indiens Comanches sur la ferme de son père parti traquer des voleurs de bétail. La mère, stupide, a débarré la porte et livré la maison en croyant qu’ils allaient seulement voler. Les Comanches l’ont violée, tuée puis scalpée ; sa fille adolescente a suivi le même sort, les seins coupés par cruauté dans l’excitation ; les deux garçons de 14 et 12 ans ont été dénudés, battus puis attachés sur des chevaux et emmenés ; la maison a été brûlée ainsi que tous les vêtements, symbole du Blanc. Mais l’aîné s’est laissé mourir, amoureux de sa sœur qu’il a vue tuer sous ses yeux. Reste le plus jeune, le plus fort, le mieux à même d’être adopté. Il n’aura de pagne que lorsque son initiation sera faite et ne cessera d’être esclave des femmes que lorsqu’il prouvera qu’il est un homme.

C’est la technique des Comanches d’adopter les enfants assez tendres et assez équilibrés pour s’adapter à la vie nomade d’Indien des plaines. Eli est élu, vigoureux petit mâle qui passera par bien des supplices avant de devenir le fils du chef comanche et l’ami de ses neveux. Il sera sexuellement initié à 12 ans et demi par une fille de 20 ans envoyée par son « père » et fera son premier scalp à 13 ans. Il deviendra indien, sans oublier pourtant ni sa langue maternelle ni sa vie d’avant. Et lorsque les Comanches de sa tribu mourront de variole, lui seul étant vacciné, il retournera chez les Blancs. Il aura passé trois ans chez les Indiens, acquérant un physique de dieu, une volonté de fer et une sensibilité à la nature que les autres n’auront jamais.

L’auteur s’est longuement documenté sur la réalité du brigandage indien, des enlèvements à la Frontière et des conditions de vie des adoptés dans les tribus. Il donne des détails vécus et précis, ce qui est précieux, bien loin des fantasmes écologistes des bons sauvages. Ainsi, la cruauté entre mâles est épreuve du courage de l’autre, conduisant au respect ; la cruauté avec les femelles une vengeance pour avoir violé la terre ancestrale. Eli regarde tout cela sans anticiper ni regretter, tout entier au présent, acceptant l’inévitable avec la volonté enracinée de vivre. Son père indien reconnait en lui un digne fils. Quant à son vrai père blanc, il l’a cherché un moment sans succès, s’est engagé dans les Rangers pour patrouiller à la Frontière, et a fini par se faire tuer dans un engagement.

Eli, à 15 ans, a du mal à se réadapter à la vie « décente » des Blancs même si le juge Black, son tuteur légal, fait tout son possible. Il accepte le pantalon mais a du mal avec les chaussures et refuse toute chemise durant des mois. Il ne supporte pas l’école et préfère emprunter des chevaux pour galoper, chasser à l’arc et camper dans les bois. Il ne tarde pas à baiser la femme du juge, une belle plante avide de 40 ans attirée par l’énergie de son « jeune sauvage ». Il devra alors, car cela ne se fait pas, s’engager dans les Rangers. Il fera la guerre de Sécession comme franc-tireur sudiste, vite nommé colonel, puis sera baisé sans trop le désirer par la fille aînée du juge qu’il mariera et dont il aura trois enfants. Mais les indiens Comanches violeront et tueront sa femme et son fils aîné Everett – sans les scalper – et Eli ira pour les venger éradiquer avec une vingtaine d’homme le dernier camp de la tribu.

Il fera désormais souche et le roman croise les destins aux époques consécutives. Nous lirons le journal de son fils Peter, à la tête du ranch marié et deux enfants mais amoureux de la fille d’un voisin mexicain dont son père et les autres Texans ont tué toute la famille sauf elle, ce qui donnera la branche mexicaine. Sa petite-fille côté texan, Jeannie, bâtira un empire de pétrole comme un garçon manqué. Elle aura trois enfants dont le plus prometteur se tuera en voiture, bourré, dans un virage, tandis que le second se découvrira « différent » et que sa fille ira vivre et se droguer à l’aise en Californie, pondant quand même deux fils issus de pères de hasard. Ainsi est le melting pot américain, décrit comme fondateur par l’auteur, originaire de Baltimore dans le nord-est des Etats-Unis.

Ces destins successifs content la saga de l’Amérique, l’invasion de la terre indienne et l’assèchement des prairies par le bétail et l’irrigation du coton, le bouleversement du pétrole et la saignée des quelques mois de la fin de guerre de 14 côté yankee (une armée d’amateurs face à l’armée du Kaiser), enfin l’affairisme devenu mondial pour l’accès aux ressources contre l’URSS, puis de plus en plus par égoïsme paranoïaque (surtout après le 11-Septembre). « Les Américains… (…) Ils croyaient que personne n’avait le droit de leur prendre ce qu’eux-mêmes avaient volé. Mais c’était pareil pour tout le monde (…) Les Mexicains avaient volé la terre des Indiens (… les) Texans avaient volé la terre des Mexicains. Et les Indiens qui s’étaient fait voler leur terre par les Mexicains l’avaient eux-mêmes volée à d’autres Indiens » p.775. L’esprit pionnier est le droit du plus fort. Ce roman est celui du struggle for life, de la lutte pour la survie à laquelle la pensée de Darwin a été réduite par les Etats-Unis et qu’ils ont adopté avec enthousiasme. En piétinant les gens, y compris les siens, comme le décrit le romancier.

Cet état de nature n’est pas naturel mais une idéologie de la prédation tirée de la Bible, où le seul Dieu reconnu a élu un seul peuple pour en faire le dominateur de toute la Création et du Nouveau monde la future Cité de Dieu. Dans la nature, à l’inverse, les Comanches le prouvent, l’entraide entre humains et l’harmonie avec les espèces vivantes sont privilégiées. Adopter un petit Blanc, c’est en faire un fils – tout le contraire des Indiens parqués en réserves par les chrétiens puritains, scolarisés et méprisés comme une sous-espèce.

Ce roman est énorme et d’un style inédit : le lyrisme réaliste. Une fresque de 1848 à nos jours, six générations qui ont bâti le Texas, des 12 ans d’Eli à l’enfance de ses arrière-arrière-arrière petits-fils !

Philipp Meyer, Le fils (The Son), 2013, Livre de poche 2016, 787 pages, €9.20 e-book Kindle €9.99

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Steven Saylor, Un Égyptien dans la ville

En 56 avant notre ère, deux personnes étranges viennent frapper un soir à la porte de Gordien le Limier dans sa demeure romaine : un philosophe grec déguisé en femme et un galle, prêtre châtré du culte de Cybèle maquillé et couvert de bijoux. Le Grec est Dion, rencontré par Gordien en -90 lorsqu’il hantait le port d’Alexandrie, juste avant qu’il n’achète au marché une esclave à peine nubile, la moins chère du lot, cette Bethesda aujourd’hui mère d’une Gordiane de 13 ans dont il allait faire sa femme.

Dion est ambassadeur d’Egypte venu implorer le Sénat romain de ne pas annexer son pays en prétendant qu’un testament du roi Ptolémée XI a légué son royaume à Rome. Dion vu son ambassade attaquée, ses amis décimés, il a failli lui-même être empoisonné et n’a plus confiance en personne – sinon en Gordien, « l’homme le plus honnête de Rome » selon les mots de Cicéron. Gordien reconnait le vieux maître mal déguisé, évoque le bon vieux temps de sa jeunesse et des échanges philosophiques, lui offre à dîner, mais il ne peut l’aider. Il doit partir le lendemain dès l’aube en Illyrie (actuelle Albanie) voir son fils Meto, soldat auprès de César.

Dion est assassiné dans la nuit qui suit, le volet de sa chambre forcé et plusieurs coups de poignard portés au thorax. Une jeune esclave sur laquelle il assouvissait ses instincts avait été intime avec lui juste auparavant mais était sortie de la chambre. Gordien se sent coupable de ne pas avoir aidé son ancien mentor et consent volontiers à enquêter sur la requête de Clodia qui soupçonne le jeune et beau Marcus Caelius, son ex-amant, du meurtre.

Clodia est une mûre matrone mais a gardé un corps superbe qu’elle met en valeur par des tuniques transparentes et des exercices sexuels réguliers. Elle va volontiers aux beaux jours dans ses jardins au bord du Tibre où, depuis une tente rouge et blanche au pan relevé sur le fleuve, elle peut suivre à loisir les ébats de tous les jeunes hommes et garçons qui viennent se baigner (« de 15 ans ou plus » se croit obligé de préciser le puritain yankee sommeillant chez l’auteur) et, « fiers de leur corps, se mettre nus ». Elle en convie parfois un ou deux à venir partager sa tente car elle aime cueillir les fruits à peine mûrs.

Dans ce troisième opus de la série policière historique sur Rome, l’auteur relâche un peu son filtre pudibond – sauf pour son personnage principal Gordien et pour sa famille qui restent bien bourgeois et convenables au sens de la morale américaine. Mais les ébats dans les bains sont décrits avec jubilation, les dîners spectacles permettent aux amants de se montrer à Clodia, des rumeurs les plus folles et les plus sexuelles font se délecter les badauds du forum, les vers obscènes du poète Catulle, amoureux éconduit de la belle Clodia, sont colportés avec délice.

Et le meurtre dans tout ça ? Nul doute que le roi Ptolémée ne soit dans le coup, mais qui a payé le meurtrier ? Qui a tenu le poignard ? Qui a cherché à empoisonner Clodia après Dion ? La puissante famille des Clodii – Clodia et son frère trop aimé Clodius – mandatent Gordien pour découvrir des preuves contre Marcus Caelius. Mais si ce n’était pas lui ? ou pas tout à fait lui ? ou lui qui doit porter le chapeau ?

Rien n’est simple et les armes de la séduction valent autant que les armes létales. L’argent corrompt presque tout, sauf l’honnêteté et la loyauté. Gordien ne se laissera pas faire et ce qu’il découvrira dans sa propre maison a de quoi effrayer tout bon époux et père. Mais l’esclave que Dion a fouetté et baisée raconte sa nuit – et alors tout bascule.

Dans cette enquête aux multiples miroirs Rome tout entière se révèle aux premiers temps de César, à peine vainqueur en Gaule. Et toute l’Amérique de l’auteur se lit en filigrane, ce qui enlève un peu de sel historique – à moins que la dépravation humaine ne soit éternelle comme la Ville et que l’orgueil impérial ne soit poursuivi par les Etats-Unis du XXe siècle. Comment faut-il lire, en effet, ce genre de phrase : « Rome sait comment s’y prendre pour assimiler tout ce qui se présente – arts, coutumes et même dieux et déesses – et en faire quelque chose de typiquement romain » p.211. N’est-ce pas le cas de nos jours du melting-pot yankee ?

Un bon roman de mœurs malgré quelques anachronismes comme « météorite » ou « touriste » essaimés ici ou là par un auteur trop au présent ou par un traducteur malavisé. L’intrigue rebondit sur la fin comme il se doit et le lecteur en sera somme toute abasourdi.

Steven Saylor, Un Egyptien dans la ville (The Venus Throw), 1993, 10-18 2000, 381 pages, €7.80 e-book Kindle €9.99

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Dashiell Hammett, Moisson rouge

Voici un roman policier américain qui date de l’Autre grande crise. L’Amérique était encore cette jungle où régnait la loi de l’Ouest et où un grand propriétaire pouvait tenir une ville. Personville, endroit imaginaire, est bien nommée « Poisonville » tant les malfrats y tiennent l’alcool, les jeux et les putes. Les flics sont corrompus, les avocats véreux, les banquiers frauduleux. Le sexe est réduit à la tchatche (nous sommes en époque très puritaine) mais le whisky ou le gin s’éclusent à seaux et les pétards parlent pour un regard de travers.

Le héros est un détective privé d’une grande agence de San Francisco. Ne l’intéressent que le travail bien fait et combien ça lui rapporte. Il a aussi horreur de se laisser marcher sur les pieds. Aussi, lorsque son client est tué de six balles à l’heure où avait rendez-vous chez lui, il n’apprécie guère. Lorsque le père du client, le magnat qui a fondé la ville, le convoque pour lui confier le boulot de nettoyer les écuries, il accepte – contre substantiel paiement à son agence. Introduits dans la ville pour briser les grèves dix ans auparavant, les malfrats ont fait leur nid et chacun tient sur l’autre des secrets compromettants.

Selon la bonne vieille tactique de diviser pour régner, le privé volant monte les uns contre les autres en distillant ici ou là certaines informations. Soit il les a glanées en fouinant, soit il les a déduites. Mais ça marche. Et tout ce petit monde se flingue à qui mieux mieux. Le détective manque plusieurs fois d’y passer mais son intelligence et son sens des opportunités lui permet à chaque coup dur d’en réchapper. Il y a de l’action, des flingues et des pépées. Le roman a passé le siècle sans devenir anachronique, malgré les féministes. Il est constamment réédité depuis.

Il est seulement dommage que la traduction française des années 1950 n’ait pas été rafraîchie, l’argot employé alors faisant particulièrement ringard depuis qu’il est remplacé par les borborygmes texto ou le sabir banlieue limité à quatre cents mots. Patelin, bonniche, bouquin passent encore, mais « je te gobe », « fortiche » et « tacot » sont complètement passés de mode. En revanche, il y a une histoire de bout en bout, une intrigue qui se déroule avec ses énigmes successives, bien loin du schématisme primaire des jeux vidéo !

Dashiell Hammett, Moisson rouge (Red Harvest), 1929, Folio policier 2011, 304 pages, €7.90

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Prête à tout de Gus Van Sant

L’arrivisme féminin yankee des années 1990 est ici conté avec jubilation. La blonde et sexy Suzanne Stone (Nicole Kidman) désire à tout prix exister par elle-même – ce qui veut dire, aux Etats-Unis, avoir son quart d’heure de célébrité : « En Amérique, on n’est rien si on ne passe pas à la télé », serine-t-elle.

Pour ce faire, elle doit assurer ses arrières. Elle jette son dévolu sur le jeune et velu Larry (Matt Dillon) mené par sa queue plutôt que par son cerveau, fils d’aubergiste italien prospère apte à lui garantir le gîte et le couvert contre de menus services sexuels. Suzanne, une fois « casée », peut désormais se consacrer entièrement à sa carrière. Elle initie des « vacances » en Floride où elle envoie son mari pêcher au gros en buvant des bières, tandis qu’elle-même va pêcher du fat cat en la personne d’un animateur de télévision épais venu à un congrès. Il lui explique en deux mots les ficelles : coucher, à défaut sucer.

C’est assez primaire pour être au niveau requis des compétences yankees mais assez efficace pour qu’une femme mette le pied dans la porte – première leçon des séminaires de vente. Le reste est une question d’activisme, d’initiative et de grande gueule – Suzanne ne manque de rien. C’est ainsi qu’elle entre tout en bas de l’échelle dans la province minable et la plus petite des chaînes locales qui puisse l’accepter, celle de sa ville qui ne comprend que deux animateurs : un gros et un laid. Elle qui avait préparé sa (fausse) lettre de recommandation d’un président pour annoncer qu’elle était experte en relations publiques (dont sucer), rengaine l’enveloppe.

Las, son mari, en bon Italien, est très famille et veut des gosses. Il a épousé un ventre et pas un cul. Il adore jouer avec ses neveux par alliance dans la piscine et à la bagarre en slip sur la pelouse. Mais Suzanne n’en veut pas, la grossesse est mauvaise pour son look, la maternité pour sa carrière, et les kilos inévitables qui suivent pour Hollywood. Cela ne se fait pas quand on se veut présentatrice télé aux normes standards des mâles étasuniens : 90-60-90. Nicole Kidman elle-même adoptera plutôt que d’accoucher ; ce n’est que sa carrière une fois établie qu’elle donnera naissance – à 41 ans. Même si elle ne présente que la météo locale, Suzanne réussit à en faire une émission sexy qui fait le silence dans les bars.

Mais son mari insiste, titillé par sa sœur Janice (Ileana Douglas) danseuse sur glace et sans mari à cause de sa face de grenouille, un brin jalouse de la notoriété de sa belle-sœur. Il lui propose un deal acceptable : elle fait sa télé en promouvant l’auberge et les groupes de musiciens qui viennent s’y produire et elle laisse tomber ses idées de New York et d’Hollywood. Mais Suzanne est obsédée comme une psychopathe : son mari devient un obstacle à dompter autrement qu’en le chevauchant.

Rien ne doit arrêter sa volonté conçue comme désir aveugle – et l’idée lui vient, alors qu’elle réalise un reportage sur les jeunes du coin, de se servir des plus accrochés à ses formes. La mentalité puritaine yankee fait en effet bouillir les hormones à 15 ans et les gars du bled ne sont pas futés, attendant seulement la fin de l’école obligatoire pour travailloter. Deux surtout sont obsédés de sexe, Jimmy (Joaquin Phoenix, 20 ans pour la morale au tournage) et Russel (Casey Hafleck, 19 ans)… auxquels s’agrège Lydia (Alison Folland), une amie un peu grosse tourmentée d’admiration lesbienne pour la fringante intrigante libérée. Sexy et sûre d’elle-même, Sucky Suzy s’entremet activement auprès du plus beau et suscite la rivalité du plus mûr.

Selon la leçon des médias, elle paye de sa personne et baise : dans la chambre, sur le tapis, à l’école, derrière le gymnase, dans les toilettes de la station-service – l’énumération que fait le garçon à la fin est cocasse et montre la frénésie arriviste. Arriver à quoi ? A éliminer le mari pour garder la maison, le chien et l’argent pour sa carrière qui décolle. Sur la demande du jeune baiseur circonvenu par Suzanne, la fille vole le revolver qu’a acheté sa mère après qu’un amant l’eut attouché – voire plus – lorsqu’elle avait 12 ans ; l’un des compères assomme et cambriole, l’autre tient en joue et finit par faire feu.

Evidemment, les deux apprentis en crime se vont prendre très vite parce qu’ils ont laissé trop d’indices derrière eux, mais Sucky Suzy ne les connait plus. En experte des médias où volent les coups bas, elle déjoue tous les pièges, même celui de la fausse empathie de la fille pour la faire avouer sur écoute. Elle sort juridiquement indemne de la sordide affaire et les télés nationales s’intéressent à elle. Ce qui n’était pas prévu est que le père de son mari – en bon Italien – a des liens avec la mafia et que justice est promptement faite.

Mais tout le charme du film est dans la présentation du désir monstrueux et la performance d’actrice. Le découpage juxtapose les points de vue, justifie a posteriori les faits, expose certaines scènes au présent, fait parler les acteurs. Il s’attarde aussi sur la chair du désir, la tentation des cuisses nues croisées haut sous la robe courte lorsque Suzanne s’adresse aux adolescents en classe, juchée sur le bureau ; le torse en émoi du jeune homme vigoureusement pompé, allongé sur le lit conjugal en l’absence du mari ; le déhanchement rythmé des danses de séduction réciproques de Suzanne et Joaquin. La bonne musique de ces années-là donne un air irrésistiblement adolescent à ces rituels sérieux.

Être prête à tout ôte toute humanité. Si exister ne consiste qu’à se faire voir, égoïsme et narcissisme submergent tout sentiment et l’intelligence est mise tout entière au service du Mal. Le titre américain, To die for « mourir pour », dit l’essentiel, tiré du roman de Joyce Maynard inspiré de l’affaire Pamela Smart qui avait séduit un garçon de 15 ans pour qu’il assassine son mari. C’est, au fond, ce que serine la Bible depuis Eve : sortir de sa condition et vouloir connaître sont de vilains défauts. Outre la comédie de mœurs jubilatoire, nous retiendrons surtout, nous les mâles, la performance d’une Nicole Kidman de 28 ans au sommet de sa forme et de ses formes.

DVD Prête à tout, Gus Van Sant, 1995, avec Nicole Kidman, , Joaquin Phoenix, Matt Dillon, Casey Affleck, Illeana Douglas, MEP vidéo 2010, 1h43, à partir de €10.00

ou StudioCanal 2004, Coffret Nicole Kidman : Les Autres / Prête à tout, €24.12

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