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Il n’est pas interdit d’interdire

Faut-il réprimer le désir ? Le désir jaillit sans limite, il ne saurait y avoir de « désir durable » comme on le dit du développement. Mais faut-il pour cela obéir aux diktats de mai 68 qui en faisaient le dieu ultime ? Nous changeons de monde, le bouleversement actuel le démontre à l’envi, ne faut-il pas changer aussi de façon d’être ? Pourquoi le laisser-faire intégral des mœurs serait-il Bien, alors que le laisser-faire intégral des affaires serait Mal ? Peut-on séparer l’attitude privée de l’attitude dans les affaires ? Ce n’était pas l’avis d’Adam Smith, pape du libéralisme, qui avait écrit une Théorie des Sentiments Moraux (1759) avant La Richesse des Nations (1776). Car les affaires sont aussi affaires de mœurs.

Que nous changions de génération est la grande découverte de ces dernières années. Les enfants du baby-boom sont désormais trop vieux pour imposer leurs manières et les excès qu’ils ont eus ramènent le balancier dans l’autre sens. Rappelez-vous mai 1968 : « interdit d’interdire », « faites l’amour, pas la guerre », « sous les pavés la plage ». Plus de limites aux désirs, l’immédiat de l’adolescence cigale plutôt que la prévoyance adulte des fourmis bourgeoises. Tout travail est une aliénation de la liberté ludique, place au bon plaisir, sous prétexte de ‘lutte contre l’exploitation’ de tous par quiconque.

C’était mignon en 1968 à 20 ans (l’amour et la générosité quand on n’a rien), égoïste et arriviste en 1988 à 40 ans (chacun pour soi quand on a quelque chose), catastrophique en 2008 à 60 ans lorsque les subprimes, stock-options, traders et autres Madoff ont fait vaciller le système financier mondial (moi d’abord, consommation effrénée et fric quand on n’a plus que ça pour se sentir encore jeune), apocalyptique à 70 ans, à la veille de 2018, quand menace la guerre nucléaire internationale, la guerre de religions entre continents, la guerre des ventres en Europe et la guerre civile des gauchistes contre les fascistes (surenchère velléitaire, indignation de bureau, manif sur les réseaux, impuissance qui vient…). Le libertaire sympathique a évolué en ultralibéral arriviste puis en libertarien prédateur avant de se muer en vieillard libidineux de ses désirs passés… L’homme est redevenu un loup pour l’homme. Le désir en revient à se restreindre, au moins de pudeur, sinon de règles ; au moins vis-à-vis des autres, sinon de la planète : ne plus consommer à outrance, tempérer ses envies, chercher à ne pas épuiser (ni à s’épuiser).

Sauf que je n’y crois pas une seconde : le désir est un torrent instinctif qui fait ce qu’il veut. Tout le processus d’éducation (famille) d’instruction (école), de civilisation (société et culture) et de spiritualité (religions) vise à dompter et à canaliser ce désir – quitte à faire de certains désirs des « maladies » socialement répréhensibles ou punies dans l’au-delà.

Heureusement que le désir existe, sinon nous n’aurions idée de rien, tout nous paraîtrait fade et sans attrait. Mais le désir déchaîné, tel qu’on l’a fantasmé en mai 68, a eu les conséquences qu’on sait : déstructuration intime, frustrations sociales, destruction de la planète. Les hédonistes égoïstes ont compensé par l’arrivisme et le m’as-tu vu à tout prix, dont le fric est un instrument. La culture commune doit reconnaître le désir, mais le dompter et l’orienter sans l’étouffer ni le refouler. Freud a inventé le Surmoi qui, selon lui, discipline et sublime le ‘ça’. Mais il redécouvrait le fil à couper le beurre pour les lourds bourgeois viennois car Platon en parlait déjà dans La République comme d’une nécessité sociale. Les désirs naissent de la vitalité intime et se révèlent durant le sommeil, « quand la partie de l’âme qui est raisonnable, douce et faite pour commander à l’autre est endormie, et que la partie bestiale et sauvage, gorgée d’aliments ou de boisson se démène et, repoussant le sommeil, cherche à se donner carrière et à satisfaire ses appétits. Tu sais qu’en cet état elle ose tout, comme si elle était détachée et débarrassée de toute pudeur et de toute raison : elle n’hésite pas à essayer en pensée de violer sa mère ou tout autre, quel qu’il soit, homme, dieu, animal ; il n’est ni meurtre dont elle ne se souille, ni aliment dont elle s’abstienne ; bref, il n’est pas de folie ni d’impudeur qu’elle s’interdise » (Livre IX).

Platon, en bon Grec pondéré, distingue les désirs nécessaires des désirs superflus. Ces derniers sont définis comme « le désir qui va au-delà (…) désir qu’on peut, par une répression commencée dès l’enfance et par l’éducation, supprimer chez la plupart des hommes, désir nuisible au corps, non moins nuisible à l’âme, à la sagesse et à la tempérance » (Livre VIII). Ce sont des « désirs prodigues », non des « amis du profit » – ainsi le dit Platon. Il faut donc « réprimer » ces désirs et les canaliser au profit du bien commun et de l’utile à soi. Pour Platon, sagesse est tempérance et plus l’on est tempéré, plus l’on est sage. L’éducation est répression des désirs infantiles, l’instruction est répression des désirs hédonistes, la civilisation est répression des désirs égoïstes, la religion est asservissement de tous ses désirs à son seul dieu (ce qui est un excès). Le petit d’homme doit apprendre à se maîtriser, à travailler, à servir la société comme la culture universelle – mais pas à s’abolir en son dieu (même laïc sous le nom de Socialisme ou Communauté nationale ou Droit de l’Homme) sous peine d’enfer infini. Discipline, travail et service étaient justement les trois horreurs de la jeunesse 68 ! Faudrait-il en revenir à la société précédente qui les valorisait ?

Allez, disons-le, serait-ce « réactionnaire » ? Le terme connote en effet une idée de revenir à ce qui était. De fait, Platon préfère les oligarques, plus disciplinés et tempérants que les démocrates. Mais il déteste plus encore les tyrans, qui sont les démocrates dévoyés, ceux pour qui les désirs sont des ordres, surtout les leurs. « De l’extrême liberté naît la servitude la plus complète et la plus atroce » (Livre IX). C’est bien ainsi que la crise de 1929 s’est terminée en Allemagne, en Italie, au Japon… Aujourd’hui, la licence de tout laisser-faire dans les mœurs a abouti à l’anarchie prédatrice du chacun pour soi dans les affaires : crédits irremboursables, gratifications sans causes, trading sans limites et autres escroqueries en pyramide. En plus futile mais de même eau, les politiciens battus aux dernières élections multiples en France, veulent leur revanche, leur « troisième tour social », le « pouvoir de la rue » (qui est en fait le pouvoir du seul tribun qui remue les foules, comme Hitler savait le faire et que Mélenchon le tente). Ces actes égoïstes, signes de mœurs déréglées, ne risquent-ils pas d’appeler une réaction violente des autres, gouvernants ou gouvernés ? Une nouvelle tyrannie à venir ?

Si Platon n’était en effet pas un démocrate, le monde a changé et la culture s’est enrichie. On ne réclame pas aujourd’hui le retour à l’aristocratie (de naissance), tandis que l’oligarchie (de fait) montre ses méfaits : les prédateurs au pouvoir en Russie, les communistes du parti en Chine, les patrons-énarques en France, les lobbies du pétrole, de l’armement et de l’agriculture aux Etats-Unis, l’armée en Algérie et au Pakistan, les mollahs en Iran et le dictateur suprême en Corée du nord et au Venezuela – entre autres. La « démocratie » nous suffit, même si nous avons conscience qu’elle n’est qu’un idéal sans cesse à bâtir, tenté d’oligarchie à chaque minute – si on laisse faire.

Mais Platon avait raison : sans éducation dans la famille, instruction à l’école et civilisation dans la société, l’homme n’est que bête. Bestial infantile à vouloir tout, et tout de suite. Bêta égoïste à foutre les autres et à se foutre des autres. Bête immorale à ne respecter ni dieu ni maître, ni même une quelconque règle. Nous ne réclamons surtout pas le retour à la société d’avant 68, répressive, hiérarchique et disciplinaire – ce caporalisme moraliste qui hante la société française depuis Napoléon (aussi bien dans la droite morale que dans la gauche morale). Nier la réalité des désirs ne sert à rien : ils sont là et se manifestent comme une source irrépressible qui jaillit. Mais les maîtriser sert à soi-même pour se construire, et à la société pour servir au projet commun. On ne naît pas homme, on le devient. Oui, l’éducation, l’instruction et la civilisation –  tout ce qui maîtrise les désirs – nous rendent humains !

Il n’est pas interdit d’interdire, ni de faire la guerre malgré l’amour, ni de retourner aux pavés après la plage.

Platon, La République, 428 avant JC, Garnier-Flammarion 2016 traduction Georges Leroux, 810 pages, €10.00, e-book format Kindle €2.99

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La tentation de l’Occident, c’est terminé !

En une décennie, l’Occident a pris un coup de vieux. Les Etats-Unis, leader du progrès, vacillent de plus en plus, leur bateau ivre étant piloté par un clown narcissique, infantile et dangereux. Leur modèle apparaît pour ce qu’il est devenu, la force pour le droit, l’avidité pour l’argent, l’égoïsme pour tous. Il y a pire : la Chine, l’Inde, le Brésil, le Venezuela, l’Équateur, l’Arabie Saoudite -sans parler de la Russie – contestent désormais ouvertement l’idéologie progressiste, démocratiste et droidelomiste de l’Occident en général. La “tentation” de l’Occident devient aversion. Il n’y a plus UN progrès – scientifique et humain – et promis à tous dans l’avenir, que seuls des archaïsmes résiduels empêcheraient d’advenir. Il n’y a plus de Raison obligée, hier des Lumières, chrétienne et colonialiste, aujourd’hui technologique, culturelle et de marché. « La crise du capitalisme financier ? C’est une crise de la tête, hé ! » disait, dans le journal de France-Culture, Abdoulaye Wade, Président de la République du Sénégal. Que dire de la crise démocratique du mandat Trump ?

Dans ce qui survient en finance, ce n’est pas « le capitalisme » qui est remis en cause (il n’est qu’un outil d’efficacité économique), mais la pensée malade de qui l’utilise. Comme si la société avait tordu toute une génération d’individus. Formaté télé, engraissé aux maths et au marketing, peu lettré donc peu réfléchi, préférant de beaucoup les jeux vidéo prévisibles, le col blanc financier d’aujourd’hui, formé dans les années 1980, est féru de laisser-faire parce que c’est dans cet univers virtuel qu’il fait les meilleures affaires. Ce qui est remis en cause dans le krach des subprimes, le domino financier et même les prévisions sur le climat est l’impérialisme des « modèles », du calculable, de la mathématisation du monde, du risque « maximum probable ». En bref tout ce qui fait l’originalité occidentale depuis le Platon de l’Idée et le Galilée de la Vérité jusqu’à Cox, Ross et Rubinstein, ces inventeurs du modèle des risques boursiers options en 1979.

Dans cette modernité proposée au monde, la rationalité règne mais les processus que cette forme de raison déchaîne n’ont rien de raisonnable. Car, lorsque la seule Raison guide les pas des progressistes, la violence naît. La Révolution française en a été la caricature dans sa période folle. Les Sans-culottes (que Mélenchon affecte d’imiter par son sans-cravate) ont voulu faire table rase selon un esprit de système orgueilleux. Ils ont allègrement vandalisé les monuments, les traditions et la sagesse des autres. En compensation, ils ont fait à leur esprit une confiance sans borne, le spontanéisme au pouvoir. La Révolution russe a poursuivi, avec les moyens offerts par la technique, tout comme Hitler avec ses fantasmes de purification « biologique » et de « race » scientifiquement parfaite. L’« homme nouveau » du communisme était aussi un fantasme de « pureté », idéologique mais pas plus désirable : Vassili Grossmann, dans Vie & Destin, parle de « la force implacable de l’idée de bien social ». Avis aux indulgents pour qui le Mélenchon démagauchiste émet de sympathiques « yakas » moralisateurs. Après Staline, on a pu voir les ravages de l’Idée en Chine, à Cuba, au Cambodge, dans les forêts colombiennes et ailleurs. Après Chavez et Maduro – ces « modèles » de Mélenchon, chacun peut voir les conséquences du populisme sur un pays : le Venezuela.

Tout cela était issu de l’Occident et des Lumières :

  • la Vérité-en-soi du calcul « scientifique »,
  • le scientisme qui allait apporter le Progrès au genre humain tout entier,
  • l’impérialisme qui allait apporter la démocratie à tous les attardés,
  • le colonialisme qui allait imposer travail, « décence », culture de masse et produits standards à tous les animismes,
  • jusqu’à la « transparence » exigée des media comme un « droit », avatar de la confession chrétienne accentué par la morale protestante, qui rassasie les instincts de concierge du bon peuple tout en restant une « apparence » de démocratie – l’opinion se réduisant à la dictature de la majorité conformiste.

Il s’agit d’une dérive des Lumières tenant à l’idée – sûre d’elle-même – d’avoir trouvé le fin mot de la Nature et de l’Histoire. Et d’être l’avant-garde du genre humain – macho, blanc, éclairé, dominateur.

Nombre de peuples du monde se détournaient déjà de la doxa occidentale :

  • Les ex-colonisés, vite déçus des recettes socialistes (avatar des Lumières et du scientisme), ont refondé leur destin sur la religion – que l’intégrisme leur réclame aujourd’hui en intégrale, comme si l’humanité ne pouvait évoluer depuis les bédouins médiévaux.
  • La Chine, toujours communiste, a compris l’efficacité incomparable de l’outil capitalisme pour le pouvoir – s’il est appliqué hors de l’idéologie libérale occidentale. Le capitalisme botté est un nationalisme où l’initiative n’est pas le laisser-faire et où les diverses strates du parti contrôlent étroitement l’économie (un fantasme qui a échoué pour la gauche jacobine française…).
  • L’Inde a adapté la démocratie aux castes et aux innombrables ethnies d’un pays immense.
  • Le Brésil a retourné la social-démocratie pour en faire le filet de sécurité d’une classe moyenne en plein essor et qui en veut. D’où la lutte du droit contre la pratique, la loi contre la corruption.
  • Venezuela et Équateur, fort du sous-sol, ont choisi le populisme, moins au nom du « peuple » que de la revanche ethnique des Indios contre les Gringos. Avec les déboires amers que l’on constate : pas plus le racisme que la guerre de classe ne réussissent à un quelconque pays…

Avec la crise 2008, le dollar n’est plus roi et, s’il va rester un temps monnaie de réserve, gageons que les échanges internationaux vont diversifier plus encore leurs devises. Malgré le Brexit et peut-être grâce à lui, l’Europe étant enfin dégagée du boulet anglo-saxon et la zone euro pouvant se constituer sans compromis. Argentine et Brésil échangent de plus en plus en monnaies locales pour éviter les écarts violents du dollar ; la Chine met une partie de ses réserves en euros ; l’Inde use de temps à autre de la livre sterling. Avec l’écroulement de l’arrogance néo-cons, du « fondamentalisme de marché » comme dit George Soros, de l’exemple démocratique américain avec Trump, c’est toute la voie vers le Progrès, la Démocratie, les Droits de l’Homme et le dollar-étalon qui s’écroule aussi.

Du moins ce que « nous » – Occidentaux – appelions jusqu’à il y a peu progrès, démocratie, etc. Pourquoi croyez-vous que le parangon de cette idéologie progressiste, le parti socialiste français, se soit écroulé ? Et que même Hamon-râ quitte le navire pour imiter Macron et Mélenchon en fondant lui aussi un « mouvement » ! – Parce que l’idéologie universaliste occidentale est morte. Désormais, chaque culture a envie d’ouvrir sa voie originale. Son progrès avec un petit « p », sans vouloir comme nous (dans les instances internationales) l’imposer au monde entier. Nous sommes dans un monde éclaté et plus dans un monde unique. Désormais, « les échanges » – ce phare de la mondialisation – ne se font plus à sens unique, des pays « développés » vers les « moins avancés » ; ni avec une méthode unique, prônée par les Américains du FMI et de la Banque Mondiale ; ni avec un objectif unique, tout déréglementer et laisser agir les forces entre elles. Il n’y a plus de Modèle – même s’il reste la force américaine à imposer sa loi où elle le peut (amendes record UBS et BNP, razzia sur Alstom sous peine de procès, coup d’épaule au président du Monténégro par un Trump imbu de sa personne…).

Reste seulement la puissance de distinguer le vrai du faux, qu’on appelle le ‘bon sens’ – ce que Trump refuse avec toute la force de son narcissisme : n’est « vrai » que ce que lui déclare comme tel – tous les autres sont des menteurs.

En situation de risque, lorsque l’incertitude règne, la décision relève du ‘sens commun’. Le vrai peut parfois se distinguer du faux par le calcul ; mais l’incertitude n’est jamais réduite par le calcul des probabilités. Confondre les deux, croire « la méthode » triomphante, conduit à former de faux savants, des apprentis sorciers imprudents. Ceux qui prennent le procédé pour la vérité, l’interrogatif pour l’impératif, se trompent. L’objectivable et le calculable sont leur seule métaphysique. Ils n’ont plus qu’un rapport purement technique au monde : les valeurs sont des marchandises, les gens des clients ou des pions, les électeurs des pantins, les collègues des « prix » via les écrans de trading. Au contraire, prônait Heidegger, il faut accueillir la présence énigmatique du monde sans y plaquer de suite le préjugé du calculable. Il faut demeurer ouvert à une possible simplicité des choses. Et Hannah Arendt déclarait qu’habiter la terre et partager le monde, c’est faire son deuil de toute conception exhaustive et d’accepter qu’il y ait du non-maîtrisable et de l’imprévisible justement parce qu’il y a d’autres hommes. Le réel n’est pas seulement le rationnel…

La puissance, la connaissance et la moralité changent de mains parce notre discours occidental au monde est dans une impasse intellectuelle, culturelle, économique – donc politique. La justice à laquelle aspirent les hommes n’est pas une puissance qui existe en dehors d’eux, qu’il suffirait de « découvrir » pour la révéler dans sa gloire. C’est bel et bien aux hommes qu’il appartient de faire naître la justice par un lent apprentissage des limites, des relations et de la mesure.

Nous l’avons oublié, dans notre arrogance occidentale dont les Etats-Unis ne sont que la caricature exacerbée. La science n’est pas le scientisme – cette croyance en la toute-puissance du calculable, accolée à l’ignorance de tout le reste. Maintenant que l’incertitude (financière, économique, climatique, biotechnologique, sanitaire, géopolitique, catastrophique) est logée au cœur de nos savoirs et de nos pouvoirs, nous allons peut-être sortir de cet enchantement purement technique pour bâtir un monde nouveau où nous cohabiterons avec les autres, sans l’arrogance qui a été la nôtre depuis cinq siècles (et qui devient celle de l’islam régressif, en retard de l’histoire).

C’est tout cela la leçon des événements récents: la faillite de la finance américaine est la faillite du tout-calculable, de la Raison pure sans débat, du Moi-je-sais-tout sans réflexion ; la faillite de la guerre « démocratique » en Irak et en Syrie est la faillite du « progrès » à l’occidentale, de la liberté imposée de l’étranger, du meccano des peuples et des ethnies ; la faillite du système républicain aux Etats-Unis (mais aussi des partis de gouvernement en Europe) est la faillite des promesses non tenues, de la manipulation des foules, des fausses sincérités idéologiques. La vérité n’est jamais absolue – ni « révélée », ni « scientifique », ni unique – elle se cherche à tout moment par des hypothèses qui se corrigent, des lois provisoires remises en cause, de nouvelles idées dues à de nouveaux savants et de nouvelles expériences. Les « bons élèves », on le voit, ne sont pas ceux qu’on croit !

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A quoi sert l’argent ?

S’il ne fait pas « le bonheur », il y contribue. En avoir ou pas est la principale question que se pose chacun à tout moment, pour sa survie, son existence décente, son plaisir. L’argent ne peut pas tout, mais il est un moyen puissant. D’où vient l’argent ?

Il provient des échanges. Il ne naît pas de rien, mais du travail. Ce travail peut être effectué pour soi, sans échange, auquel cas l’argent n’est que négatif : il est ce que l’on n’a pas dépensé en bricolant soi-même, en faisant sa propre cuisine, son propre ménage. Il peut y avoir échange en nature, auquel cas l’argent ne sert pas. Mais dès qu’il y a échange complexe, l’argent est le moyen incomparable de rendre équivalent le travail payé et le travail accumulé. Comme l’eau, il est indispensable à la vie, celle de l’économie – qui est la bonne gestion de l’œkoumène, la maisonnée.

Chacun peut vivre pour soi, autonome dans la nature. Mais il s’agit de vie sauvage. Dès que la civilisation apparaît (ce qui révulse les écolos puristes !), le travail se fait plus collectif et l’échange naît. Certains gardent les troupeaux, traient les bêtes et font du lait, beurre et du fromage ; d’autres cultivent le sol et produisent des céréales, des légumes et des fruits ; d’autres encore bâtissent des maisons, des murs et construisent des meubles ; ou bien martèlent le fer, forgent des charrues, cisèlent des couteaux ou des épées et réparent les instruments… Chacun produit plus qu’il n’a besoin – d’où l’échange. Il permet de troquer une part de son travail contre la part du travail d’un autre, complémentaire à la sienne. Mais comme il est difficile de mesurer exactement combien de blé représente un couteau, ou combien de couteaux une maison (d’autant que le bâtisseur n’a pas besoin d’autant de couteaux), une mesure abstraite naît : l’argent. Il est né avec la civilisation, dès Sumer il y a 7000 ans, et a pris plusieurs formes, des lingots de métal aux coquillages rares en passant par les pièces.

La monnaie est un outil qui permet des échanges au plus juste. Cette justesse est estimée par l’offre et la demande, ce qui est rare étant plus précieux, donc plus cher. Le « marché » n’est donc ni un complot des puissants ni la loi de la jungle, mais le lieu (physique ou symbolique) des échanges.

Pour cela, il faut qu’existe la confiance. Elle ne naît pas de rien, mais des relations sociales. Au plus près des producteurs et des acheteurs sur les marchés des villages, sur les foires des bourgs, dans les magasins des villes. Au plus loin lorsque le pays est grand et administré par un gouvernement ; c’est alors l’Etat qui est le garant et le gardien de la confiance. Via la monnaie, dont il assure le pouvoir d’achat, via la fiscalité qui rend communs des services que le privé ne produit pas (armée, routes, services sociaux), via la politique économique pour réguler l’emploi et les règles de production.

D’où les impôts et taxes, qui sont de l’argent prélevé sur les particuliers et les entreprises pour financer cette mise en commun. Impôt qui est de l’argent public, venant du public, dont le remploi politique est surveillé par le Parlement – dont la principale justification est la « loi de finance » annuelle.

Le travail produit des biens et services qui font l’objet d’échanges via le marché, lequel ne peut fonctionner sans confiance assurée par un pouvoir, aujourd’hui l’Etat. L’argent est cet outil fluide et garanti qui permet d’évaluer un travail et de le payer par un moyen d’échange standard, lequel paiement permettra d’autres échanges, et ainsi de suite.

C’est donc le travail qui est premier et l’échange second. S’il y a besoin, il y a travail – mais il n’y a pas forcément échange : les autarciques produisent pour eux, sans rien demander à personne.

Le crédit est un autre moyen que le travail de produire de l’argent, mais là encore il n’est pas premier. En premier demeure le travail. Créer, produire et échanger permet de transformer le surplus de sa production en épargne (soit de stock, soit le plus souvent d’argent). Cette épargne peut être prêtée – à des particuliers, à des banques, à l’Etat – et ce prêt l’immobilise un certain temps. Ce qui justifie une rémunération – qui est le prix du temps plus une prime de risque en cas de non-remboursement ou de dépréciation. Lorsque vous payez par carte bancaire, vous émettez de l’argent nouveau en achetant tout de suite et en payant plus tard (crédit à court terme) ; quand vous achetez une voiture ou une maison, de même, vous payez à crédit mais vous disposez de suite du bien (crédit à moyen ou long terme).

Lorsque vous êtes une entreprise, de l’artisan micro-entrepreneur à la multinationale, acheter à crédit (des matières premières, des machines, un stock de produits à revendre, des flottes de transport, des murs de magasin…) vous permet de produire tout de suite, d’être payé tout de suite – et de rembourser plus tard, progressivement, avec le fruit de votre labeur.

Le crédit produit donc de l’argent : non seulement à celui qui le prête (via l’intérêt qu’on lui sert), mais aussi à celui qui emprunte (puisqu’il acquiert les moyens de produire de suite et de rembourser ensuite avec les bénéfices de son travail).

On le voit, l’argent ne naît pas de rien mais, dès qu’il naît, il circule. Pour le bénéfice de tous, même si certains affairistes peuvent profiter indûment des naïvetés et des délais inévitables dans tout processus d’échange.

Ce n’est pas la « spéculation » qui est mauvaise, mais la triche. Spéculer veut dire en effet que l’on prend un risque, un pari sur l’avenir. Que ce risque soit rémunéré, rien que de plus normal. Ce n’est que lorsque l’on ment sur le risque (comme dans les placements composés de subprimes), ou sur le rendement « assuré » (comme dans la pyramide de Ponzi Madoff), qu’il y a triche et profit indu.

C’est alors à la loi – votée par le Parlement – et à l’Etat – censé faire respecter la loi du fait qu’il a seul le monopole de la violence légitime – de contrôler et d’agir contre ces pratiques néfastes à l’économie et aux citoyens.

L’argent ne sert à rien en soi ; il sert à tout en société. Mais son usage reflète la société elle-même, et non on ne sait quel esprit diabolique.

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Subprimes : comment l’engrenage s’est enclenché

Presque dix ans déjà…

Les attentats du 11 septembre 2001, suivis par la guerre en Afghanistan, puis en Irak, ont poussé aux excès financiers : excès de dépense publique pour financer la guerre et soutenir la consommation, excès de laxisme monétaire qui encourage l’endettement, excès de sophistication financière qui titrise n’importe quel crédit et répand les produits structurés sans marché autre que le gré à gré, dans l’ensemble des bilans des banques et des assurances. Ces excès ont créé des bulles d’actifs (actions technologie-media-télécoms, immobilier, matières premières, pays émergents), encouragé la reprise de l’inflation, poussé à la hausse le pétrole, et à la baisse le dollar.

La crise financière de l’été 2007 est tout d’abord une crise bancaire.

Elle met en scène plusieurs acteurs interconnectés dont aucun ne voit le risque global, ne considérant que son propre intérêt : la Fed, les banques, les mathématiciens spécialistes des modèles de trading, les techniques de l’information et de la communication, les chasseurs de primes, les agences de notation.

La Fed a créé par sa politique de taux bas une abondante liquidité. Toute croissance se fonde sur le crédit, c’est toute la différence entre prendre un risque pour innover et se contenter de gérer l’immobilisme ambiant. Tout risque entraîne une volatilité, c’est-à-dire des écarts constants d’évaluations et de perspectives ; cette gestion du risque s’appelle « spéculation », ce qui signifie un pari sur l’avenir ; c’est à ce niveau que des modèles de simulation mathématiques sont volontiers utilisés.

L’innovation financière des spécialistes des banques a fait le risque. Ce qui est innovant pour un établissement prend des proportions systémiques dangereuses lorsque le levier et l’opacité décalent des actifs réels et que les produits titrisés et dérivés sont vendus à ceux qui en ignorent tout. La titrisation consiste, pour une banque, à transformer un ensemble de créances en titres négociables sur un marché financier, via un SPV (Special Purpose Vehicle), afin d’améliorer ses conditions de refinancement et d’optimiser la gestion de ses fonds propres en cédant une partie de ces actifs ou en externalisant une partie des risques auxquels ces actifs sont exposés. La sophistication croissante des techniques de titrisation a rendu plus difficile l’évaluation des risques afférents aux portefeuilles de titres et l’identification des porteurs de ces risques.

Il est à noter que la crise des subprimes n’est pas venue des hedge-funds, mais bel et bien des banques (Bear Stearns, Lehman Brothers, Goldman Sachs, etc.) et des assurances (AIG), pourtant très « régulées ».

Les récentes techniques de l’information et de la communication rendent instantané et réflexif tout mouvement dans un sens ou dans l’autre ; on y voit la propension très humaine à l’imitation et au panurgisme amplifié par la technique. L’essor récent lui aussi de la globalisation (depuis 1991 en gros) diffuse les techniques nouvelles instantanément à l’ensemble du système financier de la planète ; les Chinois comme les Européens ont acheté des crédits titrisés contenant des subprimes ; sans plus en mesurer les risques comparés à leur rendement affiché.

La bulle des actifs immobiliers due à la liquidité encouragée par la Fed a amplifié le crédit facile aux remboursements gagés sur la hausse, notamment des prêts risqués subprimes allant jusqu’aux ninja (no income, no job, no assets – ni revenu, ni emploi, ni actifs en garantie). Les rabatteurs indépendants des banques, chasseurs de primes, leur ont apporté des clients peu garantis, fondés sur la hausse constante des prix. Comme le vélo, tant que dure le mouvement à la hausse, le remboursement des crédits ne pose aucun problème. Lorsque la hausse s’inverse, les problèmes commencent…

La titrisation de ces crédits à risques, mélangés avec de bons crédits sous la forme d’ABS (Asset Backed Securities), MBS (Mortgaged Backed Securities), PSV (Special Purpose Vehicles), CDO (Collateralized Debt Obligations), CMO (Collateralized Mortgage Obligations), CBO (Collateralized Bonds Obligations) ou CLO (Collateralized Loans Obligations) – a noyé le danger. Tous ces produits ont fait eux-mêmes l’objet de dérivés, contrats bilatéraux sur mesure d’échanges de risques entre banques ou CDS (Credit Default Swap).

Ces crédits sont évalués par des agences de notation dont le laxisme théorique a fait qu’il y a plus de crédit noté triple-A que d’actifs réels triple-A. Puis les hedge funds ont joué du levier sans fonds propres sur tout cela (dépôt de 1,5 % du montant acheté pour les CDO et CDS contre 10 % pour les obligations ordinaires).

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La crise du crédit succède fin 2008 à la crise bancaire.

Le ralentissement du marché immobilier américain a entraîné, par effet de dominos, une contagion de la crise, avec effet de levier, à toutes les banques, et dans le monde entier du fait de la globalisation financière. Les mauvais crédits ont amplifié la baisse du marché immobilier réel, donc des produits titrisés vendus, donc des hedge funds qui doivent renverser leurs positions en prenant des pertes, donc des banques qui ont acheté leurs titres. Tous les prix sont entrés en mouvement, les actions, les obligations, l’immobilier, les monnaies, l’énergie, les matières premières – et même les denrées agricoles – pour tenter de trouver des placements alternatifs rentables. Le coût du risque a violemment fluctué. Les banques ne se font plus confiance, l’une d’entre elles – Lehman Brothers – ayant été laissée aller à la faillite le 15 septembre 2008 sans que les autorités publiques n’interviennent. C’est toute la confiance dans le système financier qui a été atteinte.

Toutes les grandes banques ont acheté sur le marché des tranches de dettes polluées par les prêts à risque mais supposées stimuler leurs rendements. Elles en ont parfois transféré le risque à des investisseurs sous forme de produits structurés complexes ARS (Auction Rate Securities), de CDO (Collateralized Debt Obligations) et CDO d’ABS (Auction Bonds Securities).

Par peur des mauvaises surprises dans leur bilan, non seulement les banques ne se prêtent quasiment plus entre elles, mais elles prêtent beaucoup moins à l’économie « réelle », ce qui entraîne baisse de l’investissement, de l’innovation, de la consommation, chômage, délocalisations, etc. Cet effet vient s’ajouter à une phase de ralentissement cyclique normal après le rebond des années 2003-2007. Le ralentissement économique, parti des États-Unis, se diffuse à l’Europe et aux pays émergents (qui exportent moins).

Le quatrième étage de la fusée a failli être constitué par une panique des ménages.

Ils ont eu la tentation de retirer massivement leurs dépôts des comptes bancaires et leurs titres des portefeuilles pour les stériliser sous forme d’or métal ou de billets en coffre-fort, se méfiant même des emprunts d’État qui, bien que réputés habituellement « sans risque », se trouvaient fragilisés par l’envol de la dette et le doute sur la solvabilité des plus petits (l’Islande entre autres).

Nous aurions pu avoir alors une atmosphère de méfiance généralisée, une crise aiguë de liquidité des banques et une spirale de grande Dépression analogue à celle des années 1930. C’est à ce risque qu’ont tenté de pallier le plan Paulson (secrétaire au Trésor américain) et les plans coordonnés issus des accords européens d’octobre 2008, sans parler des plans chinois, japonais, russes et autres.

La crise est mondialisée, or le contrôle des banques est national. Des faillites de grands établissements obligent les États à intervenir massivement par nationalisation, rachat de crédits en défaisance ou garantie des prêts entre banques, pour éviter une situation de crise généralisée du crédit. Les budgets restent ceux des États, contraints par leur dette, le niveau des impôts et leur balance des comptes. Ils doivent rassurer les épargnants en garantissant les dépôts, relancer la consommation par la fiscalité et la redistribution, et sauver le système bancaire. Seules les politiques monétaires sont par grandes zones devises, elles assurent la liquidité des banques en acceptant des prises en pension plus risquées, mais elles ne suffisent plus à elles seules à régler le système notamment parce que les taux de change politiques des pays asiatiques n’aident en rien au rééquilibrage.

La suite a été vécue dans les années 30 : crise économique égale crise sociale, donc crise politique.

Les extrémismes simplistes, le populisme démagogique et l’appel au chef à poigne sont la conséquence du ressentiment social. Sortez les sortants est le slogan. La démocratie représentative, lente et procédurale, parfois corrompue par des « affaires », est violemment contestée, à la fois par les démagogues manipulateurs des foules en colère, et par ceux qui aspirent à une démocratie plus directe.

Dans les années 30, nous avons eu la montée des autoritarismes : socialiste (URSS, Chine), fasciste (Italie, Japon), nazi (Allemagne, Autriche), conservateur (France pétainiste, Espagne franquiste, Portugal salazariste), démocratie de guerre à Exécutif fort (Royaume-Uni, États-Unis). Cela a abouti à la guerre.

Une telle montée s’observe aujourd’hui, heureusement dans un monde qui n’est plus le même. La guerre ne met en œuvre que l’intégrisme islamique avec le reste du monde. Mais chaque peuple se replie sur lui-même et l’Union européenne vacille tout comme le fédéralisme américain ou peut-être aussi allemand.

Les subprimes n’ont été qu’un élément de l’engrenage.

Cette note est tirée (avec son autorisation) de Gestion de fortune (2009). L’auteur a passé plusieurs dizaines d’années dans les banques et a écrit également Les outils de la stratégie boursière (2007). Il se consacre désormais aux chroniques, à la formation et à l’enseignement dans le supérieur.

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Bernard Moitessier, La longue route – seul entre mers et ciels

bernard moitessier la longue route j ai lu
Presqu’un demi-siècle après son tour du monde en solitaire, je ne suis pas prêt d’oublier Bernard Moitessier. Les navigateurs d’aujourd’hui sont de bons ouvriers de la mer, efficaces petits soldats du système sponsors-medias-industrie. Moitessier, vaguement hippie et écologiste avant les idéologues, en dédaignant le système fit rêver toute une génération. Heureux qui, comme Ulysse, vécut une Odyssée moderne ! Il a chanté l’homme libre, livré à lui-même, en harmonie avec les matériaux, les éléments et les bêtes. Le Vendée Globe est une compétition technique ; le Golden Globe était une aventure humaine.

Avec la crise de civilisation que nous vivons, des attentats inouïs du 11-Septembre et du 7-janvier à l’escroquerie des subprimes et autres pyramides Madoff, de l’échec impérial US au réchauffement climatique, on ne peut que mesurer combien la Longue Route 1968 diffère des courses aux voiles d’aujourd’hui.

Bernard Moitessier était un hippie, élevé en Indochine et sensible aux bruits de la forêt comme aux mouvements de la mer, commerçant sur jonque avant de construire ses propres bateaux pour errer au gré du vent, marié avec une passionnée qui lui donne des enfants. Éternel nomade en quête de soi, Moitessier était l’homme de la Route, celle de Kérouac, celle de Katmandou, celle d’une génération déboussolée – déjà – par les contradictions anti-droits-de-l’homme des guerres coloniales ou impérialistes (Algérie, Vietnam, Hongrie, Tchécosclovaquie), par la robotisation de la modernité (le film ‘Mon oncle’ de Tati) et le maternage d’État-Providence technocratique (mai 68 venait d’avoir lieu). Cette génération cherchait la Voie, pas à gagner une coupe, ni une masse de fric, ni à parader dans l’imm-média. Elle cherchait une harmonie avec le monde, pas l’aliénation consumériste. Deux de mes amis les plus chers ont tenté leur Odyssée sur les traces de Moitessier avant de se ranger pour élever leurs enfants. Ils n’ont plus jamais été dupes de l’infantilisme politique ou marchand.

Moitessier La longue route Arthaud

The Sunday Times’ organisait alors un défi comme au 19ème siècle, sans enjeu médiatique ni industriel, juste pour le ‘beau geste’ (en français oublié dans le texte), avec une récompense symbolique. L’exploit consistait à tester les limites humaines comme dans leTour du monde en 80 jours de Jules Verne. Il s’agissait de partir d’un port quelconque d’Angleterre pour boucler un tour du monde en solitaire et sans escale, en passant par les trois caps. Il n’y avait alors ni liaison GPS, ni PC météo, ni vacations quotidiennes aux média, ni balise Argos, ni assurances tous risques obligatoires, ni matériel dûment estampillé Sécurité.

Moitessier embarque sans moteur, fait le point au sextant, consulte les Pilot charts et sent le vent en observant un vieux torchon raidi de sel qui s’amollit quand monte l’humidité d’une dépression ; il communique avec le monde en lançant des messages au lance-pierre sur le pont des cargos, par des bouteilles fixées sur des maquettes lancées à la mer ou en balançant ses pellicules photos dans un sac étanche à des pêcheurs qui passent.

Moitessier La longue route ketch 12m Joshua

Sur 9 partant, 1 seul reviendra au port, Robert Knox-Johnson, 1 disparaîtra corps et bien, tous les autres abandonneront pour avaries graves… et 1 seul – Bernard Moitessier – poursuivra un demi-tour du monde supplémentaire avant de débarquer à Tahiti. Il passera seul dix mois de mer, parcourra 37 455 milles marins sur ‘Joshua’, son ketch de 12 m à coque acier et quille automatique. Parti le 22 août 1968 de Plymouth, il ralliera Tahiti le 21 juin 1969, trop distant de la société marchande des années 60 pour revenir en Europe toucher ses 5000£, comme si de rien n’était.

Moitessier La longue route carte tour du monde et demi

« Le destin bat les cartes, mais c’est nous qui jouons » (p.63) dit volontiers ce hippie marin. Pas question de se laisser aller à un mol engourdissement à l’Herbe, pour cause de mal-être. Mieux vaut vivre intensément le moment présent : voir p.87.

Égoïsme ? Que nenni ! Cette génération voulait se sentir en harmonie avec le monde, donc avec les autres, matériaux, plantes, bêtes et humains. « Tu es seul, pourtant tu n’es pas seul, les autres ont besoin de toi et tu as besoin d’eux. Sans eux, tu n’arriverais nulle part et rien ne serait vrai » p.66. Ses propres enfants sont des êtres particuliers, non sa propriété : « Les photos de mes enfants sur la cloison de la couchette sont floues devant mes yeux, Dieu sait pourtant que je les aime. Mais tous les enfants du monde sont devenus mes enfants, c’est tellement merveilleux que je voudrais qu’ils puissent le sentir comme je le sens » p.216. C’était l’époque où l’on vivait nu (sans que cela ait des connotations sexuelles, contrairement aux yeux sales des puritains d’aujourd’hui). C’était pour mieux sentir le soleil, l’air, l’eau, les bêtes, les autres, leurs caresses par toute la peau – réveiller le sens du toucher, frileusement atrophié et englué de morale insane du Livre chez nos contemporains.

Mousses a l orphie

La vie en mer n’est jamais monotone, elle a « cette dimension particulière, faite de contemplations et de reliefs très simples. Mer, vents, calmes, soleil, nuages, oiseaux, dauphins. Paix et joie de vivre en harmonie avec l’univers » p.99. Il lit des livres : Romain Gary, John Steinbeck, Jean Dorst – naturaliste et président de la Société des explorateurs – il est un vrai écologiste avant les politicards. Il pratique le yoga, observe en solitaire mais ouvert, écrit un journal de bord littéraire.

Deux des plus beaux passages évoquent cette harmonie simple avec les bêtes, cet accord profond de l’être avec ce qui l’entoure.

Une nuit de pleine lune par calme plat, avec ces oiseaux qu’il appelle les corneilles du Cap, à qui il a lancé auparavant des morceaux de dorade, puis de fromage : « Je me suis approché de l’arrière et leur ai parlé, comme ça, tout doucement. Alors elles sont venues tout contre le bord. (…) Et elles levaient la tête vers moi, la tournant sur le côté, de droite et de gauche, avec de temps en temps un tout petit cri, à peine audible, pour me répondre, comme si elles essayaient elles aussi de me dire qu’elles m’aimaient bien. Peut-être ajoutaient-elles qu’elles aimaient le fromage, mais je pouvais sentir, d’une manière presque charnelle, qu’il y avait autre chose que des histoires de nourriture dans cette conversation à mi-voix, quelque chose de très émouvant : l’amitié qu’elles me rendaient. (…) Je me suis allongé sur le pont pour qu’elles puissent prendre le fromage dans ma main. Elles le prenaient, sans se disputer. Et j’avais l’impression, une impression presque charnelle encore, que ma main les attirait plus que le fromage » p.120.

Moitessier La longue route oiseaux

Quelques semaines plus tard : « Une ligne serrée de 25 dauphins nageant de front passe de l’arrière à l’avant du bateau, sur tribord, en trois respirations, puis tout le groupe vire sur la droite et fonce à 90°, toutes les dorsales coupant l’eau ensemble dans une même respiration à la volée. Plus de dix fois ils répètent la même chose. (…) Ils obéissent à un commandement précis, c’est sûr. (…) Ils ont l’air nerveux. Je ne comprends pas. (…) Quelque chose me tire, quelque chose me pousse, je regarde le compas… ‘Joshua’ court vent arrière à 7 nœuds, en plein sur l’île Stewart cachée dans les stratus. Le vent d’ouest, bien établi, a tourné au sud sans que je m’en sois rendu compte » p.148. Moitessier, averti par les dauphins qu’il court au naufrage, rectifie la direction puis descend enfiler son ciré. Lorsqu’il remonte sur le pont, les dauphins « sont aussi nombreux que tout à l’heure. Mais maintenant ils jouent avec ‘Joshua’, en éventail sur l’avant, en file sur les côtés, avec les mouvements très souples et très gais que j’ai toujours connus aux dauphins. Et c’est là que je connaîtrai la chose fantastique : un grand dauphin noir et blanc bondit à 3 ou 4 m de hauteur dans un formidable saut périlleux, avec deux tonneaux complets. Et il retombe à plat, la queue avers l’avant. Trois fois de suite il répète son double tonneau, dans lequel éclate une joie énorme » p.149

Toute la bande reste deux heures près du bateau, pour être sûre que tout va bien ; deux dauphins resteront trois heures de plus après le départ des autres, pour parer tout changement de route… Je l’avoue, lorsque j’ai lu la première fois le livre, à 16 ans, j’ai pleuré à ce passage. Tant de beauté, de communion avec la nature, une sorte d’état de grâce.

Il y aura encore cette merveille d’aurore australe qui drape le ciel de faisceaux magnétiques « rose et bleu au sommet » p.178 ; ces phoques qui dorment sur dos, pattes croisées (p.139) ; le surf magique sur les lames, à la limite du « trop » (p.186) dont j’ai vécu plus tard une version légère ; les goélettes blanches aux yeux immenses (p.238).

À côté de ces moments de la Route, comment l’exploit technique des sympathiques marins techniques de nos jours, leurs clips radio matérialistes de 40 secondes d’un ton convenu de copain, leur mini-vidéos pour poster vite, leurs Tweets clins d’œil, pourraient-il nous faire rêver ? « Qu’est-ce que le tour du monde puisque l’horizon est éternel. Le tour du monde va plus loin que le bout du monde, aussi loin que la vie, plus loin encore, peut-être » p.211. Les marins à voile d’aujourd’hui font bien leur boulot ; Bernard était un nouvel Ulysse – c’est là la différence, que l’inculture ambiante risque de ne jamais comprendre…

Bernard Moitessier, La longue route – seul entre mers et ciels, 1971, J’ai lu 2012, 440 pages, €7.60
Édition originale 1971 avec 3 photos de l’auteur, occasion €10.00

La pagination citée dans la note se réfère à l’édition originale 1971.

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Michael Connelly, Le cinquième témoin

michael connelly le cinquieme temoin
Où le lecteur retrouve l’avocat californien Mickey Haller, entre sa fille de 14 ans et ses ex-femmes, agissant depuis la Lincoln blindée qui lui sert de bureau. Il s’occupe – signe des temps – des affaires de saisies immobilières par des sociétés spécialisées mandatées par les banques à la suite de la crise des subprimes, ces crédits hypothécaires risqués prospectés par des courtiers, revendus aux banques avides de commissions, qui n’ont pas hésité à les transformer en titres (titrisation) pour les revendre par paquets (Asset back securities), avant que le prix de l’immobilier ne retombe, empêchant nombre de ménages sur le fil de poursuivre leurs remboursements. Le tout est assez bien expliqué.

Ce n’est pas le seul signe des temps : Facebook, son mur et ses événements, la traque des informations personnelles sur Internet, le téléphone mobile omniprésent, montrent combien l’auteur aime coller à l’actualité la plus immédiate. Comme si, hors du présent, point de salut pour un auteur aux États-Unis ! Tout ce qui parle de vous fait vendre, tout ce qui prend de la hauteur est délaissé : c’est bien le vrai signe des temps…

Mais l’avocat se retrouve avec une grosse affaire : un meurtre bien sanglant, commis au marteau dans un parking sur la personne d’un banquier, celui-là même qui faisait saisir les maisons. Haller se trouve obligé de louer des bureaux et de déchaîner ses enquêteurs pour traquer – non la vérité (qui importe peu au système judiciaire américain) – mais les meilleurs arguments pour qu’un jury populaire puisse conclure à un doute légitime. En droit californien, le simple doute légitime force un jury à l’acquittement.

Le lecteur français se trouve donc embringué dans le système juridique à l’américaine où tous les coups sont permis, le « juge » se contentant de compter les points et de surveiller le déroulement de la procédure. Les flics sont, comme d’habitude, pressés, allant au plus évident ; le procureur monte un dossier de preuves scientifiques, rationnel et argumenté. A la défense de faire jouer les émotions, le mythe de la bonne mère américaine dont le mari est « parti », chassée de sa maison parce qu’elle ne peut plus rembourser et que la banque a toujours refusé de restructurer son prêt (évidemment, puisqu’elle l’avait revendu !). En bref la vieille histoire du bon contre les méchants, de David contre Goliath, ces images qui parlent fort à un peuple intoxiqué de Bible.

Peu d’action mais des effets de manches ; l’avocat nous décortique chapitre après chapitre combien il est subtil et intelligent pour mener sa défense, et combien tactique est l’ordre de présentation des témoins et celle des arguments. Le lawyer show est populaire dans les séries télé aux États-Unis, il passe moins bien dans un livre imprimé. Et encore moins bien en France car le système juridique américain (contradictoire) est tellement différent du système français (accusatoire), qu’il vous faut une véritable acculturation pour vous mettre dans la peau des personnages. On comprend les rouages ; on trouve quelque peu immorale la procédure. Et Mickey Haller est peu attachant dans son rôle de faiseur de fric au prétexte de « défendre les faibles » – dont on verra combien ils peuvent être manipulateurs. Au point que l’auteur semble pour la suite orienter son héros vers un nouveau rôle, celui de district attorney (procureur local).

Mais ne manque en ce roman aucun coup de théâtre, le cinquième témoin n’en étant qu’un exemple. Sauf que le bon et le méchant ne sont pas ceux qu’on croit… et le final vaut son pesant de pages. Le lecteur ne s’ennuie jamais, l’auteur sait construire une histoire à suspense, mais ceux qui aiment bien l’action préféreront les histoires de détective du même auteur.

Michael Connelly, Le cinquième témoin (The Fifth Witness), 2011, Livre de poche 2014, 642 pages, €8.60
Les romans de Michael Connelly déjà chroniqués sur ce blog

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Christian Chavagneux, Une brève histoire des crises financières

christian chavagneux une breve histoire des crises financieres
Un bon livre de bon journaliste qui sait rendre claires les notions financières. Avec les limites du journalisme qui sont de rester sur le mode du constat, sans donner une analyse économique des crises. Sont-elles inhérentes au système de marché ? Peuvent-elles être vraiment régulées ?

Ma réponse personnelle aux deux questions est que les excès sont inclus dans l’initiative individuelle, la psychologie tant personnelle que collective incitant au risque et à l’imitation – pour le meilleur comme pour le pire dans les deux cas. Le risque permet d’inventer, d’explorer, d’innover – mais aussi de spéculer et d’entraîner la course au gain dans un délire addictif au jeu lui-même (plus qu’à la cupidité, comme le pense un peu trop l’auteur, en moraliste). L’imitation incite à reproduire les pratiques qui fonctionnent, à entrer en concurrence pour faire mieux ou à travailler de concert – mais aussi à faire comme tout le monde sans réfléchir, à entrer en surenchère dans le délire spéculatif, et à ne surtout pas quitter le jeu le premier.

Christian Chavagneux est diplômé de la London School of Economics et docteur en économie, mais il n’a pas choisi la carrière d’entrepreneur ni de banquier. Il a préféré le journalisme en tant que rédacteur en chef de la revue L’Économie politique et rédacteur en chef adjoint d’Alternatives économiques, les missions publiques et l’enseignement à l’Institut d’études politiques de Paris et à l’université Paris-Dauphine. Il est donc observateur – fin analyste – mais non praticien. Pour avoir exercé successivement la pratique puis l’analyse, je sais combien il est difficile de comprendre le fondement des actes et la psychologie des acteurs sans en avoir été un.

Peut-on avoir les bienfaits du libre marché, de la formidable inventivité des techniques et de la productivité sans les inconvénients qui vont avec : les excès en tous genres ? L’auteur croit que oui, je pense pour ma part que non, car nous ne sommes pas des dieux dans un monde pur et parfait du Bien en soi. Mais je rejoins l’auteur sur la régulation – à condition qu’elle s’adapte aux changements du monde, qu’elle mette les moyens suffisants en compétences et en techniques de contrôle des risques, qu’elle place chacun en face de ses responsabilités propres. C’est bien trop rarement le cas – et l’auteur ne cherche par d’explication à cet état de fait. Il est trop facile de rejeter « la faute » des crises sur les spéculateurs « cupides », les banques « avides » et les politiciens « corrompus » par les lobbies financiers. Or tout le monde a sa part de faute : les individus qui ne réfléchissent pas par eux-mêmes, le superficiel des idéologies complaisamment véhiculées par les universitaires qui sévissent dans les médias, les banquiers qui sont rarement inquiétés en cas de faillite, les autorités publiques trop souvent incestueuses avec les milieux économiques pour les avoir côtoyées dans les grandes écoles de l’élite.

1789 2014 Dow Jones Industrial Average

L’auteur a voulu ce livre de combat sur la crise financière dite « des subprimes », initiée en 2007 et qui dure toujours dans les actifs pourris du bilan des banques, l’excès de liquidités offert par les Banques centrales, le surendettement des États et les politiques d’austérité induites. Il tente d’expliquer « le bateau ivre » de la finance par un choix de crises emblématiques du passé : le krach des tulipes en 1637, l’aventure Grand siècle de John Law à la cour de Louis XV, la « panique » de 1907 et bien entendu « la crise de 1929 » – que les Américains appellent cependant du terme plus juste de « Grande dépression ».

Son chapitre 5 intitulé « Qu’est-ce qu’une crise financière » est probablement le meilleur du livre, décortiquant le schéma des crises pour en tenter une synthèse ambitieuse. Au départ « une simple perte d’équilibre » donne aux « innovations incontrôlées », dans le cadre d’une « déréglementation subie ou voulue », le pouvoir de créer une « bulle de crédits » qui, en raison d’une « mauvaise gouvernance des risques », permet « la fraude » et « l’aveuglement au désastre ». Certes, les inégalités croissent en ces périodes, les riches s’enrichissant bien plus que les autres par la spéculation.

Mais « l’inégalité » est-elle la variable explicative ? Elle apparaît plus comme un mantra moraliste que comme une hypothèse scientifique en économie. Certes, combattre les inégalités est du devoir des régimes démocratiques : pour que la démocratie puisse fonctionner, il faut que quelques-uns n’aient pas un pouvoir excessif sur tous. Mais le pouvoir n’est pas uniquement celui de l’argent. Le plus fort est celui de l’entre-soi en milieu fermé, des écoles exclusives, des mariages arrangés et de la sélection socialement construite (en France par les maths, aux États-Unis par les universités élitistes, au Royaume-Uni par la naissance et les collèges privés, en Italie par le clientélisme, en Allemagne par l’industrie…). L’auteur ne fait qu’effleurer ces comportements mimétiques de caste et d’attitude moutonnière. Il ne parle d’Alan Greenspan par exemple que pour lui reprocher la liquidité offerte en abondance, sans citer sa fameuse phrase, pourtant de 1996, sur « l’exubérance irrationnelle » des marchés. Analyser pourquoi ce dirigeant lucide de la Federal Réserve du pays le plus puissant du monde s’est laissé faire par le système après avoir mis en garde, aurait été du plus grand intérêt.

L’auteur préfère détailler en son chapitre 6 « le temps de la régulation », exposant les propositions et déplorant que toutes ne soient pas reprises dans les faits par les autorités publiques. Mais il ne dit rien d’une prochaine crise possible.

Il reste que cet ouvrage expose avec une grande clarté le mécanisme des produits toxiques et l’engrenage des crises du passé. Il est donc d’une lecture vitale pour mieux comprendre la finance, ses complexités et son rôle d’aiguillon économique – comme toujours pour le meilleur et pour le pire.

Christian Chavagneux, Une brève histoire des crises financières, 2011, La Découverte Poche 2013, 235 pages, €9.50

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Pourquoi la Banque de France ne finance pas le Trésor

Les frontistes de droite comme de gauche, se demandent pourquoi ne pas « revenir » à ce qui existait avant 1973 ? Mais ils partent de sophismes sur la croissance et la spéculation, ils sombrent dans la démagogie et accusent indument l’ultralibéralisme d’être à l’origine de l’indépendance des Banques centrales ; quand il existe des solutions moins radicales (Angleterre, Japon), elles ne sont pas plus efficaces, et l’Eurozone a choisi d’agir collectivement, bien qu’en balbutiant, ce qui est tout de même un « progrès ». Au total, on se demande où sont passés les politiciens sur l’Europe… Grands discours – faibles effets : le Mal français.

1/ Fausses causalités

La croissance ne dépend pas de la planche à billets : « Les années 1950 et 60 étaient en croissance ET la Banque de France finançait le Trésor ». Mais ce sont deux affirmations fausses :

1/ la corrélation entre croissance et financement direct du Trésor n’est pas causale ; l’époque était à la reconstruction d’après-guerre, avec une démographie de baby-boom et sans concurrence des pays sous-développés – rien de tel aujourd’hui ;

2/ la Banque de France avait DEJA l’interdiction de financer sans limite le Trésor depuis… 1936.

La spéculation ne dépend pas du contrôle monétaire par le Trésor :

  • L’agiotage, dont les subprimes sont un récent exemple, est l’effet de la mathématisation de la finance et des techniques de l’information et de la communication. L’empêcher est le rôle de la loi et des organismes de contrôle, le financement direct du Budget de l’État par la Banque de France n’aurait aucun effet contre l’inventivité des ingénieurs-modèles.
  • Pas plus qu’il n’a d’influence sur le prix de l’immobilier – dont la cause est l’absence de tout encouragement à l’épargne alternative longue en actions ou en obligations, par la faute des États (dettes excessives qui dégradent les obligations et fiscalité des titres boursiers sans rapport avec le risque).
  • On ne voit pas non plus comment un ministère pourrait « contrôler » la masse monétaire mieux qu’une banque centrale : il disposerait des mêmes instruments, l’expérience professionnelle en moins.
  • Quant aux contrôles publics sur la finance, observons qu’ils ont été bien indigents dans tous les pays, y compris pour l’endettement des communes.

2/ Démagogie du financement politique illimité

Le financement direct de l’État par une Banque centrale aux ordres du gouvernement offrirait un boulevard à la démagogie. Créer une quantité de monnaie « politique », au gré des demandes et des lobbies, générerait de l’inflation incontrôlable. C’est ce qui s’est produit dans le système de Law avec les assignats – juste avant la Révolution – mais aussi dans l’Allemagne des années 20 et le Japon des années 30. Non seulement la misère sociale n’a pas été comblée, mais elle a été dramatiquement amplifiée, engendrant une réaction politique violente.

hyperinflation allemande annes 20

Ce pourquoi tous les États ont historiquement mis en place des institutions crédibles qui séparent le Budget de la création et de la surveillance de la quantité de monnaie en circulation. Les banques centrales sont devenues indépendantes non par complot, mais par rationalité.

Pour financer leurs déficits les administrations publiques émettent des titres publics de dette achetés par les banques auxquelles la Banque centrale peut imposer un taux d’intérêt ou des incitations ou restrictions quantitatives pour les contraindre à une politique de crédit plus ou moins dynamique et éviter la surchauffe. Le fait de passer par le système bancaire pour financer la dépense stérilise l’effet des déficits budgétaires et supprime le risque d’instabilité de la monnaie. L’État se trouve obligé de prévoir en temps utile les recettes pour couvrir ses dépenses et les remboursements des emprunts échus, et suivre un plan de trésorerie.

3/ La décision d’indépendance n’est pas « ultralibérale » mais rationnelle

Le Front populaire a nationalisé la Banque de France créée par Napoléon 1er, situation actée en 1945 par un gouvernement au tiers communiste. Les souverainistes voudraient donc « revenir à cet acquis ».

Une loi a précisé le 3 janvier 1973 que « le Trésor public ne peut être présentateur de ses propres effets à l’escompte de la Banque de France. » Mais le gouvernement Pompidou n’en est pas l’auteur, c’est une proposition du rapporteur général de la Commission des finances du Sénat, introduite en seconde lecture.

Qui ne change rien, car cette interdiction était déjà dans la loi du 24 juillet 1936, article 13 : « Tous les Effets de la dette flottante émis par le Trésor public et venant à échéance dans un délai de trois mois au maximum sont admis sans limitation au réescompte de l’Institut d’Émission, sauf au profit du Trésor public. » C’est toujours ce qui paraît « évident » qu’il faut interroger.

En revanche, jusqu’à la loi du 4 août 1993, le Trésor public français pouvait recourir à un financement du déficit auprès de la Banque de France sous la forme de conventions entre le ministre de l’Économie et le Gouverneur, lui-même autorisé par délibération du conseil général, et approuvées par le Parlement (qui les a plafonnées à 40 milliards de francs). Depuis, la Banque de France – comme toutes les banques centrales nationales de la zone euro – ne peut plus accorder de financement au Trésor public qui doit faire appel comme tout le monde aux autres agents économiques : banques, particuliers, institutions étrangères. Cela pour éviter les privilèges d’une garantie commune au financement d’un seul pays « privilégié ». Mais rien n’empêche de recréer cette forme de conventions au niveau européen… sauf la volonté politique des politiciens nationaux, toujours prêts aux discours mais rarement à l’action.

L’indépendance donnée à la Banque de France a marqué la volonté d’assurer la continuité de la politique monétaire en la dégageant des préoccupations de court terme. Pour être crédible, une politique monétaire doit être conduite en faveur de la stabilité des prix, quelles que soient les évolutions politiciennes nationales. C’est cela qui hérisse tous les « volontaristes » politiciens pour qui un vote signifie un blanc-seing. Or c’est justement le propre de la démocratie que d’instaurer des contrepouvoirs contre les tentations à l’excès de pouvoir de quelques-uns. Un politicien est toujours tenté par la dépense à court terme (les prochaines élections), rarement par la prévoyance à long terme : on se souvient de « la cagnotte » sous Jospin. Tenté aussi par l’attribution de privilèges exclusifs à ses propres électeurs – au détriment de tous.

Même la Banque de Chine est devenue autonome, le bras de l’État étant assuré par des « banques politiques » non vouées au profit, chargées de gérer les fonds de manière planifiée, de les collecter auprès de certains secteurs et de les utiliser à des fins déterminées. Elles existent chez nous : c’est le cas de la Banque publique d’investissement en France et de la Banque européenne d’investissement pour l’Europe. Au temps où la Chine pratiquait l’économie planifiée, les capitaux étaient répartis selon le Plan et il n’existait pas de marché financier. C’est ce que voudraient voir revenir les partisans des solutions autoritaires mais faisons confiance aux Chinois : si la solution ancienne était la meilleure dans l’économie moderne, ils l’auraient conservée !

4/ Il reste des solutions moyennes, mais pas plus efficaces

La Banque du Japon a pour devoir de soutenir la politique économique nationale jusqu’en 1997 ; elle est depuis responsable de la valeur du yen mais la frappe de monnaie reste de la responsabilité du Ministère des finances, qui décide par ailleurs des interventions de change. La Banque d’Angleterre n’est que relativement indépendante, ses statuts donnant à l’Échiquier un droit à reprendre le contrôle de la politique monétaire en cas de « circonstances économiques exceptionnelles » et dans l’intérêt public. On ne voit pas cependant ces pays réussir mieux que nous dans la crise financière et économique…

Mais l’indépendance des banques centrales exige leur responsabilité et elles doivent justifier leur choix devant les Parlements à intervalles réguliers. C’est le cas du témoignage Humphrey Hawkins du Président de la Fed aux États-Unis, de l’audition du Président de la BCE devant le Parlement européen. Elles communiquent aussi leur politique par des « minutes » (Banque d’Angleterre et Fed) ou des conférences de presse (BCE et Fed).

On peut penser que l’Union européenne n’est pas assez démocratique et peu relayée dans les médias – mais ce n’est pas le retour à la souveraineté nationale qui réglera les dettes inconsidérées des États. Que l’Europe ne soit pas assez harmonisée, pas assez fédérale, pas assez démocratique, oui, mais ramener au niveau français la décision ne règlerait pas les questions. Pour ceux qui se disent « internationalistes » et solidaires c’est même faire preuve d’un égoïsme national préoccupant.

5/ L’Eurozone a choisi d’agir collectivement, même si c’est lentement

La mutualisation européenne de la politique monétaire est pour les frontistes une intolérable atteinte à la souveraineté. Car l’article 104 du traité de Maastricht, qui crée l’Eurosystème, « interdit à la BCE et aux banques centrales des États membres, (…) d’accorder des découverts ou tout autre type de crédit aux institutions ou organes de la Communauté, aux administrations centrales, aux autorités régionales ou locales, aux autres autorités publiques, aux autres organismes ou entreprises publiques des États membres ; l’acquisition directe des instruments de leur dette, auprès d’eux, par la BCE ou les banques centrales nationales, est également interdite. »

Mais le traité n’interdit pas aux banques centrales de créer et d’injecter de la monnaie en circulation par le moyen de rachats de titres publics sur le marché ou à des établissements publics de crédit. La pratique du quantitative easing (la régulation de la masse monétaire par l’achat ou la revente de titres) est le lien entre la politique monétaire européenne et les politiques budgétaires nationales. Il bat en brèche le mythe de la muraille de Chine dénoncée par les intégristes de la souveraineté. Rien n’empêche d’aller plus loin, mais ce n’est pas à la BCE de le faire ; c’est aux politiciens de faire plus d’union européenne. En distinguant plus qu’aujourd’hui l’Eurozone (à 17) de l’Union (à 27) dont les intérêts ne coïncident pas toujours.

mecanisme europeen de stabilite fonctionnement

La Banque centrale européenne (BCE) est composée du conseil des Gouverneurs des banques centrales nationales, donc chaque pays est représenté et discute avec tous les autres dans l’intérêt commun. La BCE définit et met en œuvre la politique monétaire de l’Eurozone, elle conduit les opérations de change euro et surveille le bon fonctionnement des systèmes de paiement. Il y a un véritable Plan européen pour contenir les dérapages inflationnistes et piloter la dette, avec pour objectif de limiter l’inflation autour de 2 % et de veiller au respect par les États membres des critères de convergence (décidés par eux) : déficit limité à 3 % du PIB (sauf circonstances exceptionnelles) et dette publique plafonnée à 60 % du PIB. Par l’accord de 2012 signé par tous les États membres a été ajouté : « un mécanisme de stabilité qui sera activé si cela est indispensable pour préserver la stabilité de la zone euro dans son ensemble. L’octroi, au titre du mécanisme, de toute assistance financière nécessaire, sera subordonné à une stricte conditionnalité ». L’Europe de l’euro n’est donc pas figée, immobile, comme voudraient nous faire croire les frontistes politiques.

6/ Mais où sont donc passés les politiciens ?

Rien n’empêche de mettre en place « une organisation sociale » pour contrer la déflation, comme le recommande James Galbraith pour l’Europe. Il s’agit d’une décision politique, fédérale et humaniste, mais qui passe aisément par les emprunts proposés au système bancaire, seuls à même de compenser l’effet inflationniste futur du déficit ainsi immédiatement creusé. L’orthodoxie monétariste n’empêche de le faire QUE parce que la volonté politique de fédéraliser l’Europe manque : on ne peut tout vouloir à la fois, dans l’anarchie. Pour agir en États unis sur le modèle américain, bâtissons d’abord l’union des États ; la Banque centrale européenne ne peut à elle seule compenser le déficit du vouloir des politiciens nationaux à mutualiser leurs pouvoirs. C’est à peu près ce que propose François Hollande, distinguant l’Eurogroupe (euro) de l’Eurofin (toute l’Europe).

Au total, désirer « revenir » à la situation d’avant apparaît comme de la poudre aux yeux, une fausse bonne idée fondée sur quelques erreurs de lecture de la loi de 1973 et surtout sur la nostalgie d’un âge d’or fantasmé. En revanche, « avancer » vers une Europe plus fédérale, plus unie et plus efficace, est beaucoup plus difficile que les grands discours. Elle est cependant du ressort de ces politiciens qui ne cessent de faire la leçon.

L’auteur de cette note a passé plusieurs dizaines d’années dans les banques. Il a écrit ‘Les outils de la stratégie boursière‘ (2007) et ‘Gestion de fortune’ (2009). Il se consacre désormais aux chroniques, à la formation et à l’enseignement dans le supérieur.

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Conséquences géopolitiques de la crise que nous vivons

L’explosion du trend de la finance américaine à l’été 2007, avec ses conséquences en cascade sur l’économie, l’endettement des États et l’emploi, remet tout simplement en cause la domination américaine sur le monde. Les États-Unis ne le savent pas, mais leur puissance est en net déclin – et la nôtre avec.

Fallait-il libéraliser la finance à la fin des années 1970 ? Oui, sans aucun doute, car le monde s’était ouvert avec l’effondrement de l’URSS en 1991 et l’ouverture à l’entreprise du PC chinois dès 1978. La dérégulation a facilité le crédit aux pays en développement et a permis dans les pays développés l’essor des start-up d’innovation telles qu’Apple, Google, Amazon. Un crédit trop contrôlé est un crédit rare – donc cher et frileux. Les États-qui-pouvaient-tout (ainsi pensait-on depuis Roosevelt), se sont trouvés fort dépourvus quand la crise fut venue… d’Iran déjà. L’ayatollah Khomeiny a fait tripler les prix du pétrole d’un claquement de sandales en 1979 et toute l’industrie des pays développés s’est quasi effondrée. Ce furent la sidérurgie, Renault aux voitures-tanks qui rouillaient, la bureaucratie IBM ou celle des compagnies aériennes américaines qui ne pouvaient suivre.

Fallait-il libéraliser sans plus rien contrôler ? Non, sans aucun doute, mais le balancier était allé trop loin dans l’étatisme, le vent de liberté a grisé les acteurs et a permis – ne l’oublions pas, les années 1990 « rugissantes » (titre américain d’un ouvrage de Stiglitz, traduit démagogiquement en français sous le titre ‘Le capitalisme perd la tête’). Les transactions financières représentent aujourd’hui quelques 70 fois la production mondiale (contre 25 fois en 1995), les opérations de change sont 50 fois les échanges réels de biens. Tout va très vite, se complexifie, se multiplie – et personne ne comprend plus grand-chose (même les créateurs de subprimes).

Réguler s’avère donc nécessaire car les risques sont majeurs :

  • La rentabilité financière fonctionne hors sol, de plus en plus déconnectée des résultats de l’économie réelle.
  • Les États sont plus vulnérables qu’avant au risque de crise globale du système financier, toutes les banques sont atteintes par les flux qui circulent à la vitesse de la lumière dans le monde entier.
  • Les paradis fiscaux, entretenus par les gros États pour leurs propres intérêts politiques et géostratégiques, engloutissent des capitaux flottants – légaux ou illégaux – dans un trou noir sans aucune transparence, qui menace tout le système financier mondial.
  • Les banques centrales n’ont plus guère de moyens, sinon de racheter à guichet ouvert les emprunts créés par les États pour soutenir leurs banques et financer leur fonctionnement. L’accélération des pratiques due aux perfectionnements techniques des communications rend toute « politique » hasardeuse. Le marché global fonctionne dans l’extrême immédiat (25 000 opérations par seconde), avec pour objectif un gain à très court terme fondé sur de faibles écarts, sans plus de référence à une quelconque tendance.
  • La multiplication des emprunts d’État et autres Bons du Trésor rend dépendants les pays qui les émettent envers ceux qui les rachètent (la Grèce de la BCE, les États-Unis du gouvernement chinois…)

L’année 2007 a donc été une vraie rupture, tout comme 1929 puis 1945 et 1991. Les pays occidentaux sont entrés en déclin accéléré, les pays émergents en essor accéléré. Tout va plus vite – mais pas dans le même sens, à l’inverse d’auparavant. Les courbes devraient se croiser avant 20 ans…

Les États-Unis ne sont plus les maîtres du monde car l’économie stagne ; ils entraînent l’Europe à leur suite, en récession pour des années ; seul le Japon surnage, notamment parce qu’il commerce de plus en plus avec la Chine. Car, même si la croissance des émergents a ralenti en raison des moindres importations occidentales, le rythme de croissance se maintient bien au-dessus de celle des pays développés.

Le modèle économique néolibéral anglo-saxon a montré ses limites, le consensus de Washington est bien terminé. La régulation par le seul jeu du marché ne suffit pas et la politique reprend ses droits. Les États interviennent, certes, mais surtout les organismes supranationaux, et plus qu’avant. Car – François Hollande vient de s’en apercevoir – l’État national ne peut pas tout ! Sauf à fermer les frontières et à entrer en régression économique et sociale style Corée du nord. Le modèle économique du capitalisme d’État chinois ou coréen du sud (ou même japonais), semble avoir le vent en poupe, tant les « idées » s’affirment lorsque la puissance matérielle croit (Marx l’avait dit…).

Mais le risque systémique est mondial, tout comme la limitation des ressources et les dangers de la pollution. Les grands déséquilibres d’excédents massifs (Chine, Allemagne) et de déficits massifs (États-Unis, sud de l’Europe), ne peuvent se régler que par des négociations multilatérales sous une égide globale : le FMI et la Banque mondiale s’imposent plus que les États-nation, car nous avons changé de monde. Le système monétaire mondial passera par le yuan et le dollar, puisque l’euro n’est pas soutenu par une entité politique. Le dollar pourrait perdre son statut de monnaie de règlement international. Ce qui aurait pour conséquence une dégradation de la note de crédit du pays, donc le renchérissement des emprunts et une diminution de leur potentiel de croissance…

Faute d’État fédéral européen, ou même de consensus économique, social et fiscal, nous restons liés aux États-Unis pour toute régulation mondiale. Ce qu’ils font, nous le suivons ; ce qu’ils retardent, nous retardons. Nous, Européens, ne sommes pas indépendants faute de nous entendre. Les Mélenchon-Le Pen surgissent un peu partout dans les élections nationales des États de l’UE. Ils croient qu’à jouer leurs petits intérêts démagogique ou xénophobes, ils vont sauver leur peuple. Mais non : pour exister, il faut faire bloc pour jouer de notre puissance à l’égal des États-Unis et de la Chine. Faute de quoi, nous ne saurions être à l’abri des remous qui surgiront inévitablement du déclin américain et des problèmes intérieurs chinois.

L’auteur de cette analyse ci-dessus a écrit ‘Les outils de la stratégie boursière‘ (2007) et ‘Gestion de fortune’ (2009).

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Rencontre avec Michel Rocard

Article repris par Medium4You.

Plaisir de rencontre, mercredi soir de cette semaine, avec Michel Rocard. Quatre-vingt un an mais toujours l’articulation claire, la logique sans faille et l’humour à fleur de sérieux. Soixante-deux ans de socialisme, mais on ne se refait pas.

Protestant catholique et fils de résistant, Michel est Français dans sa diversité, ce qui lui donne une vision élevée des choses. Fils de chercheur et père de chercheur, il ne se laisse pas entraîner par les hantises ni dominer par les passions, il contemple les idéologues se jeter sans intérêt des noms d’oiseaux d’un regard amusé. Il n’est ni économiste, ni juriste, mais généraliste, issu du meilleur de cette école de Science Po quand elle sait former l’esprit à la synthèse après soigneuse analyse, et susciter la curiosité. Énarque, mais parmi les premières promotions d’après guerre, avant le snobisme de caste. Il préféra un temps l’autogestion au centralisme démocratique, la pratique yougoslave au programme commun stalinien. Il est resté partisan de la diversité des points de vue et du débat.

Premier ministre du début du second septennat de François Mitterrand en 1988, il instaure le RMI, la CSG et initie la première réforme des retraites. Je ne suis pas toujours d’accord avec lui, notamment sur l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne, ou sur sa vision de l’Europe comme universalité en marche, mais nous ne sommes pas de la même génération. Le personnage a du sel qui me séduit.

Monsieur « l’ambassadeur de France chargé des négociations internationales relatives aux pôles Arctique et Antarctique » était l’invité des Gracques et de Jeune République, pour un débat dans l’enceinte de la vénérable Science Po rue Saint-Guillaume. Les locaux fatigués et leur petit jardin préservé, dans la cour intérieure, étaient un cadre qui convenait à l’homme politique. Ancien élève de l’école, il avait devant lui une bonne moitié d’élèves en plus des amateurs de renouveau. Les Gracques sont une association lancée par des personnalités engagées à gauche, mais version Camus plutôt que Sartre : la raison et l’intérêt général plutôt que les passions et foucades d’un socialisme qui serait « scientifique »… Jeune république est transuniversitaire et transpartisane, lancée par de nombreux intellectuels et décideurs politiques (Jacques Attali, Dominique de VIllepin, Luis Moreno Ocampo, Stanley Hoffman…).

Le sujet était « la crise ». « Mais il y a plusieurs crises qui n’ont rien à voir entre elles », s’insurge Michel Rocard ! « Et le terme de crise vient du vocabulaire médical, point le plus chaud de la maladie au-delà duquel il y a rémission ou décès » – est-ce bien adapté aux mutations que nous vivons ? Beaucoup de perturbations dans le cours des choses, si on veut appeler ça crises, mais certaines plus graves que d’autres. Panorama :

Augmentation de la violence collective. L’éradication des divers terrorismes (gauchistes, basque, corse, islamique…) diffuse les anciens militants dans la société et les allient aux mafias et au banditisme (on le voit à Lyon avec les tirs de guerre pour quelques euros).

Libération du monde arabe, plus d’un milliard d’habitants, dont on n’a pas fini d’entendre parler, ce qui est plutôt une bonne nouvelle.

Perte des repères moraux et sociaux avec la fin de l’autorité, mouvement issu de 1968 utile au début mais qui dégénère en anarchie : voir la finance, l’école, la banlieue, l’Union européenne, les libertariens américains. « Il faut probablement une relégitimation de l’autorité, » nous dit Michel Rocard.

Grave affaire du climat, qui se réchauffe sans que rien ni personne ne fasse quoi que ce soit pour changer la logique. « Près de 200 millions de personnes vont connaître des désordres dus au climat, à commencer par les 11 000 habitants de l’État de Tuvalu, un archipel du Pacifique qui sera sous les eaux d’ici vingt à cinquante ans » : que vont-ils devenir ? Aucun autre État ne les accepte tels quels, seule la Nouvelle Zélande veut bien qu’ils s’établissent sur son territoire, mais comme travailleurs immigrés.

Grave affaire de la finance qui allie inventivité (où les matheux français sont très présents) et cupidité (où les banques américaines sont très coupables). Risque évacué des bilans bancaires, titrisation de produits subprimes notés AAA, mistigri refilé à tout le monde, dérivés de dérivés pour 15 fois l’économie réelle, endettement des États et exigence de rigueur… Démission des politiques devant les lobbies : qu’a fait Obama, cet espoir de l’Amérique, contre Wall Street ? Il faut contraindre ‘les marchés’ à accepter l’idée que l’exigence de rigueur doit s’arrêter au moment où elle empêche toute croissance. Rembourser sa dette veut dire produire.

Grave affaire de l’énergie avec le pic du pétrole (on y est), le pic du gaz (dans quelques années), le pic du charbon (dans 50 ans), le pic de l’uranium (pas avant 60 ans). Reste quoi ? L’éolien et le solaire existent certes, mais sont insuffisants pour les besoins énormes en énergie de toute la planète : on  ne sait plus vivre sans énergie bon marché avec Internet, les transports ferroviaires, l’industrie. Se souvient-on, les militants écologistes se souviennent-ils, que les moins pollueurs sont les plus pauvres ?

C’est bien sûr le nucléaire qui suscite la verve de Michel Rocard, tant le débat aujourd’hui est biaisé en France. Le nucléaire n’est peut-être pas l’énergie idéale mais le meilleur compromis entre la maîtrise du réchauffement et l’exigence d’énergie. Le débat est passionnel, « pourri d’idéologie, et le PS n’a pas envoyé ses meilleurs experts négocier avec les affutés des Verts… » Une pression de riches, car l’abandon du nucléaire augmentera les prix, au détriment des pauvres – voyez l’Allemagne… Et demandez-vous plutôt quelle énergie tue le plus à produire. Michel Rocard cite l’ERSAD (Energy-Related Severe Accident Database), base de données élaborée au Paul Scherrer Institute, en Suisse. Le PSI est le plus important centre de recherche suisse pour les sciences naturelles et les sciences de l’ingénierie. Cet institut indépendant montre que ce n’est certainement pas le nucléaire qui tue le plus, malgré les fantasmes – et en tenant compte de l’irradiation. Mais c’est le charbon et son grisou, l’encrassement des poumons, la dépense gigantesque d’énergie à creuser sous la terre et à remonter la houille. Mais ce sont les barrages et leur effondrement comme en Chine ou hier en France au Malpasset. Abandonner le nucléaire signifie non seulement appauvrir l’industrie française mais aussi rejeter la pollution et les dangers sur les pays tiers, là où sont extraits le charbon et le gaz.

Faut-il penser que les écologistes français préfèrent des morts en Chine à l’industrie nucléaire en France ? Ne dites pas à Mamère que je suis pour le maintien du nucléaire, il me croit de gauche. Or la gauche, c’est la raison, la leçon des Lumières, pas l’obscurantisme des croyances. « Analysez les faits », nous dit Michel Rocard. Lisez par exemple le point que fait le PSI sur l’énergie durable.

Tout cela, conclut ce politicien d’expérience, est affaire de culture. Coexistent en Occident la culture anglo-saxonne hostile au pouvoir central et au rôle contraignant de l’État, et la culture européenne plus interventionniste et régulatrice. La première aboutit au laisser-faire donc à la loi du plus fort : c’est en restreignant les salaires au nom des actionnaires qu’on a poussé l’endettement. La seconde a connu ses excès jacobins et uniformisateurs, mais a permis aussi les Trente glorieuses et une croissance régulière. Il faut réaffirmer nos valeurs culturelles contre la culture d’outre-Manche et d’outre-Atlantique.

Le principal danger est l’anarchie, la perte de confiance envers l’autorité et les États, incapables de répondre aux crises. Révolte populaire ? Michel Rocard n’y croit pas, la montée de l’individualisme l’inhibe : « les gens hier descendaient dans la rue, aujourd’hui ils se mettent devant la télé. » Mais des révoltes sporadiques, oui. L’extrémisme ? Expression de rejet, mais pas une solution positive durable. Le politicien providentiel ? Il n’existe pas, « celui qui gagnera les présidentielles françaises en 2012 le fera sur un bon mot, un coup médiatique ou un événement qui lui donnera de l’aura. » Un programme ? Pour quoi faire puisque les crises se développent rapidement et avec leurs logiques.

Une riche soirée du parler vrai, par l’un des premiers Gracques.

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Pourquoi les banques sont en danger

Leur rôle traditionnel d’intermédiation entre épargne et investissement a été remis en cause par la dérégulation des années 1980-90. La désintermédiation qui a suivi a forcé les banques à chercher d’autres sources de rentabilité dans les métiers à risque sur les marchés financiers. La crise 2007-2011 force à nouveau les banques à se recentrer sur leur cœur de métier : l’intermédiation.

Le rôle traditionnel des banques

Le mot banque vient de l’italien Renaissance ‘banca’ qui signifiait le banc des changeurs de monnaie. La banque est donc un lieu où l’on dépose et où l’on échange. Pas forcément de l’argent, puisqu’on parle aussi de ‘banque du sang’ ou de ‘banque de données’. « La » banque est cependant l’entreprise qui fait commerce de l’argent. Elle collecte les dépôts de ses clients pour les prêter à d’autres clients. Ce faisant, elle est donc intermédiaire, de ‘medius’ : le milieu. La banque est au milieu, entre dépôts et crédits. Les établissements de crédit – les banques – jouent donc le rôle économique d’intermédiation entre Épargne disponible et Investissement.

L’épargne disponible est composée de tous les actifs liquides déposés en caisse : Comptes courants (comptes chèques), livrets d’épargne, PEL et CEL (qui restent liquides malgré le blocage exigé pour obtenir un prêt ou une prime), dépôts à terme, bons de caisse, etc.

L’investissement dépend des emprunts faits à la banque (crédits) pour acheter des biens de production lorsqu’on n’a pas la contrepartie immédiate en trésorerie. La banque peut prêter jusqu’à environ 6 fois son capital propre en engageant les dépôts qu’elle a sous sa garde. Ses ressources sont composées de : capital social et mises en réserves, capitaux mobilisables auprès de la Banque centrale par emprunt au taux directeur ou mises en pension de titres, emprunts à d’autres banques contre intérêt, recyclage des dépôts liquides de ses clients.

L’intermédiation permet le bénéfice de la banque, entreprise de services financiers. L’écart entre le coût des ressources (la rémunération de l’épargne ou le taux de refinancement des prêts) et le taux des crédits consentis, forme le principal du Produit net bancaire (PNB) – à ne pas confondre avec le Produit national brut. Le PNB bancaire est la valeur ajoutée de
l’entreprise banque.

Les dépôts comme les crédits sont fondés sur la confiance : confiance du déposant envers la banque qui « conserve » ses avoirs, confiance envers les emprunteurs pour qu’ils remboursent leurs crédits.

La désintermédiation des années 1990

La montée de l’individualisme, du à la compétition pour la meilleure rentabilité, engendre la défiance. D’où, depuis une vingtaine d’année, le processus de dérèglementation de l’économie financière. Ces exigences de rentabilité du capitalisme financier anglo-saxon ont conduit à la désintermédiation

Les banques sont lentes, procédurières et prennent des commissions. Le moyen de court-circuiter ce qui est considéré par certains comme du parasitisme ? Se passer des intermédiaires. Ce qui veut dire faire appel direct à l’épargne sans passer par les banquiers. C’est la désintermédiation où le lien devient direct entre emprunteur et épargnant via les marchés financiers. L’Épargne disponible rencontre l’Investissement sans intermédiaire. Les banques jouent encore un rôle, mais réduit à celui de consultant et conseiller. Elles assistent l’entreprise qui s’introduit en bourse (actions) ou émet des emprunts cotés (obligations, certificats de trésorerie). Pour cela elles touchent des commissions : de conseil, de placement, de prise ferme.

Cet essor de la désintermédiation a changé le modèle d’entreprise de la banque (business model).

Il a incité à prendre du risque sur les marchés financiers et favorisé des conflits d’intérêts entre clients : inciter à investir les clients épargnants dans certains produits financiers… par ailleurs émis pour des clients d’investissement.

Se sont ajoutées la dérégulation des années 1980 et les liquidités abondantes de « l’euphorie irrationnelle » qu’évoquait Alan Greenspan (Président de la Fed, Banque centrale des États-Unis) dès 1996. D’où le krach de 2007 du aux subprimes, l’affaire Kerviel à la Société générale (janvier 2008), la faillite de la banque américaine Lehman Brothers (septembre 2008), la fraude du trader de l’UBS à Londres (septembre 2011) et la faillite de MF Global aux États-Unis (novembre 2011)…

La banque, touchant moins d’intérêts sur les prêts aux investisseurs, se recycle dans la création de titres financiers (titrisation) et la vente de produits d’investissement (OPCVM, produits structurés, gestions alternatives, assurances de taux, subprimes). L’inventivité de la finance est aidée des modèles mathématiques d’évaluation des risques, des nouvelles technologies de l’information et de la communication qui informent en temps réel et induisent des comportements moutonniers, et des paradis fiscaux où les capitaux ne sont pas contrôlés. Ce pourquoi le risque s’est cumulé et que le rationnel dérape dans ce qu’on a pu appeler « le krach de la raison pure ».

Par la titrisation, la banque sort le prêt hypothécaire de son bilan et peut placer ainsi de nouveaux crédits, dans une course qui aboutit à une « bulle d’actifs ». Une bulle apparaît lorsqu’il y a un excès de demande sur un actif qui fait monter les prix artificiellement, au-delà de la raison économique (la valeur réelle d’usage). Une bulle éclate lorsque l’un des acteurs décide de ne plus jouer le jeu. Lorsqu’il vend, le comportement mimétique des autres précipite la chute des prix et les faillites de ceux qui se sont endettés pour acheter.

Le défaut de certaines banques a précipité la crise

La crise de liquidité (pertes sur les produits financiers) a entraîné une crise de solvabilité (personne ne veut plus prêter à personne) et une crise économique (ralentissement des prêts aux investisseurs par gel des crédits), voire des faillites bancaires conduisant à des nationalisations de banques (Islande, Irlande, Royaume-Uni), à une prise de participation de l’État (États-Unis) ou à des prêts pour passer le cap (France).

Les États se sont donc endettés pour aider les banques et des grosses entreprises, et pour assurer le financement des filets sociaux (chômage, santé, retraites). L’ampleur de leur dette par rapport à le PIB (produit intérieur brut = somme des valeurs ajoutées d’un pays) engendre une défiance accrue des prêteurs (les marchés) envers les emprunts des États. Ce qui se traduit par une hausse des taux pour emprunter, le prix du risque.

Retour au rôle traditionnel d’intermédiation

Les métiers de la banque sont divers : banque de détail avec ses services financiers spécialisés (crédit à la consommation, affacturage, bancassurance) et non financiers (immobilier, location de véhicules, de matériel informatique, etc.), banque d’entreprises ou de finance et d’investissement (BFI), banque privée dédiée à la gestion de fortune, banque d’affaires (fusions-acquisitions, introductions en bourse et marché primaire actions), capital-risque et capital-développement ou LBO (leverage buy-out), gestion d’actifs, OPCVM (ou mandats de gestion) et conservation des titres, activités directes sur les marchés financiers pour compte propre (trading).

Dans les banques intégrées, les synergies opèrent entre les domaines, la banque de détail apportant des clients à la banque privée, tandis que la banque d’entreprise génère des activités privées liées à la transmission et au patrimoine, et la banque de financement et d’investissement ouvre l’accès aux activités de marché. Ce pourquoi les banques d’Europe continentale, dites « universelles », ont mieux résisté à la crise que les banques anglo-saxonnes, spécialisées. La Société générale a failli sauter par le trading, d’autres ont succombé à l’attrait rentable des produits toxiques, mais les grands établissements ont conservé un équilibre de leur Produit net bancaire. Retour du client comme source première de bénéfice, au détriment des marchés financiers : les banques retrouvent leur rôle traditionnel d’intermédiation. Avec le temps, les bénéfices (plus faibles que sur les marchés financiers, mais plus réguliers), vont permettre d’augmenter les capitaux propres exigés par les accords de Bâle III (10.5% du risque prêteur provisionné).

Le rééquilibrage est enclenché, par exemple le Produit net bancaire de BNP-Paribas 2010 :

  • 56 % en réseaux bancaires et les métiers de financements spécialisés de la banque de détail (assurance, services d’investissement, gestion de fortune).
  • 27 % en Corporate & Investment Banking (CIB) dans les métiers de financement, conseil et marchés de capitaux.
  • 13 % en Investment solutions
  • 4 % en « autres activités », essentiellement la gestion des participations, immeubles de placement et créances souveraines des pays émergents.
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La visée hégémonique de la Chine

La mention que la Chine pourrait participer au Fonds européen de stabilité financière incite à se pencher sur cette nouvelle puissance mondiale. Première puissance démographique, deuxième puissance économique, puissance militaire régionale en expansion, la République populaire de Chine dispose des premières réserves en devises du monde. Pour quoi faire ?

Pour l’expliquer, Antoine Brunet, que j’ai connu lorsqu’il était économiste au CCF, premier au classement Greenwich des économistes de marché parisiens de 2003 à 2006 et créateur de la société d’analyse AB Marchés, s’est joint à Jean-Paul Guichard professeur de relations internationales à l’Université de Nice Sophia-Antipolis et titulaire d’une chaire Jean Monnet de l’Union européenne. Dans un livre lumineux mais engagé, publié en début de cette année, ils accusent la Chine d’avoir une volonté impérialiste et de profiter de l’outil d’efficacité incomparable du capitalisme pour ancrer un nationalisme résolu.

Leur arme ? Le taux de change. Associé aux coûts bas de main d’œuvre, au vivier de travailleurs des campagnes sans droits en ville, à la production à prix imbattables, le taux de change administré favorise la désindustrialisation occidentale, le chômage, la dette et les troubles sociaux. La Chine a été admise à l’OMC sous Clinton, bête noire des Républicains américains. Mais l’OMC ne traite que des protectionnismes douaniers et personne ne contrôle plus les changes depuis la disparition de l’ancrage à l’or par… les États-Unis en 1973. Est-ce la faute des Chinois ? Le FMI jouait jadis ce rôle mais il ne peut guère y revenir, malgré les demandes chinoises pour réévaluer les DTS (droits de tirage spéciaux).

Tirant les leçons de la confrontation avec l’URSS puis avec le Japon, la Chine a appris que la puissance économique tenait la puissance militaire et que le contrôle des changes tenait la croissance économique. Le taux du yuan chinois est piloté politiquement pour coller au dollar américain. Il est non convertible et tout investissement étranger est contrôlé par la Banque de Chine, accueillant les firmes étrangères pour les fixer par un intérêt mutuel. Cette politique a permis des surplus énormes et a été la cause de l’endettement public, selon les auteurs, encouragé pour soutenir la croissance en déclin dans les pays occidentaux du fait de la pression des prix chinois.

C’est oublier cependant :

  • que le maintien de taux d’intérêt très bas par la Fed a engendré une série de bulles financières bien plus que la dépense publique (tellement honnie des Républicains) ;
  • que les inégalités croissantes de salaires entre dirigeants, traders et spécialistes aux bonus indécents – et le tout venant des salariés – a incité ces derniers à recourir au crédit revolving pour maintenir leur pouvoir d’achat ;
  • que les lobbies de Wall Street ont empêché toute règlementation et tout contrôle efficace des tutelles publiques sur les produits financiers à levier (dont les fameux subprimes) ;
  • que le maintien obstiné des paradis fiscaux (dont celui de l’État de Delaware à l’intérieur des États-Unis même) permet toujours d’échapper au fisc, aux enregistrements de risque et à la transparence sur les fonds propres exigés des banques…

Ces éléments ne sont pas pris en compte dans l’accusation directe contre la Chine. Les auteurs penchent nettement pour la vision un tantinet paranoïaque des néoconservateurs américains dont le journaliste du Washington Times Bill Gertz est depuis  plus d’une décennie l’éminent porte-parole. Il est notamment l’auteur en 2000 de la célèbre enquête d’investigation ‘The China Threat: How the People’s Republic Targets America’ recommandée par les sénateurs républicains que j’ai pu rencontrer à Washington fin 2002.

Nationaliste, la Chine ? Certes ! Par revanche sur un passé colonial d’humiliations et par désir de prendre enfin toute sa puissance naturelle dans un monde qui émerge au développement. Mais de là à évoquer le « capitalisme totalitaire » dont l’Italie mussolinienne, l’Allemagne nazie et le Japon impérial étaient les exemples, il y a un pas que je ne franchirai pas. La République populaire de Chine ne pratique-t-elle pas plutôt ce « capitalisme monopoliste d’État » qui était la revendication de la gauche communiste dans les années 1980 en France, et qui reste le régime indépassé de tous les souverainistes de gauche radicale comme de droite non gouvernementale aujourd’hui ?

Selon Sun Tzu, traduit par Valérie Niquet qui fut l’une de mes condisciples de science politique à l’université, les grands stratèges sont ceux qui obtiennent la victoire sans faire la guerre. Mais quelle victoire ? L’hégémonie totale sur la planète comme ce ‘règne de mille ans’ que prophétisait Hitler ? En témoigneraient la course à l’espace des Chinois, leur volonté de construire un porte-avions dès 2014, l’activisme de leurs hackers et espions industriels, la menace de leur marine sur les îles contestées avec le Japon et le Vietnam. Mais n’est-ce pas la simple volonté de prendre toute sa place dans le monde qui vient en rabaissant les États-Unis à leur niveau, qui reste important mais qui ne saurait rester seule puissance mondiale ? Peut-être est-ce ainsi qu’il faut considérer la volonté chinoise de faire perdre au dollar son statut de monnaie de référence mondiale. Un monde multipolaire ne serait-il pas plus apaisé et mutuellement bénéfique ?

Reste que le capitalisme anglo-saxon, focalisé sur la seule finance, est un échec manifeste. Il s’agit moins de revenir au capitalisme rhénan, fondé sur la technique et la vertu cogestionnaire que d’inventer le capitalisme du futur, qui doit prendre en compte les hommes : le service du client, la motivation des salariés pour qu’ils innovent et aiment se former, l’entreprise dans la société pour intégrer le réseau des flux d’énergie ou matières premières et de retraitement des déchets. Ce qui est appelé dans ‘Gestion de fortune’ le « capitalisme asiatique » tant il correspond à la mentalité japonaise, coréenne et chinoise de ne pas considérer les individus comme autant de bulles errantes mais insérés dans tout un réseau interactif de relations humaines.

L’intérêt du livre de MM. Brunet et Guichard n’en reste pas moins de rappeler qu’on ne saurait vivre au-dessus de ses moyens sans devenir dépendants. De faire prendre conscience aux citoyens que la dette de leur État les met sous tutelle, aujourd’hui de l’Union européenne, demain du FMI, après-demain de la Chine – première banque de réserve du monde. Ils appellent donc à redevenir mercantiliste et à exiger la réciprocité, projets sur lesquels nous les suivons.

« La stratégie mercantiliste qui réussit durablement à renouveler des excédents commerciaux, est la stratégie incontournable que se doivent d’adopter les pays capitalistes les plus ambitieux, ceux qui recherchent l’hégémonie. Cette stratégie a permis à l’Angleterre d’établir sa suprématie pendant 130 ans et aux États-Unis la leur depuis 70 ans. […Comme le] Japon pendant les années où il menaçait sérieusement l’hégémonie américaine » p.60. La France, le Royaume-Uni, les États-Unis, devraient prendre exemple sur l’Allemagne, le Japon et la Chine : pour être puissants, générer des excédents commerciaux plutôt que de dépenser plus qu’ils ne produisent. En contrepartie, une certaine protection anti-dumping est justifiée si elle porte sur le travail des enfants, l’épuisement des ressources, la teneur en CO² et la non-convertibilité de la monnaie. Mais est-ce la faute de la Chine si ni les États-Unis, ni les pays européens, divisés comme sac de pommes de terre, n’arrivent pas à s’entendre ? Les bons vieux intérêts commerciaux des Wall Mart, Apple ou Airbus, entre autres, n’inhibent-ils pas les politiciens pour agir ?

Plutôt que d’accuser la Chine avec points d’exclamations et innombrables redites, les auteurs pourraient inciter les nations occidentales à prendre leurs responsabilités vis-à-vis de leurs peuples et de leur sécurité nationale. Or que proposent-ils ? Que l’ensemble des pays occidentaux quittent l’OMC pour créent une OMC-bis qui interdise tout dumping monétaire – évidemment sous l’égide des États-Unis… L’impérialisme américain est-il préférable au monde multipolaire chinois ? Faut-il évoquer, dans un envol messianique qui rappelle trop celui des néoconservateurs yankees opposés à Bill Clinton, la mise en danger rien moins que nos démocraties, nos libertés et notre civilisation ?

Un livre fort documenté et au raisonnement clair, mais dont les conclusions partiales doivent être lues au second degré.

Antoine Brunet et Jean-Paul Guichard, La visée hégémonique de la Chine – L’impérialisme économique, 2011, éditions L’Harmattan, 208 pages, €19.95

Ou l’édition électronique du même livre par Kindle éditions, 1790 kb, €15.75

Les auteurs suivent de très près l’information officielle chinoise sur Asian Times online site d’intérêt pour comprendre la Chine contemporaine

 

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Spéculation

Pour la bonne conscience française, catholique et de gauche, « spéculer » c’est mal. C’est envier ce qu’on n’a pas et « gagner de l’argent en dormant » comme disait le seul président socialiste de la Ve République. Mais spéculer en politique serait « bien », tandis qu’en économie ce serait « mal » ? Où l’on observe que la morale est à géométrie variable et qu’est « bien » ce qui arrange les idéologues.

Spéculer est justifié

Pourtant, l’Évangile de Matthieu évoque la parabole des talents (Mt 25.32), tout comme Luc celle des mines (12.19). Talents et mines sont des monnaies antiques qui valent cher. Aux serviteurs qui ont fait fructifier leurs talents confiés par le maître, ce dernier dit le bien qu’il pense d’eux. Au serviteur qui a enfoui dans la terre le talent à lui confié, pour le rendre intact à la fin de la période, il dit :  » Serviteur mauvais et paresseux ! (…) tu aurais du placer mon argent chez les banquiers, et à mon retour j’aurai recouvré mon bien avec un intérêt. Enlevez-lui donc son talent et donnez-le à celui qui a les dix talents » (Mt).

Le terme spéculer vient de miroir en latin, lui-même dérivé du verbe observer. Les savants du temps ont commencé à observer les entrailles des bêtes sacrifiées et les astres, pour en tirer des pronostics sur l’avenir. Déjà les clercs avaient fait ériger des alignements, à Carnac, Stonehenge et ailleurs, pour spéculer sur les saisons en fonction des étoiles. La spéculation est donc une réflexion, base de la démarche philosophique, politique et même scientifique. Il s’agit de pré-voir. De discerner dans le présent ce qui peut préfigurer l’avenir. Gouverner, c’est prévoir. Gérer son entreprise aussi, ou l’avenir de ses enfants : pourquoi les forcer à aller à l’école sinon pour spéculer sur leurs chances dans la vie ?

Les opérations financières et commerciales ne sont pas différentes : spéculer, c’est prendre un risque pour investir aujourd’hui et gagner (ou perdre) demain. Le sens actuel du mot est né des billets à ordres du XVIIIe siècle. Il n’y a que les administrations qui ne spéculent jamais : elles se contentent de gérer ce qui existe déjà, ne pouvant se développer que grâce à « plus de moyens ». Qui veut bâtir, inventer, innover, créer, doit sortir des administrations (dont ce n’est pas le rôle) et de l’esprit administratif (qui n’a jamais rien créé) : il doit spéculer.

L’ignorance économique

Chacun son métier, et la fonction crée son idéologie : loin de moi l’idée que l’administration ne sert à rien, ni que les fonctionnaires soient indignes. Laissons-les cependant à leur place d’État, et ne faisons pas de leur conception du monde une conception universelle. Encore moins du fonctionnement administratif la règle de l’économie ! Il suffit d’observer aujourd’hui comment les Chinois, pourtant confits en communisme et formatés deux générations durant par la propagande égalitaire, ont su rejeter les bureaux pour générer un capitalisme sauvage que même les Texans n’osent rêver. Que les fonctionnaires fonctionnent, la société a besoin de règles et de personnel intègre pour les appliquer à tous. Qu’ils ne spéculent pas en bourse ni en affaires, ni ne disent la morale, ils n’y connaissent rien.

On peut d’ailleurs se poser la question de la compétence professionnelle des trésoriers des hôpitaux, communes et autres collectivités territoriales qui ont souscrit des emprunts toxiques : ces spécialistes ont-ils vraiment souscrit sans rien comprendre ? Auquel cas, était-ce bien raisonnable et responsable de spéculer quand on gère l’intérêt public ? Le dernier mammouth sorti de l’ENA et Inspecteur des finances qui s’y s’est aventuré, Jean-Yves Haberer, a conduit le Crédit Lyonnais à la faillite… et c’est le contribuable qui a payé. L’auteur a été condamné à très peu de chose, malgré son incompétence.

La spéculation est un métier, que ce soit celui des astrologues antiques ou des savants d’aujourd’hui. Spéculer n’est ni bien ni mal, regarder l’avenir est toujours aussi utile. En revanche, et j’en suis bien d’accord, spéculer peut être bon ou mauvais. Bon pour soi ou pour les autres ; mauvais de même. Lorsque le trader Kerviel spécule hors limites, il met en danger non seulement son petit ego et sa carrière, mais toute la banque et ses milliers de salariés, sans compter des clients épargnants, voire les contribuables qui auraient à renflouer. Lorsque Lehman Brothers spécule sur les crédits immobiliers irremboursables (subprimes), en refilant le mistigri du risque à tout le monde via la titrisation, son action est mauvaise non seulement pour ses clients et pour lui-même mais aussi pour le système financier des États-Unis et du monde entier. La banque a été mise en faillite.

Aux politiciens de faire leur métier

Les peuples, via les procédures démocratiques, sont parfaitement en droit d’exiger des limites légales – et des contrôles particuliers – sur ces actions de spéculation qui mettent en danger la société, même sans le vouloir.

Je suis ainsi, à titre personnel, ferme partisan de l’interdiction pure et simple des ventes à découvert. Car le monde a changé ; les règles doivent suivre. La mondialisation et l’Internet, les capitaux à gogo en raison des politiques laxistes des banques centrales, surtout la Fed, ont créé un terrain de jeu exponentiel avec des billes sans compter. Cette accélération sans conscience a conduit au château de cartes qui a explosé en 2007. Tout a été trop vite et, hormis les spécialistes, personne n’a compris.

Encore faut-il que les représentants d’État fassent leur métier : dire les règles et contrôler leur application. A voir fonctionner la SEC américaine ou l’AMF française, à voir réagir les politiciens européens sur la crise grecque et les politiciens américains au Congrès sur l’endettement public, on reste dubitatif… Au lieu de faire la morale aux financiers, les politiciens ne pourraient-ils commencer à se la faire à eux-mêmes ? Ne pourraient-il pas, pour une fois, ne plus se défausser en « responsables mais pas coupables », et remplir enfin la fonction qui est la leur ? Si « les marchés » spéculent sur la faillite d’un État, n’est-ce pas parce que des politiciens laxistes ont joué de la démagogie dépensière et clientéliste « sans compter » ? Il n’y a guère que les Islandais qui demandent des comptes à leurs politiciens. Leur exemple devrait faire école. Mais ce n’est pas en France, où parler compte plus que faire, que des citoyens lambdas campent devant la bourse… c’est aux États-Unis, pays de la libre entreprise. Alors, si les spéculateurs dérivent, les citoyens ne les laissent-ils pas faire ?

Lorsque vous empruntez pour acheter une maison, vous devenez propriétaire de quelque chose qui ne vous appartient pas, jusqu’à ce que vous ayez remboursé entièrement le crédit. L’intérêt du prêt est le prix du temps et du risque associé. Il est justifié économiquement. Même chose lorsqu’un État emprunte pour construire un TGV ou financer la recherche. Mais lorsque vous vendez à découvert (sans avoir les titres) pour profiter des écarts à la baisse, vous n’êtes ni propriétaire des actions (que vous n’avez pas), ni du gain que vous faites quand vous rachetez plus bas ces mêmes actions (que vous n’avez jamais eues). Vous êtes un pur « spéculateur » qui joue sur un risque abstrait. Même chose lorsqu’un État emprunte pour payer les salaires de ses fonctionnaires et les pensions de ses retraités : il rejette la charge de la dette sur les générations futures ; il se sent prêt à spolier, en cas de défaut de sa part, les prêteurs qui lui ont fait confiance. Tout comme il est interdit de prendre ce qui ne vous appartient pas, il devrait être interdit purement et simplement de jouer sur ce qu’on ne possède à aucun moment, ni à l’achat, ni à la vente. Billy the Kid a été pris par le shérif parce qu’il braquait les banques : qu’attendent les shérifs contemporains pour faire de même en finance ?

Les traders se moquent du monde, il peut bien crouler, ce qui leur importe est de profiter des écarts de cours. Ils sont maxima quand les gens ont peur : tout monte et baisse très vite (volatilité), c’est là le jeu du trading à haute fréquence (25 000 opérations automatiques par seconde, pour profiter des écarts minimes de cours)… C’est le contraire même de la spéculation financière à la Warren Buffet (milliardaire américain parti comme simple analyste il y a 50 ans) où il s’agit d’observer puis de s’asseoir sur son investissement. Car c’est bien « en dormant » que l’on gagne à long terme, bien loin de ce mépris politicien ignorant de toute économie : c’est en restant confiant dans les capacités d’une entreprise sur la durée que l’on gagne avec elle, en l’accompagnant par ses capitaux prêtés, qu’elle fait fructifier dans des investissements réels. De même qu’on ne spécule pas à court terme sur la dette d’État, mais qu’on soutient les investissements pour le futur jusqu’à l’échéance des emprunts.

Ce n’est surtout pas en faisant des « coups » financiers de courte durée, comme Jean-Marie Messier – autre énarque Inspecteur des finances – qui a changé Vivendi, réputée pour sa gestion de l’eau, en une société de casino sur les nouvelles technologies sans actifs, sans bénéfices et sans clients ! Ce capitalisme « hors la loi », selon le mot de Marc Roche, correspondant économique du ‘Monde’ à Londres, a été précipité par la gauche et par les fonctionnaires « convertis » dans la finance – c’est dire le paradoxe de la situation actuelle.

Non, spéculer n’est pas « mal », ce sont les ouvriers ignares qui usent de cet outil qu’ils ne connaissent pas qui sont mauvais. Et les politiciens démagogues, ignorant des réalités économiques, qui en font un argument « moral ». Qu’ils relisent déjà les Évangiles, cela manque à leur culture économique !

Pour prolonger :

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Albert Camus le Méditerranéen

A plusieurs reprises Albert Camus s’est affirmé porteur d’une culture « méditerranéenne » opposée à la culture « du nord ». Il s’est voulu héritier des Grecs, lucide, clair et populaire, contre les brumes jargonnantes et élitiste de « l’idéologie allemande ». Dans ‘L’exil d’Hélène’, texte qu’il date de 1948 et paru dans le recueil d’essais ‘L’été’, il précise cette appartenance.

La pensée méditerranéenne est celle du soleil. Son tragique est celui du soir où « monte alors une plénitude angoissée ». Le soir qui masque la beauté dans l’obscurité. Qu’est-ce que la beauté ? C’est le sens clair des proportions et des limites, une harmonie. « La pensée grecque s’est toujours retranchée sur l’idée de limite. Elle n’a rien poussé à bout, ni le sacré, ni la raison, parce qu’elle n’a rien nié, ni le sacré, ni la raison. Elle a fait la part de tout, équilibrant l’ombre par la lumière. » Il oppose cette paix avec le monde à l’inquiétude névrosée de la pensée d’Europe du nord, cette maniaquerie obsessionnelle en quête de « la totalité », d’empire absolu de la raison sur les choses.

Camus limite le nord européen aux penseurs allemands du XIXe. On peut trouver pourtant dans les sagas scandinaves un bon reflet de ce qu’il appelle la pensée grecque : l’amour tragique de la vie, le souci de l’équité et des libertés, le débat au parlement, l’exil plutôt que la condamnation à mort. A l’inverse, nombre de cultures méditerranéennes aliènent leur existence à un Dieu jaloux ou à un Livre prophétique, ne vivant que pour le Salut dans l’obéissance absolue au Texte. Prenons donc l’antinomie camusienne entre Méditerranée et Nord pour ce qu’elle est : une abstraction, un ideal-type.

La justice, pour les Grecs, est une balance qui équilibre ; la limite d’un plateau est toujours le poids de l’autre plateau : pour les hommes, la liberté commence où s’arrête celle des autres. Dans l’idéologie allemande (hégélienne issue de la platonicienne), au contraire, la Justice doit être absolue, « totale » – ou elle n’est pas. Tout compromis est inéquitable, même s’il est provisoire. On ne vit que dans l’éternel immédiat et l’absolu pour toujours. Le nord préfère la puissance (Hegel, Marx) à l’aveu méditerranéen qu’on ne sait pas tout (Socrate). La maîtrise du ciel et de la terre par la raison a déplacé les bornes, tout est vide hors le raisonnement – même l’énergie de vivre. On ne fait plus d’enfant par désir mais seulement si cela ne dérange pas la carrière et en sachant combien ça coûte.  « Nous tournons le dos à la nature, nous avons honte de la beauté ». Telle est la conscience des villes.

« C’est le christianisme qui a commencé de substituer à la contemplation du monde la tragédie de l’âme. » Le monde est beau, ici et maintenant. Les eschatologies religieuses ou laïques méprisent ce monde-ci et le maintenant : ils le voient comme ces ombres sur les murs de la caverne. Ils veulent le changer, ils désirent une autre vie dans l’au-delà de la caverne ou dans l’avenir radieux, forcément radieux. « Tandis que les Grecs donnaient à la volonté les bornes de la raison, nous avons mis pour finir l’élan de la volonté au cœur de la raison, qui en est devenue meurtrière. » Ce ne sont ni l’industrie des chambres à gaz, ni l’organisation bureaucratique contraignante du socialisme « réel », ni la science appliquée à Hiroshima, ni l’explosion des subprimes qui le démentiront… Seul le rationnel est réel, disait l’autre, mais quand le réel se borne au rationalisme, il délire dans l’ivresse logique du docteur Folamour ! « Les Grecs n’ont jamais dit que la limite ne pouvait être franchie. Ils ont dit qu’elle existait et que celui-là était frappé sans merci qui osait la dépasser. Rien dans l’histoire d’aujourd’hui ne peut les contredire. »

Les adeptes de la Raison pure, ceux qui veulent transformer le monde faute de le comprendre sont des tyrans dangereux. « L’esprit historique et l’artiste veulent tous deux refaire le monde. Mais l’artiste, par une obligation de sa nature, connaît ses limites que l’esprit historique méconnaît. C’est pourquoi la fin de ce dernier est la tyrannie tandis que la passion du premier est la liberté. » Camus rejoint Nietzsche du côté des artistes, des créateurs de monde – à l’opposé de Marx héritier de Hegel et de sa pesante prophétie de l’Histoire, trop contente d’elle-même. « L’ignorance reconnue, le refus du fanatisme, les bornes du monde et de l’homme, le visage aimé, la beauté enfin, voici le camp où nous rejoindrons les Grecs. »

Camus conclut – prophétique dès 1948 ! : « D’une certaine manière, le sens de l’histoire de demain n’est pas celui qu’on croit. Il est dans la lutte entre la création et l’inquisition. »

Nous avons nous-même trop de respect des êtres pour suivre les inquisiteurs.

Albert Camus, Noces suivi de l’Eté, 1938, Folio €5.41

Albert Camus, Oeuvres complètes tome 3 Pléiade, 2009 

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G20 et monnaies aujourd’hui

Le dialogue des vingt pays conviés au sommet annuel sous la présidence de Nicolas Sarkozy n’est pas une régulation du monde. Les États ont chacun leurs intérêts qu’il est vain d’ignorer au nom d’une utopie du « si tous les gars du monde… ». L’expression de la puissance aujourd’hui est la monnaie. De quoi parle-t-on ? Comment ça marche ? Quels sont les risques ?

1/ Les grandes monnaies mondiales

Elles sont moins de 10 :

  • 4 grandes : dollar, euro, yen (et yuan)
  • 2 moyennes : livre sterling et franc suisse
  • 3 indexées sur les matières premières : rand sud-africain, dollar canadien, dollar australien.

La puissance d’une monnaie est déterminée par trois faits :

1.La confiance qu’on a en elle, donc en son État émetteur qui doit être puissant, stable et assis sur une vaste population industrieuse, apte à rembourser ses dettes par réactivité économique et innovation technologique.

2.La stabilité qu’elle assure aux placements (banque centrale indépendante, système financier solide, marché liquide) et aux investissements (droits de propriété, fiscalité prévisible, secteurs diversifiés, personnel financier compétent).

3.La liquidité qu’elle offre dans le monde entier.

L’ordre des principales monnaies est conditionné par ces déterminants.

Le dollar est la monnaie de référence mondiale parce que les États-Unis sont une ‘économie-monde’ bien établie (malgré les fissures du système financiers, malgré la dette publique). L’ensemble des matières premières, pétrole compris, se traite en dollars partout dans le monde. La Chine, principale puissance émergente, a plus de 60% de ses réserves de change en dollar. Le dollar des États-Unis sert de substitut à l’or comme valeur refuge en cas de crise (guerre du Golfe, 11-Septembre, révoltes arabes).

L’euro est la monnaie qui rivalise en partie avec le dollar parce que ni le yen (assis sur un pays trop petit et sans matières premières), ni le yuan( pour l’instant non convertible), ne peuvent jouer ce rôle. Mais l’euro est de création récente (2002 dans les porte-monnaie) et il est géré par une banque centrale qui doit faire le grand écart entre des États aux politiques économiques et fiscales différentes. Si l’euro veut exister, il accentuer son fédéralisme économique entre les pays de la zone. La crise de la dette montre les fragilités d’une construction avant tout juridique, sans convergence économique ni volonté politique. Si le dollar est une monnaie-puissance, l’euro n’est encore qu’une unité de compte.

Le yuan deviendra probablement la monnaie rivalisant avec le dollar lorsque la Chine aura pris sa place naturelle dans l’économie mondiale, due à son poids démographique et à son développement. Mais ce n’est pas pour tout de suite. Le pouvoir central à Pékin a peur d’être déstabilisé par des capitaux entrant et sortant sans contrôle, ce pourquoi le yuan n’est pas convertible librement. Le développement engendre des tensions sociales localement politiques qui justifient l’autoritarisme du parti unique. Mais la question est posée de l’inflation (puisque les Chinois ne peuvent épargner avec des taux attractifs) et des bulles d’actifs (l’immobilier à Shanghai, les actions de la bourse chinoise) en raison d’une politique de crédit laxiste pour raisons politiques. Une monnaie de référence mondiale doit donner confiance. Or les tensions sont trop grandes dans ce pays, la banque de Chine n’est pas indépendante du parti communiste, la propriété privée n’est reconnue que du bout des lèvres et les brevets ou le copyright sont inexistants.

2/ L’orientation des flux de capitaux

Une fois le décor planté, comment tout cela fonctionne-t-il ? Les capitaux libres s’orientent selon la loi d’offre et de demande, en faisant attention à la rentabilité des investissements et à leurs risques. Nul pays n’est sans risque, le choix d’une devise se fait en relatif.

Malgré la crise financière et les subprimes, il reste peu risqué et plutôt rentable d’investir aux États-Unis, pays de 300 millions d’habitants qui consomment à crédit (même si moins qu’avant), avec un marché des capitaux vaste et liquide et des opportunités de capital-risque dans les innovations technologiques comme nulle part ailleurs. Gouvernement comme banque centrale (la Fed) font tout pour que reprenne la croissance : taux bas, fiscalité faible, technologie et exportations encouragées. Si l’émission de papier monnaie par le rachat d’emprunts d’État par la Fed (quantitative easing) fait baisser le dollar contre les autres monnaies, une reprise de la croissance offrira un effet de levier sur les investissements qui compense largement.

Il est à la fois très rentable à court terme et très risqué à moyen terme d’investir en Chine populaire. Le marché potentiel est énorme, le développement accéléré – mais les surcapacités dans beaucoup de secteurs existent, qui dépendent des exportations. De plus, les partenaires chinois (obligatoires pour fonder une entreprise en Chine) pompent sans vergogne technologies et savoir-faire pour créer des clones indépendants (Danone s’en est aperçu, tout comme General Electric, ou Alstom avec son TGV et bientôt Airbus avec son avion moyen courrier). Le retour sur investissement doit donc être rapide car la concurrence chinoise sur vos propres produits ruinera bientôt votre entreprise. L’investissement le plus rentable est donc, en Chine, financier : il peut se retirer très vite.

L’Europe attire peu les capitaux. Il faut, pour investir, avoir pour ambition de vendre dans les pays euro. Le coût du travail et la paperasserie sont les critères déterminants, avant la position géographique et les infrastructures. La France attire des capitaux étrangers, mais surtout pour les services (peu capitalistiques) ; l’Irlande attire plutôt l’industrie d’assemblage ; l’Allemagne attire pour le label ‘made in Germany’ réexportable.

La crise a exacerbé la compétition pour exporter. On appelle « guerre des monnaies » les dévaluations compétitives qui dopent les ventes à l’étranger et rendent plus cher les produits importés. La France était championne des dévaluations avant l’euro, ce qui permettait au patronat de peu investir pour garder des coûts raisonnables. Les États-Unis prolongent leur politique de relance en favorisant la baisse du dollar par la planche à billets. Mais l’exemple de l’Allemagne montre que la compétition d’une économie n’est pas due à sa devise. L’euro fort ne gêne aucunement les exportations allemandes. Elles sont fondées plutôt sur la qualité, le service après vente, le sérieux de la formation alternée entreprise-écoles et la suppression de l’impôt sur la fortune qui encourage le patrimoine.

3/ Les risques du système mondial

La domination du dollar fait grincer des dents, son « privilège exorbitant » permettant à l’économie américaine de vivre à crédit du monde entier. Mais quelle alternative ?

Le retour à l’étalon-or est une nostalgie mal placée (1944, Bretton Woods) : il n’y a pas assez de métal dans le monde pour gager la masse monétaire en circulation. De plus, attacher les prix à une ancre que les banques centrales ne peuvent bouger risque de provoquer la déflation comme dans les années 30, faute de crédit (baisse cumulée de la production, de la consommation, de la dépense publique, donc repli frileux sur soi et régression du niveau de vie).

L’usage international des Droits de tirage spéciaux (DTS, unité de compte du FMI créée en 1969) est souhaité par la Chine et la France. Leur valeur est déterminée chaque jour par un panier de grandes monnaies de réserve (dollar, euro, yen et livre – auquel on ajouterait le yuan). Mais ces DTS ne sont pas liquides et restent évalués selon les monnaies des États. Le FMI n’est pas une banque centrale mondiale chargée de gérer la liquidité, faute de monde unifié. Il s’agit donc d’un simple effet d’annonce.

Le serpent monétaire (sur l’exemple européen de 1972) est une formule qui institue des changes quasi-fixes entre grandes monnaies, avec des marges de variation dans un tunnel. Mais il résulte d’accords bilatéraux et il n’y a aucune volonté politique des États tant qu’il n’y a pas d’intérêts communs mondiaux.

Reste la coopération monétaire (exemple les accords du Plazza en 1985 à Paris). Ils résultent de rapports de forces provisoires entre États et pointent les déséquilibres des balances commerciales. Chacun est invité à corriger ce qu’il peut, sans contrainte autre que médiatique. C’est ce qui se passe aujourd’hui avec la création de zones monétaires (zone dollar, euro, yuan) et avec les accords bilatéraux entre États pour utiliser leurs devises propres sans passer par le dollar pour leurs échanges (Pékin et Brasilia, la Chine et les pays de l’ASEAN).

Dans ce contexte de jungle, le plus fort l’emporte. D’où l’intérêt pour chacun des États de rester fort, unis dans une zone monétaire forte. Ce pourquoi je ne crois pas que l’euro puisse éclater : personne n’y a intérêt, sauf certains politiciens démagogues.

Je ne crois pas non plus que le dollar s’écroule à brève échéance. Malgré la dette publique massive, les déficits jumeaux du budget et du commerce extérieur, l’émission massive de dollars par la Fed et les difficultés politiques de remonter les impôts comme de réduire les dépenses, les États-Unis gardent une monnaie qui reste incontournable pour les transactions mondiales. Elle est la plus liquide, assise sur l’État le plus puissant et le plus stable de la planète – sans substitut crédible.

La zone dollar englobe toute l’Asie sauf le Japon, tout le Moyen-Orient pétrolier et les économies dollarisées du Canada, de l’Australie, du Mexique et des pays de l’arc andin. Des entreprises américaines produisent et vendent en dollars hors des États-Unis et si l’on mesure le déficit américain de l’ensemble de la zone dollar, il diminue de moitié par rapport à celui qui court les médias.

Politiquement, la Chine continue de faire confiance au dollar en mettant plus de la moitié de ses réserves en bons du Trésor américain. La relation géopolitique de protecteur militaire à fournisseur de pétrole continue de régir les relations avec les pays arabes. L’innovation technologique et la facilité de créer une start up en trouvant des financements est incomparable aux États-Unis par rapport au reste du monde. La politique économique et monétaire est plus souple qu’en Europe, au Japon ou en Chine (la Fed se préoccupe de la croissance, la BCE n’a d’yeux que sur l’inflation, la Chine fait constamment du politicien). L’immigration annuelle (1 immigrant toutes les 31 secondes) prouve l’attractivité du modèle social des États-Unis malgré ses défauts.

Quand la Chine sera éveillée (et qu’elle aura avancé dans la dialectique des libertés publiques et du développement économique), quand l’Europe sera mieux coordonnée (en sachant qui va décider à 17 sans veto allemand), alors peut-être le roi dollar sera-t-il obligé de composer. Pas aujourd’hui. C’est un fait qu’il est bon de garder à l’esprit, malgré les incantations rituelles.

Vous avez lu jusqu’ici ? – Vous venez d’assister à une conférence de Mastère spécialisé finance à Science Po Paris, celle que j’aie tenue devant les étudiants avant le G20.

Pour une application pratique, voir Gestion de fortune (2009)

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